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La liberté

commence par
l’autonomie
6

Recherche radicale pour


la transgression
en design graphique
et en écoles d’art
8
10

11
Sommaire

Avant-Propos 19 Pour des écoles d’art autonome 209

Auttogestion & éducation 215


Explorer les paradoxes 27
Interludes transgressifs 231

Exister ou subsiter ? 275

Un mot, un acte : transgresser 37

Dépasser les règles 37 Incursions 299

Franchir les cadres 53

Traverser les limites 65


Addenda 307
Aller au-delà des pouvoirs 77

Liberté 309

Autonomie 315
Graphismes transgressifs 93
Communs 321

Anthropologie d’une rébellion 93 Correspondances 363

Désobeissance graphique 165 Bibliographie 387

Devenir transgressif 179 Remerciements 395


Avant-Propos

1.  Ivan Illich, La convivialité page 116

19
20 Le moment du diplôme représente un état des lieux d’art en France. Un constat actuel de nos écoles est
d’une recherche théorique et plastique. Je le considère donc présenté ici, et ce constat nous permet de tenter
comme une étape et non comme une finalité, en ce de proposer autre chose, autrement.
sens les productions que je présenterais lors de mon
DNSEP auront été élaborées dans le but d’expérimenter J’assume pleinement le fait d’utiliser Wikipédia comme
la transgression dans sa globalité, dans sa radicalité source.Wikipédia est une communauté plus qu’un
et non comme un support visuel à ce mémoire. site internet. Les ressources de cette communauté
sont innombrables et passionnantes, leurs utilisations
Ces textes regroupés ici ont pour moi une fonction n’excluent en rien un approfondissement des sujets
documentaire. Ils ont été écrits dans le but d’être lus, par le biais de publications plus spécifiques. Je consulte
transmis, augmentés et débattus. Entre théories, quotidiennement ces ressources et participe à son
histoires et expériences vécues, ce qui se trame ici contenu de façon régulière. Cette participation s’inclut
est une tentative de compiler des informations, des dans mon engagement envers la circulation des savoirs
connaissances possiblement nécessaires aux futures de façon libre et autonome.
étudiant·e·s et enseignant·e·s en écoles supérieures
d’art qui feraient face à la continuité des crises que J’ai écrit ce mémoire avec l’aide précieuse de plusieurs
nous traversons. C’est aussi une exploration du design acolytes. C’est un effort de groupe.
graphique transgressif. Cette exploration se veut non-
exhaustive, subjective et à destination des étudiant·e·s Tous les textes compilés dans cette recherche radicale
curieux de découvrir d’autres pratiques graphiques. ont pour intention d’être un jour diffusés dans les écoles
d’art et en dehors. J’aime à croire qu’un jour quelqu’un
Ceci n’est pas un manifeste mais une recherche radicale. lira ce mémoire par hasard et qu’il lui apportera le
soubresaut nécessaire pour pratiquer la transgression
« La recherche radicale poursuit aussi deux objectifs : avec détermination.
d’une part fournir les critères qui permettent de
déter­miner quand un outil atteint un seuil de nocivité ; Je dédie mon mémoire à celles et ceux qui tiennent bon,
de l’autre inventer des outils qui optimisent l’équilibre à celles et ceux qui s’organisent.
de la vie, et donc maximisent la liberté de chacun.1 »

Cette recherche s’appuie, certes, de lectures théoriques,


universitaires, mais aussi sur des expériences person­
nelles ou individuelles, des discussions avec des
étudiant·e·s, des enseignant·e·s du Havre et d’autres
écoles ainsi que des correspondances entretenus
pendant toute la durée de l’écriture de ce mémoire.

Les origines multiples des questionnements portés


dans cette recherche m’ont permis d’acquérir une
vision que j’espère globale sur les écoles supérieures
21
22

23
24

25
Explorer les paradoxes

2.  Michel Hastings, Loïc Nicolas, CédricPassard 


(dir.), Paradoxes de latransgression, [En ligne]
http://lectures.revues.org/10237

3.  Michel Foucault, Préface à la transgression,


Revue Critique N°195-196 : Hommage à G.Bataille,
août-septembre 1963 ;page 751-769.

4.  Michel Hastings, Loïc Nicolas, CédricPassard 


(dir.), Paradoxes de latransgression, [En ligne]
http://lectures.revues.org/10237

5. ibid.

6.  Comité Invisible, L’insurrection qui vient, page 19

27
28 La transgression est l'action de transgresser, de ne pas Transgresser, c’est en quelque sorte franchir le Rubicon
respecter une obligation, une loi, un ordre, des règles. éthique ou moral, ne pas respecter une loi,ne pas
se conformer à des règles considérées comme acquises,
Selon le dictionnaire Larousse la transgression intégrées et acceptées de tous, franchir une limite,
se définit par « l’action de transgresser une loi, un ordre, une ligne interdite, le plus souvent sciemment,
un interdit. » en remettant en question de manièrevirulente et
parfois ironique, la ou les règles que l’on bafoue ainsi
Wikipédia donne une définition plus large ostensiblement.
à la trans­gression qui désignerait le fait de :
→ Ne pas se conformer à une attitude « La limite et la transgression se doivent l’une à l’autre
courante, naturelle. la densité de leur être : inexistence d’une limite qui
→ Progresser aux dépens d'autre chose,d’empiéter ne pourrait absolument pas être franchis ;vanité
sur quelque chose, d’envahir. en retour de la transgression qui ne franchiraient
→ Dépasser une limite, ou ses limites. qu’une limite d’illusion ou d’ombre. »3
→ D'aller contre ce qui semble naturel.
En effet, la transgression a souvent un côté ostentatoire :
L’étymologie du mot transgresser vient du latin transgredi on transgresse aussi pour se faire remarquer,
qui signifie traverser, franchir,passer outre et dépasser. l’on enfreint une loi pour être vu et identifié comme
Transgredi vient de gradior qui définit marcher, avancer un élément réfractaire, voire rebelle ou dissident,
avec le préfixe trans qui lui donne le sens de passer pour se situer par rapport à un système de valeurs
d’ici à là, passer à travers, passer outre, être au-delà.On et par rapportà une éthique, un ensemble de règles
peut considérer que la transgression dans sa dimension de comportement. Par ailleurs, transgression
conceptuelle signifie traverser la limite pour atteindre et système de valeur vont de pair et ne se conçoivent
l’illimité. La transgression ne s’oppose pas à une limite, pas l’un sans l’autre : lorsqu’on transgresse, c’est
mais elle franchit toutes les limites dans leur principe, toujours par rapport à un système de valeur donné,
c’est-à-dire qu’elle affirme la possibilité de vivre que l’on tend alors à dépasser ponctuellement et
de façon illimité.  auquel, par là même, l’on est amené à se référer.
L’acte transgressif affirme donc l’existence de ces
C’est l’acte de dépasser toutes limites. principes moraux et de ces règles de conduite qu’il
désire remettre en question (si la règle disparaissait,
« L’épreuve de la transgression est donc d’abord un  la transgression n’aurait plus de raison d’être
défi à l’obéissance, celle qu’imposent les autorités et disparaîtrait à son tour).
les plus absolues (divinités, princes, principes
moraux et dogmes religieux) dont la survie repose La transgression est un paradoxe. 
sur la sacralité.2»
Pour transgresser il faut d’abord s’employer « à vérifier
ses savoirs collectifs, à réciter ses connaissances
communes, à tester les solidités de ses agences
de socialisation […].4»en ce sens les transgresseurs
se doivent d’avoir un pied dans les espaces qu’ils
29
désirent dépasser. 
30

31
32 Ils se doivent d’y être et de les comprendre avec acte transgressif identifiable, la sensation d’avoir toute
efficacité. Identifier clairement les limites imposées, liberté est toujours présente. Bien qu’en réalité nous
les considérer comme ne répondant pas/plus à leurs ne sommes libres que pendant ce temps d’occupation. 
visions et donc les transgresser par des actes choisis Et encore cette liberté n’est pas illimitée, puisque nous
avec soin. Établi ainsi, nous pourrions extraire que faisons communauté (bien qu’elle soit transgressive),
les acteurs de la transgression construisent en amont nous élaborons des règles à tenir, à respecter.
leurs réflexions sur le renouvellement à apporter dans
ces espaces. Cependant, la transgression est aussi Si la liberté et l’autonomie que nous pouvons obtenir
à considérer comme un moyen pour déployer grâce aux actes transgressifs ne sont que pure utopie,
une pensée critique. quel serait donc l’intérêt de pratiquer la transgression ?

« Elle (la transgression) ouvre en effet sur des Il semblerait que la transgression soit de l’ordre
temporalités multiples et croisées : à côté du temps de l’expérience. Qu’elle se décide consciemment
court de l’indignation bruyante et de l’urgence des ou inconsciemment, la transgression mène des actes,
réponses à apporter, l’épreuve de la transgression des pensées qui permettent une progression,
se métamorphose à travers des processus lents un avancement. Cet avancement permet de se
et patients de « digestion sociale » 5 […] » renouveler, et c’est sous cet angle que la transgression
est abordée ici. 
La transgression n’est pas une fin en soi,
elle ouvre des champs de réflexions, collectives Se renouveler est aussi avancer, c’est pour moi,
ou individuelles. Après l’acte transgressif (qu’il ait été l’essence même des actes dits transgressifs. Avancer
impulsif ou prémédité) vient toujours un temps de pour apprendre, pour détruire l’ennui, pour échapper
réflexions sur l’action menée. Puisque la transgression à la frustration face à l’incompréhension.Les tentatives
n’est qu’un moment de dépassement, la pensée hasardeuses, les échecs, les expérimentations
transgressive se construit dans les espaces qu’elle veut empiriques sont autorisés puisque nous nous plaçons
dépasser. comme des transgresseurs et non comme des maîtres
à respecter. Nous éprouvons aussi un certain plaisir à ne
La transgression naît, se compose, se déroule, pas respecter les règles, à franchir les cadres,à dépasser
se réinventedans un paradoxe mais se choisit, les limites et à se confronter aux pouvoirs.C’est avec
se vit,s’expérimente libre. amusement que nous le faisons, car ces actes sont
libérateurs pour celles et ceux qui ne se retrouvent plus
La liberté que pourrait apporter la transgression dans les codes qui régissent notre société.
relève du mythe. Bien qu’elle puisse donner
la sensation de liberté, la transgression n’est qu’un « Un éclat de rire déflagrant, c’est la réponse ajustée
moment instantané dans un contexte précis, elle à toutes les graves «questions» que se plaît à soulever
ne peut être établie comme un principe applicable l’actualité 6. »
par toutes circonstances. Les formes, les gestes,
les actes transgressifs diffèrent selon les contextes
et donc la liberté qu’ils peuvent apporter sont tout
aussi relatifs. Pendant l’occupation d’un bâtiment, 33
34 La transgression est ici abordée avec une portée
subversive. Ces deux notions vont de pair, elles sont
toutes les deux à la recherche de dépassement face
à ce que l’on peut nommer système . Cependant agir
en transgressif n’est pas agir en subversif.

Etymologiquement subversion vient du latin subvertere


qui signifie renverser alors que transgression vient
du latin transgredi qui signifie traverser,franchir,passer
outre et dépasser. Ces deux mots sont donc à bien
séparer, ils ne sont pas des synonymes mais peuvent
se regrouper pour provoquer des situations nouvelles.

Personnellement j’envisage la pratique de la


transgression comme une suite de défis à relever,
comme un outil pour dépasser ce qui m’entrave contre
mon gré. Elle me permet de ne jamais rester dans des
zones de confort, de toujours me confronter à des
choses qui peuvent apparaître comme difficiles. 

Et c’est allant vers la complexité qu’il y a le plaisir


d’apprendre.

35
Un mot, un acte : Transgresser
Dépasser les règles

7.  Aristote, Éthique à Eudème, [en ligne]


http://remacle.org/bloodwolf/philosophes/Aris-
tote/eudeme1.htm

8.  Proudhon, De la justice dans la révolution


et dans l’Église.[en ligne]
https://catalog.hathitrust.org/Record/009805938

9.  Préface du catalogue d’exposition du Salon


des Refusés de 1863

10.  Adrien Lasseigne, Rupture conventionnelle


avec promesse d’embauche (de l’insertion
professionnelle au refus du travail),
Mémoire de 5e année Art, Grenoble.

11.  Ghislain Mollet-Viéville [en ligne]


http://www.conceptual-art.net/lw.html

12.  Camille Thomas, L’Art Graphique de Lawrence


Weiner, Mémoire de 5e année Design graphique,
Nancy. 

13.  Guislain Mollet-Viéville [en ligne]


http://www.mamco.ch/public/10_Pistes_pedagogiques/
Appartement.pdf

37
38 Au sens figuré, une règle est un principe de vie «La justice est le produit de cette faculté de sentir
en société; l’ensemble des règles constitue un tout sa dignité dans la personne de son semblable
cohérent que les personnes suivent pour mieux comme dans sa propre personne : c’est le respect,
coexister. Par exemple les règles de la politesse (règles spontanément éprouvé et réciproquement garanti,
orales) et les règlements municipaux (règles écrites). de la dignité humaine, en quelque personne et dans
quelque circonstance qu’elle se trouve compromise,
En ce sens,les règles se distinguent des lois qui elles
et à quelque risque que nous expose sa défense 8.»
(même si elles sont composées de règles et de normes),
ne peuvent être transgressées sans engendrer
Rentrer dans le rang est une expression qui rentre
des sanctions judiciaires. Les règles peuvent être
dans la conception positive qu’il peut y avoir quand
considérées comme vraies quand elles sont suivies
on se conforme aux règles d’une société. Appliquer
sans être remises en question par la communauté
les conventions sociales permet de se faire reconnaître
qui les applique. Elles sont vraies pour la majorité
comme membres d’une communauté et ce besoin
de la communauté. Cela ne signifie en rien qu'elles
de reconnaissance pousse à ne pas remettre en cause
sont justes.
les règles qui régissent le quotidien d’une société. 
À partir du moment où une contestation de ces règles
« Ce qui est juste est quelque chose d’égal 7.»
commence, les individus deviennent une minorité
souvent décriée. 
Dans l’histoire on peut noter que beaucoup d’actes
qui nous semblent injustes et qui ont été appliqués
Transgresser les conventions sociales (si elles ne sont
avec l’accord des sociétés : brûler vive des femmes dites
pas en accords avec nos convictions) revient à agir,
sorcières, les décapitations des dits traîtres pendant
à ne plus rester dans une posture passive. Ces actes
la Révolution, les purges communistes, les massacres
transgressifs qui vont à l’encontre de la société sont
de juifs etc. Ces actes ont été pratiqués dans des
perçus comme uniquement négatifs or souvent
contextes spécifiques et l’on peut s’accorder à dire
se cache une tactique positive pour remplacer plutôt
que ce sont ces contextes qui ont pu les définir
que simplement refuser les règles. 
comme justes.
Transgresser les règles revient donc, ici,
La notion de juste est une qualité liée à la question
à chercher un idéal.
de la justice. La justice est un principe philosophique,
juridique et moral fondamental en vertu duquel
Dans un contexte artistique il existe de nombreux actes
les actions humaines doivent être sanctionnées ou
transgressifs historiques envers les règles de l’art. 
récompensées en fonction de leur mérite au regard
Ces gestes de refus, de dépassement ont construit
du droit, de la morale, de la vertu ou autres sources
et continuent de construire l’art contemporain. 
normatives de comportements. Quoique la justice
Aujourd’hui tout peut-être considéré comme Art,
soit un principe à portée universelle,le juste apparaît
la plupart des règles esthétiques et éthiques ayant
pouvoir varier en fonction de facteurs culturels.
été abolis par les gestes transgressifs des artistes à la
La justice est un idéal souvent jugé fondamental pour
recherche de renouveau.
la vie sociale et la civilisation.Elle se constitue à la fois
d’un idéal philosophique, moral et l’exercice
d’un ensemble d’institutions. 39
40 Le Salon des Refusés de 1863 illustre cette recherche
de renouveau par un acte transgressif.

Ce Salon est une réponse au Salon Officiel qui existait


pour mettre en avant un Art officiel dont l’esthétique
correspondait aux critères du bon goût de l’époque. 
En 1863, le jury (composé des membres de l’académie
de peinture et de sculpture) du Salon Officiel refuse
3000 œuvres sur 5000 présentées. Les refusés contestent
avec énergie cette censure arbitraire. En effet, le
Salon est la seule façon pour un artiste de se faire
connaître et d’acquérir une reconnaissance officielle.
Cette reconnaissance est l’unique moyen pour obtenir
des commandes (publiques ou privées).L’empereur
Napoléon III soutient la contestation des Refusés
et leur propose d’obtenir le Palais de l’Industrie
pour exposer. Un comité des artistes Refusés se crée
alors et un catalogue d’exposition fût imprimé.

« Ce catalogue a été composé en dehors de toute La transgression est ici représentée dans le moment
spéculation de librairie, par les soins du comité des de contestation des artistes face au jury du salon
artistes refusés par le jury d’admission au salon de officiel. Elle ne dépasse pas cet instant où les refusés
1863 ; sans le secours de l’administration et sur des s’insurgent du dictat d’une esthétique. Puisque
notices recueillies de tous côtés à la hâte. […] par la suite c’est l’empereur qui ouvre un espace
En livrant la dernière page de ce catalogue à
d’exposition, et que l’exposition devient quelque
l’impression, le comité a accompli sa mission tout
entière ; mais en la terminant, il éprouve le besoin
chose d'instituée avec la création du Salon des artistes
d’exprimer le regret profond qu’il a ressenti, indépendants (créé en 1884 et qui continue d’exister
en constatant le nombre considérable des artistes aujourd’hui). Bien que ce salon ait pour devise
qui n’ont pas cru devoir maintenir leurs ouvrages à la Sans jury ni récompenses, il ne transgresse pas les
contre-exposition. Cette abstention est d’autant plus règles d’expositions, il se place comme un pendant
regrettable, qu’elle prive le public et la critique de bien des salons officiels. À l’encontre de ce moment de
des œuvres dont la valeur eût été précieuse, autant protestations des refusés, qui eux veulent franchir les
pour répondre à la pensée qui a inspiré la contre- règles instituées de l’art, qui cherchent à dépasser le
exposition, que l’édification entière de cette épreuve, contrôle des officiels sur la pratique artistique.  Leur
peut-être unique, qui nous est offerte 9.» transgression a permis à l’art de la seconde moitié du
XIXe siècle de prendre un tournant nouveau. 
La transgression leur a permis de s’affranchir du
bon goût, elle leur a permis de gagner en liberté.

41
42 La transgression dans le domaine artistique s’opère « Dépasser l’art fut donc un des projets politiques de
face des autorités comme le Salon des Refusés, la pensée révolutionnaire «artistique». Dépasser l’art,
mais aussi face à des conceptions même de l’art n’était pas synonyme de renoncement à l’art et sa/
et des artistes. Les situationnistes sont de parfaits ses pratique(s). Il s’agissait plutôt d’émancipation
exemples de transgresseurs devant l’uniformisation et d’autonomie. D’une pensée révolutionnaire de
l’individu. Karl Marx opposait dans sa théorie sur
que représentent les mouvements artistiques
la lutte des classes, le travail aliéné du prolétaire au
du XXe siècle.
travail créateur de l’artiste. […] L’art serait un espace
en dehors, autonome du capitalisme, un espace
Dernier mouvement international d’avant-garde de liberté. Afin de proposer, de penser un futur,grâce
au XXe siècle, l’Internationale Situationniste exista à une sphère pour l’homme créateur et émancipé. 
entre 1957 et 1972 ; l’épicentre en fût Paris. Elle Un monde qui sous l’égide «socialiste», de la pensée
était composée en alternance de 72 membres au libertaire ou doublé d’un esprit révolutionnaire,
total, européens, américains et nord-africains. Ils pourrait vaincre l’art bourgeois et académisme.
avaient pour intentions d’annihiler toute forme de Si «l’artiste» qui sommeil en chacun de nous se libère
représentation, de rejeter l’autorité,de démanteler les et nous libère. Ce monde serait révolutionnaire ou ne
symboles du pouvoir, d’abolir l’art (y compris celui de serait pas. […] L’art étant une expérience. Il s’agit,
l’avant-garde traditionnelle) et toutes les expressions du en parallèle de l’émancipation, d’opposer l’art qu’on
spectacle culturel, se réapproprier une vie dépossédée subit à un art de l’action,un art que l’on crée. Un art
d’acteur et non de spectateur. D’où le lien d’opposition
par la consommation et la productivité. Il s’agissait de
entre l’aliénation et la création. […] La pratique
lutter contre la spoliation exercée par le capitalisme
artistique ne serait pas une pratique professionnelle,
tardif. Cette transformation radicale de la vie, à laquelle ce serait une pratique de combat. Une traduction de
aspire les mouvements d’avant-garde, devait se réaliser la pensée en action, l’art serait un moyen d’affronter
par le biais d’interventions directes au quotidien, dont la domination capitaliste. Destituer le monopole
seule la richesse pouvait garantir la reconquête d’une bourgeois sur la pratique esthétique 10. »
vie spoliée. Dans le manifeste de l’IS, le Rapport sur
la construction des situations et sur les conditions de Le travail de Lawrence Weiner peut être considéré
l’organisation et de l’action de la tendance situationniste lui aussi comme transgressif.Sa pratique met en
internationale, rédigé en 1957 par Debord, cette devise exergue la capacité de renouvellement que l’on peut
est érigée en objectif absolu de toutes les activités obtenir en transgressant les règles mais aussi la notion
du mouvement. Le programme de l’Internationale éphémère de la transgression. Le questionnement sur
Situationniste prévoyait donc de mettre en œuvre des sa pratique suite à un geste transgressif, ne dura qu’un
moyens et des méthodes artistiques, non pas pour temps. Les nouvelles formes qui en découlent finissent
produire de l’art ou critiquer la politique, mais pour par devenir une norme pour Weiner. Présenté ici,
produire de la réalité.  il nous permet d’aborder les points de paradoxes de
la transgression. Weiner est un artiste américain qui
La transgression chez les situationnistes est présente s’inscrit dans le mouvement de l’art conceptuel, même
à tous les niveaux. Pratiquée avec radicalité, elle leur s'il refuse ce terme et se définit davantage comme
permet de passer au travers de ses paradoxes. Ils un sculpteur. 
accomplissent des gestes transgressifs avec pour
objectif de dépasser l’art. 43
44

45
46 Un des points d’accroche de sa pratique est la rupture « Mais contrairement au bois ou à la pierre propre
avec les règles mises en place dans son contexte à la pratique sculpturale, le langage permet une plus
artistique.À l’inverse de beaucoup d’artistes grande légèreté d'utilisation et implicitement donne
de ce mouvement qui utilisent le volume, le dessin toute objectivité et indépendance à l'oeuvre dans
ou la performance comme moyen pour exprimer des sa présentation11. »
concepts(Robert Morris, Sol Lewitt, Daniel Buren, etc.),
Lawrence Weiner lui transgresse ces règles de l’art Il transgressera aussi les limites physiques
conceptuel qui se devaient d’être minimalistes, de l’exposition en participant au développement
 sculpturales, exposables. Cette transgression s’opère des livres d'artistes qui sont à la fois des œuvres
à la suite d’une expérience qu’il vécut pendant multiples et des espaces de monstration (exemple
une exposition en 1968. Weiner présentait une pièce du Xerox Book de Seth Siegelaub où 8 artistes disposent
appelée Agrafes,Piquets, Corde, Gazon, des étudiant·e·s chacun d’un même espace défini par un nombre
présents à l’exposition furent furieux de ne rien de pages). Ainsi, le texte étant devenu la matière
comprendre à cette installation qui continuait de même du travail de Weiner, tous les supports
répéter les schèmes de l’art conceptuel,détruisant pouvant recevoir du texte deviennent des espaces
purement et simplement la pièce en question. Malgré de monstration c’est-à-dire aptes à l'exposition. 
la violence de l’acte, Weiner comprit les raisons de Depuis 1970, il continue son travail textuel, dans
la destruction, il se rendit compte qu’il peut y avoir des publications, dans des galeries ou dans l’espace
une forme de violence à imposer une pièce dans un public. La force transgressive du travail de Lawrence
white cube, que l’incompréhension du public Weiner se trouve dans sa capacité à s’affranchir des
est un fait mais non un état de fait.  règles de l’art (conceptuel et minimaliste) en faisant
le choix d’accepter que ses œuvres qu’il appelle
La position dominante de l’artiste était désormais sculptures n'aient pas toujours de matérialité (la
impossible à tenir pour Weiner, il mit en place destruction d’une œuvre et par la même occasion,
une déclaration d’intention :  de la destruction de son concept, pour trouver un
- 1. L'artiste peut construire le travail nouveau moyen d’exprimer sa pensée). De plus
- 2. Le travail peut être fabriqué sa façon de faire participer les spectateurs est
- 3. Le travail peut ne pas être réalisé fondamentalement novatrice, En proposant des
- Chaque proposition étant égale et en accord avec phrases, des statements qui permettent à tous de se
l'intention de l'artiste le choix d'une des conditions faire sa propre image du concept qu’il a développé 
de présentation relève du récepteur à l'occasion (ou par une autre personne) car dans sa déclaration
de la réception . d'intention, l’œuvre peut être réalisée par d’autres
personnes, mais c’est lui qui écrit les statements.
Dès lors, Weiner présentera indifféremment
la sculpture, réalisée par lui-même (ou par quelqu'un
d'autre) ou son énoncé. Un texte exposé par Weiner
n’est pas l’énoncé d’un projet, mais la forme textuelle
de travaux déjà réalisés. Le texte étant, pour Weiner,
la meilleure forme possible, puisque c'est la seule
qui permette au destinataire de re-réaliser, ou pas, 47
ce qui est décrit.
48 «Les indications des énoncés sont abstraites, Sa remise en question du statut de l’artiste fait
leurs définitions imprécises, elles n'existent pas dans certes partie d’un contexte historique qui prône la
un résultat formel figé,mais par l’interprétation dissidence, le collectif et l’anonymat, cependant c’est
qu’en fera celui qui la regarde et la réalise. avec force qu’il remet en cause le statut de l'artiste en
Ainsi, une œuvre de Lawrence Weiner n'est pas tant qu'acteur principal de l’œuvre, il affirme ne pas
unique, elle se multiplie au fur et à mesure qu’elle
avoir de domination. En donnant la possibilité à tous
est appréhendée et reproduite. Il décline donc ses
d’être artiste, il s’efface, franchit une limite, devenant
énoncés sur des objets multiples aussi divers que des
pulls, des tasses, des tatouages, des pin's etc. Weiner, transgressif envers les artistes car déployant
s'il diffuse ses œuvres en utilisant les codes du une pluridisciplinarité.
graphisme va plus loin dans son idée de libération
matérielle de l’œuvre d'art et de l'accessibilité de sa « En remettant en cause de manière radicale le statut
diffusion. Car chacun peut s'approprier la forme issue traditionnel de l'objet artistique, Lawrence Weiner
de la perception du texte à travers la construction n'oppose aucune limite à la réalisation matérielle de
d'une image mentale. Ainsi, dans la mesure ou l’œuvre ses propositions ni à la perception poétique que l'on
n'est pas physique, elle n'a pas fonction d'être une en a dans l'espace et le temps. Ici tout est possible,
propriété.L’idée semble être de défaire le statut l'oeuvre devient plurielle et se joue des ambivalences
de l'art comme monument. Le spectateur est bousculé tangible/intangible, visible/invisible en nous renvoyant
dans ses attitudes contemplatives. Il ne va plus à l'éternelle question de ce qu'est sa réalité 13. »
questionner les formes, les signes et les matières
comme il le faisait habituellement,mais interroger En récusant sa position d’artiste et en augmentant
le sens du texte en se l'appropriant 12.» ses moyens d’actions, les gestes de Lawrence Weiner
demeurent dans une zone grise indéfinissable. 
On peut se questionner sur la capacité transgressive
de Lawrence Weiner. Son travail devient identifiable
par l’utilisation d’une même typologie de formes
qu’il répète dans l’ensemble des médiums qu’il utilise. 
Bien que séduisant, l’acte transgressif n’existe
que pendant un temps donné. Répéter cet acte pour
en faire une pratique n’est plus de la transgression. 
C’est s'instituer,s’établir, construire une image
à partir d’un instant. Nous pourrions presque parler
de nostalgie. Bien qu’il ait marqué une grande rupture
dans son contexte et dans son temps, il semblerait
que Weiner ne cherche plus à s’affranchir des codes
qu’il s’est imposé.

49
50 Ce que ces trois exemples de nature et d’époques
différentes nous démontrent, c’est que la transgression
face aux règles du monde de l’Art entretient
une relation déterminante avec l’acte créatif. 

Elle s’opère dans cet acte mais dans un temps, pendant


une étape définie et elle ne peut être reproduite.

La transgression dans l’art contemporain est-elle


devenue une norme ?

Les scandales n’ont-ils pas remplacé les actes


transgressifs qui s’opère dans l’optique d’effectuer
un renouveau ?

S’il n’existe plus de règles dans l’art,


comment le transgresser ?

L’art peut-il se réinventer sans transgressions ?

51
Franchir les cadres

14.  Pierre Bourdieu & Jean-Claude Passeron,


Les Héritiers, les étudiants et la culture p. 11

15.  Ivan Illitch, Une société sans école, Page 25

16.  Entretien avec Grégory Chambat [en ligne]


http://www.sudeducation.org/Entretien-avec-Grego-
ry-Chambat.html

17.  Entretien publié dans Le Nouvel éducateur (revue


de l’Icem-Pédagogie Freinet) n°225, décembre 2015
[en ligne] http://www.questionsdeclasses.org/reac/?L-
ecole-de-l-espoir

18.  Michel Foucault, Préface à la transgression,


Revue Critique N°195-196 : Hommage à G.Bataille,
août-septembre 1963 ;page 751-769.

53
54 Au sens figuré un cadre est lié à la cognition un cadre leurs activités collectives, l'école promeut un mélange
peut être définie de différentes façons : de jeunes ayant des coutumes distinctes dans un
→ Le contexte d’une action quelconque cadre nouveau et plus large. Bien que l’école soit un
→ L’ensemble des limites et des interdits lieu, une institution qui désire un mélange social,
dont dispose toute personne pour mener nous savons que dans les faits elle génère beaucoup
une action. d’exclusions. La séparation dès le lycée entre le général
→ La façon dont une personne situe et formule et le professionnel, l’inégalité des chances en fonction
les données d’un raisonnement. des milieux sociaux, la difficulté de l’accès aux études
→ La somme des processus mentaux et cognitifs supérieures pour les enfants d’immigrés, les filières
qui forment entre autre le bon sens en se référant genrées...
à un sujet.
«Suffit-il de constater et de déplorer l’inégale
La dernière définition interroge la notion de cadre représentation des différentes classes sociales dans
cognitif. Ce cadre cognitif en psychologie sociale et en l’enseignement supérieur pour être quitte, une fois
psychologie du raisonnement est un outil qui permet pour toutes, des inégalités face à l’École ? Lorsqu’on
de faciliter le raisonnement et la prise de décision dit et redit qu’il n’y a que 6 % de fils d’ouvriers
dans l’enseignement supérieur, est-ce pour en
concernant un sujet précis. Les cadres cognitifs sont
tirer la conclusion que le milieu étudiant est un
des outils très puissants en propagande. L'exercice
milieu bourgeois ? Ou bien, en substituant au fait la
proposé par George Lakoff à ses étudiants le démontre :  protestation contre le fait, ne s’efforce-t-on pas, le plus
Ne pensez pas à un éléphant? Quoi que vous fassiez, souvent avec succès, de se persuader qu’un groupe
ne pensez surtout pas à un éléphant! capable de protester contre son propre privilège
n’est pas un groupe privilégié 14? »
Pour la personne interpellée, c'est souvent impossible. 
C'est là que le pouvoir d'un cadre réside : il bombarde Ce cadre qui se veut propice à l’apprentissage,
les processus cognitifs de réponses aux questions posées. à la connaissance, peut-il être transgressé pour
La plupart d'entre nous penseront immédiatement à atteindre plus d’égalité et de liberté ?
un éléphant. Mais imaginons un instant quelles seraient
nos pensées si nous réussissions à déjouer le piège Pour Ivan Illich, si l’école veut être autonome et réussir
initial. Nous cherchons donc immédiatement un sujet à enseigner convenablement, sans violences, elle se
alternatif. Mais le cadre est là.  doit d’être séparée de l’état, tout comme la religion. 
À la question: À quoi puis-je penser?  Il propose de « […] commencer à prévoir un crédit
Le cadre répond immédiatement: À un éléphant ! éducatif valable dans n’importe quel centre de
formation pour un nombre encore limité de personnes
Peut-on transgresser ces cadres cognitifs ?  de tous âges. Nous pourrions concevoir par la suite
L’école peut-elle être un moyen pour le faire ? ce « crédit » sous la forme d’un « passeport » ou
d’une « carte de crédit éducatif » (peu importe le nom),
L’école est un cadre dédié à l’apprentissage.  que tout citoyen recevrait dès sa naissance. De façon
À la différence d'une clique, d'un club, d'un gang, à avantager les pauvres qui, vraisemblablement,
d'une communauté de resquilleur, d'un parti politique n’utiliseraient pas leurs allocations annuelles très
qui forment eux aussi un environnement éducatif dans tôt au cours de leur existence, il serait possible 55
56 d’envisager un système d’intérêts ou de cumul les initiatives personnelles et collectives puissent
en cas d’utilisation tardive. Cette attribution se déployer… Ce qui ressort de cette immobilité est
de « crédits » permettrait, sans doute, à la plupart aussi la frustration que peuvent ressentir certain·e·s
d’acquérir une qualification utile, lorsqu’ils le enseignant·e·s face à l’impossibilité d’expérimenter
voudraient, cela, par conséquent, plus rapidement, des choses en dehors des programmes imposés par
sans dépenses excessives, surtout sans les effets nocifs
le ministère. Pourtant certain·e·s. portent la parole
qui sont propres à l’école.15 »
d’une pédagogie radicale, subversive, à portée
révolutionnaire. Grégory Chambat est un de ces
Illich propose donc de réformer les cadres même
enseignants qui croient en l’école et qui prend le
de l’école, en restructurant le fonctionnement
temps d’expérimenter de nouvelles approches dans
du système éducatif. Ces propositions radicales
des classes non-francophone (enfants de migrants,
posent cependant un certains nombre de questions. 
réfugiés). Il enseigne depuis 1995 dans un collège
de Mantes-la-Ville (78). Il participe à la rédaction
Qui pourrait donner ces crédits ? 
de la revue N’autre école, à publier plusieurs livres
Qui peut juger d’un bon apprentissage ? 
dont Instruire pour révolter, Fernand Pelloutier
Quelle serait la place de l’état dans l’attribution
et l’éducation,vers une pédagogie d’action direct, Pédagogie
des crédits ? 
et révolution, L’école des barricades, Apprendre
à désobéir : petite histoire de l’école qui résiste.
Si l’état ou la nation à ce pouvoir d’attribution
alors la question de l’autonomie dans l’apprentissage « Prétendre défendre l’école, tout en l’attaquant avec
est sérieusement à remettre en question. virulence, en opposant l’âge d’or d’hier à la décadence
d’aujourd’hui, en célébrant la sélection, le mérite et
Illich appuie cependant son propos en mettant en l’élitisme, témoigne d’une haine de l’égalité et de la
exergue le fait que la plupart de notre savoir ne vient démocratie... Pour endiguer cette offensive, on ne
pas de l’école, mais des expériences que l’on peut faire saurait défendre l’école telle qu’elle est. L’institution
en partant à l’aventure, aux grès des rencontres. elle-même est déjà par trop inégalitaire socialement,
conservatrice pédagogiquement... "Fille et servante du
En se tournant vers une pédagogie expérimentale, capitalisme", comme disait Freinet.Il convient, pour
inspirée par la pédagogie nouvelle (voir chapitre le mouvement syndical, à travers nos luttes collectives
et nos pratiques au quotidien, de ne pas céder aux
Autogestion & éducation), l’on peut réussir à transgresser
«réac-publicains» le monopole de la contestation de
le cadre de l’école.
l’école (et de la société) telle qu’elle est. Réactiver
l’héritage pédagogique du mouvement ouvrier
C’est dans les interstices de la structure que nous révolutionnaire, s’engager pour une autre école dans
pouvons extraire des possibles. Bien que la pédagogie une autre société, est une nécessité pour s’opposer aux
soit souvent au centre de réflexions théoriques, tentations autoritaires16. »
l’approche expérimentale dans le cadre de l’école reste
de l’ordre de l’anecdote.L’immobilité de l’école Concrètement, en 2014 lui et ses collègues ont mené
à plusieurs facteurs. La lourdeur des programmes, plusieurs luttes, notamment quatre mouvements
des réformes à répétitions, un manque de personnel, de grèves reconductibles de plusieurs semaines pour
un manque d’envie, un manque d’espaces pour que la régularisation et/ou le relogement de ses élèves.  57
58

59
60 les enfants des travailleurs saisonniers.
Lors de son arrivée dans le collège où il enseigne eu Freinet était une des figures de proue de la pédagogie
lieu la mise en place d’un dispositif d’accueil pour nouvelle qui émerge dans les années 1920. Sa
les enfants ou jeunes adolescent·e·s non-francophone pédagogie insiste sur le rôle de la coopération dans
en situation irrégulière. Ce qui lui a permit de prendre l’apprentissage, sur l’insertion de l’école dans la vie
des initiatives pédagogiques, de travailler autrement.  locale y compris politique. Il assimilait l’autorité du
Les murs de ses salles de cours et des couloirs qui maître à une violence. En effet, quand l’enseignant
y mènent sont devenus des vecteurs d’apprentissage. prend le temps de trouver avec l’écolier des activités
qui lui plaisent et qui l'enrichissent, le travail n’est
« On y voit donc des outils pour la classe (une carte plus une corvée,il passionne l’élève. Il n’est plus besoin
du mondepour se présenter quand on arrive, les règles d’autorité ni de discipline. L’autogestion est un des
adoptées lors du conseil hebdomadaire, etc.)  principes fondamentals de cette pédagogie qui est
mais surtout les productions des élèves, à commencer toujours d’actualité dans quelques écoles.
par une affiche avec leur nom, leur classe et leur
prénom. C’est une façon de s’approprier le lieu,
Transgresser les cadres imposés, comme celui
d’en faire un espace collectif. On y conserve par
de l’école, est donc envisageable de façon collective
ailleurs les « blasons » des anciens élèves pour
en faire aussi un lieu de mémoire. Depuis deux ans, ou individuelle. Sous la forme d’expériences, de
nous sommes même partis « à la conquête » tentatives, d’échecs, les nouvelles pédagogies sont
du collège en affichant sur les murs autour de la transgressives. Elles prennent le temps de chercher
classe nos productions, nos langues, nos pays, avec les élèves, les étudiant·e·s., de les placer aux cœurs
nos parcours, etc. C’est très important : ça donne des activités, les encouragent à la critique, les rendent
une visibilité au travail des élèves et cela attise libres. 
la curiosité des autres collégiens qui aiment, en
attendant leur professeur, lire ces panneaux17... » La réussite scolaire se met entre parenthèse
et l’épanouissement personnelle reprend la première
À chaque début de cours il demande Quoi de neuf ?  place. Ce sont des expériences transgressives, car le
à ses élèves pour leur permettre de pratiquer cadre de l’école traditionnelle lui place l’intelligence
le français de façon active, ludique, de faire de ses d’un élève dans sa capacité à obtenir des diplômes,
classes des groupes qui apprennent à se connaître, à apprendre par cœur des faits, des chiffres,
à partir ensemble à l’assaut du désert.Tous ces récits des formules. Les enfants ne rêvent que de poser
qui explorent les différentes cultures des élèves mais des questions, l’école traditionnelle les oblige à écouter
aussi leurs problèmes avec la Préfecture, débouchent des maîtres, ils ne rêvent que de dépenser leurs
ensuite sur des textes libres qui peuvent être diffusés énergies, l’école traditionnelle les obligent à rester
dans le journal de l’Atelier Francophone (qui est assis, inertes.
le journal autogéré de la classe). On retrouve ici
la pédagogie Freinet. 

Ce n’est pas un hasard, Célestin Freinet (1896-1966) a


accueilli beaucoup de migrants : des enfants de réfugiés
républicains espagnols, après 1936, mais même avant, 61
62 « La transgression n’oppose rien à rien, ne fait
rien glisser dans le jeu de la dérision, ne cherche
pas à ébranler la solidité des fondements ; elle ne
fait pas resplendir l’autre côté du miroir par-delà
la ligne invisible et infranchissable. Parce que
justement, elle n’est pas violence dans un monde
partagé (dans un monde éthique) ni triomphe sur des
limites qu’elle efface (dans un monde dialectique ou
révolutionnaire), elle prend, au cœur de la limite,
la mesure démesurée de la distance qui s’ouvre en
celle-ci et dessine le trait fulgurant qui la fait être18. »

Rendre les pédagogies nouvelles accessibles à tous


est un mythe. Tout comme la transgression, elles ne
sont pas applicables partout et dépendent beaucoup
des contextes. La rareté de leurs mises en application
démontre une certaine méfiance envers ce genre
de méthodes. Pourtant depuis 1920 elles n’ont pas cessé
de prouver leurs viabilités. La nature transgressive
de ces pédagogies résident aussi dans son décalage
avec les méthodes dites traditionnelles. 

Donc si les pédagogies nouvelles se démocratisent,


devenant une norme éducative, elles perdraient
leurs caractères transgressifs.

Nous atteignons ici le point de rupture


de la transgression.

Elle n’a pas pour but de devenir une règle, une loi
ou une norme. Elle n’existe qu’un temps donné,
dans un espace circonscrit par des contextes. 

À partir du moment où elle est acceptée et définie,


elle se déplace.

63
Traverser les limites

19.  Michel Foucault, Préface à la transgression,


Revue Critique N°195-196 : Hommage
à G.Bataille, août-septembre 1963 ;page 751-769.

20.  Déclaration des droits de Luther Blissett [en ligne]


http://www.lutherblissett.net/

21.  Pierre Restansky, Yves Klein, p.47

22.  Michel Hastings, Loïc Nicolas, Cédric Passard 


(dir.), Paradoxes de la transgression, [En ligne]
http://lectures.revues.org/10237

65
66 « La transgression est un geste qui concerne la limite ;
c’est là, en cette minceur de la ligne, que se manifeste
l’éclair de son passage, mais peut-être aussi
sa trajectoire en sa totalité, son origine même. 
Le trait qu’elle croise pourrait bien être tout son
espace. Le jeu des limites et de la transgression semble
être régi par une obstination simple : la transgression
franchit et ne cesse de recommencer à franchir
une ligne qui, derrière elle, aussitôt se referme en une
vague de peu de mémoire, reculant ainsi de nouveau
jusqu’à l’horizon de l’infranchissable. Mais ce jeu met
en jeu bien plus que de tels éléments ; il les situent
dans une incertitude, dans des certitudes aussitôt
inversées où la pensée s’embrasse vite à vouloir
les saisir19. »

La limite apparaît comme une zone grise entre le blanc


et le noir et non pas une ligne de démarcation nette En 1994, ce pseudonyme adopté informellement
et claire. La limite est à la fois la fin de quelque chose et partagé par des centaines d’artistes et d’activistes
et le commencement d'autre chose, dans l'espace, à vu le jour et s’est propagé jusqu’en 2000, date à
le temps et la circonscription d'un phénomène.  laquelle Blisset glisse vers un nouveau pseudonyme
Elle peut être aussi considérée comme une contrainte.  Wu Ming.Ce nom a été emprunté à un footballeur
Franchir les limites peut être considéré de façon anglais des années 1980 d'origine jamaïcaine. Le vrai
négative (dépasser les bornes) ou de façon positive  Luther Blissett fut recruté en 1983 par le Milan AC (à
(réussir à dépasser ses limites). On dépasse les bornes une époque où le nombre d'étrangers était limité en
lorsque l'on transgresse une limite qui est acceptée Italie) et s’illustra par une étonnante propension à
par tous, mais on réussit à dépasser une limite quand rater de superbes occasions de but.L'origine jamaïcaine
c’est un but commun d’un groupe défini. du joueur et sa présence à Milan au moment où la
musique jamaïcaine et le football sont populaires dans
Le dépassement de soi, dans notre société, est donc les milieux communistes et anti-fascistes constituent
souvent mieux accepté que le dépassement des limites certainement un clin d'œil pour le choix de ce
collectives.Les limites collectives définissent aussi ce patronyme. Luther Blisset dans son premier livre
que l’on appelle le bien commun, qui est une notion révèle que l’origine est reliée à Ray Johnson, père
théologique, philosophique et politique qui désigne du Mail-art qui aurait organisé des happenings pour
l'idée d'un bien partagé par les membres d'une même des gens portant le même nom tirés au hasard dans
communauté. Au sens spirituel et moral du mot le bottin. Mais aussi à Monty Cantsin, ou Karen Eliot,
bien comme au sens matériel et pratique (les biens). autres alias collectifs, experts dans l’art de jouer des
Transgresser la notion de bien commun telle qu’elle tours, plagiaires et copistes, unis par leur rejet radical
est décrite plus haut et les limites de façon actif peut de la notion bourgeoise d’identité, d’auteur
être illustré par l’expérience du personnage et de propriété intellectuelle sur laquelle prospère
de Luther Blisset. le capitalisme.  67
68 Les principaux acteurs du Luther Blissett Project  la valeur intrinsèque des écrits qu’on leur soumet.
(LBP) ne se recrutent cependant pas dans les marges Lorsqu’il ne refourgue pas de livres douteux
artistiques mais parmi les gauchistes urbains, aux éditeurs,il mène des expérimentations
terroristes culturels, cybernautes et squatteurs passés psycho-géographiques dans la ville, inspirées des
maîtres dans l’art de la manipulation médiatique.  situationnistes. À Bologne, il anime Radio Blissett en
Une nouvelle génération d’activistes d’une vingtaine 1994, émission nocturne où des patrouilles de Luther
d’années, impliqués dans des collectifs d’étudiants Blissett dérivent à pied dans la ville et appellent en live
ou dans les Centri Sociali, réseau de squats le studio depuis des cabines téléphoniques pour rendre
communautaires qui se sont propagés dans les villes compte de ce qu’ils voient. 
italiennes à la fin des années 80.
Les auditeurs peuvent les aiguiller pour rejoindre
Luther Blissett se fait connaître en piratant des fêtes ou créer des événements sociaux inattendus
des émissions populaires comme Chi l’ha visto?  comme les fameuses parties de football à trois côtés.
l’équivalent de Perdu de vue, (émission d’appel L’année suivante, il s’installe sur les ondes romaines,
à témoins) lançant des équipes télé sur les traces avec des escadrons de voitures sillonnant la capitale,
d’un hypothétique artiste britannique disparu.  équipées de téléphones portables.Luther Blissett était
Irrités par le succès de l'essai Zone d'Autonomie aussi l’expression de la capacité de ces travailleurs
Temporaire d’Hakim Bey et surtout par le fait qu'il soit immatériels à coopérer et produire en commun.
devenu une sorte de dogme non remis en cause dans
le milieu alternatif, les Luther Blissett décident «Pour chaque fois que j’apparais à la télé, dans
d'envoyer à Castelvecchi, un éditeur italien spécialisé les films et à la radio comme passant et que mon
dans la publication de ce genre d'essai, une série image n’a pas été compensée, pour tous les mots et
de textes inédits et attribués à Hakim Bey. Pour expressions d’un grand impact communicatif que
parfaire la supercherie,ils étaient accompagnés d’écrits j’ai prononcé dans les cafés, squares, rues, qui sont
devenus de puissants jingles publicitaires, sans que
bien réels de l’auteur et facilement accessibles sur
je touche un sou, pour toutes les fois où mon nom
Internet. Luther Blissett s’était amusé à copier le style
et mes données personnelles ont été exploités par
de l’écrivain américain en poussant à l’extrême ses les statistiques pour ajuster la demande, affiner les
envolées théoriques. Pensant tenir là un véritable stratégies marketing et augmenter la productivité
joyau, Castelvecchi entreprit sans la moindre hésitation d’entreprises, pour toute la publicité que je fais
de le publier sous le titre de A Ruota Libera - Misera del constamment en portant des tee-shirts de marque,
lettore di TAZ (En roue libre. Misère du lecteur de TAZ), des sacs à dos,des chaussettes,des blousons, des draps
livre qui sort en avril 1996. Le livre pullulait de bain sans que mon corps ne soit rémunéré comme
de citations obscures tirées de films populaires italiens une affiche publicitaire. […] Pour tout ça et plus
et un certain nombre de textes étaient des adaptations encore, l’industrie du spectacle intégré me
sommaires de vieux discours de Staline. Cela ne dois de l’argent. Beaucoup d’argent, parce que
l’empêcha pas de bénéficier d’un accueil favorable dans je suis nombreux20.»
les milieux militants d’extrême gauche, révélant au
passage la propension des critiques à s’en remettre L’histoire de Luther Blisset est passionnante,
à la seule notoriété des auteurs, quelle que soit transgressive, collective, illimitée.
69
70 En choisissant d’emprunter le même pseudonyme En 1974, l'artiste Marina Abramović a mis en scène
de façon autonome, dispersé et en récusant une performance intitulée Rhythm 0. Elle s'est tenue
l’appartenance à un collectif, le tout en faisant tout immobile dans une galerie pendant 6 heures.
de même communauté, les acteurs de Luther Blisser À côté, une table portant des dizaines d'objets choisis
Project transgresse les limites collectives. Ils ne sont pas pour leur association avec la douleur ou le plaisir :
dans un groupe identifiable pourtant ils coopèrent pour un fouet, du miel, des raisins, une plume, des couteaux,
fabriquer du mythe, pour construire des spectacles trop du rouge à lèvres,une caméra, un scalpel, une rose, une
séduisants pour ne pas laisser les médias de marbre. arme avec une balle. Les membres du public étaient
Partageant un nom, des convictions, ils s’organisent timides au début, repositionnant ses bras,en utilisant
pour critiquer la société du capitalisme et tourner en les éléments nerveusement. Puis ils devinrent plus
dérisions ses protagonistes. Leurs forces résident dans audacieux. Ils jouaient avec son corps. Puis ils sont
leur immatérialité, dans cette capacité à n’exister que devenus agressifs. Ils lui versèrent de l'huile sur la tête. 
par intermittence et jamais sous le même visage. Ils la piquaient avec les épines de la rose. Ils ont coupé
ses vêtements. Ils l'ont coupé.  Une participante
Luther Blisset est illimité car insaisissable, ne se a mis une balle dans le pistolet et l'a pointé à sa tête,
cantonnant pas à un type d’actions, à une cible précise, et l'a tenue là, le doigt sur la détente, jusqu’à ce qu’un
se démultipliant à l’infini, Luther Blisset franchit les autre participant repousse l’arme. Tout au long de la
limites collectives. Ensembles hétéroclites propageant performance, Abramović est restée passive. 
une guérilla culturelle, ses actions ne s’enclavent pas
dans un champ mais s’intègrent partout où il serait Cette performance marque réellement une
bon de faire une petite révolution.Que ce soit dans transgression face à l’art performatif. La mise en
les mass-médias italiens, dans les maisons d’éditions danger est réelle, littérale, elle ne se contente pas
alternatives, à la radio, dans un bus de nuit, partout d’être un discours. Les spectateurs deviennent les
Blisset sème la confusion surses intentions, sur son transgresseurs. Ils s’approprient l’espace sans limites
identité. créé par Abramovic. Pendant 6 heures, dans cette
galerie, tout est permis sur le corps de l’artiste,
À partir de l’instant où un individu choisit d’utiliser l’on peut tout tenter, l’artiste n’a plus d’autorité et se
le pseudonyme de Luther Blisser, la transgression voit devenir le support d’actes de plus en plus violents. 
s’opère.
C’est une mise en exergue de la qualité d’exutoire
Quand la ligne est franchie, quand l’action est faite, et de révélateur social de la transgression. Tout est
il sort du rang, c’est l’inconnu.  permis alors tentons tout, mais soudainement quand
un acte devient trop dangereux, trop violent (pointer
Les limites posées dans le domaine de l’art ne se une arme chargée sur un humain) on se raccroche
définissent pas de la même façon en fonction des à nos limites, à nos règles, à nos lois qui nous
époques et des contextes. Dans toutes les pratiques maintenaient dans notre humanité. 
artistiques les limites reculent face à des actes
transgressifs. La transgression ne dure qu’un temps et elle nous
permet aussi de réaffirmer la solidité de certaines
limites, règles ou lois. 71
72

73
74 Yves Klein représente aussi une figure transgressive « Le jeu sur la frontière est un jeu difficile et
face aux limites. Sa recherche pour dépasser dangereux. Parce qu’il y a, d’abord, un déplacement
la problématique de l’art fait de lui un transgresseur permanent de ces limites morales qui permettent
car cette recherche se manifeste dans le but d’un l’invention et la recomposition de la transgression
renouvellement de l’art. Elle tend aussi vers un sociale. […] Le danger vient également de ce que
le voyage transfrontalier a pour effet de troubler
absolu, l’immatériel, et prône la fusion entre la vie et
les identités. En ce sens, le transgresseur apparaît
l’art.Pierre Restany distingue trois stades dans cette
bien comme un passeur de limites22. »
recherche : « […] d’abord la couleur dans sa diversité,
ensuite la conceptualisation de la couleur dans le bleu,
enfin l’immatérialisation du bleu dans le Vide. Ainsi
sont figurés les trois stades successifs […] : la couleur,
le bleu, l’immatériel 21.»

Un de ces premiers actes transgressifs prend place


en 1955 lorsqu’il cherche à exposer un tableau
monochrome au Salon des Réalités Nouvelles qui se
tient au Musée d’art moderne de la Ville de Paris. 
Les membres du jury lui demande de rajouter une
seconde couleur, un point ou un ligne pour pouvoir
exposer avec les autres artistes, mais Klein refuse. 
Pour lui la couleur pure représente déjà quelque chose
en elle-même. En rejetant cette proposition d’ajouter
des éléments, il affirme fermement son désir de
s’affranchir des limites d’un courant artistique. 
Durant toute sa vie, il continuera à être dans la
recherche d’un dépassement des limites, des frontières,
des matérialités, de soi. Cette quête est aussi liée à sa
pratique du judo qui à l’époque considérée comme une
méthode d’éducation intellectuelle et morale visant
à la maîtrise de soi et non comme un sport. Elle aussi
inséparable de la philosophie ésotérique des Rose-
Croix qui recherche les forces spirituelles gouvernant
l’Univers. 

Pour Klein, la peinture devient sacrée, elle incarne


une réflexion, elle est le point de départ de méditations. 
Avec des actes transgressifs assumés, Klein a été à
même de renouveller continuellement sa pensée
et sa pratique.
75
Aller au-delà des pouvoirs

23.  Synthèse des mesures administratives prises


en application de la loi du 3 avril 1955 [en ligne]
http://www2.assemblee-nationale.fr/14/commis-
sions-permanentes/commission-des-lois/controle-
parlementaire-de-l-etat-d-urgence/controle-parle-
mentaire-de-l-etat-d-urgence/donnees-de-synthese/
donnees-relatives-a-l-application-de-l-etat-d-urgence-
depuis-le-22-juillet-2016/synthese-des-mesures-ad-
ministratives-prises-en-application-de-la-loi-du-3-
avril-1955

24.  Geoffroy de Lagasnerie, L’art de la révolte, p 105

25.  Extrait du documentaire 


«The Weather Underground»

26.  Michel Foucault, Préface à la transgression,


Revue Critique N°195-196 : Hommage
à G.Bataille, août-septembre 1963 ;page 751-769.

27.  Comité Invisible, L’insurrection qui vient, P 119

77
78 Le verbe pouvoir signifie être capable de quelque chose, mesures restreignant nos libertés comme l’interdiction
ce mot peut aussi être utilisé comme un sujet. de la circulation, l’interdiction de manifester,
Selon le dictionnaire Larousse il peut signifier les assignations, à résidence, la fermeture de certains
différentes choses : lieux, les perquisitions de jour comme de nuit. Ainsi,
→ La faculté, possibilité que quelqu’un ou quelque il dessaisit la justice de ses prérogatives. Le nombre
chose a faire quelque chose. de perquisitions en France entre le 14 novembre 2015
→ La puissance particulière de quelqu’un et le 26 octobre 2016 s’élève à 407123.
ou de quelque chose.
→ L’ascendant de quelqu’un ou de quelque chose Quand l’État devient un État de droit, que sa fonction
sur quelqu’un. répressive s’amplifie, que ses pouvoirs s'accumulent,
→ Le droit pour quelqu’un de faire telle chose comment peuvent se déployer les transgressions
par son statut.  à son encontre ?
→ L’autorité, puissance de droit ou de fait, situation
de ceux qui gouvernent, dirigent Une des figures qui représente cette transgression face
→ Les dirigeant·e·s eux-mêmes, le gouvernement.  à l’Etat est l’américain Edward Snowden.
Snowden est un informaticien américain, ancien
Le mot pouvoir peut donc être associé aux employé de la Central Intelligence Agency (CIA) et de la
gouvernements, à l’État. Ses pouvoirs se divisent National Security Agency (NSA) qui a révélé les détails
en trois et doivent demeurer séparés pour garantir de plusieurs programmes de surveillance de masse
les fondements de la démocratie représentative:  américains et britanniques.Le 6 juin 2013, Snowden
le pouvoir législatif, le pouvoir exécutif et le pouvoir rend public par l’intermédiaire des médias, notamment
judiciaire. L’indépendance et la séparation de ses The Guardian et The Washington Post, des informations
pouvoirs est un idéal délicat dont la mise en œuvres classées top-secrètes de la NSA concernant la captation
reste fragile. Dans les régimes autoritaires, des métadonnées des appels téléphoniques aux États-
la concentration des pouvoirs est un des instruments Unis, ainsi que les systèmes d’écoute des programmes
les plus puissant de propagande et de répression.  de surveillance du gouvernement américain et les
Puisque l’État a tout pouvoir, les contres-pouvoirs programmes de surveillance du gouvernement
qui peuvent exister (associations, syndicats, presses…)  britannique.
se retrouvent muselés, dans l’impossibilité de
transmettre les abus sans encourir de graves Suite à ses révélations, il est inculpé par
répercussions.  le gouvernement américain sous les chefs d’accusation
d’espionnage, vol et utilisation illégale de biens
La suprématie et la super-puissance de l’État n’est gouvernementaux. Le lendemain de son inculpation,
pourtant pas une chose éloignée de nous.  il embarque à bord d’un vol à destination de Moscou. 
La prolongation de l’état d’urgence est un des exemples Ce même jour, afin de l’empêcher de voyager,
les plus frappant d’autoritarisme, tout comme le gouvernement américain révoque son passeport. 
l’utilisation à plusieurs reprises de l’article 49.3 par À son arrivée à l’aéroport Moscou, Snowden rencontre
le gouvernement Français. L’État d’urgence confère brièvement un diplomate de l’ambassade de l’Équateur
une forme d’État d’exception permettant aux autorités à Moscou, et en profite pour formuler une demande
administratives (préfet & police) de prendre des d’asile. 79
80 Edward Snowden, dans une lettre rendue publique par qu’ils sont disposés à accorder l’asile à l’ex-consultant.
les presses locales, demande officiellement l’asile au Plusieurs autres pays sont enclins à l’accueillir mais
gouvernement équatorien : Snowden invoque l’impossibilité de rejoindre ces pays
pour expliquer sa demande, n’ayant pas de passeport
« Moi, Edward Snowden, citoyen des États-Unis pour pouvoir se déplacer hors de Russie.Mi-juillet,
d'Amérique, je vous écris pour solliciter l'asile Edward Snowden dépose officiellement sa demande
à la république de l’Équateur, face au risque d’asile en Russie afin d’obtenir le statut de réfugié
de persécution de la part du gouvernement des politique, qui lui permettrait ensuite de quitter Moscou
États-Unis et de ses agents en relation avec à destination d’un autre pays. Le 31 juillet 2013, la
ma décision de rendre publiques de graves violations
Russie, qui ne dispose pas d’accord d’extradition avec
de la part du gouvernement des États-Unis d'Amérique
les États-Unis, accorde un asile temporaire d’un an
de leur Constitution – concrètement du quatrième
et du cinquième amendement – ainsi que de plusieurs à Edward Snowden. Ce statut de réfugié lui permet
traités des Nations unies souscrits par mon pays. […] de travailler, en contrepartie il ne doit pas quitter
Je crois qu'il est improbable que je reçoive la Russie. Libre de se déplacer en Russie après un mois
un traitement humain avant le procès et je cours de confinement, Snowden quitte l’aéroport de Moscou
en plus le risque d'une condamnation à perpétuité le 1er août 2013.
ou la mort. » (lettre d’Edward Snowden adressée au
président Rafael Correa)

Deux jours après son arrivée, le président russe


Vladimir Poutine déclare qu’Edward Snowden
est toujours dans la zone de transit de l’aéroport
de Moscou. Sa présence dans la zone de transit cause
un début de crise diplomatique entre les États-Unis
et la Russie, les Américains souhaitant que les Russes
extradent de force Snowden vers les États-Unis,
les Russes estimant de leur côté que : « Les Américains
ont mis en connaissance de cause Moscou dans
l'embarras en n'avertissant pas à temps de
l'annulation du passeport » d’Edward Snowden. 
Début juillet, le président russe, Vladimir Poutine
déclare que Snowden pourra rester en Russie
uniquement s’il cessait « ses activités visant à faire
du tort » aux Américains. Le même jour, Wikileaks
annonce qu’Edward Snowden a fait une demande
d’asile à vingt et un pays dont l’Islande, l’Allemagne,
la France, l’Inde, la Chine, Cuba, l’Équateur ou encore
le Brésil. À cette période, Snowden renonce à demander
l’asile politique en Russie. Le président du Venezuela,
et le président du Nicaragua, affirment tous les deux 81
82 Dans son livre L’art de la Révolte, Snowden ,Assange, Une des autres transgressions face à l’État que nous
Manning Geoffroy de Lagasnerie déclare que les actions pouvons mettre en exergue ici est le mouvement
de Snowden pendant sa fuite démontre  Students for a Democratic Society (SDS) qui apparus dans
« une nouvelle manière de faire de la politique, les années 60 aux États-Unis. Refusant la soumission
de penser la politique, de concevoir les formes au bloc de l’Est, à l’anticommunisme traditionnel de
et les pratiques de la résistance […] Les combats la gauche libérale américaine, la militarisation des
qui s’articulent aux questions des secrets d’État, étudiant·e·s dès l’université, la guerre du Vietnam,
de la surveillance de masse, de la protection de la vie le SDS prônent l’action directe et la démocratie
privée, des libertés civiles à l’ère d’Internet, posent
participative. Ils réussirent à s’organiser de façon
de nouveaux problèmes : ils doivent incarner pour
nationaleavec une envergure jamais retrouvée dans
nous le point de départ d’une réflexion critique,
d’une interrogation sur la possibilité de penser les mouvements étudiants (100 000 membres
autrement d’agir autrement 24.» en novembre 1968). Face à la montée en puissance
de cette organisation, certain·e·s des leaders
En rendant public des secrets d’État et en fuyant commençaient à vouloir plus d’actions, plus de
son inculpation publiquement, Snowden transgresse revendications politiques, glissant vers une radicalité
le contexte qui lui a été attribué en temps qu’inculpé.  revendiquée. Pendant le dernier congrès national
On peut retrouver dans ses actions, une coloration du SDS en juin 1969 qui acte la dissolution de
ostentatoire ou tout au moins l’envie d’être visible l’organisation, un nouveau mouvement émergea : 
et identifiable. Cette visibilité qu’il se donne est aussi Le Weather Underground.
pour lui un moyen de protection envers de quelconque
représailles de la part de son gouvernement.  Ce mouvement révolutionnaire et clandestin, veut faire
Les actions de Snowden, bien qu’elles soient publiques, face à la répression grandissante de l’État confronté
sont une tentative de mise en œuvre d’une manière au mouvement des droits civiques et à la protestation
d’agir qui transgresse ces contraintes. Cette singularité contre la guerre du Vietnam, en se plaçant aux côtés
lui permet aussi de mettre en cause la notion de sujet du Black Power.
responsable. Loin d’accepter la sanction (perpétuité
ou peine de mort), Snowden adopte une pratique La première action du Weather Underground prit place
solitaire de l’exil. Il ne se laisse pas arrêter, il fuit les en octobre 1969 à Chicago avec les Days of Rage,
conséquences, les récusent et fait tout pour y échapper.  le slogan le plus entendu pendant ces trois jours était
Bring the War Home. L’action marqua irrémédiablement
Cette fuite n’est pas de l’ordre de la lâcheté car la radicalisation du mouvement étudiant. Ces
en fuyant Snowden critique son gouvernement.  émeutes avaient été organisées aussi en protestation
C’est un acte politique transgressif qui sort des cadres contre le procès des Sept de Chicago accusés de
politiques traditionnels. En ne reconnaissant pas conspiration et d’incitation aux émeutes en raison
son inculpation, en demandant publiquement l’asile, de leurs participations aux manifestations de la
 il assume ne plus reconnaître les Lois de son État Convention national démocrate de 1968. Cette action
et donc ne reconnaît plus la souveraineté de ce dernier. ne s’est pas passée comme l’avait prévu le Weather
La figure de Snowden est transgressive car ses actions Underground. Le public aurait dû être au rendez-
ne s’inscrivent plus dans les cadres habituelles de la vous pour protester dans la rue, de façon assez
contestation, elles renouvellent l’action politique. conventionnelle bien qu’à vocation insurrectionnelle, 83
84

85
86 cependant très peu de monde se sont présentés « La transgression n’épuise-t-elle pas tout ce qu’elle
alors que les forces de police, elle, était venue en est dans l’instant où elle franchit la limite, n’étant
nombre. 800 puis le deuxième jour 350 manifestant·e·s nulle part ailleurs qu’en ce point du temps ? 
contre 2000 policiers. Face à si peu d’engouement de la Or ce point, cet étrange croisement d’êtres qui, hors
part du public pour leurs causes et face à la répression de lui, n’existent pas, mais échangent en lui totalement
ce qu’ils sont, n’est-il pas aussi bien tout ce qui,
policière, la violence des actions s’est vu être décuplé. 
de toute part, le déborde 26? 
Ces trois jours de protestations se sont transformés
La transgression chez le Weather Underground
en trois jours d’émeutes de plus en plus ingérables,
se caractérise dans cette décision de passer en
pour l’État comme pour le Weather Underground. 
clandestinité. Avant et après ce moment, le groupe
Cette violence se déployait par le cassage des vitrines
ne transgresse pas face aux pouvoirs, il tente de les
de boutiques, des braquages dans des maisons de
combattre avec des outils connus et reconnu comme
particuliers, la destruction de voitures, l’agression
subversifs (comme la manifestation, la rédaction
de policiers…Les Black Panthers se désolidariseront
de tracts, de textes à portée révolutionnaire, coller
du mouvement
des affiches dans l’espaces public, interpeller le
« We believe that the Weather Underground gouvernement par divers autre actions qui reste cadré
Organization's action was anarchistic, dans la tradition des luttes sociales). Mais la résolution
opportunistic,individualistic,chauvinistic, de devenir hors-la-loi représente un désir de s’affranchir
and Custeristic… It's nothing but child's play de l’État pour mieux le combattre. En se déplaçant
it's folly 25.» en parallèle de son pouvoir, le groupe est plus à même
de mener à bien ses projets révolutionnaires, car il ne
L’on peut en effet se questionner sur « l’utilité » de ces se doit plus de répondre à des schémas déjà existant
trois jours d’émeutes. Ces actions perpétrées avec pour se faire reconnaître de lui.
violence sont transgressives, car elles se placent en
dehors des lois, mais elles ne transgressent pas les « Quand le pouvoir est dans le caniveau, il suffit
pouvoirs. En effet elles prennent place dans l’espace de le piétiner 27. »
public, elles se veulent visibles, identifiables mais pas
forcément audibles. Les revendications sont floues,
ne peuvent être entendu face à la véhémence des
membres du Weather Underground. 

Mais ce que cette action a permis, c’est avant tout que


ses protagonistes comprennent que face à l’État ce
genre d’événements ne peut aboutir à un changement
concret, radical. C’est bien ce que le groupe veut. 
Dès lors le Weather Underground glisse dans la
clandestinité. Ce glissement est transgressif ainsi que
ice passage d’un contexte à un autre, cet endroit de
prise de conscience. 87
88

89
90

91
Graphismes transgressifs
Anthropologie d'une rébellion

93
94 Le design graphique est une discipline qui a pour
objectif de donner à lire, à voir des informations dans
un contexte donné. Cette discipline s’étend dans
de multiples pratiques allant du dessin typographique
à la signalétique en passant par des interfaces web.

Étienne Ozeray dans son mémoire de fin d’étude


propose un classement des pratiques du design
graphique :

► Le design graphique qui rend lisible, celui qui met


en forme l'information

► Le design graphique qui rend visible, celui qui


est à but promotionnel dans un but de faire profiter
le capital matériel et immatériel.

► Le design graphique qui rend possible, celui


qui recherche, tendant à se détacher de la réponse
binaire de la commande au profit d'expérimentation.

Nous nous intéresserons ici à la dernière définition


le design graphique qui rend possible.

En explorant par les images, les pratiques


décloisonnées, tranversales, transgressives, 
critiques, novatrices, rebelles, nous établirons
un socle commun de références subversives.

95
97

Montagne + Vallate + Strade x Joffre, Marinetti, 1915


96
99

Poster de concert, Frank Edie, 1978


98
101

US Out of the Middle East’, Fireworks Graphics, 1990


100
103

Gino Boccasile, 1944


102
105

Organizar, Redback Graphix, 1984


104
107

Lucio Venna, 1934


106
109

Pochette d’album d’Elvis Costelllo, Barney Bubbles,


108
111

Poster pour un festival de Jazz,, Wolf D. Zimmermann, 1959


110
113

Benetton, Oliviero Toscani, 1993


112
115

Mass Culture, Alexander Faldin, 1986


114
117

Inconnu, 1972
116
119

Herbert Bayer, 1932


118
121

Poster de concert, Istvan Orosz, 1990


120
123

Affiche d’exposition, Joost Schmidt’s, 1923


122
125

Prague 68, Krzysztof Ducki, 1989


124
127

Typografische Monatsblatter, Dan Friedman, 1971


126
129

Poster pour la Soirée du Coeur à Barbe, Raoul Hausmann, 1923


128
131

Poster de famille de caractère, Elliot Earls, 1995


130
133

Gerard Baksteen, 1930


132
135

Grete Stern, 1926


134
137

Kunstkredit 1978|79, Wolfang Weingart, 1979


136
139

Ben Shan’s, 1931


138
141

The Seducer, Christer Themptander, 1984


140
143

Yellowhammer, 1987
142
145

Alfredo Rostgaard, 1967


144
147

Robbie Conal, 1992


146
149

Robbie Conal, 1987-8


148
151

Homage to Willem Sandberg,, Wild Plakken, 1984


150
153

Hara Kiri, 1968


152
155

Poster de concert, Mervyn Kurlansky, 1979


154
157

Bannières dans le square Tiananmen en mai 1989


156
159

Couvertures du Magazine Moto, projet Harare, 1985-86


158
161

Ad buster, 2012
160
163

Annie Kook et Stuart L. Silberman, 1991


162
Désobéissance graphique

28.  Michel Hastings, Loïc Nicolas, Cédric Passard (dir.),


Paradoxes de la transgression, [En ligne]
http://lectures.revues.org/10237

29.  John Rawls, Théorie de la justice, p.405

30. ibid

31.  Geoffroy de Lagasnerie, L’art de la Révolte, p.90

32. ibid

33.  Anna Michalak, extrait de rapport de stage


de 4ème année, Amiens.

34.  Formes vives [en ligne]


http://www.formes-vives.org/images/

35.  Formes Vives [en ligne] http://formes-vives.org/


blog/index.php?2015/12/08/836-camp-climat-isba

36.  Hakim Bey, TAZ

37.  Thierry Chancogne « Mots compliqué # 3


l’auteur » [en ligne] http://www.t-o-m-b-o-l-o.eu/
meta/mot-complique-3-lauteur/

38. ibid

39. ibid

165
166 La désobéissance graphique telle qu’elle est définie Rawls ajoute « La désobéissance civile est un acte
dans ce chapitre, se distingue de la pratique de la politique, pas seulement au sens où elle vise la
transgression dans le design graphique en plusieurs majorité qui a le pouvoir politique, mais parce qu’elle
points. Désobéir comme transgresser, est sujet est guidée et justifiée par des principes politiques,
à paradoxe et aux renversements des discours.  c’est-à-dire par les principes de la justice
La désobéissance est instituée, c’est une forme reconnue qui gouverne la Constitution et, d’une manière
de contestations. Alors que la transgression se veut plus générale, les institutions de la société 30. »
frontale, plus en rupture avec les règles, les cadres,
les limites, le pouvoir. La transgression est envisagée Cette désobéissance s’inscrit dans les formes
ici avec une portée subversive que la désobéissance démocratiques traditionnelles. Elle est publique. 
peut aussi contenir, mais qu’elle applique de façon plus Celles et ceux qui désobéissent de façon civile doivent
normative, en dialogue avec les choses qu’elle veut le faire publiquement et de façon revendiqué.
combattre. Comme nous le verrons plus bas, désobéir Puisqu’elle souhaite atteindre les gouvernements,
se fait de façon publique pour tenter d’améliorer la elle se doit d’être reconnaissable dans l’espace public. 
société. La transgression, elle s’opère dans l’espace d’un Son objectif est avant tout d’interpellerl’opinion,
instant et dans une recherche de dépassement de soi, d’intervenir dans des délibérations politiques.
des autres, de la société. En ce sens, la désobéissance
« Désobéir, mettre au défi les forces de l’ordre semble
graphique n’est pas une rupture avec les limites du
relever d’une pratique de défi de l’État. En réalité, il ne
design graphique, elle cherche plutôt à éprouver la
s’agit que d’une mobilisation destinée à l’aménager ou
zone grise qu’elle représente. Mais les actes transgressifs à la réformer. La désobéissance civile ne constitue pas
dans le graphisme, eux, suscitent le dépassement une pratique de contestation de l’ordre du droit.
de ses limites. Elle fonctionne au contraire comme un rappel
à la Loi. […] Cette forme de contestation s’opère
« Le danger social du transgresseur est de rappeler au nom de la Loi 31. »
la fragilité de ces limites, les conventions qui les
soutiennent et de semer le doute sur la légitimité Les acteurs de la désobéissance civile ne peuvent donc
des rappels à l’ordre. Car franchir la limite,
être définis comme dissidents, ne s’inscrivent pas
c’est s’affranchir de l’autorité 28. »
en rupture par rapport à l’État. Puisqu’ils reconnaissent
la Loi (en voulant la changer) ils se doivent d’être
Considérons la désobéissance graphique au regard
responsables de leurs actes et d’être prêts à en répondre.
de la notion de désobéissance civile. John Rawls dans
son livre Théorie de la justice définit la désobéissance « La désobéissance civile constitue un cas limite : 
civile comme « un acte public, non-violent, décidé elle représente l’art de la révolte qui met en jeu
en conscience, mais politique, contraire à la loi de façon la plus radicale les catégories fondant
et accompli le plus souvent pour amener à un l’architecture des démocraties libérales. Dès lors,
changement dans la loi ou bien dans la politique on peut se servir de ce cas comme d’un miroir
du gouvernement 29.» grossissant qui permet de réfléchir sur notre
inconscient politique, nos façons traditionnelles de
Elle s’adresse donc à la justice, aux gouvernements penser, la définition que nous donnons aux catégories
et en ce sens reconnaît leurs autorités.  de citoyens, de sujet ect 32. » 167
168 La désobéissance graphique se remarque
premièrement par le désir de ses acteurs
à travailler avec des institutions culturelles 
(centre d’arts, fondations, biennale, théâtre, festivals
ect) et son envie de travailler avec elles pour les faire
évoluer. Nous pouvons ensuite noter qu’elle se déploie
sur des terrains politiques, soit en travaillant avec
les mairies en faveur du lien social, soit en critiquant
ouvertement un gouvernement. Le fait que des
graphistes et des artistes s’emparent de la question
du lien social démontre que la culture peut avoir
tendance à se substituer aux rôles du politique. 
En ce sens les créateurs deviennent presque des
collaborateurs de l’État qu’ils tentent de critiquer. 
Ils colmatent les brèches après le passage de
la politique. La désobéissance graphique est
participative, elle permet à tous de concevoir un
message publiquement. Ainsi, elle agit au vu et au su
« Fabrication Maison se divise entre 2 endroits,
de tous, reconnaissant l’État mais le critiquant. Cette la Fabrique Saint-Blaise dans le 20ème arrondissement
critique s’étend sur plusieurs aspects. Elle peut de Paris et quartier Danube Solidarité.
aussi bien se formuler à l’encontre des politiques
culturelles, qu’envers des contestations sociétales J’étais à la Fabrique, et pendant mon stage je me suis
actuelles (inégalités des chances, ségrégations dans surtout occupée d’un projet de parcours sportif dans
les écoles, causes féministes, accueil des migrants, le quartier, qui était en partenariat avec la Mairie du
dénonciations des violences policière). On peut 20e et le CAUE. Dans ce parcours, on a décidé de créer
remarquer la forte influence de Grapus chez les des plaques émaillées qui présentaient les exercices
graphistes contemporains qui pratique la désobéissance à faire en utilisant les éléments urbains (bancs,
graphique. Typographie manuelle, éléments découpés, rebords…) et ensuite on a décidé de réinvestir les murs
couleurs chaudes, compositions dynamiques. Elles sont pour créer des silhouettes peintes sur les murs/sols qui
mènent aux différentes plaques émaillées.Il y a aussi
reconnaissables et identifiables.Le collectif Fabrication
le projet colporteur, c’est l’autre stagiaire qui s’en est
Maison répond à cette définition de la désobéissance
occupé. Tous les jeudis midi,
graphique. Anna Michalak, étudiante en 5ème année la Fabrique va dans un collège (toujours le même) 
design graphique à Amiens a réalisé un stage de deux et propose un thème aux jeunes, puis c’est à eux
mois avec Fabrication Maison. Cette étudiante à une de s’exprimer sur le thème, d’abord en mettant
pratique de l’image et de la typographie influencée par des mots, puis des illustrations. Enfin, les personnes
des collectifs comme Grapus & Formes Vives, sa parole à la Fabrique s’occupent de récupérer tous ces visuels,
est pour moi importante ici, car elle décrit dans et créer des affiches avec pour que chaque enfant
un court texte ce qu’elle a vécu avec un groupe de puisse avoir son affiche et celle des autres.
personnes qui elles aussi sont proches par cette
pratique de la désobéissance graphique. 169
170 On a aussi fait l’affiche pour la fête de quartier, Ils avaient aussi un projet de totems dans
qui utilisait pour son visuel, des dessins d’enfants la ville, qui sont un mélange entre des totems
qui sont allés au jardin des plantes. J’ai participé et de la signalisation (ça ressemble à des petits
à un workshop qui était fait en partenariat avec personnages carrés sur lesquels on peut voir
un écrivain et une association (Soleil Saint Blaise).  plusieurs lieux indiqués) 33. » 
Cette association propose à des gens du quartier
qui se sentent un peu seul de se retrouver, Fabrication Maison axe ses créations graphiques
de partager des moments, de parler (les personnes vers le rapport à la ville et la vie de quartier. 
qui sont venues sont pour la plupart des femmes, Tout en incluant des projets avec des institutions
d’origine d’Afrique du Nord, la plupart ne travaillent
culturelles (Théâtre aux mains nus) et des activités
pas,et restaient à la maison la journée/s’occupaient
avec le jeune public autour de sujets sociétales plus
des enfants/du ménage) L’écrivain a proposé deux
thèmes, la mémoire et la journée.  larges. Leurs gestes pour l’ouverture de la culture
graphique vers les habitant·e·s d’une ville, démontrent
Chaque personne qui participait a donc raconté leurs leurs envies de faire participer les citoyens à la vie
journées, puis un souvenir. Tout cela a été retranscrit de leurs cités. En ce sens, ils les poussent à reprendre
par l’écrivain, qui n’a pas changé la manière de parler possession de l’espace public, les incluant dans
de ces personnes (qui parlaient avec un français les affiches propagées en ville. Ils désobéissent
parfois approximatif). Par la suite, on leur a demandé graphiquement par ces inclusions du public dans
de faire des autoportraits. On a photocopié leurs réalisations. Ils donnent au design graphique
les autoportraits et on leur a proposé de les découper une vocation fédératrice par l’action des citoyens. 
pour pouvoir les assembler dans l’initial de leur Tout comme l’atelier Formes Vives qui prône
prénom (j’avais imprimé plusieurs caractères
un graphisme d’utilité publique (notion héritée
en contour pour qu’elles puissent le remplir) 
et revendiquée du collectif Grapus). Ce collectif
et enfin on en a fait un livret, avec leurs illustrations
et leur texte. La Fabrique s’occupe aussi du théâtre
réunit trois designers graphique et dessinateurs : 
aux mains nues, de leur communication  Adrien Zammit, Nicolas Filloque et Geoffroy Pithon,
(livret du Théâtre, affiches…) et en juin il y a eu  installés entre Marseille, Brest et Nantes.
« Les traverses » c’est un petit festival de théâtre qui
propose pendant deux jours des représentations, « Notre travail se focalise sur des choses qui en
et à cette occasion, la Fabrique organise une petite valent la peine, notamment des sujets sociaux et
signalétique dans la ville (cette année on a utilisé culturels. Nous collaborons avec des associations,
des planches peintes en bleu, puis sur lesquelles des collectifs, des institutions et d’autres artistes,
on a collé au scotch des silhouettes oranges). avec l’ambition de produire des formes originales qui
soient autant de prolongements pertinents et heureux
Pour le Quartier Danube Solidarité, j’ai eu un aperçu à leurs mouvements. Notre propre pratique artistique
rapide de ce qu’ils font. Je sais qu’ils sont allés dans un se construit autour d’hypothèses généreuses et non-
collège pour proposer aux jeunes de parler autour conformistes. Nos savoir-faire, nos rencontres et nos
de plusieurs sujets (racisme, homophobie, misogynie)  désirs nous amènent à nous approprier de multiples
et par la suite ils ont, un peu comme les colporteurs supports, du journal à l’affiche, de l’objet au livre,
à la Fabrique, récupéré les dessins des jeunes pour de la carte à l'installation, voguant de l’échelle intime
en faire des affiches que les jeunes du collège ont à l’espace public et toujours à la recherche d’un ton
sérigraphié par la suite.  singulier; nous poursuivons aussi un travail de dessin 171
et de création de caractères typographiques, quand
nous ne nous occupons pas de pédagogie en menant
des ateliers avec divers publics 34.»
172 Formes Vives est un collectif largement influencé par Il s’agit du workshop Climat organisé à l’ISBA
Grapus. Cette influence est si forte que l’on peut se de Besançon en décembre 2015. Invité par Martha
demander si Formes Vives aurait vu jour sans l’existence Salimbeni, Formes Vives proposa « l’élaboration
de Grapus. Lorsque l’on lit dans la petite description ci- et l’expérimentation d’un temps collectif, de
dessus qu’ils proposent « (des) hypothèses généreuses partage du quotidien, d’échange de pratiques et
et non-conformistes », nous pouvons nous questionner d’expérimentations formelles : la construction
sur leurs visions du non-conformisme. En effet, de biens communs vécus 35. »
formellement, ils restent très conformes à une certaine
norme grapusienne. Nous retrouvons dans leurs Décidant de travailler sur un format 4x8, le groupe
images des formes, des compositions et des messages composé par les graphistes et les étudiant·e·s va sortir
directement influencés par Gérard Paris-Clavel et ses des horaires habituelles de l’école pour provoquer
acolytes. Alors que Grapus évoluait dans une logique des situations nouvelles, étonnantes et fortes. Pendant
transgressive (dans leurs contextes graphiques, trois jours, les participant·e·s de cette expérience
dans leurs méthodologies de travail, ils ont marqué réaliseront des affiches, des happenings, aménageront
une rupture forte avec le design graphique de leur une bibliothèque, cuisineront ensemble,
époque), Formes Vives reste dans un registre connu expérimenteront la sérigraphie collectivement,
et identifiable. Cependant ils se démarquent et sont construiront un coin repos en forme d’igloo réalisé
remarquables pour leurs choix de vie communautaire, en carton, vivront dans l’amphi de leurs écoles
pour leurs visions du collectif et pour leurs en toute autogestion. Bien que ce temps d’occupation
attachements à faire du design graphique un outil de ait été autorisé par la structure de l’école, elle garde
transmissions des luttes contemporaines.Un de leurs son caractère transgressif puisque les habitudes
nombreux workshop a retenu mon attention pour de l’école ont été abolies, puisque un espace dédié
diverses raisons.  à une fonction (amphithéâtre, transmission de savoir
vertical) s’est transformé en espace protéiforme.
Les graphistes sont sortis des schémas classiques
d’apprentissage en école d’art et ont permis aux
étudiant·e·s de prendre enfin possession de leur école
de jour comme de nuit. Ce temps de workshop devient
une zone d’autonomie temporaire.

« La TAZ (temporary autonomous zone)est «utopique»


dans le sens où elle croit en une intensification du
quotidien ou, comme auraient dit les Surréalistes,
une pénétration du Merveilleux dans la vie 36. »

Le fait de vivre et d'expérimenter des zones


d'autonomies permet de démontrer que d'autres modes
de vie, de pensée sont valables et viables. L’autonomie
dans le design graphique pose un certain nombre
de questions, notamment la question de l’auteur. 
173
174 Thierry Chancogne dans un article publié en 2009 « Se débarrasser de l’ombre envahissante
sur Tombolo « Mots compliqués #3 l’auteur » explore de l’auteur, c’est ne pas refuser au regardeur
cette question. l’épreuve et la jouissance de l’expérience esthétique
dans la rencontre avec l’image. C’est en appeler
« Qu’est-ce-qu’est le graphiste ? Peut-être une sorte à l’autonomie de l’œuvre, à son appréhension d’abord
de représentant de commerce, l’interprète du texte comme un fait langagier et énergétique ne se réalisant
de la marchandise et de la culture. Un interprète momentanément que dans l’actualisation
un peu spécial qui, non seulement donnerait corps, d’une perception 39.» 
incarnerait ce message préexistant, mais le mettrait
aussi en scène et l’acclimaterait aux langages d’une L'autonomie dans le graphisme n'est pas travaillée
époque. Un acteur et un metteur en scène ou encore sans commanditaire mais travailler avec sa complicité
un traducteur qui serait capable d’ajouter au texte pour tendre vers des productions autonomes et libres
de la commande, ce fameux cahier des charges, de toutes contraintes plastiques et conceptuelles. 
cette fameuse programmation, un texte second, un Le design définit un espace commun, où le contenu
commentaire, une mise en perspective, peut être une et la forme dialogue, c'est une zone de collaboration. 
critique. Un discours qui se superposerait au texte Et pour qu'une collaboration soit fructueuse, elle se doit
premier, l’habillerait pour la route, lui donnerait
d'être libérée des hiérarchies, sans rapport de force
ce « supplément d’âme » capable de toucher le quidam,
économique. Être autonome, se libérer des contraintes
d’émouvoir le prospect, de le mettre en mouvement,
d’obtenir son adhésion et sa participation 37. » économiques, ne signifie pas que le graphiste doit aller
dans le sens du commanditaire. Cela signifie, dans
Lorsque l’on évoque la question de l’auteur, il est la plupart des cas, prendre le temps de dialoguer par
difficile de ne pas rappeler son rejet radical pendant les images, construire un socle commun.
les années 1960. Une époque où l’on prône la liberté,
la démocratie et le progrès. Cette remise en cause de Quand Vincent Perrottet et Annette Lenz ont travaillé
la notion d’autorité à travers la figure de l’auteur sert avec le Nouveaux Relax (théâtre de Chaumont), leurs
à réévaluer la place des spectateurs appelés à devenir productions graphiques ont contribué à la fabrication
acteurs . Critiquer l’auteur c’est affirmer que d’un socle commun pour les Chaumontais.
les œuvres, pièces et projets n’ont pas de parents
uniques mais naissent d’une multitude de partages Débuté en 2005 avec la complicité de l’ancien directeur,
et de collaborations. Pierre Bernard lui croit  Pierre Kechkéguian, les affiches réalisées par de duo
« à la présence nécessaire de l’engagement personnel de graphistes engagés (Perrottet et Lenz ayant travaillés
et artistique dans l’acte graphique pour penser qu’on avec le collectif Grapus puis ayant tous les deux
puisse faire l’économie d’être l’auteur pour continué leurs collaborations avec Gérard Paris-Clavel
le pratique 38.» et Alex Jordan) proposent de travailler à partir
de photographies réalisées par Richard Pelletier. 
Pouvons-nous adopter un statut de graphiste-auteur Ce refus de l’abstraction vient de l’envie d’intégrer
sans exercer une autorité ?N’avons-nous pas plutôt le théâtre dans la ville et d’en avoir l’approbation par
à vocation d’être un vecteur d’échanges ?  les habitants. En effet la presse locale, a été très critique
Auteur ou traducteur ?  envers le théâtre avec pour argument principal qu’il
Autorité ou effacement ? serait élitiste. 
175
176 La réponse adoptée par les graphistes face à cette Perrottet et Lenz se sont appuyés sur les critiques faites
certaine peur de la culture a été d’introduire dans la presse locale pour augmenter l’accessibilité
des images des Chaumontais au travail. Ces images de leurs productions graphiques. En effet, le journal
allant de la ville, à des groupes d’individus dans est un objet de communication qui utilise les images
l’espace public, des portraits de travailleurs puis pour véhiculer du lien, un sens commun. Réutiliser
se réduisant à des portraits expressifs donnent ces codes dans un travail de communication pour
au public la possibilité de se voir intégrer dans la un théâtre, induit une dimension humaniste
communication et dès lors de s’y reconnaître. dans la pratique du design graphique.

La désobéissance graphique ne se limite cependant


pas au graphisme contemporain.

Quand Basquiat (sous le pseudonyme SAMO pour


same old shit commence à utiliser les murs de
New-York pour écrire des poèmes à la bombe,
quand Warhol se réapproprie des images de chaises
électriques pour en faire des sérigraphies séduisantes
et vendables, quand Sagmeister demande à son
stagiaire de lui scarifier le corps pour faire une
affiche, ils désobéissent. Ils désobéissent mais sont-ils
transgressifs ?

Sont-ils dans une recherche de renouvellement


de leurs pratiques ou dans une recherche
de reconnaissance ? 

Cherchent-ils à évoluer ou à provoquer ?

177
Devenir transgressif

40.  Michel Foucault, Préface à la transgression,


Revue Critique N°195-196 : Hommage
à G.Bataille, août-septembre 1963 ;page 751-769.

41.  Tara Keoght, mémoire de 5e année


Design Graphique 2016, Le Havre

42.  Étienne Ozeray, Pour un design graphique Libre,


mémoire de fin d’étude.

43.  Jacques Rancière, le destin des images, Page 113

44.  Études sur le collectif Grapus, Page 46

45.  Walter Benjamin, L’œuvre d’art à l’époque


de sa reproductibilité technique, P78

46.  Marie Remize, L’évolution des catalogues


du festival international de graphisme
de Chaumont, témoignage d’une prise de conscience
progressive de la discipline par elle-même,
mémoire de 5e année, Rennes.

179
180 Quels sont les limites à dépasser dans le graphisme ? homothétiques dans l’image que nous allons produire. 
Le graphisme peut-il être illimité ? Illimité dans La correcte hiérarchisation des informations est aussi
ses formes, dans ses contenus, dans ses discours ? un des points les plus rabattus pendant nos premières
années de pratique graphique, avec à l’appui le chemin
Le design graphique est régi par différentes règles de l’œil qui se déplace en quatre points partant
et limites. d’en haut à gauche pour faire une sorte de z vers le bas
► Les règles graphiques, typographiques droit de l’image. L’agencement des couleurs est aussi
► Les règles de production un endroit où les règles s’appliquent avec force. 
► Les règles de conception, de méthode de travail Les effets de mode aussi. D’une année sur l’autre nous
► Les règles de la commande aurons le droit de voir des couples de couleurs plus
► Les règles de la diffusion. privilégiés que d’autres. Comme le vert et le violet,
le orange et le gris, le turquoise et le rose, ect. 
Nous allons tenter ici de dresser un rapide aperçu Nous nous devons de trouver des couleurs qui
de ces règles et de démontrer qu’elles sont toutes s’accordent selon le cercle chromatique.Ce cercle
transgressables. Les questions soulevées dans chromatique fût premièrement présenté dans
ce chapitre pourraient être un sujet de mémoire un ouvrage sur la recherche en médecine,
de fin d’étude tant elles sont larges et complexes.  puis augmenté par de nombreux scientifiques comme
L’idée ici est de les aborder à travers des extraits Newton et Chevreul. Goethe dans son livre 
de mémoires d’étudiant·e·s qui traitent de ces notions. « Traité des couleurs » continuera de le présenter comme
l’outil fondamental à une bonne pratique
« Rien n’est négatif dans la transgression.  des couleurs. Dans le design graphique, la typographie
Elle affirme l’être limité, elle affirme cet illimité
à une place toute particulière avec son lot de règles
dans lequel elle bondit en l’ouvrant pour la première
à suivre. Notamment la question de sa lisibilité.
fois à l’existence. Mais on peut dire que cette
affirmation n’a rien de positive : nul contenu Tara Keogh, étudiante en 5e année design graphique
ne peut la lier, puisque, par définition, aucune limite au Havre, interroge dans son mémoire de DNSEP
ne peut la retenir. Peut-être n’est-elle rien d’autre la notion de lisibilité en typographie.
que l’affirmation du partage 40. »
« Le texte serait semblable à une substance qui
Les règles graphiques, typographiques se lit grâce à sa robe typographique. La mise en
forme typographique doit veiller à harmoniser la
composition pour une meilleure fluidité de lecture. 
Lorsque nous commençons notre apprentissage
Le texte imprimé se doit de transmettre des idées
du graphisme, nous apprenons que la composition et des images de la même façon que la parole,
s’établit à partir de règles strictes à respecter pour l’écriture ou la diffusion radiophonique font passer
que notre production fonctionne. un message pour communiquer l’expression de la
La règle du tiers, qui propose de travailler son image pensée avec cohérence. Une bonne typographie, bien
en trois parties égales, qui est surtout utilisée en employée est invisible pour Beatrice Warde. Le lecteur
photographie mais aussi dans le design graphique.  ne se focalise pas sur la forme typographique, ne
On découvre aussi la division par neuf d’une page bute pas sur certaines lettres et se concentre sur le
utilisant la norme internationale ISO 216 (A4, A3 ect) contenu, ce que le texte a à dire. De la même manière
cette division permet d’avoir des espaces qu’en écoutant un discours, l’auditeur ne s’arrête pas 181
182 à la tonalité de la voix qu’il entend, mais se concentre
sur ce qui est dit. Si l’acte de lecture est inconscient
c’est grâce à l’utilisation d’une typographie claire,
agréable à lire qui échappe à l’esthétique pour
véhiculer des idées par le langage. En mettant en
page un livre, le graphiste crée une fenêtre soit
transparente, qui permet au lecteur de lire à travers
et non regarder l’objet-même qu’est la fenêtre 41. »

Le casting typographique est toujours un moment assez


compliqué pour les apprentis graphistes.
Est-ce que cette typographie est assez lisible ?
Est-ce que je veux qu’elle le soit ?
L’agencement des signes et des images est un des axes
principaux du travail de graphiste. Nous devrions dans
ces moments trouver des espaces d’expérimentations
forts et pourtant c’est bien souvent pendant ces
temps que nous peinons à trouver un équilibre
dans nos images. Il me semble que se sont bien des
questions liées aux désirs de lisibilité contre les envies
d’expérimentations qui se jouent ici. De même, l’on
nous apprend à ne pas utiliser plus de deux à trois
typographies dans un même document, toujours en
prônant la lisibilité comme faire valoir.

La lisibilité signifie-t-elle automatiquement


une intelligibilité ?

Peter Saville → Fac 51 → 1982


Du vernaculaire pour faire de l’intemporelle. 183
184

Ludovic Balland → 5th Berlin Biennial → 2008 Zuzana Licko & Rudy Vanderlans → Emigre
Utilisation de la photographie d’architecture magazine → 1984/2005
dans le dessin typographique pour en faire Illisibilité typographique et composition
une image. 185
graphique sans grilles. 
186 Les règles de production

Les images que nous produisons sont destinées à être


diffusées à moyen ou large échelle vers un public
ou plusieurs publics. Mais elles existent pour être
vues. Leurs diffusions passent par l’impression ou
internet. Des règles relativement strictes encadrent
ces productions. La propreté des impressions, la finesse
du façonnage, la compréhensibilité d’un site internet
semble régirent la production des objets que nous
voulons diffuser. Dans le cadre de l’école, quand nous
produisons des objets qui ne répondent pas à ces
exigences, nous sommes facilement étiquetés comme
étant brouillon, maladroit, voir même flemmard. 
Même si c’est parfois le cas, c’est aussi un moyen pour
sortir des cadres de production définis et tendre vers
autre chose, même si nous n’en avons pas vraiment
conscience. Être capable de détourner les règles
de production c’est aussi apprendre l’expérimentation
et donc un renouvellement de nos pratiques.
Et puis il existe toujours cette légende selon laquelle,
il faut d’abord connaître les règles pour pouvoir les
franchir. Il semblerait qu’en Art, cet adage ait été
partiellement rendu caduque avec l’arrivée de l’Art
Brut et de Dubuffet. N’importe qui peut dépasser les
règles de l’art, puisque l’art est dépassable et que ses
règles ne sont connues que des artistes. Cependant
en design graphique, nous ne sommes pas encore
à ce stade. Bien que certain·e·s tombent en admiration
(souvent moqueuse) devant ce que l’on nomme comme
graphiste amateur, notre discipline à encore du mal
à accepter les pratiques non-conformes aux règles que
nous nous imposons.

Perrottet → Macules → 2009


Quand le graphiste réutilise les macules
pour en faire des objets graphiques
sans fonction, pour le plaisir de faire
187
des images.
188

Jocelyn Cottencin → Bilboard → 2014


Super Terrains → une Saison Graphique → 2015 Réutiliser un support de communication pour
Impression en direct dans l’espace d’exposition, la publicité de masse pour expérimenter des
risographe ramener par les graphistes. textes « sensibles » fait avec des typographies
189
expérimentales. Travail empirique.
190 Les règles de conception, méthodes de travail

Pour être un.e designer graphique transgressif


il me semble nécessaire d’être à même de toujours
se remettre en question et d’être animé par l’envie
d’expérimenter. Expérimenter notamment les outils
de conceptions. La pratique du graphisme avec des
outils libres peut être considérée comme transgressive,
car elle ne répond pas aux règles établies dans
la pratique du design graphique (utilisation
de la suite Adobe, du système d’exploitation Mac...). 
La pratique de la libre création dépasse la simple
utilisation d’outils sous licence libre ou open sources,
elle s’inscrit dans une volonté de faire circuler
les savoirs, les pratiques, de recréer du commun
et d’une certaine façon c’est une méthode active
de critique du capitalisme.

« La culture libre propose de repenser notre rapport


à la création par la libération du travail, des outils
et du savoir. Elle milite pour une liberté de
distribution et de modification des œuvres de l’esprit
et possède un véritable potentiel de transformation
sociale et économique. D’autre part, le design
graphique est une discipline dont le but principal
est de mettre en forme l’information pour la rendre
accessible et compréhensible. Les objectifs esthétiques,
promotionnels et mercantiles, quoi qu’ayant
leur importance, peuvent être considérés comme
secondaires. Ces considérations n’auraient-elles pas
été inventées par et pour le capitalisme  ? Sans les
rejeter, ne devrions-nous pas les reconsidérer afin
de sortir de cette logique  ? Ces interrogations sur le
design graphique s’inscrivent dans une volonté de lier
ce domaine à des questionnements éthiques, sociaux
et politiques 42. »

OSP → Théâtre Balsamine → 2013


Quand le design graphique libre travaille
191
avec des institutions culturels.
192

Raphaël Bastide & Lucas Le Bihan→ Typographie


Alexandre Liziard → Subjectivité collectif → 2015 Avara → 2015
Quand le design graphique libre met en page, Quand le design graphique libre collabore et
rend tout accessible. 193
rend visible et lissible. 
194 Les règles de la commande

Le contexte de la commande, parfois perçu comme


binaire, est transgressable. C'est en la transgressant
que peuvent apparaître de nouvelles formes. Continuer
à exister dans les cadres dits définis de la commande
(l’auteur versus le commanditaire, duo qui chercherait
toujours à se convaincre mutuellement du génie
de leurs visions respectives), perpétue l'image et la
pensée, que le design graphique est une marchandise
ou pire qu'il s'apparente à de la publicité. La capacité
d'auto-réflexion du designer graphique lui donne
sa particularité face au travail des publicitaires.Un
publicitaire se contentera d'écouter le commanditaire et
exécutera les demandes sans créer de zones communes,
sans activer le langage et fatalement produira une
image sans profondeur. Mais au-delà de la pauvreté de
la forme produite, les moments de créations de l'image
ne résonneront pas. Lorsque l'on évoque le travail
de design graphique comme zone d'autonomie/zone
commune, nous évoquons aussi le temps que passent
les différents acteurs de la création des images. Prendre
le temps de concevoir en collaboration des espaces
communs, induit le fait de créer des moments de
partage. Parfois, ces moments sont plus importants
pour le commanditaire et pour le designer graphique,
que la finalité de leurs collaborations.

« Cette équivalence du graphique et du plastique peut


faire le trait d’union entre les types du poète et ceux
de l’ingénieur. Elle visualise l’idée qui hante l’un et
l’autre, celle d’une surface sensible commune où les
signes, les formes et les actes s’égalisent 43. »

En évinçant les questions purement formelles ainsi


que les notions économiques nous pouvons tendre vers
un graphisme libre et transgressif. Transgressif car
franchissant l’opposition entre le client et le créateur.
Pierre Di Sciullo → Festivale d’Aurillac → 2013
« Dans leurs rapports avec Grapus, ce n'était pas Affichiste qui ne fait d’affiche et dessine
195
la politique qui était la plus importante, directement sur les Decaux.
mais l'amitié, les relations interpersonnelles
d'abordet l'échange esthétique ensuite 44. »
196

Grapus → Logotype CGT → 1973


Sortir de l’imagerie classique du syndicat, Claude Baillargeon → affiche pour
du politique, de l’engagé par l’échange les législatives → 1978
avec le commanditaire. Faire des images qui ne sont pas que politique. 197
198 Les règles de la diffusion Marie Remize ancienne étudiante en design graphique
à Rennes à écrit en 2015 son mémoire de DNSEP
Le design graphique a pour essence même d’être sur « L’évolution des catalogues du festival international de
diffusé, diffusable. Que l’image produite soit à graphisme de Chaumont. ». Elle aborde, dans ce travail
destination d’un public à l’œil exercé ou à destination de recherche, la question des limites de la diffusion
d’un public novice, le design graphique invente des du design graphique à travers les catalogues d’exposition
images qui doivent être vues.Diffuser un flyer à 500 de Chaumont.
exemplaires ou diffuser une affiche à 20 exemplaires
ne signifie pas la même chose pour le producteur « Les catalogues d’exposition du festival de Chaumont
d’images. Cela n’induit pas le même rapport à son conçus sous la direction d’Étienne Hervy, marquent un
activité, ni à ses désirs de transmissions. tournant dans le festival de Chaumont. Ces derniers
nous montrent le graphisme de façon éclectique.
« De plus en plus, l’œuvre d’art reproduite devient Le médium même du catalogue est exploité pour
reproduction d’une œuvre d’art conçue pour être nous expliquer cette discipline. Ainsi, on assiste à
reproductible. De la plaque photographique, par la multiplication de catalogues auto-réflexifs, qui
exemple, on peut tirer un grand nombre d’épreuves ; parlent d’une discipline avec les outils propres à cette
il serait absurde de demander laquelle est authentique. discipline. Les catalogues deviennent alors des objets
Mais, dès lors que le critère d’authenticité n’est plus hybrides, difficilement qualifiables. […] Les objectifs
applicable à la production artistique, toute la fonction actuels de cet événement sont similaires, mais les
de l’art se trouve bouleversée. Au lieu de reposer modes de restitution ont changé. La théorisation
sur le rituel, elle se fonde désormais sur une autre de la discipline du design graphique se développe,
pratique : la politique 45. » et s’inscrit désormais au sein du Festival. Les derniers
catalogues sont des manifestations de l’émergence
théorique du graphisme. Malgré la richesse des
Bien que les désirs du designer graphique soient
questionnements qu’ils abordent, ils ne facilitent
à prendre en compte dans la production des images, pas l’accès aux informations correspondant au
pour ce qui est de la diffusion ce serait à ceux Festival. L’appréhension de ces catalogues par des
du commanditaire qu’il faudrait se relayer. Comme lecteurs novicesdu champ du design graphique peut
toute commande est un cas particulier, parler de façon alors sembler compliqué. Les dernières publications
générique est ici compliqué. La diffusion d’objets pourraient paraître non accessibles au grand
graphiques est aussi à considérer sous l’angle de public. Elles s’adressent à une certaine élite du
l’archivage. En ce sens, les catalogues d’expositions design graphique. Les novices du graphisme sont
de design graphique posent à eux seuls un certains alors tenus à l’écart, ce qui provoque parfois une
nombres de questions qui se regroupent dans la incompréhension totale de cette discipline 46. »
recherche de dépassement des règles de diffusion. 
Comment archiver des affiches, des livres, des
objets graphiques hybrides ? Est-ce que le catalogue
d’exposition est un objet d’archivage ou un objet
autonome ? Peut-il être les deux à la fois ? S’il n’est
qu’un archivage peut-il transmettre, diffuser le design
graphique vers ce que l’on nomme novices ? 
199
A contrario, s’il devient un objet autonome
reste-t-il lisible pour un public non aguerri?
200

Re:surgo → Untitled 58 → 20 ex → 2009 126 → Fanzine → 20/40 ex → 2012-17 201


202 Quand un graphiste fait le choix de diffuser son image
dans un nombre très limité, transgresse t-il ? 
Fait-il de sa production une œuvre dont la rareté
donnerait plus de valeur ? Quant au contraire il décide
de démultiplier sur tous les supports son travail,
continue-t-il à perpétuer ce à quoi la publicité
s’emploie, c’est-à-dire à rendre les paysages
surchargés d’images ? 

Où se trouve donc la limite entre pas assez


et beaucoup trop ? 

Quels statuts voulons nous donner à nos images ?

Il serait plus difficile de transgresser en design


graphique qu’en art.

Est-ce dû à toutes les limites et les règles que


nous nous imposons ?

Notre rapport à la commande nous enclave-t-il


dans une conformité ?

La lisibilité, la hiérarchisation, la propreté de l’image


deviendraient-elles des cadres qu’ils nous faillent
dépasser ?

Mais comment les dépasser face à un commanditaire


qui les réclame ? 

Ne travailler qu’avec des institutions culturelles


serait-il la seule possibilité pour devenir transgressif ?

Devenir transgressif est-il possible ou ne le sommes


nous pas déjà dès nos premières tentatives de faire
des images ?

Chambre Charbon édition → La campagne


autiste → 10 ex →2015 203
204

205
Pour des écoles d'art autonome

209
Manque-t-il quelque chose Quelle est la place de la politique
aux écoles d’art ? dans les écoles ?

Comment apprenons-nous ? L’utopie est-elle un moteur


de réel ?
Comment peut-on apprendre
à des étudiants à dépasser les Pourquoi les écoles
cadres alors que l’école en est n’acceptent plus qu’un
un de plus en plus normé ? certains type de profil
d’étudiant·e·s ?
Quel est le rôle de l’encadrement ?
L’autonomie est-elle désirée
Quelle est la valeur par tous ?
de l’expérience ?
Pouvons-nous faire
communauté ?
Comment évaluer
une expérience ?
Comment faire communauté ?

Les étudiant·e·s sont-ils/elles


consommateurs de l’école ? Devons nous être
une communauté ?
L’école d’art est-elle un lieu d’envie ?
L’école d’art développe-t-elle des
singularités ou des individualités ?

L’école d’art est-elle toujours un


refuge pour celles et ceux qui
questionnent la société ?

Pourquoi la pratique du collectif


est souvent décriée en école d’art ?

Pouvons-nous tout apprendre ?

Voulons-nous tout apprendre ?

Pouvons-nous créer
de nouvelles formes
pour les écoles d'art ?

Qu’attendons-nous
des nouvelles écoles d’art ?
Autogestion & éducation

47.  Célestin Freinet, Le Nouvel Éducateur n° 229,


revue pédagogique de l'ICEM-pédagogie Freinet,
octobre 2016, p.14

48.  Henri Wallon, Pour l’Ère Nouvelle n°10, 1952

49.  Gabriel Cohn-Bendit, lettre au camarade


Ministre [en ligne] http://genepi.blog.lemonde.
fr/files/2012/11/5.4_Cohn-Bendit_Lettre-au-cama-
rade-ministre_1981.pdf

50. ibid

51. ibid

52. ibid

53.  Ivan Illich, la convivialité, page 113

54.  Black Mountain college/ art, démocratie,


utopie, Page 18

215
216 La pratique de l’autogestion dans le domaine de La pédagogie nouvelle ne se résume pas à des
l’éducation a été expérimenté de façon multiple depuis textes théoriques ou à quelques personnes, ce fût
les années 1900 jusqu’à aujourd’hui. L’apprentissage un mouvement international de grande ampleur.
de l’autogestion et de l’autonomie était les fers de Elle émerge en 1889 par l'ouverture de l'École
lance de la pédagogie nouvelle. La pédagogie nouvelle d'Abbotsholme, en Angleterre. Son fondateur,
est un courant pédagogique qui défend le principe Cecil Reddie, remet en cause l'esprit de compétition
d'une participation active des individus à leur propre permanente dans lequel sont formées les élites
formation. Elle déclare que l'apprentissage, avant britanniques. Elle est suivie quelques années plus
d'être une accumulation de connaissances, doit être tard par celle de l'école de Bedales, qui pose le principe
un facteur de progrès global de la personne. de la coéducation des deux sexes : c'est la première
école mixte anglaise. Elle continuera à se déployer
en Europe et aux Etat-Unis avec l’ouverture de beaucoup
de nouvelles écoles, fondations et internats. 

La Première Guerre mondiale frappa lourdement


ces tentatives d’émancipation du cadre traditionnel
de l’école. Henri Wallon dira à propos de cette
époque : « Il avait semblé alors que pour assurer
au monde un avenir de paix, rien ne pouvait être
plus efficace que de développer dans les jeunes
générations le respect de la personne humaine par une
éducation appropriée. Ainsi pourraient s'épanouir les
sentiments de solidarité et de fraternité humaines qui
sont aux antipodes de la guerre et de la violence 48. »

En 1921, la Ligue internationale pour l'éducation


« C'est l'enfant lui-même qui doit s'éduquer, s'élever nouvelle est créée, sur la base de la charte de
avec le concours des adultes. Nous déplaçons l'acte l'éducation nouvelle rédigée en 1915 par Adolphe
éducatif : le centre de l'école n'est plus le maître Ferrière. Au cours des années qui suivent et jusqu'à la
mais l'enfant 47. » Seconde Guerre mondiale, ses congrès rassembleront
les militants de l'éducation nouvelle, permettant des
Pour cela, il faut partir de ses centres d'intérêt échanges sur les pratiques et les travaux de recherche
et s'efforcer de susciter l'esprit d'exploration de chacun. De récentes études en France montrent
et de coopération : c'est le principe des méthodes un bilan positif pour ce qui est des capacités et des
actives. Elles prônent une éducation globale, résultats des élèves lors de leurs études universitaires
accordant une importance égale aux différents et de leur vie professionnelle, tant dans les écoles
domaines éducatifs : intellectuels et artistiques, Freinet que dans les écoles nouvelles , Montessori
mais également physiques, manuels et sociaux. ou Steiner.
L'apprentissage de la vie sociale est considéré
comme essentiel.
217
218 Concernant les critiques visant le manque de Quand le PS a pris le pouvoir en 1981, des enseignant·e·s
discipline, dans le livre d’Yves Reuter « Une école et des partisans d'une nouvelle pédagogie ont vu une
Freinet. Fonctionnements et effets d’une pédagogie opportunité pour tenter d'apporter un second souffle
alternative en milieu populaire » qui retrace une étude à l'éducation nationale. Le 26 juin, Gabriel Cohn-Bendit,
faite pendant cinq années dans les écoles Helene enseignant à Saint-Nazaire écrivait dans le quotidien
Boucher (élémentaire) et Anne Franck (maternelle)  Libération une lettre ouverte à Alain Savary. Prenant
de Mons en Bareul par une équipe d’universitaires acte de « la profondeur et de la gravité du divorce qui
venus de Lille mener en 2001, l’on peut lire :  existe entre certains jeunes et l’école 49», et du fait que
« Contrairement à ce qu’on entend souvent, j’ai vu une certains enseignants « ne supportent plus non plus
école où chacun est à sa place, sans aucune confusion le système scolaire tel qu’il est 50 », Gabriel Cohn-
des rôles : les maîtres ne sont pas les égaux des Bendit suggérait de laisser « ces allergiques à toute
élèves. Mais cette rigidité a un corollaire :  forme d’autorité 51» inventer et créer ensemble « des
la souplesse, la réactivité, le droit à récupérer ses conditions qui leurs conviendraient bien mieux 52».
droits… J’ai aussi été frappé par l’importance du
Les enseignant·e·s proposèrent l’aménagement de
travail : pour apprendre, il faut s’y mettre, il faut
collèges et lycées expérimentaux sur tout le territoire
s’engager, rien ne vient facilement. Mais chacun
est acteur, bénéficiaire et propriétaire de son travail, national. Ce sont des établissements de cogestion entre
et c’est de là que vient la reconnaissance les élèves et les équipes pédagogiques. Les élèves sont
et l’engagement. » majoritaires dans tous les instances de décisions et
elles ne sont pas que consultatives. L'idée de la semaine
Nous pouvons donc conclure que les méthodes prônées scolaire n'existe pas dans ces écoles. Elles fonctionnent,
par le mouvement de pédagogie nouvelle sont tout par exemple, sur des ateliers de 15 jours. Tout est fondé
à fait viables dans notre société contemporaine. sur la libre fréquentation des élèves. L'inscription est
sur la base du volontariat.

À la fin de l’été, le ministre donna son accord. 


Cet accord donna lieu à la création de cinq collèges
et lycées expérimentaux.
→ Centre expérimental pédagogique maritime Oléron
→ Collège-lycée expérimental d'Hérouville-Saint-Clair
→ Lycée autogéré de Paris
→ Lycée expérimental de Saint-Nazaire
→ Collège expérimental « Le Montaud » à Anduze
(fermé en 1985)

Si ces écoles, veilles de 30 ans, continuent de fonctionner


c'est qu'elles sont basées sur une pédagogie active
et participative. Elles développent l'autonomie, la
créativité, l'autogestion. Les enseignants y testent
de nouvelles approches pédagogiques alternatives,
favorisent la pratique artistique et l'expression libre. 219
220 Ces écoles continuent d’être en fonction aussi grâce → Le collège Jean-Jaurès et le lycée Lumière à La Ciotat
à l’État qui entretient leurs subventions et dotations.  → Le collège Beaumarchais à Meaux
En ce sens, leurs autonomies ne sont que relatives → Le collège Chevreul à L'Hay-les-Roses
puisqu’ellels continuent de dépendre des gouvernements → Le collège Vallès à La Ricamarie
pour leurs subsistances.Nous pouvons dégager trois → Le collège Les Explorateurs à Cergy
principes de fonctionnement des collèges et lycées
expérimentaux : L'académie de Créteil soutiendra en 2009 la création
→ Les rythmes scolaires sont réduits de 25 %, de 9 autres collèges expérimentaux :
les cours durent 45 minutes ce qui correspond au → Le collège Laplace à Créteil
temps maximum d'attention des enfants et jeunes → Le collège Joliot-Curie à Fontenay-sous-Bois
adolescent·e·s. → Le collège Chevreul à L'Hay-les-Roses
→ L'interdisciplinarité constante qui souvent se déroule → Le collège Brossolette à Villeneuve-Saint-Georges
sur des durées de 15 jours pendant lesquelles les → Le collège Molière à Ivry
matières se décloisonnent ; l'histoire peut-être → Le collège Karl-Marx à Villejuif
enseignée à partir d'un mélange de cours de musique, → Le collège Pyramide à Lieusaint
d'art plastiques et de français. → Le collège Jules-Verne & Marie-Curie à Provins
→ La cogestion de l'établissement. → Le collège Jean-Vilar à La Courneuve

En effet, les élèves des collèges et lycées expérimentaux Les collèges et lycées expérimentaux sont aujourd’hui
contribuent à la gestion de leurs écoles. Que ce soit aux nombres de 21 sur 11 400 établissements sur le
pour la cuisine, le secrétariat, la bibliothèque territoire national. Cette faible représentation d’écoles
ou le nettoyage, ils doivent tous contribuer dites différentes pose des questions sur les politiques
et s'autogérer. En l'an 2000, Jack Lang alors ministre misent en place dans l’éducation nationale. 
de l'éducation national a créé le conseil national de
l'innovation pour la réussite scolaire, un organisme Pourquoi l’État ne valorise-t-il pas plus la création
consultatif de l'éducation national. Le rôle de ce conseil de ce genre d’établissement ? Pourquoi se désengage-t-il
était de soutenir, évaluer et diffuser les initiatives de ces recherches pédagogiques ?
prisent dans les différents établissements scolaires.
Il a permis la création de 4 établissements Il semblerait que les collèges et lycées expérimentaux
expérimentaux tout public : proposent une éducation qui ne forme plus des
→ Le collège de la septième île à Brest (fermé en 2006) consommateurs mais qui révèlent des individues
→ Le collège-lycée expérimental à Caen libres et autonomes.
→ Le collège Anne Frank au Mans
→ Le collège pionner de la Maronne (fermé en 2009) « L'éducation façonne l'individu à être dressé
→ Le collège Clisthène à Bordeaux et redressé tout au long de son existence. 
Cent fois sur le métier on remet cet ouvrage,
Un nouvel appel à la création de nouveaux collèges pour produire un individu fasciné par le profit, et
expérimentaux à été lancé en 2007 par Gabriel toujours mieux adapté aux exigences de l'industrie 53. »
Cohn-Bendit. Un an après, un comité de pilotage
est créé et désigne les établissements qui pourront 221
bénéficier de nouveaux projets pédagogique alternatif.
222 « L'école est une usine à produire de l'ignorance.  composé en grande majorité par des non-bacheliers, 
Elle n'est pas faite pour développer l'intelligence, des travailleurs, des étrangers (apatrides,immigrés,
la connaissance ou l'individualité mais seulement artistes), qui ordinairement n'ont pas accès aux écoles
pour préparer les jeunes à gagner leur vie en réalisant supérieures. La recherche en acte et l'enseignement
cette combinaison entre l'indépendance économique décloisonné étaient le fer de lance de cette expérience
et la sujétion mentale qui forme la base de la société
collective riche. Enseigner n'est pas seulement
moderne 54. » 
transmettre mais c'est aussi susciter une passion,
une vocation, une inspiration, ouvrir des possibles. 
Bien que dans l'enseignement moderne, l'étudiant
puisse adhérer intellectuellement à une position
théorique d'un professeur, cela n'implique en rien
une modification de son mode de vie.Cependant,
c'est peut-être avec cette adhésion théorique, les
rencontres, le mode de vie transgressif que se crée
la transformation dans le cours de la vie d'un.e
étudiant·e. Vincennes était le terreau idéal pour tenter
de nouvelles approches, en dehors du capitalisme, en
dehors de la professionnalisation, presque en dehors
de l’État. Même lorsque le Ministère de l'éducation a
tenté de faire fermer le département de philosophie, en
ne reconnaissant plus les diplômes délivrés, le nombre
d'étudiant·e·s ne se réduit pas, il augmenta. 
Il existe en France le souvenir d'une université
Nous sommes toujours à la recherche d'espace
autogérée, libre, et transgressive : c'est l'expérience
comme Vincennes. Des espaces ouverts où l'on
du Centre universitaire de Vincennes. Le centre
puisse pratiquer la critique sans être assimilé à des
universitaire expérimentale de Vincennes
groupuscules ne désirant que la destruction des écoles,
a été créé en 1968 par le ministre de l'éducation
des établissements où l'on pourrait mêler pensée et
Edgar Faure suite aux mouvements étudiants de
existence, des enseignant·e·s à l'écoute des propositions
mai 68. L'université a été rasé en 1980, il n'en reste
des étudiant·e·s et prêts à les expérimenter, des
aujourd’hui aucune trace. Vincennes était
écoles sans ségrégation, des étudiant·e·s impliqué.e.s
une université pour tous, sans distinction d'âge,
politiquement dans les études.Ce que Vincennes nous
de scolarité, d'origine sociale ou nationale. 
apprend, c’est que l’école peut être un lieu où l’on peut
Elle avait pour ambition d'exercer son droit et son
vivre, expérimenter, transgresser, être subversif. 
devoir de la critique, y compris la critique du système
Un lieu où les envies pouvaient se déployer et prendre
éducatif français. En ce sens, Vincennes réinvente
forme.
l'université. Elle réinvente la relation enseignante
et sa participation dans la manière de vivre éthique
Est-ce le cas pour nos écoles d’art ?
et politique. Ces enseignant·e·s critiquaient la
philosophie du professeur en s'adressant à un public
223
226 Nous avons beau dire et re-dire et même proclamer Il me semble pourtant que c’est avec enthousiasme
que se sont les étudiant·e·s qui font la force d’une école, que nous devrions regarder ce travail. C’est un
il semblerait que ce message ne s’entende plus.  moment absolument privilégié que nous donne l’école
Surtout auprès des étudiant·e·s. C’est vrai que nous d’art, une opportunité pour poser nos réflexions, nos
sommes plutôt bien loti. Nous pouvons presque faire questionnements et surtout pour les partager, pour
tout ce que nous voulons sans trop de répressions, les transmettre. Ce désir de transmission n’est bien
nous pouvons presque dire tout ce que nous voulons entendu pas partagé par tous les étudiant·e·s en second
sans trop de censure, nous pouvons presque vivre cycle. Cependant la transmission n’est-elle pas au cœur
à l’école sans trop d’expulsions. Mais c’est le presque de nos études ? L’art comme le design graphique
et le sans trop qui posent problème. L’envie de liberté ne sont-ils pas des moyens pour faire circuler des
est le discours le plus propager quand l’on demande questions, des émotions, des informations à un public ? 
aux étudiant·e·s pourquoi ils/elles étudient C’est en tout cas ce que j’aime à croire.
en école d’art. 
Hors sans public à quoi sert donc les projets artistiques
La liberté, certes, mais de quoi ? dans une école d’art ? Ils nous servent à échouer,
« bah la liberté d’expression... »  à tenter, à peaufiner nos pratiques et les mots que
nous posons sur elles. Mais il existe pourtant un public
S’exprimer pour dire quoi ? dans nos écoles : les étudiant·e·s, les enseignant·e·s,
les technicien·ne·s, les bibliothécaires. Toutes ces
L’école d’art est un endroit qui nous permet personnes qui font les écoles sont un public auquel
de nous trouver, de comprendre un peu mieux nous exposons, parfois sans le savoir, nos recherches.
nos personnalités, nos singularités, d’exprimer Et nous avons la chance d’avoir ce public avec qui nous
nos envies. Ce cadre dédié à l’apprentissage prend pouvons dialoguer quand nous le désirons. Malgré
le temps de nous regarder grandir et de nous aiguiller cette chance, les moments d’échanges sont assez
vers des espaces qui pourraient faire émerger un peu restreints dans les écoles ou alors ils s’instituent sous
plus nos réflexions. Ces réflexions qui naissent dans la forme de suivi individuel ou collectif. Pourtant c’est
nos écoles ont pourtant tendances à aussi y mourir.  le plus souvent pendant les moments dits informels
Le travail du mémoire en est un très bon exemple.  que peuvent naître les projets les plus intéressants.
Nous passons plusieurs mois à faire ce travail Ces instants de transmissions imprévus sont possibles
de recherche (qui peut être passionnant) dans le but quand nous habitons l’école. Quand nous voulons
de passer un diplôme reconnu par l’État. Cependant vivre à l’école. Quand l’école devient notre école,
cette recherche théorique et plastique n’est pas du tout quand nous voulons y être, car nous y sommes bien,
donnée à voir à l’intérieur et à l’extérieur de l’école. Les quand nous nous levons le matin pour nous y rendre,
5e années sont des étudiant·e·s un peu à part, on ne les quand l’on sait que c’est là que nous voulons être. Cette
voit que rarement dans l’école. Quand ils/elles y sont, certitude semble être de plus en plus absente chez les
ils/elles sont invisibles, en suivi, sur leurs ordinateurs, étudiant·e·s. Nous ne pouvons leurs en vouloir, car
à la bibliothèque, surtout il ne faut pas les déranger, ils/ pour la plupart c’est bien malgré eux que l’incertitude
elles sont en train d’écrire leurs mémoires.  existe. Comment trouver sa propre voix dans le brou-ha
qu’est notre société aujourd’hui ? Le désir de vivre
Ce mot qui fait peur. des expériences hors formats est peut-être en train 227
de doucement se réduire, car le désir de se normer
est en train de s’éveiller dans nos écoles.
228 Pourtant il a existé et il continue d’exister des écoles Les écoles d’art temporaires ou itinérantes sont des
d’art dites expérimentales,nomades,temporaires, concepts qui me paraissent plus qu’étrange. Fonder
instituées ou squattées, ces endroits sont multiples.  une école demande de l’engagement, une envie de
En voici une liste non-exhaustive extrait du livre  transmettre, une envie d’ouvrir aux autres, à l’autre
« Je suis une école » de Boris Charmatz. des expériences dans une but éducatif. Faire école est
→ L’université volante, 1883, Varsovie toute autre chose. Nous faisons école quand
→ Merz Akademie, 1918, Stuttgart une communauté existe. 
→ Bauhauss 1919-1933 Allemagne
→ Black Moutain College 1933-1957, Usa Comment une communauté peut exister dans
→ Université Libre de Berlin 1945 Allemagne des temps courts, dans des espaces que l’on ne peut
→ Intermedia 1960 Toronto s’approprier car toujours en mouvement ?
→ école d’art expérimentale 1961 Copenhague
→ Bahauss Situasioniste 1963 Suéde Il me semble que les propositions d’écoles temporaires
→ Image Bank 1964 Vancouver et itinérantes ne sont pas faites dans le but d’emmener
→ Université libre international 1972 Allemagne les autres mais un but plus personnel pour ceux qui
→ School of disembodied Poetics 1974 Usa font cette proposition.
→ General Idea 1977 Toronto
→ Ultimate Akademie 1988 Cologne Tout est question d’engagement et d’envies de
→ Das Art 1994 Amsterdam transmissions.
→ école temporaire 1998 France
→ Université Tangente 1998 France
→ Proto academy 1998-2002 Edinburg
→ The real Presence 2000 Belgrade
→ Université libre 2001 Copenhague
→ School of Missing Studies 2002 Belgrade
→ Departement 21 2009 Londre
(voir texte de Sophie Demay au chapitre Addenda) 

Qu’est-ce qu’une école d’art expérimentale ?

Comment déploie-t-elle sa pédagogie ? 


Doit-elle en avoir une ?
Une école d’art expérimentale peut-elle être pérenne ?
Doit-elle l’être ?
Peut-elle être ouverte à tous ?
Induit-elle une exclusivité ? Un certain élitisme ?

229
Interlude Transgressif

55.  Michel Foucault, Préface à la transgression,


Revue Critique N°195-196 : Hommage à G.Bataille,
août-septembre 1963 ;page 751-769.

56.  Michel Hastings, Loïc Nicolas, Cédric Passard 


(dir.), Paradoxes de la transgression, [En ligne]

57.  Claire Moulène, Contre l’uniformisation, les


écoles d’art se rebiffent [en ligne] http://www.le-
sinrocks.com/2014/06/10/actualite/crise-les-ecoles-
dart-11509132/

58.  ibid

59.  idib

60.  Laura Roland, L'École des Beaux-Arts


de Bordeaux dans la tourmente [en ligne] http://
www.happen.fr/articles/expositions-/-performances/
l-ecole-des-beaux-arts-de-bordeaux-dans-la-tour-
mente-7651.html

61.  Comité d’occupation HEART [en ligne] http://


www.ouillade.eu/societe/perpignan-derniere-mi-
nute-occupation-de-lecole-des-beaux-arts/102177

62.  Louise Noir, Dur de Construire [en ligne] https://


lundi.am/Nuit-Debout-le-chateau-commun-et-sa-des-
truction-video

63.  Communiqué du château commun : soir du


28 avril [en ligne] https://paris-luttes.info/com-
munique-du-chateau-commun-soir-5534

231
232 « La transgression porte jusqu’à la limite de son Fin mai 2016, 70 étudiant·e·s venus de toute la France
être : elle la conduit à s’éveiller sur sa disparition (13 écoles représentées) sont venus participer
imminente, à se retrouver dans ce qu’elle exclut, à un workshop d'occupation d'initiative étudiante
à éprouver sa vérité positive dans le mouvement de sa à l'école supérieure d'art d'Avignon. 
perte. Et pourtant, en ce mouvement de pure violence,
vers quoi la transgression se déchaîne-t-elle, sinon
L'école d'Avignon subit actuellement une crise
vers ce qui l’enchaîne, vers la limite
budgétaire et pédagogique majeure avec à la clef
et ce qui s’y trouve enclos 55? »
la fermeture de l'école. Résumer cette situation est
assez complexe car il existe un nombre de facteurs
La notion temporaire des événements et des
importants à prendre en compte pour saisir pleinement
expériences qui transgressent est fondamentale. 
la situation. En 2010, l'école passe à un statut
Si une expérience transgressive est permanente,
d'EPCC (Établissement de coopérative culturel) 
elle deviendrait par la force des choses consensuelle. 
avec la Collection Lambert. Deux ans après, les
Dans le sens où une permanence demande une
étudiant·e·s s’organisent pour protester contre une
gouvernance et une organisation plus rigide que
direction autoritaire.En 2013, la collection est en
lors d'événements définis par avance comme
pleine expansion et investie les locaux de l'école d'art,
temporaire. De même que le fait de savoir qu'une
mais il n'y aura pas de cohabitation. L'école se doit de
expérience dans un lieu à une fin pousse les acteurs
déménager, de laisser la place. Elle se trouve donc, non
de cet événement à profiter au maximum de leurs
pas dans un nouveau bâtiment intra-muros, mais sur
temps. Pour qu'existe l'extra-ordinaire, il se doit de
deux sites très excentrés. L'année qui suit une nouvelle
se dérouler de façon « extraordinaire » et donc
directrice va être nommée. Cette nomination fait
de ne plus être régie par les codes qui norment
toujours débat. En effet, la directrice a été recruté par
nos vies quotidiennement. Et les nouveaux codes
la Mairie sans consultation des équipes pédagogique. 
de vie extraordinaires ne peuvent s'appliquer
Beaucoup d'enseignant·e·s et d'étudiant·e·s y voient
dans le quotidien, car ils ne sont pas réguliers.
une démonstration de force de la part de la Mairie,
Si l'expérience est réellement transgressive,
en imposant une directrice incompétente à l'école,
elle s'improvise et compose avec les imprévus.
bientôt il n'y en aura plus. Et il n’aura pas fallu attendre
bien longtemps avant d'entendre parler de baisse de
 Les workshops en école supérieure d'art
budget. Une première en 2015 de 8 % puis une seconde
et d'architectures peuvent donc être des expériences
aussi de 8 % en 2016.
transgressives. Ils sont temporaires, ne demandent
pas de gouvernance, ils sont extraordinaires dans l
Cette dernière baisse de budget a été le coup de grâce
e cadre de l'école, ils font venir des intervenants
pour l'école. Les étudiant·e·s ont commencé à s'agiter
extérieurs à la structure,ils permettent l'autonomie.
pour faire entendre la situation de crise qu'ils sont
Cependant, l'expérience du workshop n'est que très
en train de vivre. Car des baisses budgets signifient
rarement transgressive, elle se contente le plus souvent,
le licenciement des enseignant·e·s en CDD mais
à reproduire la routine de l'école mais dans un temps
aussi en CDI, elles signifient qu'il n'y aura plus
accéléré. Quelques workshops pourtant se distinguent
d'intervenants, même le concours d'entrée a été
de ses habitudes normatives.
remis en question. La situation est ici très résumée,
car il faut bien avoir conscience qu'il est toujours 233
234 difficile de comprendre les rapports de force qui J'emploie le terme erronée ici car à mon sens il est
peuvent exister entre une municipalité, une école le plus juste. Comment pouvions-nous savoir que notre
supérieure dépendant du ministère de la culture, interlocuteur sur place ne comprenait absolument pas
des équipes pédagogique (syndiquées ou non) et des les enjeux liés à la fermeture de son école ?
étudiant·e·s (souvent inexpérimenté.e.s dans ce genre Puisque nous étions dans une situation d'urgence,
de « lutte »). Nous retrouvons dans cette situation les nous avons tout fait vite, sans nous poser de questions. 
trois principales causes des difficultés soumises aux Même les plus fondamentales : 
écoles d'art actuellement : baisses de budgets, nomination Au final, pourquoi ne pas la fermer cette école ? 
autoritaire d'une direction incompétente et la structure de Pourquoi la Mairie veut-elle la fermer ? 
l'EPCC. Où trouver des subventions sans se vendre au privé ?
C'est en arrivant sur place que nous nous sommes
En avril 2016, a eu lieu l'exposition Vision  au Palais rendus compte de nos erreurs de jugements.
de Tokyo. Exposition voulant présenter la recherche En entament la discussion avec d'autres étudiant·e·s
en école d'art. Ce fût l'occasion de rencontrer des (qui eux ont le mérite d'avoir été présent tous les jours,
étudiant·e·s de toute la France. Certain·e·s étudiant·e·s de s'être impliqués et d'avoir transmis leurs
d'Avignon étaient présent, et ont pu présenter leurs connaissances) que nous avons compris la globalité
situations. L'idée de faire un workshop a été lancé de la situation mais aussi comment pouvait être vu
collectivement. Sachant qu'une occupation de quelques notre appel à rassemblement.
jours avait déjà eu lieu dans l'école, la chose n'était
pas impossible. La nouveauté serait de faire venir un
maximum de monde, des étudiant·e·s de toutes les
écoles d'art.Le workshop d'une semaine a donc pris
forme, sur fond de tensions. 

Tensions inter-étudiant·e·s à Avignon, principalement


dû à un énorme manque de communication sur
la situation. En effet, faisant partie du collectif
Nous sommes étudiant·e·s en Art, nous étions dans
une situation de construction de projets avec un
interlocuteur sur place mais unique. Et comme
expliqué plus haut, la situation est complexe à saisir
dans son ensemble. C'est probablement le fait
de n'avoir entendu que cette voix qui a biaisé notre
jugement sur un certains nombres de point. Il faut
en avoir conscience et accepter cette erreur de
jugement collectif, elle nous permet aujourd’hui
de mieux appréhender la question des luttes
étudiantes.C'est donc avec une vision erronée que nous
avons appelé au rassemblement des étudiant·e·s pour
un workshop d'occupation à Avignon. 235
236 En effet, le collectif Nous sommes étudiant·e·s en Art incompréhensibles pour eux, sans comprendre
a pris une certaine ampleur (inattendue) depuis sa pourquoi ils étaient là. Rapidement, certains ont
création en mars 2015. Le collectif qui a pour objectif rapporté cette incompréhension et nous avons avancés
de proposer une alternative à l'image fantasmée vers les ateliers proposés.Un atelier action, un atelier
et projetée des étudiant.e.s en école d'Art s'appuie son, un atelier vidéo, un atelier édition, un atelier
sur des expériences et des initiatives de collectifs performance, un atelier écriture, un atelier sérigraphie.
étudiants. L'intention première du collectif est donc
de relayer de l'information concernant les études J'ai eu le plaisir d'animer ce dernier en proposant
en écoles supérieure d'art mais aussi concernant aux étudiant·e·s une initiation à cette technique
les mouvements étudiants au sein des écoles.  (l'école ne possédant pas d'atelier d'impression). 
L'atelier s'est orienté vers la production de slogans,
Mais face à l'urgence de la situation d'Avignon nous imprimés avec de la gouache sur du papier journal
sommes sortis de ce simple relai d'informations.  récupéré pour être encollé dans la ville et pendant
Les rencontres que nous avons pu faire à Avignon nous les manifestations. L'atelier a été très productif, en
ont permis de remettre en question notre légitimité terme d'affiches mais aussi en terme de création
à proposer et co-organiser ce genre d'événements.  d'espace commun. Nous avons beaucoup échangés
Nous avons pris la décision collective d'affirmer sur la situation des écoles, sur nos formations,
que nous proposons une plate-forme de diffusion, sur nos positionnements politiques. L'occupation
notre volonté n'est en aucun cas d'être une entité d'un lieu permet aussi des échanges forts, un rapport
représentative des étudiant·e·s en école d'art.  à l'espace et à la communauté plus intense. 
Cette mise au point est importante même si elle peut
paraître anecdotique. Elle signifie que nous ne prenons
la place de personne, que chaque école peut faire son
propre appel à la mobilisation, que nous ne sommes
pas une unité castratrice d'impulsion collective ou
personnelle. Ceci étant dit, nous avons clarifiés nos
positionnements dès le début de la semaine pour
permettre à chacun des participants d'y voir plus
clair. Même s’il était peut-être un peu tard pour le faire.
Le workshop s'est ouvert sur une assemblée général
qui avait pour but de présenter l'école et sa situation,
puis devait suivre la présentation des ateliers proposés
pendant la semaine. En réalité même si ces points ont
été abordé, l'assemblée se transforma vite en règlement
de compte entre étudiant·e·s Avignonnais. Entre ceux
qui n'arrivaient (ne voulaient) pas à comprendre
la complexité de la situation, ceux qui voulaient
faire des actions sans froisser la mairie et ceux qui
agissaient sans l'avis de la majorité. Les étudiant·e·e.s
présent se sont trouvé.e.s au milieu de ces querelles 237
238 Nous avions la chance de pouvoir dormir dans l'atelier mairie de fermer une école et encore moins d'écrire
de sérigraphie, ce qui enclenche une relation singulière école d'art en danger sur des banderoles qui ne sont
avec l'atelier et nos productions. L'occupation de jamais de sortie.Cependant ce workshop aura permis
l'école a été souvent sujet à de nombreuses tensions à beaucoup de se rendre compte de la situation des
estudiantines. Pour ma part, je n'y accordais que très écoles d'art en France, de la nécessité de les repenser
peu d'importance. Ce qui me semble important, c'est de et de prendre conscience que ce qui fait la qualité d'une
trouver des terrains communs, malgré les divergences école d'art ce n'est pas le prestige des enseignant·e·s
(souvent de formes et non de fonds).Les dissonances mais bien la dynamique des étudiant·e·s. 
que l'on pouvait ressentir se trouvaient augmentées
par la pratique malhonnête de la rumeur. En ce sens, l'occupation a été un succès et une
réussite.Les occupations dans les écoles supérieures
Parait que machin a dit ça à truc d'art doivent se définir, selon moi, comme des Zone
te rends tu compte de son insolence ? d'Autonomie Temporaire, car elles sont une tactique
Parait que machin a dit : les profs au goulag parfaite. 
te rends tu compte de son manque de reconnaissance ?
Agir en sauvage, penser en stratège. 
Mais nous avons surmontés ça. La semaine a été
riche de productions, de discussions, d'actions (et L'occupation est par définition transgressive
non d'agitations stériles). Elle nous a permis à tous mais n'est pas obligatoirement illégale.Elle est un
d'ouvrir des possibles, de déclencher chez certain·e·s rêve anarchique, une utopie temporaire. C'est un
des convictions, d'en affirmer pour d'autres. Nous ne renversement des structures, les étudiant·e·s ne partent
remercierons jamais assez le régisseur de l'école et son plus de l'école et y font ce que bon leur semble.
épouse, de nous avoir nourri (presque 70 personnes Les enseignant·e·s découvrent chaque matin de
je le rappelle) pendant cette occupation. Sans leur nouvelles choses qui se sont faites sans eux, ce qui peut
complicité dans notre larcin (l'occupation ayantété rappeler les découvertes faites par les étudiant·e·s de
déclaré illégale par la Directrice) nous n'aurions pas décisions prisent sans eux. Mettre les enseignant·e·s
pu le mener à bien. Soulignons aussi que certains et le personnel administratif devant le fait accompli.
enseignants ont été présent et bienveillants envers les Ne plus leur demander leurs avis s’ils ne prennent
étudiant·e·s.Du moins envers certain·e·s étudiant·e·s, pas le nôtre en compte.Cependant des occupations
car lorsque l'on franchit certaines limites, l'on se voit peuvent se faire avec la complicité des enseignant·e·s,
être affublé du sobriquet de groupuscule ne cherchant si ils sont à même de comprendre que l'autonomie est
que la destruction d'une école déjà en ruines.  primordiale et que la hiérarchie traditionnellement
Mais c'est un autre débat. Je ne nourris aucun espoir appliquée dans l'école, désormais n'existe plus.
sur la sauvegarde de l'école supérieure d'art d'Avignon,
tant les dissonances estudiantines continues de « Le transgresseur réenchante en permanence
s'amplifier malgré l'urgence qu'ils ont de se fédérer, les fondements moraux de la société et son utilité
cette occupation aurait pu leur donner un second social rejoint celle de tous les outsiders dont
souffle. Leur prouver qu'il est possible de lutter le sacrifice régénère les structures internes
efficacement avec peu de moyens, qu'il ne suffit pas du groupes 56. » 
de lancer une pétition en ligne pour empêcher une
239
242 L'école de Nuit créée en 2013 par des étudiants avec l’esprit des accords de Bologne, « accords qui
à l'école supérieure d'Art de Bordeaux fait partie ont prévalu pour le changement de statut de l’École
des occupations qui répondent parfaitement à la des beaux-arts et qui tendent à susciter au sein des
description des zones d'autonomie temporaire. établissements d’enseignement et de recherche une
L'élément déclencheur de cette occupation par valorisation à partir des potentialités des équipes
les étudiants a été la nomination autoritaire et pédagogiques, une dynamique partant de la base 58.»
arbitraire d'une nouvelle directrice. 
Pour autant, comme le précise le président de l’EPCC
L'école supérieure d'art de Bordeaux devient un de Bordeaux, « la nomination du directeur de l’école
EPCC en 2011. Ce changement de statut (critiquable est du fait du président de l’EPCC. Le reste est à titre
consultatif et ne peut en aucun cas être considéré
lui-aussi) donne la possibilité (ou l'injonction) 
comme base de travail pour cette nomination. Dans
de changer de direction. Désormais, le conseil
le jury, il y a des professionnels de l’art qui ont pu
d'administration de l'école se compose de 22 faire connaître leurs exigences et nous en avons tenu
membres : Le Maire de Bordeaux (ville siège compte. Tout s’est passé d’une manière transparente
de l'EPCC), 9 représentants de la ville de Bordeaux, et légale 59. » 
2 de l'État, 3 de la Région Nouvelle Aquitaine,
3 représentants des personnels enseignants, Suite à l’appel à candidature, les représentants
1 des personnels non enseignants, 2 représentants procédant à l’établissement d’une liste de candidat,
des étudiants et 3 personnalités qualifiées dans par vote, en vue de présenter cette liste au Président
les domaines de compétence de l'établissement.  de l’EPCC qui devraient choisir parmi les personnes
Alors que l’appel à candidature avait été lancé, présentées. Cependant le, ou les candidats, doivent
en juin 2013, les élu·e·s enseignant·e·s au conseil recueillir 2/3 des votes des membres pour figurer
d’administration avaient fait la demande de participer sur la liste présentée au Président de l’E.P.C.C. 
au processus de recrutement. Ils reçurent un non La nouvelle directrice pris ses fonctions le 1 avril 2014,
catégorique en guise de réponse de la part du président malgré le mécontentement face au déroulement
de l’EPCC, qui est aussi l’adjointau maire, à la culture.  du recrutement, malgré la sourde colère montante
chez les étudiant·e·s, malgré les avis consternés
« Je réponds de suite non, au nom des différentes des enseignant·e·s. Les étudiant·e·s qui contestèrent
tutelles d’ailleurs, car il y a des règles qui doivent
cette direction s'organisent. Ils conçoivent des affiches,
être respectées s’agissant des désignations.[...] Vous
des banderoles, ils dissimulent la porte du bureau
aurez à un moment ou à un autre des informations
sur l’évolution du déroulement, il n’y a aucun de la future directrice, ils tracts des lettres de
problème, mais vous ne pourrez pas participer revendications, mais surtout ils créent l'école de Nuit. 
aux instances. Mais il peut y avoir des étapes L'école de Nuit, c'est rester dans l'école pour démontrer
d’information sur les candidatures par exemple, que ce sont les étudiant·e·s qui en font la force et
le moment venu, bien sûr 57. » la richesse.Concrètement, des conférences sont
organisées, des projections de films, des débats sont
Durant toute la durée du processus de recrutement, activés sur les questions de pédagogie alternative, une
les élu.e.s remarquent et notent des points bibliothèque est créée et des ateliers de productions
et des décisions qui paraissent en désaccord sont organisés. C'est une école d'art autonome. 
243
244 « On ne voulait pas faire un blocage comme ils forment une communauté avec pour point de départ
les universités. On propose un temps co-géré une contestation claire et précise. Mais plus avance
par tous. Il n'y a pas de rapport de hiérarchie. l'occupation, plus les remises en question du système
Chaque proposition est discutée et votée en AG 60»  même de l'école deviennent sujets de débats.
La dimension éducative se construit collectivement.
L'école de Nuit se démarque de la simple manifestation En trouvant un terrain commun, la communauté
politique pour devenir dans un même temps devient autonome. L'occupation se pratique face à des
un véritable projet pédagogique. Durant l’année, décisions autoritaires. Elle se pratique avec détermination.
l’école de nuit fut invitée, le vendredi 10 mai,
à l’exposition de Thomas Hirschorn, « flammes Dans certains cas, elle permet l'évolution de la situation
éternelles », au palais de Tokyo. Durant une journée tout en créant une communauté contestataire
les étudiant·e·s ont pu investir l’exposition et discuter et parfois, malheureusement, elle ne reste
avec lui et les visiteurs sur ce qu’est une école d’art et qu'un bon souvenir pour ceux qui y ont participé.
la place des étudiants dans cette école et cette société. 
Les laboratoires d’Aubervilliers, pour leurs éditions
de 2014/2015, ont laissé la parole à l’école de Nuit,
les étudiant·e·s ont écrit un texte revenant sur leurs
expériences et leurs permettant de continuer
à réfléchir quant à la définition d’une école d’art
produite par ses étudiants mêmes.

Lors du DNSEP des étudiant·e·s de l’école de Bordeaux,


le jury, a reconnu à travers un texte écrit après
les passages de diplômes, la puissance et l’importance
de ce qui s’est déroulé dans l’année et plus
particulièrement dans l’engagement des étudiant·e·s
à s’être investi.e.s dans l’école de Nuit. La lutte ne
s'arrête cependant pas à la proposition d'une école
alternative, elle se déploie aussi avec le lancement
d'une procédure judiciaire. En effet, le 21 avril 2016
la nomination de Sonia Criton a été annulé par
le tribunal administratif de Bordeaux, après trois
années de bataille juridique. Il n'empêche que
la directrice garde des fonctions jusqu'en 2017.

L'expérience de l'école nuit de Bordeaux est


significative et met en exergue tous les bienfaits
que peut avoir une occupation. Quand des étudiants
et des étudiantes décident de ne plus partir de leurs
écoles, de ne plus laisser cet espace exister sans eux,
245
246 « Nous, étudiants et enseignants du comité, avons gauche pour l’emporter au second tour, face à un FN
décidé d’occuper les locaux de la Haute École d’Art très bien implanté localement. La nouvelle équipe en
de Perpignan afin de faire entendre notre voix et nos place, contre toute attente, semble à présent vouloir
revendications. Dans le contexte national actuel, les utiliser l’école d’art, peut-être pour justifier un bilan
lieux dédiés à l’Art sont menacés, certains ont même comptable apparemment inquiétant dont elle est
déjà fermé. Aujourd’hui, une école bicentenaire est
désignée à tort comme largement responsable. Il s'agit
à son tour condamnée par son principal financeur. 
là d'une accusation tout à fait infondée, mais qu'il
Dans un an, la Haute École d’Art de Perpignan
fermera ses portes dans le silence assourdissant est cependant relativement facile de faire circuler,
de l’État et des collectivités territoriales. La situation tant l'activité et la réalité d'une école d'art échappent
que nous vivons est intolérable ? Nous dénonçons le généralement aux contribuables.L'art et la culture sont
harcèlement, les pressions, les rumeurs, les mensonges hélas traditionnellement perçus comme somptuaires et
qui empêchent la bonne tenue de l’enseigne- ment dispensables. En voulant réaliser des économies (bien
et la présentation des diplômes. Nous dénonçons maigres d'ailleurs) sur le dos de l'art et de la culture, on
également la non prise en compte de candidatures en oublie cette vérité essentielle qui est que la richesse
de qualité reçues par le Conseil d’Administration d'un pays comme la France est l'intelligence et qu'une
quant au poste à pourvoir de directeur. D’autre part, école d'art est un des lieux où elle peut se développer,
nous déplorons de nombreux dysfonctionnements au s'affirmer et s'émanciper. Pourtant l'équipe municipale
sein de l’EPCC non dénoncés par nos institutions de ne manque pas une occasion de faire observer que
tutelles. Le conseil d’administration est soumis
l'école coûte trop chère, qu’elle n’est plus désirable,
à des décisions extérieures et politiques, remettant en
que les étudiants ne sont même pas originaires
question sa souveraineté. En juillet 2014, la décision
concernant la fermeture de la première année a été de Perpignan.
prise de manière unilatérale par la Ville de Perpignan
et donc imposée au conseil d’administration qui, En 2015 suite à des décisions administratives et
malgré notre indignation et nos protestations, économiques de la part de la mairie de Perpignan
a du valider cette action. Nous contestons l’argument et des collectivités territoriales, la première année
économique, et démonstration en sera faite : il s’agit a été supprimé à l'école supérieure d'art de Perpignan.
de choix idéologiques et politiques. Notre combat L'ouverture d'un master paysage et curatoring
continuera jusqu’à ce que l’État et les collectivités (ce master remplaçant subtilement le DNSEP) à
territoriales prennent mesure de la situation réelle l'université de Perpignan menaçait déjà énormément
et restaurent le premier cycle de la Haute École d’art l'école. Les premières réactions des étudiant·e·s et des
de Perpignan.  enseignant·e·s ont été de créer une pétition en ligne à
l'attention de la Ministre de la Culture (Fleur Pellerins). 
Aujourd’hui nous occupons l’école pour continuer
d’y étudier demain 61.»
Une pétition n'étant pas le meilleur moyen d'acquérir
Monsieur Jean-Marc Pujol, Maire UMP de Perpignan, une visibilité, les étudiant·e·s ont décidé de se mettre
a remporté les élections municipales de 2014 face en vente sur le boncoin et sur Ebay. Cette action
à Louis Aliot, numéro deux du Front National, au cours dénonce le désir grandissant des mairies à vouloir
d'une élection difficile, dans laquelle le candidat trouver une rentabilité dans l'investissement qu'elles
UMP devait donner des gages d’ouverture au centre pourraient faire dans les écoles d'art. 
247
248 Mais au-delà du rapport avec la municipalité de Utilisant les médias et internet, que se soient les sites
Perpignan, cette action représente énormément de pétitions en ligne ou les réseaux sociaux, le soutien
de questions, d'inquiétudes. Lorsque l'on commence de personnalités culturelles ou se battant pour
à regarder avec attention les différentes mises en la liberté d’expression, les étudiant·e. s ont été
difficultés des écoles d'art aujourd’hui, l'on peut combatifs et leurs messages a été entendu dans
constater un sombre dessein. beaucoup d'écoles d'art en France. ANdEA (Association
National des Écoles supérieurs d’Arts), à travers
Nous sommes bien en train de vivre le règne de les communiqués du 11 décembre 2014 et du 26
l'argent et le régime de l'excellence. Partout la mai 2015 assure être au courant de la situation des
question des financements est omniprésente dans événements. Bien que concrètement, cette association
nos écoles, elle plane toujours au-dessus des conseils ne disposant pas (ou ne voulant pas disposer)
d'administrations, des conseils de perfectionnement, de moyens d'actions, n'a pu contribuer
des conseils scientifiques, des réunions pédagogiques à la préservation de l'école. 
et j'en passe. Se mettre en vente sur Internet, c'est
prévoir ce qu'il va nous arriver, ce qui nous arrive En juin, les occupant·e·s ont fait une action sur la place
déjà. Les étudiant·e·s sont de plus en plus sollicités pour de la Loge, à Perpignan. Une vingtaine d’étudiant·e·s
participer à des concours, des collaborations avec des de l’école d’arts de Perpignan ont, muni de seaux,
écoles d'ingénieurs. Ce qui en soit peut être bénéfique, serviettes, serpillières et produits en tout genre, passé
ne nous méprenons pas. Cependant, ses propositions un coup de balais et nettoyé la place en face
sont-elles faites pour le bien de l'étudiant·e ou pour de la mairie de Perpignan. Une opération nettoyage
le rayonnement innovant et économique d'une école ?  en forme de performance, pour attirer l’attention
La question reste ouverte.  sur la nécessité d’avoir une ville propre comme
dirait France 3 ou comment une ville doit sortir
Mais ici, les étudiant·e·s de Perpignan prouvent de sa condition de ville morte, aussi bien
leur très bonne lecture des problématiques que politiquement que culturellement ou artistiquement.
nous sommes en train d'affronter. Suite au conseil
d’administration de l’école d’arts de Perpignan, en Les interventions dans l'espace public sont aussi un bon
mai, les étudiants et certains enseignants ont décidé moyen de lutter, de se rendre visible, d'expérimenter. 
l’occupation du bâtiment en tant que comité. Ils ont Il arrive que ces actions subissent des répressions
publié un manifeste et ont essayé de mettre en place compte tenu de notre contexte actuel
des liens, afin que la décision de fermeture de la de «mouvement social ». 
première année, et donc de l’école à plus ou moins
court terme, soit annulée. L'école supérieure d'art de Cette réponse violente, arbitraire, autoritaire à pousser
Perpignan a fermé le 30 juin 2016 malgré un nombre une action pacifique à devenir un groupe d'occupation
d'actions considérables et une énergie déployée à Paris. Pour partager cet événement, je préfère laisser
conséquente. Des actions dans la rue, des soirées de la parole à ceux qui l'ont vécu et une des bâtisseuses
soutien, le parasitage des événements culturelles de a écrit un texte qui retrace très bien le contexte
la mairie de Perpigan, la diffusion d’un journal crée et de la construction du château ainsi que sa destruction.
autogéré pour les circonstances par les occupants. 
249
250 DUR DE CONSTRUIRE je me réjouis. Les châteaux communs construits
Réflexions sur le château commun et sa répression sur la place ont tous eu cette capacité à s’ouvrir sur
les autres, d’abord parce qu’ils étaient la source de
BATIR UN CHÂTEAU remarques et de questionnements, ensuite parce qu’ils
Les badauds questionnent souvent le geste de composer sont destinés à qui veut. Ainsi, selon ses habitants,
un habitat dont le matériau premier est la palette, dont le château devenait un dortoir, une infirmerie, une
la fonction est inconnue, dont la solidité est faible.  cantine, une salle de concert, et deviendra peut-
À vrai dire, je n’ai pas compris et ne comprend toujours être une école, une ferme, une salle de boxe. Au lieu
pas comment peut-on penser le nouveau monde sous d’être privatisée, la place voit émerger cette forme de
un barnum, sans inventer ni créer de formes nouvelles.  réappropriation collective et publique et ceci au cœur
En l’inutilité première du château, nous pouvons d’un monde privatisé : fast-foods, grandes enseignes et
projeter toutes les questions existentielles de l’art.  banques cernent la place, les kiosques à journaux, les
Nous retrouvons du coup cette attitude qui montre velibs et les abribus sont gérés par le groupe JCDecaux,
que l’artiste ou le citoyen bricoleur n’a rien à envier les autolibs sont gérées par le groupe Bolloré. Le
à l’intellectuel de lettres : tisser le linceul du vieux mouvement contre la loi travail s’étend évidemment
monde, ce peut être rapide, spontané, instinctif à des positions anticapitalistes, antiautoritaires,
et parfois incompréhensible. La construction libre antipublicitaires. C’est un monde qui est combattu,
et autonome de châteaux sur la place de la république, c’est une infinité de mondes proposée en alternative.
devenue place de la commune pour beaucoup Dans ce monde combattu, Anne Hidalgo n’a pas la
d’entre nous, suppose des évidences. Par exemple, palme de l’hypocrisie sémantique. Je l’attribuerais
les structures, à chaque fois un peu plus grandes, à Michel Cadot, préfet de police à Paris. Depuis
dépassent largement la superficie de nos appartements l’épisode de la COP21 j’ai noté l’utilisation plus ou
franciliens. Nous sommes carrément frustrés de ne pas moins régulière des expressions « tirs de mortier »
pouvoir inviter nos potes à la maison, faute de place, et « exactions » pour désigner respectivement dans
et c’est une bonne raison de se retrouver massivement le cadre de manifestations les jets de pétards et
dans les rues malgré les interdictions. À cela s’ajoute feux d’artifices ainsi que les violences à l’encontre
l’arnaque complète du prix des loyers, indécents des forces de l’ordre. La définition d’exaction est
évidemment, et l’urbanisme souvent massif et froid, simplement « l’action d’exiger ce qui n’est pas dû » 
subi évidemment. Cerner les conditions de vie en et dans le vocabulaire journalistique, il s’agit des
Paris et sa banlieue, notamment des jeunes, c’est aussi violences envers des populations, notamment par
comprendre la joie que l’on trouve à créer des espaces des groupes armés. L’ironie de ce jeu de langage
de gratuité et à les modeler soi-même. est sordide dans ce climat ultra-répressif.

PARLER JUSTE TENIR BON


La maire de Paris, Anne Hidalgo, a fustigé Au début du mois, un appel à construire proposait 
le mouvement « nuit debout » brandissant « de faire une ville à l’image de ce qu’on veut faire
la « privatisation » qu’il impliquait. En fait, il faut de nous ; précaires et voués à la destruction par les
le dire, ce mouvement emmerde les riches riverains CRS. » Dans la nuit debout du 28 au 29 avril, pourtant
et commerçants du coin, et c’est peut-être de ça calme mais durement évacuée et réprimée,
dont elle voulait parler. De cela, d’ailleurs, Michel Cadot fait état d’aucun blessé. 251
252 Ce manipulateur apprendra en lisant ceci que, rien
que parmi mes proches, deux ont été hospitalisés
plusieurs heures. Les coups de matraques ont distribué
à l’un huit jours de soin et à l’autre six semaines
de plâtre. S’il portait l’uniforme, mon ami, dont le
corps était couvert de sang suite à une blessure au
crâne, aurait certainement été placé en « urgence
absolue ». La préfecture justifie cette brutalité policière
par la présence de « constructions en dur » illégales,
hors je ne considère pas qu’un édifice pouvant être
détruit par la force des bras est une « construction en
dur », je considère par contre le château fort comme
la métaphore d’une nécessité défensive, collective
et déterminée pour survivre. Déployant un blocus,
empêchant l’apport de matériaux, cautionnant le vol
de nos outils, tabassant les occupants, la préfecture
exprime bien plus justement son envie de nous détruire
que dans ses communiqués. Dans cette même nuit du
28 au 29, dans cette époque où le ministère de la
culture explique que l’art peut servir à canaliser
les colères de banlieue ou même à être un « facteur
de citoyenneté », les policiers ont mis à la poubelle
une demi-douzaine de toiles peintes par des étudiants,
ont démontré que l’État méprise définitivement les
artistes. La nasse de la république menace la place du
château d’eau, du château fort, du château commun. Si
nous perdons, il est vrai, beaucoup de batailles dans
la rue, nous tenons bon et agissons à la manière des
trois petits cochons. Notre manière d’aborder la guerre
en cours,c’est de courir vite, de reconstruire, de se
protéger,d’inventer, de peindre, de recommencer.

Louise Noir, bâtisseuse du château commun 62.

253
254 Ils et elles ont continué de construire Ce geste vers l'autre, de fraternité pure, dans une
des châteaux communs, qui ont été systématiquement société où l'on prône l'individualisme à outrance est
détruit, avec des expulsions ne se faisaient jamais par définition transgressif. N'ayant pas été sur place,
sans violences (deux étudiant·e·s ont été hospitalisé).  je ne suis pas en mesure de retranscrire la réussite
Après quatre châteaux démantelaient, les étudiant·e·s de cette ouverture, il n'en reste pas moins un principe
ont déclaré l'ouverture d'un cinquième dans leur école.  à retenir pour les futurs de nos écoles. Château
Il était ouvert, joyeux et déterminé. Commun a su injecter une conscience politique dans
une école supérieure d'art. Car le phénomène de
« Parce que nous sommes ouverts aux mondes, nous dépolitisation chez les étudiant·e·s de tout bord est un
sommes radicalement fermés aux mondes du travail, fait avéré. Or, pendant ces quelques jours d'occupation,
de la police, du marché. Le pont-levis est en revanche si les écoles d'art ont fait partie des débats, c'est bien
bien baissé pour les étudiant·e·s qui veulent bosser l'ensemble de la politique française et la société qui en
la nuit, pour les ami·e·s des manifestations contre découle qui ont été centrales dans les actions menées. 
la loi travail, pour les précaires en tous genres, les
camarades qui ne se plient pas aux injonctions de
En ce sens, l'école d'art est devenue le centre
la préfecture et les syndicalistes prêts à saboter.
Nous saluons les occupations de ces dernières névralgique d'une lutte plus large que celle qui nous
semaines : la maison du peuple à Rennes, la commune préoccupe. C'est sur ce point qu'il faut travailler. 
Saint-Nicaize à Rouen, les intermittent·e·s à l’Odéon, La question de la précarisation des écoles d'art
les étudiant·e·s de Paris- 8, etc. Nous sommes est intrinsèquement liée aux politiques misent
également solidaires des luttes des écoles d’art pour en place par notre gouvernement (décentralisation,
le maintien d’un enseignement artistique plutôt qu’une désengagement dans la culture, néo-libéralisme). 
marchandisation de nos pratiques. Nous refusons Il est important d'en avoir conscience pour ne pas
la fermeture d’écoles au motif d’infinies restrictions s'épuiser, être capable d'identifier avec précision
budgétaires. Aussi informel et radical soit-il, nous le pourquoi du comment, d'agir avec efficacité. 
nous réclamons de ce mouvement et, puisque demain Et aujourd’hui nous ne sommes pas assez efficace
s’ouvre au pied de biche, nous appelons tout
dans nos luttes, déjà deux écoles ont fermé, bientôt
le monde à occuper la place qui est la leur, à bloquer
beaucoup d'autres vont suivre.
les entreprises qui exploitent et à habiter les lieux
qui nous sont chers 63. » 
Transgresser en école d'art, c'est agir pour les reconstruire. 
Ce château n'aura duré que trois jours, mais il reste
un événement important dans les luttes étudiantes
C'est choisir l'action plutôt que la passivité ou l'agitation
en école supérieure d'art. L'émergence de cette
stérile. L'agitation stérile se définit par le fait d'être
occupation à la suite des répressions policières pose
en opposition à un fait, sans forcément comprendre
la question de l'appropriation de l'espace de l'école
la complexité qu'il peut avoir. Elle se définit aussi par
comme lieu « refuge ». L'école devenue une seconde
un discours réactionnaire (juste en réaction aux faits) 
maison, un espace de possibles, de reconquête. De plus,
non constructif. Prenons un exemple concret : 
le château commun dit clairement vouloir ouvrir l'école
l'école supérieure d'art d'Avignon qui connaît
à tous les camarades. 
un contexte de précarisation réellement préoccupant. 
255
256 Certain·e·s étudiant·e·s ont décidé d'agir contre Ne nous méprenons pas, il existe un large nombres
la fermeture possible de leur école. Pour sensibiliser d'étudiant·e·s politisé.e.s et revendicateurs. 
les habitants d'Avignon, les étudiant·e·s ont conçu Ces étudiant·e·s qui s'engagent dans des luttes
des banderoles avec l'inscription  école supérieure d'art estudiantines font preuve d'une grande détermination
d'avignon en danger !!!, ils et elles ont encollé leurs et d'une conscience politique forte. C'est vers eux qu'il
portraits en grand format, en noir et blanc sur faut se tourner si l'on veut construire de nouvelles
le parvis de la mairie, fait des posters avec la mention écoles.Pour reconstruire nos écoles, les discours ne
« quels avenirs pour les étudiants en art d'avignon ? ».  suffissent pas, il faut agir, prendre des risques.
Des tentatives ont été faites dans ce sens.L’expérience
Toutes ces actions et objets de communication, du workshop étudiants inter-école d’art organisé
 démontrent une agitation et non des actions.  par le collectif temporaire Temps Possibles 
Une action c’est construire pour parvenir efficacement (dont je suis une des co-fondatrice) chez les Grands
à introduire un changement dans une situation qu'elle Voisins, en est une. Cette expérience se raconte sur
vise à reconstruire. Il est évident que les étudiant·e·s plusieurs temporalités et à plusieurs.Je fais le choix
ayant réalisé ces objets n'ont pas pris le temps d’inclure ici le texte de présentation du workshop
de se questionner leurs buts à atteindre.  et un texte que j’ai écrit à mon retour.
Ils n'ont pas construit d'espace d'échanges, n'ont pas
su s'écouter et composer avec ceux qui auraient
pu les aider à comprendre les faits qui les agitent. 
Les questions fondamentales dans leurs situations
seraient plutôt :

Comment rendre une école d'art indispensable à la ville ?


Comment protester contre la mairie, tout en cherchant une
entente avec elle ?
Pourquoi lutter avec des moyens artistiques face à une
exclusion sociale ?
L'artiste est-il un travailleur comme les autres ?
Comment l'artiste fait grève ? 
Attend-on de lui qu'il produise pour militer ?

Les tendances à vouloir se professionnaliser dès l'école


dans les sections design graphiques sont de plus en
plus présentes. Notre discipline ne devrait pourtant
pas tendre vers l'envie de travailler plus pour gagner
plus, surtout au regard de notre passé graphique. Nous
pourrions parler en long et en large de l'héritage de
Grapus qui défendit pendant de longues années un
graphisme d'utilité sociale, un graphisme engagé
dans des luttes, un graphisme politique.
257
258 Du 24 octobre au 4 novembre 2016, les collectifs Temps Nous habiterons le site des Grands Voisins,
Possibles et Yes We Camp proposent douze jours de un projet d’occupation temporaire de l’ancien
workshop étudiant à Paris. hôpital Saint-Vincent-de-Paul dans le quatorzième
arrondissement de Paris. Piloté par les associations
Face à la précarisation des écoles supérieures d'art, Aurore, Plateau Urbain et Yes We Camp, les Grands
face à la fermeture de l'école de Perpignan, face Voisins représentent aujourd’hui un millier de
à la situation alarmante de l'école d'Avignon, personnes qui habitent et travaillent sur le
face à un vieux monde qui se meurt, face à des site. Environ 600 personnes y vivent : 300 résidents
discriminations et des stigmatisations en tout genre, accueillis par l’association Aurore, 250 locataires
face à des subventions qui s’évaporent, à des systèmes du foyer Coallia et l’équipe de Yes We Camp. Plus de
administratifs labyrinthiques, face à face, nous vous 300 personnes y travaillent, dans 70 associations,
invitons à venir repenser les écoles d'art, imaginer entreprises, et ateliers, et 80 étudiants dans l’école
leurs futurs et leurs alternatives. de sages-femmes de Baudelocque. 

De quelles écoles voulons-nous ?

Fin mai 2016, 70 étudiant.e.s venus de 15 écoles écoles


différentes ont investi l’école d’art d’Avignon pour
participer à un workshop d’occupation pendant
une semaine. L’école supérieure d’art d’Avignon
connaît actuellement une crise budgétaire
et pédagogique majeure, qui rappelle la situation
de l’école d’art de Perpignan avant sa fermeture
en juin 2016.

Cette occupation a permis d’enclencher et d’affirmer


des réflexions collectives sur la structure des écoles
d’art, leurs précarisations, leurs pédagogies,
les rapports de force qu’elles peuvent entretenir
avec les collectivités locales et la place qu’elles
accordent aux étudiants. Le mois de mai 2016
a aussi été un carnaval de violences policières
et la mise en exergue d’un état répressif.

En solidarité avec les mouvements « par le bas »,


une occupation des Beaux-Arts de Paris a éclos,
un espace stratégique de résistance, de pensée et
d’échange a vu le jour aux Arts Décos
de Strasbourg, un workshop à l’EMA
de Châlon-sur-Saône est né.
 Apprendre à s’y risquer,

259
260 Apprendre à s’y risquer Qui écrit ? Qui lit ?
Retours sur l’expérience du workshop étudiant Qui décide ? Qui subit ?
inter-école d’art chez les Grands Voisins à Paris.
Le groupe est incertain de ces intentions, le groupe
Construire des terrains communs ne se comprend pas, le groupe n’existe pas. Il se
Fin mai 2016, 70 étudiant·e·s venu.e.s de toute la France retrouve sur des questions logistiques, techniques
(13 écoles « représentées ») ont occupé l'école mais la construction de terrains communs n’aura
supérieure d'art d'Avignon. L’occupation avait été pas lieu.
présenté sous la forme d’un workshop, les étudiant·e·s
présent·e·s ont été capables de se réapproprier Travailler sans filets
ce format pour habiter l’école pendant une semaine. Une des décisions que nous avons pris sans difficulté
Les occupations en écoles supérieures d’art sont rares a été celle de faire ce prochain rassemblement en
et fragiles, Avignon était la première occupation a être dehors d’une école. Après plusieurs mois
faite par des étudiant·e·s de toute la France. Même si de recherches, nous avons rencontrés Les Grands
les intentions étaient floues, même si l’organisation Voisins et l’association Yes We Camp. Ce lieu aux allures
était chaotique, même si c’était maladroit, et sympathiques cache une violence sourde. 
malgré des tensions internes aux seins de l'école, La sensation d’être toujours « juste » en visite,
nous avons pu confronter nos points de vues, nos d’être là sans y être. Sans pouvoir s’approprier
manières d'agir, nous avons fait communauté. Nous les espaces, personne ne se sent chez lui. La grande
étions rassemblés sans savoir ce que nous voulions vitrine. Nous avons tout de même fait le pari de tenter
vraiment, mais nous avons tenté de construire ce rassemblement dans ce lieu. À mon sens ce site
quelque chose. Le groupe était dynamique, sans met en exergue les contractions que nous pouvons
routine, vecteur d’échanges, générateur de communs. constater dans nos écoles (les négociations avec les
Suite à cette première expérience, certain·e·s d’entre mairies, la politique du tout-va-bien, la violence
nous ont eu envie de continuer les rassemblements des exclusions), il montre la face cachée des mythes
étudiant·e·s. Pour agir face à la précarisation de nos utopiques, il dévoile la fragilité des compromis. 
écoles, réfléchir sur leurs contradictions. Un groupe Mettre les étudiant·e·s face à cette réalité aurait pu
s’est formé, la plupart ayant vécu l’occupation les faire sortir de leurs zones de conforts, leurs faire
d’Avignon. Nous l’avons voulu le plus ouvert possible. comprendre qu’il existe des lieux en apparence stables
Venu.e.s de Strasbourg, de Genève, de Caen, de Nîmes, mais qui regorge réellement d’incohérences,
de Nancy, de Poitiers et du Havre, la seule façon de les rendant invivables. C’était un pari audacieux,
travailler était de le faire via une sorte de forum sur il est encore trop tôt pour savoir s’il fera des ricochets
internet. Toute discussion est donc écrite et archivée. dans nos écoles. Sortir de l’école, pour aller où ?
La place de la parole est inégale.Les individualités Comment trouver un lieu qui puisse nous convenir
se confrontent sans chercher à s’entendre. L’écrit à tous ? Existe-t-il un lieu qui doive nous convenir à
augmente les distances, fige les pensés, donne tous ? La nécessité du lieu est un constructeur
l’avantage à ceux qui savent le manier.  de communs.
Pour nous, il augmenta les dissonances.

261
262 Construire ailleurs, tenter d’autres choses, sans l’école sont au centre de la construction des projets. Plus
derrière nous, est une prise de risque.C’est accepter le la date approchait, plus le groupe diminuait. Les
fait que nous pouvons échouer, décevoir, être critiqué.  responsabilités s’accumulent pour un petit groupe qui
Que nous ne pouvons pas tout entrevoir, que nous tient ses engagements. Avec un système hasardeux
allons apprendre parfois à nos dépens. Beaucoup de « référent·e·s » nous avions tenté de diminuer les
érigent en héros John Dewey, Célestin Freinet et les charges de travail. Mais tout le monde n’a pas le même
autres pédagogues qui prônent l’apprentissage par sens de l’engagement. L’organisation a pris beaucoup
l’expérience.Mais qui expérimente réellement la de lourdeur au début du mois de septembre et
pédagogie en dehors de nos structures ? beaucoup se sont fait surprendre par la rentrée, ne se
Qui se risque à être le plus inclusif possible ? sentant plus « capable » d’assumer autant de travail. Car
Qui met en application les beaux discours ? il ne s’agissait pas juste de faire de la communication,
Qui est prêt à accepter l’échec ? mais il fallait trouver des salles, du matériel, gérer la
Qui veut transmettre ? programmation avec les invité·e·s et intervenant·e·s,
Qui écoute la critique ? les projections de films, les repas, les logements, le
Nous pouvons refuser l’école dans son état actuel budget.Ayant déjà travaillé à l’élaboration de projets
des choses, mais la réfuter sans proposer à petits budgets et grandes affluences, je savais que
est réactionnaire. Et ce n’est pas suffisant.  nous arriverions toujours à trouver des solutions. La
Construire des expériences collectives nouvelles confiance que j’ai accordé à certain·e·s de l’équipe
demande de la détermination et l’acceptation était bien placée, puisque l’événement à eu lieu. (Nous
des échecs. La théorie est toujours très séduisante, avons même engendré du bénéfice que nous allons
« on pourrait » « il faudrait », cependant la mise utiliser pour l’archivage.) Sans avoir été capable de
en pratique des idées suppose d’être à même faire groupe, nous avons généré des envies chez les
de prendre des risques. participant·e·s, n’est-ce pas déjà un début de quelque
Sommes-nous tous prêt à les prendre ? chose ? 

De l’importance des affinités Certes, nous ne nous reconnaissions pas tous dans ces
Construire des événements aussi lourds sans être un envies, cependant avoir fait émerger la nécessité du
collectif soudé est douloureux. Les conflits peuvent commun est une bonne chose. La direction que peut
s’enchaîner, les compromis s’installent. C’est à prendre la suite n’est pas de notre ressort. Être capable
celui ou celle qui écrit le mieux. L’autorité s’établit de s’effacer, laisser les autres suivre la voie qu’ils ont
sauvagement. Travailler avec des personnes que choisi. Se mettre à distance mais ne pas disparaître.
nous ne connaissons pas ou très peu est décidément
un mauvais calcul.Quand chaque mot est discuté Fatigues et Fougues
à l’infini, quand tout doit être débattus car rien Après plus de quatre mois de travail en dent de scie,
n’est évident dans le groupe, l’énergie dépensait l’accueil des premiers participant·e·s commence.
dans ces processus ne peut se déplacer vers des L’équipe n’était pas au complet, pas impliquer de la
questions plus importantes. Pour être un collectif même façon et c’est encore une fois un nombre très
protéiforme et généreux, il est nécessaire d’accepter et restreint de personnes qui a pris ses responsabilités.
d’apprécier « l’autre »  dans sa singularité. Les rapports Sans un grand enthousiasme de ma part, le workshop
de force sont en principe abolis et les échanges commence. Dès le début un certain ennui apparaît. 263
264 On dit « Bonjour, d’où tu viens ? », on accueille par journalier. L’atelier de sérigraphie n’aura pas lieu,
un discours presque appris par cœur, on renseigne je n’y trouve plus d’intérêt dans ce contexte. Le manque
comme dans un office de tourisme. Les étudiant·e·s se d’envie vient-il de moi ou des étudiant·e·s ? Beaucoup
ressemblent tous, écoutent sagement la présentation d’ateliers ont été proposé spontanément par les
des ateliers. Nous étions déjà fatigués et nous n’avons étudiant·e·s et nous avions fait le choix d’encourager
pas su transmettre le peu d’énergie qui nous restait. Les ces initiatives. Cependant la majorité des ateliers
participant·e·s ont dû le sentir, l’énergie était diffuse, n’avaient aucun rapport avec la question de l’école,
instable.Pourtant certain·e·s sont arrivé.e.s avec des modes de transmissions, des luttes étudiantes…
beaucoup d’envies, de curiosité. Habituellement, c’est Puisque nous voulions être inclusifs, puisque nous
avec eux que j’aime travailler et discuter. voulions laisser à tous la liberté d’être autonome,
nous nous sommes retrouvés face à un ensemble
Mais l’organisation dans ce lieu était si compliquée et hétérogène de pratiques, de questionnements qui ne
chronophage qu’il m’a été difficile d’amorcer quoique se rejoignaient nulle part si ce n’est sous l’appellation
ce soit avec ces étudiant·e·s. Le workshop devient une du « projet artistique ».
routine. Toujours les mêmes explications à fournir,
toujours les mêmes questions, toujours les mêmes Doucement, ce rassemblement pris une tournure
étudiant·e·s, toujours les mêmes formes, toujours étrange. Le soir, après le dîner, était le seul moment
les mêmes formats de transmissions. Comme si vraiment collectif et ce temps n’a été utilisé que pour
maintenant que le défi d’organiser un rassemblement vider un maximum de cannettes. À celui ou celle qui
étudiant en dehors d’une école était fait, nous étions vomira le premier sur sa tente. La synergie n’a pas
en train de stagner. L’envie de transmettre n’est pas pris. Sûrement dû à un manque d’objectifs communs,
présente, puisque c’est l’ennui et la frustration qui à l’absence de concret pour certain·e·s. Même étant
prédomine. Étant en pleine période d’écriture et de venu.e.s volontairement les étudiant·e·s s’attendent
bouclage d’un mémoire qui questionne les écoles à consommer un événement. Hors ce n’était pas
d’art pour en proposer de nouvelles, cette expérience l’objectif. Encore une fois, il est trop tôt pour savoir
soulève plus de questions qu’elle n’apporte de si ce rassemblement éveillera les consciences. Il m’a
réponses. semblé que ce n’était pas le cas, l’entre-soi est resté le
maître mot. La posture de l’étudiant·e en futur artiste à
L’autonomie est-elle désirée par tous ? prédominer. Excluant toute autre pratique, prétendant
L’école d’art est-elle toujours un lieu d’envie ? que l’école d’art ne forme donc que des artistes et
L’école d’art développe-t-elle des singularités rien d’autre. Esthétisant tout questionnements, le
ou des individualités ? rassemblement a perdu en lisibilité sur ces intentions,
Qu’attend nous des nouvelles écoles d’art ? si tenter qu’elles est était claire un jour. Les jours
passent et toujours rien ne se passe, comme dans une
Préface à la défaillance école les étudiant·e·s se concentrent sur leurs projets,
Les premiers jours passent, la routine est sur leurs productions, sur eux.Comment faire pour
définitivement bien installée, les étudiant·e·s que les étudiant·e·s ne soient plus des consommateurs
attendent qu’on leurs disent quoi faire, aucune action d’une école ?
n’est prévue si ce n’est des Assemblées Générales
qui s’apparenteraient plus à des comptes rendus 265
266 Pourquoi les étudiant·e·s ne désirent-ils pas s’investir
plus sur les questions politiques ?
Pouvons-nous faire communauté ?

L’appel de la désertation
Après plusieurs jours passés à ne rien faire,
à ne pas faire, après avoir perdu toutes envies
de construire ce rassemblement, après avoir perdu
la fougue, l’envie de partir est de plus en plus présente. 
Ne me reconnaissant plus dans les questions
soulevées, pourquoi devrais-je rester ? 
Ne pas démordre de ses engagements sans les remettre
en question est idiot. S’ils sont paradoxaux, ils doivent
évoluer. S’éloigner pour mieux comprendre
les frustrations. Décision délicate quand on a
passé autant de temps à préparer l’événement,
quand les autres comptent sur nous, quand les
autres ne comprennent pas, quand on a dépensé
autant d’énergie pour n’en retirer qu’une certaine
lassitude. Déserter pour retrouver la liberté d’utiliser
mon temps comme je l’entends. Quand le sentiment
de faire des choses par obligation et non plus par
passion est présent, il est grand temps d’abandonner
ses engagements pour les renouveler. 
Se retrouver en face de ses contradictions. 
Apprendre par l’échec, apprendre par l’expérience.

Ne jamais renoncer 

267
270 Cette tentative estudiantine de construire ensemble
une autre école n’a pas, à mes yeux, réussi.  À Valenciennes, un comité s’estfondé « ESADISCOUNT ». 
Pour toutes les raisons citaient dans le texte ci-dessus.  Ces membres ont créé la traditionnelle pétition en ligne
Mais aussi pour des raisons qui sont liées à la notion qui est adressé au Maire de leur ville, ils ont repris
de transmission. En effet, nous décrions l’attitude des affiches de films et les ont détourné avec des
consommatrice de certain·e·s étudiant·e·s, slogans comme « ESAD fait de la résistance ». 
mais comment faire pour qu’ils/elles sortent Ayant déjà contribué à ce genre de « lutte », nous avons
de ces attitudes ? aujourd’hui un fond d’archive important (dont ce
mémoire fait partie) cependant ces archives ne sont pas
Nous avons le devoir de transmettre. encore disponibles à tous. Et c’est un vrai problème,
car vu de l’extérieur il semblerait que les membres du
C’est à nous, anciens et anciennes (comme comité de Valenciennes ne soit pas toute à fait à même
nous appellent les étudiant·e·s) de faire l’effort de mener une quelconque action. 
d’expliquer nos questionnements sur nos écoles.
Ces questionnements sont essentiels, ils ne sont pas Prenons les affiches de films détournées pour exemple,
nouveaux, ils se réactualisent à chaque génération c’est une idée assez drôle, cependant elles ne sont
d’étudiant·e·s. Il semblerait pourtant que nous ayons disponibles que sur le compte instagram du comité.
commencé quelque chose avec ces « rassemblements »  Quel est donc l’objet de ces affiches si elles ne sont
inter-étudiants. À notre connaissance, ce genre diffusables que sur des réseaux sociaux ?
d’événement n’était pas apparu avant l’occupation
de l’école supérieure d’art d’Avignon. Que des Quel est le public ?
personnes de toute la France se regroupent pendant Quel est leurs contextes ?
un temps, dans un espace donné pour ensemble tenter
de construire du commun démontre qu’il existe bien Du fait que le dialogue national inter-étudiants soit
l’envie de repenser nos écoles.  assez nouveau, nous n’avons pas encore pris l’habitude
d’entretenir des correspondances inter-étudiantes. 
Bien que ces envies de reconstructions, de renouveaux Pour autant certain·e·s d’entre nous communiquent
ne soient pas nouvelles, elles sont urgentes à à distance, s’informant des événements dans nos écoles
concrétiser, car la crise que nous sommes en train respectives, nous le faisons, car nous entretenons
de vivre est sans précédent dans notre histoire des affinités, qu’elles soient politiques ou juste
contemporaine.  amicales.Il est parfois difficile de communiquer nos
engagements, nos expériences avec les autres. 
À l’heure où j’écris ce texte nous savons que l’école Il réside aussi une certaine appréhension face aux
de Valenciennes va perdre 75 % de son budget annuel éléments que nous pourrions apporter. 
à partir de janvier 2018 du fait du désengagement de la En effet, comment devons-nous nous placer ? 
Mairie. Les écoles de Dunkerque et Tourcoing sont elles Nous ne somme ni des maîtres, ni des référents dans
aussi proches de coupes budgétaire importantes.  le domaine des « luttes » en école d’art, nous ne sommes
Face à cet état de fait plus qu’accablant, que des passeurs.Ne voulant pas reproduire les
que pouvons-nous faire en tant qu’étudiant·e·s ? schémas de transmissions dans lesquels nous
ne retrouvons plus, nous devons les réinventer.  271
272 Cela passe probablement par l’archivage,par le texte
et l’image des « luttes », par de la médiation sur
le fonctionnement des écoles d’art…

Nous restons des apprenants.

Cependant la transmission de savoir ou d’expériences


passe aussi beaucoup par les relations humaines. 
Et quand nous avons en face de nous des personnes
qui sont dans un besoin manifeste d’informations
(comme les étudiant·e·s de Valenciennes et avant eux
les étudiant·e·s d’Avignon) mais que les affinités
n’existent pas encore et que parfois elles n’existeront
pas, la circulation des informations ne se fait pas dans
les meilleures conditions.

Il nous faudrait apprendre à laisser de côté tout a priori


pour que celles et ceux qui nécessitent notre
transmission puissent l’obtenir sans discrimination
aucune.

Sans autorité, sans domination, avec passion.

273
Exister ou subsister ?

64.  Michel Foucault, Préface à la transgression,


Revue Critique N°195-196 : Hommage
à G.Bataille, août-septembre 1963 ;page 751-769.

275
276 L'expérience du Black Moutain College (1933-1957), Une école d'art ne doit ni être une abbaye ni un aéroport. 
où toutes les disciplines étaient enseignées comme
on enseigne l'art (c'est-à-dire enseigner l'autonomie Elle se doit d'être un espace actif d'échange et de
et l'expérience) nous prouve qu'une telle éducation communs.C'est une communauté ouverte, transgressive
est possible bien que fragile et souvent idéalisée. au sein de notre société qui capitalise tout ce qui
La possibilité d'étudier les sciences, l'économie, la peut l'être. Les nouvelles écoles d'art se doivent d'être
politique ou encore la littérature doit être centrale dans toujours plus transparentes si elles veulent réinventer
la construction de nouvelles écoles d'art.Cette possibilité l'envie de la population à frapper à leurs portes.
existe aujourd'hui sous forme de double cursus ou sous Un rapport complice à la ville et sa population doit être
couvert de suivre des cours en faculté et en université. constamment activé, l'école doit être un lieu où toutes
Mais il est important d'enseigner ces disciplines avec une les classes sociales ont envie d'aller pour discuter, boire
pédagogie par l'expérience pour que cet apprentissage un café, regarder un film, lire un livre, participer à
soit complet et innovant. L'étudiant en second cycle des ateliers, rire, vivre. 
qui travaille sur des notions d'urbanisme doit pouvoir
étudier en pratique la discipline au sein de l'école. Transgresser en école d'art n'est pas refuser
Il peut inviter un intervenant extérieur pour exposer l'apprentissage artistique, ce n'est pas non plus un acte
ses recherches à l'ensemble des étudiants, faire un de dévalorisation face aux « savoirs » des enseignant·e·s
workshop qui met en pratique ses questionnements, et ce n'est certainement pas un acte gratuit nait d'une
travailler avec l'architecture de l'école, être acteur de envie de dire simplement « non ». Ce n’est pas non plus
ses recherches, le faire avec enthousiasme et le désir refuser un travail constant et exigent.
de partager ses connaissances. Le fait d'ouvrir les
écoles d'art à d'autres disciplines dans le cadre des « La transgression n’est donc pas à la limite comme
recherches de second cycle est fondamental dans le noir est au blanc, le défendu au permis, l’extérieur
la reconstruction de celle-ci. C'est en augmentant à l’intérieur, l’exclu à l’espace protégé de la demeure. 
le dialogue avec d'autres domaines que les savoirs Elle lui est liée plutôt selon un rapport en vrille dont
aucune effraction simple ne peut venir à bout. Quelque
et les productions gagneronten pertinence. 
choses peut-être comme l’éclair dans le nuit, qui du
fond du temps, donne un être dense et noir à ce qu’elle
nie, l’illumine de l’intérieur et de fond en comble, lui
doit pourtant sa vive clarté, sa singularité déchirante
et dressé, se perd dans cet espace qu’elle signe
de sa souveraineté et se tait enfin, ayant donné
un nom à l’obscur 63. »

Transgresser c'est avant tout expérimenter de


nouvelles choses, c'est tendre vers une utopie. Nous
vivons actuellement un basculement dans le milieu
des écoles d'art. Deux écoles supérieures d'art sont
maintenant fermées, celle de Rueil-Malmaison (fermée
en juin 2008, suite à une perte de budget et à la réforme
sur les établissements publics de coopérative culturel) 277
278 et celle de Perpignan (fermée en juin 2016 suite un rayonnement économique, ouvrirait des portes
à de nombreux rapports sur les dysfonctionnements vers des emplois, permettrait d'avoir une légitimée
pédagogiques et des pertes de budget), beaucoup universitaire et de ne plus se marginaliser. 
d'autres sont aussi menacées de perdredes subventions, Pour celles et ceux qui veulent continuer à
décisions prises dorénavant par les mairies : Avignon, expérimenter sans arrière pensée commerciale,
Angoulême, Chalon- sur-saône,Valencienne,Cambrai, pour celles et ceux qui veulent être autonomes et
Tourcoing, Dunkerque,Montpellier… Dans ce contexte, libres, il est grand temps de trouver de nouvelles
il est important de prendre conscience que le système formes pour les écoles supérieures d'art. 
actuel des écoles supérieures d'art est à bout de souffle
(on pourrait étendre cette constatation à l'ensemble du Il est temps de s'organiser. 
système éducatif français), et que c'est aux étudiant·e·s
ainsi qu'aux enseignant·e·s qu'il revient de trouver de Ces nouvelles écoles ne seraient pas en compétition
nouvelles formes pour nos écoles. Repenser les écoles avec celles que nous avons aujourd’hui mais
d'art n'est pas une chose facile, car elles font déjà office serviraient de refuges face à l'envie grandissante
d'ovni dans la pédagogie en étude supérieure.  de normalisation et de spécialisation. N'oublions
pas que ces envies sont aussi présentes chez un
Mais nous avons pu remarquer que depuis quelque grand nombre des étudiant·e·s, et dans ce sens un
temps la normalisation et la standardisation, soulèvement national en école d'art n'est pas à
en second cycle principalement, est déjà en marche  l'ordre du jour. Nous ne pouvons pas blâmer ces
(principalement dû aux accords de Bologne). Les causes étudiant·e·s qui veulent, eux aussi, « réussir »  et
de ces envies de porosité avec le système universitaire bien « gagner »leurs vies. Mais nous pouvons blâmer
sont simples et presque personne ne les remet en les personnes qui alimentent une image fantasmée
cause dans la population estudiantine, tellement les de nos « formations » et qui poussent de plus en plus
arguments proposaient en leurs faveurs semblent d'étudiant·e·s à entreprendre un cursus de 3 à 5 ans
s'imposer dans notre société. Calquer le système avec l'idée de devenir artiste ou designer.
universitaire en école supérieure d'art c'est imposer
un mémoire de plus en plus normatif en second cycle, Leurs ignorances du système d'apprentissage
c'est aligner les diplômes de DNA et DNSEP au grade de en écoles d'art est symptomatique du désengagement
Licence et Master 2, c'est demander aux étudiant·e·s de de l'Éducation Nationale envers les pratiques
se spécialiser dans un domaine (spécialisation dans les artistiques et la pluridisciplinarité. Apprendre en
productions mais aussi dans le cadre du mémoire), c'est école d'art en tant qu’étudiant·e (car les enseignant·e·s
proposer des partenariats avec les universités dans apprennent aussi en école d’art), ce n'est pas apprendre
le but de marchandiser les savoirs des étudiant·e·s en une somme de savoirs mais apprendre à faire et à
art (fait présent principalement avec les sections design expérimenter. C'est apprendre à tout remettre en
d'objet et design graphique), c'est imposer aux écoles question et à transgresser même face aux sujets 
des contrôles par des hautes instances d'évaluation. imposés, peut-être même surtout face aux  sujets .
C'est apprendre l'autonomie et la liberté.
La plupart des étudiant·e·s acceptent cette Cependant cet apprentissage de l'autonomie et de
standardisation, car elle offrirait une certaine la liberté est de plus en plus compromis par les
professionnalisation, créerait un réseau, offrirait décisions financières qui aujourd'hui deviennent 279
280

281
282 souveraines dans les débats sur l'avenir d'un Ce schéma est pur illusion, soyons bien conscient,
établissement. Affirmer que les écoles d'art rien de tout cela ne fait un.e artiste ou un.e
ne forment pas d'artiste (ou si peu), est la réalité designer accompli.e. Défier les écoles d'art et leurs
mais trop peu d'enseignant·e·s et d'étudiant·e·s enseignements, n'est pas (encore une fois) dénigrer
on conscience de cette réalité. Ou du moins, les leurs importances ou leurs utilités (bien qu’elle reste
d'enseignant·e·s qui ont bien conscience de ce fait, discutables). Défier les écoles d'art pour démontrer
ne le diffusent pas assez et par la même continuent les incohérences systématiques entre la pédagogie
d'alimenter un fantasme collectif corrosif. appliquée et les projets pédagogiues, pour affirmer
que l'argent est désormais souverain dans la vie d'une
Nous sommes tous dans cette école pour apprendre école, pour prouver que l'on peut faire autrement,
à faire de l'art non ? Peut-être pas. Peut-être sommes pour retrouver le plaisir d'étudier. Mais peut-être
nous dans ce cadre pour avoir une liberté d'actions aussi pour montrer à tous les étudiant·e·s qui subissent
et de pensée ? Les écoles d'art seraient-elles un des leurs éducations, que nous ne sommes pas dans une
derniers remparts contre des formations abrutissantes structure dont nous sommes les prisonniers. C'est à
et liberticides ? Quand les étudiant·e·s délaissent les nous, étudiant·e·s, de faire l'école que nous désirons.
conseils d'administration pour continuer à travailler
sur des concours non rémunérés, quand ils et elles Avec ou sans l'administration. Il est vrai que proposer
préféreraient avoir des cours de techniques plutôt que des projets sans l'accord de l'école est plus compliqué
des workshops, quand ils réclament fermement des mais les contraintes poussent à la créativité.Et c'est ce
stages de professionnalisation plutôt qu'activer des pourquoi nous sommes en école d'art non ?
projets collectifs dans leurs écoles alors la bataille Pour reconstruire des écoles d'art, il faut comprendre
pour l'autonomie est perdue d'avance.  les incohérences et les erreurs de celles qui existent
aujourd'hui, pour ne pas reproduire des schémas
À force de diffuser une image professionnelle erronés. 
et rémunératrice des formations  en école d'art,
on soustrait l'envie de créer des alternatives L'une des premières incohérences, à mon sens,
chez les étudiant·e·s. est celle de l'apprentissage de l'autonomie dans une
structure qui ne l'est pas. Les écoles supérieures d'art
Proposer une réussite sociale et économique à la fin d'aujourd'hui sont soumises à un nombre important
d'un cursus de 3 ou 5 ans en école d'art revient de contrôle et de pressions financières. Si l'école ne
à vendre une utopie institutionnelle, selon laquelle, trouve pas de partenaires financiers, puisque l'état se
si l'étudiant construit sagement un réseau avec désengage de plus en plus, elle peut tout à fait fermer
les enseignant·e·s, si il apprend convenablement dans le plus grand silence politique et culturel possible.
à se placer dans les bons événements, s’il/elle expose La pédagogie en école supérieure d'art se base, selon
dans des lieux reconnus alors il/elle est certain moi, sur l'autonomie et la capacité à apprendre seul
qu'un jour il/elle sera ce pourquoi il est entré en école des compétences qui nous permettent d'aboutir à des
d'art : un.e artiste ou un.e designer.  projets personnels. Les cours techniques sont des cas
limités et clairement spécifiés.

283
284 Ce modèle d'apprentissage est aussi applicable
à d'autres disciplines. Un étudiant en droit devrait
avoir la possibilité de se confronter à des cas réels
de litiges et être amené à trouver des solutions par
lui-même aux travers des éléments de base donnés
pendant des cours théoriques. L'exercice perpétrer
dans le cadre de l'école ne peut en aucun cas être
à adéquation avec le réel. Les structures éducatives
étant de plus en plus déconnectées de la société,
elles produisent immanquablement des individus
inadaptés à comprendre le fonctionnement de notre
société.

Mais notre inadaptation à la société peut être notre force.

Suite à toutes les questions soulevées dans ce travail


de recherche pour des écoles d’art autonomes, voici
une liste non-exhaustive de propositions pour favoriser
le renouveau de nos écoles d’art.

Ces propositions sont augmentées par les expériences


collectives et individuelles lors de tentatives
transgressives. 

Elles sont à placer sous l’angle d’une recherche d’idéale


tout comme ce mémoire

285
Workshop  « d’admission » Que toutes les écoles ferment
à 22h minimum
Généralisation des
moniteurs·e·s étudiant·e·s Que les directeurs des écoles
d’art soient tous passés par l’art,
Temps autogérés par
le design, qu’ils aient tous un ba-
les étudiant·e·s en dehors
gage culturel important
de l’école
Démanteler le sexisme en école,
L’internet partout tout le temps
créer des espaces où la parole
Réseaux d’informations puisse circuler librement
national des étudiant·e·s
pour les étudiant·e·s Augmenter l’égalité des chances
dans le supérieur
Temps de rencontre inter-école
d’art étudiant·e·s. Que les budgets ne soient plus
calqués sur l’année « civile » 
Occupations des écoles (janvier-décembre) mais de
menacées par tous les l’année scolaire (septembre-Juin)
étudiant·e·s de France
Que les budgets soient le plus
Généraliser les workshops
transparent possible
sans distinctions d’années

Laisser les étudiant·e·s habiter


à l’école
Faire des conseils de vie Rendre visible ce qui se trame
étudiantes, que ce soient dans nos écoles
des moments attendus gérés
par les étudiant·e·s Tout autoriser tout le temps

Les bâtiments choisis pour abriter Que toutes les écoles disposent
les écoles se doivent d’être d’espaces uniquement dédiés
des espaces en adéquation avec aux étudiant·e·s (autre que
nos pratiques. Des grands espaces, les ateliers, pour faire des
lumineux, avec du caractère expositions, des soirées,
des repas)
Généraliser les workshops
étudiants, proposés par les seconds Créer des écoles supérieures d’art
cycles pour les premiers cycles avec des internats

Que les écoles disposent toutes Les écoles ne doivent plus être
d’un espace extérieur propice des refuges pour les artistes
aux rencontres et designers qui n’arrivent pas/
plus à  « percer » 
La recherche en second cycle doit dans leurs milieux
être diffusée dans l’école et
à l’extérieur, cette démarche doit
Généraliser l’embauche
être systématique
d’enseignant·e·s chercheurs
Que les étudiant·e·s en second
cycle puissent ouvrir des ateliers
de recherches sur toute l’année
ouverts aux premiers cycles

Que le décrassage des écoles se


fasse par les étudiant·e·s et non
plus par le personnel

N’accepter que des profils


d’étudiant·e·s différents,
sortant de lycées techniques,
du chômage, d’une école
de coiffure, d’un cap
paysagiste, d’une année
de médecine

Ne plus séparer les étudiant·e·s


en classes, mais les identifier
par générations

Tout décloisonner tout le temps

Accueillir les potentiels


Être passionné Se battre
294

295
296

297
Incursions

299
300 S’engager pour nos écoles d’art traduit, pour moi, Cette recherche radicale n’est pas finie, elle ne se finira
un engagement envers l’égalité. probablement jamais. J’aimerais, en tout cas, ne jamais
la finir. Pour continuer à apprendre et à transmettre.
Si nos « petites » écoles territoriales disparaissent,
il ne demeurera que nos écoles nationales aux nombres S’attacher à ce que l’on éprouve comme vrai, partir de là.
de huit (Bourges, Cergy, Dijon, Limoges, Lyon,
Nancy, Nice, Paris). L’accessibilité à l’enseignement
artistique, à l’enseignement supérieur sera donc
extrêmement réduit. Hors ces enseignements sont
primordiaux pour continuer à promouvoir le sensible,
le politique et nous avons grandement besoin. 
À mes yeux, les écoles d’art sont de puissants leviers,
des outils conviviaux dont nous avons le privilège.Il
est important d’abolir ces privilèges et de rendre nos
écoles réellement ouvertes à tous.

Cela demande des prises de risques.


Cela demande de l’engagement.
Cela demande de la détermination.

Croire en nos écoles d’art traduit, pour moi,


un engagement envers l’autonomie.

Nous devons croire en l’autonomie. Et l’école d’art


semble y croire, semble vouloir tendre vers
l’autonomisation des étudiant·e·s., mais en réalité
elle n’est ni libre ni autonome. Les structures
administratives complexes, labyrinthiques freinent
les prises de positions. La dépendance financière face
à l’État est de plus en plus lourde à gérer pour nos
écoles. Cependant, cet état de fait est transgressable. 
En prenant des risques, en sortant un peu des schémas
connus, certaines écoles pourront réussir à trouver un
second souffle, j’en suis persuadée.

Nous incarnons nos positions politiques.

301
302

303
304

305
Addenda
306

307
Liberté
65.  Martin Heidegger, De l'essence de la liberté
humaine : Introduction à la philosophie, p 290

309
310
Liberté/n.féminin. 

Du latin libertas (état de l’homme libre),


dérivé de liber (homme libre).

Pouvoir inaliénable de l’individu,


droit qu’il a de disposer de sa
personne ; capacitédes individus
et des organisations qu’ils forment
à agir sans restrictions, autre
que celles imposées par la loi. 

« La question de l'essence de la


liberté humaine est la question
fondamentale de la philosophie,
où même la question de l'être
est engagée 65. » 

311
312

313
Autonomie
66.  Comité Invisible, l’insurrection qui vient, page 26

315
316
Autonomie/n.féminin.

Du grec autos (soi-même) et nomos (loi).

Capacité de quelqu'un à être


autonome, à ne pas être dépendant
d'autrui ; caractère de quelque chose
qui fonctionne ou évolue
indépendamment d'autre chose.

« Devenir autonome, cela pourrait


vouloir dire, aussi bien : apprendre
à se battre dans la rue, à s’emparer
des maisons vides, à ne pas
travailler, à s’aimer follement
et à voler dans les magasins 66. »

317
318

319
Communs
67.  Interview de Lauren Tortil menée dans le cadre d’un
projet de recherches avec le collectif 
« Nous sommes étudiant·e·s.s en Art ».
Publié sur le blog noussommesetudiantsenart.tumbl.com
ocotbre 2016
68.  Interview d’Armèle Portelli menée dans le cadre d’un
projet de recherches avec le collectifs « Nous sommes
étudiant.e.se en Art » pendant une semaine thématiques
sur les pédagogie alternatives à propos du web
documentaire et de la publication « re:faire école » réalisé
dans le cadre d’un atelier à l’école média art Fructidor
de Châlon-sur-Saône en 2011/2012.
Publié sur le blog noussommesetudiantsenart.tumbl.com
février 2016

69.  Texte de Sophie Demay à partir, de fragments,


de pensées, de textes générés au sen de Departement 21
et avec la complicité toute particulière de Brave New Alps
et de Bethany Wells recueillit dans le cadre d’un projet
de recherches avec le collectifs « Nous sommes
étudiant.e.se en Art » pendant une semaine thématiques
sur les pédagogie alternatives.Publié sur le blog
noussommesetudiantsenart.tumbl.com février 2016
70.  Department 21 a été fondé et coordonné par
Brave New Alps durant l’année scolaire 2009-2010
puis par la suite coordonné par Sophie Demay
et Bethany Wells entre 2010 et 2011. Le projet
n'aurait pu être mené à bien sans les contributions
précieuses des étudiants suivants : Adolfo Guevara,
Afonso Martins, Alkesh Parmar, Anaïs Tondeur,
Anna Sikorska, Anthea Toorchen, Ashley Leach,
Callum Cooper, Carmen Billows, Christina Millare,
Damien Monteau, David Morris, Deborah Barrett,
Deniz Johns, Deshna Mehta, Elizabeth Walker, Fay
Nicolson, Federico Strate-Pezdirc, Grant McCaig,
Henrik Potter, Je Baak, Jonathan Watts, Justine
Boussard, Lily Hall, Louise Woodcock, Luska
Mengham, Mette Kjaergaard, Michael Wegerer,
Min Jae Huh, Oliver Smith, Polly Hunter, Prapat
Jiwarangsan, Robert Maslin, Sabel Gavaldon,
Samara Scott, Shirley Surya, Sonya Derman, Stephen 321
Knott, Tomasz Crompton, Xavier Antin et Yesomi
Umolu.
322 71.  Les 20 departements du Royal College of Art
au moment de la création du D21 en 2009: 
Animation, Architecture, Ceramics & Glass,
Communication Art & Design, Conservation,
Critical & Historical Studies, Curating Contemporary
Art, Design Interactions, Design Products, Fashion
Menswear, Fashion Womenswear, Goldsmithing,
Silversmithing, Metalwork & Jewellery, History of
Design, Industrial Design Engineering, Vehicle
Design, Painting, Printmaking, Photography,
Sculpture.

72.  Une anecdote au sujet des


disciplines : l'administration du Royal College
of Art, souhaitant montrer son ouverture à des
pratiques interdisciplinaires, a soutenu le projet à sa
création. Pendant quelques mois, le menu de la page
Internet de l'école proposait les raccourcis habituels
vers les différents départements qui la composent
ainsi que… le projet D21 ? Le projet devient donc
à ce moment même, institutionnalisé, intégré à
la structure même qu'il parasite… jusqu'à ce que
l'administration réalise la portée subversive de D21
et qu'elle supprime le lien.

73.  Ivan Illich, Une société sans école, Points,


(1971), p. 17 (ed. 2011)

74.  Discussions avec les étudiant·e·s de l’ESADHaR


du Havre à propos de l’expérience du Workshop
étudiants inter-écoles d’art à Paris.
324
Au sujet de l'ONEEA participer à des discussions dont les décisions ont déjà
été prises, etc. Il était alors question, par le biais de la
avec Lauren Tortil pétition, d'affirmer notre mécontentement au sujet
du départ précipité de ce professeur et d'annoncer les
L’idée de se fédérer via une coordination ou une prémisses de notre capacité à être acteur « actif » dans
association nationale des étudiant.e.s en école d’art les décisions internes de notre école. La pétition
est une idée récurrente quand les étudiant.e.s se réunissait une centaine de signatures, ce qui nous
réunissent. La volonté d’avoir une entité représentative semblait non-négligeable à l'échelle de notre école
comme la CNEEA* ou l’ANdEA** est souvent exprimée.  mais trop peu d'un point de vu national pour devenir
Nous allons revenir sur l’initiative qu’a été l’ONEEA des interlocuteurs crédibles.Le manque d'une
avec Lauren Tortil, l’une des co-fondatrices du projet. structure juridique et nationale, représentative des
étudiant.e.s en école d'art était alors indéniable.
NSEEA : En 2013 est apparue sur le web L'ANdEA s'adressait autant aux directeurs d'école d'art,
une plateforme intitulée ONEEA – Organisation qu'aux enseignants et aux étudiant.e.s et la CNEEA
Nationale des Étudiants en École d’art initiée principalement aux enseignants. Interlocuteurs à ne
par quelques étudiants de l’école d’art de Lyon, pas déconsidérer, ils nous semblaient, à juste titre, pas
puis un groupe Facebook du même nom.  à même de nous représenter. Très vite, le petit groupe
Pourrais-tu nous expliquer les origines, d'étudiant.e.s. que nous étions (noyau variable dans
le contexte d’apparition et les intentions son implication, allant de 3 à 10 personnes) décidait
de ce projet ? d'entrer en discussion avec des étudiant.e.s des 46
écoles d'art de France. À partir de là, le projet ONEEA
Lauren : Le point de départ de ce projet est né dans est né.
notre école (ENSBA Lyon) en 2013, en réponse
à une situation qui pourrait sembler des plus La première étape, sûrement la plus laborieuse,
ordinaires : le non-renouvellement de contrat consistait à contacter chaque administration
à durée déterminée par la Direction, d'un professeur  d'école pour nous procurer une liste d'étudiant.e.s
(Bastien Gallet) apprécié des étudiant.e.s. Bien que potentiellement intéressé.e.s par ce projet : que ce soit
légale, l'annonce était pour nous inattendue et non des délégués, les membres d'une association étudiante
justifiée pédagogiquement (hormis le fait qu'il n'était présente sur le site, ou encore des étudiant.e.s.
pas docteur). Cette situation renforçait la précarité de motivé.e.s par ce projet. Ça nous a pris un an. On
certains enseignants et bien évidemment, nous nous s'informait ensuite sur les organisations estudiantines
trouvions hors de toute discussion à l'égard de ce choix.  internes à chaque école : certaines déjà présentes,
Notre première réaction a été d'initier une pétition. organisées et pérennes, et d'autres inexistantes. Nous
Nous savons qu'aujourd'hui, dans les écoles d'art trouvions plus aisé, pour nous organiser d'un point
de France, des étudiant.e.s sont « élu.e.s » afin de de vu national, de partir de structures existantes, de
représenter l'ensemble des étudiant.e.s de l'école, noyaux autonomes propre à chaque école ; l'ONEEA
lors des conseils pédagogique et scientifiques.  devenant une interface propice pour les fédérer.
Cependant, leur pouvoir décisionnaire nous L'avancée du projet était au départ visible sur un site
apparaissait dérisoire : sentiment partagé de faire web, puis plus tardivement sur Facebook via la création
acte de présence sans vraiment être consulté ; du groupe « ONEEA » (encore actif aujourd'hui). 325
326 On ne peut pas négliger l'efficacité de cette interface missions et discussions soulevées par l'ANdEA peuvent
comme outil de communication. Néanmoins, nous recroiser des préoccupations de l'ONEEA mais il est
savions qu'en le créant, il ne serait pas l'espace propice primordial qu'en parallèle, les étudiant.e.s gagnent
à l'élaboration de discussions construites sur ce que en autonomie dans leurs discussions et actions par
devrait être un.e étudiant.e. actif au sein d'une école une représentation juridique qui leur soit exclusive,
d'art. Il nous manquait l'opportunité et les moyens comme c'est le cas par exemple pour les enseignants
financiers pour nous rencontrer physiquement avec la CNEEA. Il ne faut pas oublier qu'initialement,
dans un même lieu afin d'établir un dialogue inter- notre motivation provenait d'un litige entre le choix
écoles. Parallèlement, l'ANdEA commençait à convier de la direction de notre école et celui qu'on aurait
des étudiant.e.s à leurs séminaires d'été ou encore aux aimé porter. Que l'ANdEA face poids dans des débats
Assises nationales des écoles supérieures d'art, pour nationaux – voire européens – avec des instances
aborder des questions de fonds. comme les Ministères, est capital ; que les étudiant.e.s
souhaitant être acteur de leur école et crédibles quand
NSEEA : Est-ce que cette initiative de la part de ils soumettent leur désaccord à l'administration l'est
l’ANdEA – d’intégrer des étudiants au sein de tout autant. L'ONEEA serait à placer dans cet interstice
son association – vous a-t-elle semblé entrer des échanges, avec un statut proche du syndicat,
en concurrence, mettre un frein au projet de pouvant bénéficier d'un soutient national lorsque les
l’ONEEA? recommandations ne se font pas entendre.

LT : Alors non, pas exactement. Il est vrai que cette NSEEA : Notre situation d’étudiant.e.s ne nous
proposition a créé des scissions, des désaccords au sein permet pas de nous fédérer via une structure au
de notre groupe. Pourquoi s'acharner à vouloir créer niveau national, comme tu l’as dit ça prend du
une association, à partir de peu, pour réunir temps et c’est exactement ce que nous n’avons
les étudiant.e.s alors qu'une association nationale pas, nous ne sommes étudiant.e.s que pour 5
pérenne et d'envergure nous propose de nous intégrer ans et nous avons deux diplômes à passer. Par
à leur discussion et de faciliter nos rencontres expérience, ce qui marche ce sont les initiatives
estudiantines inter-écoles ? En effet, d'un point de vu spontanées qui répondent à des problématiques
pratique, cette initiative facilitait grandement précises comme le workshop qui s’est dérouléà
la tâche. Surtout qu'en 2013/2014, l'ANdEA Avignon fin mai 2016. Il faut aussi penser que la
se souciait activement de la spécificité de cohésion des étudiant.e.s n’est pas la même dans
l'enseignement en école d'art en regard de celui toutes les écoles. Peut-être que cela doit passer
universitaire. En particulier, elle défendait à cette parallèlement par la création de liens intra-muros
période l'exception culturelle pour les établissements au travers d’initiatives étudiantes. Il faut se
d'enseignement supérieur sous tutelle du Ministère rappeler que ni l’ANdEA ni la CNEEA n’ont de réel
de la culture. Le débat était national et extrêmement pouvoir dans les décisions internes aux écoles,
important, il était primordial que les étudiant.e.s.  leur grande force est la frappe médiatique. Dans
y prennent part, que les énergies communes se les situations de crises, les étudiant.e.s font
regroupent.Mais il ne faut pas oublier que l'ANdEA parler d’eux (Bordeaux, Perpignan, Avignon…)
représente autant les directeurs, que les enseignants en faisant pression par les moyens de l’art, du
et les étudiant.e.s. Je pense profondément que les design et de la communication sans passer par 327
des structures représentatives 67. 
328
×
Interview skype menée par Victor Hamonic
en octobre 2016

*CNEEA : Cordination National des Enseignants


en Ecole d’Art

**ANdEA : Association National des Ecoles d’Art

329
330

331
332
Au sujet de Re:faire école NSEEA : Dans quelles mesures les étudiants ont pris
part au projet ? Quelles étaient vos envies à travers
avec Armèle Portelli ce projet ?

NSEEA : Pouvez-vous re-contextualiser ce A.P : Nous avons soumis le thème aux étudiants, à eux


webdocumentaire ? C’est à dire, était-ce une œuvre de s'en emparer librement sans forcément « coller  « au
en réaction à une quelconque actualité, était-ce thème. Notre désir était bien sûr de savoir ce qu'ils
vraiment du à cette réflexion qu’a eu ce professeur attendaient de l'enseignement dans le fond et dans la
sur les écoles d’art ? Pouvez-vous, en d’autres forme et qu'ils soient conscients de la chose capitale qui
termes, me faire la genèse de cette œuvre ?  se joue dans les écoles d'un pays: à quoi prépare-t-on
l'individu? Bref, élargir le débat au-delà de l'art. 
Armèle Portelli : L'idée du webdoc devait à la base
accompagner un projet de déménagement de notre NSEEA : L’œuvre est-elle telle que vous l’aviez
école. Le webdoc était alors l'outil idéal pour témoigner imaginée au début de ce projet ? Comment a-t-elle
de cette aventure à la fois architecturale (quel espace évoluée ? Cette œuvre est-elle terminée ?
crée pour quelles formes de travail, etc…), humaine
et forcément pédagogique (en se déplaçant, on A.P : Non, mais un projet en école d'art ressemble
remet en perspective l'acte d'enseigner). Bien sûr, rarement à la forme imaginée avant le passage à l'acte. 
nous n'avions pas le projet de documenter cette Car, entre temps, il y a de l'humain, de la circulation
expérience comme l'aurait fait un journaliste ou un d'idées, des joies, des déceptions, etc… Nous aurions
documentariste. L'envie était d'emmener le webdoc aimé que le webdoc accueille des contributions
vers d'autres territoires. Le déménagement ne extérieures à notre école (étudiants, enseignants,
s'étant pas réalisé, nous avons axé notre travail sur artistes…) mais pas facile de créer ce réseau. Cela
l'enseignement en école d'art car le fait même de nécessitait un suivi de production un peu lourd. Donc
l'enseignement était source de nombreuses discussions cette oeuvre est résolument inachevée et pas fermée
entre enseignants. Le webdoc est donc devenu pour sur elle-même. Elle peut évoluer en fonction des
nous un moyen de faire cours sur la toile tout en rencontres. 
restant en contact avec nos étudiants. 
NSEEA : Objet pédagogique et travail artistique,
NSEEA : « Jacques Vannet/Pascal Mieszala/Armèle comment concevez-vous cette double identité ?
Portelli »  Pourquoi avoir travaillé ensemble ?
A.P : Dans le cadre d'une école, il est important
A.P : Parce que tout d'abord il y a à la base une que le geste artistique soit accompagné d'un geste
belle entente humaine. D'autre part, nous aimons pédagogique, pour constamment remettre en cause
expérimenter des formes au niveau de la pédagogie nos acquis. À l'extérieur, le monde bouge. Les pratiques
pour ne pas s'ennuyer dans la posture de l'enseignant doivent en être de même, pour les étudiants comme
et avant-tout, surprendre l'étudiant en changeant les pour les enseignants (et pas forcément dans un esprit
outils. Surtout que nous leur avons annoncé que nous d'adaptation à quoi que ce soit, mais le plus souvent
allions travailler le médium webdoc alors que nous pour interroger de nouvelles formes comme le webdoc
n'en avions pas nous-même la culture. Il y a avait donc par exemple).  333
un  découvrir ensemble  (avec les étudiants) qui nous
stimulait bien. 
334 NSEEA : Est-ce qu’il se destine à l’exposition ? 
Demeure-t-il un objet pédagogique ?

A.P : Ce webdoc a été suivi d'une démarche transmédia: 


d'une part par l'édition d'un livre autour de notre
manifeste et, d'autre part, par une soirée de
performances réalisées par nos étudiants qui ont
incarné en direct certaines des problématiques
exposées. Car même si nous aimons les possibilités
offertes par internet, nous n'oublions jamais la
présence réelle des personnes, le « ici et maintenant «. 

NSEEA : Quelles sont les répercussions ce projet


dans votre pédagogie et celle de vos collègues ? 
Avez-vous mis en place des workshops
expérimentaux sur des pédagogies alternatives ?

A.P :  Il faut avouer que notre initiative a eu peu d'échos


dans le monde des écoles d'art et notamment de
nos collègues. Par contre des retours très positifs
dans le monde du documentaire et des journalistes
observateurs des nouveaux médias qui voyaient
là un ovni qui sortait des sentiers battus. 
Que peut-on en conclure 68?…

×
Interview par mails menée par Victor Hamonic
en novembre 2015

335
336

337
338
Texte de Sophie Demay à partir, Disciplines
de fragments, pensées, de textes générés
au sein de Department 21 et avec Des 20 disciplines enseignées dans l'école, D21
la complicité toute particulière de crée la 21e71. Plutôt que d'organiser des projets
Brave New Alps et de Bethany Wells. interdépartementaux avec des objectifs déterminés
à l'avance, nous aspirons à la spontanéité. Avoir une
Department 21 (D21) est un projet collaboratif 69, pratique interdisciplinaire n'est pas chose facile dans
un espace de réflexion, de rencontre, de travail.  une école, son administration n'est pas habilitée à juger
Il voit le jour en 2009, au Royal College of Art (RCA)  un travail collaboratif. Comment penser le collectif
à Londres, lorsqu'un groupe d'étudiants s'installe lorsque les notes sont individuelles ? Comment un
pendant deux mois dans une salle laissée vacante enseignant peut-il s'assurer que chaque étudiant
par l'administration pour y expérimenter des méthodes maîtrise les acquis indispensables à l'obtention de son
de travail collaboratives. Déçus des liens presque diplôme ? Les terminologies pédagogiques sont sur
inexistants entre les départements, D21 place au centre ce point intéressantes à relever : on parle d'acquis, de
de son projet des intérêts communs, la curiosité de compétences, de validation de diplôme… Comme si
chacunet le dialogue critique. D21 offre une place l'étudiant était estampillé valide, déclaré valable. Il est
indispensable de créer une plate-forme qui permette
par département (il y en a vingt)70 : pas de sélection
une pratique où 1+1=3.D21 investit une variété
subjective ou de lettre de motivation, une place revient
d'espaces, mu par la conviction que la conception
au premier élève de chaque département qui répond à
physique et sociale d'un espace d'apprentissage a un
son appel à candidature. Pour les autres, D21 offre une
impact sur sa pédagogie. Nous mesurons l'importance
zone dédiée à une plus grande communauté dans son
de penser notre environnement, de le dessiner, de le
espace, qui permet à davantage d'étudiants de profiter
concevoir en adéquation avec son contenu.
de l'environnement sans l'habiter pleinement au
quotidien. Le contenu de D21 est principalement défini
par sa manière d'organiser l'espace: une zone pour
Espaces
travailler à son bureau, un espace pour les activités de
Publics et privés. Autorisés ou non. Ils permettent
groupes — ateliers, conférences, discussions ou repas,
de comprendre comment un environnement influence
un espace de production et un espace plus calme où
une manière de faire et de penser. Les murs et cloisons
chacun peut lire, se reposer ou même projeter des
qui partitionnent l'espace sont supprimés dans
films. Tout en continuant à développer leurs projets
la première salle de 250m2. Ils deviennent plus tard
indépendants, les étudiants peuvent échanger
les meubles de D21. Les étudiants renoncent
des idées, participer à des ateliers, montrer leur
temporairement à leurs départements respectifs et
travail, inviter des intervenants extérieurs. Mais
à l'usage de leurs bureaux pour s'installer dans un
surtout explorer en quoi leur pratique évolue dans
espace commun. L'espace est agencé de manière
un environnement ouvert et discursif. Toujours
organique autour des activités et des besoins de
subversif, D21 devient nomade à partir de 2010
chacun : un espace de travail, une table ronde pour
tout en gardant les thématiques qui lui sont chères
organiser discussions, workshops ou encore dîners, un
depuis le début. Sophie Demay, qui fait partie de ses
espace de projection, de performances. 
organisateurs, les décrit comme suit: 339
340 Partager un espace physique implique que tous les et critiques. D21 n'existe que par rapport à l'institution
participants s'investissent pour l'activer. C'est l'habiter dans laquelle elle évolue et elle n'existe que parce
au quotidien, rétablir un certain ordre après chaque qu'elle est tolérée par son administration. Il ne
activité pour accueillir la personne suivante, ou semble pas judicieux d'opérer en opposition frontale,
bien même offrir son soutien à ceux qui voudraient mais plutôt d'engager une conversation critique
organiser autre chose. De façon cruciale, cela veut et productive, avec un système éducatif. Dans son
surtout dire être sensible et réactif à la dynamique de livre, Une société sans école, Ivan Illich73 cite un juge
groupe. Plus tard, D21 investit d'autres espaces, américain de la cour suprême, qui, à propos
de façon moins officielle. Une manière de questionner de l'institution de l'école déclare : 
la perméabilité de différents environnements à
l'échange et à l'apprentissage. Nous devenons des « La seule façon d'établir une institution
parasites et intervenons successivement dans un est de la financer «. 
espace d'exposition en train d'être démonté, un parking
ou bien sur une terrasse. Nous construisons dès lors un Pour D21 comme pour toute institution alternative,
nouveau mobilier,pliable et portatif, qui correspond recevoir un financement remet en question son
à la nature désormais nomade de D21. Alterner les indépendance et sa capacité critique.
espaces publics et privés, c'est aussi se préserver
d'être unecommunauté fermée. Précarité
Imprévu Ce type d'initiative est précaire. D’abord parce que
son autonomie financière précarise son existence
L'imprévu est au centre de notre recherche. Travailler et limite sa durée de vie. Ensuite parce que l’une
dans un espace entièrement ouvert, c'est arriver par des conditions intrinsèque à son existence est de se
accident au milieu d'une discussion. C'est réaliser que positionner à contre-courant. En effet, le fondement
le sculpteur ou l'architecte, qui travaille à côté de nous, même de l’alternatif est de se constituer en réaction à
a en réalité un processus de création similaire au nôtre, un contexte, une époque ou un événement donné.
avec un champ d'application différent. Faire partie de La plupart des artistes et designers de D21 partagent
D21, c'est aussi accepter l'essai, l'inachevé, l'incertitude.  les mêmes questions: Comment éviter le choix entre
C'est faire du temps, créer du temps, prendre le temps. un travail critique, engagé et une certaine stabilité
L'école a besoin de résultat, c'est sa manière de financière ? Quelles alternatives ?
quantifier les succès ou les échecs. Pourtant ces échecs
font partie intégrante du processus d'apprentissage de Groupe
chacun. Le chemin parcouru nous semble bien plus
important que le résultat obtenu. D21 encourage une vision émancipée du statut
d'étudiant, incitant ce dernier à assumer sa
Autonomie responsabilité, à prendre son autonomie ainsi
qu’à déterminer lui-même son processus
Il semble nécessaire que les institutions accordent d'apprentissage. Comme toute expérience pédagogique,
une place (conceptuellement, intellectuellement mais elle n'existe que si ses participants sont prêts à
aussi physiquement) à des initiatives autonomes l'activer. C'en est même la condition essentielle.  341
342 London Hack Space, une organisation alternative,
plutôt anarchiste, affiche dans ses locaux une liste de ×
règles de savoir-vivre. Elles correspondent assez bien à
la philosophie de D21. La règle numéro 4 se lit ainsi: Texte récolté par Camille Thomas en janvier 2016
«I f something is broken, fix it, don’t complain » pour la préparation d’une semaine thématique
Pour chaque évènement, l'espace, le lieu ou l'activité sur les pédagogies alternatives en écoles d’art. 
mais surtout la diversité de la composition du groupe
sont des ingrédients clés pour permettre un échange
fructueux. D21 fonctionne grâce à la tension entre
un accomplissement personnel en tant qu'individu
et un objectif collectif. Ses projets se confrontent
inévitablement aux balbutiements de la politique. 
Créer une institution, c’est déterminer le fonctionnement
d’un groupe social, sa structure et ses règles.
Qui décide ?
Comment prendre des décisions ?
Que faire en cas de désaccord ?
Quelle place accorder au compromis ?
Pour conserver une autocritique essentielle à son
fonctionnement, nous devons maintenir en son sein
l'existence d'opinions antagonistes.

Production
L'un des premiers événements, en 2009, de D21
s'intitulait: Take a seat in Department 21. Chacun y est
invité à construire sa propre chaise. Au-delà de faire
des choses ensemble, il s'agit d'une mise au point : il n'y
a pas de spectateur passif. Chaque événement permet
d'expérimenter de nouveaux moyens de documenter le
projet : ateliers d'écritures, dessins en live, streamings
éphémères sur Internet, ateliers radiophoniques. 
Ne pas restituer, donc, mais produire comme
une forme de documentation. Avec en tête cette sorte
d'adage que nous avions écrit un jour :

Faire c'est rechercher. 

Et faire, en fait,c'est faire exister 68.


343
344

345
346
Au sujet du workshop étudiants
inter-école d’art de Paris.
Solène : Je n’avais pas d’attente spécifique des étudiant.e.s m’as beaucoup plu. D’apprendre
en arrivant. Ca me semblait être un projet, non pas avec les autres, ensembles, sans enseignant.e.s, sans
flou mais suffisamment ouvert pour qu’il n’y est rien cadres pour nous enfermer. Avoir été capable
de figé. J’attendais de voir ce qui allait se passer.  d’apprendre les uns des autres est assez motivant
Et en même temps comme je viens tout juste d’arriver pour refaire ce genre d’expérience. Faire une école
dans les écoles d’art, je n’avais pas de revendication éphémère de temps en temps pour apprendre
particulière. J'étais plutôt curieuse de connaître celle autrement. En tant que nouvelle étudiante en école
des autres. C’est le genre d’endroit où j’aimerais bien d’art, j’ai très vite compris tout les problèmes qui
lancer des projets et proposer des choses et en même résident dans les écoles et c’est bien de le savoir.
temps je ne me sentais pas la légitimité de le faire. Le côté très militant, certes sous-tendu, mais qui
Pendant la semaine passée à Paris, je me sentais était là m’as beaucoup plu. Il me semble que le
un peu en retrait et j’étais un peu en position militantisme est indissociable de ce que nous faisons
d’observatrice les trois premiers jours. Ça à été une en école d’art. Le petit bémol serait sur le lieu.
expérience forte et assez personnelle. Je ne saurais Même si c’est un lieu très atypique pour Paris, il n’as
pas dire exactement ce que ça m’apporte, ça ne fait rien de révolutionnaire et on sentait un peu que
pas naître directement des projets, mais je pense que c’est ce que voulait faire passer les associations qui
ça me nourris, je sais pas encore comment mais ça me coordonnent le projet.
donne envie de faire des choses.
M : Le lieu a posé beaucoup de questions.
Marion : Est ce que cette expérience te donne
des envies que tu n’avais pas en arrivant G : Oui dans ton texte notamment tu en parle
en école d’art ? et je suis d’accord avec ce que tu à écrit.

S : Je pense pas, mais ça me fait réfléchir sur le M : Comment on s’approprie un lieux qui est censé
travail en collectif. J’ai pu entrevoir la possibilité être une vitrine ? On a bien vu que ça n’as pas
de faire le pont entre travail personnel et travail en fonctionner. Mais pour revenir un peu sur ce que tu
collectif, jongler entre les deux est une possibilité. disais, la politisation de ce rassemblement : est-ce
que le fait d’avoir pris conscience des problèmes et
Gwendoline : Moi je suis arrivé avec des questionnements qu’on soulevait sur les écoles, t’a
attentes, puisque le site internet détaillait pas donné envie de faire des choses dans notre école ?
mal de choses que m’intéressait. J’ai trouvé que
pleins de choses avaient fonctionné en terme G : Oui, mettre des choses en place ensemble. Même
d’intelligence collectives. La vie en communauté de façon nationale, faire d’autre rassemblements
m’as parue très bien fonctionner, surtout pour les étudiants. L’union fait la force.
repas. Le fait que les ateliers soient proposés par
347
348 M : L’idée aussi de faire une sorte de front commun.  que l’on peut en vouloir aux étudiant.e.s car
Si jamais on fait des appels à occupations des écoles les axes n’avaient pas étés précisés au moment
qui sont sur le chemin de la fermeture, est ce que ce du workshop. Mais peut-être qu’il y aurait eu
serait des endroits où tu aurais envie d’aller ? moins de monde si tout avait été très clair. 
Ça s’est transformé en une ébauche d’école
G : Oui, bon toujours avec l’idée qu’on a le diplôme alternative en auto-gestion en quasi auto-
à la fin de l’année. subsistance. C’est un début de quelque choses
de plus grand à faire.
Jean-Elie : Ça à été, individuellement, une expérience
assez fantastique d’ouverture, c’était un peu mon Adrien : Moi j’étais sur deux fronts. Étant en
fantasme ce genre de rassemblement inter-école. De stage avec Yes We Camp en même temps. J’ai
réunir autant de gens autour des causes qui nous voulu participer pleinement et ne pas rester
concernent tous. Même si chez nous elles sont plus sur le côté sauf que mes journées étaient
minimes que dans d’autres école, ça fait quand même prises par ce stage, j’ai essayé d’être présent
un cumule, un empilement de problèmes sur lequel au AG, aux repas… Dans les temps collectif
il est pertinent d’échanger.Globalement j’en est auquel j’ai pu participer, j’ai trouvé très
retiré que du bon. Ce fut à extrêmement formateur. beau le mélange des personnes. Sans cet
Ce qui est un peu démotivant, c’est de revenir événement, les possibilités de rencontre avec
ici. Dans notre réalité d’école d’art face à des gens ces personnes n’existent pas.Par rapport aux
qui sont pas forcément informés ou intéressés, ce attentes, ça n’as pas peut-être pas été aussi
qui n’est pas grave. Se dire qu’il y a encore tout à loin qu’on le voulait mais d’une certaine
faire. Parce qu’effectivement ça a été beaucoup des façon on a pu se rendre compte que chaque
mots qui ont étés échangés. Maintenant il vas être étudiant.e.s avaient des attentes différentes
temps de poser les choses. Et si cette année, il y a d’une école.J’ai passé un très bon moment
des occupations, je me rendrais disponible pour y là-bas, c’était un peu dur de partir même si
aller. Voir ce qu’on peut faire face aux institutions je me suis rendu compte que le lieux n’était
qui sont une chaîne monumentale de personnes pas si beau, si immaculé que ce qu’il dégage
ayant une autorité et si il n’y a pas moyen de faire visuellement.
ployer ces institutions, continuer de faire des
rassemblements ponctuels, éphémères comme disait Marion : C’est vrai que toi tu a travaillé avec
Gwendoline, d’écoles alternatives. Yes We Camp, tu t’es baladé sur le site, tu
à vu les endroits où nous ne passons que
Marion : Tu l’as donc vécu comme une tentative rapidement.
de faire une école ?
A : Quand Jean-Elie parle de Zoo ou quand
J.E : Disons qu’on ne le cherchait pas, mais c’est ce on avait abordé ensemble la question de
qui s’est produit. Ce qui était annoncé dans les textes la violence du lieu, j’ai vraiment réalisé
ne s’est pas forcément déployé. Vos attentes n’étaient qu’il y avait un problème. Il y a deux
pas énoncées dans la présentation du workshop ne mondes différents. La journée, le lieu
se sont pas non plus réalisées, donc je ne pense pas est un peu vide, occupé par les résidents 349
350 qui n’interagissent pas trop avec les gens de M : On travaillait avec les associations sur place et nous
l’extérieur. Et le soir c’est le public qui prend place.  avions obligation d’avoir une politique très strict sur les
Le côté Zoo je l’ai vraiment ressenti le dimanche, hébergements. Et ça pose encore une fois la question
quand j’ai fait ma lessive et, sans qu’on me le de comment on habite un lieu, comment on l’ouvre aux
demande, une trentaine de personnes m’ont pris en autres. Et là, nous ne pouvions pas l’ouvrir. Comme les
photo ou m’ont filmé. C’était assez difficile. restrictions d’utilisation des espaces qui doivent fermer
à 19h, l’obligation de fermer à clef même si on est dans
M : Ce lieu est vraiment difficile. On a du mal à le bâtiment, de ne pas laisser les productions dans
s’approprier quoi que ce soit. J’ai passé mon temps à les salles.
dire aux participants des choses qui peuvent paraître
stupide. Par exemple de ne pas laisser les brosses à Lucie : Tout ce que vous avez dit jusqu’à maintenant
dents sur les lavabos. Le fait de laisser sa brosse à je suis plutôt d’accord. Je suis arrivée la deuxième
dent, induit le fait d’habiter l’espace, hors le camping semaine. Et cette expérience m’as fait plus que
où nous étions est fait pour être pris en photo par les amorcer mes réflexions sur qu’est ce qu’être un
visiteurs. C’est une vitrine. étudiants en art, sur ce qu’est l’école d’art. 
J’ai l’impression que ça à été le cas pour beaucoup
A : On a pas pu investir pleinement le lieu. d’autre personnes qui était présente. Même si ce
n’est pas encore mature, c’est le début de quelques
G : Et ça s’est d’autant plus vu avec l’intervention choses. Effectivement le côté Zoo, je l'ai aussi
d’un des membres de Yes We Camp qui nous a dit ressenti et ce n’est pas toujours très agréable.Au
plusieurs fois que le camping se devait d’être propre. niveau des productions, j’ai trouvé qu’il y avait
des intentions totalement différentes. Ce n’est pas
M : Propre pour les visiteurs et non pas pour forcément mal, tout le monde à réussi à s’y placer et
les résidents. à y évoluer. J’ai trouvé les AG très intéressantes,on
projetait des films et des vidéos et on débattait
S : On se sent presque dans un parc d’attractions. ensuite sur ce que l’on venait de voir ou sur les
réflexions qu’on avait eu la journée. Pour moi c’était
M : C’est très violent. vraiment le moment de la journée, où l’on sentait
un avancement. C’était un vrai point collectif. On
A : C’est de la violence symbolique. pouvait entendre la voix de tout le monde. J’ai aussi
apprécié le fait d’entendre d’autre étudiants, parler
G : C’est comme pendant l’intervention de Yes de leurs problèmes ou de leurs solutions. Car il y en
We Camp, quand on nous a rappelé que nous ne a, comme la récupérathèque par exemple.
pouvions pas faire rentrer n’importe qui sur le
camping car les résidents, eux, ont attendu des M: Tu avais proposé un atelier sur les outils libres, 
années pour avoir leurs places. Donc ce lieu, aussi ça s’est bien passé ?
innovant qu’il veut paraître, continue les système
déjà mis en place. L : Oui, ça à été très bien reçu. J’avais un peu peur
qu’il n’y ai pas un groupe définit à l’avance et
que du coup ça n’allait pas être homogène dans 351
352 le contenu. Alors que ce n’est pas du tout ce qu’il A : Le mot autorité est peut-être pas le plus juste. Mais
s’est passé. Quelques personnes gravitaient sur ce je trouvais ça plus ouvert, plus intéressant, d’être entre
projet, venant une heure ou deux dans la journée étudiants et échanger que d’être sous la tutelle des
ou toute une après-midi. Et au final tout ces petits profs.
éléments quand ils ont été rassemblés ont donné
une production dont je suis assez contente. Quand J-E : Il existe quand même la notion de figure
j’ai parlé d’outils libres, certains voulaient retourner d’autorité.
sur la suite adobe mais après avoir discuté un peu ils
était partant et ont trouvé de l’intérêt dans les outils L : Des statuts d’autorités.
libre. Un certain enthousiasme se dégageait autour
de ce projet. J-E : Je repense à l’atelier que j’ai fait avec Augustin
sur le logiciel MaxMsp. Il y a eu de vrai échanges
M : C’était ta première expérience de proposition de sur des techniques qui pouvaient n’avoir rien à voir
workshop, est ce que ça te donne envie de continuer ? mais qui nous enrichissent tous les deux. Et c’était
beaucoup plus agréable de sentir qu’il y avait une
L : Oui ça me met en confiance. Le fait de proposer horizontalité.
à d’autre d’étendre leurs possibilités. Je vois l’open-
source comme quelque choses dont les gens se M : Peut-être que lorsqu’on parle d’autorité, on
privent sans le savoir. De voir que les gens sont constate que l’apprentissage ne vas que dans un
réceptif à ça et qu’ils comprennent que ça apporte sens. L’enseignant qui donne un savoir et l’étudiant
d’autre choses. L’absence du rapport prof-élèves qui absorbe.
à rendu aussi l’expérience plus agréable. 
La transmission était plus fluide. L : Dans l’atelier que j’ai proposé il y avait un
échange d’idées, choses que j’ai favorisé. Par exemple
A : ça entraînait plus d’échanges. Dès qu’il y a j’ai mis mon ordinateur à disposition et chacun
une autorité, ont est contraint de la suivre alors pouvait travailler dessus et faire ce qu’il veut. 
que là nous étions dans des configurations On ne mettait pas de limites ni n'émettons
horizontales, chacun pouvait apporter quelques choses. de jugements sur la qualité des productions
ou des idées.
Cécile : Il faut pas forcément voir les profs comme
une autorité. Cécile : Personnellement, j’ai été très séduite par
le lieu. J’ai trouvé ça très beau, accueillant. Je ne
J-E : Certaines se positionne comme tels. m'attendais pas du tout à ça. J’ai aussi été surprise
de l’esprit de groupe, du partage, la pluralité des
C : J’ai jamais subit l’autorité des profs en école étudiants, il y avait des gens en art, en design en
d’art. Peut-être plus au collège ou au lycée. Quand architecture, des gens qui venaient de partout en
un projet est donné, j’ai toujours tenté d’aller plus France et en Europe. Mais je m'attendais plus à faire
loin, de pas rester dans les limites du projet. Je trouve des projets avec le lieu, les résidents. Un des points
qu’en école d’art c’est un peu l’inverse de l’autorité de déception, à été la tournure qu’a pris le discours
qui est présent chez les profs. du workshop. Quand on parlait de ce qu’était une 353
354 institution, de ce qui n’était pas une institution, ça L :Peut-être que beaucoup de gens on ressentis
ne m’as pas du tout touché comme réflexion. J’avais ça, ce qui à donné un groupe qui n’était pas clair sur
l’impression qu’on brassait du vent et qu’on était en certaines choses.
train de revendiquer des discours inaudibles. Que des
étudiants en art, qui ne sont pas si mal lotis, disent que Pauline : C’est vrai que moi aussi j’ai ressentis ça. 
rien ne vas que nous devons tout changer dans nos Le soir les gens critiquait tellement de choses que je
écoles, m’as semblé assez incohérent avec la réalité de ne comprenait pas ou que je n’avais pas vécu, que je
nos écoles. Parfois j’ai trouvé les remises en questions n’arrivait pas à prendre la parole sur ces sujets.
de l’école assez extrême. On est tous au courant de
la tournure que prennent les écoles et je ne dis pas C : On pouvait se sentir dépassés par ces problèmes
qu’il ne faut rien faire pour changer ce qu’il ne nous et questionnements.
convient pas, mais le discours était un peu trop négatif
et nous n’avons pas regardé ce qui fonctionnait. J’ai J-E : J’ai trouvé que c’était une belle invitation à se
pris le temps aussi de parcourir le lieu et d’aller à la confronter à ce qui nous dépassent. Il y avait un
rencontre des résidents. On a discuté un peu et ils groupe qui avait déjà vécu des expériences similaire
avait l’air vraiment ouverts à faire des choses avec avec Avignon, et vous avez du temps pour poncer
nous. C’est dommage de ne pas avoir plus travailler vos pensées. Pour moi, c'était des choses que je
dans ce sens. nourrissais vaguement, c’était un peu enfoui et là ça
a été l’occasion de les faire fleurir un peu. D’en faire
M : Je reviens sur ce que tu dit par rapports au quelques choses.
discussions qui ont eu lieu, tu t’attend à des sujets
en particulier ? M : Et c’est aussi pour ça que je me suis beaucoup
ennuyé sur la fin et que j’ai choisi de déserter.Nous
C : Non, je n’est pas l’habitude de faire ce genre de on est des anciens. Ça fait trois ans qu’on réfléchit
workshop et justement je ne m'étais pas posé la sur les écoles d’art, qu’on crée pleins d’outils, qu’on
question. L’entre-soi à aussi été quelque choses qui tente de mettre en place pleins de choses, que c’est
m’as beaucoup dérangé, comment peut-on évoluer toujours les mêmes groupes de personnes qui le
dans ce contexte ? font. Les questions qui ont été abordées pendant les
AG sont des questions qu’on se posent depuis tout ce
L : N’avons-nous pas besoin de ce temps de réflexion temps, que nous avons beaucoup discuté et auxquels
collectif ? Moi je n’aurais pas été prête à agir sachant pour certaines nous avons répondu par pleins de
que ma réflexion est tout juste amorcée moyens différents. Nous sommes arrivés à un autre
sur ces questions là. niveau de questionnements et de revendications. 
On a envie d’autre choses. Et ça pose la question de
C : Moi non plus je ne me sens pas prête à porter un la transmission. Comment nous, les anciens, on vous
discours de façon nationale car les problèmes que je transmet toutes ces réflexions pour que vous arrêtiez
rencontre dans notre école sont minimes comparé aux de perdre du temps sur ça ?
autres.

355
356 J-E : je pense que dans une certaine mesure ça a M : Et est ce que tu pense qu’un meilleur archivage
assez bien marché mais que pour vous c’était moins des événements passés aurait pu t’aider à mieux
enthousiasmant comme moment. appréhender certaines choses ?

M : Oui clairement, les moments d’ennuis P : Peut-être, et c’est vrai, que les moments d’AG étaient
s’accumulait. bien pour faire la transmissions de ça. Mais je ne savais
pas quoi dire. Je suis d’accord pour tenter d’améliorer
J-E : C’était des moments nécessaire pour nous aussi. nos écoles mais avons nous besoin de tout remettre
en question ?
L : C’est pour ça qu’on s’est posé la question de
l’archivage. Par exemple quand j’ai vu les vidéos S : Ça rejoint la question des attentes que l’on
qui ont été faites à Avignon, j’ai pris conscience de à en école d’art. Elles sont différentes pour chaque
pleins de choses. Je pourrais pas dire exactement étudiants. J’ai trouver ce que je cherchais dans les
quoi mais ça à fait bondir d’un pas ma réflexion. Et écoles d’art.
je me suis demandé pourquoi je n’avais pas vu ça
il y a plusieurs mois pour réfléchir en amont sur J-E : La remise en question de l’école n’est pas juste
ce workshop.L’archivage est en outils à diffuser nécessaire, elle est vitale. Même si ça n'aboutit
largement. Tous les étudiants doivent s’en saisir.  à « rien «. Nous sommes dans des écoles de
Et quand le prochain workshop arrivera, tout le création, l’intime est le fuel de l’école. Ce sont des
monde aura une base commune. études très personnelles, nous ne sommes dans des
usines de productions. Nous ne devrions pas nous
A : Je voulais savoir combien d’écoles ont été poser juste en consommateurs de l’école. Ne pas se
représentées pendant ce workshop ? satisfaire d’une façon d’apprendre l’art.

M : à Avignon il y en avait 13 et là on en à eu 24.  P : Mais l’école ne nous interdit rien, si nous avons
Sur 46 écoles, c’est pas si mal. des revendications, il suffit d’en parler et l’école nous
écoute.
Pauline : Beaucoup de choses ont déjà étées dites et
je me retrouve dans toutes ces choses. J’y suis allé M : Parce que nous sommes dans une école très
sans savoir à quoi m’attendre, et je suis venu car nous bienveillante, ce n’est pas le cas de toute les écoles.
avions fait un workshop sur l’école d’art idéal. J’ai
beaucoup aimé l’expérience, que ce soit l’endroit L : Justement, je trouve que pendant le workshop
où nous sommes arrivés, la rencontre avec d’autres nous avons passé beaucoup de temps à parler de
étudiants. C’est toujours bien de savoir ce qui se nos problèmes et j’avais imaginé que nous aurions
fait ailleurs. Il est vrai qu’il n’y a pas eu beaucoup trouvé un moyen pour dépasser ça. Pour regarder ce
de productions, c’était plus des échanges. J’étais là qui se fait de bien dans les écoles, pour regarder les
pour observer, rencontrer des gens. Ça m’as apporté solutions mises en place par les étudiants. Peut-être
quelques choses, sans savoir vraiment ce que qu’il aurait fallu plus de partages, plus d’échanges
c’est. C’était une bonne expérience. J’ai eu du mal à sur ce qui fonctionne dans les écoles pour que l’on
accrocher avec le côté très engagé parce que je sais pas puissent tous repartir avec un bagage communs de 357
trop où me placer sur ces questions là. solutions à nos problèmes.
358 M : C’est aussi dû à l’organisation. Nous avons
proposé de repenser les écoles dans un système qui
fonctionne comme une école. Avec des workshops, des
conférences. Il faut regarder ce qui à fonctionner et
amplifier ça dans le futur. Trouver les bons formats
de transmissions, un lieu plus adaptés… De plus il y
a eu plusieurs axes : ceux qui veulent préserver les
écoles, qui se retrouvent dans ce qu’elles sont, ceux qui
veulent contester certaines choses dans les écoles tout
en les gardant en place et ceux qui veulent construire
d’autres école. Et quand ces trois envies cohabitent, j’ai
trouvé qu’ils y avait des dissonances.

J-E : C’était très confus. Trois pôles qui s'emmêlent,


qui ne parlaient pas de la même choses.

M : Et pas le même langage.

S : Je pense qu’il faut multiplier ce genre


d’expériences et extraire ce qui fonctionne pour
pouvoir continuer à se renouveler.

M : Oui, je pense qu’il faut continuer. Je suis très


contente que pleins d’étudiants soient prêts à
s’investir dans ce genre de projets. Puisque nous, les
anciens, arrivons tous en 5ème année, il est temps de
passer le relais. C’est avec plaisir que nous le faisons
car nous voyons bien que vous avez envies
de continuer nos réflexions sur les écoles d’art et leurs
futurs 74. 

×
Discussion datant de novembre 2016 avec Solène, 
Jean-Elie, Pauline, Lucie, Adrien, Cécile, Gwendoline. 

359
360

361
Correspondances
75.  Adrien.

76.  Vanina.

363
364
Bonjour Adrien, [...] je suis en train de bosser sur
Je me permet de t'envoyer un mail une sorte de carte chronologique
pour te demander des infos sur les des mouvements étudiants dans les
mouvements étudiants qu'il y a pu écoles d'art. En suivant les principes
avoir dans l'école d'art. Je suis en train de George Maciunas. C'est à dire en
d'écrire mon mémoire et un chapitre travaillant sur un mode graphique et
est sur l'autogestion & l'occupation non par une illustration visuelle ou
dans l'éducation. Le chapitre est divisé une narration textuelle mais à l'aide
en plusieurs sous partie,dont une plus de frises et de diagrammes annotés. 
focalisé sur l'occupation en école d'art C'est encore en cours mais je t'envoie
et les pédagogie radical […]  des références. Je la commence qu'a
partir de 2008 avec la fermeture
de l'école d'art de Rueil-Malmaison. 
Je pensais aussi mettre un texte
sur le côté pour expliquer pour
[…] sinon, est ce que ça ne commence qu'en 2008 
je pourrais avoir accès (  arrivé des epcc ect  ) […]
à tes informations que tu
as eu sur l'école de perpignan
et de bordeaux ? […] 
[…] Je t'envoie ce dont nous venons
de parler et le texte a partir des
[…] Comme convenu j'ai retrouver citations d'ivan illitch c'est hyper
les zines dont je t'avais parler. Y'en en vrac faut que je remet ça au
a 4 dont un que je trouve vraiment propre et que j'étoffe encore pleins
bien «diy occupation guide", les autres de trucs. […]
sont bien aussi, les textes sont parfois
maladroit [...] Mais ça reste une bonne
base de travail il me semble. [...] […] J'ai regardé Vincennes hier soir,
c'est sympas. Mais je reste sur ma fin. [...]

[…] voici un peu de
mon début de mémoire […] […] Le documentaire est bien
pour l'archivage d'une école
comme ça, mais je le trouve
un trop passéiste et dans le 365
pathos. [...]
366
Tiens un mec bien qui parle du paradoxe […] la forme va beaucoup évoluer
de défendre des écoles qui ne sont pas en fonction de tes futurs lecture, de
en adéquation avec nos/des convictions nouvelle référence, te bloque pas
politiques ( lien vers une interview sur un truc ou une idée, faut rester
de Gregory Chambat ) assez ouvert à ce niveau là.
Et être radicale sans reprendre
les codes des livres politique
du siècle dernier, inventer de
nouvelles formes de textes
Contact le par mail peut être ? politique (je pense au édition
la fabrique qui publie le comité
invisible et d'autre). […] Dit toi
que ce n'est pas juste un mémoire
mais des textes qui peuvent ensuite
circuler entre étudiant.e.s pendant
Ouais, mais je sais pas trop sur des occupation d'écoles, des grèves,
quoi le faire intervenir. des barricades, des désertions.
La question du dépassement C'est le pavé dans la marre.
de la structure, l'application d'une
autre pédagogie dans la dite-structure
(n'est ce pas un paradoxe ?) […] 
Sinon, j'ai atteins 74 000 signes […] 
[...] j'avais en tête cette idée des
diffusions et pour la mise en page
et la forme c'est clair. […] 
Mon truc devrait se séparé en
trois parties. Genre une grosse
[…] je t’envoie des trucs théorie en premier qui déroule
(directrice de mémoire oblige) [...] mon plan sur le travail et son
changement de paradigme. Un truc
qui rebondis. Pas historique mais
qui s'écoule selon les différentes
perspectives. Une autre partie
abécédaire des gestes du refus
[…] Et j'ai trouvé ma forme pour
du travail Et la troisième toujours
mon mémoire et tu vas devoir
sur les écoles mais je me disais
y participer [...] 
bosser à fond la forme […] 
367
368
[…] J'aime bien l'idée d'un la partie abécédaire, j'ai vraiment
abécédaire des actions pense à des doutes sur le titre. Enfaite je
introduire des respirations dedans comprend ce que tu veux dire quand
qui serais peut être de l'ordre tu le nomme comme ça, mais tu vois
de l'expérience perso ou autre moi j'imaginais plus un truc très direct
mais qui pourrait éviter le côté avec des actions détailler quand tu
référencement un peu froid. Pour m'en à parler. Alors je ne dit pas que
la partie sur L'école il me semble c'est ça que tu dois faire, au contraire
important qu'au-delà des schémas, y'a des choses bien dans cette partie,
doit être présent des propositions.  actuellement elle est assez lourde à lire
Si on suit la logique référence- et est un peu répétitive avec la première
constat-proposition. Ça peut être le partie […] . Soit plus concret dans cette
moment ou tu parle de ta vision des partie, et les textes qui «théorise» ses
écoles, de tes expériences, du futurs gestes peuvent apparaître ailleurs,
que tu imagine ect. […] en conclusion de cette partie par
exemple. Imagine cette partie comme
un outils pour les étudiant.e.s (enfin
moi je le vois comme ça), un truc qui
[…] cela avance comme cela peut. […] puissent servir aux autres, que ce soit
pour s'en inspirer ou pour faire circuler
les savoirs. La dimension documentaire
[…] Alors, y'a des chapitres très bien, de tes textes (dans cette partie) doit
notamment dans la première partie, être assumé.[…] L'intro est assez
ça manque peut-être d'exemples lourde aussi et pourtant vers la fin
concrets. Les exemples te permettre y'a des bouts de phrases très bien qui
d'appuyer ton propos, de démontrer tes peuvent s'y incorporer : « Présentement,
connaissances en art, de prouver que dans la combinaisons du refus du travail et du
tu ne débarque pas de nul part, que tes dépassement de l’art, il ne s’agit pas de distribuer
références sont multiples aussi. Karl est des bons points à celui/celles qui aura eux l’acte
beaucoup cité, en direct, alors que tu à le plus radical et le plus anti-conformiste. S’exiler
pleins d'autres sources qu'il faut galéré pour être autonome et seul, n’empêchent en rien
à aller voir dans les bas de page.  l’aliénation de tout celles/ceux qui t’entoure.»
«Ce n’est donc pas le travail en tant que tel qui
Quand tu dit «certain.e.s», on ne sait est critiqué, c’est sa façon d’organiser la vie,
pas de qui tu parle, je pense que c'est l’inégalité que cela produit et la dépossession
implicite pour toi, et que même ces des travailleurs qui est le lieu d’une critique.
gens à qui tu pense sont cité en bas Du travail donc comme lieu de lutte politique.
de page, alors remonte-les et cite les Et des façons de s’activés comme possibilité
direct comme avec Karl. Après sur d’émancipation.»  369
d'écrire réellement l'abécédaire/lexique
370 ainsi que la troisième partie ? 
Et ça, ça pose ton point de vue direct, Et certaines de tes phrases sont un peu
un truc plus personnel sur ta vision longues, ça viendras plus tard, mais
du travail. L'intro doit nous permettre peut-être qu'il faudra prendre le temps
de comprendre quel va être ta des les écourter. […] T'a encore du
critique, d'où elle vient, pourquoi tu travail, mais c'est très bien parti.  [...] 
la fait. […] Continue à bosser, en vrai
c'est carrément mieux que la dernière
version que j'avais lu, y'a encore du taff […] j'avais essayé d'écrire sur ce que
mais ça va le faire ! [...] » tu dit à propos de notre relatif identité
étudiante. Sinon, sur ceux.celles qui
n'ont pas notre réflexion, je pense
qu'il faudrait être plus pointu sur le
[…] voici mon mémoire. La fait de leur faire entre voir. Car cela
dernière version et j'ai 110000 contient aussi beaucoup un rapport
signes environs. [...] d'autorité lié à l'artiste qui fait de la
générosité. […]

 [...] Je note une amélioration « […] Arriver à faire en sorte que


considérable dans la nuance de tes les «autres» puissent avoir une
écrits, c'est cool ça ! […] Pour l'entré lecture clair de nos réflexions
du mémoire, soit tu fais un avant demande beaucoup de temps
propos/un postulat/ un manifeste et une et d'énergie. Le temps nous en
introduction ou juste une introduction, manquons et l'énergie ne se déploie
mais dans tout les cas il te faut pas toujours aux bons endroits. Je
restructurer aussi ces premiers textes, repense à l'anti-cantine quand je te
pour ne pas faire de répétitions. Encore parle de ça, ce genre de trucs ( super
une fois tout est là, il te faut prendre transgressif ) aurait pu être un gros
un peu de distance sur l'écriture vecteur d'échanges. [...] Je me dit de
pour avoir une vision plus global plus en plus, que si les étudiant.e.s
et réussir à faire rentrer le lecteur n'on pas envie, nous ne pouvons rien
tranquillement ( ou sauvagement ) dans faire passer. La question est donc de
tes textes. […] Globalement, c'est créer des envies communes dans ce
plus agréable à lire, ça manque de petit monde très autocentrée. 
structure (mais c'est un peu normal Et sans être dans des démarches
c'est un travail en cours), et il est temps mercantiles. Les étudiant.e.s ont-ils/ 371
372
elles envies d'être libres ?  […] Je commence ma deuxième partie
Ont-ils/elles envies de créer en parlant du livre, apprendre
du commun ?  à désobéir. Et je fais le lien
Ont-ils/elles envies d'apprendre avec les mouvements sociaux
pour mieux questionner ? Tant que et l'idée d'autonomie donc de
les premiers cycles continuerons transmission. […] Et il y a un copain qui
d'entendre le mythe de l'artiste me demandait si cela vaudrait le coup
romantique, détaché du monde, d'écrire et de publier sur un site type
auteur, créatif coûte que coûte, mutu toute mes réflexions ( donc les
il seras difficile de tendre vers un tiennes aussi ) et toutes les recherches,
objectif commun ou sur la création question, textes etc. Je pense que je vais
d'un commun. Nous avons bien vu que faire cela en parallèle, en mode dossier. 
lorsque nous tentons d'échanger nos Cela te dit qu'on le fasse ensemble. [...]
points de vue avec des étudiant.e.s J'aime bien, emmener les autres 75. [...]
en second cycle qui ne se sentent pas
proche de nos réflexions, nos propos
sont transformer, caricaturer,
presque moquer. Leurs d'identités
est déjà bien établies comme étant
futurs artistes et non plus comme
étudiant.e.s curieux. Ils écoutent sans
entendre, sauvegardent quelques
notions qui paraissent ré-injectable
dans leurs méta-discours, l'échange
est illusoire. A mon sens, il est
plus important de commencer les
discussions sur nos réflexions dès le
premiers cycles, sans les assommer,
mais avec détermination. [...] 
« L'école comme lieu d'envie » et
« emmener les autres »  c'est deux
trucs sur lesquels je dois écrire pour
ma deuxième partie, on peut le faire à
deux si tu veux ? [...] »

373
374

375
376
[...] J'ai continué d'avancer mes - Graphistes Insulaires, des
lectures et ma réflexion pour révoltés au consensuels,
l'écriture du mémoire. Il se explorations graphiques des
porterais très probablements formes d'engagement dans la
ur les notions d'engagement, culture. Parler d'insularité pour
de révolte.Quels phrase ressorte le graphisme, me permettrais
de mes recherches : d'insoler parfois certaines
- De la révolte dans le graphisme. pratiques (je pense bien entendu à
- L'engagement étudiants comme formes vives qui pourrait être une
lutte social. île en soit avec ses «ancêtres».),
- Combattre pour la culture, de les regrouper dans des
de la révolte dans le graphisme. sortes d'archipels, d'exprimer
- Combattre pour la culture, l'insaisissabilité du graphisme,
de l'engagement chez les son isolement parfois, sa
étudiants. […] culture «métisser» avec l'art… […]

[…] suite à votre texte, je pense


[…] le graphisme est
que vous pouvez extraire cette
typiquement quelque chose
notion de relationnelle, pour lui
d'essentiellement, continen-
donner une autre ampleur et
tal, central... les îles sont aussi
valeur dans le champ du design
une métaphore pour parler des
graphique (surtout, c’est un
marges, des à côtés, de l'autre,
concept daté) vous pouvez aussi
du vernaculaire […]
la chahuter avec celle
des situationnistes. [...]

« […] Je vous envoie un peu des


[…] De nouvelles pistes s'ouvrent nouvelles du front!Après un
un peu, je voulais vous en faire été studieux et productif, je me
part.J'aurais aimé traiter des replonge depuis 10 jours dans
questions d'engagement par le le mémoire avec joie,
prisme d'une métaphore : je l'avoue. […] « 377
378
[…] Il faut penser cet objet, comme […] si tu trouve lis de jean
un espace ouvert, accessible, dubuffet :désaimantation des
augmentable, le creux du cervelles, dans Jean Dubuffet,
diplôme. Avoir une certaine l’homme du commun à l’ouvrage; il
ambition pour ce projet.  faut se dire que vous avez le même
Ce n’est pas un mémoire, but : étudiant et directeurs : faire
mais un coup de poing. […]  vivre une école, l’imposer devant
les autres. pourquoi les deux
côtés sont-ils si différents. Les
directeurs ont un avantage sur
les étudiants : ils l’ont été, sans
doute avec plein de doute, de rage,
d’utopie. mais comment cela s’est
transformée; de quelles manières,
[…] De ce séminaire je
ces anciens étudiants peuvent ils
retiendrais que la prise de
vous comprendre et penser avec
parole demande du courage,
vous ?  […]
que l'écart générationnelle
est impressionnant entre
étudiants et directeur et que
cette communauté est en
majeur partie « effrayer » par
une possible fédération
estudiantine. Néanmoins c'est [...] Il me semble qu'un des
avec conviction que nous avons éléments de la « transformation » 
défendu nos projets, avec d'un directeur par rapport à
crainte parfois c'est vrai, mais un étudiant, est la soudaine
toujours avec la justesse de lisibilité de la charge
l'adresse.  [...] » administrative d'une école. 
Cette compréhension des
rapports de forces entre élus,
préfet, cabinet de ministre met à
mal l'envie de spontanéité. [...]

379
380

[…] « l’humeur créatrice est aussi opposée […] «La liberté n'est pas le geste de se défaire
que possible à la position de professeur »; de nos attachements, mais la capacité
jean dubuffet, désaimantation pratique à opérer sur eux, à s'y mouvoir, à les
des cervelles, p.323 [...] établir ou à les trancher.» comité invisible,
L'insurrection qui vient, p.16 [...]

381
382
[…] Je n'ai eu que très rapidement s'auto-gère, s'organisent. Et d'autres
le temps de travailler sur mon mémoire attendent simplement qu'on leurs
car le workshop/rassemblement disent quoi faire, dans un format très
bats son plein, nous sommes déjà classique.L'impression de stagner est un
plus de 50 étudiant.e.s de 20 écoles peu présente chez moi, comme si j'avais
différentes.D'ailleurs, j'en parlerais envie de beaucoup plus et de beaucoup
avec vous à mon retour, c'est une moins. Plus de politiques, plus de
impression à chaud, mais il me semble transgression, moins d'entre-soi, moins
que je n'arrive plus à apprécier ce genre d'encadrement. En réalité, j'aime la
de format de travail/ de rencontre.  théorie, elle permet de poser les choses
Quelque chose fait que je ne et d'évoluer. Mais elle se pratique 
savoure plus autant le fait de (à mon sens) dans un second temps.
créer des moments et des espaces Agir en sauvage, penser en stratège. [...] 
de rencontres entre étudiant.e.s J'aimerais faire l'exercice d'écrit chaque
en Art. Peut-être est-ce la 5e année, soir sur le rassemblement/workshop, ce
peut-être que le « milieu » étudiants qui s'y passe, ce qui me plaît, ce qui me
m'ennuie, peut-être que ce n'est questionne. Cette expérience renforcera
plus de l'expérimentation mais de mon mémoire j'en suis sûr 76. […]
la routine pour moi. Sûrement car
j'ai plus «d'ambition» dans mes
transgressions. Nous sommes en train
de faire quelque choses d'inédit, j'en est
bien conscience, cependant je ne trouve
pas de «challenge» maintenant que
l'événement est lancé. Toujours
les mêmes formats de transmissions,
 toujours les même système d'AG,
toujours les mêmes milieu sociaux,
toujours les mêmes groupes... 
Une certaines attitude de
« consommateurs » de la part des
participant.e.s. Comme à l'école. Nous
partions de l'idée que les inscriptions
sont sur la base du volontariat, les
participant.e.s seront demandeurs,
volontaires et pleins d'envie. Certains
en effet, on envie, propose,
383
384

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393
Remerciements

395
396 Camille Thomas, pour être la parfaite associée qu’elle
sait être.

Jean-Baptiste Lenglet, pour être mon furtif mentor


depuis mes prémices transgressifs.

Adrien Lasseigne, pour être déterminé dans


la recherche et la transmission de l’autonomie.

Jocelyn Cottencin, pour être l’enseignant qui a cru


en la transgression, depuis le début.

Vanina Pinter, pour être l’initiatrice de ce travail


passionnant que fût le mémoire.

Bachir Soussi Chiadmi, pour être persuadé que l’on


peut tout faire librement.

Vivien Philizot, pour être un designer graphique


qui cherche. 

Mathieu Roquet, pour être un fervent partisan


de la transmission.

Yann Le Bozec, pour être celui qui m’a poussé à aller


en école supérieure d’art.

À tous les ancien·ne·s et actuels étudiant·e·s en écoles


d’art que j’ai rencontré pendant ces cinq années : 
ce fût parfois avec plaisir que j’ai conversé avec vous,
parfois avec ennuis, parfois nous avons été amis,
parfois je vous ai détesté, parfois on s’est aimés, parfois
nous nous sommes haïe avec force, dans tous les cas
nous avons vécu ensembles des expériences qui font
qu’aujourd’hui plus que jamais je crois en la solidité
de mon engagement pour des écoles d’art autonome.

Une pensée particulière va à mon père, qui est à 7193


kilomètres, sa fierté à mon égard à toujours été
partagée et le restera. 397
398

399
400

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407
Colophon

Textes : Marion Bonjour & de nombreux acolytes

Mise en page : Marion Bonjour

La liberté commence par l’autonomie

Recherche radical pour la transgression


en design graphique en école d’art

ESADHaR, campus du Havre

2016/2017

Sous la direction de : Bachir Soussi Chiadmi

Typographie : Noto

Papier intérieur : Clairefontaine blanc 100g

Papier couverture : Clairefontaine noir 270g

Imprimé en janvier 2017

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