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Essais

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Serge Linarès

POÉSIE EN PARTAGE
S ur P ierre R everdy
et A ndré du B ouchet

L’Herne
Pour Léandre
et Maxence
« D’UN POÈTE QUI FINIT
À UN POÈTE QUI COMMENCE »

C’est par ces mots autographes que Pierre Reverdy dédi-


cace à André du Bouchet son recueil Main d’œuvre, publié en
19491. La formule, au-delà du sentiment de délicatesse dont
elle enveloppe l’envoi, exprime une pensée de la transmission
qui convertit la passation des pouvoirs poétiques en recon-
naissance de filiation spirituelle. Reverdy fait de la poésie une
vocation par relais et procède à un don de valeur testamen-
taire. Ne dilue-t-il pas toute identité discernable dans l’ano-
nymat des indéfinis (« un »), extrayant deux individus de la
communauté des poètes sans autre signe particulier qu’une
différence d’âge de trente-cinq ans ? Ne s’objective-t-il pas,
tout comme le dédicataire, sous un jour des plus funèbres,
adoptant le détachement d’un homme à l’article de la mort ?
Conscience anticipée de son propre déclin de testateur,
constat suggéré du manque de maturité de son héritier, la ba-
lance entre ces deux polarités de la dédicace imprègne aus-
si de son mouvement oscillatoire, au moins jusqu’en 1951,

1.  Telle est la dédicace complète : « À André du Bouchet en témoignage


d’amitié d’un poète qui finit à un poète qui commence – qui a le chemin devant
lui – ce dur chemin – dur quand il est devant – dur quand il est derrière à la limite
de la vie. P. Reverdy ». Elle est reproduite dans André du Bouchet, espace du poème,
espace de la peinture, catalogue de l’exposition de l’Hôtel des arts de Toulon, du 9
novembre 2002 au 12 janvier 2003, Toulon, Hôtel des arts, 2003, p. 33.

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la teneur de la correspondance qu’échangent Reverdy et du
Bouchet entre 1949 et 19592.
Sans doute le cadet, âgé de vingt-cinq ans, institue-t-il son
aîné en maître dès après leur première rencontre en 1949 chez
l’éditeur Tériade, le tenant pour armé de principes moraux
contre tous les avilissements de la sociabilité, notamment
ceux de la gendelettrerie : « Votre présence une sorte d’aver-
tissement salubre. Il faut être au moins aussi détaché que vous
l’êtes vous-même de tous les fétichismes dégradants3. » Sans
doute professe-t-il son enthousiasme pour l’exemplaire capa-
cité du sexagénaire à incarner la poésie de toutes ses fibres :
« Qu’elle continue à jaillir de vous comme elle ne jaillit d’au-
cun de nous qui en gardons assez en nous pour tressaillir à
vos paroles… ». Mais Reverdy, de son côté, ne se tient pas au
même degré d’admiration. Il gradue ses éloges de du Bouchet
à mesure qu’il reçoit de sa part des textes à lire. D’une réponse
à la suivante, il mesure les progrès de fermeté et de timbre que
le poète accomplit dans ses vers, sans jamais négliger de l’en-
courager à poursuivre le « chemin » qui doit le conduire à « la

2.  La Bibliothèque littéraire Jacques Doucet conserve vingt-trois lettres


de Reverdy à du Bouchet, ainsi que deux brouillons de réponse de celui-ci, sous
la cote : Ms alpha 42292 à 42314. Elles sont, à l’heure actuelle, interdites de
consultation. Un peu de l’esprit de cette correspondance transpire cependant
de la publication de quelques lettres de Reverdy, deux dans André du Bouchet,
espace du poème, espace de la peinture (ibid., p. 32-33), quatre dans la revue L’Étrangère
(n° 14-15, 2007, p. 273-277). Encore ne témoignent-elles que des débuts de
l’échange épistolaire puisque la dernière du lot est datée du 14 avril 1951. Le 9
novembre 2000, cinq mois avant sa mort, du Bouchet résume ainsi sa relation
biographique avec Reverdy : « J’étais très jeune et nous avons beaucoup corres-
pondu. Nous nous sommes beaucoup vus également, puis j’ai cessé de le voir
pendant plusieurs années. Nous nous sommes retrouvés, après un intervalle de
quinze ans, dans la dernière année de sa vie. » (André du Bouchet, Entretiens avec
André Veinstein, [Strasbourg], L’Atelier contemporain-François-Marie Deyrolle
éditeur, [Bry-sur-Marne], Institut national de l’audiovisuel, 2016, p. 105-106).
3.  Notes de du Bouchet « à propos de la visite de Reverdy en octobre
1949 » reproduites dans la chronologie, rédigée par Anne de Staël pour la revue
L’Étrangère, op. cit., p. 372.

8
mystérieuse révélation de lui-même4 ». Et d’ajouter : « Je crois
que cela se situe, en dehors des rares vocations miraculeuse-
ment précoces, entre 25 et 35 ans. Après, mon Dieu, après je
ne sais pas – ou ça tourne trop mal ou ça tourne trop bien. En
tout cas ce n’est plus du tout la même chose5. » Ces lignes sont
à double entente, la plus manifeste à l’adresse du destinataire,
la plus dissimulée à l’intention du scripteur. Afin de dénouer
le complexe rimbaldien que pourrait nourrir du Bouchet de
ne pas avoir encore consonné avec sa vérité, Reverdy date de
l’âge atteint par son correspondant le commencement de la
phase heuristique, et la donne pour achevée après une décen-
nie autorisant toutes les espérances.
Fait-il alors seulement montre d’indulgence et de ména-
gement ? Au vrai, une teinte d’autobiographie colore ces
lettres à un jeune poète6. Auteur d’un premier recueil édité
à l’orée de ses vingt-six ans (Poèmes en prose, 1915), lui aussi a
tardé à coïncider avec soi et à connaître sa tessiture. Quant
au terme indiqué pour la période de découverte intérieure, il
correspond, à un ou deux ans près, avec l’entrée de Reverdy
dans une zone de turbulences à la fois personnelles et histo-
riques dont il a ressenti à part soi les effets excessifs (« ou ça
tourne trop mal ou ça tourne trop bien »). D’abord une crise
spirituelle : revenu aux sacrements catholiques et installé
près de l’abbaye de Solesmes en 1926, Reverdy doute vite
de sa foi et s’exerce, en retour de l’examen de conscience
exigé du croyant, à l’écriture quotidienne de pensées, qui
seront colligées après triage et remaniement dans Le Gant
4.  Ibid., respectivement p. 275 et 273.
5.  Ibid., p. 273.
6.  Dans une lettre datée du 14 mars 1950, Reverdy insiste d’ailleurs sur la
parenté de sensibilité entre le jeune homme qu’il fut et le jeune homme qu’est
alors du Bouchet : « Tout ce que vous me dites dans votre lettre concernant
votre état intérieur […] est une description à peu près exacte de l’état qui était
aussi le mien quand j’avais votre âge et encore longtemps après. » (André du
Bouchet, espace du poème, espace de la peinture, op. cit., p. 32).

9
de crin (1927), Le Livre de mon bord (1948) et En vrac (1956).
Puis un affaissement poétique dans les années 1930, auquel
a un temps remédié, en 1937, la publication de Ferraille, re-
cueil où le vers à espacements est abandonné au profit du
vers réglé ou libre. Enfin l’expérience de la guerre, qui s’est
soldée chez Reverdy par un long désarroi, jour après jour
consigné dans des pages de carnet7, avant la relance d’ins-
piration du Chant des morts, entre 1944 et 1948, et, dans une
moindre mesure, de Bois vert, entre 1946 et 1949. À l’amorce
de ses échanges avec du Bouchet, Reverdy s’extraie donc
d’une forme de catabase, plus alarmée qu’initiatique, dans
les enfers d’une époque de larmes et de sang, et semble dé-
sormais suspendu, comme en atteste Bois vert, au risque d’un
assèchement poétique comme à l’espoir d’un renouveau8.
Dans les conseils qu’il prodigue à du Bouchet, loin de jouir
de l’autorité que ce dernier lui reconnaît, il se montre sen-
sible aux doutes du poète naissant pour en avoir partagé de
similaires dans sa jeunesse et pour en traverser d’égal tour-
ment, sinon d’analogue extraction.
Au sortir de la guerre, du Bouchet est loin d’être le seul,
parmi les jeunes écrivains, à entrer en familiarité avec Re-
verdy. La poésie de ce dernier rencontre la faveur de l’École
de Rochefort. En décembre 1957, Jean Rousselot recon-
naît publiquement, dans L’Âge nouveau, la dette contractée
par les « poètes de la Loire » envers Reverdy, auquel grâce
est rendue d’avoir pratiqué et théorisé l’image, comme
aussi d’avoir « donné à l’idée et au sentiment une force

7.  Voir Pierre Reverdy, Un morceau de pain noir. Notes de 1942-1943 [1957],
repris dans Œuvres complètes, édition d’Étienne-Alain Hubert, Paris, Flammarion,
coll. « Mille & une pages », tome II, 2010, p. 1035-1045, ainsi que « Notes, 1942-
1944 », ibid., p. 1085-1124.
8.  Par exemple dans les deux premiers poèmes : « Hommes de main
hommes de peine » et « Cran d’arrêt » (Bois vert, recueilli dans Main d’œuvre, 1913-
1949 [1949], in ibid., p. 443-445).

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d’inscription plastique et dramatique9 ». Reverdy n’est pas
non plus, parmi les grands contemporains de ce temps,
l’unique à provoquer chez du Bouchet des élans d’admira-
tion. Il n’en a pas même l’étrenne. En 1947, dernière année
qu’il passe aux États-Unis, où sa famille, menacée dans la
France de l’Occupation, s’est exilée depuis 1941, du Bou-
chet demande à sa mère, déjà retournée au pays natal, de
lui procurer Les Épaves du ciel (1924) de Reverdy. Mais il
l’entretient simultanément de ses passions croisées pour
Henri Michaux, René Char et surtout pour Paul Éluard,
dont les poèmes du Livre ouvert (1947) « défient, d’après
ses mots d’alors, toute comparaison10 ». Les retrouvailles
avec la France n’amènent pas la dissolution de tous les
engouements américains, seulement leur décantation. Du
phénomène d’affirmation personnelle dont la sensibilité
littéraire de du Bouchet est alors le lieu, l’attraction pour
l’œuvre de Reverdy ressort consolidée. Elle ne se montre
pas exclusive pour autant. Le compte rendu que, dans le
numéro d’avril 1949 des Temps modernes, du Bouchet fait
du Chant des morts (1948) est précédé d’un autre, consacré
à Fureur et mystère (1948), de plus longue extension11. Deux
ans plus tard, la revue Critique, dans les numéros de février
et d’avril, publie successivement un compte rendu du Verre
d’eau (1950) de Francis Ponge et une étude sur Reverdy,
prenant prétexte des éditions, plus ou moins récentes, de
Plupart du temps (1945), du Livre de mon bord (1948) et de

9.  Propos de Jean Rousselot cités par Jacques Lardoux dans son introduc-
tion aux actes du colloque Pierre Reverdy et l’École de Rochefort, publiés aux Presses
de l’université d’Angers en 2007, p. 13.
10.  L’Étrangère, op. cit., p. 369.
11.  Voir André du Bouchet, « Fureur et mystère, par René Char » et « Le
Chant des morts, de Reverdy », Les Temps modernes, n° 42, avril 1949, respective-
ment p. 745-748 et p. 749-751. Ces textes ont été repris dans André du Bouchet,
Aveuglante ou banale. Essais sur la poésie, 1949-1959, éd. de Clément Layet et Fran-
çois Tison, Paris, Le Bruit du temps, 2011, respectivement p. 35-42 et p. 29-34.

11
Main d’œuvre (1949), augmentées de mentions au Gant de
crin (1927) et à Flaques de verre (1929)12.
C’est alors que la préférence éclate pour ne plus s’inverser.
L’inégalité des traitements réservés aux deux poètes est favo-
rable à Reverdy, malgré toute l’attention portée à Ponge13. Les
années suivantes, texte après texte, confirment la prédilection.
Non content de lui rendre hommage à de multiples occasions
– dans le numéro de janvier-avril 1962 du Mercure de France14,
ou dans le recueil collectif Pour Reverdy15 –, du Bouchet ré-
unit dans un volume, Matière de l’interlocuteur (1992), la qua-
si-intégralité des pages écrites à propos de Reverdy, mettant
toutefois ses soins à réviser le tour des plus anciennes16 pour
les harmoniser à son écriture de maturité. L’anthologie des
carnets des années 1949-1955, publiée en 2011 par Clément
Layet, accuse la proximité de du Bouchet avec Reverdy, fût-ce
au détriment d’autres accointances, par exemple avec Ponge,
qui n’est pas exempt de reproches, tel celui-ci : « Ponge ou la
12.  Voir André du Bouchet, « Francis Ponge. Le Verre d’eau » et « Enver-
gure de Reverdy », Critique, respectivement n° 45, février 1951, p. 182-183, et
n° 47, avril 1951, p. 308-320. Ces textes ont été repris dans André du Bouchet,
Aveuglante ou banale. Essais sur la poésie, 1949-1959, op. cit., respectivement p. 43-46
et p. 47-63.
13.  Du Bouchet persista par la suite à marquer son admiration pour Ponge,
par exemple dans sa contribution à Francis Ponge, sous la direction de Jean-Marie
Gleize, Paris, L’Herne, coll. « Cahiers de L’Herne », 1986 (« À côté de quelques
mots relevés chez Francis Ponge », p. 54-67). Pour les relations entre du Bouchet
et Ponge, voir Philippe Met, « “Hors de l’usage, et analogue à un lapsus”. Francis
Ponge et André du Bouchet », Écritures contemporaines 6 : « André du Bouchet et ses
autres », sous la direction de Philippe Met, Caen, Lettres modernes Minard, coll.
« La Revue des lettres modernes », 2003, p. 55-76.
14.  André du Bouchet, « Un jour de dégel et de vent », Le Mercure de France,
tome 344, janvier-avril 1962, p. 141-142.
15.  André du Bouchet, « interstice élargi jusqu’au dehors toujours l’inters-
tice », Pour Reverdy, textes réunis et présentés par François Chapon et Yves Peyré,
Cognac, Le Temps qu’il fait, 1990, p. 169-188.
16.  Du Bouchet a beaucoup réécrit pour l’occasion « Envergure de Re-
verdy » et « Un jour de dégel et de vent » (voir Matière de l’interlocuteur, Fata Mor-
gana, 1992, respectivement p. 15-45 et p. 47-50).

12
compagnie d’assurances contre la poésie. Il voudrait encore
qu’elle lui paye des indemnités régulières. Mais il y a long-
temps qu’il ne court plus aucun risque17. » Certes, Reverdy
n’essuie rien de comparable, enveloppé qu’il est d’une admi-
ration sans bornes par du Bouchet, lequel « parle de [lui]/
en tremblant18 », selon ses propres mots, et communie avec
lui jusque dans les larmes : « Des journées passées avec Re-
verdy. […] Après m’avoir lu son texte, il pleure – nous nous
embrassons19. » La convergence des sensibilités se retourne
pourtant en menace pour l’identité du jeune poète en for-
mation. Dans le même cahier noir, où il consigne, en date du
16 décembre 1951, certains propos tenus par Reverdy en sa
présence, il ressent la nécessité de s’émanciper de l’autorité de
son modèle : « Pour avancer, je dois lutter maintenant contre
l’influence de Reverdy20. » Si ce besoin de secouer l’emprise
du mentor ne poussa jamais du Bouchet sur la pente de la dé-
préciation, s’il resta même inapparent aux yeux de beaucoup
de lecteurs, aveuglés par l’éclat d’hommages sans mélange,
il ne s’en révèle pas moins, à la vision rapprochée, dans les
quelques nuances, sinon réticences, avec lesquelles est accueil-
lie, de façon plus ou moins déclarée, la poétique de l’auteur de
Main d’œuvre. C’est qu’un rapport de contiguïté, jamais d’iden-
tité, s’offre, comme on verra, entre les conceptions de deux
poètes dont les singularités respectives émergent à l’attaque
de demi-siècles distincts. Leur dialogue dépasse de beaucoup
le stade de l’anecdotique : il éclaire les conditions de possibi-
lité d’un échange entre deux époques majeures de la poésie
française, l’une moderniste, l’autre ontologique.

17.  André du Bouchet, Une lampe dans la lumière aride. Carnets, 1949-1955,
éd. de Clément Layet, Paris, Le Bruit du temps, 2011, p. 136. Voir aussi p. 29
et p. 133.
18.  Ibid., p. 58.
19.  Ibid., p. 53.
20.  Ibid., p. 109.

13
C’est, en tout cas, un fait admis que le pouvoir de percus-
sion que l’œuvre de Reverdy acquit sur la poésie de du Bouchet
ne fut jamais mis en sourdine, voire amplifia sa résonance à la
flexion des années 1950, sans avoir à souffrir d’interférences
concurrentes. Les écrits de du Bouchet relatifs à Reverdy sont
à ce point répétés et louangeurs que leur affinité élective n’a
guère souffert, sinon la discussion, du moins l’interrogation
critique. Michaël Bishop, un des rares critiques à développer
l’analyse d’un pareil rapprochement, déroule dans Altérités
d’André du Bouchet les facteurs de convergence entre les deux
poétiques, au fil d’un parcours des textes de Matière de l’interlo-
cuteur21. À cet effet, il relève un à un les points d’accroche que
l’œuvre de Reverdy présente à la réflexion de du Bouchet et
qui, par leur capacité à solliciter chez lui l’analyse, trahissent
la part subjective de leur portée. Pour le dire dans les grandes
largeurs, du Bouchet discernerait à l’origine de l’élan poétique
de Reverdy, en contrepartie d’un sentiment de manque onto-
logique, la quête d’une relation humanisante entre le moi et le
monde. Le mouvement de cette quête alternerait sans crainte
de monotonie échecs et reprises, et provoquerait le langage à
un fonctionnement aventuré, au gré de formulations souvent
imagées et de blancs toujours surtendus. S’il n’y a pas lieu, à
notre estime, de contester cette lecture de Michaël Bishop,
elle s’effectue sans souci marqué de la chronologie que du
Bouchet croit pourtant devoir à la vérité d’établir dans la pro-
duction de Reverdy.
Du Bouchet y distingue trois phases successives lesquelles,
sans porter atteinte à la dynamique de fond, n’en déplacent
pas moins certaines lignes de force. Dans « Envergure de
Reverdy », en tout cas dans sa version primitive, il arrête à
l’époque précédant Les Jockeys camouflés (1918) le temps des

21.  Voir Michaël Bishop, Altérités d’André du Bouchet : de Hugo, Shakespeare et


Poussin à Celan, Mandelstam et Giacometti, Amsterdam, Rodopi, 2003.

14
premiers tâtonnements dans la poursuite de soi ; il voit un
affermissement des intentions ontologiques avant Ferraille, re-
cueil qui, faisant suite à une « longue période de silence poé-
tique, couverte par Le Livre de mon bord22 », ajoute un ressort de
trempe plus sèche à l’intuition tragique, cause d’un resserre-
ment de l’expression fatal au maintien des variations d’alinéas.
Or, cette chronologie, dûment expliquée, a le principal mérite
de souligner, au-delà de la continuité d’inspiration, la rupture
qu’avalise la publication de Ferraille et qui fait de du Bouchet
le contemporain des vers de Reverdy les moins riches d’ensei-
gnement typographique pour sa propre poésie visuelle, alors
en germe. Sur ce plan, la réécriture tardive de l’étude dans Ma-
tière de l’interlocuteur a des effets trompeurs parce qu’elle passe
sous silence la périodisation initialement élaborée et qu’elle
place toute l’œuvre de Reverdy sous la gouverne des blancs.
À croire que du Bouchet, parvenu depuis les années 1960 à
trouver sa syntaxe à éclipses intervallaires, accentue alors son
degré de parenté avec elle. Du coup, il appert qu’en 1951, le
critique du Bouchet précède le poète qu’il deviendra, déjà sen-
sible aux saillies observables des espacements, mais encore en
retrait d’une application personnelle de l’exemple reverdien.
Interne à son évolution individuelle, ce décalage va pour lui
de pair avec l’instruction d’un écart, augmenté avec le temps,
entre sa propre position et la situation de Reverdy au moment
de leur amitié : c’est à contretemps qu’en 1951 du Bouchet se
montre fasciné par les vers crénelés antérieurs à Ferraille. L’ac-
cointance des poétiques des deux écrivains, si volontiers tenue
pour une évidence23, ne se révèle pas si absolue puisqu’elle
est fondée sur une double distorsion temporelle : une pre-
mière qui anticipe, par l’analyse, le mûrissement poétique de
22.  « Envergure de Reverdy », op. cit., p. 60-61.
23.  Par exemple, Philippe Met écrit des relations entre Reverdy et du Bou-
chet qu’elles relèvent d’une « concordance » et d’un « prolongement, dont le
mérite et le bien-fondé ne sont pas à contester » (op. cit., p. 59).

15
du Bouchet, une seconde qui rétrograde, par élection, dans
le passé de Reverdy. Sans doute tout soupçon de malentendu
entre eux doit-il être dissipé, mais il convient pour le moins
de souligner combien la concordance de leurs vues, réelle et
féconde, s’instaure à distance. Si donc l’œuvre de Reverdy
joue de son influence dans le développement poétique de du
Bouchet, ce n’est pas, sous le rapport typographique, par son
actualité, oublieuse des dispositifs optiques depuis deux dé-
cennies, à dater de la publication en pré-originale du poème
« Le cœur tournant », régulé à l’ancienne, en 1931, et destiné
à ouvrir le recueil Ferraille. La modélisation des vers les plus
reculés de Reverdy après-guerre apparaît d’autant plus pro-
blématique que leur auteur lui-même s’est largement délesté
de leur logique de visibilité, nonobstant leur récente réédition
dans les ensembles Plupart du temps et Main d’œuvre.
Plusieurs questions se posent auxquelles ce livre entend
proposer des réponses. Quelle pertinence y a-t-il pour du
Bouchet à faire fructifier à son bénéfice le legs d’un âge à
jamais révolu, frappé d’obsolescence par Reverdy lui-même ?
De quelle valeur est-il enrichi pour qu’il surclasse d’autres
modèles possibles de la même époque (notamment le sur-
réalisme) ? Son appropriation conduit-elle nécessairement,
comme il est communément admis, à l’exacte entente des
poétiques du maître et du disciple ? Une chose est sûre : si,
de son vivant, un réseau d’affinités lie sans conteste les deux
écrivains, du Bouchet n’est alors pas assez avancé dans son
œuvre, ni Reverdy assez retardé dans la sienne pour qu’ils
soient l’un et l’autre amenés à partager des moyens de même
forge et de retentissement comparable. Ils ont assurément la
poésie en partage, mais dans le sens où « le mot “partage”
signifie aussi séparation24 ».

24.  André du Bouchet, Entretiens avec André Veinstein, op. cit., p. 56.

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