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Sous la direction de

M aude B o n e n fa n t
C harles P erraton

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Identité et

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Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec
et Bibliothèque etArchives Canada

Vedette principale au titre:


Identité et multiplicité en ligne
(Cahiers du Gerse)
Comprend desréférences bibliographiques.
ISBN 978-2-7605-4182-5
1. Identité numérique - Aspect social. 2. Avatars (Infographie). 3. Identité (Psychologie).
4. Révélation de soi. 4. Identité collective dans les médias. 5. Médias sociaux. I. Bonenfant,
Maude, 1976-. II. Perraton, Charles, 1948-. III. Collection: Cahiers du Gerse.
HM851.I332 2014 303.48’33 C2014-942097-8

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>J sO ^ Presses de PUniversité du Québec
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P Le Delta 1,2875, boulevard Laurier, bureau 450, Québec (Québec) G1V 2M2
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■g S = Téléphone: 418 657-4399 Télécopieur: 418 657-2096
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s :_i Z O 0 Courriel: puq@puq.ca Internet: www.puq.ca

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O Canada Prologue inc., 1650, boulevard Lionel-Bertrand, Boisbriand (Québec) J7H 1N7
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Q.
O Tél.: 0160078299
U
Belgique Patrimoine SPRL, avenue Milcamps 119,1030 Bruxelles, Belgique
Tél.: 027366847
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DANGER La Loi sur le droit d’a u te u r in te rd it la repro d u ctio n des oeuvres sans autorisation des titu la ire s de droits.
Or, la p h o to c o p ie n o n a u to risé e - le « p h o to c o p illa g e » - s’est généralisée, p ro v o q u an t un e baisse des
ventes de livres e t c o m p ro m ettan t la rédaction et la p ro d u c tio n de nouveaux ouvrages par des profes­
sionnels. L’objet d u logo apparaissant ci-contre est d ’a le rte r le lecteur sur la m enace que représente p o u r
l’avenir de l’écrit le d éveloppem ent m assif du « p h o to co p illa g e» .
Id e n t it é e t m u lt ip lic it é
e n lig n e ?

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13 Sous la d ire ctio n de
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M aude B o n e n f a n t
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Presses Cahiers du gerse


« I de l'Université
du Québec
Remerciements
Le Gerse remercie le CRSH, la Faculté de communication,
ainsi que le Département de communication sociale et publique
de l’UQAM qui, par leur aide financière, ont rendu possible
U cette publication.
JOD
'(V
)
13 Les Presses de l’Université du Québec reconnaissent l’aide financière
O'
13 du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada
T3
et du Conseil des Arts du Canada pour leurs activités d’édition.
03
> Elles remercient également la Société de développement des entreprises
’c culturelles (SODEC) pour son soutien financier.
P
O)
T3
(/) Révision des textes
0 )
(/)
10 Charles Perraton
O)
Maude Bonenfant
O Emmanuelle Caccamo
rM
(5) Mise en pages
03 Michèle Blondeau
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Q.
O Conception de la maquette et œuvres de couverture
U
Jean-François Renaud

Dépôt légal : 1^*^trimestre 2015


> Bibliothèque et Archives nationales du Québec
> Bibliothèque et Archives Canada

©2015 - Presses de l’Université du Québec


Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés
Imprimé au Canada
S o m m a ir e j)

7 Id entité et m u ltip lic ité en lig ne — Charles P erraton et


Maude B onenfant

Id en tité et sub jectivatio n


I l Identités et processus de subjectivation — Charles Perraton
25 De l ’id e n tité à l ’id e n tific a tio n : la d é riv e du tie rs
sym b o lisant — Maude B o n e n fa n t , M arc M é n a r d , A ndré
MoNDOux et M axim e O uellet

N ouveaux o u tils d’analyse


51 Identité p o s t m o r t e m et nouvelles pratiques m ém oriales
en lig n e : l ’identité du créateur de la page m ém oriale sur
Facebook — Fanny G eorges
67 Identité(s) du joueur et du personnage : au-delà de l ’analyse
U
O) m im étique des jeu x vidéo — Simon D or
-O)
D
O' 87 P a r-d e là l ’ id e n tité et le s a sse m b la g e s, le co n ce p t
U
T3
d’agencement — Charles Perraton

O)
> Études de cas
c
P
109 Le p ro fil Facebook a-t-il un sexe ? Quand le design perform e
eu
■Q l’identié de l’usager — Rania A oun
in
eu
U)
(/)
eu 123 La vie publique des objets: un survol des objets inanim és
ayant un compte sur Tw itter — Marc Rowley
O 143 L’approche jurid ique au profit des identités num ériques: la
rM

défense des droits des femmes sur le Web — Isabelle B ourgeois

>-
159 C o n so m m atio n et id e n tité en lig n e : élém ents d’une
Q.
O
U
gram m aire de la recom m andation — Benoit C ordelier
179 L’identité num érique à Père de l’e-réputation — Xavier M anga

199 Bibliographie générale


223 Notes sur les collaborateurs
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I d e n t it é s e t m u l t i p l i c i t é ) e n lig n e j)

C h a rle s P er r a to n e t M a u d e B o n e n fa n t

On p o u rrait croire à to rt que les internautes sont libres de se


construire n’im porte quelle identité, parce qu’ils n’auraient aucune
contrainte physique dans le cyberespace. L’identité serait ainsi sortie
de ses frontières pour permettre à chacun de créer et m ultiplier à
sa guise autant d’identités qu’il le souhaite. Une telle perception
repose sur le mythe voulant que le « ré e l» et le « v irtu e l» seraient
deux mondes séparés n’ayant pas les mêmes normes culturelles, les
mêmes contraintes m atérielles ni les mêmes intérêts économiques.
Elle se fonde sur l’idée que les expériences hors ligne seraient incar­
nées, alors que celles qui se déroulent en ligne ne le seraient pas.
Pourtant ni le corps ni la conscience de l’internaute ne sont exclus
de l’expérience en ligne, ne serait-ce parce que c’est le lieu d’expé­
U riences perceptuelles, conceptuelles et aflfectives bien réelles dans ses
0)
'C
D
U effets. Par exemple, l’usage d’avatars im plique un rapport différent
a
T3
U à soi, un moyen spécifique de se présenter aux regards des autres,
'CD mais les avatars ne servent pas qu’à se représenter physiquement
CD
> ou qu’à projeter une image idéalisée, ils servent aussi à représenter
c ce qui est accompli par des marques visibles et à répondre à des
P

Te3
u objectifs fonctionnels qui n’ont pas nécessairement d’équivalent
dans le monde hors ligne. On comprend également que le code de
programmation des environnements en ligne transform e en règles
«structurelles» des normes sociales et change par là la capacité des
O
(N usagers à modeler leur identité.
O
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CT A ux identités personnelle, sociale et culturelle s’ajoute aujourd’hui
>-
Cl
O
l’identité num érique comme autre représentation de l ’in d ivid u .
U
L’im portant reste toujours au plan juridique de pouvoir faire le
lien entre l’identité num érique et l’identité civile des personnes,
de m anière à pouvoir établir la responsabilité des actes de chacun.
Toutefois, comme le soutient Ervin g Goffm an, le moi se produi­
sant dans l’interaction, nous serions en droit de considérer que les
individus ont plusieurs identités - ou, du m oins, plusieurs «faces».
Les interactions étant m ultiples, il en résulterait une m ultitude
d’identités de synthèse. La question de l’identité porterait alors sur
8 — Cahiers du gerse

la nature du lien entre identité et m ultip licité, sans croire pour


autant que la continuité entre les deux se trouve assurée par le
travail de la conscience du sujet ou que la tension entre les deux
ouvre sur diverses formes de subjectivation. L’intérêt grandissant
pour la notion d’identité témoigne peut-être de l’urgence de plaider
en faveur de la complexité des identités et de critiquer la tendance à
ramener la m ultiplicité à une identité unique, peu im porte qu’elle
soit fondée sur le genre, la religion ou la classe sociale, à m oins qu’il
ne trahisse notre incapacité à penser le devenir, et donc l’indéter­
m ination, l’incertitude et l’indiscernable. Il faut se demander si les
m ultiples identités que l’on adopte sont les masques derrière lesquels
nous nous dissim ulons, faute de pouvoir assumer notre in d éterm i­
nation, ou si elles sont les masques grâce auxquels nous pouvons
nous prêter aux agencem ents les plus d ivers, nous exp rim e r
autrem ent et ain si m ieux nous lib é re r des form es id entitaires
de sub jectivatio n?

Dans le cadre de cet ouvrage, nous ne voulons pas conforter la


U
O) croyance dans le sujet et dans l’idéologie de la représentation de
JD
'(V laquelle il relève en centrant le questionnement sur l’identité. Sujet
Э
a
13
X3
et identité vont trop souvent de pair avec une surestim ation de la
conscience et une conception idéaliste de la volonté. On le sait, la
O)
> notion d’identité est d’une grande utilité pour caractériser et respon­
'c
P sabiliser les individus dans les sociétés de contrôle. Elle permet aux
03
T3 autorités et aux gestionnaires de toutes sortes d’adm inistrer les corps
à distance; elle permet aux organisations de profiter du numérique
pour développer de nouveaux outils de profilage. Elle pourrait faire
écran à la compréhension des véritables enjeux de l’expérience du
O
ГМ
cyberespace si on oublie de porter l’analyse sur les différents agen­
O
cements auxquels ouvre l’expérience des mondes num ériques où
03
>- se trouvent mobilisés les corps et les objets dans l’exploration de
CL
O nouveaux territoires et l’invention de nouvelles formes de vie.
U

L’ensemble des textes qui suivent est organisé en trois parties qui
en facilitent la lecture. Dans la première partie, intitulée Id e n tité
et su bjectivation et qui comprend deux contributions, le lecteur est
invité à prendre connaissance d’un certain nombre de propositions
théoriques propices au renouvellem ent des catégories relatives à
с. Perraton et М. Bonenfant — Identité et multiplicité en ligne — 9

l’identité et à la subjectivation en ligne. Dans son prem ier article,


Charles Perraton part des concepts « d ’écart» de François Jullien et
de « synthèse disjonctive » de G illes Deleuze afin de problématiser
différem m ent la question de l’identité et de sortir du débat où s’af­
frontent les fervents et les critiques du pouvoir libérateur d’Internet
et des vertus émancipatrices des objets techniques. De leur côté,
Maude Bonenfant, M arc M énard, A ndré M ondoux et M axim e
O uellet mettent en garde, dans leur chapitre, contre la confusion
entretenue sur Internet entre identité et identification alors que
cette dernière, associée au machinisme des programmes inform a­
tiques, évacue le pouvoir de négociation collective du tiers symbolisant
au détrim ent de l’identité individuelle et sociale.

À la lueur de ces clarifications, on s’aventure ensuite dans la partie


consacrée aux N ouveaux ou tils d'analyse qui comprend trois textes
contribuant à la problématisation de l’identité en ligne. À p artir
de Facebook, Fanny Georges soutient de m anière étonnante l’idée
que les réseaux socionumériques transform ent notre rapport au
U
O) deuil, à l’identité des défunts et aux commémorations faites par les
'C
U
D endeuillés, puisque que le Web permet désormais une permanence
a
U
T3
des données p o st m o rtem . Sim on D o r présente de son côté une
critique de « l’avatarocentrisme » dans les jeux vidéo en soutenant
O)
> l’idée que l’identité des joueurs ne doit pas être confondue avec celle
'c
P du personnage. Pour bien comprendre la question de l’identité des
Te3
u joueurs, il appelle à un dépassement de l’analyse mimétique entre le
corps de l’avatar et celui du joueur pour mettre de l’avant l’analyse de
la jouabilité dans son ensemble. Au concept d’assemblage développé
par la théoricienne du jeu T. L . Taylor pour analyser l’identité des
O
ГМ
joueurs, Charles Perraton oppose quant à lu i dans un second article
celui d’agencement em prunté à G illes Deleuze et F é lix G uattari
>• parce qu’il permet de m ieux saisir le phénomène identitaire et de
CL
O le problématiser sous un nouvel angle.
U

La dernière partie, intitulée Étu des de cas, regroupe les cinq dernières
contributions qui offrent l’occasion de repenser les nouvelles formes
de subjectivation dans le Web en général et dans les cas de Facebook,
Tw itter, des forum s et des blogues en particulier. Contrairem ent
à ce que l’on p ourrait penser, l’identité en ligne n’est pas, pour
R an ia Aoun, du simple ressort de l’usager puisque les plateformes
inform ent déjà la m anière dont l’internaute pourra se présenter
10 — Cahiers du gerse

aux regards des autres. À partir d’une analyse rhétorique de Facebook,


elle fait la dém onstration du rôle joué par le d isp o sitif dans la
construction identitaire. L’identité peut même être problématisée
à p artir des objets eux-mêmes, comme le démontre M arc Rowley.
En effet, sur Tw itter, un certain nombre de profils ont été créés
à l’effigie d’un objet qui semble alors tw itte r en son nom propre,
m ettant en lum ière différents mécanismes identitaires. De son côté,
Isabelle Bourgeois réfléchit à la m anière dont le Web peut devenir
un canal im portant dans la construction d’une identité collective,
plus particulièrem ent pour les groupes m inoritaires ou opprimés.
Abordant la question identitaire sous l’angle juridique, elle analyse
plus spécifiquement le cas de femmes qui se regroupent afin d’avoir
un discours commun qui les définit. Cette identité collective peut
aussi se baser sur l’acte de consommation alors que les utilisateurs
de forum s m usicaux peuvent être compris à p artir d’un modèle que
Benoit C ordelier appelle la « gram m aire de la recommandation »
où la construction identitaire de chacun s’effectue en respect de ses
U
goûts de consommation et de ses achats effectifs. Dans la même
O)
X
-O3) perspective, Xavier Manga affirm e qu’une « exposition de soi » se
a pense à p artir d’une gestion organisée de sa réputation, voire du
13
X3 développement d’une expertise entourant la « e-réputation ». Cette
facette identitaire présente ses propres spécificités, stratégies et
O)
> outils qui peuvent être pensés à p artir d’une mise en scène de soi
'c
P
que les blogues de mode exem plifient parfaitem ent.
03
T3

Avec ses dix contributions, cet ouvrage permet à la fois de réfléchir


aux catégories identitaires, de proposer des outils théoriques et de
problématiser directement des cas pour m ieux comprendre l’identité
O
rM
et la m ultiplicité en ligne.

03
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I d e n t it é s e t p r o c e s s u s d e s u b j e c t i v a t i o t b

C h arles P e r r a t o n

Ma façon de ne plus être le m êm e est, p ar définition,


la p a rt la plus singulière de ce que je suis.

M ichel Foucault (200id [1979])

« O n th e In te rn e t, nobo d y know s y o u ’re a dog^ ! »

J’ai l’im pression parfois d ’être u n flot de co u ran ts m ultiples.


Je préfère cela à l’idée d ’u n m oi solide, identité à laquelle ta n t d ’en tre
nous accordent ta n t d ’im p o rtan ce. [...] Les discordances de m a vie
m ’o n t appris fin alem en t à préférer être u n p eu à côté, en décalage.

Edw ard Saïd, cité p a r Cypel et V ernet (2002)

F e r v e n ts e t c r it iq u e s d u c y b e r e s p a c e
U
O)
-O)
Le thème « identités numériques » peut éveiller la ferveur des uns
a
13
X3
et la méfiance des autres. Pour moi, c’est l’occasion d’une réflexion
'(L) critique sur la portée de cette idée selon laquelle l’identité peut se
CD
> construire ou se déconstruire dans le cyberespace. Pour dram atiser
c
P la question, j ’aim erais l’aborder sous l’angle critique, et donc la
T033 mettre en état de crise de m anière à ce qu’elle nous apparaisse sous
U)
0
1Л) un autre jour. Pour le dire autrement, j ’aim erais problématiser la

03
question de l’identité en m’interrogeant sur les conditions de subjec-
tivation^. Pour cela, il me faudra être prudent de m anière à ne pas
O
ГМ
excéder les uns n i les autres.

03 Ce qui agace les fervents, c’est la critique facile et injuste. Ils ne


>•
D.
O supportent pas l’idée que l’on puisse réduire le cyberespace à un
U
« n o m an ’s lan d sans foi n i lo P », comme le font les gardiens de la

T. U n a d ag e tr o u v a n t so n o rig in e d a n s u n d e ssin d e p re sse de P e te r


S te in e r p a r u d a n s le New Yorker d u 5 ju ille t 1993.
2. En p re m iè re d é fin itio n , je d ira is q u e la su b je c tiv a tio n est « la m a n iè re
d o n t u n ê tre h u m a in se tra n s fo rm e e n s u je t» (F o u cau lt, 2001c [1982]: 1042),
le p ro cessu s p a r leq u el se c o n s titu e u n su jet e t sa su b jectiv ité.
3. L’e x p ressio n q u ’o n re tro u v e so u v e n t est « a law less “n o m a n ’s la n d ” ».
12 — Cahiers du gerse

m oralité publique pour qui, par exemple, la m ultiplication des


identités numériques permet aux usagers d’Internet de se cacher
derrière un masque (pseudo, avatar, etc.) pour se soustraire à leur
devoir de civilité et ainsi échapper aux conséquences de paroles
bien souvent mensongères, diffam antes ou irrespectueuses ou
d’actes irresponsables. Pour les fervents, ce genre de critique se
fonde sur une incompréhension des enjeux actuels : l’identité peut
être fragmentée, mais il est aussi possible de rassembler les parties
éparpillées qui la constituent. Pour les optim istes, la m ultiplication
des profils sous lesquels les internautes se présentent ne se fait pas
avec l’intention de confondre les autres, ou n’a pas nécessairement
pour conséquence de les confondre ; elle ne mène pas chacun à sa
perte dans une forme trouble d’identité. Je souhaite que les fervents
défenseurs du cyberespace nous appuient dans la remise en question
des préjugés selon lesquels la Toile est un espace dérégulé et réfrac­
taire à toute norme, et un prétexte pour réfléchir sur les formes de
subjectivation en ligne. Sans sous-estimer la portée des critiques
U
m oralisatrices, nous pouvons aussi être attentifs à la critique des
JOD
'(V
)
prétendus pouvoirs libérateurs d’Internet et aux vertus ém anci­
a patrices des objets techniques. Nous pouvons être d’accord que la
13
X3
'(L)
technologie ne sert pas seulement et nécessairement à la liberté et
au partage, mais aussi à la surveillance, au profilage et au contrôle.
O)
> Nous le serons pour autant que cela ne nous plonge pas dans la
'c
P
paranoïa ou dans la nostalgie.
03
T3
U)
03
c/)
(/3 C r i t i q u e d e l a n o t i o n d ’i d e n t i t é
03

O L’intérêt grandissant pour la notion d’identité témoigne sans doute


(N

O de l’urgence de plaider en faveur de la diversité des identités tout


x:
03
en critiquant la tendance à réduire la m ultiplicité à une identité
>-
O.
unique, peu importe qu’elle soit fondée sur le genre, la religion ou
O
U la classe sociale. À moins que cet intérêt ne trahisse une incapacité
à penser l’indéterm ination, l’incertitude et l’indiscernable, bref à
penser le devenir; on pourrait en effet se demander si derrière les
m ultiples identités ne se profile pas une incapacité à assumer son
indéterm ination. On p o urrait aussi vo ir dans la m ultip licatio n
des identités autant de moyens pour résister aux assignations et
injonctions de toutes sortes, dans l’espoir de se libérer des formes
identitaires de subjectivation.
C. Perraton — Identités et processus de subjectivation — 13

On p o urrait enfin aborder la question sous l’angle goflfmanien


en considérant que le moi se produit dans l’interaction. Dans ce
cas, nous n’aurions pas à nous inquiéter du fait que les individus
adoptent différentes identités. Les interactions étant nombreuses, il
serait tout à fait norm al de voir apparaître de m ultiples identités et
plusieurs occasions d’en faire la synthèse^. On serait en droit de se
demander de quelle nature est le lien entre m ultiplicité et unicité
du moi. Par exemple, la continuité entre ces deux dimensions se
trouve-t-elle assurée par le travail de la conscience du sujet? Ou
bien la tension entre ces deux dimensions ouvre-t-elle sur diverses
formes de subjectivation ?

En centrant le questionnem ent sur l ’identité, nous risquons de


conforter la croyance dans le sujet et dans l’idéologie de la représen­
tation de laquelle il relève. Sujet et identité vont en effet de pair avec
une surestim ation de la conscience et une conception idéaliste de la
volonté. O r comme l’a démontré Friedrich Nietzsche, la conscience
n’est qu’un phénomène de surface. L’affectivité prim e sur les repré­
U sentations. Ce qui parvient à la conscience est le résultat d’un travail
JOD
'(V
)
des affects; c’est l’œuvre d’«[u]ne pluralité d’instances extérieures
a
13
X3 les unes aux autres, mais liées entre elles par une certaine forme
'(U de com m unication » (W otling, 2 0 0 6 : 105 ). Chaque instance infra-
O)
> consciente (Nietzsche utilise indifférem m ent les termes d’instinct,
'c d’affect ou de pulsion^) perçoit la force et l’autorité des autres, et du
P

TO3) fait de sa sensibilité, elle peut les affecter ou être affectée par elles. Le
U)
O )
(/) rapport des forces en présence constitue la puissance de l’individu.
10
O) Dans l’effort de spiritualisation dont ce dernier pourra faire preuve.

O
rM
4. T ous les c o m m e n ta te u r s n e s’e n te n d e n t p as s u r ce p o in t: c e r ta in s
p r é f è r e n t p a rle r d ’u n e « te n s i o n e n tr e m u ltip lic ité e t u n ic ité d u m o i»
>- (N iz e t e t R igaux, 2 0 0 5 : 92), d ’a u tre s c o m m e A n th o n y G id d e n s c o n sid è re n t
Q.
O q u e la c o n tin u ité est a ssu ré e p a r « la co n scien ce q u e le su jet a de lu i-m êm e »
U
(N iz e t e t R igaux, 2 0 0 5 : 92).
5. «[L ]a v o lo n té n ’est p as à c o m p re n d re c o m m e u n e re la tio n cau sale,
m é c a n iq u e , q u i p ro d u ir a it à to u t c o u p u n effet, m a is c o m m e u n e re la tio n
de c o m m a n d e m e n t e t d ’o b éissan ce in te rv e n a n t au sein d ’u n e c o m m u n a u té
h ié ra rc h isé e d ’in s ta n c e s de m ê m e n a tu re , q u e N ietzsch e d é sig n e ra p a r les
te rm e s d ’in s tin c t, d ’affect, o u e n co re de p u lsio n , re la tio n q u i su p p o se à so n
to u r de la p a r t de c h aq u e in s ta n c e c o n c e rn é e u n e é v a lu a tio n des ra p p o rts
de force a u sein de c e tte c o m m u n a u té .» (W o tlin g , 2 0 0 7 [1999]: 37-38)
14 — Cahiers du gerse

c’est-à-dire dans ce mouvement de l’esprit par lequel il arrivera à


interpréter les forces en présence, il pourra m odifier ce rapport et
ainsi dim inuer la violence d’un instinct (c’est la sublim ation des
affects) au profit du déploiement d’un autre. La m aîtrise de soi
consistera alors à « parvenir à m aîtriser les passions les plus fortes et
à leur imposer une direction nouvelle» (W otling, 2 0 0 7 : 9 6 ). Ce que
l’individu arrivera à exprim er sera symptomatique de sa manière
d’être (ethos) et témoignera de l’état des forces qu’il entretient ou
qu’il essaie d’entretenir (Deleuze, 2 0 0 3 i [1983 ]: 188 ).

Pour Nietzsche, la conscience n’a ni la m aîtrise du corps, ni le


contrôle des pensées. Elle n’a rien d’un «substrat qui “contrôle”
le tout du sujet, détermine et guide jusqu’à la bonne marche des
fonctions corporelles» (H aar, 1 9 9 3 : 137). Il faudra alors p artir du
corps et non de ce que sont les prétendus attributs de la subjectivité
tels que la conscience, la volonté et l’entendement pour se faire une
représentation exacte de la nature de notre unité, le corps étant
une collectivité d’êtres parcellaires sur laquelle règne, ou plutôt sur
U
O) laquelle croit régner, une unité subjective qui ignore ce qui se passe
'X
C
D
3
U de plus im portant sous elle. Toujours selon Nietzsche, la volonté
O'
U
T3
obéit à une logique de la passion et du commandement. Et l’affect
de commandement est cette instance qui met en branle le processus
O)
> de volonté hiérarchisant les instincts entre eux et assurant la domi­
'c
P nation relative de l’un sur les autres. Dès lors, le préjugé de l’unité
Q
J
"O du sujet et de l’efficience de la volonté empêche de comprendre le
(/)
(tnU rôle des pulsions et des instincts dans les relations entre les corps et
(/)
Q
J plus particulièrem ent, dans les processus de subjectivation.

O
fM
Id e n t it é e t c o n t r ô le

La notion d’identité est d’une grande u tilité pour caractériser et


>-
CL
O responsabiliser les individus dans les sociétés de contrôle. L’identi­
U
fication s’effectue sur des supports identitaires adm inistratifs (actes
de naissance, de mariage et de décès, passeport, etc.) ; elle comprend
des données numériques (ID , IP, adresse courriel, mots de passe,
prénom ou pseudo), des signes de reconnaissance (avatar, logo, etc.)
et des relevés de traces laissées par les individus (photos, profils
Tw itter et Eacebook, ou autres productions textuelles, sonores et
visuelles). Elle permet aux autorités et aux gestionnaires de toutes
sortes d’adm inistrer les corps à distance. Sur le plan ju rid iq u e.
C. Perraton — Identités et processus de subjectivation — 15

ridentité permet d’évaluer et de juger la responsabilité de chacun en


regard des actes commis et des paroles proférées. L’identification des
personnes consiste d’abord à leur attribuer un nom et un prénom
et à leur reconnaître ensuite des coordonnées à l’aide desquelles
on pourra les caractériser et les localiser. Lorsque les individus
ne satisfont pas ces premières conditions de citoyenneté, comme
c’est le cas chez les «sans dom icile fixe » (SDF) et les sans-papiers,
on les traitera comme des «hors-la-loi», non pas parce qu’ils ont
transgressé la loi, mais parce qu’ils ne sont pas reconnus par elle.
Faute de pouvoir localiser les personnes et de pouvoir leur attribuer
un statut précis, la gestion et le contrôle s’avéreront impossibles.
L’association du nom et des coordonnées personnelles étant essentielle
à l’identification, les fraudeurs et les tricheurs, ou les m ilitants de toutes
les causes feront bien souvent le choix de l’anonymat et de la clan­
destinité pour échapper au carcan identitaire et résister au pouvoir
qui pèse sur eux.

L’identification permet de caractériser personnellement, socialement


U
O) et culturellem ent les personnes et les collectivités. L’identité civile
'CU
=3 est principalem ent définie et encadrée par l’État. L’identité sociale
a
15
X5
précise le statut de chacun par rapport aux autres et inform e sur
'(L) ce qu’il a en partage avec les groupes d’appartenance. L’identité
>O) culturelle se fonde sur la langue, les croyances, les mœurs et les
'c
P habitudes. À ces premières identités, s’ajoute aujourd’hui l’identité
05
T3 numérique comme représentation numérique d’une entité réelle ou
U)
05
C/5
virtu elle. Mais quelle que soit l’identité, l’im portant reste toujours
(/5
05
au plan juridique de pouvoir faire le lien entre l’identité numérique
et l’identité civile de la personne ou du collectif, de m anière à
O
(N
pouvoir établir la responsabilité de ses actes et juger de ses paroles.
O
05
>~ L e p o id s d u n o m
CL
O
U
Né à Jérusalem en 1935 et décédé à New York en 2 0 0 3 , Edward Saïd
était le fils d’une fam ille protestante d’origine palestinienne. Il a
passé une bonne partie de son enfance au Caire où il a été élevé
à l’occidentale dans des collèges britanniques. De son prénom ,
Edward Saïd disait qu’il était une « “création de [ses] parents” si
désireux d’être cooptés dans les cercles où domine l ’aristocratie
coloniale b ritannique» (Cypel et Vernet, 2 0 0 2 ). Mais au lieu de
16 — Cahiers du gerse

chercher à faire la synthèse de ses identités m ultiples, cet être


m ultiple et pluriel a fait le choix de les assumer en s’associant à diffé­
rentes causes dont celles des réfugiés, des SDF et des sans-papiers.

Outre le nom et le prénom (ou son pseudonyme, son identifiant,


etc.), l ’info rm ation nécessaire à l’identification d’une personne
comprend les coordonnées spatiotemporelles et les propriétés carac­
téristiques définissant son rôle social. C ’est sur ce type d’inform ation
que sont élaborés les dictionnaires, que sont créées les banques
de données et que com ptent les opérateurs de réseaux sociaux
en ligne. Ils associent tous au nom de la personne une classifica­
tion perm ettant de la situer géographiquement (les coordonnées
spatiotemporelles du corps, le lignage, le sexe, etc.) et socialement
(ou, selon le cas, artistiquem ent, professionnellement, etc.). Dans
ce type d’opération, le nom et le prénom pèsent lourd dans la
déterm ination de l’in d ivid u ; plus encore le lien entre le nom, les
coordonnées et les principales caractéristiques. Un exemple suffit à
en mesurer l’im portance. Considérons celui des présumés auteurs
U des attentats de Boston en avril 2 0 1 3 ^. Comme plusieurs commenta­
O)
X
-O3)
D teurs et analystes l’ont fait remarquer, les principaux suspects dans
a
•O
cette affaire avaient un nom lourd à porter: Tam erlan et D jokhar
Tsarnaev. Tam erlan est un guerrier turco-mongol du xiv^ siècle,
O)
> conquérant d’une grande partie de l’Asie centrale et occidentale.
'c
P Il fut un redoutable chef de guerre, bâtissant un immense empire
O) qui reposait sur la puissance m ilitaire et sur la terreur. Lors de ses
T3
(/)
0 )
(/) conquêtes, il n’hésita pas à massacrer la totalité de la population
LO
0) des villes qui lu i résistait. D jo k h a r Moussaïevitch Doudaïev est un
ancien général de l’armée de l’air soviétique d’origine tchétchène,
O
(N
m édaillé de l’Ordre de Lénine, et premier président de la République
SI
tchétchène d’Itchkérie. Fait intéressant à noter, le sénateur am éricain
ai
’s_
>-
Lindsey Graham a prétendu qu’une mauvaise orthographe dans le
Q.
O
U

6. Le c h a p ô d ’u n a rtic le d u Monde en d it lo n g s u r l’im p o rta n c e d u n o m


e t des p re m iè re s c o o rd o n n é e s des p e rs o n n e s p o u r e x p liq u e r l’é v é n e m e n t :
« A p rè s p lu sie u rs fausses r u m e u r s s u r le u r id e n tité , les d e u x su sp ects de
l’a tte n ta t de B oston, q u i a tu é tro is p e rs o n n e s e t blessé p lu s de 170 a u tre s
lu n d i, o n t fin a le m e n t é té id e n tifié s v e n d re d i. Il s’a g ira it de d e u x frères,
T a m e rla n e t D jo k h a r T sa rn a ev , de c o n fe ssio n m u s u lm a n e , issus d ’u n e
fa m ille d ’o rig in e tc h é tc h è n e .» (P o u c h a rd e t S allo n , 2013)
C. Perraton — Identités et processus de subjectivation — 17

nom de Tam erlan Tsarnaev, plus particulièrem ent dans les listes du
F B I, explique en partie pourquoi il a échappé au radar du F B I et des
services secrets russes...

Le lien entre le nom et les coordonnées pèse si lourd que les identités
d’em prunt et l’anonymat deviennent les principaux moyens de se
protéger et de résister. Un exemple encore me permet d’illu strer
le propos. Considérons le cas de ce blogue m exicain anonym e,
Del Narco, où l’auteure (on a appris récem m ent, après trois ans
d’existence du blog, qu’il s’agissait d’une jeune femme) inform e
les internautes sur les m éfaits des narcotrafiquants. L’anonym at
permet à l’auteure du blog et à ses collaborateurs d’exprim er ce que
les médias n’osent dire (plusieurs dizaines de m illiers de personnes
ont été assassinées dans la guerre que mènent les gangs et les forces
de l’ordre). Partageant l ’idée qu’il existe un lien fort (c’est-à-dire
fort déterm inant et coercitif) entre l’identité et les coordonnées,
l’auteure du blog encourage ses lecteurs à lu i écrire anonymement.
C ’est le sens même de l’énoncé apparaissant dans un encart de la
U page d’accueil de son blog^: « En via inform ación de tu localidad y
O)
JD
-O) será publicada de manera anónim a blogdelnarco@hotmail.com^ ».
13
a
■z¡a Cet exemple illu stre non seulement le lien étroit entre identité
(qui suis-je?) et coordonnées (où suis-je?), mais il en met aussi les
0
>3 conséquences en lum ière: moins on en saura sur la personne (le
’c
P groupe ou l’organisation), m oins on sera en mesure d’agir sur elle
CL) (ou sur eux).
TD

T r o u b l e s d ’i d e n t i t é

O A ligner et assujettir les personnes à la règle de l’identité absolue


fM
fondée sur le profil génétique comme seul moyen d’authentifi­
O) cation (sauf qu’il y a toujours le risque de naissances m ultiples
>-
Cl monozygotes) est sans doute le rêve de tout système de contrôle,
O
U
car l’identification ne se fait pas sans d ifficu lté , surtout à l’ère
du cyberespace. Il suffit de penser aux conséquences du recours

7. B logue del N a rc o : h ttp ://w w w .b lo g d e ln a rc o .co m /.


8. T r a d u c tio n lib r e : « E n v o y e z d e l’in f o r m a t io n s u r ce q u i se p a sse
chez vous e t n o u s la p u b lie ro n s de m a n iè re a n o n y m e s u r b lo g d eln arco @
h o tm a il.c o m .»
18 — Cahiers du gerse

à l’identifiant biométrique s’inscrivant dans le prolongement des


logiques de contrôle et de surveillance des individus par l’État. La
collecte et l’accum ulation des données qu’il rend possible «visent
non seulement l’identification des individus, mais leur localisation
dans l’ordre territo rial géographique, et la reconstitution de leurs
trajectoires, ceci au moyen du recueil et du recoupement des traces
numériques, certaines biométriques » (Bonditti, 2 0 0 5 ). Considérée
plus im portante que jam ais, la gestion des identités n’en reste pas
moins difficile à faire avec la m ultiplication des avatars et des iden­
tités virtuelles. La m ultiplication des identités pose le problème de
leur appartenance. Deux cas lim ites me serviront à mettre en pers­
pective un certain nombre de problèmes : le trouble d’identité et le
vol d’identité. À sa façon, chacun de ces cas lance un défi aux sociétés
de contrôle. Pour commencer, les personnes souffrant d’un trouble
d’identité sont non seulement intéressantes pour la psychologie et
la médecine, mais elles sont aussi jugées très préoccupantes par les
autorités. Les personnes atteintes par ce trouble soulignent, bien
U
malgré elles, l’im portance d’un système de contrôle basé sur l’iden­
O)
X
-O3 tité. C ’est en tout cas ce que l’on comprend à voir l’empressement
13)
O' des thérapeutes à vouloir faire converger les m ultiples personnalités
U
T3
'(U
du patient vers une seule personnalité de synthèse. Quant au vol
d’identité, il est non seulement devenu une véritable menace à
O)
> travers le monde, parce qu’il coûte aux pays des m illiard s de dollars
'c
P
chaque année, mais il constitue aussi un risque de mettre en échec
eu
T3
U) la base du système fondé sur l’identité. La diflférence entre trouble
e
u
е
л

eu
d’identité et vol d’identité réside sans doute dans le fait que dans le
prem ier cas^je su is qu elqu ’un d ’autre que m oi et dans le second, c ’est
O qu elqu ’un d ’autre q u i est m oi.
ГМ

O
On compte parm i les personnes souffrant d’un trouble d’identité
>- certains cas ayant hanté l’im aginaire co lle ctif On pense notam ­
Q.
O ment à ceux de Sybil (de son vrai nom Shirley Mason), personnage
U
inspiré d’un fait vécu aux États-Unis, au début des années 1 9 7 0 , et
de W illiam Stanley M illigan (plus connu sous le nom de B illy ), le
prem ier individu à avoir bénéficié aux États-Unis d’un non-lieu
dans une affaire crim inelle en raison de ce trouble. À propos de
Sybil, la journaliste Debbie Nathan a publié une enquête détaillée
dans laquelle elle soutient qu’une m anipulation croisée entre la
psychanalyste Cornelia W ilbur et sa patiente eut lieu. Elle estime
C. Perraton — Identités et processus de subjectivation — 19

q u e la th é r a p e u te e t sa p a tie n te a v a ie n t é té c o n s c ie n te s de fr a u d e r
e n c o n s t r u is a n t de to u te s p iè c e s ce p e rs o n n a g e de s y n th è s e . Le
cas de S y b il e u t l ’e ffe t d ’u n e b o m b e , à l ’é p o q u e , s u r les c ro y a n c e s
p a rta g é e s e n m a tiè re d ’id e n tité . A v a n t la p u b lic a t io n de S y b il e n 1973
e t la d if f u s io n d u f i l m p o u r la té lé q u i e n a é té t i r é e n 1976 (d a n s
le q u e l S a lly F ie ld in c a r n a it ce p e rs o n n a g e ), o n n ’a v a it s ig n a lé q u e
75 cas de t r o u b le d is s o c ia tif de l ’id e n tité ( T D I ) o u d u s y n d r o m e de
p e r s o n n a lité m u lt ip le (S P M )^ a u x É ta ts -U n is . C e c h if f r e est passé
d a n s les a n n é e s q u i o n t s u iv i à 4 0 0 0 0 cas d ia g n o s tiq u é s , s u r t o u t
a u x É ta ts -U n is .

D a n s le cas de B i ll y M i llig a n , l ’e n q u ê te q u i a s u iv i so n a r r e s ta tio n


p o u r v o l e t v io l d ’a u m o in s d e u x p e rs o n n e s ré v è le l ’e x is te n c e de
p lu s ie u rs p e r s o n n a lité s (24 a u t o t a l) d a n s u n m ê m e c o rp s . P a r m i
e lle s, se t r o u v a it l ’A n g la is A r t h u r , âgé de 22 ans, q u i d o m in a it les
a u tre s . C ’est A r t h u r q u i d é c id a it de c o n fie r la c o n s c ie n c e à te l o u
te l m e m b r e de la « f a m i ll e » . I l y a v a it aussi le P ro fe s s e u r, c e lu i-là
âgé de 26 a n s, d e r n ie r v e n u d a n s le g ro u p e , d o n t la p e r s o n n a lité
U
O) r é s u lt a it de la fu s io n des v in g t - t r o is a u tre s p e r s o n n a lité s . C ’est le
JD
-0) P ro fe s s e u r q u i a id a le d o c te u r C a u l e t s o n p a tie n t à a v o ir u n e v u e
O '

TU3 d ’e n s e m b le des m u lt ip le s id e n tité s q u i h a b ita ie n t e t h a n t a ie n t B illy .


D a n s s o n o u v r a g e s u r le s u je t, l ’é c r iv a in a m é r ic a in D a n ie l K e ye s
CD
> a f a i t p r o g r e s s e r B i l l y d a n s sa t h é r a p ie e n l ’a id a n t à f u s i o n n e r
’c
P ses p e r s o n n a lité s ^ ^ .
O)
T3
(/)
0 )
(/)
10
O)

O 9. Le syndrome de personnalité multiple (SPM) est un trouble psychique


rM
lors duquel le sujet, souvent à la suite d’un traumatisme d’enfance, développe
CT
plusieurs personnalités qui occupent tour à tour sa conscience.
’s_
>- 10. «[L]a thérapie du docteur Caul commence à porter ses fruits, et
Q.
O
U apparaît ainsi, dans un sens, une “nouvelle” personnalité, baptisée “le
Professeur”, qui rassemble toutes les autres et dispose de tous leurs souve­
nirs (Billy n’est pas guéri pour autant, toutes les personnalités sont encore
présentes, et la fusion véritable donnerait, à la différence du Professeur,
“moins que la somme des parties”, un individu ne possédant pas toutes les
qualifications de la “famille” - ce qui rappelle d’ailleurs un peu le sort de
Charlie Gordon...). Pour la première fois, Billy, sous la forme du “Profes­
seur”, peut raconter toute sa vie; et Daniel Keyes pourra ainsi construire
son livre. » (Nébal, 2007)
20 — Cahiers du gerse

P r o c e s s u s d e s u b je c t iv a t io n

R e v e n o n s s u r la d é f in it io n d u m o t id e n tité . O n d it de ce te r m e q u ’i l
a le « c a ra c tè r e de ce q u i d e m e u re id e n tiq u e o u é g a l à s o i-m ê m e
d a n s le te m p s » ( C N R T L , D ic t io n n a ir e e n lig n e d u C N R S ). Id e n ­
t it é est d it à la fo is de ce q u i est id e n tiq u e ( u n it é ) e t de ce q u i est
d is t in c t ( u n ic ité ) . P o u r P a u l R ic œ u r, l ’id e n tité tr o u v e d ’a b o rd d a n s
ce q u i p e r d u r e de la p e rs o n n e la ré p o n s e o b je c tiv e à la q u e s tio n
« q u e s u is - je ? » ; i l n o m m e « m ê m e t é » (le m ê m e ) c e tte p r e m iè r e
d im e n s io n . L’id e n tité tr o u v e e n s u ite d a n s l ’u n ic it é de la p e rs o n n e ,
c’e s t-à -d ire d a n s ce q u ’e lle a d ’u n iq u e e t de d is t in c t if , la ré p o n s e
s u b je c tiv e à la q u e s tio n « q u i s u is - je ? » ; i l n o m m e « ip s é it é » (le
s o i-m ê m e ) c e tte d e u x iè m e d im e n s io n ( R ic œ u r , 1 9 90). M a is q u e
l ’o n c o n ç o iv e l ’id e n tité c o m m e n é g o c ia tio n in d iv id u e lle o u c o m m e
n é g o c ia tio n c o lle c tiv e , e lle re s te t r i b u t a i r e d ’u n e lo g iq u e d e la
re p ré s e n ta tio n s e lo n la q u e lle le s u je t se ré p è te o u s’a ju s te d a n s u n
m o u v e m e n t de d if f é r e n t ia t io n s u b o r d o n n é à l ’id e n tité .

U
O n n e s a u r a it d o n c p o s e r la q u e s tio n de l ’id e n t it é sans s u p p o s e r
O)
X3 la r é p é t it io n d u M ê m e , p u is q u ’u n e ch ose n e re s te id e n tiq u e à e lle -
'CU
D
a m ê m e q u ’aussi lo n g te m p s q u ’e lle se ré p è te o u q u e ses d iffé r e n te s
Zi
XJ
m a n if e s t a t io n s se s u b o r d o n n e n t à u n e lo g iq u e id e n t it a ir e . C ’est
d u re s te p o u r c e tte r a is o n q u e F ra n ç o is J u llie n (2012) p r é fè r e le
O)
>
'c c o n c e p t d ’é c a rt à c e lu i de d iffé re n c e , ju s te m e n t p a rc e q u ’i l n e r é p o n d
P

OJ pas à u n b e s o in id e n t it a ir e . P o u r J u llie n , l ’id e n tité p ro c è d e de la


T3
d iffé re n c e e t e n est t o u t à la fo is l ’o p p o s é e t la ra is o n , a lo rs q u e le
c o n c e p t d ’é c a r t o u v r e , t o u t e n s é p a ra n t les c u ltu r e s e t les pensées,
u n espace de r é f le x iv it é e n tr e e lle s o ù se d é p lo ie la p e n s é e . N o u s
O p o u r r io n s e n d ir e a u ta n t d u c o n c e p t d ’a g e n c e m e n t q u i o u v r e , t o u t
ГМ

O e n m e t t a n t e n te n s io n u n e n s e m b le d ’é lé m e n ts h é té ro g è n e s les u n s
x:
DJ
’v_
avec les a utres, u n espace o ù se d é p lo ie n t les d e v e n irs (J u llie n , 2012:31).
>•
CL
O N o u s a b o rd e ro n s ce tte q u e s tio n p lu s lo in d a n s cet o u v ra g e .
U

U n e lo g iq u e de la r é p é t it io n d u M ê m e n ’a r r iv e à s’im p o s e r q u ’e n
d é n ia n t les fo rc e s de c h a n g e m e n t s’e x e rç a n t s u r les choses e t les
ê tre s. C e q u i est censé r e v e n ir d a n s la r é p é t it io n d u M ê m e , c ’est u n
s u je t v e n u à b o u t de lu i- m ê m e o u e n v o ie de l ’ê tre . P o u r N ie tz s c h e ,
la ch o se n e r e v ie n t q u e p a rc e q u ’e lle m a n q u e d ’a f f ir m a t io n . S o n
r e t o u r m a r q u e la r é p é t it io n « d e ce q u i est c o m m u n » p lu t ô t q u e
l ’a f f ir m a t io n « d e ce q u i est s in g u lie r » (Sasso e t V i l l a n i , 2 0 0 3 : 298).
C. Perraton — Identités et processus de subjectivation — 21

L o rs q u e la d iffé r e n c e e n tr e les re p ré s e n ta tio n s n e se c o n ç o it q u e s u r


fo n d d ’id e n tité , o n c o m p re n d q u e le p ro c e s s u s de s u b je c tiv a tio n se
c r is ta llis e sous la fo r m e d u s u je t c o n s titu é q u i possède u n e id e n tité
e n p ro p re .

À la n o t io n d ’id e n tité , j ’a im e r a is o p p o s e r c e lle s de s u b je c tiv a tio n


e t de d é s u b je c tiv a tio n ; à l ’id é o lo g ie de la r e p ré s e n ta tio n , j ’a im e r a is
o p p o s e r u n e lo g iq u e de la d is jo n c tio n s e lo n la q u e lle les m u l t i p l i ­
c ité s c o n s titu é e s d ’é lé m e n ts s in g u lie r s , d is tin c ts les u n s des a u tre s ,
s’a g e n c e n t sous la fo r m e de sy n th è s e s d is jo n c tiv e s . C o n s id é r a n t q u ’i l
n ’y a pas de s u je t sans a s s u je ttis s e m e n t, n i d ’a s s u je ttis s e m e n t sans
p e rte de la lib e r t é de p e n s e r p a r s o i-m ê m e e t de se d é p re n d re de so i
(la p r o d u c tio n de s o i), je c ro is o p p o r t u n de p e n s e r n o tr e p la c e e t
n o tr e a c tio n d a n s le m o n d e e n te rm e s de p ro ce ssu s e t de d e v e n ir.
M a lg r é to u s n o s e ffo r ts p o u r re s te r fid è le à n o u s -m ê m e , p o u r re s te r
s ta b le e t g a rd e r l ’é q u ilib r e , le m o n d e n e cessera de c h a n g e r a u to u r de
n o u s , n o s in s t in c t s n e c e s s e ro n t de t r a v a ille r e n n o u s , u n e n s e m b le
de fo rc e s n e cessera de s’e x e rc e r s u r n o u s . D e s o rte q u e , c o m m e le
U
O) su g g è re G ille s D e le u z e , ce q u i r e v ie n t ce n ’est pas le M ê m e , m a is
JD
'(V
ce q u i d e v ie n t.
a
13
X3 C e rte s , I n t e r n e t c o n tr ib u e a u jo u r d ’h u i à l ’a p p a r itio n d ’u n n o u v e l
e sp a ce d e c o m m u n i c a t i o n a u q u e l s o n t f o r t e m e n t a s s o c ié e s les
CD
>
C v a le u rs de r a t io n a lit é , d ’e ffic a c ité e t de p e r fo r m a n c e . M a is m ê m e
P

O) si ce n o u v e l espace ré s u lte g r a n d e m e n t des s tra té g ie s d ’e x p lo ita tio n


T3
U) é c o n o m iq u e , de d o m in a t io n s o c ia le e t d ’a s s u je ttis s e m e n t p o litiq u e ,
O )
(/)
10 i l n e re ste pas m o in s tra v e rs é p a r de m u lt ip le s p ra tiq u e s ré s is ta n te s
O)
fa v o ra b le s à u n p ro c e s s u s d e s u b je c tiv a tio n e t à l ’é m e rg e n c e de
O n o u v e lle s fo r m e s de s u b je c tiv ité . Les p e rs o n n e s s o n t e n e ffe t p e r p é ­
rM

tu e lle m e n t in s c r ite s d a n s u n p ro c e s s u s n e ce ssa nt de les d é p la c e r,


de les d é fo r m e r e t de les tr a n s fo r m e r c o m m e s u je ts e n les s itu a n t
>-
Q.
O q u e lq u e p a r t e n tr e ré s is ta n c e e t a s s u je ttis s e m e n t. L a c o n s t it u t io n
U
de s o i-m ê m e c o m m e s u je t p e r m e t a u x in d iv id u s d ’e ffe c tu e r p a r
e u x -m ê m e s u n c e r ta in n o m b r e d ’o p é r a tio n s s u r le u r c o rp s e t le u rs
c o n d u ite s , a in s i q u e s u r le u r e s p r it e t le u rs pensées p o u r a m é n a g e r
e t t r a n s fo r m e r le u r v ie de m a n iè r e à la r e n d r e p lu s b e lle .

P o u r M ic h e l F o u c a u lt, l ’a f f ir m a t io n d u p r im a t de « la p e n s é e d u
d e h o rs » im p liq u e la c r it iq u e des n o tio n s d ’id e n tité e t de re p ré s e n ta ­
t io n , p u is q u e « [c ]e tte p e n sé e [ . . . ] se t ie n t h o rs de to u te s u b je c tiv ité
22 — Cahiers du gerse

p o u r e n fa ir e s u r g ir c o m m e de l ’e x té r ie u r les lim ite s , e n é n o n c e r


la f i n . . . » (F o u c a u lt, 2 0 0 ig [1 9 6 6 ]: 5 4 9 )- C ’est p o u r c e tte r a is o n q u e
F o u c a u lt tra n s g re s s e la l i m i t e d u s u je t k a n tie n e n c o n c e v a n t le s u je t
c o m m e in s c r it d a n s u n p ro ce ssu s de d é s u b je c tiv a tio n . I l r e p re n d à
so n c o m p te la le ç o n n ie tz s c h é e n n e s e lo n la q u e lle i l e x is te a u ta n t de
d iffé re n c e e n tr e la c o n n a is s a n c e e t le m o n d e à c o n n a îtr e q u ’i l y e n a
e n tre la c o n n a is s a n c e e t la n a tu r e h u m a in e . A u lie u d ’u n e r e la tio n
n é ce ssa ire e n tr e c o n n a is s a n c e e t choses à c o n n a îtr e . F o u c a u lt v o it
« u n e r e la t io n de v io le n c e , de d o m in a t io n , de p o u v o ir e t de fo rc e ,
de v io la t io n » ( F o u c a u lt, 2 0 0 i f [1974] : 1414)- L’a f f ir m a t io n de c e tte
r u p t u r e e n tr e la c o n n a is s a n c e e t les in s t in c t s a p o u r c o r o la ir e la
d is p a r it io n de l ’u n it é e t de la s o u v e ra in e té d u s u je t. A in s i p e u t-o n
c o n s id é r e r la c o n n a is s a n c e c o m m e u n e lu t t e e n tr e les in s t in c t s
( « r ir e , d é p lo re r, d é te s te r» ) m e t t a n t l ’o b je t à d is ta n c e , s’e n é lo ig n a n t
e t le d é t r u is a n t a u l ie u d e l ’a s s im ile r . D a n s la c o n n a is s a n c e de
l ’o b je t, n o u s d it F o u c a u lt, « i l n ’y a pas u n if ic a t io n , m a is s y s tè m e
p ré c a ire de p o u v o ir » ( F o u c a u lt, 2 0 0 i f [1974]: 1417)- L a c o n n a is s a n c e
e t le s u je t de c o n n a is s a n c e r é s u lte n t de c e tte r e la t io n s tra té g iq u e de
U
O)
JD p o u v o ir d a n s la q u e lle se tr o u v e n t p lacés les in d iv id u s . L e « “ s u je t”
'(V

a a p p a ra ît dès lo rs c o m m e u n e “ fo r m e v id e ” d é v o ilé p a r l ’e x té r io r ité


13
X3 des r a p p o r ts de fo rc e » (S ato, 2 0 0 7 : 35).
'(U

O)
>
c S in g u la r it é s e t a g e n c e m e n t
P

O)
T3 L e p e rs p e c tiv is m e n ie tz s c h é e n se fo n d e s u r u n p r in c ip e d ’a f f ir m a ­
U)
O )
(/) t io n p lu t ô t q u e d ’e x c lu s io n e t de n é g a tio n . C e q u i est a ffir m é , c ’est
10
O)
la p o s s ib ilité d ’a g e n c e r u n e m u lt ip lic it é d ’é lé m e n ts d is jo in ts les u n s

O des a u tre s . D e le u z e n o m m e « s y n th è s e d is jo n c t iv e ” » c e tte m is e


(N
O e n c o r r é la tio n d ’é lé m e n ts s in g u lie r s , o b je ts o u pensées, ju s q u ’a lo rs
x: séparés. M a is a lo rs q u e fa u t-il e n te n d re p a r s in g u la rité ? U n e s in g u la rité
03
>- est « u n é lé m e n t q u e lc o n q u e [p o u v a n t] ê tre p ro lo n g é ju s q u ’au v o is in a g e
O.
O
U d ’u n a u tre , de m a n iè re à o b te n ir u n ra c c o rd e m e n t» (D e le u z e , 2 0 0 3 d
[1 9 8 8 ]: 327). U n e s in g u la r ité se c a ra c té ris e c o m m e l ’a c t u a lis a t io n

II . «O n distingue trois sortes de synthèses: la synthèse connective


(si..., alors) qui porte sur la construction d’une seule série; la synthèse
conjonctive (et), comme procédé de construction de séries convergentes; la
synthèse disjonctive (ou bien) qui répartit les séries divergentes. » (Deleuze,
1981 [1968]: 203-204)
C. Perraton — Identités et processus de subjectivation — 23

d ’u n é v è n e m e n t v i r t u e l so u s f o r m e de « p o in t s r e m a r q u a b le s » ;
e lle se c a r a c té r is e e n s u ite c o m m e u n e e n t it é « p r é - i n d i v i d u e l le
e t im p e r s o n n e lle » fo u r n is s a n t les é lé m e n ts « d e la c o n s t r u c t io n
d ’in d iv id u s , p a r a c tu a lis a tio n » (L e c e rc le , 2 0 0 8 ). L e r e g r o u p e m e n t
e t la r é p a r t it io n de s in g u la r ité s f o r m e n t u n a g e n c e m e n t. E t l ’a g e n ­
c e m e n t d é c le n c h e u n p ro c e s s u s de m é ta m o r p h o s e s o u de « d e v e ­
n ir s » e n tr e les é lé m e n ts q u i le c o n s titu e n t. O n c o m p re n d a u s s itô t
q u ’u n e p e n sé e de l ’a g e n c e m e n t e t des s in g u la r ité s f a it é c la te r les
syn th è se s id e n tita ir e s (c o n n e c tiv e s e t c o n jo n c tiv e s ). A in s i les n o tio n s
de s u je t e t d ’id e n tité p e r d e n t de l ’in t é r ê t « a u p r o f it des s in g u la r ité s
p r é - in d iv id u e lle s e t des in d iv id u a t io n s n o n p e r s o n n e lle s » (D e le u z e ,
2 0 0 3 d [1 9 8 8 ]: 328).

R e p r e n a n t à s o n c o m p te c e tte id é e d e le u z ie n n e q u e le c o n c e p t
r é p o n d à u n p r o b lè m e q u i le s o u s - te n d , J e a n -J a c q u e s L e c e rc le
e n te n d g é n é r a lis e r le p r in c ip e e n r a p p o r t a n t to u te s s in g u la r ité s
a u x p ro b lè m e s q u i les s o u s -te n d e n t. E n m a tiè r e d ’a r t e t de c o m m u ­
n ic a tio n , se p o s e r a it a lo rs la q u e s tio n de s a v o ir q u e ls s o n t les a ffe c ts
U
O) c o n d it io n n a n t les s in g u la r ité s à r e n d r e p o s s ib le u n a g e n c e m e n t au
-O)
D s e in d u q u e l le « s u je t » s e ra it « s a n s id e n tité fix e , to u jo u r s d é c e n tré »
a
U (D e le u z e e t G u a tt a r i, 1972: 27) e t d o n t les a ffe c ts c o n d itio n n e r a ie n t
T3

« u n e s u b je c tiv a tio n sans a s s u je ttis s e m e n ts » (R ig a l, 2 0 0 3 : 75).


e
u
>
'c
P C o n c lu s io n
e
u
T3
U) L e th è m e de d é p a r t s u g g è re l ’id é e q u e l ’id e n tité p e u t se c o n s tr u ir e
e u
c/)
(/1 e t se d é c o n s tr u ir e d a n s la f r é q u e n t a t io n e t l ’e x p é r im e n t a t io n d u
e
u

cyb e re sp a ce . L’id e n tité se c o n s titu e r a it de tr a its e t de c a ra c té ris tiq u e s


O s u r lesq u e ls n o u s p o u r r io n s a g ir e n a c c o m p lis s e m e n t de n o u s -m ê m e ;
(N

n o u s p o u r r io n s a in s i c o n t r ib u e r à l ’é la b o r a tio n de n o tr e « ê tr e e n
lig n e » . D a n s c e t e s p rit, n o s d iffé re n te s id e n tité s s e ra ie n t a u ta n t d ’é lé ­
>-
Q.
O m e n ts d is tin c ts m a is s e m b la b le s se s u b o r d o n n a n t à l ’id e n tité p r in c i ­
U
p a le , a u ta n t de d iffé re n c e s s o u m is e s à la lo g iq u e d u M ê m e . P o u r des
ra is o n s é v id e n te s de r a tio n a lis a t io n e t de s é c u rité , c e tte o p é r a tio n
est ré d u c tr ic e . L a lo g iq u e q u i l ’a n im e est d ’u n e g ra n d e u t i l i t é aussi
b ie n p o u r les p ro fe s s io n n e ls de la c y b e r c r im in a lit é q u e p o u r les
th é ra p e u te s q u i t r a it e n t les p e rs o n n e s s o u f f r a n t d u s y n d r o m e de
p e r s o n n a lité m u lt ip le . L e t r a v a il d u c y b e r c r im in o lo g u e c o n s is te
à r e m o n t e r à l ’id e n t it é c iv ile o r ig in a le d ’u n i n d i v i d u e n s u iv a n t
la tr a c e d e ses m u lt ip l e s id e n t it é s , v r a ie s o u fa u s s e s . C e lu i d u
24 — Cahiers du gerse

th é r a p e u te c o n s is te à fa ir e c o n v e rg e r l ’e n s e m b le des p e r s o n n a lité s
ve rs u n e s e u le de s y n th è s e ; l ’o b je c t if é ta n t to u jo u r s de r e m o n t e r à
la p e rs o n n e q u i se cache d e r r iè r e la m u lt ip lic it é . P e n s e r e n te rm e s
d ’id e n tité ris q u e a lo rs de n o u s fa ir e p e r d r e le sens des m u lt ip lic it é s
e t des s in g u la r it é s . Les s in g u la r it é s n e s o n t pas r é d u c t ib le s a u
s ta tu t de d if fé r e n c e ; les m u lt ip lic it é s n e s a u r a ie n t se r é d u ir e a u x
m a n if e s t a t io n s de l ’u n e t d u M ê m e .

I l fa u t e s p é re r q u ’e n p la ç a n t la n o t io n d ’id e n tité a u c e n tre de n o tr e


r é fle x io n , n o u s n e p e r d r o n s pas l ’o c c a s io n de p e n s e r les in te r a c ­
t io n s e n te r m e s de r e n c o n tr e s p ro p ic e s a u x t r a n s f o r m a t io n s . L a
n o t io n d ’id e n tité p e u t e n e ffe t fa ir e é c ra n à la c o m p ré h e n s io n des
v é rita b le s e n je u x de l ’e x p é rie n c e d u cyb e re s p a c e . I l v a u d r a it p e u t-
ê tre m ie u x p o r t e r l ’a n a ly s e s u r les d iffé r e n ts a g e n c e m e n ts a u x q u e ls
o u v r e l ’e x p é rie n c e des m o n d e s v ir t u e ls o ù se t r o u v e n t m o b ilis é s
d iffé r e n ts é lé m e n ts (c o rp s , choses e t n o n -c h o s e s ) d a n s l ’e x p lo r a tio n
de n o u v e a u x t e r r it o ir e s e t l ’in v e n t io n de n o u v e lle s fo r m e s de v ie
(A g a m b e n , 1993). A in s i n o tr e re g a rd p o u r r a it p o r t e r s u r la n a tu r e
U
O) des re n c o n tre s e n tr e les c o rp s , s u r le ty p e d ’a s s o c ia tio n s a u x q u e lle s
JD
'(V
n o u s a ssisto n s e n tr e v iv a n ts e t n o n v iv a n ts . L e c o n c e p t d e le u z ie n
a
U de « s y n th è s e d is jo n c t iv e » p e r m e t t r a it de p o s e r l ’h y p o th è s e q u e
T3

le r e g r o u p e m e n t e t l ’in t é g r a t io n de ces é lé m e n ts s in g u liè r e m e n t


CD
> d is t in c t s les u n s des a u tre s s o n t p ro p ic e s a u r e n o u v e lle m e n t des
c fo rm e s de s u b je c tiv a tio n .
P

O)
T3
(/)
O )
(/)
10
O)

O
rM

(5)
CT
’s_
>-
Q.
O
U
D e l’id e n tité ) à r id e n t if ic a t io n j
L a d é r iv e r d u tie r s s y m b o lis a n r

M au d e Bonen fa n t, M arc M én a rd ,
A n d r é M oN D O ux e t M a x im e O uellet

D é f i n i r P id e n t it é

L’id e n tité est t r a d it io n n e lle m e n t d é fin ie c o m m e le n o y a u s u b s ta n tie l,


s ta b le e t p e r m a n e n t d ’u n in d iv id u , fa is a n t e n s o rte q u ’i l « d e m e u re
id e n tiq u e à [ lu i] - m ê m e » (G ra n d R o b e r t, 2001). U n e id é e la r g e m e n t
ré p a n d u e est q u e l ’id e n tité est à d é c o u v r ir , c o m m e si e lle se c a c h a it
a u c r e u x de s o i-m ê m e e t d e v a it ê tr e m is e a u j o u r p a r u n e s é rie
d ’e xe rcice s a u to r é fle x ifs . C e tte id é e a é té e n c o u ra g é e p a r D e s c a rte s
q u i a p la c é c o m m e p o in t de d é p a r t à la d é m a rc h e p h ilo s o p h iq u e
le « c o n n a i s - t o i t o i - m ê m e » d e S o c r a te , f a is a n t d e la c o n n a is ­
U
O) s a n c e d e s o i u n accès f o n d a m e n t a l à la v é r it é ( F o u c a u lt , 2 0 0 1 b
-O)
D [1 9 8 2 ]: i6 ) . L ’i d e n t i t é s e m b le a lo r s se c r i s t a l l i s e r a u t o u r d ’u n
O '
U n o y a u s u b s t a n t i f à r é v é le r .
T3

CD
O r, c e tte v is io n e s s e n tia lis te de l ’id e n tité a é té la r g e m e n t re m is e e n
>
’c cause e t, p lu s e n c o re d e p u is l ’a v è n e m e n t des te c h n o lo g ie s n u m é ­
P

O) riq u e s , l ’id e n tité d o it p lu t ô t ê tre p e n sé e c o m m e u n e c o n s tr u c tio n


T3
U)
(U
q u i se r e n o u v e lle c o n s ta m m e n t a u g ré des e x p é rie n c e s . E n ce sens,
(/)
to l ’id e n tité de l ’in te r n a u te , p a r e x e m p le , n e p ré e x is te pas à s o n id e n tité
O)
e n lig n e c o m m e u n s u b s tra t fix e e t im m u a b le q u ’u n e id e n tité d ite
O « v i r t u e l l e » v ie n d r a it r e c o u v r ir a fin d ’e n p r o lo n g e r l ’e x is te n c e d a n s
rM

le cyb e re sp a ce . L’id e n tité de l ’u s a g e r n ’est pas u n e e n tité achevée q u i


O) se cache d e r r iè r e l ’é c ra n , m a is p lu t ô t u n e c o n s tr u c tio n e n p e r p é tu e l
’s_
>-
Q.
O d e v e n ir q u i se tr a n s fo r m e sans cesse au c o n ta c t des a u tre s e t des
U
p la te fo rm e s n u m é r iq u e s ( B o n e n fa n t, 2013).

C e tte c o n s tr u c tio n id e n t it a ir e est m é d ia tis é e à tra v e rs les p ro ce ssu s


c o m m u n ic a tio n n e ls e t n é cessite la p ré s e n c e d ’u n p r in c ip e tie r s q u i
p e u t g a r a n t ir c e tte c o m m u n ic a t io n . C e tte id é e , d é v e lo p p é e p a r
L o u is Q u é ré (1982), p e u t ê tre g é n é ra lis é e a u p ro c è s d ’in d iv id u a t io n
p a r l ’in t r o d u c t io n d u c o n c e p t de tie rs s y m b o lis a n t c o lle c tif. C e p r i n ­
c ip e m é ta c o m m u n ic a tio n n e l d o it r é g le r la c o m m u n ic a tio n sans se
26 — Cahiers du gerse

r é d u ir e à u n e c o m m u n ic a t io n p a r tic u liè r e . Sa genèse est in t é r ie u r e


à la c o m m u n ic a t io n e lle - m ê m e ( p r in c ip e im m a n e n t ) , m a is , e n
m ê m e te m p s , la c o m m u n ic a t io n e x ig e u n p r in c ip e q u i la tr a n s ­
ce n d e e t la rè g le p o u r f o n c t io n n e r : ce p r in c ip e d o it d o n c aussi ê tre
e x té r ie u r à la c o m m u n ic a t io n ( p r in c ip e tr a n s c e n d a n t) . C e p r in c ip e
e st d o n c p a r a d o x a l, c ’e s t-à -d ire q u ’i l d o it « in s t a u r e r des rè g le s
d o n t l ’o r ig in e p r o v ie n t de ce q u ’e lle s d o iv e n t ju s t e m e n t ré g le r^ »,
c a r i l in f o r m e à la fo is les i n d iv id u s e t p r e n d f o r m e g râ c e à la
c o m m u n ic a t io n e n tr e les in d iv id u s .

P a r t a n t d e ce p r in c ip e p a r a d o x a l, n o u s te n te r o n s de d é f i n i r ce
t ie r s s y m b o lis a n t c o l l e c t i f q u i s’a v è re n o n s e u le m e n t e s s e n tie l
p o u r c o m p r e n d r e la c o m m u n ic a t io n , m a is aussi la c o n s t r u c t io n
id e n tita ir e . E n e ffe t, si ce p ro c e s s u s id e n t it a ir e de l ’in d i v i d u néces­
s ite u n e e x t é r io r is a t io n e t u n e re c o n n a is s a n c e q u i p a s s e n t p a r
la c o m m u n ic a t io n avec les a u tre s , n o u s v e r r o n s d a n s ce c h a p itr e
q u e ce tr o is iè m e p ô le d o it ê tre p r is e n c o m p te p o u r c o m p re n d r e
les p ro ce ssu s id e n tita ir e s e n g é n é ra l e t les s p é c ific ité s de l ’id e n tité
U
O) n u m é r iq u e . C e tr o is iè m e p ô le , e n t a n t q u e tie r s s y m b o lis a n t, te n d
X3)
-O
D à se tr a n s f o r m e r a u f u r e t à m e s u re de l ’e x p a n s io n des te c h n o lo g ie s
O '
U n u m é r iq u e s d a n s n o s v ie s q u o tid ie n n e s , p a s s a n t d ’u n e c o n v e n tio n
T3

c o lle c tiv e n é g o c ia b le à u n e m a c h in is a t io n de la m é d ia tio n s y m b o ­


CD
> liq u e . C e tte t r a n s f o r m a t io n , p ré s e n té e sous la fo r m e d ’u n e te n d a n c e
’c
P à la d é té r io r a tio n d u tie r s s y m b o lis a n t^ c o lle c tif, sera e x p lic ité e a in s i
O) q u e la c o n fu s io n q u i est e n tr e te n u e e n tre l ’id e n tité n u m é r iq u e e t
T3
(/)
O )
(/) l ’id e n t if ic a t io n a f in de d é m o n t r e r c e r ta in e s c o n s é q u e n c e s s u r la
10
O) d é f in it io n d u v iv r e e n s e m b le .

O A v a n t d ’e n tr e r d a n s le v i f d u s u je t, i l est c e p e n d a n t n é c e s s a ire d ’é ta ­
rM

b l i r u n e d is t in c t io n im p o r t a n t e e n tr e « t e c h n iq u e » e t « m a c h in e » .
CT A u s e in de la t r a d it io n h e id e g g é rie n n e , la te c h n iq u e j o u i t à la fo is
’s_
>-
Q.
O d ’ u n s t a t u t o n t o lo g i q u e ( c o m m e d é - v o ile m e n t d u m o n d e ) e t
U
d ’u n a s p e c t i n s t r u m e n t a l ( u t i li s a t i o n p a r l ’ h u m a in ) . L a m e n a c e

1. Voir à ce sujet : CARONTINI, Enrico et Charles PERRATON (1986), Du


côté de la raison... ordinaire. Outils pour l’analyse des pratiques de communication,
Département des communications, UQAM.
2. C’est ainsi que plusieurs auteurs parlent de « misère symbolique » (Stiegler,
2013 [2004-2005]), de «perte d’efficience symbolique» (Zizek, 20T0), de
«mode de reproduction décisionnel-opérationnel» (Freitag, 2on), etc.
M. BoNENFANT, M. MÉNARD, A. MoNDOUXet M. OuELLET— Dc l’identité — 27

h e id e g g é r ie n n e a u s u je t de la te c h n iq u e m o d e r n e p r o v ie n t de ce
q u ’a u s e in d e c e tte d o u b le d y n a m iq u e , l ’a s p e c t « o n t o lo g iq u e »
s’im p o s e e t s u b s u m e sa c o n t r e p a r t ie in s t r u m e n t a le d e m a n iè r e
à ce q u e la te c h n iq u e d e v ie n n e u n e f i n e n so i a u d é t r im e n t de
l ’ h u m a in . G i l b e r t S im o n d o n a p a r a ille u r s b ie n e x p lic it é c e tte
t e c h n iq u e « l i v r é e à e lle - m ê m e » o ù la m a c h in e e s t d é s o r m a is
p o rte u s e de l ’o u t il. C ’est la p o s it io n c y b e r n é tiq u e q u i e n v ie n d r a it
à c o n fo n d r e p ro g rè s te c h n iq u e (c ré a tio n ) e t m a c h in is m e ( r é p é t it io n
d u m ê m e ) : « L a m a c h in e q u i est d o u é e d ’u n e h a u te te c h n ic ité est
u n e m a c h in e o u v e r te , e t l ’e n s e m b le des m a c h in e s o u v e rte s su p p o s e
l ’ h o m m e c o m m e o r g a n is a t e u r p e r m a n e n t , c o m m e in t e r p r è t e
v iv a n t des m a c h in e s les u n e s p a r r a p p o r t a u x a u tre s » ( S im o n d o n ,
2 0 0 1 [1 9 5 8 ]: I I ) . N o u s c o n s id é ro n s p o u r n o tr e p a r t le m a c h in is m e
c o m m e u n e te c h n ic ité « f e r m é e » c o n fo r m e à la v is io n c y b e r n é tiq u e
q u i m e t l ’e m p h a s e s u r les d im e n s io n s d ’a u to m a tis a tio n ( r é p é t it io n
d u m ê m e - h o m é o s ta s ie ) e t d ’a u to n o m ie (a y a n t sa p r o p r e té lé o lo g ie ).
L’e n s e m b le de la r é fle x io n q u i s u it s u r l ’id e n tité d o it ê tre c o m p ris
c o m m e u n e c r it iq u e d u m a c h in is m e .
u
O)
-0)
D
O '
C o m m u n ic a t io n e t i d e n t it é
Tu3
E n c o n s id é r a n t l ’id e n tité c o m m e u n c h a m p de d is c o u rs p a r le q u e l
CD
> l ’i n d i v i d u se r e c o n n a î t « id e n t i q u e à lu i- m ê m e » , i l e s t a is é de
’c
p c o m p re n d r e q u e c e tte id e n tité se c o c o n s t r u it a u c o n ta c t des a u tre s :
O)
T3 l ’in d iv id u s’o b je c tiv is e à tra v e rs le re g a rd des a u tre s g râ ce à u n e sé rie
U)
0 )
(/) d ’in s t it u t io n s s o c ia le s - q u i a g is s e n t ic i c o m m e le tr o is iè m e te r m e
10
O)
de la r e la t io n - d o n t la p lu s im p o r t a n t e est c e r ta in e m e n t le la n g a g e .

o
rM
Il n’y a ni comme réalité ni comme fiction cohérente d’individu humain
comme substance a-, extra, ou pré-sociale. Nous ne pouvons concevoir
un individu sans langage, par exemple, et il n’y a de langage que comme
>- création et institution sociale. Cette création et cette institution ne
Q.
o
u peuvent pas être vues, sans ridicule, comme résultant d’une coopération
délibérée des individus - ni d’une addition de réseaux intersubjectifs:
pour qu’il y ait intersubjectivité, il faut qu’il y ait des sujets humains et
la possibilité qu’ils communiquent - autrement dit, des êtres humains
déjà socialisés et un langage qu’ils ne sauraient produire eux-mêmes en
tant qu’individus (un ou plusieurs réseaux intersubjectifs), mais doivent
recevoir de leur socialisation. (Castoriadis, 1996: 222)
28 — Cahiers du gerse

C e tte in t e r s u b je c t iv it é e st e n f a i t u n e o b je c tiv a tio n de s o i p a r la


m is e e n c o m m u n d e p lu s ie u r s s u b je c tiv ité s lié e s p a r le la n g a g e
e t les in s t it u t io n s so cia le s. L’in t e r s u b je c tiv ité est d o n c à la fo is la
r e n c o n tr e des s u b je c tiv ité s e t le r a p p o r t q u i les lie e n tr e e lle s. A in s i,
le r a p p o r t est a u fo n d e m e n t d u s o c ia l e t n o n l ’i n d i v i d u : c ’est la
r e la tio n e lle -m ê m e q u i est o n to lo g iq u e ^ . « Q u i d it in t e r s u b je c tiv it é
r e c o n n a ît q u e la r e la t io n d ’é c h a n g e est c o n s titu tiv e des s u je ts ; q u e ,
de ce fa it , c e u x -c i s’e m b o îte n t p a r tie lle m e n t les u n s a u x a u tre s (id e n ­
t it é ) t o u t e n r e s ta n t d is tin c ts (d iffé re n c e ) ; q u ’e n f in le r a p p o r t s o c ia l
est à la fo is in t e r n e e t e x te rn e a u x s u je ts » (Q u é ré , 1982: n o te 49,
pa ge 190). I l y a in t e r s u b je c tiv it é n o n s e u le m e n t e n tr e les in d iv id u s
e u x -m ê m e s , m a is a u s s i a ve c des id e n t it é s c o lle c tiv e s « t o u jo u r s
d é jà - là » p a r r a p p o r t a u x q u e lle s le s i n d i v i d u s « r e ç o i v e n t l e u r
s o c ia lis a tio n » - p o u r r e p re n d re les te rm e s de C o r n e liu s C a s to ria d is .

D a n s ce c o n te x te , l ’id e n t it é p r e n d sens a u ta n t d a n s des r a p p o r ts


c o m m u n s q u e d if fé r e n t ie ls a u x a u tre s , la d if f é r e n c ia t io n é ta n t le
m o d e de s u b je c tiv a tio n c o n s t i t u t i f de l ’id e n t it é : p a r la d iffé r e n c e , i l
U
O) y a p r o d u c tio n de so i e t c o n s t it u t io n de s o n id e n tité p r o p r e néces­
JD
'(V
s a ire m e n t p a r r a p p o r t a u x a u tre s . E n ce sens, les r a p p o r ts s o c ia u x
a
13 v é h ic u lé s p a r u n e n s e m b le de d is c o u rs d é fin is s e n t les c ritè re s p a r
T3
le s q u e ls l ’in d i v i d u se d é f in ir a d a n s le re g a rd des a u tre s e n r e c o n ­
CD
> n a is s a n t ce q u i est d is t in c t (ce q u i m e « d is t in g u e » c o m m e id e n tité
’c
P p ro p re ), m a is a ussi ce q u i est c o m m u n (ce p a r q u o i je p e u x m e
O) r e c o n n a îtr e u n e id e n tité s o c io c u ltu r e lle c o m m u n e ) . Si l ’in d i v i d u se
T3
1/3
(U
tn d is tin g u e des a u tre s , i l p a rta g e aussi n é c e s s a ire m e n t u n e base s tr u c ­
t/1
QJ tu r é e e t s tr u c tu r a n te , c ’e s t-à -d ire u n e id e n tité c o m m u n e c o n s tr u ite
g râ ce , e n tre a u tre s , a u x p ro ce ssu s c o m m u n ic a tio n n e ls .
O
fM

A in s i, la c o m m u n ic a t io n p a r t ic ip e a u p ro c e s s u s de c o n s t r u c t io n
id e n tita ir e . E lle d é f in it le p a rta g e de sens e t l ’é c h a n g e de re p ré s e n ta ­
>-
Q.
O tio n s p a r le s q u e lle s l ’in d iv id u se r e c o n n a îtr a o u n o n , se d iffé r e n c ie r a
U
o u n o n , p a rta g e ra u n e id e n tité c o m m u n e o u n o n . L a la n g u e , e t p lu s
la r g e m e n t le la n g a g e , fo r m a lis e n t l ’id e n tité p r o d u ite e t r e p r o d u ite
q u o t id ie n n e m e n t c o m m e u n e « p e r f o r m a t iv i t é d e s o i» ja m a is
a ch evée. S’i l y a d if f é r e n c ia t io n d a n s les p ro c e s s u s id e n tita ir e s , i l

3. Ce qui n ’est pas sans évoquer le processus de transindividuation de


Gilbert Simondon où deux termes induisent un processus qui les (re)produit
individuellement à leur tour (2005).
М. BoNENFANT, М. MÉNARD, А. MoNDOux et М. OuELLET— De l’identité —29

y a aussi r é p é t it io n de s o i p e r m e t t a n t de se r e c o n n a îtr e s o i-m ê m e .


L e la n g a g e c r is ta llis e les t r a it s d é fin is s a n t F in d iv id u , t r a its q u i s o n t
d iffé r e n ts - e n p a r tie d u m o in s - s e lo n les in te r lo c u te u r s . R e p r e n a n t
E r v in g G o ff m a n o u J e a n -P a u l S a rtre , n o u s p o u v o n s a f f ir m e r q u e
n o u s « jo u o n s des rô le s s o c ia u x » q u i r é p o n d e n t a u x a tte n te s s o cia le s
e t in d iv id u e lle s s u r F im a g e q u e F o n se f a it de so i, s e lo n les c o n te x te s .
L’id e n tité est d o n c p e n sé e c o m m e re p ré s e n ta tio n s , n é c e s s a ire m e n t
c o c o n s tr u ite s à c h a q u e in s t a n t , p a r le s q u e lle s n o u s s o m m e s « id e n ­
tiq u e s à n o u s -m ê m e s » e t p a r le s q u e lle s n o u s n o u s re c o n n a is s o n s
d a n s d iffé r e n te s s itu a tio n s s o cia le s e t p a r r a p p o r t a u x a u tre s .

C e p e n d a n t, c e tte id e n tité p a r la q u e lle les a u tre s n o u s re c o n n a is s e n t


p e u t ê tre e n d é ca la g e p a r r a p p o r t à ce q u e n o u s p e n s o n s ê tre o u
v o u lo n s p r o je te r . C e tte c o c o n s tr u c tio n de s o i est e n p a r tie f ic t io n -
n e lle . L a f ic t io n est d é fin ie c o m m e u n f a it im a g in é q u i s’o p p o s e ra it à
la r é a lité ; ce s e ra it u n e id e n tité im a g in é e q u i n e s e ra it pas l ’id e n tité
ré e lle . L’é ta lo n de m e s u re p o u r ju g e r de la « v r a ie » id e n tité d e v ie n t
le soi. C o m m e S a rtre (1976 [1943]) le ra p p e lle , le so i est u n r a p p o r t
U
O) d u s u je t à lu i- m ê m e . P u is q u e n o u s n e s o m m e s pas d a n s u n e v is io n
-O)
D e s s e n tia lis te d ’u n so i à d é c o u v r ir , le so i d e v ie n t l ’u n it é p a r la q u e lle
a
U F in d iv id u se r e c o n n a ît lu i- m ê m e , m ê m e s’i l p e u t y a v o ir fic tio n n a -
T3

lis a tio n d a n s le re g a rd des a u tre s o u f ic t io n n a lis a t io n p a r r a p p o r t à


CD
> ce q u e v e u t p r o je te r F in d iv id u .
’c
P

(U
E n e ffe t, la f ic t io n n a lis a t io n est u n e s tra té g ie d is c u rs iv e e s s e n tie lle
TD
à l ’id e n t it é p e r m e t t a n t d e s’im a g in e r p o u r p e n s e r les p o s s ib le s ,
s’in v e n te r p o u r d e v e n ir, se r a c o n te r p o u r e n tr e r e n r a p p o r t avec les
a u tre s . I l y a m is e e n r é c it de so i, m a is aussi m is e e n r é c it d u c o lle c tif.
O S e lo n R o g e r O d in (2011), la c o n tr a in te n a r r a tiv e , c ’e s t-à -d ire la m is e
ГМ
O e n i n t r ig u e c o m m e p e r c e p tio n e t o r g a n is a tio n d u m o n d e , est u n e
x:
CT « c o n tr a in te u n iv e r s e lle m e n t p a rta g é e » : to u te s o c ié té se ra c o n te des
>•
CL
O h is to ir e s e t se ra c o n te e n h is to ir e s . C e p ro ce ssu s d ’o b je c tiv a tio n de
U
soi est trè s a p p a re n t p a r l ’usage des T IC a lo rs q u e le g r o u p e s o c ia l
est d é m u lt ip lié , les o c c a s io n s de se m o n t r e r s o n t e x p o n e n tie lle s , les
c o m m u n a u té s s o n t d iv e rs ifié e s , e tc . A u j o u r d ’h u i, o n s’o b je c tiv is e
p lu s q u e ja m a is à tra v e rs des p h o to s , m essages, tiv e e t^ p o sts, b lo g u e s ,
e tc. Se m o n tr e r , c o m m u n iq u e r , p a rta g e r, c ’est e x-iste r, s o r t ir de so i
p o u r ê tre re c o n n u e t se re c o n n a ître u n e id e n tité . P a tric k C h a ra u d e a u
(2 0 0 5 ) a i n t r o d u i t l ’id é e d ’u n im a g in a ir e « s o c io d is c u r s if » p o u r
p a r le r de ces c o n fig u r a tio n s de re p ré s e n ta tio n s q u i s o n t m a té ria lis é e s
30 — Cahiers du gerse

d a n s des d is c o u rs e t q u i s t r u c t u r e n t les p ra tiq u e s . C e t im a g in a ir e


s o c io d is c u r s if ré fè re a u x c o n d itio n s h is to r iq u e s e t s o c io c u ltu r e lle s
d a n s le s q u e lle s l ’i n d i v i d u se r e c o n n a î t u n e c u lt u r e c o m m u n e .
S e lo n C a s to r ia d is (1975), c e t im a g in a ir e s o c ia l est n é c e s s a ire a fin
de s y m b o lis e r u n m o n d e de sens p r o p r e à u n e c u lt u r e , m a is , d a n s
ce c o n te x te , le p ro c e s s u s c o m m u n ic a tio n n e l n e d o it pas se p e n s e r
de m a n iè r e b in a ir e e n tr e s o i e t l ’a u tr e : i l d o it fa ir e i n t e r v e n ir u n
tr o is iè m e te r m e , le tie r s s y m b o lis a n t.

L e t ie r s s y m b o lis a n t

C o m m e l ’a f f ir m e Q u é ré , « la c o m m u n ic a t io n h u m a in e n e se r é d u it
pas à u n a c te d e tr a n s m is s io n de m e ssa ge » (1 9 8 2 : 29), c a r t o u t
é c h a n g e d o it ê tre p e n s é c o m m e r a p p o r t d ’a c tio n m é d ia tis é p a r d u
s y m b o liq u e . Q u é ré e x p liq u e q u e d e u x p la n s s o n t e s s e n tie ls à la
c o m m u n ic a t io n : c e lu i d u m essage, c o m m e c o n te n u de l ’é c h a n g e ,
m a is aussi c e lu i d u m é ta m e s s a g e q u i cré e u n é c a r t p a r r a p p o r t au
m essage. C e m é ta m e s s a g e c o m p r e n d l ’e n s e m b le des signes d é fin is ­
U
O) s a n t la r e la t io n in te r p e r s o n n e lle : « l ’é c h a n g e s o c ia l se f a it le ré c e p ­
'CU
D ta c le d ’u n m é ta m e s s a g e q u i le tra n s c e n d e sans le s u r p lo m b e r , q u i le
O '
U p ré c è d e sans c o n s titu e r u n e d é t e r m in a t io n m é c a n iq u e » (ib id . : 32).
T3
'CD
Q u é ré n o m m e « t ie r s s y m b o lis a n t » c e tte in t e r a c t io n s o c ia le q u i
O) m e t e n je u u n tr o is iè m e p ô le à la fo is tr a n s c e n d a n t e t im m a n e n t à
>
'c
P la c o m m u n ic a tio n , c’e s t-à -d ire u n e m é ta c o m m u n ic a tio n n é ce ssa ire
e
u
T3 a u x in te r a c tio n s c o m m u n ic a tio n n e lle s , m a is q u i p r e n d fo r m e lo rs
U)
e
u
ел
(Л des in te r a c tio n s g râ c e a u s y m b o liq u e .
e
u

P o u r d é f in ir le s y m b o liq u e , Q u é ré se ré fè re à H a n s -G e o rg G a d a m e r
O ch e z q u i le s y m b o le re n v o ie à q u e lq u e ch ose a u -d e là de s o i-m ê m e .
ГМ

P lu s p ré c is é m e n t, le s y m b o le r e n v o ie à « u n lie n e n tr e le v is ib le
CT e t l ’i n v is ib le » (G a d a m e r, 1996 [ i9 6 0 ] : 91) e n fa is a n t c o ïn c id e r le
>-
Cl
O « s e n s ib le e t ce q u i n e l ’est pas » (ib id . : 92). Le s y m b o le p e r m e t « a u x
U
m e m b re s d ’u n e c o m m u n a u té de se r e c o n n a ît r e » (ib id . : 9 0 ), c a r ce
lie n n ’est pas a lé a to ire , m a is est p lu t ô t s itu é s o c io h is to r iq u e m e n t.
I l re n v o ie à l ’im a g e q u e l ’o n se f a it d ’u n r a p p o r t a r b it r a ir e e n tr e le
« s e n s ib le e t ce q u i n e l ’est p a s » e n p r o d u is a n t u n e u n it é de sens
p o u r les in te r lo c u te u r s . P o u r G a d a m e r, le s y m b o le est p lu s q u ’u n
sig n e , c a r n o n s e u le m e n t i l a tte s te d ’u n e « a p p a r te n a n c e c o m m u n e »
e n tre des m e m b re s d ’u n e c o m m u n a u té , m a is i l e n « f a it la p re u v e e t
la re p ré se n te d ’u n e m a n iè re v is ib le » (ib id . : 172). I l y a « in s t it u t io n » d u
M. BoNENFANT, M. MÉNARD, A. MoNDOUXet M. OuELLET— De l’identité — 31

s y m b o le , c a r « ce n ’est pas s o n c o n te n u o n to lo g iq u e q u i l u i c o n fè r e
sa s ig n ific a tio n », m a is b ie n u n e c o n v e n tio n : « P a r in s t it u t io n , n o u s
e n te n d o n s l ’o r ig in e de l ’a d o p tio n d u s ig n e o u de la f o n c t io n s y m b o ­
liq u e » (ib id . : 173). E n ce sens, l ’i n s t it u t i o n s y m b o liq u e est le p a rta g e
d ’u n e g r ille c o m m u n e p a r la q u e lle n o u s p o u v o n s c o m p r e n d r e le
m o n d e : to u te c o m m u n ic a t io n e t d o n c to u te c o n s tr u c tio n id e n t i­
ta ir e p a s s e n t p a r ce tie r s s y m b o lis a n t. C e d e r n ie r r e n d p ré s e n te ,
p o s s ib le e t v is ib le l ’a p p a rte n a n c e c o m m u n e e n tr e des in d iv id u s .

C e r a p p o r t passe p a r ce tr o is iè m e p ô le , à la fo is im m a n e n t a u x
in t e r a c t io n s in d iv id u e lle s e t tr a n s c e n d a n t to u t e c o m m u n ic a t io n
h u m a in e , e t d e v ie n t u n e ré fé re n c e c o m m u n e p o s s ib le a f in d ’u n i r
des i n t e r lo c u t e u r s : « L ’i n t e r a c t io n s o c ia le m e t n é c e s s a ir e m e n t
e n je u u n “ tie r s s y m b o lis a n t” , le p ô le e x té r ie u r d ’u n n e u tr e , q u i,
n ’é ta n t n i ( p o u r ) l ’u n , n i ( p o u r ) l ’a u tre , e t o c c u p a n t u n e p o s itio n de
ré fé re n c e p o s s ib le p o u r l ’u n e t p o u r l ’a u tre , les c o n jo in t d a n s le u rs
d iffé re n c e s » (Q u é ré , 1982: 33). C e p e n d a n t, ce « n e u tr e q u i fo n d e la
c o m m u n ic a t io n est n o n pas u n d o n n é , m a is u n c o n s t r u it » (id e m ) :
U
O) si le tie r s s y m b o lis a n t re p ré s e n te u n « d é jà - là » , i l n ’est pas d é t e r m i­
JD
'O) n is te . I l y a c o n s ta n te n é g o c ia tio n s o c ia le des te rm e s q u i le m e t t e n t
U
(y
U e n fo r m e g râ c e à l ’a c tiv ité c o m m u n ic a tio n n e lle . I l est u n p r o d u it
T3

e n c o n s ta n t d e v e n ir, ja m a is a c h e v é : les re p è re s d u tie r s s y m b o li­


CD
> s a n t « s o n t s o u m is à u n e é la b o r a tio n c o lle c tiv e c o n t in u e » (Q u é ré ,
’c
P 1 9 8 2 :4 0 ). L e tie r s s y m b o lis a n t est d y n a m iq u e , in s t it u é e t in s t it u a n t .
CL)
T3
in P o u r c e tte ra is o n , le tie r s s y m b o lis a n t n ’est pas u n e m a n iè r e p o s i­
CL)
(/)
U)
CL)
tiv is t e de c o m p r e n d r e la c o m m u n ic a t io n , m a is p e r m e t p lu t ô t de
c o m p re n d r e les p ro c e s s u s n é cessa ire s d ’o b je c tiv a tio n p r o d u it e g râ ce
O à u n e « e x t é r i o r i t é » o u « a lt é r i t é » . L e tie r s s y m b o lis a n t e s t c e t
(N

(5) « a u t r e e x té r ie u r » , ja m a is fix e o u u n iv o q u e , e n c o n s ta n te n é g o c ia ­
O) t io n , m a is q u i p r e n d fo r m e d a n s des « d is p o s itifs d ’o b je c t iv a t io n »
>-
Cl
O s o c io h is to r iq u e s q u i s e rv e n t de r é fle x iv ité à la c o m m u n ic a t io n e t
U
la r e n d e n t p o s s ib le . Si le tie r s s y m b o lis a n t possède u n e o b je c tiv ité ,
i l n ’est pas « o b je c t if » c o m m e les o b je ts de la n a tu r e , c a r i l est « le
p r o d u it d ’u n e a c tiv ité s o c ia le d ’a u t o - in s t it u t io n » (Q u é ré , 1982: 4 0 ).
32 — Cahiers du gerse

T ie r s s y m b o lis a n t e t id e n t i t é

P o u r e n r e v e n ir à la q u e s tio n de l ’id e n tité , o n c o m p re n d d é s o rm a is


q u e l ’in d i v i d u s’o b je c tiv is e à tra v e rs le re g a rd des a u tre s g râ c e à u n
tie rs s y m b o lis a n t q u i jo u e le r ô le de m é d ia tio n d a n s so n r a p p o r t
a u m o n d e . Q u é ré e x p liq u e q u e « le tie r s s y m b o lis a n t est f a it d ’u n
e n s e m b le d ’é lé m e n ts c o m p o s ite s . C e c o m p le x e c o n s titu e la s y m b o ­
liq u e à l ’a id e de la q u e lle les s u je ts s o c ia u x t r o u v e n t accès a u ré e l,
c o n s tr u is e n t le u r id e n tité e t le u r c o m m u n a u té , a c q u iè r e n t la ca p a ­
c ité de p e n s e r e t d ’a g ir, se c o n s titu e n t c o m m e a c te u rs h is to r iq u e s »
(1982: 84). L e tie r s s y m b o lis a n t est n o n pas u n e e n tité th é o r iq u e ,
m a is u n e m é d ia tio n p a r la q u e lle l ’in d i v i d u r e c o n n a ît des in v a r ia n ts
s tr u c tu r a n ts e t u n ific a te u r s nécessaires à la c o n s o lid a tio n de so n id e n ­
tité . I l re n d p o s s ib le le p a rta g e e n p r e n a n t fo r m e d a n s des p ra tiq u e s e t
des d is c o u rs q u i le r é a c tu a lis e n t sans cesse d a n s u n espace c o m m u n
o ù l ’in d i v i d u v a lid e s o n a p p a rte n a n c e e t sa re c o n n a is s a n c e à c e tte
id e n tité . Le r a p p o r t tra n s v e rs a l a u x a u tre s est à la fo is tr a n s c e n d a n t
e t im m a n e n t grâ ce à u n e t r ia n g u la t io n s o i/tie rs s y m b o lis a n t/a u tre s :
U
O) le tie rs s y m b o lis a n t est le p ô le à la fo is in t é r ie u r e t e x té r ie u r a u x
X3
'CU
D in d iv id u s q u i c o m m u n iq u e n t; i l est ce q u i d a n s la c o m m u n ic a tio n est
a
■3 c o m m u n iq u é « s u b je c tiv e m e n t» , m a is i l est aussi « o b je c tiv e m e n t»
XJ

u n e ré fé re n c e p o s s ib le e t c o m m u n e p o u r les in te r lo c u te u r s . E n ce
O) sens, l ’id e n tité c o lle c tiv e n ’est pas la s o m m e des id e n tité s in d iv id u e lle s ,
>
'c
P m a is b ie n ce processus (en d e v e n ir) de t r ia n g u la t io n p a s s a n t p a r le
CL)
X> tie rs s y m b o liq u e n é g o c ié c o lle c tiv e m e n t.
in
CL)
C/)
CO
eu
O r, « le p ro c è s de d é t e r m in a t io n d u tie r s s y m b o lis a n t ( s tr u c tu r e s e t
re p ré s e n ta tio n s q u i d é t e r m in e n t la s o c ia b ilité ) m e t n é c e s s a ire m e n t
O e n je u des r a p p o r ts de p o u v o ir , le p r o p r e d u p o u v o ir é ta n t d ’a g ir s u r
(N

l ’a c tio n des s u je ts s o c ia u x e n c o n t r ô la n t l ’o b je c tiv a tio n des m é d ia ­


tio n s s y m b o liq u e s de l ’in t e r a c t io n , e n d é t e r m in a n t “ les p r in c ip e s
>-
CL
O de d é f in it io n d u m o n d e s o c ia l” » (Q u é ré , 1982: 80-81). E n d ’a u tre s
U
m o ts , ce « d o n n é » s y m b o liq u e s tr u c tu r a n t l ’id e n tité p ré existe en p a rtie à
l ’in d iv id u e t est traversé de je u x de p o u v o ir, m a is i l d e m e u re n é gociable,
c a r to u jo u rs ré a c tu a lis é o u n o n p a r les in d iv id u s e u x -m ê m e s .

C e tte id é e d u p o u v o ir e n t a n t q u e m a n if e s t a t io n d ’u n r a p p o r t f a it
é c h o a u x tr a v a u x de M ic h e l F o u c a u lt p o u r q u i i l n ’y a de p o u v o ir
q u ’e xe rcé p a r les u n s s u r les a u tre s , p u is q u e le p o u v o ir n ’e x is te q u ’en
a cte (1994 [1982] : 1055) e t « n e s’exe rce q u e s u r des “ s u je ts lib r e s ” e t en
M. BoNENFANT, M. MÉNARD, A. MoNDOUXet M. OuELLET— Dc l’identité — 33

t a n t q u ’ils s o n t “ lib re s ” » (1994 [1982]: 1056). S u r ce tte base, F o u c a u lt s’in ­


te rro g e e n tre a u tre s s u r « les m o d a lité s d u r a p p o r t à soi p a r le s q u e lle s
l ’in d iv id u se c o n s titu e e t se r e c o n n a ît c o m m e s u je t» (1994 [1984]: 12)
à tra v e rs les « je u x de v é r it é » - je u x de v é r ité o ù les p ro cessu s de
fic tio n n a lis a tio n , p ré sen té s p ré c é d e m m e n t, p e u v e n t in te r v e n ir .

E n ce sens, l ’in d iv id u se c o n s titu e h is t o r iq u e m e n t c o m m e e x p é rie n c e


à tra v e rs les je u x de v é r ité ( F o u c a u lt, 1994 [1 9 8 4 ]: 12-13) a r tic u lé s
a u to u r d u s a v o ir e t d u p o u v o ir , m a is aussi de l ’é th iq u e , c’e st-à -d ire
« le s je u x de v é r ité d a n s le r a p p o r t à so i e t la c o n s t it u t io n de soi-
m ê m e c o m m e s u je t» (F o u c a u lt, 1994 [1984]: 12). Ces je u x de v é rité , en
t a n t q u e re la tio n s de p o u v o ir , p r e n n e n t fo r m e d a n s des r a p p o r ts de
c o m m u n ic a tio n o ù des in f o r m a t io n s s o n t tra n s m is e s p a r des systèm es
de s ig n e s : la c o m m u n ic a t io n d e v ie n t u n m o y e n d ’a g ir s u r l ’a u tre
(F o u c a u lt, 1994 [1982]: T050). Si le tie rs s y m b o lis a n t est tra v e rs é de
je u x de p o u v o ir e t q u ’i l est c o n s t it u t if de l ’id e n tité , m a is si, e n p lu s , les
T IC d e v ie n n e n t des p la te fo rm e s de c o m m u n ic a tio n in te r v e n a n t d a n s
la c o n s tr u c tio n id e n tita ir e , i l d e v ie n t n é ce ssa ire d ’e n c o m p re n d r e
u la d y n a m iq u e c o n te m p o r a in e a lo rs q u e la m a c h in e in f o r m a t iq u e
O)
JD
'(V
p e r m e t d é s o rm a is la c o n s tr u c tio n d ’u n e « id e n tité n u m é r iq u e ».
a
13
X3
I d e n t it é n u m é r iq u e e t m a c h in is a t io n
O)
> d e la m é d ia t io n s y m b o liq u e
'c
p

03 L’e x p é rie n c e des m o n d e s n u m é r iq u e s re n d e n c o re p lu s a p p a re n ts


T3
ces c ritè re s d é fin is s a n t l ’id e n tité grâce à u n e m is e à d is ta n c e q u e la
te c h n iq u e p e r m e t, c o m m e si to u te c o m m u n ic a tio n à l ’a u tre d e v a it
passer p a r u n e m é d ia tio n s y m b o liq u e « m a c h in is é e » . L a m é d ia tio n
o
fM p a r u n a p p a re illa g e , la t r a d u c t io n e n c o d é e de to u te a c tiv ité a in s i
q u e la re p ré s e n ta tio n la n g a g iè re e t v is u e lle de soi e x p o s e n t au g ra n d
j o u r les processus p a r lesquels l ’id e n tité se c o c o n s tr u it e n lig n e . I l y
>-
Q.
O a c r is ta llis a t io n n o n s e u le m e n t d a n s la la n g u e , d a n s le la n g a g e e t
U
d a n s u n e n s e m b le de p ro d u c tio n s s o c io c u ltu re lle s , m a is aussi s u r des
p la te fo rm e s fo rm a lis é e s q u i e n c a d re n t le soi en le fa is a n t a d v e n ir en
lig n e , g râ ce à u n e m a c h in e . C e p e n d a n t, c e tte p ré d o m in a n c e de la
te c h n iq u e n u m é r iq u e d a n s les processus c o m m u n ic a tio n n e ls se m b le
a v o ir évacué le tie rs s y m b o lis a n t c o lle c tif p o u r le re m p la c e r p a r u n e
m é d ia tio n s y m b o liq u e m a c h in is é e : la m a c h in e in fo r m a tiq u e , e n appa­
re n ce tra n s p a re n te , d e v ie n t le tro is iè m e te r m e de la c o m m u n ic a t io n -
c o m m e si, p ré s e n té e c o m m e n e u tr e , la m a c h in e a v a it re m p la c é le
34 — Cahiers du gerse

tie r s s y m b o lis a n t e t p e r m e t t a it u n e c o m m u n ic a tio n e n tr e le so i e t


l ’a u tre d ir e c te m e n t, sans in t e r m é d ia ir e s y m b o liq u e e t c o lle c tif. P a r
u n e t r a n s f o r m a t io n s o c io h is to r iq u e s’est m is e e n p la c e u n e asso­
c ia t io n d is c u r s iv e e n tr e u n e c o m m u n ic a t io n « d ir e c t e » e n tr e les
in d iv id u s e t u n e g a r a n tie d ’a u th e n tic ité . A u n o m de la tra n s p a re n c e
e t de l ’é v a c u a tio n de la m é d ia tio n s o c ia le , le r a p p o r t s y m b o liq u e
d a n s l ’espace p u b lic s’est tr a n s fo r m é e t la m a c h in e in f o r m a t iq u e ,
ju g é e « n e u tr e », p e r m e t t r a it u n e c o m m u n ic a t io n d ir e c te e n tr e les
in d iv id u s . Les c o n tr a in te s des c o n v e n tio n s s o cia le s s e m b le n t a lo rs
re p ou ssé e s a u p r o f it d ’u n in d i v i d u lib é r é q u i p e u t c o m m u n iq u e r e n
a p p a re n c e sans m é d ia tio n a u tre q u e c e lle de l ’o u t i l m a c h in iq u e . I l y
a g lo r if ic a t io n de l ’e x p re s s io n p e r s o n n e lle o ù to u s se r e v e n d iq u e n t
c o m m e des u n ité s s in g u liè re s .

À p lu s ie u r s é g a rd s , les te c h n o lo g ie s n u m é r iq u e s c é lè b r e n t c e tte
é m a n c ip a tio n in d iv id u e lle (e m p o w e rm e n t), e n m e t t a n t l ’e m p h a s e
s u r le p r im a t de l ’i n d i v i d u q u i p e u t « f a ir e ce q u ’i l v e u t » - d ’o ù
l ’é m e rg e n c e de l ’h y p e r in d iv id u a lis m e , s o it c e tte te n d a n c e à v o u lo ir
U
0) s’é m a n c ip e r des g ra n d e s a u to r it é s m o r a le s , d is c ip lin a ir e s , i n s t i ­
JD
-O) t u t io n n e lle s e t id é o lo g iq u e s ( M o n d o u x , 2011, 2012). L ib é r é de la
a
U t r a d it io n , l ’h y p e r in d iv id u est d o n c o u v e r t à des r e c o n f ig u r a tio n s
T3
'CD
id e n tita ir e s o ù p r é d o m in e la v e llé ité de s’a u t o d é f in ir c o m p lè te m e n t.
CD
> D a n s ce c o n te x te o ù i l fa u t q u e l ’id e n tité s o it d a v a n ta g e c o n s tr u it e
’c
P (d o n c a ffic h é e e t d iffu s é e ) q u e s o c ia le m e n t re ç u e ( c o m m e le d i t
e
u C a s to ria d is ), l ’h y p e r in d iv id u s’a u to - e x p r im e a fin d ’a d v e n ir « p o u r
T3
U)
e
u
e/)
e t p a r lu i- m ê m e » . C e tte d y n a m iq u e est p a r t ic u liè r e m e n t p ré s e n te
(/1
e
u a u s e in des m é d ia s s o c io n u m é r iq u e s o ù a b o n d e n t les p r a tiq u e s
d ’e x p re s s io n s id e n t it a ir e s e t d e p e r s o n n a lis a t io n a in s i q u e to u s
O
(N
les p h é n o m è n e s « d ’a u to v e d e tta r ia t» , d ’e x p e rts « a u to p r o c la m é s » ,
e tc. L’id e n tité s e m b le d é s o rm a is c o n s tr u it e d a n s u n r a p p o r t in t e r ­
CT
>- s u b je c t if d ir e c t , sans m é d ia tio n s y m b o liq u e e x p lic ite p a s s a n t p a r
Cl
O u n tie rs , g râ c e à u n e m a c h in e in f o r m a t iq u e po sée c o m m e n e u tr e ,
U
o b je c tiv a n te e t f a c ilit a n t l ’a u to -e x p re s s io n g râ c e à l ’é m e rg e n c e de
n o u v e lle s m o d a lité s d ’e x p re s s io n e t de d if fu s io n .

D e P id e n t it é à P id e n t if î c a t io n

O r, c e tte te c h n iq u e n u m é r iq u e tr a n s fo r m e le r a p p o r t à so i, e n tre
a u tre s p a r l ’in t r o d u c t io n d ’u n e v a r ia b le d e v e n u e e x p o n e n tie lle : c e lle
des tra ce s. D a n s l ’u n iv e r s n u m é r iq u e , « o n n e p e u t p lu s n e pas la is s e r
M. BoNENFANT, M. MÉNARD, A. MoNDOUXct M. OuELLET— De l’identité — 35

de tra c e s » (M e rz e a u , 2 0 0 9 b : 24). Les tra c e s n u m é r iq u e s a c c u m u lé e s


c o n s o lid e n t des id e n tité s e n lig n e de m a n iè r e in é d ite . Les tra c e s o n t
to u jo u r s jo u é u n rô le d a n s la c o n s tr u c tio n id e n tita ir e e n p e r m e t ta n t
de se p e n s e r s o i-m ê m e e t de se (re )p ré s e n te r a u x y e u x des a u tre s (rô le
q u e jo u e u n a lb u m de p h o to s o u des le ttr e s co n se rvé e s). T o u te fo is ,
e lle s s o n t d é s o rm a is p r o d u ite s a u to m a t iq u e m e n t p a r n o s a c tio n s
o u p a r les a c tio n s des a u tre s , e t ce, de m a n iè r e m a s s iv e . E n la is s a n t
des tra c e s , to u jo u r s ( p o te n t ie lle m e n t) a p p a re n te s lo r s q u ’e lle s s o n t
n u m é r iq u e s , l ’i n d i v i d u d é m u lt ip lie les p o s s ib ilité s d ’a c tu a lis a tio n
de so i, le passé é ta n t sans cesse r é a c tu a lis a b le a u re g a rd des a u tre s .
A lo r s q u e l ’o n p e u t, d ’u n e p a r t, a f f ir m e r q u e les m o n d e s e n lig n e
n o u s p e r m e t te n t de n o u s d é p re n d re de n o tr e c o rp s p o u r fa ir e l ’e x p é ­
rie n c e de d iffé r e n te s s u b je c tiv ité s , o n re m a r q u e , d ’a u tre p a r t, q u ’i l
p e u t ê tre d if f ic ile de se d é p re n d re de s o n id e n tité .

L a d if f ic u lt é ré s id e aussi d a n s c e tte re c h e rc h e à p r o d u ir e u n sens


c o h é re n t avec to u te s ces tra c e s , u n t o u t associé à l ’id e n tité d ’u n i n d i ­
v id u - c o m m e si la re c h e rc h e d ’u n n o y a u s u b s t a n t if é ta it e n c o re u n e
U
O) h a b itu d e in t e r p r é ta t iv e p o u r se r e c o n n a îtr e e t r e c o n n a îtr e l ’a u tre .
JD
'(V
Les tra c e s , d e v e n u e s d o n n é e s , s o n t d é c o n te x tu a lis é e s , « a b s tra ite s »
a
13
X3 de l e u r c o n te x te d e sens e t e n t r e n t p o u r t a n t d a n s le je u d e la
'(L) c o n s tr u c tio n id e n tita ir e . C e p e n d a n t, u n e c o n fu s io n a p p a r a ît e n tre
O) « id e n t it é » e t « id e n t if ic a t io n » a lo rs q u e l ’a c c u m u la tio n de tra c e s
>
'c
P n ’est pas n é c e s s a ire m e n t e n lie n avec l ’id e n tité , c ’e s t-à -d ire avec ce
03 q u e l ’in d iv id u r e c o n n a ît de lu i- m ê m e a u s e in d u g r o u p e s o c ia l. Si
T3
U)
03 les tra c e s n ’e n tr e n t p lu s d a n s le je u de la c o m m u n ic a t io n avec u n
C /l
(/3
03 tie r s s y m b o lis a n t c o lle c tif, m a is s e m b le n t n ’ê tre q u e des d o n n é e s
c a lc u la b le s p a r u n la n g a g e de p r o g r a m m a tio n , a lo rs e lle s n e s o n t
O
(N
p lu s des tra c e s d ’id e n tité , m a is d ’id e n tific a tio n .
O
x:
03 L’id e n t if ic a t io n e st ic i e n te n d u e c o m m e le r é s u lt a t d ’u n e a c tio n
>-
O.
O v is a n t à id e n t if ie r u n o b je t, u n in d iv id u , e tc., d ’a près u n e n s e m b le
U
de c r itè r e s p r é é ta b lis r é p o n d a n t a u x o b je c tifs de l ’id e n t if ic a t io n .
D a n s le c o n te x te d u n u m é r iq u e , l ’id e n t if ic a t io n est d é fin ie g râ c e à
l ’usage d u la n g a g e de p r o g r a m m a t io n e t d ’a lg o r ith m e s . C e tte id e n ti­
fic a tio n r é p o n d a lo rs à u n e n s e m b le de c ritè re s p ro p re s a u x o b je c tifs
de c h a q u e p la t e f o r m e e n se b a s a n t s u r des d o n n é e s a c c u m u lé e s
m a s s iv e m e n t. Ces d o n n é e s s e m b le n t s o c ia le m e n t d é s y m b o lis é e s , de
36 — Cahiers du gerse

p a r le u r d é c o n te x tu a lis a tio n de T in te r s u b je c tiv ité c o lle c tiv e , p o u r


d e v e n ir a in s i a -s ig n ifia n te s , c ’e s t-à -d ire to u te s placées s u r le m ê m e
p la n e t tra ité e s p a r e ille m e n t p a r le p ro ce ssu s de m a c h in is a tio n .

C e tte a u t o n o m is a t io n i n f o r m a t iq u e d e l ’i d e n t i f i c a t i o n p r e n d le
n o m de « p r o f il » , o ù c e lu i- c i est e n te n d u c o m m e le r é s u lta t d ’u n e
r e c h e r c h e d ’i n f o r m a t io n s d o n t les c r itè r e s s o n t p r é d é t e r m in é s
a v a n t le t r a it e m e n t des d o n n é e s . E n d ’a u tre s m o ts , des « r è g le s » ,
« c o n s ig n e s » , « b a lis e s » s o n t p r é é ta b lie s a v a n t le t r a it e m e n t des
in f o r m a t io n s re la tiv e s à u n in d iv id u e t c h a q u e d o n n é e p r o d u ite p a r
ce d e r n ie r sera a u to m a tiq u e m e n t tr a ité e à tra v e rs c e tte « g r i l l e de
le c t u r e » p o u r p r o d u ir e u n e ré p o n s e : le p r o fila g e de c e t in d iv id u
( M o n d o u x , 2 0 ii) . I l e x is te d o n c u n e m u lt it u d e de p r o fils p o u r u n
m ê m e in d iv id u , c a r les o b je c tifs , e t d o n c la g r il l e de le c tu r e p a r
la q u e lle les d o n n é e s s e ro n t tra ité e s , d iflfè r e n t d ’u n e p la te fo r m e à
l ’a u tre . Les id e n tific a tio n s se m u l t i p l i e n t à m e s u re q u e d iffé r e n ts
p r o fils d u m ê m e c o n s o m m a te u r s’a c c u m u le n t d a n s d iffé re n te s bases
de d o n n é e s ( Z w ic k e t D h o la k ia , 2 0 0 4 : 33).
U
O)
JD A u fin a l, l ’in d i v i d u s’e ffa ce a u p r o f it de ce p r o fila g e p a r le q u e l o n l u i
'(V
3
O ' r e c o n n a ît a u to m a tiq u e m e n t des p r o fils d o n t l ’id e n t if ic a t io n est de
U
T3
'CD
p lu s e n p lu s p ré c is e . L a g r ille n ’est d o n c p lu s c o m m u n e , c o lle c tiv e
e t in s c r ite d a n s l ’i n s t it u t i o n s y m b o liq u e , m a is p lu t ô t d é fin ie p a r
CD
>
’c des a c te u rs o r g a n is a tio n n e ls , d o n t b ie n s û r les e n tre p ris e s p riv é e s ,
P

e
u
m o rc e lé e s e t à b u t l u c r a t i f
T3
U)
e
u
e/)
(/1
e
u C a p it a lis e r F id e n t if î c a t io n

O Le d a n g e r q u i a c o u rs d e p u is lo n g te m p s d é jà e t q u i d e v ie n t e x p o ­
rM
(5) n e n t ie l est u n e c a p ita lis a tio n d u p r o f il, c ’e s t-à -d ire u n e m a r c h a n ­
d is a tio n de s o n id e n tific a tio n . E n e ffe t, les d o n n é e s ré c u p é ré e s p a r
>- le s y s tè m e m a r c h a n d d e v ie n n e n t m o n n a y a b le s c o m m e n ’im p o r t e
Q.
O
U q u e lle a u tre re s s o u rc e o u b ie n de c o n s o m m a tio n . U n e n s e m b le de
p ro ce ssu s, te ls q u e les systèm es de r e c o m m a n d a tio n e t le m a r k e tin g ,
p r o f it e n t de ce p r o fila g e p o u r a u g m e n te r e t a c c é lé re r la c o n s o m ­
m a tio n ( M é n a r d , 2014). O r, c o n fo r m é m e n t a u n é o lib é r a lis m e o ù le
c o n s o m m a te u r p r o d u it sa p r o p r e s a tis fa c tio n d a n s l ’a cte de c o n s o m ­
m a tio n (B e c k e r, 1964), l ’i n d iv id u e n v ie n t d é s o rm a is à se r e c o n n a îtr e
à tra v e rs sa p r o p r e c o n s o m m a tio n .
M. BoNENFANT, M. MÉNARD, A. MoNDOUXet M. OuELLET— De l’identité — 37

E n e ffe t, d a n s le c o n te x te d u p r o fila g e in f o r m a t iq u e a u x v is é e s
m e r c a n tile s , l ’i n d i v i d u n e se r e c o n n a î t p lu s « e x c lu s iv e m e n t » à
tra v e rs le r e g a r d des a u tre s d a n s u n r a p p o r t c o m m u n ic a t io n n e l
p a s s a n t p a r u n tie r s s y m b o lis a n t c o lle c tif, m a is p lu t ô t à tra v e rs des
v a le u r s in s c r ite s d a n s la m é d ia t io n te c h n iq u e e t se m a n if e s t a n t
p a r des c ritè re s d é te r m in é s e n a m o n t p a r des e n tre p ris e s q u i d é fi­
n is s e n t les te rm e s d u p r o f il. I l n ’y a p o u r t a n t pas n é c e s s a ire m e n t
de lie n e n tr e l ’id e n t if ic a t io n e t l ’id e n tité de l ’in d iv id u . P lu s e n c o re ,
u n d é ca la g e i m p o r t a n t p e u t ê tre fo r m a lis é e n tre ce q u e l ’in d iv id u
r e c o n n a ît de lu i- m ê m e e t ce q u e l ’id e n tific a tio n , c o m m e r é s u lta t,
r e c o n n a ît de l ’in d iv id u .

P o u r t a n t , d a n s ce c o n te x te p ré c is , ce d é c a la g e , a u lie u d ’ê tre u n
« p r o b lè m e » , est u n e v a r ia b le in s ig n if ia n t e p u is q u e l ’id e n t it é de
l ’in d i v i d u n ’i n t e r v ie n t pas n é c e s s a ire m e n t s u r le r é s u lta t de l ’id e n ­
t if ic a t io n . S eules l ’e ffic a c ité des c ritè re s d é fin is e n a m o n t a in s i q u e
la c o lle c te e t l ’a n a ly s e d ’in f o r m a t io n s les p lu s fru c tu e u s e s p o s s ib le
in f lu e n c e r o n t le c o e ffic ie n t de ré u s s ite .
U
O)
'CU
The consumer becomes a blended (or, in some cases,fractured) digital simulation
D whose “nature” depends on the composition of the databases. There are now as
a
Zi
XJ many identities per “real” consumer as there are database representations of
him or her. The real power of CRM [Consumer relationship management] and
O) database marketing is not to get as close as possible to the real customer but to
>
'c
P constitute an individualized, measurable, and comparable customer as a series
OJ
T3 of digital representations. (Zwick et Dholakia, 2 0 0 4 : 37-38 )
U)
e
u
C/J
(/)
(U E n d ’a u tre s m o ts , p o u r v u q u e les c a lc u ls a s s o c ia n t ce p r o f i l avec ce
b e s o in s o ie n t e ffica ce s p o u r « a g i r » de fa ç o n à p r o v o q u e r l ’a c h a t,
O l ’id e n t if ic a t io n est p e r tin e n te , ju s te e t e n a d é q u a tio n , c’e s t-à -d ire ,
(N

O sans d é ca la g e p a r r a p p o r t à ce q u e l ’in d i v i d u r e c o n n a ît de lu i- m ê m e .
x:
DJ L a p e r tin e n c e de l ’id e n t if ic a t io n re lè v e de la c a p a c ité à p e r s o n n a lis e r
>-
CL
O l ’o ffr e de b ie n s e t s e rv ic e s o u de c ib le r p ré c is é m e n t la p u b lic it é p o u r
U
q u e l ’in d iv id u s’y re c o n n a is s e ; e n d ’a u tre s m o ts , i l s’a g it d ’id e n t if ie r
a u to m a t iq u e m e n t les « b o n n e s » c ib le s , s o it c e lle s q u i a c h è te ro n t
e ffe c tiv e m e n t le b ie n o u le s e rv ic e . C e tte a u to n o m is a tio n d u p r o f i­
la g e e t de l ’id e n t if ic a t io n p ro c è d e d ’u n e d é s a ffe c ta tio n de l ’in d i v i d u
p u is q u e les a ffe c ts , p a r le s q u e ls n o u s ju g e o n s de la v a le u r de ce q u i
n o u s e n to u re , s o n t évacués des d o n n é e s tra ité e s p a r p r o g r a m m a tio n .
38 — Cahiers du gerse

Les d o n n é e s s o n t d é sa ffe cté e s, c a r e lle s n e p o r t e n t p lu s de v a le u r


a u sens é th iq u e d u te r m e e t s o n t to u te s posées s u r u n m ê m e p la n :
c e lu i des bases de d o n n é e s .

L ’i d e n t i f i c a t i o n e st a lo r s lit t é r a le m e n t d é s a ffe c té e p u is q u e , p e u
im p o r t e l ’in d iv id u , u n p r o f il, o u p lu t ô t des p r o fils l u i s o n t asso­
ciés. I l y a c r is ta llis a t io n de d o n n é e s sans id e n tité , c a r i l n ’y a p lu s
de r a p p o r ts c o ll e c t i f e t s y m b o liq u e p a r le s q u e ls n o u s p o u r r io n s
e x p lic it e m e n t n o u s r e c o n n a ît r e e t q u e n o u s p o u r r io n s n é g o c ie r.
N o u s c é d o n s à l ’a u to m a tis a tio n in f o r m a t iq u e n o tr e id e n t if ic a t io n
a lo rs q u e l ’in d i v i d u n ’est p lu s n é c e s s a ire d a n s ce s y s tè m e : s e u le la
p u ls io n - de l ’a c h a t - im p o r te . A n t o in e t t e R o u v r o y e t T h o m a s B e rn s
e x p liq u e n t : « C ’est d o n c de p r o d u ir e d u passage à l ’a cte sans fo r m a ­
t io n n i f o r m u la t io n de d é s ir q u ’i l s’a g it » (2 0 1 3 : 177). Les a u te u rs
a jo u te n t q u e n o u s s e m b lo n s « de ce f a it s ig n e r l ’a b o u tis s e m e n t d ’u n
p ro c e s s u s de d is s ip a tio n des c o n d it io n s s p a tia le s , te m p o r e lle s e t
la n g a g iè re s de la s u b je c tiv a tio n e t de l ’in d iv id u a t io n a u p r o f it d ’u n e
r é g u la tio n o b je c tiv e , o p é r a tio n n e lle des c o n d u ite s p o s s ib le s » (id e m ).
U
O) I l y a a lo rs o b je c tiv a tio n de so i g râ c e à u n tr o is iè m e p ô le q u i est de
X3)
-O
D m o in s e n m o in s u n tie r s s y m b o liq u e c o lle c t if e t de p lu s e n p lu s u n e
O '
U m é d ia tio n s y m b o liq u e a u d e v e n ir m a c h in iq u e .
T3

CD
> C é lé b r e r la t r a n s p a r e n c e
’c
P
O) U n e des v a le u rs p riv ilé g ié e s e t m is e s de l ’a v a n t est la « tra n s p a re n c e »
T3
U) id e n t it a ir e p e r m e t t a n t u n e in t e r s u b je c tiv it é e n a p p a re n c e d ir e c te
O
1)
Л
(Л (d o n c sans tie r s s y m b o liq u e c o lle c tif) . E n e ffe t, i l e x is te d iffé r e n ts
O)
lie u x o ù s’e x p r im e l ’id e n t it é , m a is l ’o n o b s e rv e u n e r e d é f in it io n
O des espaces in tim e s , p riv é s e t p u b lic s d a n s les espaces n u m é r iq u e s .
ГМ

N o n pas q u ’i l y a u r a it d is p a r it io n de l ’espace p r iv é ( C a s illi, 2013),


CT m a is p lu t ô t q u e ses p a ra m è tre s s o n t ju g é s à p a r t i r d ’u n e c o n c e p ­
>-
Q.
O t i o n ré v is é e de la « tr a n s p a r e n c e » . C e lle -c i est e n te n d u e c o m m e la
U
« q u a lit é de ce q u i laisse p a r a îtr e la r é a lité t o u t e n tiè re , de ce q u i
e x p r im e la v é r ité sans l ’a lté r e r » (G ra n d R o b e r t, 2001). U n e id e n tité
tra n s p a r e n te s e ra it d o n c ju g é e c o m m e « ré e lle », « v r a ie », sans r ie n
c a c h e r n i m o d if ie r : u n e id e n tité q u i s e ra it le r e fle t fid è le d u « s o i» ,
c’e s t-à -d ire e n p a r fa it e a d é q u a tio n (re c o n n a is s a n c e ) avec le p r o f il.
« L ’e x ig e n c e de tr a n s p a r e n c e est in s c r it e a u f r o n t o n des te m p le s
m o d e rn e s de la te c h n o c r a tie [e t d e v ie n t] le c r itè r e de la c o m m u n i­
c a tio n ré u s s ie » (Q u é ré , 1982: 45). D a n s le c o n te x te n u m é r iq u e e t
M. BoNENFANT, M. MÉNARD, A. MoNDOUXet M. OuELLET— De l’identité — 39

n é o lib é r a l, u n e c o m m u n ic a t io n h o n n ê te est d o n c u n e c o m m u n i­
c a tio n d ir e c te e t tr a n s p a r e n te o ù , e n tr e so i e t l ’a u tre , n ’in t e r v ie n t
q u ’u n e m é d ia t io n m a c h in iq u e , u n t ie r s p ré s e n té c o m m e é t a n t
e s s e n tie lle m e n t p ro c e s s u e l, d o n c n e u tr e .

C e tte a d é q u a tio n e n tr e u n e id e n tité tr a n s p a r e n te e t u n in d i v i d u


« h o n n ê t e » se r e flè te p a r f a it e m e n t d a n s les p a ro le s d u d ir e c t e u r
g é n é ra l de G o o g le , E ric S c h m id t, q u i a ffir m e , e n 2 0 0 9 : « I f yo u h ave
s o m e th in g th a t y o u d o n 't w a n t a n yo n e to k n o w , m a yb e y o u s h o u ld n 't be
d o in g it in th e f ir s t p la c e . » P u is , i l a jo u te : « B u t i f y o u re a lly need th a t
k in d o f p riv a c y , th e r e a lity is th a t search eng ine s, in c lu d in g G oogle, do
re ta in th is in fo rm a tio n f o r som e tim e . A n d [ . . . ] w e 're a ll s u b je c t, in the
US, to th e P a tr io t A c t, a n d i t is p o ssib le th a t th a t in fo rm a tio n c o u ld be
m a d e a v a ila b le to th e a u th o ritie s '^. » L’a s s o c ia tio n e n tr e u n e v ie p riv é e
e t u n e v ie s u s p ic ie u s e est c la ir e m e n t é ta b lie p u is q u e t o u t ce q u e
l ’in d iv id u n e v e u t pas p u b lie r , c ’e s t-à -d ire re n d r e p u b lic , est p r o b a b le ­
m e n t c o n d a m n a b le a u x y e u x des a u tre s , s in o n , p o u r q u o i le c a c h e r?
Q u é ré e x p liq u e q u e « c e u x q u i a s p ir e n t à d is p o s e r te c h n iq u e m e n t
U
O) des p ro ce ssu s de c o m m u n ic a t io n p o u r p a r v e n ir à u n e p lu s g ra n d e
X3
'CU m a îtr is e d u f o n c t io n n e m e n t de l ’o r g a n is a tio n s o c ia le c h e rc h e n t à
D
O '
U r é d u ir e l ’é p a is s e u r d u tis s u s o c ia l e t l ’o p a c ité des ré s e a u x d ’é c h a n g e
TJ
ré g is p a r la lo g iq u e des o b lig a tio n s s y m b o liq u e s » (1982: 45). D a n s
(U
> le c o n te x te o ù les in f o r m a t io n s p e rs o n n e lle s d e v ie n n e n t lu c ra tiv e s ,
'c
P u n e p lu s g ra n d e c ir c u la t io n d e v ie n t r e n ta b le p o u r c e u x q u i, c o m m e

T3
eu
G o o g le , les e x p lo it e n t . P o u r Q u é ré , c e t a p p e l à la tr a n s p a r e n c e
est u n s y m p tô m e « d ’u n e n o u v e lle s t r u c t u r e de l ’espace p u b lic »
(1982: 45) o ù , à la s u ite de J ü rg e n H a b e rm a s , n o u s p o u v o n s a f f ir m e r
q u e l ’é c o n o m iq u e a r e m p la c é le p o lit iq u e . D é s o r m a is , to u s les
O
fM d is c o u rs , d u p o lit iq u e a u p e rs o n n e l e n p a s s a n t p a r le m a r k e t in g o ù
®
x:
DJ
>-
O.
O
U

4. C f <http://nation.foxnews.com/2013/06/10/must-see-flashback-video-
google-ceo-privacy-2009-if-you-have-something-you-dont-want> (en ligne ;
dernière consultation le 19 février 2014) et <http://www.huffîngtonpost.
com/2009/i2/o7/google-ceo-on-privacy-if_n_383i05.html> (en ligne ;
dernière consultation le 19 février 2014).
40 — Cahiers du gerse

les c o m p a g n ie s jo u e n t « la c a rte de la tra n s p a re n c e a p p e lle n t à


« la is s e [r] p a r a îtr e la ré a lité t o u t e n tiè re » p o u r re p re n d re la d é f in it io n
d u d ic t io n n a ir e .

C e t i m p é r a t i f de la tra n s p a re n c e tra v e rs e les c o m m u n ic a tio n s e n


lig n e e t là o ù to u te id e n tité e n lig n e d e v e n a it s u s p ic ie u s e p a rc e q u e
r in t e r n a u t e n ’a v a it pas de m o y e n s de s’a s s u re r de l ’id e n tité de so n
in t e r lo c u t e u r , les m a n iè r e s de f o n c t io n n e r avec les te c h n o lo g ie s
n u m é r iq u e s te n d e n t à c o n s o lid e r des id e n tité s re c o n n u e s . A u p a r a ­
v a n t, to u te in f o r m a t io n é t a it c o n s id é ré e c o m m e p o te n tie lle m e n t
fa u s s e ; a u jo u r d ’h u i, des m é c a n is m e s o n t é té m is e n p la c e p o u r
v a lid e r les id e n tité s . D ’a b o r d , des f o n c t io n n a lit é s d a n s les p la te ­
fo rm e s s’a s s u re n t de l ’id e n tité « ré e lle », p a r e x e m p le e n d e m a n d a n t
de s’id e n t if ie r avec s o n n o m e t u n n u m é r o de c e llu la ir e . E n s u ite , la
c o c o n s tr u c tio n des id e n tité s e n lig n e d a n s la d u ré e a ssu re la r e c o n ­
n a is s a n c e p a r les p a irs q u i p e u v e n t a lo rs té m o ig n e r « q u e c ’est b ie n
l u i » : d a n s les m é d ia s s o c io n u m é riq u e s , les fo r u m s , les c h a ts ^ les sites
s o c ia u x de n o u v e lle s , les h a b itu é s se c o n s tr u is e n t u n e r é p u t a t io n
U
O) q u i est re c o n n u e p a r la c o m m u n a u té . L e te m p s est u n e d o n n é e
X3
'CU
im p o r t a n t e de la c o c o n s t r u c t io n id e n t it a ir e , c a r i l r e n d p o s s ib le
O '
U u n e id e n tité p a rta g é e e t p a rta g e a b le , avec u n e « h is t o ir e » p ro p re .
■a

U n a u tre e x e m p le est c e lu i d u m o n d e d u je u v id é o o ù l ’ id e n tité


O)
>
'c se c r is ta llis e a u to u r d ’u n p s e u d o n y m e p o u v a n t ê tre r é u tilis é d ’u n
P

CL)
je u à l ’a u tre . A lo r s q u e des a v a ta rs p e u v e n t ê tre in v e n té s , le jo u e u r
T3
СЛ est a p p e lé à re p re n d r e s o u v e n t le m ê m e p s e u d o n y m e p o u r s’id e n ­
CL)
СЛ
(Л t i f i e r d a n s les je u x . Les r a p p o r ts avec la c o m m u n a u té des jo u e u r s
CL)

d e v ie n n e n t c o n s t i t u t i f s d e s o n i d e n t it é d e j o u e u r p u is q u ’i l e st
O r e c o n n u c o m m e te l. L a p la te fo r m e S te a m , la r g e m e n t u tilis é e p a r les
CN

O jo u e u r s de je u x v id é o , c o n s o lid e c e tte te n d a n c e avec la c o n n e x io n


x:
DI d ’u n m ê m e u t ilis a t e u r à to u s les je u x achetés. L’id e n tité e n lig n e est
>-
CL
O ré e lle , c a r e lle p r e n d f o r m e d a n s l ’in t e r a c t io n de l ’in t e r n a u te avec
U
les p la te fo rm e s e n lig n e . L a m is e e n m a r c h é d e n o m b r e u x je u x
v id é o e n lig n e o u de p la te fo rm e s s o c io n u m é riq u e s q u i u t ilis e n t les
p r o fils F a c e b o o k p o u r s’id e n t if ie r illu s t r e à q u e l p o in t la fr o n t iè r e

5. Voir à ce sujet toute la campagne de McDonald’s basée sur « Nos


aliments, vos questions», <http://www.mcdonalds.ca/ca/fr.html> (en ligne;
dernière consultation le 19 février 2014).
M. Bonenfant, M. Ménard, A. Mondoux et M. Ouellet — De l’identité —41

e n tre r id e n t it é « n u m é r iq u e » e t l ’id e n tité « r é e lle » de s o n u s a g e r


est m in c e - o u q u e l ’a s s im ila tio n de l ’id e n tité à l ’id e n t if ic a t io n est
b e l e t b ie n engagée.

D ’a ille u r s , F a c e b o o k , p a r l ’o r g a n is a tio n de la p la te fo r m e e t l ’e x p a n ­
s io n de s o n u sa g e d a n s p lu s ie u r s a u tre s p la te fo r m e s , a jo u é u n
g r a n d r ô le d a n s c e tte c o n s o lid a tio n de l ’id e n t if ic a t io n n u m é r iq u e
u n iq u e : t o u t e s t f a i t p o u r q u e l ’id e n t it é d e l ’u s a g e r n e s o it pas
« fa u s s e » , p a r e x e m p le avec le c r o is e m e n t des in f o r m a t io n s s u r les
p r o fils des a u tre s usagers « a m is » . D e la m ê m e m a n iè r e , L in k e d in
e n c o u ra g e le c r o is e m e n t des d o n n é e s e n p e r m e t t a n t l ’in t e r v e n t io n
des a u tre s s u r s o n p r o f i l p o u r v a lid e r les in f o r m a t io n s e t a in s i
g a r a n t ir u n e c e r ta in e « tr a n s p a r e n c e » . G o o g le fa v o ris e a ussi u n
s e u l p r o f i l p o u r ses d iffé r e n ts se rv ic e s , c o m m e si l ’id e n tité u n iq u e
(s in g le id e n tity ) é ta it u n gage d ’a u th e n tic ité e t q u ’i l f a l la i t p a r to u s
les m o y e n s é lim in e r les id e n tité s m u lt ip le s - ce q u i n o u s r a m è n e à
u n e v is io n e s s e n tia lis te de l ’id e n tité (V a n Z o o n e n , 2013). C e tte v is é e
e s s e n tia lis te , p r in c ip a le m e n t basée s u r la b io lo g ie , s tr u c tu r e e n c o re
U
O) la r g e m e n t l ’id é e d ’id e n tité « v r a ie » . P o u r c e tte ra is o n , u n e n s e m b le
JD
-O) de te c h n o lo g ie s b io m é tr iq u e s se b a s e n t s u r le c o rp s c o m m e u n it é
a
z¡ s u b s ta n tia lis te p o u r v a lid e r n o tr e id e n t it é : « O u r bodies a re th o u g h t
■a
to p ro v id e a n o b je c tiv e a n d v e rifia b le source o f tr u th a b o u t o u r id e n titie s ,
O) m o tiv a tio n s a n d in te n tio n s a n d these te ch n o lo g ie s g iv e access to these
>
'c
p “ t r u th s ” » ( M a r t i n e t W h it le y , 2013). L a b io m é t r ie e st d ’a ille u r s
cu
T3 a p p e lé e à p r e n d r e de p lu s e n p lu s d ’im p o r t a n c e d a n s les d iv e rs
(/)
cu
C /) systè m e s de re c o n n a is s a n c e des in d iv id u s e t ce ty p e de te c h n o lo g ie
10
cu
d e v ie n d r a g a r a n t de n o tr e « v r a ie » id e n tité .

o
rM
E n ce sens, la v a le u r associée a u x r e p ré s e n ta tio n s é v o lu e e t là o ù l ’o n
c r o y a it a u x id e n tité s m u lt ip le s e t a u x tr o m p e r ie s , a p p a ra is s e n t des
OI te c h n o lo g ie s e t des p ra tiq u e s c o m m u n e s e t n o rm a lis é e s d ’u n e id e n ­
>-
Q.
o
t it é e n lig n e u n iq u e e t r e c o n n u e q u i s e m b le a s s u re r u n e p lu s g ra n d e
u
« a u th e n tic ité ». O r, Q u é ré d is tin g u e , à ju s te t it r e , la p ré s e n ta tio n de
soi de la p e r s o n n a lité : c e t a p p e l à la tra n s p a re n c e e t l ’a u th e n tic ité ,
n é ce ssa ire p o u r les r a p p o r ts s o c ia u x , re lè v e d u p r e m ie r , a lo rs q u e
l ’o n o b s e rv e d é s o rm a is u n e c o n fu s io n avec le s e c o n d . D ’u n e p ré s e n ­
t a t io n de so i tr a n s p a r e n te e n a d é q u a tio n avec les e x ig e n c e s s o cia le s
e t n o r m a tiv e s , n o u s p a ssons à u n e « p e r s o n n a lité tr a n s p a r e n te » o ù
42 — Cahiers du gerse

le p r iv é d e v ie n t p u b lic . D i t a u tr e m e n t, n o u s s o m m e s e n t r a i n de
c o n fo n d r e l ’id e n t if ic a t io n c o m m e p r é s e n ta tio n de so i avec l ’id e n tité
de n o tr e p e r s o n n a lité .

S’a d a p t e r à s o n i d e n t i f i c a t i o n e t se r e c o n n a î t r e

A in s i, le p lu s g r a n d r is q u e e s t de c o n s id é r e r s o n i d e n t i f i c a t i o n
c o m m e é ta n t s o n id e n tité a lo rs q u e l ’in d i v i d u lu i- m ê m e o b je c tiv is e
le r é s u lta t m a c h in iq u e d u t r a it e m e n t de ses d o n n é e s n u m é r iq u e s
a f in de se r e c o n n a ît r e s o i-m ê m e . L a t e n t a t io n d e c o n s id é r e r les
sig n e s de l ’id e n t if ic a t io n a u to m a tis é e c o m m e les sign e s de so i est
g ra n d e p u is q u e les p r o fils d e v ie n n e n t de p lu s e n p lu s p ré c is e t les
o u tils , de p lu s e n p lu s n o m b r e u x . L a p e r s o n n a lis a tio n des p la te ­
fo rm e s s e m b le r é p o n d r e à n o tr e p e r s o n n a lité e t n o u s n o u s re c o n ­
n a is s o n s de p lu s e n p lu s d a n s « l ’im a g e » q u i n o u s est re n v o y é e .
S e lo n la v is é e m a rc h a n d e , l ’id é a l s e ra it a lo rs q u e l ’id e n tité s o it e n
a d é q u a tio n p a r fa ite avec l ’id e n t if ic a t io n , n o n pas e n « d é c o u v r a n t »
l ’id e n tité p a r la q u e lle l ’i n d i v i d u se r e c o n n a ît (te l q u e m e n tio n n é
U
(U
JD p ré c é d e m m e n t, ce fa c te u r n ’a a u c u n e im p o r ta n c e ) , m a is p lu t ô t en
'(V

a fa is a n t e n s o rte q u e l ’in d iv id u s'a d a p te à s o n id e n tific a tio n m ê m e si le


13
X3 systè m e d e m e u re « o p a q u e » (o n n e p e u t a cc é d e r à so n id e n t if ic a t io n
q u e de m a n iè r e in d ir e c te e t c irc o n s ta n c ié e s e lo n les in f o r m a t io n s
O) q u i s o n t re n vo yé e s). P a r e x e m p le , l ’id é a l m a r c h a n d est q u e l ’in d iv id u
>
'c
P se re c o n n a is s e d a n s les c h o ix de liv r e s o ffe r ts p a r A m a z o n e t les
03
T3 a ch è te lo rs q u e la p la te fo r m e l u i p ro p o s e u n e s é le c tio n . E n m a x i­
m is a n t la p r é c is io n des p r o fils , p a r e x e m p le , le s y s tè m e n o r m a t i f
m a c h in iq u e te n d à t r a n s f o r m e r l ’i n d iv id u v e rs so n id e n tific a tio n .

O P o u r r é u s s ir à r é a lis e r a ve c le p lu s d e p r é c is io n p o s s ib le c e tte
rM

« p r o p h é t ie a u t o r é a lis a n t e » (o ù l ’i n d i v i d u c o n s o m m e e ffe c t iv e ­
03 m e n t ce q u ’o n a p r o f i l é d e l u i ) , i l f a u t d é v e lo p p e r des c a lc u ls
’s_
>-
Q.
O in f o r m a t iq u e s p lu s p e r fo r m a n ts e t a u g m e n te r la q u a n t it é d ’i n f o r ­
U
m a tio n s ( p e r t in e n te s ) p o u r l ’i d e n t if ic a t io n . P o u r a c c u m u le r ces
in f o r m a t io n s , au m o in s d e u x fa c te u rs s o n t à id e n t if ie r : la tr a ç a b ilité
de l ’ i n d i v i d u e t l ’e x p re s s io n de s o i. L ’e x p re s s io n de s o i, v a lo r is é e
d e p u is le « W e b 2 .0 » , d e v ie n t u n m o d e de r a p p o r t a u x a u tre s q u i
est n o r m a lis é a lo rs q u e la s u r v e illa n c e e t la m is e à j o u r de sa v ie
p riv é e d e v ie n n e n t b a n a lis é e s - e x a c te m e n t c o m m e le d é m o n tr e le
d ir e c t e u r g é n é ra l de G o o g le . C e tte e x p o s itio n de s o i n é c e s s a ire à
M. BoNENFANT, M. MÉNARD, A. MoNDOUXct M. OuELLET— De l’identité —43

la c o c o n s tr u c tio n id e n t it a ir e est e x a c e rb é e d a n s des a p p a re illa g e s


in f o r m a t iq u e s : p a r d iffé r e n te s s tra té g ie s , d o n t le c lic « J ’a im e » , les
p la te fo rm e s e n c o u ra g e n t e t d is c ip lin a r is e n t les u sa ge rs ( B o n e n fa n t
e t F a rm e r, 2012) à la p a r t ic ip a t io n a c tiv e ; les tra c e s s o n t i n f i n i m e n t
ré a c tu a lis a b le s m ê m e si l ’i n d iv id u n e s’e x p r im e p lu s ; l ’h a b itu d e de
d o n n e r r a p id e m e n t s o n o p in io n e n 140 c a ra c tè re s s’in s ta lle , etc.

P lu s e n c o re , la d is t in c t io n a u p a ra v a n t te n u e e n tr e « m o n d e v i r t u e l »
e t « m o n d e r é e l» est de m o in s e n m o in s v a la b le , n o n s e u le m e n t
s u r le p la n th é o r iq u e , m a is aussi s u r le p la n p r a tiq u e a lo rs q u e les
p ra tiq u e s q u o tid ie n n e s in t è g r e n t de p lu s en p lu s les a c tiv ité s « e n
lig n e » d a n s le « h o r s - lig n e » e t v ic e ve rs a . O n c o m m u n iq u e p a r
te x to s , c o u r r ie l, e n face à face avec ses p ro c h e s , ses c o llè g u e s , etc.
O n s e m b le sans cesse « d is p o s é » à c o m m u n iq u e r , la b o îte de ré c e p ­
t io n é ta n t to u jo u r s o u v e r te e t le c e llu la ir e s o u v e n t a llu m é lo rs de
re n c o n tre s a m ic a le s , a u tr a v a il, d a n s les tr a n s p o r ts , e tc. G râ c e à u n e
p a n o p lie d ’a p p lic a tio n s , o n m u lt ip l ie les o c c a s io n s de se c ro is e r e n
id e n t if ia n t , e n te m p s ré e l, n o s a c tiv ité s . O n est p ré s e n t s u r p lu s ie u rs
U
O) m é d ia s s o c io n u m é r iq u e s a lo rs q u e n o u s v a q u o n s à n o s a c tiv ité s
JD
-O) q u o tid ie n n e s . L a c o m m u n ic a t io n est d o n c o m n ip r é s e n te e t le « e n
a
Di lig n e » e t « h o r s - lig n e » n e s o n t p lu s des fr o n tiè r e s , m a is des m o d e s
XJ

p a r le sq u e ls n o u s e n tr o n s e n c o m m u n ic a t io n avec les a u tre s p o u r


O) se c o c o n s tr u ir e .
>
'c
P

OJ D a n s ce c o n te x te , les id e n tité s se c o c o n s tr u is e n t e n lig n e e t h o rs


T3
lig n e , n o n p lu s de m a n iè r e p a r a llè le , m a is e n s y m b io s e p a r les
d iv e rs e s p ra tiq u e s . L a te n d a n c e est u n e a d é q u a tio n e n tre l ’id e n tité
n u m é r iq u e e t l ’im a g e de soi q u e se f a it l ’i n d iv id u : i l n ’est p lu s q u e s ­
O t io n d ’u n « d o u b le n u m é r iq u e » , m a is d ’u n in d iv id u q u i se s u b je c tiv e
(N

O à tra v e rs u n a p p a re illa g e in f o r m a t iq u e q u i « “ c ré e ” u n e r é a lité au


x:
DJ m o in s a u ta n t q u ’i l l ’e n r e g is tr e » ( R o u v r o y e t B e rn s , 2 0 13 : 183). Si
’v_
>-
CL
O les fr o n tiè r e s e n tr e le m o n d e n u m é r iq u e e t le m o n d e h o rs lig n e se
U
b r o u ille n t de p lu s e n p lu s , ce q u e n o u s cé d o n s a u p r o fila g e e t à l ’id e n ­
t if ic a t io n est d ’a u ta n t p lu s im p o r t a n t . C e n ’est p lu s s e u le m e n t u n e
id e n tité n u m é r iq u e q u i s e ra it p e r v e r tie e n « id e n t if ic a t io n » , m a is
n o tr e id e n tité t o u t e n tiè r e - n o tr e p e r s o n n a lité , p o u r re p re n d r e le
te r m e de Q u é ré . O n se r e c o n n a ît d é s o rm a is à tra v e rs u n e n s e m b le
de te c h n o lo g ie s basées s u r u n e q u a n t if ic a t io n d u m o n d e s u iv a n t des
o b je c tifs d u n é o lib é r a lis m e . Les c a té g o rie s p a r le s q u e lle s n o u s n o u s
44 — Cahiers du gerse

re p ré s e n to n s s o n t a lo rs re d é fin ie s à F a u n e de ces re p ré s e n ta tio n s e t


o b je c tifs , e lle s s o n t in té r io r is é e s e n n o r m e s s o c ia le s e t e n a p p a re n c e
p ré se n té e s c o m m e n e u tre s p a rc e q u e s im p le m e n t « m a c h in iq u e s ».

C e tte a d a p t a t io n d e l ’i n d i v i d u à u n e id e n t i t é « in f o r m a t i s é e »
tr o u v e u n é c h o p a r f a it d a n s le m o u v e m e n t, e n f o r t e c ro is s a n c e ,
de la q u a n t if ic a t io n de so i (q u a n tijïe d s e lf). L a q u a n t if ic a t io n de soi
est la te n d a n c e q u i c o n s is te à « t e n i r u n jo u r n a l de sa v ie » ( life lo g )
à tra v e rs u n e r e p ré s e n ta tio n m a th é m a tiq u e o ù to u te s les fa c e tte s
de l ’in d i v i d u s o n t q u a n tifié e s (S w a n , 2 0 1 3 ; P h a ra b o d e t a l , 2 0 13 ;
A r r u a b a r r e n a e t Q u e ttie r , 2 0 13 ; W h its o n , 2 0 13 ; Y o u n g , 2012). L a
te n d a n c e a c tu e lle est à la q u a n t if ic a t io n de so i d a n s le d o m a in e de
la sa n té o ù , g râ c e à des c a p te u rs a in s i q u ’a u p a rta g e d ’in f o r m a t io n s
p a r l ’i n d iv id u , o n e n r e g is tr e u n e n s e m b le de p a r a m è tr e s lié s a u
c o r p s : p u ls a tio n , te m p é r a t u r e , h e u re s de s o m m e il, c a lo rie s , e tc .
O u tr e c e tte a p p lic a tio n trè s p o p u la ir e e n s a n té , la q u a n t if ic a t io n de
soi s’a p p liq u e p lu s la r g e m e n t a lo rs q u e s o n t aussi c a lc u lé s le n o m b r e
d ’« a m is » , le te m p s passé s u r u n e p la te fo r m e , la d is ta n c e e t le t r a je t
U
0) p a rc o u ru s , la q u a n t it é d ’é m is s io n s de gaz à e ffe t de s e rre p r o d u ite ,
JD
-O) e tc . À b ie n des é g a rd s , ces p r a tiq u e s i l l u s t r e n t la n u m é r is a t io n
a
Di d u m o n d e s e n s ib le e t n e s o n t pas sans é v o q u e r ce q u e H e id e g g e r
XJ
e n te n d a it p a r la te c h n iq u e m o d e r n e .
O)
>
'c A u m o m e n t o ù l ’in d i v i d u se r e c o n n a ît de p lu s e n p lu s d a n s c e tte
P
r e p ré s e n ta tio n de so i, p ré s e n té e c o m m e u n e « t e c h n iq u e de s o i»
OJ
T3
U) a u to r é fle x iv e e t in s t r u m e n t a le , l ’id e n t if ic a t io n q u a n t if ié e est de
e
u
C /J
(/J
(U
p lu s e n p lu s c o n s id é ré e e t é v a lu é e c o m m e u n r a p p o r t id e n tita ir e .
D e la q u a n t if ic a t io n de so i n o u s p a sso n s à u n e id e n t it é c a lc u lé e
O (G eorges, 2010) p a r la q u e lle l ’in d iv id u se re c o n n a ît lu i-m ê m e e t te n d
(N

O à se c o n fo r m e r à ce tte re p ré s e n ta tio n de soi, des a u tre s e t d u m o n d e .


x:
DJ E n eflfet, ce ty p e de re p ré s e n ta tio n est d if f ic ile m e n t r e m is e n cause
>-
CL
O p a r l ’in d iv id u , c a r la q u a n t if ic a t io n , basée s u r le la n g a g e m a th é ­
U
m a tiq u e , a v a le u r d e v é r it é . Ces q u a n t it é s m a s s iv e s d e d o n n é e s
tra ité e s de m a n iè r e in f o r m a t iq u e « s e m b le n t p e r m e t tr e de “ s a is ir”
la “ r é a lité s o c ia le ” c o m m e te lle , de fa ç o n d ir e c te e t im m a n e n te ,
d a n s u n e p e rs p e c tiv e é m a n c ip é e de t o u t r a p p o r t à “ la m o y e n n e ”
o u à la “ n o r m a l e ” » ( R o u v r o y e t B e rn s , 2 0 1 3 : 165). Les m a t h é ­
m a tiq u e s e t la m o d é lis a t io n i n f o r m a t iq u e s o n t asso cié e s à u n e
o b je c t iv it é q u i dépasse les l im it e s s u b je c tiv e s de l ’i n d i v i d u : c ’est
u n « n o u v e a u r é g im e de v é r it é » , p o u r r e p r e n d r e l ’e x p re s s io n de
M. BoNENFANT, M. MÉNARD, A. MoNDOUXet M. OuELLET— De l’identité —45

R o u v r o y e t B e rn s (2013) q u i d é m o n tr e b ie n les ro u a g e s de l ’é va ­
c u a t io n de la s u b je c tiv ité d a n s le t r a it e m e n t a lg o r it h m iq u e des
d o n n é e s . O n se base d é s o rm a is s u r l ’e n s e m b le de ces te c h n o lo g ie s
p o u r « s e c o n n a î t r e » e t, p a r la s u ite , se fa ir e r e c o n n a îtr e a u x y e u x
des a u tre s a lo rs q u e l ’in t e r s u b je c tiv it é passe m a in t e n a n t à tra v e rs
c e tte m é d ia t io n s y m b o liq u e m a c h in iq u e p ré s e n té e c o m m e p lu s
« v r a ie » e t tr a n s p a r e n te - p a rc e q u ’« o b je c tiv e » - a u c o n tr a ir e d u
tie rs s y m b o lis a n t c o lle c tif.

D e la d é t é r io r a t i o n d u t ie r s s y m b o lis a n t c o l l e c t i f
à la m é d ia t io n s y m b o liq u e m a c h in iq u e

C e p e n d a n t, a u c o n tr a ir e de l ’id é e la r g e m e n t p r o m u e d ’u n e te c h n iq u e
n e u tre , t o u t a p p a re illa g e est u n v e c te u r s o c io h is to r iq u e tra v e rs é de
je u x de p o u v o ir e t p ré s e n te u n e g r ille de le c tu r e p o u r fa ir e l ’e x p é ­
rie n c e de so i, des a u tre s e t d u m o n d e . O r, l ’h is t o r ic it é de l ’é c h a n g e
s o c ia l passe p lu s q u e ja m a is à tra v e rs u n e v is io n p a r t ic u liè r e de la
te c h n iq u e - le v e c te u r m a c h in iq u e - e t, m a lg r é l ’im p r e s s io n d ’u n e
U
O) c o m m u n ic a tio n p lu s d ire c te e t tra n s p a re n te , le tie rs s y m b o lis a n t n ’a
JD
'(V

a pas d is p a ru , m a is est p lu t ô t re c o n fig u ré : d ’u n tie rs s y m b o lis a n t c o lle c tif


13 n o u s p a ssons à u n e m é d ia tio n s y m b o liq u e m a c h in is é e q u e R o u v r o y
X3
e t B e rn s a p p e lle n t la « g o u v e r n e m e n ta lit é a lg o r it h m iq u e » . I l est
CD
> a lo rs q u e s tio n d ’« u n c e r ta in ty p e de r a t io n a lit é ( a ) n o r m a tiv e o u
’c
P
( a ) p o litiq u e » ( R o u v r o y e t B e rn s , 2 013: 173) basée s u r le fo ra g e de
O)
T3 d o n n é e s (d a ta m in in g ) e t le p r o fila g e a lg o r it h m iq u e :
U)
O )
(/)
(/) [L]e dataminingy articulé à des finalités de profilage (quelles qu’en soient
QJ
les applications), reconstruit, suivant une logique de corrélation, les
O cas singuliers émiettés par les codages, sans pour autant les rapporter
fM

à aucune norme générale, mais seulement à un système de rapports,


03 éminemment évolutifs, entre diverses mesures, irréductibles à aucune
>
~ moyenne. (Rouvroy et Berns, 2013: i66)
CL
O
U
L’a p p a re illa g e m a c h in iq u e é ta n t de p lu s e n p lu s p ré c is e t p e r m e t­
t a n t le t r a i t e m e n t in d iv id u a lis é , les c a té g o rie s , u n if ic a t r ic e s e t
c o n s tr u ite s s o c ia le m e n t, n e s e m b le n t p lu s né cessa ire s, p u is q u ’i l est
d é s o rm a is p o s s ib le de n ’ê tre q u e d a n s d u s in g u lie r : c h a q u e i n d i ­
v id u a sa p r o p r e c o n f i g u r a t i o n d e p r o f i l s . D é s o r m a is , « n o u s
n o u s t r o u v o n s fa c e à u n e n o r m a t i v i t é e n a p p a r e n c e p a r f a it e ­
m e n t “ d é m o c r a t i q u e ” , d é p o u r v u e d e r é fé r e n c e à d e s c la s s e s
46 — Cahiers du gerse

e t c a té g o rie s g é n é r a le s » ( R o u v r o y e t B e rn s , 2 0 13 : 172). Le tie r s


s y m b o lis a n t n é g o c ié c o lle c tiv e m e n t est a lo rs é va cu é a u p r o f it d ’u n e
r e p ré s e n ta tio n m a c h in iq u e p r o d u is a n t les n o rm e s . G râ c e à l ’a p p a ­
r e illa g e m a c h in iq u e , « le s n o r m e s s e m b le n t é m e rg e r d ir e c t e m e n t
d u ré e l lu i- m ê m e » ( R o u v r o y e t B e rn s , 2 0 1 3 :1 7 0 ), c o m m e si e lle s n e
d e v a ie n t p lu s ê tre n é g o c ié e s s o c ia le m e n t. L a m a c h in e se s u b s titu a n t
à la n é g o c ia tio n s o c ia le , le c o lle c t if n ’est p lu s n é c e s s a ire e t l ’in d iv id u
c r o it « s ’a u t o d é f in ir » .

C e tte f ig u r e de l ’h y p e r in d iv id u q u i e xe rce sa lib e r t é de c h o ix d a n s


le c a d re des te c h n o lo g ie s n u m é r iq u e s d o it ê tre saisie à la lu m iè r e
de la c o n c e p tio n e n tr e p r e n e u r ia le de l ’id e n tité , c o m m e si l ’i n d iv id u
d e v e n a it e n tr e p r e n e u r ( n é o lib é r a l) de lu i- m ê m e d a n s u n p ro cessu s
d ’a u to d é t e r m in a tio n « lib é r é » de la c o n tr a in te d u c o lle c t if (le s o c io -
p o litiq u e ) . L e le u r r e , p o u r l ’in d iv id u , est de c r o ir e q u ’i l a d v ie n t p o u r
e t p a r lu i- m ê m e , r is q u a n t a in s i d ’in t é r io r is e r l ’id e n t if ic a t io n p o u r
p e r f o r m e r s o n id e n tité a fin de se c o n fo r m e r a u x a tte n te s d u s y s tè m e
m a r c h a n d re flé té e s d a n s la m a jo r ité des p la te fo rm e s e n lig n e , t o u t
U
0) e n se c r o y a n t p le in e m e n t é m a n c ip é e t s o u v e ra in de lu i- m ê m e .
JD
-O)
O
(y C e ty p e de r a p p o r t a u m o n d e est d ir e c t e m e n t issu d ’u n e p e n sé e
U
T3
« r a tio n n e lle » o ù c h a q u e é lé m e n t de l ’é q u a tio n d o it ê tre o p tim is é .
P o u r l ’in d iv id u , c e tte o p t im is a t io n p r e n d la fo r m e d ’u n a ccro isse ­
CD
>
’c m e n t de sa « p e r fo r m a n c e » a lo rs q u ’i l d o it o p t im is e r s o n c o rp s , so n
P

CL)
te m p s , ses r e la tio n s so cia le s, e tc. L’id e n tité a in s i c o n s id é ré e d e v ie n t
T3
in « r e n ta b le » e t l ’in d iv id u c r o it a v o ir le c o n tr ô le s u r c e tte r e n t a b ilit é
CL)
(/)
p a r l ’in t é r io r is a t io n des rè g le s de l ’id e n tific a tio n . Ces rè g le s m a c h i-
n iq u e s p e u v e n t fa c ile m e n t d e v e n ir des n o rm e s , c o m m e e n té m o ig n e
O la c o m p a g n ie T h e O u ts id e V ie w q u i u t ilis e u n e n s e m b le d ’a p p lic a ­
(N
O tio n s de q u a n t if ic a tio n de soi p o u r s u r v e ille r ses e m p lo y é s ( s o m m e il,
s:
en e x e rc ic e , re p as, e tc.) e t m ê m e fa ir e d u m o n ito r a g e s u r le u r n iv e a u
’v_
>-
CL
O de « b o n h e u r » avec l ’a p p lic a tio n M a p p in e s s . « A s th e q u a n tifie d s e lf
U
m o v e m e n t g ro w s , a n u m b e r o f co m p a n ie s a re lo o k in g to s m a rtp h o n e app s
to d e liv e r d a ta -d riv e n in s ig h ts to cre a te a m o re p ro d u c tiv e w o rk fo rc e ^ »
n o u s a p p re n d The G u a rd ia n .

6. Cf. < h ttp ://w w w .th e g u a rd ia n .c o m /te c h n o lo g y / 2 0 T4 /m a r/T 7/w h y -


co m p a n ie s-a re -tra ckin g -th e -fitn e ss-o f-th e ir-e m p lo ye e s> (en lig n e ; d e rn iè re
c o n s u lta tio n le T7 m ars 20 T4 ).
M. BoNENFANT, M. MÉNARD, A. MoNDOUXet M. OuELLET— De l’identité —47

C e tte p r é te n d u e lib é r a t io n de l ’i n d i v i d u est u n e l ib é r a t io n t r o p


s o u v e n t s u p e r fic ie lle p u is q u e les m o y e n s te c h n iq u e s m is à sa d is p o ­
s itio n à des fin s d ’a u to -e x p re s s io n g r a v it e n t a u to u r de p r o d u c tio n s
m a rc h a n d e s . C e tte v o lo n té de l ’in d i v i d u de s’a u t o d é f in ir e n tr e d a n s
le je u de la c o n s o m m a tio n c u lt u r e lle e t m a r c h a n d e o ù i l f i n i t o u
f i n i r a b ie n p a r se r e c o n n a îtr e . A in s i, s u r F a c e b o o k p a r e x e m p le ,
p lu s ie u r s des p r a tiq u e s id e n t it a ir e s o ffe r t e s a u x u t ilis a t e u r s d u
s e rv ic e c o n s is te n t e s s e n tie lle m e n t à a ffic h e r le u r s p ré fé re n c e s e n
m a tiè re de c o n s o m m a tio n de p r o d u its c u ltu r e ls (é m is s io n s de té lé v i­
s io n , f ilm s , liv r e s , e tc.). S ous c e t a n g le , la lib é r a t io n d u s u je t c o n s is te
à t r o q u e r s o n s t a t u t d e c ito y e n p o u r c e lu i d e c o n s o m m a t e u r .
L’in d iv id u est sans cesse s o llic ité p o u r « p a r t ic ip e r » e t s’e x p r im e r
de m a n iè r e e x p o n e n tie lle a fin , d ’u n e p a r t, de r e n d r e a ttra y a n te s les
p la te fo rm e s ( q u i e n tr e n t d é s o rm a is e n b o u rs e ) e t, d ’a u tre p a r t, de
f o u r n i r des d o n n é e s c a p ita lis a b le s e t r é u tilis a b le s p o u r le p r o fila g e .
A u lie u d ’u n e é m a n c ip a tio n de l ’i n d i v i d u , i l est p lu t ô t q u e s tio n
d ’u n « a s s e rv is s e m e n t m a c h in iq u e o ù des fo n c tio n s , des o rg a n e s
e n tr e n t d ir e c te m e n t e n in te r a c tio n avec des systèm es m a c h in iq u e s ,
U
O)
'CU des systèm es s é m io tiq u e s » ( G u a tta r i, 1980). O r, ces systèm es s é m io ­
D
O ' tiq u e s e n a p p a re n c e tra n s p a re n ts n e s o n t p lu s basés s u r u n e in s t it u ­
U
T3
t io n s y m b o liq u e c o lle c tiv e , m a is s u r des « c o d e s d ’i n t e llig ib ilit é e t de
c ritè re s a b s o lu m e n t o p a q u e s à la c o m p ré h e n s io n h u m a in e » ( R o u v ro y
CD
> e t B e rn s , 2013:183).
’c
P

CL)
■D
U)
eu
E n g u is e d e c o n c lu s io n
in
(/)
(V
D a n s le c o n te x te de la « g o u v e r n e m e n ta lit é a lg o r it h m iq u e » , l ’id e n ­

O t it é c o lle c tiv e p re n d de n o u v e lle s fo r m e s s o c io h is to riq u e s . Les lie n s


(N
in te r s u b je c tifs s e m b le n t fle x ib le s a in s i q u e v o la tile s e t, au lie u de
O
s: n a î t r e d a n s u n e c o m m u n a u t é e t d ’y c o c o n s t r u ir e s o n id e n t it é ,
en
>- l ’i n d i v i d u c h o is it a in s i ses « c o m m u n a u t é s » p o u r m a r q u e r s o n
CL
O
U id e n tité . C e tte d é m u lt ip lic a t io n des c o lle c tiv ité s a u t o u r de d if f é ­
re n te s p la te fo rm e s r e n d p lu s p r é g n a n t le ris q u e d ’é v a c u e r t o u t p r o je t
c o m m u n p o u r ces id e n tité s to u te s a u to p ro c la m é e s , tra n s p a re n te s
e t q u i se re c o n n a is s e n t d a n s la m a c h in e in f o r m a t iq u e . A lo r s q u e
les c o lle c tiv ité s se m o r c è le n t, l ’id e n tité n u m é r iq u e se s in g u la r is e en
s’o b je c tiv a n t d a n s les a p p a re illa g e s . O r, « la s u re n c h è re de p r é te n ­
t io n à l ’o b je c tiv ité est p ré c is é m e n t e t c o n c r è te m e n t l ’o u b li d u c h o ix
p o lit iq u e » ( R o u v r o y e t B e rn s , 2 0 13 : n o te 10, page 171). Les n o r m e s
48 — Cahiers du gerse

de la g o u v e r n e m e n ta lité a lg o r it h m iq u e n e s o n t p lu s s o c ia le m e n t
n é g o c ia b le s , c a r e lle s s e m b le n t é m e rg e r d u ré e l lu i- m ê m e , u n ré e l
p a r d é f in it io n « n o n n é g o c ia b le » p u is q u e t o u t s y m b o lis m e s e m b le
é va cu é au p r o f it des « s ig n a u x » .

E n ce sens, le p r o b lè m e est d ’a v o ir d é lé g u é le p o u v o ir s o c ia l à l ’a u to ­
n o m is a tio n m a c h in iq u e e n é v a c u a n t la d if fé r e n c ia tio n n é c e s s a ire à
l ’é m a n c ip a tio n , c ’e s t-à -d ire e n é v a c u a n t la p a r t v ir t u e lle d u m o n d e
p o u r la re m p la c e r p a r u n m o n d e c a lc u lé s u r la base des « p o s s ib le s »
p r é d é te r m in é s . E n e ffe t, le v i r t u e l, in d é f i n i e t i n f i n i , e st la p a r t
p r o p r e m e n t c ré a tiv e d u m o n d e g râ ce à la q u e lle i l y a in t r o d u c t io n de
la n o u v e a u té p a r d if fé r e n c ia tio n . A u c o n tr a ir e , les p o s s ib le s , d é fin is
e t lim it é s , se r é a lis e n t p a r r é p é t it io n d ’u n e o c c u rre n c e q u i a d é jà
e u lie u o u q u i a d é jà é té c o n c e p tu a lis é e : les a rb re s s to c h a s tiq u e s
re p ré s e n te n t b ie n ce r a p p o r t a u m o n d e d é f in i p a r les p o s s ib ilité s
to u te s p r é a la b le m e n t d é te r m in é e s . L a g e s tio n a lg o r it h m iq u e des
d o n n é e s se base s u r c e tte m a th é m a tis a tio n d u m o n d e re p ré s e n té e
d a n s les in te rfa c e s in fo rm a tis é e s o ù p r e n n e n t fo r m e les id e n tific a tio n s
U
0) e t a u tre s p r o fils .
JD
'0)
U
(y P o u r re n v e rs e r la te n d a n c e , i l fa u t re c ré e r des « espaces de je u » (d u
U
T3
v ir t u e l) , c’e s t-à -d ire de la n o n - a d é q u a tio n d u s y m b o liq u e a u « ré e l » ;
des é c a rts à c o m b le r (p ra x is ) d o n t les ré s u lta ts p e r m e t te n t ju s te m e n t
CD
>
’c les d y n a m iq u e s id e n tita ir e s . C e p e n d a n t, avec u n s y m b o liq u e « i n f o r ­
P

CL)
m a tis é » ( in d u s t r ia lis a t io n des m é d ia tio n s s y m b o liq u e s ), l ’im p é r a t i f
T3
in de la r é p é t it io n d u m ê m e f a it a p p a r a îtr e les espaces de v i r t u a li t é
CL)
(/)
10 c o m m e s u b v e rs ifs a u lie u de c r é a tifs . C e r t a in s g ro u p e s h a c k e rs ,
CL)

p a r le u r a n o n y m a t r e v e n d iq u é , r e n d e n t s a illa n te c e tte s u b v e rs io n
O p o s s ib le de l ’id e n tité s in g u liè r e v e rs u n e id e n tité c o lle c tiv e . D a n s
(N

(5) le m ê m e sens, t o u t le m o u v e m e n t d u lo g ic ie l lib r e , o ù le c o lle c t if


O) p r im e s u r l ’id e n tité in d iv id u e lle , est u n m o u v e m e n t à c o n tr e c o u r a n t
>-
Cl
O p ro p o s a n t u n e a lte r n a tiv e au m o d è le n é o lib é r a l des N T IC . E n d ’a u tre s
U
m o ts , e n in v e rs a n t la te n d a n c e a c tu e lle , s e ra it-il p o s s ib le de se co co n s-
t r u ir e , e n s e m b le , u n e id e n tité n u m é r iq u e c o lle c tiv e v e n a n t c o n tr e r
les e ffe ts de l ’id e n tific a tio n m a c h in iq u e ? P o u r r io n s - n o u s r e d é f in ir
c o lle c tiv e m e n t les te rm e s d u tie rs s y m b o lis a n t e t la fo r m e d u systè m e
n o r m a t if in f o r m a t iq u e a fin de les n é g o c ie r s o c ia le m e n t?

7. Et ainsi réaliser, en termes stieglériens, le redoublement de fhum ain


sur la technique.
M. BoNENFANT, M. MÉNARD, A. MoNDOUXet M. OuELLET— De l’identité —49

C o m p te te n u d u f a i t q u e le tie r s s y m b o lis a n t n ’est ja m a is p é t r if ié


m a lg r é u n e f o r m e d e p e r m a n e n c e , n o u s p o u v o n s r é p o n d r e , à
l ’in s t a r de Q u é ré , q u e « c e tte c o e x is te n c e p a ra d o x a le d ’u n e d é te r­
m i n a t i o n e t d ’u n e i n d é t e r m i n a t io n m é n a g e u n e p o s s ib ilit é de
tra n s g re s s io n p e r m a n e n te des e x p re s s io n s s in g u liè re s de la s tr u c tu r e
e t des fo n c tio n s p r a g m a tiq u e s u n iv e rs e lle s de la c o m m u n ic a tio n »
(1982: 41). M ê m e si le tie r s s y m b o lis a n t s e m b le re m p la c é p a r des
n o rm e s in f o r m a t iq u e s , la tra n s g re s s io n d e m e u re to u jo u r s p o s s ib le .
Q u é ré p a rle de « s u r p lu s » p e r m e t t a n t u n a u to d é p a s s e m e n t a lo rs
q u e le tie r s s y m b o lis a n t o ffr e n é c e s s a ire m e n t des « a lt e r n a tiv e s » ,
m a is e n c o re fa u t- il q u e la s o c ié té les a c tu a lis e : s o it le tie r s s y m b o li­
s a n t « est s o u m is e x p lic ite m e n t à F a c tio n tr a n s fo r m a tr ic e des a c te u rs
s o c ia u x » e t p e r m e t u n r e n o u v e lle m e n t d u p o litiq u e , s o it i l « est te n u
h o rs de la p o r té e de l ’a c tio n des s u je ts s o c ia u x e t, de ce fa it , e n fe r m é
d a n s sa s in g u la r ité c la ir e e t u n iv o q u e » (Q u é ré , 1982: 42). L’a c tio n ,
d a n s le sens n ie tz s c h é e n d u te r m e q u i est o p p o s é à la r é a c tio n , passe
a lo rs p a r u n e (re )p ris e de c o n s c ie n c e c o lle c tiv e d u r a p p o r t e n p a r tie
im m a n e n t d u tie rs s y m b o lis a n t e t, d o n c , n é g o c ia b le s o c ia le m e n t - to u t
U
O)
X3)
-0 c o m m e le s y s tè m e n o r m a t i f in f o r m a t iq u e .
D
O '
U
T3
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10
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гм


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Cl
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Id e n tité ;) p o st m o r t e m
e t n o u v e lle s p ra tiq u e s m é m o ria le s e n lig n e s
L'identité du créateur de la page mémoriale sur Facebook

Fanny G eo rg es

I n t r o d u c t io n

Avec le développement des réseaux socionumériques (RSN), le Web


est devenu un cadre de présentation ordinaire des individus. Or, le
vieillissement des usagers du Web et la disparition des personnes
ayant créé des pages de profil soulèvent la question des données p o s t
m o rtem (Merzeau, 2 0 0 9 a). Que deviennent les données laissées sur
Internet par les individus après leur mort? Les défunts ont-ils aussi
une identité numérique? En quoi ce phénomène est-il lié à celui
U
de leur identité numérique de leur vivant? La permanence maté­
O)
'CU rielle des données numériques ne dépendant pas de la présence de
O '
U
l’individu, mais du serveur et du service Web propriétaire, l’identité
T3
numérique de l’usager peut rester identique à ce qu’elle était de son
CD
vivant si personne n’intervient. Or, la présence de ces traces sur
>
’c Internet peut incommoder les proches en leur rappelant constam­
P

(U
ment le décès de leur défunt. De surcroît, les services du Web parti­
T3
cipatif comme Facebook relancent d’autant plus les contacts d’un
sujet que ce dernier est inactif Ne pouvant diflférencier un usager
défunt d’un usager simplement inactif sur son compte, Facebook
O envoie des notifications automatiques de reprise de contact aux
(N
O proches des défunts, provoquant un sentiment d’étrangeté et avivant
x:
DI
’v_
la douleur du deuil. Les pages Web peuvent également être créées
>-
CL
O à l’initiative des proches, pour l’annonce du décès et des funérailles
U
(Wrona, 20Tt), ou encore pour exprimer leur douleur à destination
des vivants comme du défunt. Ces questions interrogent les limites
de l’identité numérique, après le décès des individus. Si l’étude de
ce domaine de l’identité numérique est bien représentée dans la
recherche actuelle, la question du devenir de ces identités et de leur
transformation après le décès des usagers est encore émergente. Elle
est vouée à prendre de plus en plus d’importance dans la société du
fait du vieillissement des usagers du Web.
52 — C a h ie rs d u g erse

Cette contribution présente les premières étapes d’une recherche


en cours sur les profils mémoriaux, qui s’appuie sur une approche
sémiopragmatique (Meunier et Peraya, 2 0 0 4 ) ainsi que sur des
cadres d’analyse de l’identité numérique. Dans l’objectif de mieux
comprendre, à long terme, la gestion des traces des défunts par
leur entourage, cette première approche propose une analyse des
représentations du créateur de la page mémoriale dans Facebook.
Cet article propose de mettre en perspective une approche sémio­
pragmatique de l’identité numérique (cf première section) avec
une approche typologique des sites de présentation des défunts
prenant pour critère discriminant la relation subjective entre le
sujet (créateur de la page de profil) et l’objet de la page (le défunt)
(cf deuxième section). Le rapprochement de ces deux domaines
permet de mettre en évidence, dans une troisième section, les
enjeux de l’identité du créateur de la page mémoriale.

1. L ’ id e n t i t é n u m é r iq u e in t e r r o g é e s o u s F a n g le
U
O) s é m io p r a g m a t iq u e
JD
'(V

a
13 L’«identité numérique» constitue un phénomène sociotechnique
X3
apparu avec la communication numérique et les premières formes
O) de profils d’internautes sur le Web (Georges, 2 0 0 9 ). Les pages qui
>
'c
P
présentent l’identité des usagers interrogent à la fois le transfert des
03
T3
modalités de p ré se n ta tio n de so i sur le Web (Georges, 2 0 0 9 ; Coûtant
et Stenger, 2 0 10 ) et les problématiques de gestion des données de
l’usager et de p riva cy, ou propriété des données personnelles, et de droit
à Voubli (Ertzcheid e t a l , 2 0 13 ).
O
(N

O Partant d’une approche sémiopragmatique, nous avons interrogé


x: l’identité numérique du vivant des usagers à travers un vaste corpus :
03
>-
O.
pages de profils utilisateurs dans les forums, pages personnelles,
O
U jeux vidéo, blogs et pages de profil du Web participatif Nous avons
ainsi défini l’identité numérique comme l ’e n se m b le des sig n es q u i
m a n ifesten t ru tilisa te u r à l ’écran . Le relevé et l’analyse de ces informa­
tions permettent de proposer différentes classifications répondant à
des critères d iscrim in a n ts.
F. G eo r g e s — I d e n t it é post m ortem e t n o u v e lle s p ra tiq u e s — 53

En s’appuyant sur l’approche sém iotique pragmatique de


Charles S. Peirce, on peut penser la représentation numérique
de l’identité comme un «schém a-silhouette de soi» (Peirce,
1 9 7 8 : I20-T2T) donné par l’interprète sous la forme d’une produc­
tion discursive multimodale (le rep resen ta m en de C. S. Peirce). La
triade icône-indice-symbole peircienne est particulièrement bien
adaptée à l’étude de ces productions multimodales ayant pour objet
l’image de soi.
La relation symbolique est inséparable du processus de réception et
d’interprétation: dans le cadre du numérique, les usagers cocons-
truisent dans les deux cas des schèmes interprétatifs, sous forme de
conventions établies entre des usagers d’un petit groupe (ex. : l’usager
règle par défaut son statut à « indisponible » dans ICQ, ses contacts
proches savent que cela ne signifie pas qu’il est indisponible pour
discuter, tandis que ses contacts plus éloignés prendront cette noti­
fication en son sens initial), ou procédant d’usages convenus plus
généralement (ex. s’exprimer en lettres capitales équivaut à crier).
U
O)
-O) L’étude de la relation iconique permet de mettre en évidence la rela­
D
O ' tion d’analogie entre le profil numérique de l’usager et l’image de soi
U
T3
'CD
en pensée. Ainsi, le modèle de la m éta p h o re du p ro fil (Georges, 2 0 10 )
CD
interroge la façon dont le site Web donne forme à l’image de soi à
> travers les représentations numériques de l’identité ainsi définies.
’c
P

O) Cette approche propose consécutivement une lecture de la manière


T3
U) dont le profil de l’usager peut influencer l’image que se fait le sujet
O )
(/)
10
O) de sa propre identité personnelle. Le profil de l’usager est ainsi
interprété comme un miroir dans lequel le sujet voit une image de
O
rM
lui-même qui se modifie malgré lui (que ce soit de son fait ou
de celui d’un tiers) et qu’il peut réajuster en fonction de l’image
qu’il souhaite donner.
>-
Q.
O La notion d’indice offre quant à elle la possibilité de distinguer
U

les signes qui sont une trace de l’activité du sujet, de ses amis ou
du site Web, permettant d’interroger le lien de contiguïté entre
le sujet et sa page de profil. Le modèle de l’identité numérique a
ainsi permis de discerner les signes saisis directement par l’usager
pour créer sa présentation de soi numérique (nom, prénom, genre,
photographies, centres d’intérêt, activités, humeur, etc.) de ceux qui
sont le produit d’une captation et d’une notification du site Web sur
54 — C a h ie rs d u g erse

la page de profil de l’usager - que son contenu soit textuel (identité


agissante : x est désormais ami avec y, x a téléchargé telle applica­
tion, etc.) et/ou quantifié (identité calculée : nombre d’amis, nombre
de groupes, nombre de «j’aime»). Une approche quantifiée de ce
modèle a montré que le Web participatif se caractérise par une perte
d’emprise de l’utilisateur sur sa représentation, en raison de la parti­
cipation des «am is» ou «contacts» et du système informatique
au processus d’énonciation (Georges, 2 0 0 9 ): même si l’utilisateur
ne saisit aucune information (la condition préalable étant qu’il ait
créé un profil), le système informatique du site Web délivre des
informations sur son identité en continu.
Cette triple lecture à la lumière de la triade indice-icône-symbole
permet donc de mettre en évidence trois dimensions des produc­
tions discursives ayant pour objet soi-même : i) la dimension cocons-
truite des usages, aboutissant à des normes (qu’elles soient locales
ou générales), dans le double mouvement d’interprétation et de
production de l’interprète-sujet de la représentation numérique
U
O) de son identité ; 2 ) la participation des pages de profil à la construc­
X3
'CU tion de l’image de soi en pensée ; 3) la perte d’emprise croissante de
D
O '
U
T3
l’usager sur sa représentation, au profit des « contacts » de l’usager
'CD
et du système informatique. Des travaux ont montré que les infor­
CD
> mations que le sujet déclare lui-même pour se présenter sont jugées
’c
P moins « authentiques » par les « amis » de l’usager que celles qui sont
CL)
T3 saisies par les tiers; par un processus interprétatif iconique surpre­
in
CL)
C/) nant, le caractère esthétique des photos de profil des «am is» qui
10
CL)
publient sur le mur d’un usager de Facebook aurait un rôle décisif
sur l’image de sympathie de ce dernier (Walther e t al., 2 0 0 8 ). Quelle
O
(N
que soit la volonté de l’utilisateur, l’identité numérique continue de
@
se construire, par une forme de délégation de la présentation de soi
>- au dispositif technique et à la communauté de ses « amis ».
CL
O
U

2. T y p o lo g ie d e s s ite s d e p r é s e n t a t io n d e s d é f u n t s

L’étude du contexte p o s t m o rte m de l’identité numérique permet


d’interroger les limites des résultats que je viens de présenter en ce
qui concerne l’étude de l’identité numérique du vivant de l’usager.
Afin de mettre en évidence la relation d’énonciation, une première
approche a consisté à distinguer trois catégories de sites présentant
des données identitaires sur les défunts sur Internet (Georges et
F. G eo r g es — I d e n t it é post m ortem e t n o u v e lle s p ra tiq u e s — 55

Julliard, 2 0 1 4 ). Cette première analyse s’est appuyée sur le modèle


relationnel de la mort^ élaboré par Vladimir Jankélévitch tel qu’il
est appliqué par Alain Rabatel et Marie-Laure Florea concernant
les modalités d’annonce de la mort au sein des médias. Cette
distinction permet aux chercheurs de montrer que, si les médias
traditionnels se focalisent sur la «mort en troisième personne»,
les nouvelles technologies offrent des voies d’expression inédites à la
mort « en deuxième » et « première personne[s] » (Jankélévitch, 19 7 7 ),
c’est-à-dire la mort du proche, d’une part, et la mort propre vécue
au futur, d’autre part (Rabatel et Florea, 2 0 11 ). Nous nous sommes
également appuyées sur les catégorisations de Caria Sofka (2 0 0 9 ) et
d’Anna Emilia Fiaverinen (2 0 10 ) qui prennent respectivement pour
critère discriminant le caractère in ten tio n n el de la visée mémoriale
des profils (les usagers ont-ils voulu ou non que leur profil perdure
après leur mort?), et le caractère d é d ié de la plateforme (est-elle
ou non dédiée aux usages mémoriaux?). Interrogeant l’identité
numérique p o s t m o rtem sous l’angle de la relation du sujet à l’objet
U
de l’énonciation, nous avons donc distingué :
O)
-O) 1. les hommages créés par des proches postérieurement au décès
D
O '
13
X3
(3 ^ personne),
'(L)
2. les profils créés par les usagers de leur vivant, et transformés par
O)
> les proches postérieurement au décès de l’usager (2 ^personne)
'c
P

03
en lieu de recueil et d’hommage,
T3
U)
03
c/) 3. les sites qui proposent à l’usager de créer et gérer lui-même
(/3
03
ses données de son vivant dans la perspective de son décès à
O
venir (i’'^ personne).
(N

O La première catégorie des « hommages créés par des proches posté­


x:
03 rieurement au décès» est la plus ancienne. Dès les années 1 9 9 0 ,
>-
O
O. on observe en effet l’existence de cyber-cimetières sur Internet.
U
Construits dans un univers graphique inspiré des cimetières tradi­
tionnels, ils permettent aux proches de créer des mémoriaux en

I. V. Jankélévitch distingue la mort en troisième personne (« la mort en


général, la mort abstraite et anonyme »), la mort en deuxième personne (la
mort d’un proche, la mort d’un être cher) et la mort en première personne
(ma m ort singulière, pour laquelle personne ne peut me remplacer)
(Jankélévitch, 1977: 25).
56 — C a h ie rs d u g erse

ligne dans le but de rendre hommage aux défunts (De Vries et


Rutherford, 2 0 0 4 ). Certains sont spécialisés, comme les cimetières
dédiés aux morts du SIDA, aux célébrités (Hall et Reid, 2 0 0 9 ), aux
victimes de guerre (Walter e t a/., 2 0 1 2 ) ou encore aux animaux
domestiques (Blando e t al., 2 0 0 4 ). Ces mémoriaux permettent de
choisir des «tombes», de les «fleurir», de «brûler» de Fencens et
de rédiger des hommages (Bell, 2 0 0 6 ). Ils sont le lieu de la relation
de la mort « à la 3 ^ personne » pour réinvestir, dans le contexte du
numérique, le modèle des trois relations à la mort définies par le
philosophe Jankélévitch.
La deuxième catégorie réfère à la mort à la deuxième personne au
sein des réseaux socionumériques (Facebook, Myspace) en particu­
lier. Bien que ces sites ne soient pas initialement dédiés à la mémoire
des défunts, la mort y est toutefois présente à travers les profils des
usagers décédés. Facebook, par les notifications impromptues d’invi­
tation à reprendre contact avec des amis décédés, provoque une
modification du processus de deuil (Wrona, 2 0 11 ) en avivant par ces
U
O) relances la douleur des usagers (Pêne, 2 0 11 ). Si le site a mis en place
JD
'(V
une fonctionnalité permettant, sous réserve de fournir une preuve
a
T3
officielle de décès, de supprimer ou transformer la page en mémo­
rial statique dépourvu de relances, la fonctionnalité est peu connue
CD
> donc peu utilisée (Odom e t a i , 2 0 11 ). Selon S. Pêne, Facebook est le
’c
P lieu de trois formes d’annonces de la mort: le faire-part, les pages
QJ de profil de personnes décédées, et les commémorations de catas­
"O
{/)
O
tnJ trophes, de crimes, d’accidents et de maladies (Pêne, 2 0 11 ). Ces trois
t/1
QJ
formes d’annonce de la mort présentent différents enjeux affectifs
et symboliques, notamment en raison de leur nouveauté en regard
O
fM des pages des cimetières virtuels : elles peuvent présenter des signes
indiciels du défunt (signes d’activité, humeurs, photos téléchargées,
CT
>
~ notifications d’usage d’applications, publications sur le mur), et en
CL
O cela se rapprochent de la mort à la personne.
U

La troisième catégorie rassemble les sites qui proposent directement


à l’utilisateur de créer son mémorial de son vivant. La tentative de
communiquer avec ses proches après son décès apparaît assez tôt
dans les usages, dès le début des années 1 9 9 0 , avec des détourne­
ments de services d’envoi de courriels programmés. Un message
à destination d’un ou plusieurs proches est rédigé par l’usager qui
prévoit son envoi pour une date ultérieure, en l’occurrence après la
F. G eo r g e s — I d e n t it é post m ortem e t n o u v e lle s p ra tiq u e s — 57

date supposée de son décès. Dédiés à la présentation p o s t m o rtem de


soi-même par soi-même, des sites Internet de plus en plus sophisti­
qués se sont développés ces dernières années (Lachut, 2 0 0 9 ; Foong
et Kera, 2 0 0 8 ). Dans cette catégorie, les représentations du défunt
sont entièrement choisies par les défunts avant leur décès.
Ainsi, cette classification montre que les nouvelles technologies sont
bien le lieu de l’expression de la mort à la i^^ et à la 2 ^ personne,
même si la mort à la 3 ^ personne n’est pas exclue. En s’appuyant
sur les travaux qui montrent la perte d’emprise de l’usager sur la
représentation de soi, on peut en effet souligner la tendance du Web
participatif à valoriser une relation de la mort à la 3 ^personne. Ces
différents contextes d’énonciation invitent à s’interroger sur le sujet
énonciateur et producteur de la page d’hommage au défunt. Les
approches de l’identité numérique précédemment exposées vont
permettre de problématiser cet aspect du phénomène.

3. L ’ i d e n t it é d u p r o d u c t e u r d e la p a g e m é m o r ia le
U
O)
-O) La typologie présentée dans la section précédente a permis de
a
U mettre en évidence la question de l’énonciation dans les pages
T3
'CD mémoriales. Dans les réseaux socionumériques en particulier
CD (catégorie 2 ), on observe une rencontre entre les représentations du
>
’c
P
défunt à la deuxième et à la première personne. En particulier, les
O) pages Facebook présentant des hommages à des personnes défuntes,
T3
U)
O ) qu’elles soient créées par l’usager de son vivant ou par son entourage
(/)
10
O) après son décès, posent la question de la rencontre entre le sujet
et l’objet de la représentation. Afin d’expliciter la problématique
O de l’énonciation, nous allons repositionner ce phénomène dans le
rM

contexte de l’étude de l’identité numérique.


>-
Q.
En premier lieu, si la dimension iconique de l’image de soi ne peut
O
U plus avoir d’influence sur la construction de l’image de soi après
la mort, en revanche elle en a une sur l’image que les autres ont
de soi. Dans le cas des mémoriaux créés ex nihilo par les proches
postérieurement au décès de l’usager (cf deuxième catégorie de
la typologie), des sites comme Eacebook - non spécialisés sur les
pages mémoriales - impliquent que les créateurs des pages mémo­
riales se présentent dans une grande proximité à l’objet (le défunt)
de la page en question. Par exemple, la page mémoriale «Repose
58 — C a h ie rs d u g erse

en paix (Nom Prénom)» est créée par un utilisateur «Repose en


paix (Nom Prénom)», qui n’est pas la personne objet de la page (le
défunt Nom Prénom), mais bien un ou plusieurs proches. Toutefois,
l’inclusion des nom et prénom dans le nom du groupe présente une
certaine ambigüité porteuse de signification. Qui plus est, chaque
action de cet utilisateur-créateur s’opère sous le nom du groupe. Ainsi
verra-t-on «Repose en paix (Nom Prénom)» publier des commen­
taires et des photographies ou encore «liker» des publications sur
la page d’hommage.
En second lieu, l’identité p o s t m o rtem peut être envisagée comme
s’inscrivant dans la continuité du processus de délégation de la
présentation de soi au système informatique et aux «contacts».
Que se passe-t-il lorsque l’usager décède et ne peut plus être sujet
de la production discursive de sa page? Son identité numérique
continue-t-elle de se construire? Jed Brubaker et Janet Vertesi
(Brubaker et Vertesi, 20T o ) ont montré que oui : après le décès
d’un usager, son identité numérique continue de se construire par
U
0) l’action des proches qui entretiennent le souvenir du défunt. Leurs
JD
'0) travaux montrent même que ce processus engendre un phénomène
a
Di
XJ
spécifique de « récalcitrance » selon lequel les proches témoignent
du sentiment que le défunt, à travers sa page de profil Facebook,
CD
> reste « persistant et actif ». L’usage de profils mémoriaux peut avoir
’c
P des conséquences sur le vécu même du deuil, car il entretient la
CL)
X) détresse tout en atténuant la douleur et prolonge le processus de
in
CL)
(/) deuil (Brubaker et Hayes, 2 0 11 ).
10
CL)

Le phénomène de la «récalcitrance des données identitaires» relevé


O
CN par Brubaker et Vertesi (2 0 10 ) peut être en partie expliqué par l’im­
O portance croissante prise par les dimensions a g issa n tes et calculées de
s:
en l’identité numérique. Toutefois, ceci ne peut être valable qu’en ce qui
>-
CL
O concerne les pages de profils créées de leur vivant par les usagers.
U
Puisque les modalités d’énonciation changent dans les mémoriaux
créés ex nihilo par les proches postérieurement au décès de l’usager
(cf. deuxième catégorie de la typologie), on peut se demander
comment cette énonciation ambiguë se noue entre, d’une part, les
proches, créateurs de la page et sujet de l’énonciation, et d’autre
part, le défunt-objet de l’énonciation, contenu matériellement dans
le sujet de l’énonciation.
F. G eo r g es — I d e n t it é post m ortem e t n o u v e lle s p ra tiq u e s — 59

Pour mettre en œuvre cette première analyse des enjeux du dispo­


sitif énonciatif sur les formes de l’hommage p o s t m ortem ^ nous
avons réuni 15 pages mémoriales issues du réseau socionumérique
Facebook. Ces 15 pages mémoriales font l’objet d’une interrogation
portant sur le sujet producteur de la page. Dans cette première
approche, nous n’avons pas eu recours à un traitement automa­
tique des données pour constituer le corpus, ni pour l’analyser. Les
pages de profils des défunts ont été recueillies par une recherche
manuelle, par le biais du moteur de recherche de Facebook, à l’aide
des mots clés « Hommage » et « Repose en paix ». Par cette méthode,
nous avons obtenu de nombreux résultats, dont nous avons utilisé
les premières occurrences. Celles-ci présentent des profils mémo­
riaux créés par les proches, fans ou inconnus, en hommage à un
ou plusieurs défunts. Sur ces 15 pages, 12 sont publiques, 2 à accès
restreint, i semi-publique. Le caractère public des pages atténue le
caractère dit «sensible» de ces données, mais elles sont toutefois
anonymisées dans cet article. Pour les pages à accès restreint ou
U
semi-publiques, nous n’avons pas analysé les données paramétrées
O)
-O) comme confidentielles.
D
O '
U
T3
Pour analyser l’énonciation opérée par le créateur de la page, nous
avons recueilli les données suivantes :
O)
> - le titre de la page,
'c
P

<v - la catégorie de la page (groupe, personnalité, profil personnel),


T3
U)
O )
(/)
10 - les publications produites par le créateur de la page, c’est-à-dire
O)
ayant pour producteur le «ligateur autonyme^».
O
(N

O
Plus spécifiquement, dans ce dernier ensemble, nous avons recueilli
CT
les informations sur le sujet de l’énonciation dans les textes publiés
’s_
>-
Q.
(«je», «nous», formule passive, signature). Sur les 15 pages analy­
O
U sées, 10 présentent un sujet producteur different de l’objet de la page,
les 5 autres étant des pages de profil ayant pour objet l’usager de la
page, et présentant un hommage à un tiers défunt.

2. Le «ligateur autonyme» désigne l’ensemble formé par la photo de


profil ainsi que le titre de la page qui est aussi l’identifiant utilisateur.
60 — C a h ie rs d u g erse

En complément, sept entretiens exploratoires portant sur la page


rendant compte du décès d’un proche (ami ou personne de la
famille) ont été conduits auprès de jeunes adultes.

3.1 E njeux d e la catégorie d e p a g e choisie dan s le p o sitio n n em en t


é n o n c ia tif du créa te u r

La catégorie de page utilisée dans Facebook pour créer le mémorial


implique une certaine relation entre le créateur de la page et l’objet
de la page. Sur les 15 pages analysées, 7 sont des pages « groupe », 6
sont des profils personnels, et deux des profils professionnels (a cto r/
p ro d u c e r et teacher).

Parmi les 6 pages «groupe», 5 sont publiques, i semi-privée (seule


la liste des membres est visible). Leur intitulé présente clairement
l’objet de la page mémoriale - ceci étant dû également aux mots
clés de notre recherche. Le sujet opérateur de l’énonciation ne
peut évidemment coïncider dans les faits avec l’objet de la page
(le défunt). Toutefois, cette différence qui n’est pas problématique
U
O) ailleurs (par exemple, dans les cimetières numériques de la première
X3
'CU
O '
catégorie de notre typologie) le devient dans le cas des pages de
3
■a cette catégorie dans Facebook. N’étant pas conçues pour porter sur
une identité qui n’est pas celle du sujet producteur (dans les pages
O)
> groupes ou communautés, le créateur de la page fait partie du
'c
P
groupe), ces pages doivent faire l’objet d’un détournement - d’une
0)
■O appropriation sémiotique (Bonenfant, 2 0 0 8 ) - pour que le fait de
in
0 )
(/)
10 publier sous le nom du groupe ne présente pas de confusion avec
O)
l’objet du groupe (le défunt). Dans le cadre de cette stratégie, les
O pages rassemblent des procédés utilisant les expressions « Hommage
rM

O à » ou « Repose en paix », complétées dans 3 cas de figure par des


s:
en
formules («À jamais dans nos coeurs») ou par des expressions
’v_
>-
Q .
affectueuses (« mon amour », « notre plus bel ange »).
O
U
Deux pages du corpus relèvent de la catégorie « a c to r /p r o d u c e r » et
« te a c h e r» . L’une utilise l’expression « Hommage à », l’autre « Repose
en paix». Ces pages sont dédiées à la présentation d’une person­
nalité célèbre ou reconnue, et permet l’hommage à la troisième
personne. Si on ne distingue pas formellement l’identité du créa­
teur de la page de profil de la célébrité en question, cette différence
F. G eo r g e s — I d e n t it é post m ortem e t n o u v e lle s p ra tiq u e s — 61

semble en revanche implicite dans les usages et n’est pas sans être
sujette à questionnement de la part des participants, comme nous
le montrerons plus loin.
Sur les pages de profils personnels présentant une formule dédiée à
l’hommage funèbre, on distingue deux ensembles: sur les 6 profils
de cette catégorie, 3 mentionnent, entre parenthèses et à côté
du nom et prénom de l’usager, l’expression «Repose en paix»
suivie du prénom ou du nom du défunt. Les 3 autres présentent
la formule « Repose en paix » entre parenthèses après les nom et
prénom du défunt.
Le premier ensemble, qui présente un procédé semblant usuel au vu
du grand nombre d’occurrences dans cet échantillon réduit, réfère à
un hommage à un défunt temporaire sur le profil d’une personne de
son entourage. Dans l’échantillon que nous avons consulté, en un mois
d’intervalle, l’un des 3 profils présentant cette mention l’a supprimée.
La seule page de notre corpus présentant un profil d’usager défunt
U
O)
JD
ne fait mention ni de la date du décès, et ne présente aucune publi­
'(V

a
cation textuelle : seules des photographies de la défunte sont présen­
U tées, sans commentaire. En revanche, les entretiens ont fourni des
T3

informations complémentaires sur des pages de profil privées créées


CD
> par les défunts de leur vivant, pages qui ne font cependant pas
’c
P partie du corpus. Dans cette catégorie de pages, le producteur de la
O) page est identique à l’objet de la page du vivant de l’usager puisqu’il
T3
U)
O )
(/) s’agit d’une présentation numérique de soi par soi-même. Après le
10
O)
décès, ces pages peuvent continuer d’être alimentées, comme on l’a
O
vu précédemment, par les proches et le système informatique. On
(N
a fait l’hypothèse que ce phénomène pouvait d’ailleurs expliquer en
O
x: soi la sensation de récalcitrance identitaire ressentie par les proches.
CT
>- Or les entretiens ont montré des cas spécifiques, qui semblent
O.
O ressurgir dans le corpus: le «ligateur autonyme» peut apparaître
U
actif encore postérieurement à la mort de l’usager, suscitant une
situation d’énonciation incongrue dans laquelle le défunt (« ligateur
autonyme») annonce lui-même sa mort à la troisième personne:
« Les funérailles auront lieu... » Comme rien ne l’indique techni­
quement, hormis l’usage de la troisième personne dans le contenu
du p o st, le sujet effectif de l’énonciation n’est bien sûr pas le défunt,
mais un proche ou un groupe de proches qui utilisent l’identifiant
62 — C a h ie rs d u g erse

de ce dernier pour annoncer ses funérailles. Pour que cela soit


possible - Facebook ne donnant en aucun cas accès aux identifiants
d’un tiers -, les proches en question doivent être parvenus d’une
manière ou d’une autre à se procurer l’identifiant et le mot de passe
du défunt après son décès. L’analyse appliquée de ces pages pourra
être conduite dans des travaux ultérieurs pour interroger et expli­
citer les modalités énonciatives de passation de la parole du défunt
à celle de ses proches et ses interprétations.
La présentation identitaire du créateur de la page mémoriale
présente une ambiguïté technique dans les mémoriaux créés par
les proches postérieurement au décès de l’usager, a f o r tio r i pour les
pages créées par les usagers de leur vivant et transformées en lieux
d’hommage par les proches après leur décès. Toutefois, la mention
du destinataire de l’hommage est clarifiée dans 14 pages sur 1 5 , par
le recours à une formule («Hommage à» et «Repose en paix»).
Cette clarification porte sur la non-coïncidence entre le défunt et le
créateur de la page mémoriale, mais n’est dans aucun cas du corpus
U
O) explicite quant à la relation. L’analyse du sujet de l’énonciation dans
X3
'CU le contenu des publications va permettre d’éclairer cet aspect.
D
a
Zi
XJ
3 .2 Le su jet te x tu e l des p u b lica tio n s e t la sig n a tu re
O)
> L’identification du producteur de la page mémoriale n’est pas mis en
'c
P
évidence par le site Facebook, et le sujet de l’énonciation textuelle
CL)
X)
in
ne permet pas non plus toujours d’élucider rapidement ce mystère.
CL)
C/)
CO
CL) Dans le contenu des messages publiés sous le « ligateur autonyme »
de la page, le «je» est utilisé dans 8 pages mémoriales. Sur 3 pages,
O
(N «je» est utilisé comme pronom personnel principal, renvoyant à
©
une fonction relationnelle bien identifiée, c’est-à-dire respective­
x:
DJ

>-
ment à une mère, à une sœur et à une fan du défunt. Dans les autres
CL
O
U
cas, il est employé en alternance avec des tournures à tendance
impersonnelle (« nous » générique, « on », « il serait apprécié »). En
particulier, lors de la création de la page, la tournure impersonnelle
ou le « nous » générique est plutôt utilisé, et le sujet de l’énonciation
se dévoile progressivement pour laisser place au «je» qui s’accom­
pagne d’anecdotes ou de publications plus personnelles ou plus
centrées sur le sujet, sa douleur et ses émotions. Par exemple « moi.
F. G eo r g es — Id e n tité post m ortem e t n o u v e lle s p ra tiq u e s — 63

ta petite maman », « dadou, ta protégée » peuvent apparaître dans


des p o sts publiés à quelques minutes d’intervalle, suggérant que les
usagers se réunissent pour publier ensemble sur le profil du défunt.
L’usage du « nous » présente un flottement relativement à l’identi­
fication du sujet. En particulier dans les premiers p o sts du mémo­
rial, le «nous» oscille entre un «nous» générique (ex.: «tu nous
manques») et un «nous» collectif référant à des personnes bien
définies (ex.: «ton papa, tes sœurs et moi»), en passant par des
«n ous» implicitement définis (ex: la phrase «nous avons tous
appris aujourd’hui» publiée sur la page d’hommage à un profes­
seur réfère sans doute à une allocution présentée par son école
en l’honneur du professeur défunt). L’énonciation de ce «nous»,
au sein des pages produites par les proches de manière intimiste,
semble faire appel à des cadres interprétatifs relevant du cercle des
proches. Un p o s t évoque par exemple «notre lieu de recueillement
dans ta chambre » complété par une photographie présentant des
photographies encadrées au mur et décorées de guirlandes : ce p o s t
U
O)
JD
suggère que le «nous» réfère à la famille au sens étendu.
-O)
a En somme, le «nous» semble référer implicitement à l’ensemble des
Di
XJ
proches intimes du défunt, susceptibles d’entretenir la page Facebook
O)
du défunt tout comme ils entretiennent sa sépulture. Certains
>
'c utilisateurs prennent le soin d’apposer, dans le contenu d’une
P

OJ publication publiée sous l’identifiant générique, leur nom civil ou


X I
leur fonction dans la famille (ex.: sur le profil d’un bébé décédé:
«ta marraine», «ta gnagnie/mamie»), ou encore leur relation au
défunt (ex. sur le profil d’un jeune homme décédé: «ta protégée»).
O Ces appellations sont autant de signes appareillés à l’expression du
(N

O deuil à la deuxième personne, celle de la mort de l’être cher, auquel


les usagers s’adressent en considérant que le message pourra être
>-
CL
O compris par lui et s’adresse au défunt.
U

3.3 P olém iqu es su r V id en tité du créa te u r d e la p a g e

Si le «n ou s» reste non explicité par les usagers (qui anime la


page ?), certains créateurs de pages mémoriales rendent compte, sur
le profil du défunt, de questions qui leur sont posées ainsi que de
jugements portés sur leur légitimité à le faire lorsqu’ils ne sont pas
de la famille, ou encore lorsqu’ils n’ont pas une position légitime
dans la famille.
64 — C a h ie rs d u g erse

La créatrice d’une page mémoriale dédiée à une célébrité défunte


s’exprime à ce sujet :
A tout ceux qui disent que j’ai bien fait de créer cette page, je voulais
vous dire que je n’ai que 15 ans, mais j’était fan de cette actrice et mon
film préféré était Comme t’y es belle, et elle me manque ! ! [sic]

Cette publication fait allusion d’une part aux jugements positifs


portés selon le sujet à son projet, mais aussi au poids du jugement
de valeur référant à son statut social («je n’ai que 15 ans, mais»)
et au recours à une justification de son projet par son dévouement
(«j’étais fan», «elle me manque!»).
Dans le cas de l’hommage rendu à un couple de jeunes adultes, que
ce soit du fait de leur appartenance à des familles différentes ou du
fait du jugement négatif porté dans l’absolu sur cette personne, la
créatrice de la page fait état de son irritation :
Je vais vous dire sincèrement, j’en est marre de recevoir ces messages qui
disent «qui tiens cette page» qui ceci qui cela. Je suis la pour rendre
U
O)
JD Hommage a mes deux amis, parce que ouais j’ai eu un mal chien a
'(U
faire ce Deuil; a accepter cette tragédie. A admettre qu’ils n’étaient
a
D plus la ! J’ai pas envie de demander l’autorisation a qui que ce soit pour
TD
faire cette page et la faire vivre pour que mon deuil se fasse mieux...
CD
>
Ils méritent simplement cela; J’ai vécut mon enfance avec eux même si
’c les 4 dernières année de Lycée nous on éloigner moi j’ai besoin de faire
P
O)
TD
sa sa m’aide. Alors si cela ne vous plait pas; si vous n’accepter pas que je
(/) fasse cette page Personne ne vous oblige a rester la et a lire ce qui suit.
O )
(/)
10 Parce que moi je remarque que même les gens qui, de près ou de loin,
O)
les ont sûrement connu i voir 2 ans ont été touché par ce fléau. Merci
O simplement de respecter leurs dignités et l’hommage que je leur fait.
rM
(5) Bonne nuit et Merci également a tout ceux qui la suive, et la font vivre
CT chaque jour! [sic]
’s_
>-
Q.
O Comme la précédente, cette utilisatrice rend compte de jugements
U

de valeur portés sur son projet mémorial, négatifs dans son cas, et
justifie de même son entreprise par la douleur ressentie. La dernière
expression est particulièrement signifiante relativement à la ques­
tion de la « récalcitrance » en lien avec l’entretien de la page comme
on entretiendrait le souvenir du défunt: ici, l’utilisatrice parle de
«faire vivre» la page chaque jour. L’entretien de la page est bien
concu comme un entretien de la mémoire vivante du défunt.
F. G eo r g es — Id e n tité post m ortem e t n o u v e lle s p ra tiq u e s — 65

Si Fénonciateur de la page mémoriale peut se dissimuler, il peut


être Fobjet de nombreuses incitations à mettre en lumière son
identité, que ce soit sur la page ou plus fréquemment semble-t-il, par
message privé. Il semble peser sur les épaules du créateur des pages
une lourde charge symbolique, à travers les interrogations et justi­
fications relatives à la question de la légitimité. Le rôle traditionnel
d’entretien de la mémoire et de la sépulture par la famille proche
semble en partie remis en question par les usages du numérique. En
ligne, la production d’un mémorial devient le fait de quelqu’un de
l’entourage qui trouve du sens dans la production d’un mémorial
dans Facebook, et pour cette raison, cette personne ne coïncide pas
toujours avec celle qui est jugée la plus légitime par l’entourage et
la famille en particulier.
Dans les entretiens exploratoires que nous avons conduits auprès de
jeunes adultes au sujet de mémoriaux en ligne rendant hommage à
des amis proches ou plus éloignés, la question de la remise en ques­
tion de la légitimité n’a pas été abordée spontanément par les usagers.
U
O) Ces derniers rendaient compte néanmoins du fait que les mémoriaux
JD
'(V
sont généralement entretenus par le cercle amical le plus proche,
a
13
X3 sans que cette question ait été mentionnée comme problématique.

OJ 4. C o n c lu s io n : F é n o n c ia t e u r d e s p a g e s m é m o r ia le s
>
’c
P dans Facebook
O)
T3
1/3 L’analyse de la présentation identitaire et du positionnement énon-
(U
1/3
1/3
03 ciatif des créateurs des 15 pages mémoriales à l’étude a montré que
Facebook présente la particularité de rendre floues les limites entre
O
fM le créateur de la page mémoriale (membre de l’entourage ou du
cercle de fans) et l’objet de la page mémoriale (le défunt).
>- L’échantillon analysé montre que les usagers emploient des straté­
Q.
O
U gies pour expliciter cette différence, notamment en mentionnant
explicitement un hommage au défunt dans le titre de la page.
Cette présentation complexe de Fénonciateur et son dévoilement
progressif sont propres à Facebook, et peut-être au domaine des
réseaux socionumériques, qui ne sont pas initialement dédiés à la
production de mémoriaux.
66 — C a h ie rs d u g erse

Pour ce qui est de Pidentification individuelle des créateurs de


pages mémoriales, plusieurs phases ont été observées et pourraient
être réinterrogées dans un travail ultérieur. Une première phase
correspond à l’annonce de la mort et privilégie les tournures imper­
sonnelles. Assez rapidement (deux à trois jours suivant l’annonce
de la mort), une seconde phase expose le créateur: il se présente
à la première personne du singulier et présente son objet, dans
notre corpus, en réaction à des sollicitations extérieures. Enfin, la
troisième phase consiste en l’entretien régulier de la page, privilé­
giant le passage au «je» exprimant le vécu du deuil et la vie avec
la pensée du deuil.
Un second usage bien représenté dans le corpus est celui de l’ins­
cription entre parenthèses, à la suite de l’identifiant de l’usager, du
prénom du défunt et de la mention « Repose en paix ». Ces secondes
formes de présentation du deuil, moins centrées sur le défunt,
mettent l’accent sur la posture sociale du deuil.

U
O)
JD
'(V
ü
a
13
X3

O)
>
'c
P

03
■Q

O
rM

03
’s_
>-
Q.
O
U
Id e n tité (s) d u jo u e u r ’ e t d u p erso n n ag e^
Au-delà de l’analyse mimétique des jeux vidéo

Simon D or

[...] pour reprendre une formulation de Gérard Genette,


ce qui caractérise la fiction, c’est qu’elle «est au-delà du vrai
ou du faux», c’est-à-dire qu’elle met entre parenthèses la question
comme telle de la valeur référentielle et du statut ontologique
des représentations qu’elle induit.
Jean-Marie Schaeffer (1999: 210)

C’est la moindre des choses de dire que le jeu vidéo a Vavatar bien
chevillé au corps, pour s’approprier une formule célèbre de Christian
Metz (1 9 6 4 : 62 ). Alison Gazzard, en affirmant qu’«il y aura toujours
une présence “avatariale” dans des environnements interactifs
U
immersifsG> (2 0 0 9 : 192 ), semble bien illustrer l’idée qu’on ne peut
O)
'CU jamais vraiment se détacher du concept d’avatar pour analyser
a les jeux vidéo. Pourtant, nombre d’entre eux n’impliquent pas un
13
■a personnage-joueur au sens traditionnel du terme^, comme c’est
e
u
évidemment le cas dans la plupart des jeux de stratégie.
>
c
P Certes, les jeux vidéo représentent bien souvent des corps anthropo­
(U
T3 morphes, ceux des personnages. Or, dans ce cas, le fait que le person­
nage incarné soit un corps et que le joueur possède lui-même un
corps implique-t-il qu’il doit y avoir des relations analogues entre
O
eux? Autrement dit, le corps fictionnel représenté dans un jeu a-t-il
fM
O
un rapport, du point de vue de l’identité, avec un corps réel usant de
sz boutons, de clics de souris ou de touches de clavier pour agir dans
>- le jeu? L’idée principale que je veux soutenir dans ce texte est que
Cl
O V iden tité e t le corps d a n s les je u x vidéo ne so n t p a s n écessa irem en t liés à
U
un a v a ta r ou p erson n age jo u e u r. Le corps du personnage-joueur n’est

1. Traduction libre.
2. Le terme « personnage-joueur » est typiquement utilisé pour désigner
le personnage fictionnel que le joueur va contrôler. Plusieurs jeux ne
proposent qu’un seul personnage-joueur, alors que d’autres en proposent
plusieurs, en alternance ou simultanément.
68 — C a h ie rs d u g erse

pas analogue au corps du joueur, ni du point de vue mimétique (le


corps ne fait pas les mêmes mouvements), ni même dans l’imagi­
naire du joueur - sans dire pourtant qu’il n’existe pas de rapport
corporel entre le joueur et le jeu. Une certaine tendance à l’«avata-
rocentrisme » dans l’étude des jeux vidéo tend à effacer la distinction
claire qui existe chez nombre de joueurs entre leu r personnage et
un personnage. Ce dernier type est bien souvent choisi en raison de
ses fonctions ludiques davantage que pour le corps et l’image qu’il
projette. À partir de plusieurs exemples de jeux, on en viendra au
final à une analyse du jeu en ligne L eague o f L egends (Riot Games,
2 0 0 9 ), qui illustre bien cette distinction claire entre l’identité du
personnage et l’identité du joueur, même dans un jeu fortement
inspiré de la tradition des jeux de rôle.
Ce sont deux versants de l’analyse de l’avatar que je propose d’ex­
plorer ici. Le premier versant, que je nomme l’analyse mimétique,
concerne l’idée que le référent «réel» d’un avatar - ou de tout
autre élément d’un jeu vidéo par ailleurs - serait fondamental
U
0) dans la compréhension d’un jeu vidéo. Autrement dit, c’est l’idée
JD
-O) que l’identité d’un joueur devrait nécessairement être liée au corps
a
U
T3
représenté dans le jeu. Bien qu’offrant plusieurs pistes de recherche
'CD
intéressantes, ce premier versant me semble devoir être critiqué
CD
> et complété. Le second versant, qu’on pourrait nommer l’analyse
’c
P de la jouabilité, implique de prendre en considération la jouabilité
CL)
T3 elle-même dans les questions d’identité. C’est porter un intérêt
in
CL)
(/) pour l’identité du joueur et du personnage non pas uniquement en
10
CL)
reliant le corps du joueur au corps qu’il incarne, mais en considérant
l’ensemble du contexte de jeu. C’est ce second versant que j’appelle
O
(N
à prendre davantage en considération dans les études du jeu vidéo
lorsqu’on s’intéresse à l’avatar.
>-
CL
O
U 1. L ’a n a ly s e m im é t iq u e :
c o n t r a in t e s id e n t it a ir e s f ic t io n n e lle s

Selon ma définition, l’analyse mimétique repose sur une prémisse


selon laquelle l’objet analysé est d’abord et avant tout une sim u la ­
tion de quelque chose auquel il serait pertinent de se référer. Au
fond, il est question d’inscrire le jeu vidéo uniquement ou prin­
cipalement dans le paradigme de la simulation. Gerald Voorhees,
reprenant la pensée de Gonzalo Frasca (2 0 0 3 : 2 23 ), explique bien
s . D o r — Id e n tité ( s ) d u jo u e u r e t d u p e rs o n n a g e 69

ridée que sous-tend ce paradigme, soit celle que la simulation


constitue un système qui emprunte à un autre système : « une simu­
lation modélise certains comportements d’un système source - son
exemple favori est la réalité - dans un autre système, comme un
jeu vidéo^ » (Voorhees, 2 0 0 8 : 36 ). Katie Salen et Eric Zimmerman
proposent une définition plus restrictive encore de la simulation:
il s’agit d’«une représentation procédurale de certains aspects de
la “réalité”^» (2 0 0 4 : 4 2 3 ). La question de la réalité y reste centrale.
Ce paradigme de la simulation peut être mis en parallèle avec la
conception de l’espace en études cinématographiques. Pour David
Bordwell, l’espace au cinéma peut se concevoir sur deux plans.
D’un côté, il y a l’espace graphique, non représentationnel, c’est-à-
dire l’image bidimensionnelle qui nous est présentée à travers sa
composition, ses lignes, ses couleurs, etc. De l’autre, il y a l’espace
scénographique, soit « l’espace imaginaire de la fiction, le “monde”
dans lequel la narration suggère que les événements diégétiques se
déroulent^ » (1 9 8 5 : 113 ). Cet angle scénographique, c’est ce qui inté­
U
O) resse principalement l’analyse mimétique. Selon cette approche, le
JD
-O) jeu vidéo produit une certaine diégèse qui est le point de départ de
13
a
U
T3
cette conception de l’espace-temps - on ne pourrait pas imaginer
d’analyser un espace scénographique dans un film ou un jeu qui
CD
> n’aurait pas ce «m onde» fictionnel. Il faut entendre diégèse ici
’c
P suivant la définition des auteurs d 'E sth étiqu e du f ilm :
QJ
"O La diégèse est donc Thistoire comprise comme pseudo-monde, comme
(/)
O
tnJ
(/) univers fictif dont les éléments s’accordent pour former une globalité.
QJ
Il faut dès lors la comprendre comme le signifié ultime du récit: c’est la
O fiction au moment où non seulement celle-ci prend corps, mais aussi où
fM
elle fait corps. (Aumont et ai, 2004 [1983]: 80)

Les auteurs accordent une importance à la diégèse en tant qu’uni-


>-
Q.
O vers créé par la narration, mais aussi comme moyen pour le specta­
U
teur d’accorder un sens aux événements racontés. L’histoire se trouve
donc à créer une diégèse, mais elle peut aussi prendre sens par le

3. Traduction libre.
4. Traduction libre.
5. Traduction libre.
70 — C a h ie rs d u g erse

biais d’éléments sous-entendus comme existants pour un spectateur


typique. On présume, par exemple, que des personnages évoluant
au Moyen Âge n’auront pas accès à l’électricité.
J’emploie l’expression «analyse m im étique» d’une manière
semblable à ce que Bordwell appelle les théories mimétiques de la
narration (1 9 8 5 : 3). Celui-ci explique bien que ces théories voient
la narration davantage comme un acte de monstration là où les
théories diégétiques de la narration la voient comme l’acte de
raconter. Ce qui est mimétique dans l’approche que je décris ici, c’est
le rapport analogue entre la représentation même et son référent,
soit ce qui est supposément représenté.

7.7 Sim u lation e t exem ple d ’an alyse m im étiq u e

La comparaison entre la guerre simulée et une guerre réelle est le


point de départ d’une vaste part des analyses de jeux de stratégie
(incluant Caldwell, 2 0 0 0 , 2 0 0 4 ; Nieborg, 2 0 0 6 ; Voorhees, 2 0 0 8 ;
Nohr, 2 0 10 ). L’analyse que propose Tuur Ghys (2 0 12 ) de quatre jeux
U
O) de stratégie ayant une thématique historique - soit A g e o f E m pires
X3
'CU
D (Ensemble Studios, 19 9 7 ), E m pire Earth (Stainless Steel Studios, 2 0 0 1 ),
O '
U R ise o f N a tio n s (Big Huge Games, 2 0 0 3 ) et S id M e ie r ’s C iviliza tio n I V
T3
'CD
(Firaxis, 2 0 0 5 ) - s’inscrit tout à fait dans cette tendance mimétique.
CD
> Toute son analyse questionne la représentation de l’histoire de
'c
P
l’humanité dans ces quatre jeux à partir de 1’« arbre des techno­
QJ
"O
{/)
logies » qu’ils proposent. Les arbres des technologies constituent un
(U
tn
t/1 élément généalogique fréquent dans plusieurs jeux de stratégie : c’est
QJ
une relation de dépendance entre différentes technologies - soit des
O outils qui donneront aux joueurs de nouvelles possibilités d’action.
fM
Dans S id M e ie r’s C iviliza tio n II (MicroProse, 19 9 6 ) par exemple, pour
CT développer la technologie Travail du fer qui permettra d’entraîner
>-
CL
l’unité Légion, il faut que le joueur ait développé au préalable la
O
U technologie Travail du bronze. Ghys note que, d’une manière géné­
rale, ces jeux s’inscrivent dans un certain déterminisme techno­
logique, parce que le système d’arbres de technologies impose
certaines technologies comme étant conditionnelles à l’obtention
d’autres technologies jugées plus « avancées ».
Bien que cette idée se tienne, il faut comprendre l’arbre des techno­
logies aussi comme un outil de jouabilité. D’un point de vue
ludique, la structure prédéfinie d’un arbre des technologies offre
s. D o r — Id e n tité ( s ) d u jo u e u r e t d u p e rs o n n a g e — 71

un cadre de prévisions permettant au joueur d’inférer les actions


de ses adversaires, ce qui est le principe de base de la plupart des
jeux de stratégie. Puisque les technologies ont des dépendances qui
sont immuables, elles permettent au joueur d’anticiper ses actions à
long terme et d’avoir un aperçu des actions possibles des adversaires.
Même si Ghys reconnaît que le terme de technologie inclut des
composantes plus sociales qui permettraient d’ajouter un aspect
associé au constructivisme relativisant ce déterminisme techno­
logique, toute son analyse repose sur la question de l’analogie entre
ce qu’on appelle technologie dans le jeu et ce qu’on appelle techno­
logie dans la vie quotidienne. Comme si la «technologie » du mono­
théisme ou du féodalisme dans C iv iliza tio n avait nécessairement
quelque chose à voir avec l’emploi du terme «technologie» dans
l’histoire des sciences. On appelle pourtant communément «arbre
des technologies» cette dynamique entre différentes unités, bâti­
ments, améliorations ou habiletés spéciales même dans un jeu se
déroulant dans un univers merveilleux, comme H eroes o f M igh t a n d
U
0) M agic (New World Computing, 19 9 5 ), parce que le terme «techno­
JD
-O) logie » dans le contexte de la jouabilité des jeux de stratégie n’est
a
Di
XJ
pas équivalent au terme «technologie» employé dans un contexte
scientifique, historique ou quotidien. L’alchimie, la nécromancie
O)
> ou le mysticisme sont des technologies dans le contexte de ce jeu
'c
P parce qu’ils ont une logique de jouabilité spécifique appartenant à
OJ cette thématique.
T3
in
eu
U)
10
O) C’est la même idée de la simulation qui est impliquée dans l’analyse
comparative entre S ta rC ra ft (Blizzard Entertainment, 19 9 8 ) et W orld
O
rM
o fW a r c r a ft (Blizzard Entertainment, 2 0 0 4 ) d’Alexander R. Galloway.
® Ce dernier considère que la relation entre une simulation numé­
rique et son référent est semblable à celle entre le monde sensible et
>-
CL
O le monde des Idées chez Platon (Galloway, 2 0 0 7 : 10 4 ). Son analyse
U
des Zergs dans S ta rC ra ft se base sur la transposition de ce que ces
monstres extraterrestres en forme d’insectes auraient pu être s’ils
avaient cherché à réellement simuler l’essaim qu’ils prétendent
être dans l’univers fictionnel du jeu; autrement dit, à analyser
leur réalisme.
72 — C a h ie rs d u g erse

Au contraire de plusieurs analyses mimétiques, le mérite de la


réflexion de Galloway - et qui nous inspirera fortement ici - est
d’avoir cherché à intégrer la jouabilité dans la question de cette
simulation. Galloway cherche à comprendre comment un système
de jeu peut simuler un concept comme un essaim, par exemple à
la manière d’un chaos inhérent à une situation de guerre. Il voit
en S ta rC ra ft un système qui passe par des éléments chiffrables pour
simuler^, tandis que W orld o f W a rc ra ft permettrait de créer des
situations émergentes qui ressemblent davantage au chaos d’une
guérilla, puisque le comportement d’un ensemble de joueurs ayant
chacun leur propre conscience tend davantage à permettre ce chaos
que des unités contrôlées par un même joueur. Un jeu de stratégie
comme StarCraft^ puisqu’il met sous le contrôle d’un même joueur
un ensemble de personnages, s’éloigne du désordre qui devrait pour­
tant être inhérent à une simulation réaliste de la guerre. Le rôle du
joueur dans ces circonstances doit être exploré plus longuement.

1.2 Un u nivers m éto n ym iq u e e t ellip tiq u e


U
0)
X3
'CU
D
Pour Olivier Mauco, la particularité des jeux de stratégie est juste­
O '
U ment d’offrir « une représentation globale d’un système politique de
T3
par le mode de jeu qui place le joueur dans une position de stratège,
O) sorte de dieu omnipotent qui ne contrôle pas un héros mais une
>
'c
P
entité sociale dans sa globalité » (2 0 0 5 : 12 1 ). Les jeux de stratégie
CL) permettent en effet au joueur de voir à travers les yeux de différentes
T3
in
CL)
unités et de leur donner des ordres peu importe leur emplacement,
I/)
(/) ce qui se rapproche bien davantage d’un dieu que d’un stratège du
(U

point de vue de la représentation. L’identité du joueur dans ces


O circonstances est quelque peu problématique, puisqu’il n’a souvent
(N

pas de figure fictionnelle à qui s’identifier. C’est en prenant le terme


de g o d g a m e au pied de la lettre que P opulous (Bullfrog Productions,
>-
Q.
O 198 9 ) s’épargnait ce « problème ». Le joueur y incarne fictionnelle-
U
ment un dieu qui doit interagir indirectement avec ses adeptes et
les utiliser pour répandre son influence et éliminer un dieu rival.

6. Un réel chaos propre à un essaim est effectivement plus difficile à


simuler dans le cadre d’un affrontement entre deux joueurs. Précisons
tout de même qu’équilibrer un jeu de stratégie est plus qu’une affaire de
nombres, comme j’en ai esquissé les bases ailleurs (Dor, 2010: 36-38).
S. D o r — Id e n tité ( s ) d u jo u e u r e t d u p e rs o n n a g e — 73

En fait, Tunivers d’un jeu vidéo n’est pas nécessairement cohérent


sur le plan diégétique. Lorsqu’on cherche à décrire Faction d’un jeu
de stratégie du point de vue diégétique, l’espace-temps semble à la
fois métonymique et elliptique. Métonymique d’une part, car on
suppose que ce qui est effectivement représenté tie n t lieu d’autre
chose. Dans H eroes o f M igh t a n d M agic II: The Succession W ars (New
World Computing, 1 9 9 6 ), le cavalier qui se déplace sur la carte
représente un héros, mais aussi toute l’armée qui l’accompagne,
et qui peut être composée de plusieurs milliers de créatures. Une
fois en combat, qu’un bataillon soit composé d’une centaine ou
d’un millier de gargouilles, celles-ci seront représentées par une
seule gargouille qui n’occupe qu’un seul hexagone sur le champ de
bataille. Ainsi, un seul paysan pourrait bloquer l’accès à un hexa­
gone à un millier de dragons, qui devront lui passer sur le corps
avant d’occuper son espace. Elliptique aussi, car plusieurs éléments
ne sont tout simplement pas représentés. Dans A g e o f E m pires par
exemple, les unités apparaissent à côté des bâtiments, comme c’est
U
la convention dans les jeux de stratégie en temps réel (STR).
0)
X3)
-0
D Mais la cohérence de l’univers n’en est pas garantie; autrement
O '
U
T3
dit, certaines règles qui régissent le monde qui nous entoure sont
conservées d’une manière simplifiée, mais elles s’appliquent diffé­
CD
> remment selon le contexte. Le héros d'H eroes o f M ig h t a n d M a g ic II
c précédemment évoqué a un score de déplacement qui n’est pas
P

e
u
T3
influencé par la grandeur de son armée. Par ailleurs, selon le camp
U)
e
u
U) auquel il appartient, son genre (g en d er) peut être problématique:
U)
e
u un W iza rd sera toujours représenté sur la carte comme un vieil
homme à la barbe blanche, même s’il s’agit d’une jeune femme.
O
rM
Autre exemple, assiéger une forteresse ne prendra jamais plus d’un
@
jour et n’affectera pas la distance que son armée peut parcourir
>- dans cette même journée. Quant aux unités d A g e o f Empires^ elles
Q.
O coûtent une quantité fixe de nourriture dépensée une seule fois (ex. :
U

un Fantassin à massue coûte 50 points de nourriture), et ce, même


si elles restent au service du joueur sans jamais vieillir de l’âge de
pierre à l’âge du fer. Par contre, une unité va exiger d’avoir une
habitation dédiée durant tout ce temps - chaque habitation permet
d’héberger quatre unités -, même si en fait on ne verra jamais
l’unité l’utiliser. La représentation de la gestion des ressources est
aussi très peu cohérente. Un villageois devra travailler une ressource
74 — C a h ie rs d u gerse

qu’il aura extraite (de l’or ou de la pierre par exemple) et en trans­


porter une quantité limitée à chaque voyage jusqu’au bâtiment de
stockage. Par contre, les ressources n’ont pas à être déplacées jusqu’à
l’emplacement de la construction d’un nouveau bâtiment, même si
celui-ci coûte une quantité de pierre beaucoup plus élevée que celle
maximale lors de son extraction. Pour se créer un monde plausible,
il faut que le joueur s’imagine que nombre d’actions, qui ne sont
pourtant pas représentées, existent dans l’univers fictionnel de ces
personnages, ainsi qu’accepter que le temps soit modulé pour des
raisons de jouabilité. Tout de même, dans W arcraft III: R eign o f Chaos
(Blizzard Entertainment, 2 0 0 2 ), lorsque le prince Arthas et sa petite
escorte débarquent sur le continent Northrend isolé du reste de leur
nation, il est difficile de présumer que de nouvelles unités peuvent
y être recrutées facilement, au même coût. Ce qui est représenté
versu s ce qui est élidé répond à des critères différents qui n’ont pas
de cohérence autre que les impératifs d’une jouabilité jugée intéres­
sante. En ce sens, l’univers diégétique n’a pas de cohérence, même
U
si un joueur s’imagine que la représentation qu’il voit à l’écran et
O)
JD
-e
u
qu’il entend dans les haut-parleurs tient lieu d’autre chose qu’il ne
Э
a voit pas directement.
13
X3
L’univers est donc simplifié et sa cohérence, fragmentée. K n igh ts
O)
> a n d M e rc h a n ts: The P e a sa n ts R eb ellio n (Joymania Entertainment,
'c
P 2 0 0 2 ) propose justement un univers où l’ensemble du transport
03 des ressources doit être géré - de la culture du blé jusqu’à sa trans­
T3

formation en grain puis en pain jusqu’à l’unité qui l’utilisera pour


se restaurer -, ce qui rend la gestion centrale à l’expérience très
complexe pour le joueur. Par contre, d’autres questions de cohérence
O
ГМ
ne sont pas réglées : il n’y a pas d’alternance jour-nuit et les unités
n’ont jamais sommeil. C ru sa d e r K ings II (Paradox Interactive, 2 0 12 )
>- simule d’une manière très précise les actions d’un dirigeant membre
Q.
O d’une dynastie du Moyen Âge. Or, le joueur a accès à des informa­
U

tions extrêmement privilégiées par rapport à son personnage diégé­


tique : il sait sur une échelle de -10 0 à 1 0 0 l’appréciation que chaque
noble du monde connu a de lui. Cette information a une pertinence
pour la jouabilité, mais n’a pas de sens pour la simulation : si tous les
dirigeants du Moyen Âge avaient su très précisément qui les aimait
et qui les détestait, on aurait fort probablement évité bien des assas­
sinats et des conflits. C ru sa d e r K ings II permet au joueur d’incarner
s . D o r — Id e n tité ( s ) d u jo u e u r e t d u p e rs o n n a g e 75

une dynastie à travers le temps: à la mort de son personnage, le


joueur incarnera son héritier. Mais suivant qui est cet héritier et sa
relation avec son aïeul, le joueur peut incarner un personnage qui
était un ennemi précédemment. L’analogie de l’univers iïctionnel
d’un système de jeu avec l’univers réel a vraisemblablement toujours
une limite, une limite que certains jeux choisissent de repousser
plus loin que d’autres.

1.3 V in ca rn a tio n d^un a v a ta r

Qu’en est-il de l’avatar et de l’identité du joueur dans ces circons­


tances? La question de l’incarnation d’un personnage dans les jeux
vidéo en solo ne pose que rarement problème au joueur, bien que
la cohérence de l’univers diégétique puisse sembler instable. Dans
le jeu de combat typique S u p er S tree t F ighter II: The N e w C hallengers
(Capcom, T993) par exemple, deux joueurs peuvent choisir chacun
leur combattant pour le temps de l’affrontement. Si les deux joueurs
décident de choisir Blanka, ils se retrouvent à faire combattre deux
U «versions» alternatives du personnage, ayant chacune une couleur
O)
JD
'O)
U
différente pour les distinguer. Ici, la jouabilité prime : Blanka est un
(y personnage jouable qui a des caractéristiques distinctes d’un autre
U
T3
combattant et il est intéressant de créer une situation de combat
CD
symétrique où un joueur affronte son a lte r ego ayant les mêmes
>
’c
P
possibilités d’actions.
CL)
T3
in
Dans d’autres cas, nous incarnons différents personnages en alter­
CL)
(/)
U)
nance, sans que la coprésence de ceux-ci au sein d’une même entité
CL)
ne cause problème. Dans T in y Toon A d v e n tu r e s : B a t s ’ B ig B rea k
O (Konami, 19 9 2 ), le joueur contrôle Buster Bunny au départ, mais en
(N

(5) appuyant sur « S ta r t il peut changer de personnage pour Plucky


O) ou Hampton. Son nouveau personnage remplacera directement
>-
Cl
l’ancien au même emplacement, sans qu’on ait besoin de justifier le
O
U passage de l’un à l’autre. Comme l’arme de Buster est de lancer des
carottes et celle d’Hampton de faire rouler des melons d’eau, ce sont
des questions de jouabilité - quelle trajectoire le joueur souhaite
que son projectile emprunte ou quelle quantité de munitions il lui
reste - qui justifient le choix de l’un plutôt que de l’autre. Bien sûr,
on pourra supposer que le jeu fait une ellipse spatiale dans la repré­
sentation et que les trois protagonistes se suivent dans le parcours,
chacun devenant tour à tour celui qui prend les commandes et
76 — C a h ie rs d u g erse

défend réquipe contre les ennemis. Si Гоп suit cette logique, les
personnages « accompagnateurs » du principal disparaîtraient à la
manière d’un F inal F a n ta sy (SquareSoft, 198 7 ), où un protagoniste
vaut pour les quatre. Toutefois, à certains moments dans le jeu, nos
trois héros rencontrent de nouveaux personnages qui les aident le
temps d’un passage spécifique. L’un de ceux-ci est Furball, un chat qui
peut se faufiler dans des endroits difficiles d’accès. Il n’est présent
que pour un obstacle spécifique et se faufile à travers des tuyaux
pour traverser un mur. Dès lors, le joueur d e v ie n t Furball pour
passer cet obstacle : à la sortie du tunnel, Furball laissera la place
à l’un des trois protagonistes du joueur, qui seront étrangement
eux aussi passés dans le tunnel étroit qui leur apparaissait
auparavant impénétrable.
Le cas de D u n geon s & D ra g o n s: D ra g o n sh a rd (Liquid Entertainment,
2 0 0 5 ) est pour le moins étrange, dans la mesure où l’univers
médiéval-fantastique de cette adaptation du célèbre jeu de rôle sur
table se veut tout de même plutôt analogue à notre monde. Dans
U
0) la campagne de l’Order of the Flame, quatre personnages viennent
JD
-O) d’atterrir sur un continent et vont l’explorer. On demande alors
13
a
13
T3
au joueur de choisir lequel des quatre il veut incarner. Mais celui
'CD
qu’il incarnera est le seul héros qui restera présent, les trois autres
(U
> ayant mystérieusement disparu de l’expédition. Comme un jeu de
'c
P stratégie typique, le joueur devra gérer un village et recruter des
e
u
T3
unités militaires qui accompagneront son héros dans sa quête. À

0
1)
Л la fin de la première mission, accomplie avec un seul des quatre

O) héros, les quatre reviendront discuter entre eux le temps d’une ciné­
matique - et les quatre discutent de leur quête comme s’ils avaient
O
ГМ
tous participé à ce qui vient de se passer ! -, puis le joueur pourra
O
x: choisir à nouveau avec lequel des quatre personnages il voudra jouer.
DI
’v_
>. L’histoire implique les quatre, mais la jouabilité, un seul à la fois.
D.
O C’est qu’au fond, cette alternance d’un personnage à l’autre reprend
U

la dynamique d’un jeu comme S u p er M a rio Bros. 2 (Nintendo, 1988 ),


où un seul personnage choisi par le joueur accomplit les défis du
niveau, mais où un autre peut prendre la relève au besoin. Le joueur
s’identifie vraisemblablement davantage à celui qu’il jouera le plus
souvent, mais un autre peut s’avérer plus efficace dans certaines
s. Dor — Identité(s) du joueur et du personnage 77

missions et il pourra alors être privilégié. À la lumière de ces


exemples, l’idée de simulation pour comprendre ces jeux devient
plutôt problématique.

2. L ’a n a ly s e d e la j o u a b i l i t é :
c o n t r a in t e s i d e n t it a ir e s r é e lle s

Si Cari Therrien soutient que « [Fjacception totalisante de la simula­


tion, entendue comme volonté ultime de reproduire le réel, constitue
un vecteur implicite de l’évolution vidéoludique » (2 0 0 5 : 17 6 ), force
est de constater - comme il le fait lui-même - que les univers vidéo-
ludiques sont souvent incohérents et inconsistants (ibid. : 193 ). En
ce sens, l’idée que la simulation est centrale dans l’étude des jeux
vidéo doit être relativisée. Au-delà de la simulation et de l’analyse
mimétique, se situe la jouabilité, qui implique aussi des contraintes
identitaires bien réelles.

2.1 V espace lu diqu e


U
O)
JD
-e
u
S’il y a un plan graphique et un plan scénographique au cinéma, le
a jeu vidéo doit intégrer un troisième plan : l’espace ludique, au sein
13
X3
duquel le joueur fait ses actions. Pour citer Pascal Garandel, « l’es­
pace du jeu vidéo est celui d’une carte ne renvoyant à aucun espace
O)
> réel»; «la carte, c ’e st l’espace» (2 0 1 2 : 14 2 ). L’espace du jeu est en ce
'c
P

03
sens un espace lisible plutôt qu’un espace visible, pour reprendre
T3
(Л la distinction de Jean-François Lyotard: l’image est constituée
0
1)
Л

O)
d’éléments codés, « aisés à reconnaître pour le lecteur qui en a appris
le lexique» (1 9 7 1 : 17 0 ). L’important ne serait pas de v o ir l’image, mais
O
ГМ
de sa vo ir ce que chacun de ses éléments constituants signifie^, que
ce soit en termes de règle du jeu ou en termes de fiction. Dans Final
03 F a n ta sy V I (SquareSoft, 19 9 4 ), par exemple, les ennemis dans un
>-
Cl
O
U

7. Lyotard explique ce principe en se basant sur les représentations de


saints au Moyen-Âge: «On ne “voit” pas s’ils ressemblent à leur modèle, on
“sait” qui ils représentent et cela suffit» (Edgar de Bruyne, cité dans Lyotard,
1971: 171). La lecture d’une image sainte médiévale passe par un système
«lisible» d’oppositions conventionnelles - présence ou non d’un livre, d’un
lion, d’un palme du martyr, etc. - plutôt que par des éléments «visibles»,
c’est-à-dire qui doivent être expérimentés avec leurs différences sensorielles.
78 — C a h ie rs d u g erse

combat sont représentés par des images inanimées, permettant de


mieux clarifier qu’ils sont avant tout une cible potentielle plutôt que
des personnages fictionnels.
Les angles de caméra montrent aussi leur parti pris pour le jeu.
Dans une séquence de P a ra site E ve (SquareSoft, 19 9 8 ), un jeu de
rôle se déroulant dans le New York contemporain, l’emplacement
d’un coffre dans le hors-champ permet de le cacher au joueur. Si
on supposait l’espace comme étant un univers fictionnel cohérent,
le personnage d’Aya que nous contrôlons pourrait le percevoir
facilement. Ce coffre caché au joueur est analogue aux passages
secrets dans F inal F an tasy I V (SquareSoft, 19 9 1 ) : le joueur n’a qu’à
faire foncer son personnage dans un mur pour révéler un chemin,
lequel aurait dû, dans un univers diégétique cohérent, être perçu
par le personnage qui s’y engage d’un seul mouvement, sans activer
de mécanisme ou sans déplacer d’obstacle apparent. Ce ne sont tout
simplement pas nécessairement des jeux qui cherchent à présenter
un point de vue sur un univers diégétique; au contraire d’une
U
O) approche qui considérerait la simulation comme le point central de
X3
'CU l’histoire des jeux vidéo, plusieurs jeux montrent bien que la repro­
D
O '
U
T
3 duction du réel n’y est pas un facteur clef. Le corps et l’identité des
personnages, dans ces circonstances, n’y échappent pas.
CD
>
’c
P
2.2 C h o is ir u n c o r p s e t u n e id e n tité f ic tio n n e ls
CL)
T3
in
L’identité d’un corps fictionnel singulier qui représenterait le corps
CL)
(/)
U)
du joueur implique aussi d’autres problèmes. Le cas du M u ltip la y e r
CL)
O n lin e B a ttle A re n a (MOBA) est en ce sens éloquent. Les MOBA
O sont nés avec un scénario personnalisé du jeu STR W a rc ra ft III
(N
pour être aujourd’hui considérés comme un genre à part entière. Si
O) W arcraft III intégrait plusieurs éléments de jeux de rôle dans le STR,
>-
CL
les MOBA se sont concentrés sur ces intégrations pour délaisser la
O
U plupart des éléments de STR déjà présents. Ainsi, un jeu comme
League o f Legends permet à chaque joueur de contrôler un champion,
de développer ses habiletés et de lui acheter de l’équipement. Les
parties consistent en un affrontement de deux équipes de trois ou
cinq joueurs, selon le mode de jeu. Chaque équipe doit défendre
un « nexus », soit un cristal géant, et détruire le nexus adverse,
situé à l’opposé de l’espace de jeu. Entre les deux nexus, il y a deux
ou trois voies (selon le scénario) où sont érigées à intervalles fixes
s. D o r — Id e n tité ( s ) d u jo u e u r e t d u p e rs o n n a g e — 79

des tours servant à la défense de chacun des camps. Des vagues


d’unités - appelées m in io n s - vont suivre chacune de ces voies
automatiquement et attaquer tout ennemi (tour, m inion ou héros)
qu’ils croiseront. Pour être en mesure de maximiser leurs attaques,
les joueurs vont devoir se synchroniser avec les vagues d’unités et
assiéger progressivement les tours ennemies. D’autres unités hostiles
aux deux équipes sont réparties dans la jungle entre les voies.
Chaque héros gagnera de l’argent et des points d’expérience pour
les unités et les héros qu’il éliminera, lui permettant d’acheter de
nouvelles habiletés lorsqu’il atteint un nouveau niveau ainsi que des
pièces d’équipement pour améliorer ses statistiques (force, vitesse,
etc.) et ses capacités existantes.
Contrairement à la plupart des jeux de rôle, qu’ils soient massi­
vement multijoueurs ou en solo, League o f Legends ne permet pas à
son joueur de faire évoluer le même avatar d’une séance de jeu
à l’autre : une fois la partie terminée, une nouvelle partie amènera
un nouveau choix d’avatar. Cette incarnation est justifiée dans
U
O) l’histoire même du jeu : le joueur serait en f a i t un conjurateur qui
JD
-O) s’incarne dans un champion qui combat dans une arène pour éviter
13
a

a
Di un affrontement réel entre nations. Mais qu’en est-il de l’identité
dans ces circonstances? Le joueur se sent-il faire partie d’un univers
03
> fictionnel où il serait un conjurateur qui évite des guerres dont les
c
P implications ne sont jamais évoquées?
CL)
T3
in
CL)
Cette question est problématique uniquement dans une perspective
(/)
10
CL)
mimétique. Comme plusieurs genres vidéoludiques, le jeu de rôle
n’est pas qu’une question d’incarnation d’un personnage, contraire­
O
rM
ment à ce que son nom indique a p rio ri. L eague o f L egends est l’héri­
tier de jeux de compétition comme S tree t F ighter II (Capcom, 19 9 1 )
ou M a g ic : The G a th erin g (Richard Garfield, 19 9 3 ) et s’inscrit dans la
>.
CL
O lignée de nombre de jeux vidéo où le personnage n’est pas la projec­
U
tion de l’identité du joueur dans un univers fictionnel. Il y a bel et
bien en jeu des contraintes identitaires réelles, qui ne concernent
pas l’incarnation de l’avatar, mais l’identité du joueur.
Ces questions identitaires chez le joueur peuvent être abordées
à partir d’une analyse de la jouabilité. L’identité du joueur est
notamment inscrite dans des statistiques que le joueur conserve
d’une partie à l’autre - le nombre de victoires, les points d’influence
80 — C a h ie rs d u g erse

gagnés, etc. L eague o f Legends est gratuit, mais les joueurs peuvent
dépenser de l’argent réel ou des points gagnés à force de jouer
pour acheter de nouveaux personnages à incarner et des objets
qui amélioreront leurs statistiques. Les achats du joueur sont aussi
regroupés dans un compte accessible d’une partie à l’autre. Autant
un joueur peut s’attacher à un personnage qu’il décide d’acheter,
autant cet achat a été fait par des milliers d’autres joueurs avec qui
il partage une identité fictionnelle. La mise en évidence de cette
distinction entre avatar et identité en ligne dans les jeux vidéo
devrait pouvoir montrer la limite d’une analyse mimétique dans
des circonstances où la frontière est plus floue.
Dans le contexte de L eague o f Legends, quel est le rôle du référent
en tant qu’avatar, en tant que personnage incarné? Le personnage
choisi est un personnage partagé par la communauté; le joueur ne
fait que l’incarner le temps d’une partie. Pour un joueur qui s’initie,
il y a très certainement une attraction envers un personnage en
fonction de son apparence ou de l’image qu’il projette. Ashe, par
U
0) exemple, est une archère qui met en évidence ses attraits féminins
JD
-O) et Tryndamere est un guerrier avec des muscles hypertrophiés et
a
Di
T3
une lame surdimensionnée. Au-delà de ces exemples d’hypersexua-
lisation des personnages, d’autres vont jouer sur des images plus
CD
> ou moins stéréotypées ou marginales pour susciter un intérêt: un
c
P arbre animé (Maokai), une armure infusée d’un esprit mort-vivant
CL)
T3 (Mordekaiser), une petite fille qui appelle un ours en peluche géant
U)
eu
in pour l’aider (Annie), etc. Leur rôle fictionnel n’est pas très développé.
(/)
(V

Le concepteur de jeu Ernest Adams précise bien dans un article du


O
(N
site G a m a su tra que dans à peu près n’importe quel jeu, le joueur ne
O choisit pas d’incarner un personnage pour faire ses propres choix
à travers ce dernier, mais pour suivre les choix que le personnage
>-
CL
O incarné fera. Il prend l’exemple de Superman : un joueur qui choisit
U
de jouer Superman dans un jeu vidéo ne chercherait pas à jouer
un rôle de méchant (Adams, 2013: 2). Les contraintes morales de
Superman, soit d’être un justicier, font autant partie du personnage
que ses pouvoirs de super héros. Même des jeux ouverts ont ces types
de contraintes. Le personnage-joueur de The E lder Scrolls V : S k yrim
(Bethesda Softworks, 20T1) sera réputé pour ses victoires contre
les dragons, et ce, que le joueur décide d’incarner un personnage
« bon » ou « mauvais ».
s . D o r — Id e n tité ( s ) d u jo u e u r e t d u p e rs o n n a g e — 81

L’univers fictionnel reste un univers construit plus ou moins déjà


fixé d’avance. Comme le précise Jan Simons, les caractéristiques
psychologiques, intellectuelles ou physiques d’un personnage dans
n’importe quelle fiction ne préexistent pas à ses actions : au contraire,
ce sont des caractéristiques qui sont présentes pour rendre une
action crédible ou acceptable chez ce personnage (Simons, 2 0 0 7 ).
Autrement dit, puisque l’historique d’un personnage est conçu p o u r
le jeu, il a été construit pour justifier un certain nombre d’actions
possibles. C’est d’autant plus évident dans L eague o f Legends, où le
passé des champions peut être consulté sur le site officiel du jeu sans
qu’il soit présent nulle part dans la partie elle-même. Le joueur est
en ce sens très distancié de l’identité du personnage qu’il incarne :
cette dernière est construite dans un cadre fictionnel, dans une
«feintise ludique partagée», pour reprendre l’expression consacrée
de Jean-Marie Schaeffer (19 9 9 ).

23 C hoisir une id e n tité e t un corps ludiques

U
O)
Penser en termes d’identité ludique nécessite d’intégrer le jeu à
JD
'(V l’identité. C’est aller au-delà de la fiction pour penser l’identité de
a personnages-joueurs. Imaginons, par exemple, l’identité ludique
13
X3
du roi et de la reine aux échecs. Le roi incarne bien davantage un
O) sentiment d’impuissance, un élément fragile, rarement à l’offensive,
>
'c
P
qu’il faut protéger à tout prix. La reine, au contraire, incarne la
03 puissance, les nombreuses possibilités de jeu. Elle aura vraisembla­
T3
blement un rôle clef dans la plupart des stratégies. Les héros des
campagnes de S ta rC ra ft (Blizzard Entertainment, 19 9 8 ) sont plus
près du roi aux échecs. Ils sont certes un peu plus puissants que
O des unités typiques, mais il n’en reste pas moins que leur mort
(N

O éventuelle signe la fin de la partie. Un joueur avisé les laissera


x:
03 dans sa base, protégés des attaques, et ne pensera que rarement
>-
O.
O ses stratégies en les intégrant. Puisque W a rcra ft III offre la possibi­
U
lité de ressusciter des héros tombés au combat, les joueurs les ont
tout naturellement intégrés à leur jeu, leur donnant alors un rôle
central dans leurs stratégies et, nécessairement, dans leur identité
ludique, même si cette résurrection ne trouve aucune explication
dans l’univers diégétique.
82 — C a h ie rs d u g erse

Bien que l’image fictionnelle joue indéniablement un rôle dans


League o f Legends, en particulier pour un non-initié, c’est tout de
même l’image ludique qui l’emporte bien souvent. Lorsqu’un joueur
choisit un champion à incarner, quatre jauges vont lui permettre de
prendre une décision sur le plan ludique. Le personnage Lee Sin, par
exemple, va avoir une attaque très forte (jauge rouge), une défense
moyenne (jauge verte) et des habiletés spéciales plus faibles (jauge
bleue). Une jauge mauve permettra d’indiquer la difficulté à jouer
chacun des champions pour guider le novice. Suivant le rôle qu’il
pense pouvoir jouer dans le jeu, il pourra se fier à ces statistiques.
L’incarnation ludique se fait au moins sur deux plans. D’une part,
le joueur incarne un personnage dont les capacités «corporelles»
elles-mêmes sont des limites à ses actions. Un jeu de hockey comme
N H L 14 (EA Canada, 2 0 13 ) donne à chaque joueur simulé sur la
glace des capacités différentes qui vont affecter leur performance :
vitesse, précision ou puissance du tir, etc. Quand le joueur décide de
jouer un champion dans L eague o fL eg e n d s, il décide de jouer avec les
U
O) limites que ce corps lui permet dans le cadre du jeu. Chaque cham­
JD
'(V
pion aura ses statistiques (points de vie, points de magie, vitesse,
a
Zi
T3
etc.) qui pourront être influencées par le niveau atteint et les choix
d’objets achetés. Ces caractéristiques influencent le sentiment de
OJ
> puissance et de limite que le personnage procure au joueur.
'c
P

O) Mais L eague o fL eg en d s a aussi la caractéristique d’être joué compétiti-


T3
(/)
O )
vement : aujourd’hui, c’est probablement le jeu vidéo le plus regardé.
(/)
e
u
10 Dès lors, jouer à L eague o f Legends^ c’est aussi jouer des personnages
qu’on a déjà vus être incarnés par des joueurs professionnels.
O Choisir d’incarner un héros nécessite souvent d’en comprendre le
CM

«métajeu» pour le rendre plus fonctionnel. Suivant David Sirlin,


connaître le métajeu, c’est «connaître les tendances prédominantes
>-
O.
O dans les manières de jouer actuellement et les manières de jouer à
U
un tournoi^» (2 0 0 5 : 1 0 4 ). Il s’agit de connaître l’état de la dyna­
mique des stratégies à un certain moment: tel champion est joué
de telle manière et est plus efficace dans telle situation fréquente.
Vincent Mauger note quant à lui qu’on utilise « métajeu » parfois
comme terme plus général pour la compréhension des éléments

8. Traduction libre.
S. D o r — Id e n tité ( s ) d u jo u e u r e t d u p e rs o n n a g e — 83

« a u -d e là » d u je u lu i- m ê m e - p a r e x e m p le , la le c tu r e des sign e s n o n -
v e rb a u x lo rs de p a r tie s de p o k e r - , d o n t les h a b itu d e s s tra té g iq u e s
d ’u n e c o m m u n a u té de je u (2 0 1 1 :1 3 6 ).

C e tte id é e d ’h a b itu d e n ’est pas t o u t à f a i t é lo ig n é e de la d é f in it io n


q u ’e n d o n n e C h a r le s S. P e irc e . P o u r l u i , 1’« h a b it u d e s’ i n s t a lle
lo rs q u e , e n a y a n t la s e n s a tio n de fa ir e u n e c e r ta in e a c tio n , m , à
d iffé r e n te s o c c a s io n s , a, b , c, n o u s e n v e n o n s à la fa ir e à c h a q u e
o c c u rre n c e d ’u n é v é n e m e n t g é n é ra l, /, d u q u e l a , b e t c s o n t des cas
s p é c ifiq u e s ^ » (P e irc e , 1991:76). S e lo n M a r t i n L e fe b v re , l ’h a b itu d e est
p lu s o u m o in s e x a cte p o u r P e irc e : a u tr e m e n t d it , l ’h a b itu d e q u ’a u n e
chose d ’a g ir d ’u n e c e r ta in e m a n iè r e d a n s c e rta in e s c irc o n s ta n c e s
n ’est pas e x a c te , m a is a u n e « te n d a n c e à l ’e x a c titu d e » (2 0 0 7 :1 4 9 ).
E n tr a n s p o s a n t la n o t io n d a n s le c o n te x te des je u x v id é o , je p ro p o s e
le t e r m e d ’« h a b itu d e s s tr a té g iq u e s » p o u r in d i q u e r la te n d a n c e
q u ’o n t c e r ta in s jo u e u r s , c e r ta in s p e rs o n n a g e s o u c e rta in e s u n ité s à
a g ir d ’u n e c e r ta in e m a n iè r e d a n s u n c o n te x te de je u d o n n é . C e tte
h a b itu d e c o n c e rn e à la fo is les h a b itu d e s d ’u n jo u e u r lu i- m ê m e -
U
O u t i li s e r u n e s tr a té g ie d a n s u n c o n te x te s p é c ifiq u e - , m a is a u ssi
X3)
-0)
D les h a b itu d e s des a u tre s jo u e u r s avec q u i i l jo u e , de l ’in te llig e n c e
O '
U
T3 a r t if ic ie lle o u des é lé m e n ts d u m o n d e d u je u . O n p e n se e n te rm e s
d ’h a b itu d e s e n g r a n d e p a r t ie p a rc e q u e , p lu t ô t q u e de c o n s ta m ­
CD
> m e n t o p t im is e r c h a q u e a c tio n e n e n c a lc u la n t les e n je u x ^ ^ , c ’est
’c e n re g a r d a n t les m a n iè re s de jo u e r des jo u e u r s q u ’o n p e u t in f é r e r
P

T03) des h a b itu d e s p lu s o u m o in s e xa cte s. I l s’a g it de c o m p r e n d r e les


(/)
0 )
(/) te n d a n c e s des jo u e u r s sans n é c e s s a ire m e n t c h e rc h e r à d é c o r tiq u e r
10
0) t o u t le d é ta il de le u r s tra té g ie .

O
rM
L e jo u e u r in c a r n e u n p e r s o n n a g e d o n t l ’ h is t o r iq u e des a c tio n s
@ l i m i t e les p o s s ib le s q u e le jo u e u r se d o n n e , p a rc e q u ’i l c o n n a î t le
CT
’s_
m é ta je u e t les h a b itu d e s s tra té g iq u e s . P u is q u ’i l jo u e e n c o m m u n a u té
>-
Q.
O
U
9. T ra d u c tio n libre.
10. Il est à n o te r q u e p lu sie u rs jo u e u rs , de League of Legends n o ta m m e n t,
c a lc u le n t e ffe c tiv e m e n t les a c tio n s les p lu s o p tim a le s d a n s u n c e r ta in
c o n te x te à p a r tir de fo rm u le s m a th é m a tiq u e s : o n ap p elle c e tte te n d a n c e la
theorycraft Ce calcu l ne se fa it c e p e n d a n t pas sur-le-ch am p , m a is h o rs d ’u n e
p a rtie , avec p lu sie u rs sta tistiq u e s de je u à p o rté e de m a in ; les jo u e u rs assi­
m ile n t les ré s u lta ts de ces calculs e n a c tio n s p lu s précises q u ’ils a p p re n n e n t
e t a p p liq u e n t plu s fa c ile m e n t.
84 — C a h ie rs d u g e rse

avec des gens q u i o n t d é jà v u d ’a u tre s jo u e u r s in c a r n e r le m ê m e


p e rs o n n a g e , le jo u e u r s’in s c r it d a n s u n c e r ta in h o r iz o n d ’a tte n te p a r
r a p p o r t a u x a c tio n s p o s s ib le s d a n s le c a d re d u je u . C e n ’est pas q u ’i l
n e p u is s e pas fa ir e u n c e r ta in n o m b r e d ’a c tio n s ; le f a it q u ’i l e x is te
u n e c o m m u n a u té q u i a a c q u is u n e n s e m b le d ’h a b itu d e s s tra té g iq u e s
e t q u i s’a tte n d à ce q u e le jo u e u r p e r fo r m e d ’u n e m a n iè r e p lu s o u
m o in s p ré c is e v a e n c a d re r s o n id e n tité de jo u e u r . L e p e rs o n n a g e
a u n h is t o r iq u e de jo u a b ilit é d u q u e l i l est d if f ic ile de se d é p a r tir ,
n o t a m m e n t p a rc e q u e le jo u e u r a des a llié s q u i s’a tte n d e n t à ce q u ’i l
jo u e le je u d ’u n e c e r ta in e m a n iè r e e n c h o is is s a n t u n p e rs o n n a g e .

L’u n des é lé m e n ts les p lu s fo n d a m e n ta u x de ce m é ta je u d a n s League


o f Legends est la d iv is io n e n vo ie s. D a n s le m o d e p r in c ip a l e n c in q
c o n tre c in q , c h a c u n des c h a m p io n s va se d iv is e r u n espace d u s c é n a rio
p o u r d é fe n d re e t a tta q u e r : u n c h a m p io n a u ra la v o ie d u h a u t (to p \
l ’u n a u ra la v o ie d u m i li e u (m /d ), d e u x se p a r ta g e r o n t la v o ie d u
bas, d o n t u n q u i sera le p r in c ip a l (b o tto m ) e t l ’a u tre q u i y jo u e r a u n
rô le de s o u tie n (s u p p o r t), e t le d e r n ie r e x p lo r e r a les espaces e n tre
U
0D
) les v o ie s (J u n g le ) p o u r s u r v e ille r les passages adverses e t y é lim in e r
-JO)
13 les c ré a tu re s h o s tile s . O la f, d is o n s , sera c o n s id é ré c o m m e u n c h a m ­
a

Di
a
p io n e ffic a c e c o m m ^ ju n g le . L’e x is te n c e de ces rô le s m ê m e n ’est pas
d a n s les rè g le s d u je u , m a is d a n s les rè g le s d u m é ta je u . S e lo n le
O
>) c h o ix e t l ’a g e n c e m e n t des d iffé r e n ts c h a m p io n s , c e u x -c i p o u r r o n t
c
P f o n c t i o n n e r d a n s d if f é r e n t s r ô le s q u i les p o u s s e r o n t à p r e n d r e
CL) des d é c is io n s d if fé r e n t e s p o u r l ’a c h a t des o b je ts e t le c h o ix des
T3
in
CL)
(A h a b ile té s s p é c ia le s .
(A
CL)

E n f o n c tio n de ce q u e les jo u e u r s p ro fe s s io n n e ls f o n t avec u n c h a m ­


O
fM
p io n , les jo u e u r s a u r o n t u n c e r ta in bagage q u i les a id e ra à p e r fo r m e r
e u x -m ê m e s avec c e lu i-c i. A u t a n t l ’in c a r n a t io n de S u p e r m a n d a n s
u n je u v id é o a u n h is t o r iq u e d ’a c tio n s basé s u r les a u tre s o e uvre s
>-
CL
O de la fra n c h is e (co m ics, f ilm s , etc.), a u ta n t in c a r n e r O la f d a n s League
U
o f Legends est te in té de to u te s les p a rtie s p ré c é d e n te s q u i o n t fo rg é
avec p lu s o u m o in s de p ré c is io n u n m é ta je u fo n c tio n n e l. À tra v e rs la
c o m m u n a u té de jo u e u r s , à tra v e rs les g u id e s de s tra té g ie , à tra v e rs
les a c tio n s q u i o n t é té fa ite s p a r les jo u e u r s e t q u i o n t é té ju g é e s
c o m m e p e r tin e n te s e t u t ile s p a r la c o m m u n a u té , u n e c e r ta in e
c o n c e p tio n de d iffé r e n ts c h a m p io n s sera v é h ic u lé e e t c h a q u e jo u e u r
d e v r a e n t e n i r c o m p te . Les d e u x f o n c t i o n n e n t s e lo n u n m ê m e
s. D or — Identité(s) du jo u e u r et du personnage — 85

p r i n c i p e : les a c tio n s p ré c é d e n te s f o r g e n t l ’ id e n t it é q u e l ’o n se
c o n s t r u it avec ce p e rs o n n a g e , q u ’e lle s o it u n e id e n tité fic t io n n e lle
o u u n e id e n tité lu d iq u e .

C o n c lu s io n

L’a n a ly s e m im é t iq u e c o m m e o u t i l est trè s c e r ta in e m e n t u n e a n a ly s e


q u i a s o n u t i li t é , m a is o n d o it a lle r a u -d e là d ’u n r é fé r e n t ré e l p o u r
c o m p r e n d r e le je u v id é o . P lu t ô t q u e d ’ê tr e n é c e s s a ir e m e n t u n e
s im u la t io n , les je u x v id é o s o n t des o b je ts lu d iq u e s d o n t la r e p ré ­
s e n ta tio n f ic t io n n e lle d é p e n d de p r in c ip e s de je u d a v a n ta g e q u e de
c o h é re n c e d ié g é tiq u e . P lu s ie u rs je u x p r o p o s e n t des re p ré s e n ta tio n s
p lu t ô t fra g m e n té e s , le u rs im a g e s e t sons r e n v o y a n t p a r m é to n y m ie
o u e llip s e a u m o n d e d u je u d o n t ils s u g g è re n t l ’e x is te n c e . In c a r n e r
u n p e rs o n n a g e , e n ce sens, d o it se p e n s e r c o m m e l ’in c a r n a t io n d ’u n
e n s e m b le d ’a c tio n s p o s s ib le s d a v a n ta g e q u e c o m m e la tr a n s p o s itio n
de so n id e n tité d a n s u n p e rs o n n a g e fic t io n n e l. B ie n e n te n d u , ce la
n ’e m p ê c h e pas l ’id e n tité d ’o p é r e r d a n s ces c irc o n s ta n c e s : le jo u e u r la
U
JO
D)
-eu
n é g o c ie e n c o m p a r a n t, c o m m e d a n s l ’e x e m p le de League o f Legends^

a sa p r o p r e m a n iè r e de jo u e r a u m é ta je u e t a u x h a b itu d e s s tra té g iq u e s
13
X3 q u e p lu s ie u r s c o m m u n a u té s de jo u e u r s m e t t e n t de l ’a v a n t.

CD E n a p p e la n t à a lle r a u -d e là de l ’a n a ly s e m im é t iq u e e t d ’u n c e r ta in
>
’c « a v a ta r o c e n tr is m e » d a n s les je u x v id é o , c ’est à m o n sens to u te
P
03
T3
la q u e s tio n de l ’id e n t it é q u i d o it ê tre c e n tr a le . A u t r e m e n t d it , i l
U) m ’a p p a r a ît i m p o r t a n t de s’é lo ig n e r de ce q u i re s s e m b le à u n e id e n ­
03
С

)
03 t i t é ré e lle d a n s le je u p o u r c o n s id é r e r ce q u i est r é e lle m e n t u n e
id e n t it é d a n s le je u : la p ris e de d é c is io n s , la p e n s é e s tr a té g iq u e ,
O
fM l ’in s c r ip t io n de s o n a c tiv ité d a n s u n h is t o r iq u e de je u , e tc . L’id e n tité
est lo in d ’ê tre in c o m p a tib le avec u n e a n a ly s e de la jo u a b ilit é . C ’est
a u c o n tr a ir e t o u t u n p a n des q u e s tio n s id e n tita ir e s q u ’i l m e s e m b le
>-
CL
O n é c e ssa ire d ’a lle r e n c o re e x p lo r e r d a v a n ta g e .
U
и
О)
'О )
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а
и
тз

C
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C
U

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гм


'l_
>-
Cl

ио
P a r -d e là j) r id e n t it é ? e t les a s s e m b la g e s ,
le c o n c e p t" d ’a g e n c e m e n t"

C h a r le s P e r r a t o n

Le c o n c e p t d ’a g e n c e m e n t s e m b le a v o ir d a v a n ta g e d ’in té r ê ts th é o ­
riq u e s e t p r a tiq u e s p o u r l ’a n a ly s e des e x p é rie n c e s d u jo u e u r q u e
la n o t io n d ’a s se m b la g e te lle q u ’e lle est p ro p o s é e a c tu e lle m e n t ch e z
T. L . T a y lo r ( 2 0 0 9 ) . C e p r e m ie r c o n c e p t p e r m e t t r a i t de m ie u x
c o m p re n d r e les r e la tio n s d a n s le s q u e lle s le jo u e u r est im p liq u é avec
les a u tre s é lé m e n ts de la p r a tiq u e d u je u ( p lu s p a r t ic u liè r e m e n t
les je u x e n lig n e m a s s iv e m e n t m u lt ijo u e u r s o u M M O G ) . A f i n de
s o u t e n ir c e tte id é e , je p a r t i r a i d ’u n e r é f le x io n g é n é r a le s u r les
choses de n o tr e e n v ir o n n e m e n t q u o t id ie n , p o u r c o n s id é re r e n s u ite
la p r o p o s itio n de T a y lo r (2 0 0 9 ) s u r la m a n iè r e de p o s e r le p r o b lè m e
de n o t r e r a p p o r t à l ’o b je t te c h n iq u e e t a u x a u tre s d a n s le c o n te x te
U
O) des je u x v id é o , e t f in a le m e n t e x p o s e r le c o n c e p t d ’a g e n c e m e n t
'C
U
D
O ' d é v e lo p p é p a r D e le u z e e t G u a t t a r i q u i n o u s s e ra u t i l e p o u r
U
T3 p r o b lé m a t is e r a u t r e m e n t la q u e s t io n de l ’id e n t it é .

e
u
> Choses e t non-choses
'c
P

Te3
u
O n c o n ç o it d a n s la t r a d i t i o n h e id e g g é rie n n e q u e les choses de n o tr e
e n v ir o n n e m e n t , e t p lu s p a r t ic u liè r e m e n t les o u t ils avec le s q u e ls
n o u s fo n c tio n n o n s , t é m o ig n e n t de n o tr e c a p a c ité de p r o d u ir e e t
a ussi de n o u s lib é r e r des c o n tr a in te s n a tu r e lle s . D a n s l ’o u v r a g e
O
(N
q u ’i l c o n s a c re a u x Choses e t non-choses (1996 [1993]), V ilé m F lu s s e r
p r é te n d p o u r sa p a r t q u e si c e la est v r a i p o u r l ’o u t i l e n g é n é ra l,
>- ce la n e l ’est pas p o u r les g a d g e ts e n p a r t ic u lie r q u i, l o i n de n o u s
CL
O
U lib é r e r , s o n t p lu t ô t des « t r u c s id io ts G > q u i n o u s p r o g r a m m e n t .
F lu s s e r p o r te s o n in t é r ê t s u r la d im e n s io n in te r s u b je c tiv e e t s u r
l ’im p a c t des choses s u r n o tr e ê tre -a u -m o n d e , ra is o n p o u r la q u e lle i l
a d o p te d a n s so n liv r e u n p o in t de v u e a n th r o p o lo g iq u e p e r m e t t a n t
de d é c r ir e le f o n c tio n n e m e n t des a p p a re ils de n o tr e q u o t id ie n , te ls

I. F lusser e m p lo ie l’e x p re ssio n dummes Zeug q u i sig n ifie litté ra le m e n t


« choses id io te s » e t au sens fig u ré « n o n -se n s ».
88 — C a h ie rs d u ge rse

q u e les a p p a re ils p h o to g r a p h iq u e e t c in é m a to g r a p h iq u e , a u x q u e ls
n o u s p o u v o n s a s s u ré m e n t a jo u te r l ’o r d in a te u r , la c o n s o le de je u e t
le p o r ta b le . P lu t ô t q u e de les c o n s id é re r sous l ’a n g le te c h n o lo g iq u e ,
F lu s s e r c r o it p e r t in e n t de s’in t e r r o g e r s u r la m a n iè r e q u e les choses
o n t de c h a n g e r n o tr e r a p p o r t a u m o n d e e t a u x a u tre s sans e n fa ir e
u n e s im p le q u e s tio n d ’usage e t d ’a p p r o p r ia tio n .

L a p lu p a r t des a p p a re ils q u i n o u s e n v ir o n n e n t p e u v e n t ê tre c o n s i­


d érés c o m m e des b o îte s n o ire s d a n s le s q u e lle s d iv e rs e s t r a n s fo r m a ­
tio n s o n t lie u . Ils s o n t d ’u n e c o m p le x ité si é levée q u e la p e rs o n n e q u i
e n f a it usage n e p e u t ja m a is les c o m p re n d r e c o m p lè te m e n t. C e r ta in s
de ces a p p a re ils n é c e s s ite n t u n e in t e r v e n t io n h u m a in e , d ’a u tre s s o n t
e n t iè r e m e n t a u to m a tis é s e t f o n c t io n n e n t p a r e u x -m ê m e s . D a n s
c e r ta in s cas, n o u s d e v e n o n s le p r o lo n g e m e n t h u m a in ( l ’a p p e n d ic e )
de l ’o b je t te c h n iq u e e t n o t r e r ô le se l i m i t e a lo rs p o u r l ’e s s e n tie l
à e n r é g le r les e n tré e s e t les s o rtie s , sans p o u v o ir e n c h a n g e r le
p r o g r a m m e . M a lg r é ce re g a rd a ce rb e s u r n o tr e c o n d itio n , F lu s s e r
c r o it q u ’i l n o u s est p o s s ib le , d a n s c e rta in e s c irc o n s ta n c e s , de n o u s
U
r e t o u r n e r c o n tr e les d is p o s itifs e t ce q u ’ils o n t de d é t e r m in a n t ,
JOD
'(V
)
e n fa is a n t le c h o ix p lu s o u m o in s r a d ic a l de p lie r les p r o g r a m m e s
a
13 à n o t r e v o lo n té p o u r o b t e n ir de n o u v e a u x ré s u lta ts . C ’est d ’u n e
X3
'(L) c e r ta in e m a n iè r e ce q u e d o n n e à p e n s e r le te x te de T. L . T a y lo r q u i
O) d é v e lo p p e l ’e x e m p le de jo u e u r s q u i m o d if ie n t des lo g ic ie ls o u e n
>
'c
P c ré e n t de n o u v e a u x p o u r r é o r ie n te r le je u . Je r e v ie n d r a i s u r ce p o in t .
03
T3
U) D e m a n d o n s - n o u s p o u r l ’in s t a n t de q u e lle n a tu r e s o n t ces choses
03
c/)
(/3
03
avec le s q u e lle s n o u s e n tr e te n o n s des lie n s , s o it de s o u m is s io n - d a n s
l ’e x é c u tio n des p r o g r a m m e s - , s o it d ’in s o u m is s io n - d a n s la m o d i­
O fic a tio n e t la c r é a tio n de p r o g r a m m e s . P o u r y ré p o n d r e , re p re n o n s
(N

O les d é f in it io n s p ro p o s é e s p a r F lu sse r. D a n s le p r e m ie r re g a rd q u ’i l
x:
03 p o r te s u r les choses d u q u o t id ie n , ce d e r n ie r p ro p o s e u n e p r e m iè r e
>~
CL
O c a té g o ris a tio n a u x a llu r e s de « c la s s ific a tio n c h in o is e » à la B o rg e s ^:
U
i l f a u t d is t in g u e r p a r m i les ch o se s, les « c h o s e s n a t u r e lle s » , les
« a p p a re ils », les « tr u c s id io ts » e t les « choses de v a le u rs ». Les choses
n a tu re lle s s o n t c e lle s d o n t s’o c c u p e n t les sciences de la n a t u r e ; les
a p p a re ils s o n t « u t ile s » , m a is d o n n e n t à p e n s e r q u ’ils n o u s s e rv e n t

2. Je re p re n d s ici l’ex em p le cité p a r F o u c a u lt (1966) d a n s sa préface d u


livre Les mots et les choses.
C . P e r r a t o n — P a r-d e là P id e n tité e t les a s s e m b la g e s — 89

m o in s q u e n o u s les s e rv o n s n o u s -m ê m e s ; les tru cs id io ts s o n t des


choses p e u d ig n e s d ’in t é r ê t ; p u is les choses de valeurs s o n t ce lle s de
m o n e n v ir o n n e m e n t q u i m e s o n t chères,

du fait de la dépense d ’énergie physique, éco n o m iq u e, in tellectu elle,


ém otionnelle, ou au tre que j’ai investie en elles, et qui s’y est p o u r ainsi
dire accum ulée. Peut-être parce que je reco n n ais en elles u n e dépense
a n alo g u e , de la p a rt d ’au tres h o m m e s qui, é v en tu e lle m e n t, m e so n t
proches. Peut-être parce que je ne sais que difficilem ent ou pas du to u t
m e passer d ’elles. (Flusser, 1996: 7)

I l se tr o u v e q u e les choses de n o tr e e n v ir o n n e m e n t s o n t celles de n o tr e


c o n d it io n ; u n e c o n d it io n q u i n e cesse de c h a n g e r t a n t a u g m e n te le
n o m b r e d ’a p p a r e ils e t q u e d im i n u e c e lu i des o b je ts d e v a le u r s .
C o m m e si c e la n e s u ffis a it pas p o u r d é p e in d r e n o t r e c o n d it io n
a c tu e lle , F lu s s e r i n t r o d u i t e n s u ite u n e n o u v e lle c a té g o rie de choses
d o n t l ’a p p a r itio n est ré c e n te : les in fo rm a tio n s ; les in f o r m a t io n s te lle s
q u e le s o n t « [l]e s im a g e s é le c tr o n iq u e s s u r l ’é c ra n de té lé v is io n , les
d o n n é e s stockées d a n s les o r d in a te u r s , les m ic r o f ilm s e t les b o b in e s
U
JO
)
D
'(V
de f i l m , les h o lo g r a m m e s e t les p r o g r a m m e s » (ib id ,: 99). P o u r n e
pas les c o n fo n d r e avec les in f o r m a t io n s q u i o n t t o u jo u r s e x is té ,
a
13 p u is q u e p a r d é f in it io n les in f o r m a t io n s s o n t in h é r e n te s a u x choses
X3
(e lle s s o n t in -fo rm é e s ), F lu s s e r s’e m p re sse de les d is t in g u e r des a u tre s
O)
> e n p ré c is a n t ce q u i les c a ra c té ris e : ces n o u v e lle s in f o r m a t io n s « s o n t
'c
P te lle m e n t “ m o lle s ” (softw are) q u ’o n é c h o u e n é c e s s a ire m e n t à v o u lo ir
03
T3 les s a is ir avec les m a in s . Ces n o n -c h o s e s s o n t, a u sens e x a c t d u te r m e ,
“ in s a is is s a b le s ” . E lle s s o n t u n iq u e m e n t d é c o d a b le s » (ib id . : 99).

Se p o se dès lo r s la q u e s tio n de s a v o ir c o m m e n t se re p ré s e n te r le
O m o n d e « d a n s u n e n v ir o n n e m e n t à ce p o in t n o n -c h o s a l » (ib id . : lo i) .
(N

O « D e q u e lle s o rte sera d o n c c e t h o m m e q u i, a u lie u de se c o n s a c re r


x:
03 a u x choses, se c o n s a c re ra à des in f o r m a t io n s , à des s y m b o le s , à des
>-
O.
O codes, à des systèm es, à des m o d è le s ? » (ib id .: lo i) . À cela F lu s s e r
U
r é p o n d q u e c e t « h o m m e » n e v i t p lu s t a n t p a r m i les « choses » q u e
p a r m i des « n o n - c h o s e s » . N o n s e u le m e n t p a rc e q u e s o n r a p p o r t
a u m o n d e e st m é d ia tis é - c ’é t a it d é jà le cas avec l ’o u t i l - , m a is
p a rc e q u ’i l n ’a p lu s à m a n ie r les ch o se s. Ses m a in s n e l u i s o n t
p lu s n é cessa ire s, p u is q u ’i l o p è re d u b o u t des d o ig ts , e t le m o n d e
d e v ie n t in s a is is s a b le . A lo r s q u ’au c o u rs de la r é v o lu tio n in d u s t r ie lle
l ’in t é r ê t s’é ta it d é p la c é de la n a tu r e a n im é e (d ’u n e s o c ié té à d o m i­
n a n te a g r a ir e e t a rtis a n a le ) à l ’e x p lo ita tio n de la n a tu r e (d a n s u n e
90 — C a h ie rs d u g erse

s o c ié té c o m m e r c ia le e t in d u s tr ie lle ) , i l est passé avec la r é v o lu tio n


in f o r m a t iq u e de la c o n q u ê te e t de F o c c u p a tio n d u t e r r i t o ir e (d ’u n
m o n d e ré e l) à l ’in t e r a c t io n e t à l ’im m e r s io n de la r é a lité v ir t u e lle
(d a n s u n m o n d e v ir t u e l) .

C ar dans la situation non-chosale, il s’agit de fab riq u er des in fo rm atio n s


non-chosales et d’y prendre plaisir. Fabriquer des inform ations, c’est jouer
à p e rm u te r des symboles. P rendre plaisir à des inform ations, c’est contem ­
pler des sym boles. D ans la situatio n non-cbosale, il s’agit donc de jo u er
avec des sym boles et d ’y p ren d re plaisir, (ibid. : io6)

F lu s s e r f a it r e m a r q u e r q u e d a n s ce f u t u r « n o n -c h o s a l », i l n e re ste
p lu s de la m a in de l ’h o m m e q u e le b o u t des d o ig ts p o u r (se) ta p e r
des p r o g r a m m e s o u p o u r c h o is ir les to u c h e s q u i d é c id e r o n t de
n o tr e s o rt. C ’est q u e « [ l] e b o u t des d o ig ts est l ’o rg a n e d u c h o ix , de
la d é c is io n » (ib id . : 107). D a n s u n e s itu a tio n o ù les « choses » q u i
n o u s e n to u r e n t d im in u e n t , e t o ù les « n o n - c h o s e s » ( in fo r m a tiq u e s )
a u g m e n te n t, la m a in p r o d u c tr ic e d e v ie n t s u p e r flu e . « L e n o u v e l
h o m m e n ’a g it p lu s , m a is jo u e : ''h o m o lu d e n s ' \ e t n o n p lu s "h o m o
U
0)i f a b e f » (ib id . : 102). D ès lo r s , p e u t - o n e n c o r e p a r le r d ’a c t io n d a n s
'S
C
U
D
O '
d e p a r e ille s c o n d it io n s ? C e rte s , la p e r s o n n e s’é m a n c ip e de s o n
U r ô le d e p r o d u c t i o n p o u r m ie u x se c o n c e n tr e r s u r c e lu i de p ris e
T3
de d é c is io n , m a is p o u r F lu s s e r « [ l ] a lib e r t é de d é c is io n p r o p r e à
O)
> la p re s s io n exe rcée p a r le b o u t des d o ig ts se ré v è le ê tre u n e lib e r t é
'c
P p r o g r a m m é e . U n c h o ix de p o s s ib ilité s p r e s c rite s » (ib id . : 107-108).
TO3)
U
(tnU) T o u t se passe c o m m e si la s o c ié té d u f u t u r à la q u e lle n o u s c o n v ie n t
Qt/1J les n o n -c h o s e s se d iv is a it e n d e u x classes : c e lle des p r o g r a m m e u r s -
q u i c o n ç o iv e n t les p r o g r a m m e s - e t c e lle des p r o g r a m m é s - q u i les
O e x é c u te n t. M a is q u ’i l s’agisse des u n s o u des a u tre s , c h a c u n d é c id e
fM

à l ’in t é r ie u r d ’u n p r o g r a m m e : le p r o g r a m m e p o u r le p r o g r a m m é
e t le « m é ta p r o g r a m m e » p o u r le p r o g r a m m e u r . C e tte ré g re s s io n
>-
CL
O des p r o g r a m m e u r s a u s ta tu t de p r o g r a m m é s p a r l ’e ffe t p r e s c r ip ­
U
t e u r des p r o g r a m m e s e n g lo b a n ts d o it- e lle ê tre c o n s id é ré e c o m m e
la m a r q u e de n o tr e c o n d it io n d a n s ce f u t u r n o n -c h o s a l f a i t d ’u n e
se u le classe: les p r o g r a m m é s p r o g r a m m a n t ? L a lib e r t é d u jo u e u r
e t de l ’u t ilis a t e u r se lim it e r a it - e lle à l ’e n fe r m e m e n t d a n s u n u n iv e r s
p r o g r a m m é t o t a lit a ir e e t d a n s u n e fo r m e a s s u je ttie d ’id e n tific a tio n ?
C ’est la q u e s tio n q u e p o s e F lu s s e r, m a is p o u r y r é p o n d r e , je n e
s u iv r a i pas la p is te q u ’i l p ro p o s e , à s a v o ir : « a n a ly s e r p lu s p ré c is é ­
m e n t le c o n c e p t de “ p r o g r a m m e ” » (ib id . : 109) p o u r é v a lu e r n o tr e
C . P e r r a t o n — P a r-d e là P id e n tité e t les a s s e m b la g e s — 91

c o n d it io n a c tu e lle , avec le r is q u e é v id e n t de s’e n fo n c e r d a n s u n e


ré g re s s io n i n f in i e o u u n e d é p re s s io n n o s ta lg iq u e . Je c o m p te p lu t ô t
c o n s id é re r d ’a b o r d la p r o p o s itio n de T a y lo r d ’a n a ly s e r n o tr e r a p p o r t
a u x choses - te lle s q u ’elles se p ré s e n te n t en t o u t cas d a n s l ’e x p é rie n c e
des je u x v id é o e t d a n s le procès d ’id e n tific a tio n d u jo u e u r - à l ’a id e de
la n o tio n d ’assem blage.

L’assem blage

T a y lo r p ro p o s e la n o t io n d ’a s s e m b la g e p o u r a n a ly s e r la p r a tiq u e
des je u x v id é o d é fin ie e n te rm e s d ’in t e r r e la tio n s e n tr e les é lé m e n ts
q u i la c o n s titu e n t, te ls q u e le s o n t le d is p o s itif, le jo u e u r , le c o rp s ,
la c o m m u n a u té , les rè g le s , la s o c ié té de d é v e lo p p e m e n t e t d ’é d it io n
d u je u v id é o , les s tr u c tu r e s ju r id iq u e s , etc.

La n o tio n d ’assem blage aid e à c o m p re n d re l’en se m b le des a cte u rs,


concepts, pratiques et relations à l’œ u v re dans u n jeu. Les jeux vidéo et
le ty p e de jeu auquel ils d o n n e n t lieu, so n t constitués d ’in terrelatio n s
entre des systèmes technologiques (dispositifs) et des logiciels (incluant le
U
O) joueur im aginaire qui lui est incorporé), u n m onde m atériel (incluant nos
-O)
a corps aux claviers), u n espace du jeu en ligne (le cas échéant), différents
13
X3 genres de jeu et leurs h isto ires, des m o n d e s sociaux qui a n im e n t le
jeu et nous situ en t en dehors de celui-ci, des pratiques ém ergentes de
O)
> co m m u n au tés, nos vies in térieu res, des histoires p ersonnelles et n o tre
’c
P expérience esthétique, des stru c tu re s in stitu tio n n e lle s qui faço n n en t le
TO3) jeu et n o tre activité en ta n t que joueurs, des stru c tu re s ju rid iq u es et,
U )
(U
(/) p o u r to u t dire, l’ensem ble de la c u ltu re qui nous e n to u re avec ses cadres
10
O
J conceptuels, ses figures et ses tropes^. (Taylor, 2 0 0 9 : 332)

O
(N

O 3. T r a d u c tio n f ib r e : « T h e notion of assemblage is one way to help us


s: understand the range of actors (system, technologies, player, body, community,
en
’s_
>- company, legal structures, etc.), concepts, practices, and relations that make up
Q.
O
U the play moment Games, and their play, are constituted by the interrelations
between (to name just a few) technological systems and software (including the
imagined player embedded in them), the material world (including our bodies at
the keyboard), the online space of the game (if any), game genre, and its histories,
the social worlds that infuse the game and situate us outside of it, the emergent
practices of communities, our interior lives, personal histories, and aesthetic expe­
rience, institutional structures that shape the game and our activity as players,
legal structures, and indeed the broader culture around us with its conceptual
frames and tropes.»
92 — C a h ie rs d u g erse

T a y lo r a ssocie in t im e m e n t les n o tio n s d ’in t e r r e la t io n e t d ’a sse m ­


b la g e . E lle c o n s id è re q u e les je u x v id é o e t le je u a u q u e l ils d o n n e n t
lie u s o n t c o n s titu é s d ’in t e r r e la tio n s e n tre les a c te u rs im p liq u é s e t les
p ro ce ssu s q u i é m e rg e n t à tra v e rs e u x . L a m o b ilis a t io n de la n o t io n
d ’a sse m b la g e p e r m e t t r a it n o n s e u le m e n t de p o r t e r a t t e n t io n a u x
re la tio n s im p liq u é e s , m a is aussi de p o s e r l ’h y p o th è s e de la « c o n f i­
g u r a t io n r é c ip r o q u e » e n tre le jo u e u r e t le je u (g a m e a n d p la y ) au
c o u rs de ce p ro cessu s.

T a y lo r illu s t r e s o n p ro p o s e t s o u tie n t s o n h y p o th è s e de la c o n fig u ­


r a tio n ré c ip r o q u e d u jo u e u r e t d u je u e n fa is a n t u n e b rè v e a n a ly s e
d ’u n cas de m o d if ic a t io n a p p o rté e a u je u p a r les jo u e u r s , l ’i n t r o ­
d u c tio n d u m o d ^ C T _ R a id A s s is t (C T R A ), q u i p ro p o s e de n o u v e lle s
fo n c tio n n a lit é s d a n s la g e s tio n d ’u n r a id e t la r e n c o n tr e d ’u n boss
m o n s te r d a n s W o rld o f W a r c r a f t ( B a r o n G e d d o n de M o lt e n C o re ). Les
jo u e u rs , sous la d ir e c t io n d u c h e f de la g u ild e , a y a n t d é c id é de passer
à l ’a tta q u e d u m o n s tr e m e t t e n t a lo rs à p r o f it l ’u t ilis a t io n c o lle c tiv e
d ’u n m o d . O n c o m p r e n d à s o n u t ilis a t io n q u e ce d e r n ie r est p lu s
U
O) q u ’u n s im p le o u t il. I l e n tr e e n je u a u m o m e n t o p p o r t u n p o u r fa c i­
X
-O3)
D l it e r l ’a c tio n des jo u e u r s e t le u r é v ite r d ’ê tre v ic tim e s de l ’u t ilis a t io n
O '
U de le u rs p ro p re s a rm e s . L e m o d a g it c o m m e u n n o u v e a u m e m b r e
T3
d u g ro u p e , n o u s d it T a y lo r, d e v e n a n t a in s i u n v é r ita b le a g e n t (a d ju ­
CD
> v a n t) a u c ô té d u q u e l se r e tr o u v e n t les jo u e u r s . R e p r e n a n t u n e id é e
’c de B r u n o L a to u r (1992), e lle s o u lig n e le f a i t q u ’u n e n o u v e lle r é p a r­
P
O) t i t i o n des c o m p é te n c e s s’e ffe c tu e a lo rs e n tr e les é lé m e n ts h u m a in s
T3
(/)
O) e t n o n - h u m a in s d u je u , n o n s e u le m e n t e n tr e le jo u e u r e t les m o d s
(/)
10
O) u tilis é s , m a is aussi e n tr e les m e m b re s d u g r o u p e d a n s l ’u t ilis a t io n
c o lle c tiv e des d iffé r e n ts lo g ic ie ls .
O
rM
U ne « ré p a rtitio n des co m péten ces e n tre h u m a in s et n o n -h u m a in s »
CT (Latour, 1992: 233) s’effectue ici, n o n seu lem en t en tre u n m em b re indivi­
’s_
>- duel et les m ods, m ais aussi sur l’ensem ble du groupe dans son utilisation
Q.
O
U collective des différents logiciels^. (Taylor, 2 0 0 9 : 335)

4. Le m o d C T R A est u n p e tit logiciel q u i f o u r n it a u g ro u p e des re n se i­


g n e m e n ts p ré c ie u x p a r u n a v e rtiss e m e n t u rg e n t a u c e n tre de l’é c ra n .
5. T ra d u c tio n lib re : « A “distribution of competences between humans and
nonhumans’' (Latour, 1992:233) is at work here, not only between an individual
member and their mods but among the competencies of the group as a whole and
their collective use of various software. »
C . P e r r a t o n — P a r-d e là P id e n tité e t les a s s e m b la g e s — 93

Les é tu d e s s u r le je u p r o fite r a ie n t d o n c , s e lo n T a y lo r, de l ’in t r o d u c ­


t io n de c e tte n o t io n d ’a s se m b la g e p o u r m ie u x c o m p r e n d r e ce q u i
se jo u e e n tr e les jo u e u r s e t e n tr e les jo u e u r s e t le d is p o s it if e t to u s
les a u tre s é lé m e n ts im p liq u é s . P o u r e lle , la n o t io n d ’a s se m b la g e est
d ’a u ta n t p lu s p e r tin e n te q u ’e lle s u p p o s e des in t e r r e la tio n s e n tre les
jo u e u rs e t e n tre les p e rs o n n a g e s h u m a in s e t n o n - h u m a in s , m a is aussi
e t s u r t o u t p a rc e q u ’e lle p e r m e t de p e n s e r q u e ces d e rn iè re s c o n t r i­
b u e n t à la c o n f ig u r a t io n r é c ip r o q u e des p a r tie s c o n s titu a n te s d u je u .

T a y lo r r e p re n d n o n s e u le m e n t à s o n c o m p te le p r in c ip e de s y m é ­
t r i e de B r u n o L a to u r s e lo n le q u e l o n d o it t r a it e r d a n s les m ê m e s
te rm e s la n a tu r e e t la s o c ié té , de m a n iè r e à « é la r g ir la g a m m e
des e n tité s a g is s a n te s a u x n o n - h u m a in s » (G ro s s e tti, 2 0 0 7 : § 10),
m a is e lle le c o m p lè te de l ’h y p o th è s e de S e th G id d in g s (2 0 0 6 ) s u r
la « c o n f i g u r a t i o n r é c ip r o q u e » e n tr e le jo u e u r e t le d is p o s it if .
E lle c o m p r e n d d o n c l ’a s s e m b la g e c o m m e u n e n v ir o n n e m e n t à
l ’i n t é r ie u r d u q u e l le je u se c o n fig u r e à l ’usage d u jo u e u r e t le jo u e u r
à la p r a tiq u e d u je u . Le je u n e se r é d u ir a it pas à l ’a c tu a lis a tio n d ’u n
U
O) p r o g r a m m e e t à la s im p le a p p lic a t io n des rè g le s d u je u , m a is i l
'C
U
D n e ce ss e ra it d ’é v o lu e r à l ’usage, m e t t a n t a in s i à c o n t r ib u t io n n o n
a
U s e u le m e n t la c r é a tiv ité des c o n c e p te u rs , m a is aussi c e lle des jo u e u r s ,
T3
'CD
in c lu a n t ces d e r n ie r s d a n s u n e c h a în e (ré s e a u ) o ù n e c e s s e n t de
CD
> s’a m e n d e r e t de se r e d is t r ib u e r les c o m p é te n c e s des u n s e t des a u tre s ,
C aussi b ie n c e lle s des h u m a in s q u e c e lle s des n o n - h u m a in s .
P
CL)
T3
in T r o is p o in t s m é r it e n t d ’ê tr e r e te n u s i c i : d ’a b o r d q u e la n o t i o n
CL)
C/)
10 d ’a sse m b la g e p e r m e t t r a it de m ie u x s a is ir la n a tu r e d u je u , ses in t e r ­
CL)

r e la tio n s e t sa s p é c ific ité ; e n s u ite q u e la p a r t c ré a tiv e n e r e v ie n t pas


O s e u le m e n t a u x c o n c e p te u rs de je u x , m a is aussi a u x jo u e u r s - q u e
(N

le je u n e se l i m i t e d o n c pas à l ’a lig n e m e n t des c o m p o r te m e n ts des


jo u e u r s a u x p r e s c r ip tio n s d u je u (le p r o g r a m m e e t les règles), c a r la
>-
CL p r a tiq u e d u je u (the p la y ) est l ’o c c a s io n p o u r le jo u e u r d ’e x e rc e r u n e
O
U
m a rg e de lib e r t é q u i dépasse la m a rg e de m a n o e u v re p r é d é fin ie p a r
le je u (th e g a m e ) ; p u is q u e les in t e r r e la tio n s e n tr e é lé m e n ts h u m a in s
e t les é lé m e n ts n o n - h u m a in s a u r a ie n t p o u r e ffe t de c o n f ig u r e r
r é c ip r o q u e m e n t le jo u e u r e t le je u , ce q u i a u r a it des e ffe ts d ire c ts
s u r l ’id e n tité d u jo u e u r . J’a im e r a is r e c o n s id é re r l ’e n s e m b le de ces
p r o p o s itio n s e n r e v e n a n t s u r ses p ré s u p p o s é s . D ’a b o rd , la n o t io n
de « n o n - h u m a in » q u e T a y lo r e m p r u n te à la s o c io lo g ie de l ’a c te u r-
ré se au d é v e lo p p é e p a r B r u n o L a to u r (1992) m é r it e d ’ê tre d is c u té e .
9 4 — C ahiers d u gerse

H u m a in s e t n o n -h u m a in s

P o u r B r u n o L a t o u r ( 2 0 0 0 ) , le s f a it s n e s o n t p a s « s o c ia le m e n t
c o n s tr u it s » , m a is p r o d u its p a r l ’a s s o c ia tio n d ’a c te u rs h u m a in s e t
d ’a c te u rs n o n h u m a in s . F a ir e des n o n - h u m a in s des a c te u rs , les
re n d re v is ib le s e t les in t é g r e r à la s o c ié té , te lle est l ’a m b it io n p r in c i­
p a le de sa th é o r ie de l ’a c te u r-ré s e a u ^. C o m m e l ’illu s t r e la m é ta p h o r e
q u ’i l e m p lo ie , o n n e s a u r a it pas p lu s s é p a re r les h u m a in s des n o n -
h u m a in s d a n s les ré s e a u x o ù ils œ u v r e n t, q u ’o n n e s a u r a it s é p a re r
d a n s u n e b a ta ille les c o rp s n u s des b e llig é r a n ts de le u rs a rm e s e t
a r m u r e s ( L a to u r , 2 0 0 6 ). Les a c te u rs n o n - h u m a in s s o n t des d is p o s i­
t if s te c h n iq u e s . D a n s le te x te a u q u e l T a y lo r ré fè re , L a to u r d é v e lo p p e
l ’e x e m p le d ’u n d i s p o s i t i f m é c a n iq u e de f e r m e t u r e d e p o r t e , le
« g r o o m » , a u q u e l des h u m a in s d é lè g u e n t des a c tio n s q u ’i l p e u t
a c c o m p lir avec p lu s de « d is c ip lin e » q u e les h u m a in s n e s a u ra ie n t
le fa ir e . E n r e t o u r de ce tr a n s fe r t, l ’a c te u r n o n h u m a in p r e s c r it des
c o m p é te n c e s a u x u tilis a te u r s h u m a in s ^ .

U P o u r L a to u r, e t c ’est ce q u i in té re s s e T a y lo r, le n o n - h u m a in a d o n c
0D
X)
'CU e n r e t o u r u n e ffe t p r e s c r ip t if s u r les h u m a in s . D a n s l ’e x e m p le q u ’e lle
D
O ' d é v e lo p p e , le m o d p r e s c r it a u x jo u e u r s u n c e r ta in n o m b r e d ’a c tio n s
U
T3
a u m i l i e u d u r a id , c o m m e e n t é m o ig n e n t c e r ta in s p r e s c r ip t if s
é d ic té s p a r le m o d a u m o m e n t d u c o m b a t avec le m o n s tr e : « V o lk
C
>D
’c is th e b o m b ! V o lk, r u n a w a y f r o m th e g r o u p a l» I l e x is te , s e lo n L a to u r,
P
u n e m o r a le e t u n e é th iq u e des d is p o s itifs , q u e ces d e r n ie r s s o ie n t
TCL)
3
in m é c a n iq u e s o u n o n , c a r e n e ffe t le g r o o m est aussi p r e s c r ip t if q u e
CL)
(/)
10 l ’est le C T R A . P lu s e n c o re , a jo u te r a L a to u r, « a u c u n h u m a in n ’est
CL)
aussi im p ito y a b le m e n t m o r a l q u ’u n e m a c h in e , s p é c ia le m e n t si e lle
O
(N
@
O)
>-
C
O
l
U 6. C o n sid é ra n t q u e la c o n jo n c tio n des n o tio n s d ’a c te u r e t de ré sea u av ait
fa it p lu s de m a l q u e de b ien , L a to u r (2 0 0 0 ) a c ru n é ce ssa ire de p ré c ise r
q u e sa sociologie de fa c te u r-ré se a u é ta it u n e sociologie des m o y en s, des
m é d ia tio n s e t des a tta c h e m e n ts. C a r si les ré sea u x d is trib u e n t les forces,
ils a rra c h e n t aussi à la p ro x im ité e t ra tta c h e n t a u lo in ta in .
7. « J ’a p p e lle ra i le c o m p o rte m e n t im p o sé à l’h u m a in en r e to u r p a r des
d é lég u é s n o n -h u m a in s u n e prescription. » (L ato u r, 2 0 0 6 : 62)
8. E x tr a it d u w ik i de World of War craft \ h ttp ://w w w .w o w w ik i.c o m /
B aro n G e d d o n .
с. P e r r a t o n — P a r-d e là P id e n tité e t les a s s e m b la g e s — 95

est aussi “ a m ie de l ’u s a g e r” [ . . . ] q u e m o n o r d in a t e u r M a c in t o s h »
(L a to u r , 2 0 0 6 : 62). L a s u ite de la c ita tio n est é lo q u e n te s u r la p o r té e
a n th r o p o lo g iq u e de s o n p ro p o s :

N ous avons été capables de tran sférer à des n o n -h u m ain s n o n seu lem en t
la force, m ais aussi des valeu rs, des devoirs e t u n e éth iq u e . C ’est en
raison de cette m o ralité que nous autres, h u m a in s, nous co m p o rto n s
de m an ière si raisonnable, quelles que soient la faiblesse et la m é ch a n ­
ceté que nous pouvons ressen tir in té rie u re m e n t. La som m e de m o ralité
ne se co n ten te pas de rester stable, m ais elle croît é n o rm é m en t avec la
po p u latio n des n o n -h u m ain s [...] (ibid. : 62)

A v a n t q u e le g r o o m n e le re m p la c e , c’est le p o r t ie r q u i a c c o m p lis s a it
la tâ c h e d ’o u v r ir e t de fe r m e r la p o r te . O r le c o m p o r t e m e n t de ce
d e r n ie r p o u v a it ê tre e r r a tiq u e , e t a in s i d is c r im in e r les p e rs o n n e s à
q u i i l a lla it o u v r i r la p o r te , le fa ir e avec p lu s o u m o in s de succès e t
d ’a s s id u ité , e tc. P o u r sa p a r t, le d is p o s it if m é c a n iq u e va , de m a n iè r e
d is c ip lin é e , a d o p te r u n c o m p o r t e m e n t ir r é p r o c h a b le s u r le p la n
m o r a l e t é th iq u e , n e fa is a n t a u c u n e d is c r im in a t io n . I l o u v r ir a la
U
p o r te à t o u t le m o n d e , p e u im p o r t e q u i se p ré s e n te . P o u r L a to u r,
JO
)
D
-eu
d ir e q u e « le g r o o m est e n g rè v e ^ » n ’est pas fa ir e de l ’a n t h r o p o ­
a
13
X3 m o r p h is m e - a u sens o ù o n p r o je t t e r a it des p r o p r ié té s h u m a in e s
'(L) à l ’o b je t - , c ’e s t p l u t ô t r e c o n n a î t r e a u d i s p o s i t i f s o n c a r a c tè r e
O) a n t h r o p o m o r p h iq u e , a u d o u b le sens d u te r m e , c ’e s t-à -d ire q u ’zV a
>
'c
P f o r m e h u m a in e e t q u ’zV d o n n e f o r m e a u x h u m a in s . N o n s e u le m e n t a -t-il
03
T3 é té fa b r iq u é p a r des h u m a in s p o u r les r e m p la c e r d a n s c e r ta in e s
U)
03
СЛ a ctio n s, m a is i l p re s c rit aussi en r e to u r des c o m p é te n c e s e t des c o m p o r­

03
te m e n ts a u x u tilis a te u rs e n d é te r m in a n t les ty p e s d ’u tilis a te u rs e t en
f ix a n t les c o n d itio n s d ’u t ilis a t io n .
O
ГМ
O M a lg r é l ’i n t é r ê t e t l ’o r i g i n a l i t é d u p o i n t de v u e e t d e la d é m a r c h e
d e L a t o u r , le c o n c e p t d e « n o n - h u m a i n » , a u q u e l i l a s s o c ie
>•
O.
O c e lu i d e ré s e a u , e st n o n s e u le m e n t a n th r o p o m o r p h iq u e ^ ® m a is
U

9. L’a rtic le de L a to u r (2006) a u q u el je ré fè re ici a ju s te m e n t p o u r titr e


« Le g ro o m est en grève. P o u r l’a m o u r de D ieu , fe rm e z la p o rte ».
TO. Ce q u i est m ê m e re v e n d iq u é p a r so n a u te u r (C f L ato u r, 2 0 0 6 : 66).
96 — C a h ie rs d u g erse

a u ssi a n th r o p o c e n tr iq u e ^ ^ L o in de v o u lo ir c o n te s te r le f a it q u e ce
c o n c e p t, de m ê m e q u e to u s les c o n c e p ts e n g é n é ra l, s o ie n t p r o d u its
p a r u n h u m a in e n v u e de c o m p r e n d r e e t de c h a n g e r le m o n d e ,
j ’a im e ra is p r o p o s e r l ’id é e q u e n o u s a v o n s in t é r ê t à n e pas les p o s e r
d a n s les lim it e s d ’u n e é p is té m o lo g ie a n th r o p o lo g iq u e , c’e s t-à -d ire
c e n tré e s u r « l ’h o m m e » te l q u e le d é f in it la t r a d it io n h u m a n is te :
l ’axe c e n tr a l a u to u r d u q u e l le m o n d e se c o m p r e n d e t se c o n s tr u it .
Je v e u x s o u lig n e r le f a it q u e , p ré s e n té e d a n s ces te rm e s , la n o t io n
d ’a s s e m b la g e re p o s e s u r des p ré s u p p o s é s n o n s e u le m e n t d is c u ­
ta b le s m a is aussi p ré ju d ic ia b le s . L e ty p e de lie n s e t la n a tu r e des
é lé m e n ts c o n s titu tifs d ’u n a s se m b la g e e x ig e n t q u e n o u s f o r m u lio n s
le p r o b lè m e d a n s des te rm e s d iffé r e n ts , q u e n o u s l ’a b o r d io n s d a n s
u n e p e rs p e c tiv e p lu s o u v e r te q u i n e p ré ju g e pas d u s ta tu t e t d u s o r t
des é lé m e n ts e n p ré se n ce . Je v o u d r a is aussi m e ttr e e n q u e s tio n c e tte
n o t io n de « c o n f ig u r a t io n r é c ip r o q u e », n o n s e u le m e n t p a rc e q u e le
te r m e m ê m e de c o n f ig u r a t io n est c o n n o té p a r l ’u n iv e r s in f o r m a ­
tiq u e , la is s a n t a in s i e n te n d r e q u e l ’e x p é rie n c e d u je u a u r a it p o u r
e ffe t de « ré g le r le jo u e u r u n e fo is p o u r to u te s » ( c o n fig u r e r p r e n a n t
U
J0D
)
-O) le sens de « se r e n d r e s e m b la b le » o u « c o n fo r m e à » q u e lq u e chose)
13
a c o m m e o n le f a it à l ’a c h a t d ’u n a p p a r e il (o n le c o n fig u r e ) , m a is p a rc e
Di
T3 q u e s’i l y a e n e ffe t u n tr a v a il de la fo r m e - o u p lu t ô t s u r la fo r m e -
-O)
q u i s’e ffe c tu e , i l n e cesse de se fa ir e d a n s u n p ro ce ssu s i n in t e r r o m p u
0
>3
’c de t r a n s f o r m a t io n des c o rp s q u i s’in t e r p é n é tr e n t. M ie u x d é fin i, le
P
c o n c e p t d ’a g e n c e m e n t p e r m e t q u a n t à l u i de p r e n d r e c o n g é d ’u n e
CL)
T3
in te lle é p is té m o lo g ie p o u r p r o b lé m a tis e r a u tr e m e n t l ’e x p é rie n c e d u
CL)
C
10/) je u e t la q u e s tio n de l ’id e n tité d u jo u e u r .
CL)

O G enèse d ’u n co n c e p t
rM

D e le u z e e t G u a t t a r i in v e n te n t le c o n c e p t d ’a g e n c e m e n t a u d é b u t
>- des a n n é e s 1970. Ils le c o n ç o iv e n t p o u r é c a r te r u n e d if f ic u lt é in h é ­
Cl
O
U re n te à la n o t io n de s tr u c tu r e q u i a v a it c o u rs à c e tte é p o q u e . L a
s tr u c tu r e « é t a n t c o n ç u e c o m m e u n s y s tè m e r e la tiv e m e n t h o m o ­
g è ne e t s ta b le » ( K r to lic a , 2 0 0 9 : 98), i l r e s ta it à ré s o u d re u n c e r ta in

I I . Le Petit Robert d é fin it l’a n th ro p o c e n tr is m e c o m m e é ta n t l’a ttitu d e q u i


fa it de l’h o m m e la cause fin a le de to u te chose. S u r le p la n m o ra l, l’a n th r o ­
p o c e n tris m e c o n siste à ju g e r b o n n e o u m a u v a ise to u te a c tio n selo n q u ’elle
p ro c u re o u n o n u n b ie n à l’h o m m e .
C . P e r r a t o n — P a r-d e là P id e n tité e t les a s s e m b la g e s — 97

n o m b r e de q u e s tio n s c o m m e ce lle s des « “ m u t a t io n s ” s tr u c tu r a le s


( F o u c a u lt) o u {d ]e s “ fo r m e s de t r a n s it io n ” d ’u n e s t r u c t u r e à u n e
a u tre ( A lth u s s e r ) » (D e le u z e , 2 0 0 2 b [1 9 7 2 ]: 268). I l f a l la i t é v a c u e r
le « p r o b lè m e de la tr a n s f o r m a t io n [ . . . ] des s tr u c tu r e s e n in t é g r a n t
la p u is s a n c e de l ’h é té ro g è n e a u s e in de l ’a g e n c e m e n t» ( K r t o lic a ,
2 0 0 9 : 98). D è s V A n ti- Œ d ip e (1972), D e le u z e e t G u a t t a r i p o s e n t le
p r o b lè m e e n de n o u v e a u x te rm e s . Ils c o m m e n c e n t p a r r e d é f in ir
le r a p p o r t e n tr e c o n te n u e t e x p re s s io n de m a n iè r e à m e ttr e f i n a u
d e s p o tis m e d u s ig n if ia n t fo n d é p a r le s tr u c tu r a lis m e . L a d is t in c t io n
q u ’ils p r o p o s e n t e n tr e c o n te n u e t e x p re s s io n n ’a r ie n d u r a p p o r t
e n tre s ig n ifié e t s ig n if ia n t q u ’o n r e tr o u v e d a n s la lin g u is t iq u e saus-
s u r ie n n e e t d a n s l ’a n th r o p o lo g ie lé v i-s tra u s s ie n n e , n i à c e lu i e n tre
i n f r a s t r u c t u r e é c o n o m iq u e e t s u p e r s t r u c t u r e id é o lo g iq u e q u ’o n
r e tr o u v e d a n s l ’é c o n o m ie m a r x is te a lth u s s é rie n n e . I l n ’y a pas p lu s
d é t e r m in a t io n d u p r e m ie r p a r le s e c o n d , q u e r a p p o r t d ir e c t de
c a u s a lité o u de r e p ré s e n ta tio n e n tr e les d e u x .

L’a rb itra ire , le nécessaire, le c o rre sp o n d a n t term e-à-term e ou global,


U l’am bivalent, servent u n e m êm e cause qui co m p o rte la réd u ctio n du
JO)D
-O) co n ten u au signifié, la réd u ctio n de l’expression au signifiant. O r les
13
a form es de con ten u et les form es d ’expression sont é m in e m m e n t relatives

D i
a
et to u jo u rs en é tat de présu p p o sitio n récip ro q u e; elles e n tre tie n n e n t
e n tre leurs segm ents respectifs des relations bi-univoques, extérieures
O)
> et « d iffo rm e s» ; il n ’y a jam ais co n fo rm ité e n tre les deux, ni de l’u n e
'c
P
à l’autre, m ais il y a to u jo u rs in d ép en d an ce et d istin ctio n réelles; p o u r
Te3
u
aju ster l’u n e des form es à l’au tre, et p o u r d é te rm in e r les relations, il
U
e
u
)
e /) faut m ê m e u n a g e n c e m e n t s p é c ifiq u e v a ria b le . {...] U ne fo rm e de
(/3
e u
c o n te n u n ’est pas d u sig n ifié , pas p lu s q u ’u n e fo rm e d ’ex p ressio n
O n ’est du s ig n ifia n t. (D eleuze, 2002b [1972]: 268)
(N

O D a n s l ’o u v ra g e q u ’i l l u i c o n s a c re ap rès sa m o r t , D e le u z e v o it chez
x:
03 F o u c a u lt u n a llié d a n s l ’é la b o r a tio n d u c o n c e p t d ’a g e n c e m e n t. C ’est
>-
CL
O ce q u ’i l ré a lis e à c o n s id é re r la p a r e n té c o n c e p tu e lle de la n o t io n
U
de « d ia g r a m m e » d é v e lo p p é e d a n s S u r v e ille r e t p u n i r (1975). L e
d ia g r a m m e y a p p a r a ît e n e ffe t c o m m e « le p la n s u r le q u e l s’a c tu a ­
lis e n t c o n te n u e t e x p re s s io n e t [ce q u i] c o n s titu e le u r cause im m a ­
n e n te » ( K r to lic a , 2 0 0 9 : 99). E n in t r o d u is a n t c e tte n o t io n . F o u c a u lt
ré u s s is s a it à s u r m o n t e r le d u a lis m e e n tr e c o n te n u e t e x p re s s io n e t
p e r m e t t a it a in s i de p e n s e r le r a p p o r t q u i les d é fin is s a it e n te rm e s de
p r é s u p p o s it io n r é c ip r o q u e . P o u r D e le u z e , la le c t u r e des d e r n ie r s
l iv r e s d e F o u c a u lt l u i a u r a p e r m is d e m i e u x c o m p r e n d r e ce
98 — C a h ie rs d u g erse

q u e f u t s o n p r o j e t : « U n e e s t h é t iq u e i n t r i n s è q u e de s m o d e s
d ’e x is te n c e , c o m m e u l t i m e d im e n s io n des d is p o s it if s » ( D e le u z e ,
2 0 0 3 c {1 9 8 9 ]: 321).

C ’est e n e ffe t a près la m o r t de F o u c a u lt q u e D e le u z e f a it la p re u v e


q u ’ils n ’é ta ie n t pas aussi é lo ig n é s l ’u n de l ’a u tr e q u ’i l a v a it p u le
p e n s e r d a n s la le t t r e q u ’i l l u i adressa e n 1977^^, a près la p a r u t io n
de L a v o lo n té de s a v o ir (1976). I l r e m a r q u e d ’a b o r d q u e F o u c a u lt
d is t in g u e d e u x p ô le s d u s a v o ir : u n p ô le d e l ’é n o n ç a b le a u q u e l
c o r re s p o n d e n t les fo r m a tio n s d is c u rs iv e s - c’est la f o r m e d ’e x p re s ­
s io n - e t u n p ô le d u v is ib le a u q u e l c o r r e s p o n d e n t les f o r m a tio n s
n o n d is c u rs iv e s - c’est la fo r m e d u c o n te n u . I l o b s e rv e e n s u ite q u e
les é n o n c é s s o n t d é fin is de m a n iè r e à n e pas ê tre c o n fo n d u s avec les
m o ts , p h ra s e s , o u p r o p o s itio n s , e t q u e les v is ib ilité s n e d o iv e n t pas
ê tre c o n fo n d u e s avec les é lé m e n ts se n sib les, te ls q u e les o b je ts o u
les c o m p o s é s d ’o b je ts . C o m m e le s o u lig n e D e le u z e , i l s’est a g i a lo rs
p o u r F o u c a u lt d ’« e x tr a ir e des m o ts e t de la la n g u e les é n o n c é s » e t
« d e s choses e t de la v u e les v is ib ilit é s » (D e le u z e , 1986: 6 0 ). M a is
U
p a rc e q u e les é n o n c é s r e s ta ie n t in d ic ib le s e t les v is ib ilité s in v is ib le s
JO
)
D
'(V
a u s s i lo n g t e m p s q u e l e u r f o r m a t i o n n ’é t a i t p a s c o n n u e , i l l u i
a
13
X3 f a l lu t e n tr e p r e n d r e a lo rs la re c h e rc h e de le u r c o n d it io n h is t o r iq u e
d ’é m e rg e n c e .
O)
> Il faut donc fendre, o u v rir les m ots, les phrases ou les propositions, p o u r
'c
P
a p p ré h en d e r la m a n iè re d o n t le langage a p p a ra ît dans telle strate, la
03
T 3
dim en sio n qui d o n n e du langage et co n d itio n n e les énoncés. [...] Mais
il en est de m êm e des visibilités. Elles n o n plus ne sont jam ais cachées,
m ais elles o n t des conditions sans lesquelles elles ne seraient pas visibles,

O bien que n o n cachées. (D eleuze, 2003a: 229)


(N

O C h a q u e é p o q u e se tr o u v e d é te r m in é e p a r u n e m a n iè r e de d ir e e t
x:
03 p a r u n e m a n iè r e de v o ir e t de fa ir e v o ir . Les é n o n c é s e t les v is ib ilité s
>-
Q.
O les r e n d e n t p o s s ib le s . M a is si les é n o n c é s o n t le p r im a t , les v is ib ilité s
U
le u r s o n t ir r é d u c tib le s . L e c o n te n u a u n e fo r m e ( p a r e x e m p le , a v a n t
d ’ê tre u n e fig u r e de p ie r r e , la p r is o n est u n r é g im e de lu m iè r e , u n e
fo r m e de lu m in o s it é q u i d is tr ib u e ) e t u n e s u b s ta n c e (les p r is o n n ie r s
c o m m e m a n iè r e de v o ir e t de fa ir e v o ir le c r im e e t le c r im in e l) .
L’e x p re s s io n a u n e fo r m e (le d r o it p é n a l c o m m e r é g im e de la n g a g e

12. C e tte le ttre fu t p u b lié e p o u r la p re m iè re fois d a n s Le Magazine littéraire


sous le titr e « D é s ir e t p la is ir» (D eleu ze, 2003) [1977]: 112-122).
C . P e r r a t o n — P a r-d e là l ’ id e n t it é e t les a s s e m b la g e s — 99

q u i classe e t t r a d u it les in f r a c tio n s , q u i c a lc u le les p e in e s ) e t u n e


s u b s ta n c e (la d é lin q u a n c e c o m m e m a n iè r e de d ir e la c r im in a lit é ) .
L’é n o n ç a b le é ta n t ce q u e le la n g a g e f a it d ir e e t le v is ib le ce q u e la
lu m iè r e f a it v o ir , ils s o n t t o u t d e u x o b je ts é p is té m o lo g iq u e s p lu t ô t
q u e p h é n o m é n o lo g iq u e s . D e s o rte q u e , avec les c o n d itio n s q u i les
d é te r m in e n t, les é n o n c é s f o r m e n t u n e s p o n ta n é ité - c’est la fo r m e
so u s la q u e lle n o u s c o n n a is s o n s le m o n d e - e t les v is ib ilit é s u n e
r é c e p tiv ité - c ’est la fo r m e sous la q u e lle le m o n d e n o u s est d o n n é .

C o m m e n t le d ia g r a m m e se d is t in g u e - t- il a lo rs de la s tr u c tu r e , se
d e m a n d e D e le u z e . Q u e l r ô le jo u e - t - il e t q u e l lie n p e u t- o n fa ir e
e n tre c e tte n o t io n e t le c o n c e p t d ’a g e n c e m e n t? C h e z F o u c a u lt, le
d ia g r a m m e est u n e m a n iè r e p a r t ic u liè r e de fa ir e f o n c t io n n e r les
r a p p o r ts de fo rc e s . I l « a g i t c o m m e u n e ca use im m a n e n t e n o n -
u n if ia n t e , c o e x te n s iv e à t o u t le c h a m p s o c ia l » (D e le u z e , 1 9 86 : 44),
c o m m e u n e « c a u s e [d ’ ja g e n c e m e n ts c o n c re ts q u i e n e ffe c tu e n t les
r a p p o r ts » , d i t D e le u z e (ib id . : 4 4 ). M a is « q u e v e u t d ir e ic i cause
i m m a n e n t e ? » C ’e st u n e cause « d o n t l ’e ffe t l ’a c tu a lis e , l ’in t è g r e
U
e t la d if fé r e n c ie » (ib id . : 45), e t q u i p e r m e t d o n c d e r é s o u d r e le
JO
D)
-O) p r o b lè m e de p r é s u p p o s itio n ré c ip r o q u e e n tr e c o n te n u e t e x p re s s io n .
a
Di
XJ
L’a c tu a lis a tio n d u d ia g r a m m e se f a i t e n re s p e c t d ’u n p r in c ip e de
d if f é r e n c ia t io n d ’in s p ir a t io n b e r g s o n ie n n e , e n ce sens q u ’e lle n e
O) se f a it pas e n v u e d ’u n e u n it é s o u v e ra in e , m a is s e lo n « d e s fo rm e s
>
'c
P h é té ro g è n e s [q u i r e n v o ie n t] to u te s à u n e m ê m e cause im m a n e n te
O) i n f o r m e lle » ( K r to lic a , 2 0 0 9 :1 0 6 ) .
XJ
U)
O
(/)
10) O r c o m m e le f a i t r e m a r q u e r D e le u z e , ju s q u ’à la p a r u t io n de L a
O)
v o lo n té de s a v o ir e n 1976, les a g e n c e m e n ts s o n t r a p p o r té s c h e z
O F o u c a u lt à u n d ia g r a m m e q u i re ste e n t o u t é ta t de cause u n d is p o ­
rM

s i t i f de p o u v o ir , c ’e s t-à -d ire u n e m a c h in e « à fa ir e v o ir e t à fa ir e
CT p a r le r » e t d o n c à d o n n e r f o r m e a u v is ib le (au m ilie u , a u c o n te n u
>-
Cl
O e t a u x o b je ts ) e t à l ’é n o n ç a b le (à l ’e x p re s s io n e t a u x é n o n cé s). U n
U
d is p o s it if q u i n ’in c lu t pas e n lu i- m ê m e les fa c te u rs de sa tr a n s fo r ­
m a tio n . I l fa u d r a a tte n d r e q u e lq u e s a n n é e s e n c o re , à la p a r u t io n de
ses d e u x d e r n ie r s liv r e s . L ’usage des p la is ir s (1984b) e t Le s o u c i de so i
(1984a), p o u r q u ’i l in c lu t la s u b je c tiv a tio n c o m m e a u tre tr o is iè m e
d im e n s io n a p rè s c e lle s d u s a v o ir e t d u p o u v o ir . L e d é p la c e m e n t
c o n c e p tu e l p e r m e t t a n t d ’in t é g r e r la s u b je c tiv a tio n c o m m e a u tr e
d im e n s io n v a s’o p é re r chez F o u c a u lt, a u m o m e n t de tra v e rs e r la c ris e
d a n s la q u e lle i l se tr o u v e p lo n g é d e p u is la p u b lic a t io n de L a v o lo n té
100 — C a h ie rs d u ge rse

de s a v o ir. P o u r c o m p re n d r e c o m m e n t F o u c a u lt a p u in t é g r e r u n e
tr o is iè m e d im e n s io n a u d ia g r a m m e , D e le u z e s u g g è re e n eflfet F id é e
q u e la lo g iq u e de la p e nsé e de ce d e r n ie r se tr o u v e d a n s les crises
q u ’e lle tra v e rs e . E t c o m m e to u te c ris e est lit t é r a le m e n t la tra v e rs é e
d ’u n d a n g e r, D e le u z e p r é te n d q u e la p e n sé e à l ’œ u v re chez F o u c a u lt
s’est avé rée u n e e x p é rie n c e a u sens f o r t d u te r m e , c’e s t-à -d ire u n e
s o rtie d u p é r il (d u la t in p e r ic u lu m « essai, e x p é rie n c e , é p re u v e ») d a n s
le q u e l i l se t r o u v a it p ris . C e tte c ris e f u t l ’o c c a s io n d ’u n e r é in v e n tio n
(m é ta p h y s iq u e ) de sa p r o p r e e x is te n c e , u n e te c h n iq u e (a u sens de
c ré a tio n ) l u i p e r m e t t a n t de se d é p re n d re de soi^^.

La pensée d u d e h o rs

Le c o n s ta t de l ’im m a n e n c e d u p o u v o ir d a n s S u r v e ille r e t p u n ir e t
d a n s L a v o lo n té de s a v o ir s’est a c c o m p a g n é d ’u n d o u te s u r n o t r e
c a p a c ité « à f r a n c h ir la lig n e , à passer de l ’a u tr e c ô té » (F o u c a u lt,
2 0 0 ie [1977]: 241). D ’o ù c e tte q u e s tio n à la q u e lle F o u c a u lt s’est v u
c o n f r o n t é : c o m m e n t se d é p re n d re de s o i-m ê m e ? C o m m e n t, d e v a n t
U
JO
)
D
'(V
l ’im p a s s e d u p o u v o ir , p e n s e r l ’im p e n s é ? S u r g it a lo rs le « d e h o r s »

a de l ’in t é r ie u r .
13
X 3
L’appel au dehors est u n th è m e c o n sta n t de Foucault, et signifie que
p e n se r n ’est pas l’exercice in n é d ’u n e facu lté, m ais doit a d v en ir à la
O)
> pensée. Penser ne dépend pas d ’u n e in té rio rité qui ré u n ira it le visible et
'c
P
l’énonçable, m ais se fait sous l’intrusion d’un dehors qui creuse l’intervalle...
03
T3 (Deleuze, 2003a: 237)

C o m m e n t l ’e x p liq u e r ? I l est d a n s la n a tu r e d ’u n e fo rc e d ’ê tre e n


r a p p o r t avec d ’a u tre s fo rc e s , ra is o n p o u r la q u e lle l ’a n a ly s e des m é c a ­
O
(N
n is m e s de p o u v o ir d o it se fa ir e d a n s le c h a m p des r a p p o r ts de fo rc e s .
O
x: M a is p u is q u e le je u des fo rc e s re n v o ie n é c e s s a ire m e n t « à u n D e h o rs
03
>- ir r é d u c tib le , f a it de d is ta n c e s in d é c o m p o s a b le s , p a r le q u e l u n e fo rc e
Q.
O a g it s u r u n e a u tre , o u est a g ie p a r u n e a u tre » {ib id . : 236), p o u r q u o i
U
ce la n e v a u d r a it- il pas aussi p o u r le r a p p o r t de la fo rc e avec s o i?
C e rte s , le d ia g r a m m e d u p o u v o ir est issu d u d e h o rs , m a is le d e h o rs
n e s a u r a it se r é d u ir e à lu i. L a fo rc e n e p o u r r a it- e lle pas p e r m e t tr e

13. D eleuze va c u rie u se m e n t ré fé re r à u n o u v rag e de jeu n esse de F o u cau lt,


La pensée du dehors (2001g [1966]), p o u r ex p liq u er o ù ce d e rn ie r va tro u v e r les
forces p o u r tra v e rser la crise d a n s laquelle il se tro u v e p ris 20 an s plu s ta rd .
C . P e r r a t o n — P a r-d e là l ’ id e n t it é e t les a s s e m b la g e s — 101

de l u i ré s is te r? O n c o m p r e n d a u s s itô t q u e T a ff ir m a tio n d u p r im a t
de « la p e nsé e d u d e h o rs » im p liq u e la c r it iq u e des n o tio n s d ’id e n tité
e t de re p ré s e n ta tio n , p u is q u e c e tte p e nsé e « s e t ie n t h o rs de to u te
s u b je c tiv ité p o u r e n fa ir e s u r g ir c o m m e de l ’e x té r ie u r les lim ite s , e n
é n o n c e r la f in , e n fa ir e s c in t ille r la d is p e rs io n e t n ’e n r e c u e illir q u e
l ’in v in c ib le a b s e n c e » (F o u c a u lt, 2 0 0 ig [1 9 6 6 ]: 549).

D e le u z e y v o it la ra is o n p o u r les p h ilo s o p h e s de la g é n é r a tio n p ré c é ­


d e n te de r e je te r la pensée d u d e h o rs a u p r o f it de c e lle d u d e d a n s . P o u r
S a rtre , p a r e x e m p le , u n e p e n sé e q u i n e c o m m e n c e pas p a r l ’h o m m e
est la m a r q u e de l ’a lié n a tio n , a lo rs q u e ch e z F o u c a u lt, a u c o n tr a ir e ,
les h o m m e s s o n t p e r p é tu e lle m e n t in s c r its d a n s u n p ro ce ssu s q u i ne
cesse de les d é p la c e r, les d é fo r m e r e t les t r a n s f o r m e r c o m m e su je ts.
C ’est q u e le s u je t « n a î t e t s’é v a n o u it d a n s l ’é p a is s e u r de ce q u ’o n
d it , de ce q u ’o n v o it » (D e le u z e , 2 0 0 3 f [1986] : 146). O n passe a in s i
d ’u n e s u b je c tiv ité c o n s titu a n te à u n e s u b je c tiv ité c o n s titu é e , le s u je t
se s itu a n t e n tr e a s s u je ttis s e m e n t e t ré s is ta n c e . L a p e n sé e d u d e h o rs
d o n t F o u c a u lt se ré c la m e dès ses œ u v re s de je u n e s s e é t a it d é jà u n e
U
O) p e n sé e de la ré s is ta n c e . V o y o n s ce la u n m o m e n t.
'CU
a C o m m e le f a i t r e m a r q u e r F o u c a u lt , la p r e m iè r e « d é c h i r u r e »
U
T3 p a r o ù c e tte p e n sé e d u d e h o rs s’est f a it j o u r p o u r n o u s , c ’est d a n s
'(L)
l ’é c r it u r e de Sade. E lle f a it i r r u p t i o n p a r « la m is e à n u d u d é s ir
O)
> d a n s le m u r m u r e i n f i n i d u d is c o u rs » ( F o u c a u lt, 2 0 0 1 g [1966] : 550).
'c
P
P eu im p o r t e q u ’e lle s o it r é fle x iv e o u n o n , la p e n sé e d u d e h o rs n ’est
TO3)
in pas u n e o p é r a tio n de l ’in t é r io r it é . C h e z A r ta u d , p a r e x e m p le , c ’est
O )
(/)
10 lo r s q u ’e lle q u it t e « l ’i n t é r io r i t é b a v a rd e de la c o n s c ie n c e [ q u ’e lle ]
O)
d e v ie n t é n e rg ie m a té r ie lle , s o u ffr a n c e de la c h a ir , p e r s é c u tio n e t
O d é c h ir e m e n t d u s u je t lu i- m ê m e » (ib id . : 550) ; ch e z B a ta ille , « a u lie u
(N

O d ’ê tre d is c o u rs de la c o n tr a d ic tio n o u de l ’in c o n s c ie n t, [e lle ] d e v ie n t


x:
DI
’v_
c e lu i de la lim i t e , de la s u b je c tiv ité r o m p u e , de la tra n s g re s s io n »
>-
Cl
O (ib id . : 550). D e sa le c tu r e de B la n c h o t, F o u c a u lt a v a it r e te n u tr o is
U
p o in ts q u i l u i a u r o n t é té u tile s p o u r s o r t ir de l ’im p a s s e d a n s la q u e lle
i l s’é ta it tr o u v é à la f i n de L a v o lo n té de s a v o ir : i ) L a d is jo n c tio n e n tre
v o ir (les v is ib ilité s ) e t p a r le r (les é n o n cé s), c ’e s t-à -d ire q u e p a r le r n ’est
pas v o ir ( le u r r a p p o r t n ’est pas u n r a p p o r t de r e p ré s e n ta tio n ) ; 2) L a
s u p é r io r it é de la tr o is iè m e p e r s o n n e ( « o n » , « i l » ) s u r les a u tre s
in s ta n c e s é n o n c ia tiv e s , ce q u i r e v ie n t à u n e n o u v e lle t h é o r ie de
l ’é n o n c é ; 3) L a p e nsé e d u d e h o rs , c ’e s t-à -d ire c e tte id é e s e lo n la q u e lle
p e n s e r est u n a cte p é r ille u x , u n e v io le n c e exercée s u r soi.
102 — C a h ie rs d u g erse

A u p ro ce ssu s de s u b je c t!v a tio n c o rre s p o n d l ’in v e n t io n de n o u v e lle s


p o s s ib ilité s de v ie . D a n s so n te x te de 1977 s u r « L a v ie des h o m m e s
in fâ m e s^4 » ^ F o u c a u lt se d e m a n d e c o m m e n t d é p a sse r les r a p p o r ts
de fo rc e s . I l v o it d a n s l ’ h o m m e in f â m e c e lu i q u i est s o m m é de
p a r le r e t de se fa ir e v o ir , e t i l v o it u n d é p a s s e m e n t p o s s ib le de c e tte
c o n d it io n ( d é s u b je c tiv a tio n ) d a n s u n n o u v e a u r a p p o r t de la fo rc e
avec soi^ 5 . L’a cte de p e n s e r se tr o u v e d a n s c e tte d is jo n c tio n d u v o ir
e t d u p a rle r, d a n s le tra c é d ’u n e lig n e d u d e h o rs p o u r e n t r e t e n ir de
n o u v e a u x r a p p o r ts a u s a v o ir e t a u p o u v o ir . C e tte lig n e est là o ù la
p e nsé e a ffr o n te les lim it e s ; e lle est la m a r q u e de la re c h e rc h e d ’u n
n o u v e a u m o d e d ’e x is te n c e a u q u e l c o r r e s p o n d e n t des s a v o irs e t des
re la tio n s de p o u v o ir a u tre s . A u p la n m é th o d o lo g iq u e , i l p e u t ê tre
in té re s s a n t de n o te r q u e p o u r é p r o u v e r la p ré s e n c e d u d e h o rs e t q u e
l u i s o it lié e c e tte a u tre s e n s a tio n « q u ’o n est ir r é m é d ia b le m e n t h o rs
d u d e h o rs » ( F o u c a u lt, 2 0 0 ig [1 9 6 6 ]: 554), i l fa u t s e lo n F o u c a u lt ê tre
n é g lig e n t à ce q u e n o u s s o m m e s e n t r a i n de fa ir e à 1’« i n t é r ie u r ».
L e c h a n t des s irè n e s « n e p r o m e t r ie n d ’a u tre a u h é ro s q u e le d o u b le
de ce q u ’i l a v é c u » : i l l u i fa u d r a s o it re n o n c e r à e n te n d r e ce c h a n t
U
O)
JD
'CU
p o u r c o n tin u e r à v iv r e , s o it l ’é c o u te r, t o u t e n d e m e u r a n t a u s e u il,
D
O ' p o u r q u e n a isse e t s u r v iv e le r é c it (ib id . : 560).
U
T3
A u lie u de p e n s e r e n te rm e s d ’ê tre e t d ’id e n tité , la p e n sé e d u d e h o rs
e
u
> e st p r o d u c t r ic e ( im a g in a t io n ) d ’u n e id é e d if f é r e n t e d e q u i n o u s
'c
P s o m m e s . E lle o p è re u n tr a v a il sans f in , p u is q u e ce q u e n o u s s o m m e s
e
u p a r essence, n o u s n e cessons de le m e ttr e e n q u e s tio n , l ’o b je c t if n ’é ta n t
T3
pas t a n t c e lu i de d é c o u v r ir q u i n o u s s o m m e s q u e de se d é p re n d re de
s o i-m ê m e . E n m e tta n t f i n à so n s ile n c e th é o r iq u e de h u it ans (1976 à
1984), F o u c a u lt e x p liq u e , d a n s Üusage des p la is irs (1984b), sa m o tiv a tio n
O
fM
d a n s le c h o ix d ’é c rire u n o u v ra g e p a s s a b le m e n t é lo ig n é de ce q u ’a v a it
é té so n tr a v a il p ré c é d e n t. S o n m o t i f est d a n s la c u r io s ité , d a n s le
CT
>~ d é s ir de c o n n a îtr e e t de se d é p re n d re de s o i-m ê m e .
Q.
O
U

14. É crit en T977 p o u r s e rv ir d ’in tr o d u c tio n à ce q u ’il ap p elle u n e « a n th o ­


logie d ’e x isten c es» , ce te x te de F o u c a u lt est u n te x te c h a rn iè re d a n s so n
œ u v re selon D eleuze.
15. Je d ira is p o u r sc h é m a tise r q u e si le savoir est fa it de fo rm e s (le visible
e t l’é n o n ça b le ) e t q u e le p o u v o ir est fa it de forces (de ra p p o rts de forces),
alo rs le p ro cessu s de su b je c tiv a tio n /d é su b je c tiv a tio n est fa it d ’u n r a p p o rt
de la force avec soi [c f D eleu ze, 2 0 0 3 g Ù986]: 126-127].
C . P e r r a t o n — P a r-d e là l ’ id e n t it é e t les a s s e m b la g e s — 103

L’a ge nce m en t

P o u r F o u c a u lt, les fo rc e s de ré s is ta n c e p r e n a ie n t a p p u i s u r cela m ê m e


q u e le p o u v o ir in v e s tis s a it, à s a v o ir la v ie . P o u r sa p a r t, D e le u z e
p ré fè re p a r le r e n te rm e s d ’« a g e n c e m e n t de d é s ir » p a rc e q u e cela
« im p liq u e la c o n s t it u t io n d ’u n c h a m p d ’im m a n e n c e » o u l ’a g e n ce ­
m e n t d ’é lé m e n ts e n u n c o rp s « a u s s i b ie n b io lo g iq u e q u e c o lle c t if
e t p o lit iq u e » (D e le u z e , 2 0 0 3 a : 119). A u x c o n c e p ts de d ia g r a m m e
e t de d is p o s it if de p o u v o ir , D e le u z e e t G u a t t a r i v o n t p r é fé r e r c e lu i
d ’a g e n c e m e n t de d é s ir. C ’est q u e , p o u r e u x , d é s ire r c ’est a g e n ce r.
E t le d é s ir n ’a r ie n d ’u n e r é a lité n a tu r e lle o u p s y c h iq u e , i l a p lu s à
v o ir avec u n e « r é a lit é a r t if ic ie lle » fa ite de l ’a g e n c e m e n t d ’é lé m e n ts
h é té ro g è n e s . H is t o r iq u e m e n t a ssig n a b le s, les a g e n c e m e n ts de d é s ir
s o n t d ’a b o r d des a g e n c e m e n ts c o lle c tifs d ’é n o n c ia tio n e t des é ta ts de
choses. Ils se c a ra c té ris e n t é g a le m e n t p a r la s in g u la r ité de le u rs t e r r i ­
to ire s e t de le u rs m o u v e m e n ts de « d é t e r r it o r ia lis a t io n » (o p é ra tio n s
de d é co d a g e ) e t de « r e t e r r it o r ia lis a t io n » ( o p é ra tio n s de re c o d a g e e t
de s u rc o d a g e ). Les d is p o s itifs de p o u v o ir s u rg is s e n t p ré c is é m e n t là
U
o ù s’o p è r e n t les r e t e r r it o r ia lis a tio n s . Ils n a is s e n t p o u r a in s i d ir e de
JO
)
D
'(V
la v o lo n té de b lo q u e r les lig n e s de d é t e r r it o r ia lis a t io n . L’a g e n c e m e n t
a
13
X3 est t o u t à la fo is e x p re s s io n e t c o n te n u , a g e n c e m e n t c o lle c t if d ’é n o n ­
c ia tio n (ce q u ’o n d it ) e t a g e n c e m e n t m a c h in iq u e d ’e fiF e c tu a tio n o u
O) de d é s ir (ce q u ’o n fa it) .
>
'c
P
03
O n p o u r r a it d ir e q u e D e le u z e e t G u a t t a r i r e p r e n n e n t la p h ilo s o p h ie
T3
de S p in o z a p o u r l ’a c tu a lis e r e n u n a r t de v iv r e , u n a r t de l ’a g e n ­
c e m e n t e t de l ’e x p é r im e n t a t io n ; u n a g e n c e m e n t c o m p r e n a n t e n
e ffe t u n e n s e m b le d ’é lé m e n ts h é té ro g è n e s e t é ta b lis s a n t e n tr e e u x
O des r e la tio n s q u i a u g m e n te n t o u d im in u e n t la p u is s a n c e d ’a g ir des
(N

O c o rp s . C ’est le cas p a r e x e m p le d ’a g e n c e m e n ts aussi cé lè b re s q u e le


03 s o n t c e u x de la g u ê p e e t de l ’o rc h id é e , o u c e lu i de l ’o p é r a te u r e t de la
>~
CL
O c a m é ra d a n s l ’in v e n t io n d u c in é m a d ire c t^^ . D a n s to u s les cas, ce q u i
U
est agencé, ce s o n t « s e u le m e n t des sign e s e t des c o rp s c o m m e pièces
h é té ro g è n e s de la m ê m e m a c h in e » (D e le u z e e t P a rn e t, 1977: 86). O n

16. D a n s le c in é m a d ire c t, « la c a m é ra n ’est plu s u n sim p le o b je t te c h n iq u e


au service de l’im ag e [...], elle m a rq u e u n n o u v e a u r a p p o rt e n tre les co rp s
e t les é lé m e n ts d u d is p o sitif c in é m a to g ra p h iq u e , les p re m ie rs re tro u v a n t
u n e p a r t d ’a u to n o m ie e t d ’h u m a n ité p e rd u e d a n s le u r a ssu je ttisse m e n t au x
d e rn ie rs. L’e sth é tiq u e se s u b o rd o n n e à l’é th iq u e à la fa v e u r d ’u n c in é m a à
104 — C a h ie rs d u ge rse

r e c o n n a ît d e u x axes à u n a g e n c e m e n t. L e p r e m ie r est Taxe des é ta ts


de choses (les v is ib ilité s ) e t des é n o n c é s ( l ’é n o n ç a b le ), le s e c o n d est
c e lu i des t e r r it o r ia lit é s , des m o u v e m e n ts de d é t e r r it o r ia lis a t io n e t de
r e t e r r it o r ia lis a t io n . Q u e l q u e s o it l ’a g e n c e m e n t, o n le d é f in it p r in c i­
p a le m e n t p a r les m o u v e m e n ts q u i le tra v e rs e n t. P o u r illu s t r e r c e tte
id é e , D e le u z e u t ilis e l ’e x e m p le de la fé o d a lité . I l y d é c r it u n n o u v e l
a g e n c e m e n t f o r m é de l ’h o m m e (le c h e v a lie r), de l ’a n im a l (le c h e v a l)
e t de l ’o b je t te c h n iq u e ( l ’é tr ie r ) . L’a g e n c e m e n t c h e v a l-c h e v a lie r-é trie r
fo r m e « u n e n o u v e lle u n it é g u e r r iè r e » q u i a c c r o it la p u is s a n c e d u
c a v a lie r, e t l ’é t r ie r i n d u i t u n n o u v e a u r a p p o r t e n tr e les é lé m e n ts de
l ’a g e n c e m e n t p ro p ic e s à la c ir c u la t io n de n o u v e a u x a ffe c ts .

Les technologues o n t expliqué que l’é trie r p e rm e tta it u n e nouvelle u n ité


guerrière, en d o n n a n t au cavalier u n e stabilité latérale: la lance p eu t
être coincée sous u n seul bras, elle profite de to u t l’élan du cheval, agit
com m e p o in te elle-m êm e im m o b ile em p o rtée p a r la course. «L’étrie r
rem plaça l’énergie de l’h o m m e p a r la puissance de l’a n im a l.» (D eleuze
et P arn et, 1977: 84)
U
O) L’a p p a r it io n d ’u n te l a g e n c e m e n t e t des a ffe c ts q u i l u i s o n t associés
X
-O3)
D e st p r o d u c t r ic e d ’u n m o n d e n o u v e a u o ù u n e n s e m b le d e c o rp s
O '
D r é in v e n te des t e r r it o ir e s (le s te r r e s de l ’ É g lis e ) e t les tra v e rs e de
XJ

m o u v e m e n ts de d é t e r r it o r ia lis a t io n e t de r e t e r r it o r ia lis a t io n . C ’est


O) a in s i q u e l ’o n v o it n a îtr e u n e n o u v e lle m a n iè r e de fa ir e l ’a m o u r
>
'c
P ( l ’a m o u r c h e v a le re s q u e ), q u e l ’o n v o it e n s u ite le c h e v a lie r s’in s c r ir e
OJ
XI lit t é r a le m e n t s u r u n e lig n e de f u it e p o u r a lle r e n c ro is a d e . M a is
ces f lu x de d é t e r r it o r ia lis a t io n s’a c c o m p a g n e n t de m o u v e m e n ts de
r e t e r r it o r ia lis a t io n , c o m m e c’est le cas lo rs q u e le c h e v a lie r d e v ie n t
u n e p iè c e m a ître s s e d a n s la c o n fis c a tio n des te r r e s a u p r o f i t de
O
fM
l ’ É g lis e . M a is l ’o b je t te c h n iq u e n ’est pas s e u l e n cause, p u is q u ’i l l u i
fa u d r a to u jo u r s u n « a g e n c e m e n t c o lle c t if » p o u r l ’a c c u e illir e t le
>- d é v e lo p p e r. C ’est a in s i q u e l ’a m o u r de D ie u s’avè re ê tre le c o m p lé ­
Q.
O
U m e n t e t l ’a c c o m p lis s e m e n t de l ’a m o u r c h e v a le re s q u e e t c o u r to is .
Si, d a n s l ’a m o u r c o u r to is , le c h e v a lie r est e n e ffe t p r ê t à m o u r i r
p a r a m o u r p o u r sa d a m e , q u ’i l s’a d o n n e a u x a rm e s p o u r l u i p la ir e
e t jo u t e e n s o n h o n n e u r , i l p e u t a r r iv e r q u e l ’é lé v a tio n s p ir itu e lle

l’échelle des gens. Les im ag es g a rd e n t la tra c e de c e tte re la tio n e t d u ra p p o rt


avec le m o n d e ; le u r m o u v e m e n t e x p rim e la c o m p lic ité des actes e t des
p a ro le s des p e rso n n a g e s. » (P e rra to n , 1999: 83)
C . P e r r a t o n — P a r-d e là l ’ id e n t it é e t les a s s e m b la g e s — 105

a it à c o m p e n s e r les d é fa illa n c e s de la d a m e te r r e s tr e , de s o rte q u e


« g é n é ro s ité c h e v a le re s q u e » e t « c h a r it é c h r é tie n n e » e n v ie n n e n t
à se c o n fo n d r e .

O n l ’a d it , le p r e m ie r axe est c e lu i des « é ta ts de choses » ; i l c o rre s ­


p o n d a u x d iffé r e n te s a s s o c ia tio n s q u e p r e n n e n t les c o rp s (les « é ta ts
de c o rp s » ) q u i « s e p é n è tr e n t, se m é la n g e n t, se tr a n s m e t t e n t des
a ffe c ts » (D e le u z e e t P a rn e t, 1977: 85). Q u a n t a u x é n o n c é s , d o n t la
d é f in it io n s’in s p ir e aussi la r g e m e n t de c e lle p ro p o s é e p a r F o u c a u lt
d a n s V a rc h é o lo g ie d u s a v o ir (1 969), i l f a u t c o m p r e n d r e « [ q u ’ils ]
s’o r g a n is e n t d ’u n e n o u v e lle fa ç o n , [q u e ] d e n o u v e lle s f o r m u l a ­
tio n s a p p a ra is s e n t, u n n o u v e a u s ty le p o u r de n o u v e a u x gestes (les
e m b lè m e s q u i in d iv id u a lis e n t le c h e v a lie r, les fo r m u le s de s e rm e n ts ,
le s y s tè m e des “ d é c la r a tio n s ” , m ê m e d ’a m o u r , e tc .) » ( D e le u z e e t
P a rn e t, 1977: 85-86).

Le d e u x iè m e axe de t o u t a g e n c e m e n t est l ’o c c a s io n de r e v e n ir s u r
l ’id é e fo u c a ld ie n n e de la fo rc e q u i se r e t o u r n e s u r e lle -m ê m e a fin

U
d ’é c h a p p e r - d u m o in s p r e n d r e ses d is ta n c e s p a r r a p p o r t - a u x
O)
JD
'(V fo rc e s c o n tr a ig n a n te s des d is p o s itifs . S e lo n c e t axe, l ’a g e n c e m e n t est
a le p la n s u r le q u e l d iv e rs e s lig n e s se r e n c o n tr e n t. P a r m i ces lig n e s ,
13
X3
'(L) c e rta in e s s o n t des lig n e s de p o u v o ir (le d is p o s it if a u sens fo u c a ld ie n )
q u i te n d e n t à d é lim it e r le t e r r i t o ir e e t y e n fe r m e r les fo rc e s . M a is
O)
> u n a g e n c e m e n t n e se l i m i t e pas à sa t e r r i t o r ia l it é e t à ses m o u v e ­
'c
P
03
m e n ts de r e t e r r it o r ia lis a t io n , p u is q u ’o n y d é n o m b r e aussi les lig n e s
T3
U ) de d é t e r r it o r ia lis a t io n q u i o u v r e n t s u r l ’e x té r ie u r e t in v e n te n t de
03
c/)
l/l
03
n o u v e lle s fo r m e s de v ie . C ’est p o u r q u o i n o u s p o u v o n s d ir e q u e les
a g e n c e m e n ts s o n t a v a n t t o u t p o u r D e le u z e des a g e n c e m e n ts de
O d é s ir e t n o n de p o u v o ir , q u ’ils s o n t fa its de la c o n n e x io n d ’é lé m e n ts
fM
h é té ro g è n e s e t q u ’ils se d é fin is s e n t p a r le u rs « p o in te s de c r é a tio n e t
03 de d é t e r r it o r ia lis a t io n » (D e le u z e e t G u a tt a r i, 1 9 8 0 :1 6 ), e t d o n c p a r
>~
CL
O le d e h o rs , e t s e c o n d a ire m e n t p a r le u rs lig n e s de r e t e r r it o r ia lis a t io n .
U

Les d e v e n irs

O n a v u d a n s ce q u i p ré c è d e q u e le p r o b lè m e n ’est pas t a n t c e lu i
de s a v o ir si le t e r m e a s s e m b la g e est p e r t in e n t p o u r a n a ly s e r les
p ra tiq u e s de je u e t les fo r m e s de s u b je c tiv a tio n , q u e c e lu i de b ie n
d é f in ir les c o n c e p ts u tilis é s . Le te r m e a n g la is a s se m b la g e est s o u v e n t
c o m p ris e n sciences h u m a in e s c o m m e u n d é riv é d u te r m e fr a n ç a is
106 — C a h ie rs d u ge rse

a g e n c e m e n t q u ’u t i li s e n t D e le u z e e t G u a t t a r i d a n s le u r s tr a v a u x .
O r le c o n c e p t d ’a g e n c e m e n t q u e ces d e r n ie r s o n t d é v e lo p p é à
p a r t i r des a n n é e s 1970 im p liq u e des c o n n e x io n s s p é c ifiq u e s avec
d ’a u tre s c o n c e p ts d o n t o n n e p o u r r a i t fa ir e l ’é c o n o m ie sans e n
r é d u ir e la p o rté e .

Un concept est privé de sens ta n t q u ’il ne se raccorde pas à d ’au tres


concepts, et n ’est pas rattaché à u n problèm e q u ’il résout ou co n trib u e
à résoudre. (D eleuze et G u a ttari, 1991: 76)

P lu tô t q u e d ’in c lu r e les a u tre s c o n c e p ts a u x q u e ls le te r m e d ’a g e n ce ­


m e n t re n v o ie (d é sir, d e v e n ir, e tc.), T a y lo r p ro p o s e u n e d é f in it io n de
l ’a sse m b la g e fo n d é e s u r l ’é n u m é r a tio n des é lé m e n ts q u i le c o n s ti­
t u e n t (u n e n s e m b le d ’é lé m e n ts d is c u rs ifs , n o n d is c u rs ifs , h u m a in s e t
n o n - h u m a in s ) , e t s u r l ’h y p o th è s e de le u r c o n f ig u r a t io n r é c ip r o q u e
(e x p re s s io n re p ris e à S e th G id d in g s ) d a n s le je u des in t e r r e la tio n s .
L a p o rté e c o n c e p tu e lle d u te r m e s’e n tr o u v e lim it é e p a r u n p o in t de
v u e a n th r o p o c e n tr iq u e , les r e la tio n s e n tr e les c o rp s e t les tr a n s fo r ­
m a tio n s a u x q u e lle s e lle s d o n n e n t lie u s o n t ré d u ite s à u n e q u e s tio n
U
JO
)
D
'(V
de c o n f ig u r a t io n r é c ip r o q u e e n tr e h u m a in s e t n o n - h u m a in s . E n

a n e p ré c is a n t pas ce q u ’e lle e n te n d p a r « c o n f ig u r a t io n r é c ip r o q u e » ,
13
X 3 T a y lo r la is s e a in s i se p r o f i l e r l ’id é e q u e la f o r m e des é lé m e n ts
c o n s t it u t if s é v o lu e à la r e n c o n tr e des a u tre s sans p ré c is e r la n a tu r e
O)
> d u p ro ce ssu s a u c o u rs d u q u e l les r e n c o n tre s se f o n t e t les fo r m e s se
'c
P d é v e lo p p e n t. E lle illu s t r e s o n p ro p o s e n d é v e lo p p a n t l ’e x e m p le d ’u n
03
"O r a id m e n é c o n tr e u n boss m o n s te r s u r W o rld o f W a r c ra ft avec l ’a id e
in
0 )
(/)
10 d ’u n m o d q u i a g it c o m m e u n n o u v e a u m e m b r e d u g r o u p e (de la
03
g u ild e ). E n in t r o d u is a n t ce b ia is th é o r iq u e (c o n c e p tu e l e t m é th o d o ­
O lo g iq u e ) q u i p la c e « l ’h u m a in » a u c e n tre de l ’a s se m b la g e , e lle r é d u it
rM
les c h a n c e s d e c o m p r e n d r e les p ro c e s s u s e n je u , a u tr e m e n t q u ’à
p a r t i r de c o n s id é ra tio n s m o r a le e t é th iq u e , c o m m e le f a it L a to u r.
>- Sans d o u te r d u f a i t q u e , lo rs q u e le jo u e u r est à s o n c la v ie r d a n s
Q.
O
U u n e r e la t io n avec d ’a u tre s jo u e u r s m é d ia tis é e p a r le d is p o s itif, i l s’y
tr o u v e u n « h u m a i n » e n r e la tio n avec d ’a u tre s h u m a in s , o n p e u t
v o ir d a n s ce te r m e e t d a n s ce q u ’i l c o n n o te u n e in c a p a c ité à p e n s e r
les p ro ce ssu s à l ’œ u v r e d a n s la r e n c o n tr e des c o rp s , des choses e t
des n o n -c h o s e s .
C . P e r r a t o n — P a r-d e là l ’ id e n t it é e t les a s s e m b la g e s — 107

O n p e u t r e p ro c h e r à T a y lo r de p e n s e r P assem blage e n te rm e s fo n c ­
t io n n e ls ( é lé m e n ts in t e r r e lié s ) e t a n t h r o p o c e n t r iq u e s ( h u m a in s
e t n o n - h u m a in s ) , de f a ir e d o n c d a n s le p r e m ie r cas u n e s im p le
d e s c r ip t io n d u f o n c t io n n e m e n t de l ’a s s e m b la g e e t de r e c e n t r e r
e n s u ite le t o u t s u r l ’h u m a in . I l fa u t o p p o s e r à l ’a n th r o p o c e n tr is m e
r é d u c te u r u n e p e n sé e d u d e h o rs p e r m e t t a n t d ’« [a lle r ] c h e rc h e r ce
q u i p ré c è d e l ’h u m a in , le d é b o rd e e t l ’a p p e lle à s o r t ir de lu i- m ê m e » ,
c a r « [ l ] e d e h o rs re n v o ie à c e tte p a r t d ’i n h u m a in o ù l ’h o m m e cesse
de s’a p p ré h e n d e r d e p u is sa c o n s c ie n c e e t s o n v o u lo ir p o u r la is s e r
q u e lq u e ch o se d ’a u tr e é m e rg e r à la s u rfa c e , se fr a y e r u n passage,
d a n s la fê lu r e » (G é B a r t o li e t G o s s e lin , 2 0 0 9 ).

C e la d it , la d e s c r ip tio n d u r a id m e n é c o n tr e u n boss m o n s te r avec


l ’a id e de C T R a id A s s is t est u n é lé m e n t in té re s s a n t d u te x te de T a y lo r.
C e tte d e r n iè r e f a it p a r t de so n i n t u i t i o n q u e le lo g ic ie l a u n e ffe t
e n r e t o u r s u r les jo u e u r s , c ’e s t-à -d ire q u ’i l d e v ie n t lit t é r a le m e n t u n
m e m b r e d u r a id . S e m b le l u i é c h a p p e r l ’id é e q u e c ’est la m a n iè r e
de c o n c e v o ir 1’« h o m m e » e t 1’« h u m a in » q u i se tr a n s fo r m e d a n s ce
U
O) ty p e d ’a g e n c e m e n t c o m m e e n a v a it d é jà l ’i n t u i t i o n F lu sse r. P o u r ce
JD
'(V
d e r n ie r e n e ffe t, ce q u i se jo u e « d a n s u n e n v ir o n n e m e n t à ce p o in t
a
13 n o n -c h o s a l » est d ’u n e c e r ta in e m a n iè r e ce q u i n o u s dépasse, ce q u i
T3
'OJ n o u s e n tr a în e d a n s u n e m é ta m o r p h o s e o ù n o u s fa is o n s c o rp s avec
O
>J l ’o b je t te c h n iq u e e t les n o n -c h o s e s . Les re n c o n tre s n e se f o n t pas au
c
P p r o f it o u a u d é t r im e n t de l ’h u m a in , m a is à la fa v e u r de sa tr a n s ­
03
T3 fo r m a t io n . C e q u i s’e x p é r im e n te , c ’est u n e « a u tr e fa ç o n de v iv r e e t
V I
03
V3
de s e n t ir » q u i n o u s « h a n t e o u s’e n v e lo p p e d a n s la n ô tr e e t la “ f a it
10/1
3 f u i r ” » ( Z o u r a b ic h v ili, 2 0 0 3 : 30). C e q u i se t r a m e ic i « e n t r e e t à
tra v e rs les c o rp s , [d a n s ] ce tissa g e q u i n ’a p p a r tie n t pas s e u le m e n t à
O
fM l ’h u m a in » (G é B a r t o li e t G o s s e lin , 2 0 0 9 ) n ’o b lig e - t- il pas à p e n s e r
a u tr e m e n t la r e la t io n avec l ’a u to m a te , n o n s e u le m e n t p a rc e q u ’i l
ai
>~ p r e s c rit des c o m p o r te m e n ts a u x h u m a in s , m a is aussi p a rc e q u e la
CL
O r e la tio n o u v r e s u r des d e v e n irs c o lle c tifs q u i c r o is e n t v iv a n ts e t n o n -
U
v iv a n ts ? O n n e s a u ra it d o n c r é d u ir e le r a p p o r t d u jo u e u r à lu i- m ê m e
e t a u x a u tre s e n te rm e s id e n tita ir e s e t ju r id iq u e s sans p e r d r e de v u e
l ’e s s e n tie l de ce q u i se jo u e , à s a v o ir : les p ro c è s de s u b je c tiv a t io n e t
l ’in v e n t io n de n o u v e lle s fo r m e s de v ie .

A u x n o tio n s d ’a s se m b la g e e t de c o n f ig u r a t io n r é c ip r o q u e i l v a u d r a it
m ie u x s u b s t it u e r les n o t io n s d ’a g e n c e m e n t e t de d e v e n ir p o u r
a n a ly s e r la s it u a t io n d é c r it e p a r T a y lo r d a n s s o n a r t ic le . A i n s i
108 — C a h ie rs d u g erse

p o u r r a it - o n p o s e r q u e le jo u e u r a p p a r t ie n t à u n n o u v e l a g e n c e ­
m e n t f o r m é p a r la p e r s o n n e ( jo u e u r ) , le p e r s o n n a g e (a v a ta r), le
lo g ic ie l (m o d ), les a u tre s jo u e u r s ( g u ild e ) e t le d is p o s it if te c h n iq u e
( m a c h in e ) . L ’a g e n c e m e n t jo u e u r -a v a t a r -m o d -g u ild e - m a c h in e f o r m e
u n e n o u v e lle u n it é v id é o lu d iq u e ( lu d iq u e e t e x p lo r a t o ir e ) q u i
tr a n s fo r m e la n a tu r e d u jo u e u r e t d u je u . I l a n o n s e u le m e n t p o u r
e ffe t d ’a u g m e n te r la p u is s a n c e d u jo u e u r , m a is aussi de s u b je c tiv e r
a u tr e m e n t la p e rs o n n e q u i jo u e . L e m o d i n d u i t u n n o u v e a u r a p p o r t
e n tre les é lé m e n ts de l ’a g e n c e m e n t q u i est p ro p ic e à la c ir c u la t io n
de n o u v e a u x a ffe c ts e t, d a n s le c o n te x te d ’u n M M O G , i l d é c u p le les
ca p a cité s c o m m u n ic a tio n n e lle e t e x p lo r a to ir e d u jo u e u r . L’a n a ly s e
p o u r r a i t fa ir e r e s s o r t ir q u e c e t a g e n c e m e n t e st p r o d u c t e u r d ’u n
m o n d e p e rs is ta n t e t « d u ra b le ^^ » o ù se tr o u v e n t associés d iffé r e n ts
é lé m e n ts (c o rp s , choses e t n o n -c h o s e s ) m o b ilis é s d a n s l ’e x p lo r a tio n
de n o u v e a u x t e r r it o ir e s e t l ’in v e n t io n de n o u v e lle s fo r m e s de v ie .

U
0)
JD
'0U)
(y
U
T3

C
>D
c
P

TCL)
3
in
CL)
(/
10)
CL)

O
(N
(5)
O)
>-
Cl
O
U

17. P arce q u ’il im p liq u e des « lien s e n d u r » e n tre les p e rso n n e s.


L e p r o f il F a c e b o o k a -t-il u n sexe? ?
Q u a n d le d e s ig n p e r fo r m e l ’id e n tité de l ’u s a g e r

R a n ia A o u n

D ès q u ’u n q u e s tio n n e m e n t s u r l ’id e n tité e n lig n e est s o u le v é , to u s


les re g a rd s s o n t p o in té s ve rs l ’u s a g e r q u i est c o n s id é ré c o m m e é ta n t
la s e u le p e rs o n n e c o n c e rn é e p a r la c o n s tr u c tio n de c e tte id e n tité .
C e tte p e r c e p tio n u n iv o q u e q u i c o n tin u e à o c c u p e r u n e p la c e im p o r ­
ta n te d a n s les re c h e rc h e s a c tu e lle s r e je tte ta c ite m e n t l ’in t e r v e n t io n
d ’a u tre s a c te u rs d a n s la c o n s tr u c tio n id e n t it a ir e e t r é d u it le p o u v o ir
d o n t d is p o s e u n e p la te fo r m e p o u r d é f in ir l ’id e n tité de ses u sagers.
E n d ’a u tre s te rm e s , e lle l i m i t e la r e s p o n s a b ilité à u n e s e u le p a r tie
( l ’u sa g e r). O r, l ’é v o lu tio n des p la te fo rm e s de ré s e a u ta g e s o c ia l, e n
p a r t ic u lie r c e lle de F a c e b o o k , c o n f ir m e d a v a n ta g e l ’im p lic a t io n de
ces n o u v e lle s fo r m e s in s t it u t io n n e lle s d a n s la c o n s t r u c t io n e t la
U d é f in it io n de l ’id e n tité s e x u e lle de ses u sagers.
JOD
'(V
)

a A p rè s u n e d é c e n n ie , u n e n o u v e lle p o lit iq u e id e n t it a ir e est e n tré e


13
X3 e n v ig u e u r (d a n s la v e r s io n a n g la is e d e F a c e b o o k ), r e n o n ç a n t à
l ’id e n tité s e x u e lle b in a ir e e t a n n o n ç a n t l ’in t é g r a t io n de n o u v e lle s
CD
> id e n tité s n o n n o r m a tiv e s d a n s la d é f in it io n de c e tte id e n tité s u r la
c
P
p la te fo r m e . B ie n q u e c e tte p o lit iq u e n e s o it pas e n c o re a p p liq u é e
TO3) à l ’e n s e m b le des v e rs io n s lin g u is t iq u e s de F a c e b o o k , e lle d é v o ile
U
O))
U)
in d é jà d e u x ré a lité s q u i a t t ir e n t n o tr e a tte n tio n , d ’a b o rd s u r l ’id e n ­
e
u
t it é s e x u e lle b in a ir e p a r la q u e lle F a c e b o o k d is t in g u a it ses usagers
O p e n d a n t u n e d é c e n n ie ; e n s u ite , s u r la p u is s a n c e de c e lu i-c i à d é fin ir ,
(N

O c h a n g e r o u a jo u te r des id e n tité s .
x:
03
>- P o u r r a p p e l, la p r e m iè r e v e r s io n de F a c e b o o k é t a it d ’a b o r d u n
CL
O ré se a u fe r m é , ré s e rv é a u x é tu d ia n te s e t é tu d ia n ts de l ’ U n iv e r s ité
U
H a r v a r d . Sa s p h è re a e n s u ite é té é la rg ie p o u r in c lu r e les é tu d ia n te s
e t é tu d ia n ts des a u tre s u n iv e r s ité s e t c o llè g e s a m é r ic a in s e t a e n fin
é té re n d u e p u b liq u e e n s e p te m b re 2 0 0 6 .

L a d é m o c r a tis a tio n de F a c e b o o k e n 2 0 0 6 m a r q u e a u s s itô t u n t o u r ­


n a n t d a n s le r a p p o r t q u e l ’in d i v i d u e n t r e tie n t avec le c y b e re sp a ce .
É tr a n g e m e n t, ce t o u r n a n t est c a r a c té r is é p a r l ’a b s e n c e d ’é tu d e s
a p p ro fo n d ie s q u i e x p lo r e n t le r ô le jo u é p a r c e tte p la te fo r m e e t ses
110 — C a h ie rs d u ge rse

c o n c e p te u rs d a n s la d é f i n i t i o n de l ’id e n t it é des u sa g e rs. C o m m e


n o u s l ’a v o n s d é jà é v o q u é , p u is q u e les c h e rc h e u rs se s o n t le p lu s
s o u v e n t p o s itio n n é s d u c ô té de l ’usager, les re c h e rc h e s n ’o n t e x a m in é
q u ’u n s e u l c ô té de la m é d a ille : l ’usage. Ces r é fle x io n s se s o n t a in s i
p e n ch é e s s u r l ’é tu d e de F a c e b o o k c o m m e o u t i l de c o m m u n ic a tio n
e t de p ro p a g a n d e p o litiq u e s (C o n ro y , F e z e ll e t G u e r r e r o , 2012), de
m é m o r is a tio n e n s itu a tio n de d e u il (M y le s , 2012), de m o b ilis a t io n
s o c ia le e t p u b liq u e ( B a r h o u m i, 2012) o u se s o n t q u e s tio n n é e s s u r
l ’accès à F a c e b o o k e n f o n c t io n de p a ra m è tre s d é m o g ra p h iq u e s e t
de g e n re ( M c A n d r e w e t S u n Je o n g , 2012). T o u te fo is , l ’e n s e m b le de
ces re c h e rc h e s n e s’est pas in té re s s é à F a c e b o o k c o m m e c o n c e p t. 11
s e m b le a lo rs o p p o r t u n d ’e x p lo r e r le re v e rs de la m é d a ille e t de se
p o s it io n n e r d u c ô té des c o n c e p te u rs de c e tte p la te fo r m e .

D a n s c e t a r tic le , i l sera d o n c q u e s tio n de r é flé c h ir s u r l ’e n s e m b le


des c o m b in a is o n s te c h n iq u e s e t s tra té g iq u e s d o n t se s e rv e n t les d e si­
g n e rs de F a c e b o o k a fin de c o n s tr u ir e le f é m in in e t le m a s c u lin d ’u n e
p a r t, e t de c o n s e rv e r, d ’a u tre p a r t, les a rc h é ty p e s associés à c h a q u e
U
0)
JD
id e n tité . C e p e n d a n t, sans n o u s a tta r d e r à to u te s les a p p lic a tio n s
-O) de F a c e b o o k (pages, g ro u p e s , é v é n e m e n ts , je u x , e tc .), n o u s n o u s
a
■Dai lim it e r o n s ic i à é tu d ie r c e r ta in s é lé m e n ts d u p r o f il u s a g e r 2013 de
F a c e b o o k e n v e rs io n fra n ç a is e (fra n ç a is de F ra n c e ), c a r n o u s p e n s o n s
CD
> q u e le p r o f il est le p r e m ie r m a illo n de la c o n s tr u c tio n id e n tita ir e ,
’c c o m m e le la is s e d ’a ille u r s e n te n d r e D a v id K i r k p a t r i c k : « V o t r e
P
CL) F a c e b o o k , c o m m e o n a p p e la it d é jà les p r o fils s u r le ré se au , s’im p o s a
T3
in
CL)
(/ p ro g re s s iv e m e n t c o m m e v o tr e im a g e p u b liq u e . I l d é fin is s a it v o tr e
10)
CL)
id e n tité » ( K ir k p a t r ic k , 2011: 129). L e p r o f il, p a r le p ro ce ssu s de sa
c r é a tio n e t p a r s o n d e s ig n , c o n s titu e à la fo is l ’o u t i l e t le lie u de
O
CM
la c o n s t r u c t io n de l ’id e n tité , p a r t ic u liè r e m e n t d u f é m i n i n e t d u
O
s: m a s c u lin s u r F a c e b o o k .
en
>-
CL
O
U Le p r o fil F a ce b o o k: u n m a illo n id e n tita ire

D ès ses p re m iè re s v e rs io n s , F a c e b o o k d e m a n d e à ses u sa ge rs d ’i n d i ­
q u e r des in f o r m a t io n s p e rs o n n e lle s pré cise s. D e f a c t o , i l d é c id e d u
c o n te n u q u i sera i n t r o d u i t d a n s la p la te fo r m e , le ty p e e t la q u a n t it é
d ’in f o r m a t io n s d iv u lg u é e s p a r l ’usa ge r. A in s i, s e lo n l ’in t e r p r é t a t io n
de la d é f in it io n fo u c a ld ie n n e d u d is p o s it if p a r G io r g io A g a m b e n ,
F a c e b o o k v is e , « à tra v e rs u n e s é rie de p ra tiq u e s e t de d is c o u rs , de
R . A o u n — L e p r o f il F a c e b o o k a -t- il u n sexe? — 111

s a v o irs e t d ’e xe rcice s, à la c r é a tio n de c o rp s d o c ile s m a is lib r e s q u i


a s s u m e n t le u r id e n t it é e t le u r lib e r t é de s u je ts d a n s le p ro c e s s u s
m ê m e de le u r a s s u je ttis s e m e n t» (A g a m b e n , 2 0 0 7 : 42).

F a c e b o o k est a in s i d o té d ’u n e s tra té g ie de c o n tr ô le e t de m a n ip u ­
la t io n q u i c h e rc h e à s a is ir le s u je t d a n s u n s y s tè m e e t à in flu e n c e r ,
p a r to u s les m o y e n s , le c o m p o r t e m e n t de l ’in d i v i d u e t n o t a m m e n t
sa m a n iè r e de s’id e n tifie r . D ’a ille u r s , A g a m b e n s o u lig n e q u e « le s
d is p o s itifs d o iv e n t to u jo u r s im p liq u e r u n p ro ce ssu s de s u b je c tiv a -
t io n . Ils d o iv e n t p r o d u ir e le u r s u je t» (A g a m b e n , 2 0 0 7 : 26), e t c ’est
p a r le f a it de re la y e r l ’i n d iv id u d a n s le p ro ce ssu s de s u b je c tiv a tio n
q u e ces d is p o s itifs d é s u b je c tiv is e n t c e lu i-c i.

E n e ffe t, les c o n c e p te u rs s o n t les se u ls q u i d é fin is s e n t, d a n s to u te s


les v e rs io n s de F a c e b o o k , les in f o r m a t io n s à in s é r e r a fin de c ré e r
u n p r o f il, p r e m ie r m a il l o n de c e tte lig n e id e n t it a ir e . V is ib le s u r
la page d ’a c c u e il d u ré se au n u m é r iq u e , l ’espace ré s e rv é à l ’in s c r ip ­
t io n in v it e l ’in t e r n a u te à r e m p lir les cases s u iv a n te s : « P r é n o m » ,

U
« N o m de f a m i ll e » , « A d re s s e é le c t r o n iq u e » , « C o n f i r m a t i o n de
O)
JD
'(V l ’adresse é le c tr o n iq u e » , « M o t de p a sse» , « D a t e de n a is s a n c e » e t
a « Sexe ». L a m a rg e de « lib e r t é » a c c o rd é e p a r F a c e b o o k à ses f u t u r s
13
X3 u s a g e rs a u m o m e n t de l ’i n s c r i p t i o n s’a r r ê te a u x t r o is p r e m iè r e s
lig n e s ( « P r é n o m » , « N o m de f a m i ll e » , « A d re s s e é le c t r o n iq u e » ,
O)
> « C o n f ir m a t io n de l ’adresse é le c tr o n iq u e », « M o t de passe », « D a te
c
P
O) de n a is s a n c e »). O r, p o u r d é f in ir s o n « sexe », F a c e b o o k im p o s e u n
T3
{fl « c h o i x » b in a ir e , q u i c o r r e s p o n d p a r f a it e m e n t à la n o r m a t iv it é
03
tn
{fl
Q J s e x u e lle e n n ’in c lu a n t q u e « F e m m e » e t « H o m m e » (fig . i).

O facebook
fM
inscription
FKtbook vous p«rm*t de rester en contact C««ÿrxuc (ft ça 'ntentou|Oun)
et d'échanger avec les personnes qui vous
entourent.
>-
Q.
O i. -S- A A
U JL

X i. JL Omc dt naissance
WM I ttm» I eI
rtmiTK Hommt

F ig . 1. Fiche d ’in scription/connex io n Facebook. C ap tu re d ’écran. 04.06.2013


112 — C a h ie rs d u ge rse

D u p r o fil sexué au p r o fil g e n ré :

Q u o iq u e la c o n fu s io n e n tr e sexe e t g e n re s e m b le ê tre c o u r a n te , les


é tu d e s fé m in is te s fo u r n is s e n t u n e d is t in c t io n de ces d e u x c o n c e p ts .
A in s i, des th é o r ic ie n n e s fé m in is te s c o m m e N ic h o ls o n n o u s f o n t
r e m a r q u e r q u e le sexe est s o u v e n t associé a u c o rp s b io lo g iq u e , a lo rs
q u e le g e n re est u n e c o n s tr u c tio n id e n t it a ir e é ta b lie p a r l ’e n s e m b le
des in s t it u t io n s s o c ia le s e t c u lt u r e lle s ( la f a m ille , l ’é co le , le tr a v a il,
les m é d ia s ). L in d a N ic h o ls o n ra p p e lle , d a n s s o n te x te « C o m m e n t
in t e r p r é t e r le g e n re » , q u e « le te r m e g e n re a t o u t d ’a b o r d é té - e t
i l est e n c o re s o u v e n t - u t ilis é e n m i r o i r avec le te r m e sexe, p o u r
d é s ig n e r ce q u i est s o c ia le m e n t c o n s t r u it p a r o p p o s itio n à ce q u i est
d o n n é b io lo g iq u e m e n t» . E lle a jo u te q u e « le t e r m e a de p lu s
e n p lu s s e rv i à d é s ig n e r to u te s les c o n s tr u c tio n s s o cia le s re la tiv e s à la
d is t in c t io n m a s c u lin / f é m in in , y c o m p r is ce lle s q u i s é p a re n t le c o rp s
“ f é m i n in ” d u c o rp s “ m a s c u lin ” » ( N ic h o ls o n , 2 0 0 9 • 62). P a r a ille u r s ,
c e tte d iv is io n b io lo g iq u e se t r a d u it p a r u n e n s e m b le de d is t in c t io n s
q u i se r é p e r c u te n t d a n s les r e p ré s e n ta tio n s d iffé re n c ié e s des fe m m e s
U
O) e t des h o m m e s , d a n s la p la c e assig n é e à c h a c u n d ’e u x a in s i q u e le
X
-O3)
r a p p o r t e n tr e te n u e n tr e e u x .
O '
U
T3
D a n s ce s y s tè m e s u f f is a m m e n t c o m p le x e , F a c e b o o k s’a p p r o p r ie
le rô le de l ’a c te u r s o c ia l. I l a re c o u rs à d iffé r e n ts lan gages, d o n t le
O)
>
'c la n g a g e v is u e l e t le la n g a g e te x tu e l, a fin de p r o d u ir e s o n d is c o u rs
P
e
u
sexué, v o ir e se xiste , n o u s y r e v ie n d r o n s . E n e ffe t, F a c e b o o k fo n d e
T3
U) la c o n s t r u c t io n d u g e n re à p a r t i r d e la d é t e r m in a t io n d u sexe.
eu
U)
U)
e
u D ès q u e le c h o ix d u sexe est e ffe c tu é , les c o n c e p ts ^ c m m c e t h o m m e
s u r F a c e b o o k s o n t t r a d u it s v is u e lle m e n t p a r u n d ia g ra m m e ^ d ’u n
O p o r t r a it m a s c u lin o u f é m in in . C e p e n d a n t, n o u s d is tin g u o n s d e u x
(N

(5) m o t if s : u n m o t i f ré s e rv é a u c h o ix d u sexe « f e m m e » , illu s t r é p a r


u n p o r t r a it e n b u s te , avec des c h e v e u x m i- lo n g s ; e t c e lu i ré s e rv é
>-
Q.
O a u c h o ix d u sexe « h o m m e », é g a le m e n t illu s t r é p a r u n p o r t r a it en
U
b u s te , m a is avec des c h e v e u x c o u r ts . Ces d e u x m o t if s c o n s titu e n t
le p r e m ie r é lé m e n t d ’u n m é c a n is m e s é m io s iq u e , u n s ig n e , o u ,
c o m m e P e irc e le d é f in it , « t o u t ce q u i d é t e r m in e q u e lq u e ch o se
d ’a u tr e (s o n in te r p r é t a n t ) à r e n v o y e r à u n o b je t a u q u e l lu i- m ê m e

T. U n d ia g ra m m e est « c e q u i re p ré se n te les re la tio n s, p rin c ip a le m e n t


d y ad iq u es o u co n sid é ré e s c o m m e telles, des p a rtie s d ’u n e chose p a r des
re la tio n s a n a lo g u e s d a n s le u rs p ro p re s p a rtie s (2.277) » (P eirce, 1978:149).
R . A o u n — L e p r o f il F a c e b o o k a -t-il u n se xe ? — 113

re n v o ie (s o n o b je t) de la m ê m e m a n iè r e , l ’in t e r p r é t a n t d e v e n a n t, à
so n to u r , u n s ig n e e t a in s i de s u ite a d i n f i n i t u m (2 .3 0 3 )» (P e irc e ,
1 9 7 8 :1 2 6 ). C e la in c lu t u n e s é rie de r e p ré s e n ta tio n s sexuées. D ès lo rs ,
les d e s ig n e rs de F a c e b o o k p r o d u is e n t - à tra v e rs u n e d é c lin a is o n de
ces d e u x é lé m e n ts g ra p h iq u e s a in s i q u e d ’a u tre s é lé m e n ts p la s tiq u e s ,
c o m m e les c o u le u rs - de n o u v e lle s c o m b in a is o n s ic o n iq u e s s u r le
p r o f i l ; l ’u s a g e r n e p e u t n i les ô te r, n i in t e r v e n ir s u r le u r d e s ig n p o u r
les d é c h a rg e r de to u te s ig n ific a tio n sexuée.

A f i n d ’id e n t if ie r la r u b r iq u e des a m is , les d e s ig n e rs de F a c e b o o k o n t


o p té p o u r u n a g e n c e m e n t des d e u x m o tifs , o ù le m o t i f m a s c u lin
o c c u p e le p r e m ie r p la n e t le m o t i f f é m i n in se tr o u v e e n a r r iè r e - p la n .
Le s e c o n d é ta n t p lu s p e t it p o u r e x p r im e r l ’efifet de la p e rs p e c tiv e , les
d im e n s io n s des m o t if s s’a v è re n t d is p r o p o r tio n n e lle s . L’a g e n c e m e n t
des d e u x m o t if s c ré e u n e n o u v e lle c o m b in a is o n d ’i ll u s t r a t i o n s
c o m p o s é e p a r le c o u p le h o m m e /fe m m e . C e n o u v e a u m o t i f a p p a r a ît
é g a le m e n t s u r l ’ic ô n e q u i id e n t if ie les G ro u p e s - C o m m u n a u té s créés
s u r F a c e b o o k e t d o n t la lis te de c e u x a u x q u e ls l ’u s a g e r est a b o n n é
U
d é file à g a u c h e de la pa ge d ’a c c u e il. L’i llu s t r a t io n r e p r o d u it la m ê m e
JO
)
D
'(V
d is p o s itio n p r iv ilé g ié e d u m o t i f m a s c u lin (au p r e m ie r p la n ) avec
a
13
X3 u n e in t e r v e n t io n d ’a u tre s p a ra m è tre s p la s tiq u e s , c o m m e les te in te s
e t l ’o p a c ité (la tra n s p a re n c e ). A in s i, n o u s o b s e rv o n s u n e c o u le u r
O) fo n c é e o ù l ’o p a c ité a t t e in t sa s a tu r a tio n s u r le m o t i f m a s c u lin , e n
>
c o p p o s itio n à u n e c o u le u r c la ir e o ù la s a tu r a tio n est fa ib le s u r le
P

TO3) m o t i f f é m i n in (fig . 2).


U
O ))
(/)
10
O)

O
rM

>~
Cl
O
U

Fig. 2. Les illustratio n s fém in in /m ascu lin su r Facebook. C ap tu res d ’écran. 2013

C e tte p r e m iè r e c a té g o rie d ’ic ô n e s r e jo in t d e u x a u tre s v is u e ls q u i


re lè v e n t de ce q u e s tio n n e m e n t s u r la r e p ré s e n ta tio n d u f é m i n in e t
d u m a s c u lin s u r le p r o f il F a c e b o o k . E n e ffe t, les d e s ig n e rs r e n o n c e n t
a u x m o t if s des p o r t r a it s fe m m e e t h o m m e e t les s u b s titu e n t p a r
114 — C a h ie rs d u g erse

d e u x b u lle s s u p e rp o s é e s e n b le u e t e n ro s e a f i n d ’ i d e n t i f i e r la
r u b r iq u e m essage. L a s u b s titu tio n des m o t if s fe m m e e t h o m m e n e
cré e pas de s u b v e rs io n d a n s la r e p r é s e n ta tio n d u m a s c u lin e t d u
f é m in in e t les c o u le u r s associées à c h a q u e sexe s o n t re c o n n a is s a b le s
p o u r la p lu p a r t des s u je ts issus de s o c ié té s o ù le ro s e e t le b le u
s o n t a ttr ib u é s re s p e c tiv e m e n t à la fe m m e e t à l ’h o m m e . D e p lu s ,
la c o m b in a is o n des b u lle s c o n s e rv e le fa v o r itis m e q u i est p r a tiq u é
a u p r o f it d u m a s c u lin e t a u d é t r im e n t d u f é m i n in : la b u lle b le u e
o c c u p e le p r e m ie r p la n e t la ro s e re s te p a r t ie lle m e n t v is ib le , re lé ­
g u é e a u s e c o n d p la n e t cachée p a r la b u lle b le u e . L a d e r n iè r e fo r m e
de r e p r é s e n ta tio n s’e x p r im e p a r l ’a b s e n c e d u m o t i f f é m i n i n s u r
c e rta in e s ic ô n e s , c o m m e ce lle s q u i d é s ig n e n t la r u b r iq u e p h o to s ,
l ’a jo u t d ’a m is , la p e rs o n n e à la q u e lle o n est a b o n n é e o u le F a c e b o o k
M o b ile (e t la lis te s’a llo n g e , si l ’o n c o n s id è re d ’a u tre s pages a n ne xe s,
c o m m e p a r e x e m p le celles q u i a ffic h e n t les ré s u lta ts d ’u n e re ch e rch e ).

A in s i, l ’é tu d e des p la n s p la s tiq u e e t ic o n iq u e (S a o u te r, 2 0 0 0 ) de l ’e n ­
s e m b le de ces ic ô n e s , de la c o n c e p tio n de ces m o tifs , de le u rs asso­
U
O) c ia tio n s les u n s a u x a u tre s e t de le u r r é p a r t it io n s u r les d iffé r e n te s
'X
C
U
D
3
r u b r iq u e s d u p r o f il m o n tr e q u e les d e s ig n e rs de F a c e b o o k tr a n s fo r ­
O '
U m e n t le p r o f il sexué e n u n p r o f il g e n ré , o ù les la n g a g e s v is u e ls e t
T3
te x tu e ls se c r o is e n t a fin de fa ir e s u r g ir les sig n e s d ’u n c o n t in u u m
O) h ié r a r c h iq u e p r ô n a n t la d o m in a n c e m a s c u lin e .
>
'c
P
Q u o iq u e des é tu d e s a n té r ie u r e s , c o m m e c e lle m e n é e p a r D o n n a
Te3u
H a r a w a y , a ie n t d é f e n d u l ’ h y p o t h è s e d ’u n e a b s e n c e d u c o r p s
b io lo g iq u e d a n s le c y b e re s p a c e a f in d ’a r g u m e n t e r e n fa v e u r de
la lib e r t é q u ’a v a it l ’i n d i v i d u de s u b v e r t ir le g e n re s u r le W e b , le
O « c h o i x » d u sexe q u ’im p o s e F a c e b o o k i n f i r m e c e tte h y p o th è s e .
(N

O F a c e b o o k re p re n d v o lo n ta ir e m e n t la c o n s tr u c tio n d u g e n re s e lo n
la n o r m e b in a ir e s o u v e n t c r itiq u é e p a r les é tu d e s fé m in is te s a fin de
>-
Cl
O r é p a n d re l ’id é e q u e le g e n re se d é f in it e n f o n c tio n d u c o rp s e n c h a ir
U
e t ja m a is e n d e h o rs de la s p h è re b io lo g iq u e .

C e lie n b io lo g iq u e , q u e les d e s ig n e rs de F a c e b o o k r e p r o d u is e n t au
m o y e n de l ’im p o s it io n d ’u n c h o ix b in a ir e e n tre d e u x sexes, c o n s titu e
l ’é lé m e n t c lé d o n t se s e r t le d is p o s i t i f a f in de fo n d e r s o n d is c o u r s
i d e n t i t a i r e . A i n s i, se r é f é r e r a u sexe « b i o l o g i q u e » a f in d e n e
R . A o u n — L e p r o f il F a c e b o o k a -t-il u n sexe? — 115

re p ro d u ire q u ’une id e n tité b in a ire semble a ttrib u e r une lé g itim ité


à la d ivisio n des femmes et des hom m es en deux groupes distincts
ainsi qu’une ju s tific a tio n à le u r hiérarchisation.

Ce m o m e n t du passage de l ’id e n tité biologique (le sexe) à l ’id en tité


sociale (le genre) est repéré dès que Facebook associe aux concepts
fe m m e et homme une représentation graphique q u i apparaîtra dans
la photo de p ro fil. De cette façon, le concept d ’id e n tité se renforce
autant sur le plan fo rm e l que par le contenu des illu s tra tio n s p ro p o ­
sées par Facebook com m e photo de p ro fil par défaut. Il se révèle
donc à deux niveaux. Le p re m ie r s’exprim e par le biais du fo rm a t de
la photo d’id e n tité (constitué du p o in t de vue fro n ta l et du cadrage
de l ’illu s tra tio n ), q u i renvoie à l ’encyclopédie (Eco, 1988 ) de la photo
de passeport ou de la carte d ’identité.

Le second niveau est d é fin i par le fa it que l ’id e n tité se dessine par
les tra its q u i sont associés respectivem ent au m o t if de la fem m e (les
cheveux longs) et au m o t if de l ’ho m m e (les cheveux courts). Les
U
m o tifs reflètent des archétypes d ’une apparence fé m in in e et mascu­
J O
D)
'(V line . Les représentations visuelles des concepts^m m c et homme sur
a Facebook reposent évidem m ent sur u n ra p p o rt de con ven tion na lité
13
X3 entre le m o t et la chose (De Saussure, 1 9 7 4 : 7 ). Or, aucun lie n logique
ne fig u re entre les concepts fem m e et homme et leurs représentations
O
>)
'c visuelles, à p a rt u n lie n établi par une convention q u i puise dans
P
des références culturelles normalisées. A in si, les dikta ts assignés aux
T033
femmes et aux hom m es com m encent à prendre fo rm e à p a rtir de
ces représentations distinguées. D ’une représentation stéréotypée
du fé m in in et du m a s c u lin à u n ra p p o rt in é g a lita ire en tre les
O
fM femmes et les hom m es, les designers de Facebook nous proposent
une panoplie de représentations où la fem m e, ta n tô t occupe une
03 seconde po sitio n en é ta n t dom inée par l ’hom m e, ta n tô t est to u t
>~
CL
O sim plem ent absente.
U

F a c e b o o k : u n s y s tè m e d e s ig n e s

Au-delà de le u r caractère épuré et sim ple, les m o tifs fé m in in et


m a s c u lin p ro d u is e n t u n discours visuel, re p ro d u is e n t des posi­
tions assignées p o u r chacun des sexes et m a in tie n n e n t u n éternel
ra p p o rt in é g a lita ire entre les fem m es et les hom m es. Selon M ichela
M arzano, cette h ié ra rch ie rem o nte à l ’h is to ire de la ph iloso ph ie.
1 1 6 — C a h ie rs d u ge rse

Elle associe « la question du ra p p o rt entre fé m in in et m asculin, ou


la question de la différence entre les sexes ou la question du ra p p o rt
entre les hom m es et les femmes à tou te une série de querelles p h ilo ­
sophiques a u to u r de ce q u ’on appelle le dualism e » (M arzano, 2 0 0 9 ).
M arzano rappelle aussi que l ’histo ire philosophique est fondée sur
des oppositions binaires et de n a ture ontologique. Elle avance des
exemples de d u alités a lla n t de l ’o p p o s itio n p la to n ic ie n n e entre
l ’âme et le corps à celle entre l ’esprit et son extension (le corps)
chez Descartes, ju s q u ’à l ’o p p o s itio n en tre m a s c u lin et fé m in in .
Or, en fo n c tio n de cette o p po sitio n, q u i émane d ’une différence
ontologique, la ph ilosophie m o n tre que dans ce processus de sépa­
ratio n, l ’u n des éléments est supérieur à l ’autre, d’où le fa it que la
m a scu lin ité prend le dessus sur la fé m in ité . Le discours dogm atique
q u i s’étend de l ’h isto ire de la philosophie jusqu’à Facebook rappelle
au «d eu xiè m e sexe» la place q u ’on lu i assigne et que le p o u v o ir
souhaite conserver. La fem m e soit occupe la deuxièm e po sitio n,
soit d o it disparaître p o u r laisser plus de place à l ’hom m e. La d o m i­
nance m asculine s’exprim e visuellem ent par une présence répétée
U
J O
D) du m o t if m ascu lin au pre m ie r plan. Q u a n t à l ’absence de la fem m e,
'(V

a elle s’exprim e sur certaines icônes Facebook par l ’absence du m o tif


13
X3 fé m in in sur le plan visuel, mais aussi par la n o n -fé m in isa tio n du
texte - alors que la langue française est une langue q u i tolère la
O
>)
'c
fé m in is a tio n de plusieurs de ses concepts, à l ’inverse de la langue
P
anglaise, q u i est épicène. Or, les designers de Facebook p riv ilé g ie n t
O)
T3
U )) la dim ension sexiste de la langue française en préservant les règles
O
(/)
10 g ra m m a tica le s q u i im p liq u e n t q u ’« u n seul h o m m e p a rm i une
O)
assemblée de femmes [...] oblige à désigner l ’ensemble au m asculin »
O
rM
(C a rn in o , 2 0 0 5 : 5 2 ). Ce m écanism e lin g u is tiq u e to ta lita ire q u i
résume le to u t dans une p a rtie en la favorisant et en lu i octro yan t
03 la lé g itim e dom inance « est l ’essence m êm e du p o u v o ir p o litiq u e »,
’s_
>- com m e le ra p p e lle C a rn in o , q u i cite l ’a n th ro p o lo g u e M a u ric e
Q.
O
U
G audelier: « [l]a c on structio n des catégories de sexe est au centre des
enjeux qu i lé g itim e n t l ’a p p ro p ria tio n de ces lie u x “ d’où l ’on peut à
la fois d o m in e r les autres et parler en le u r n o m ” » (idem ). L’exclusion
du fé m in in dans les légendes textuelles, com m e « A m is » , « A jo u t
d’u n a m i », alors que le fé m in in a déjà été représenté par la photo
du p ro fil par défaut et les différentes icônes des fonctions Facebook,
m o n tre que le langage te x tu e l c o n trib u e égalem ent au sexisme
de Facebook.
R . A o u n — L e p r o f il F a c e b o o k a -t-il u n sexe? — 1 1 7

En associant le schème du d is p o s itif tel que nous F illustre le dispo­


s itif foucaldien^ à celui d’A gam ben q u i d é crit le d is p o s itif com m e
une entité assurant la désubjectivation du sujet (2 0 0 7 : 43 -4 4 ) et par
lequel celui-ci est saisi (ibid . : 3 0 ), nous pouvons constater, d’une part,
que Facebook relève d ’u n processus d ’id e n tific a tio n structuré, fondé
par des discours verbaux et visuels : Facebook et n o ta m m e n t le p ro fil
Facebook hébergent ces discours. D ’autre pa rt, que Facebook désub-
jectivise ses usagers par son in te rv e n tio n sur le choix de l ’id en tité
sexuelle q u ’il d é fin it au préalable en fo n c tio n de fem m e et ho m m e
et les saisit par cette id e n tité b in a ire dans laquelle ces personnes
se c o n fo rm e ro n t.

A in s i, Facebook répond aux dim ensions cognitive (ce q u i est perçu


à travers les signes) et phénom énologique ( l’action p ro d u ite par les
signes) de to u t système de signes. Or, Lem ke repère tro is fonctions
dans la co n stru ctio n du sens dans tous les systèmes de signes. Selon
lu i, « [w ]he n we make m eaning we alw ays sim ultaneously co n stru ct a
“p re se n ta tio n ” o f some state-of-affairSy o rie n t to th is p resen tatio n and
U
o rie n t it to others, and in doing so create an organized s tru ctu re o f related
JO
)
D
'(V
elem ents » (Lem ke, 19 9 8 ). La co n ce p tio n du d is p o s itif Facebook
a
13
X3 correspond ainsi aux tro is fo n ctio n s: présentationnelle, organisa­
tio n n e lle et o rie n ta tio n n e lle q u ’il relève. En effet, dès les premières
QJ
> étapes de la création du p ro fil sur cette plateform e, Facebook est
’c conçu p o u r proposer, d ’abord, les deux identités (phase présenta­
P

TO3) tion ne lle), ensuite, les placer à la fin de la fiche d’in s c rip tio n après
(/)
O )
(/) avoir inséré les in fo rm a tio n s personnelles (phase organisationnelle)
10
O) et lim ite r l ’in d iv id u à u n cho ix b in a ire entre fem m e et ho m m e
(phase orien ta tion ne lle ). Certes, ces fonctions ne se lim ite n t pas à
O
rM
l ’étape de création du p ro fil p o u r se répandre dans l ’ensemble des
@
représentations, fo n ctio n n a lité s et applications de Facebook.
>-
Cl
O
U

2. C ’est-à-dire « u n e n se m b le ré s o lu m e n t h é té ro g è n e , c o m p o r ta n t des
d isco u rs, des in s titu tio n s , des a m é n a g e m e n ts d ’a rc h ite c tu re s , des d écisio n s
règlem entaires, des lois, des m esures ad m in istrativ es, des énoncés scientifiques,
des propos philosophiques, m o rau x , p h ila n th ro p iq u e s, bref: d u d it aussi bien
que d u non-dit, voilà les é lém en ts d u d isp o sitif Le d isp o sitif lui-m êm e, c’est
le réseau q u ’o n p e u t é ta b lir e n tre ces é lé m e n ts» (F oucault, 1977: 63).
1 1 8 — C a h ie rs d u ge rse

F a c e b o o k p e r f o r m e le g e n r e p a r s o n d e s ig n

Dans cette optique, si nous nous intéressons aux différentes repré­


sentations visuelles qu’u tilise Facebook p o u r illu s tre r le fé m in in et
le m asculin, les icônes sexuées et sexistes conçues par les designers
de Facebook, le u r place m en t et le u r agencem ent dans l ’espace
du p ro fil sont in te n tio n n e ls . Les m o tifs sont placés et organisés
de sorte q u ’ils croisent souvent le regard de l ’usager, o rie n te n t sa
lecture et im p rè g n e n t sa m ém oire, ensuite son com portem ent. La
com b in aiso n des m o tifs m asculins et fé m in in s occupe les zones
perm anentes du p ro fil. D ’ailleurs, elles sont u n élém ent perm anent
de la tra m e visuelle du site. Elles restent invariables mêm e si tous les
autres param ètres changent. Elles fig u re n t ainsi p a rm i les éléments
de la plateform e q u i ne peuvent être m odifiés, supprim és ou cachés
par l ’usager. Nous observons donc ces m o tifs sur la bannière bleue
du site - q u i est une m atrice du tem plate - et dans la représentation
iconique de différentes applications de Facebook.

U
La conception de cette com binaison, son placem ent sur le site et la
O)
-O3
X ) rh é to riq u e de la ré p é titio n déployée par les designers de Facebook
D
O ' p e rm e tte n t une m ém o risa tion de cette icône. En effet, la réflexion
U
T3
de B ru n o L a to u r (citée par Trom p, H e kke rt et Verbeek) sur le rôle
CD
du design dans l ’influence du com p ortem e nt explique ce lie n é tro it
> entre le designer et l ’influence in te n tio n n e lle sur l ’usager, n o ta m ­
’c
P
m en t dans ce que La tou r désigne par in scrip tio n . Cependant, « L a to u r
"Q
O J
(/) distinguishes ''in s c rip tio n s ” w hich refers to the effects on user’s actions
O
tnJ
(/)
QJ
intended by the designer » (Trom p, H e kke rt et Verbeek, 2 0 1 1 : 4 ). Or,
l ’in té rio ris a tio n de l ’ensemble de ces éléments visuels q u i illu s tre n t
O des stéréotypes sexuels assure la rep ro d u ctio n de ces norm es dans
fM

la société.

>- À ce propos, F ra n c in e D escarries nous ra p p e lle , dans l ’étude


Q.
O
U in titu lé e E ntre le rose et le b le u : stéréotypes sexuels et co n s tru c tio n
sociale du fé m in in et du m asculin., que

[l]es stéréo ty p es sexuels in te rv ie n n e n t in c o n te sta b le m en t d an s n o tre


façon de com prendre et d ’in te ra g ir avec l’au tre sexe. Ils p a rtic ip e n t à la
légitim ation et à la rep ro d u ctio n des m odèles arb itraires du fé m in in et
du m asculin. Ils jo u e n t ainsi u n rôle c o n sta n t dans la d y n am iq u e sociale
des rap p o rts de sexes. (D escarries et M athieu, 2010: 9)
R . A o u n — L e p r o f il F a c e b o o k a -t-il u n sexe? — 1 1 9

Elle a ttire égalem ent no tre a tte n tio n sur le rôle des médias dans la
diflfusion de ces stéréotypes, en a ffirm a n t que «[s]i la re lig io n jo u a it
autrefois u n rôle pré po nd éra nt dans la d iffu s io n des stéréotypes
sexuels, les médias o n t a u jo u rd ’h u i pris la relève» (Descarries et
M athieu, 2 0 1 0 : 68 ). Or, si les médias trad ition ne ls diffu sen t les stéréo­
types sexuels, les nouveaux médias com m e Facebook les p e rform en t
com m e le souligne D o m in iq u e C ardon: «Le design des interfaces
relationnelles exerce u n effet p e rfo rm a tif sur la m anière d’h a b ille r
ses identités. Chaque plateform e propose des systèmes d’enregistre­
m ent, des descriptions signalétiques et des assignations identitaires
très différentes » (Cardon, 2 0 0 8 : 10 4 ). Cette réflexion nous p e rm et
de penser que les designers de Facebook p e rfo rm e n t le genre à
p a rtir du p ro fil par le design q u i est u n langage. À ce propos, A n d y
D ong a ffirm e que « ce rta in ly, designing is a language on its ow n, p a rtly
p e rfo rm in g w h a t cannot be conversed o r said b u t only enacted through
designing and the designed w o rk » (Dong, 2 0 0 7 : 5). A in si, considérer le
design com m e u n langage p e rfo rm a tif renvoie à la th é o rie d’A u s tin
par laquelle le th é o ricie n a fh rm e que dans les « p e rfo rm a tifs » , il
U
O)
'C
U ne s’agit pas de discuter la vérité ou la non-vérité de l ’a ffirm a tio n ,
D
O ' m ais ce q u i est im p o rta n t est d ’é tu d ie r les faits p ro d u its par ces
U
T3 a ffirm a tio n s en te n a n t com pte du contexte des « p e rfo rm a tifs »
'CD
(A ustin, 19 7 0 [ 19 6 2 ] : 25 ).
CD
>
’c
P A u s tin pense également que la p e rfo rm a tiv ité se p ro d u it en fo n ctio n
CL)
"D de deux aspects de l’acte. Il distingue alors celui de Villocution, où l ’acte
in
CL)
(/) est établi au m om ent de la prononciation du discours, et celui de la
U)
CL)
perlocution, où l’acte est comme une conséquence du discours prononcé:

O N ous avons reconnu, en p rem ier lieu, l’ensem ble de ce que n ous faisons
(N
en d isa n t quelque chose, et n o u s l’avons n o m m é acte locutoire. N ous
e n te n d o n s p a r là, so m m a ire m e n t, la p ro d u c tio n d ’u n e p h rase dotée
>- d ’u n sens et d ’u n e référence, ces deux élém ents c o n stitu a n t à peu près
CL
O
U la signification - au sens tra d itio n n e l du term e. N ous avons avancé, en
second lieu, que n ous pro d u iso n s aussi des actes illocutoires: inform er,
c o m m a n d er, avertir, e n tre p re n d re , etc., c’est-à-dire des é n o n cia tio n s
ay an t u n e v a le u r co n v en tio n n elle . E nfin n o u s avons défini les actes
perlocutoires - actes que nous provoquons ou accom plissons p ar le fait
de dire u n e chose. (A ustin, 1970 [1962]: 119)
1 2 0 — C a h ie rs d u g erse

Q uoique A u s tin se soit davantage intéressé au langage verbal, sa


th é o rie sur la p e rfo rm a tiv ité du langage verbal peut s’étendre à
d’autres form es de langages telles que le design. Par l ’in te rm é d ia ire
des énonciations visuelle et textuelle associées à des conceptions de
mécanismes et de produits, le design de Facebook entreprend une
con stru ctio n de l ’id e n tité sexuelle (phase illo c u to ire ) par les choix
qu’il propose et accom plit cette con structio n (phase perlocutoire) en
définissant les représentations de chacun des sexes choisis (fem m e
ou hom m e) et les rapports entre eux.

C o n c lu s io n

En guise de conclusion, cet article souligne que l ’usager ne peut


être le seul responsable de la co n stru ctio n id e n tita ire sur les plate­
form es des réseaux socionum ériques tels que Facebook et qu’il est
temps de s’intéresser plus au rôle que peuvent jo u e r ces dispositifs
p o u r d é fin ir l ’id e n tité de leurs usagers et les o rie n te r à la con struire
selon des d ikta ts socioculturels et économiques. Le p o u v o ir de ces
U
JO
D)
-O)
plateform es et les o u tils d o n t elles disposent le u r p e rm e tte n t de
a m odeler l ’id e n tité de leurs usagers à le u r guise et selon les profits
Di
XJ qu’elles en tire ro n t et les fins qu’elles cherchent à atteindre to u t en
le u r faisant croire que ce sont eux les véritables responsables de le u r
O) id e n tité dans l ’espace en ligne.
>
'c
P
Certes, le p o u v o ir de ces plateform es est soutenu par le contexte
TO
3J
sociopolitique dans lequel elles sont fondées et co n tin u e n t à fonc­
tio n n e r. En effet, le p o u vo ir de Facebook s’a lim e nte no n seulem ent
de la place q u ’il occupe a u jo u rd ’h u i à l ’échelle m o n d ia le m ais
O aussi de l ’adhésion de la p lu p a rt de ses utilisa te urs q u i cèdent à ses
(N

mécanismes de co n stru ctio n id e n tita ire . Cette adhésion constitue,


CT désorm ais, une fo rm e de consentem ent q u i au torise Facebook
>-
CL
à in te rv e n ir dans le choix de le u r id e n tité sexuelle et décider de
UO
com m e nt la représenter et co m m e nt ag ir en fo n ctio n de cette iden­
tité. Les usagers q u i te n te n t de d é to u rn e r ce d is p o s itif risquent de
se h e u rte r à la rig id ité du design.
R . A o u n — L e p r o f il F a c e b o o k a -t-il u n sexe ? — 121

P orter son in té rê t sur le rôle stru ctu re l de Facebook, ainsi que sur
celui des autres plateform es sim ilaires, dans la co n stru ctio n iden­
tita ire en ligne n ’a pas p o u r b u t de le valoriser, n i de l ’appuyer. Il
s’agit de proposer u n autre regard qu i perm et de penser les processus
et les stratégies d’em prise du sujet par le d is p o s itif et ainsi réflé chir
sur d ’éventuelles solutions p o u r rem é dier à ce renversem ent des
rapports de forces dans lesquels l ’in d iv id u est saisi.

U
JOD
'(V
)

a
13
X3

O)
>
'c
P
03
T3

O
(N

O
x:
03
>-
O.

UO
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О)
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C
U

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>-
Cl

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L a viej» p u b liq u e ? des o b je ts
Un survol des objets in an im és ayant u n com pte sur T w itte r

M a r c R o w ley

I n t r o d u c t io n

Depuis le début du X X P siècle, les réseaux socionum ériques (RSN)


pre nn en t de plus en plus de place dans le discours social. Plusieurs
de ces réseaux sont investis par des jo urn aliste s, des artistes, des
personnages publics et des in d iv id u s q u i tw ee ten t, fa ce b o o ke n t et
in s ta g ra m m e n t leurs activités q u o tid ie n n e s, leurs o p in io n s ainsi
que leurs observations du m o m e n t; ils cherchent ainsi à in te ra g ir
avec le plus vaste p u b lic possible et à se faire rem arquer p o u r le u r
c o n trib u tio n au discours en lig n e (et m êm e, à se dém arquer du
discours c o m m u n dans certains cas). Il a rrive égalem ent que ces
U
0)
X)
activités finissent par laisser des traces dans le discours hors ligne.
-0)
ZJ N o m b re d ’in d iv id u s se b ra n ch a n t aux réseaux sociaux se vo ie n t
a
15
T3
influencés par l ’expérience, a lté ran t le contenu de leurs messages,
l ’image de leurs pro fils et la com p osition de leurs réseaux (d’amis
CD
> ou d ’abonnés) en fo n ctio n des attentes de le u r éventuel public, a fin
’c
P d ’a ttire r u n m a x im u m d’a tte n tio n sur le u r présence n u m ériqu e.
TO3) Cependant, ce ne sont pas sim plem ent des in d ivid u s q u i peuplent
U
0 )
tn)

ces agoras num ériques: on peut aussi répertorier, p a rm i les noms
O)
employés p o u r désigner les pro fils des grands RSN, des compagnies,
des marques, des personnages fictifs, des jo u rn a u x , et mêm e parfois
O
ГМ
des objets. Si l ’on considère, de m anière générale, qu’u n p ro fil sur
u n RSN constitue une p ro je ctio n de soi - u n avatar q u i p e rm et
g?
>- d ’in scrire une id e n tité v irtu e lle q u i puisse p ro m o u v o ir et fa c ilite r
Q.

UO le contact avec d’autres in d ivid u s sur le réseau - com m e nt peut-on


com prendre les interactions qu i se jo u e n t entre ces pro fils créés sous
le n o m de véritables in d iv id u s et des comptes, parfois parodiques
ou ludiques, liés à des objets?

A fin de bien situer no tre réflexion, il im p o rte de re vo ir quelques


théories q u i te n te n t d’expliquer les raisons p o u r lesquelles les gens
se servent de disp o sitifs technologiques p o u r créer des c o m m u ­
nautés en lig n e et q u i analysent les processus de création de ces
1 2 4 — C a h ie rs d u ge rse

réseaux v irtu e ls. Plusieurs de ces théories convoquent à la fois la


n o tio n de « ca p ita l social» de Pierre B ourdieu (19 7 9 ), selon laquelle
les in d iv id u s gagnent du capital sym bolique en fo n c tio n de le u r
appartenance à u n groupe social (com m e une association profes­
sionnelle ou une com m unauté d’internautes [N an, 19 9 5 ]), et celle de
la «force des liens faibles», id entifiée par M a rk G ranovetter (19 7 3 ),
q u i suggère que l ’in fo rm a tio n (une idée, une o p in io n , une expres­
sion, etc.) peut être diffusée plus largem ent dans u n réseau par des
liens sociaux faibles {« a cq u a in ta n ce s» ) que pa r des liens sociaux
forts (« close frie n d s » ou «fa m ily »). Dans H ere Comes Everybody ^ Clay
S h irky (2 0 0 8 ) rappelle p o u r sa p a rt que les sociologues id e n tifie n t
deux types de « capital social » : le bonding capital^ q u i consolide les
liens entre des petits groupes, souvent homogènes, et le b rid g in g
c a p ita l, q u i m u ltip lie les connexions entre des groupes de même
type. C’est ce d e rn ie r typ e de capital q u i fa c ilite la transm ission
de l’in fo rm a tio n entre petits groupes, d o n n a n t ainsi le u r force aux
liens faibles.

U
D ans Les lia is o n s n u m é riq u e s, A n to n io C a s illi va plus lo in que
JOD
'(V
)
G ranovetter, en proposant que :
a
13
X3 [d]ans to u s les cas, la q ualité du capital social d ’u n usager se base m oins
sur la force de ses liens que sur leu r activabilité. L’activation d ’u n lien,
CD
> qui serait difficile hors ligne, devient praticable avec l’aide de l’In tern et.
’c
P (Casilli, 2010: 222)
TO3)
U
O )) L’appartenance d’u n m em bre à u n groupe ne se révèle pas u n iq u e ­
(/)
10
O) m en t bénéfique p o u r lu i-m êm e : sa présence e n ric h it aussi l ’expé­
rience des autres m em bres du réseau en v e rtu des lien s q u ’ils
O
rM partagent et q u i deviennent alors activables par d’autres membres.
Chez Shirky, on trou ve égalem ent des traces d ’une telle prise de
p o s itio n , n o ta m m e n t dans le cha pitre de son liv re consacré au
>-
O.
O site de réseautage social M eetupL II observe en effet que, p a rm i les
U
groupes les plus populaires de ce réseau, on trou ve des associations
de sorcières, de païens, d’anciens tém oins de Jéhovah, de vam pires
et d ’athées (ib id . : 19 9 ), et que les membres de chacune de celles-ci
partagent « a la te n t desire to meet b u t had fa ce d previou sly insuperable
hurdles » (ib id . : 2 0 0 ). Le succès de ces groupes dépend ainsi de la

I. h ttp ://w w w .m e e tu p .c o m
M . R o w l e y — L a v ie p u b liq u e des o b je ts — 125

capacité de leurs membres à activer les liens faibles p o u r atteindre


u n o b je c tif co m m u n et précis: se ré u n ir hors ligne. L’appartenance
d’une personne à une telle com m unauté nu m é riq u e lu i confère u n
capital social qu i lu i serait autrem ent très d iffic ile m e n t accessible, de
même que la capacité à activer ses liens en ligne ou hors ligne, soit
p o u r faire progresser une cause p a rticu liè re , soit p o u r d iffu se r de
l ’in fo rm a tio n , lu i fa it accum uler du capital social. L’accès de l ’u t ili­
sateur à u n pu blic très vaste et sa capacité à s’in té g re r au sein d’u n
groupe restreint (et, dans ce groupe restreint, à en trer en contact
avec d’autres groupes), engendrent u n sentim ent d ’appartenance et
d’agentivité, sentim ent q u i est au fondem ent des RSN.

Cependant, l ’idée selon laquelle les in d iv id u s se représentent de


m anière plus ou m oins fidèle aux autres membres de la co m m u ­
na uté c o n s titu e u n présupposé ré c u rre n t au sein des th é o rie s
élaborées sur les RSN. Dans les exemples q u ’énum ère Shirky, les
m embres des groupes M eetup doivent au m oins s’id e n tifie r com m e
u n e x-té m o in de Jéhovah, o u com m e un e personne intéressée
U
O) par les vam pires ou les sorcières p o u r que le u r appartenance au
-q; groupe des ex-témoins ou des fans puisse le u r conférer du capital
a
Zi
XJ
social. Bien que des détails précis (cou le ur des yeux, ta ille , âge,
lie u géographique) puissent être occultés par les utilisateurs, il faut
O) au m oins une certaine cohérence entre l ’id en tité de celui ou celle
>
'c
P q u i é crit et son avatar v irtu e l p o u r que les interactions au sein du
TO
3J groupe soient porteuses de sig n ifica tio n sociale. I l est ce rta in que
U )
e
C u
/J dans le cas précis de M eetup (dont le n o m se tra d u it par «se ré u n ir
(/J
(U
en personne »), cette cohérence est presque obliga to ire : si l ’o b je c tif
fin a l du groupe est une rencontre, les incohérences seront aussitôt
O
(N
révélées et elles se rviro n t à saper l ’accu m ulatio n de capital social.
O
x: Sur d’autres réseaux, com m e Facebook par exemple, cette cohé­
DJ
>- rence est aussi présente, m êm e si elle est m oins im p o rta n te : p o u r
CL

UO con stitue r u n réseau d’am is et de connaissances a fin de partager


des photos, des vidéos, des articles, des in v ita tio n s à des évènements
et des op in io ns de toutes sortes, ou encore chercher u n em ploi, u n
colocataire ou une nouvelle vo itu re , il est im p o rta n t que son avatar
soit reconnaissable par le p u b lic ciblé. O n est lib re de se représenter
sur Facebook par l ’objet de son choix, aussi loufoque soit-il, mais,
p o u r que les interactions puissent faire accum uler du capital social
1 2 6 — C a h ie rs d u ge rse

q u i a it des répercussions dans le m onde hors ligne, il fau t que les


in te rlo cu te u rs aient au m oins une idée de Fidentité de celui ou de
celle q u i se dissim ule derrière l ’avatar.

Cet exemple peut e n traîne r la rem ise en question de l ’idée selon


laquelle l ’u tilité des RSN se trou ve u n iq u e m e n t dans le u r capacité
à m a in te n ir u n réseau activable de liens faibles. Si u n in d iv id u se
créa it u n com pte Facebook au n o m d ’u n p in g o u in en peluche,
sans faire référence à son id e n tité civile, il serait cla ir que son b u t
ne p o u rra it pas être l ’accu m ulatio n de capital social po uva nt éven­
tu e lle m e n t lu i servir dans le m onde hors lig n e à des fins profession­
nelles, pro m otio nn elles, ou même sociales, car la « v ie » num ériqu e
de cet avatar serait com plètem ent détachée de celle de cet in d iv id u .
Cette pratique n ’est pas très courante sur Facebook, p o u r des raisons
q u i seront élucidées u n peu plus lo in .

Sur T w itte r, u n autre réseau très p o p u la ire , on peut cependant


ré p e rto rie r des m illie rs de comptes créés au nom d’objets, d o n t le
U
clocher « Big Ben » à Londres, u n g rille -p a in , les rubans roses contre
JOD
'(V
)
le cancer du sein et l ’astrom obile C u rio sity, comptes auxquels des
a m illie rs d’utilisa te urs sont abonnés. Ces comptes fo n t parfois réfé­
13
X3 rence à la personne qu i les a lim e nte ; ils sont dans certains cas écrits
à la prem ière personne; ils e n tre tie n n e n t quelquefois des conver­
O)
> sations actives avec d’autres internautes ou répètent sans cesse la
'c
P
03
mêm e phrase. Que peut-on com prendre de la démarche sous-jacente
T3
à la création de ces comptes au n o m d’objets?

Les objectifs, on le constate, sont très variés. Dans certains cas, il


p o u rra it s’agir d’une démarche pu b licita ire destinée à faire la p ro m o ­
O
rM
tio n d ’u n p ro d u it ou d’une m arque de commerce. Dans d’autres cas,
on p o u rra it v o u lo ir faire la dém onstration d’une nouvelle techno­
03
’s_
>- logie. Le b u t p o u rra it égalem ent être to u t à fa it artistiq ue , voire
Q.
O litté ra ire . Cependant, on ne peut sim plem ent dem ander à l ’auteur
U

de préciser ses in te n tio n s : ta n tô t l ’id entité de l ’auteur est obscure (on


ne saurait donc trop , dans ce cas, à q u i s’adresser), ta n tô t on risque
de recevoir une réponse in character^ q u i nie le fa it mêm e qu’il y
a it u n auteur derrière les messages. Il semble ainsi évident que ces
pro fils relèvent de la fic tio n , au sens où O liv ie r Caïra (2 0 11 ) em ploie
M . R o w l e y — L a v ie p u b liq u e des o b je ts — 1 2 7

le terme^. P ourquoi, alors, ces p ro fils peuvent-il a ttire r ju squ’à des


m illie rs d’abonnés? P ourquoi les u tilisa te u rs interagissent-ils avec
eux en faisant sem blant de suspendre to ta le m e n t le u r incrédulité^ ?
Une analyse des m otiva tion s de l ’ensemble des utilisa te urs p a rtic i­
pa nt à ce genre de co m m u n ica tio n exigerait l ’étude d ’une po pula­
tio n très diversifiée, ainsi qu’une analyse des différentes m otiva tion s
des utilisa te urs sur les RSN, analyse qu’il n ’est pas possible de m ener
dans le cadre d’u n article com m e celui-ci. Il faut alors aborder la
question au trem en t: sur quels mécanismes les identités v irtu e lle s
des objets sur T w itte r reposent-elles?

S u r F id e n t it é d e s o b je ts

Dans son essai S’o rie n te r dans le v irtu e l (2 0 12 ), M arcello V itali-R osati
disting ue l ’id e n tité nu m é riq u e de l ’id e n tité v irtu e lle . La prem ière
correspond à 1’« id en tité d’u n usager telle q u ’elle est com prise par
une m achine » (ib id . : 14 9 ), alors que l ’id e n tité v irtu e lle serait celle
que « l ’u tilis a te u r peut [...] gérer com m e il v e u t» (ib id . : 15 0 ). Cette
U
O)
JD nuance se situe au fondem ent de n o tre analyse des p ro fils créés au
'O)
U n o m d’objets sur T w itter. L’id e n tité d’u n objet sur T w itte r devient
(y
U une id entité « v irtu e lle » ta n t que le lecteur suspend v o lo n ta ire m e n t
T3

son in c ré d u lité (ou m e t de côté son scepticisme) p o u r in te ra g ir


C
>D avec son avatar. Nous allons exposer ici de m anière très détaillée
’c
P la s in g u la rité de la c o n s tru c tio n id e n tita ire sur T w itte r et nous
TCL)
3 verrons u n peu plus lo in la façon d o n t cette fa b rica tio n de l ’id en tité
in
CL))
(/ pousse le lecteur à accepter qu’il s’agisse de fic tio n . Retenons, p o u r
U)
CL)
le m om e nt, que les identités v irtu e lle s à l ’étude sont distinctes des
O identités visuelles passives.
(N
(5) Cela d it, l ’id e n tité v irtu e lle ne dépend pas u n iq u e m e n t du contrôle
O) exercé par l ’u tilis a te u r - co n tra ire m e n t à ce que p o u va it suggérer
>-
Cl le propos de V ita li-R o sati cité précédem m ent. E rik E rikson a ffirm e
UO

2. L o rsq u ’il n ’y a pas de so u rc e stab le o u id e n tifia b le q u i s o u tie n d ra it


l’id e n tité é la b o ré e p a r le p rofil, a ffirm e r q u ’il s’a g it d ’u n e fic tio n d e v ie n t
u n m o y e n facile de s o rtir d ’u n c ad re in te r p r é ta tif q u i e x ig erait u n e p re u v e
(C f C aïra, 20 T T : 79 ) .
3. Il s’a g it ici d ’u n e a llu s io n a u «w illing suspension of disbelief», te l q u ’il a
é té th é o ris é p a r le p o è te e t p h ilo s o p h e e sth é tiq u e S am u el Taylor C o lerid g e
(Biographia Literaria, 1817 ) .
1 2 8 — C a h ie rs d u ge rse

que l ’id en tité de l ’in d iv id u serait le « sentim ent s u b je ctif et to n iq u e


d’une u n ité personnelle et d ’une c o n tin u ité te m p o re lle » (Erikson,
1 9 7 2 : 13 ). Cela d istin g u e d ’emblée ce type d ’id e n tité de celles q u i
sont imposées à u n objet in a n im é quelconque et p o u r lesquelles on
peut observer le rôle joué par d’autres utilisa te urs dans la construc­
tio n id e n tita ire en ligne. C asilli le dém ontre d’aille u rs de m anière
convaincante lorsqu’il analyse sa propre expérience sur Facebook,
où il an im e plusieurs profils, d o n t certains adhèrent très fo rte m e n t
à son id e n tité civile et d ’autres sont p lu tô t le reflet d ’une version
idéalisée de lui-m êm e. Il observe ensuite la q u alité des interactions
que ces p ro fils e n tre tie n n e n t avec d ’autres in d ivid u s, ainsi que la
ta ille des réseaux d o n t ils fo n t partie. T out en rem a rqu an t que les
avatars q u i é ta ie n t les plus «reconnaissables» pa r ses véritables
am is et connaissances p ro fita ie n t d ’une plus grande richesse de
contact, il constate que dans les RSN, « la mise en scène de soi est
m oins une activité in d iv id u e lle que groupale », et que « la présence
ne ja illit pas d ’une n a rra tio n in d iv id u e lle , mais surg it du partage
et de la conversation avec les autres » (C asilli, 2 0 1 0 : 2 2 2 ). Dès lors,
U
O)
JD
-0) p o u r être accepté par la com m unauté, il fa u t qu’u n avatar a it une
DJ
<y certaine vraisem blance.
DJ
T3

Il y a cependant u n présupposé très im p o rta n t q u i in fluence les


CD
> attentes des p a rticip a n ts dans le u r expérience. Dans tous ses cas
c types, C asilli se représentait en ta n t qu’être h u m a in : il n ’a changé
P

TOD ) que des détails q u i sont, dans une certaine perspective, de m o in d re


U
0 )
(/))
10
im p o rta n ce (son nom , son âge, sa profession, ses champs d’intérêt).
O) Si par exemple, C a silli avait créé u n com pte au no m de son g rille -
pain, ce p ro fil a u ra it été évalué selon sa c o n fo rm ité aux attentes
O
rM
des lecteurs par ra p p o rt à ce type d’objet. Si les lecteurs refusent
d ’accepter le fa it que ce g rille -p a in s’e xp rim e sur le In te rn e t, et
>- que leurs interactions avec lu i té m o ig n e n t de ce m épris, le p ro fil
Q.
O ne p o u rra it pas e n tre te n ir l ’illu s io n bien longtem ps. Si, par contre,
U
les lecteurs acceptent l ’in te llige nce de ce g rille -p a in fic tif, et que
leurs interactions avec lu i c o n firm e n t l ’acceptation de cette in v ra i­
sem blance, la présence ou l ’id e n tité de cet o b je t in a n im é aura
bien « su rg i du partage et de la conversation avec les autres». Cela
recoupe l ’idée que la « suspension vo lo n ta ire de l ’in c ré d u lité » peut
favoriser la création d ’une id e n tité v irtu e lle au n o m d ’u n o b je t:
lorsque le lecteur accepte que c’est l ’objet lui-m êm e q u i se projette
М . R o w l e y — L a v ie p u b liq u e des o b je ts — 1 2 9

dans le réseau socionum érique, et qu’il contrôle sa propre présenta­


tio n , on a affaire à une id e n tité d’une certaine m anière semblable à
celle de n ’im p o rte quel autre u tilis a te u r sur le réseau.

Cela p o u r r a it p a ra ître étrange, m ais i l fa u t ra p p e le r que cette


tendance qu’o n t les in d ivid u s à doter des objets inanim és d’ém otions
et de m o tiva tio n s hum aines existe depuis les débuts de l ’h isto ire
de l ’h u m a n ité ; des m ythes q u i a ttrib u a ie n t des phénomènes n a tu ­
rels com m e les tempêtes ou les trem blem ents de terre aux dieux
anthropom orphes, ju sq u ’à la célèbre p u b licité d ’IK E A q u i m et en
scène u n lam padaire abandonné par sa fa m ille ^, les êtres hu m ains
veulent conférer des m otivations, des désirs et des personnalités aux
non-personnes. Ce q u i différencie les objets in an im és sur T w itte r
des objets in an im és dans les mythes, c’est que sur T w itter, les objets
peuvent « répondre », et ainsi co n trib u e r directem ent à l ’é d ifica tio n
de le u r identité. Il est clair, cependant, que les tweets ne sont pas
suffisants p o u r co n stru ire l ’id e n tité d’u n ob je t: p o u r com prendre
com m ent des objets inanim és peuvent a ttire r des m illie rs d’abonnés
U
0) et e n tre te n ir des relations avec eux, il fa u t e xa m in er brièvem ent
JD
'(U
:d l ’architecture mêm e de T w itter.
O '
U
T3

L a s in g u la r it é d e la c o n s t r u c t io n d e T id e n t it é s u r T w it t e r
CD
>
’c
P
De toutes celles des RSN, l ’architecture de T w itte r offre la plus grande
capacité au lecteur de créer u n p ro fil au no m d ’u n objet in a n im é
TC3
L)

СЛ et ainsi de lu i conférer une sorte d’id e n tité v irtu e lle . L’élém ent le
CL)
СЛ

e
u plus p e rtin e n t à évoquer à cet égard est la non-hiérarchisation des
types de p ro fils au sein du site. O n peut com parer cette stru ctu re
O
ГМ à celle de Facebook p o u r m ie u x com prendre sa s in g u la rité : dans
O Facebook, u n u tilis a te u r peut créer différents types de pro fils. Si
x:
DI l ’on est u n in d iv id u , on peut créer u n « T im e lin e » q u i p e rm e t à
>•
CL
O l ’u tilis a te u r de reg rou pe r ses « a m is » . A u tre m e n t, si l ’on agit au
U
nom d’une entreprise ou d’une m arque de commerce, on peut créer
une «page» p e rm e tta n t d’a ccu e illir des « fa n s » qui, au lie u d ’avoir
fa it une demande d’« a m itié », auraient to u t sim plem ent cliqué sur
« j’aim e». Ces deux types de pro fils im p liq u e n t u n ra p p o rt d iffé re n t

4. Cf. le c o u rt-m é tra g e Lamp de S p ik e Jo n z e s u r Y ouT ube (en lig n e ;


d e rn iè re c o n s u lta tio n le 3 j u i n 2 0 1 4 ), h t t p : / / w w w .y o u t u b e .c o m /
w atch ?v=dB qhIV yfsR g.
1 3 0 — C a h ie rs d u ge rse

entre la personne-qui-agit et l ’id en tité projetée (dans le pre m ie r cas,


il y a une fo rte correspondance alors que dans l ’autre, le p ro fil ne
correspond que rarem ent à l ’id en tité civile de l ’utilisa te u r, même si
ce d e rn ie r est u n agent agréé du prem ier) et u n ra p p o rt d iffé re n t
entre le lecteur et l ’avatar.

Cependant, sur Tw itter, cette hiérarchie im p lic ite n ’existe pas. Tous
les comptes, qu’ils soient créés au nom d’u n in d iv id u , d ’une compa­
gnie, d’u n p a rti p o litiq u e , d’une m arque de commerce ou d’u n appa­
re il ménager, dé tien ne nt le mêm e sta tu t: u n p ro fil. Toute personne
q u i ajoute des tweets de ce com pte à son flu x d’actualité devient u n
abonné. En théorie, tous les pro fils sont égaux (il fa u t rem arquer
que certains pro fils détiennent u n p e tit logo bleu dans lequel une
coche blanche est incrustée, ce q u i c o n firm e que la personne en
question a v é rifié la correspondance entre son id e n tité c iv ile et
son avatar, mais ce processus de vé rifica tio n n ’est pas systématique
et s’observe le plus souvent dans le cas des personnes célèbres -
artistes, personnalités politiques, athlètes, etc.). Si l ’architecture de
U
O) Facebook signale clairem ent au lecteur les p ro fils q u i renvoient à
'X
C
D
3
U des in d iv id u s - cela confère aux ad m in istra te u rs du site le d ro it de
a
U
T3
supprim er les comptes q u i n ’adhèrent pas à ce classement - de m ême
que ceux q u i renvoient à des entités n o n hum aines, l ’architecture de
CD
> T w itte r pousse le lecteur à deviner cette in fo rm a tio n en se basant
’c sur le contenu du p ro fil et de ses tweets.
P

TC3
L)

СЛ Par conséquent, si l ’on accepte que l ’avatar est une pro je ction de
CL)
СЛ

CL)
soi dans u n espace nu m é riq u e tel que T w itter, qu’on accepte que
les p ro fils sur T w itte r con stitue nt des exemples d ’avatars et qu’on
O re c o n n a ît que, dans la s tru c tu re de T w itte r, aucune d is tin c tio n
(N

n ’est effectuée entre les p ro fils au n o m d ’êtres hu m ains et ceux au


sz
DI no m d’objets, on a ainsi la base d’une com paraison possible entre
>•
CL
O l ’id e n tité d’u n in d iv id u et l ’id e n tité d ’u n objet sur ce site. C’est donc
U dire que si l ’on accepte que: i) l ’avatar en ligne est une représen­
ta tio n d’une entité hors ligne, m êm e si cette représentation ne se
veut pas to u t à fa it fid è le à la personne q u i l ’a n im e ; et 2 ) que
l ’ob se rva te u r de cette re p ré se n ta tio n c o n trib u e à la c o n s tru c tio n
d ’un e id e n tité v ir tu e lle p ro p re à cet avatar en la re c o n n a is s a n t;
il fa u t dès lo rs 3 ) accepter que lo rs q u ’u n ava tar est associé à u n
g rille -p a in , à u n clocher ou à une astrom obile sur la planète M ars;
M . R o w l e y — L a v ie p u b liq u e des o b je ts — 131

et 4 ) que le lecteur y réagisse de m anière appropriée (il suspend


vo lo n ta ire m e n t son in c ré d u lité ) ; alors 5) une id e n tité v irtu e lle p o u r
cet objet est établie.

A u t o n o m ie p e r ç u e e t a g e n t iv it é d e s o b je ts

Il est toutefois cla ir que toutes les identités de ce type ne sont pas
équivalentes, n i dans le u r vraisem b lan ce n i dans le u r capacité
d’in te ra g ir avec d’autres profils. Par exemple, u n p ro fil au no m d’u n
objet q u i écrit à la troisièm e personne au ra it peut-être une faible
capacité à se faire accepter par u n in te rlo c u te u r com m e représen­
ta n t une entité autonom e, car la présence de l ’auteur derrière les
messages serait tro p évidente. De même, u n p ro fil q u i se se rvira it
d’u n ré p ertoire très restreint de phrases répétées en fo n c tio n des
messages q u i lu i sont adressés a u ra it aussi une certaine d iffic u lté à
é ta b lir une id en tité autonom e, à cause des lim ite s évidentes de sa
capacité à in te ra g ir avec d’autres avatars sur le site. A in si, il est u tile ,
dans l ’optique de m ie u x com prendre les qualités et les faiblesses de
U
O) ces identités, de p o u v o ir les analyser selon une m atrice, do nt les
-0)
a deux axes correspondent i) à une plus ou m oins grande autonom ie
■a perçue par ra p p o rt à la personne-qui-agit sur le réseau ; et 2 ) à une
plus ou m oins grande a g e n tivité q u a n t à le u r capacité à in te ra g ir
O)
> avec d’autres p ro fils sur le site.
c
P
e
u Le p re m ie r axe, celui q u i mesure l ’au ton om ie perçue d ’u n objet
T3

U
e u
) sur T w itter, se d é fin it en fo n c tio n de l ’indépendance présumée du
e /)
(/1 p ro fil par ra p p o rt à la personne q u i a créé le com pte et q u i l ’a activé.
e
u

L’u tilis a te u r de T w itte r d o it com prendre que derrière to u t p ro fil se


O cache une personne réelle (ou, à la lim ite , u n s c rip t q u i a été écrit
(N

O pa r u n in d iv id u , ce q u i re v ie n t au même), m ais cette personne


x:
CT peut être plus ou m oins présente dans les messages émergeant de
>-
O.
ce p ro fil, avec des conséquences im p o rta n te s sur la m anière dont
UO
u n in te rlo c u te u r in te ra g it avec lu i. Par exemple, on peut co n stru ire
u n p ro fil au no m d’u n chat domestique, @ FélixLeC hat, en in d iq u a n t
dans la section b io g ra p h iq u e : «Je m ’appelle M arc, et ceci est le
p ro fil T w itte r de m on chat Félix. » Dans ce cas, le p ro fil a u ra it une
faible autonom ie perçue, car tous les messages provenant ostensi­
blem ent du chat seraient filtré s par la personne-qui-écrit. C elui ou
celle q u i parle à © F é lixL e C h a t saurait q u ’il ou elle parle, en réalité,
à une personne, et le p ro fil m et cet élém ent en évidence au lie u de
1 3 2 — C a h ie rs d u ge rse

le dissim uler. Ceci te n d ra it à d im in u e r l ’authenticité, et du coup


la richesse, de l ’id e n tité v irtu e lle en question. Cependant, il est
possible de créer u n p ro fil très semblable en in d iq u a n t dans les notes
biographiques: «Je m ’appelle Félix, et je suis u n chat. M erci de vous
abonner à m on p ro fil ! », ce q u i changerait com plètem ent le ra p p o rt
entre la personne-qui-écrit et le p ro fil. Lorsqu’u n u tilis a te u r enver­
ra it u n message à ce Félix - to u t en acceptant les invraisem blances
inhérentes au fa it qu’u n chat parle français et sache m a n ip u le r u n
o rd in a te u r - , il s’adresserait directem ent au chat, sans, dans l ’espace
v irtu e l q u i perm et cette in te ractio n, passer par l ’in te rm é d ia ire d’u n
être h u m a in . Ce p ro fil a u ra it alors une très grande a u to n o m ie
perçue par ra p p o rt à la personne-qui-agit, car, même si on sait que
cette personne existe, on n ’en a pas la preuve et on est donc lib re
de po ursu ivre l ’in te ra ctio n com m e si elle n ’existait pas (ou com m e
si elle était, en réalité, u n chat in te llig e n t). P our cette raison, u n
p ro fil ayant une grande autonom ie perçue a u ra it aussi une id en tité
v irtu e lle plus riche (c’est-à-dire plus semblable à l ’id e n tité v irtu e lle
U
d’une éventuelle personne réelle), dans u n cadre d’in te ra ctio n où
JOD
'(V
)
les particip an ts laissent vo lo n ta ire m e n t le u r scepticisme de côté et
a p a rtic ip e n t à la fic tio n com m e si elle é ta it réalité.
13
X3
'(L) Le de u xiè m e axe, ce lu i q u i m esure l ’a g e n tiv ité d ’u n p r o fil, se
CD
> d é fin it en fo n c tio n de sa capacité d ’ag ir sur T w itte r: récolter des
c
P abonnés, p a rtic ip e r à des discussions, in fiu e n ce r des o p in io n s et
O) jo u e r u n rôle auprès des autres utilisateurs. Dans certains cas, u n
-O
{/
(tnU)
p ro fil ne p o u rra it pas v ra im e n t in te ra g ir avec d’autres utilisateurs,
0l/l3
car cela in tro d u ira it des incohérences dans l ’id e n tité projetée q u i
déstabiliserait celle-ci au p o in t où elle p o u rra it disparaître (comme
O
fM dans le cas de @ Big_Ben_C lock exploré ci-après). Dans d’autres cas,
u n p ro fil peut en trer en in te ra ctio n avec d’autres profils, d o n t ceux
03
créés au n o m de personnes réelles et m êm e vérifiés par T w itte r,
Q.

UO et, par ses in te rven tion s, in flu e n ce r la discussion. Im aginons deux


pro fils avec une fo rte autonom ie perçue : le pre m ie r au no m de la
m o n tre de la prem ière m in is tre et le deuxièm e au n o m de son stylo.
Dans le pre m ie r cas, supposons que la m o n tre ne fa it que ra p p o rte r
l ’heure et ne réponde jam ais aux com m entaires qu i lu i sont envoyés:
ce p ro fil aurait une faible agentivité, car d’une part, son répertoire
d’actions possibles serait très restreint, et d’autre part, il ig no rera it les
con tribu tion s de ses interlocuteurs à la discussion. Dans le deuxièm e
M . R o w l e y — L a v ie p u b liq u e des o b je ts — 133

cas, le stylo co m m e n te ra it les docum ents q u ’il signerait ou q u ’il


é crira it, en « é tiq u e ta n t» des jo urn aliste s et d’autres membres de
l ’Assemblée nationale, et ré p o n d ra it toujours, de m anière in d iv id u a ­
lisée, aux com m entaires q u i lu i seraient form ulés. Ce p ro fil au rait
une plus fo rte agentivité, car son répertoire d’actions possibles serait
plus im p o rta n t et tie n d ra it com pte des c o n trib u tio n s de ses in te r­
locuteurs. (On p o u rra it très bien envisager aussi le cas contraire,
avec une m o n tre é ru d ite et u n stylo m u e t: l ’im p o r ta n t est le
contraste entre les deux approches.) Une plus grande agentivité dans
u n p ro fil in v ite im p lic ite m e n t d’autres utilisa te urs à p a rticip e r à la
con stru ctio n de son identité, et mène donc à une id e n tité plus riche.

A in s i, en ce q u i a tra it à l ’autonom ie perçue des objets sur Tw itter,


on peut exam iner les énoncés à la prem ière personne ta n t dans le
texte autobiographique que dans les messages, la présence de liens
vers le ou les sites In te rn e t de celui ou celle à q u i a p p a rtie n t le
com pte ainsi que la cohérence globale de l ’h isto ire qu i se c o n s tru it
à p a r tir de la b io g ra p h ie et du corpus des tw eets d u d it com pte.
U
O) L’agentivité peut par aille urs être mesurée par le nom bre d ’abonnés
-0) et d ’abonnem ents, le nom bre de tw eets c o m p o rta n t u n lie n vers
D
O '
U
T3
le p ro fil d’u n autre u tilis a te u r (une réponse), le nom bre de tweets
c o m p o rta n t u n m ot-clic {hashtag ou in se rtio n d’u n tw eet dans une
CD
> discussion en cours) et le nom bre d ’énoncés p e rfo rm a tifs ( j’ordonne,
’c je déclare, etc.) dans l ’ensemble des messages. Ces mesures p o u rro n t
P

TO3) nous in fo rm e r de la p o sitio n de tel ou tel p ro fil dans la m atrice


U
0 )
(/))
(/)
et dès lors nous aider à com prendre l ’im p act de l ’autonom ie et de
e
u l ’agentivité perçues sur la richesse de l ’id en tité v irtu e lle d’u n objet.
À l ’aide de quelques exemples de p ro fils d’objets choisis sur Tw itter,
O
(N
considérons m a in te n a n t l ’im pact de ces critères sur la force ou la
O
s: faiblesse des identités des objets.
en
>-
O.

UO É tu d e d e s p r o f ils d ’o b je ts s u r T w it t e r

@ B ig_Ben_Clock

Le p re m ie r p ro fil que nous analyserons est celui de « B ig B e n»


(tw itter.com /B ig_B en_C lock). Ce p ro fil com pte 4 4 0 0 0 0 abonnés.
Ne « s u iv a n t» aucun p ro fil, il a envoyé 35 9 0 0 tweets depuis sa mise
en lign e en novem bre 2 0 0 9 . Chacun de ses messages com porte le
m o t « BO NG » répété u n nom bre de fois q u i correspond à l ’heure
1 3 4 — C a h ie rs d u g erse

à laquelle est d iffu sé le tw e e t (par exemple, quatre fois à q h ou


i 6 h, six fois à 6 h ou i 8 h, etc., dans le fuseau horaire de la Grande-
Bretagne). La b io g ra p h ie co m p o rte u n h y p e rlie n vers une page
in d iq u a n t que les dro its d ’auteur de ce com pte sont la pro priété de
Jonathan M archant. O n peut donc constater une autonom ie perçue
faible du com pte par ra p p o rt à son au teu r: grâce à cet hyperlien,
l ’id e n tité c iv ile de ce d e rn ie r est présente dans la b iog rap hie du
p ro fil en question, é lim in a n t ainsi l ’illu s io n que la cloche Big Ben
« p a rle » sur T w itte r. Cependant, si l ’on re fo rm u le la question et
qu’on se demande ce que f a it Big Ben au lie u de ce q u ’il est, on peut
constater que, to u t com m e son avatar v irtu e l, l ’activité du clocher se
résume à ém ettre u n message (ici, en l ’occurrence, sonner) à chaque
heure de la journée. C om m e le n o m du p ro fil et son activité sur
T w itte r sont cohérents, on peut constater que la correspondance
entre l ’avatar et l ’objet q u ’il représente est évidente.

Parce que ce p ro fil ne répond jam ais directem e nt aux tw eets q u i


lu i sont envoyés^ et qu’il n ’in c lu t aucun m ot-clic dans ses propres
U
O) tw eets^, on peut constater u n très fa ib le niveau d ’agentivité. Les
'X
C
U
D
3
tweets de Big Ben n ’a p p a ra itro n t jam ais dans le flu x d’u n u tilis a te u r
O '
U
T3
à m oins que celui-ci ne lance une recherche p o u r les term es « B ig
'CD
B en» ou « B O N G » , ou encore qu’il s’abonne au p ro fil. Lorsqu’ils
CD
> apparaissent, ces messages ne m a rq ue nt que le début d’u n échange
'c
P entre profils, u n échange auquel « Big Ben » ne co n trib u e ra qu’une
Te3u seule fois. Dès lors, même s’il com pte des m illie rs d’abonnés, que
plusieurs centaines de personnes o n t répondu à ses tweets et que ses
actions sur le site correspondent à ses actions réelles, le com pte « Big
B en» ne co n trib u e guère au discours « tw itté ra ire » pas plus qu’il
O
ГМ
n ’e n tre tie n t de relations avec d’autres profils.

CT @ m yto a ster
>-
Cl
O
U Le deuxièm e exemple de p ro fil que nous citerons constitue u n cas u n
peu plus complexe. 11 s’agit de « m yto a ste r» (tw itter.com /m ytoaster),
qui com pte 2 4 4 т abonnés. Ce compte est abonné à 88 profils et a

5. En d a te d u 2 0 ja n v ie r 2014, a u c u n des 100 d e rn ie rs tweets n ’in c lu t


u n lien vers u n a u tre profil. C eci in d iq u e q u ’a u c u n de ses tweets n ’est u n e
ré p o n s e à u n a u tre tweet.
6. Selon les too d e rn ie rs tweets en d a te d u 20 ja n v ie r 20T4.
M . R o w l e y — L a v ie p u b liq u e des o b je ts — 135

envoyé 6 9 8 tweets en date du 2 0 ja n v ie r 2 0 1 4 . M yto aste r re p ro d u it


to u jo u rs les mêmes messages : soit « T oasting», soit «D o ne Toasting».
M esurer l ’autonom ie perçue de ce com pte par ra p p o rt à son auteur
est d iffic ile , car u n lie n dans sa b io g ra p h ie fo u r n it la précision
suivante: à l ’aide d’une m icropuce, chaque fois que son créateur
Hans Scharler m et le g rille -p a in en marche, u n signal est envoyé
à son o rd in a te u r et u n message est émis autom atiquem ent par u n
com pte co u rrie l lié à T w itter. Il y a donc plusieurs niveaux d’in te r­
action entre l ’auteur et le p ro fil : H. Scharler a ouvertem ent créé le
p ro fil ainsi que l ’appareil q u i pe rm et au g rille -p a in de tw eeter, mais
c’est en eflfet le g rille -p a in qu i envoie le message électronique chaque
fois qu’il est activé. Bien que la m a n ip u la tio n du g rille -p a in et la
m a n ip u la tio n d’u n clavier, deux opérations q u i servent à tra d u ire
une action au plan physique à des données transmises par In te rn e t,
paraissent être des m a n ip u la tio n s comparables, du p o in t de vue
du lecteur, il y a une différence im p o rta n te : le g rille -p a in projette
son identité, plus ou m oins fidèlem ent, dans l ’espace de T w itter, et
les actions qu’il dé crit sont, en réalité, les actions qu’il accom plit,
U
O)
'C
U m êm e si u n clavier se veut in visib le com m e étape in te rm é d ia ire
D
O ' entre l ’auteur et le texte, n ’assumant pas d ’id e n tité p a rtic u liè re et
U
T3
ne se lim ita n t pas à l ’auto-description. Ce com pte est très d iffic ile
à catégoriser sur une échelle de plus ou m oins grande autonom ie
CD
> perçue : son créateur est très présent dans la biographie, mais absent
’c
P
du contenu des tweets, lesquels reflètent les actions de l ’objet au no m
"Q
J
O duquel le p ro fil a été créé avec une fid é lité parfaite, une fid é lité q u i
{/
OJ
)
tn
t/1 ne se trouve que très rarem ent dans les tweets d’u n in d iv id u qui,
QJ
sous son propre nom , dé crit ses activités quotidiennes. Toutefois,
O
fM
à cause des lim ita tio n s encodées dans ce p ro fil, sa capacité d ’in te r­
action demeure très restreinte : il ne peut afficher q u ’une des deux
phrases, selon son état du m o m e n t dans le m onde hors lign e (il ne
>- peut donc pas m e n tir), ce q u i lu i enlève tou te capacité d’e n tre te n ir
Q.
O
U
une conversation ou d ’in clu re ses messages au sein d ’une discussion
en cours. Le fa it que chaque tw eet soit en eiTet envoyé par l’objet dont
il assume l’id en tité confère à celui-ci une id en tité v irtu e lle plus riche
(c’est-à-dire, plus semblable à l ’id e n tité v irtu e lle d’une éventuelle
vra ie personne) que @ B ig_B en_C lock (où les actions num ériques
correspondent aux actions physiques, mais ne sont pas suscitées par
elles), mais sa capacité lim ité e à interagir avec d’autres profils l’empêche
d’entretenir de véritables relations avec d’autres utilisateurs.
1 3 6 — C a h ie rs d u g erse

@ pin k_bracelets

Le troisièm e p ro fil que nous exam inerons s’in titu le «B re a st C ancer


A w a re » (tw itter.com /pink_bracelets). Il com pte 8 5 6 4 abonnés et
est lui-m êm e abonné à 28 profils. Il a p ro d u it 2 7 6 0 tweets^ d o n t le
de rn ie r est daté du to ju in 2 0 1 3 . Ce p ro fil présente aussi u n cas assez
p a rtic u lie r: sa biographie in c lu t u n lie n vers breastcancerbracelets.
org, u n site q u i co n tie n t la biographie de la personne q u i l ’écrit,
mais q u i n ’in c lu t pas son nom . Cependant, il est cla ir que m algré
le n o m du com pte (des bracelets roses) et sa p h oto de p ro fil (un
ru b a n rose), celui-ci ne vise pas à assumer pleine m e nt l ’id e n tité de
cet objet, choisissant p lu tô t de se servir du sym bole p o u r o rie n te r sa
fin a lité : rep ub lie r des articles concernant la lu tte contre le cancer du
sein. Ce p ro fil a alors une autonom ie perçue très faible par ra p p o rt
à son au te u r: on sait beaucoup de son id e n tité civile (mais pas son
nom ), les messages du p ro fil ne sont jam ais écrits à la prem ière
personne, n i ne décrivent les activités d’u n objet quelconque. Tout
le contenu affiché consiste en des liens vers d’autres publications. Par
U
O) contre, on peut rem arquer que chacun de ses tweets co n tie n t le m ot-
'X
C
U
D
3
clic #p inkribb on^ le sym bole de la lu tte contre le cancer du sein. Le
O '
U
T3
p ro fil in s c rit alors la to ta lité de ses messages dans une discussion en
cours liée à sa m ission. En ta n t qu’aggrégateur de contenus, le p ro fil
CD
> fo n ctio n n e très bien, et parce 8 5 6 4 personnes y sont abonnées, et
’c que de surcroît il em ploie le m ot-clic # p in k rib b o n , le p ro fil a une
P

TC3
L) très grande capacité à faire circu le r de l ’in fo rm a tio n par le réseau :
in
CL)
(/) autrem ent d it, il possède une agentivité relativem ent forte, bien que
U)
CL)
lim ité e par la tendance de l ’auteur à ne pas répondre souvent aux
messages q u i lu i sont adressés.
O
CN

O n p o u rra it é ta b lir une analogie, com m e dans le cas de @ B ig_B en_


O) Clocks entre les activités de l ’avatar en ligne et l ’objet dont il assume
>-
CL
O le n o m hors lig n e : le ru b a n rose ne prend jam ais la parole, mais
U représente u n rappel, à ceux q u i le voient, de la lu tte contre le cancer
du sein. Il serait in a p p ro p rié p o u r ce p ro fil de prendre la parole,
parce que l ’accent est mis, dans le m onde hors ligne, sur les récits
des personnes q u i sont touchées, directem ent ou in directem e nt, par
le cancer. En affich an t des articles de jo u rn a l et des textes publiés
sur le In te rn e t q u i racontent l ’h isto ire de personnes sur le te rra in
q u i a n im e n t des activités, des campagnes de sensibilisation et des
collectes de fonds, @ pink_bracelets ne se m et pas de l ’avant, mais
M . R o w l e y — L a v ie p u b liq u e des o b je ts — 1 3 7

perm et de regrouper et de d iffu se r divers discours u n ifié s par une


thém atique précise sous u n sym bole reconnaissable. A lors, m êm e si
la biographie in d iq u e que le p ro fil représente « P in k R ibbon Breast
Cancer Awareness Bracelets & Jewelry», l ’inexistence de contenus
o rig in a u x empêche le p r o fil de p o u v o ir assum er une vé rita b le
id e n tité en ta n t q u ’o b je t. C e pendant, cette m êm e fo n c tio n de
re d iffu sio n et d’auto-effacem ent lu i p e rm e t d’assumer en lign e (au
m oins en partie) u n rôle d’u n ific a tio n et de conscientisation re la tif
à cet objet dans le m onde hors ligne.

@ M arsC u riosity

Le plus célèbre p ro fil représentant u n objet in a n im é sur T w itte r


est sans doute celui de l ’astrom obile C u rio sity, q u i est arrivée sur
la planète M ars le 6 août 2 0 12 dans le b u t d’explorer la géologie
et le c lim a t de la planète. Le p ro fil T w itte r com pte 1 ,4 7 m illio n
d’abonnés et il « s u it» 159 profils. Depuis son « amarsissage», il a
tw eeté 2 4 4 4 fois. Le com pte est p a rtic u lie r dans l ’u tilis a tio n qu’il
U fa it de la prem ière personne^, p ro d u is a n t ainsi une très grande
QJ
X3
'0) a u to n o m ie par ra p p o rt à la personne q u i l ’anim e. U n lie n dans
a la biographie renvoie au site In te rn e t du Jet P ropulsion L a borato ry
Zi
XJ
de la NASA, mais le n o m de la personne responsable d’écrire les
O) tweets du rover n ’est in d iq u é n u lle part. Le p ro fil a entretenu des
>
'c conversations avec des figures publiques telles que Lady Gaga^ et
P
Steve M a rtin ^ , et l ’équipe responsable de sa m ise en lig n e a reçu
TO
3J
u n p rix W ebby dans la catégorie « O v e ra ll Social Presence (People’s
Voice) » en 2 0 13 ^^. Quelques exemples de ses messages illu s tre n t les
raisons p o u r lesquelles on estime que sa présence sur T w itte r est si
O rich e: le 6 août 2 0 1 2 , lors de son arrivée sur Mars, elle é c rit: « E nte­
(N

O rin g M a rs’ atm osphere. 7 . M inutes. Of. Terror. S tarts. NO W . # M S V \ »


x:
DJ
’v_
>-
CL
O
U
7. P a r ex em p le, o n p e u t lire : « G o a ls fo r 2014: F in ish d riv in g to M ars’
M o u n t S h a rp & d o all th e science I c an . # r e s o lu tio n s » (en lig n e ; d e rn iè re
c o n s u lta tio n le 3 ju in 2014), h ttp ://t.co /M 4 8 Ib q p JS Q .
8. h ttp s://tw itter.com /M arsC urio sity /statu s/3 9 8 2 6 0 6 1 6 6 7 6 1 1 8 5 2 8 .
9. h ttp s://tw itter.com /M arsC urio sity /statu s/2 3 7 6 8 7 3 7 9 4 8 4 3 5 2 5 1 2 .
TO. h ttp ://w in n e r s .w e b b y a w a r d s .c o m /2 0 T 3 /s o c ia l/g e n e r a l- e x c e lle n c e -
categ o ries/o v erall-so cial-p resen ce/n asas-cu rio sity -m ars-ro v er-so cial-m ed ia .
TT. h ttp s://tw itter.com /M arsC urio sity /statu s/2 3 2 3 4 6 5 T 2 9 3 8 6 5 5 7 4.
1 3 8 — C a h ie rs d u ge rse

P a rm i les réponses, on trouve des messages de soutien com m e : « Go


lil d u d e ll ! ! !» (@ cw ig g in s\ «D u de, stop tw e e tin g an fo cu s on stickin g
the la n d in g » (© m ike w a ta n a b e ), et, de m an iè re plus enthousiaste:
« I LO V E YO U T IN Y R O B O T A LS O N ASA IN T E R N » {© o n id a v in ).
V in g t m inutes plus tard, © M a rsC u rio sity tweete : « You asked f o r pics
fro m m y trip . H ere you go ! M y is t look (o f m any to come) o f m y new
hom e... M A R S !^^» , avec une im age jo in te au message (© o n id a v in
répond iro n iq u e m e n t « When can we come v is it I can b rin g settlers o f
C a ta n » ). Le 5 décembre 2 0 1 3 , © M a rsC u rio sity tw eete: « I f #science is
© M e rria m W e b ste fs #W 0T Y ^^ and © O E D ’s is #selfe, then science s e lf es
winy rig h t ?^"^» en jo ig n a n t une p h oto d’elle-même au texte.

L’effet de son registre et le contenu de ses messages, ainsi que la


répartie d o n t elle fa it preuve avec ses abonnés donnent, fina le m en t,
l ’im pression qu’on li t le flu x d’une connaissance q u i v ie n t de démé­
nager dans u n pays exotique : sauf que, dans ce cas, l ’a m i est u n rob ot
et le pays est la planète Mars. Le com m e ntaire de © onidaviny où il
exprim e son a m o u r p o u r le ro b o t et le stagiaire q u i é crit sous cette
U
(U identité, souligne la bonne volonté de ses in te rlo cu te u rs d ’accepter
-0) les invraisem blances et d’in te ra g ir avec C u rio sity com m e si elle é ta it
D
O '
D
•a u n être réel et autonom e. Ce q u i distingue alors le p ro fil de C u rio sity
des autres objets q u ’on a étudiés est son agentivité très développée.
0
>) C u rio s ity parle au je , ce q u i a p o u r conséquence que les avatars
'c
P q u i lu i répondent le fo n t au tu . Elle décrit, com m e © m yto a ste r et
■0a) © B ig_B en_C locky les actions q u ’elle effectue physiquem ent, m ais
U)
e
u elle ne se borne pas à quelques phrases répétées hors contexte : elle
répond à ses « a m is » de m anière individualisée, en c ita n t souvent
des références aux phénomènes cultu rels am éricains (par exemple,
O
rM
le film M ars A ttacks et la chanson « She B linded Me W ith Science »
(5)
x: de Thomas Dolby), et retw eete fièrem ent des articles q u i la citen t ou
DI
q u i racontent ses voyages d ’exploration sur la planète rouge.
CL

UO

12. h ttp s://tw itter.com /M arsC uriosity /statu s/2 3 2 3 5 1 1 8 9 8 2 6 6 7 8 7 8 5 .


13. « W o rd o f th e Y ear».
14. h ttp s://tw itter.com /M arsC uriosity /statu s/4 0 8 7 1 4 7 3 6 2 9 7 9 7 1 7 1 2.
M . R o w l e y — L a v ie p u b liq u e des o b je ts — 1 3 9

C o n c lu s io n

O n peut co n firm e r, à p a rtir de l ’analyse de ces quelques exemples,


l ’in tu itio n de départ selon laquelle une plus grande agentivité dans
le p ro fil, com m e dans le cas de @ M arsC uriosity, favorise la consti­
tu tio n d’une com m unauté plus vaste a u to u r de l ’objet, et que cette
c o m m u n a u té in te ra g it plus fré q u e m m e n t avec lu i, c o n trib u a n t
ainsi à la création d’une id en tité plus riche. Les comptes q u i n ’en­
tre tie n n e n t que peu de conversations avec leurs abonnés, com m e
@ B ig_B en_C lock et @ mytoaster^ o n t alors une id e n tité m oins riche,
m algré le u r plus ou m oins grande autonom ie perçue par ra p p o rt
à la personne q u i les an im e . C om m e les p ro fils q u i d é tie n n e n t
u n répertoire très lim ité de réponses possibles tendent à être des
bots (pro fils automatisés, com m e dans le cas de @ B ig_B en_C lock et,
de m anière différente, @ m ytoaster\ la présence d’u n être h u m a in
derrière le clavier est im p o rta n te par ra p p o rt à la richesse perçue
d’u n objet sur T w itter, qu’on connaisse ou qu’on ignore son nom .
Toutefois, cette présence n ’est pas d é te rm in a n te : @ pink_bracelets^
U
bien q u ’a lim e n té par une personne et très a c tif dans sa co m m u ­
JOD
'(V
)
nauté, n ’arrive pas à é ta b lir une id e n tité riche, car le p ro fil n ’évoque
a
U jam ais ses propres activités, pensées, ou opinions, répétant sim ple­
T3

m e n t ce qu’il trouve a ille urs sur la Toile. Il est dès lors cla ir que la
CD
> richesse de l ’id en tité d ’u n objet sur T w itte r correspond aux attentes
'c
P que nous avons par ra p p o rt à l ’id e n tité d ’une personne: ta n t que
OJ
T3 l ’avatar en question est accepté par ses interlocuteurs, m algré ses
invraisem blances, et que l ’avatar in te ra g it avec d ’autres avatars sur
le réseau, son id en tité s’e n rich it.

O Il ne s u ffit pas, par contre, de constater que la capacité de ces p ro fils


fM

à se c o n stru ire une id e n tité riche et u n iq u e im ite les co m p o rte ­


CT ments des êtres h u m a in s sur le réseau. Si des m illie rs d ’utilisa te urs
>~
CL
O p re n n e n t la peine d ’o u v r ir des com ptes de ce typ e , et que des
U
m illio n s d ’autres s’y abonnent, il fa u t q u ’il y a it une raison : ces
pro fils doivent co n trib u e r d’une quelconque façon au réseau q u i ne
serait pas possible à p a rtir d’u n com pte au n o m d’une personne. Une
explication possible à ce geste cré a tif se trouve dans l ’architecture du
réseau elle-même. C om m e on l ’a déjà souligné, T w itte r n ’oblige pas
ses u tilisa te u rs à créer u n com pte à le u r propre n o m (qui corres­
p o n d ra it à le u r identité civile) et ne privilé gie pas les messages de tels
comptes « authentiques » quand il déterm ine les messages q u i seront
1 4 0 — C a h ie rs d u g erse

affichés dans le flu x d’u n autre u tilisa te u r. U n u tilis a te u r de T w itte r


est pa rfa ite m e n t lib re de peupler son flu x de spam bots, de phéno­
mènes naturels et d’appareils ménagers s’il le souhaite. Le fa it que
ces comptes farfelus ha b ite n t le mêm e espace nu m é riq u e que ceux
de journalistes, de po liticien s et de publications « tra d itio n n e lle s » ,
et q u ’ils puissent in te ra g ir avec ces derniers sur u n pied d’égalité,
souligne l ’aspect carnavalesque de la plateform e : c’est-à-dire que des
entités im probables (com m e u n ro b o t ou u n g rille -p a in ) q u i n ’o n t
pas le p o u v o ir de s’e xp rim e r dans le m onde hors lign e prennent,
par l ’in te rm é d ia ire de le u r auteur ou p ro g ra m m e u r, pleine m e nt
cette capacité en ligne.

Ce « carnaval » perm et, com m e le suggère M ik h a ïl B a khtin e dans


La p o é tiq u e de D ostoïevski^ « d e d é c o u v rir et de re p ro d u ire des
aspects de la conduite et du caractère h u m a in s qui, dans u n dérou­
lem ent n o rm a l de la vie, n ’auraien t pu se faire jo u r » (B akhtine,
1 9 7 0 [ 1 9 2 9 ]: 2 3 2 ). Dans c e rta in s cas, ces m an iè res de procéder
m ènent à des critiques des discours dom inants, par exemple dans
U
0D
) le cas de @ A H U R R IC A N E S A N D Y qui, en août 2 0 1 2 , satirisait le
J
-O) to n ha le ta n t des jo urn aliste s q u i couvraient cet « orage du siècle »
a
Di
XJ
par des messages ironiques com m e « 1 JUST BLEW A LAPTO P IN
T H E O CEAN. N O W A DELL IS R O LLIN G IN T H E DEEP'5». oa ns
O) d’autres cas, ils agissent de m anière parasitaire, com m e en fa it fo i
>
'c
P le bot @ EnjoyTheFilm (qui attend q u ’u n u tilis a te u r cite le titre d’u n
OJ film dans u n tw eet et q u i répond alors par une phrase lu i annonçant
T3
com m e nt le film se term ine). Parce que le site oflfre aux internautes
les moyens d ’a n im e r des objets, des phénomènes naturels ou des
personnages fictifs, ces p ro fils peuvent à la fois c ritiq u e r et c o n tri­
O
(N
buer au discours pu blic d ’une m anière et dans une perspective q u i
O
x: seraient a u trem en t im possibles. Q u i plus est, le site p e rm e t aux
DJ
’v_
>- autres internautes d’in te ra g ir avec ces avatars, aidant à l ’édifica tion
CL
O de leurs identités et alors de le u r fo n c tio n critiq ue .
U

Il ne faut s u rto u t pas o u b lie r que cette influence est réciproque. Si


les u tilis a te u rs c o n trib u e n t à la co n stru ctio n des identités de ces
objets par le u r contact avec eux et par l ’acceptation de le u r in v ra i­
semblance, les avatars de ces objets doivent c o n trib u e r à la construc­
tio n des identités des utilisa te urs q u i interagissent avec eux. Cette

15. h ttp ://fa v sta r.fm /u se rs /a h u rric a n e s a n d y .


M . R o w l e y — L a v ie p u b liq u e des o b je ts — 141

a lté rité num érique, où T u tilisa te u r reconnaît l ’autre dans tou te sa


différence (même si cette différence est une diflférence de genre, de
type ou d ’espèce) et développe u n ra p p o rt avec lu i, ouvre la po rte à
u n univers de contacts pro du ctifs et signifiants entre entités, qu’elles
se présentent com m e des êtres h u m a in s ou non. Cette influence
peut v a rie r entre le très d ire ct (se rendre com pte que ses propres
tweets ne sont guère plus significatifs que « Toasting. D one Toasting. »)
et le très complexe (se rendre com pte que plusieurs débats entre
figures publiques, sur divers sujets, p o u rra ie n t être reproduits par
des s crip ts m u n is de quelques centaines de clichés, et les consé­
quences de cette réalisation sur la m anière do nt on com prend le
discours jo u rn a lis tiq u e et on y participe). Les avatars automatisés
o ffre n t u n co n tre p o in t aux autres avatars, et p e rm e tte n t à l ’u tilis a ­
te u r d’encadrer ses propres messages et l ’id e n tité q u ’il projette. Il
faut alors in tro d u ire une nuance à la thé orie des réseaux sociaux:
on ne s’engage pas sim plem ent dans l ’accum ulation de capital social
en c o n s titu a n t u n réseau de liens fo rts, re lié à d ’autres réseaux
semblables par des liens faibles activables, mais on pa rticip e aussi
U
O)
'C
U à u n processus c o n tin u et réciproque de co n stru ctio n id e n tita ire
D
O ' à travers le contact avec l ’A u tre . Le fa it de prolonger ce processus
U
T3

'CD
dans l ’e n viro n n e m e n t nu m é riq u e perm et une plus grande variété
d ’Autres que jam ais, mêm e si ces interactions sont, p o u r l ’in sta nt,
CD
> typ iq u e m e n t médiatisées sur T w itte r par le texte.
’c
P
Q
J
"O O n accuse souvent les réseaux socionum ériques d’être des « chambres
{/
(U)
tn d’échos », où les in d iv id u s o n t tendance à chercher des o p in io ns ou
t/1
QJ
des avis avec lesquels ils ou elles sont déjà plus ou m oins en accord.
O n souligne les ressemblances dém ographiques de base des u tilis a ­
O
fM
teurs, q u i sont m a jo rita ire m e n t des jeunes personnes occidentales
x: pourvues de téléphones in te llige nts. Les cas exceptionnels, où les
ai
>- u tilisa te u rs se servent du réseau p o u r d iffu se r les nouvelles d ’u n
CL
O m ouvem ent de masse, ou suivre des évènements po litiqu es com m e
U
des débats présidentiels, o n t p o u r effet, par le u r rareté même, de
c o n firm e r que la m a jo rité de la co m m u n ic a tio n q u i passe par le
site est banale et sans in té rêt. Cependant, on peut com prendre ces
comptes aux nom s d ’objets (sans m e n tio n n e r ceux aux nom s de
personnages fic tifs ou historiques) com m e une prem ière tentative
1 4 2 — C a h ie rs d u g erse

chez certains internautes d’é la rg ir les possibilités interactionnelles


offertes par les RSN. Ces profils, soigneusement composés ou non,
ne peuvent qu’in flue nce r ceux avec q u i ils interagissent.

C e tte d iv e rs ific a tio n des id e n tité s n u m é riq u e s est lo in d ’ê tre


te rm in é e . T o u t com m e la te ch n o lo g ie ro b o tiq u e , pa r exem ple,
a déjà eu des im pacts énorm es sur les secteurs m a n u fa c tu rie rs ,
l ’in te llig e n ce a rtific ie lle , dém ontrée déjà sous une fo rm e lim ité e
dans plusieurs logiciels, p ro m e t d’avoir u n im p a ct semblable dans
les dom aines liés à la gestion de l ’in fo rm a tio n , d o n t le dom aine des
com m unications. Bien que les tw itte r bots s’e xp rim e n t sous fo rm e de
texte, d ’autres exemples d’intelligence a rtific ie lle interagissent déjà
avec les utilisa te urs sur le plan sonore (p. ex. W atson, l ’o rd in a te u r
q u i a p a rticip é à une ém ission de Jeopardy I, ou S iri, q u i répond aux
questions q u i lu i sont posées verbalem ent par les utilisa te urs des
iPhones). Ces machines, q u i nous écouteront, nous rép on dro nt, nous
aideront à atteind re nos objectifs et nous ressembleront de plus en
plus au cours des décennies à venir, nous te n d ro n t u n m ir o ir to u t
U
0) à fa it u n iq u e dans lequel nous p o u rro n s nous observer et nous
JD
'0U) in te rro g e r sur nos pratiques, au fu r et à mesure q u ’on acceptera
(y
U
T3
de p a rtic ip e r à la cré a tio n de le u r p ro p re id e n tité to u t com m e
on pa rticip e déjà à la création de celles des objets sur T w itter. La
C
>D présente étude n ’est que l ’amorce d’une réflexion collective, mais en
’c considérant sérieusem ent les im pacts de cette a lté rité n u m é riq u e
P

TCL)
3 sur l ’expérience vécue en lign e, nous nous préparons à u n avenir
in
CL)
(/ où ces questions d é b o rd e ro n t des cadres de la T oile p o u r nous
10)
CL) c o n fro n te r directem e nt.

O
rM
(5)
O)
>-
Cl
UO
L ’a p p ro c h e j ju rid iq u ej> a u p ro fit"
des id e n tité s n u m é riq u e s
La défense des droits des femmes sur le Web

I s a b e l l e B o u r g e o is

I n t r o d u c t io n

En d r o it in te rn a tio n a l, la fe m m e est souvent perçue selon son


statut de mère et de conjointe, la c o n fin a n t à sa rela tio n à la fa m ille
com m e élém ent central de la société. La sphère privée reste le seul
espace où elle a le p o u vo ir d ’agir. Les caractéristiques de ra tio n a lité ,
de p o u v o ir et d ’o b je c tiv ité liées au do m a in e p u b lic et m a scu lin
(C harlesw orth, C h in k in et W rig h t, 1 9 9 1 : 6 2 6 - 6 2 7 ) rendent l ’accès
à la sphère pu bliq ue plus restreint aux femmes. Elles n ’o n t n i les
U
acquis p o u r accéder avec fa c ilité à la p o litiq u e , n i les o p p o rtu ­
JOD
'(V
)
nités p o u r défendre leurs droits sur la place publique. A u niveau
a in te rn a tio n a l com m e n a tion al, le discours et le statut des femmes
13
X3
'(L) sont absents, in v is ib le s et frag m e nté s. Tel que m e n tio n n é p a r
A n an da M itra , « ré d u ire au silence certaines vo ix constitue l ’une
O)
> des conséquences de l ’in v is ib ilité forcée et oppressive dans la sphère
'c
P
03
pu bliq ue réelle^ » (M itra , 2 0 0 4 : 4 9 2 ). Dans la thé orie com m e dans
T3
U) la pratique ju rid iq u e , les fém inistes de to u t dom aine en v ie n n e n t
03
m
e
n
03
à se dem ander: « O ù sont les fem m es?^» (Enloe, 1 9 9 0 : 1-18 ). Avec
l ’avènem ent de la ré v o lu tio n n u m é riq u e , les m ouvem ents fé m i­
O nistes sem blent avoir e n fin trouvé les moyens et les stratégies p o u r
fM
a ffirm e r une id e n tité collective, p o u r ainsi situer le u r discours, se
03 faire entendre et in flu e n ce r directem ent la p o litiq u e et le lé g is la tif
>~
CL
O Cette id en tité développée par la prise de conscience des sim ila rité s
U entre les situa tion s in d iv id u e lle s des fem m es p e rm e t la création
d ’une com m unauté en ligne d o n t les objectifs com m uns reposent
sur le changem ent; le vocabulaire des droits h u m a in s est réinvesti
et réapproprié par les femmes dans le cyberespace, m o b ilis a n t les
fem m es p o u r u n changem ent social et ju rid iq u e réel.

1. T ra d u c tio n libre.
2. T ra d u c tio n libre.
1 4 4 — C a h ie rs d u g e rse

A fin de bien com prendre le processus d ’a p p ro p ria tio n du cyber­


espace par les femmes, il faut dans u n p re m ie r temps com prendre
le développem ent d ’une id en tité par et p o u r les « v o ix v irtu e lle s »
(Youngs, 19 9 9 ), p o u r ensuite d é te rm in e r co m m e n t cela a perm is
aux fem m es d ’em ployer le voca bu la ire des d ro its h u m a in s p o u r
assurer l ’avènement concret d’une justice sociale. C’est fin a le m e n t
en prenant exemple sur la lu tte contre la violence envers les femmes,
to u t p a rtic u liè re m e n t en Inde, qu’il est possible de constater que
le d ro it est directem ent aflfecté par u n développem ent id e n tita ire
co m m u n q u i s’efifectue sur le Web et fa cilite la m o b ilisa tio n .

1. L e s « v o ix v ir t u e lle s » : le d é v e lo p p e m e n t
d ’u n e id e n t it é c o lle c tiv e

Dans u n p re m ie r temps, p o u r bien cerner l ’im p o rta n ce de l ’ap po rt


d’In te rn e t au m ouvem ent fé m in iste m o n d ia l, il est nécessaire de
d é fin ir le processus d ’élaboration et d’a p p ro p ria tio n d’une id en tité
collective par l ’entrem ise du Web. En com prenant la re la tio n entre
U
JOD
'(V
) les technologies de l ’in fo rm a tio n et l ’in d iv id u , il sera plus am ple­
a m ent possible de d é fin ir la portée des « v o ix v irtu e lle s » en temps et
Zi
T3 lie u réels. Ces « v o ix v irtu e lle s » sont définies selon G illia n Youngs
'CD
com m e des trib u n e s émergentes et influentes sur le cyberespace -
CD
> par op po sitio n à la réa lité m até rielle et physique à l ’exté rieu r de
’c
P l ’espace n u m ériqu e - p o u r les groupes m arginalisés n ’ayant pas la
TO3) p o s s ib ilité de fa ire entendre leurs in té rê ts et leurs besoins dans
U
O ))
(/)
U ) la sphère publique (Youngs, 19 9 9 ).
e u

1.1 Les technologies d e Vinform ation, les fe m m e s


O
(N e t la co m m u n a u té du cyberespace
O
x: Le développem ent de com m u na utés id e n tita ire s pa r le biais du
CT
>-
O. cyberespace peut paraître sim ple, mais les im pacts sont plus larges :
UO les femmes te n te n t de co m m u n iq u e r leurs besoins et leurs intérêts
par l ’in te rm é d ia ire d ’u n d is p o s itif technique qui, v u l ’am p le ur du
développem ent te ch n o lo g iq u e , donne accès à u n espace v irtu e l
p e rm e tta n t la re n co n tre de protag oniste s p a rta g e a n t ce m êm e
désir de com m unication. Il n ’est plus question de se rencontrer seule­
m ent physiquement. Intern et oflfre une façon intégrale, im m édiate.
I. B o u r g e o is — L’a p p ro c h e ju r id iq u e a u p r o f it des id e n tité s — 145

efficace, rapide et no n dispendieuse^ d’échanger des in fo rm a tio n s


et de dialog ue r sur des sujets divers (Sutton et Pollock, 2 0 0 0 : 7 0 1 ).
Les réseaux en lig n e présentent une plus grande fle x ib ilité en
m a tiè re te m p o re lle et géographique (ib id . : 2 4 8 ), fa c ilita n t ainsi
les contacts entre les fem m es de to u t m ilie u , peu im p o rte l ’âge,
l ’ethnie, la re lig io n ou le sexe. «C ela in d iq u e la possibilité [...] de
développer [des savoirs collectifs] en pre m ie r lie u et, avant to u t, sur
une base tra n sfro n ta liè re , de repenser les lim ite s géographiques,
nationales, sociales, c u ltu re lle s et raciales^» (Youngs, 1 9 9 9 : 58 ).
S u ivan t le p o stu la t que l ’u n ifo r m ité n ’est pas la n o rm e dans le
cyberespace, l ’in d iv id u transcende les lim ite s autrefois imposées
dans la sphère pu blique p o u r que les éléments de la sphère privée
deviennent parties intégrales du p o litiq u e (H a rco u rt, 2 0 0 0 : 6 9 3 ).
Bien que certains gouvernem ents aient développé des moyens p o u r
contrôler, censurer et su rve ille r les in fo rm a tio n s num ériques entre
u tilisa te u rs, John P erry B arlow a fiirm e dans A D e cla ra tio n o f the
Independence o f Cyberspace q u ’In te rn e t perm et les com m u nicatio ns
indépendam m ent de la ty ra n n ie étatique imposée sur la p o p u la tio n
U
O)
-O) (Barlow, 19 9 6 ). Le cyberespace fo rm e encore u n lie u de solidarité et
13
O ' de m o b ilisa tio n im p o rta n t p o u r les groupes se définissant sous des
U
T3 aspects identitaires com m uns.
'CD

CD
>
’c
P
O)
T3
U
O )
(/))
to
0)

O 3. En m a tiè re d ’accès à l’in f o r m a tio n , les c o û ts liés a u x te c h n o lo g ie s


(N

O de l’in fo rm a tio n s o n t m o in s élevés q u e les co û ts liés au x lib ra irie s e t a u x


x: b ib lio th è q u e s. A insi, v u les lim ite s m o n é ta ire s e t g é o g ra p h iq u e s de c e rta in s
CT
>- pays, I n te r n e t p ré s e n te u n m o in d re c o û t. P a r c o n tre , a u re g a rd des d isp a ­
O.
O
U rité s é c o n o m iq u e s e t sociales e n tre les pays d u N o rd e t les pays d u Sud, il
est possible de c o n s ta te r q u e l’accessibilité au x te c h n o lo g ie s n u m é riq u e s est
to u t de m ê m e in é g ale, c a r les m ê m e s co û ts o n t u n p o id s p lu s lo u rd d a n s
les pays e n voie de d é v e lo p p e m e n t. V oir FERREE, M .M . e t T. PU D RO V SK A
(2006), « T ra n s n a tio n a l F e m in is t N G O s o n th e W eb : N e tw o rk s a n d Id e n ­
titie s in th e G lobal N o rth a n d S o u th » , in Global Feminism: Transnational
Women’s Activism, Organizing, and Human Rights, M .M . F e rree e t A .M . T rip p
(éd.), N ew York, N ew Y ork U n iv e rsity Press, p. 251-252.
4. T ra d u c tio n libre.
1 4 6 — C a h ie rs d u g erse

2.2 V ém ergence d ’une com m un ication id e n tita ire

Le changem ent des param ètres de la c o m m u n ic a tio n en tre les


femmes, a p p o rta n t une n a ture interactive et pa rticip a tive nouvelle
entre elles, rem et égalem ent en question les sujets prem iers de ce
phénom ène ainsi que leurs identités (Gajjala, 2 0 0 4 : 31 ). La vo ix
m arginalisée des fem m es dans la sphère pu blique est redéfinie et
renégociée pa r le biais des réseaux sur In te rn e t p o u r fo rm e r de
nouvelles identités, tra n s fo rm a n t ainsi Limage attrib ué e aux sujets
visés (M itra , 2 0 0 1 : 33 ). Le concept de « v o ix v irtu e lle s » est u n moyen
de d é fin ir les discours m ultiples des in dividu s dans l ’espace Web. Une
plus grande lé g itim ité à la place des femmes est accordée dans le cyber­
espace, ce «com m erce m étaphorique m ondial des idées» (ib id .: 4 4 ).

É g a le m e n t, en d é te r m in a n t les te rm e s de ce q u i u n it ce tte
com m u na uté n u m ériqu e, u n processus d ’in clu sio n et d ’exclusion
est m is en place. C’est par la com préhension de luttes com m unes et
d’oppositions partagées qu’une u n ité se crée. A lb e rto M elucci d é fin it
U
alors l ’id en tité collective com m e étant « une d é fin itio n interactive et
O)
'X
C
U
D
3 partagée créée par plusieurs in d iv id u s [...] préoccupés par les o rie n ­
O ' tations des actions et les o p p o rtu n ité s et contraintes avec lesquelles
U
T3

'CD
les actions doivent survenir^ » (M elucci, 1 9 9 6 : 4 6 ). Le groupe partage
ainsi des objectifs, des in té rê ts semblables et des expériences et
CD
> d é te rm in e alors une id e n tité collective propre par l ’interm édiaire
'c
P
e
u
« d’u n cadre délim ité, de prise de conscience et de niveaux complexes
T3
U ) de négociation po u r situer les individus et le groupe dans la m atrice
e u
e /)
(/1 plus grande d’u n système d o m in an t de croyances^ » (Ayers, 2 0 0 3 : 152 ).
e
u

A in s i, les discours c irc u la n t sur le cyberespace en m atière de droits


O
(N
des femmes sont négociés et appropriés par u n ensemble de sujets
O
x: p o u r d é te rm in e r une traje ctoire com m une vers l ’élaboration d’u n
CT
>- changem ent social. U n ce rta in niveau d ’activism e est développé
Cl

UO dans le cyberespace et appliqué dans la réalité m atérielle du m onde


pour assurer la c o n tin u a tio n de la lu tte p o u r la justice sociale. Par
exemple, les fem m es peuvent p a rtic ip e r à des fo ru m s de discussion
en lig n e p o u r p a rta g e r leurs expériences in d iv id u e lle s et a in si
d é te rm in e r des p o in ts de s im ila rité entre le u r vécu de femmes.

5. T ra d u c tio n libre.
6. T ra d u c tio n libre.
I. B o u r g e o is — L’a p p ro c h e ju r id iq u e a u p r o f it des id e n tité s — 1 4 7

Dans ce processus de création d’une identité collective, ces partici­


pantes aux forums collaborent au désir de changement en intégrant
sur le Web des discours et des informations liés aux vécus individuel,
fam ilial, collectif et politique des femmes.

Ces informations en ligne sont utilisées, modifiées et cristallisées au


profit des groupes féministes qui désirent rendre visibles et présentes
leurs voix dans la sphère publique. Ces discours sont donc utilisés,
entre autres, pour faire du plaidoyer auprès des gouvernements, pour
rencontrer les groupes concernés et les sensibiliser, et encore pour déve­
lopper un argumentaire juridique auprès des tribunaux. Comme
Graham Meikle l’affirme, « nous pouvons adapter la technologie aussi
bien que nous pouvons l’adopter^» (Meikle, 2 0 0 2 : 105 ).

2. L a r é a p p r o p r ia t io n d u la n g a g e j u r i d i q u e
d a n s le c y b e r e s p a c e

Dans certains cas de figure, l ’usage de concepts juridiques peut


U faciliter les échanges entre les protagonistes d’une communauté
O)
-O) cyberféministe - c’est-à-dire répondant à une identité propre et
a
U hétérogène - qui tentent, au niveau local comme international,
T3
'C D d’améliorer certains aspects de la vie des femmes. Des concepts

CD tels que le droit à l ’intégrité physique et psychologique, le respect


>
’c de la dignité humaine, la liberté de choix, l ’égalité et encore la
P

QJ non-discrimination sont utilisés pour faire les bases d’un discours


"O
(/) collectif. Un point de rencontre peut être établi entre le cyber­
(U
tn
t/1
QJ espace et le droit, là où le langage juridique des droits humains,
et particulièrement du droit international des droits des femmes,
O
fM est employé et réapproprié sur l’espace numérique. Que ce soit par
les stratégies, le dialogue et l ’objectif d’autonomisation, les femmes
s’approprient les discours juridiques pour contrer les limites impo­
>-
Q.
O sées par le système politique et judiciaire dit patriarcal. Les idées
U
et les actions de ce système sont contrôlées par des pouvoirs hiérar­
chisés. En ce sens, le patriarcat est défini comme une dynamique
sociale et culturelle aux pouvoirs inégaux entre les femmes et les
hommes, attribuant des rôles et des identités à chacun des sexes.
La réappropriation des concepts juridiques permet ainsi aux

7. T ra d u c tio n lib re .
1 4 8 — C a h ie rs d u g erse

communautés de femmes en ligne de lutter contre ces divisions de


genre dans lesquelles elles sont confinées hors de la sphère publique
et donc du politique.

2.1 V u tilisa tio n des m oyen s e t stra tég ies d e rapproch e


des d ro its h um ains

Apporter un changement auprès de la population vulnérable et


marginalisée est un objectif qui s’allie au désir de justice et d’éga­
lité des droits. Le domaine juridique fo u rn it un cadre pour rendre
efficace l’utilisation d’Internet dans la promotion de l ’identité, de
la dignité et de l ’égalité des femmes (Bahdi, 1 9 9 9 : 8 70 ). Par l ’enra­
cinement des valeurs entretenues par la justice, un vocabulaire
commun est présent au sein du cyberespace et permet l ’affirm ation
d’une communauté dédiée à la défense des droits des femmes. En
effet, « [l]e vocabulaire des droits suggère le respect et “élève le statut
d’un individu du corps humain jusqu’à l’être social” ^ » (ibid. : 8 76 ).
En appliquant une approche de droit, les femmes «remodèlent,

U redéfinissent et récupèrent les nouvelles technologies électroniques


O)
JD pour les femmes^ » (Bautista, 19 9 9 : t8 o-i 8 t).
'(V

a
13
X3 C’est par l ’entremise d’une structure et d’une organisation à diffé­
rents degrés que le phénomène de «stratégies d’entraide par les
O)
> pairs^°» (Bahdi, 1 9 9 9 : 892 ) vient à être constaté. Les femmes mettent
'c
P
en commun leurs efforts et leurs outils dans le but de répondre stra­
03
T3 tégiquement à des objectifs. Cette méthode, incluant l ’usage d’une
10
0)
to
10 terminologie spécifique pour l ’obtention d’une protection ou d’un
O)
changement futur, fait partie d’un processus complet de transpo­

O sition d’une action en ligne vers une localisation en temps et lieu


(N

O réels. De la même manière que le droit met en place des moyens


qui assurent la coordination et l ’interaction entre les parties,
03
’s_
>- Internet facilite et pose les règles pour organiser les rencontres et le
Cl
O
U dialogue (Nünez Puente, 2 0 1 1 : 335 ). L’utilisation de l ’espace numé­
rique par les mouvements féministes nationaux et internationaux
devient une partie intrinsèque d’interinfluence, comme le droit
fait partie d’une structure plus large et pas seulement comme o util

8. T ra d u c tio n lib re .
9. T ra d u c tio n lib re .
10. T ra d u c tio n lib re .
I. B o u r g e o is — L’a p p ro c h e ju r id iq u e a u p r o f it des id e n tité s — 1 4 9

ou finalité. Ainsi le Web, comme les systèmes juridiques, offre une


plateforme organisée et minimalement régulée pour permettre aux
protagonistes de se rencontrer, d’échanger et de trouver des points
d’entente au regard des obstacles soulevés. À l ’instar du droit inter­
national des droits humains, les réseaux Internet « fournissent une
infrastructure qui facilite les communications et les actions trans­
nationales par le maintien et l’entretien d’identités transnationales
et par le développement d’un discours mondial public^^» (Ferree et
Pudrovska, 2 0 0 6 : 2 52 ). C’est ainsi que se développent des stratégies
de communication et de mobilisation pour la défense des droits^^.

2.2 L e d i a l o g u e p o u r V é m e rg e n c e d^u n e s o l i d a r i t é e n t r e le s f e m m e s

Le cyberespace offre des opportunités de dialoguer, à la manière des


m ilieux juridiques qui permettent l ’interaction de différents partis
pour le règlement de conflits (Bahdi, 1 9 9 9 : 8 8 6 ). Les mouvements
féministes, u tilisa nt le Web comme tribune pour les personnes
marginalisées, reprennent une forme de com m unication déjà

U développée par le droit : « La conceptualisation du droit en tant que


O)
'CU dialogue créé permet à différentes perspectives de se rencontrer à
D
O '
U une même table pour apporter plus de contenu à des revendications
T
3
des droits^^» (ib id .: 8 76 ). Comme cela a été mentionné précédem­

CD
ment, le cyberespace, par ces caractéristiques intrinsèques, permet
>
’c la com m unication au-delà des frontières de to u t genre: in te r­
P

CL) national et local, urbain et rural, universitaire et activiste, droit


T3
in et politique. Nord et Sud (Bahdi, 1 9 9 9 : 8 87 )^"^. Le dialogue en soi
CL)
(/)
U)
CL)

TT. T ra d u c tio n lib re .


O
fM
T 2. S o n ia N ü n e z P u e n te e x a m in e le d é v e lo p p e m e n t n u m é riq u e de la lu tte
O
x: c o n tre la v io le n c e envers les fe m m e s en é tu d ia n t les m o ye n s p o litiq u e s ,
DI
>- s o cia u x et ju r id iq u e s : « L a to ile f o u r n it u n o u t il efficace p o u r la tra n s m is ­
CL
O s io n d ’in fo r m a tio n s p ra tiq u e s , a u ta n t lé g is la tiv e q u ’a tte n tiv e a u x besoins
U
des v ic tim e s » (N ü n e z P u e n te , 2 0 T t : 342 ) .
T 3. T ra d u c tio n lib re .
T4. R e em B a h d i m e n tio n n e m a lg ré t o u t la p o s s ib ilité d ’im p o s itio n e t
d ’h o m o g é n é is a tio n d ’u n d is c o u rs m a jo r ita ir e e t im p é r ia lis te s u r l ’a u tre .
C e rta in s a u te u rs en v ie n n e n t m ê m e à a ffir m e r que la n a tu re e t les te rm e s
u tilis é s s u r le cyberespace ne s o n t que le re fle t e t la tra n s p o s itio n de la
d o m in a tio n o c c id e n ta le , o ù les p r in c ip a u x u tilis a te u r s s o n t c e u x a y a n t les
m o ye n s fin a n c ie rs e t lin g u is tiq u e s p o u r y a v o ir accès.
1 5 0 — C a h ie rs d u ge rse

permet Téchange de positions diverses pour le développement de


solutions devant les injustices subies par les femmes. Internet et le
Web deviennent alors des canaux d’inform ation, de discussion et
d’influence (Ferree et Pudrovska, 2 0 0 6 : 2 4 7 ).

En guise de solidarité et de soutien, des communautés de femmes


s’identifient par un échange numérique im portant et cela, autour
des champs d’intérêt et de besoins négociés et reconnus communé­
ment. Par le partage et la communication par l ’intermédiaire du
Web, l’identité collective en est d’autant plus renforcée. Ce même
dialogue est nécessaire à l ’émergence d’une identité partagée, voire
commune. Le processus de dialogue, lorsqu'il est développé adéqua­
tement selon des critères d’égalité et de justice^^^ peut mener à
l’acquisition d’un pouvoir dans la sphère publique vu la mobilisation
qui sort les femmes de la sphère privée. Bautista affirme même que
cela démocratise l ’inform ation (Harcourt, 2 0 0 0 : 6 9 4 ), où les idées
et les savoirs sont accessibles à toutes et à tous, peu importe l ’âge,
le genre, le pays, la religion, etc. Cet accès à l ’inform ation donne
U
O) aux personnes marginalisées des moyens d’émancipation et d’auto­
X3)
-O
13 nomisation pour être en mesure de maximiser leur pouvoir citoyen.
O '
U
T3
'CD 2 .3 l ’e m p o w e r m e n t p o u r so rtir les fe m m e s d e la m arge
CD
> L’identité collective, les stratégies de communication et le dialogue
’c
P
établis par l ’entremise du Web ne peuvent avoir d’impact si les
O)
T3 femmes sont de nouveau confinées dans la marge. Les revendi­
U)
(U
(/) cations en matière de droits peuvent et doivent servir à briser la
10
O)
distinction entre le public et le privé imposée sous le contrôle

O des systèmes nationaux patriarcaux. «En articulant les volontés, les


rM
besoins, les désirs, les souhaits, les urgences, les aspirations et les inté­
rêts en tant que “droits”, les besoins individuels des femmes ont
>- quitté la sphère privée pour investir le domaine public^^ » (Bahdi,
Q.
O
U 1 9 9 9 : 8 76 ). Internet, en tant qu’espace d’émancipation pour la mise
en commun d’actions concertées entre différents mouvements
féministes, assure l ’établissement de changements concrets dans

15. D o ro th y K id d id e n tifie les critères nécessaires au processus d é m o cra tiq u e


en lig n e , soit ré ta b lisse m e n t d ’u n e « s tru c tu re n o n h ié ra rc h iq u e q u i repose su r
des processus très com plexes de consensus en réseau» (K id d , 20 0 3 : 60).
t6. T ra d u c tio n lib re .
I. B o u r g e o is — L’a p p ro c h e ju r id iq u e a u p r o f it des id e n tité s — 151

la réalité vécue par les femmes (ib id . : 8 9 2 ). Par l ’entremise d’un


réseautage permettant l ’accès à l ’inform ation, le partage des expé­
riences et le développement de solutions communes, les femmes
en viennent à prendre conscience des obstacles qui bloquent leur
accession à un statut égal et juste et agissent pour passer outre ces
limites. D’ailleurs, Barlow affirme que l ’appropriation de nouvelles
compréhensions de concepts légaux permet de développer des
solutions sur des bases propres à la communauté du cyberespace.
Elles dépassent ainsi l ’imposition de notions juridiques par les États
(Barlow, T9 9 6 ). Dans ce sens, Wendy Harcourt rapporte les termes
d’une entrevue avec la fondatrice d’une organisation de la société
civile luttant pour les droits des femmes :

In te rn e t nous a p e rm is de nous é m anciper en nous o ffra n t les in fo rm a ­


tio n s, les analyses, le sens de la s o lid a rité , l ’expérience des accom plisse­
m ents partagés, les encouragem ents et le soutien m o ra l q u i ré s u lte n t de
l ’appartenance à u n réseau et à u n m o u ve m e n t parta g e a n t les mêmes
visions et les mêmes objectifs'^. (H a rc o u rt, 2 0 0 0 : 695)

U
0) L’ensemble des points précédents permet de constater l ’existence
JD
-O)
13 d’un pouvoir discursif qui porte et qui oblige la prise en compte de
a
U la femme comme nouveau sujet de la sphère publique. La m obili­
T3
'C D
sation, ralliée autour d’une opposition ou d’un soutien, transcende
0) les frontières géographiques, économiques, sociales, culturelles et
>
'c
P religieuses. Elle oblige ainsi le débat public:
e
u
T3
in Sur In te rn e t, les personnes m arginalisées peuvent in te rp e le r les d o m i­
eu
(/)
10 nants et fo rce r ces derniers soit à re co n n a ître la m a rg in a lité ou à s’é lo i­
O)
gne r davantage des dépossédés en les ignorant^^. (M itra , 2001: 31)
O
fM Les femmes obtiennent une présence et une v is ib ilité dans la
sphère publique qui sont nécessaires pour défendre leurs droits
CT
>- dans le monde physique. Pour Michel Eoucault, l’accession à une
CL
O parole écoutée rend le discours intrinsèquement lié au pouvoir
U
(Eoucault, 19 6 9 ), donnant une force et une capacité de changement
encore plus importantes pour les femmes. Lorsque les personnes
marginalisées acquièrent la capacité de faire entendre leur voix, sans
même que cela ait un impact effectif sur les situations à améliorer.

17. T ra d u c tio n lib re .


18. T ra d u c tio n lib re .
1 5 2 — C a h ie rs d u ge rse

elles ont déjà entamé un processus d’émancipation et ainsi acquis un


pouvoir sur leur vie et sur celle du groupe qu’elles soutiennent. S’il y
a un auditoire pour écouter les revendications, il y a inévitablement
un pouvoir de transformation.

3. L ’a c c è s à la s p h è r e p u b liq u e e t à la ju s t ic e
g râ c e a u c y b e re s p a c e

Le droit a des caractéristiques et un vocabulaire qui lu i sont propres.


Par la révolution numérique, ce même langage est repris pour déve­
lopper, au niveau de l’espace numérique, des termes d’un même
débat, celui de la défense des droits des femmes relativement à la
violence. Par exemple, des termes comme «recours», «violation»,
« obligations », « responsabilités » sont utilisés dans leur acception
juridique. L’impact du développement des pouvoirs discursifs et
juridiques grâce au cyberespace peut être illustré par la lutte contre
la violence au niveau international. L’Inde constitue également un
autre exemple de lutte sur lequel je vais revenir. C’est par la création
U
O) d’un réseau en ligne s’identifiant à des problématiques similaires
X)
'O)
ainsi que par la réappropriation du langage juridique que les mouve­
a
D ments féministes ont pu enrichir et renforcer leurs compétences
TD
pour accéder à la sphère publique et ainsi à la politique influençant
O) le droit positif.
>
'c
P

a;
T3 3.1 V influence d e la m obilisation n u m ériqu e su r la p o litiq u e
lA
O )
(/) e t su r le ju r id iq u e à V in tern ation al
10
O)
En 1995 eut lieu à Beijing la C o n féren ce s u r les fe m m e s t r a it a n t de la
O lu tte p o u r lé g a lité , le d é v e lo p p e m e n t et la p a ix . Le rassemblement fu t
fM

(5) d’une eiïicacité sans conteste compte tenu de l ’im portant réseautage

CT en ligne entre les différents protagonistes des droits des femmes.


>- Les préparations pour cette conférence ont nécessité les communi­
Cl
O
U cations électroniques pour organiser une mobilisation au niveau
international et pour ainsi o ffrir un moyen de pression efficace
pour assurer le développement de mesures conventionnelles inter­
nationales contre la violence envers les femmes. En effet, « [l]e
lobbying exercé par les femmes est devenu une force politique
puissante dans la sphère internationale et les femmes utilisent
le réseautage en ligne [...] pour promouvoir leurs programmes à
I. B o u r g e o is — L’a p p ro c h e ju r id iq u e a u p r o f it des id e n tité s — 153

l’échelle mondiale^^» (Huyer, 1 9 9 9 : 116 ). Autant l’identité collective


basée sur le genre permet l ’unité autour d’une lutte importante,
autant le nombre grandissant d’implications individuelles influence
les politiciens de plusieurs pays dans l ’appui aux revendications
féministes. L’ONU se mobilise autour de la question, soutient et
parraine les législations nationales dans l ’adoption et l ’application
de règles de droit lu tta n t contre toute forme de violence envers
les femmes.

La nature et les termes du débat relativement à la violence envers


les femmes ont changé grâce au dialogue, à l ’accès à l ’inform ation
et au gain de pouvoir entre les différentes organisations impliquées
dans la défense des droits des femmes. Les discours vont au-delà
des limites nationales pour atteindre l’influence de la communauté
internationale. Le concept même de violence est redéfini lors d’un
processus long et complexe de négociation pour assurer la prise en
compte des différentes voix (Nünez Puente, 2 0 TI : 3 4 4 ). L’adoption de
définitions novatrices de la violence domestique au sein du P rotection
U
O) o f W om en a g a in s t D o m e stic V iolence A c t en Inde est un exemple des
-O) répercussions d’un dialogue international à un niveau local.
D
O '
U
T3
3.2 La lu tte con tre la violence en vers les fe m m e s :
CD
la m obilisation n u m ériqu e en Inde
>
’c
P
Les mouvements féministes en Inde depuis l’indépendance^^ ont
e
u
T3 su s’adapter à l ’avènement de la révolution numérique. En fait, la
VI
(U
VI
VI
campagne pour lutter contre la violence envers les femmes en Inde
<u
a révélé la persistance et la rigueur de ces mouvements, surtout

O en matière de violence domestique. Autrefois, les revendications


fM
en matière de lutte contre la violence envers les femmes restaient
x : marginales, sachant que le pouvoir étatique ainsi que les médias
CT
>- traditionnels ne portaient grand intérêt à ce problème (M itra,
Q.
O
U 2 0 0 4 : 4 9 7 ). Le poids politique et juridique n’était pas suffisant.
En réponse à une constatation majeure des lacunes du système

19. T ra d u c tio n lib re .


20. P lu sie u rs o rg a n is a tio n s e t a ssociation s in d ie n n e s o n t p a rtic ip é à ces
m o u v e m e n ts fé m in is te s en lig n e te lle s que L a w y e r’s C o lle c tiv e W o m e n ’s
R ig h ts In itia tiv e , M a jlis , Jagori, A s m ita C o lle c tiv e , M u ltip le A c tio n Research
G ro u p , etc.
1 5 4 — C a h ie rs d u g erse

ju rid iq u e de défense des femmes relativement à la violence à


tous les niveaux, les organisations de la société civile indienne
commencèrent à rédiger une première ébauche de législation sur la
violence domestique en 19 9 2 et soumirent un projet de loi en 2 0 0 4
pour contrer ce même problème (Gangoli, 2 0 0 7 : 117 ). C’est par le
développement d’un réseautage im portant, d’une mobilisation et
d’un ralliement national et international par l’intermédiaire des
réseaux sociaux^^ et de la diffusion d’informations sur le Web que
les organisations et les activistes luttant pour l ’adoption et la mise
en œuvre d’une loi légiférant la violence domestique ont eu une
voix portant suffisamment pour atteindre le m ilie u politique,
pour sortir de l ’ombre un phénomène trop souvent confiné au
domaine privé. Comme le rapporte Wendy Harcourt, Alice Garg
fu t observatrice de ce fa it :

C ’est grâce à In te rn e t que nous avons pu m o b ilis e r le soutie n du m onde


e n tie r p o u r c o m b a ttre les a tro c ité s com m ises c o n tre les fem m es en
Inde. Les in d iv id u s et les organism es o n t rép o n d u en g ra n d no m b re et
U de m a n iè re spon tan ée... N ous nous serions toutes retrouvées d e rriè re
O)
JD les b a rre a u x si des gens ne s’é ta ie n t pas ra llié s à n o tre cause. (H a rc o u rt,
'(V
ZJ
O ' 2 0 0 0 : 695)
U
T3
À la suite d’un lobbying efficace auprès du gouvernement, voyant
CD
> la pression du pouvoir discursif des personnes marginalisées faire
c
P surface, la P ro tectio n o f W om en a g a in s t D o m e stic V iolence A c t (PW D V A )
e
u
T3 de 2 0 0 5 ^^ fu t adoptée. Sous la pulsion des mouvements féministes
U)
e
u indiens, la violence domestique a été reconceptualisée pour élargir
e/)
e/)
e
u
la définition juridique des sévices envers les femmes ainsi que pour
reconnaître différentes relations interpersonnelles violentes. À titre
O
rM
d’exemple, la définition de la violence domestique dans la PW D V A
@
x: est beaucoup plus vaste et reconnaît plusieurs formes de violence,
CT
>
~ au contraire des lois crim inelles indiennes qui ont tendance à
Q .
O restreindre les définitions sur le sujet. La PW D V A inclut les violences
U
physiques, verbales, émotionnelles, économiques et sexuelles. Egale­
ment, la conception de la relation entre agresseur et agressée a été
élargie pour reconnaître différentes relations interpersonnelles au

2T. Ces réseaux so cia u x in d ie n s in c lu e n t F e m in is ts in d ia , W o m e n ’s Justice


In d ia , S a k h i f o r S o u th A s ia n W o m e n , B e ll Bajao, B a l R a s h m i Society, etc.
22. In d ia n P rotection o f Women fro m D om estic Violence A ct, n ° 43, 200 5.
I. B o u r g e o is — L’a p p ro c h e ju r id iq u e a u p r o f it des id e n tité s — 155

sein du m ilieu fam ilial. Ainsi, il n’est pas seulement question de la


relation entre le mari et sa femme. Par exemple, la jeune mariée
pourrait déposer une plainte contre la mère, le père, la sœur, le
frère, la tante ou fonde de son mari. Également, la relation fam i­
liale sort du paradigme de f idéal type du mariage. Pour la première
fois dans le système juridique indien, les unions de fait sont recon­
nues juridiquem ent. En somme, le développement identitaire et
l’autonomisation des femmes indiennes dans l ’espace numérique
eurent un impact direct sur le droit positif en Inde.

Pourtant, l ’adoption d’une loi n’est pas complète sans sa mise


en œuvre. Au regard du contexte socioculturel p a rtic u lie r de
l’Inde, l ’im plantation de la PW D V A doit passer, entre autres, par
un changement majeur des mentalités, autant au niveau collectif
qu’au niveau institutionnel. Plusieurs réseaux sociaux en ligne se
sont donné comme mandat de lu tte r contre la violence envers les
femmes par le dialogue et la sensibilisation. Parmi ces réseaux
se trouve l ’organisation Sakhi for South Asian Women, qui a été
U
O) mise sur pied en 19 8 9 pour inviter les individus, femmes comme
'CU
D hommes, à se joindre à la lutte contre la violence domestique à
a
U l ’égard des filles et des femmes. Pour illu stre r l ’impact du Web
T3
'CD
sur le développement identitaire et la mobilisation d’un groupe
CD
> de femmes, Sakhi for South Asian Women est un exemple signifi­
’c
P c a tif Regroupant différentes actions en ligne pour lu tte r contre la
CL) violence domestique en Inde, cette organisation a créé une tribune
T3
in
CL)
(/) en ligne pour permettre aux personnes concernées de s’im pliquer
U)
CL)
activement contre la violence domestique. C’est par l ’interm é­
diaire d’un blogue ouvert à tous, d’un centre de ressources et
O
(N
de recherche ainsi que d’un forum sur Facebook que Sakhi for
South Asian Women a développé une communauté partageant

>- des besoins et des intérêts communs. Par l ’entremise d’un dialogue
CL
O a ctif entre les utilisatrices et utilisateurs du site Web, des lignes
U

directrices ont été créées pour lu tte r contre la violence domes­


tique. Tout en questionnant toujours les diverses situations autour
de l ’application de la PW DVA^ cette loi est utilisée pour établir des
concepts et des principes pour faciliter la mobilisation collective.

Les femmes indiennes ont également pu se joindre à différents


réseaux internationaux de lutte contre la violence domestique.
S’im pliquant activement dans des tribunes telles que Bell Bajao,
1 5 6 — C a h ie rs d u ge rse

les femmes ont pu s’identifier à des communautés internationales


agissant pour les mêmes causes. Elles ont observé des similarités
dans les traits identitaires définissant leur condition de femme,
mobilisant ainsi un plus grand nombre. Par exemple, Bell Bajao est
une plateforme en ligne initiée en Inde pour rassembler différentes
personnes à travers le monde impliquées dans la lutte contre la
violence domestique à l’égard des femmes. Prenant la forme d’une
campagne de sensibilisation sur le Web, cette plateforme offre
aux femmes la possibilité d’échanger sur leur vécu par le biais de
témoignages, de chroniques, de forum , etc. Elles ont également
la possibilité d’aller chercher des inform ations sur les situations
sociales, politiques et juridiques en matière de violence domestique.
Les femmes ont ainsi la possibilité d’utiliser une tribune organisée
facilitant le dialogue pour développer une identité collective et ainsi
devenir solidaires dans la mobilisation de leurs droits.

C o n c lu s io n
U
O) Internet n’est pas seulement un o u til pour accéder à une justice
JD
'(V
autrefois inatteignable vu la stigmatisation de la sphère privée: il
a
13
X3 devient un moyen ultim e pour mobiliser les différents protagonistes
en matière de droits des femmes, et cela, par un processus d’appro­
O) priation de concepts juridiques relatifs aux droits humains. C’est
>
'c
P par le développement d’une identité collective rendue possible par
03
T3 le biais du cyberespace que les mouvements féministes en viennent
à u n ir leurs forces pour acquérir un pouvoir de dissuasion par l ’éta­
blissement d’une justice et d’une égalité envers les femmes. Le cas

O de la lutte contre la violence domestique en Inde est un exemple de


rsl
choix pour montrer comment la reprise et le développement d’une
(5)
approche discursive de droit sur le Web ont permis d’établir des
>- stratégies et de changer juridiquement la conception de la violence
Q.
O
U à l ’égard des femmes en Inde.

Inévitablement, l ’avènement de la révolution numérique influence


directement les extensions du droit dans la mesure où les citoyennes
et les citoyens souvent confinés au silence de la marginalisation
acquièrent les pouvoirs nécessaires pour se faire entendre et changer
leur statut juridique par l ’entremise de réformes au niveau du
droit. Pourtant, bien que cet exposé se veuille un regard p ositif
sur la possibilité de changement pour les femmes par l ’entremise
I. B o u r g e o is — L’a p p ro c h e ju r id iq u e a u p r o f it des id e n tité s — 1 5 7

d’Internet, il est im portant de rester conscient des différentes forces


en jeu, où la politique nationale comme internationale crée encore
des embûches majeures à une pleine prise de pouvoir juridique par
les femmes. L’apport des femmes dans la mobilisation en ligne du
printemps arabe de 2 0 11 n’a montré qu’un faible gain au niveau de
leur statut juridique et politique. Le cyberespace leur a pourtant
permis de faire reconnaître au niveau international leur contribu­
tion pour ainsi exercer une pression supplémentaire sur la prise
en compte de l ’égalité envers les femmes dans l’établissement de
nouveaux régimes politiques et juridiques.

U
O)
JD
'CU
DJ
a
DJ
TJ

QJ
>
'c
P
OJ
TJ
U)
e
u
C/J
U)
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гм


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Cl
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C o n s o m m a t io n - » e t id e n t it é ; » e n lig n e ; »
Éléments d’une grammaire de la recommandation

Benoit CO R D ELIER

Pour Goflfman (1 9 7 3 ), la présentation de soi se fa it à travers des


interactions et des négociations avec autrui et constitue une compo­
sante tangible et intentionnelle de l ’identité. L’acteur cherche à
projeter une impression qu’il gère grâce à un comportement et des
actions répétées et cohérentes avec son intention et les attentes des
tiers dans une relation réflexive qui relève de V im position d e s t a t u t
(Strauss, T9 9 2 ). Dans un contexte d’interactions physiques, l ’acteur
peut s’appuyer sur ce que Marcel Mauss (19 3 6 ) ou encore André
Leroi-Gourhan (19 9 1 ) ont pu qualifier de te c h n iq u e s d u c o r p s. La
présentation de soi devient donc une manipulation de signes en
fonction des interlocuteurs et de leur contexte (Goffman, 19 7 3 ).
U
O) L’identité devient le résultat d’une tension entre la définition d’une
-O) personne par elle-même et par la relation qu’elle établit avec les
D
O '
U autres en ta nt qu’individus et en tant, également, que groupe
T3
'CD social. Elle est le résultat d’une interaction qui est l ’occasion d’une
O) production sémiotique. L’interaction ne se fait pas seulement entre
>
'c individus. Elle peut également se faire avec ou à travers des objets.
P

QJ Ces derniers contribuent dans une relation réflexive à l ’élaboration


"O
de notre identité. Pour certains auteurs^ nos possessions deviennent
alors le reflet de notre identité et nous lient à des tiers dans ce que
Susan S. Kleine, Robert E. Kleine et Chris Allen (19 9 5 ) appellent
O
fM des «relations affiliatives». Celles-ci permettent de passer du moi
au nous. La mobilisation d’objets et de symboles communs permet
CT
d’exprimer à la fois la singularité de l ’individu et la manière dont
>-
O.
O il se relie au groupe.
U

Dans cette perspective, cet article mettra l ’accent sur des pratiques
de consommation qui s’éloignent d’une approche économique ou
marchande. Il s’agit de s’intéresser avant tout à leurs dimensions
sémiotiques comme a pu le faire Jean Baudrillard (19 6 8 , 19 7 0 ) ou

I. Cf. B e lk, 1988 ; C h e rr ie r et M u rra y , 2 0 0 7 ; K le in e , K le in e e t A lle n , 1995 ;


M c C ra cke n , 1990, 200 5.
1 6 0 — C a h ie rs d u ge rse

culturelles tel que proposé entre autres par Grant McCracken (19 8 6 ).
Si la vie sociale et la culture ne peuvent être réduites dans la notion
de consommation, il n’en reste pas moins que le XX^ siècle a vu
l’avènement de la consommation comme élément structurant de
nos sociétés contemporaines, voire d’une complexification de nos
constructions identitaires.

Je vais donc m’attarder dans un premier temps sur la manière dont


les activités de consommation dans le cadre de communautés en
ligne influencent la formation de l’identité individuelle. Dans un
deuxième temps, je vais caractériser les éléments qui influencent
les interactions en ligne et la construction d’une légitim ité in d ivi­
duelle qui autorise un intervenant dans un forum à pouvoir faire
des recommandations.

1. I d e n t it é e t r e c o n n a is s a n c e p a r la r e la t io n
à la c o m m u n a u t é d e c o n s o m m a t io n e n lig n e

U
O) 1.1 I d e n tité in dividu elle e t con som m ation
X3)
-0
D
O ' La consommation d’objets, produits ou marques est l’occasion d’une
U
T3 production sémiotique qui met symboliquement en relation l ’iden­
tité d’un individu avec l ’objet consommé^. Ce dernier est souvent
CD
> considéré dans la recherche comme une extension de l ’individu
’c
P
ou e x te n d e d s e l f (Belle, 1 9 8 8 , 2 0 1 3 ). Il existe une relation étroite
0)
T3
(/) entre notre identité et ce que nous achetons. Qui nous sommes
0 )
(/)
10 influence ce que nous achetons^. La consommation est hautement
0)
symbolique^ et nous rattache à une communauté^. L’expression du
O self^y pour reprendre l ’expression de George Herbert Mead (19 6 2 ),
rM

@ s’appuie souvent sur les activités et les objets de consommation. Elle

CT se construit, se reflète, évolue à travers ceux-ci.


’s_
>-
Q.
O
U

2. Cf. B a u d r illa r d , 1996; B e lk , 1988; M u n iz e t O ’G u in n , 2 0 0 1 ; Schau,


M u n iz et A r n o u ld , 2 0 0 9 .
3. C f B e lk, 1988; B e rg e r e t H e a th , 2 0 0 7 ; K le in e et a i, 1995.
4. C f B a u d r illa r d , 1968; M cC ra cke n , 1990, 200 5.
5. C f M u n iz e t O ’G u in n , 200T.
6. P a r la su ite , je fa v o ris e ra i l ’e xpression en fra n ç a is « soi ».
B . CoRDELiER — C o n s o m m a tio n e t id e n t it é e n lig n e — 161

La consommation peut être l’expression d’un choix pour refléter


l’identité de chacun en tant qu’individu (Aaker et W illiams, 19 9 8 )
mais également en relation avec un groupe de rattachement (Becker,
1985 ; Kleine et a i , 19 9 5 ). Ne serait-ce qu’en considérant la dimension
individuelle et l’influence des collectifs dans l’élaboration de l ’iden­
tité des individus, leur capacité d’adaptation met en évidence la
m ultiplicité des aspects qu’ils peuvent convoquer pour correspondre
à une situation. Il est possible d’insister sur le fait que l ’individu
étant « “ polyfacétique” , [il] s’intégre dans diverses sphères sociales,
parfois antagonistes, revendiquant le changement, la m obilité»
(Cordelier et Turcin, 2 0 0 5 : 4 8 ) et adapte la représentation qu’il en
fait au contexte. Il met normalement en lumière les éléments de
sa personnalité qui renforceront la reconnaissance de son apparte­
nance par les autres de la communauté. C’est alors la dimension la
plus importante, la caractéristique la plus adéquate de son identité
à un moment donné, qui pourra ressortir dans la monstration à
travers l’activité de consommation (Reed, 2 0 0 4 ).

U Les particularités des personnes, telles que celles relatives au genre,


O)
X)
'CU à la culture, à la religion, aux appartenances sociales et aux compé­
D
a
U tences, sont souvent des aspects qui vont être mis de l ’avant par un
T3
'CD
individu. Mais l ’identité ne doit pas être considérée comme un état;
CD
> elle peut être l ’objet d’un projet, d’un processus qui demande à être
c
P défendu, réparé.
O)
TJ
U) L’identité peut être menacée et doit alors faire l ’objet de réparations
(U
1//1
1
1 (Goffman, 19 5 5 , 19 7 3 ). La consommation est l’une des modalités
OJ
qui peuvent être adoptées à l’occasion pour la réparer ou la renforcer.
O Par exemple, en tant qu’indicateur de statut social, elle peut permettre
fM
d’améliorer l’estime de soi. Elle devient alors une activité de valorisation,
x:
a i de gain de pouvoir, d’appartenance ou d’ordre^.
Q.
O La finalité de la consommation peut également être la création ou
U
plutôt le développement d’une identité que ce soit vis-à-vis de soi-
même ou des autres. Elle peut être «aspirationnelle» et contribuer
à la création d’une identité. Plus une personne est éloignée de la

7. Cf. S iv a n a th a n e t P e ttit, 2010; M e a d et a i, 2011; C u tr ig h t, 2012.


1 6 2 — C a h ie rs d u g erse

représentation de soi qu’elle souhaite projeter, plus elle pourrait


penser que l’achat d’objets correspondant à la représentation qu’elle
s’en fait la rapprocherait de son objectif (Burson, 2 0 0 7 ).

Ce que nous consommons transform erait ce que nous sommes.


Les marques et les produits ont des valeurs propres qui s’associe­
raient donc au consommateur. Russel W. Belk (1988 ), par exemple,
s’intéresse à la manière dont les objets deviennent une extension de
nous-mêmes lorsque nous nous en servons et qu’ils nous permettent
de faire des choses qui nous auraient été autrement difficiles ou,
encore, comment des vêtements peuvent transformer l ’impression
que nous laissons développant alors symboliquement notre identité.
Belk parle alors de soi étendu (exten d ed self).

Cette perception de soi à travers la consommation s’appuie sur l ’idée


que les objets ont une dimension symbolique qui vient compléter
la construction identitaire.

Ji Kyung Parle et Deborah John (2 0 10 ) nous rappellent, en suivant


U
O) les théories du soi (self-theory), que le consommateur qui apprécie
X3
'CU
les caractéristiques d’une marque peut associer ces dernières à sa
a
U propre personnalité en fonction de la représentation qu’il se fait de
T3

lui-même. Les individus se considérant comme plutôt flexibles ne


O) considèrent pas avoir besoin des marques ou produits pour faire
>
'c
P évoluer leur identité. Les individus qui se servent d’objets, produits
OJ ou marques pour s’aider à changer à travers un transfert symbo­
T3
U)
(U
in lique des attributs de l ’objet vers leur personnalité le font parce
tn
QJ
qu’ils ont une image arrêtée d’eux-mêmes et parce qu’ils croient
qu’ils ne peuvent pas la transform er par leurs propres efforts.
O
fM
Lysann Damisch, Barbara Stoberock et Thomas Mussweiler (2 0 10 )
donnent l’exemple d’une balle de golf porte-bonheur qui apporte à

>■ son propriétaire de supposées capacités pour améliorer son effica­


Q.
O cité. Keisha M. Cutright e t a l (2 0 11 ) font même état d’une compa­
U

raison permettant de donner autant d’importance à l ’utilisation de


marques qu’à la religion pour la formation identitaire.

Ce transfert de ce que je propose d’appeler c h a rg e sy m b o liq u e d’un


produit vers l ’in d ivid u travaille à un certain alignement de la
personnalité qui fait qu’il peut y avoir des phénomènes de disso­
nance. Autre exemple, le port non souhaité de lunettes de soleil
d’une marque contrefaite conduit à un sentiment d’imposture, de
B . CoRDELiER — C o n s o m m a tio n e t id e n t it é e n lig n e — 163

manque d’authenticité, voire d’auto-aliénation. Ce sentiment peut


être suffisamment puissant pour qu’un consommateur préfère
éviter d’u tilis e r un objet p lu tô t que d’arborer un p ro d u it en
contradiction avec ses objectifs identitaires (Gino et a/., 2 0 10 ).

L’enjeu est im portant, car ces sentiments trouvent écho dans la


perception que peuvent avoir les autres de soi.

Pour ces raisons, il est possible de croire que la consommation


contribue à l’élaboration de notre identité aussi bien par la repré­
sentation que nous nous faisons de nous-mêmes que par les effets
qu’elle a dans le regard que les autres portent sur nous.

1.2 C om m unautés d e con som m ation

Le concept de communauté est souvent travaillé en remontant aux


catégories de G e m e in sc h a ft et G e se llsc h a ft proposées par Ferdinand
Tönnies dès la fin du xix^ siècle. Dans les approches critiques, il a
été supplanté par une société se développant autour de l ’industria­
U lisation et de l ’essor urbain, favorisant la dépersonnalisation des
O)
-O) relations, la dissolution des liens sociaux. L’utopie du progrès tech­
a
U nique s’est accompagnée d’une rationalisation du monde et de son
T3

désenchantement. La consommation et l ’accumulation matérielle

CD ont été l’une des principales unités de mesure qui ont permis de
>
’c justifier le bien-fondé de cette dynamique. Les relations sociales se
P

O) sont dès lors articulées autour des biens de consommation. Toute­


T3
(/) fois, bien que la consommation puisse être analysée sous l’angle des
O )
(/)
10
O) classes sociales (Bourdieu, 19 7 9 ), les frontières entre ces dernières se
sont assez vite brouillées (Baudrillard, 19 9 6 ). La consommation n’a
O
rM pas pour autant été remise en question comme mode de distinction.
Elle a simplement cessé d’être un marqueur social rigide et a parti­
CT cipé à une réarticulation des relations sociales qui s’est accélérée
’s_
>-
Q.
O au xxi^ siècle avec le développement d’Internet. Des communautés
U
souples émergent autour d’intérêts partagés.

Dans notre société de consommation, les communautés d’intérêt


sont alors l ’occasion de montrer à travers des pratiques communi­
cationnelles des facettes identitaires spécifiques et locales. La mise
en scène de la consommation permet de se libérer des contraintes
d’une identité moderne (Firat et Venkatesh, 19 9 5 ) et contribue non
seulement à enchanter un projet identitaire, mais également à
1 6 4 — C a h ie rs d u ge rse

articuler la construction des communautés dans lesquelles l’in d i­


vidu s’inscrit. Les interactions entre une marque et les consom­
mateurs sont alors abordées à travers un processus d’interactions
personnelles (Aggarwal et Law, 2 0 0 5 ; Fournier, 19 9 8 ) qui alimen­
tent les finalités identitaires de consommateurs, comme l’apparte­
nance à un groupe, la reconnaissance, l ’estime de soi, la distinction.
La marque devient une interface complexe qui organise les relations
entre les producteurs et les consommateurs (Arvidsson, 2 0 0 5 , 2 0 1 1 ;
Lury, 2 0 0 4 ). Cette relation à la marque est partagée collectivement
dans des communautés de consommateurs que nous pourrions
simplement qualifier de communautés d’intérêt en considérant
avant tout le sujet qui les réunit.

Pourtant, ce n’est pas tant la m atérialité de la consommation


qui est importante mais sa mobilisation sémiotique à travers des
pratiques communicationnelles. Ces dernières apparaissent parti­
culièrement importantes, car les critères d’appréciation des objets
sont susceptibles de varier grandement, non pas en raison de leurs
U
O) qualités intrinsèques, mais de la façon dont ils sont représentés et
JD
'(V
en fonction de la manière qu’un ou plusieurs individus ont de les
a
U représenter dans le cadre des échanges (Brodie, Ilic, Juric et Hollebeek,
T3

2 0 1 3 ; Cordelier, 2 0 1 0 , 2 0 11 ). Et par conséquent, la reconnaissance


CD
> des qualités des intervenants de la communauté est essentielle
c
P pour comprendre la dynamique relationnelle entre l ’objet d’intérêt
O) de la communauté et ses membres. En effet, il est possible de
T3
U)
(U
C /) constater qu’elle est importante à la fois pour la dynamique de la
(/1
e
u communauté et pour les effets de recommandation autour de l’objet
de consommation.
O
(N

O Ce phénomène se développe dans des groupes qui sont maintenant


x:
CT q u a lifié s de com m unautés de marque (brand com m unity :
>-
Q. McAlexander et a/., 2 0 0 2 ; Muniz et O’Guinn, 2 0 0 1 ) ou encore de
O
U
tribus de marque {b r a n d t r ib e : Arnould, Price et Zinkhan, 2 0 0 4 ;
Cova, Kozinets et Shankar, 2 0 0 7 ). Les distinctions ne sont pas
toujours claires, mais il est possible de noter que les groupes mettent
l ’accent sur la réunion d’individus autour d’une marque ou d’un
produit. Toutefois, pour m’inscrire dans une perspective commu­
nicationnelle, le phénomène que je cherche à mettre de l ’avant
dans ce texte porte davantage sur le processus de création d’un
contenu spécifique qui délimite un univers autour d’un objet de
B . C o r d e l ie r — C o n s o m m a tio n e t id e n t it é e n lig n e — 165

consommation. Il est intéressant ici de noter que le storytellin gs qui


accompagne la marque en s’appuyant sur des éléments archétypaux^
(Woodside, Sood et M iller, 2 0 0 8 ) n’est pas le propre de marques
installées ou détenues par une organisation. Au contraire, bien que
les consommateurs partent des mêmes éléments symboliques de
l ’objet de leur passion, les déconstruisent, ils se les réapproprient et
les développent à travers leurs interactions. Ces développements leur
permettent de cultiver la relation à ces produits à travers ce qu’il est
possible d’appeler une p ro d u c tio n ou c o n so m m a tio n sé m io tiq u e . Cela
se construit à p a rtir d’interactions discursives, autrement d it un
processus communicationnel qui s’appuie sur des caractéristiques
symboliques de l ’objet-marque.

13 C on som m ation e t relation en ligne

Les autres contribuent à notre personnalité (Goffman, 19 5 5 , 19 73 ;


G. H. Mead, 19 6 2 ). Dans le cadre de la question du développement
de l’identité à travers la consommation, il apparaît que la relation

U à l’objet consommé est non seulement une relation duale entre la


O)
JD
-O) personne et l’objet, mais également une relation tripartite entre l ’in ­
a dividu, l’objet et l’autre. Le sens de l’objet se construit collectivement
Di
XJ
et permet d’établir des phénomènes de distinction, de construire des

O) communautés autour de celui-ci. Ces communautés ne se consti­


>
'c tuent évidemment pas seulement en ligne, mais le développement
P

CL)
d’Internet a facilité la m ultiplication des groupes autour de centres
X)
in d’intérêt très diversifiés et des plateformes presque aussi nombreuses
CL)
C/)
CO
CL) comme les sites Web, les blogues, les forums qui deviennent des
lieux d’expression de soi, de développement d’expertises et donc où
O se construisent des réputations. La reconnaissance de l ’autre permet
(N

la valorisation d’une production de contenu qui est de plus en plus


O) active et partagée par les individus, et plus seulement dominée par
>-
Cl
O les médias de masse. Le contenu appartient principalement aux
U
individus ou, tout au moins, il faut compter avec les individus qui
l’enrichissent de manière collaborative par des activités de curation

8. P o u r re p re n d re la d é fin itio n de Ju n g in flu e n c é p a r K a n t, les a rch é typ e s


s o n t des é lé m e n ts de n a tu re e n tiè re m e n t fo rm e lle . Ce s o n t des s tru c tu re s
p ré é ta b lie s q u i p e rm e tte n t u n e représentation q u i va évoluer selon le contexte
h is to riq u e et so cio cu ltu re l. L e u r q u a lité c u m u la tiv e et le u r a ssim ila tio n seraient
responsables de la p ro d u c tio n et de l ’o rie n ta tio n des re p ré se n ta tio n s fu tu re s .
1 6 6 — C a h ie rs d u ge rse

ou de recommandation qui contribuent à la reconnaissance de Tin-


dividu. Nous nous montrons en ligne et développons de nouvelles
techniques de soi, grammaires de constructions identitaires qui
peuvent aller jusqu’à l ’exagération de notre mise en scène^. Cela
est généralement tempéré par la possibilité de mieux connaître
l ’autre^*^. Puisque nous sommes privés des repères plus familiers
des interactions hors ligne, l ’utilisation d’autres modalités de recon­
naissance est en effet l ’un des enjeux importants des interactions
en ligne. Hope Jensen Schau et Mary C. G illy (2 0 0 3 ), par exemple,
font une proposition d’identification des tactiques et stratégies de
mise en scène de soi à l ’aide des possibilités de l’Internet. Pour elles,
l ’internaute cherche à élaborer un s e l f n u m é riq u e qui lu i ressemble ;
la re sse m b la n c e n u m é riq u e se crée par des a s s o c ia tio n s n u m é riq u e s qui
transforment les formes de possession et permettent de ré o rg a n ise r
les s tr u c tu r e s n a r r a tiv e s habituellement linéaires.

Dans le cadre d’un réseau social, la capacité de recommandation vient


du développement d’une expertise (Katz et Lazarsfeld, 2 0 0 8 ; Vernette,
U
0) 2 0 0 7 ) et celle-ci doit être reconnue par les membres de la communauté.
JD
-O) Cette reconnaissance ne se fait pas pour autant sur la seule compétence
a
Di ou connaissance, mais également en fonction de qualités relationnelles
XJ
ou plus précisément en fonction de la manière dont la personne parti­
OJ cipant au forum mobilise et met en scène les éléments de ses pratiques
>
’c et consommations autour de l’objet ainsi que de sa position ou rôle
P

CL) dans l’espace communautaire, le forum. Nous séparons ces éléments


X)
in
CL)
(/) pour mieux pouvoir les présenter, mais il faut les comprendre dans
10
CL)
une dynamique dialogique qui à la fois s’appuie sur ses interlocuteurs
et développe l ’identité vis-à-vis d’eux.
O
fM
(5)
x: 2. É lé m e n ts d ’ u n e g r a m m a ir e d e la r e c o n n a is s a n c e
O)
’v_
>- e n lig n e : m o n s t r a t io n , p a r t a g e e t r e la t io n
CL
O
U
Pour mémoire, la consommation est entendue dans ce travail en
tant que support sémiotique qui englobe et permet le dévelop­
pement des relations dans des communautés de consommation.

9. C f E llis o n , H e in o e t G ibbs, 2 0 0 6 ; LaRose, J u n g h y u n e t Peng, 2 o n ;


T o m a , H a n c o c k e t E llis o n , 2 0 0 8 .

10. C f LaRose et a l, 2011; T o m a , H a n c o c k e t E llis o n , 2 0 0 8 .


B . CoRDELiER — C o n s o m m a tio n e t id e n t it é e n lig n e — 1 6 7

c’est-à-dire des communautés d’intérêt réunies autour d’objets et de


pratiques de consommation, que d’aucuns pourraient également
qualifier de consuméristes. Bien que la passion musicale ne puisse
être réduite à une dimension marchande, elle peut être la base de
pratiques de consommation. Dans ces différentes dimensions, elle
recouvre de nombreuses réalités qui peuvent toucher à la pratique
de l ’amateur jusqu’à celle du professionnel, à la m atérialité du
musicien fidèle à un instrum ent exclusif jusqu’au collectionneur
invétéré, du connaisseur jusqu’au praticien. Ces figures illustrent
la diversité des rapports à la musique et, bien que présentées ici en
opposition, elles ne sont pas pour autant exclusives l ’une de l ’autre.
La question de la définition de l ’amateur et du professionnel a pu
poser problème lorsqu’il s’agit de l’opérationnaliser avec toutes les
difficultés que cette gradation peut représenter (Hennion, 2 0 0 4 ,
2 0 0 7 ). Elle pose, entre autres, la question de l ’expertise, pour ne
pas dire, des expertises ; celles qui permettent de faire légitimement
une recommandation. Et cette dernière n’est pas le résultat d’une
n a r r a tio n linéaire^ pour reprendre l ’expression employée par Schau
U
(U
JD et G illy (2 0 0 3 ). Elle ne s’appuie plus seulement sur une expertise
'(V

a élaborée dans la seule pratique. Nous voyons que le phénomène est


13
X3
plus complexe. Le musicien professionnel est certes encore écouté,
mais il n’est plus forcément le seul à pouvoir faire une recomman­
O)
> dation. D’autres figures plus influentes peuvent apparaître. Il faut
'c
P
toutefois avoir à la fois une capacité à rester en lien avec le reste de
03
T3
la communauté ainsi qu’une légitim ité à produire une opinion qui
devrait être entendue par les autres membres.

Pour développer ces idées, je vais puiser des exemples principalement


O
rM
dans deux plateformes. La première, Audiofanzine, se présente
comme un magazine généraliste en ligne pour musiciens et héberge

>- un important forum d’une communauté francophone. Plus modeste,


Q.
O la deuxième, Guitarsbyleo, se présente comme une page de discussion
U

d’une marque en particulier, G&L; cette dernière a été lancée de


manière indépendante de la marque, mais les relations se sont faites
de plus en plus étroites au point de recevoir son appui direct.

Un participant au forum peut s’établir comme référence au sein


de sa communauté d’intérêt. Il peut être apprécié comme modé­
rateur, pour le nombre de ses contributions, pour la qualité de ses
interventions. Mais dans le cadre d’une activité de consommation
1 6 8 — C a h ie rs d u g e rse

marquée par une forte matérialité, il est raisonnable de s’interroger


sur le lien qu’il peut faire entre sa pratique ou sa connaissance et la
confiance qu’il peut inspirer. Autrement dit, il a besoin d’intégrer
des éléments d’identification dans son discours. Deux pratiques
discursives sont principalement mises en oeuvre : la monstration et
le partage de connaissances. Une troisième pratique interactionnelle
essentielle à la reconnaissance dans le groupe peut être identifiée et
je la nommerai, en suivant Goffman (19 7 3 ), la présentation de soi.

2.1 L a m o n s t r a t io n

Comment m ontrer que nous sommes de véritables amateurs?


Comment rester en relation, participer à la communauté? Si
la possession d’un in stru m e nt semble être pratiquem ent une
condition m inim ale, il faut ensuite exposer celui-ci. Des sujets
entiers et des sections complètes sont dédiés à l ’exposition d’ins­
trum ents et de matériel. La socialisation dans ces communautés
s’appuie, sinon sur le besoin, du moins sur l ’envie de montrer et de

U voir. Montrer, c’est prouver l ’existence, partager son goût et espérer


O)
-O) faire rêver les autres” . L’image est alors un élément essentiel dans
13
O '
U l ’entretien de l ’excitation, d’une relation alimentée par l ’émotion.
T
3
'CD Nous pouvons le voir à travers le message ci-dessous publié sur le

(U
forum Audiofanzine après la mise en ligne d’une photo.
>
c
P P u tin g , c’est v ra im e n t beau à v o ir ! Et à jo u e r? Raconte nous G reig (en
T3 to u t cas to n avis m ’interresse)
U)
(U
СЛ
(Л P o u r ce q u i est des a m p lis , v a u t m ie u x in v e s tir u n e b o n n e fo is
Ф
(m û re m e n t ré fléchi) et ne plus changer après (ou co m p le te r la collée...)
O
fM P o u r la B u rn y F a m ily, tu as v ra im e n t u n e d iffe re n ce e n tre les deux
m odèles? (« O u i - O u i - W e w a n t - d é ta il ! » !) [sic]
CT
Q. Il n’est pas nécessaire d’être un musicien confirmé. Le partage de la
O
U passion se fait à divers titres, que l’on soit amateur, professionnel,
collectionneur comme peut en témoigner l ’extrait d’un message de
présentation d’un nouveau membre dans le forum Guitarsbyleo
ci-dessous.

TT. O n re tro u v e d ’a ille u rs dans les fo ru m s a n g lo p h o n e s des sortes d ’a p h o ­


rism e s re p ris dès q u ’i l s’a g it de ré c la m e r des im ages, p a r e x e m p le : «P ics o r
it d id n ’t h a p p e n !» , « W ith o u tp ic tu re s th is thread is w o rth le s s !»
B . C o r d e l ie r — C o n s o m m a tio n e t id e n t it é e n lig n e — 1 6 9

Hello GdrL fa m ily ,

Vm [X X X ] and am a new member here. I work in [X X X ] and fin d music to


be an outlet fo r relaxation and enjoym ent. Vm not nor do I aspire to be a
professional m usician, I ju s t play to soothe my own soul.

II peut même y avoir des personnes qui ne cherchent qu’à collec­


tionner les instruments sans même en jouer. L’appréciation des
individus dans la communauté se fa it en fonction de multiples
caractéristiques. Pour autant l’expérience reste une qualité impor­
tante et un musicien semi-professionnel ou professionnel gagne du
respect et de l ’écoute. Il sait ce qui est vraiment im portant dans la
pratique. Être un consommateur n’est pas une définition suffisante.
Le type d’usage fait des instruments contribue à l ’élaboration de la
légitim ité du participant au forum à travers la reconnaissance du
type de conseils qu’il peut prodiguer.

2 .2 Le p a rta g e d e connaissances

L’usage autorise le participant au forum à émettre certains avis.


U
O)
'CU L’usage doit être réflexif dans le sens où il doit pouvoir donner lieu à
D
O ' une contribution au sein de la communauté. Ce type de plateforme
U
T3
v it des dialogues qui y sont tenus. Un contributeur im portant est
donc celui qui est en mesure d’alimenter la discussion avec des
CD
> anecdotes, des informations sur l’instrument, son usage, ses carac­
’c
P
téristiques, son histoire, etc. Rapidement, les personnes fréquentant
CL)
T3
in le forum peuvent devenir des experts de la marque comme en
CL)
(/)
U) témoigne ce message publié sur Guitarsbyleo.
CL)

Re: H i Everyone- Skyhawk O w ner here


O
(N
Baldy w rote:

O) W hat is S500/N ig hth aw k c irc u it? H ow can that be identified?


>-
CL
O
U G & V sfirst take on a Strat-type configuration was the S-500 in 1982, which was
quite a b it different fro m the curre nt S-500. The o rig in a l S-500 pickups had
a different size and shape than Fender S trat pickups, so they couldn’t be sold
on the replacement pickup market. New pickups w ith the exact fo o tp rin t o f a
Fender S trafs were introduced in 1983 in the Nighthaw k, which was basically
an S-500 w ith a plastic pickguard and the new pickups. Threat o f a law suit
led to changing the model name to Skyhawk a t the beginning o f 1984. The
fir s t Skyhawks were identical to Nighthawks, except fo r the headstock decal.
1 7 0 — C a h ie rs d u g erse

A couple o f months into 1984, an new circ u it was used in Skyhawks to make
them more d istin ct fro m the S-500 (as it was back then) and give more o f a
tra d itio n a l Strat-type sound.

I don’t think either circ u it w ould have a clear edge over the other. W hat m atters
is that the g u ita r sounds good, which a ll o f these do. I t ’s m ainly a m atter o f c u ri­
osity, as there were probably aren’t many o f these tra n sitio n a l models around.

The only way to te ll the difference is by checking the w iring. There are no old
S-500, N ighthaw k or Skyhawk w irin g diagram s in the G allery fo r reference. I f
you w ould like, I can try to get photos o f my N ighthaw k and ’85-’86 Skyhawk
control circuits fo r comparison.

Ken

L’échange ne peut toujours être cantonné à une exclamation admi-


rative. Sous couvert d’une discussion technique, un participant au
forum construit également son identité, il apparaît alors comme
un contributeur sérieux à qui l ’on peut se fier. Ce sont bien sûr
autant d’enrichissements qui perm ettent à la communauté de
U grandir en développant ses connaissances sur le sujet à une vitesse
O)
X3
'CU et avec une densité qui n’étaient pas possibles avant l’avènement de
D
O '
U ce genre de supports numériques. Mais un des aspects importants
T3
'CD de ce partage de connaissances porte sur la commercialisation des

CD instruments, les réseaux de distribution. Ces échanges créent une


>
’c frénésie, communément appelée un C A S (G u ita r ou G e a r A c q u isi­
P

CL) tion S y n d ro m ), qui doit se réaliser par l ’achat de matériel. Toute la


T3
in connaissance technique acquise sert à identifier les bons achats. En
CL)
C/)
CO
CL) eflfet, le marché d’approvisionnement devient mondial et l ’essai de
l’instrument n’est pas toujours possible. Les participants au forum
O
(N s’appuient sur leurs connaissances et les ressources inform ation­
nelles qui se développent sur le Web pour être capables de sélec­
x:
DI
tionner au mieux le produit en m inim isant le risque de tomber
>-
CL
O sur un mauvais instrument. Ils apprennent à connaître les usines
U
des sous-traitants et les bonnes périodes de production. Ils déve­
loppent également des connaissances sur les réseaux d’approvision­
nement du neuf et de l’occasion à l’international et par conséquent
apprennent à maîtriser les subtilités des taux de change des tarifica­
tions de colisage, des règlementations douanières et des modalités
de paiement. Le message suivant publié sur le forum Audiofanzine
B . CoRDELiER — C o n s o m m a tio n e t id e n t it é e n lig n e — 171

illustre bien la diversité des connaissances acquises et développées


dans ces contextes de consommation marqués par le développement
d’Internet et d’un accès à des marchés mondialisés.

B o n, p o u r c o m m e n c e r, je pense que la p lu p a r t des réponses à tes


q u e stio n s sont dans les 94 pages précédentes

Certes, la le ctu re risque d ’être u n peu longue, donc je résum e deux à


tro is p o in ts :

- les fra is de douane et de T V A sont à payer au liv re u r q u i t ’am ènera ta


g u ita re une sem aine après a vo ir re m p o rté to n enchère et que tu auras
payé. P o ur m o i, j ’ai dû payer une T V A sur le p r ix de la g u ita re , des
fra is de liv ra is o n et des fra is de douane. Les fra is de douane : e n v iro n
3ofrs suisses (20 euros).

- p a r a ille u rs , le plus sim ple, c’est de payer avec p a yp a l...

- les vendeurs japonais sur ebay, souvent cités dans ce to p ic sont (p o u r


le m o m e n t) to u t à fa it fiables !

U
- les T o k a i neuves so n t de trè s b o n n e s g u ita re s , to u t c o m m e les
O)
JD E d w a rd s. Si t u v e u x u n e n e u ve , n ’h é s ite pas, t u p e u x a c h e te r
'(V

a c e rta in e m e n t sans cra in te une des ces deux m arques


13
X3
- A u niveau des occases, je pense que les B u rn y , T oka i et G reco se
O) valent. Cela va dépendre du m odèle. Par contre, au niveau p rix , Greco
>
'c est u n peu m o in s cher et T okai est le plus cher...
P

03
T3 - P o ur les guita re s neuves, i l y a b ien sûr une T V A à payer !

- A c tu e lle m e n t, il m e semble q u ’il y a m o in s de guita re s M IJ d ’occase


en vente sur ebay. Est-ce que la source serait asséchée?
O
fNI V o ilà , en ré sum é... Bonne chance! [sic]

23 R elation e t p ré sen ta tio n de soi


Q.
O
U Pour Goffman (19 7 3 ), dans les interactions sociales les acteurs se
mettent en relation dans différents espaces (scène, coulisse), chacun
avec des règles propres qu’il faut respecter pour maîtriser l ’impres­
sion générale qu’ils laissent dans le respect de la face d’autrui. S’ils
peuvent avoir plusieurs rôles, ils doivent savoir tenir compte de ce
qui est attendu d’eux dans la mise en scène de leur personnage à
travers nombre de signes distinctifs comme leur statut, leurs habits,
gestes et attitudes, etc. Ils ont certes une certaine flexibilité dans
1 7 2 — C a h ie rs d u g erse

leur interprétation en prenant de la distance par rapport aux règles


selon lesquelles ils interagissent. Les acteurs sont généralement
d’accord sur la définition commune qu’ils donnent à la situation
dans laquelle ils se trouvent. Pourtant, que ce soit involontairement,
par maladresse ou volontairement, jouant sur la distance au rôle ou
aux attentes, ils peuvent ressentir un malaise.

Le tr o ll symbolise d’ailleurs plutôt bien ce dernier phénomène


appliqué aux communautés sur Internet. Et si de nombreuses tenta­
tives de définir ce qu’est un tro ll existent - de nombreuses typologies
peuvent être proposées (ex. : Casilli, 2 0 io, 2 0 12 ) -, je retiendrai ici
que c’est un jeu identitaire, pour reprendre la proposition classique
de Judith S. Donath (1 9 9 9 : 45 ), s’appuyant sur la compréhension des
règles sociales d’interaction.

Troller est u n je u de tro m p e rie sur l ’id e n tité b ie n q u ’i l soit jo u é sans


le conse nte m e nt de la p lu p a rt des jo u e u rs. Le tro ll essaye de se fa ire
passer p o u r u n p a rtic ip a n t lé g itim e , en p artagea nt les cham ps d ’in térêts
c o m m u n s au g ro u p e ; les groupes de partage de nouvelles, s’ils recon­
U
O) naissent des tro lls et d ’autres tro m p e rie s sur l’id e n tité , essayent de fa ire la
JD
-0)
d is tin c tio n entre les vra is messages et ceux fa its p o u r tro lle r et, lo rsq u ’ils
O '
=5 considèrent q u ’u n p a rtic ip a n t au fo ru m est u n tro ll, ils le fo n t q u itte r le
T3
groupe. L e u r succès en la m atière dépend de le u r capacité - ainsi que
CD
> celle du tro ll - à co m p rendre les indices id e n tita ire s ; le u r succès dépend
’c du p la is ir q u ’ils a rriv e n t à enlever au tro ll ou du co û t [m o ra l] que cela
P

CL)
■D im pose au groupe'^.
in
CL)
(/)
10 Toutefois, l ’identification du tro ll est le résultat d’une interpréta­
CL)
tion qui n’est pas forcément toujours consensuelle. Il est même
Ln
O surtout intéressant de noter qu’il peut avoir une place dans le
rM
(5) développement d’une communauté. C’est ce qu’avance Antonio

ai
>-
C3.
O
U 12. T ra d u c tio n lib r e : « T ro llin g is a gam e about id e n tity deception, a lb e it one
th a t is played w ith o u t the consent o f m ost o f the players. The tro ll attem pts to pass
as a le g itim a te p a rtic ip a n t, sh a rin g the g ro u p ’s common interests and concerns;
the new sgroup members, i f they are cognizant o f tro lls and other id e n tity decep­
tions, a tte m p t to both d istin g u ish re a l fro m tro llin g postings and, upon ju d g in g a
poster to be a tro ll, make the offending poster leave the group. T h e ir success a t the
fo rm e r depends on how w e ll they - and the tro ll - understand id e n tity cues; th e ir
success a t the la tte r depends on whether the tro ll’s enjoym ent is sufficiently dim inished
or outweighed by the costs imposed by the g ro u p .» (D o n a th , 1999: 45)
B . CoRDELiER — C o n s o m m a tio n e t id e n t it é e n lig n e — 173

A. Casilli (2 0 1 2 ) lorsqu’il écrit que le « rôle du tr o ll reste pour


l ’instant indécidable. Il détruit mais, paradoxalement, il confirme
et consolide l ’ordre social». Puisqu’il y a développement de la
communauté, un im pair n’entraîne pas la fin de la relation entre
différents membres d’une communauté. Le tro ll peut en fa it être
identifié comme tel en raison d’un style de communication agressif
Mais est-ce un obstacle insurmontable qui nuirait à la capacité de
recommandation ? Rien n’est moins sûr.

La capacité à inspirer et à pouvoir recommander s’appuie sur une


expertise variée, mais il est également intéressant de voir comment
des individus peuvent construire leur légitim ité de diverses façons,
comment ils contribuent différemment à la dynamique des forums.
Je vais particulièrement m’attarder ci-après sur trois cas types qui
s’appuient sur des musiciens professionnels à semi-professionnels. À
cet effet, en tenant pour acquis la reconnaissance de la légitim ité
des trois participants au forum étudiés, je me concentrerai sur leurs
modalités de mise en relation avec le forum et plus particulièrement
U
O) par rapport aux conditions de leur acquisition au regard de leur rôle
-O)
et donc identité dans le forum.
a
U
T3

3. L e p r o f e s s io n n e l, le c o lle c t io n n e u r e t le t r o l l :
CD
> ic ô n e s d ’ u n f o r u m d ’a m a t e u r s d e g u it a r e
c
P

e
u Dans l ’un des forums que j ’ai étudié, à savoir Guitarsbyleo, j ’ai
T3

repéré trois figures emblématiques sur lesquelles je vais m’attarder


ici: un musicien professionnel commandité par la marque, deux
amateurs dont l ’un est un collectionneur compulsif et l ’autre est
O
rsl connu pour ses qualités relationnelles controversées. Je ne prétends
(5)
évidemment pas que les cas que j ’utilise ici sont strictement et
systématiquement représentatifs de l ’ensemble des participants des
>-
Q.
O forums que j ’observe régulièrement. Ils concentrent malgré tout
U
suffisamment de caractéristiques qui permettent de caractériser
des figures qu’il est possible de trouver de façon récurrente dans
ces plateformes. Autrement dit, ils permettent, par leurs caracté­
ristiques particulières, d’illustrer les notions que j ’avance ici et qui
sont, elles, plus générales dans les processus de communication
observables dans les forums de discussion.
1 7 4 — C a h ie rs d u g erse

Les modalités de participation de ces trois membres de la commu­


nauté varient grandement à la fois en volume, en qualité et en style.
Je m’intéresse en fait à eux en raison des disparités, des contrastes
dans leur participation au regard de la lé g itim ité qui leur est
reconnue à travers leur participation au forum. Elle s’articule autour
de quatre dimensions: l ’investissement professionnel, le partage de
connaissances, la monstration et la présentation de soi. La première,
dans la continuité du débat entre amateur et professionnel, se veut
garante a p r io r i de leur expertise et donc de l ’écoute qu’ils pourraient
avoir. La deuxième suppose une participation dans les interactions
avec pour objectif le partage d’un savoir. La troisième s’appuie sur la
manière de montrer en ligne les pratiques de consommation. Enfin,
la quatrième porte sur le style de mise en relation.

3,1 Le profession n el: une lé g itim ité basée


su r une reconnaissance classique

Avec 19 6 messages au i 6 ju in 2 0 14 en plus de 51 mois (soit 0 ,3 4 % de

U l’ensemble des messages, 0 ,12 message par jour), cet individu n’est
O)
X3
'CU pas véritablement un des membres les plus actifs de la commu­
O '
U nauté. S’il est apprécié, c’est avant tout en raison de sa participation
T3
reconnue à l ’industrie musicale que ce soit en tant que musicien

CD
de studio ou membre d’un trio de guitaristes emblématiques. Bien
>
'c que ses interventions soient peu nombreuses, son expérience et ses
P

eu compétences font qu’il est écouté quand il s’agit de musique ou d’ins­


T3
l/) truments. En termes de monstration, cela passe peu par son propre
(U
1/1
l/l
<u matériel puisqu’il n’a posté qu’une demi-douzaine de photos. Il a
toutefois, en tant que guitariste commandité, l’avantage de disposer
O d’un modèle signature propre, c’est-à-dire un modèle qui porte son
fM
nom. De plus, son statut de guitariste professionnel et quelque
peu célèbre dans la communauté des guitaristes est suffisant pour
>-
CL
O renvoyer à sa pratique sans qu’il ait besoin d’en rajouter. Il adopte
U
d’ailleurs un style de communication serein avec quelques rappels
au bon sens et à la convivialité, notamment autour d’un épisode
qui a abouti à l ’expulsion du membre qu’il est possible de qualifier
ici de troll. Sa capacité à intéresser et donc à recommander s’appuie
sur des éléments classiques de la reconnaissance. Son expertise est
reconnue parce qu’il s’est fait un nom dans l’industrie de la musique.
B . C o r d e l ie r — C o n s o m m a tio n e t id e n t it é e n lig n e — 175

Et sa présence est perçue comme un privilège, celui d’avoir une


vedette, à l ’ancienne, dont le statut de professionnel ferait rêver
nombre d’amateurs.

3 .2 Le collection neur: une lé g itim ité basée su r la m o n stra tio n

En date du i 6 ju in 2 0 1 4 , nous avons là le troisième plus gros


intervenant du forum (le premier étant l ’adm inistrateur) avec
2 7 5 6 messages en près de 32 mois de présence (soit 4 ,5 % de l ’en­
semble des messages, 1,76 message par jour). Il a également enre­
gistré 18 instruments de la marque thématique dans une base de
données du forum et, sur son profil, indique posséder 31 guitares
et 3 basses. Aujourd’hui retraité, c’est le type de personne qui rend
les frontières entre amateur, connaisseur et professionnel floues
puisqu’il fait régulièrement des concerts locaux en groupe et enre­
gistre des disques. La rotation de son matériel qu’il photographie et
montre systématiquement sur le forum lu i a permis d’acquérir une
place importante. Cette consommation matérielle soutenue rendue

U évidente par une forte activité de monstration et de participation


O)
-O) dans le forum vient établir l’expertise de cette personne. Cela vient
D
O '
U caractériser sa construction identitaire sur le forum à la fois en
T3
lien avec les autres participants et leur champ d’intérêt commun.

O) De plus, il communique avec enthousiasme et est très présent aussi


>
'c bien sur des sujets quotidiens de simple socialisation que sur d’autres
P

e
u traitant plus spécifiquement des instruments et de la musique. Il
T3
U) sait également se montrer attentif aux sujets des autres ainsi qu’à
e
u
e/)
U) leurs attentes. C’est en conséquence une personne qui est visible­
e
u

ment appréciée et écoutée. Sa légitim ité se construit par ses qualités


O relationnelles et sa volonté de partage de connaissances crédibilisée,
rM

entre autres, par une consommation matérielle exhibée dans les


x:
CT règles établies par les attentes de la communauté.
>-
O.
O
U 3 .3 Le t r o l l ; une lé g itim ité en d em i-tein te e t un sty le co n tro v ersé

Au 16 ju in 2 0 1 4 , bien que bannie depuis plusieurs mois (et a p r io r i


sans velléités de retour de sa part), cette personne est la deuxième
plus importante participante du forum avec le plus grand nombre
de messages (3 0 3 1 messages en un peu plus de deux ans, soit
5 ,2 3 % de l ’ensemble des messages, 3 ,1 4 messages par jour, ou
plutôt 4 ,0 4 messages par jo u r sur sa période d’activité). C’est un
1 7 6 — C a h ie rs d u ge rse

guitariste amateur qui tourne sur des scènes locales et même des
foires internationales de l’industrie musicale. C’est un participant au
forum avec une présence des plus imposantes puisqu’il représentait
plus de 3 4 % des messages du sous-forum le plus fréquenté. S’il ne
semble pas être un acheteur effréné de matériel, il a des opinions
tranchées sur tout ce qui touche à l’instrum ent de musique. Ses
arguments apparaissent ancrés dans une expérience réelle. Toute­
fois, il se fa it rapidement reconnaître par un style direct, sec et
qui peut être perçu comme agressif. S’il n’est pas qualifié de troll
par les autres membres du forum , ses idiosyncrasies choquent,
amusent, lassent, mais ne laissent pas vraiment indifférent. Après
quelques rappels à l’ordre, il se fait bannir temporairement, mais
depuis la dernière fois ne semble plus vouloir revenir. Certains le
regrettent, d’autres pensent que c’est pour le mieux. Il était pourtant
écouté. Une certaine confusion règne quant à l ’appréciation de son
attitude puisqu’il partage, comme dans la définition du tro ll que
donne Donath (19 9 9 ), des caractéristiques de socialisation propres
au groupe. Mais, également, un peu à l’instar du tro ll tel qu’il est
U
O)
JD défini par Casilli (2 0 12 ), il nuisait (faisant fu ir des membres anciens
'(V

a et nouveaux) et consolidait la communauté (par sa participation


13
T3 ou la prévisibilité de son caractère pour le m eilleur et pour le pire
comme par son désir de partager des connaissances).
CD
>
’c
P

03 C o n c lu s io n
T3
La recherche sur les plateformes socionumériques im pliquant des
consommateurs s’est grandement développée depuis une dizaine

O d’années. Les sciences de la gestion notamment ont grandement


rM
avancé sur le fonctionnement et l’exploitation des communautés
en ligne à des fins promotionnelles en étudiant les antécédents et
>- les effets de la participation dans les plateformes numériques (De
Q .
O
U Valck, Van Bruggen et Wierenga, 2 0 0 9 ). L’étude des communautés
de consommateurs en ligne s’est donc développée en restant essen­
tiellement concentrée sur la perception de la marque^^. Les cher­
cheurs ont travaillé la segmentation ou typologie des membres des
communautés par rapport au produit fédérateur^^^

13. Cf. M c A le x a n d e r et a i, 2002 ; M u n iz et O ’G u in n , 2001 ; Schau et a i, 2009.


14. C f D e V a lc k et a l, 2 0 0 9 ; K o z in e ts , 1999.
B . CoRDELiER — C o n s o m m a tio n e t id e n t it é e n lig n e — 1 7 7

Toutefois, selon différents auteurs^^, les modalités d’interaction


restent peu étudiées. Il en va de même des processus de développe­
ment des relations^^, bien que l ’étude des dynamiques relationnelles
dans des contextes d’affaires connaisse un renouveau*^. Le travail
se fait sans pour autant s’interroger sur la conception de notions
comme celle de la recommandation ou de l’engagement qui restent
peu théorisées (Brodie et a l , 2 0 13 ). Cela est d’autant plus im portant
dans les m ilie ux comme les forums de communautés d’intérêt
autour d’un produit ou d’une pratique de consommation, car l’enga­
gement y est très souple. Les possibilités qu’ont les participants au
forum de sortir de la relation de ces communautés interprétatives
sont très importantes. Il apparaît que les caractéristiques in d ivi­
duelles identifiées comme légitimes dans un acte de recommanda­
tion s’articulent autour de quatre dimensions : l’investissement (par
rapport au centre d’intérêt), le partage de connaissances, la mons­
tration et la présentation de soi. Ces éléments ne s’additionnent
pas, mais se combinent plutôt dans un équilibre qui reste à étudier.

U
O)
JD
'(V
13
a
13
X3
'(L)
O)
>
'c
P

03
"D
(/)
0 3
1/3
(/3
03

O
rN
(5)
03
’s_
>-
Q.
O
U

15. Cf. C o û ta n t e t Stenger, 2010; D e V a lc k et a i, 2 0 0 9 ; H e in o n e n , 2011;


K o z in e ts et a l, 2010.
t6 . Cf. H e in o n e n , 2 o n ; S z m ig in , C a n n in g e t R eppel, 2005.
17. Cf. A g g a rw a l et Law , 2 00 5 ; E dvardsson, H o lm lu n d e t S tra n d v ik , 2 0 0 8 ;
H e in o n e n , 2011 ; T â h tin e n e t H a v ila , 2 0 0 4 .
и
О)
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и
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'l_
>-
Cl
о
и
L ’id e n tité ? n u m é r iq u e ?
à P ère? d e l ’e -ré p u ta tio rL ?

X a v ie r M a n g a

In tr o d u c tio n

L’a v è n e m e n t e t le d é v e lo p p e m e n t des ré s e a u x s o c ia u x e n lig n e , d u


p a rta g e im m é d ia t de l ’i n f o r m a t io n à g ra n d e é c h e lle e t de la c o m m u ­
n ic a t io n d é c lin é e au W e b o c tr o ie n t à t o u t u n c h a c u n u n e e x is te n c e
n u m é r iq u e ; la q u e lle s’a p p liq u e d a v a n ta g e à c e u x q u i f o n t de la r é p u ­
t a t io n e n lig n e le u r d o m a in e d ’e x p e rtis e . Q u ’ils e x e rc e n t le m é tie r
de b lo g u e u r s , de ré fé re n c e u rs , d ’a n im a te u r s de c o m m u n a u té s e n
lig n e , de m a r k e te u r s o u de c o m m u n ic a n ts , ces p ro fe s s io n n e ls o n t
e n c o m m u n de re n d r e u n e e n tité v is ib le e t p a r c o n s é q u e n t de g é re r

U
u n e r é p u t a t io n n u m é r iq u e .
O)
JD
'(V
L e d o m a in e de l ’e - r é p u ta tio n re lè v e a v a n t t o u t d ’u n d is c o u rs d ’ex­
a
13
T3
p e rts de la v is ib ilit é q u i p r é te n d e n t re n d r e s e rv ic e à des o rg a n is a ­
tio n s o u à des a c te u rs s o c ia u x d o n t les im a g e s s o n t e n b e r n e o u
CD c o n s t a m m e n t s o u s la m e n a c e L C es e x p e r ts d é t e r m in e n t ce q u i
>
’c
P re lè v e d u ris q u e lié à la r é p u t a t io n de ce q u i n e l ’est pas, a v a n t d ’e n
O) l iv r e r les s o lu tio n s . L’in flu e n c e re c h e rc h é e p a r ces a c te u rs é v o lu e
T3
U)
O )
(/) e n p a r a llè le de la v is ib ilit é . Ces e x p e rts d e v ie n n e n t v is ib le s lo rs q u e
10
O)
le u rs c o m m e n ta ir e s e t o p in io n s r e m o n t e n t s u r les p re m iè re s pages
des ré s u lta ts des m o te u r s de re c h e rc h e . L e u r in flu e n c e se ré s u m e
O
(N
O
x: T.
03 Q u ’i l s ’a g is s e d ’e n t r e p r i s e s o u d e p a r t ic u lie r s , la g e s t io n d e l ’im a g e e t

>- d e s tra c e s la is s é e s s u r le N e t d e v ie n t u n e p r é o c c u p a t io n d e p lu s e n p lu s
O.
O
U g r a n d e . L ’id é e q u ’u n e r e q u ê te d a n s le s m o te u r s d e re c h e rc h e p u is s e n o n

s e u le m e n t a b o u tir à d e s in f o r m a tio n s c o m p r o m e tta n te s , m a is é g a le m e n t

t e r n ir l ’im a g e d ’u n e e n tr e p r is e o u d ’u n in d iv id u c o n s t it u e u n e v é r it a b le

c r a in t e . L a « m é m o ir e » d e l ’I n t e r n e t a p a r e x e m p le e n tr a în é le lic e n ­

c ie m e n t d ’u n c e r t a in n o m b r e d e s a la r ié s a y a n t c r itiq u é o u v e r te m e n t e t

p u b liq u e m e n t le u r s e m p lo y e u r s d a n s le s ré s e a u x s o c ia u x . D ’a u t r e s o n t s u b i

d e s m is e s à p ie d p o u r a v o ir e x p r im é le u r s o p in io n s e n p o s ta n t d e s b ille t s

s u r d e s b lo g u e s . V o ir p a r e x e m p le : h ttp ://p r o . 01 n e t .c o m /e d it o r ia l/ 399256 /


lic e n c ie - p o u r - a v o ir - c r it iq u e - s o n - e m p lo y e u r - s u r - in te r n e t/.
1 8 0 — C a h ie rs d u g erse

à le u r c a p a c ité d ’in c it e r les in te r n a u te s à in t e r a g ir e t à p a r ta g e r


le u rs b ille t s d a n s la c o lle c tiv ité . L a p r o fu s io n des c o m m e n ta ir e s ,
q u ’ils s o ie n t c o n s tr u c tifs , c o n te s ta ta ire s o u c ritiq u e s , a p p o rte de la
v a le u r a jo u té e a u x p ro p o s de ces a u te u rs . A in s i la q u a n tité de p ro p o s
é ch an g é s e t le n o m b r e de d é b a ts créés d a n s les fo r u m s , les b lo g u e s
e t les ré s e a u x s o c ia u x p a r tic ip e n t à la c o n s tr u c tio n de le u r in flu e n c e .
C e tte d e r n iè r e se d é te r m in e p a r la c o n fia n c e in s p ir é e a u x in t e r ­
n a u te s . R e v e n d iq u a n t p a r fo is le s ta tu t d ’in flu e n c e u r s ^ , ces e x p e rts
se d o iv e n t d ’ê tre to u jo u r s fid è le s à le u r lig n e é d ito r ia le , c o h é re n ts
p a r r a p p o r t à l ’im a g e q u ’ils r e n v o ie n t. Ils o n t de l ’a u to r ité , d if fu s e n t
s o u v e n t de n o u v e lle s in f o r m a t io n s , le u r p o p u la r it é fa c ilite u n e la rg e
d if f u s io n de le u rs m essages. P o u r ces p ro fe s s io n n e ls de la v is ib ilit é ,
la n o to r ié té est le f a it d ’ê tre c o n n u s u r le W e b , e t ce, q u e l q u e s o it
le re g a rd p o r té s u r e u x . L e b u z z , les r e t w e e t s ^ les p o s t s ^ e tc., s o n t des
a c tio n s q u i m e t t e n t e n e x e rg u e la n o to r ié té .

P o u r ê tre re c o n n u s c o m m e p ro fe s s io n n e ls de la v is ib ilit é , a u d e m e u ­
r a n t e x p e rts e t in flu e n c e u r s , ces d e r n ie r s d o iv e n t de p r im e a b o r d
U
O) fa ç o n n e r le u r e - r é p u ta tio n e t c o n s tr u ir e le u r id e n tité p a r la m a s s i­
X3
'CU fic a tio n e t la d iv e r s ific a tio n de l ’é c r it u r e n u m é r iq u e d a n s les d if f é ­
D
a
U re n te s p la te fo r m e s e x is ta n te s . L’im p a c t des o p in io n s e x té r ie u r e s
T3
'CD
à le u r s u je t é ta n t d é c is if e n m a tiè r e de lé g it im it é , le u r n o to r ié té
CD
> d e v ie n t u n p a r a m è tr e p r im o r d ia l d a n s la p é r e n n is a t io n de le u r
c
P c r é d ib ilit é s u r le m a rc h é de la v is ib ilit é .
CL)
T3
in C e t a r t ic le a a in s i p o u r o b je t d ’e x p lo r e r , à tr a v e r s les c h a m p s
CL)
C/)
10
CL)
n u m é r iq u e s , c’e s t-à -d ire I n t e r n e t e t ses ré s e a u x s o c ia u x , les e n je u x
des p ro ce ssu s id e n tita ir e s de ces p ro fe s s io n n e ls de la v is ib ilit é . L a
O c o n s tr u c tio n de l ’id e n tité n u m é r iq u e a u s e rv ic e d u p r o je t p ro fe s ­
(N

s io n n e l de ces a c te u rs sera ic i a n a ly s é e p a r le p r is m e de la c o n s tr u c ­
t i o n m é d ia tiq u e de s o i q u i se m e s u re à l ’è re de l ’e - r é p u ta tio n . I l
>-
C2L s’a g ira d ’é c la ir e r les lo g iq u e s q u i s o u s -te n d e n t c e tte v o lo n té q u i est
O
U
de n e p lu s s u b ir sa r é p u t a t io n e n lig n e , m a is de g é re r les m u lt ip le s
fa c e tte s de ses m a r q u e u r s id e n tita ir e s a fin d ’e x is te r e n t a n t q u ’e x p e r t

2. J e a n - C la u d e D o m e n g e t r é v è le c e p e n d a n t q u e le s p r o f e s s io n n e ls d e la

v is ib ilité c r itiq u e n t la n o t io n d ’in f lu e n c e u r q u ’ils c o n s id è r e n t c o m m e é ta n t

trè s lim ité e . Ils p r é fè r e n t r e v e n d iq u e r le s t a t u t d ’e x p e r t q u ’ i l s ju g e n t m ie u x

a d a p té d a n s le u r e x e r c ic e d e re c h e rc h e d e s in g u la r is a tio n e t d ’a c q u i s i t i o n

d e n o t o r ié té .
X . M a n g a — L’id e n t it é n u m é r iq u e à l ’è re d e l ’e - r é p u ta tio n — 181

de la v is ib ilit é . Si, p o u r L o u is e M e rz e a u , les d o n n é e s p e rs o n n e lle s ,


les « tr a c e s de p ré s e n c e » laissé e s d a n s les ré s e a u x s o c ia u x , s o n t
g é n é r a le m e n t n o n in t e n t io n n e lle s , i l e n e st a u t r e m e n t p o u r les
p ro fe s s io n n e ls de la v is ib ilit é . E n e ffe t, les tra c e s q u ’ils y la is s e n t,
q u i les id e n t if ie n t e t les a u t h e n t if ie n t, s e m b le n t ê tre in te n tio n n e lle s .
D a n s ce cas, l ’id e n tité n u m é r iq u e n e re lè v e ra it-e lle pas d ’u n c a lc u l
a lg o r it h m iq u e q u e les a c te u rs de la v is ib ilit é a f f in e n t e n m u lt ip l ia n t
les tra c e s d a n s les ré s e a u x s o c ia u x e t les b lo g u e s ?

P o u r a p p o r te r q u e lq u e s é lé m e n ts de ré p o n s e s , n o u s a vo n s o p té p o u r
u n e é tu d e q u a lita tiv e q u i re p o s e s u r u n e o b s e r v a tio n p a r tic ip a n te
d a n s les b lo g u e s d e m o d e . C e tte a c tiv it é a p e r m is de p a r t ic ip e r
a u x fo r u m s , a u x d iffé r e n te s in t e r a c t io n s , a in s i q u e de r e c u e i l li r
les d is c o u rs des d iffé r e n ts a c te u rs de la b lo g o s p h è re p o u r e n fa ir e
l ’e x a m e n . Les a c te u rs de la v is ib ilit é a u x q u e ls n o u s fa is o n s ré fé re n c e
d a n s c e t a r tic le s o n t e x c lu s iv e m e n t des b io g u e u s e s de m o d e . Je m ’a p ­
p u ie r a i e s s e n tie lle m e n t s u r d e u x b lo g u e s de m o d e fr a n ç a is trè s s o lli­
c ité s : le b lo g u e de B e tty (w w w .le b lo g d e b e tty .c o m ) e t c e lu i de M is s
U
0) P a n d o ra (w w w .m is s p a n d o r a .fr ). G râ c e à le u r s tra té g ie é d ito r ia le , ces
JD
-O) b lo g u e s e x e rc e n t u n e in flu e n c e a u p rè s d ’u n e la rg e c o m m u n a u té de
a
Di le c tric e s e t de le c te u rs (p lu s de 45 0 0 0 vis ite s en m o y e n n e p a r se m a in e )
XJ

e t s o n t q u a s im e n t d e venus des in s titu tio n s m é d ia tiq u e s .


O)
>
'c N o u s n o u s a tta r d e r o n s e n p r e m ie r lie u s u r le c o n c e p t g o fîm a n ie n
P

OJ de la « fa c e » . E n q u o i p e r m e t- il d ’a n a ly s e r l ’id e n tité n u m é r iq u e à
T3
l ’è re de l ’e - r é p u ta tio n ? P o u r e x is te r, les a c te u rs de la v is ib ilit é se
d o iv e n t de t r a v a ille r le u r e - r é p u ta tio n e n p r o d u is a n t des tra c e s d a n s
les ré s e a u x s o c ia u x e t les b lo g u e s . A f i n d ’é c la ir e r les lo g iq u e s q u i
O s o u s -te n d e n t la « p r é s e n ta tio n de s o i» , n o u s a v o n s p o u r s u iv i c e tte
(N

O re c h e rc h e e n e x a m in a n t les d iffé r e n ts ré g im e s de v is ib ilit é e n œ u v re


x:
DJ d a n s les d iffé r e n te s p la te fo rm e s e x is ta n te s é la b o ré s p a r D o m in iq u e
’v_
>-
CL
O C a rd o n ( 2 0 0 8 ). I l s’a g ira de m o n t r e r q u e la p la te fo r m e T w itte r , en
U
p e r m e t t a n t a u x p ro fe s s io n n e ls de la v is ib ilit é de m e ttr e e n e x e rg u e
le u rs c e n tre s d ’in t é r ê t e t le u rs « p r o d u c tio n s », t o u t e n p o u r s u iv a n t
u n e a m b it io n de c ré e r de g ra n d s ré s e a u x r e la t io n n e ls d é b o u c h a n t
s u r u n e re c h e r c h e d e p u b lic , s’a v è re ê tr e u n o u t i l in d is p e n s a b le
à la c o n s t r u c t io n de l ’id e n tité n u m é r iq u e .
1 8 2 — C a h ie rs d u g erse

L’é tu d e de cas des b io g u e u s e s de m o d e p e r m e t t r a de d é m o n tr e r q u e


c e tte id e n tité est c o c o n s tr u ite à p a r t i r de la r e n c o n tr e e n tr e les s tra ­
té g ie s des p la te fo rm e s ( T w itte r , b lo g u e s ), les ta c tiq u e s des b io g u e u s e s
e t les ré a c tio n s des le c te u rs . L’im a g e e t le r é c it m is de l ’a v a n t p a r
ces b io g u e u s e s s o n t d ’a b o r d c o m p o s é s p a r e lle s -m ê m e s a v a n t d ’ê tre
n é g o c ié s - avec o u sans e lle s . C o m p o s é s , c a r le u r v ie , d u m o in s
p ro fe s s io n n e lle , n ’est p lu s t a n t in h é r e n te à le u r n a r r a t io n q u ’à le u r
r é p u t a t io n e n lig n e q u i se c a ra c té ris e p a r le c a lc u l e t l ’e x p o s itio n
a lg o r it h m iq u e de s o i. « D é c o m p o s é e e n tra c e s , e x p o s é e , in d e x é e ,
re cyclé e , la p ré s e n c e n u m é r iq u e f a it l ’o b je t de tr a ite m e n ts q u i désa­
g rè g e n t la p e rs o n n e e t m o b ilis e n t d u m ê m e c o u p des a s p ira tio n s à
m a îtr is e r so n id e n tité » a f f ir m e M e rz e a u ( 2 0 0 9 c : 83). N é g o c ié s , c a r
la p r é s e n ta tio n de le u r id e n tité e n lig n e est c o n s tr u it e e n fo n c t io n
d u p u b lic c ib lé d o n t l ’im p lic a t io n f o r t i f i e la r é p u t a t io n e t p a r tic ip e à
la c o n s tr u c tio n d u s ta tu t d ’in flu e n c e u r . L’e - r é p u ta tio n é ta n t p o u r les
b io g u e u s e s u n e ré p o n s e à la n é ce ssité de la p r o d u c tio n p e r s o n n e lle
de le u r p r o p r e id e n tité (m is e e n c h if f r e de s o i), n o u s in te r r o g e r o n s
in f i n e l ’a s p e c t i n s t r u m e n t a l d e te lle s p r a tiq u e s n é c e s s ita n t u n e
U
O)
JD c o u rs e e ffré n é e a u score. P o u r s’y p r e n d r e , ces a c te u rs t r a v a ille n t
'(V

a le u r e - r é p u ta tio n e n a lim e n t a n t s tr a té g iq u e m e n t le u r p r o f il te l u n
13
X3
C V. N o u s fa is o n s l ’h y p o th è s e se lo n la q u e lle l ’id e n tité n u m é r iq u e p e u t
ê tre co n sid é ré e , en p a r tie , c o m m e u n e c o n s tr u c tio n in s tr u m e n ta lis é e
O)
> de l ’e -ré p u ta tio n .
'c
P

03
T3
A n a ly s e r P id e n t it é n u m é r iq u e d e s p r o f e s s io n n e ls
d e la v is ib ilit é

O D a n s L a m i s e e n s c è n e d e l a v i e q u o t i d i e n n e ( 1973), le s o c io lo g u e E r v in g
fM
G o f f m a n a n a ly s e les r a p p o r t s q u e les i n d i v i d u s e n t r e t ie n n e n t
e n tr e e u x d a n s des s itu a tio n s d iv e rs e s e t c o u r a n te s . S’a p p u y a n t
03
>
~ s u r la d r a m a tu r g ie , l ’a u te u r m o n tr e q u e les r a p p o r ts q u ’e n tr e tie n t
CL
O
U l ’ i n d i v i d u a ve c u n g r o u p e p e u v e n t ê tr e c o n s id é ré s c o m m e des
m is e s e n scène in tr in s è q u e s à des c o n v e n tio n s e t h a b itu d e s de la
v ie q u o tid ie n n e . I l p a rle de th é â tr a lité d u q u o t id ie n . L a v ie s o c ia le
est d é c rite c o m m e u n sp e c ta c le th é â tr a l d a n s le q u e l u n e m is e e n
scène des in d iv id u s se d o n n e à v o ir . A u s e in de c e t u n iv e r s , n a n t i
de ses « d é c o r s » e t « c o u lis s e s » , c h a q u e a c te u r s o c ia l c o n s t r u it
X . M a n g a — L’id e n t it é n u m é r iq u e à l ’è re d e l ’e - r é p u ta tio n — 1 8 3

sa « fa c e ^ » . S e lo n G o ff m a n , « [ l ] a face est u n e im a g e de so i q u ’u n e
p e rs o n n e r e v e n d iq u e à tra v e rs u n e lig n e d ’a c tio n » ( 1973 : 16). D a n s
n o tr e cas, c e lle -c i re p ré s e n te la p r e m iè r e c o u c h e q u i fo r m a lis e l ’e-
r é p u t a t io n à p a r t i r des in te r a c tio n s s o c ia le s q u e les in d iv id u s e n tr e ­
t ie n n e n t avec les a u tre s . T ra n s p o s é d a n s le c h a m p d u n u m é r iq u e , ce
d é v e lo p p e m e n t de la « fa c e » d e v ie n t u n e c o n s tr u c tio n de l ’id e n tité
e n lig n e p a r les in te r a c tio n s q u e l ’in t e r n a u te m è n e avec les a u tre s
e t le d is p o s i t i f C e tte in t e r a c t io n est p a r t ie lle m e n t g u id é e p a r la
re c h e rc h e d ’u n e e - r é p u ta tio n p o s itiv e . « L ’e - r é p u ta tio n se c o n s titu e
d ’in f o r m a t io n s : les tra c e s lié e s à l ’id e n tité n u m é r iq u e d ’u n e e n tité
(les in f o r m a t io n s q u ’e lle p r o d u it , s o n a g ir s u r les p la te fo rm e s ), les
in f o r m a t io n s e t o p in io n s p r o d u ite s p a r d ’a u tre s à l ’e n c o n tr e de
c e tte e n tité ( p o u r l ’é v a lu e r), e t les in f o r m a t io n s p r o d u ite s p a r les
c o n v e rs a tio n s des in te r n a u te s e n tr e e u x o u avec l ’e n t it é » ( A llo in g ,
2013 : 3). L a v a le u r de l ’im a g e est p r im o r d ia le . I l s’a g it d ’e x a m in e r
l ’im a g e q u e l ’o n se f a it d ’u n e e n tité o u d ’u n a c te u r e n p r e n a n t e n
c o m p te n o n s e u le m e n t les d o n n é e s r e c u e illie s , m a is aussi l ’im a g e
re flé té e . L a r é c e p tio n de c e tte im a g e de m ê m e q u e l ’a n a ly s e q u i e n
U
0)
JD est fa ite p o u r d é te r m in e r sa r é p u t a t io n s o n t « d é p e n d a n te s » d ’u n e
-0)
D
O ' é v a lu a tio n é ta b lie p a r les a lg o r ith m e s . L’e - r é p u ta tio n re lè v e d ’u n e
U
T3
p o s tu r e a m b iv a le n te . D ’u n e p a r t, e lle est c o n s tr u it e in d é p e n d a m ­
'CD
m e n t de la v o lo n té de l ’in d iv id u , d ’a u tre p a r t, l ’in d i v i d u p e u t a g ir
CD
> s u r e lle a f in de l ’a m é lio r e r . E lle est ce q u e les a u tre s p e n s e n t e t
’c
P
d is e n t d ’u n in d iv id u e n f o n c t io n de ses in te r a c tio n s avec e u x . T o u t
CL)
T3 c o m m e d a n s l ’œ u v r e de G o ff m a n , les « s tig m a te s ^ » de l ’in d i v i d u y
СЛ
CL)
C/)

O 3. C e q u e Г о п f a it s u r le W e b d e m a n iè r e in t e n t io n n e lle o u p a s e t c e q u e
ГМ
le s a u tre s d is e n t d e n o u s c o n s t it u e n t n o tr e « fa c e » n u m é r iq u e . L e s tra c e s

c o n te n u e s d a n s le s d o n n é e s n u m é r iq u e s e t g é n é ré e s p a r le s a lg o r it h m e s ,
O)
>- e n tr e a u tre s d e G o o g le , d e v ie n n e n t n o tr e e - r é p u ta tio n c o n s t it u é e d e n o tr e
CL
O
U « fa c e » n u m é r iq u e a v e c se s « s tig m a te s » .

4. P o u r e x p liq u e r la n o t io n d e « s t ig m a t e » à P è re d e Г е - r é p u t a t io n ,

p re n o n s l ’e x e m p l e d e N a th a n , a n c ie n o u v r ie r s y n d ic a lis t e d ’u n e u s in e d e

c o n s tr u c tio n a é r o n a u t iq u e . N a th a n a é té s y n d iq u é , a m e n é d e s g rè v e s , a

p r is d e s p o s itio n s tra n c h é e s s u r d e s s u je t s d é lic a ts . C e p a s s é a g e n c é , a u q u e l

n ’im p o r te q u e l e m p lo y e u r a u r a it a c c è s s u r G o o g le , p o u r r a it l u i ê tr e n é fa s te

d a n s u n c e r ta in c o n te x te . E n e ffe t, il n ’e s t p a s d a n s l ’in t é r ê t d e N a th a n ,

d é s o r m a is c h ô m e u r e n re c h e rc h e d ’e m p lo i, d e v o ir c e p a s s é , q u i p o u r r a it

ê tre c a t a lo g u é d e m a u v a is e r é p u t a t io n p a r u n e p o s itio n a n t is y n d ic a lis te .


1 8 4 — C a h ie rs d u g erse

o n t u n e ffe t c o n tr a ig n a n t , n u is ib le s u r sa r e la tio n , s o n in t e r a c t io n
avec les a u tre s . I n t e r n e t e t ses ré s e a u x s o c ia u x s o n t le th é â tr e de la
v ie s o c ia le a u s e in d u q u e l les é c rits , les c o m p o r te m e n ts , les p h o to s ,
e n s o m m e les tra c e s issues des d o n n é e s n u m é r iq u e s de l ’in t e r n a u te
p a r t ic ip e n t à la c o n s t r u c t io n de sa « fa c e » avec ses lo ts de « s t ig ­
m a te s ». Si l ’e - r é p u ta tio n des a c te u rs de la v is ib ilit é se ré s u m e a v a n t
t o u t à l ’o p in io n c o m m u n e s u r le W e b o u à l ’im a g e q u e se f o n t les
in te r n a u te s à le u r s u je t, le u r id e n tité n u m é r iq u e , q u a n t à e lle , se
c a ra c té ris e p r in c ip a le m e n t p a r le u r c h o ix d é lib é r é de c o n s tr u c tio n
de l ’im a g e q u ’ils s o u h a ite n t v é h ic u le r . Les in d iv id u s c o n s tr u is e n t
le u r id e n tité p a r ce q u ’ils p e u v e n t d ir e o u fa ir e s u r les b lo g u e s , les
ré s e a u x s o c ia u x , les fo r u m s , e tc . C e tte id e n tité s’é t a b lit aussi p a r les
p h o to s e t v id é o s d a n s le s q u e lle s ils a p p a ra is s e n t o u é g a le m e n t p a r
les a rtic le s q u ’ils c o m m e n te n t. L’id e n tité n u m é r iq u e p e u t ê tre c o n s i­
d é ré e c o m m e la « fa c e » q u e l ’in t e r n a u te n é g o c ie p a r le b ia is de ses
in te r a c tio n s avec les a u tre s , ta n d is q u e ses « s tig m a te s » c o n s titu e n t
les in d ic e s c a r a c té r is a n t sa r é p u t a t io n n é g a tiv e ^ . L’e - r é p u ta tio n p e u t
ê tre q u a lifié e de b o n n e o u de m a u v a is e ^ : e lle est u n e c o m p o s a n te
U
0)
JD de l ’id e n t it é n u m é r iq u e , la q u e lle p o u v a n t ê tr e ré s u m é e c o m m e
-O)
a m a « p ré s e n c e » s u r I n t e r n e t p a r t o u t m o y e n , u n e p ré s e n c e n u m é ­
Di
XJ r iq u e a c tiv e c a ra c té ris é e à t i t r e i l l u s t r a t i f p a r la d é t e n t io n d ’u n
b lo g u e , l ’a lim e n t a t io n d u p r o f il T w it t e r e t d ’u n c o m p te o u d ’u n e
CD
> page F a c e b o o k .
’c
P
CL)
X) P o u r M e rz e a u , la p ré s e n c e d a n s les ré s e a u x s o c ia u x c o n s is te « à
in
CL)
(/) m o d u le r s o n d e g ré d ’e x p o s itio n a u ta n t q u ’à n o u e r des c o n ta c ts »
U)
(V
(M e rz e a u , 2 0 0 9 c : 81). Si l ’id e n tité n u m é r iq u e p e u t ê tre m u lt ip le ,
r e v ê ta n t des fa c e tte s a lla n t de l ’id e n tité « d é c la r a tiv e » à l ’id e n tité
O
(N
O
JD
gj
a g ir d a n s s o n p ré s e n t. S o n p a r c o u r s e s t c o m p le x e e t le r é c it d e sa v ie n e se
>-
Cl
O ré s u m e p a s à u n s e u l fa it. L a « fa c e » q u ’i l n é g o c ie n e p e u t se r é d u ir e à u n e
U
s e u le in f o r m a tio n . E n c e la o n p o u r r a it d ir e q u e G o o g le e t se s a lg o r it h m e s

p r o d u is e n t d e s « s tig m a te s » , d e s « s c e a u x d e d é s a p p r o b a tio n » .

5. I l s ’a g i t d e b ille t s , d ’é v a l u a t i o n s , d ’o p i n i o n s , d e v id é o s , d e p h o to s , e tc .,

q u i é c h a p p e n t à s o n c o n t r ô le e t s e r a ie n t s u s c e p t ib le s d e t e r n ir s o n im a g e

e n lig n e d e p a r le u r a s p e c t p o t e n t ie lle m e n t n u is ib le e t c o m p r o m e tta n t.

6. Q u a lifie r l ’e - r é p u t a t i o n d e b o n n e o u d e m a u v a is e p e u t s ’a v é r e r n o n

p e r t in e n t d a n s la m e s u re o ù la r é p u t a t io n se c o n s t r u it b ie n s o u v e n t à p a r t ir

d e p ro c é d é s lié s à d e s s c o re s , à d e s c la s s e m e n ts , e tc .
X . M a n g a — L’id e n t it é n u m é r iq u e à l ’è re d e l ’e - r é p u ta tio n — 185

« c a lc u lé e » e n p a s s a n t p a r l ’id e n tité « a g is s a n te » (G e o rg e s, 2 0 0 9 ),
c ’e st b ie n l ’id e n t it é c a lc u lé e , in h é r e n t e a u s c o re , a u n o m b r e de
t w e e t S j de b ille ts , d ’a b o n n e m e n ts , de v is ite s , etc., q u i d é f in it le c h a m p
des p ro fe s s io n n e ls de la v is ib ilit é . M a is ces tr o is ty p e s d ’id e n tité s
(« d é c la ra tiv e », « c a lc u lé e » e t « a g is s a n te ») s o n t lié s , c a r a v a n t q u e
les a c te u rs de la v is ib ilit é n ’a p p r e n n e n t à in t e r p r é t e r le u r id e n tité
e n d o n n é e s n u m é r iq u e s c h iffré e s , ils d o iv e n t de p r im e a b o r d passer
p a r l ’id e n tité « d é c la ra tiv e » e n e x p o s a n t le u rs p h o to s de p r o f il, le u rs
c e n tre s d ’in t é r ê t . Ils d o iv e n t e n s u ite se s o u m e ttr e a u f o n c t io n n e ­
m e n t d u d is p o s it if e n fa is a n t l ’o b je t de n o t if ic a t io n s é m a n a n t de
le u rs a c tiv ité s te lle s q u e les r a llie m e n ts à des g ro u p e s e t é v é n e m e n ts .
C e c i le u r c o n fè r e d o n c u n e id e n t it é n u m é r iq u e c o m p o s ite q u ’ils
fa ç o n n e n t à p a r t i r d ’u n s a v o ir-fa ire r e le v a n t d u r é g im e de v is ib ilit é
de le u r p r o je t p ro fe s s io n n e l.

L e « r é g i m e d e v i s i b i l i t é » : T e x p o s i t i o n d e s o i a u s e r v ic e
d u p r o je t p r o f e s s io n n e l
U
0) L e s p la t e f o r m e s des r é s e a u x s o c ia u x f o n c t i o n n e n t s e lo n u n e
JD
-O)
13 é c o n o m ie de r e c o m m a n d a tio n ^ d o n t le b u t s tra té g iq u e est d ’in c it e r
a
Di les in d iv id u s à p r o d u ir e des d o n n é e s n u m é r iq u e s , à se fa ir e le u r

a

p r o p r e p u b l i c it é : « A i n s i , d a n s les ré s e a u x s o c ia u x , la p ré s e n c e
O)
> r e v ie n t à m o d u le r s o n d e g ré d ’e x p o s itio n a u ta n t q u ’à n o u e r des
c
P c o n ta c ts » (M e rz e a u , 2 0 0 9 c : 81).
CL)
T3
in E n m o n t r a n t a u g r a n d p u b lic des fa c e tte s de « p r é s e n ta tio n de so i »
CL)
C/)
10
CL) les p lu s c o m p le x e s e t d é c o m p le x é e s , les in te r n a u te s o n t p r o b a b le ­
m e n t d é jo u é les p la n s des rè g le s à l ’o r ig in e de la c r é a tio n des p la te ­
O
(N fo rm e s des ré s e a u x s o c ia u x . L e p a rta g e des c e n tre s d ’in t é r ê t n e se
l i m i t e pas a u x ce rcles d ’a m is les p lu s p ro c h e s , de n o u v e lle s p ra tiq u e s
« e x p lo r a t o ir e s » a n im e n t de p lu s e n p lu s les in d iv id u s e n q u ê te
>-
CI
O d ’u n ré se a u r e la t io n n e l de p lu s e n p lu s é la r g i. Les m a r q u e u r s id e n ­
U
t ita ir e s s u r I n t e r n e t e t ses ré s e a u x s o c ia u x s o n t d é te r m in a n ts d a n s

7. T o u te s le s tra c e s , q u ’o n la is s e m a lg r é n o u s s u r I n t e r n e t m è n e n t à

n o u s e t p e r m e tte n t d ’a n t i c i p e r la c o n t in u ité d e n o s c o m p o r te m e n ts d a n s

u n e é c o n o m ie d e r e c o m m a n d a t io n . P a r e x e m p le , le s p r o p o s itio n s q u i m e

se s o n t fa ite s p r é s e n te m e n t p a r G o o g le e t q u i p o u r r a ie n t se c o n c r é t is e r

d a n s m o n f u t u r s o n t c a lc u lé e s p a r le s a lg o r it h m e s d e r e c o m m a n d a t io n , d e

re c h e rc h e , e tc ., e n fo n c tio n d e s c o m p o r te m e n ts q u e j ’a i e u s d a n s le p a s s é .
1 8 6 — C a h ie rs d u g erse

la c o m p ré h e n s io n des r e la tio n s so c ia le s q u i s’y c o n s tr u is e n t. D a n s


ces espaces n u m é riq u e s , l ’in d iv id u expose e t p a rta g e avec les a u tre s u n e
fa ce tte de so n e xistence. E x té rio ris e r le « s o i» d a n s les ré se au x s o c ia u x
c o n s is te d ’u n e p a r t , à e x p o s e r s o n id e n t it é (âge, sexe, s it u a t io n
m a t r im o n ia le , e tc.) e t d ’a u tre p a r t, à in d iq u e r ses p a ssio n s, ses p r é d i­
le c tio n s , ses p ro je ts . C in q m o d è le s de v is ib ilit é o n t é té m is e n p la c e
p a r D o m in iq u e C a r d o n ( 2 0 0 8 ) : le « p a r a v e n t» , le « c la ir - o b s c u r » ,
le « p h a r e » , le « p o s t - it » e t la « la n t e r n a m a g ic a » . L e « p a r a v e n t»
se s c é n a ris e d a n s les sites de r e n c o n tr e a u s e in d e sq u e ls les a c te u rs ,
p ré a la b le m e n t « cachés » d e r r iè r e des fic h e s d e s c rip tiv e s , se d é v o ile n t
a u f u r e t à m e s u re s e lo n les a ffin ité s . L e « c la ir - o b s c u r » s’o b s e rv e
d a n s les ré s e a u x s o c ia u x à p e tite é c h e lle o ù les in d iv id u s d é v o ile n t
le u rs fa c e tte s id e n tita ir e s u n iq u e m e n t à u n c e rc le r e s tr e in t d ’a m is
p ro c h e s s o u v e n t c o n n u s d a n s la v ie ré e lle . L a m is e e n v is ib ilit é de
so n « i n t i m i t é » , de sa « v ie s o c ia le » e n tr e a m is p ro c h e s est re v e n ­
d iq u é e m ê m e si u n e o u v e r t u r e p lu s la rg e de s o n « q u o t id ie n » a u x
a m is de ses a m is est la r g e m e n t c o n s ta té e . L a « la n t e r n a m a g ic a » a
t r a i t à l ’u n iv e r s des je u x e n lig n e te ls q u e W o r l d o f W a r c r a f t . L e jo u e u r
U
O)
X3 « p e r s o n n a lis e » so n a v a ta r e n o p é r a n t u n « d é c o u p la g e » e n tr e ce
'CU
D
O ' d e r n ie r e t s o n id e n tité . C e tte o p é r a tio n f a c ilite d a n s la p la te fo r m e
U
T3
de je u les r e la tio n s e t les r e n c o n tre s sous u n e id e n tité cachée. Le
« p h a re » e t le « p o s t-it » q u e n o u s classons e n d e r n ie r c a ra c té ris e n t la
O)
> c o n s tr u c tio n id e n t it a ir e p r o p r e a u x p ro fe s s io n n e ls de la v is ib ilit é . Le
'c
P
« p h a re » c o n s titu e la s itu a tio n a u s e in de la q u e lle les « p a r tic ip a n ts »
QJ
"O p a r ta g e n t avec u n la rg e p u b lic le u r s p a s s io n s , le u r s p r o d u c tio n s ,
{/)
(U
tn
t/1 le u rs p h o to s ( F lic k r) , le u rs g o û ts m u s ic a u x (M y s p a c e ), le u rs v id é o s
QJ

(Y o u T u b e ), e tc. C e m o d è le de v is ib ilit é est s tr u c tu r é p a r la g e s tio n


O de sa c o m m u n ic a t io n p e rs o n n e lle , la m is e e n e x e rg u e de ses c e n tre s
fM

d ’in t é r ê t , la re c h e rc h e de c o n ta c t e t la q u ê te de l ’é la rg is s e m e n t de
so n réseau. Si le « p h a re » est u n r é g im e de v is ib ilit é , lié à la r é p u ­
>- t a t io n e n lig n e , d a n s le q u e l l ’i n d i v i d u a u n e ré e lle e n v ie de ré v é le r
CL
O
U
s o n id e n t it é o u p lu t ô t u n e fa c e tte n u m é r iq u e de sa v ie te l q u ’i l
a im e r a it ê tre v u e t p e rç u p a r les a u tre s , le « p o s t - it » p o u r sa p a r t,
r e m a r q u a b le s u r t o u t s u r le ré se a u T w itte r , se c a ra c té ris e p a r la m is e
e n v is ib ilit é de s o n a c tu a lité . D a n s le « p o s t-it », les a c te u rs r e n d e n t
v is ib le s le u r p ré s e n c e e t le u rs a c tiv ité s « en m u lt ip l ia n t les in d ic e s
c o n te x tu e ls » (C a rd o n , 2 0 0 8 : 105).
X . M a n g a — L’id e n t it é n u m é r iq u e à l ’è re d e l ’e - r é p u ta tio n — 1 8 7

E n p r iv ilé g ia n t la m u lt ip lic a t io n des tra c e s ( t w e e t s , b ille ts , c o m m e n ­


ta ire s ) d a n s d iffé r e n te s p la te fo rm e s , le « d e s ig n de la v i s ib i li t é » p a r
le « p h a r e » p e r m e t a u x p ro fe s s io n n e ls de F e -ré p u ta tio n de « jo u e r
le u r id e n t it é » e t de g a g n e r e n n o to r ié té . C e m o d è le de v is ib ilit é
in v it e les p ro fe s s io n n e ls de F e -ré p u ta tio n « à e s s a im e r, e n t r e t e n ir e t
fa ir e f r u c t i f i e r le u rs m a r q u e s » (M e rz e a u , 2 0 0 9 c : 8 i) . L e u r id e n tité
n u m é r iq u e se c o n s titu e de F e n s e m b le de ce q u ’ils d is e n t e t f o n t à
t i t r e p ro fe s s io n n e l. « L’e x is te n c e n u m é r iq u e est a in s i d é te r m in é e p a r
l ’e x ig e n c e de la p u b lic it é de soi, q u i s u p p o s e le p a rta g e d ’u n c a d re
de ré fé re n c e e t d ’u n c o d e c o m m u n de c o m m u n ic a t io n » (P e re a ,
2 0 1 0 : 146). Les ré s e a u x s o c ia u x d e v ie n n e n t des s u p p o rts d ’e x p o s itio n
d ’u n soi a s p ir a n t à a s s e o ir u n e e x p e rtis e p ro fe s s io n n e lle . L’a b o u tis ­
s e m e n t de c e tte re c h e rc h e d ’e x p o s itio n d u p r o f il p e r m e t de m e ttr e
e n e x e rg u e u n e in flu e n c e e t u n e e x p e rtis e p ro fe s s io n n e lle s c o m m e
e n té m o ig n e n t les b lo g u e s e t les pages p e rs o n n e lle s s u r les m u r s
F a c e b o o k e t T w i t t e r q u i p e u v e n t ê tr e de v é r ita b le s s u p p o r ts de
p r é s e n ta t io n d ’a ffic h a g e s de c a m p a g n e s p u b lic it a ir e s , de b rè v e s ,
de c o m m u n ic a tio n s é v é n e m e n tie lle s e t c o m m e rc ia le s .
U
O)
JD
'(V
L a p ré se n c e d a n s les ré s e a u x s o c ia u x n ’e m p ê c h e b ie n é v id e m m e n t
a
13
X3
pas d ’a u tre s usages, m a is les d is p o s itifs e u x -m ê m e s p o u s s e n t à la
'(L) p u b lic it é e t à la p r o je c tio n de so i p a r le p a rta g e de la s u rfa c e d ’e x p o ­
O) s itio n . L’id e n tité n u m é r iq u e e n tr a în e de ce f a it de n o u v e lle s p o s s i­
>
’c
P b ilité s de c o n s tr u c tio n id e n t it a ir e in h é r e n te s à ces a c te u rs . D u b a r
O) ( 1991) le s o u lig n e e n é c r iv a n t q u e la c o n s tr u c tio n de l ’id e n tité n u m é ­
T3
U)
O )
(/) r iq u e se fo rg e d a n s c e t é c h a n g e p e r p é tu e l e n tre ce q u e l ’in d iv id u
10
O) v e u t b ie n m o n t r e r de l u i e t l ’im a g e q u i l u i est re n v o y é e p a r a u t r u i.
L’id e n tité est n é g o c ié e e t c o c o n s tr u ite s u iv a n t « u n e c o p r o d u c tio n
O
fM
o ù se r e n c o n tr e n t les s tra té g ie s des p la te fo rm e s e t les ta c tiq u e s des
u tilis a te u r s » (C a rd o n , 2 0 0 8 : 97 ).

>

CL
O
U L ’id e n t it é n u m é r iq u e c o c o n s t r u ite :
l e c a s d e s b io g u e u s e s d e m o d e

S u r les b lo g u e s e t p lu s p a r t ic u liè r e m e n t les b lo g u e s de m o d e , « le


je u de m i r o i r a ce ci de p a r t ic u lie r q u e les in d iv id u s s o n t e n m a n q u e
des in f o r m a t io n s h a b itu e lle s d a n s la r e la t io n d ir e c te : l ’in t e r n a u te n e
s a it de s o n in t e r lo c u t e u r q u e ce d o n t c e lu i- c i v e u t b ie n l ’i n f o r m e r e t
c h o is it ce q u ’i l s o u h a ite c o m m u n iq u e r de lu i- m ê m e » (P e re a, 2010 :
145). O n p a r le ic i de b io g u e u s e de m o d e d o n t l ’o ffr e c o n te n u e se
1 8 8 — C a h ie rs d u g erse

p ré s e n te de la m a n iè r e s u iv a n te : je m ’a c h è te des v ê te m e n ts e t des
accessoires d its « te n d a n c e » , je p u b lie s u r m o n b lo g u e u n e p h o to
de m o i e n t r a i n de les essayer, je ré d ig e u n c o m m e n t a ir e e t je c liq u e
s u r « p o s te r » . U n e m a îtr is e c o n s ta n te de l ’im a g e s’im p o s e , de m ê m e
q u ’u n e « v e ille d ’o p in i o n » in d is p e n s a b le à la r é g u la tio n d u f lu x des
b r u it s e t des p u b lic a tio n s . Les o b je c tifs d ’u n e b io g u e u s e de m o d e ,
c o m m e p o u r u n c o n c e p te u r - r é d a c te u r , s o n t d ’ê tr e v is ib le , d e se
h is s e r au-dessus d u g r o u p e d ’in te r n a u te s , e t de s’im p o s e r p a r ses
p u b lic a tio n s « d e c o n te n u s à f o r te v a le u r a jo u té e » s u r des th è m e s
c la ir e m e n t e x p lic ite s . L’e x p o s itio n de le u r p r o f i l p a r la c o n s tr u c tio n
de le u r im a g e passe p a r « u n p r e m ie r m i r o i r » q u e les in te r n a u te s
le u r r e n v o ie n t e n ré p o n s e . « E lle re p o s e é g a le m e n t s u r le succès
de la c a m p a g n e d ’e x p o s itio n ( d e u x iè m e m i r o i r ) , m e s u r a b le p a r
e x e m p le , a u n o m b r e de c ita tio n s o u de v is ite s » (P e re a, 2 0 1 0 : 151).
E n cela, la re c o n n a is s a n c e des p r o fils de ces b io g u e u s e s de m o d e , de
le u rs ta le n ts de d é n ic h e u s e s de te n d a n c e s , est d é c r ite c o m m e u n e
« face » q u ’e lle s c o n s tr u is e n t e t n é g o c ie n t avec les a u tre s (le c tric e s )
q u i p a r ta g e n t le u r v é c u .
U
0)
JD
-O) L a p ré s e n ta tio n de l ’id e n tité e n lig n e des b io g u e u s e s est c o n s tr u it e
a
U e n fo n c t io n d u p u b lic im p liq u é a u q u e l e lle s f o n t a llu s io n e t q u i n e
T3
'CD
cesse de s’id e n t if ie r à e lle s. Les b io g u e u s e s se d é fin is s e n t p a r le u r
CD
> a p p a rte n a n c e à ce g ro u p e . « I l est d o n c t o u t à f a it p o s s ib le de tr o u v e r
’c de n o m b re u s e s a llu s io n s à d ’a u tre s p e rs o n n e s o u à des c o lle c tifs d a n s
P

CL)
T3 des p r o fils p o u r t a n t s itu é s d a v a n ta g e d a n s le n a rc is s is m e » ( C o û ta n t
in
CL)
C/) e t S te n g e r, 2 0 1 0 : to). L ’i m p l i c a t io n des in t e r n a u t e s a lim e n t e e t
10
CL)
f o r t i f i e la r é p u t a t io n e n lig n e des b io g u e u s e s .

O Ces d e rn iè re s se p o s it io n n e n t d a n s u n e p e rs p e c tiv e c o m m u n ic a ­
(N

t io n n e lle , « s t r a t é g iq u e » , v o ir e c o m m e r c ia le , c a r la « t r a ç a b ilit é
n u m é r iq u e » se ré s u m e b ie n s o u v e n t à e x h ib e r e t à p r o té g e r des
>-
CL
O « d o n n é e s p e r s o n n e lle s » (M e rz e a u , 2011). E x h ib e r , p a rc e q u e les
U
s ta tu ts , c o m m e n ta ir e s e t p h o to g r a p h ie s q u i o c c u p e n t la m a je u r e
p a r tie des a c tiv ité s de ces b io g u e u s e s s e rv e n t à p a r ta g e r des i n f o r ­
m a tio n s avec les le c te u rs . L’id e n tité n u m é r iq u e des b io g u e u s e s se
fo n d e ic i p a r des c o m p o r te m e n ts d é c o m p le x é s de lib re -é c h a n g e o ù
ces d e rn iè re s p o s te n t s u r le u r s site s les a r tic le s v e s tim e n ta ir e s e t
accessoires les p lu s e n v o g u e s d u m o m e n t e t in te r a g is s e n t avec le u rs
le c te u rs s u r la fa ç o n de les p o r te r . E n i ll u s t r a n t le u rs p ro p o s avec
des im a g e s de c o lle c tio n s de m a rq u e s te lle s q u e Z a ra , P epe Jeans
X. M ang a — L’id e n t it é n u m é r iq u e à l ’è re d e l ’e - r é p u ta tio n — 1 8 9

e t N e w L o o k ^ e n tr e a u tre s , les b io g u e u s e s s’e x h ib e n t avec « d if f é ­


re n ts fo r m a ts de m is e e n scène de soi p a r les a lb u m s de p h o to s »
( C o û ta n t e t S te n g e r, 2011 : i) . C e tte h y p e r in d iv id u a lis a t io n , fo r m e
de p r o d u c tio n de so i d a n s s o n q u o t id ie n , est aussi c o n fo r té e p a r les
m a rq u e s à l ’in s t a r de L a n c ô m e q u i a b â ti sa c a m p a g n e p u b lic it a ir e
« R o u g e i n L o v e » e n r é a lis a n t u n c o u r t f i l m s u r u n e m is e e n scène
d u q u o t id ie n de tr o is b io g u e u s e s issues des v ille s les p lu s se n sib le s à
la m o d e : L o n d re s , P a ris , N e w Y o rk . D ’u n a u tre c ô té , la « tr a ç a b ilit é
n u m é r iq u e » c h e rc h e à p r o té g e r l ’id e n tité n u m é r iq u e de ces cé lè b re s
ic ô n e s de la m o d e s u r la to ile , d a n s « s a d im e n s io n m é m o r ie lle e t
c o lle c tiv e » (M e rz e a u , 2011). C a r « p e rs o n n e n e p e u t re v e n d iq u e r u n e
id e n tité sans q u e c e lle -c i s o it r e c o n n u e p a r les p e rs o n n e s avec q u i
e lle in t e r a g it » ( C o û ta n t e t S te n g e r, 2011 : 23). C ’est d a n s ce c o n te x te
q u e ces b io g u e u s e s e x p o s e n t le u r s itu a tio n s u r la t o ile e t c la m e n t
le u r o u tr a n c e lo rs q u e c e rta in e s m a rq u e s s’a p p r o p r ie n t le u r im a g e
sa n s le u r c o n s e n te m e n t. T o u t c o m m e B e tty , la b io g u e u s e M is s
P a n d o ra , a v a it la n c é s u r s o n b lo g u e u n e a n n o n c e d ig n e d ’u n a p p e l
a u s e co u rs :
U
0)
JD
'O) A v is à t o u s , j ’a i g r a n d b e s o in d e v o tre a id e ! S i v o u s a v e z a c h e té ce t- s h ir t

a
Di Z a ra e t q u e v o u s p o s s é d e z e n c o re le tic k e t d e c a is s e , e n v o y e z - m o i s ’i l v o u s
XJ
p la it u n s c a n à e b e llo u is e ( @ ) g m a il. c o m , d e m ê m e si v o u s a v e z d e s p h o to s

d u t- s h ir t d a n s le s m a g a s in s , o u n ’im p o r te q u o i q u i p u is s e m ’a i d e r ! S i
O)
>
'c v o u s a v e z v u ce t- s h ir t d a n s u n m a g a s in h o rs d e la F r a n c e , je v o u s p r ie
P

OJ d e m ’e n in fo r m e r p a r m a iP [sic]
T3
L’e - r é p u ta tio n de ces b io g u e u s e s est c o n s titu é e de « c o m m e n ta ir e s »,
« i n f o r m a t i o n s » , « ju g e m e n t s » , q u e des tie r s e x p r im e n t à l e u r
e n c o n tre . C ’est n o n s e u le m e n t ce q u i c o n s titu e le u r ré p u ta tio n e n lig n e ,
O
(N
m a is é g a le m e n t u n « f e e d b a c k » q u e ces a ctrice s de la m o d e in c o r p o r e n t
O
d a ns la p e rc e p tio n q u ’elles o n t d ’elles-m êm es (C o û ta n t e t S te n g e r, 2011).
OJ
>-
CL
O
U
8. P e p e J e a n s , N e w L o o k , H & M e t Z a r a s o n t d e s g é a n ts m o n d ia u x d u

p r ê t- à - p o r te r . L e u r c a p ta tio n c o n s is te à p r o p o s e r d e s c o lle c tio n s d e v ê te ­

m e n ts à la p o in te d e la m o d e , p a r f o is d ir e c te m e n t in s p ir é e s d e s m a rq u e s

d e lu x e , le t o u t à d e s p r ix a c c e s s ib le s . S e lo n le s b io g u e u s e s P a n d o r a e t

B e tty , c e s e n s e ig n e s se s e r a ie n t in s p ir é e s d e s p h o to s d e le u r s b lo g u e s p o u r

p r o p o s e r d a n s le u r s ra y o n s d e s c o lle c tio n s d e te e - s h ir ts à le u r e f f ig ie , s a n s

a v o ir s o llic it é le u r c o n s e n te m e n t.

9. h ttp ://w w w .m is s p a n d o r a .fr /w e - h a v e - a - p r o b le m - s u ite - e t- fin /


1 9 0 — C a h ie rs d u g erse

L e u r id e n t it é n u m é r iq u e est d o n c c o c o n s t r u it e ; « l ’i n d i v i d u d o it
c o m p te r s u r les a u tre s p o u r c o m p lé te r u n p o r t r a it de lu i- m ê m e q u ’i l
n ’a le d r o it de p e in d r e q u ’e n p a r t ie » ( G o ffm a n , 1973 : 75). À l ’in s t a r
de G o ffm a n , o n p o u r r a it p ré s e n te r ic i le soi des b io g u e u s e s c o m m e la
r é s u lta n te d ’u n e n é g o c ia tio n avec les le c te u rs ; n é g o c ia tio n a u c o u rs
de la q u e lle les le c te u rs n e d is p o s e n t q u e d ’u n e a u to n o m ie lim it é e e t
les b io g u e u s e s d ’u n e « a u to n o m ie re la tiv e ». Les d iffé r e n te s a c tiv ité s
q u ’e n t r e t ie n n e n t les b io g u e u s e s p e r m e t t e n t d ’é v a lu e r la p a r t d u
t r a v a il in d iv id u e l v is ib le s u r c h a q u e p r o f il. « V o ilà p o u r q u o i a u c œ u r
de la d y n a m iq u e h y p e r in d iv id u a lis t e est l ’in c e s s a n te d é f in it io n de
soi p a r so i p a r le b ia is d ’u n e c o n s o m m a tio n id e n t it a ir e o ü le s u je t se
m a n ife s te à lu i- m ê m e p a r p ro c è s de p e r s o n n a lis a tio n » ( M o n d o u x ,
2 0 0 9 : 160 ). Ces je u n e s fe m m e s m a n if e s t e n t c o n s ta m m e n t le u r s
c h o ix v e s tim e n ta ire s , de c o u le u rs , de s tyle s e t de p o s tu re s , m a is aussi
le u r c h o ix d u r é c it e t de la m is e e n pages de le u rs b lo g u e s .

D a n s c e tte p r o d u c tio n de so i, la q u ê te de la p e r f o r m a t iv it é p o u sse


ces b io g u e u s e s , d e v e n u e s aussi d é s o rm a is g e s tio n n a ire s de c o m m u ­
U
O) n a u té s e n lig n e , à f a ir e r é a g ir les le c te u r s p o u r d é s ig n e r le u r s
X3
'CU b lo g u e s c o m m e é ta n t les m e ille u r s . L a n a r r a t io n , l ’u t ilis a t io n des
D
a
U a n e c d o te s p o u r p ré s e n te r les n o u v e lle s tr o u v a ille s (a rtic le s , acces­
T3

s o ire s, b o u tiq u e s te n d a n c e ) s u r le u r b lo g u e e t e x p o s e r le u r p r o f il
CD
> c o n s titu e n t le u r m a r q u e de fa b r iq u e . A in s i, p lu t ô t q u e de p ré s e n te r
c
P t o u t s im p le m e n t la c h e m is e de la m a r q u e Z a ra s u r s o n site , B e tty
CL)
T3 p ré fè re s u s c ite r le d é b a t, l ’in t e r a c t io n avec ses le c tric e s e n p r o p o s a n t
in
CL)
(/) u n e a n e c d o te e t to u te u n e h is t o ir e a u to u r de c e lle -c i :
10
CL)
P e tite a n e c d o te c r o u s t illa n t e : J ’é t a i s d o n c c h e z zara, e n tr a in d ’é c u m e r

O le s ra y o n s , e t je to m b e s u r c e tte liq u e tte à c a rre a u x , le m o t if m e p la it


(N
b ie n , la fo r m e a u s s i, je re g a rd e le p r ix , il m e p la it a u s s i, je m e m e ts fa c e

s: à u n m ir o ir p o u r te n te r d e v o ir ce q u e ç a d o n n e r a it s u r m o i... A r r iv e n t
en
’v_
>- u n e je u n e fe m m e e t s o n a m i. C e lle - c i m e m o n tr e d u d o ig t e t s o n s y m p a ­
CL
O
U th iq u e a m i s ’é c r i e : A a a h c ’e s t m o c h e ! ! E lle s ’a p p r o c h e e t tr a n s m e t d e

s o n re g a rd v il to u te la h a in e q u ’e l l e a c o n tre m a p a u v re tu n iq u e q u i n ’a

r ie n d e m a n d é « D e to u te fa ç o n zara c ’e s t m o c h e , fa u t v r a im e n t ê tre

im b é c ile p o u r a c h e te r ç a . . . » V o u s v o u s d o u te z b ie n q u e je n e s u is

p a s p a r t ie e n p le u r a n t re p o s e r m a liq u e tte la m o r t d a n s l ’â m e , c a r il

se tr o u v e q u e c ’é t a i t la d e r n iè r e e t je m e s u is d e m a n d é si fin a le m e n t
X. M anga — L’id e n t it é n u m é r iq u e à l ’è re d e l ’e - r é p u ta tio n — 191

ce n ’é t a i t p a s u n e ta c tiq u e v ic ie u s e p o u r m e fa ir e re p o s e r m a liq u e tte ,

b iz a r r e m e n t j ’a i e u l ’im p r e s s io n d ’a v o i r é té s u iv ie p e n d a n t to u t le re s te

d e m a b a la d e c h e z Z a ra ^ ° ... [sic]

C e tte « d y n a m iq u e h y p e r i n d iv i d u a l i s t e » re lè v e de la r é p é t it io n ,
d ’u n p e r p é t u e l r e c o m m e n c e m e n t d ’e x h ib it io n n is m e e t d e r é c it
q u e les le c te u rs d o iv e n t v a lo r is e r e n d e v e n a n t c o m p lic e s . C ’est le
cas de S a b rin a q u i s o u tie n t c e c i: « Y a des fille s q u i s o n t v r a im e n t
“ P S Y C H O P A T E S ” m o i je la tr o u v e trè s b e lle ta liq u e tte ! E t j ’a d o re la
le re v e rs io n avec les b o tte s g ris e s c’est C A N O N ! » P lu s de 3 0 0 b ille ts
o ù les u n e s m a n if e s t e n t le u r e n v ie de fa ir e d é s o rm a is usage de c e tte
te c h n iq u e p o u r essayer d ’a c q u é r ir u n e p e tite « t r o u v a ille » . C e r ta in s
à l ’i n s t a r de K a e p r o je t t e n t d ’u s e r à l ’a v e n ir de c e tte t a c t iq u e :
« W o u u h ü E lle est m a g n ifiq u e c e tte liq u e t t e . . . e t p u is g râ c e à t o i
m a in t e n a n t je fe r a i usage de c e tte te c h n iq u e p o u r essayer de d é ro b e r
u n e p e tite t r o u v a ille ( q u i sera la s e u le e t u n iq u e d u m a g a s in e t e n
p o sse ssio n d ’u n e a u tre q u e m o i ! !) lo rs q u e je m e tr o u v e r a i e n p le in e
s itu a tio n de d é tre sse (ce q u i m ’est a r r iv é y a pas lo n g te m p s ! ! J’a i
U
O) te s té le re g a rd de p e tite m a lh e u r e u s e m a is sans succès !) ^_N <iss. »
JD
-e
u D ’a u tre s d é n o n c e n t la ja lo u s ie d ’u n e f i l l e désespérée. « C e tte f i l le
a
13
c r o y a it v r a im e n t q u e ça a lla it f o n c t io n n e r ? » se d e m a n d e E s te lle
T3
a v a n t de p o u r s u iv r e : « E lle d e v a it v r a im e n t ê tre désespérée = D . E n
CD t o u t cas c e tte liq u e tte te va trè s b ie n , e lle f a it trè s “ a u to m n e ” e t se
>
’c m a r ie b ie n avec t o n sac e t la c o u le u r des fe u ille s m o r te s ... J’a im e
P

O) b e a u c o u p les p h o to s de d é ta il de tes te n u e s , to u jo u r s trè s b e lle s ... »


T3
U) C e p e n d a n t, to u s les c o m m e n ta ir e s s o n t u n a n im e s , la c h e m is e Z a r a
e
u
СЛ

e
u est u n e b o n n e « t r o u v a i l le » q u e le p r o f il de B e tty re p ré s e n te à la
p e r fe c tio n . Ces b io g u e u s e s o n t ceci de p a r t ic u lie r q u ’e lle s t r a v a ille n t
O
tN d ’a b o r d s u r le p r o f i l im a g e , la p h o t o , p u is s u r les é v é n e m e n ts ,
O
l ’a c tu a lité e t le q u o t id ie n . D a n s c e tte d é m a rc h e , la b io g u e u s e n ’est
03 pas a u to n o m e , e lle f a it avec u n e n s e m b le d ’é lé m e n ts l u i p e r m e t­
>-
Q.
O t a n t de c o n s tr u ir e s o n id e n tité avec des « m a t é r ia u x s o c ia u x » . L a
U
c o n s tr u c tio n id e n t it a ir e e n lig n e o s c ille e n tr e l ’a p p a rte n a n c e à u n
c o lle c t if e t c e tte v o lo n té , e n v ie de d é m a r c a tio n ( in d iv id u a t io n ) a u
s e in de ce c o ll e c t i f L a b io g u e u s e s a it c o m m e n t r e fu s e r o u é lim in e r
u n c o m m e n ta ir e , re la n c e r le d é b a t a f in q u e les le c te u rs m o d if ie n t
les b ille ts q u ’e lle n e s o u h a ite pas v o ir a p p a r a îtr e s u r s o n b lo g u e . I l

10 . h ttp :/ /w w w .le b lo g d e b e tty . c o m /


1 9 2 — C a h ie rs d u ge rse

s’a g it d o n c b ie n d ’u n e n é g o c ia tio n d u d e s i g n de s o n p r o f il. L a ré u s s ite


de c e tte e x p o s itio n de soi n é g o c ié , a u s e rv ic e d u p r o je t p ro fe s s io n n e l,
se m e s u re p a r le n o m b r e de c ita tio n s e t de v is ite s c u m u lé e s ” .

M is e e n c h i f f r e de s o i e t i n s t r u m e n t a l is a t io n
d e fe - r é p u ta tio n

Si p o u r M e r z e a u , l ’i n t e r n a u t e « n ’e s t r é d u c t ib l e n i a u s t a t u t
d ’é m e tte u r - r é c e p te u r , n i à c e lu i de p a r t d ’a u d ie n c e , n i m ê m e à
c e lu i d ’a c te u r - f û t - i l ré se au » ( 2 0 0 9 c : 79 ), l ’id e n tité n u m é r iq u e q u e
les s p é c ia lis te s de la v is ib ilit é te n te n t de c o n s tr u ir e se c a ra c té ris e ­
r a it p a r le s ta tu t a c q u is p a r le n o m b r e d ’a b o n n é s e t de le c te u rs .
D o m in iq u e C a r d o n l ’a d é jà s o u lig n é , l ’e n je u c o n s is te à re c h e rc h e r
u n e b o n n e r é p u t a t io n e t u n é la rg is s e m e n t de s o n réseau r e la tio n n e l.
N o u s p o u v o n s d o n c a f f ir m e r q u e les p ro fe s s io n n e ls de la v is ib ilit é
n ’e x is te n t q u ’e n fo n c tio n de le u rs a c tiv ité s é va lu é e s q u a n t it a t iv e m e n t
(n o m b r e de « j ’a im e » , d ’a m is , de t w e e t s , de p o s t s ) . F a n n y G e o rg e s
é v o q u e , n o u s l ’a v o n s d é jà d it , la n o t io n d ’« id e n tité c a lc u lé e » ( 2 0 0 9 ).
U
O) N o u s l ’a vo n s s o u lig n é p lu s h a u t, les d is p o s itifs des ré s e a u x s o c ia u x
'CU
O '
p ré d is p o s e n t à la c o u rs e à la p o p u la r it é p a r l ’a c c u m u la tio n d ’a m is ,
U d ’a b o n n é s o u de le c te u rs , à la m u lt ip lic a t io n e t à la d iv e r s ific a tio n de
T3

b ille ts , de c o m m e n ta ir e s , de b a la d o d iffu s io n s , e tc. I l s’a g it d ’espaces


O)
> n u m é r iq u e s c o n s titu é s de « m ic r o - m é d ia s » , de b l o g i n g , a u m i li e u
'c
P
d e sq u e ls les a c te u rs s o c ia u x se la n c e n t d a n s u n e c o u rs e e ffré n é e à
(U
"D la p r o d u c tio n de c o n te n u a f in de c a p te r u n e a u d ie n c e e t u n p u b lic
in
O )
(/)
10 d iv e rs e t h é té ro g è n e s . P a r la q u a n t if ic a t io n de le u rs d o n n é e s , les
O)
a c te u rs de la v is ib ilit é e s tim e n t d é te n ir la p re u v e q u ’ils g a r d e n t le

O c o n tr ô le e t la m a îtr is e de so i. C e tte m é tr iq u e de so i o p é r e r a it u n e
(N

O « m is e e n v a r ia b le » des p e rs o n n e s q u i t e n d r a it à r e m p la c e r la « m is e
x: e n r é c it » de so i ( G r a n jo n , N ik o ls k i e t P h a ra b o d , 2011).
DI
>-
CL
O P a r la m is e e n p a g e s d e s o i, les p r o fe s s io n n e ls d e la v i s i b i l i t é
U
s u b s titu e n t u n e m a c h in e à le u r c o rp s q u i f a it a in s i « c o rp s avec la
m a c h in e » . L’é c r it u r e n u m é r iq u e de soi d e v ie n t u n e m is e e n sens
c o n s tr u it e à p a r t i r d u t r a v a il de la face de l ’a c te u r de la v is ib ilit é .
L e m a in t ie n de la fa ce t o u t a u lo n g de l ’in t e r a c t io n p e r m e t a u x

TT. À t it r e illu s t r a t if , B e tty a b é n é fic ié d e 40 0 0 0 v is it e s p a r jo u r g râ c e a u

buzz e n g e n d ré p a r l ’a f f a i r e d e s t e e - s h ir t s d e la m a r q u e Z ara s é r ig r a p h ié s à

s o n e ffig ie s a n s s o n c o n s e n te m e n t.
X. M ang a — L’id e n t it é n u m é r iq u e à l ’è re d e l ’e - r é p u ta tio n — 1 9 3

a c te u rs de g a g n e r de la c o n fia n c e e n so i e t d ’a s s e o ir le u r e x p e rtis e .
G o ff m a n é v o q u e la n o t io n de « m a n a g e m e n t des fa c e s » q u i se m a n i­
fe ste à tra v e rs u n c e r t a in n o m b r e d ’in t e r a c t io n s e t d ’e x p re s s io n s
id e n tita ir e s . L’id e n tité n u m é r iq u e , n o u s l ’a v o n s é v o q u é p lu s h a u t,
e st c o n s t r u it e p a r les tra c e s laissé e s s u r I n t e r n e t e t ses ré s e a u x
s o c ia u x ( n o m o u p s e u d o n y m e , a v a ta r o u p h o t o d e p r o f i l, sexe,
c e n tre s d ’in t é r ê t , n o m b r e de c o m m e n t a ir e s e t d ’a v is , d ’a m is , de
s u iv e u rs , etc.), le s q u e lle s c o n s titu e n t le c a p ita l s o c ia l e n lig n e des
p ro fe s s io n n e ls de la v is ib ilit é . L e « m a n a g e m e n t de la fa c e » r e n fe r m e
des s tra té g ie s d é lib é ré e s d ’e x p o s itio n de so i. Les p ro fe s s io n n e ls de la
v is ib ilit é s o n t p a r fo is a m e n é s à c e n s u re r, v o ir e e ffa c e r e t re m p la c e r
c e rta in e s tra c e s n u m é r iq u e s ju g é e s n u is ib le s à le u r e - r é p u ta tio n . Ces
s tra té g ie s in tr in s è q u e s a u s o u c i de n e pas fa ir e p e rd re la face à l ’a u tre
s o n t n é cessaires à la c o n s tr u c tio n de la face de c h a q u e a c te u r. Les
p ro fe s s io n n e ls de la v is ib ilit é , de la m ê m e m a n iè r e q u e les p e rs o n n e s
q u i se r e n c o n tr e n t e n fa ce à face, t r a v a ille n t à p r o té g e r le u r im a g e
e n p r é s e n ta n t s tr a té g iq u e m e n t le u r p r o f i l a f in d ’ê tr e a cce p té s e t
lé g itim é s p a r les a u tre s .
U
O)
X)
-0)
D Ces te c h n iq u e s de p r o d u c t io n de so i se f o r m a lis e n t p a r u n e « h y p e r-
O '
U d o c u m e n ta tio n » c a lc u lé e q u i a v o c a tio n à ê tre p u b lié e e t p a rta g é e ;
T3
'CD
e lle se v é h ic u le d a n s les m é d ia s s o c ia u x p a r 1’« é c r it u r e de so i » sous
CD
> fo r m e de c o m m e n ta ir e s , d ’o p in o n s , de t w e e t s , d ’é tiq u e ta g e de b ille ts
’c
P d a n s u n e a m b ia n c e de c a p ta tio n d u « v é c u » e t de 1’« o r d in a ir e ». Le
CL)
T3 re c o u rs à la m é tr iq u e de so i p a r les a c te u rs de la v is ib ilit é p e u t aussi
in
CL)
(/) ê tre e n v is a g é « c o m m e u n e ré p o n s e à l ’i m p é r a t i f d ’u n e p r o d u c tio n
10
CL)
p e r s o n n e lle d e sa p r o p r e id e n t it é ( é g o c a s t i n g ) q u i f a i t é c h o a u x
d iv e rs e s th é o r ie s tâ c h a n t de p e n s e r l ’in d iv id u a lis m e à l ’è re de la
O
(N
p o s tm o d e r n ité , de la “ s e c o n d e m o d e r n it é ” o u de la “ m o d e r n it é
t a r d iv e ” » ( G r a n jo n , N ik o ls k i e t P h a ra b o d , 2011 : 20 ). L’id e n tité des

>• in d iv id u s se d o n n e à v o ir à tra v e rs u n so i m is e n je u e t th é â tr a lis é


CL
O a u s e in d u q u e l l ’in d i v i d u s’essaye à u n « c o n t r ô le r é f le x if » s u r soi
U

e t à u n g o u v e r n e m e n t de s o n e x is te n c e . L a p r o je c tio n d u s o i d a n s
l ’é c r it u r e n u m é r iq u e m e t t a n t e n q u e lq u e s o rte u n e d is ta n c e o b s e r­
v a b le « de so i p a r soi » p e u t ê tre c o n s id é ré e c o m m e u n é lé m e n t de
« c o n s t it u t io n s o c ia le d ’u n e id e n tité d a n s des m o n d e s in d iv id u a lis é s
d é se rté s p a r la t r a d it io n » (B e c k , 2 0 0 8 : 164).
1 9 4 — C a h ie rs d u g erse

F o rc e est de c o n s ta te r q u e la q u a n t if ic a t io n de s o i est u n e d é m a rc h e
d ’o b je c tiv a tio n des d o n n é e s n u m é r iq u e s issues la p lu p a r t d u te m p s
de c o m p o r t e m e n ts s u b je c tifs . U n r a p p r o c h e m e n t e r r o n é e s t f a i t
e n tre la « g e s tio n de s o i» e t le « s o u c i de s o i» fo u c a ld ie n . C a r lo in
de p e r m e t tr e de m ie u x c o m p re n d r e sa p e rs o n n e a f in de r e p re n d r e
le c o n tr ô le de so i, la q u a n t if ic a t io n de so i e n tr a în e a c o n t r a r i o à la
p e rte d u c o n tr ô le de so i a u p r o f it d ’u n e m a c h in e c a lc u la n te . A u -d e là
de la re c h e rc h e de sco re e t d ’a u d ie n c e , la m is e e n r é c it de s o i à p a r t i r
de la p r o li f é r a t i o n de l ’é c r it u r e n u m é r iq u e v is e à d é v e lo p p e r la
p e nsé e n é o lib é r a le de m a r k e t in g de so i. « Si les p r o m o te u r s de ces
p ra tiq u e s v o ie n t d a n s les c h ififre s u n o u t i l d ’o b je c tiv a tio n de le u rs
é ta ts o u c o m p o r te m e n ts , r e v e n d iq u a n t l ’e x e rc ic e d ’u n e e x p e rtis e
s c ie n tifiq u e de s o i, le s e l f - t r a c k i n g s e m b le s u r t o u t lié à l ’id é o lo g ie
q u i f a it de l ’i n d iv id u u n e n tr e p r e n e u r de sa p r o p r e v ie » ( G r a n jo n ,
N ik o ls k i e t P h a ra b o d , 2011). Ces q u a n t if ic a tio n s des tra c e s n u m é ­
riq u e s p e r m e t t a n t d ’e ffe c tu e r u n e é v a lu a tio n e t u n « r e t o u r s u r so i »,
e lle s c o n s titu e n t de v é rita b le s o u t ils de m e s u re d ’in flu e n c e , « [d e ]
d é c o u v e rte , [d e ] s u r v e illa n c e , [d e ] c o n t r ô le » ( G r a n jo n , N ik o ls k i e t
U
0)
JD P h a ra b o d , 2011), e t in c it e n t les a c te u rs à a lim e n t e r p e r p é tu e lle m e n t
'0)
U
(y le u r p r o f il id e n t it a ir e p o u r e x is te r a u s e in de la « c o m m u n a u té ». À
U
T3
ce p ro p o s , G e o rg e s a f f ir m e q u e « le W e b 2 .0 c o m p r o m e t le d é v e lo p ­
p e m e n t d ’u n S o i c o n s is ta n t e t a u to n o m e p o u r le l iv r e r à la p r é c a r ité
CD
> de l ’u rg e n c e im m é d ia te » (2 0 0 9 : i 66 ).
’c
P

CL)
T3 E n a ffic h a n t des s ta tis tiq u e s p o r t a n t s u r les scores de le u rs usagers,
in
CL)
(/) les d is p o s it if s des b lo g u e s e t des ré s e a u x s o c ia u x à l ’im a g e de
10
CL)
F a c e b o o k , T w itte r , Y o u T u b e e t M y s p a c e p o u s s e n t à la p r o d u c tio n
d u m a r k e t in g de so i e n in c it a n t les in te r n a u te s à p u b lie r d a v a n ta g e
O
(N
de b ille ts , de t w e e t s , de b a la d o d iffu s io n s , de n o m b r e d ’é c o u te s de
(5)
m o rc e a u x , e tc. L e d is p o s it if e n tr a în e les p ro fe s s io n n e ls de la v is ib i­
O)
>- lit é d a n s u n e p o s itio n d ’« e n tr e p r e n e u r de le u r n o to r ié té » (B e u s c a rt,
Cl
O 2 0 0 8 ). L ’u t i li s a t i o n des ré s e a u x s o c ia u x p a r les b io g u e u s e s p o u r
U
« f a ir e d u b r u i t » , c ré e r le b u z z e t m a n ife s te r le u r m é c o n te n te m e n t
lo rs q u e les m a rq u e s s’a p p r o p r ie n t le u rs p h o to s , re lè v e d ’u n e s tra té g ie
d é lib é ré e d ’e - r é p u ta tio n . L e b u z z u t ilis é re s te u n o u t i l s u s c e p tib le
d ’in s t r u m e n t a lis e r les p ro p o s des in te r n a u te s , c a r si l ’in f o r m a t io n
in h é r e n te a u x b lo g u e s est p r o d u ite p a r les b io g u e u s e s , le p r in c ip e
d ’a u t o r é g u la t io n la s t r u c t u r a n t est c o ll e c t i f Les d ia lo g u e s v ia les
b ille ts s p o ra d iq u e s in s ta u ré s sous f o r m e de g ro u p e s de d is c u s s io n
X. M anga — L’id e n t it é n u m é r iq u e à l ’è re d e l ’e - r é p u ta tio n — 195

v is e n t m o in s à p r o d u ir e u n é c h a n g e de c o n te n u c o n s ta n t, n o u r r ic ie r
d ’u n espace c o m m u n q u ’à é t a b lir u n espace de lib r e c ir c u la t io n de
ju g e m e n ts e t d ’a r g u m e n ts é ta y a n t les p ro p o s e t a s p ir a tio n s p e rs o n ­
n e lle s des b io g u e u s e s . E n ce la , les b io g u e u s e s in s t r u m e n t a lis e n t
l ’espace p u b lic d u W e b à des fin s p riv é e s d ’e x p re s s io n id e n tita ir e .
A lo rs q u e les le c te u rs e n te n d e n t t o u t d ir e d a n s le b u t de m a n ife s te r
le u r lib e r t é d ’e x p re s s io n , les b io g u e u s e s e n te n d e n t t o u t s a v o ir p o u r
m ie u x e s p é re r c o n tr ô le r .

L a c o n s t r u c t io n de l ’id e n t it é n u m é r iq u e p a r le c h if f r e , q u a n t à
e lle , p o s itio n n e e n p e rm a n e n c e les a c te u rs de la v is ib ilit é face au
m i r o i r des v a le u rs é ta b lie s c o m m e é ta n t ce lle s de la n o to r ié té , les
p o u s s a n t à r é flé c h ir s tr a té g iq u e m e n t s u r le u rs m o d e s de p ré s e n c e
e t d ’é la rg is s e m e n t de le u rs p u b lic s . Les p ra tiq u e s in s tr u m e n ta lis é e s
de l ’u sa ge des ré s e a u x s o c ia u x d a n s la c o n s t r u c t io n de l ’id e n t it é
« c a lc u lé e » s u r T w itte r , p a r e x e m p le , s o n t c a ra c té ris é e s p a r u n e
s tra té g ie de c o u rs e e ffr é n é e à l ’a c c u m u la t io n e t à la p r o d u c t io n
de d o n n é e s n u m é r iq u e s c h iffré e s . C e tte c o u rs e a u x s u iv e u rs d a n s
U
O) la q u e lle se la n c e n t les m e n e u rs passe p a r des s tra té g ie s d iv e rs ifié e s
JD
'(V
13 p a r m i le s q u e lle s o n p e u t c o m p te r le « f l o o d » , l ’a n im a t io n d ’u n e
O '
13
T3
lig n e é d it o r ia le te in té e d ’h u m o u r e t de re c h e rc h e de p r o x im it é p a r
l ’id e n tific a tio n , la c r é a tio n de m u lt ip le s c o m p te s e t les s o llic ita tio n s
03
> c o n s ta n te s à l ’a b o n n e m e n t. « S i t u m e su is, je te s u is » o u « R T e t je
c
P te fo llo w ^ ^ » (D o m e n g e t, 2013). L a p o p u la r it é est d o n c c o n d itio n n é e
03
T3 p a r le n o m b r e p lé t h o r iq u e de tra c e s e ssa im é e s ( n o m b r e de p o s t s ,
U)
03
c/)
t w e e t s , c lic s , e tc.) q u i a s s u re n t le u r v is ib ilit é e t c o n s titu e n t le u r id e n ­
(/3
03
t it é « c a lc u lé e » , c’e s t-à -d ire ce q u e le d is p o s it if c a lc u le à p a r t i r de
le u rs in te r a c tio n s . L’absence p e r m a n e n te de « p ré s e n c e » de m ê m e
O
rM
q u e l ’im p o p u la r it é p ré d is p o s e n t à l ’o u b li e t à l ’in e x is te n c e . D ’o ù la
r é g u la r it é , l ’in jo n c t io n à la p ré s e n c e , à l ’in te n s ité de la p r o d u c tio n

>- de tra ce s . C ’est ce q u i d é te r m in e ce q u ’ils v a le n t, c a r l ’id é e p r é d o ­


O.
O m in a n t e ré s id e d a n s la c ro y a n c e q u e l ’e - r é p u ta tio n s e ra it associée
U

à la « q u a lit é » de le u rs c o m m e n ta ir e s e t de le u rs « c o n t r ib u t io n s »
s u r la p la te fo rm e .

12 . L e R T o u r e tw e e t c o n s is te à r e p r e n d r e u n m e s s a g e p r é c é d e n t p o u r le

p a r ta g e r , ta n d is q u e le fo llo w c o n s is te à s u iv r e d e s tweets.
1 9 6 — C a h ie rs d u ge rse

L’e x is te n c e s u r T w it t e r r e q u ie r t u n e d is p o s itio n a u p a r ta g e , u n e
s tra té g ie de c a p ta tio n des p u b lic s q u i passe p a r u n e c o n n a is s a n c e
des h e u re s e t des m o m e n ts p ro p ic e s a u t w e e t . L a c ro y a n c e q u a s i
c o lle c tiv e e n l ’id é e s e lo n la q u e lle p lu s o n a u n p u b lic p lé t h o r iq u e
a in s i q u ’u n score a ffic h é é le vé , m ie u x est o n r e c o n n u c o m m e e x p e r t
c a p a b le d ’ê tre le re la is o u b ie n d ’ê tre à l ’o r ig in e d ’u n c o n te n u v ir a l
p o u sse à des a c tio n s o ù des s tra té g ie s e t des m é c a n is m e s s’é la b o r e n t
d e f a c t o a fin d ’a m é lio r e r u n e fo r m e de r é p u ta tio n . P o u r J e a n -C la u d e

D o m e n g e t, les o u t ils de m e s u re de s co re e t d ’a u d ie n c e à l ’im a g e


de T w e e t S t a t s , S o c i a l B r o e t K l o u t a c c e n tu e n t n o n s e u le m e n t « u n e
c ro y a n c e d ’e ffic a c ité » , m a is aussi s t im u le n t « l ’é g o » de le u rs u t i l i ­
s a te u rs . D a n s la m ê m e m o u v a n c e , les m o d a lité s de ces m e s u re s
p e u v e n t aussi ê tre d is c u té e s . P a r e x e m p le , K l o u t m e s u re l ’in flu e n c e
de l ’in t e r n a u te e n a t t r ib u a n t u n e n o te a lla n t de o à lo o . C e s e rv ic e
e n lig n e s’a p p u ie e n p a r tie s u r le n o m b r e de p e rs o n n e s s’in té re s s a n t
à ses a c tiv ité s . C e lo g ic ie l s e ra it la c u n a ir e e s s e n tie lle m e n t s u r d e u x
aspects. D ’a b o rd p o u r K l o u t , l ’in flu e n c e se m e s u re p a r le n o m b r e
d ’a m is e t de s u iv e u rs . Si p o u r c e t o u t i l de m e s u re , l ’in flu e n c e u r ,
U
0)
X}
'CU l ’e x p e rt, se ré s u m e à l ’in t e r n a u te p o s s é d a n t le p lu s g ro s score, fo rc e
D
O ' e st de c o n s ta te r q u ’a u c u n e p r e u v e s é rie u s e n e d é m o n t r e q u ’u n
U
T3
in t e r n a u te a y a n t l o o o s u iv e u rs s u r T w it t e r s o it d e f a c t o p lu s « in t é ­
'CD

re s s a n t» q u e c e lu i q u i n ’e n c o m p ta b ilis e q u e 9 0 . Le d e u x iè m e a sp e ct
CD
> é m a n e d u f a i t q u e s u r ce m ê m e o u t i l, les in s c r its p e u v e n t a t t r i ­
’c
P
b u e r des p o in ts K à des u tilis a te u r s , e t cela, in d é p e n d a m m e n t des
0)
T3 d o m a in e s de c o m p é te n c e s p o u r le s q u e ls ces d e r n ie r s s o n t c o n n u s .
Ces p o in ts p a r t ic ip a n t à l ’a u g m e n ta tio n des scores des p ro fe s s io n n e ls
de la v is ib ilit é s o n t d o n c s u s c e p tib le s de b ia is e r l ’e ffe t de la m e s u re
O de so i e t de l ’in flu e n c e q u i e n d é c o u le .
(N

©
JZ
L’e ffic a c ité d a n s la p r o d u c tio n de d o n n é e s n u m é r iq u e s est la r g e m e n t
P
>- m is e e n e x e rg u e . O n m u lt ip l ie ses p u b lic a tio n s e t c o m m e n ta ir e s s u r
Cl
O l ’e n s e m b le des p la te fo rm e s W e b , o n é v a lu e u n r e t o u r c h if f r é de ses
U
in te r a c tio n s , o n c o m p te p o u r m ie u x a g ir e n t a n t q u ’e x p e r t lé g itim é
p a r les a u tre s . « A in s i, la c a lc u la b ilit é des tra c e s n e d o c u m e n te pas
s e u le m e n t les in d iv id u s : e lle les c a té g o ris e e t les q u a lif ie » (M e rz e a u ,
2013a). R eflétées en score, les traces issues des p ro d u c tio n s n u m é riq u e s
des a c te u rs de la v is ib ilité , sources de le u r p ré sen ce n u m é r iq u e i n t r i n ­
sèque à le u r id e n tité « n a v ig a tio n n e lle », « c a lc u lé e » e t « a g is s a n te »,
f o n c t io n n e n t c o m m e des « in d ic e s d ’in flu e n c e o u de s o c ia b ilité » .
X. M ang a — L’id e n t it é n u m é r iq u e à l ’è re d e l ’e - r é p u ta tio n — 1 9 7

O n se m e s u re , o n a u n b o n score, d o n c o n p e u t ; « c’est le n o m b r e
q u i f a it se n s» . Les s p é c ia lis te s de l ’e - r é p u ta tio n o n t b â ti l ’in d ic e de
l ’in flu e n c e p o u r a n a ly s e r le g r a n d v o lu m e de c o m m e n ta ir e s laissés
s u r les fo r u m s , b lo g u e s , ré s e a u x s o c ia u x , presse e n lig n e , e tc ., e t
e n r é d u ir e les d o n n é e s p o u r le c o m p te d ’u n e e n tité . Les o p in io n s
in flu e n te s s o n t ce lle s q u i s o n t les p lu s s u s c e p tib le s de se p ro p a g e r
d a n s u n c o lle c tif, ce lle s q u i f o n t a u to r it é ; d ’o ù l ’i m p é r a t i f d ’a v o ir u n
p u b lic . L’a u to r ité , c ’est f in a le m e n t la c a p a c ité d ’a g ir s u r les a u tre s ,
le p o u v o ir de les in flu e n c e r . S u r In t e r n e t , c e tte a u to r it é se m e s u re
g é n é ra le m e n t p a r le n o m b r e de c ita tio n s re le vé e s s u r u n in t e r n a u te
d a n s d iv e rs e s so u rce s, e lle p e u t é g a le m e n t se m e s u re r p a r l ’im p a c t
q u e p e u t a v o ir s o n d is c o u rs s u r c e u x d ’a u tre s in te r n a u te s . I l d e v ie n t
a lo r s p lu s s im p le d e m e s u r e r la n o t o r ié t é ( v o lu m e d e d o n n é e s
c o n c e r n a n t u n s u je t, v is ib ilit é e t a u d ie n c e q u i e n d é c o u le n t) q u e
de m e s u r e r la r é p u t a t io n é m a n a n t de s e n tim e n ts , d ’o p in io n s , de
p e rc e p tio n s , e tc. L a n o to r ié té est q u a n tifia b le , e lle s’e x p r im e , a lo rs
q u e la r é p u t a t io n s’in t e r p r è te e t est in h é r e n te à u n c o n te x te . V o ilà
p o u r q u o i le b a r o m è tr e de l ’ag en ce Im a g e & S tratégie^^, s p é c ia lis é e
U
0)
JD d a n s l ’e x p e rtis e e n e - r é p u ta tio n , m e s u re la « n o t o r ié t é » e t n o n la
'O)
U
(y « r é p u t a t io n » . C a r i l est q u a s im e n t im p o s s ib le p o u r u n a lg o r ith m e
U
T3
d ’a n a ly s e r les p e r c e p tio n s des in te r n a u te s . L e t r a v a il des p r o fe s ­
s io n n e ls de la v is ib ilit é e t p lu s p a r t ic u liè r e m e n t de l ’e - r é p u ta tio n
CD
> c o n s is te d o n c à a n a ly s e r e t in t e r p r é t e r des d o n n é e s c o rré lé e s p a r
’c
P
l ’e n tre m is e des a lg o r ith m e s . Les m a té r ia u x b r u ts q u e re p ré s e n te n t
CL)
T3 les d o n n é e s n ’o n t de sens q u e si e t s e u le m e n t s’ils o n t f a it l ’o b je t
in
CL)
(/) d ’u n e c la s s ific a tio n : in flu e n c e , c o r r é la tio n , scores ( v is ib ilité ) , e tc., p a r
10
CL)

les a lg o r ith m e s .
O
(N
I l e s t c e p e n d a n t d i f f i c i l e m e n t im a g in a b le q u ’ u n s e u l i n d i v i d u
(5)
n o m m é in f lu e n c e u r p u is s e ê tre l'u n iq u e é lé m e n t d é c le n c h e u r d ’u n
O)
>- c o n te n u v ir a l. N o n s e u le m e n t u n e p a r t de h a s a rd est im p u t a b le
Cl
O a u p h é n o m è n e v ir a l, m a is s u r t o u t u n te l p h é n o m è n e d é p e n d aussi
U
d u c o n te x te de la c ir c u la t io n d u b o u c h e à o r e ille . C e rte s , le f a i t
d ’id e n t if ie r les in te r n a u te s clés, à l ’o r ig in e d u re la is , a so n im p o r ­
ta n c e , m a is a u f in a l, ce s o n t les in te r n a u te s q u i, e n p r e n a n t p a r t à la
d if f u s io n d u c o n te n u , in s t a u r e n t e t d é v e lo p p e n t le b u z z . L a q u e s tio n
de la v ir a lit é n ’est f in a le m e n t pas t a n t d ’id e n t if ie r les in flu e n c e u r s

13 . h ttp ://w w w .im a g e - s tr a te g ie .c o m /


1 9 8 — C a h ie rs d u g erse

o u e x p e rts , m a is p lu t ô t de re p é re r les in te r n a u te s s u s c e p tib le s de


re la y e r, d if fu s e r d u c o n te n u . L e c o n te x te e t c e r ta in s in d ic a te u r s s o n t
p ro p ic e s o u p e u v e n t la is s e r im a g in e r q u e te lle p la te fo r m e o u te l
g ro u p e d ’in te r n a u te s s e ra it s u s c e p tib le de re la y e r m a s s iv e m e n t u n
c o n te n u d o n n é . E n s o m m e , l ’o b je t n ’est pas de d é te r m in e r q u i s e ra it
le p lu s in f lu e n t , m a is p lu t ô t q u e ls in te r n a u te s a p p u ie r a ie n t e t re la ie ­
r a ie n t la d if f u s io n d ’u n c o n te n u . O n p e u t d if f ic ile m e n t p r é v o ir si te l
o u te l c o n te n u fe ra le b u z z , m a is o n p e u t p r é v o ir q u e ls in te r n a u te s
s e ra ie n t e n c lin s à p a r t ic ip e r o u n o n à la d if f u s io n d ’u n c o n te n u .

C o n c lu s io n

Les ré s e a u x s o c ia u x a u p r e m ie r ra n g , p a r m i le s q u e ls o n c o m p te
F a c e b o o k , T w it t e r e t les b lo g u e s , c o n s t it u e n t des m é d ia s a u s e in
d e sq u e ls les p ro fe s s io n n e ls de la v is ib ilit é e x p o s e n t le u r e x is te n c e
e t d e s s in e n t le u r p r o f il n u m é r iq u e . Ces m é d ia s s o n t d é s o rm a is des
espaces d é c is ifs d a n s la c o n s tr u c tio n e t la c ir c u la t io n des id e n tité s
e t des d is c o u rs . L a c u lt u r e n u m é r iq u e im p o s e u n e n o u v e lle fo r m e
U
O) de re c h e rc h e de l ’a p p a re n c e p a r le b ia is d u d e s ig n de la p h o t o d u
JD
'(V

a p r o f il e t d u d is c o u rs essa im é (c ita tio n s , c o m m e n ta ire s , etc.) a fin de


13
X3 p e r fo r m e r le u r im a g e e n lig n e . Ces p ra tiq u e s de « te c h n iq u e s de s o i»
re lè v e n t d ’u n e e x p o s itio n de soi p ro c h e de la m is e e n scène de so i g o ff-
O)
> m a n ie n n e p o u r q u i « la v ie s o c ia le est l ’e n s e m b le des in te r a c tio n s
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03
T3
L’e x p o s itio n de s o n p r o f il p a r la p r o lif é r a t io n e t la d iv e r s ific a tio n
de l ’é c r it u r e n u m é r iq u e p a r tic ip e p a r t ic u liè r e m e n t à u n e fo r m e de
c o n s tr u c tio n d ’id e n tité n u m é r iq u e c a lc u lé e . D a n s c e tte q u ê te de v is i­
O
fM b ilit é , c’est la re c h e rc h e de l ’o b je c tiv a tio n des a c tiv ité s e t in te r a c tio n s
e n lig n e q u i se d o n n e à v o ir . C ’est u n e f o r m e de p u b lic it é de soi au
03 s e rv ic e d u p r o je t p ro fe s s io n n e l q u i est e n je u ; d ’o ù le d é v e lo p p e m e n t
>
~
CL
O de p lé th o r e d ’o u t ils p e r m e t t a n t à ces a c te u rs de b â t ir e t s u r v e ille r
U
le u rs d o n n é e s p e rs o n n e lle s . E n in c it a n t à la p r o d u c tio n e t à la m is e
e n ré se a u d ’in f o r m a t io n s s u r so i e t s u r s o n c o rp s ( p h o to p e rs o n n a ­
lisé e , a v a ta r, é c r it u r e s u r le m u r , s ta tu t, a f f ilia t io n , c o m m e n ta ir e s
é m is , e tc.), l ’id e n tité n u m é r iq u e , n o t a m m e n t c a lc u lé e , d e v ie n t u n e
c o n s tr u c tio n in s tr u m e n ta lis é e de l ’e - r é p u ta tio n .
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N o te s s u r " le s c o l l a b o r a t e u r s

R an ia Aoun est designer graphique, elle prépare une thèse de


doctorat en sémiologie sur le sexisme et la performativité du genre
par le design de Facebook et coordonne le groupe de recherche
Homo Ludens à FUniversité du Québec à Montréal (UQAM).
Elle a publié les articles suivants: «Entre voilement et dévoile­
ment: subjectivités féminines dans Turbulent de Shirine Neshat»
(Fém inEtudes^ 20ii), « L ’icône fém inine: de la mythification du
visage de Marilyn Monroe à la mythification de la jeun esse»
(Postures^ 2011), « Les “facebookiennes” en mode playboy. L’hyper-
sexualisation féminine dans Facebook: de l’objet des femmes aux
femmes-objets» (Labrys^ 2013), «L a face sexiste de la mode contem­
poraine: de l’héroïque à l’érotique dans la campagne publicitaire
Dolce & Gabbana 2010/2011» (Actes du Colloque État de la mode
contemporaine ACFAS, 2013) et «Facebook et le phénomène de
U
0) cougars: de “Mamies” en M ILF» (Revue R echerches fém inistes^ 2013).
'C
U
D
O'
U Maude Bonenfant est professeure au Département de communica­
T3
'CD
tion sociale et publique de l’UQAM et docteure en sémiologie. Ses
CD
recherches sont orientées vers les dimensions sociales des techno­
> logies de communication et des réseaux socionumériques. Elle est
’c
P
la directrice du groupe de recherche Homo Ludens sur les pratiques
Te3u
de jeu et la communication dans les mondes numériques et membre
du Groupe de recherche sur l’information et la surveillance au
quotidien (GRISQ).
O
rM
Isabelle Bourgeois détient une maîtrise en droit international
de l’Université de Montréal. Son mémoire portait sur le rôle des
CT
>-
Cl
organisations non gouvernementales (ONG) dans l’adaptation et la
O
U traduction des normes internationales dans le contexte culturel et
social indien. Elle a travaillé comme assistante de recherche sur des
thèmes touchant les droits des femmes, les droits humains, le plura­
lisme juridique et la diversité culturelle pour le Center for Human
Rights & Legal Pluralism de l’Université McGill, pour le Center for
Human Rights and Global Justice de la New York University School
of Law et pour la Chaire de recherche du Canada sur les identités
juridiques et culturelles nord-américaines et comparées.
2 2 4 — Cahiers du gerse

Benoit Cordelier est professeur au Département de communica­


tion sociale et publique de l’UQAM, chercheur à la Chaire de relations
publiques et communication marketing et au Centre de recherche
sur la communication et la santé (ComSanté) ainsi que chercheur
associé au MICA (EA 4426, axe Communication, organisations et
société, Université Bordeaux Montaigne). Il dirige la R evue interna­
tionale de com m unication sociale et p u b liq u e (RiCSP) de EUQAM. Ses
recherches portent sur les processus organisationnels, le lien social
dans les communautés de consommation et la relation aux objets
et aux marques ou encore sur le branding des universités.
Simon Dor est étudiant au doctorat en Études cinématographiques
à l’Université de Montréal sous la direction de Bernard Perron.
Son projet de doctorat, financé par le Fonds de recherche sur la
société et la culture (FQRSC), porte sur les questions méthodolo­
giques et historiographiques qu’implique l’étude des jeux de stra­
tégie en temps réel. Il a publié un article dans la revue K inephanos
sur l’histoire des jeux vidéo (2014) et y a dirigé un numéro sur le
O plurilinguisme (2012), en plus de contribuer au Routledge C om pa­
3)
U

'X
CU
D nion to Video G am e Stud ies dirigé par Mark J. P. Wolf et Bernard
O'
U
T3
Perron (Routledge, 2014) et au livre La ruse. Entre la règle et la triche
'CD
dirigé par Charles Perraton et Maude Bonenfant (PUQ, 2011).
O
>) Ses recherches actuelles portent sur les jeux de stratégie, le jeu
'c
P compétitif, les aspects cognitifs du jeu et la figure du champ de
Te3u bataille au cinéma.
Fanny Georges est maître de conférences en sciences de la commu­
nication à l’Université de la Sorbonne Nouvelle (Paris). Partant
O
(N
d’une approche sémio-pragmatique, ses recherches portent sur la
O communication numérique et l’identité numérique. Elle a publié
x:O) de nombreux articles et chapitres dont «A ux frontières de l’iden­
>-
Cl
O tité numérique. Éléments pour une typologie des identités numé­
U
riques p o st m ortem » (Frontières numériques^ 2013), « L’avatar comme
métaphore conceptuelle et interactive de l’image de so i» (L’Har­
mattan, 2013) et quelques ouvrages dont Identités virtuelles. Les profils
utilisateur du Web 2.0 (Questions théoriques, 20T0).

X avier M anga est docteur en sciences de l’information et de


la communication au Centre de recherche sur les médiations
(Université de Lorraine, France). Après deux années (2010-2012)
Notes sur les collaborateurs — 2 2 5

passées à Tuniversité du Maine, au département Service Réseau et


communication (SRC IUT Laval) en qualité d’Attaché temporaire
d’enseignement et de recherche (ATER), il poursuit depuis 2013 au
sein du groupe Homo Ludens une recherche postdoctorale portant
sur la socialisation et la communication dans les jeux en réseaux
sociaux sur les interfaces tactiles. Ses travaux en cours s’orientent
aussi vers la mise en scène des produits et des marques, la commu­
nication publicitaire et persuasive, l’e-réputation, et les mécanismes
de captation des communautés virtuelles.
Marc Ménard détient un doctorat en sciences économiques de l’uni­
versité Paris VIII. Ses travaux portent sur l’économie de la culture,
les industries culturelles et les nouvelles formes de marchandisation
de l’information et de la communication. Il a publié en 2001, Les
chiffres des mots. Portrait économ ique du livre au Q u éb ec et en 2005,
E lém en ts p o u r une économ ie des in d u stries cu ltu relles. Il est profes­
seur à l’Ecole des médias de l’UQAM et membre du Groupe de
recherche sur l’information et la surveillance au quotidien (GRISQ),
U
O) une composante du Centre de recherche interuniversitaire sur la
JD
'O) communication, l’information et la société (CRICIS).
a
Di
XJ
André Mondoux est sociologue de formation. Il a œuvré dans le
O monde des technologies numériques pendant plus de 25 ans, que ce
>) soit à titre de directeur régional d’une grande firme informatique
'c
P
CL)
(WordPerfect) ou de journaliste/chroniqueur spécialisé en TIC {La
X)
СЛ Presse, Les A ffaires, D irection inform atique, Info-Tech, M usiquePlus). Il
CL)
СЛ

CL)
complète un doctorat en sociologie en 2007 avec une thèse portant
sur le partage de musique MP3 et devient professeur à l’École des
O
(N
médias de l’UQAM en 2009. Fondateur du GRISQ (Groupe de
recherche sur l’information et la surveillance au quotidien), ses
O) recherches actuelles portent sur les médias socionumériques et la
>-
Cl
O banalisation de la surveillance dans les sociétés contemporaines;
U
l’intégration de la géolocalisation (GPS) dans les médias socionumé­
riques, le forage de données {data m ining) et les nouveaux circuits
de production, circulation et marchandisation de l’information
{Big D ata) et leurs impacts sur les modalités de gouvernance.

Maxime Ouellet est professeur à l’École des médias de l’UQAM.


Chercheur au CRICIS (Centre de recherche interuniversitaire sur la
communication, l’information et la société) et au GRISQ (Groupe de
2 2 6 — Cahiers du gerse

recherche sur rinformation et la surveillance au quotidien), ses inté­


rêts de recherche portent sur l’économie politique de la communica­
tion, les médias et la mondialisation, et la société de l’information.
Charles P erraton est professeur titulaire au Département de
com m unication sociale et publique, cotitulaire de la Chaire
UNESCO en communication et en technologies pour le développe­
ment, directeur du Groupe d’études et de recherches en sémiotique
des espaces (GERSE) de l’UQAM et directeur de la collection des
Cahiers du gerse aux Presses de l’Université du Québec. Il centre sa
recherche sur l’étude des formes de vie et des modes de structuration
des individus dans l’espace public. Il est l’auteur de plusieurs articles
scientifiques et d’ouvrages en collaboration dont : Un nouvel art de
voir la ville et de fa ir e du ciném a (avec François Jost, L’Harmattan,
2002), R obinson à la conquête du m onde et D ériv e de Vespace p u b lic
à Vêre du divertissem en t (avec Pierre Barrette et Étienne Paquette,
PUQ, 2005 et 2007), Vivre en sem ble dans Vespace p u b lic (avec Maude
Bonenfant, PUQ, 2009), Socialisation et com m unication dans les je u x
U
0D
) vid éo (avec Magda Fusaro et Maude Bonenfant, PUM, 2on) et
J'C U
D M obilisation de Vobjet technique dans la production de soi (avec Oumar
O'
U
T3
Kane et Fabien Dumais, PUQ, 2012).
'CD

0>) Marc Rowley est étudiant à la maîtrise à l’Université Concordia,


'c dans le programme de Littératures francophones et résonances
P
médiatiques. Il a fait ses études de cycle à l’Université de Waterloo
TO3J en Études françaises avec une mineure en théâtre. Il rédige actuel­
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t/1J
Q lement son mémoire, intitulé «Lire Twitter », sous la direction
de Sylvain David et de Sophie Marcotte. Depuis 2012, il vise à
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promouvoir une lecture littéraire des réseaux socionumériques,
dont Twitter, en animant des ateliers comme La machine à Tweets
CT (Université Concordia) et The Paper Twitter (Queen’s University).
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^1^ Collection
Cahiers du gerse
Dirigée par Charles Perraton

Dans la même collection


D u sim ple au double^ 1995
Le corps différé, 1998
Le cin ém a : im aginaire de la ville, 200T
M ontréal, entre ville et cin ém a, 2002
L’expérience d ’a ller au cin ém a, 2003
Un m onde m erveilleux, 2004
Robinson à la conquête du m onde, 2006
D ériv e de l ’espace p u b lic à l ’êre du divertissem ent, 2007
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JD Vivre en sem ble dans l ’espace p u b lic, 2009
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13
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13 La ruse: entre la règle et la triche, 2011
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M obilisation de l ’objet technique dans la production de soi, 2012


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Collection
Cahiers du gerse
Dirigée par Charles Perraton

Auteurs : O n pourrait croire à tort que


les internautes sont libres de se
Rania Aoun construire n importe quelle identité,
Maude Bonenhuit parce qu’ils n’auraient aucune contrainte
Isabelle Bourgeois physique dans le cyberespace. L’identité
Benoit Cordelier serait ainsi sortie de ses frontières pour
Simon D or permettre à chacun de créer et de multiplier
Fanny Georges à sa guise autant d’identités qu’il
Xavier Manga le souhaite. U ne hiudrait toutefois pas
Marc Ménard conforter la croyance dans le sujet
André Mondoux et dans l’idéologie de la représentation
de laquelle il relève en centrant
Maxime Ouellet
le questiormement sur l’identité.
Charles Perraton
Sujet et identité vont en effet de pair
Marc Rowley avec une surestimation de la conscience
et une conception idéaliste de la volonté
qui pourrait être préjudiciable à la
compréhension des grands enjeux Üés
à l’expérience de l’univers numérique.
O n le sait, la notion d’identité
est d’une grande utilité pour caractériser
et responsabiliser les individus dans
les sociétés de contrôle. Elle permet
aux autorités et aux gestionnaires de toutes
sortes d’administrer les corps à distance ;
elle permet aux organisations de profiter
du numérique pour développer
de nouveaux outils de profilage. Elle
pourrait faire écran à la compréhension
des véritables enjeux de l’expérience
du cyberespace si on oublie de porter
l’analyse sur les différents agencements
auxquels ouvre l’expérience des mondes
virtuels où se trouvent mobilisés les corps
et les objets dans l’exploration de nouveaux
territoires et l’invention de nouvelles
formes de vie.

ISBN978-2-7605-4182-5

PUQ.CA 78 27 60 "5 41 825