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Droit pénal des affaires Ouni Youssef

2017-2018


Sujet : Les chartes d’éthique des entreprises sont-elles susceptibles d’avoir
une influence sur leur responsabilité pénale et celle de leurs dirigeants ?
Charte d’éthique (EDF), guide éthique (Veolia), référentiel de déontologie (La Poste)
sont autant de dénominations utilisées par des entreprises pour qualifier un support décrivant et
vantant leurs démarches d’éthique dans le cadre de la conduite de leurs affaires. Un nombre
croissant d’entreprises rédigent et publient unilatéralement et sans aucune contrainte ni
incitation légale un code de conduite ou une charte d’éthique détaillant leurs engagements
concernant la collectivité, leurs clients, leurs salariés et leurs actionnaires. Cette démarche
s’inscrit dans le développement croissant depuis deux décennies en France (depuis les années
1970 aux Etats-Unis) de la responsabilité sociale de l’entreprise « RSE » définie comme l’ «
intégration volontaire par les entreprises de préoccupations sociales et environnementales à
leurs activités commerciales et leurs relations avec leurs parties prenantes »1. D’un point de vue
formel, les entreprises rédigent des actes unilatéraux publiés sur leur site internet et accessible
à tous où elles énumèrent tous les principes moraux et légaux (en renvoyant aux normes
nationales et internationales en vigueur) que leurs collaborateurs, des dirigeants aux salariés, se
doivent de respecter dans le cadre d’engagements plus ou moins précis.
La lecture de ces actes fait ressortir dans la plupart des cas une grande confusion de
thèmes abordés couplée à des rédactions grandiloquentes d’affirmation d’engagement de
respect de la loi, ce qui paraissait cependant aller de soi dans notre société où le respect de la
loi s’impose à chacun. Cela nous amène à interroger la réelle influence juridique de ces chartes
et notamment sur la responsabilité pénale des entreprises et de ceux qui les dirigent. Nous nous
référons ici à la responsabilité pénale des entreprises au sens de l’article 121-2 du Code Pénal
qui dispose « que les personnes morales, à l’exclusion de l’Etat, sont responsables pénalement
(…) des infractions commises, pour leur compte, par leurs organes ou représentants » et à celle
des dirigeants de ces entreprises tel que visé par ce même article selon lequel « la responsabilité
pénale des personnes morales n’exclut pas celle des personnes physiques auteurs ou complices
des mêmes faits ». Ainsi, nous nous interrogerons sur la portée de ces actes d’éthique sur la
responsabilité pénale de ces deux entités en nous demandant si elles sont susceptibles de
prévenir l’engagement de cette responsabilité ou si elles peuvent en constituer un fondement
supplémentaire.
Face au silence de la loi sur ce sujet (seule une circulaire publiée par la direction générale
du travail du 19 novembre 2018 fournit « des éléments d’appréciation des clauses de ces
nouveaux instruments de gestion » à l’inspection du travail ), c’est à travers la lecture attentive
de ces chartes (EDF, Veolia et la Poste) et la mobilisation de la jurisprudence et de la doctrine
notamment de l’arrêt ERIKA du 25 septembre 2012 où l’entreprise Total avait été mise en cause
que nous discuterons d’abord du fait que certaines de ces chartes ne sont que des professions
de foi soigneusement crées pour ne servir que de déclarations d’engagements sans mise en jeu
de la responsabilité de l’entreprise et de ceux qui la dirigent (I) mais qu’autres chartes
formalisent un engagement susceptible d’être source de responsabilité à part entière pour les
entreprises rédactrices et leur dirigeants.

I/ Des professions de foi au contenu soigneusement rédigé pour n’engager aucune


responsabilité


1
Livre vert, Promouvoir un cadre européen pour la responsabilité sociale des entreprises,
COM(2001) 366 final, 18/07/2001

A) Des chartes faites pour n’engager à rien

L’étude de la force normative de ces chartes nécessite l’analyse de leur contenu comme le
préconise par ailleurs la charte de la direction générale du travail précédemment citée. Cette
dernière a mis en valeur par ailleurs la distinction à faire lors de la lecture de ces chartes entre
le contenu de la charte renvoyant au pouvoir normatif de l’employeur soit de l’entreprise et le
contenu se limitant à un simple outil de communication. En effet, nous le remarquons à travers
les chartes de La Poste et Veolia, il est des chartes qui n’engageant à rien et qui sont
spécifiquement crées à cet effet. Ces chartes déclarent un attachement au respect de la loi et à
des valeurs générales dans une démarche non normative. Cela se traduit par une rédaction
soignée faisant appel à des verbes désamorçant toute possibilité de déceler un engagement
concret donc toute responsabilité potentielle à engager, tels qu’« encourager », « s’attacher à
faire respecter les valeurs et le règles de conduite » comme le déclare Veolia, « contribuer aux
grandes priorités du Groupe en matière de développement responsable » comme l’écrit La
Poste. Aucun objectif précis ni concret n’est visible, ces chartes s’attachent à préserver un degré
de généralité à dessein. Par ailleurs cette communication se double d’une rédaction de
déclaration de respect des exigences légales existantes, soit de simples rappels à la loi qui
témoignent de l’effort accompli pour limiter tout engagement supplémentaire de la
responsabilité. Ainsi, ces chartes ne font que généralement prescrire des comportements ne
correspondant à aucune incrimination légale, cela revient à les considérer comme des normes
non pénales au sens de l’article 111-2 du Code Pénal et 34 et 37 de la Constitution Française.
Conformément au principe de la légalité criminelle et de l’interprétation stricte de la loi pénale,
il serait donc impossible de voire un manquement à ces chartes par les entreprises ou leurs
dirigeants se voir sanctionné pénalement en faisant l’objet d’une incrimination légale.
Néanmoins, cet effort de limiter ces chartes à des outils de communication risque de ne pas
suffire, que ce soit au niveau de l’implication juridique que le juge pourrait retenir ou pour
l’entreprise elle-même dans sa communication.

B) Un effort de limitation de la responsabilité susceptible de s’avérer vain

Le soin pris par certaines sociétés de limiter la portée juridique de leurs chartes en les rédigeant
telles des normes privées non contraignantes se heurtent aujourd’hui à une jurisprudence qui
leur impose un cadre juridique contraignant. Ce mouvement a été illustré par l’arrêt de la Cour
de Cassation du 8 décembre 2009 dans l’affaire concernant l’entreprise Dassault Système via
lequel les juges ont affirmé que ces chartes se trouvent sous une surveillance juridique renforcée
et se sont octroyés un pouvoir de contrôle de leur contenu quel que soit leur nature juridique ou
sans tenir compte du fait qu’elles soient de nature réglementaire ou non. Malgré les efforts de
certaines entreprises à manier le contenu de leur charte, le contrôle judiciaire est donc tout à
fait possible. Cela est susceptible de créer un mouvement d’engagement de la responsabilité de
ces entreprises puisque ces chartes participant à l’image de l’entreprise peuvent se voir
sanctionnés sur le fondement de la publicité trompeuse sanctionnée pénalement par les articles
L.121-1 et L.121-1-1 du Code de la consommation. A cette possibilité certes non retenue à ce
jour par la jurisprudence mais toutefois possible, il convient d’ajouter que l’effort de
valorisation de l’image des entreprises que cherchent à effectuer ces chartes nécessitent plus
que des déclarations de bonne intention. Des actions concrètes et certifiées sont de plus en plus
attendues et une pression croissante s’exerce pour donner un effet concret à ces actes qui se
matérialise notamment par la norme ISO 26000 en matière de responsabilité sociétale, par la
mise en place de labels (label diversité du décret n°20008-1344 du 17 décembre 2008), de
reporting sur l’action sociale, environnement et sociétale (article 225 de la loi Grenelle II).

Le modèle de la charte n’engageant à rien ne semble donc pas vouer à demeurer


d’actualité face aux attentes sociétales et politiques d’entreprises plus « responsables » donc
plus susceptibles de voir engager leurs responsabilités et celle de leurs dirigeants via des
engagements concrets et clairs.

II/ Vers des chartes engageant formellement la responsabilité de leurs rédacteurs

A) Des chartes engageant davantage la responsabilité : l’exemple EDF

La lecture de la charte d’éthique d’EDF fait ressortir une catégorie d’engagements bien
différente de celle de Veolia et de la Poste, un engagement plus formel et plus concret
transparait. Celui se matérialise sous forme de « commandements », et d’engagements précis
sur la prévention de la discrimination et du harcèlement, de la lutte contre la fraude et sur la
protection de l’environnement entre autres. A ces domaines de responsabilité ciblés, s’ajoute
une sémantique bien précise qui diffère de celles vue dans les deux autres exemples. Les verbes
d’actions prennent place, le comportement prescrit aux salariés d’EDF est clairement décrit :
« respecter les personnes et leurs droits », « s’interdire tout comportement d’intolérance, de
discrimination ou de violence physique ou morale », « pratiquer la tolérance zéro à l’égard de
la fraude et de la corruption sous toutes leurs formes ». Ces prescriptions, interdictions et
conduites supplémentaires sont donc de nature à illustrer le caractère obligeant de cette charte
qui crée des obligations à part entière pour EDF. Elles se rattachent en outre à des
incriminations déjà sanctionnées pénalement par des infractions pénales précises et sont donc
susceptibles de s’appliquer de manière indirecte.
En effet, en droit pénal l’infraction étant susceptible d’être prouvée par tout moyen, ces
chartes peuvent devenir des indices retenus pour l’établissement de la du caractère matériel ou
moral de l’infraction pénale et concourir en conséquence à la retenue de la responsabilité de
l’entreprise et des dirigeants comme l’a illustré la jurisprudence Erika de la Cour de Cassation.

B) Des risques sur la responsabilité du fait du non-respect des engagements pris

Dans l’affaire Erika, l’entreprise Total a vu sa responsabilité pénale mise en cause pour une
carence fautive à son obligation d’assurer la bonne condition des pétroliers assurant le transport
de pétrole suite au naufrage le 12 décembre 1999 du navire Erika au large de la Bretagne. Dans
un document dit vetting conclu entre sa filiale et la société chargé de la location du pétrolier,
Total s’était engagé contractuellement sans qu’aucune norme ne l’y oblige à cette époque à
« procéder à des contrôles techniques » précis sur le pétrolier Erika, soit un engagement
volontaire. Suite au naufrage, la responsabilité de Total a été invoquée au procès par les parties
civiles victimes du naufrage puis retenue par les juges de la Cour d’Appel de Paris dans leur
arrêt du 30 mars 2010 qui ont estimé que l’entreprise avait commis une faute d’imprudence
dans ses contrôles qu’elle s’était volontairement engagé à effectuer. Son engagement volontaire
dans son code de conduite avec son partenaire s’est donc transformé via l’appréciation
souveraine du juge comme une obligation juridique contraignante à part entière qui engage sa
responsabilité. Ce raisonnement a été suivi par la Cour de Cassation qui a retenu que la
responsabilité de Total devait être retenue au regard du fait que l’entreprise n’avait pas accompli
« les diligences normales qui lui incombaient » du fait de son engagement volontaire. C’est
donc l’application de l’adage Patere legem quam ipse fecisti que l’on retrouve dans cette
jurisprudence, l’engagement volontaire à créer un code de bonne conduite s’avère source de
responsabilité pour l’entreprise susceptible d’être retenu par le juge pénal. La responsabilité des

dirigeants responsables n’a par ailleurs pas manqué d’être soulevé par le juge pénal dans cet
arrêt sur le fondement des manquements compte tenu de la compétence, de l’autorité et des
moyens nécessaires dont disposait ces dirigeants. Ainsi, un engagement volontaire RSE peut
être retenu à charge dans l’établissement de la responsabilité de l’entreprise et des dirigeants
qui l’ont pris, et ce en raison du décalage entre les valeurs ou les engagements déclarés et les
pratiques faites. Plus généralement, le non-respect d’un engagement RSE est de nature à établir
la matérialité d’une infraction pénale. Ainsi, les manquements aux codes d’éthiques empruntant
dans leur rédaction les contours d’infractions punissables sont de susceptibles d’entrainer une
sanction pénale en cas de manquement (engagement précis sur la corruption par exemple
comme dans la charte EDF). A cela nous pouvons ajouter la possibilité de la recherche de la
responsabilité de l’entreprise dans le cas du non-respect de d’un engagement RSE contractuel
comme dans l’exemple Total précédemment développé et le fait que méconnaitre son
engagement de conduite peut voir l’entreprise se voir poursuivie pour délit de tromperie via
l’article L213-1 du Code de consommation ou pour pratiques commerciales trompeuses comme
nous l’avons précédemment abordé. Une récente jurisprudence constante du juge pénal
s’évertue à considérer le code d’éthique comme critère d’appréciation du comportement du
professionnel. La déloyauté aux engagements d’éthiques est de plus en plus considérée par le
juge pénal comme un manquement aux diligences professionnelles (notamment arrêt de la Cour
de Cassation du 17 mai 2011, n°10-876.46). Enfin, l’engagement à travers les codes d’éthique
est susceptible d’établir l’élément moral du comportement réprimé pénalement. Lors d’une
faute intentionnelle, un code d’éthique présume d’une connaissance de la loi et donc du fait que
la faute a eu lieu en ayant connaissance de celle-ci. Dans les cas de fautes non-intentionnelles,
le fait de ne pas respecter les normes pour lesquelles elle s’est engagée fait peser sur l’entreprise
et ses dirigeant le risque de se voir reprocher une imprudence fautive comme dans le cas Total,
le code d’éthique agissant comme prisme des diligences effectués. Si le code d’éthique n’est
pas un règlement au sens de l’article 121-3 du Code Pénal, il n’en demeure pas moins
susceptible de faciliter la démonstration de la faute d’imprudence et donc de voir les
responsabilités pénales retenues. De même l’existence d’un code de conduite ne
déresponsabilise nullement l’entreprise qui le diffuse, il n’est pas source d’irresponsabilité pour
les entreprises qui l’invoquent selon le juge pénal et peut être considéré comme fictif s’il ne
sert qu’à prémunir tout engagement de responsabilité pénale de l’entreprise.
Ainsi, l’engagement volontaire véhiculé par ces codes d’éthiques est susceptible d’être retenu
par le juge soit pour aggraver la responsabilité de l’entreprise et de ses dirigeants soit pour
mouler la sanction retenue en cas d’actions accomplis suite à des engagements précis pris
l’entreprise. Ainsi, si Total avait effectué les diligences qu’elle s’était engagée à faire
volontairement, sa responsabilité pénale aurait sans doute pu être écartée.

Le rapport entre chartes d’éthique et responsabilité pénale des entreprises et de leurs


dirigeants est donc plus complexe qu’il n’y parait et semble s’inscrire dans un mouvement de
prise en compte de ces chartes comme source de responsabilité par le juge pénal lorsqu’elles
contiennent des engagements précis n’ayant pas été respectés. S’il existe des chartes
soigneusement crées pour ne pas entrainer l’engagement de responsabilité, elles ne semblent
pas s’inscrire dans un avenir certain tant leur portée promotionnelle est limitée par leur manque
d’engagement. Cela d’autant plus que nous remarquons aujourd’hui un rôle sans cesse croissant
de la RSE dans d’autres domaines du droit où la jurisprudence la reconnait davantage comme
source de responsabilité, à l’instar du droit du travail, de la protection sociale ou de
l’environnement. Nous nous pouvons donc que conclure que la portée des chartes en droit pénal
dépend de leur contenu mais que le mouvement de la jurisprudence pénale va vers une
responsabilisation croissante de ces actes unilatéraux dans l’attente d’un cadre légal clair.

Bibliographie :

• Chartes et codes de conduite des entreprises : les degrés de normativité des


engagements d’éthique, Pascal Deumier, RTD Civ. 2009
• De l’éthique d’entreprise et de son cynisme, Jacques Delga, Recueil Dalloz 2004
• Alertes, codes et chartes d’éthiques à l’épreuve du droit français, Isabelle Desbarats,
Recueil Dalloz 2010
• L’engagement volontaire RSE au service de la preuve pénale, Madeleine Lobe Lobas,
Lexis Nexis
• La valeur juridique d’un engagement dit socialement responsable, Isabelle Desbarats,
Recueil Dalloz 2010
• Charte d’éthique EDF
• Guide d’éthique Veolia
• Référentiel déontologie La Poste