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La priere dans la Philocalie

Évagre le Pontique ou le Moine


Évagre le Pontique (Ibora1, 346 - Cellia2, 399) fut un grand maître spirituel de la vie contemplative. Il fut reçut
"lecteur" par saint Basile de Césarée, diacre par saint Grégoire de Nysse puis archidiacre par saint Grégoire de
Nazianze. Il suivit ce dernier à Constantinople, en 379, et y prêcha. Mais les intrigues égyptiennes
empoisonnèrent le second concile de Constantinople, provoquant, en 381, le retrait et le départ de Grégoire, que
chacun s'attendait à voir élire patriarche. Évagre, "pour le salut de son âme" nous dit-il, quitta Constantinople et,
par Jérusalem, atteignit l'Égypte. Il devint alors le disciple de saint Macaire le Grand, dans le désert de Nitrie. Il
y demeura jusqu'à sa mort, gagnant sa vie en recopiant des manuscrits.

Le second concile oecuménique de Constantinople, en 553, ratifia la condamnation d'Origène et des néo-
origénistes, pour leur conception subordinatianiste de la Trinité et leur doctrine de la préexistence des âmes.
Évagre fut du lot et, pour la plupart, ses oeuvres, dans l'original grec, ont été perdues. Toutefois, des traductions
syriaques, armé-nien-nes et surtout latines, celles de Rufin et de Gennade par exemple, ont permis
d'entreprendre, depuis 1920, une reconstitution de l'héritage d'Évagre. Celui-ci comporte:

- ho Antirrhétikos, la Réfutation ou Contre les discours, qui est un recueil de pensées ou de sentences à opposer
aux tentations du démon; l'ouvrage comporte huit livres, un contre chacun des péchés capitaux;

-ho Monakhikhos, le Monastique, qui est un recueil de sentences en deux parties, le Pratikhos ou la Vie Pratique,
c'est-à-dire l'ascèse expliquée au "commençant", et le Gnôstikhos ou la Vie dans la Connaissance, c'est-à-dire la
voie contemplative, à l'intention du moine déjà avancé;

- ta Problèmata gnostikha, les Problèmes sur la Gnose3, un recueil portant sur la contemplation, formés de six
groupes de cent maximes constituant un enseignement dogmatique et ascétique très complet;

- he Eykhé, la Prière, longtemps attribuée à saint Nil d'Ancyre4, formée de cent cinquante-trois maximes5;

- hai okto kakoi dianoiai, Les huit mauvaises pensées-, elles aussi autrefois attribuées à saint Nil;

- des Commentaires, sur les Psaumes ou sous les Proverbes, dont nous n'avons plus que des fragments;

- enfin, de nombreuses Lettres dont soixante-sept exemples en syriaque.

Évagre utilise souvent un vocabulaire proche de celui d'Origène. Certes, c'était celui de son époque mais cela lui
valut, aux VIème et VIIème siècles, une suspicion aussi injusti-fiée que celle qui frappa l'Alexandrin. Son oeuvre,
ou plutôt les formes radicalisée et systématisée que lui donnèrent des disciples "tardifs et agités"6, Léonce de
Byzance par exemple, fut condamnée par le second concile de Constantinople, en 553 7. C'est à Évagre que l'on

1
Une petite ville mal localisée du Pont, sur la côte nord de l'Anatolie.
2
Un lieu-dit du désert de Nitrie, dans la dépression appelée aujourd'hui le wadi an-Natrun, au sud d'Alexandrie.
3
Dans le vocabulaire des Pères, la Gnose est la connaissance intellectuelle qui permet l'expérience de Dieu et le "gnostique" est le moine qui a
acquis la "connaissance de Dieu". Il ne faut pas confondre cette Gnose avec la "gnose" des gnostiques des IIème et IIIème siècles.
4
Saint Nil d'Ancyre, dit aussi Nil l'Ascète, mourut vers 430 à Ancyre, en Galatie. Ami et disciple de saint Jean Chrysostome, il le soutint dans ses
combats. Nil entreprit de réfuter l'Arianisme par des lettres adressées aux principaux chefs goths. Il y expliquait la double nature du Christ et y justifiait le
qualificatif de Théotokos appliqué à Marie.
5
Dans l'Évangile de Jean, le verset 21,11 nous apprend qu'après la "pêche miraculeuse", saint Pierre compta cent cinquante-trois poissons dans
ses filets.
6
Ces mots sont de l'archimandrite Placide Deseille, La spiritualité orthodoxe, Bayard, Paris (1997), p. 26.
7
Un examen minutieux des Actes du Vème Concile montre qu'Évagre n'y est jamais nommé.
doit les plus grands thèmes de la spiritualité orthodoxe: la division de la vie spirituelle en "vie active" et "vie
contemplative", le dépouillement de toute image, de toute forme ou de toute représentation dans la recherche de
la contemplation, l'identification de la prière et de la théologie, qui est, pour lui connaissance, c'est-à-dire gnose,
de la Sainte Trinité, le concept d'apathéïa, celui de calme, de repos de l'âme purifiée par le renoncement et
l'agapè, qui préfigure l'hésykhia.

Il n'est donc pas étonnant que l'oeuvre d'Évagre, expurgée de quelques développements maladroits ou inutiles
mais parfaitement orthodoxes8, ait inspiré, en Occident, saint Jean Cassien de Marseille et, en Orient, tracé la
voie de la tradition hésychaste.

On l'aura compris, l'oeuvre d'Évagre n'est pas un traité composé selon les règles de la rhétorique. C'est un
ensemble de sentences, de maximes, d'aphorismes que l'on doit déguster, méditer, une à une, ne passant à la
suivante que lorsqu'on a fait sienne, en en comprenant tout le sens, celle que l'on vient de lire. Certes, cette
oeuvre était destinée à des moines... Mais moine, en grec, se dit monakhos et ce mot, en grec classique, est un
adjectif qui signifie seul, unique, simple. Tout homme qui prie est seul, face à face avec Dieu qu'il implore, tout
homme en prière est unique, s'il dirige exclusive-ment sa pensée vers Dieu, tout homme qui prie doit être simple,
"simple en esprit" comme le veut leSermon sur la Montagne, tout homme en prière est donc moine, au sens le
plus fort du terme. Il peut l'être pour une minute, une heure, un jour, un an, une vie, peu importe: la prière,
comme le dit Évagre, est "une conversation de l'intelligence avec Dieu", en se souvenant que, peut-être, nous
entendons par "coeur" ce qu'il nommait "intelligence".

Ce sont les cent cinquante-trois maximes du traité sur la Prière qui sont ici réunies.

Citations de la Prière d'Évagre


1. Si l'on veut préparer le parfum de bonne odeur, on mettra ensemble également, conformément à la loi, l'encens
diaphane, la cannelle, l'onyx et la myrrhe. C'est le quaternaire des vertus. Si elles sont entières et égales,
l'intelligence9 ne sera pas trahie.

2. L'âme purifiée par l'accomplissement des commandements rend inébranlable l'attitude de l'intelligence, et apte
à recevoir l'état stable cherché.

3. La prière est une conversation de l'intelligence avec Dieu; quelle stabilité ne doit donc pas avoir l'intelligence
pour se tendre, sans retour en arrière, vers son Seigneur et converser avec lui sans aucun intermédiaire?

4. Si Moïse, quand il tenta d'approcher du buisson ardent, en fut empêché jusqu'à ce qu'il eût ôté de ses pieds les
chaussures, comment toi, qui prétends voir Celui qui est au-dessus de toute pensée et de tout sentiment, ne te
dégages-tu pas de toute pensée passionnée?

5. Prie d'abord pour recevoir le don des larmes, afin d'amollir par le deuil la dureté inhérente à ton âme, et, en
confessant contre toi ton iniquité au Seigneur, obtenir de Lui le pardon.

6. Use des larmes pour réussir en toutes tes demandes, car ton Seigneur est très content de toi quand tu pries dans
les larmes.
8
La préexistence des âmes, par exemple.
9
Intelligence traduit le grec "nous", qui est la faculté de penser et donc l'intelligence, l'esprit, la pensée mais aussi la sagacité, la sagesse, le projet,
l'intention. Mais "nous" est aussi l'âme, le coeur, et, par suite, le sentiment, la manière de penser, la volonté ou le désir. Pour les Pères, "nous" désigne la
double faculté qu'a la personne de penser le monde ou de contempler Dieu.
7. Quand tu verses des fontaines de larmes dans ta prière, ne t'élève pas en toi-même, comme si tu étais au-
dessus de la plupart de tes semblables: c'est simplement que ta prière a obtenu un secours pour que tu puisses
avec ardeur confesser tes péchés et apaiser le Seigneur par tes larmes. Ne tourne donc pas en passion l'antidote
des passions, si tu ne veux pas irriter davantage le donateur de la grâce.

8. Beaucoup de ceux qui pleurent sur leurs péchés, oubliant le but des larmes, ont été pris de folie et se sont
fourvoyés.

9. Tiens-toi vaillamment et prie énergiquement; écarte les soucis et les cogitations qui surviennent, car ils te
troublent et t'agitent pour énerver ta vigueur.

10. Quand les démons te voient plein d'ardeur pour la vraie prière, alors ils te suggèrent des idées de certains
objets soi-disant nécessaires; et puis bientôt ils surexcitent le souvenir qui s'y rattache, en poussant l'intelligence
à leur recherche; puis, comme elle ne les trouve pas, elle s'attriste fort et se chagrine. Alors, au temps de la
prière, ils lui remémorent les objets de ses recherches et de ses souvenirs, afin que l'intelligence, entraînée à les
considérer, perde la prière fructueuse.

11. Efforce-toi de rendre ton intelligence, au moment de la prière, sourde et muette, et tu pourras prier.

12. S'il te survient quelque provocation ou contradiction et que tu sois irrité et sentes ta colère se porter à rendre
la pareille ou à répliquer, souviens-toi de la prière et du jugement qui t'y attend, et aussitôt le mouvement
désordonné s'apaisera en toi.

13. Tout ce que tu feras pour te venger d'un frère qui t'aura fait du tort, tout cela te deviendra une pierre
d'achoppement au moment de la prière.

14. La prière est un rejeton de la douceur et de l'absence de colère.

15. La prière est un fruit de la joie et de l'action de grâces.

16. La prière est exclusion de la tristesse et du découragement.

17. Va, vends tout ce que tu as et donne aux pauvres, et puis prends la croix, renie-toi toi-même pour pouvoir
prier sans distraction.

18. Si tu veux prier dignement, renie-toi à toute heure; et si tu endures toutes sortes de tracas, accepte cela
sagement pour la prière.

19. Toute peine que tu auras endurée avec sagesse, tu en trouveras le fruit au moment de la prière.

20. Si tu désires prier comme il faut, ne contriste personne, sans quoi c'est en vain que tu cours.

21. Laisse ton offrande, est-il dit, devant l'autel, et va d'abord te réconcilier avec ton frère, et étant ensuite
revenu, tu prieras sans trouble. Car la rancune aveugle la raison de celui qui prie et enténèbre ses prières.

22. Ceux qui accumulent intérieurement des peines et des rancunes et qui s'imaginent prier ressemblent à des
gens qui puisent de l'eau pour la verser dans un tonneau percé.

23. Si tu es un endurant, tu prieras toujours avec joie.


24. Tandis que tu prieras comme il faut, il se présentera à toi des choses telles que tu estimeras tout à fait juste
l'usage de la colère. Or il n'est absolument pas de colère juste contre le prochain. Si tu cherches, tu trouveras qu'il
est possible de bien arranger l'affaire même sans colère. Use donc de tous les moyens pour ne pas laisser éclater
la colère.

25. Prends garde, sous prétexte de guérir un autre, de devenir toi-même incurable et de donner un coup fatal à ta
prière.

26. Si tu t'abstiens de la colère, tu trouveras miséricorde; tu prouveras que tu es trop avisé pour t'en faire
accroire, et tu seras du nombre de ceux qui prient.

27. Armé contre la colère, tu n'admettras jamais de convoitise; car c'est elle qui fournit matière à la colère, et
celle-ci trouble l'oeil intellectuel, saccageant ainsi l'état de prière.

28. Ne prie pas seulement dans les attitudes extérieures, mais-porte ton intelligence au sentiment de la prière
spirituelle, avec grande crainte.

29. Parfois, à peine seras-tu en prière, que tu prieras bien; parfois, au contraire, malgré de grands efforts, tu
n'atteindras pas le but. C'est pour que tu cherches davantage et qu'après avoir obtenu le résultat, tu le possèdes à
l'abri de tout ravisseur.

30. Quand un ange survient, à l'instant tous ceux qui nous tracassent s'éclipsent, et l'intelligence se trouve dans
une grande détente où elle prie allègrement. Parfois, au contraire, la guerre habituelle nous presse; l'intelligence
se débat sans pouvoir lever le regard. C'est qu'elle a été affectée par ]es passions diverses. Néanmoins, en
cherchant davantage, elle trouvera; si elle frappe vigoureusement, on lui ouvrira.

31. Ne prie pas pour l'accomplissement de tes volontés; car elles ne concordent pas nécessairement avec la
volonté de Dieu. Mais plutôt, suivant l'enseignement reçu, prie en disant: Que Ta volonté s'accomplisse en moi;
et ainsi, en toutes choses, demande-Lui que Sa volonté se fasse, car Lui, Il veut le bien et l'utilité de ton âme,
mais toi, tu ne cherches pas nécessairement cela.

32. Souvent, dans mes prières, j'ai demandé l'accomplissement de ce que j'estimais bon pour moi, et je
m'obstinais dans ma requête, violentant sottement la volonté de Dieu, sans m'en remettre à Lui pour qu'Il
ordonnât Lui-même ce qu'Il savait m'être utile; et pourtant, la chose reçue, grande fut ensuite ma déception de
n'avoir pas demandé plutôt l'accomplissement de la volonté de Dieu, car alors la chose ne fut pas trouvée telle
que je me l'étais figurée.

33. Qu'y a-t-il de bon, si ce n'est Dieu? Par conséquent, abandonnons-Lui tout ce qui nous concerne et nous nous
en trouverons bien. Car celui qui est bon, est nécessairement aussi pour-voyeur de dons excellents.

34. Ne t'afflige pas si tu ne reçois pas immédiatement de Dieu ce que tu demandes; c'est qu'Il veut te faire encore
plus de bien par ta persévérance à demeurer avec Lui dans la prière. Quoi, en effet, de plus élevé que de
converser avec Dieu et d'être abstrait dans son intimité?

35. La prière sans distraction est la plus haute intellection de l'intelligence.

36. La prière est une ascension de l'intelligence vers Dieu.

37. Si tu aspires à prier, renonce à tout pour obtenir le tout.

38. Prie premièrement pour être purifié des passions, deuxièmement pour être délivré de l'ignorance et de l'oubli,
troisièmement de toute tentation et déréliction.
39. Cherche uniquement, dans ta prière, la justice et le règne, c'est-à-dire la vertu et la gnose, et tout le reste te
sera ajouté.

40. Il est juste de prier non seulement pour ta propre purification, mais encore pour toute ta race, afin d'imiter
une conduite angélique.

41. Vois si tu es vraiment présent à Dieu dans ta prière, ou si tu es vaincu par la louange humai-ne et poussé par
le désir de la capter, en exploitant le prétexte de la longueur de ta prière.

42. Que tu pries avec des frères ou seul, tâche de prier non par habitude, mais avec sentiment.

43. Le sentiment de la prière, c'est une gravité respectueuse accompagnée de componction et de douleur d'âme
dans l'aveu des fautes, avec de secrets gémissements.

44. Si ton intelligence divague encore au temps de la prière, c'est qu'elle ne prie pas encore en moine, mais elle
est encore du monde, occupée à décorer la tente extérieure.

45. En priant, veille fortement sur la mémoire, de façon que, au lieu de te suggérer ses souvenirs, elle te porte à
la conscience de ton exercice, car l'intelligence a une terrible tendance à se laisser saccager par la mémoire au
temps de la prière.

46. Quand tu pries, la mémoire te présente ou des images de choses anciennes, ou de nouveaux soucis, ou le
visage de qui t'a fait de la peine.

47. Le démon est extrêmement jaloux de l'homme qui prie et il use de tous les artifices pour lui faire manquer
son but. Aussi ne cesse-t-il de raviver par la mémoire la pensée des choses et de réveiller par la chair toutes les
passions, afin d'entraver sa course si belle et son exode vers Dieu.

48. Lorsque, après tous ses agissements, le démon pervers n'a pu entraver la prière du juste, il se retire un peu,
mais ensuite il prend sa revanche sur celui qui a prié; en effet, il l'enflamme de prière pour détruire l'état
excellent réalisé en lui par la prière, ou bien il l'excite à quelque plaisir déraisonnable pour outrager
l'intelligence.

49. Quand tu as prié comme il convient, attends-toi à ce qui ne convient pas; sois debout virilement pour garder
le fruit de ta prière. C'est à cela que tu as été destiné dès le principe: travailler et garder. Après avoir travaillé, ne
laisse donc pas sans garde ton labeur; sans quoi, il ne t'aura servi à rien de prier.

50. Toute la guerre engagée entre nous et les démons impurs n'a d'autre enjeu que la prière spirituelle. Car elle
leur est hostile et odieuse; mais à nous, elle est salutaire et très agréable.

51. Que signifie pour les démons l'excitation en nous de la gourmandise, de la luxure, de la cupidité, de la colère,
de la rancune et des autres passions? C'est pour que notre intelligence, alourdie par elles, ne puisse pas prier
comme il faut; car les passions de la partie irrationnelle, venant à dominer, ne lui permettent pas de se mouvoir
rationnellement et de chercher à atteindre le Logos de Dieu.

52. Nous allons aux vertus en vue des raisons des êtres créés; et à celles-ci en vue du Logos' qui les a
constituées; quant à lui, il a coutume d'apparaître dans l'état de prière.

53. L'état de prière est une habitude impassible qui, par un amour suprême, ravit sur les cimes intellectuelles
l'intelligence éprise de sagesse.
54. Ce n'est pas seulement la colère et la convoitise que doit dominer quiconque aspire à prier vraiment; il faut
encore qu'il se dégage de toute pensée passionnée.

55. Qui aime Dieu, converse toujours avec Lui comme avec un père, se dépouillant de toute pensée passionnée.

56. Ce n'est pas parce qu'on aura atteint l'impassibilité que pour autant l'on priera vraiment; car on peut en rester
aux pensées simples et se distraire à les méditer, et être loin de Dieu.

57. Et même si l'intelligence ne s'attarde pas dans les pensées simples des choses, elle n'a pas par le fait même
déjà atteint le lieu de la prière; car elle peut être dans la contemplation des objets et s'occuper à leurs raisons,
lesquelles, encore qu'elles soient des expressions simples, néanmoins, en tant que considération d'objets,
impriment une forme à l'intelligence et l'écartent loin de Dieu.

58. Même si l'intelligence s'élève au-dessus de la contemplation de la nature corporelle, elle n'a pas encore la vue
parfaite du lieu de Dieu; car elle peut en être à la science des intelligibles et partager leur multiplicité.

59. Si tu veux prier, tu as besoin de Dieu qui donne la prière à celui qui prie. Invoque-Le donc en disant: Que
Ton Nom soit sanctifié, que Ton Règne vienne, c'est-à-dire l'Esprit Saint et ton Fils unique, car c'est ce qu'Il a
enseigné quand Il a dit d'adorer le Père en esprit et en vérité.

60. Celui qui prie en esprit et en vérité ne glorifie plus le Créateur à partir des créatures, mais c'est de Dieu
même qu'il loue Dieu.

61. Si tu es théologien, tu prieras vraiment, et si tu pries vraiment, tu es théologien.

62. Lorsque ton intelligence, dans un ardent désir de Dieu, sort peu à peu pour ainsi dire de la chair, et qu'elle
rejette toutes les pensées qui viennent des sens, de la mémoire ou du tempérament, se remplissant en même
temps de respect et de joie, alors estime-toi proche des confins de la prière.

63. Le Saint Esprit, compatissant à notre faiblesse, nous visite même non encore purifiés; pourvu seulement qu'Il
trouve notre intelligence priant avec sincérité, Il survient en elle et dissipe toute la phalange des raisonnements et
des pensées qui l'assiège et la porte à l'amour de la prière spirituelle.

64. Tandis que les autres se servent des altérations du corps pour donner à l'intelligence des raisonnements ou
des concepts ou des réflexions, Lui, le Seigneur, fait le contraire: Il survient directement à l'intelligence pour y
mettre à Son gré la gnose; et par l'intelligence, Il apaise le déséquilibre du corps.

65. Quiconque aspire à la prière véritable et se met en colère ou garde de la rancune fait preuve de démence. Il
est semblable à un homme qui voudrait avoir la vue perçante et qui s'arracherait les yeux.

66. Si tu aspires à prier, ne fais rien de tout ce qui est incompatible avec la prière, afin que Dieu s'approche et
fasse route avec toi.

67. Ne te figure pas la divinité en toi quand tu pries, ni ne laisse ton intelligence subir l'impression d'aucune
forme; mais va de l'immatériel à l'immatériel, et tu comprendras.

68. Prends garde aux pièges des adversaires: il arrive, quand tu pries purement et sans trouble, que soudain une
forme inconnue et étrangère se présente à toi, pour t'entraîner à la présomption d'y localiser Dieu et de faire
prendre pour la divinité l'objet quantitatif ainsi soudainement apparu à tes yeux; or la Divinité est sans quantité
ni figure.
69. Quand le démon jaloux ne peut mettre en mouvement la mémoire durant la prière, alors il fait violence à la
constitution du corps pour provoquer dans l'intelligence quelque phantasme inconnu et par là, lui donner une
forme; dès lors, celle-ci, habituée à en rester à des concepts, est facilement subjuguée; elle qui tendait à la gnose
immatérielle et sans forme, se laisse tromper en prenant une fumée pour de la lumière.

70. Tiens-toi sur tes gardes, en préservant ton intelligence des concepts au moment de la prière, pour qu'elle soit
ferme dans la tranquillité qui lui est propre; alors celui qui compatit aux ignorants viendra sur toi aussi, et tu
recevras un don de prière très glorieux.

71. Tu ne saurais prier avec pureté si tu es embarrassé de choses matérielles et agité de soucis continuels; car la
prière est suppression de pensées.

72. On ne saurait courir ligoté; ni l'intelligence ne saurait, assujettie aux passions, voir le lieu de la prière
spirituelle; car elle est tiraillée çà et là par l'effet de la pensée passionnée et ne peut se tenir inflexible.

73. Une fois que l'intelligence est parvenue à la prière pure, dégagée des passions, les démons ne viennent plus à
elle par la gauche, mais par la droite. Ils lui représentent une vision illusoire de Dieu en quelque figure agréable
aux sens, de manière à lui faire croire qu'elle a obtenu parfaitement le but de la prière. Or cela, disait un
admirable gnostique, est l'oeuvre de la passion de vaine gloire et d'un démon dont les touches font palpiter les
veines du cerveau.

74. Je pense que le démon, touchant endroit susdit, tourne à son gré la lumière autour de l'intelligence, et qu'ainsi
la passion de vaine gloire est entraînée dans un raisonnement qui façonne l'intelligence à localiser, étourdiment,
la science divine et essentielle. Et comme alors elle n'est plus harcelée de passions charnelles et impures, mais
qu'elle prie vraiment avec pureté, elle pense qu'aucune action ennemie ne s'exerce plus en elle. D'où elle est
portée à croire divine l'apparition produite en elle par le démon moyennant ce redoutable stratagème qui
consiste, comme nous avons dit, à provoquer par le cerveau des réactions dans la lumière qui s'y rattache, et à
donner ainsi une forme à l'intelligence.

75. L'ange de Dieu, survenant, expulse d'un seul mot de notre intérieur toute l'action adverse et ramène la
lumière de l'intelligence à une activité sans déviation.

76. Quand l'Apocalypse parle de l'ange qui prend de l'encens pour le mettre dans les prières des saints, je pense,
qu'il s'agit de cette grâce opérée par l'ange. Il communique, en effet, la connaissance de la prière véritable, en
sorte que l'intelligence demeure désormais sans fléchissement ni acédie ni découragement.

77. Les parfums des coupes sont dits être les prières des saints offertes par les vingt-quatre vieillards. Par la
coupe, il- faut entendre l'amour de Dieu, c'est-à-dire la charité parfaite et spirituelle dans laquelle la prière est
faite en esprit et en vérité.

78. S'il te semble que dans ta prière tu n'as plus besoin de larmes pour tes péchés, considère combien tu t'es
éloigné de Dieu alors que tu devrais être en Lui sans cesse, et tu pleureras plus chaudement.

79. Assurément, si tu as conscience de tes limites, la componction te sera plus facile; tu t'appelleras misérable,
comme Isaïe, parce que, impur et ayant des lèvres impures, au milieu d'un pareil peuple, je veux dire un peuple
ennemi, tu oses te présenter au Seigneur des Puissances.

80. Si tu pries vraiment, tu trouveras un grand sentiment de plénitude; les anges t'escorteront, comme Daniel, et
t'éclaireront sur les raisons des êtres.

81. Sache que les saints anges nous poussent à la prière et se tiennent alors à nos côtés, joyeux et priant pour
nous. Si donc nous sommes négligents et accueillons des pensées étrangères, nous les irritons grandement de ce
que, pendant qu'ils luttent si fort pour nous, nous ne voulons même pas supplier Dieu pour nous-mêmes;
méprisant leurs services, nous abandonnons Dieu leur Seigneur pour aller au devant des démons impurs.

82. Prie comme il faut et sans trouble; psalmodie avec attention et harmonie, et tu seras comme le petit de l'aigle
planant dans les hauteurs.

83. La psalmodie calme les passions et apaise l'intempérance du corps; la prière fait exercer à l'intelligence
l'activité qui lui est propre.

84. La prière est l'activité qui sied à la dignité de l'intelligence, autrement dit l'emploi le meilleur et adéquat de
celle-ci.

85. La psalmodie appartient à la sagesse multiforme; mais la prière est le prélude de la gnose immatérielle et
uniforme.

86. La gnose est excellente, car elle collabore avec la prière en éveillant la puissance intellectuelle de
l'intelligence à la contemplation de la gnose divine.

87. Si tu n'as pas encore reçu le charisme de la prière ou de la psalmodie, obstine-toi et tu recevras.

88. Il leur dit aussi une parabole pour montrer qu'ils doivent prier toujours et ne pas se lasser. Donc ne te lasse
pas d'attendre, ne te décourage pas pour n'avoir pas reçu; tu recevras dans la suite. Et il conclut la parabole ainsi:
"Encore que je ne craigne pas Dieu ni ne me préoccupe des hommes, du moins à cause des embarras que me
cause cette femme, je lui rendrai justice. Ainsi Dieu fera justice à ceux qui crient vers lui jour et nuit, et
promptement". Aie donc bon courage et persévère vaillamment dans la sainte prière.

89. Ne veuille pas que ce qui te concerne s'arrange selon tes idées, mais selon le bon plaisir de Dieu; alors tu
seras sans trouble et plein de reconnaissance dans ta prière.

90. Même s'il te semble que tu es avec Dieu, prends garde au démon de la luxure, car il est fort trompeur et très
envieux. Il prétend être plus prompt que le mouvement, la sobriété et la vigilance de ton intelligence, au point de
l'entraîner loin de Dieu tandis qu'elle se tient près de Lui avec une crainte respectueuse.

91. Si tu t'appliques à la prière, prépare-toi aux assauts des démons et supporte vaillamment leurs coups; car ils
se jetteront sur toi comme des fauves et mettront à mal tout ton corps.

92. Prépare-toi comme un lutteur expérimenté pour ne pas fléchir, même si tu vois tout à coup un fantôme; pour
ne pas te laisser troubler, même à l'aspect d'une épée brandie contre toi ou d'un éclair te jaillissant au visage;
pour ne pas laisser le moins du monde effondrer ton courage, même devant un spectre hideux et sanglant; mais
tiens ferme et poursuis ta belle confession, et tu supporteras d'un coeur léger la vue de tes ennemis.

93. Qui supporte les tracas, obtiendra aussi les consolations; et qui est constant dans les désagréments, ne
manquera pas les agréments.

94. Prends garde que les méchants démons ne te trompent par quelque vision; mais sois attentif, recours à la
prière et invoque Dieu, pour que, si le concept vient de Lui, Il t'éclaire Lui-même; sinon, qu'Il se hâte de chasser
de toi le séducteur. Aie confiance: les chiens n'y sauront tenir; si tu te livres à une supplication ardente, sans
retard, invisiblement et sans se montrer, la puissance de Dieu les fustigera et les chassera bien loin.

95. Il est bon que tu n'ignores pas non plus la ruse suivante: à l'occasion, les démons se divisent, et si tu as l'air
de chercher du secours [contre les uns], les autres entrent en scène sous des formes angéliques et pourchassent
les premiers; cela pour que tu t'y méprennes en t'imaginant que ce sont vraiment de saints anges.
96. Efforce-toi d'acquérir beaucoup d'humilité et de courage, et les insultes des démons ne toucheront pas ton
âme; nul fléau n'approchera de ta tente, parce qu'il donnera en ta faveur des ordres à ses anges pour qu'ils te
gardent 1; et les anges chasseront invisiblement loin de toi toutes les entreprises hostiles.

97. Qui s'applique à la prière pure, entendra bruits et fracas, voix et insultes; mais il ne s'effondrera pas, ni ne
perdra son sang froid, disant à Dieu: "Je ne craindrai aucun mal, parce que Tu es avec moi", et autres paroles
semblables.

98. Au moment de telles tentations, use d'une prière brève et intense.

99. Si les démons menacent de t'apparaître soudainement dans les airs, de te terrasser et de saccager ton
intelligence, ne t'en épouvante pas; ne fais même pas attention à ces menaces. Ils te font peur pour voir si,
décidément, tu t'occupes d'eux, ou si tu es arrivé à les mépriser complètement.

100. Si c'est à Dieu, le Tout-Puissant, Créateur et Providence, que tu es présent dans ta prière, pourquoi apportes-
tu à cette présence cette absurdité de passer à côté de Sa crainte souveraine pour aller avoir peur de moustiques
et de cafards? N'as-tu donc pas entendu celui qui dit: "Tu craindras le Seigneur ton Dieu", et encore: "Lui devant
la puissance de qui tout est dans l'effroi et le tremblement".

101. Comme le pain est nourriture pour le corps et la vertu pour l'âme, de même la prière spirituelle pour
l'intelligence.

102. Prie non pas comme le pharisien, mais comme le publicain dans le lieu sacré de la prière, afin d'être, toi
aussi, justifié par le Seigneur.

103. Fais tous tes efforts pour ne rien dire contre personne dans ta prière; ce serait démolir ce que tu veux édifier
et rendre ta prière abominable.

104. Que le débiteur de mille talents te serve de leçon: si tu ne remets pas à ton débiteur, tu n'obtiendras pas la
rémission, toi non plus, car il est écrit: "Il le livra aux bourreaux".

105. Ne tiens pas compte des besoins du corps quand tu es en prière, pour qu'une morsure de pou, de puce, de
moustique ou de mouche ne t'enlève pas le meilleur profit de ta prière.

106. Il nous est revenu qu'à un saint homme en prière, le malin livra un combat si acharné que, à peine étendait-il
les mains, l'ennemi se travestissait en lion, levait tout droit sur lui ses pattes de devant et enfonçait ses griffes
dans les deux joues de l'athlète, sans lâcher prise qu'il n'eût baissé les bras. Mais lui ne les laissait jamais
retomber qu'il n'eût achevé ses prières habituelles.

107. Tel fut aussi, nous le savons, Jean le Petit, ou, pour mieux dire, le très grand moine qui menait la vie
solitaire dans une fosse: par l'effet de son intimité avec Dieu, il demeura inébranlable tandis que le démon, sous
la forme d'un dragon enroulé autour de son corps, lui torturait les chairs et lui éructait au visage.

108. Tu as certainement lu aussi les vies des moines de Tabennèse, là où il est dit que, tandis que l'abbé Théodore
faisait un discours aux frères, deux vipères vinrent sous ses pieds; mais lui, sans se troubler, fit de ses jambes
comme une voûte pour les y loger jusqu'à ce qu'il eût terminé la conférence. Et alors, il les montra aux frères en
leur racontant la chose.

109. Au sujet d'un autre frère spirituel encore, nous avons lu que, tandis qu'il priait, une vipère vint s'attaquer à
son pied. Mais lui ne baissa pas les bras avant qu'il eût achevé sa prière accoutumée; et il ne subit aucun
dommage pour avoir aimé Dieu plus que lui-même.
110. Tiens le regard fixe pendant la prière; renie la chair et l'âme, et vis selon l'intelligence.

111. Un autre saint menant la vie solitaire dans le désert et priant courageusement, fut assailli de démons qui,
deux semaines durant, jouèrent avec lui comme avec un ballon et le bernèrent en le lançant en l'air et le recevant
sur une natte. Mais ils ne réussirent pas un instant à faire descendre son intelligence de sa prière enflammée.

112. A un autre encore, plein d'amour pour Dieu et de zèle pour la prière, survinrent, tandis qu'il marchait dans le
désert, deux anges qui le prirent au milieu et cheminèrent avec lui, mais il ne fit pas attention à eux pour ne pas
perdre ce qu'il y a de meilleur. Car il se rappelait le mot de l'Apôtre: "Ni les anges, ni les principautés, ni les
puissances ne pourront nous séparer de la charité du Christ".

113. Le moine devient l'égal des anges par la prière véritable.

114. Aspirant à voir la face du Père qui est aux cieux, ne cherche pour rien au monde à percevoir une forme ou
une figure au moment de la prière.

115. Ne désire pas voir sensiblement des anges, ni des puissances, ni le Christ, pour ne pas perdre complètement
le bon sens en accueillant le loup au lieu du berger et en adorant les démons ennemis.

116. L'origine des illusions de l'intelligence, c'est la vaine gloire; c'est elle qui pousse l'intelligence à essayer de
circonscrire la divinité dans des figures et dans des formes.

117. Pour moi, je dirai une pensée à moi que j'ai déjà exprimée ailleurs: Heureuse l'intelligence qui, durant la
prière, est arrivée à une complète indétermination.

118. Heureuse l'intelligence qui, dans une prière sans distraction, acquiert toujours de nouveaux accroissements
d'amour pour Dieu.

119. Heureuse l'intelligence qui, durant la prière, devient immatérielle et dénuée de tout.

120. Heureuse l'intelligence qui, durant la prière, arrive à une parfaite insensibilité.

121. Heureux le moine qui tient tous les hommes pour Dieu, après Dieu.

122. Heureux le moine qui regarde le salut et le progrès de tous comme le sien propre, en toute joie.

123. Heureux le moine qui se juge "le rebut de tous".

124. Moine est celui qui est séparé de tout et uni à tous.

125. Est moine celui qui s'estime un avec tous, par l'habitude de se voir lui même en chacun.

126. Celui-là mène la prière à sa perfection qui sans cesse fait fructifier pour Dieu toute son intellection
première.

127. Évite tout mensonge et tout serment si tu veux prier en moine; sinon c'est en vain que tu affiches ce qui ne
te convient pas.

128. Si tu veux prier "en esprit", n'aie d'aversion pour personne et tu n'auras pas de nuage pour t'obscurcir la vue
durant la prière.
129. Remets à Dieu les nécessités du corps; ce sera montrer que tu lui remets aussi celles de l'esprit.

130. Si tu entres en possession des promesses, tu seras roi; tourne donc ton regard vers celles-ci, et tu porteras
allègrement la pauvreté présente.

131. Ne récuse pas la pauvreté et l'affliction, aliments de la prière qui ne pèse pas.

132. Que les vertus corporelles te servent pour obtenir celles de l'âme; celles de l'âme pour les spirituelles; et
celles-ci pour la gnose immatérielle et essentielle.

133. Quand tu pries contre une pensée et qu'elle cède facilement, examine d'où cela te vient, pour ne pas tomber
dans une embuscade et te trahir toi-même par erreur.

134. Il arrive que les démons te suggèrent des pensées et, par ailleurs, te stimulent, comme de juste, à prier
contre eux ou à leur répliquer; et puis, de leur propre mouvement, ils se retirent pour que, abusé, tu t'en fasses
accroire en t'imaginant que tu as commencé de vaincre les pensées et de mettre en fuite les démons.

135. Si tu pries contre une passion ou contre un démon importun, souviens-toi de celui qui dit: "Je poursuivrai
mes ennemis et je les atteindrai, et je ne m'arrêterai pas qu'ils ne s'avouent vaincus; je les écraserai et ils ne
pourront tenir, ils tomberont sous mes pieds..." Voilà ce qu'il est à propos de dire pour t'armer d'humilité contre
les adversaires.

136. Ne crois pas avoir acquis la vertu tant que tu n'as pas combattu pour elle jusqu'au sang; car il faut résister au
péché jusqu'à la mort, selon le divin Apôtre, comme un lutteur sans reproche.

137. Quand tu auras été utile à quelqu'un, un autre te nuira, pour que le sentiment de l'injustice te fasse dire ou
faire quelque' chose de regrettable contre le prochain, et qu'ainsi tu dissipes malheureusement ce que tu avais si
heureusement rassemblé. Tel est de fait le but des méchants démons; aussi faut-il veiller soigneusement.

138. Reçois toujours les pénibles assauts des démons en recherchant comment échapper à leur servitude.

139. De nuit, les démons mauvais réclament le maître spirituel pour le troubler par eux mêmes; de jour, ils se
servent des hommes pour l'entourer de vicissitudes, de calomnies et de périls.

140. Ne récuse pas les foulons, s'ils frappent en foulant aux pieds et s'ils tendent pour carder; du moins, par là,
ton vêtement deviendra-t-il éclatant de blancheur.

141. Pour autant que tu n'auras pas renoncé aux passions, et que ton intelligence s'oppose à la vertu et à la vérité,
tu ne trouveras pas dans ton sein le parfum de bonne odeur.

142. Tu aspires à la prière? Émigre d'ici-bas et aie ton domicile au ciel en tout temps, non pas par la simple
parole, mais par la pratique angélique et la gnose divine.

143. Si dans les afflictions seulement tu te souviens du Juge et combien Il est redoutable et incorruptible, tu n'as
pas encore appris à servir le Seigneur dans la crainte et à te réjouir en Lui dans le tremblement. Car sache bien
que même dans les délassements et les aises spirituelles, il faut d'autant plus Lui rendre un culte plein de piété et
de révérence.

144. Bien avisé est l'homme qui, jusqu'à la parfaite pénitence, ne se départit pas du souvenir douloureux de ses
propres péchés et de la sanction du feu éternel qui les châtie.
145. Celui qui, encore embarrassé de péchés, ou d'accès de colère, ose impudemment se porter à la connaissance
de choses plus divines, ou même pénétrer dans la prière immatérielle, qu'il reçoive la réprimande de l'Apôtre et
qu'il comprenne qu'il lui est périlleux de prier la tête nue et découverte, car, est-il dit, "une âme de cette sorte doit
porter sur la tête le signe de la domination, à cause des anges présents", s'enveloppant de la pudeur et de
l'humilité convenables.

146. De même qu'il ne sert de rien à qui est malade des yeux de fixer sans voile et avec insistance le soleil en
plein midi, quand il est en son plus fort embrasement, de même ne servirait-il absolument de rien à l'intelligence
passionnée et impure de contrefaire la redoutable et suréminente prière en esprit et en vérité; mais bien au
contraire exciterait-elle contre elle-même l'indignation de la divinité.

147. Si celui qui venait porter une offrande à l'autel ne fut pas reçu par le maître incorruptible qui n'a besoin de
rien, jusqu'à ce qu'il se fût réconcilié avec le prochain fâché contre lui, considère quelle sobriété, quelle vigilance
et quel discernement il faut pour offrir d Dieu un encens agréable sur l'autel immatériel.

148. Ne sois ami ni du verbiage ni de la gloriole, sans quoi ce n'est plus ton dos mais ton front que labourent les
pécheurs; tu leur serviras d'amusement au moment de la prière, ils t'appâteront et t'entraîneront en des pensées
hétéroclites.

149. L'attention en quête de la prière trouvera la prière, car s'il est quelque chose qui suit la prière, c'est
l'attention; il faut donc s'y appliquer.

150. Comme la vue est le meilleur de tous les sens, ainsi la prière est plus divine que toutes les vertus.

151. L'excellence de la prière ne consiste pas dans la simple quantité, mais dans la qualité; c'est ce que prouvent
les deux hommes qui montèrent au temple, et la parole: " Vous, lorsque vous priez, ne radotez point".

152. Tant que tu fais encore attention aux convenances du corps, tant que ton intelligence tient compte des
agréments extérieurs, tu n'as pas encore vu le lieu de la prière; tu es même loin de la bienheureuse voie qui y
conduit.

153. Quand tu seras parvenu dans ta prière au-dessus de toute autre joie, c'est alors qu'en toute vérité, tu auras
trouvé la prière.

Hésykhios le Sinaïte ou de Batos


Il ne faut surtout pas confondre Hésykhios le Sinaïte, ou Hésychios de Batos, avec Hésykhios de Jérusalem,
exégète et historien de la première moitié du V ème siècle, ni, sans doute, avec l'Hésykhios qui fut prêtre à
Jérusalem au début du IVème siècle. Celui qui écrivit les deux cent trois versets sur "la vigilance et la vertu"
recueillis par la Philocalie fut, semble-t-il, un moine -et peut-être un higoumène- du monastère du Buisson
Ardent au Sinaï, qui mourut vers 333. Et c'est pourquoi il est parfois appelé Hésykhios de Batos 10.

Le nôtre était donc un moine qui écrivit un discours sur l'ascèse, dédié à un certain Théodule. Il distingue trois
rameaux qui se conjuguent et s'entremêlent pour conduire au faîte de la contemplation: la nepsis11, par laquelle
l'intelligence se retourne sur elle-même pour ne plus admettre aucune pensée étrangère à la pureté du coeur,

10
Du grec b£toj -batos-, roncier. Ce monastère se nommait œmpuroj b£toj -empyros batos-, soit le "roncier ardent", traduisant le ruoBh hgSh
-hasseguèh habo‘er-, le "buisson ardent" d'Exode 3:2.
11
D'une forme du verbe grec n»fw -nêphô-, être sobre, être vigilant.
l'hésykhia12, où le coeur apaisé ne contient plus que la paix de Dieu, la "prière de Jésus", le Kyrie éleison,
"Seigneur Jésus, Fils de Dieu, aie pitié de moi, pêcheur!", par lequel tout s'embrase, l'intelligence vide des
pensées adventices, le coeur seule-ment rempli par l'agapè, le monde lui-même, comme dissous dans la présence
divine.

Certains mots reviennent souvent, qui doivent être compris selon un sens particulier:

Éros traduit le grec œroj -éros- pour désigner l'amour absolu que se portent les Hypostases divines mais aussi la
tension d'amour portant Dieu vers l'homme et l'homme vers Dieu. Nous lui préférons agapè...

Hésykhia transcrit le grec ejsucia, qui possède les différents sens de tranquillité, calme, repos, de paix, de loisir,
de placidité, lenteur, douceur, de silence et de solitude. Ce peut être aussi l'action de faire cesser. Ici, elle désigne
le retrait du créé, c'est un état particulier auquel l'on parvient par le silence, le vide dans l'esprit, l'immobilité du
coeur et l'éradication des passions, mais aussi par un effort constant vers le Christ.

Intelligence traduit le grec noàj, qui est la faculté de penser et donc l'intelligence, l'esprit, la pensée mais aussi la
sagacité, la sagesse, le projet, l'intention. Pour Anagaxore, c'est l'être intelligent qui fut le "premier moteur".
Mais novoõ est aussi l'âme, le coeur, et, donc le sentiment, la manière de penser, la volonté ou le désir. Selon
Clément, chez les Pères, novoõ désigne la double faculté qu'a la personne de penser le monde ou de contempler
Dieu.

Kénose transcrit le grec kenÒj -kenos- et exprime la vacuité, le dépouillement de soi.

Sobriété traduit le grec n»yij -nepsis-, dont le sens initial est sobriété ou encore tempérance. Pour les Pères, il
indique la sobriété et la vigilance.

Citations des deux cent trois chapitres


5. L'attention est une incessante hésykhia du coeur, hors de toute pensée. Sans s'épuiser ni s'interrompre, l'âme
respire et invoque toujours le Christ Jésus, le Fils de Dieu et Dieu, lui seul. Elle se range avec lui pour combattre
vaillamment les ennemis. Elle Lui confesse ses péchés, à lui qui seul a le pouvoir de les remettre. Elle embrasse
continuellement de son invocation le Christ qui seul connaît le secret des coeurs. Et elle s'efforce de cacher
totalement aux hommes la douceur qu'elle éprouve et le combat intérieur, de peur que le malin ne fasse entrer en
elle à son insu la malice et ne détruise une oeuvre si belle.

97. Le souvenir et l'invocation continuels de notre Seigneur Jésus Christ suscitent en notre intelligence un certain
état divin, si nous ne négligeons ni cette prière constante que nous portons au Seigneur dans notre intelligence, ni
la stricte sobriété unie à la vigilance, ni l'oeuvre de surveillance. Mais attachons-nous réellement à l'oeuvre de
l'invocation de Jésus Christ notre Seigneur, cette oeuvre toujours recommencée, en appelant avec un coeur de
feu, afin de communier au saint nom de Jésus. Car, pour la vertu comme pour le vice, la répétition est mère de
l'habitude, et celle-ci, comme une seconde nature, dirige le reste. Parvenue à un tel état, l'intelligence cherche les
adversaires, comme un chien de chasse cherche le lièvre dans les fourrés. Mais le chien cherche pour manger; et
l'intelligence pour détruire.

98. Aussi souvent qu'il arrive aux mauvaises pensées de se multiplier en nous, jetons au milieu d'elles
l'invocation de notre Seigneur Jésus Christ. Nous les verrons alors s'évanouir aussitôt comme fumée dans l'air,
ainsi que nous l'a enseigné l'expérience. Et l'intelligence enfin seule, reprenons l'attention continuelle et
l'invocation. Aussi souvent que la tentation nous donne de souffrir cela, agissons ainsi.

12
Du grec ¹suc…a -hèsikhia-, qui est la tranquillité, le repos, la paix, le silence, la sérénité.
120. Nous emplissons d'amertume le coeur, sous le venin et la malice des pensées lorsque, dans la négligence où
nous porte l'oubli, nous nous détournons longtemps de l'attention et de la prière de Jésus. Mais nous sommes
comblés de la douceur de sentir et d'éprouver comme un charme une exultation bienheureuse, lorsque, dans le
lieu où travaille la réflexion, par l'éros divin nous menons à bien harmonieusement l'attention et la prière, avec
force et ferveur. Car alors nous nous empressons de marcher dans l'hésykhia du coeur, pour rien d'autre que le
doux plaisir et les délices dont elle comble l'âme.

122. De même que la neige n'enfantera jamais la flamme, ou que l'eau n'engendrera jamais le feu, ou que la
ronce ne portera jamais de figues, de même le coeur de tout homme ne sera pas libéré des pensées, des paroles et
des oeuvres démoniaques s'il ne s'est pas purifié au-dedans de lui, s'il n'a pas uni la sobriété et la vigilance à la
prière de Jésus, s'il n'a pas mené à bien l'humilité et l'hésykhia de l'âme, s'il n'a pas recherché et cheminé avec
beaucoup de ferveur. Mais il est inévitable que l'âme inattentive soit privée de toute pensée bonne et parfaite,
comme un mulet stérile qui n'a pas le sens de la prudence spirituelle. La vraie paix de l'âme, c'est l'oeuvre douce,
le nom de Jésus et la kénose des pensées passionnées.

135. Si nous sommes tombés dans les afflictions, dans le découragement et le désespoir, il faut faire en nous-
mêmes ce que fit David: répandre notre coeur devant Dieu, redire au Seigneur, tels qu'ils sont, notre besoin et
notre affliction 1. Car nous confessons à Dieu comme à Celui qui peut sagement diriger les choses de notre vie,
soulager notre affliction si cela nous est utile, et nous libérer de la tristesse mortelle et corruptrice.

137. La prière de Jésus jointe à la sobriété et à la vigilance efface naturellement des profondeurs de la réflexion
du coeur les pensées qui, quand bien même nous ne le voulons pas, y sont plantées et v demeurent.

142. De même qu'il n'est pas possible de traverser l'immensité de la mer sans un grand navire, de même il est
impossible de chasser la suggestion de la pensée mauvaise sans l'invocation de Jésus Christ.

170. Ce que nous savons, nous l'écrivons. Et ce que nous avons vu en chemin, nous en témoignons, si toutefois
vous voulez bien recevoir ce que nous disons. Car lui-même a dit: "Si quelqu'un ne demeure pas en moi, il sera
jeté dehors comme le sarment qu'on ramasse, qu'on jette au feu et qui brule. Mais celui qui demeure en moi, je
suis en lui". Comme il n'est pas possible en effet que le soleil brille sans répandre sa lumière, ainsi le coeur ne
saurait être purifié de la souillure des pensées de perdition sans la prière du nom de Jésus. Si cela est vrai -et c'est
ce que je vois- confions-nous au nom comme à notre propre souffle. Car le nom est lumière. Mais les pensées
sont ténèbres. Le nom est Dieu et Maître. Mais les pensées sont esclaves des démons.

182. Si donc tu veux vraiment couvrir de honte les pensées, vivre dans l'hésykhia bienheureuse et connaître
aisément la sobriété et la vigilance du coeur, que la prière de Jésus colle à ton souffle, et en peu de jours tu verras
venir ce que tu cherches.

183. De même qu'il est impossible d'écrire des lettres dans l'air (car il faut qu'elles soient tracées sur quelque
corps pour se conserver durablement), de même collons à notre sobriété et notre vigilance laborieuses la prière
de Jésus Christ, afin que la vertu toute belle de la sobriété ne cesse de demeurer avec lui et nous soit pour
toujours gardée par lui sans qu'on puisse nous l'enlever.

196. Bienheureux vraiment celui qui de toute la réflexion de son intelligence est collé à la prière de Jésus et
appelle celui-ci continuellement dans son coeur comme l'air s'unit à nos corps et la flamme aux cierges. Lorsqu'il
passe au-dessus de la terre, le soleil fait être le jour. De même, lorsque le saint nom vénérable du Seigneur Jésus,
ne cesse de briller dans la réflexion de l'intelligence, il engendre d'innombrables pensées lumineuses comme le
soleil.
Jean de Karpathos
On ne sait pas grand chose de lui, sinon qu'il vécut au VIIème siècle et qu'il signa les actes du concile de
Constantinople, en 681. Peut-être fut-il, avant d'être évêque, moine? L'étonnant est ici que la Philocalie de
Nicodème l'Hagiorite ait retenu13 deux ouvrages, une "centurie" et une longue "lettre", l'un et l'autre adressés à
"des moines de l'Inde qui lui ont écrit". En effet, Karpathos est une petite île de la mer Égée, à mi-chemin entre
Rhodes et la Crète, étroite, une cinquantaine de kilomètres de long pour une douzaine de large, montagneuse,
puisqu'elle culmine à 1.218 mètres, dépourvue d'arbres sauf à l'extrémité sud. Ce fut une dépendance de Rhodes,
avant de passer aux Vénitiens puis aux Turcs. D'autre part, s'il existait bien aux Indes des " Chrétiens de saint
Thomas" avant le VIème siècle, ils avaient été convertis par des missionnaires nestoriens venus de Perse. Or notre
Jean de Karpathos était parfaitement Orthodoxe et l'Église nestorienne n'avait aucun lien avec l'Orthodoxie... Il
est vrai que la conquête arabe de la Perse, après 642, avait réduit les Nestoriens au statut inférieur de "millet". Il
est possible que des moines de l'Inde, inquiets de l'importance prise par l'Islam, aient cherché à prendre contact
avec leurs frères séparés d'Europe. Rappelons que les Sarrasins occupèrent Rhodes, et vraisemblablement
Karpathos, entre 653 et 658. Cette courte occupation explique peut-être l'indéniable contact qu'eut l'évêque Jean
avec l'Inde.

Il n'y a, en effet, que l'alternative suivante: ou bien Jean s'est inventé une lettre d'un moine indien, ou bien il a
effectivement reçu cet appel. La première éventualité nous semble exclue, en raison du Nestorianisme, sauf à
penser que Jean, inquiet de l'apparition d'un découragement monastique, ait voulu dissimuler l'identité véritable
de ceux à qui il voulait s'adresser 14. La seconde est inattendue, sauf si l'on admet que le moine indien a bien
demandé de l'aide à un évêque, a confié sa lettre à un voyageur et, qu'après des péripéties totalement inconnues,
le dernier détenteur du message, peut-être musulman, l'a remise, par exemple entre 653 et 658, au premier
évêque chrétien rencontré.

Une "centurie" et une "lettre" nous sont parvenues. Elles étaient destinées à répondre ensemble à l'interrogation
indienne. Dès lors, on peut, à partir de la lettre, imaginer la demande.

Or la lettre commence ainsi:

"Ne va jamais dire que l'homme qui vit dans le monde et a femme et enfants est plus heureux que le moine et
plus joyeux, parce qu'il fait du bien à beaucoup, qu'il distribue d'abondantes aumônes et qu'il n'est pas du tout
tenté par les démons. Et cela, parce que tu considères que tu plais moins à Dieu que lui" 15.

et on comprend ainsi que le moine inconnu s'inquiète de sa vocation, se sent découragé, amer. Il a écrit

"Je suis irrité de voir les hommes du monde échapper aux épreuves, alors que moi, je suis terriblement
tourmenté"16.

et Jean lui répond

"Car voici ce que te dit, ô moine, ton Père céleste qui t'aime plus que tout et qui t'envoie, par diverses épreuves,
les afflictions et les peines: «Sache bien, pauvre moine, que Je te châtierai, comme Je l'ai dit par le prophète, et
que J'irai à ta rencontre sur le chemin d'Égypte. Par l'affliction, Je t'éprouverai. Par les épines de Ma
providence, je fermerai tes voies blâmables, Je te frapperai de malheurs imprévus, Je t'empêcherai de mettre en
oeuvre de toute manière ce que tu veux dans ton coeur insensé. Par les portes de Ma pitié, je fermerai la mer des

13
La Philocalie, présentée par Olivier Clément, Desclée de Brouwer, Paris (1995), pp. 311 à 338.
14
D'une certaine façon, Jean aurait rédigé sa "lettre indienne", comme Montesquieu ses "lettres persanes".
15
Jean de Karpathos, "Lettre au moine indien"; citée dans La Philocalie, présentée par Olivier Clément, Desclée de Brouwer, Paris (1995), p. 334.
16
Jean de Karpathos, "Lettre au moine indien"; citée dans La Philocalie, présentée par Olivier Clément, Desclée de Brouwer, Paris (1995), p. 337.
passions. Et par des pensées de reproche, de condamnation, de repentir, qui te feront prendre conscience de ce
que tu ignorais, Je serai pour toi comme un fauve qui te dévoreras" 17.

Et, ainsi, Jean explique au moine que Dieu l'éprouve pour mieux l'exalter:

"Mais la fin des châtiments, des peines, des troubles, de la confusion, des craintes et des désespoirs qui
accablent habituellement ceux qui se proposent de vivre dans l'ascèse, la fin de toutes ces misères est une joie
céleste, d'inexplicables délices, une gloire indicible, une incessante exultation" 18

et, finalement, il conclut

"Ainsi je vous ai longuement écrit pour que désormais les moines n'aillent plus proclamer le bonheur des
hommes du monde, mais leur propre béatitude. Je le dis sans nul esprit de contradiction: les moines sont plus
haut que les rois qui portent les diadèmes sur leurs têtes, et ils sont plus lumineux et plus glorieux, car ils sont
toujours auprès de Dieu".

Citations de la "centurie"
40. Car Dieu sauve l'un par la connaissance, et l'autre par la pureté et l'innocence. Tu dois le savoir: "Dieu ne
repoussera jamais l'innocent".

41. Ceux qui s'appliquent plus fortement à la prière, ceux-là sont ravagés par de terribles et sauvages tentations.

47. Ne nous laissons nullement consumer par les soucis que nous causent les besoins du corps. Croyons en Dieu
de toute notre âme, comme disait un homme bon: "Confiez-vous dans le Seigneur et vous recevrez sa
confiance." Ou comme l'écrit également le bienheureux apôtre Pierre "Soyez chastes, sobres et vigilants dans les
prières. Déchargez-vous sur Dieu de tous vos soucis. Car il a soin de vous".

52. Parvenu à un âge très avancé, et rendant grâce à Dieu qui l'avait élu, le divin David dit à la fin de la
bénédiction: "Maintenant ton serviteur a trouvé le courage de te faire cette prière. Or ceci est dit pour que nous
apprenions qu'il nous faut consacrer aux prières beaucoup d'effort et beaucoup de temps avant de découvrir cet
état paisible de la réflexion, qui est dans le coeur un autre ciel où demeure le Christ, comme dit l'Apôtre: "Ne
savez-vous pas que Jésus Christ demeure en vous?"

54. De même qu'il y a un calice de vertige et une coupe de colère, de même il y a un calice de faiblesse. Le
temps venu, le Christ éloigne de nous ce calice et le met dans les mains de nos ennemis, pour que désormais ce
soit, non plus nous, mais les démons, qui faiblissent et qui tombent.

70. Celui qui pendant un temps a reçu de la grâce divine la lumière et le repos, puis, cette grâce retirée, retombe
dans l'errance, murmure contre ce qui lui arrive, et n'a pas le courage de rappeler par la prière cette plénitude
salutaire, mais se désespère, un tel homme est semblable au pauvre à qui le palais a fait l'aumône, et qui est
indigné parce qu'il n'est pas entré dîner avec le roi.

76. De même qu'il est impossible de toucher le fer quand il a été mis au feu, de même les prières fréquentes
rendent plus forte l'intelligence dans son combat contre les ennemis. C'est pourquoi ceux-ci, de tout leur pouvoir,
s'efforcent de nous faire négliger l'assiduité de la prière, sachant qu'elle leur est hostile, et qu'elle protège
l'intelligence.

17
Jean de Karpathos, "Lettre au moine indien"; citée dans La Philocalie, présentée par Olivier Clément, Desclée de Brouwer, Paris (1995), p. 335.
18
Jean de Karpathos, "Lettre au moine indien"; citée dans La Philocalie, présentée par Olivier Clément, Desclée de Brouwer, Paris (1995), p. 336.
82. Lutte pour garder intacte la lumière qui brille en ta raison. Si tu te mets à voir par les yeux de la passion, le
Seigneur te couvre de ténèbres. Il enlève le frein qui est devant toi, et la lumière de tes yeux n'est plus avec toi.
Mais quand bien même tu en serais là, ne te décourage pas, ne te re- lâche pas. Prie avec le saint roi David:
"Envoie ta lumière et ta vérité" su moi qui suis triste. "Tu es le salut de ma face et mon Dieu". Car "tu en verras
ton Esprit et ils seront recréés, tu renouvelleras la face de la terre".

83. Bienheureux celui qui mange et boit insatiablement prières et psaumes ici-bas nuit et jour et qui se fortifiera
dans la glorieuse lecture d l'Écriture. Car à l'âme, une telle communion donnera une joie inaltérable dans le siècle
à venir.

96. Si tu portes toujours en toi la chaleur de la prière et de la grâce divine, l'Écriture Sainte te dit comme à un
homme revêtu des armes de lumière: Ton vêtement est chaud. Car tes ennemis, comme d'un manteau, ont été
couverts de honte et d'infamie.

97. Quand tu te souviens de tes fautes, n'hésite pas à te frapper la poitrine, afin de tailler par de tels coups dans
ton coeur endurci, de découvrir la mine d'or du publicain et de beaucoup te réjouir de cette richesse cachée.

98. Que brûle continuellement sur l'autel de ton âme le feu des prières de la sainte méditation des paroles de
l'Esprit, ces prières qui montent vers le plus haut.

100. Si Dieu est amour, comme le dit Jean, celui qui aime demeure en Dieu et Dieu demeure en lui. Mais celui
qui hait le prochain brise le lien de l'amour. Il est clair qu'il le remplace par la haine. Donc celui qui hait son
semblable est séparé de Dieu, si Dieu est amour, si celui qui demeure dans l'amour demeure en Dieu et si Dieu
demeure en lui. À Lui la gloire et la puissance dans les siècles. Amen.

Marc l'ascète
Le bienheureux Marc (?,? -?, après 430) fut successivement appelé "le Moine", "l'Ermite" et "l'Ascète". Peut-être
d'abord moine, puis abbé d'un monastère voisin d'Ancyre, il se retira dans les solitudes, entre Syrie et Palestine.
On ne sait rien d'autre sur sa vie. On le dit disciple de saint Jean Chrysostome.
La découverte, en 1891, d'un manuscrit de son "Contre les Nestoriens" nous le montre dans une activité
polémique. Il y reprend les arguments de saint Cyrille contre Nestorius, notamment la fausse accusation selon
laquelle le patriarche de Constantinople aurait nié l'union des deux natures dans la personne du Christ,
impliquant ainsi l'existence de "deux Christs".

Dans son traité "Sur le baptême", Marc affirme la pleine responsabilité de l'homme baptisé dans ses péchés, la
Rédemption ayant restauré totalement la liberté humaine. Pour lui, comme pour saint Augustin, les hommes sont
mortels en punition du péché d'Adam et si les Chrétiens meurent comme les autres, c'est que la nature mortelle
est incapable d'accéder à la perfection.

Son traité "Sur la loi spirituelle" trace un programme de vie monastique. Pour lui, la perfection chrétienne réside
dans la connaissance de la Divine Présence, qu'un homme ne peut atteindre tandis qu'il n'a pas conscience de ses
propres limites. Pour Marc, encore, l'essence du péché est d'oublier Dieu. La grande liberté de l'homme, c'est de
s'oublier lui-même pour se dévouer entièrement à Dieu dans l'humilité.

La Philocalie a retenu de lui des textes extraits de ses traités: deux cents chapitres "sur la loi spirituelle", deux
cent vingt-six sur "ceux qui pensent être justifiés par les oeuvres" et la "lettre à Nicolas".
Citations des "Deux cents chapitres"
12. N'essaie pas de régler une affaire tortueuse par la contestation, mais par les moyens qu'indique la loi
spirituelle: la patience, la prière, une espérance simple.

13. L'aveugle crie: "Fils de David, aie pitié de moi." Sa prière est corporelle. Il n'a pas encore la connaissance
spirituelle.

14. Celui qui à l'instant encore était aveugle leva les yeux et, voyant le Seigneur, il le proclama non plus fils de
David, mais Fils de Dieu, et se prosterna pour l'adorer.

15. Ne t'enorgueillis pas des larmes que tu verses dans la prière. Car le Christ a touché tes yeux, et tu vois
désormais avec ton intelligence.

16. Celui qui, à l'exemple de l'aveugle, a rejeté son manteau et s'est approché du Seigneur, se met à le suivre et
devient le messager d'enseignements plus parfaits.

19. Les veilles, la prière, la patience devant les événements brisent le coeur sans le blesser et lui font du bien, à
condition seulement que ne soit pas refusé leur concours par esprit de convoitise. Celui qui persévère en elles
sera aidé dans tout le reste. Mais celui qui les néglige et se disperse éprouvera, au sortir de ce monde, une
souffrance intolérable.

22. Nombreux, et très différents les uns des autres, sont les modes de prière. Pourtant il n'en est aucun qui soit
nuisible, sinon il ne serait pas prière, mais une oeuvre de Satan.

23. Un homme, qui voulait mal faire, commença par prier dans son coeur, selon son habitude. Survint
providentiellement un obstacle, et il n'eut finalement qu'à rendre grâce.

25. Au moment où tu te souviens de Dieu, prie davantage, pour que le Seigneur te rappelle à Son souvenir quand
tu L'oublieras.

92. Devant ce qui arrive, beaucoup résistent de toute leur force. Mais en dehors de la prière et du repentir, nul
n'échappe au danger.

113. Celui qui prie en toute conscience supporte ce qui arrive. Mais celui qui garde le souvenir du mal ignore
encore la prière pure.

132. Il vaut mieux prier avec piété pour le prochain que de le blâmer à chacune de ses fautes.

164. Prie pour que la tentation ne vienne pas sur toi 1. Mais si elle vient, reçois-la comme tienne, et non comme
étrangère.

Citations de "Ceux qui pensent être justifiés par les oeuvres"


30. L'hésykhia est le retrait qui se coupe du mal. Si elle adjoint à la prière les quatre vertus, il n'est pas de moyen
plus rapide pour parvenir à l'impassibilité.
35. La prière aussi est appelée vertu, bien qu'elle en soit plutôt la mère. Car c'est elle qui les enfante, par son
union avec le Christ.

36. Ce que nous faisons sans prière et sans bonne espérance s'avère ensuite nuisible et imparfait.

38. Si tu connais l'acédie dans la prière, si tu es affligé de toutes les manières par le mal, souviens-toi dé la mort
et des durs châtiments. Mais mieux vaut s'attacher à Dieu par la prière et l'espérance que d'avoir des pensées
étrangères, si utiles soient-elles.

42. Celui qui se repent avec droiture ne cherche pas à racheter par sa peine ses fautes passées. Mais par sa peine
il implore la compassion de Dieu.

93. Le commandement du Christ, quand il est accompli en toute conscience, accorde une consolation à la mesure
des nombreuses afflictions du coeur. Cependant, pour chacune d'elles, la consolation ne vient qu'en son temps.

94. En toute chose, prie continuellement. Car tu ne peux rien accomplir sans le secours de Dieu.

95. Rien n'est plus puissant que la prière pour nous donner l'énergie divine. Et rien n'est plus utile qu'elle pour
nous obtenir la bienveillance de Dieu.

96. Toute la pratique des commandements est dans la prière. Car rien n'est plus haut que l'amour de Dieu.

97. La prière sans distraction est un signe d'amour de Dieu en-celui qui persévère. Mais la négligence et la
distraction, quand nous prions, dénoncent l'amour du plaisir.

98. Celui qui sans peine veille, persévère et prie, reçoit visiblement en partage le Saint-Esprit. Mais celui qui
peine en tout cela et maintient sa résolution, celui-là aussi reçoit rapidement le secours.

102. Si tu veux en peu de mots rendre service à celui qui aime apprendre, montre-lui la prière, la foi droite, la
patience dans les épreuves. C'est par ces trois vertus qu'on obtient les autres biens.

106 Échappe à la tentation par la patience et la prière. Si tu veux la combattre sans ces vertus, elle t'attaquera
toujours plus.

168. Tout ce que nous pouvons dire ou faire sans la prière se révèle plus tard dangereux ou inutile, et nous
sommes à notre insu blâmés par les faits.

-160. Quand on est sous l'emprise de la passion, il faut prier et se connaître. Car il est à peine possible, avec du
secours, de combattre les tendances.

161. Celui qui, par l'obéissance et la prière, lutte contre la volonté propre, est un athlète compétent. Par son
renoncement au sensible, il met clairement en évidence le combat spirituel.

174. Si jamais tu atteins le lieu fortifié de la prière pure, garde-toi en cet instant d'accueillir la connaissance) des
choses suscitées par l'ennemi, afin de ne pas perdre le plus important. Car il vaut mieux le percer des traits de la
prière, alors qu'il est comme enfermé au-dessous de nous, plutôt que de nous entretenir avec lui, qui vient nous
offrir ses mensonges et cherche, dans sa ruse, à nous détacher de la prière qui nous défend contre lui.

175. La connaissance des choses aide l'homme au moment de la tentation et de l'acédie. Mais elle est
normalement nuisible au moment de la prière.
Théodore d'Édesse
La légende attribue à un certain Basile d'Émèse une biographie de saint Théodore d'Édesse, qui aurait vécu sous
le règne d'Héraclius - pour mémoire, le règne très mouvementé d'Héraclius se situe entre 610 et 641, aurait été
moine à Saint-Sabbas puis évêque d'Édesse, autour de 660. En fait, la plus grande incertitude historique règne
ici... Pour Olivier Clément, Théodore n'est qu'une sorte de prête-nom...

-Deux oeuvres de saint Théodore ont été conservée: une "centurie" dans laquelle Olivier Clément voit "une libre
paraphrase" des textes d'Évagre eu un "Théorètikon", c'est-à-dire un discours sur la contemplation.

Citations de la "centurie"
31. Dans toutes les tentations, dans tous les combats, fais de la prière ton arme invincible, et tu vaincras par la
grâce du Christ. Que ta prière soit pure, comme un maître sage nous l'enseigne quand il dit: "Je veux que les
hommes prient en tout lieu, tendant des mains pieuses, sans colère ni dispute.". Celui qui néglige une telle prière
sera livré aux tentations et aux passions.

34. Il nous a été demandé de toujours veiller dans les psalmodies, les prières et les lectures, et singulièrement
quand nous célébrons les fêtes. Car le moine qui veille affine sa pensée en vue des contemplations où l'âme
trouve son bien. Beaucoup de sommeil, au contraire, alourdit l'intelligence. Mais lorsque tu veilles, regarde à ne
pas te livrer toi-même à des lectures vides ou des pensées de malice. Mieux vaut se coucher que de veiller pour
parler et penser en vain.

53. Recherche les lieux du monde isolés et lointains. Même si là-bas tout est difficile, même si te manquent les
choses nécessaires, ne t'effraie pas. Si les ennemis t'entourent comme les abeilles et les frelons mauvais, s'ils
t'assaillent et te tourmentent par toutes sortes d'agressions et de pensées, ne crains pas, ne te laisse pas aller à les
écouter, ne fuis pas le stade du combat. Bien plutôt sois patient et persévère, demeurant sous le charme des
paroles de ton chant: "J'ai persévéré dans le Seigneur. Il est venu à moi et il a entendu ma prière". Alors tu verras
les grandes choses de Dieu, la protection, la sollicitude, toutes les autres voies de sa providence qui mène au
salut.

71. Que celui qui combat afin de repousser ceux qui lui font la guerre et qui l'accablent, engage pour lutter avec
eux des alliés plus nombreux, je veux dire l'humilité de l'âme, la peine du corps, toutes les souffrances de
l'ascèse, la prière du coeur affligé, l'abondance des larmes, comme le chante David: " Vois mon humilité et ma
peine, pardonne tous mes péchés". Et: "Ne sois pas sourd à mes pleurs". Et encore: "Mes larmes étaient mon
pain le jour et la nuit". Et: "Je mêle à ma boisson mes larmes".

91. Les Pères l'ont bien dit, et irréfutablement: Un homme ne peut pas trouver le repos autrement qu'en portant
au-dedans de lui-même cette pensée qu'il n'y a au monde que lui seul et Dieu. Alors son intelligence cesse de
tournoyer. II désire Dieu, il n'est attaché qu'à lui. Un tel homme trouvera le vrai repos. Il sera libéré de la
tyrannie des passions. Il est dit en effet "Mon âme est attachée à toi. Ta droite me tient".

Maxime le Confesseur
Saint Maxime le Confesseur (Constantinople, vers 580 - Lazica 19, 662), né d'une famille byzantine noble, était,
vers 610, premier secrétaire de la cour d'Héraclius I er.

Vers 613, Maxime se fit moine dans un monastère de Chrysopolis 20 puis de Cyzique21. L'invasion perse de 626 le
fit se réfugier à Carthage. Il se joignit, vers 627, à la communauté des Eukratades 22. Il participa, à partir de 639, à
la controverse monothélite et soutint la doctrine des "deux vouloirs". En 645, il affronta, sous la présidence de
l'exarque Grégoire23, l'ancien patriarche de Constantinople, Pyrrhus 24, tout à la fois monophysite et tenant du
monthélisme. La conclusion de ce débat fut inattendue: Pyrrhus se convertit à l'Orthodoxie et partit pour Rome,
où il fut reçu par le pape Théodore. Le pape, encouragé par saint Maxime, excommunia le nouveau patriarche de
Constantino-ple. Cette rupture réduisait à néant les espoirs de Pyrrhus d'être restauré: il s'enfuit à Ravenne et
réintégra la hiérarchie monothélite. Théodore l'excommunia... Pyrrhus parvint à se faire restaurer en 654, peu
avant de mourir.

Simple moine, saint Maxime ne participa pas aux débats du synode de Latran, en 649, qui, sous la présidence du
pape Martin Ier25, cent cinq évêques condamnèrent le monothélisme. Mais il en fut l'un des inspirateurs et l'un des
rédacteurs des Actes, rédigés en grec.

En 653, sur l'ordre formel de Constant II, l'exarque Théodore Kalliopas arrêta le pape Martin et l'envoya à
Constantinople, où, dans une parodie de procès, il fut condamné et exilé en Crimée. Saint Maxime et deux de ses
disciples furent arrêtés en même temps que le pape et transférés à Constantinople.

Leur procès eut lieu après celui du pape. Lorsque l'on demanda à saint Maxime s'il était en communion avec le
patriarche, il répondit

"Je ne suis pas en communion, parce qu'ils ont rejeté les quatre saints conciles 26 par les neuf chapitres adoptés à
Alexandrie27, par l'Ekthesis [...], et récemment par le Typos"28.

puis il exposa fermement

"Nul empereur n'a été capable de convaincre les Pères inspirés de conclure un accord avec les hérétiques 29 [...].
C'est aux prêtres qu'il revient de s'enquérir et de définir ce qui concerne le dogme de l'Église catholique [...].
Durant l'anaphore, les empereurs sont commémorés avec les laïcs" 30.

19
La Lazica forme, avec l'ancienne Colchis, l'actuelle Géorgie. Sa capitale était Kutaizi (42 15 N 42 40 E), qui fut détruite par les Turcs en 1510.
On ne sait pas précisément le lieu du supplice de saint Maxime.
20
Chrysopolis, de nos jours Üsküdar, après avoir été Scutari, (41 01 N 29 01 E), sera, plus tard, le lieu d'un monastère dirigé par saint Syméon le
Nouveau Théologien. C'était une dépendance de Chalcédoine.
21
Cyzique (40 23 N 27 52 E), en grec KuzikhnÒj -Kyzikênos-, de nos jours Balikhisar, fut, très probablement, une colonie de Milet, fondée vers
~756. Conquise par les Perses au ~VI ème siècle, membre ensuite de la ligue de Délos, elle demeura fidèle à Athènes jusqu'en ~411. Cyzique fut détruire par
les Arabes en 675...
22
Eukratas était, semble-t-il, le nom de famille de Jean Moschus, l'ami de saint Sophrone.
23
L'année suivante, Grégoire devait se révolter contre Constant II, se proclamer empereur mais être tué, dès 647, par une intrusion arabe.
24
Pyrrhus avait succédé à Serge Ier en 638, après avoir été son collaborateur lorsqu'il n'était encore qu'abbé. Il fut l'in des rédacteurs de l' Ekthesis.
Foncièrement monophysite, il fut impliqué dans les luttes dynastiques qui suivirent la mort d'Héraclius, en 641, il fut déposé et exilé en Afrique.
25
Saint Martin Ier (Todi,? - Cherson, 655) succéda à Théodore Ier en juillet 649. Pour résoudre la crise monothélite, il convoqua, et présida, le
synode du Latran de 649 qui condamna à la fois le Monothélisme et un édit de Constance II Pogonatus, le Typos, qui interdisait tout débat sur les volontés
du Christ. Il fut arrêté en septembre 654, emmené à Constantinople, jugé par la cour disciplinaire du patriarche, défroqué, publiquement dépouillé de ses
ornements épiscopaux, enchaîné, humilié et exilé en Crimée en mai 655. Il y mourut, le 16 septembre 655. Il est honoré comme un confesseur.
26
C'est-à-dire Nicée (325), Constantinople (381), Chalcédoine (451) et Constantinople (553).
27
Il s'agit de l'union de Cyrus, en 633.
28
Acta Maximi, PG 90; cité par Jean Meyendorff, Unité de l'Empire et divisions des Chrétiens, Cerf, Paris (1993), p. 388. Les Acta Maximi ont été
rédigés par l'un des disciples de saint Maxime.
29
C'est-à-dire les monophysites.
30
Acta Maximi; cité par Jean Meyendorff, Unité de l'Empire et divisions des Chrétiens, Cerf, Paris (1993), pp. 388 et 389.
Les accusations politiques, la collusion avec l'exarque Grégoire, furent abandonnées, faute de preuve. Saint
Maxime et ses disciples furent alors traduits devant le patriarche Pierre 31, successeur de Pyrrhus. Condamné, les
trois moines furent exilés à Bizya, sur la Mer Noire, en 655. L'année suivante, pour briser sa résistance, on lui
offrit le pardon, un transfert à Regium, en Calabre, et une cérémonie de réconciliation à Constantinople. Le saint
refusa.

Alors il fut décidé de le rejuger. Avec ses disciples, Maxime comparu devant les évêques et les sénateurs, on le
tortura, on lui arracha la langue, on lui coupa la main droite, pour s'assurer de son silence. Puis on l'exila en
Lazica. Il y mourut, le 13 août 662, à plus de quatre-vingts ans, dans la sauvagerie des contreforts du Caucase...

Personne ne protesta, ni à Rome où régnait Vitalien 32, ni ailleurs. Les procès intentés à saint Maxime furent
iniques, son martyre inacceptable pour des Chrétiens. Ces événements, qui sont la honte de l'Église Orthodoxe et
qui déshonorent à tout jamais le patriarche Pierre, montrent quels excès a pu engendrer l'hérésie monophysite.

L'oeuvre de Maxime comporte quelque quatre-vingt dix ouvrages majeurs. Retenons ses "Opuscula theologica
et polemica ad Marinum" - "Opuscules théologique et polémiques" -, vers 640, ses "Ambiga", qui relèvent des
"ambiguités" dans l'oeuvre de saint Grégoire de Nazianze et datent de 628 à 630, ses nombreuses "Scholia" sur
l'oeuvre du pseudo-Denys et, enfin, ses "CD capita de caritate" - "Quatre cents chapitres sur l'Amour".

aradoxalement, Maxime ne parle qu'assez peu de la prière, au moins de manière explicite, dans ce que la
Philocalie a retenu de lui.

Citations des "centuries sur l'amour"


I-10. Quand, par le désir ardent de l'amour, l'intelligence émigre vers Dieu, alors elle ne sent absolument plus
aucun des êtres. Tout illuminée par la lumière infinie de Dieu, elle est insensible à tout ce qu'il a créé, de même
que l'oeil ne voit plus les étoiles quand le soleil se lève.

I-11. Toutes les vertus aident l'intelligence à parvenir au désir ardent de Dieu, mais plus que toutes la prière pure.
Par cette prière, s'élevant vers Dieu comme sur des ailes, l'intelligence se dégage de tous les êtres.

I-88. Quand jamais, au moment de la prière, aucune pensée du monde ne vient plus troubler l'intelligence, sache
alors que tu n'es plus hors des frontières de l'impassibilité.

II-1. Celui qui véritablement aime, Dieu, celui-là aussi prie sans nullement se laisser distraire. Et celui qui prie
sans nullement se laisser distraire, celui-là aussi véritablement aime Dieu. Mais il ne prie pas sans se laisser
distraire, celui qui a l'intelligence attachée à quelqu'une des choses terrestres.

II-6. Il existe deux très hauts états de la prière pure. L'un est donné aux actifs, l'autre aux contemplatifs. L'un naît
de la crainte de Dieu et de la bonne espérance. L'autre naît de l'éros divin et d'une extrême purification. On
reconnaît la première mesure à-ces signes: quand l'intelligence se recueille hors de toutes les pensées du monde,
comme si Dieu lui-même était près d'elle - et il l'est en effet-, elle prie sans se laisser distraire ni troubler. Et on
reconnaît la seconde mesure à ceci: dans l'élan même de la prière, l'intelligence est ravie par la lumière infinie de
Dieu, elle perd tout sentiment d'elle-même et ne sent plus du tout aucun autre être, sinon Celui-là seul qui, par
l'amour, opère en elle une telle illumination. Alors, portée vers les raisons de Dieu, elle reçoit des images de lui
pures et claires.

31
Patriarche de Constantinople de 654 à 666 et de tendance monophysite.
32
Vitalianus (Segni,? - Rome, 672) succéda à Eugène Ier en 657, refusa de condamner le Typos de Constant II, qui, en échange, confirma son
élection papale. En 663, après le martyre et la mort de saint Maxime, Vitalien reçut royalement l'empereur qui, cependant, confisqua les bronzes romains...
II-35. Bien des choses que font les hommes sont naturellement bonnes. Mais elles peuvent aussi ne pas être
bonnes à cause de leur motif. Ainsi le jeûne, les veilles, la prière, la psalmodie, l'aumône et l'hospitalité sont
naturellement des oeuvres bonnes. Mais quand elles sont faites par vanité, elles ne sont pas bonnes.

II-61. Il est dit que tel est l'état le plus haut de la prière: l'intelligence. quand elle prie, est hors de la chair et du
monde, hors de toute matière et de toute forme. Celui-là donc qui maintient cet état sans faille, en vérité prie
continuellement.

II-62. De même que le corps, quand il meurt, se sépare totalement des choses du monde, de même l'âme qui
s'applique à demeurer en cet état très haut de la prière, et qui meurt, se sépare de toutes les pensées du monde.
Car si elle ne meurt pas de cette mort, elle ne peut se trouver et vivre avec Dieu.

III-11. À Dieu plaisent l'amour, la chasteté, la contemplation, la prière. Mais à la chair plaisent la gourmandise,
la débauche, et ce qui les fait croître. C'est pourquoi ceux qui vivent dans la chair ne peuvent plaire à Dieu. Mais
ceux qui sont au Christ ont crucifié la chair avec les passions et les convoitises.

III-50. Si nous aimons vraiment Dieu, par cet amour même nous rejetons les passions. Or aimer Dieu, c'est le
préférer au monde, c'est préférer l'âme à la chair, en méprisant les choses mondaines et en se consacrant toujours
à Dieu par la tempérance, par l'amour, par la prière, par la psalmodie et par ce qui s'ensuit.

III-87. L'humilité est une prière continuelle dans les larmes et les peines. Ne cessant d'appeler Dieu au secours,
elle ne permet à personne de se confier follement dans sa propre puissance et sa propre sagesse, ni de s'élever au-
dessus des autres. Ce sont là les dures maladies de la passion d'orgueil.

III-90. Si tu as du ressentiment contre quelqu'un, prie pour lui et tu empêcheras la passion d'aller plus avant. Par
la prière, tu soustrairas la tristesse au souvenir du mal qui t'a été fait. Parvenu à l'amour et à la bienveillance, tu
effaceras complètement de l'âme la passion. Et si un autre a du ressentiment contre toi, fais-lui du bien, sois
humble, vis avec lui en paix, et tu le délivreras de la passion.

IV-22. As-tu connu l'épreuve du fait de ton frère, et la tristesse t'a-t-elle mené à la haine? Ne te laisse pas vaincre
par la haine, mais vaincs la haine par l'amour. Voici comment tu vaincras: en priant sincèrement Dieu pour lui, en
faisant droit à sa défense, ou même en l'assistant pour le justifier, en considérant que tu es toi-même responsable
de ton épreuve, et en la supportant avec patience jusqu'à ce que le nuage soit passé.

Citations extraites des "centuries sur la théologie"


V-80. Dès lors qu'il est dit que la prière du juste peut beaucoup par son action, je sais qu'elle agit selon deux
modes. Elle agit selon un premier mode quand, avec les oeuvres qu'ordonne le commandement, celui qui vient à
Dieu lui porte cette prière, non comme la prière inerte et inconsistante, qui sort de la langue et n'est faite que de
mots et du vain bruit de la voix, mais comme la prière active, vivante, animée par les oeuvres des
commandements. Car le fondement de toute prière, c'est à l'évidence l'accomplissement des commandements par
les vertus, grâce auquel le juste a en lui la prière puissante qui peut tout, mise en oeuvre par les commandements.
Enfin la prière agit selon l'autre mode, quand celui qui désire la prière du juste la met en oeuvre en redressant sa
première vie et en assumant cette prière puissante fortifiée par sa propre bonne conduite.

V-81. La prière du juste ne sert à rien, quand celui-ci fait appel à elle plus qu'aux vertus de celui qui prend plaisir
à ses fautes. Ainsi le grand Samuel, jadis, pleurait Saül coupable, mais il ne put apaiser Dieu, car il ne reçut pas,
pour exaucer ses larmes, le redressement que devait opérer le coupable. C'est pourquoi Dieu, détournant son
serviteur de ses larmes insensées, lui dit: "Jusqu'à quand pleureras-tu Saül? Je l'ai rejeté pour qu'il ne règne
plus sur Israël".
V-82. Le très compatissant Jérémie n'est pas non plus entendu, quand il prie pour le peuple des Juifs qui
demeurait attaché à l'erreur des démons. Car il ne porte pas en lui, pour donner de la puissance à sa prière, la
conversion des Juifs athées revenus de leur erreur. C'est pourquoi, le dissuadant de prier en vain, Dieu lui dit:
"Ne prie pas pour ce peuple, ne demande pas pour eux la pitié, ne supplie pas, ne viens plus vers moi intercéder
pour eux: car je ne t'écouterai pas".

V-83. Celui qui s'adonne au plaisir est vraiment d'une grande ignorance, pour ne pas dire vraiment fou, s'il
cherche le salut par la prière des justes et s'il demande le pardon de ceux dans lesquels il se glorifie, alors que par
tous ses actes il se souille délibérément. Celui qui désire la prière du juste ne doit pas permettre qu'elle devienne
inerte et immobile, si toutefois il est vraiment poursuivi par la haine des démons malins. Mais il doit faire qu'elle
soit active et puissante, portée par les ailes de ses propres vertus, pour qu'elle atteigne Celui qui peut accorder le
pardon des fautes.

V-84. La prière du juste peut beaucoup si elle est mise en oeuvre soit par le juste qui la fait, soit par celui qui la
demande au juste. Quand elle est mise en oeuvre par le juste, elle lui donne toute liberté auprès de Celui qui peut
exaucer les demandes des justes. Et quand elle est mise en oeuvre par celui qui la demande au juste, elle l'éloigne
de sa première peine, en le disposant à la vertu.

Thalassius le Libyen
Nous ignorons presque tout de lui, sauf qu'il fut l'higoumène d'un monastère libyen, qu'il accueillit saint Maxime
le Confesseur lorsque celui-ci, fuyant l'invasion perse, se réfugia à Carthage, vers 626. Maxime lui dédia ses
deux "Centuries sur la théologie" ainsi que ses "Questions à Thalassius". Mais si l'un recueilli l'autre dans son
errance temporelle, l'autre guida l'un dans son errance spirituelle et les quatre centuries de Thalassius, reprises
dans la Philocalie33, sont fort parallèles aux quatre centuries du Confesseur sur l'amour. Notons qu'elles sont
dédiées "au prêtre Paul", sur lequel nous ne savons rien.

Les "Quatre centuries sur l'Amour" de saint Thalassius sont formées de sentences brèves et concises. La IIIème
centurie s'achève sur une prière d'une très grande élévation.

Citation des "Quatre centuries sur l'amour"


I-15. Garde-toi de l'intempérance et de la haine, et tu ne trouveras rien qui te fasse obstacle au temps de la prière.

I-67. L'hésykhia et la prière sont les armes suprêmes de la vertu. Car en purifiant l'intelligence, elles la rendent
clairvoyante.

I-81. L'amour et la tempérance fortifient l'âme. La prière pure et la contemplation spirituelle fortifient
l'intelligence.

I-93. Si tu veux te dégager de toutes les passions à la fois, prends sur toi la tempérance, l'amour et la prière.

33
La Philocalie, présentée par Olivier Clément, Desclée de Brouwer, Paris (1995), pp. 567 à 590.
I-94. L'intelligence qui, par la prière, passe son temps avec Dieu, délivre des passions la partie passionnelle de
l'âme.

II-82. Le soulèvement de la chair vient de ce qu'on néglige la prière, la frugalité et la belle hésykhia.

II-83. La belle hésykhia. donne naissance à de beaux enfants: la tempérance, l'amour et la prière pure.

II-84. La lecture et la prière purifient l'intelligence. L'amour et la tempérance purifient la partie sensible de l'âme.

III-91. Maître de tout, Christ, de tous ces maux délivre-nous, des passions qui nous détruisent, et des pensées
nées des passions.

III-92. À cause de toi nous fûmes créés, afin de jouir des délices où tu nous mis dans le jardin du Paradis planté
par toi.

III-93. Nous avons fait venir sur nous le déshonneur présent pour avoir préféré aux délices bienheureuses la
ruine

III-94. dont nous avons reçu la rétribution en nous qui avons échangé pour la mort la vie éternelle.

III-95. Maintenant donc, 6 Maître, comme tu nous as regardés à la fin regarde-nous. Comme tu t'es fait homme,
sauve-nous tous.

III-96. Car tu es venu nous sauver, nous qui étions perdus. Ne nous détache pas de la part des sauvés.

III-97. Ressuscite les âmes et sauve les corps, purifie-nous de toute souillure.

III-98. Brise les liens des passions qui nous tiennent, toi qui as brisé les phalanges des démons impurs.

III-99. Et délivre-nous de leur tyrannie, afin que nous puissions te servir toi seul, Lumière éternelle,

III-100. ressuscités des morts et avec les anges, dansant la ronde bienheureuse, éternelle indissoluble.

Amen.

Théognostos
Théognostos vécut, très vraisemblablement, au IXème siècle, à l'époque de Photius. Ami et partisan d'Ignatius,
patriarche de Constantinople entre 847 et 858, il s'opposa à saint Photius et aida le patriarche déposé à composer
sa "Lettre d'appel". Théognostos se rendit à Rome pour solliciter l'aide du pape Nicolas I er, en 861. Il ne revint à
Constantinople qu'en 868, porteur d'un message papal pour le nouvel empereur Basile I er. Celui-ci, pour obtenir
une éventuelle aide occidentale, déposa saint Photius et rappela Ignatius qui remercia Théognostos en faisant de
lui le supérieur du monastère de Pège. Photius redevint patriarche en 878 et les moines studites s'opposèrent de
nouveau à lui. Ce que l'on appelle à tort le "schisme de Photius" fut surtout causé par une rivalité politique entre
Rome et Constantinople, au sujet des Églises slaves que Rome voulait réintégrer dans son orbite.
Théologiquement, Photius reprochait à Rome de ne pas condamner la doctrine du filioque, venue d'Espagne et
devenue commune aux Francs, et surtout son addition au symbole de Nicée-Constantinople, canoniquement
interdite.

Ainsi Théognostos -"celui qui est connu de Dieu"- mena une vie mouvementée. Il s'engagea aux côtés d'Ignatius,
mort en 877, mais ne partagea pas plus que les papes de son époque le fameux Filioque.

Citation des soixante-quinze chapitres "sur l'action, la contemplation et le sacerdoce"


5. Rien n'est meilleur que la prière pure, d'où, comme d'une source, jaillissent les vertus: la compréhension et la
douceur, l'amour et la tempérance, le secours et la consolation que Dieu donne par les larmes. Et telle est la
beauté de cette prière: la réflexion s'y concentre dans les seules paroles et dans les seules pensées. Telle est aussi
l'insatiable et continuelle tension qui la porte à découvrir le divin, quand l'intelligence, suivant à la trace son
propre Maître à travers la contemplation des êtres et cherchant d'un désir ardent, dans sa soif, à trouver et à voir
l'invisible, ou contemplant la ténèbre, sa retraite, se tourne de nouveau vers elle-même, recueillie en toute piété,
car en cet instant elle se contente de la contemplation qui lui est révélée pour son bien et qui la console. Et elle a
bon espoir de saisir alors tout à fait ce qu'elle désire, quand seront accomplies les prophéties, et ce qu'elle
imaginait au milieu des ombres, comme dans un miroir et en énigmes, et qu'elle verra continuellement face à
face en toute pureté.

43. Par l'illumination de la grâce, comprends les pensées de l'ennemi et, te jetant en larmes devant Dieu, confesse
ta faiblesse en te considérant comme rien, même si le trompeur te persuade de te figurer que tu es quelqu'un. Ne
te juge pas digne de recevoir les charismes, sinon ceux qui suscitent le salut et qui préservent l'humilité. Mais
recherche la connaissance qui n'enfle pas, comme la cause de la connaissance de Dieu, pour ne pas être opprimé
jusqu'à la fin par les passions, comme par des tyrans, et pour être délivré de la chair dans l'impassibilité ou, plus
humblement, dans la souffrance que font éprouver les fautes.

64. Quand, porté par la grâce divine, tu t'es trouvé en larmes devant Dieu dans la prière, laisse-toi tomber sur la
terre, les bras en croix, et, frappant le sol de ta tête, demande à t'en aller d'ici pour être délivré de la corruption et
affranchi des tentations: cependant, non pas comme tu le veux, mais comme il plaît à Dieu, et quand il lui plant,
et où il lui plaît. Déjà tu désires et aimes ton départ de cette vie, si tu t'en es allé en larmes vers le Seigneur, dans
l'abîme de l'humilité, afin de demeurer là sans te soucier de la brûlure du désir et de la prière. Cependant, pour le
moment tu supportes le temps qui te sépare de la vie meilleure que Dieu prévoit. Mais fais le serment de
chercher de toutes tes forces ce qui mène au but: quelle chose ne pas faire, quelle chose ne pas dire, quelle chose
ne pas viser et ne pas entreprendre, afin de ne pas déchoir de Dieu.

75. Même si tu t'appliques à la prière pure qui unit à Dieu immatériellement l'intelligence immatérielle, et si tu es
parvenu à voir comme dans un miroir le sort qui t'attend après la fin de la vie ici-bas, parce que tu as reçu le gage
de l'Esprit et que tu as en toi le Royaume des cieux que tu perçois pleinement en toute certitude, ne supporte pas
d'être affranchi de la chair sans d'abord connaître la mort. Mais prie beaucoup pour en arriver là et aie bonne
espérance d'y parvenir avant ton exode, si c'est ton avantage. Prépare-toi continuellement à partir, en rejetant
toute crainte, quand, après avoir traversé l'air et échappé aux esprits du mal, tu entreras avec confiance et sans
peur à l'intérieur des voûtes célestes, tu te joindras aux ordres angéliques, tu viendras t'ajouter aux élus et aux
justes depuis l'origine des siècles, et tu verras le divin, autant qu'il est possible: Si donc tu en es là, tu as
l'intelligence des biens divins et du Verbe de Dieu qui illumine de ses rayons ce qui est plus haut que le ciel,
célébré dans une adoration unique, avec sa chair très pure comme avec le Père et l'Esprit, par tous les ordres
célestes et tous les saints. Amen.
Philothéos le Sinaïte
Autant dire que nous ne savons rien de ce Philothéos, sinon qu'il fut peut-être higoumène d'un monastère du
Sinaï et qu'il vécut entre le VIIème et le XIIème siècle. La Philocalie a retenu de lui "Quarante chapitres
neptiques"...

Rappelons que le moine neptique est celui qui s'adonne à la sobriété et à la vigilaance.

Citations des "Quarante chapitres neptiques"


4. Là où se trouvent l'humilité, le souvenir de Dieu que suscitent la sobriété et la vigilance, l'attention et la
permanence de la prière dressée contre les ennemis, là est en vérité le lieu de Dieu, c'est-à-dire le ciel du coeur,
où l'armée des démons craint de s'attarder, pour la raison que Dieu demeure en ce lieu.

22. Le souvenir joyeux de Dieu, c'est-à-dire Jésus, joint à l'ardeur du coeur et à une aversion salvatrice, dissipe
naturellement tous les sortilèges des pensées, les réflexions, les raisonnements, les imaginations, les formes
ténébreuses, en un mot tout ce par quoi le malfaisant se, prépare à combattre les âmes et les affronte, cherche à
les décourager et les engloutit. Mais si on l'invoque, Jésus consume tout facilement. Car notre salut n'est en nul
autre que dans le Christ Jésus. Le Sauveur l'a d'ailleurs dit lui-même: "Sans moi, vous ne pouvez rien faire" que
dans le Christ Jésus.

Élie de Crète
Élie de Crète porte le surnom de Ecdicos, en grec œkdikoj -ekdikos-, c'est-à-dire "celui qui poursuit en justice"
ou encore le commissaire défendant les intérêts d'une ville. Ce fut sans doute son premier métier, mais il semble
bien qu'il ait aussi été moine puis prêtre. Il est possible qu'il ait vécu à Constantinople, entre le XIème et le
XIIème siècle. Son oeuvre est l'Anthologion, qui est plus qu'une simple transmission de l'expérience monastique.
L'oeuvre comporte deux grandes parties. La première est consacrée à la vertu et à la prière, la seconde à la
connaissance et à l'action.

Deux mots sont ici souvent employés, "intelligence" et "componction". Intelligence traduit le grec noàj -noos-,
qui est la faculté de penser et donc l'intelligence, l'esprit, la pensée mais aussi la sagacité, la sagesse, le projet,
l'intention. Mais noos est auss i l'âme, le coeur, et, par suite, le sentiment, la manière de penser, la volonté ou le
désir. Selon Clément, chez les Pères, noos désigne la double faculté qu'a la personne de penser le monde ou de
contempler Dieu. Compoction traduit le grec kat£nuxij -katanyxis- qui est, au sens propre, le regret d'avoir
péché et indique un recueillement fait de tendresse et de douleur.

Citation de l'Anthologion
12. L'action de l'intelligence, c'est de parvenir à la prière dans la contemplation, et à la contemplation dans la
prière.

82. Que la prière demeure dans l'intelligence, comme le rayon dans le soleil. Sans la prière, les préoccupations
des sens, déployées comme certains nuages sans eau, privent l'intelligence de sa propre luminosité.

83. La force de la prière est dans la faim, par laquelle on se prive volontairement de nourriture. Et la force de la
faim est de ne rien entendre et de ne rien voir des choses du monde sans nécessité extrême. Celui qui ne s'avise
pas de ces choses n'aura pas consolidé l'édifice du jeûne, et il aura fait s'écrouler avec le jeûne l'édifice de la
prière.

84. Si l'intelligence ne se libère pas de tout l'encombrement des sens, elle ne peut pas se porter vers le haut ni
connaître sa propre dignité.

86. Le travail spirituel se fait naturellement en-dehors des peines du corps. Bienheureux, donc, celui quia
considéré que le travail immatériel est meilleur que l'oeuvre matérielle. C'est par un tel travail qu'il a comblé ce
qui manquait à l'oeuvre matérielle, en vivant la vie de prière, qui est cachée, mais que Dieu voit.

87. L'Apôtre divin nous exhorte à demeurer fermes dans la foi, à nous réjouir dans l'espéran-ce, à persévérer
dans la prière, pour que persiste en nous le bien de la joie. S'il en est ainsi, celui qui ne demeure pas ferme n'est
pas fidèle, et celui qui ne se réjouit pas n'a pas bonne espérance. Car il a rejeté la cause de la joie, la prière, pour
n'avoir pas persévéré en elle.

88. Si l'intelligence qui, dès le départ, a vécu dans les pensées du monde s'est tellement attachée à elles, combien
n'aurait-elle pas pu faire sienne la prière continuelle? C'est en effet, on l'a dit, là où l'on demeure longtemps qu'on
a coutume de s'épanouir.

89. De même que l'intelligence depuis longtemps séparée de sa propre demeure a oublié la splendeur de l'au-
delà, de même il lui faut retourner vers elle par la prière, en laissant tomber dans l'oubli, à leur tour, les choses
d'ici-bas.

90. Comme un petit enfant couché sur les seins refroidis de sa mère sera l'intelligence couchée sur une prière qui
ne peut pas la consoler. Mais s'il en va autrement, si la prière la console, elle sera comme un petit enfant qui
s'endort de plaisir dans les bras de sa mère.

91. C'est là, on l'a dit, donc sur la couche austère de la vie vertueuse, que, comme celle qui parle dans le
Cantique des Cantiques, l'épouse, la prière, pourrait dire à celui qui l'aime: "Je te donnerai mes seins, si tu te
consacres tout entier à moi".

92. Il ne peut pas avoir d'affection pour la prière, celui qui n'a pas renoncé à toute la matière.

93. Sauf de la vie et du souffle, quand tu pries sépare-toi de tout, si tu veux être avec la seule intelligence.

94. Le témoin d'une intelligence aimée de Dieu est la prière du seul nom divin, le témoin d'une pensée sage est le
langage opportun, et le témoin d'une sensibilité délivrée est le goût simple. C'est donc par ces trois témoins, on
l'a dit, que sont confortées les choses de l'âme.

95. La nature de celui qui prie doit être bien douce et tendre, comme celle des enfants, afin qu'il lui soit possible
de s'ouvrir docilement, comme la leur, au déploiement qu'ordonne la prière. Donc, ne sois pas négligent, toi qui
aimes t'unir ainsi à la prière.
96. Tous n'ont pas le même but quand ils prient. L'un vise ceci, l'autre vise cela. L'un demande que son coeur soit
toujours en état de prière, si c'est possible. Un autre demande de dépasser la prière. Et un autre demande de n'être
pas interrompu par les pensées quand il prie. Mais tous demandent ,ou d'être gardés dans le bien, ou d'être
dégagés du mal.

97. Si nul ne sort de la prière sans un coeur humilié (car celui qui prie est brisé par l'humilité), l'homme qui met
sa confiance ailleurs ne prie donc pas avec humilité.

98. Si l'on prie en considérant la veuve qui plaide sa cause devant le juge inique, on ne se découragera jamais
parce que tardent à venir les biens qui ont été promis.

99. La prière ne demeurera pas en toi si tu t'attardes dans les pensées au-dedans et dans les entretiens au-dehors.
Mais on la verra se tourner vers celui qui, pour elle, s'est coupé de la plupart des choses.

100. Si les mots de la prière ne pénétraient pas dans les profondeurs de l'âme, les larmes ne pourraient pas
baigner les joues du visage.

101. Pour l'agriculteur la moisson lèvera, quand bien même il n'a pas sous les yeux la semence qu'il a jetée dans
la terre. Mais pour le moine, les larmes ne jailliront que s'il suit, sans épargner sa peine, les mots de la prière.

102. La prière est la clé du Royaume des cieux. Celui qui s'attache à elle comme il faut voit les biens préparés en
elle pour ceux qui l'aiment. Mais celui qui n'a pas mis sa confiance dans le Royaume n'aura d'yeux que pour les
choses présentes.

103. L'intelligence, au temps de la prière, ne peut pas vraiment dire à Dieu: "Tu as rompu mes liens; je t'offrirai
un sacrifice de louange", si, par désir du meilleur, elle n'a pas rompu avec les lâchetés et les négligences, les
longs sommeils et les festins, d'où viennent les défaites.

104. Celui qui s'égare dans des rêveries, quand il prie, est en dehors du premier voile. Celui qui est parvenu à la
prière du seul nom divin est entré à l'intérieur. Mais seul s'est penché vers le Saint des Saints celui qui, avec la
paix des pensées naturelles, considère ce qui touche l'autre paix, laquelle dépasse toute intelligence, et a été jugé
digne de recevoir d'en haut quelque révélation divine.

105. Quand, après s'être détachée des choses du dehors, l'âme s'est attachée à la prière, alors, pareille à une
flamme qui l'entoure, comme le feu entoure le fer, celle-ci l'embrase tout entière. L'âme demeure la même, mais
on ne peut plus la toucher, pas plus qu'on ne peut toucher du dehors le fer rougi au feu.

106. Bienheureux l'homme qui, en cette vie, a été jugé digne d'être considéré ainsi, pareil à une statue d'argile par
nature, de feu par grâce.

107. Sur ceux qui s'engagent dans cette voie, la loi de la prière est comme un maître dur. Mais sur ceux qui ont
progressé, elle est comme l'amour, lequel entraîne vers un festin somptueux celui qui a faim.

108. Quant à ceux qui s'adonnent comme il faut à l'ascèse, la prière, tantôt, les couvrant de son ombre comme un
nuage, écarte d'eux les pensées brûlantes, tantôt, versant sur eux comme la pluie fine des larmes, leur ouvre les
contemplations spirituelles.

109. La douceur du plaisir qu'on prend à entendre quelqu'un jouer de la cithare sera toujours extérieure. Mais si
les paroles secrètes qu'elle dit en esprit ne rendent pas en elle le même son quand elle prie, l'âme n'est pas
naturellement en état de componction. Car "ne pas savoir ce qu'il nous faut demander quand nous prions", etc.,
voilà ce qui porte à la prière celui qui prie.
Pierre Damascène
Il est fort difficile de situer le bienheureux Pierre Damascène: Nicodème l'Hagiorite l'identifie à un Pierre,
évêque de Damas au VIII ème siècle, mort en martyr en Arabie. Mais ses textes démentent cette identifications:
Pierre cite Syméon Métaphraste, qui vécut au X ème siècle, sans pour autant faire écho à l'oeuvre de saint Syméon
le Nouveau Théologien, qui vécut à cheval sur les X ème et XIème siècles. L'auteur des Livres ci-dessous aurait
donc vécu au début du XIème siècle, avant que la renommée de saint Syméon ne s'étende...

La Philocalie a retenu de Pierre Damascène un Exorde et deux Livres, le second étant articulé en vingt-quatre
discours neptiques. Il ouvre son Exorde par:

"Malheureux qui ai reçu de Dieu tant de grâces et n'ai jamais rien fait de bon, j'ai craint que l'inertie et la
nonchalance me fasse oublier de tels dons, de tels bienfaits de Dieu et mes propres fautes, et que je ne sois même
plus ouvert à mon Bienfaiteur et reconnaissant envers Lui. Aussi, pour éprouver ma pauvre âme, ai-je écrit ce
mémoire, et transcrit nommé-ment les écrits des saints Pères - les vies et les sentences - que j'ai pu trouver, afin
de les avoir pour me rappeler leurs paroles, ne serait-ce qu'en partie".

Qui ne souscrirait à cette déclaration? Nous avons tous reçu tant de grâces que nous n'avons pas su, ou pas
voulu, accueillir!

Pierre Damascène n'écrit pas "sur la prière", il prie devant nous et avec nous.

Citation du Livre Premier de Pierre Damascène


Ce livre débute par une énumération des "sept actions du corps", dont nous extrayons:

La quatrième est la psalmodie, la prière corporelle qui passe par les chants des psaumes et les génuflexions,
pour que le corps s'épuise, pour, que l'âme s'humilie, que fuient nos ennemis les démons, que nous assistent les
anges qui combattent avec nous, que nous sachions d'où vient le secours, et que l'ignorance ne nous mène pas à
l'orgueil en nous donnant à penser que les oeuvres nous sont propres. Alors nous serions abandonnés de Dieu,
pour connaître notre propre faiblesse.

La cinquième est la prière spirituelle qui vient par l'intelligence et écarte toute pensée. L'intelligence se tient à
ce qu'elle dit et se prosterne devant Dieu, ineffablement brisée, Elle ne cherche qu'à faire la volonté divine dans
toutes ses actions, dans toutes ses méditations. Elle ne reçoit aucune pensée, aucune forme, aucune couleur,
aucune lumière, aucun feu, ni quoi que ce soit d'autre. Mais elle est sous le regard de Dieu et ne parle qu'à lui
seul. Elle est elle-même hors de toute figure, de toute couleur, de toute forme. Telle est la prière pure, qui
convient à celui qui est encore actif. Quant au contemplatif, il reçoit de plus grandes choses.

Première prière

J'ai voulu par mes larmes effacer le manuscrit de mes fautes, Seigneur, et passer à Te plaire le reste de ma vie
dans le repentir. Mais l'ennemi me trompe et combat mon âme. Seigneur, avant que je sois perdu à la fin, sauve-
moi.

J'ai péché contre Toi, Sauveur, comme le fils prodigue. Père, reçois-moi qui me repens. Dieu, aie pitié de moi.
Je T'appelle, Christ Sauveur, comme T'appelle le Publicain. Dieu, purifie-moi comme lui, aie pitié de moi.

Qu'en sera-t-il à la fin? Qu'adviendra-t-il? Hélas, malheureux, hélas, qui versera l'eau sur ma tête? Et qui
donnera à mes yeux la source des larmes? Qui peut me rendre digne de pleurer? Car je ne puis le faire moi-
même. Venez, montagnes, couvrez-moi le misérable. Hélas, qu'ai-je à dire? Ô que de bien Dieu m'a fait, que Lui
seul connaît, et que de maux mon ingratitude a suscités! Par mes oeuvres, mes paroles et mes pensées, j'irrite
toujours le Bienfaiteur. Plus Il fait patience, plus j'ai de présomption, misérable, et je deviens plus insensible que
les pierres sans âme. Cependant je ne désespère pas. Mais je reconnais Ton amour de l'homme.

Je n'ai pas acquis le repentir, ni non plus les larmes. Je Te supplie donc, Sauveur, de me faire revenir avant la
fin, et de me donner le repentir. Que je sois délivré du châtiment.

Seigneur mon Dieu, ne m'abandonne pas. Car je ne suis rien devant Toi. Je suis tout entier pécheur. Où trouver
le moyen de sentir mes nombreux maux? Mais je ne fais rien. Et c'est là ma grande condamnation. Pour moi ont
été créés le ciel et la terre, et pour moi les quatre éléments et ce qui est sorti d'eux, comme dit Grégoire le
Théologien. Et je tairai le reste. Car je ne suis pas digne d'en parler, à cause de la multitude de mes maux. Qui
peut comprendre, quand bien même lui serait donnée une intelligence angélique, les innombrables bienfaits que
j'ai reçus? Mais voici, en refusant le repentir, malheureux, je me suis voué à déchoir de tout.

Seconde prière

Mais qui suis-je pour oser en appeler à Toi qui connais les coeurs? Je parle pour apprendre moi-même que je
me réfugie en Toi, le port de mon salut, et pour que l'apprennent les ennemis. Car je sais par Ta grâce, parce
que Tu es mon Dieu, et non parce que j'ose Te parler. Mais je voudrais n'être devant Toi qu'une intelligence vide,
sourde et muette. Ce n'est pas moi, mais Ta grâce qui met tout en oeuvre. Je sais qu'en moi-même il n'est jamais
rien de bon. Je suis toujours plein de vices. Mais à cause d'eux, dans ma condition de servitude, je me prosterne
devant Toi. Car tu m'as donné de me repentir. Je suis Ton serviteur, le fils de Ta servante.

Mais, mon Seigneur Jésus Christ, mon Dieu, ne permets pas que je fasse, ou dise, ou pense ce que Tu ne veux
pas. Tant de fautes passées me suffisent. Mais comme Tu veux, aie pitié de moi. J'ai péché. Comme Tu sais, aie
pitié de moi. Je crois, Seigneur, que Tu entends ma pauvre voix. Aide mon incroyance, Toi qui, avec l'être, m'as
donné d'être chrétien. "Ce m'est une grande chose, dit Jean de Carpathos, que d'être appelé moine et chrétien".
Toi-même, Seigneur, l'as dit à l'un de tes serviteurs: "C'est pour toi une grande chose qu'en toi soit invoqué Mon
Nom." Une telle chose est meilleure pour moi que tous les royaumes de la terre et du ciel. Mais que je puisse
toujours invoquer Ton Nom très doux: "Maître plein de miséricorde, je te rends grâce", etc., comme il est écrit.

Macaire le Grand
La figure de Saint Macaire est très certainement composite. Son nom lui-même, Mak£rioj -Makarios-, est en
fait un adjectif qui signifie "bienheureux". Le Macaire originel naquit en haute-Égypte, vers 300. Vers 330, il se
fit moine, c'est-à-dire qu'il se retira, le premier, dans le désert de Scétis, à l'endroit appelé depuis Deir Abu
Makar34. Bientôt rejoint par d'autres hommes, il y vécut en ermite, entouré par les retraites des autres solitaires.
C'est alors que, étonnés par sa sagesse et son intelligence, ses compagnons lui donnèrent le surnom de to nšoj
ghraioj -to néos gêraios-, "le jeune âgé".

"Prophète et docteur", c'est-à-dire théologien et prêcheur, Macaire fut ordonné prêtre vers 340. Les moines se
réunissaient autour de lui pour les liturgies et admiraient l'éloquence de ses homélies et de ses sermons.

34
En arabe. Ce nom peut se traduire par "le lieu de Père Macaire".
Fermement opposé à l'hérésie arienne, il fut, vers 374, exilé dans une île du Nil par l'évêque Lucius d'Alexandrie.
Peu de temps après, il revint au désert pour y finir ses jours. C'est pendant cette dernière période qu'Évagre le
Pontique fut son disciple. Il mourut vers 391.

La littérature macarienne comporte au moins trois sources:

- une lettre, "Aux amis de Dieu", sans doute authentiquement du premier Macaire;

- les "Cent Cinquante Homélies spirituelles", réunies par Syméon le Métaphraste35, que la critique moderne
attribue souvent à un auteur de tendance messalienne, Syméon de Mésopotamie et nous nous y référerons
comme au pseudo-Macaire;

- le cycle copte de Macaire, avec le recueil des "Vertus de saint Macaire", appelé ici le Macaire copte.

On voit ici l'importance d'une tradition orale inspirée par la figure du "Bienheureux".

Le texte ci-dessous rapporte très vraisemblablement la pensée de saint Macaire:

"On demandait à l'abba36 Macaire: Comment doit-on prier? L'ancien répondit: Point n'est besoin de se perdre
en paroles; il suffit d'étendre les mains et de dire «Seigneur, comme il Vous plaît et comme Vous savez, ayez
pitié». Si le combat vous presse, dites: «Seigneur, au secours!». Il sait ce qui vous convient et Il aura pitié de
vous".

Citation des "Cent cinquante homélies spirituelles"


18. La persévérance dans la prière est le fondement de tout bon effort et la cime où s'accomplissent les oeuvres
droites. C'est par elle, quand nous appelons Dieu à tendre une main secourable, que nous acquérons les autres
vertus. C'est dans la prière en effet qu'est donné à ceux qui en sont jugés dignes de communier à l'énergie
mystique et de rencontrer l'état de sainteté qui, par l'ineffable amour du Seigneur, tourne vers Dieu également
l'intelligence elle-même. Il est dit: "Tu as donné la joie à mon coeur". Et le Seigneur lui-même: "Le Royaume de
Dieu est au-dedans de vous". Que le Royaume de Dieu soit au dedans, qu'est-ce que cela peut signifier d'autre
que ceci: la joie céleste de l'Esprit marque clairement de son empreinte les âmes qui en sont dignes? Car les
âmes qui, par la communion efficace de l'Esprit, sont dignes d'une telle grâce reçoivent les arrhes et les prémices
de la réjouissance, de la joie, du bonheur que donne l'Esprit, et auquel ont part les saints dans la lumière éternelle
au coeur du Royaume du Christ. C'est là, nous le savons, ce qu'a montré l'Apôtre divin. Il dit en effet: "Il nous
console dans notre affliction, afin que par la consolation que nous mêmes recevons de Dieu, nous puissions
consoler ceux qui sont dans la détresse". Mais également: "Mon coeur et ma chair crient de joie vers le Dieu
vivant", et: "Comme de graisse et de moelle mon âme sera rassasiée". De même les versets qui s'accordent à
ceux-ci veulent dire la même chose, et font allusion à la joie et à la consolation efficaces de l'Esprit.
19. De même que l'oeuvre de la prière est plus grande que les autres, de même celui qui est épris d'amour pour
elle doit se donner plus de peine et de souci afin de ne pas se faire voler à son insu par le vice. Car en ceux qui
visent un plus grand bien, le malin attaque avec de plus grands efforts. Un tel homme aura ainsi besoin d'une
grande vigilance et d'une grande sobriété pour porter davantage encore les fruits de l'amour et de l'humilité, de la
simplicité et de la bonté, et enfin du discernement, en persévérant chaque jour dans la prière. Ces fruits lui
rendront manifestes son propre progrès et sa propre croissance dans les choses de Dieu, et ils inviteront les autres

35
Syméon le Métaphraste, en grec Sumšon met£frastij -Syméon métaphrastis-, c'est-à-dire Syméon le traducteur, vécut à Constantinople,
probablement entre 900 et 985. Lui-même hagiographe, son M¹nwlogion -Ménologion- est une collection de dix volumes relatant les vies des premiers
saints orientaux, arrangée dans l'ordre du jour de leur fêtes. Syméon n'était ni prêtre ni moine, mais appartenait à l'administration byzantine.
36
Le mot abba est la transcription du grec ecclésiastique -abbas-, lui-même issu, via l'araméen, de l'hébreu ba -’av-. Il signifie "père", avec l'idée
de supérieur monastique.
à éprouver la même ferveur.
20. L'Apôtre divin lui-même enseigne qu'il faut prier continuellement et persévérer dans la prière. Et le Seigneur
l'a dit: "Combien plus Dieu fera-t-il justice à ceux qui l'appellent nuit et jour" et: "Veillez et priez". Il faut donc
"toujours prier et ne pas se lasser". De même que celui qui persévère dans la prière a choisi une oeuvre plus
fondamentale, de même il lui faut mener un grand combat et soutenir un effort continu, car à la persévérance
dans la prière s'opposent les nombreux obstacles du vice: le sommeil, l'acédie, la pesanteur du corps, l'égarement
des pensées, l'agitation de l'intelligence, le relâchement, et les autres oeuvres mauvaises. Puis viennent les
afflictions, les soulèvements des esprits du mal eux-mêmes, qui nous combattent et nous résistent avec
acharnement et empêchent d'approcher Dieu l'âme qui sans relâche le recherche en vérité.
22. Si l'humilité et l'amour, la simplicité et la bonté, ne règlent pas le bon ordre de notre prière, une telle prière,
qui serait plutôt l'apparence de la prière, ne peut guère nous aider. Et nous ne disons pas cela de la seule prière,
mais de tout effort et de toute peine, de la virginité, du jeûne, de la veille, de la psalmodie, du service, de tout
travail fait avec attention pour l'amour de la vertu. Si nous ne nous attachons pas à voir en nous-mêmes les fruits
de l'amour, de la paix, de la joie, de la simplicité, de l'humilité, mais aussi de la douceur, de la candeur, de la foi
telle qu'elle doit être, de la patience et de la bienveillance, les peines que nous nous donnons ne nous servent à
rien. Car nous acceptons de supporter les peines pour profiter des fruits. Mais si l'on ne trouve pas en nous les
fruits de l'amour, notre travail est tout à fait vain. De tels hommes ne diffèrent en rien des cinq vierges folles.
Celles-ci n'avaient pas dès maintenant dans leur coeur l'huile spirituelle: l'énergie des vertus dont nous avons
parlé, cette énergie que donne l'Esprit. Aussi furent-elles appelées folles et rejetées lamentablement hors du lieu
des noces royales, sans recevoir en partage le fruit des peines de la virginité. En effet, quand on cultive la vigne,
on prodigue à l'avance tous ses soins et toute sa peine dans l'espoir d'obtenir des fruits, mais si l'on n'a pas récolté
de fruits, le travail s'avère aléatoire. De même si nous ne voyons pas en nous, grâce à l'énergie de l'Esprit, les
fruits de l'amour, de la paix, de la joie et des autres vertus que l'Apôtre a énumérées, et si nous ne nous attachons
pas à reconnaître cette grâce en toute certitude et par la perception spirituelle, l'effort de la virginité, de la prière,
de la psalmodie, du jeûne et de la veille est manifestement vain. Car ces peines et ces efforts de l'âme et du corps
doivent s'accomplir, nous l'avons dit, dans l'espérance des fruits spirituels. Porter les fruits des vertus est une
jouissance spirituelle, accompagnée d'un plaisir incorruptible, que l'Esprit suscite secrètement dans!es coeurs
fidèles et humbles. Qu'ainsi les peines et les efforts soient considérés pour ce qu'ils sont, comme des peines et
des efforts, et que les fruits soient considérés comme des fruits. Mais si quelqu'un, par manque de connaissance,
pense que son travail et son effort sont des fruits de l'Esprit, qu'il n'ignore pas qu'il se console et se trompe lui-
même, et que dans son état il est privé des fruits réellement grands, les fruits de l'Esprit.
24. Ceux qui ne peuvent pas encore - parce qu'ils sont des enfants s'adonner jusqu'au bout à l'oeuvre de la prière,
doivent accepter de servi leurs frères avec piété, foi et crainte de Dieu. Car ils sont au service d'un
commandement de Dieu et d'une oeuvre spirituelle. Mais qu'ils n'attende pas des hommes un salaire, ou un
honneur, et un remerciement. Qu'ils ne se permettent aucun murmure, ni orgueil, ni négligence, ni relâchement, à
de ne pas souiller et corrompre une telle Couvre bonne, mais qu'ils s'efforcent cent bien plutôt de la rendre
agréable à Dieu par la piété, la crainte et la joie.
25. Le Seigneur est descendu parmi les hommes - ô la miséricorde divine à notre égard! - avec tant d'amour et de
bonté, cherchant à ne pas laisser d'oeuvre bonne sans aucun salaire, mais à mener tous les êtres des plus petites
aux plus grandes vertus, pour ne priver personne de récompense, n'aurait-on donné qu'un verre d'eau fraîche. Car
il a dit: "Quiconque donnera à boire un seul verre d'eau fraîche à l'un de ces petits, parce qu'il est Mon disciple,
en vérité Je vous le dis, il ne perdra pas sa récompense". Et encore: "Dans la mesure où vous avez fait cela à l'un
d'eux, c'est à Moi que vous l'avez fait". Seulement, qu'on fasse un tel geste pour l'amour de Dieu, et non pour une
gloire humaine. Car il a ajouté: "parce qu'il est Mon disciple", c'est-à-dire: dans la crainte et l'amour du Christ.
Blâmant en effet ceux qui poursuivent le bien ostensiblement, et donnant à sa parole la force d'une sentence
ferme, le Seigneur en vient à dire: "En vérité Je vous le dis, ils ont reçu leur récompense".

Syméon le Nouveau Théologien


Syméon a été surnommé le "Nouveau Théologien" pour marquer son importance, et sa différence, avec Jean
l'Évangéliste et Grégoire de Nazianze, les deux autres références de l'Orthodoxie.

De petite noblesse, né vers 949 en Paphlagonie, près de Sinope, dans cette province chargée d'histoire, qui fut
hittite avant d'honorer Mithra, le futur Syméon vient très tôt à Constan-tinople, tenté par une carrière politique.
C'est alors un jeune hom-me remuant, avide de tous les plaisirs, vite déçu cependant.

Son besoin de spiritualité l'amè-ne à fréquenter le grand monastère du Studion 37, où il rencontre un moine,
Syméon le Pieux, qui devient son "maître spirituel". Entré comme novice au Studion en 976, à l'âge de vingt-
sept ans, il adopte le nom de son maître38 pour marquer sa "nouvelle naissance". Syméon, désormais, consacrera
sa vie à l'étude, à l'ascèse et à la spiritualité. Après quatre ans d'apprentissage auprès de son père spirituel, il va se
mettre au service de ses frères et est, en 980, élu abbé du monastère de Saint Mamas, près de Constantinople.
Pendant vingt-neuf ans, il va diriger son monastère, écrire ses Catéchèses, ses Actions de Grâces, prononcer ses
sermons, rénover la vie monastique et prêcher, chez les laïcs, une expérien-ce chrétienne renouvelée. Il
dérange...

Après des années de travail, en 1009, Syméon renonce à sa charge d'abbé et se fixe à Chrysopolis, sur la rive
asiatique du Bosphore. Certes, ses démêlés avec le patriarche Serge II, si attentif à défendre les " droits de
l'Église" contre les prétentions impériales, qui n'approu-ve guère ni l'austéri-té de sa di-rec-tion monastique, ni sa
quête de spiritualité, et qui lui fait grief de sa dévotion à son maî-tre Syméon le Pieux, apparaissent com-me le
facteur déclenchant ce retrait.

En fait, Syméon a franchi une étape. Il a soixante ans et ce retrait est aussi l'occasion de rentrer en lui-même:
dans son hymne XLIII, il deman-de à Dieu s'il doit continuer à lutter pour les "besoins temporels" du monastère
ou "cultiver sans relâche le recueillement et lui seul".

A Chrysopolis, redevenu simple moine totalement détaché des affaires du monde, vivant enfin pour Dieu
seulement, il rédigera ses Hymnes de l'amour divin. Il mourra dans sa retraite, en 1022, ayant atteint ses
soixante-treize ans, accueillant la mort avec la joie de celui qui a écrit

«La mort est délivrance des soucis, la mort est libération des maladies et passions de toutes sortes, la mort est
suppression des péchés et de toute iniquité, la mort est affranchissement de tous les maux de la vie, et, pour ceux
qui ont bien vécu, condition d'une joie sans fin, des délices éternelles et de la Lumière sans couchant».

La Philocalie a retenue de son oeuvre les "Chapitres pratiques et théologiques" qui s'adressent à des moines,
novices ou confirmés, et qui parlent assez peu, explicitement, de la prière.

Citations des Chapitres pratiques et théologiques


1. La foi, c'est mourir à cause du Christ pour ses commandements; c'est croire que cette mort est une source de
vie; c'est considérer la pauvreté comme une richesse, la bassesse et l'humiliation comme une vraie gloire et un
réel honneur; c'est croire également qu'on possède tout lorsqu'on n'a rien; et plus encore, c'est posséder
l'insondable richesse de la connaissance du Christ et regarder comme de la boue ou de la fumée toutes les choses
visibles.
37
A l'époque, vers l'an mil, ce monastère comptait plus d'un millier de moines. Ce centre spirituel entra souvent en conflit avec la hiérarchie
ecclésiastique comme avec l'empe-reur, pour la défense des principes fondamentaux du Christianisme. La "Règle de Studion" fut adoptée par de nombreux
monastères orthodoxes.
38
Nous ignorons son "nom de maissance".
33. Dans les prières et dans les larmes, supplie Dieu de t'envoyer un guide impassible et saint. Mais examine toi-
même les divines Écritures et singulièrement les écrits pratiques des saints Pères, afin qu'en leur comparant ce
que t'enseigne et ce que fait ton maître et ton supérieur, tu puisses voir et apprendre ces leçons comme dans un
miroir, recueillir et retenir dans tes pensées ce qui s'accorde aux divines Écritures, mais discerner et rejeter ce qui
est bâtard et altéré, pour ne pas t'égarer. Sache-le, il y a de nos jours beaucoup de trompeurs et de faux maîtres.

46. Les afflictions qui brisent le coeur, lorsqu'elles sont fréquentes et intempestives, enténèbrent et troublent la
réflexion de l'intelligence. Elles effacent de l'âme la prière pure et la componction [la prière pure et l'humilité].
Elles fatiguent le coeur, et dès lors le font devenir dur et insensible à jamais. C'est ainsi que les démons
s'ingénient à décourager les spirituels.

143. Efforce-toi d'être un modèle utile à toute la fraternité en toute vertu, dans l'humilité et la douceur, la
compassion et l'obéissance jusque dans les plus petites choses, l'absence de colère et de passion, la pauvreté et la
componction, l'innocence et la discrétion, la simplicité du comportement et la réserve envers tout homme, la
visite des malades, la consolation des affligés. Ne te détourne d'aucun de ceux qui ont besoin de ton aide, sous le
prétexte de t'entretenir avec Dieu. Car l'amour vaut mieux que la prière. Efforce-toi d'être compatissant envers
tous, dégagé de la vaine gloire, discret. Tâche aussi de n'être jamais péremptoire, de ne jamais rien réclamer au
supérieur ni à aucun de ceux qui remplissent un office, d'honorer tous les prêtres, d'être attentif dans ta prière, de
rejeter l'affectation, d'aimer tous les autres, de ne pas chercher par vaine gloire à scruter et à sonder les Écritures.
La prière que tu diras dans les larmes et l'illumination qui te viendra de la grâce t'enseigneront ces choses. Si
donc tu es interrogé sur l'une des choses que nous devons faire, enseigne les actions divines -ce que la grâce te
donnera de dire avec beaucoup d'humilité, à partir de ta vie, comme si c'était celle, d'un autre, sans nulle vanité,
quel que soit celui qui désire ton aide. Et ne te détourne pas de celui qui te demande de l'assister au sujet d'une
pensée, mais prends sur toi ses fautes, quelles qu'elles soient, pleurant sur lui et priant pour lui. C'est là aussi une
marque d'amour et de totale compassion. N'écarte pas celui qui vient vers toi, ne pense pas qu'il te sera nuisible
d'écouter de telles choses. Cependant, pour ne pas nuire à beaucoup, il faut parler de ces choses dans un lieu
soustrait aux regards, même si toi-même, n'étant qu'un homme, tu dois être assailli par une pensée. Car si tu en
reçois la grâce, tu ne te laisseras pas prendre par cette pensée. Il nous est prescrit en effet de rechercher, non pas
notre propre bien, mais celui des autres, afin qu'ils soient sauvés.

Comme nous l'avons dit, il te faut garder une vie paisible et pauvre. Alors tu te considéreras toi-même comme
soumis à l'action de la grâce, quand tu te tiendras en vérité pour le plus pécheur de tous les hommes. Je ne peux
pas dire comment cela se fait, Dieu le sait.

Sur les trois modes de la prière


Il y a trois modes de l'attention et de la prière, par lesquels l'âme, ou bien s'élève et progresse, ou bien tombe et
se perd. Si elle use de ces trois modes en temps opportun et comme il faut, elle progresse. Mais si elle en use
inconsidérément et à contretemps, elle tombe. L'attention doit donc être inséparablement liée à la prière, comme
le corps est inséparablement lié à l'âme. L'une ne peut tenir sans l'autre. L'attention doit aller devant et guetter les
ennemis, comme un veilleur. C'est elle qui la première doit connaître le péché et s'opposer aux pensées
mauvaises qui entrent dans l'âme. Alors vient la prière, qui détruit et fait périr sur le champ toutes ces pensées
mauvaises, contre lesquelles en premier lieu a lutté l'attention. Car celle-ci ne peut, à elle seule, les faire périr. Or
c'est de ce combat de l'attention et de la prière que dépendent la vie et la mort de l'âme. Car si, par l'attention,
nous gardons pure la prière, nous progressons. Mais si nous négligeons de garder pure la prière, si nous ne
veillons pas sur elle, si nous la laissons souiller par les pensées mauvaises, nous sommes inutiles et nous ne
progressons pas.

Il y a donc trois modes de l'attention et de la prière. Et il nous faut dire quelles sont les propriétés de chacun.
Ainsi celui qui aime son salut pourra choisir le meilleur, et non le pire.
Du premier mode de l'attention et de la prière
Telles sont les propriétés du premier mode. Quand quelqu'un se tient en prière, il lève vers le ciel ses mains, ses
yeux et son intelligence. Il se représente les pensées divines, les biens du ciel, les ordres des anges et les
demeures des saints. Il rassemble brièvement et recueille en son intelligence tout ce qu'il a entendu dans les
divines Écritures. Il porte ainsi son âme à désirer et à aimer Dieu. Il lui arrive parfois d'exulter, et de pleurer.
Mais alors son coeur s'enorgueillit, sans qu'il le comprenne. Il lui semble que ce qu'il fait vient de la grâce divine,
pour le consoler, et il demande à Dieu de le rendre toujours digne d'agir comme il le fait. C'est là une marque de
l'erreur. Car le bien n'est pas bien quand il ne se fait pas sur la bonne voie et comme il faut. Quand bien même il
vivrait dans une extrême hésykhia, il est impossible qu'un tel homme ne perde pas son bon sens et ne devienne
pas fou. Mais même s'il n'en arrivait pas là, il ne saurait parvenir à la connaissance, ni maintenir en lui les vertus
de l'impassibilité. C'est ainsi que se sont égarés ceux qui ont vu une lumière et un flamboiement avec les yeux de
leur corps, qui ont senti un parfum avec leur propre odorat, et qui ont entendu des voix avec leurs propres
oreilles, ou qui ont éprouvé des choses du même ordre. Les uns ont été possédés par le démon, et sont allés de
lieu en lieu, hors d'eux-mêmes. D'autres ont reçu en eux les contrefaçons du démon: il leur est apparu comme un
ange de lumière, et ils se sont fourvoyés, ils ne se sont jamais corrigés, ils n'ont jamais voulu écouter le conseil
d'aucun frère. D'autres encore ont été poussés par le diable à se tuer: ils se sont jetés dans des précipices, ils se
sont pendus. Qui pourrait décrire toutes les illusions par lesquelles le diable les égare? Ce n'est guère possible.

Mais après ce que nous venons de dire, tout homme sensé peut comprendre, à quels dommages expose ce
présent mode de l'attention et de la prière. De même, s'il arrive que l'un de ceux qui usent de ce mode n'en
reçoive aucun mal, dès lors qu'il se trouve en compagnie d'autres frères (car ce sont surtout les anachorètes qui
connaissent un tel mal), cependant, toute sa vie durant, il ne progressera pas.

Du deuxième mode
Tel est le deuxième mode de l'attention et de la prière. Quand quelqu'un recueille son intelligence en lui-même,
en la détachant du sensible, quand il garde ses sens et rassemble toutes ses pensées pour qu'elles ne s'en aillent
pas dans les choses vaines de ce monde, quand tantôt il examine sa conscience et tantôt il est attentif aux paroles
de sa prière, quand à tel moment il court derrière ses pensées que le diable a capturées et qui l'entraînent dans le
mal et la vanité, quand à tel autre moment, après avoir été dominé et vaincu par la passion, il revient à lui-même,
il est impossible que cet homme, qui a en lui un tel combat, soit jamais en paix, ni qu'il trouve le' temps de
travailler aux vertus et reçoive la couronne de la justice'. Car il est semblable à celui qui combat ses ennemis la
nuit, dans les ténèbres. Il entend leurs voix et reçoit leurs coups. Mais il ne peut pas voir clairement qui ils sont,
d'où ils viennent, comment et pourquoi ils le blessent, dès lors que le dévastent les ténèbres de son intelligence et
les tourments de ses pensées. Il lui est impossible de se délivrer de ses ennemis, les démons qui le brisent. Le
malheureux peine en vain, car il perd son salaire, dominé qu'il est par la vanité. Il ne comprend pas. Il lui semble
qu'il est attentif. Souvent, dans son orgueil, il méprise et accuse les autres. Il s'imagine qu'il peut les conduire, et
qu'il est digne de devenir leur pasteur. Il est semblable à cet aveugle qui s'engage à conduire d'autres aveugles.

Il est nécessaire que quiconque veut être sauvé sache le dommage que peut causer à l'âme ce deuxième mode, et
qu'il fasse bien attention. Cependant ce deuxième mode est meilleur que le premier, comme la nuit où brille la
lune est meilleure que la nuit noire.

Du troisième mode
Le troisième mode est vraiment chose paradoxale et difficile à expliquer. Non seulement ceux qui ne le
connaissent pas ont du mal à le comprendre, mais il leur paraît presque incroyable. Ils ne croient pas qu'une telle
chose puisse exister, dès lors que, de nos jours, ce mode n'est pas vécu par beaucoup, mais par fort peu. Un pareil
bien, je pense, nous a quittés en même temps que l'obéissance. Car c'est l'obéissance au père spirituel qui permet
à chacun de ne plus se soucier de rien, dès lors qu'il remet ses soucis à son père, qu'il est loin désormais des
tendances de ce monde, et qu'il est un ouvrier tout à fait zélé et diligent de ce mode. Encore lui faut-il trouver un
maître et un père spirituel véritable, dégagé de toute erreur. Car celui qui, par une vraie obéissance, s'est consacré
à Dieu et à son père spirituel, qui ne vit plus sa propre vie et ne fait plus sa propre volonté, mais est mort à toutes
les tendances du monde et à son propre corps, par quelle chose passagère peut-il être vaincu ou asservi? Ou
quelle 'inquiétude et quels soucis peut avoir un tel homme? C'est donc par ce mode, et par l'obéissance, que se
dissipent et disparaissent tous les artifices des démons et toutes les ruses qu'ils trament pour entraîner
l'intelligence dans toutes sortes de pensées. Alors l'intelligence de cet homme est délivrée de tout. C'est avec une
grande liberté qu'elle examine les pensées que lui apportent les démons. C'est avec une réelle aptitude qu'elle les
chasse. Et c'est avec un coeur pur qu'elle offre ses prières à Dieu. Tel est le commencement de la vraie voie.
Ceux qui ne se consacrent pas à ce commencement peinent en vain, et ils ne le savent pas.

Or le commencement de ce troisième mode n'est pas de regarder vers le haut, d'élever les mains, d'avoir
l'intelligence dans les cieux, et alors d'implorer le secours. Ce sont là, nous l'avons dit, les marques du premier
mode: le propre de l'illusion. Ce n'est pas non plus de faire garder les sens par l'intelligence, de n'être attentif qu'à
cela, de ne pas voir dans l'âme la guerre que lui font les ennemis et de ne pas y prêter attention. Car ce sont là les
marques du deuxième mode. Celui qui les porte est blessé par les démons, mais il ne les blesse pas. Il est
meurtri, et il ne le sait pas. Il est réduit en esclavage, il est asservi, et il ne peut pas se venger de ceux qui font de
lui un esclave, mais les ennemis ne cessent de le combattre ouvertement et secrètement, et le rendent vaniteux et
orgueilleux.

Mais toi, bien-aimé, si tu veux ton salut, il te faut désormais te consacrer au commencement de ce troisième
mode. Après la parfaite obéissance que tu dois, comme nous l'avons dit, à ton père spirituel, il est nécessaire de
faire tout ce que tu fais avec une conscience pure, comme si tu étais devant la face de Dieu. Car sans obéissance,
jamais la conscience ne saurait être pure. Et tu dois la garder pure pou trois causes. Premièrement, pour Dieu.
Deuxièmement, pour ton père spirituel. Troisièmement, pour les autres hommes et pour les choses du monde.

Tu dois garder ta conscience pure. Pour Dieu, c'est-à-dire ne pas faire ce que tu sais ne pas reposer Dieu et ne pas
lui plaire. Pour ton père spirituel: faire tout ce qu'il te demande, ne pas en faire plus, et ne pas en faire moins,
mais marcher selon son intention et selon sa volonté. Pour les autres hommes: ne pas leur faire ce que tu as en
aversion et ce que tu ne veux pas qu'ils te fassent. Pour les choses du monde: te garder de l'abus, autrement dit
user de tout comme il faut, de la nourriture, de la boisson, des vêtements. En un mot, tu dois tout faire comme si
tu étais devant Dieu, afin que ta conscience n'ait rien à te reprocher, quoi que tu fasses, et qu'elle n'ait pas à
t'aiguillonner pour ce que tu n'as pas fait de bien. Suis ainsi la voie véridique et sûre du troisième mode de
l'attention et de la prière, que voici.

Que l'intelligence garde le coeur au moment où elle prie. Qu'elle ne cesse de tourner dans le coeur. Et que du
fond du coeur. elle adresse à Dieu ses prières. Dès lors qu'elle aura goûté là que le Seigneur est bon z, et qu'elle
aura été comblée de douceur, elle ne s'éloignera plus du lieu du coeur, et elle dira les paroles mêmes de l'apôtre
Pierre: "Il est bon d'être ici". Elle n'arrêtera plus de veiller sur le coeur et de tourner en lui, poussant et chassant
toutes les pensées qu'y sème l'ennemi, le diable. À ceux qui n'en ont aucune idée et qui ne la connaissent pas,
cette oeuvre salutaire paraît pénible et incommode. Mais ceux qui ont goûté sa douceur et ont joui du plaisir
qu'elle leur donne au fond du coeur disent, avec le divin Paul: "Qui nous séparera de l'amour du Christ?"

Car nos Pères, entendant le Seigneur dire dans le saint Évangile que c'est du coeur que sortent les mauvaises
pensées, les meurtres, les prostitutions, les adultères, les vols, les faux témoignages, les blasphèmes, et que c'est
là ce qui souille l'homme, entendant aussi l'Évangile nous demander de purifier l'intérieur de la coupe, pour que
l'extérieur également devienne pur, ont laissé toute autre oeuvre spirituelle et se sont totalement adonnés à ce
combat, c'est-à-dire à la garde du coeur persuadés que, par cette oeuvre, ils pourraient aisément acquérir toute
autre vertu, dès lors qu'il n'est pas possible qu'aucune vertu perdure autrement. Cette oeuvre, certains parmi nos
Pères l'ont appelée hésykhia du coeur, d'autres l'ont nommée attention, d'autres sobriété et vigilance, et
réfutation, d'autres examen des pensées et garde de l'intelligence. C'est à cela que tous ont travaillé, et c'est par là
que tous ont été rendus dignes des charismes divins. C'est pourquoi l'Écclésiaste dit:"Réjouis-toi, jeune homme,
dans ta jeunesse, et marche sur les voies de ton coeur intègre et pur, et éloigne de ton coeur les pensées ."
L'auteur des Proverbes dit la même chose: Si la suggestion du diable t'assaille, "ne le laisse pas entrer dans ton
lieu". Par lieu, il entend le coeur Et notre Seigneur dit dans le saint Évangile: " Ne vous laissez pas entraîner",
c'est-à-dire ne dispersez pas votre intelligence ici et là. Il dit ailleurs: "Bienheureux les pauvres en esprit", c'est-
à-dire: Bienheureux ceux qui n'ont dans leur coeur aucune idée de ce monde, et qui sont pauvres, dénués de toute
pensée mondaine. Tous nos Pères ont beaucoup écrit là-dessus. Quiconque le veut peut lire ce que disent Marc
l'Ascète, Jean Climaque, Hésychius et Philothée le Sinaïte, l'Abbé Isaie, le grand Barsanuphe, et bien d'autres.

En un mot, celui qui n'est pas attentif à garder son intelligence ne peut pas devenir pur en son coeur, pour être
jugé digne de voir Dieu. Celui qui n'est pas attentif ne peut pas devenir pauvre en esprit. Il ne peut pas non plus
être affligé et pleurer, ni devenir doux et paisible, ni avoir faim et soif de la justice. Pour tout dire, il n'est pas
possible d'acquérir les autres vertus autrement que par cette attention. C'est donc à elle que tu dois t'appliquer
avant tout, afin de comprendre par l'expérience ce dont je t'ai parlé. Et si tu veux savoir comment faire, je te le
dis ici, autant qu'il est possible. Sois bien attentif.

Il te faut avant tout garder trois choses. D'abord ne te soucier de rien, tant de ce qui est raisonnable que de ce qui
est déraisonnable et vain, c'est-à-dire mourir à tout. Deuxièmement, avoir une conscience pure: que ta
conscience n'ait rien à te reprocher. Troisièmement, n'avoir aucun penchant: que ta pensée ne se porte vers rien
de ce qui est du monde. Alors assieds-toi dans un lieu retiré, demeure au calme, seul, ferme la porte, recueille ton
intelligence loin de toute chose passagère et vaine. Pose ton menton sur ta poitrine, sois attentif à toi-même avec
ton intelligence et tes yeux sensibles. Retiens un moment ta respiration, le temps que ton intelligence trouve le
lieu du coeur et qu'elle y demeure tout entière. Au début, tout te paraîtra ténébreux et très dur. Mais quand tu
auras travaillé sans relâche, nuit et jour, à cette oeuvre de l'attention, ce miracle, tu découvriras en toi une joie
continuelle. Car l'intelligence qui mène le combat trouvera le lieu du coeur. Alors elle voit au-dedans ce qu'elle
n'avait jamais vu et qu'elle ignorait. Elle voit cet espace qui est à l'intérieur du coeur et elle se voit elle-même
tout entière lumineuse, pleine de toute sagesse et de discernement. Désormais, de quelque côté qu'apparaisse une
pensée, avant même que celle-ci entre, soit conçue et se forme, l'intelligence la chasse et la fait disparaître au
nom de Jésus, c'est-à-dire avec l'invocation "Seigneur Jésus Christ, aie pitié de moi". C'est alors qu'elle
commence à avoir les démons en aversion, qu'elle mène contre eux un combat sans relâche, qu'elle leur oppose
l'ardeur naturelle, qu'elle les chasse, qu'elle les frappe, qu'elle les force à disparaître. Ce qui advient ensuite, avec
l'aide de Dieu, tu l'apprendras seul, par l'expérience, grâce à l'attention de l'intelligence, et en gardant dans ton
coeur Jésus, c'est-à-dire sa prière "Seigneur Jésus Christ, aie pitié de moi". Un Père dit en effet: "Demeure dans
ta cellule, et elle t'apprendra tout".

Nicétas Sthêthatos
Nicétas vécut au XIème siècle, naquit vers l'an mil et mourut vers 1080. Ce fut un mystique, un théologien et une
très ardent polémiste qui tint un rôle essentiel dans la querelle opposant, au XI ème siècle, l'Orthodoxie à l'Église
de Rome.

Moine au monastère du Stoudion, il eut pour père spirituel sain Syméon le Nouveau Théologien dont il devint le
biographe et l'apologiste. Partisan du patriarche Michel Cérulaire durant la polémique des années 1053 et 1054
qui l'opposa au légat papal, Humbert de Silva Candida au sujet du Filioque romain, de la primauté de Pierre, du
célibat des prêtres et du pain azyme utilisé par Rome pour l'Eucharistie.
Nicétas fut aussi l'un des théoriciens de l'Hésychasme. La Philocalie a retenu de lui trois centuries, les
"Chapitres pratiques", les "Chapitres physiques" et les "Chapitres gnostiques". Il faut comprendre ces mots dans
le sens d'Évagre: ascèse du corps, ascèse de l'intelligence ou contemplation naturelle, ravissement de
l'intelligence ou contemplation mystique de Dieu, le mot intelligence étant compris ici comme la double faculté
de l'homme de penser le monde et de penser Dieu.

C'est évidemment dans la deuxième centurie que se rencontre le plus de "chapitres" consacrés à la prière. Bien
entendu, ces "chapitres" s'adressent à des moines mais sont néanmoins un précieux enseignement pour les laïcs
que nous sommes sans doute toutes et tous...

Citation de la Première Centurie


I-43. Par les jeûnes, les veilles et les prières, par le sommeil à même la terre, les peines du corps et le
retranchement des volontés, dans l'humilité de l'âme, empêchons d'agir l'esprit de l'amour des plaisirs.
Soumettons-le par les larmes du repentir, menons-le dans la prison de la tempérance, immobilisons-le,
empêchons-le d'agir. Nous serons alors dans les rangs de ceux qui se donnent de la peine et combattent.

I-91. La raison sait que l'ascèse a également cinq sens: la veille, l'étude, la prière, la tempérance, l'hésykhia.
Celui qui les unit à ses propres sens -joignant la vue à la veille, l'ouïe à l'étude, l'odorat à la prière, le goût à la
tempérance, le toucher à l'hésykhia - purifie rapidement l'intelligence de son âme, et l'affinant à travers eux,
parvient à l'impassibilité et au discernement.

I-95. La grâce de l'Esprit divin fait très peur aux esprits de malice, surtout lorsqu'elle nous est donnée
d'abondance ou que nous sommes purifiés par la méditation et la prière pure. N'osant pas approcher la demeure
de ceux qui ainsi sont illuminés, ils essaient de les effrayer et de les troubler par les seules imaginations, par des
bruits terrifiants, par des voix confuses, et de les enlever à l'oeuvre de la veille et de la prière. Mais quand les
moines sont endormis à même la terre, ils n'épargnent non plus aucune fourberie. Jalousant le moindre répit de
leurs peines, ils leur tendent des pièges, ils les agitent, ils enlèvent le sommeil de leurs paupières. Par de telles
manoeuvres ils leur rendent la vie plus dure et pleine de douleur.

Citation de Deuxième Centurie


II-69. Rien ne relie l'homme à Dieu comme la prière pure et immatérielle. Elle sait unir au Verbe celui qui ne
cesse de prier avec l'Esprit, quand son âme est lavée par les larmes, adoucie par la saveur de la componction,
éclairée par la lumière de l'Esprit.

II-70. Le grand nombre des prières psalmodiées est chose excellente, quand sont premières la constance et
l'attention. Mais c'est la qualité qui féconde l'âme. C'est elle qui permet le fruit. La qualité de la psalmodie et de
la prière, c'est de prier avec l'esprit et l'intelligence. Quelqu'un prie avec l'intelligence quand, priant et
psalmodiant, il considère l'intelligence qui est dans la divine Écriture, et par les pensées divines reçoit dans son
coeur les degrés des sens bibliques. Ravie en esprit par ces pensées, l'âme flamboie dans un espace de lumière.
Purifiée toujours plus, elle s'élève toute vers les cieux et contemple la beauté des biens réservés aux saints. Le
désir de ces biens la brûle. Dès lors elle exprime par les yeux le fruit de la prière. Sous l'énergie de l'Esprit, cette
source de lumière, les larmes coulent. Et leur goût est si doux que parfois ceux qui les reçoivent en oublient la
nourriture du corps. Tel est le fruit de la prière, qui vient de la qualité de la psalmodie, dans les âmes de ceux qui
prient de ces biens la brûle. Dès lors elle exprime par les yeux le fruit de la prière. Sous l'énergie de l'Esprit, cette
source de lumière, les larmes coulent. Et leur goût est si doux que parfois ceux qui les reçoivent en oublient la
nourriture du corps. Tel est le fruit de la prière, qui vient de la qualité de la psalmodie, dans les âmes de ceux qui
prient.

II-71. Où l'on voit le fruit de l'Esprit, là est la qualité de la prière. Et où se trouve la qualité, le grand nombre des
prières psalmodiées est chose excellente. Mais si le fruit ne vient pas, la sève de la qualité manque. Et si la
qualité est sèche, le grand nombre des prières est superflu. Ce peut être un exercice du corps, mais de toute
manière la plupart ne trouvent là aucun gain.

II-72. Prends garde à la ruse quand tu pries et chantes les psaumes au Seigneur. Car, dérobant le sens de l'âme,
les démons nous trompent en nous forçant à dire une chose pour une autre. Ils changent en blasphèmes les
versets des psaumes, en nous les faisant dire comme il ne faut pas. Ou bien alors que nous commençons un
psaume, ils nous en font dire la fin et détournent de l'intelligence le milieu. Ou bien ils nous font toujours répéter
le même verset, ils nous plongent dans l'oubli, ils ne nous permettent pas de trouver la suite des paroles. Ou bien
quand nous sommes parvenus au milieu du psaume, ils enlèvent soudain de l'intelligence toute la mémoire de
l'enchaînement des versets, nous perdons le souvenir, la psalmodie ne vient pas à la bouche, nous ne pouvons pas
trouver les versets ni les répéter avec la langue. Ils nous représentent aussi que l'heure est tardive, pour nous jeter
dans la négligence et l'acédie et détruire en nous les fruits de la prière. Mais oppose-toi fortement, lis le psaume
avec plus de lenteur, afin de récolter dans les versets par la contemplation la moisson de la prière et de t'enrichir
de l'illumination du Saint-Esprit, qui naît dans les âmes de ceux qui prient.

II-73. Si une telle chose t'arrive quand tu psalmodies avec l'intelligence, ne te laisse pas, par lassitude, aller à
l'acédie. Ne préfère pas non plus le confort du corps au bien de l'âme, en considérant que l'heure est tardive.
Mais là où l'intelligence va être capturée, relève-toi. Si l'on arrive à la fin du psaume, remonte de tout ton coeur
au commencement. Reprends là le cours du psaume, même si pendant une heure tu devais souvent rencontrer la
distraction. Si tu fais cela, les démons, ne supportant pas la patience de ta persévérance et la tension de ta
résolution, s'en iront de toi, emplis de honte.

II-74. Sache en toute certitude que la prière perpétuelle est celle qui, ni jour ni nuit, ne quitte jamais l'âme. Ni
l'élévation des mains, ni l'attitude du corps, ni les sons de la langue ne la signalent aux regards. Mais ceux qui
comprennent savent que, par la componction persévérante, elle est dans la méditation intellectuelle de l'oeuvre
de l'intelligence et du souvenir de Dieu.

II-75. On peut s'attacher continuellement à la prière quand on a recueilli ses propres pensées sous la conduite de
l'intelligence, dans la paix et une grande piété, creusant les profondeurs de Dieu pour chercher à y goûter l'onde
très douce de la contemplation. Mais quand une telle paix manque, cela est impossible. Il faut que les puissances
de l'âme soient consacrées par la connaissance, pour qu'on puisse parvenir à la prière continuelle.

II-76. Si tu chantes ta prière à Dieu et si un frère vient frapper à la porte de ta cellule, ne préfère pas l'oeuvre de
la prière à l'oeuvre de l'amour, et ne néglige pas ton frère qui frappe. Ce n'est pas là aimer Dieu. Car il veut la
compassion de l'amour, et non le sacrifice de la prière. Mais laisse le don de la prière, accueille le frère de tout
ton amour, prends soin de lui. Alors reviens offrir au Père des esprits le don de ta prière, dans les larmes et le
coeur brisé, et l'esprit de droiture sera renouvelé au-dedans de toi.

II-77. Le mystère de la prière ne s'accomplit pas dans les limites d'un temps et d'un lieu précis. Si tu assignes aux
choses de la prière des heures, des moments et des lieux, le temps qui est en dehors de la prière est voué à
d'autres choses, aux choses de la vanité. La prière se définit comme le mouvement perpétuel de l'intelligence
autour de Dieu. Son oeuvre est de tourner l'âme vers les choses divines. Sa fin est d'unir la pensée à Dieu, de
devenir un seul esprit avec lui, selon la définition et la parole de l'Apôtre.
Théolepte de Philadelphie
Théolepte, en grec QeoleptÒj -Théoleptos-, ce qui pourrait se traduire par le "pauvre de Dieu", (Nivée, vers
1250 - Philadelphie, vers 1326), fut un théologien, un polémiste et un ascète.

Diacre marié en Bithynie, il s'opposa vivement à la politique d'union avec Rome engagée par l'empereur Michel
VIII Paléologue. Comme la grande majorité du clergé orthodoxe, il rejeta le décret d'union proclamé, au concile
de Lyon en 1274, par le pape Grégoire X et le patriarche de Constantinople Jean XI. Abandonnant son épouse,
Théolepte se retira dans la solitude vers 1275, sans doute au mont Athos et s'y consacra à l'hésychasme.
L'empereur l'exila dans une île de la mer Égée, comme de nombreux autres moines de l'Athos.

À l'avènement de l'empereur Andronicus II, en 1282, le nouveau patriarche Grégoire II dénonça formellement
l'acte d'union. En 1285, Théolepte fut nommé métropolite de Philadelphie. Il composa alors une âpre critique
condamnant les membres du clergé orthodoxe qui avaient soutenu le patriarche Jean XI.

En désaccord avec le patriarche Grégoire II sur la théologie de la spiration - le patriarche avait proposé une
version très modérée du Filioque romain - Théolepte l'attaqua si vigoureusement que Grégoire II démissionna en
1289.

Devenu un "père spirituel" reconnu dans tout l'empire, Théolepte contribua à la nomination du patriarche
Athanase Ier. Il fut le conseiller de l'impératrice Irène, veuve de Jean Paléologue. Enfin, Théolepte compte au
nombre des initiateurs de saint Grégoire Palamas.

La Philocalie a retenu de lui une "lettre à l'impératrice Irène", alors que celle-ci était devenue moniale, et "neuf
chapitres sur l'initiation".

Citation de la "lettre à Irène"


Quand donc tu vois en toi la prière se détendre, prends un livre. Et t'appliquant à la lecture, reçois la
connaissance. Traverse les paroles sans les transgresser, retiens-les en y attachant ta pensée, et garde ton
intelligence. Puis médite ce que tu viens de lire, pour que ta pensée soit comblée de douceur par la
compréhension, et que ta lecture demeure inoubliable. Dès lors s'enflamme en toi la ferveur des pensées divines.
Il est dit en effet: "Quand je méditais, un feu brûlait en moi."Car de même que les aliments mâchés par les dents
plaisent au goût, de même les paroles divines tournées et retournées dans l'âme nourrissent et réjouissent la
pensée. Il est dit en effet: "Que tes paroles sont douces dans ma bouche!" Apprends par coeur les paroles de
l'Évangile et les apophtegmes des Pères bienheureux, suis à la trace leurs vies, pour pouvoir les méditer durant
les nuits. Tu renouvelles ainsi par la lecture et la méditation des paroles divines la pensée lasse de prier, et tu la
prépares à reprendre une prière toujours plus diligente.

Chante la psalmodie. Mais fais-le d'une voix très douce, l'intelligence attentive. Ne supporte pas que soit laissé
incompréhensible rien de ce que tu dis. Si quelque chose échappe à l'intelligence, reprends le verset aussi
souvent qu'il le faudra, jusqu'à ce que celle-ci puisse suivre ce qui est dit. Car l'intelligence est là pour permettre
à la bouche de chanter, et pour se souvenir de Dieu. Apprends-le de l'expérience naturelle. De même en effet que
celui qui rencontre quelqu'un et lui parle, porte les yeux vers lui, de même celui dont les lèvres chantent peut, par
la mémoire, tendre son regard vers Dieu.
Ne néglige pas de te mettre à genoux. Se mettre à genoux représente en effet la chute du péché, laquelle
provoque la confession. Et se relever signifie la repentir, lequel rappelle la promesse de la vie vertueuse. Mais
que chaque prosternation soit accompagnée de l'invocation spirituelle du Christ, afin qu'en inclinant l'âme et le
corps devant le Seigneur, on soit réconcilié avec le Dieu des âmes et des corps. Si, par ailleurs, tu ajoutes à la
prière en pensée le travail paisible des mains, en rejetant le sommeil et la nonchalance, cela aussi soutient le
combat de l'ascèse.

Citation de neuf chapitres"


5. Celui qui combat pour garder les commandements, qui persévère dans le paradis de la prière et demeure près
de Dieu par le souvenir continuel, Dieu le détache des plaisirs de la chair, de tous les mouvements liés aux sens
et de toutes les formes qui investissent la pensée. II le fait mourir aux passions et au péché, et lui donne d'avoir
part à la vie divine. De même en effet que celui qui dort est semblable à un mort, mais est vivant (il est comme
mort quant à l'énergie du corps, mais il vit par la synergie de l'âme), de même celui qui demeure dans l'Esprit est
mort à la chair et au monde, mais il vit par le sens de l'Esprit.

Grégoire le Sinaïte
Saint Grégoire le Sinaïte naquit vers la fin du XIIIème siècle et mourut au mont Paroria, près de la ville moderne
de Burgas, en Bulgarie, le 27 novembre 1346. Ce fut un moine, un théologien, un mystique, et le plus éminent
des défenseurs médiévaux de l'hésychasme.

Après s'être fait moine à Chypre, Grégoire rejoignit l'une des communautés du mont Sinaï. Il parcourut
longuement la Terre Sainte et pratiqua l'hésychasme, dans la ligne tracée par saint Jean Climmaque et par saint
Syméon le Nouveau Théologien. Il s'établit ensuite au mont Athos et y développa une forme modérée
d'hésychasme qui fit de l'Athos l'une des sources de l'influence hésychaste. Devant les incessantes attaques des
Turcs Ottomans, il s'enfuit vers la mer Noire et, vers 1325, il fonda, au mont Paroria, un monastère dont
l'influence rayonna sur les Balkans.

Sa doctrine hésychaste se trouve dans ses "Cent trente-sept chapitres ou méditations spirituelles". Elle contribua
à la diffusion de l'hésychasme en Europe comme dans le monde byzantin. Cet hésychasme exprime le but
essentiel de la spiritualité grecque: combler l'immense fossé existant entre l'existence humaine et la Divinité. Par
la prière, l'hésychaste aspire à la plus haute forme de la communion avec Dieu, sous la forme d'une vision de la
"Divine Lumière", cette "Énergie Incréée", semblable à celle de la Transfiguration. Pour y parvenir, l'adepte doit
passer par une phase d'intense concentration, tout en contrôlant sa respiration et en répétant sans cesse la " prière
de Jésus". La justification théologique de la doctrine de saint Grégoire le Sinaïte fut établie par son
contemporain, saint Grégoire Palamas.

La Philocalie a retenu de lui, outre ses "Centre trente-sept chapitres" plusieurs autres petits ouvrages d'une haute
portée spirituelle.

Pardonnez-moi, mes Soeurs et mes Frères en Christ qui préférez de cortes citations: je n'avais pas le droit de
"censurer" saint Grégoire...
Citations des "Cent trente-sept chapitres"
99. Celui qui cherche l'hésykhia doit avoir pour fondement d'abord ces cinq vertus sur lesquelles l'oeuvre
s'édifie: le silence, la tempérance, la veille, l'humilité et la patience; ensuite les trois oeuvres qui plaisent à Dieu:
la psalmodie, la prière, la lecture, et aussi le travail manuel si l'on est faible. Car les vertus que nous venons de
dire, non seulement contiennent toutes les autres, mais elles s'unissent les unes aux autres. À la première heure,
dès l'aurore, se consacrer au souvenir de Dieu par la prière et l'hésykhia du coeur, prier continuellement; à la
deuxième heure, lire; à la troisième, psalmodier; à la quatrième, prier; à la cinquième, lire; à la sixième,
psalmodier; à la septième, prier; à la huitième, lire; à la neuvième, psalmodier; à la dixième, manger; à la
onzième, dormir si c'est nécessaire; à la douzième, psalmodier les vêpres. Bien passer ainsi le stade du jour plaît
à Dieu.

102. Il nous faut parler également de la nourriture. Une livre de pain suffit à quiconque mène le combat pour
l'hésykhia. Boire deux verres de vin pur et trois d'eau, se nourrir des aliments qu'on a, non ceux que la nature
recherche en son désir, mais user sobrement de tout ce que donne la providence. C'est une science excellente et
concise pour ceux qui veulent mener rigoureusement leur vie: observer les trois oeuvres qui contiennent les
vertus - je veux dire le jeûne, la veille et la prière - et qui assurent à tous le soutien le plus solide.

111. Le commencement de la prière intellectuelle est l'énergie, c'est-à-dire la puissance purificatrice de l'Esprit,
et la célébration mystique de l'intelligence. De même, le commencement de l'hésykhia est l'étude. Le milieu est
la puissance illuminante et la contemplation. Et la fin est l'extase, le ravissement de l'intelligence auprès de Dieu.

113. La prière, chez les novices, est comme un feu de joie qui monte du coeur Mais chez les parfaits, elle est
comme une lumière active et odorante. Ou encore, la prière est la prédication des apôtres, l'énergie de la foi, ou
plutôt la foi immédiate, le fondement de ce qu'on espère z, l'amour actif, le mouvement angélique, la puissance
des incorporels, leur oeuvre et leur réjouissance, l'Évangile de Dieu, la plénitude du coeur, l'espérance du salut,
le signe de la pureté, le symbole de la sainteté, la connaissance de Dieu, la manifestation du baptême, la
purification du bain, les armes de l'Esprit Saint, l'exultation de Jésus, la joie de l'âme, la pitié de Dieu, le signe de
la réconciliation, le sceau du Christ, le rayon du soleil spirituel, l'étoile matinale des coeurs, la certitude du
christianisme, le signe de l'absolution divine, la grâce de Dieu, la sagesse de Dieu, ou plutôt le commencement
de la sagesse en soi, la manifestation de Dieu, l'oeuvre des moines, la vie de ceux qui se consacrent à l'hésykhia,
l'origine de l'hésykhia le témoignage de la vie angélique. Que dire de plus? Dieu qui accomplit tout en tous, est
prière. Car une est l'énergie du Père, du Fils et du Saint-Esprit, qui accomplit tout dans le Christ Jésus.

119. Non seulement la foi, mais aussi la prière active est une grâce. Car la prière qui agit par l'amour dans
l'Esprit montre la vraie foi, celle qui porte la révélation de la vie de Jésus. Donc en celui qui ne l'éprouve pas agir
en lui, la foi est contraire, morte, sans vie.

Mais qu'on n'aille pas appeler vraiment fidèle celui qui ne croit qu'en parole, et dont la foi n'est pas mise en
couvre par les commandements ou par l'Esprit. Il faut donc la montrer manifestée par les progrès dans les
oeuvres ou la porter rayonnante, accomplie dans la lumière par les oeuvres. Comme dit l'Apôtre divin: "Montre-
moi ta foi par tes oeuvres, et moi je te montrerai mes oeuvres par ma foi ", signifiant dès maintenant que par les
oeuvres des commandements est manifestée la foi de la grâce, de même que les commandements sont accomplis
et rayonnent par la foi vécue dans la grâce. Car la racine des commandements est la foi, ou plutôt elle est la
source qui les arrose pour les faire croître, et se divise en deux, la confession et la grâce, bien qu'elle soit
indivisible de nature.

-Citation d'un autre chapitre


1. Tous ceux qui ont été baptisés en Christ doivent passer par tous les stades de la vie du Christ. Car ils ont reçu
leur puissance. Et à travers les commandements, ils peuvent les découvrir et les apprendre. La conception est le
gage de l'Esprit. La naissance est l'énergie de la joie. Le baptême est la puissance purificatrice du feu de l'Esprit.
La transfiguration est la contemplation de la lumière divine. La crucifixion est la mort au monde.
L'ensevelissement est la garde de l'amour divin dans le coeur. La résurrection est dans l'âme le réveil vivifiant.
L'ascension est l'extase vers Dieu et le ravissement de l'intelligence. Celui qui n'a ni découvert ni senti le passage
par ces stades est encore un enfant dans son corps et son esprit, quand bien même il serait pour tous un homme
comblé d'années et d'actions.

Ce n'est pas strictement un "chapitre sur la prière". Mais c'est si beau...

-Citations d'un traité sur l'hésykhia


1. Il y a deux modes d'union, ou plutôt deux entrées menant de part et d'autre à la prière de l'intelligence qui, par
l'Esprit agit dans le coeur Par ces deux modes, ou bien l'intelligence adhérant au Seigneur', selon l'Écriture, reçoit
d'abord la prière dans le coeur, ou bien l'énergie s'éveillant peu à peu dans le feu de la joie, la prière attire
l'intelligence et l'attache à invoquer le Seigneur Jésus et à s'unir à lui.

Car si l'Esprit agit en chacun comme il veut, ainsi que dit l'Apôtre, il arrive qu'en certains, une des formes dont
nous venons de parler précède l'autre. Tantôt l'énergie vient dans le coeur lorsque diminuent les passions et se
manifeste la chaleur divine, par l'invocation continuelle de Jésus-Christ, car notre Dieu est un feu qui consume
les passions, dit l'Écriture. Tantôt l'Esprit attire l'intelligence à lui, l'enserrant dans la profondeur du choeur et
empêchant son mouvement habituel. L'intelligence alors n'est plus une captive menée vers les Assyriens hors de
Jérusalem, mais un changement bien meilleur la ramène de Babylone en Sion, et elle peut dire, elle aussi, avec le
Prophète: "À Toi, Dieu, revient l'hymne en Sion, et à Toi est portée la prière en Jérusalem. " Et encore: "Quand le
Seigneur fera revenir les captifs de Sion." Et: "Jacob exultera et Israël se réjouira", c'est-à-dire l'intelligence
active et contemplative qui, par l'action, avec l'aide de Dieu, vainc les passions, et par la contemplation voit Dieu
lui-même, autant que cela lui est possible. Alors l'intelligence, conviée à une table abondante et réjouie dans les
délices divines, chante: "Tu as préparé devant moi une table, en face des démons et des passions qui me
tourmentent".

2. Le matin, dit Salomon, sème ta semence, c'est-à-dire la prière, et que le soir, ta main ne se relâche pas, afin de
ne pas interrompre dans le temps la continuité de la prière et de ne pas manquer le moment où elle sera exaucée.
Car tu ne sais pas, est-il dit, ce qui réussira, ceci ou cela.

Dès le matin, assis sur un petit banc, fais sortir de la raison l'intelligence, enserre-la dans le coeur, et garde-la en
lui. Péniblement courbé, une vive douleur à la poitrine, aux épaules et à la nuque, dis avec persévérance dans ton
intelligence ou dans ton âme: "Seigneur Jésus-Christ, aie pitié de moi." Ensuite, à cause de la gêne et de la peine,
et peut-être aussi de la continuité pesante (non à cause de l'unique et continuelle nourriture du triple nom, car
"ceux qui mangent, est-il dit, auront encore faim"), porte l'intelligence sur l'autre moitié, et dis: "Fils de Dieu,
aie pitié de moi". Dis de nombreuses fois cette moitié. Mais tu ne dois pas, par négligence, changer
continuellement. Les plantes qu'on repique trop souvent ne s'enracinent pas. Retiens la remontée du souffle, afin
de ne pas respirer facilement. Car le mouvement des souffles qui monte du coeur obscurcit l'intelligence et agite
la pensée. Il la détourne ou même la livre captive à l'oubli, ou bien il la fait s'occuper d'une chose après l'autre, et
elle se retrouve insensiblement dans ce qu'il ne faut pas.

Si tu vois les impuretés des esprits mauvais ou des pensées monter, ou prendre forme dans ton intelligence, ne te
trouble pas. Et si te viennent sur les choses de bonnes pensées, n'y attache pas ton attention. Mais autant qu'il est
possible, retiens l'expiration, enferme l'intelligence dans le coeur, et invoque continuellement, avec persévérance,
le Seigneur Jésus. Tu les brûleras et les repousseras rapidement, les flagellant invisiblement avec le nom divin.
Jean Climaque dit en effet: "Flagelle avec le nom de Jésus ceux qui te combattent. Il n'est pas d'arme plus forte
dans le ciel et sur la terre".

4. "Celui qui est las, dit Jean Climaque, se lèvera pour prier. Puis il se rassiéra et reprendra courageusement
son premier travail". Il parle de ce que doit faire l'intelligence quand elle est parvenue à la garde du coeur. Mais
il va de soi qu'il parle aussi de la psalmodie. On dit que le grand Barsanuphe fut un jour interrogé sur la
psalmodie, sur la manière de psalmodier, et l'ancien répondit: "Les Heures et les odes sont des traditions de
l'Église, et il est bon qu'elles nous aient été transmises pour la vie commune. Mais les moines de Scété ne
chantent pas les Heures et n'ont pas d'odes. Ils ont un travail manuel, une méditation solitaire, et une prière
intermittente. Quand tu te lèves pour prier, dis le Trisagion et le Notre Père. Demande à Dieu de te délivrer du
vieil homme. Et ne t'attarde pas; car c'est tout le jour que ton intelligence est en prière. L'ancien voulait montrer
que la méditation solitaire, c'est la prière du coeur, et que la prière intermittente, c'est la station de la psalmodie.
Le grand Jean Climaque dit aussi très clairement: "L'oeuvre de l'hésykhia est l'absence de soucis en tout, puis la
prière active (c'est la station) et en troisième lieu, l'oeuvre indéfectible du coeur." Tel est le siège de la prière, et
donc de l'hésykhia.

5. Les uns enseignent à beaucoup psalmodier; d'autres, peu; d'autres, pas du tout, mais seulement à prier, à se
donner de la peine, à travailler de ses mains, ou à se repentir, ou à faire quelque autre oeuvre difficile. Quelle est
la différence?

La réponse est là: ceux qui, après beaucoup de peines et d'années, ont trouvé la grâce par la vie active,
enseignent à autrui comme ils ont appris, et ils ne veulent pas admettre que d'autres puissent y atteindre en peu
de temps par l'étude, la miséricorde de Dieu et une foi ardente, comme dit saint Isaac. Trompés par l'ignorance et
la présomption, ils les blâment, et affirment qu'agir autrement qu'eux est une illusion et non une énergie de la
grâce. Ils ne savent pas qu'aux yeux du Seigneur, selon l'Écriture, il est aisé de donner soudain la richesse au
pauvre, et que "le commencement de la sagesse, c'est d'acquérir la sagesse", la grâce, dit le Proverbe. L'Apôtre
reprend aussi ses disciples qui ignorent la grâce, quand il dit: "Ne savez-vous pas que Jésus-Christ demeure en
vous? Ou seriez-vous réprouvés", c'est-à-dire incapables de progresser à cause de votre négligence? Dans leur
incrédulité et leur suffisance, ils n'admettent pas les oeuvres extraordinaires propres à la prière, que l'Esprit
accomplit singulièrement en certains.

6. Objection. Dis-moi: jeûner, s'abstenir, veiller, demeurer debout, faire des métanies, pleurer, être pauvre, n'est-
ce pas là une action? Comment peux-tu dire, en avançant uniquement la psalmodie, que sans vie active il est
impossible de tenir la prière? Ces choses ne sont-elles pas des actions?

Réponse. Si la bouche prie et si l'intelligence s'agite, où est l'avantage? "L'un édifie et l'autre détruit. On a peiné
pour rien." Mais l'intelligence doit travailler comme le corps. Sinon on serait juste de corps, mais le coeur serait
empli de toute acédie et de toute impureté. L'Apôtre le confirme: "Si je prie en langue, c'est-à-dire avec la
bouche, mon esprit est en prière, et c'est ma voix, mais mon intelligence est stérile. Je prie avec la bouche. Je
prierai aussi avec l'intelligence." Et: "J'aime mieux dire cinq paroles"... etc. Témoin Jean Climaque. Voici ce
qu'il dit: "Le grand artisan de la grande prière, de la prière parfaite, l'affirme: J'aime mieux dire cinq paroles
avec mon intelligence, etc."

Il y a beaucoup d'oeuvres, mais elles sont partielles. La grande oeuvre englobante, la source des vertus, selon
Jean Climaque, c'est la prière du coeur, par laquelle se découvre tout bien. "Il n'y a rien de plus terrible, dit saint
Maxime, que la pensée de la mort, ni rien de plus grand que le souvenir de Dieu". Il montre ici la transcendance
de l'oeuvre. Mais plusieurs, aveuglés par leur extrême insensibilité et leur ignorance, ont bien peu de foi et ne
veulent même pas entendre qu'il y ait une grâce dans le temps présent.

7. Je pense que ceux qui psalmodient peu font bien. Ils observent la juste proportion -selon les sages, toute
mesure est excellente-, ils n'épuisent pas toute la puissance de la prière dans la vie active. Ainsi l'intelligence ne
se trouvant pas négligente à la prière, ne se relâche pas devant elle. Mais s'ils ne psalmodient qu'en partie, ils se
déploient le plus possible dans la prière. Il y a pourtant des moments où, essoufflée par son appel continu et par
la constante concentration, l'intelligence peut prendre un peu de répit et quitter le resserrement de l'hésykhia pour
les étendues de la psalmodie. C'est là l'ordre le meilleur et l'enseignement des hommes les plus sages.

8. Ceux qui ne psalmodient pas du tout font bien, s'ils sont assez avancés. Ils n'ont pas besoin de psaumes, mais
de silence, de prière continue et de contemplation, s'il leur a été donné de recevoir la lumière. Ils sont unis à Dieu
et n'ont pas besoin de détacher de lui leur intelligence pour la jeter dans la confusion. La volonté propre fait
tomber l'obéissant, dit Jean Climaque. Et l'interruption de la prière fait tomber l'hésychaste. Quand elle se sépare
du souvenir de Dieu comme de son époux, leur intelligence devient adultère. Elle se prend d'amour pour les plus
petites choses.

Il n'est pas toujours possible d'enseigner aux autres cet ordre de prière. Aux simples et aux illettrés qui vivent
dans l'obéissance, oui: car l'obéissance, par l'humilité, participe à toute vertu. Mais à ceux qui n'obéissent pas,
qu'ils soient simples ou savants, on ne donnera pas, afin qu'ils ne soient pas portés à l'égarement. Celui qui ne
suit que lui-même, en effet, ne peut échapper à la présomption, qui accompagne naturellement l'erreur, comme
dit saint Isaac.

Certains, qui ne voient pas le danger des conséquences, n'enseignent que cet ordre de prière à ceux qu'ils
rencontrent, pour que leur intelligence, disent-ils, se fasse à l'usage et à l'amour du souvenir de Dieu. Mais cela
est inadmissible, surtout avec des moines indépendants. Car leur intelligence est encore impure, à cause de la
négligence et de la suffisance. Elle n'est pas purifiée par les larmes, et reflète les images mauvaises des pensées
plutôt que la prière, quand les esprits impurs qui sont dans le coeur, troublés par le nom terrible, grondent et
cherchent à détruire celui qui les flagelle. Si le moine indépendant écoute, s'il reçoit l'enseignement touchant
cette oeuvre et veut la tenir, il tombera dans l'un de ces deux maux: ou bien il s'évertuera, il se trompera et ne
sera pas guéri. Ou bien il sera négligent, et ne fera aucun progrès durant toute sa vie.

9. Je dirai moi-même, dans la mesure où je connais un peu la chose par expérience: lorsque tu demeures dans
l'hésykhia, le jour ou la nuit, priant continuellement Dieu, sans pensées, humblement, et que l'intelligence est
épuisée d'appeler, que le corps est douloureux et que le coeur n'éprouve plus ni chaleur ni joie, trop concentré par
la fréquente invocation de Jésus, qui donne la résolution et la patience à celui qui combat, alors lève-toi,
psalmodie, seul ou avec ton disciple, ou occupe-toi à méditer une parole, à te souvenir de la mort, à travailler de
tes mains ou avec les autres membres. Ou bien applique-toi à la lecture, plutôt debout, pour que le corps soit à la
peine.

Quand tu es debout à psalmodier seul, dis le Trisagion puis la prière du Seigneur, avec ton âme ou en esprit, et
l'intelligence attentive au coeur. Si l'acédie te presse, dis encore deux ou trois psaumes et deux tropaires
pénitentiels, sans chanter. Ces tropaires ne se chantent pas, dit Jean Climaque. La peine du coeur, vouée à la
piété, leur suffit en effet pour apporter la joie, comme dit saint Marc, et la chaleur de l'Esprit leur est donnée,
avec la grâce et la réjouissance. Pendant le psaume, dis aussi la prière en esprit ou avec ton âme, sans distraction,
et l'Alléluia. Tel est l'ordre des saints Pères, de Barsanuphe, de Diadoque, et des autres. Comme dit le divin
Basile, il faut varier chaque jour les psaumes, pour stimuler la résolution, et pour que l'intelligence ne soit pas
lassée d'avoir à chanter toujours les mêmes psaumes. Au contraire, il faut lui laisser la liberté, et elle sera
renforcée dans sa résolution. Mais si tu psalmodies en compagnie d'un disciple fidèle, que ce soit lui qui dise les
psaumes. Toi, secrètement attentif et priant dans ton coeur, garde-toi. Avec l'aide de la prière, méprise toutes les
pensées qui montent du coeur, qu'elles viennent des sens ou de l'intelligence. L'hésykhia est, en effet, le
dépouillement momentané des pensées qui ne viennent pas de l'Esprit, afin qu'en prêtant attention à ce qu'il y a
de bon en elles, tu ne perdes pas le meilleur disciple fidèle, que ce soit lui qui dise les psaumes. Toi, secrètement
attentif et priant dans ton coeur, garde-toi. Avec l'aide de la prière, méprise toutes les pensées qui montent du
coeur, qu'elles viennent des sens ou de l'intelligence. L'hésykhia est, en effet, le dépouillement momentané des
pensées qui ne viennent pas de l'Esprit, afin qu'en prêtant attention à ce qu'il y a de bon en elles, tu ne perdes pas
le meilleur.
11. "Tu es un ouvrier, dit Jean Climaque. Ce que tu lis doit regarder l'action. Cette oeuvre rend superflue toute
autre lecture". Ne cesse de lire des livres sur l'hésykhia et la prière, tels l'Échelle, saint Isaac, les écrits de saint
Maxime, du Nouveau Théologien, de son disciple Stèthatos, d'Hésychius, de Philothée le Sinaïte, et de tout ce
qui, ailleurs, est du même ordre. Mais laisse les autres écrits jusqu'à ce que vienne le temps, non qu'il faille les
rejeter, mais ils n'ont pas le même but. Ils portent l'intelligence vers ce qu'ils cherchent, et ils la détournent de la
prière.

Que ta lecture soit solitaire, dite d'une voix sans emphase, sans éloquence recherchée, sans élégance de langage
ou de modulation, sans sortir de toi de manière passionnée et inconsciente, absent là où tu es, pour plaire à
quelques-uns, et sans être non plus insatiable, car toute mesure est excellente. Lis sans rudesse, ni lenteur, ni
négligence, mais modestement, doucement, posément, de manière compréhensible et harmonieuse, avec ton
intelligence, ton âme et ta raison. L'intelligence en est confortée. Elle reçoit en elle la force de prier intensément.
Mais dans les conditions contraires dont nous avons parlé, elle ne peut trouver qu'obscurité, relâchement et
trouble. La raison finit par donner mal à la tête, et elle est épuisée pour la prière.

12. Sois attentif à examiner précisément à toute heure où te porte ta résolution, si elle mène selon Dieu à ce bien
qu'est l'hésykhia pour l'avantage de l'âme, ou à la psalmodie, ou à la lecture, ou à la prière, ou à l'oeuvre des
vertus semblables, afin de n'être pas dévasté sans le savoir si tu te trouvais n'être ouvrier que pour la forme, et
voulais, dans ton mode de vie et tes pensées, plaire aux hommes, et non à Dieu.

Car les pièges du malin sont nombreux. Au plus profond du secret, ignoré de la plupart, il voit le penchant de la
résolution, et ne cesse de vouloir dévaster l'oeuvre sans qu'on le sache, afin que ce qui se fait ne se fasse pas
selon Dieu. Quand bien même mènerait-il contre toi un combat inflexible et surviendrait-il effrontément, toi, sûr
de ta résolution devant Dieu, ne te laisse absolument pas dévaster, même si l'impulsion de ta volonté, forcée par
le malin, te pousse à t'égarer malgré toi dans la rêverie. Il se peut, et la maladie aidant, qu'on soit vaincu sans le
vouloir. Mais on est vite pardonné et encouragé par Celui qui connaît les résolutions et les coeurs.

Cette passion, je veux dire la vaine gloire, ne laisse pas le moine avancer dans la vertu, mais il reste avec ses
peines, et il atteint la vieillesse sans porter de fruits. Elle peut toujours toucher les trois -le novice, le moyen et le
parfait- et les dépouiller de l'oeuvre des vertus.

13. Je dis, pour l'avoir appris, que le moine ne pourra jamais progresser sans ces vertus: le jeûne, la tempérance,
la veille, la patience, le courage, l'hésykhia, la prière, le silence, le deuil, l'humilité. Car elles s'engendrent et se
gardent les unes les autres. Le désir consumé par le jeûne continue l’enfante la tempérance. La tempérance, la
veille. La veille, la patience. La patience, le courage. Le courage, l'hésykhia. L'hésykhia, la prière. La prière, le
silence. Le silence, le deuil. Le deuil, l'humilité. Réciproquement, l'humilité enfante le deuil. Et revenant en sens
inverse, tu découvriras comment les filles, à leur tour, enfantent les mères. Entre les vertus, aucune n'est plus
grande que cet enfantement réciproque. Car tous voient alors très clairement leurs contraires.

Citations de "Comment l'hésychaste doit être assis en prière et ne pas se hâter de se


relever"
Tantôt, la plupart du temps - car c'est pénible -, sois assis sur un banc. Tantôt, rarement, pour un moment et pour
te détendre, allonge-toi sur ta couche. Tu dois demeurer assis avec patience, à cause de celui qui a dit:
"Persévérez dans la prière", et ne pas te hâter de te relever par négligence, quand l'appel spirituel de
l'intelligence et la longue immobilité te font souffrir. "Voici, dit le prophète, que m'ont pris les douleurs, comme
celle qui enfante." Mais courbé vers le bas, rassemblant l'intelligence dans le coeur s'il s'ouvre, appelle à l'aide le
Seigneur Jésus. Tu auras mal aux épaules, et souvent ta tête sera douloureuse. Mais persévère dans la peine et
l'amour, cherchant dans le coeur le Seigneur. Car le Royaume des cieux est aux violents et les violents s'en
emparent. Le Seigneur a montré en vérité comment nous devions nous donner de telles peines. La patience et la
persévérance en tout enfantent les peines du corps et de l'âme.

Parmi les Pères, les uns demandent de dire toute la prière - "Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, aie pitié de
moi" - et les autres, d'en dire la moitié - "Jésus, Fils de Dieu, aie pitié de moi" -, ce qui est plus facile pour la
faiblesse de l'intelligence. Car nul, seul et de lui-même, ne peut dire dans le mystère "Seigneur Jésus", purement
et parfaitement, sinon par l'Esprit Saint. Comme l'enfant qui balbutie encore, il est incapable de l'articuler
pleinement. Il ne faut pas alterner souvent les invocations, par négligence, mais ne le faire que rarement, pour la
persévérance.

De même, les uns enseignent à dire la prière avec la bouche, d'autres avec l'intelligence. Je pense qu'il faut faire
les deux. En effet, tantôt l'intelligence et tantôt la bouche sont prises d'acédie et ne peuvent parler. On doit donc
prier avec les deux, la bouche et l'intelligence. Mais on doit appeler également calmement et sans trouble, pour
que la voix ne vienne pas brouiller et entraver la perception et l'attention de l'intelligence, jusqu'à ce que celle-ci,
dressée à l'oeuvre, ait progressé et reçu de l'Esprit le pouvoir de prier totalement et intensément. Alors il n'est pas
besoin de parler avec la bouche. Car on ne le peut même plus. L'intelligence suffit à faire l'oeuvre tout entière.

Aucun novice ne chasse jamais une pensée que Dieu ne chasse d'abord. Il appartient aux forts de combattre et de
chasser les pensées. Encore ceux-ci ne les chassent-ils pas d'eux-mêmes. C'est avec Dieu, et revêtus de son
armure, qu'ils mènent le combat contre elles. Quand viennent les pensées, appelle le Seigneur Jésus, souvent,
avec persévérance, et elles s'enfuiront. Car elles ne supportent pas la chaleur qui de la prière monte dans le coeur,
et elles fuient, comme brûlées par le feu. "Par le nom de Jésus, dit Jean Climaque, fustige ceux qui te
combattent." Car notre Dieu est un feu qui consume la perversité. Le Seigneur vient vite à l'aide, et rend aussitôt
justice à ceux qui, de toute leur âme, l'appellent jour et nuit.

Mais celui qui n'a pas l'énergie de la prière peut renverser les pensées d'une autre manière, en imitant Moïse. S'il
demeure debout, les mains et les yeux tournés vers le ciel, Dieu fait fuir les pensées. Puis il s'assied à nouveau, et
se met à la prière avec persévérance. C'est ce que doit faire celui qui n'a pas encore acquis la force de la prière.
Et même celui qui a l'énergie de la prière, toutes les fois où il affronte les passions du corps, je veux dire l'acédie
et la prostitution, les plus dures et les plus lourdes des passions, doit aussi tendre les mains pour appeler à l'aide
contre elles. Mais pour ne pas tomber dans l'illusion, il ne doit pas faire cela longtemps, et il s'assied à nouveau
de peur que l'ennemi ne vienne par l'imagination tromper d'en-haut son intelligence, en lui montrant une
prétendue forme de vérité. Car avoir l'intelligence infaillible en-haut et en-bas, dans le coeur et en tous lieux, et
la garder sauve, n'appartient qu'aux purs et aux parfaits.

"Durant la nuit, dit Jean Climaque, donne beaucoup de ton temps à la prière, mais peu à la psalmodie". C'est ce
que tu dois faire. Quand, là où tu es assis, tu vois la prière agir et ne pas cesser d'être en mouvement dans le
coeur, ne va pas la laisser et te relever pour psalmodier un moment, si d'elle-même elle ne t'abandonne pas.
Délaissant Dieu au-dedans de toi, tu te lèves pour parler à l'extérieur, tu te détournes de ce qui est élevé vers ce
qui est bas, et tu crées une confusion. Tu troubles l'intelligence hors de son calme. Car l'hésychaste garde aussi
l'action, dès lors qu'il la maintient dans la paix et la sérénité, comme son nom l'indique. Dieu est paix, au-delà de
la confusion et du bruit. Notre louange, comme notre manière de vivre, doit être angélique, et non charnelle.
Psalmodier en appelant de toutes nos voix n'est jamais qu'un symbole de l'appel de l'intelligence. La psalmodie
nous est donnée à cause de notre négligence et de notre rusticité, pour nous ramener vers ce qui est vrai. Ceux
qui ne connaissent pas la prière qui est, selon Jean Climaque, la source des vertus arrosant les plantes, c'est-à-
dire les puissances de l'âme, doivent psalmodier beaucoup, sans mesure, toujours avec une grande diversité, et ne
jamais cesser, jusqu'à ce que cette longue action pénible les ait menés à la contemplation et qu'ils puissent
découvrir la prière intellectuelle active au-dedans d'eux. Car autre est l'acte de l'hésykhia, autre celui de la vie
commune. Chacun, s'il persévère sur la voie où il a été appelé, sera sauvé. Aussi, quand je te vois revenir au
milieu d'eux, j'ai bien peur de n'écrire que pour les faibles.

Tous ceux qui essaient de vivre la prière à partir de ce qu'ils ont entendu ou appris ne peuvent que se perdre, s'ils
n'ont personne pour les guider. Celui qui a goûté la grâce doit, selon les Pères, psalmodier avec mesure et se
consacrer surtout à la prière. Mais aux heures de nonchalance, il doit psalmodier ou lire les actes des Pères. Le
navire n'a pas besoin de rames lorsque le vent tend la voile et que le souffle lui apporte une brise favorable pour
voguer à la surface de la mer saumâtre des passions. Mais quand il est arrêté, il est tiré par les rames ou par la
barque. Si certains, qui aiment la dispute, avancent que les saints Pères, ou d'autres aujourd'hui, debout toute la
nuit et psalmodiaient continuellement, nous leur répondrons avec l'Écriture que tout n'est pas parfait en tous, que
l'ardeur et la force peuvent manquer, et que ce qui est petit n'est pas nécessairement petit pour les grands, ni ce
qui est grand n'est pas nécessairement parfait pour les petits.

Il y a trois vertus de l'hésykhia, qu'il faut garder strictement, en examinant à toute heure si nous vivons toujours
en elles et si, trompés par l'oubli, nous ne marchons pas en dehors. Ce sont la tempérance, le silence, et le blâme
de soi-même, c'est-à-dire l'humilité. Elles se contiennent et se gardent les unes les autres. D'elles la prière naît et
croît continuellement.

Le commencement de la grâce dans la prière n'apparaît pas en tous de la même manière. Et le partage de l'Esprit,
dit l'Apôtre, se révèle et se connaît sous bien des formes, selon sa volonté. Il se manifeste en nous comme à Élie
le Thesbite. Chez certains, un esprit de crainte, fendant les montagnes des passions et brisant les rochers, les
coeurs durs, vient clouer la chair de frayeur et la rendre morte. Chez d'autres, un tremblement, ou une exultation
toute immatérielle et essentielle, car ce qui n'a ni être ni substance n'existe pas (et c'est ce que les Père appellent
plus clairement un bondissement) ébranle le coeur. Chez d'autres enfin, surtout en ceux qui ont progressé dans la
prière, Dieu suscite une brise légère et paisible de lumière, le Christ demeurant dans le coeur, selon l'Apôtre, et
se révélant mystiquement en esprit. C'est pourquoi Dieu disait à Élie sur le mont Horeb que le Seigneur n'était ni
ici ni là, dans les actions partielles des novices, mais il disait que le Seigneur était dans la brise légère de
lumière, et il montrait la perfection de la prière.

Calliste le Patriarche
Calliste, qui portait le nom de Xanthopoulos et fut Patriarche de Constantinople, vécut au XIVème siècle sous
Andronique II Paléologue, de 1350 à 1363. Disciple de Grégoire le Sinaïte (dont il rédigea plus tard la
biographie), il fut moine au Mont Athos, dans la skite de Magoula en face du monastère de Philothée. Il vécut là
vingt-huit ans avec son condisciple Marc. Il se lia également d'une telle amitié avec Ignace, qui portait lui aussi
le nom de Xanthopoulos, qu'ils étaient d eux deux comme une seule âme. Devenu Patriarche, et en route pour la
Serbie, où il allait travailler à l'union et à la paix de l'Église, il passa par la Sainte Montagne. Là, Maxime le
Capsocalyvite lui fit une prédiction teintée d'humour en disant: "Ce vieillard a perdu sa vieille femme". En effet,
à peine arrivé en Serbie, Calliste échangea la vie mortelle contre l'incorruptibilité.

Il est, très vraisemblablement, l'auteur des "Quatre-vingt trois chapitres sur la prière"...

Citations:
21. C'est Dieu qui enseigne à l'homme la connaissance, ainsi qu'il est écrit. Mais comment enseigne-t-il? Il donne
la prière dans la sainte impulsion qui transmet lumineusement à celui qui prie la respiration continuelle de
l'Esprit. Une telle prière sacrée est vraiment la demeure, la grande demeure de la grâce plus que bonne. Elle est
un maître pour celui qui l'a reçue. Elle est manifestement comme un miroir du visage de l'âme. En elle
l'intelligence voit clairement ses propres tendances, ses écarts, ses aliénations, ses acédies, ses fraudes. Et pas
seulement cela. Elle est aussi l'air de la pureté, la splendeur de la contemplation, l'esprit de la tension de l'oeuvre
divine vers Dieu, la flamme de feu des désirs ardents de Dieu, la simplicité de l'intelligence dégagée des formes,
le silence loin de tout et la joie immense de l'émerveillement. En un mot, l'intelligence voit et connaît
infailliblement par la prière ce que sont les états et les passions de l'âme. Elle est lumineusement initiée aux
premières causes des principes qui donnent à l'âme son mouvement. Elle sert les unes et elle s'attache aux autres,
autant que possible, successivement, dès lors qu'elles sont de toute manière dignes d'amour ou de sollicitude.

22. Si la sainte prière spirituelle n'était, comme on l'a dit, que le maître qui enseigne et signifie les devoirs de la
vertu, ne serait-elle déjà pas digne de ces grandes choses? Mais si elle n'est pas seulement un maître qui enseigne
et signifie, mais aussi un consolateur qui mène à tout ce qui est naturellement de l'ordre des biens, de quelles
offrandes sacrées ne serait-elle pas plus haute, de quelles louanges ne serait-elle pas au-delà? Toutefois
l'enseignement et la consolation ne servent relativement à rien, si l'enseigné et le consolé sont faibles. Il leur faut
une puissance qui stimule leur désir. Si tu cherches, tu trouveras une fois pour toutes la prière, et tu découvriras
en elle l'énergie qui conforte l'âme dans l'Esprit.

Tant est grand en ceux qui se vouent à la vertu un tel pouvoir de la prière. Et à bon droit. Car la prière qui
respire, et pour ainsi dire la prière qui vit, fait monter du coeur un flux continuel. Et elle est manifestement telle
par la communion et l'énergie de l'Esprit vivifiant. Trois choses sont donc des plus nécessaires: l'enseignement
de ce qui convient aux spirituels, puis bien sûr la consolation dans les combats des oeuvres, enfin avant tout cela,
la puissance qui soulage les actes et les difficultés. Notre Seigneur qui donne l'Esprit l'a dit: " Vous recevrez la
puissance du Saint-Esprit qui viendra sur vous". Et cette puissance, il l'appelle précisément Consolateur et
Maître qui enseigne, quand il dit: "Le Consolateur, l'Esprit Saint que le Père enverra en mon nom, vous
enseignera tout et vous rappellera ce que j'ai dit". C'est ainsi que par la prière est justement donnée à chacun,
pour son bien, la manifestation de l'Esprit. À l'un est donné un esprit de sagesse; à l'autre un esprit de
connaissance; à l'autre un esprit de guérison; et toutes ces choses qu'à mentionnées l'Apôtre, et qu'anime l'unique
et même Esprit, lequel se partage en chacun comme il veut. C'est ce que révèle clairement l'enseignement de
saint Paul.

À celui qui, d'une manière ou d'une autre, a part aux dons de l'Esprit sont nécessairement liées ces trois choses:
la puissance plus haute que la nature, l'enseignement plus haut que le monde, et la consolation divine qu'ont
révélée les saintes paroles du Seigneur, nous l'avons dit. Quand, par ailleurs, le Seigneur dit: " Sans moi vous ne
pouvez rien faire", il montre indubitablement que tout ce qui tend à agir a de toute nécessité besoin de la
puissance divine. Et quand il dit: "N'appelez personne sur la terre votre maître, car vous n'avez qu'un mare et
qu'un guide, le Christ". Il signifie clairement que l'homme a besoin de l'enseignement divin pour comprendre ce
qu'il doit faire et ce qui lui vient de Dieu. Enfin quand il affirme: "Je demanderai au Père, et il vous enverra un
autre Consolateur, l'Esprit de vérité, pour qu'il demeure toujours avec vous", il rappelle que la consolation est
tout à fait nécessaire et inséparable de la grâce.

La distinction entre les charismes va donc pour ainsi dire de soi. En effet, autre chose est la sagesse, et autre
chose en l'espèce la connaissance. La prophétie ne leur ressemble pas. Et les charismes des guérisons sont encore
autre chose. Bref, chacun des dons de l'Esprit qu'a dénombrés l'Apôtre se distingue de l'autre. Cependant, quelle
que soit la grâce, elle est parée des trois énergies de l'Esprit vivifiant que nous avons dites. Comment, en effet,
l'intelligence créée recueillie dans un corps pourra-t-elle communier à ses propres biens et à la vertu, s'il ne lui
est pas donné d'avoir part à la puissance plus haute que le ciel, que même les anges n'ont pas? Et comment
trouvera-t-elle le moyen d'avoir part au mystère plus haut que le monde, sans l'initiation de l'Esprit? C'est dire
qu'elle sera prise de vertige en parvenant à cette hauteur où la portent le grand don de Dieu et la ferme tension de
la vertu, si elle n'a pas aussi découvert la sainte consolation du Dieu bon.

Que faut-il donc penser de la prière faite sous l'impulsion de l'Esprit, cette prière qui dispense à l'âme tout don
spirituel et porte avec elle la puissance, l'enseignement et la consolation du Saint-Esprit? De quelles louanges
une telle prière ne serait-elle pas plus que digne? Combien doivent l'honorer ceux qui l'ont reçue par la grâce? Et
combien doivent la chercher ceux qui ne l'ont pas encore, elle qui, par la sainte union, lie l'intelligence à Dieu
dans le Christ Jésus, le Fils de Dieu en vérité?

23. Quand, par la grâce, l'étude mesurée des choses qui entourent Dieu et le secours du souffle de l'Esprit
vivifiant ont donné une claire pensée de Dieu à l'intelligence, que celle-ci se regarde elle-même et qu'elle
considère sa propre faiblesse, et combien la négligence, l'oubli des devoirs, et donc l'ignorance de son oeuvre
propre, l'ont éloignée de ce qu'elle doit faire. Ainsi toi qui travailles à te blâmer toi-même et à t'humilier devant
le juste et le vrai, va continuellement vers Dieu par la prière, d'un esprit humble, dans la certitude et l'espérance
de l'incompréhensible amour que Dieu porte à l'homme par ineffable bonté. Cet amour débordant nous fait
approcher avec assurance du trône de la grâce, comme nous l'enseigne saint Paul. Car ce n'est pas en suivant nos
voies que Dieu a coutume d'agir en nous: c'est en suivant sa compassion infinie. Ne cherchons donc pas à porter
nos regards sur nous au temps de la prière. Mais regardons vers la force de pureté et de grande compassion qui
est dans notre Dieu, notre Père plus que bon, afin d'avoir ainsi en nous, sans mal, son amour vraiment salutaire.

Grégoire [Palamas] de Thessalonique


Ce texte composite -tiré en particulier des écrits du patriarche Philothée et de Syméon Métaphraste- met en
pleine lumière le dessein des éditeurs de la Philocalie grecque, à la fin du XVIII ème siècle: signifier que
l'invocation du nom de Jésus -la prière continuelle- est inhérente à l'identité chrétienne, et concerne tous les
fidèles, indépendamment de leurs engagements et de leurs charges dans l'Église. Il en va du message
philocalique comme de l'Évangile. Il ne saurait être réservé. Il est donné à tous.

C'est ce qu'affirme ici Grégoire de Thessalonique (Grégoire Palamas) au vieillard Job. Et c'est ce que confirment
également la Vie de Constantin, le père de Grégoire, rapportée par le Patriarche Philothée, et la Vie d'Eudocime,
que raconte Syméon Métaphraste.

Ainsi la prière continuelle vérifie et oriente la vocation des fidèles à recueillir l'intelligence dans l'abîme du
coeur, et à unir sans confusion la vie qu'ils mènent dans le siècle et l'exigence évangélique: fermer les portes des
sens et appeler dans le secret la grâce du Père des lumières. L'ouverture au monde y est aussi totale que la
consécration à l'intériorité orante. Ce tout dernier texte constitue bien l' "envoi" de l'anthologie philocalique.

Citations:
Qu'on n'aille pas penser, frères chrétiens, que seuls les prêtres et les moines ont le devoir de prier
continuellement, et non les laïcs. Non, non. Tous les chrétiens ont en commun le devoir de se trouver toujours en
prière.

Le Patriarche de Constantinople Philothée écrit dans la Vie de saint Grégoire de Thessalonique, que celui-ci avait
un ami bien-aimé nommé Job, un homme très simple, très vertueux. Un jour que le saint était en conversation
avec lui, il lui parla de la prière, il lui dit que tout chrétien devait simplement toujours s'efforcer de prier, et prier
continuellement, comme l'ordonne l'apôtre Paul à tous: "Priez continuellement"et comme le dit le prophète
David, bien qu'il fût roi et eût tous les soucis de son royaume: "J'ai toujours le Seigneur devant moi", c'est-à-
dire: par la prière, dans mon intelligence, je vois toujours le Seigneur devant moi. De même, Grégoire le
Théologien enseigne à tous les chrétiens qu'il nous faut, dans la prière, nous souvenir du nom de Dieu plus
souvent que nous prenons notre respiration.

Voyez-vous, frères, que tous les chrétiens, du plus petit jusqu'au plus grand, ont tous en commun le devoir de
prier continuellement, de dire la prière intellectuelle "Seigneur Jésus Christ, aie pitié de moi", et d'accoutumer
leur intelligence et leur coeur à la dire toujours? Considérez-vous combien cette prière plaît à Dieu et quel
avantage elle nous donne, dès lors que, dans son extrême miséricorde, il a envoyé un ange céleste pour nous le
révéler, pour que nous n'ayons plus là-dessus aucun doute?
Car cette prière intellectuelle est la vraie prière, la prière parfaite. Elle emplit l'âme de grâce divine et de
charismes de l'Esprit, comme le parfum dont l'odeur, dans Ie vase, est d'autant plus forte que tu l'y as enfermé.
Ainsi de la prière. Plus tu l'enfermes dans ton coeur, plus elle comble le coeur de grâce divine. Bienheureux ceux
qui s'adonnent à cette oeuvre céleste. Car par elle ils surmontent toutes les tentations des démons malins, comme
David a vaincu l'orgueilleux Goliath; par elle ils éteignent les désirs désordonnés de la chair, comme les trois
enfants ont éteint la flamme de la fournaise; par elle ils apaisent les passions, comme Daniel calma les lions
sauvages; par elle ils font descendre la rosée du Saint-Esprit dans les coeurs, comme Élie fit descendre la pluie
sur le Carmel. C'est cette prière intellectuelle qui monte jusqu'au trône de Dieu, et est gardée dans des coupes
d'or, d'où s'élève son parfum vers le Seigneur, comme dit Jean le Théologien dans l'Apocalypse: "Les vingt-
quatre vieillards se prosternèrent devant l'Agneau avec leurs cithares et des coupes d'or pleines de parfum, qui
sont les prières des saints." Cette prière intellectuelle est une lumière qui éclaire toujours l'âme de l'homme et
allume son coeur aux flammes de l'amour de Dieu. Elle est une chaîne qui joint et unit Dieu et l'homme.

Ô la grâce incomparable de la prière intellectuelle! Elle donne à l'homme d'être toujours en dialogue avec Dieu.
Ô chose vraiment merveilleuse! Tu es avec les hommes par le corps, et tu es avec Dieu par l'intelligence. Les
anges n'ont pas de voix matérielle. Mais ils ne cessent de glorifier Dieu avec leur intelligence. C'est leur oeuvre.
Et ils y consacrent toute leur vie. Donc toi aussi, frère, quand tu entres dans ta chambre et fermes la porte, c'est-
à-dire quand ton intelligence ne se disperse pas ici et là, mais quand elle entre dans ton coeur, quand tes sens
demeurent fermés et ne s'attachent pas aux choses de ce monde, quand ainsi tu pries toujours avec ton
intelligence, tu es pareil aux saints anges, et ton père qui voit la prière cachée que tu lui offres dans le secret de
ton coeur, te donnera en récompense de grands charismes spirituels. Mais que veux-tu d'autre et davantage
qu'être toujours uni à Dieu par l'intelligence, comme nous avons dit, et continuellement t'entretenir avec lui, sans
lequel, ni ici ni dans l'autre vie, nul homme jamais ne pourra être bienheureux?

Donc, frère, qui que tu sois, quand tu prendras dans tes mains ce livre et le liras pour le bien de ton âme, je te
prie, souviens-toi d'invoquer Dieu, de dire "Kyrie eleison" pour l'âme pécheresse de celui qui s'est donné la peine
de composer ce livre et de celui qui l'a publié. Ils ont grand besoin de ta prière, pour que la pitié divine vienne
sur leurs âmes comme sur la tienne. Ainsi soit-il!