Albert Lautman et le souci logique

RÉSUMÉ. - La philosophie des sciences d'Albert Lautman prend source dans son expérience des mathématiques et de la physique allemandes du début des années 1930. Le projet de Lautman, opposé par lui-même point par point à celui du Cercle de Vienne, est de prendre en considération les théories scienti­ fiques constituées, et de les soumettre à un commentaire de l'intérieur qui puisse révéler les liaisons entre les techniques mises en œuvre et la signification structu­ rale des idées abstraites qui s'y expriment. En choisissant de trouver l'unité de la science - et notamment celle de l'algèbre moderne et de la physique quantique­ dans l'unité des « soucis logiques JI qui la déterminent. Lautman se contraint cependant à penser le problème métaphysique de la pluralité et de l'historicité
des théories dans lesquelles se révèle la réalité idéale, ce qui le conduit à des diffi·
cultés que son œuvre, inachevée, ne résout pas. ABSTRACT. - Albert Lautman's philosophy of science is rooted in his expe· rience of German mathematics and physics at the beginnings of the 1930's. His ",iew, which is strictly opposed to the one of the Vienna Circle, is to take into comi· deraûon scientific theories as tctalities and to pro",ide an exegesis of the links whick exist between the technical procedures and the structural meaning of the abstract ideas expressed by them. Lautman finds the unity of science - and especially the unity of nwdern algebra and quantum physics - in the Il logical worries » from whick science emerges. By doing so, howe",er, he creates for himself the constraint (Jf expiai· ning in metaphysical terms why the ideal reality is re",ealed in a plurality of histo· rieal theories, and this leads him th difficulties which are not soZ",ed imide his work.

Albert Lautman écrit son œuvre philosophique entre 1935 et 1939 (1), pendant une période marquée par la double révolution allemande de l'algèbre abstraite et de la physique quantique. Les sources de sa pensée sont dans les développements tout récents des sciences, que la sûreté et la modernité de son information lui permettent de comprendre. Mais son œuvre est une œuvre méta(l) On trouvera une courte biographie et une bibliographie d'Albert Lautman dans l'Annexe 1.
.Reu. Hist. Sei••

1987. XLII

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Calherine Chevalley

physique, et ce caractère lui donne dans l'histoire de l'épistémo­ logie moderne une situation à la fois originale et solitaire (2). Pour Lautman, l'impulsion philosophique doit surgir non pas des philosophies elles-mêmes, mais des problèmes. Qu'est-ce qu'un problème, dans cet
«

ailleurs " de la philosophie qu'est - tradition­

nellement - le domaine des mathématiques et de la physique? C'est davantage qu'une difficulté technique, bien que la puissance de questionnement d'un problème lui vienne de la précision de sa formulation dans son lieu d' origine. Un problème n'existe en tant que tel que dans une pensée

orienlée

par le souci philosophique.

Cela installe l'interprétation dans la nécessité de passer sans cesse d'un langage dans un autre, et dans la position difficile d'être tou­ jours à la fois dedans et dehors. S'exercer à cet équilibre fragile est l'objet de la philosophie des sciences. Lautman partage avec ses contemporains l'idée que la science allemande, jouant le rôle d'un

faclum ralionis,

définit clairement

une orientation et des priorités

: appréhender le contenu des

théories nouvelles, montrer l 'unité de la connaissance. La conviction que la philosophie ne saurait se tenir à l'écart du renouvellement éblouissant des problématiques en mathématiques et en physique est la source d'œuvres aussi différentes que celles de Carnap, de Cassirer, de Bohr et de Heisenberg, de Meyerson et de Reichenbach. L'Allemagne des années 1930 donne d'ailleurs l'exemple de l'au­ dace philosophique. Dans le pays de ces gens qui, écrit Lautman,
«

ont eu Kant et Goethe, comme ils ont maintenant Hilbert ou

Husserl " (3), Cassirer, au sommet de sa carrière, n' hésite pas à publier un livre sur la nouvelle théorie quantique (4), tandis que Heisenberg, au début de la sienne, donne dans la revue

Die
Her­

Anlike

un article sur la

philosophie

grecque (5) et que

mann Weyl écrit pour le

Ilandbuch der Philosophie

la première

(2) 11 n'exisle pratiquement aucune élude critique de l'œuvre de Laulman en philosophie des sciences. (3) Correspondance privée. (4) Ernst Cassirer, Determinismus und Indelerminismu8 in der modernen Physik, Gmeborgs HDgskolas Arsskrifl, 42: III (1936). Traduction et édition anglaise avec une préface de

H.

Margenau, sous le titre de Determinism and lndelerminism in modern

physic8 (Yale University Press, 1956). Pour une analyse récente de ce texte, cf. l'article de Jean Seidengart, Une interprétation néo-kantienne de la théorie des quanta, Revue de Synthl3e, CVI , 120 (1985), 395-418. (5) Werner Heisenberg, Gedanken der antiken Naturphilosophie in der modernen Physik, Die Anlike, XIII (1937), 118-124.

ni néo­ kantien comme Brunschvicg ou Cassirer. dont il veut construire une version immanente qui serait l'effet d'un commentaire de l'intérieur. cité dans la suite comme EssaL. Laulman. En affirmant à la fois l'existence d'une nécessité interne dans le développement des idées et l'historicité de leur incarnation singulière dans les théories. (6) Hermann Weyl.. Edition anglaise revue et augmentée sous le titre de Philo80phy of Malhematics and nalural science (Princeton University Press. Ed. R. évitant ainsi le détour par le kantisme.. Ni anti-kantien comme les membres du Cercle de Vienne. Oldenburg (1927). Lautman ne tente pas non plus d'aménager l'idéalisme critique comme le fait Meyerson. (8) A. {7} A. Philosophie der Mathematik und Naturwissenschaft. de quelle nature est cette nécessité? Et pourquoi ne se révèle-t-elle que progressivement. Nouvelles Recherches Bur la structure dialectique des mathématiques (Paris: Hermann. Il a formé le projet d'une philosophie des sciences directement métaphysique.• introduction. d'une attention exclusive portée aux « drames logiques qui se jouent au sein des théories» (7). il est conduit à des difficultés considérables qui rendent finalement sa philosophie aporétique. qui est liée à la volonté de se séparer des problématiques fonda­ tionnelles de l'empirisme et du criticisme pour rendre compte de l'unité fondamentale des mathématiques et de la physique. in HandM buch der Philosophie. 1939). Lautman. mais nécessaire » (8).. 1949). Si « le rapprochement de la métaphysique et des mathématiques n'est pas contingent. Comme Jean Cavaillès. 149. comme le démontre l'apparition dans l'histoire de « problèmes » nouveaux? L'objet de Lautman a été de donner un contenu précis et technique à ces questions. l'œuvre de Lautman se développe de manière indépendante. Lautman porte un intérêt primordial à la philosophie mathé­ matique. . cité daDa la suite comme Recherches . 1937). Une telle position permet de mettre en évidence des problèmes auxquels échappent les discours sur la science qui adoptent le point de vue de l'extériorité. et dans une fidélité ambiguë à Léon Brunschvicg.. Essai sur les noUons de structure et d'existence en mathématiques (Thèse principale) (Paris : Hermann. Issue de ce sol commun de préoccupations. parcourue par une oppo­ sition constante aux stratégies de Carnap et de ses amis. Mais son œuvre garde une puissance herméneutique de mieux en mieux reconnue aujourd'hui. Il écrit dans une référence immédiate au platonisme ou à Heidegger.Alberl Lautman et le souci logique 51 version de sa Philosophy of Mathematies and Natural Science (6). cherchant à produire une théorie de l'être en tant qu'être dont la méthode serait l'exposé des théories mathématiques.

Berlin et Gottingen (9). 5-30. infra. Chevalley.écrit Heisenberg dans son entretien avec Th. En Allemagne ont lieu de façon concomitante deux bouleversements scientifiques majeurs. interview du 25 février 1963. cf. à paraltre. C.52 ' L EXPÉRIENCE DE LA SCIENCE ALLEMANDE ET LA TÂ. Physical reality and closed theories in Heisenberg's early papers. (11) Sur cette question. p. et juste avant le départ de Jacques Herbrand pour Hamburg. cr. in Archives for the History of Quanlum Physics (déposées à l'American Institute for Physics). l'article de H ourya Benis-Sinaceur dans ce numéro.ont une incidence presque immédiate sur les physiciens : - « Nous étions conduits à penser .que nous serions peut-être obligés de décrire la nature au moyen d'un système axiomatique entièrement différent de l'ancienne physique classique.CHE DE LA PHILOSOPHIE Catherine Chevalley C'est avec les mathématiciens que Lautman découvre l'exis­ tence d'idées entièrement nouvelles en Allemagne. D'une part. Annexe II. l'un dans le domaine de l'algèbre. le développement de l'école d'algèbre autour d'Emil Artin. (10) Cf. la mise en place des fondements de la mécanique quantique et l'accent mis sur sa présentation comme théorie physique axiomatisée dans le groupe de Gottingen (11) rendent caduque l'ontologie qui servait tradi­ tionnellement de base à la physique classique. 1986). de Hasse et d'Emmy Noether (10) donne aux jeunes scientifiques français nourris du Cours d'Analyse de Goursat la conviction qu'une réinterprétation de l'ensemble des disciplines mathématiques est possible. Dans les deux cas. à la suite d'André Weil et de Jean Cavaillès. D'autre part. Kuhn (12) . Le renouveau des préoccupations de Hilbert en logique mathéma­ tique et l'élaboration de la Beweis!heorie dans l'espoir d'en faire une méthode permettant d'établir la consistance de tout système formel . (l2) Werner Heisenberg. Il (9) Sur Jacques Herbrand. Il passe plusieurs mois à Berlin en 1929. l'abondance et la richesse des résultats s'accompagnent d'un effort considérable de clarification au sujet de ce qu'est une théorie. entre son diplôme d'études supérieures et l'agrégation de philosophie. in Acles du Vle Congrès international de Philosophie des Sciences (Gent. l'autre dans celui de la physique quantique. .

un parallélisme aussi mystérieux qu'indiscutable " (13). l'intérêt pour les problèmes internes des théories classiques de la connaissance faiblit. Cette convergence apparente de caractères entre les nouvelles mathématiques et la nouvelle physique laisse entrevoir le problème de l'unité de leur interprétation à un niveau plus fondamental : « Il règne . Gruppenlheorie und Quantenmechanik (Leipzig: S. 10.Alberl Lau/man el le souci logique 53 En mathématiques comme en physique. 1928). (14) Hans Reichenbach. Weyl -. sous le titre de La Philosophie scientifique. rrane. « Meyerson affirmera de manière analogue que la pensée ne peut être saisie qu'indirectement dans l'étude de ses produits consti­ tués que sont les théories scientifiques. 1932). 12. En regard de cette situation. entre le développement des mathéma­ tiques et celui de la physique à l'époque actuelle. préface. de clarifi­ cation et de commentaire. Est-ce parce que la philosophie a vocation de penser l'un dans le multiple. tels que nous les voyons aujourd'hui ordonnés en des théories cohérentes 1) (15). nous adresser au mouvement scientifique contemporain. car « ce n'est pas la pensée en tant que faculté qui est l'objet de DOS investigations. Hirzel Verlag. qui bouil­ lonne d'activité )l. la « science unitaire " est un (13) Hermann Weyl. . ses cristallisations.. ou plus prosaïquement.et en . trad. VI. Rei­ chenbach écrit par exemple en 1932 (14) : Il faut. dans une tâche d'explication. La seconde édition voit disparattre le terme de • mys­ térieux J. (15) Ibid. sol commun de l'abondance et de la richesse des nouvelles théories. l'expérience de la science allemande est en premier lieu celle de la fécondité de l'abstraction . Mais ceci n'est qu'un préalable à une réflexion issue de la conviction spéculative de l'unité de la science.corollaire du refus de toute légitimation par une ontologie de choses . parce qu'il lui faut trouver une certaine effectivité? En tout cas. Meiner. vues nouvelles sur ses buis el ses mélhodes (Paris: Hermann. ce sont ses produits.econd lieu celle du privilège des relations structurales à l'intérieur des théories. Ziele und Wege der heutigen Nalurphîlosophîe (Leipzig : F. La nécessité d'appréhender correctement la signification des progrès récents des mathéma­ tiques et de la physique projette ainsi la philosophie provisoire­ ment hors d'elle-même. p.écrit H. 1931).

Il appartient ensuite aux sciences de contrôler (16) cr. (t9) Manifeste ... constitue la tâche du travail philosophique. comme le suggèrent de différentes manières les néo-kantiens (16).écrit-il en 1935 (17) . cité dans la suite comme Manifeste. 1 1 5 : « Clarifier des problèmes et des énoncés. soit dans la pérennité métaphysique de la signification de ses structures. l'unité de la science est soit dans sa réductibilité à une base empirique. et divers écrits. in Manifeste du Cercle de Vienne et autres écrits. Voulant nier la première hypothèse et soutenir la seconde. La méthode de cette clarification est celle de l'analyse logique.. par exemple les textes consacrés par Léon Brunschvicg à l'indéterminisme de la nouvelle physique quantique. cité dans la suite comme Essai. 2e partie. comme le veut le Manifesle du Cercle de Vienne? Ou dans la rela­ tion dialectique entre structures et soucis logiques? Lautman n'est guère attentif qu'à ces deux dernières possibilités. la philosophie est cette activité particulière qui vise à découvrir et établir le sens des propositions. Antonia Soulez (Paris: PUF. 139. Ed. Lautman. III. • . 1935 (Paris: Hermann. cela signifie la recherche d'un système formulaire neutre.54 Calherine Chevalley thème adopté par tous ceux que préoccupent les bouleversements des mathématiques et de la physique. il se trouve en opposition immédiate avec le Cercle de Vienne sur la question de l'objet de la philosophie des sciences. 1977). «Les logiciens de l'Ecole de Vienne . Mais où situer l'unité? Dans le besoin d 'identification. et S8 monographie intitulée La Physique du XXe siècle et la Philosophie (Paris: Hermann.. dans la structure de la connaissance . et non poser des énoncés proprement "philosophiques". d'un symbolisme purifié des scories des langues historiques » (18) et la méthode en est • « l'analyse logique » (19).. comme le propose Meyerson. Essai sur ['unité des mathématiques et divers écrits (Paris: UGE. )) Comment faut-il entendre « étude formelle »? Si l'on se reporte « au texte de lancement du Cercle de Vienne. Mathématiques et réalité. 1 15. La comparaison de ces textes avec ceux de Laulman montre à quel point ce dernier s'était libéré du kantisme brunschvicgien.. in Ecrits philosophiques. Paris Sorbonne. Reproduit in A. (18) La Conception scientifique du monde: le Cercle de Vienne. 1985). 1936). dans la possibilité d'une réduction de tous les énoncés par l'analyse logique. (17) A.prétendent que l'étude Cormelle du langage scientifique doit être le seul objet de la philosophie des sciences. Pour Moritz Schlick. Laulman. notamment son exposé à la Société française de Philosophie du 1 er mars 1930. in Actes du Congrès international de Philosophie scientifique. . 1936).281.

. Elle sert à souligner que la relation d'un jugement à la réalité est une relation de coln­ cidence. (26) Lettre d'Albert Lautman à Fréchet du 1er février 1939. . (25) Manifeste.. (22) Manifeste.A/bert Lau/man et le souci logique 55 si elles sont vraies >l (20). et divers écrits. traduits par le général Vouillemin et revus par Schlick. 10. et Emile Meyerson. L' • immédiatement donné. Essai. )) Une telle théorie ne peut pas être « réductionniste >l. La recherche du sens se fera par la réduc­ tion à des énoncés qu'il est possible de mettre « en correspondance univoque )) avec les expériences. (23) Cf.. ESBai. qui repose sur ce qui est immédiatement donné '. 787-790. Sera par conséquent « réel ce qui peut être intégré à tout l'édifice de l'expérience >l (22). puisqu'il y a hétérogénéité entre la pensée et l'objet. destinée à remplacer le concept flou de • vérité " est reprise de la Allgemeine Erkennlnislehre de M.. cit. par exemple: • seule existe la connaissance venue de l'expérience.. 118. Pour Lautman. 1934).137-149. au sens de (( l'immédiatement donné >l (21).. op.. 1931). tantôt comme enti­ tés.écrit-il . 118. est une expression du Manifeste. Ces affirmations d'un posi­ tivisme épistémologique radical définissent pour Lautman. Schlick. Il s'agit d'extraits de deux articles parus dans Erkenntnis. préface.. elle se doit d'analyser les méthodes et le contenu du « réel physique >l et du « réel mathématique >l en étudiant la « solidarité entre domaines de réalité et méthodes d'investigation >l (24). .. el divers écrits. On ne peut concevoir de contradiction plus nette avec l'affirmation du Manifeste selon laquelle « il n'y a pas de royaume des Idées au-dessus ou au-delà de l'expérience >l (25). Les Enoncés scientifiques el la réalité du monde extérieur (Paris: Hermann. Lautman. les orientations essentielles du nouveau groupe. XLII. mais également leur « rattachement à une métaphysique (ou Dialec­ tique) dont elles sont le prolongement nécessaire >l (26).une thèse difficile à admettre pour ceux des philosophes qui considèrent comme leur tâche essentielle d'établir une théorie cohérente des rapports de la logique et du réel. 127. tantôt comme théories. (20) Moritz Schlick. 1 (1935). Jean Cavaillès.. Or le réel en ce sens se présente tantôt comme « faits scientifiques >l. 281. Avec force. Revue de Méta­ physique et de Morale. comme pour Cavaillès et Meyerson (23). exposer le sens philosophique des mathématiques consistera à montrer non seulement leurs liaisons internes. I l . eitée par Maurice Loi in Lautman. Du Cheminement de la Pensée (Paris: Alean. L'Ecole de Vienne au Congrès de Prague. Lautman expose au Congrès de 1935 les raisons de son désaccord : « C'est là . (24) A. et tantôt comme « les idées qui dominent ces théories >l. . (21) L'expression de • mise en correspondance univoque .

La fin de la thèse de 1 937 développe l'idée que (27) A. 146-147... alors que l'algèbre moderne montre comment les propriétés des êtres mathématiques peuvent varier avec le domaine dans lequel on les considère. qui seraient comme des briques de construction. Ce sont les théories. pour Lautman. (28) Essai .. (29) Essai. c'est-à­ dire d'un ensemble de liaisons : les distinctions qualitatives carac­ térisent « les théories et non les êtres» (28).. BssaL. En parlant du « vêtement logique ou algébrique sous lequel nous cherchons à représenter un tel être ».Catherine Chevalley ' L ACTION ORGANISATRICE DES STRUCTURES L'expérience de la science allemande est ainsi la source dans l'œuvre de Lautman d'un projet philosophique tout à fait opposé à celui des empiristes logiques. 12. et non des concepts isolés. 145.• 146. (31) Essai. Lautman reproche au réduction­ nisme analytique son impuissance à rendre compte de l'autonomie des théories scientifiques. . mais de la possibilité de déterminer certains êtres à partir d'autres. ni à celui des êtres. La réalité mathématique n'est pas faite d' « êtres statiques ». . Il y a une « dépendance essentielle entre les propriétés d'un être mathématique et J'axiomatique du domaine auqueJ il appar­ tient » (30)... . qui doivent être les objets de la philoso­ sophie scientifique.. Un « problème » n'a de sens que dans une théorie . poursuit Lautman. La conception structurale consiste au contraire à « considérer une théorie mathématique comme un tout achevé. (30) Essai . indépendant du temps)) et à voir dans les théories « des êtres qualitativement distincts les uns des autres)) (27). Boutroux présuppose une sorte de neutralité du formalisme par rapport au sens. il a surtout en vue « l'ana­ lyse et la géométrie du XIX· siècle ». Boutroux a tort de dire qu'il y a « une indépendance des êtres mathématiques par rapport aux théories où ils sont définis » (29). 140-145. 145. Par suite. « le problème de la réalité mathématique ne se pose ni au niveau des faits. Lautman. L'introduction de Ja méthode axiomatique dans les mathématiques rend donc au contraire tout à fait impossible d'isoler des « faits mathématiques» élémentaires. Or.. Lautman discute les idées de Boutroux dans toute la conclusion de SQ thèse. mais à celui des théories» (31).. .

et par suite il « perd de vue le caractère qualitatif et intégral des théories constituées » (33). . les mathématiques ne sont plus qu'une langue indifférente au contenu qu'elle exprime ( .. S.) extrêmement décevant. A cette conception. « (32) Essai. une « lorme " (35). mais aussi parce que chaque représentation symbolique des phénomènes engendre une signification propre.. A l'opposé de ce point de vue. . conçues comme des structures organisatrices. 7. Les symboles sont de pures abréviations.. elles sont une syntaxe dépourvue de sens.. « La réalité physique n'est donc pas indifférente à cette mathématique qui la décrit»." 155-156. (35) En conséquence. 38.. et en dernière instance le sens est indépendant du formalisme choisi. (36) E88ai .Albert Lautman et le souci logique 57 la physique elle-même présente un caractère analogue de totalité : non seulement parce qu'il n'y a pas d' « expériences isolées ". mais des expériences dans des systèmes physiques. La rigueur des relations logiques est solidaire. Lautman oppose l' « harmo­ nie ».. de « construire les notions mathématiques à partir d'un petit nombre de notions et de propositions logiques primitives». l'empirisme logique s'efforce en vain. 8.. En d'autres termes... comme la recberche de l'identité ou le caractère tautologique des propositions " in E88ai. pour Lautman. . l' « autonomie» et la « vie " des théories mathématiques et physiques.) elles ne seraient qu'un système de transformations formelles permettant de relier les unes aux autres les données de la physique " (34). . la « structure de l'expérience n'est pas détachable de l'expérience elle-même " (32). dans les théories constituées.. (34) Essai. • le spectacle de la plupart des théories modernes de philo­ sophie mathématique est ( .. d'une architecture que l'on ne peut comprendre que comme totalité : Il est impossible de considérer un tout mathématique comme résultat de la juxtaposition d'éléments définis indépendamment de toute consi­ dération d'ensemble relative à la structure du tout dans lequel ces éléments s'intègrent" (36).. un simple squelette. (33) E88ai... Cet appauvrissement est la conséquence de sa conception de la proposition mathématique : «Pour Wittgenstein et Carnap. Le plus souvent l'analyse des mathématiques ne révèle que très peu de chose et des choses très pauvres.

Piper. Pour Lautman. où la description de l'état d'un système à un moment donné ou de l'évolution de ce système avec le temps « revient à constater que les grandeurs du système sont ordonnables selon une loi de structure mathématique» (37). La grandeur h. après tout. modifie l'appréhension globale des problèmes. dit Franck. symbolique est assurée par la possibilité de contrôler la permanence de l'univocité de sa correspondance avec l'expérience (c'est la procédure de « vérification . . 1972). (39) Ct. Werner Heisenberg. puisque Franck parlait de. qui. ne voit dans les énoncés mathématiques qu'un ensemble de propositions tauto­ logiques et il réduit la physique à « une langue dans laquelle on exprime des énoncés vérifiables expérimentalement » (38). peut« se construire de diverses manières avec des expériences vécues. 155. in Essai. L'analyse de la constante de Planck se trouve aux p. une critique analogue raite par Bohr. 1 ( l 930�1931). Carnap. trad. et difJers écrits. franc. 283. par exemple. 280 sq. et la pauvreté de l'interprétation est le corrélat de la séparation « à la hache» qu'opère le Cercle de Vienne entre « les mathématiques et la réalité ». (38) Mathématiques et réalité.. comme en témoigne en effet. 126-157. 33-37. Der Teil und dos Gonze (München : R. et de « métalogique J. Pauli et Heisenberg : les « positivistes logiques» ne font pas porter la subtilité de l'analyse logique sur les problèmes véritablement importants pour la théorie (39). sous le titre de Théorie de la connaissance el physique moderne (Paris: Hermann. Erkenntnis. pourquoi interdire la « métaphysique l. Frank du cas de la constante de Planck (40)..58 Calherine Chevalley Corrélativement le formalisme n'est pas indépendant de la signification « réelle» des énoncés : cela est vrai en mathématiques. 1934). d'une théorie physique). métamathématique. je tiens l'univocité et j'ai vérifié la vérité de ma théorie -. par exemple. Rien (37) Essai .. L. . trad. signifie seule­ ment l'ensemble des questions portant sur les fondements ou la cohérence du domaine considéré? (40) Philipp Franck. Lautman proteste surtout contre l'usage fait de Hilbert : « Les logisticiens de l'Ecole de Vienne affirment toujours leur plein accord avec l'école de Hilbert. cela conduit l'empirisme logique à une appréhension « triviale» des problèmes : les exemples pris ne peuvent être que d'une grande simplicité. 1969). cela est vrai aussi en phy­ sique.. telles que le rayonnement du corps noir ou la série de Balmer ( . pour sa part. sous le titre de La partie et le tout (Paris : Albin Michel. Rosenfeld raconte également comment Bohr exerça son humour contre Philipp Franck à Copenhague en 1936. .. à cette époque. l'étude que fait Ph. où l'introduction de la notion de groupe. La vérité d'un système . franç. Cette objection rejoint. Was bedeuten die gegenwartigen physikalischen Theorien rür die allgemeine Erkenntnislehre 1. Si la même valeur de h résulte des deux calculs. ). afin d'autoriser le libre jeu de la réduction.

écrit Lautman. Cette phrase rait deviner l'omni­ présence. de la non-contradiction des axiomes qui la définissent. que nous proposons d'appeler dialectiques » (45). • 9. mais bien plutôt examiner et comprendre le contenu des théories. ce n'est pas citer des noms et revendiquer des filiations. (44) Essai. 1972). LQgique mathématique. pour Lautman. dans l'œuvre de Lautman.. relatives à l'existence du transfini. (43) Par exemple in Manifeste. (42) cr. 282. (41) Mathématiques et réalité. 13. 83-84 : « On peut dire qu'en 1926 les problèmes de la logique mathématique se posaient encore dans les mêmes termes que les discussions du début du siècle. Lautman est amené ainsi à suggérer que l'on ne peut donner au programme hilbertien toute son ampleur philosophique si l'on demeure enfermé dans des expressions figées comme « platonisme». • . impropre à exprimer la nature réelle de la pensée de Hilbert... montrer la croissance :de l'harmonie interne (qui n'est pas seulement la consistance logique) des théories... du point de vue de sa structure propre » (44). el divers écrits. . Armand CoUn.215. Jean Largeaull. selon l'expression de Reichenbach. Fidèle en cela à ses origines leibniziennes.« il est évident que l'être mathématique tel que nous le concevons n'est pas sans analogie avec un être vivant » (46) -. ainsi que le font les membres du Cercle de Vienne (43). (45) EBsai. . « s'adresser au mouvement scientifique contemporain ». à l'inverse de la réduction.. « intuitionnisme» et« formalisme». • 121.. La seconde est que Lautman s'oppose à l'interprétation logiciste du terme de « formalisme ».. par exemple EssaL. Textes (paris.. d'une métaphore biologique pour la caractérisation des théories. Cf. le formalisme considérait toujours que le passage de l'eSsence à l'existence devait consister uniquement dans la démonstration de la "compossibilité des essences". Ces dernières sont comme des êtres vivants . et que. Quelle doit être la nature du travail d'interprétation? Il doit. Laulman partage avec Jacques Herbrand le souci de libérer les débals sur les mathématiques des simplifications accumulées au cours des polémiques. in Essai. introduction à la traduction du texte de Hilbert« Sur l'infini J. en exposant comment des éléments partiels et inachevés « s'organisent peu à peu sous l'unité d'un même thème » et « laissent apercevoir dans leur mouvement une liaison qui se dessine entre certaines idées abstraites.. de caractériser la réalité mathéma­ tique « de façon intrinsèque. Il faut essayer. (46) Essai.. une interprétation dans laquelle Jean Largeault trouve à juste titre « l'image grossière­ ment simplifiée proposée par Brouwer en 1913» (42). 29.Albert Lautman et le souci logique 59 n'est pourtant plus discutable» (41). Pour deux raisons: la première est qu'il s'agit d'un usage à caractère publicitaire.

sous l'organisation externe. . L'unité d'organisation d'une théorie est décrite par Lautman comme « entrant dans une solidarité presque organique " avec la diversité des parties (48).. leur mouvement. il y a « préformation" (51). Leur développement obéit à une genèse qui représente. « tout le courant de pensée logistique " a adoptée à l'encontre des mathématiciens (50)... Au lieu d'une construction par empilage et emboitement. tl divers écrits. 39. 13 (48) E88ai.. que Lautman reproche également aux intuition­ nistes.. selon Lautman. et cette « unité organique " (49) s'oppose à l'image d'une détermi­ nation mécanique à partir d'a priori logiques que.. .• 147.. de la topologie dans la théorie des fonc­ tions. in Essai. « une autre histoire plus cachée et faite pour le philosophe " (47). Par consé­ quent le premier travail du philosophe des sciences est de com­ prendre les techniques de raisonnement et l'histoire de leurs inter­ actions. Les théories ne sont pas des montres kantiennes et l'objet d'une interprétation structurale sera de montrer leur genèse. effet de la pénétration des méthodes structurales et finitistes de l'algèbre dans le domaine de l'analyse et du continu. Lautman en donne de nombreux exemples : introduction de l'ana­ lyse dans l'arithmétique. .• 14 : • La structure d'un être imparfait peut parfois préformer l'exis­ tence d'un être parfait en lequel toute imperfection a disparu .. (50) Essai . déplacements et substitutions : « Une philosophie des sciences qui ne porterait pas tout entière sur l'élude de cette solidarité entre domaines de réalité et méthodes d'inves­ tigation serait singulièrement dépourvue d'intérêt " (52). SCHÉMAS DE STRUCTURE ET IDÉ E S PLATONICIENNES Comment donner aux théories leur complète valeur philoso­ phique sans les connaltre dans leur plus abstraite technicité? Ne serait-ce que parce que la différence entre les théories.. . 281. nalt de la différence entre les techniques d'investigation des « domaines de réalité ". 14. (47) Euai. source de l'existence de chacune comme unité organique. (49) Essai. • (52) Mathématiques el réalité.60 Calherine Chevalley qui cependant ne mourraient pas mais se déferaient pour se réor­ ganiser autrement.. . . (51) E88ai. leur vie.

cette appréciation de « conclusion platonicienne)) . 290. « Comment entendre cet appel au « véritable sens platonicien » du terme d'idées? Lautman veut combattre ici une conception commune qui interprète la science comme une copie. (54) Ibid. qui en constituent la « réalité idéale)) : « la réalité inhérente aux théories mathématiques leur vient de ce qu'elles participent à une réalité idéale qui est dominatrice par rapport à la mathématique)) (54). Le « véritable sens platonicien» .... Il qualifie. 156. comme l'on pouvait s'y attendre. « (53) De la réalité inhérente aux théories mathématiques. . Repris in Essai. 1937). De même en 1 939.. dont la science incarne les liaisons)) (56). une traduction. qui consiste dans le « rapprochement des mathématiques et de la métaphysique)) déjà cité. et la considération de leur efficacité sur ce plan ne peut pas faire progresser la com­ préhension de l'histoire des théories.. (55) Recherches.. en bref une simple transposition d'élé­ ments idéaux inchangés par cette assimilation de leur substance par l'intelligence humaine.. Elles doivent plutôt être mises en rapport avec l'action de « certaines idées abstraites domi­ natrices par rapport aux mathématiques ) (53). Lautman affirme ainsi que « le mouvement propre d'une théorie mathématique dessine le schéma des liaisons entre de telles idées abstraites )). (56) Essai. Dans sa commu­ nication au Congrès Descartes de 1 937.en réalité tiré par Lautman vers une perspective plotinienne supprime l'idée d'une distance irréductible entre 1'« eidos » et sa représentation pour affirmer le pouvoir producteur des idées qui s' « incarnent)) dans les théories: La nature du réel. et divers écrits.Alberl Laulman el le souci logique 61 Mais ceLte tâche est immédiatement prolongée par une autre. sa structure et les conditions de sa genèse ne sont connaissables qu'en remontant aux Idées. mais au véritable sens platonicien du terme. il précise que : Nous n'entendons pas par Idées des modèles dont les êtres mathé­ matiques ne seraient que des copies. une repro­ duction. dans les Nouvelles Recherches sur la slructure dialectique des mathématiques.. 287. in Actes du IXe Congrès international de Philosophie (Congrès Descartes) (Paris : Hermann. Les techniques ne sont pas des moyens neutres d'appropriation d'un réel empirique. des schémas de structure selon lesquels s'organisent les théories effectives» (55).

désignant par-là la position qui consiste à tenir l'existence d'un être mathématique pour assurée par sa définition « alors même que cet être ne pourrait être construit en un nombre fini d'étapes » (58). (60) Essai. La méthode de cette philosophie mathématique. (58) Ibid. . (59) Essai. Erkenntnis. Il n'y a pas en effet d'autre accès à la connaissance des Idées : c'est dans les mathématiques que « l'action organisatrice d'une structure sur les éléments d'un ensemble est pleinement intelligible .. .... Erwiderung aur Oskar Becker. des historiens de la philosophie . Ce sont les mathématiques qui « peuvent rendre à la philosophie le service éminent de lui offrir l'exemple d'harmonies intérieures dont le mécanisme satisfait aux exigences logiques les plus rigoureuses » (60). elle perd de sa limpidité rationnelle» (59).. Le platonisme revendiqué par Lautman est celui... pour avoir montré l'engendre­ ment des Idées-nombres à partir de l'Un et de la Dyade. • Signalons l'intérêt de Reichenbach pour Oskar Becker. Par­ courant le chemin inverse de cette génération des théories par une réalité idéale qui prend chair en elles. 30. . Laulman poursuit ainsi: • Il va sans dire que c'est là une connaissance superficielle du platonisme. (61) Essai.. dont témoigne son article Zurn Anachau­ lichkeit8problem der Geometrie. et l'exis­ tence d'une « métamathématique » supérieure à la fois aux Idées et aux nombres et consistant dans des schémas de division. 61-72. presque d'une information génétique (57)· Il s'agit donc ici d'un platonisme distinct de ce que l'on appelait ordinairement « platonisme » dans les débats entre formalistes et intuitionnistes. la connaissance des mathé­ matiques est une ascension vers l'appréhension des schémas de structure. Il (1931). Si la réalité des Idées est dominatrice par rapport à l'organisation des théories. 29.62 Calherine Chevalley La domination des Idées sur la « matière mathématique» a le sens d'une animation. Becker. Restituer aux Idées ce « véritable sens platonicien » a pour conséquence de déterminer la philosophie comme prioritairement philosophie mathématique. 150. dont l'objet est de rapporter les théories aux Idées abstraites qui s'incarnent (57) Essai . 150. Robin.transportée dans d'autres domaines.. la fin de la thèse de 1 937 cite Stenzel. seule cependant la « matière mathématique » peut « révéler la richesse de ce pouvoir formateur» (61).. et que nous ne saurions nous référer à elle. plus pur.

20. Ainsi l'évolution des mathématiques depuis le milieu du XIX· siècle montre-t-elle en premier lieu l'opposition entre une recherche locale de l'élément et la caractérisation globale d'une totalité indépendamment de ses parties.. une typologie des mathé­ matiques à la Poincaré? L'originalité de Lautman est d'éviter cet aplatissement du problème... puisque de leur solution dépend l'interpré­ tation du déterminisme de la physique» (64). Enfin. sera celle d'une « analyse descriptive». Essai. d'une psychologie assez courte. Lautman insiste sur le fait que « nous retrou­ vons le même conflit dans (ces) problèmes d'une importance philo­ sophique considérable. à propos des conditions d'existence des solutions des équations différentielles et des équations aux dérivées partielles. Là où les philosophes des mathé­ matiques se contentaient généralement. En géométrie. différence que Lautman voit se reproduire ensuite dans les deux théories de la Relativité. Lautman développe alors de nouveau trois exemples: les rapports (62) (63) (64) (65) Essai. à cette époque. Ces trois exemples déterminent le « donné» sur lequel doit travailler le philosophe qui s'intéresse à la dualité du local et du global. une même dualité des orientations de la recherche est illustrée par la différence entre une géométrie au sens de Klein et une géométrie au sens de Riemann. . Les théories mathé­ matiques sont un « donné )1 au sein duquel « nous nous efforcerons de dégager la réalité idéale à laquelle cette matière participe» (62). 25... E8saL... Que faire de ce donné? Une classification des mathématiciens.. Essai. 29.) que la structure topologique de l'ensemble se réfléchisse dans les propriétés de ses parties li (65).. Ainsi c'est le désir de dépasser synthétiquement cette opposition qui fait émerger la possibilité de trouver une liaison d'implication entre la structure et les pro­ priétés des parties: « Il faudrait (.. A la conception globale de la fonction analytique que l'on trouve chez Cauchy et Riemann (63) s'oppose par exemple la méthode locale de Weierstrass détermi­ nant une fonction analytique au voisinage d'un point complexe par une série de puissances convergeant dans un cercle de conver­ gence autour de ce point..Alberl Laulman el le souci logique 63 et dont le contenu exige une connaissance intrinsèque de ces théories. Lautman voit dans l'opposition du local et du global la source d'un mouvement interne aux mathématiques et producteur de théories nouvelles. 15..

. 150. et l'étude des différences d'approche et de solution des problèmes conduisent par un mouvement nécessaire à la reconnaissance de « thèmes structuraux» . (11) E38ai.. En d'autres termes. 150.• 34-35. le tout et la partie» ou à propos du continu et du discontinu. de l'essence et de l'exis­ tence (70). l'analyse des techniques d'investigation des domaines de réalité mathématique. Que ce soit à propos des liaisons « entre le même et l'autre.. 149-150. comme une montée de la partie vers le tout».. c'est bien plutôt de la constitution mathématique des problèmes qu'il faut remonter au sens métaphysique des Idées ainsi rendues intelligibles : (( La philosophie mathématique telle que nous la concevons ne consiste pas tant à retrouver un problème logique de la métaphysique classique au sein d'une théorie mathématique qu'à appréhender globalement la structure de cette théorie pour dégager le problème logique qui se trouve à la fois défini et résolu par l'existence même de cette Lhéorie» (72). (72) BssaL.comme les rapports du tout et des parties . mais qui se trouvent reformulés par leur insertion dans des théories nouvelles. De cette manière. (69) BssaL. l'objet de Lautman est de montrer comment les théories mathématiques font naltre l'idée de problèmes nouveaux qui n'auraient pas été formulés abstraitement auparavant (71). (70) Essai . et ceci constitue le premier aspect de « l'organisation interne des êtres mathématiques» (69). . (67) Essai. 14. (68) ESlai . cr. 36-38.. la théorie des groupes clos de Weyl et Cartan (67) et la théorie de la représentation approchée des fonctions (68)..... . aussi.. Ces thèmes déterminent le plan de l'Essai sur les notions de sfructure et d'exisience en mathématiques.• 38-39. L'ANTÉRIORITÉ DES SOUCIS LOGIQUES ET L'HISTORICITÉ DES THÉORIES Mais pourquoi la réalité idéale ainsi dégagée par l'analyse descriptive des théories n'est-elle pas immédiatement et entière(66) E88ai. 30-33....qui ont depuis longtemps une valeur philo­ sophique dans l'histoire de la métaphysique. au lieu d'appliquer la métaphysique sur les mathé­ matiques. « Il existe ainsi une sorte de descente du tout vers la partie..64 Catherine Chevalley de la géométrie différentielle et de la topologie dans les travaux de Hopf (66).

Dans toute son œuvre. lui fait concevoir nette­ ment l'impossibilité d'une « déduction systématique selon les exigences d'un rationalisme idéaliste » (75). dans la période critique de la logique « o n voit s'affirmer une théorie des rapports de l'essence et de l'existence aussi différente du logicisme des formalistes que du constructivisme intuitionniste » (74) -.par exemple. Heidegger.• 150. éventuellement des rétrogradations? Une pluralité de théories? Lautman tente de résoudre cette difficulté inévitable pour tout essentialisme en parcourant un spectre inattendu de références : Léon Brunschvicg. tout en refusant à la fois l'image d'une approximation croissante des modèles par les copies. la théorie des espaces de Hilbert et son application en mécanique quantique. cf. dans une science? Pourquoi y a-t-il des étapes dans le développement de la connaissance mathématique et physique? Des progrès. et celle d'une déduction intégrale immédiate? A ces difficultés extrêmes il y a souvent des solutions insatisfaisantes... Sur les algèbres non commuta­ tives. (75) Essai . les travaux sur les algèbres non commutatives . .conformé(73) Essai .. en opposition à la « période naïve » allant des premiers travaux de Russel jusqu'en 1929. 67 sq. . non pas seulement au niveau des résultats mais à celui des problématiques . . de même les recherches de Herbrand et de Godel lui semblent inaugurer ce qu'il appelle la « période critique » de l'histoire de la logique. siècle.Albert Lautman et le souci logique 65 ment visible. De même qu'il sait reconnaitre l'importance des travaux d'Elie Cartan. Hilbert. notamment le chapitre III de l'Essai sur l'unité des scienus mathématiques dans leur développement actuel. ce sont surtout les progrès les plus récents qui attirent son atten­ tion : en théorie des nombres les débuts de la théorie du corps de classes (73) . Comment comprendre l'incarnation singulière et historique des Idées dans les théories successives. dans une « expérience spirituelle ". (74) Essai. après la théorie de Galois. Bien qu'il montre une connaissance approfondie des mathématiques du XIX . 86. Ainsi les mathé­ matiques seraient-elles par excellence l'activité libre . Lautman fait appel à une « activité créatrice » de l'esprit humain qui. RHS - 3 . Lautman est préoccupé avant tout par l'apparition de problèmes logiques nouveaux. produit des schémas de structure nouveaux à partir de " soucis logiques " pérennes. L'apparition de la nouveauté. par lequel Lautman expose le thème de la « monlée vers l'absolu •.. . C'est le second exemple.

II Y a seulement . la primauté de l'abstraction. dans le développement des algèbres abstraites et dans celui de la physique quantique. en disant que « partout où se présentent des idées mathématiques. le problème se pose de la discussion des principes fondamentaux bases de ces idées l). . à celle de Herbrand -. parce qu'ils se trouvent projetés. analogie . comme sur un écran.. 55. tout en étant cependant l 'expression (au sens leibnizien) (76) des liaisons entre les Idées. le privi­ lège des structures sur les individus dans les prètent de manière « théories s'inter­ analogue )J. écrit Lautman (78).. L'indépendance à l'égard d'une ontologie de choses. Sans doute Lautman se souvient-il de la position qu'exprimait Hilbert à la Conférence de Paris en 1900. complémentarité .. Il y aurait un sol commun immuable de préoccupa­ tions. soit en philosophie.. De tels soucis sont présents dans toutes les activités d 'organi­ sation symbolique. une permanente « possibilité d'éprouver le &ouci d'un mode de liaison entre deux idées et de décrire phénoménologiquement ce souci. et notamment dans l'histoire de la philosophie. sur laquelle Lautman ne donne pas d'autres indications.• 149. la coexistence de càlculs du continu et de calculs du discontinu produit dans les mathématiques une . en organisations réglées par la rigueur logique des théories. Essai sur l'unité des sciences mathématiques dans leur développement actuel. parce que. Mais nulle part mieux que dans les sciences ces soucis ne deviennent intelligibles.. _ 57: Nous entendons ( . pour Lautman. des points de vue. soit en physique. indépendamment du fait que la liaison cherchée peut être ou ne pas être opérable " (77)... ) par rapports d'expression les cas où la structure d'un domaine fini et discontinu enveloppe l'existence d'un autre domaine continu ou infini... II y a là une ditTérence importante. L'expérience de la science allemande avait poussé Lautman dans un projet philosophique anti-positiviste . soit en géométrie. alors qu'elle a pour etret en physique la . la notion de souci logique lui fournit un accès spéculatif vers la compréhension du « mystérieux parallélisme » entre les mathé­ matiques et la physique contemporaines. Retour à une inspiration grecque. c'est-à-dire leur mutuelle exclusion.66 Catherine Chevalley ment à la conviction de Dedekind. renversement complet (76) • E88ai sur l'unité du sciences mathématiques dans leur développement actuel. unité pro­ fonde _. (77) (78) Essai. . L'unité de la science lui vient « essentiellement " de l'unité des soucis logiques.

dit Lautman. En ce qui concerne la physique. mais à celui des théories» (81). (81) Essai. Hinel Verlag. il existe. Lautman se contraint à penser la forme de cette nécessité. (80) Je reprends ici la traduction de Lautman qui figure à la première page de L'Essai sur l'unité des sciences malhémaliques dans leur developpemmt actuel. Lautman cite la préface du livre de Hermann Weyl sur la théorie des groupes et la mécanique quantique (79) : Toute cette nouvelle mathématique. par une perspective « moderne » qui « affirme le primat de la notion de domaine » et la possibilité d'une physique d'objets mathématiques. {( Entre les soucis logiques et les schémas de structure s'établit ainsi une relation de ratio cognoscendi. Lautman s'efforce en effet d'associer la conception dynamique brunschvicgienne et la conception structurale hilbertienne et d'en proposer une synthèse.• 141.. u n accord « nécessaire». pour Lautman. A plusieurs reprises. 1928). mais les seconds demeureraient inintelligibles dans leur essence sans les premiers. Si l'on considère les théories. Gruppentheorie und Quantenmechanik (Leipzig : S. soit pour appuyer sa thèse. celle de la théor. remplacement de la perspective « classique » attentive à construire l'analyse sur la notion de nombre entier et la physique sur celle d'objet élémentaire. une algèbre non commu­ tative au sens mathématique du terme et dont les éléments sont formés par les grandeurs physiques elles-mêmes» (80). La thèse de 1 937 fait une tentative pour éclairer la causalité propre à l'incarnation historique des Idées. ne se pose « ni au niveau des faits. mais le sens profond de la nouvelle mécanique quantique de Heisenberg et de Schrôdinger réside à n'en pas douter dans le fait d'attacher à chaque édifice physique un système propre de grandeurs. Le problème de la nature de la réalité mathématique. le continu des nombres réels y conserve bien son privilège inébranlable pour les mesures physiques.e des groupes et de� algèbres abstraites. est animée d'un esprit nettement différent de celui de la mathématique classique qui a trouvé dans la théorie des fonctions de variable complexe son plus haut épa nouissement.. soit pour affirmer sa dette. Entre la genèse des théories effectives et la dialectique qui domine les mathématiques. écrit notamment Weyl.Alberl Laulman el le souci logique 67 de points de vue. ni à celui des êtres. l'on (79) Hermann Weyl. . Ayant posé ceci en principe. ratio essendi : les Ipremiers se manifestent dans l'Histoire grâce aux seconds. cependant.

pour les constantes h et c (84). Comment unir ces deux aspects ? Revenons à l'activité créatrice . 12. du transfini. bien comprises. la production de théories s'opère sous la contrainte de « nécessités de fait ». . 161-190.. les idées de Hilbert. aussi le chapitre IV : • Essence et existence. en examinant les théories au moyen « des notions logiques de non-contradiction et d'achèvement » tude) (i. 1 . Si la conception brunschvicgienne interdit. qu'André Weil avait d'ailleurs traduit immédiatement in Acta Mathemalica. 48 (février 1926). il reconnatt à plusieurs reprises sa delte à l'égard de Bernays en ce qui concerne sa connaissance des idées de Hilbert à celte époque. La « dynamique » des genèses mathématiques amène par là même à considérer le point de vue structural.e. 9. tous. (85) Le terme est introduit par Hilbert dans Das Unendliche. En outre. Des exemples de telles nécessités de fait sont l'apparition dans l'histoire des mathématiques des nombres irrationnels.. avant qu'on eneût une théorie déductive D (83). par un constant renou­ vellement du sens des notions essentielles (82). : admis. jusqu'à ce que le génie de Maxwell. en physique. de l'infiniment petit. Substituant à la méthode des définitions génétiques celle des définitions axio- (82) Essai . . 95 ( 1926). . 8. permettent de voir les mathéma­ tiques à la fois dans leur élaboration temporelle et dans leur consis­ tance interne. « celui de la métamathématique de Hilbert déduction D (85). à j uste titre. de la lumière et de l'énergie �. (84) Ibid. et Hilbert. de complé­ (86). etc. Ackermann et von Neumann tra­ vaillent jusqu'en 1930 à l'élaboration de la • Beweistheorie J. L'action de l'intelligence consiste à former des schémas structuraux permettant de relier ces éléments au savoir antérieur. et ce progrès de la réflexion rend les paradoxes des mathématiques et de la physique peu à peu intelligibles. Les problèmes de la logique mathématique. cr. toute a priori du contenu ou de la nature des théories. (83) Ibid. En elYel les constantes c et h « s'imposaient de façon incompréhen­ sible dans les domaines les plus ditTérents. de Planck ou d'Einstein ait su voir dans la constance de leur valeur la liaison de l'électricité et de la lumière. En commentant le programme métamathématique de Hilbert. d'autre part dans les liaisons qui font d'une théorie un système. (86) Essai . Mathematische Annalen.68 Catherine Chevalley s'aperçoit que « la nature du réel se dédouble D et qu'elle consiste d'une part dans le mouvement propre des idées. Lautman prend soin de montrer qu'il procède d'une inspi­ ration précisément inverse de celle des logisticiens. des fonctions continues sans dérivées. « par une incompréhen­ sible nécessité de fait. Lautman connaissait directement ce texte. De même. Bernays..

Revue de Métaphy­ sique et de Morale. 37 (1930). au sens strict. sous la contrainte de ce principe. Herbrand. « l'arithmétique étudie les nombres entiers positifs.Albert Lau/man e/ le souci logique 69 matiques. Herbrand écrit que 1 la méta­ mathématique apparatt comme la théorie mathématique ayant pour objet l'étude du langage mathématique -. il laisse la place à la nouveauté pour s'exprimer dans des théories qui se grefferaient sur des théories antérieures ou de moindre degré . Les bases de la logique hilbertienne. et toutes (87) Essai. une « mise en œuvre ». C'est donc en elles-mêmes que les théories auraient le principe de leur succes­ sion. 215. (89) Jacques Herbrand. Par exemple. de même elle vit d'une vie propre. Tout devient immanent : de même que la science est un pro­ cessus d'incarnation du devenir des Idées . et non comme la traduction du réel empirique. En d'autres termes. publiée in J. . (88) Ibid. Hilbert. 8. Ecrits logique. écrit Herbrand. (Paris : PUF. et la relation fonda­ mentale qu'elle considère est celle qui relie deux nombres tels qu'on obtient le deuxième en ajoutant un au premier : de même la géométrie étudie les points .. 1968). La « dualité de plans » (88) entre la mathématique formalisée et l'étude métamathématique de ce formalisme libère la compréhension du contenu mathématique de toute liaison génétique avec les « objets réels ». selon l'expression de Her­ brand (89).et non la copie d'un modèle -. Ou encore: les raisons pour lesquelles une théo­ rie est une théorie sont maintenant indépendantes de la considé­ ration du degré d'adéquation des propositions de la théorie à l'égard du « monde ». introduit au contraire. . Les éléments déterminants sont le choix d'une certaine catégorie d'objets et de relations entre ces objets. de nouvelles variables et de nouveaux axiomes qui élargissent à chaque fois le domaine des conséquences » (87). Dans une note pour Hadamard.. et l'activité créatrice serait alors. en passant de la logique à l'arithmétique et de l'arithmétique à l'analyse. 243-255. I l . il rend compte de la croissance des mathé­ matiques en même temps que de leur harmonie interne. Etant « en quelque sorte une mathématique du langage ». « loin de vouloir reconstruire l'ensemble des mathématiques à partir de la logique. la relation fondamentale qu'elle considère est celle qui existe entre trois points quand ils sont sur une même droite . la métamathématique permet de construire un concept logique de théorie.

cil. D'une part. un système d'axiomes et un certain nombre de règles de raisonnement. écrit-il. Lautman reste hanté par des problématiques de légitimation. on peut démontrer soit P soit lP (91). La théorie sera dite non contradictoire s'il n'y a pas de proposition P telle que P et lP soient vraies simultané­ ment. Les bases de la logique hilbertienne. Herbrand.. p. de concevoir les mathématiques comme u n jeu réglé produisant lui-même son sens. ) . et non pas de chercher quels sont ceux qui s'appli­ quent à tel objet " (92). 86 sq. 162. ) elle doit être la traduction de quelque chose de réel ( . les règles de raisonnement sont celles formalisées par Russel et Whitehead. 89. désignant soit de s soit des relations . Il ne faut pas se cacher que le rôle des « . . Repris in Ecrits logiques. pour qu'une théorie mathéma­ tique ne soit pas un vain jeu de symboles. que. 156. n. Une théorie mathématique pourra être décrite entièrement comme un langage : ses éléments seront en effet constitués par un ensemble de signes conventionnels. (91) Tout ceci est exposé également par LauLman in Essai .. il cherche même à utiliser la théorie des champs d'individus développée par Herbrand dans sa thèse (93) pour introduire un point de vue extensif à (90) J . mathématiques est peut-être uniquement de nous fournir des raisonne­ ments et des formes..70 Calherine Chevalley les propositions qu'elle peut énoncer peuvent s'énoncer. « hypothèses " de la théorie. il reprend entièrement les idées de Herbrand et son interprétation de Hilbert . Les signes sont des signes purs sans signifi ca tio n. donc s'il y a compatibilité de l'ensemble des conséquences des axiomes. a u-delà des difficultés de sa réalisation. ou « à complète détermination » si. Repris in Ecrits logiques.à qui Lautman doit la conviction qu'il est possible de libérer les mathématiques de toute détermination extérieure . Pour Herbrand . pour toute proposition P. les axiomes ou les ou encore ses « « individus JI.. (92) J. 35-153. Herbrand. avec ces seuls objets et cette seule relation " (90). ct. Recherches sur la théorie de la démonslration ( 1 930). propositions primitives ". op. un monde à comprendre ou des intelligibles à dévoiler ­ l a force de la métamathématique hilbertienne est. Herbrand. On considère souvent. 90. . . cil. Mais. ( . op. (93) J. Elle sera complète. op. on peut le montrer. sont des phrases que l'on considère comme vraies et dont on Se propose de trouver les consé­ quences . dt. . philosophe.

La notion d'interprétation d'un système d'axiomes. sa philosophie ne parvient donc pas à sortir d'un idéalisme qui hésite devant la théologie.Albert Laulman el le souci logique 71 l'intérieur du point de vue structural.. Quelques légitimes que soient les objections de Lautman aux positions du nouvel empirisme en épistémologie. lui parait ainsi fondamentale pour « allier la fixité des notions logiques » et le mouvement dont vivent les théories (94). • 87 sq. dans la conception structurale.. référée aux champs de réalisation. où il passe le baccalauréat A' et remporte plusieurs prix au concours général. CNRS. à l'âge de 36 ans. En réalité. impuis­ sant à trouver une forme de fondation du savoir qui expliquerait l'adéquation décalée et toujours reconstruite entre les Idées et les théories. qui rendrait compte de l' celles-ci par « « émanation » de une sorte de procession ». Il fait ses études secondaires à Marseille. écrivant en 1943 : « Vous m'avez procuré quelque chose de bien rare en ce moment. Dans le texte de 1939. Pour l'introduction de la méthode . il cherche ainsi dans un Heidegger imparfaitement identifié l'idée d'une relation transcendantale de domination des Idées aux théo­ ries mathématiques. ct. L'œuvre de Lautman est certes interrompue de manière tragique et n'a pas pu tenir les promesses que Léon Brunschvicg voyait en elle. {95} Lettre du 26 février 1943. 21 Boslon University. Il reste que les choix philosophiques de Lautman engendrent des difficultés non résolues par lui. . L. D'autre part. tantôt simple milieu qui permet de catalyser la genèse des théories successives. extensive . ANNEXE 1 Albert Lautman nait en 1908 et meurt fusillé par les Allemands en 1 944.. on le voit déchiré par des désirs contradictoires de réanimation et d'expulsion de la question transcendantale. Catherine CHEVALLEY. (94) EssaL. Documents S. Lp. L'aporie devient manifeste dans la description de la place de l'homme : tantôt acteur d'une expérience spirituelle créatrice dans laquelle il retrouve le devenir des Idées. Essai. il tend vers l'image d'une spontanéité biologique de la connaissance. 12. le désir d'une seconde existence pour essayer de vous suivre à loisir jusqu'au bout des chemins que vous frayez » (95).

sauvé par l'intervention de Cavaillès. 1946 Symélrie el dissymélrie en mathémaliques et en physique (Paris : Hermann) . La pensée mathématique. est arrêté et fusillé. il s'attire cependant les cri- . directeur il cette époque des éditions Hermann. et s'y était initié aux progrès de la physique mathématique. VI. il travaille sur des problèmes de logique mathématique. communication au Congrès interna­ tional de Philosophie scientifique de Paris ( 1 935) (Paris : Hermann). il soutient ses deux thèses en 1937. Préférant l'étude de la philosophie à la direction de l'entreprise de son oncle. que sa famille souhaitait lui confier. il est reçu à l'E<:ole normale supérieure. Séance de la Société française de Philo­ sophie du 4 février 1939 (J.72 Après son année de lettres supérieures à Paris. 56-61 . en 1926.posthume. 1939 Nouvelles Recherches sur la slructure dialeclique des mathématiques (Paris : Hermann). Eludes critiques Mario Castellana. Lautman) publiée dans le Bullelin de la Société française de Philosophie. communi­ cation au Congrès Descartes de Paris ( 1937) (Paris : Hermann). à 23 ans. 1946. Entre 1933 et 1939.où il rencontre Jacques Herbrand -. Dieudonné et O. 1936 « Mathématiques et réalité ». 1985). Morphogenèse du sens. Costa de Beauregard. dans un accident de montagne. Jean Petitot. . Il Prolagora. Reçu premier à l' Ecole normale supé­ rieure en 1925. 1937 in Recherches philoso­ ({ De la réalité inhérente aux théories mathématiques )). 1937 Essai sur l'unité des sciences mathématiques dans leur développe­ ment actuel (thèse complémentaire) (Paris ' Hermann). Inquiété comme Juif. il entre cependant dans la Résistance. ANNEXE Il Jacques Herbrand naît en 1908 et meurt en juillet 1931 . 1937 Essai sur les notions de structure el d'exislence en mathématiques (thèse principale) ( Paris : Hermann). et les publie immédiatement grâce à Freymann. 1977 Essai sur l'unité des mathématiques el divers écrits (Paris : Union générale d'Editions). il suit à Ulm le séminaire de Gaston Julia. 1 1 5 ( 1978). La philosophie des mathématiques chez Albert Laut­ man. 1936 L' axiomatique et la méthode de division phiques. Il passe plusieurs mois à Berlin et à Vienne avant l'agrégation. Il avait d'autre part passé un an au Japon à sa sortie de l'Ecole. 1 (Paris : PUF. Ecrits rassemblés par M. Préfaces de M. puis premier à l' agrégation. auxquels il consacre son diplôme d'études supérieures. Cavaillès et A. Nommé dans l'enseignement secondaire. Loi. Catherine Chevalley au lycée Condorcet . J. Loi.

là encore. Herbrand s'est. parti de considérations de ({ lmétamathématique » (donner une Il théorie concrète de la démonstration formelle ». exposées par lui-même dans un article de la Revue de Métaphysique et de Morale sur « les bases de la logique hilbertienne ». Mais. il concentre ses recherches sur l'Enlscheidungs­ problem. Il prend également position dans le débat entre I( formalistes » et {( intuitionnistes ". il travaille à Berlin avec von Neumann.à l'algèbre dans un enseignement mathématique entièrement dominé par l'analyse. il confronte ses résultats avec ceux de GOdel relatifs à l'impossibilité d'une démonstration générale intuitionniste de la non­ contradiction. intitulée Recherches sur la théorie de la démonstration. tandis que la plupart des chapitres des mathématiques ont pour origine une question posée par une autre science » (lettre du 28 novembre 1930). j ugée trop ( philosophique n.Alber! Lau/man e/ le souci logique 73 tiques de la Sorbonne au moment de sa soutenance de thèse. « sur la non-contradiction de l'arithmétique ". est l'aboutissement de réflexions inspirées à Herbrand par sa lecture de Lôwenheim. Dans son dernier mémoire de logique. et publiée en Pologoe en 1930. Il écrit ainsi à Vessiot. selon l'expression de Hilbert). En logique. la thèse de Herbrand lui assure très vite une réputation internationale. revenu en France. directeur de l'Ecole normale. En mathématiques. Cette thèse. qui était l'une des préoccupations principales des logiciens des années 1920 : comment trouver une méthode pour démontrer qu'une proposition donnée est vraie ou non dans une certaine théorie ? Le ({ théorème de Herbrand ». Les lettres qu'il écrit pendant cette période montrent une évolution de ses intérêts essentiels de la logique vers les mathématiques. professeur au Collège de France. ont influencé très profondément . intéressé à des questions à la fois très abstraites et développées hors de France : la théorie des groupes. qu'il ne (( voit pas pourquoi on refuse droit de cité à un travail s'oceupant. von Neumann et Hilbert. et de faire une place . qui établit une relation systématique entre logique propositionnelle et logique de la quantification et fait usage de méthodes de démonstration « automatiques » . Souvent comparé à Galois. ne résoudre des questions arithmétiques difficiles posées par une théorie que l'on peut certes considérer comme philosophique. Herbrand proteste contre l'ostra­ cisme dont est victime la logique mathématique. il se tue au cours d'une descente dans les Pyrénées. la théorie du corps de classes. puis à Hambourg avec Artin. L'objet de Herbrand est d'introduire « les nouvelles logiques axiomatiques hilbertiennes )) en France. et en 1931 il fait une demande pour aller travailler à Princeton auprès du mathématicien Wedderburn. Herbrand a joué en quelques années un rôle essentiel dans l'hisloire des mathématiques et de la logique contem­ poraines. Ses idées sur la nature des mathématiques et de la logique. Malgré ces difficultés. Parti pour l'Allemagne avec une bourse Rockefeller en octobre 1930. en s'oppo­ sant tout autant au courant axiomatique et logiciste représenté par Frege et Russell qu'au courant intuitionniste de Brouwer et Heyting. publié après sa mort. forme la base de nom­ breux travaux actuels concernant le problème de la décision. Skolem. Soutenu par les encouragements de Jacques Hada­ mard. puis à Gôttingen avec Emmy Noether.

. et.Oxford : North-Holland Publ. in J. rendre hommage ici à Jean Van Heijenoort. 66-68. B. 1-20. 57-87 (contient une bibliographie très complète). A supplement to Herbrand. Chevalley. Chevalley. Chevalley. Jacques Herbrand et la théorie des nombres. 699-706. bo/ic Logic. 34 (1935-1936). L'enseignement mathé­ matique. in Proceedings . Lautman et Cl.. American Malhemalical Sociely. 69 ( 1 963). Ecrits logiques (Paris : PUF. P. de travailler avec nous à la publi­ cation d'œuvres complètes de Jacques Herbrand. 1968). Sinaceur. J . Herbrand.74 Catherine Chevalley la philosophie mathématique de Lautman. S. pas encore été mise à sa place réelle. Cl. que nous voudrions ici remercier très chaleureusement pour son aide et les informations qu'elle nous a données. False lemmas in Herbrand.. in Proceedings of/he Herbrand Symposium-Logic Colloquium 1981 (Amsterdam . Van Heijenoort. Andrews et S. B.. 3-7. qui avait accepté. 393-398. Sur la pensée de Jacques Herbrand. Nous devons ces lettres à la générosité de Mme Suzanne Lautman. Nous voudrions. Notice biographique sur Jacques Herbrand. P. qui regretta après la mort de Herbrand de ne pas avoir su mieux reconnaître l'importance et la nouveauté de ses travaux... . L'établissement de la bibliographie de ses œuvres fait partie d'un travail de recherche actuellement en cours ( 1 ) . 1-12. L'œuvre logique de Jacques Herbrand et son contexte historique. Logical Writings (Dor­ drecht : Reidel. Denton. Herbrand analysing functions. . Herbrand. Id.New York . cil. Goldfarb. B. à un moindre degré. BIBLIOGRAPHIE CRITIQUE A. J. Dreben. Bulle/in of the ibid. enfin. The Journal of Sym­ w. D. ( J ) Sous la responsabilité de H. 1971). celle de Cavaillès. 31 (1966). avant sa mort en 1986. Nous publions dans ce qui suit deux lettres de Jacques Herbrand adressées à Albert Lautman en 1930 et 1931. Préface. Mais Lautman et Cavaillès meurent à leur tour et l'œuvre de Herbrand n'a. in J. Aanderaa. Engel et C. Aanderaa. Annuaire des anciens élèves de l'Ecole normale supérieure (1931 ) . 97-102. pour cette raison. Dreben. J . Dreben. op. 70 ( 1 964). 697-698. 1982). Dieudonné. Nous donnons également ci-dessous une bibliographie critique concer­ nant Herbrand. Introduction.

pour un affaiblissement. Je ne peins que trop mal cet état nébuleux et incertain de semi-existence que j e subis actuelle­ ment. il n'y a pas de vraie intuition : on ne voit j amais tout. il faut inventer en dormant. tout rampe en moi. le manque absolu de contraintes qu'entraîne le fait de vivre seul et isolé. et que tu n'auras pas pris ce ralentissement de nos relations .. celle d'aller voir le Gottesdammerung Dimanche. Je sors à peine . Sans intérêt sauf celui que donne l'élan. je ne me sens ni un corps alerte. J'aurai attendu un long temps pour t'écrire . J'ai parfois l'impression que je vis. comme décalé d'un E dans une cinquième dimension. si vieux déjà . les jours coulent avec une égalité et une fluidité jusqu'ici inconnues. Je me sens inquiet et instable. Ni les longues réflexions solitaires. la vie est trop courte . jamais au concert. Tout est trop long . sans doute. ni un esprit vif . ni le travail désordonné. Je voudrais passionnément faire autre chose. comment je passe mes heures . en marge du monde extérieur. (*) Je remercie Suzanne Lautman de m'avoir communiqué ces lettres. et ici mille choses . Elle ne doit pas dépendre de si peu de chose. le 20-XI-30 d'après l'enveloppe) Mon cher ami. qui me font prendre mes repas à des heures inattendues. mon vieux. je me demande encore ce que je fais ici.. une année m'a comme changé. La moindre question est si compliquée. La Recherche est un jeu d'adresse . parfois . et j'en serais alors. j e crois que je travaille beaucoup . ne sont revenus. quand deux heures risquenL d'être vides. le manque de curiosité me donnent l'impression de n'exister (qu')à peine .Alberl Laulman el le souci logique ANNEXE I I I DEUX LETTRES D E JACQUES HERBRAND À ALBERT LAUTMAN 75 (.. je ne me retrouve pas. Je subis quoique seul le dérèglement des horaires berlinois. Je fais beaucoup de maths. malheureux. et me font découper mes journées de manière bizarre. J'ai pris hier une décision inattendue.. Je vais parfois au cinéma. La vie que je mene ici est bizarre .. Je me sens si usé. Mais ce manque d'équilibre n'est pas que matériel . Mais je ne le pourrais qu'en en prenant pleinement conscience. Je préférerais un désespoir à cette incons­ cience . je n'ai jusqu'ici été qu'une fois au Théâtre. très légèrement. . j 'espère que tu n'en auras conçu aucun doute sur notre amitié. mais je ne puis arriver à compter mes heures de travail.que les circonstances extérieures m'imposèrent à Paris. et qu'il fait trop froid dehors. Je finis par croire qu'il ne faut rien faire qu'à peu près .. N'importe quoi qui détende le corps.) Lettre en date de « mercredi " (Berlin. qu'on ne peut rien connaître à fond. J'ai beau faire.

Mommenstrasse 47 Berlin (Charlottenburg) J'ai vu Hesnard. E n définitive. H. Il est vrai que c'est mon métier désormais. Et celui des mots. d'un esprit qui joue. J'ai toujours reculé de t'écrire : l'âme est plus nue dans une lettre j je me sens trop creux actuellement.. je ne connais personne ici. peut-être est-ce une analyse complète de ma vie actuelle que j 'entreprendrais. J'ignore tout cela. m'a dit qu'il en fut de même pour lui. où l'on fera suivre (vais à Hamburg et Gôttingen) Pourquoi ne t'ai-je pas écrit pendant tout ce séjour à Berlin ? Tout autre eut cru à un éloignement. il ne m'a donné aucune adresse. N'as-tu pas eu cette impression ? Je n'ai même pas la consolation d'avoir travaillé utilement.. C'est avec foi qu'on parle. Il donne l'impression d'en avoir assez d'avoir sur le dos tous les étudiants français de Berlin . qui est un type charmant .is. parle-moi de Loi . Peut-être dois-je accuser aussi Berlin . Cavaillès. que j'ai vu. Est-ce la solitude ? Est-ce l'ennui ? L'impossi­ bilité de meubler ma vie ? Un peu de tout cela. Affectueuse­ ment. et d'angoisse. très aimable mais totalement inutile . La rigueur . à une amitié défaillante. et souvent maigres ( ?) de signes sur du papier blanc. et qu'il lui semble qu'il aura assez fait pour leur corporation d'avoir fondé la Maison de France. bei E hrsmann J . J'ai vu deux ou trois fois Cavaillès. je suis réduit à ces combinaisons rarement fertiles. Ecris-moi. C'est un refus. H.. maintenant plus que jam. Ici je manque . je t'en remercie.. tout s'amortit. j'attends de tes nouvelles. très prosaïquement. Mon adresse désormais à Paris. d'un cœur qui pétille. qui est reparti j il gagne à être connu . Neumann. De dormir depuis bientôt deux ans.76 Catherine Chevalley La vue d'une station de sports d'hiver me donne un frisson d'envie. Mais je crois que j'ai perdu le goût de l'introspection. C'est le symbole d'un corps qui bondit. J. Lettre en date de " Berlin le 10 mai " (1931) Quitte Berlin cette semaine. cette ville où tout s'émousse. J'aimerais causer avec toi. Si je cherche les raisons qui m'ont empêché ou gêné.ce que j'ai appelé moi rigueur ­ entraîne le silence. et presque aucun renseignement . sauf v. il y a quinze jours . Tu m'as toujours paru plus exigeant et plus croyant que moi . mais je ne le vois évidem­ ment que de temps en temps. Alors. après ses cours. J'ai l'impression très nette de dormir. Et bien trop de ce qu'on appelle " facilité ". Tu n'as pas voulu y croire . Un déplorable manque de génie.

faire quelque chose.et que tu me pardonnes ­ quelques réflexions qu'il est en général inutile que je me fasse à moi­ même. ou dans un trou de province. sinon que j e le sais. Tant mieux. J ' aimerais te revoir. qui formèrent depuis un an la trame matérielle de ma vie). Cela ne me dit rien. je manque d' amis et d'ennemis. Toi. Je n'ai pas de but en moi­ même . J 'atten­ drai aussi bien en Amérique qu'en France. Cela me fournirait une règle de vie. mon vieux. Je ne le pourrais pas. Je n'y crois pas. au Japon. Tu sais que je ne crois à rien . Je ne manque que de buts. S'ennuyer là. les seuls que je me sois jamais proposés sont ceux où l'on m'avait semé des obstacles. il ne faudrait pas que j'essaie de me le prouver . Peut-être me marierai-je. Alors j ' ai attendu ces mois. Guère inté­ ressant . comme je te connais. me dis-tu. cela ne serait pas si facile . C'est même un projet assez préci!:i. H. Je ne sais pas encore quoi. Mais qui peut m'en proposer ! Excuse tout cela. Paris. J'en ai assez besoin.pour toi . trop de choses m'en empêchent (quoi ? rien de fondamental : certaines questions de fait. J. Tu vas partir. . Ici je ne me sens forcé à rien. C'est tout (et encore. . Ne crois surtout pas que j'ai voulu faire un ( portrait ». peux sans doute. ). Je suis libre. J'ai fait ici .Albert Lautman et le souci logique 77 d'opposition . malgré la (( douceur )) de cette vie de là-bas. . Je t'ai écrit a u hasard . Je ne pars pas aux Indes . Tu crois en l'influence de nouveaux cieux.ne tends à rien. j ' essaie Princeton. ce que tu eus deviné au travers de dix conversations.

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