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rapprocher de plus en plus toutes mes façons de m'exprimer, y compris ma poésie, dont j’associe symboliquement des bribes à chaque photo de Paris que je prends ; cela vaut aussi pour ma nouvelle série de photos d'autres artistes que j'expose. Je travaille actuellement sur une nouvelle œuvre qui va me permettre de transférer entièrement mon concept d’infini carré à mes photos et mes poèmes. L’idée étant de réunir finalement tous ces supports créatifs dans une grande famille heureuse ! pratiquement aucune possibilité que deux personnes produisent la même configuration ou le même tableau. Leur nouvelle possession n'est pas seulement unique, mais uniquement personnelle parce que l’acquéreur a participé à l'achèvement de l'œuvre, et a donc créé quelque chose que je n'aurais pas pu faire seul. Le processus de création a changé de main, littéralement, et le dénouement m'est caché. Ce que j'ai commencé a été terminé par quelqu'un d'autre, et j'avoue que je ressens la même genre de douleur que si je devais vendre ma propre fille, mais le tableau devient désormais un lien entre nous, et ni l'artiste ni l'acquéreur, enfin j'espère, n'en sortent indemnes, ou au moins inchangés par l'expérience, ce que je trouve particulièrement enrichissant.

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Vos autoportraits occupent les côtés de neuf cubes, vos tableaux sont construits de neuf toiles carrées, et même vos photos de Paris sont montées sur des cartons entoilés carrés et arrangées dans des groupes de neuf. Depuis combien de temps ressentez-vous cette fascination pour la forme quadrilatérale ?
Depuis que j'ai découvert un jour qu'en utilisant une forme carrée comprenant neuf carrés plus petits, je pourrais produire un tableau qui n'a ni début ni fin ; d'où mon titre global pour tous ces tableaux : l'infini carré, ou l’infini². En effet, peut importe avec laquelle des neuf petites toiles tu commences dans, mettons, le coin en haut à gauche : tu peux toujours construire un tableau cohérent avec une continuité parfaite sur les neuf carrés, mais tout en imaginant seulement une forme possible parmi des milliards - à peu près 190 milliards de possibilités en fait ! Et comme je suggère aux gens de boucler le processus créatif que j'ai entamé en construisant leur propre tableau à partir d'un ensemble de neuf toiles, il n'y a

Est-ce qu'il y a un sens plus profond que vous voudriez communiquer à travers vos tableaux ?
Oui. Pour moi, cette disposition carrée de neuf carrés plus petits est la métaphore d’une vie. Pas de la vie, mais d’une vie. De la même façon que nous pouvons considérer notre vie comme initiée par nos parents, et qui, à son tour, sera continuée par nos enfants, mes tableaux l'infini carré peuvent

Pourquoi, donc, étendezvous ce concept bien particulier des carrés à vos photos artistiques de Paris, qui ne semblent pas, a priori, se prêter facilement aux caractéristiques magiques de vos tableaux l'infini carré ?
Pas encore complètement, c’est vrai ! En fait je suis en train de

Sab Will est un artiste, photographe et poète britannique, qui vit à Paris depuis 15 ans. Inspiré par la Ville Lumière et tout ce qu’elle représente, il peint, photographie, et écrit au gré de ses perceptions, de ses rencontres, de son humeur, mais aussi de son humour ‘so british’. Intrigué également par les formes, les couleurs, et les juxtapositions drôles, ironiques, ou simplement inédites, Sab hante les rues comme il fouille son âme : en quête d’idées et de réponses (impossibles) à des questions parfois inconnues… Surtout, il essaye de s’exprimer et de toucher quelques personnes comme il a lui même été touché ; sans pour autant vouloir imposer son point de vue, qu’il espère discret… D’ailleurs, ses œuvres sont achevées seulement par le regard croisé du spectateur, qui nourrit de sa propre perception le travail de l’artiste. Web: parissetmefree.com E-mail: sab@parissetmefree.com

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Mais, plus précisément, je trouve que le bonheur en général est un sujet artistique fort médiocre ! J'ai, honnêtement, très peu de choses à en dire.

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être prolongés sans interruption vers la gauche ou la droite, vers le haut ou le bas, par le simple déplacement des colonnes et des lignes. Il n'y a pas de début ni de fin à mes tableaux, et il n'y a aucune configuration 'correcte'. Tu peux assembler chacun d’eux comme bon te semble - c'est ce que j’espère, de toute façon. En outre, de la même façon qu’il existe des milliards d’êtres humains différents sur Terre, n'importe lequel de mes tableaux peut être agencé de milliards de manières différentes. D’ailleurs, il est sûrement impensable d’en épuiser toutes les combinaisons possibles de notre vivant, ce qui donne à réfléchir ! Mais, vu de manière un peu moins morbide, l'idée que, comme avec les tableaux, vous pouvez désassembler et recomposer votre vie autant de fois que vous le voulez, et que rien n'est jamais fixé dans la pierre, est, je pense, une philosophie plutôt optimiste…

d'une sexualité latente et d'une violence voilée juste en dessous de la surface. Cela paraît quelque peu en contradiction avec le message optimiste que vous venez de proposer…
Nous sommes tous des créatures extrêmement sexuées, en fin de compte, ou plutôt en début de compte, et j'attends toujours qu’on me présente quelqu'un dont les parents ne se sont pas amusés un peu au moins une fois dans l’intimité, même s'ils ne veulent pas l'avouer ! Et vous trouvez les tons sombres négatifs...? Intéressant...! Mais non, sérieusement, vous avez raison. Mais ayant trouvé ma métaphore pour la vie, et ce n'était pas facile, je vous assure, je me sens libéré et libre d'exprimer mes douleurs et frustrations cachées, aussi bien que des moments de légèreté et positivité comme n'importe quel autre artiste. Il est vrai que beaucoup de mes tableaux, photos et plus explicitement mes poèmes font allusion à un côté profondément sombre, mais je ne suis pas du tout une personne négative. A la vérité, c’est même tout le contraire : n'importe lequel de mes étudiants ou amis vous le dira. C'est juste que j'ai du mal à être inspiré artistiquement, soit avec les couleurs et les formes, soit avec les mots, par le soleil levant, les gens en train de danser en chantant, ou l'idée que tout va bien dans le monde. Tout d'abord, la vie n'est pas du tout comme ça - il suffit simplement de regarder n'importe quel film, feuilleton ou journal pour en prendre très vite conscience.

Vos photos de Paris sont, des interprétations originales fixant, de manière apparemment hétéroclite, des monuments classiques, des gouttières rouillées, des paquets de cigarettes jetés, les mollets bien proportionnés d'une élégante inconnue dans le métro, ou encore un clochard étalé sur le trottoir. Quel est, en fin de compte, le vrai Paris pour vous ?
Tout cela et plus encore ! J'ai à ce point déambulé ces 15 dernières années dans les rue de la ville, dans une telle variété d'humeurs, que tous ces aspects de Paris se sont fusionnés en une seule expérience sensorielle, pour moi d’une immense richesse. Les frontières entre riche et pauvre, ancien et moderne, fonctionnel et futile sont progressivement devenues très floues… Malgré sa réputation très glamour, la vrai Paris représente beaucoup de choses pour beaucoup de gens, et des clichés kitsch comme 'la Ville Lumière' donnent une image bien loin de la réalité de tous les jours. Quand mon cerveau passe en mode vision créative lorsque je me promène avec mon appareil photo, mon regard semble appelé magnétiquement, presque pathologiquement par tout ce qui me frappe comme étant hors du commun ou remarquable d'une manière ou d'une autre.

Certains de vos tableaux sont lumineux et positifs, mais beaucoup sont extrêmement sombres et menaçants, avec des signes

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boulot », comme dirait mon père. Et quand je compare la vie d'un artiste à celle d'un footballeur, d’un comptable, d’une infirmière ou d’un balayeur (qui garde mes gouttières propres, merci !), je me rends compte à quel point nous avons tous besoin les uns des autres pour faire une vie. J'espère simplement m'exprimer de façon à toucher positivement les vies de certains et parvenir, ainsi, à leur faire prendre conscience qu'il ne sont pas seuls. si je vous disais le nombre d’heures passées sur ces trucslà ! En fait, il m'a fallu plus de trois ans d'autoportraits – enfin, des portraits de moi, parce que ce n'était pas toujours moi qui les prenais, pour des raisons pratiques évidentes –, avant d’obtenir un résultat digne de ce nom et pouvoir finalement créer la face cachée, comme j'appelle mes ensembles de neuf cubes. Les autoportraits sont un « work in progress », mais j’ai longtemps cherché une manière suffisamment originale pour pouvoir les exposer sans craindre d’entendre les gens s’exclamer : « regardez-moi ce loser égocentrique ! » Je le suis, peut-être, mais au moins je m'amuse en même temps ! Plus sérieusement, je questionne souvent la validité de ce que je suis en train de faire. Et, d'une certaine façon, je crois qu'il faut être en permanence à la recherche de quelque chose pour être créatif. Mais ça ne veut pas dire que les artistes ont le monopole sur la créativité - loin de ça ! Certains hommes et femmes d'affaire de ma connaissance sont parmi les gens les plus inventifs que je connais. Et, en revanche, certains artistes qui ont trouvé leur 'truc', et connaissent un vrai succès commercial, ne font plus rien qui ait rapport de près ou de loin avec la créativité et l’inventivité. En ce moment je suis assez à l'aise avec ce que je fais, et j'ai réussi à concilier mon besoin de prendre des photos de gouttières, avec mes élans poétiques, mes désirs de peinture… et même mes inquiétudes face à la nécessité d’avoir « un vrai

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Je vois une sensualité débridée dans la courbe d'une conduite de gaz et la malédiction de toute l'humanité dans le frôlement d'une mèche qui appartient à la fille à côté de moi dans le métro. Des gens me demandent pourquoi, quand j'ai quitté l'Angleterre pour découvrir le monde, je ne suis pas allé plus loin que Paris. Et la réponse est que je n'en avais pas besoin. Dans cette ville j'ai trouvé assez de secours créatif pour plusieurs vies et, malheureusement, n’en possédant qu'une seule à ma connaissance je fais de mon mieux pour être aussi inventif et original que possible dans celle-ci. J'ai l'impression, vraiment, que j'entre dans une période d'inspiration intense, et j'ai hâte de créer. Mon vrai problème est de trouver assez de temps pour tout faire.

Vous travaillez actuellement sur d'autres projets ?
J'ai toujours énormément de projets ! Sur le plan artistique j ' a i m o n s i t e web, parissetmefree.com où j’expose régulièrement mes tableaux et publie mes dernières photos. J'ai aussi les blog, vidcasts et leçons de photo qui vont avec. Je propose également des tours photo de Paris pour les touristes et des cours particuliers à la demande. Cela me permet de rester en contact avec le vrai monde ! A part ça, j'ai une autre vie, celle de consultant linguistique ou language coach, si vous voulez, où j'aide les professionnels à atteindre leurs objectifs et potentiels en anglais. Et puis il y a mon site pour apprendre l'anglais en-ligne d'une f a ç o n a g r é a b l e , hotchpotchenglish.com , mais ça, c'est une autre histoire…

En parlant d'inspiration, comment est née cette idée de neuf cubes distincts, chacun doté d'un autoportrait sur ses six côtés, et faisant 54 « blocs » en tout ? Cela fait, pour le moins, preuve d'une imagination remarquable…
Merci ! Ahh, mes fameux cubes ! Vous ne me croiriez pas

~ Paris, automne 2008