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Chacun dans son caractère

de

Ben Johnson
Traduction de E. Mennechet

PERSONNAGES :
KNO'WELL père
EDOUARD KNO'WELL, son fils
BRAIN-WORM, domestique du père
M. STEPHEN
DOWN-RIGHT
WELL-BRED, son frère
LE JUGE CLÉMENT, vieux magistrat
ROGER FORMAL, son clerc
KITELY, commerçant
MADAME KITELY. sa femme
MISS BRIDGET, sa soeur
M. MATHEW
CASH, domestique de M. Kitely
COB, porteur d'eau
TIB, sa femme
LE CAPITAINE BOBADIL

La scène est à Londres.

ACTE PREMIER.
SCÈNE PREMIÈRE.
Une cour devant la maison de Kno'well.
KNO'WELL, BRAIN-WORM, et ensuite STEPHEN.
KNO'WELL.
Quel beau jour s'annonce! quelle belle matinée! Brain-worm , allez chercher votre jeune maître.
Dites-lui qu'il se lève, que j'ai une affaire dont je veux le charger.
BRAIN-WORM.
J'y vais, monsieur, sur-le-champ.
KNO'WELL.
Écoutez, mon garçon ; s'il est occupé à lire, ne le dérangez pas.
BRAIN-WORM.
Bien, monsieur.
KNO'WELL.
Que je me trouverais heureux de pouvoir, par quelque moyen, détourner mon fils du sot genre
d'étude qu'il affectionne! Si on peut en croire les belles choses que dit la renommée, c'est un sujet
très estimé dans nos deux universités : elles l'ont toutes deux comblé de récompenses; mais leur
indulgence ne peut me persuader qu'il soit parfait. Et moi aussi, j'ai été autrefois écolier, et
j'avais, je l'avoue, les mêmes goûts que lui : je ne rêvais qu'à la poésie, cette science aussi vaine
qu'inutile, qui n'est profitable à personne, excepté aux professeurs. Je la croyais alors la première
de toutes les connaissances humaines. Mais depuis, le temps et la vérité m'ont formé le jugement;
et la raison m'a appris à mieux distinguer les sciences qui sont utiles de celles qui ne sont que
vaines. (M. Stephen entre.) Cousin Stephen, quelle nouvelle ? qui vous amène ici si matin?
STEPHEN.
Rien, mon oncle ; je viens seulement savoir comment vous vous portez.
KNO’WELL.
C'est fort aimable à vous, cousin; soyez le bienvenu.
STEPHEN.
Oui, je le sais; autrement je ne serais pas venu. Comment se porte mon cousin Edouard, mon
oncle ?
KNO'WELL.
Oh! très bien; cousin, entrez là : vous le trouverez. Je doute qu’il soit encore prêt à sortir.
STEPHEN.
Mon oncle, avant d'entrer, pouvez-vous me dire si mon cousin a un livre sur la fauconnerie et la
chasse? je voudrais l'emporter.
KNO'WELL.
Pourquoi cela? j'espère que vous ne voulez pas
à présent chasser au faucon.
STEPHEN.
Non; mais je compte le faire l'année prochaine, mon oncle. Je me suis acheté un faucon, un
capuchon, des sonnettes et tout ce qu'il faut. Il ne me manque plus qu'un livre pour apprendre à
m'en servir.
KNO'VVELL.
Y a-t-il rien de plus ridicule!
STEPHEN.
Comment, mon oncle, vous paraissez mécontent ! Je ne donnerais pas un fétu d'un homme qui ne
serait pas de nos jours habile dans le langage de la fauconnerie et de la chasse. Ces deux langages
sont aujourd'hui plus cultivés que le grec et le latin. On ne peut se présenter en bonne compagnie
sans les connaître. Pour moi, par Dieu ! je méprise celui qui les ignore ; oui, il est digne d'être le
camarade du dernier imbécile. C'est un homme à pendre, et qui ne peut être bon à rien au monde.
Quoi ! parce que je demeure à Hogsden, je n'aurai d'autre société que celle des archers de
Finsbury ou des gens qui viennent se baigner dans les étangs d'Islington? Une belle plaisanterie,
ma foi! Un gentilhomme doit se montrer en gentilhomme. Mou oncle, ne vous fâchez pas, je vous
prie; je sais ce que j'ai à faire : Allez, je ne suis pas novice.
KNO'WELL.
Vous êtes un fou, un prodigue, un écervelé : Allez. Je vous défends de me regarder, c'est moi qui
vous le dis. Prenez cela comme vous le voudrez , monsieur, je ne vous flatterai pas. N'avez-vous
pas encore trouvé assez de moyens de manger le bien que vous ont laissé vos pères ? vous voulez
encore prodiguer votre argent pour acheter un milan ; et quand vous l'aurez, vous ne saurez pas
vous en servir! Oh! voilà qui est beau! voilà qui vous donnera bien l'air d'un gentilhomme!
Courage, mon cousin, courage ! Je vois que vous ne laissez plus aucun espoir de vous corriger :
oui, maintenant je le vois, vous prenez une autre route.
STEPHEN.
Que voudriez-vous que je fisse?
KNO'WELL.
Ce que je voudrais? je vais vous le dire, cousin. Apprendre à être sage et à vous enrichir. Voilà ce
que je voudrais que vous fissiez; et non pas dépenser votre argent à toutes les bagatelles que vous
imaginez, et avec tous les fous qui vous amusent. Je voudrais qu'on ne vous vît pas fréquenter
toute espèce de lieux et vous confier à tous les genres de sociétés avant que les liens sociaux ou
votre propre discernement ne vous aient placé au rang qui vous convient. Celui qui se respecte
peu dans ses actions vend sa réputation à bas prix. Je voudrais que vous ne fissiez point de
fanfaronnades de bravoure, de peur que, tandis que vous cherchez à faire parade de votre courage
aux yeux du monde, le souffle du mépris ne flétrisse votre honneur, et qu'on ne vous laisse à
l'écart, comme on jette une prise de tabac insalubre dont la propriété est de nuire. Je voudrais que
vous fussiez sobre et que vous eussiez de l'empire sur vous-même, que votre voile ne fût pas trop
large pour votre barque. Commencez par modérer vos dépenses dès aujourd'hui , de manière à ce
que vous puissiez les continuer sur le même pied. Ne parlez pas tant de votre noblesse, avantage
futile, que vous ne devez qu'à la cendre et aux ossements de vos pères et qui ne vient pas de vous.
Songez à l'acquérir par vos actions. Qui vient ici?
SCÈNE II
UN DOMESTIQUE, M. STEPHEN, KNO'WELL, BRAIN-WORM.
LE DOMESTIQUE.
Salut, messeigneurs.
STEPHEN.
Non, ami, nous ne nous targuons plus de notre noblesse ; soyez cependant le bienvenu. Tenez,
mon oncle que voici est un homme qui a mille livres sterling de revenu dans le Middlesex. Il n'a
qu'un fils unique; je suis, d'après la loi, son plus proche héritier; je me nomme Stephen, je suis
aussi sans façon que je le parais en ce moment : si mon cousin meurt, comme tout le fait espérer,
j'hériterai; j'ai en outre à moi une jolie petite terre tout près d'ici.
LE DOMESTIQUE.
Ce sera fort à propos, monsieur.
STEPHEN.
Fort à propos, monsieur, pourquoi cela? oui, certes, fort à propos. Vous moquez-vous de moi,
l'ami?
LE DOMESTIQUE
Non, monsieur.
STEPHEN.
Non, monsieur? Vous n'en valez pas mieux. Si vous l'osiez... on pourrait bien vous le rendre au
besoin.
LE DOMESTIQUE.
Pourquoi, monsieur? Que ma parole vous satisfasse : en conscience, je n'en ai jamais eu
l'intention.
STEPHEN.
Si vous l'eussiez eue, monsieur, je vous aurais dit deux mots à l'instant même.
LE DOMESTIQUE
Mon bon monsieur Stephen, vous le pouvez quand il vous plaira.
STEPHEN.
Oui, certes, mon impudent camarade, et, si vous étiez hors de la maison de mon oncle, je vous le
ferais voir, quoique je ne doive plus y parler de ma noblesse.
KNO'WELL.
Cousin! cousin! finirez-vous sur ce sujet?
STEPHEN.
Vile créature ! misérable valet ! Par ce bâton , s'il n'y avait pas de honte, je...
KNO'WELL.
Que voulez-vous faire, insolent? Si vous ne pouvez pas rester tranquille, sortez d'ici. Vous le
voyez : cet honnête homme se conduit envers vous de la manière la plus humble, en ne répondant
rien à votre ton rude et à votre injuste querelle, et cependant vous l'insultez par un langage aussi
dénué d'esprit que d'honnêteté. Allez, entrez ici : je suis vraiment honteux qu'il y ait entre nous un
lien de parenté.
(Stephen sort.)
LE DOMESTIQUE
Dites-moi, je vous prie, monsieur, si c'est ici la maison de M. Kno'well.
KNO'WELL.
Oui, monsieur, c'est elle.
LE DOMESTIQUE.
J'y viens chercher un monsieur qui s'appelle M. Edouard Kno'well. Le connaissez-vous, monsieur
?
KNO'WELL.
Il faudrait m'oublier moi-même.
LE DOMESTIQUE.
Serait-ce vous? Un monsieur, au moment où je sortais de la ville, m'a remis cette lettre pour vous.
KNO'WELL.
Pour moi, monsieur! (Lisant.) «À son meilleur ami, monsieur Edward Knowell.» Quel peut être le
nom de celui qui a envoyé cette lettre?
LE DOMESTIQUE.
Un monsieur Well-Bred.
KNO'WELL.
Monsieur Well-Bred ! N'est-ce pas un jeune homme ?
LE DOMESTIQUE.
C'est lui, monsieur, dont M. Kitely a épousé la sœur; ce riche marchand de la Vieille-Juiverie.
KNO'WELL.
C'est juste. — Brain-Worm ?
BRAIN-WORM, entrant.
Monsieur.
KNO'WELL.
Faites boire ce brave homme. Entrez là. (Ils sortent.) Cette lettre est adressée à mon fils;
cependant je me nomme aussi Edouard Kno'well, et je puis, sans manquer à l'honnêteté, profiter
de l’erreur de ce garçon pour ma satisfaction. Bien, je vais l'ouvrir (les vieillards sont curieux)
seulement pour voir, par le style et la pensée, si l'un et l'autre répondent aux éloges de mon fils,
qui est devenu presque idolâtre de ce jeune Well-Bred. Que vois-je? qu'est-ce ceci?
(Il lit.)
«Dis-moi, Ned, je t'en prie, pourquoi tu as oublié tous tes amis du quartier de la Vieille-Juiverie?
Penses-tu qu'il n'y ait que des juifs qui l'habitent? Laisse là ton père vigilant, compter seul, soir et
matin, les abricots verts de son espalier de nord-ouest. Si j'avais été son fils, je lui aurais depuis
longtemps épargné cette peine, en faisant entrer toutes les filles qui passent devant la porte de
derrière, et en leur servant tous les fruits cuits. Mais, je t'en prie, viens me voir promptement ce
matin même. J'ai pour toi des présents tels que jamais la compagnie orientale n'en a offert de
pareils au grand seigneur. L'un est un rimeur de ton espèce, de ta trempe, qui se croit le premier
poète de la ville, qui veut qu'on le fasse voir et qui est digne d'être vu. L'autre... je ne me
hasarderai point à t'en faire la description avant que tu viennes, parce que je veux que la curiosité
t'amène ici. Si le plus modique de ces présents ne mérite pas que tu prennes la peine de faire le
voyage, dresse ton acte d'accusation avec autant d'injustice que tout arrêt de la maison de ville
t'en donnera l'exemple, et tu recevras tes honoraires. De Wind-Mill.»
Une pareille lettre pouvait aussi bien venir d'une maison de débauche ou de l'hôpital des fous... Et
voilà l'homme que mon fils exaltait comme ayant l'esprit le plus aimable et la raison la plus solide
que les siècles eussent jamais produits. Je ne sais pas ce qu’il est dans les arts et dans les sciences;
mais, à coup sûr, à ses manières, je le tiens pour le misérable le plus impie et le plus dissolu,
d'autant plus pervers qu'il possède des qualités brillantes avec un esprit aussi libertin. Quel
scélérat sans pudeur eût jamais pu écrire à un ami d'une manière aussi choquante ? Pourquoi dit-il
que je compte mes abricots et que je fais le dragon des Hespérides pour garder mes fruits ? Ah !
mon fils, je croyais que vous aviez mis assez de discernement dans le choix de vos amis pour ne
pas prendre confiance en des libertins impudents, qui n'épargnent personne dans leurs railleries.
Mais je vois que l'affection aveugle tous les hommes, et surtout les pères. — Brain-Worm ?
BRAIN-WORM, entrant.
Monsieur.
KNO'WELL.
Le garçon qui a apporté cette lettre est-il parti ?
BRAIN-WORM.
Oui, monsieur, il n'y a qu'un instant.
KNO'WELL.
Et où est votre jeune maître ?
BRA1N-WORM.
Dans sa chambre, monsieur.
KNO'WELL.
A-t-il parlé à ce garçon ?
BRAIN-WORM.
Non, monsieur, il ne l'a pas vu.
KNO'WELL.
Prends cette lettre, et remets-la à mon fils, mais garde-toi de lui dire que je l'ai ouverte : il y va de
la vie.
BRAIN-WORM.
Oh ! monsieur, c'est une plaisanterie.
KNO'WELL.
Je suis décidé à ne pas l'empêcher de se rendre à celte invitation, et je ne veux employer aucun
moyen violent pour arrêter en lui le cours effréné de la jeunesse. Plus on veut le retenir, plus il
devient impétueux : c'est comme un torrent. Mais le lévrier courageux, qui n'est point arrêté dans
sa course à la chasse, tourne la tète et revient en bondissant à la voix de son maître. Il y a un
moyen d'obtenir plus par l'amitié et par la douceur que par la crainte ; la force n'a d'empire que
sur les êtres serviles et non sur les êtres libres. Celui que l'on contraint à être bon peut le devenir,
mais ce ne peut être que par moments ; tandis que ceux en qui l'exemple et la douceur produisent
la bonté s'en font une habitude : s'ils se fourvoient, il suffit de les en avertir; et ce qu'ils n'auraient
pas fait par amour pour la vertu, ils le feront par crainte de la honte.
(Ils sortent.)
SCÈNE III.
Le cabinet d'étude d'Edouard Kno'well.
EDOUARD KNO'WELL, BRAIN-WORM.
EDOUARD KNO'WELL.
Il l'a ouverte, dis-tu ?
BR AIN-WORM.
Oui, monsieur, sur ma parole, et il a lu tout ce qu'elle contient.
EDOUARD KNO'WELL.
C'est fâcheux ! Mais, dis-moi, quelle figure faisait-il en la lisant? avait-il l'air mécontent ou
satisfait ?
BRAIN-WORM.
Je vous assure, monsieur, que je ne la lui ai vu ni lire ni ouvrir.
EDOUARD KNO'WELL
Et comment sais-tu donc qu'il a fait l'un et l'autre?
BRAIN-WORM.
Vraiment, parce qu'il m'a défendu, sous peine de mort, de dire à qui que ce soit qu'il l'avait ou-
verte. S'il ne l'eût pas fait, il n'aurait pas craint qu'on l'eût dit.
EDOUARD KNO'WELL.
C'est vrai. Je te remercie, Brain-Worm.
(Il sort.)
SCÈNE IV
BRAIN-WORM, STEPHEN.
STEPHEN.
Brain-Worm, n'as-tu pas vu ici un garçon habillé de je ne sais quel pourpoint? Il a apporté une
lettre à mon oncle.
BRAIN-WORM.
Oui, monsieur Stephen. Que lui voulez-vous ?
STEPHEN.
Oh ! j'ai envie de le battre. Où est-il? peux-tu me le dire ?
BRAIN-WORM.
Ma foi, je crois que lui n'a pas envie d'être battu. Il est parti, monsieur Stephen.
STEPHEN.
Parti ! où cela ? comment? y a-t-il longtemps?
BRAIN-WORM.
Il est parti d'ici : il est monté à cheval à la porte de la rue.
STEPHEN.
Et moi qui-étais sur la place! Le scélérat! Oh! si j'avais un cheval pour courir après lui!
BRAIN-WORM.
Vous pouvez prendre le cheval hongre de ma maîtresse pour satisfaire votre envie, monsieur.
STEPHEN.
Mais je n'ai pas de bottes ; voilà ce qu'il y a de piquant.
BRAIN-WORM.
Bah ! monsieur Stephen, prenez du foin tressé fortement.
STEPHEN.
Non, en vérité, je n'ai pas de bottes pour le suivre à présent. Qu'il aille se pendre ! Aide-moi à me
sangler un peu, je te prie. Il me vexe au point...
BRAIN-WORM.
Vous serez encore plus vexé quand vous serez sanglé, monsieur Stephen. Restez plutôt libre
comme vous êtes, et promenez-vous jusqu'à ce que vous soyez calme, autrement la colère vous
étouffera.
STEPHEN.
Par ma foi, je ferai ce que tu dis. Maintenant, dis-moi, comment trouves-tu ma jambe, Brain-
Worm ?
BRAIN-WORM.
Une très belle jambe, monsieur Stephen; mais le bas de laine ne lui va pas bien.
STEPHEN.
Bah! ces bas sont assez bons pour la poussière, maintenant que nous entrons dans l'été : j'aurai
une paire de bas de soie pour me garantir de l'hiver que je dois passer à la ville. Je pense que ma
jambe brillera dans un bas de soie.
BRAIN-WORM.
Croyez-moi, monsieur Stephen, cela va rarement bien.
STEPHEN.
Sérieusement, je crois que cela m'ira. J'ai une jambe convenablement belle.
BRAIN-WORM.
Vous avez une jambe superbe, monsieur Stephen ; mais je ne puis rester plus longtemps à en faire
l'éloge, et j'en suis très fâché.
(Il sort.)
STEPHEN.
Une autre fois, tout à ton aise ; Brain-Worm, grand merci pour celle-ci.
SCÈNE V.
STEPHEN, EDOUARD KNO'WELL.
EDOUARD KNO'WELL, riant.
Ha, ha, ha !
STEPHEN.
J'espère qu'il ne rit pas de moi. S'il osait...
EDOUARD KNO'WELL.
Voilà en vérité une lettre bien bonne à être interceptée par un père ! Il ne doit pas maintenant
avoir une excellente opinion de moi, ni de celui qui me l'écrit : dans nos lettres, il est toujours
nommé le soigneux fruitier. Je voudrais bien savoir quelle sera la fin de tout ceci; elle devient très
douteuse, et menace... (Voyant Stephen.) Ah! mon sage cousin, bien! je veux procurer à notre fête
une dupe de plus pour le dîner. Well-Bred m'écrit qu'il en a déjà deux, en voici un autre, cela fera
trois. Pour un quatrième... ô fortune, si tu veux jamais te servir de tes yeux, aide-moi, je t'en prie,
STEPHEN.
Oh ! maintenant je vois de qui il rit : il rit de quelqu'un dont parle cette lettre. Par Dieu ! s'il avait
osé rire de moi...
EDOUARD KNO'WELL.
Comment, cousin Stephen, vous êtes triste ?
STEPHEN,
Oui, un peu ; je pensais que c'était de moi que vous riiez, cousin.
EDOUARD KNO'WELL
Eh bien, si cela eût été, qu'eussiez-vous fait ?
STEI'HEN.
Par Dieu ! je l'aurais dit à mon oncle.
EDOUARD KNO'WELL.
Eh bien, puisque vous l'eussiez dit à votre oncle, c’est de vous que je riais, cousin.
STEPHEN
Réellement ?
EDOUARD KNO'WELL.
Oui, réellement.
STEPHEN
Alors...
EDOUARD KNO'WELL.
Quoi! alors?
STEPHEN.
Je suis satisfait : cela me suffit.
ÉDOUABD KNO'WELL.
C'est fort bien, vous avez raison, mon petit cousin; souffrez que je vous fasse une politesse. Un de
mes amis du quartier de la Vieille-Juiverie m'a envoyé chercher ce matin : il n'y a qu'à traverser la
place jusqu'à Moor-Gate. Voulez-vous me tenir compagnie? Ce n'est pas, je vous le proteste, pour
vous entraîner dans aucune association, ni dans aucun complot contre l'état, cousin.
STEPHEN.
Quand cela serait, monsieur, j'irais tout de même ; vous n'avez qu'à dire, pour vous rendre service
j'irais deux fois plus loin que Moor-Gate. Croyez-vous que je vous abandonnerais? Je vous
promets...
EDOUARD KNO'WELL.
Non, non, ne promettez pas, cousin.
STEPHEN.
Si, certainement je promets, si vous le trouvez bon : je promets à mon ami de faire plus encore
que je n'en dis en ce moment.
ÉDOUARD KNO'WELl,.
Vous parlez très bien, cousin.
STEPHEN.
O mon Dieu! non. Mais, pardonnez; je parle pour garder mon tour.
EDOUARD KNO'WELL.
Votre tour, cousin ! Savez-vous ce que vous dites? Un gentilhomme de votre rang, de votre
talent, de votre mine, de votre mérite, parler de votre tour, à moi, à moi seul, comme un porteur
d'eau. Fi! un homme qui jusqu'ici n'a laissé derrière lui que des traces glorieuses, dont chaque
mot a indiqué un esprit supérieur, cet homme si gracieux, si brillant, et, on peut le dire, si favorisé
par la nature... Allons, cousin, ne rabaissez pas votre mérite en baissant les yeux. Allons, levez la
tête; bien, donnez l'idée de ce que vous êtes en montrant votre visage; que l'on puisse lire sur
votre physionomie : Là, dans cette tête, est la merveille la plus accomplie, le miracle le plus réel
de la nature. Qu'en pensez-vous, cousin?
STEPHEN.
Ce que j'en pense? Je vous assure qu'à l'avenir je serai plus fier, plus sérieux, plus semblable à un
gentilhomme, que je ne l'ai été jusqu'à présent.
EDOUARD KNO'WELL
Bien, c'est un parti pris, monsieur Stephen. (A part. ) Si je puis maintenant le tenir à la hauteur où
il est, il sera bon à divertir les faubourgs. Nous pouvons porter un défi à la Cité d'en montrer un
semblable, et nous parierons pour lui quarante guinées. (Haut.) Venez, cousin.
STEPHEN.
Je vous suis.
ÉDOUABD KNO'WELL.
Me suivre ! vous devez marcher le premier.
STEPHEN.
Si je le dois, je le ferai. Montrez-moi le chemin, cousin, je vous prie.
(Ils sortent.)
SCÈNE VI.
Une rue, devant la maison de Cob.
M. MATHEW, COB.
MATHEW.
Je pense que c'est là la maison. Holà ! ho !
COB, sortant de la maison.
Qui est là? Oh! monsieur Mathew, je vous souhaite le bonjour.
MATHEW.
Comment vas- tu, brave Cob? est-ce là ta demeure?
COB.
Oui, monsieur, ma famille et moi nous habitons cette pauvre maison-ci.
MATHEW.
Cob, peux-tu me dire où est la demeure d'un monsieur qui s'appelle le capitaine Bobadil?
COB.
Mon hôte, vous voulez dire, monsieur?
MATHEW.
Ton hôte ! Ha! ha! ha!
COB.
Pourquoi riez-vous? Ne parlez-vous pas du capitaine Bobadil?
MATHEW.
Cob, penses-y donc bien, ne fais pas injure au capitaine et à toi-même. Je te jure qu'il mépriserait
ta maison. Fi donc! lui, loger dans une demeure aussi misérable que celle-ci! Non, je connais trop
bien son caractère ; il ne voudrait pas coucher dans ton lit, quand même tu le lui donnerais.
COB
Je ne le lui donnerai cependant pas, monsieur; nous n'avons jamais pu parvenir toute la nuit à le
faire se mettre au lit. Ce n'est pas sur mon lit qu'il se couche; c'est sur mon banc. Et si vous voulez
entrer, monsieur, vous le trouverez avec deux coussins sous sa tête, enveloppé dans son manteau,
comme s'il n'avait ni gagné ni perdu; et cependant je garantis qu'il n'a jamais mieux joué de sa vie
que cette nuit.
MATHEW.
Quoi! était-il ivre?
COB.
Ivre, monsieur! je n'ai pas dit cela. Il a peut-être avalé toute la cave d'une taverne ou fait quelque
farce semblable ; mais cela ne me regarde pas. C'est l'eau et non pas le vin qui fait mon
commerce. Holà! donnez-moi mes seaux. Serviteur, monsieur, voilà six heures. J'aurais dû déjà
porter deux tours d'eau. Holà ! Hé ! ma femme, arrive.
MATHEW.
Loger dans la maison d'un porteur d'eau ! Un homme aussi riche! je lui dirai ce que j'en pense.
COB, à sa femme qui entre.
Tib, conduis ce monsieur au capitaine. (Tib conduit M. Mathew dans la maison.) Il y a main-
tenant des gens qui prendraient ce monsieur Mathew au moins pour un gentilhomme. Son père
est un honnête homme, un brave marchand de poisson, et ainsi du reste... Et maintenant il se
glisse et s'insinue dans la société, de tout ce que la ville renferme de gens honorables, tels que
mon hôte. Oh! que mon hôte est un bel homme! il jure par tous les saints du paradis, par saint
Georges, par le pied de Pharaon, par ma tête, comme je suis gentilhomme, comme je suis soldat,
et autres beaux jurements semblables; et, avec cela, il prend ce sale et mauvais tabac comme le
meilleur et le plus propre. Ça fait plaisir de voir sortir de sa bouche les tourbillons de fumée. Il
me doit, sans compter son logement, quarante shellings que ma femme lui a prêtés de sa bourse,
par six sous chaque fois. Je voudrais les rattraper : je les aurai, dit-il, au premier combat : Au
reste, peu m'importe : Vive la joie ! point de soucis ! nargue de la potence !
SCÈNE VIL
Une chambre dans la maison de Cob.
BOBADIL et couché sur un banc. TIB entre.
BOBADIL
Hôtesse ! hôtesse !
TIB.
Que voulez-vous, monsieur?
BOBADIL.
Un verre de petite bière, bonne hôtesse.
TIB.
Il y a en bas un monsieur qui voudrait vous parler.
BOBADIL.
Un monsieur! je n'y suis pas.
TIB.
Mon mari lui a dit que vous y étiez.
BOBADIL
Quel fléau! que veut-il ?
MATHEW, dans l’intérieur.
Le capitaine Bobadil.
BOBADIL
Qui est là? Enlevez le bassin, bonne hôtesse. Montez, monsieur.
TIB
Il vous prie de monter, monsieur. Vous venez ici dans une maison très honnête.
MATHEW, entrant.
Salut, monsieur ; salut, capitaine.
BOBADIL.
Est-ce vous, mon aimable monsieur Mathew? Asseyez-vous, je vous prie.
MATHEW.
Je vous remercie, bon capitaine. Vous voyez que je suis un peu audacieux.
BOBADIL.
Pas du tout, monsieur ; j'ai été invité à souper, la nuit dernière, par une compagnie d'aimables
gens, où l'on vous a fort désiré et où l'on a bu à votre santé, je vous assure.
MATHEW.
Qui était-ce, je vous prie, bon capitaine?
BOBADIL.
Le jeune Well-Bred et autres. Hôtesse, un siège pour monsieur.
MATHEW.
Non, monsieur, je suis très bien comme cela.
BOBADIL.
Merci de moi! il était si tard lorsque nous nous sommes séparés la nuit dernière, que je puis à
peine encore ouvrir les yeux. Je venais de me lever lorsque vous êtes arrivé. Quelle heure est-il
dehors, monsieur, pouvez-vous me le dire?
MATHEW.
Sept heures et demie environ. Mais dites-moi, vous avez ici un superbe logement.
BOBADIL.
Oui, monsieur; asseyez-vous. Je vous prie, monsieur Mathew, de ne donner, dans aucun cas, con-
naissance de ma demeure aux jeunes gens de nos amis.
MATHEW.
Qui ? moi, monsieur? Non, jamais.
BOBADIL.
Peu m'importe que vous la connaissiez, car la chambre est très convenable, Mais je ne voudrais
pas recevoir de trop fréquentes visites de gens du commun, comme il y en a tant.
MATHEW.
C'est vrai, capitaine, je conçois vos raisons.
BOBADIL.
Car, voyez-vous, j'en jure par la valeur qui est en moi, ce n'est qu'à un petit nombre d'amis de
choix, auxquels je suis particulièrement attaché, comme vous, que je puis permettre de venir m'y
voir.
MATHEW.
Ah! monsieur, je comprends très bien.
(Il tire un papier de sa poche et lit.)
BOBADIL
J'aime, je l'avoue, un réduit propre et tranquille, loin du bruit et du tumulte du monde. Quelle
nouvelle pièce avez-vous là? lisez-la.
MATHEW, lisant.
A toi , l'objet le plus pur de mes pensées,
L'être le plus beau qui soit sous les cieux,
J'envoie ces lignes, où je commence
L'heureux état d'un tendre amant.
BOBADIL.
Très bien, très bien! poursuivez, poursuivez. Qu'est-ce que c'est?
MATHEW.
C'est un jeu de ma muse dans son enfance. Mais quand voulez-vous venir voir mon cabinet
d'étude? En conscience, je puis vous montrer de très bonnes choses que j'ai faites dernièrement.
— Il me semble, capitaine, que celte botte va merveilleusement bien à votre jambe.
BOBADIL.
Oui, oui; c'est la mode que les gentilshommes ont maintenant adoptée.
MATHEW.
Puisque vous parlez de mode, capitaine, je vous dirai que le frère aîné de Well-Bred et moi, nous
nous sommes brouillés tout à fait. L'autre jour il m'arriva de parler d'un coutelas qui, je vous as-
sure, est, pour la forme et pour le travail, ce qu'il y a de plus beau et ce qui convient le mieux à un
gentilhomme. Cependant il le critiqua et prétendit que c'était le plus mesquin et le plus ridicule
qu'il eût jamais vu.
BOBADIL.
N'est-ce pas l'écuyer Down-Right, le demi-frère de Well-Bred?
MATHEW.
Oui, monsieur, George Down-Right.
BOBADIL.
Que le diable l'emporte! il n'a pas plus de jugement qu'un cheval de charrette. Par saint George, je
m'étonne que vous vous soyez mis en frais de paroles pour un pareil animal ; il passe pour le
rustre le plus complètement absurde de la chrétienté. Je vous proteste, aussi vrai que je suis
gentilhomme et soldat, que je n'échangerai jamais de paroles avec un homme comme lui; à juger
de lui par ses discours, il ne devrait jamais manger que du foin. Il était né pour le râtelier et le bât.
Il n'a d'autres phrases dans le ventre que des proverbes rouillés et de vieilles pointes; bonne
ressource pour un forgeron qui peut en faire de gros clous.
MATHEW.
Oui, et il croit l'emporter encore par son courage, auquel il a recours. On dit qu'il se vante de me
donner la bastonnade.
BOBADIL.
Comment, la bastonnade! qu'entend-il par ce mot-là ?
MATHEW.
Oui, il prétend qu'il me rouera de coups de bâton. Je m'étais servi d'un autre mot, comme plus
convenable.
BOBADIL.
J'en étais sûr. Ce n'est pas un mot dont il se serve. Mais quand a-t-il dit cela ?
MATHEW.
C'est hier, m'a-t-on dit. Un de mes jeunes et braves amis me l'a rapporté ainsi.
BOBADIL.
Par le pied de Pharaon, si c'était mon affaire, je lui enverrais un cartel sur-le-champ. La
bastonnade! Venez ici; vous lui enverrez un cartel. Je vous montrerai un coup ou deux, avec
lesquels vous le tuerez comme vous voudrez. Tenez, le premier coup d'estocade, comme cela.
MATHEW.
Oui, on m'a dit que vous aviez un savoir complet dans cet art.
BOBADIL.
Qui donc? qui vous l'a dit, je vous prie?
MATHEW.
En vérité, j'ai entendu dire à plusieurs personnes que vous aviez une habileté rare et au-dessus de
toute expression.
BOBADIL.
Par le ciel ! non, je ne l'ai pas ; je n'ai aucune habileté, seulement quelques premiers éléments de
la science, tels que de connaître le temps, la distance, etc. Je l'ai plus exercée pour quelques
gentilshommes que pour moi-même, je vous assure; je vous donnerai une leçon. Regardez,
monsieur; n'élevez point votre pointe plus haut que cela. Bien, monsieur; marchez. Oh! placez
mieux votre corps, de manière à tomber en garde avec plus de souplesse, de grâce et de noblesse.
Pas mal; effacez-vous davantage, monsieur ; comme cela. Maintenant appuyez sur la jambe
gauche : gardez, votre distance ; attention à vos deux coups de temps. — Oh ! vous dérangez
votre pointe sans régularité. Allons, mettez votre manteau, et allons dans quelque taverne où vous
soyez connu : nous y mangerons un morceau. Combien d'argent avez-vous sur vous, monsieur
Mathew?
MATHEW.
Ma foi, je n'ai pas plus de deux shellings.
BOBADIL.
C'est tant soit un peu plus que rien. Venez, nous aurons une botte de raves et du sel pour goûter le
vin ; une pipe de tabac pour clore l'orifice de l'estomac ; et ensuite nous irons trouver le jeune
Well-Bred. Peut-être y rencontrerons-nous le Corydon son frère; et là, nous le mettrons à la
question. Allons, partons, monsieur Mathew.
(Ils sortent.)

ACTE DEUXIÈME.
SCÈNE PREMIÈRE.
Le magasin de Kitely.
KITELY, CASH et DOWN-RIGHT.
KITELY.
Thomas, venez ici. Il y a là-dedans une note sur mon bureau, prenez ma clef... c'est inutile. Où est
le garçon?
CASH.
Il est là, monsieur, dans le magasin.
KITELY.
Qu'il montre sur-le-champ cet or d'Espagne ; pesez-le avec les pièces de huit. Faites la remise de
ces étoffes d'argent à M. Lucar. Dites-lui que, s'il veut, il aura les étoffes de soie au prix que je lui
ai dit, et que je le verrai tantôt à la bourse.
CASH.
Bien, monsieur.
(Il sort.)
KITELY.
Vous voyez ce garçon, frère Down-Right?
c.
Oui, eh bien ?
KITELY.
C'est un trésor, frère. Je l'ai trouvé tout enfant devant ma porte et je l'ai baptisé : je lui ai donné
mon nom, Thomas. Je l'ai fait élever à l'hospice, et comme il y a fait preuve d'un naturel doux et
docile, je l'ai appelé ici; je l'ai instruit et j'en ai fait mon caissier. Il montre dans cette place une
telle fidélité que je lui confierais ma vie sans crainte.
DOWN-RIGHT.
Je ne me fierais pas ainsi à un bâtard, comme il l'est, quoique j'aie connu son père. Mais, mon bon
frère, vous m'avez fait dire que vous aviez quelque chose à me communiquer. Qu'est-ce que c'est?
qu'est-ce que c'est ?
KITELY.
Ma foi, je suis très embarrassé pour vous le dire. Je crains que cela ne vous irrite, et je sais
combien vous êtes prononcé fortement contre les passions trop vives.
DOWN-RIGHT
Qu'est-ce que cela signifie? expliquez-vous, je vous prie.
KITELY.
Je ne vous dirai pas combien je compte sur votre amitié, et quelle confiance j'ai dans votre
attachement. Ma conduite passée et ma manière d'être avec votre soeur prouvent à quel point j'ai
d'affection pour...
DOWN-RIGHT.
Cela devient ennuyeux. Au fait, au fait.
KITELY.
Aussi donc, sans plus de cérémonie, je commence. Mon frère Well-Bred est, je ne sais comment,
très changé depuis peu à son désavantage : il n'est plus ce qu'il était lorsqu'il vint loger chez moi.
Je vous jure qu'alors j'étais fier de lui. Il avait des manières dignes d'un galant homme, il était
d'un commerce doux, et, ce qu'il y avait de plus remarquable, il n'avait rien d'emprunté. Tout ce
qu'il faisait lui était naturel et paraissait lui être propre comme la respiration à la vie et la couleur
du sang. Mais maintenant son genre de vie est devenu déréglé ; il a les manières d'un libertin : il
est affecté dans son langage et son maintien est dépourvu de grâces. Il est tellement déchu de ce
qu'il était, qu'il ne lui reste presque plus rien qui indique son premier état. Il est devenu étranger à
toute espèce de respect envers ce qu'il doit respecter. Il oublie ses amis, et, non content de se
glisser dans toutes les sociétés, il fait de ma maison une foire, un théâtre, un lieu public de folie et
de débauche. Ici, comme dans une taverne ou une maison de libertinage, lui et ses compagnons
passent des heures à faire mille folies indécentes. Ils jurent, ils sautent, ils boivent, ils dansent, et
se réjouissent toutes les nuits : ils battent mes domestiques, et que sais-je encore!
DOWN-RIGHT.
Je ne sais ce que je lui dirais. Il ne fait pas plus cas de moi que d'un mauvais liard, à ce que je
vois. On ne peut jamais ôter à la chair ce qui est dans les os. Je le lui ai assez dit, si cela pouvait
servir à quelque chose. Bon ! il sait à qui il a affaire. Laissez-le dépenser, dépenser, et se perdre
jusqu'à ce que son cœur soit gâté tout à fait. S'il croit que j'irai à son secours, quand il sera dans
une de vos prisons, les comptoirs, il se trompe beaucoup, par ma foi, et il frappe à une porte qu'on
ne lui ouvrira pas. Je ne donnerais pas un sou pour le tirer de prison, je vous assure.
KITELY.
Allons, bon frère, ne vous fâchez pas ainsi.
DOWN-RIGHT.
Par la mort! il me fait.... Je mangerais, je crois, mes éperons tant je suis en colère. Mais pourquoi
êtes-vous si faible ? pourquoi ne pas lui parler et lui dire combien il trouble votre maison?
KITELY.
Oh ! mon frère, il y a plusieurs raisons pour m'empêcher de le faire. Mais si vous vouliez vous en
occuper, en employant des moyens doux et indulgents, vous réussiriez mieux à le persuader, et
vous auriez moins de mouvements de colère. Vous êtes son frère aîné, et ce titre vous donne et
vous assure à la fois votre autorité : au lieu que si c'est moi qui lui fais le plus léger reproche, non
seulement il n'aura aucun égard à mes remontrances, mais encore il les méprisera, le mal ne fera
que s'accroître, et lorsque l'édifice des haines qui s'accumulent finira par tomber, il ensevelira
notre amitié sous ses débris. Mais il y a une raison plus forte encore, mon frère; si je lui parlais, il
pourrait, d'après son caractère bouillant et emporté, rapporter faussement à ses amis que j'ai voulu
attirer sur lui la honte et les malheurs, tandis qu'eux, pour le consoler dans sa prétendue infortune,
feraient d'impertinents commentaires sur mes paroles, mes gestes, mes regards, les tourneraient
en ridicule; et, dans leurs discours inconsidérés, ils lanceraient contre moi une calomnie dont je
ne pourrais plus me laver. Et voyez ce qui en résulterait : parce que ma femme est belle, que je
suis nouvellement marié, et que ma jeune sœur loge chez moi, ils ne manqueraient pas de dire
que je suis jaloux. Oui, aussi sûr que nous mourrons, ils le diraient : et ils ajouteraient que je n'ai
cherché querelle à mon frère qu'afin d'avoir un prétexte pour le bannir de ma maison.
DOWN-R1GIIT.
Oui, vraiment : ils sont capables de le dire.
KITELY.
Mon frère, croyez-moi; ils le diraient, et je ressemblerais à un de ces misérables charlatans qui
s'affichent à leur honte et font des expériences sur eux-mêmes à leurs dépens. Je donnerais à
l'envie et au mépris l'occasion de flétrir mon nom et la bonne réputation dont je jouis.
SCÈNE II.
LES PRECEDENTS, M. MATHEW et le capitaine BOBADIL.
MATHEW.
Je veux lui parler.
BOBABIL.
Lui parler ! fi ! par le pied de Pharaon, non, vous ne lui parlerez pas : vous ne lui ferez pas cet
honneur.
KITELY
Que voulez-vous, messieurs?
BOBADIL.
Salut à vous, le maître du logis. M. Well-Bred est-il levé?
DOWN-RIGHT.
Comment? que ferait-il donc?
BOBADIL
Maître du logis, c'est à vous que je parle. Est-il chez vous, monsieur?
KITELY.
Il n'est pas rentré à la maison cette nuit, monsieur, je vous assure.
DOWN-RIGHT.
Entendez-vous, monsieur ?
BOBADIL.
Ce brave citoyen m'a satisfait : je ne réponds pas à un boueur.
(Bobadil et Mathew sortent.)
DOWN-RIGHT.
Comment! un boueur! arrêtez, monsieur, arrêtez.
KITELY.
Non, frère Down-Right.
DOWN-RIGHT.
Grand Dieu! vous restez tranquille et vous m'aimez!
KITELY.
Vous ne le suivrez pas; je vous en prie, mon frère; vous ne le suivrez pas, je vous le défends.
DOWN-RIGHT.
He'! boueur! bien. Allez, je ne dirai plus rien. Mais par tous les diables! (Dieu me pardonne, si je
jure!) si j'oublie cet affront, dites que je suis le misérable le plus lâche qu'il y ait au monde. Si je
souffre cette insulte, je consens à ne plus tirer de ma vie l'épée dans la rue Éleet, à ne plus habiter
qu'un grenier avec les chats et à attraper les souris. Un boueur!
KITELY.
Allons, ne vous mettez pas ainsi en colère; n'y pensez plus.
DOWN-RIGHT.
Voilà donc les amis de mon frère ! les voilà donc! voilà ses camarades, les compagnons de ses
promenades ! C'est un honnête, un brave cavalier! que le bourreau le pende! Je veux mourir, si je
n'ai pas le courage de les châtier tous, l'un après l'autre, et à commencer par lui. Je suis désolé
qu'on puisse dire qu'il est mon frère et qu'il ait de semblables relations. Eh bien, comme il fait la
bière, il faudra qu'il la boive. Cependant je vais lui parler, et ferme encore, je vous en réponds.
KITELY.
Mais, mon frère, n'accompagnez pas vos reproches d'emportements furieux et imprudents :
employez plutôt des moyens de persuasion. On obtiendra plus de lui par la douceur que par la
force.
DOWN-RIGHT.
Laissez-moi faire : je m'en charge.
KITELY.
(On entend une cloche.)
Comment! la cloche sonne le déjeuner! Entrez, mon frère, je vous en prie, et tenez compagnie à
ma femme, en attendant que j'arrive. Je n'ai que quelques ordres à donner à mon domestique pour
l'expédition de différentes affaires.
DOWN-RIGHT
J'y vais. Un boueur ! un boueur!
(Il sort.)
KITELY.
Bien! quoique le trouble de mon esprit soit un peu calmé, je n'ai pas autant de sécurité que je le
voudrais : mais il faut: que je m'en contente. Cependant je suis exposé à faire dans le monde une
telle figure que j'aimerais mieux avoir perdu ce doigt que d'avoir logé Well- Bred dans ma
maison. Pourquoi ne peut-il pas se faire qu'une femme reste longtemps honnête dans une maison
où il vient tant de jeunes libertins? Est-il vraisemblable qu'une beauté puisse conserver longtemps
une chasteté inébranlable lorsque tant de sujets de séduction combattent sa tranquillité? Non, non;
prenons-y garde. Quand un désir mutuel se rencontre des deux côtés, et que des personnes d'une
certaine espèce viennent une fois à se parler, il en résulte inévitablement une conspiration lente.
Pour parler plus clairement, si je pensais seulement que l'occasion eût répondu à leurs désirs, le
monde entier ne me persuaderait point que je ne suis point cocu. Mais j'espère qu'ils n'en sont pas
encore là, car jusqu'ici l'occasion leur a manqué, et elle leur manquera encore, tant que j'aurai des
yeux et des oreilles, pour suivre les conseils de mon cœur. Ma présence sera comme une barre de
fer entre les désirs coupables qu'ils pourraient former. Oui, chacun de mes regards fera évanouir
l'occasion qu'ils espèrent ; je serai comme le maître qui surveille son esclave, quand il oublie les
limites qu'il ne doit pas franchir.
SCÈNE III.
KITELY, MADAME KITELY.
MADAME KITELY.
Ma soeur Bridget, descendez-moi, je vous prie, l'eau de rose qui est dans le cabinet. Mon bien-
aimé, voulez-vous venir déjeuner?
KITELY.
M’aurait-elle entendu?
MADAME KITELY.
Mon bon ami, venez, je vous prie, nous vous attendons.
KITELY.
Par le ciel ! je ne veux pas que vous m'attendiez, pour un million d'anges.
MADAME KITELY.
Qu'avez-vous, mon bien-aimé? Est-ce que vous êtes malade? dites, mon bon ami.
KITELY.
J'en conviens, il m'est survenu tout à coup un violent mal de tête.
MADAME KITELY.
O mon Dieu?
KITELY.
Eh bien ! qu'est-ce ?
MADAME KITELY.
Hélas! comme elle brûle, mon ami, tenez-vous chaudement. En vérité, c'est la nouvelle maladie
qui attaque tant de monde. Par l'amour que j'ai pour vous, mon bien-aimé, rentrez, ne restez pas à
l’air.
KITELY.
Comme ses réponses sont ingénues et adroites! Une nouvelle maladie qui attaque beaucoup de
monde! A coup sûr, elle m'a entendu, je gagerais le monde entier contre rien...
MADAME KITELY.
Je vous en prie, mon cher bien-aimé, rentrez. L'air vous ferait du mal, en vérité.
KITELY.
J'irai vous rejoindre tout à l'heure. Cela se passera, j'espère.
MADAME KITELY.
Plût au ciel!
(Elle sort.)
KITELY, seul.
Une nouvelle maladie! je ne sais si elle est nouvelle ou vieille, mais on peut l'appeler la peste des
pauvres mortels, car, comme une peste, elle infecte le cerveau. Elle commence d'abord par
travailler I imagination ; elle la remplit d'un air pestilentiel qui corrompt bientôt le jugement, et
de là la contagion s'étend sur la mémoire; bientôt toutes les autres parties en sont atteintes.
Comme une vapeur subtile, elle se glisse partout : il n'est pas une pensée, pas un mouvement de
l'esprit qui ne se ressente du noir poison des soupçons. Ah! quel tourment de connaître ce mal!
ou, en le connaissant, de n'avoir pas assez de force d'esprit pour se conduire dans une si cruelle
situation! Allons, malgré ce noir pressentiment, je veux encore m'efforcer d'être moi-même, et de
chasser la fièvre qui m'assiège ainsi.
(Il sort.)
SCÈNE IV.
A Moorfields.
BRAIN-WORM déguisé en soldat.
En vérité, je ne puis m'empêcher de rire de me voir ainsi habillé. Il me faut maintenant imaginer
une foule de mensonges incroyables, ou bien renoncer aux grâces de ma profession actuelle; et
cependant, pour un homme de ma robe, le mensonge est d'aussi mauvais présage que le figuier.
Oh ! il a toujours été de bonne politique de paraître extérieurement ne faire aucun cas de ce qui
intérieurement nous est le plus cher. Tant mieux pour le costume que j'ai pris. La vérité est que
mon vieux maître a l'intention de suivre ce matin mon jeune maître de Moorfields à Londres.
Maintenant que je suis au fait de ce complot, pour gagner les bonnes grâces de mon jeune maître,
comme doit le faire tout bon serviteur, je me suis déguisé sous cet habit, et je vais me cacher ici
en embuscade pour l'arrêter à moitié chemin. Si je puis seulement lui enlever son manteau, sa
bourse, son chapeau , ou quelque autre chose qui le force à s'arrêter, je pourrai dire, comme le
capitaine César, veni, vidi, vici. Ma fortune sera faite. Allons ; habituons-nous à prendre les
manières d'un chevalier, mon bras ici, et mon... Voilà mon jeune maître et son cousin M.
Stephen, aussi vrai que je suis un guerrier de contrefaçon et non un soldat.
(Il se cache.)
SCÈNE V.
EDOUARD KNO'WELL et STEPHEN; BRAIN-WORM caché.
EDOUARD KNO'WELL.
Eh bien! qu'avez-vous donc, cousin?
STEPHEN.
Diable ! j'ai perdu ma bourse, je crois.
EDOUARD KNO'WELL.
Comment! perdu votre bourse? Où? et quand cela ?
STEPHEN.
Je n'en sais rien. Attendez-moi.
BRAIN-WOHM.
J'ai peur qu'ils ne me reconnaissent.
EDOUARD KNO'WELL.
Eh bien ! l'avez-vous ?
STEPHEN.
Non. Je crois que je suis ensorcelé : je...
EDOUARD KNO'WELL.
Allons, ne pleurez pas cette perte : oubliez-la, et que le diable emporte la bourse.
STEPHEN.
Oh! la voici... Si je l'avais perdue, je n'aurais eu de regret que pour un anneau de jais que madame
Mary m'a envoyée.
EDOUARD KNO'WELL.
Un anneau de jais! oh! une devise! une devise!
STEPHEN.
Et très belle, en vérité :
Malgré sa froideur extrême,
Avec tendresse je l'aime.
Ce qui veut dire qu'elle m'aime tendrement, quoique je ne l'aime pas.
EDOUARD KNO'WELL.
C'est délicieux.
STEPHEN.
Alors, moi, je lui ai envoyé un autre anneau, et ma devise était :
Mon cœur est tendre, et non de pierre,
Et j'en atteste ici saint Pierre.
EDOUARD KNO'WELL.
Comment! saint Pierre! je ne comprends pas cela.
STEPHEN.
Saint Pierre : c'est pour la rime.
ÉDOUARD KNO'WELL.
Bien. Ce saint vous a servi de patron; il est venu à votre aide : rendez-lui grâce, rendez-lui grâce.
BRAIN-WOHM, à part.
Je ne puis les quitter ainsi. Hasardons-nous, quoi qu'il arrive, (Haut.) Messieurs, voulez-vous
échanger quelques écus contre l'excellente épée que voici? Je suis un pauvre soldat qui, lorsqu'il
était dans un meilleur état de fortune, aurait méprisé d'employer une semblable ressource ; mais
c'est la nécessité qui m'y contraint. Vous paraissez, messieurs, bien disposés envers les gens de
guerre, sans cela j'aurais préféré mourir en silence que de vivre avec déshonneur. N’oubliez pas
que c'est mon besoin qui parle, et non moi-même : ce marché n'est point conforme à mes
sentiments.
EDOUARD KNO'WELL.
Où avez-vous servi?
BRAIN-WORM.
Monsieur, dans toutes les dernières guerres de Bohème, de Hongrie, de Dalmatie, de Pologne; et
où n'ai-je pas servi? Depuis quatorze ans j'ai servi sur terre et sur mer, et j'ai suivi la fortune des
meilleurs capitaines de la chrétienté. J'ai reçu deux coups de feu à la prise d'Alep, un à la levée du
siège de Vienne. J'ai été à Marseille, à Naples et dans le golfe Adriatique; j'ai été trois fois es-
clave sur les galères, où j'ai été très grièvement blessé à la tète, aux deux cuisses; et cependant,
quoique je sois ainsi estropié, je suis sans solde : on ne m'a rien laissé que mes cicatrices qui
attestent mon courage.
STEPHEN.
Combien voulez-vous vendre cette rapière, l'ami ?
BRAIN-WORM.
Généreux monsieur, je m'en rapporte à vous. Vous êtes un gentilhomme, donnez-moi ce qu'il
vous plaira.
STEPHEN.
Oui, je suis gentilhomme, je le sais, l'ami; mais qu'importe? Dites-moi, je vous prie, ce que vous
en demandez.
BRAIN-WORM.
Je vous assure que cette épée serait bien placée au côté du meilleur prince de l'Europe.
EDOUARD KNO'WELL.
Oui : avec un fourreau de velours.
STEPHEN.
Elle sera à moi : je lui ferai faire un fourreau de velours. Celui-ci est mesquin. Je ne la porterais
pas comme elle est quand vous me donneriez dix shellings.
BRAIN-WORM.
Comme il plaira à votre seigneurie. C'est un Tolède le plus pur.
STEPHEN
J'aimerais mieux qu'elle fût d'Espagne. Mais, dites-moi, qu'est-ce qu'il faut vous en donner? Si la
poignée était d'argent...
EDOUARD KNO'WELL.
Venez, venez; vous ne l'achèterez pas. Tiens, mon brave homme, voilà un shelling : garde ta
rapière.
STEPHEN.
Pourquoi ? Eh bien je veux l'acheter puisque vous dites cela, et voilà un shelling, l'ami. Je n'aime
pas qu'on enchérisse sur moi. Quoi ! je m'en irais avec un bâton, comme un lourdaud, quand je
puis avoir une rapière pour de l'argent !
EDOUARD KNO'WELL.
Vous pourrez en acheter une dans la cité.
STEPHEN.
Mais je veux acheter celle-ci à la campagne. Je le veux, parce que c'est une rapière de campagne.
Dites-moi votre plus juste prix.
EDOUARD KNO'WELL.
Vous ne l'achèterez pas, je vous dis.
STEPHEN.
Je l'achèterai, dussé-je la payer plus qu'elle ne vaut.
EDOUARD KNO'WELL.
Allons, venez; vous êtes un fou.
STEPHEN.
Ami, je suis un fou, j'y consens; mais j'aurai cette épée précisément pour justifier ce mot. Suivez-
moi, que je vous donne votre argent.
BRAIN-WORM.
Très volontiers, monsieur.
(Ils sortent.)
SCÈNE VI.
KNO'WELL PÈRE seul.
Je ne puis chasser encore de ma pensée cette lettre envoyée à mon fils ; et je ne puis cesser de
m'étonner du changement qui s'est opéré dans les manières et dans l'éducation de nos jeunes gens,
depuis, mon enfance jusqu'à nos jours. Quand j'étais jeune, on n'allait point dans les maisons de
débauche, on n'osait ni concevoir ni exprimer le moindre mépris pour une tête grise. L'âge était
une sauvegarde contre les railleries; et un homme obtenait, grâce à ses années, un respect qui
peut-être n'était pas dû à sa vie. Maintenant nous sommes bien déchus, les jeunes gens de leur
respect et les vieillards de ce qui le commande, le bon exemple. Ne sommes-nous pas les
premiers, nous les auteurs de leurs jours, à détruire les bonnes dispositions de nos enfants?
n'apprennent-ils pas nos vices dès leur berceau, et ne sucent-ils pas avec le lait nos mauvaises
habitudes? Avant même que toutes leurs dents soient poussées, avant qu'ils puissent parler, nous
apprenons à leur bouche à mentir. Les premiers mots que nous leur enseignons sont des
plaisanteries licencieuses. Peut-il dire p... crier bâtard? Oh! alors embrassez-le; c'est un enfant
plein d'esprit! Peut-il jurer? c'est le favori du père, donnez-lui deux prunes. Plutôt qu'il ignore
une chanson obscène, la mère elle-même aura soin de la lui apprendre. Mais cela ne regarde que
l'enfance. Quand il sera d'âge à porter des culottes, il débitera toutes ces belles choses; ce n'est
que trop vraisemblable, puisqu'il s'en est nourri en grandissant. Cette teinture pénètre non
seulement ses habits, sa chemise et sa peau; elle souille encore son esprit et son cœur en grande
partie. Et comment cela ne serait-il pas? Voyez comme nous vivons, nous autres pères; quelles
maîtresses nous avons ; combien elles nous coûtent de dépenses ! Nous enseignons à nos fils tous
les moyens d'acheter des tourments. Grâce au ciel, je n'ai point voyagé avec mon fils, avant qu'il
eût seize ans, pour lui montrer les courtisanes de Venise ; je ne lui ai point appris l'art de tromper
dont on a fait une grammaire pour les enfants de douze ans, en leur répétant sans cesse la grande
règle : gagne de l'argent, gagne encore de l'argent, mon garçon, n'importe par quels moyens.
Voilà les conseils des pères à présent. Cependant, mon fils, je l'espère, n'a trouvé chez moi aucun
de ces exemples domestiques qui entraînent les jeunes gens dans le précipice, avec autant de
force que de promptitude. Mais qu'importe que ma maison soit toujours exempte de pareilles
souillures, si au dehors il vit avec ses compagnons dans la débauche et le désordre; voilà ce qui
excite justement mes craintes. Le danger des mauvaises liaisons n'est pas moindre que celui des
mauvais exemples dont je viens de parler.
SCÈNE VII
KNO'WEL, BRAIN-WORM.
BRAIN-WORM, à part.
Mon maître! allons, ayons confiance en nous; j'ai du courage maintenant; j'ai si bien réussi! Il
faut que je l'attaque d'une autre manière. — (Haut.) Digne monsieur, ayez pitié, je vous prie, d'un
pauvre soldat. Je suis honteux d'en être réduit là (que Dieu me soit en aide !) mais la nécessité
m'y oblige. Quel remède y a-t-il à cela ?
KNO'WELL.
Je n'en ai point pour vous maintenant.
BRAIN-WORM.
Je vous jure que c'est la pure vérité, monsieur; je n'ai pas l'habitude de demander; c'est seulement
pour ma subsistance. Je vous le proteste, j'ai été un homme de cœur, et je puis l'être encore, grâce
à votre bonté.
KNO'WELL.
En voilà assez, mon ami.
BRAIN-WORM.
Mon bon monsieur, soyez généreux; donnez à un pauvre soldat de quoi acheter deux pots de bière
: c'est peu de chose : le ciel vous le rendra; et j'en serai très reconnaissant, mon bon monsieur.
KNO'WELL.
Allons donc; ne soyez pas si importun.
BRAIN-WORM.
Oh ! mon bon monsieur, vous m'abandonnez donc au besoin que j'éprouve? Je n'étais pas fait
pour ce vil métier. Le fer de l'ennemi n'a jamais pu m'abattre à ce point. (Il pleure.) Il est dur,
pour un homme qui a servi son roi, d'être dans cet état. Honorable seigneur, accordez-moi une
petite pièce d'argent, elle vous sera rendue plus tard. Je vous le jure par cette bonne Angleterre,
j'ai été réduit à mettre eu gage ma rapière la nuit dernière pour un maigre souper; j'avais déjà
mangé le fourreau depuis longtemps : Je veux être un païen si cela n'est pas vrai, mon bon
seigneur.
KNO'WELL.
Je l'avoue, je suis un peu étonné qu'un homme de ton apparence se montre d'un esprit aussi bas et
aussi dégénéré. Tu es un homme de cœur et tu n'as pas honte de mendier, d'avoir recours à la plus
vile espèce de servilité? Si tu n'avais pas été élevé dans la bassesse, ayant tous tes membres, mille
carrières honorables s'offraient à ton choix. Pour subvenir à tes besoins, tu avais ou l'armée, ou le
service de quelque homme vertueux, ou un honnête travail. Quel état puis-je nommer qui ne soit
préférable à celui de mendiant? Mais les hommes de ta condition vivent dans la paresse, comme
le pourceau sur le fumier qu'il produit. On ne doit pas s'étonner que la trempe de votre esprit soit
rongée par la rouille de la paresse. Si une personne accordait à tes viles instances le secours que
tu réclames par des moyens si bas, ce serait elle, et non toi, qui serait coupable.
BRAIN-WORM.
Eh bien, monsieur, je trouverai volontiers quelque autre moyen.
KNO'WELL.
Oui, vous le trouverez volontiers, mais vous ne le chercherez pas.
BRAIN-WORM
Hélas ! monsieur, où voulez-vous que je cherche ? Dans l'armée, de nos jours, il n’y a aucun
avancement pour le mérite; mais… pour le service d'un particulier, quand j’en obtiendrais
aussitôt que j'en aurais le désir... (l'air est ma consolation)... Je sais ce que je veux dire...
KNO'WELL.
Quel est ton nom?
BRAIN-WORM.
Fitz-Sword, monsieur.
KNO'WELL.
Fitz-Sword, celui qui te parle voudrait que tu fusses honnête, humble, juste et sincère.
BRAIN-WORM.
Monsieur, par l'honneur d'un soldat !...
KNO'WELL.
Non, non ; je n'aime pas les serments affectés. Parle tout uniment. Que penses-tu de ce que je
viens de dire ?
BRAIN-WORM.
Rien, monsieur, sinon que vous désirez que ma fortune soit aussi heureuse que mon service serait
honnête.
KNO'WELL.
Bien; suis-moi. Je veux éprouver si tes actions répondent à tes paroles.
(Il sort.)
BRAIN-WORM.
Oui, monsieur, à l'instant. Je ne veux que le temps de rattacher mes bas. Oh! je voudrais que mon
ventre fût cerclé connue un tonneau, car je suis prêt à crever de rire; jamais bouteille ni voile ne
fut si remplie; a-t-on jamais vu un vieux renard se trahir ainsi? Maintenant je saurai tous ses
projets, et, par ce moyen, mon jeune maître les saura aussi. Bien; il veut éprouver mon honnêteté,
et moi je veux éprouver sa patience; je le tromperai sans pitié. Ce petit échantillon de mon service
le guérira à jamais de toute prédilection pour les soldats ; il ne voudra plus se trouver désormais
en présence d'un habit rouge ou d'un mousquet. Mais n'importe? je consens qu'on dise que je suis
un mauvais fourbe, si je ne lui fais pas faire un faux pas. Cela vaut mieux que d'avoir arrêté son
voyage. Bien, je le servirai. Oh ! que je désire entrer en fonctions ! en changeant ma voix, mes
cicatrices, et mes jurements, je servirai le père et le fils à la fois.
(Il sort.)

ACTE TROISIÈME.
SCÈNE PREMIÈRE.
A Stocks-Market.
MATHEW, WELL-BRED et BOBADIL.
MATHEW.
Oui, en vérité, monsieur, nous avons été chercher à votre demeure.
WELL-BRED.
Je n'y suis point rentré cette nuit.
BOBADIL
Votre frère nous l'a dit.
WELL-BRED.
Qui ? mon frère, Down-Right?
BOBADIL.
Lui-même. Monsieur Well-Bred, je ne sais ce que vous pensez de moi; mais je veux vous dire
que je trouve, sur mon honneur, qu'on ne peut, sans manquer à sa réputation, accorder la moindre
considération à un pareil...
WELL-BRED.
Monsieur, je ne veux point entendre mal parler de mon frère.
BOBADIL.
Je vous proteste que je n'ai vu nulle part un pareil homme.....
WELL-BRED.
Capitaine ! (Il se retourne.) Parlons d'autre chose.
BOBADIL.
Avec votre permission, monsieur, s'il n'y avait jadis un seul homme vivant sur la terre, par saint
George ! je ne voudrais pas en créer un semblable à votre frère.
MATHEW.
Ni moi, certes. Il a des formes rustiques... Je ne sais comment... il n'a rien d'un gentilhomme à la
mode.
WELL-BRED.
Oh ! monsieur Mathew, c'est une grâce particulière qui n'est donnée qu'à peu de gens, «quos
aequus amavit Jupiter.»
MATHEW.
J'entends, monsieur.
SCÈNE IL
LES PRECEDENTS, KNO'WELL FILS et STEPHEN.
WELL-BRED.
Je ne vous demande pas si vous entendez ou si vous n'entendez point, monsieur. — Ned! par ma
foi, sois le bienvenu! Comment te portes-tu, mon esprit, mon génie? Je jure, en faveur de ton
arrivée, un amour éternel à Apollon et aux filles Thespiennes. Je vois maintenant que tu as
quelque amour en tête; voilà deux lettres que je t'écris. D'oui te vient cet air endormi ? Pourquoi
ne parles-tu pas ?
EDOUARD KNO'WELL.
Oh! vous êtes un joli garçon. Vous m'écrivez une belle lettre!
WELL-BRED.
Comment! est-ce qu'elle n'était pas belle?
EDOUARD KNO'WELL.
Oui, de ma vie, je vous le jure, je n'ai eu le malheur d'en lire une semblable. Trouvez sa pareille
dans toutes les épîtres de Pline, et je consens à passer pour un menteur et un sot. Poursuis ta
veine; car elle est inimitable. Mais quel est le chameau qui l'a apportée ; car ce ne peut être une
bête ordinaire.
WELL-BRED.
Pourquoi ?
EDOUARD KNO'WELL.
Pourquoi, dis-tu? comment penses-tu qu'une créature raisonnable, surtout le matin, l'heure du jour
où l'homme est sobre, puisse prendre mon père pour moi ?
WELL-BRED.
Tu plaisantes, j'espère.
EDOUARD KNO'WELL.
Non, vraiment. Le meilleur parti à prendre maintenant, c'est d'en faire une plaisanterie; mais je
vous assure que mon père a vu tout à son aise, avant moi, votre style fleuri.
WELL-BRED
Quel stupide animal j'ai chargé de cela ! Mais qu'en a-t-il dit?
EDOUARD KNO'WELL.
Je ne sais ce qu'il en a dit : mais j'ai deviné adroitement ce qu'il en pensait.
WELL-BRED.
Quoi ? quoi ?
EDOUARD KNO'WELL.
Que tu es un jeune libertin, un jeune fou, et que je ne vaux guère mieux, puisque je te fréquente.
WELL-BRED.
Mais cette pensée est comme la lune dans son dernier quartier : elle ne tardera pas à changer.
Ecoute, mon garçon; je veux te faire faire connaissance avec mes deux drôles que voici. Tu auras
un plaisir extrême dans leur société, si tu les entends parler. Ce sont mes instruments à vent; je
vais souffler. — Mais pourquoi ce silence étrange ? tu fais les signes d'un muet.
EDOUARD KNO'WELL.
Oh! monsieur, voilà un de mes parents qui peut faire sa partie dans votre musique. Il a son mérite.
WELL-BRED.
Oh ! qu'est-ce donc ? qu'est-ce donc?
EDOUARD KNO'WELL.
Non, je ne ferai point à votre pénétration et à sa folie l'injure de vous y préparer. Je l'abandonne à
vos recherches.
WELL-BRED.
Capitaine Bobadil, monsieur Mathew, je veux vous faire faire connaissance avec ce jeune gentil-
homme : c'est un de mes amis; et il mérite votre affection. (A Stephen.) Je ne sais pas votre nom,
monsieur; mais je saisirai avec plaisir toutes les occasions de me lier avec vous.
STEPHEN.
Je me nomme M. Stephen, monsieur. Je suis le propre cousin de ce gentilhomme, monsieur : son
père est mon oncle, monsieur. Je suis un peu mélancolique, monsieur; mais vous me trouverez
toujours, monsieur, prêt à faire ce qui convient à un gentilhomme, monsieur.
BOVADIL
Monsieur, écoutez ce que je vais vous dire. Je ne suis pas un homme ordinaire ; mais, par
considération pour M. Well-Bred (et vous pouvez la porter à un aussi haut degré qu'il vous
plaira), je consens à communiquer avec vous, et je vous crois un gentilhomme de quelque mérite.
J'aime à m'expliquer en peu de mots.
EDOUARD KNO'WELL.
Et moi, en moins de mots encore, j'en trouve à peine assez pour vous remercier, monsieur.
MATHEW, à M. Stephen.
Mais êtes-vous réellement , monsieur, autant porté à la mélancolie ?
STEPHEN.
Oui, monsieur, je suis extraordinairement porté à la mélancolie.
MATHEW.
Oh ! vous avez là un très heureux caractère, monsieur. Votre mélancolie vous donne un esprit
infini, monsieur. Je suis moi-même quelquefois mélancolique, monsieur, et alors je ne fais pas
autre chose que de prendre une plume et du papier, et je compose une dizaine ou une douzaine de
sonnets sans bouger.
STEPHEN.
Cousin, c'est admirable. Suis-je assez mélancolique?
EDOUARD KNO'WELL
Eh oui ! certainement.
WELL-BRED.
Capitaine Bobadil, à quoi pensez-vous ?
EDOUARD KNO'WELL.
Il est aussi mélancolique?
BOBADIL.
Je me rappelais qu'il y aura demain, jour de la saint Marc, dix ans qu'eut lieu le fait d'armes le
plus admirable.
ÉDOUARD KWO'WELL
Où cela, capitaine?
BOBADIL.
Au siège de Strigonium, où, en moins de deux heures, sept cents hommes intrépides, comme il
n'y en a point en Europe, perdirent la vie sur la brèche. Je vous dirai, messieurs, que c'était le
premier, mais le plus vigoureux siège que j'aie jamais vu de ces yeux, à l'exception de la prise
de... (comment l'appelez-vous?) l'année dernière par les Génois; mais celle-ci était l'action la plus
dangereuse et la plus chaude où je me sois trouvé depuis que je porte les armes en face de
l'ennemi ; c'est certain, comme je suis gentilhomme et soldat.
STEPHEN.
Je serais heureux comme un ange, si je pouvais jurer comme ce gentilhomme.
EDOUARD KNO'WELL.
Ainsi vous vous trouviez, à ce qu'il me semble, à la fois, et à Strigonium, et à.... Comment
l'appelez-vous?
BOBADIL.
Oui certes, monsieur. Par saint George ! c'est moi qui entrai le premier dans la brèche; et si je ne
l'eusse pas fait avec intrépidité, j'aurais été tué, quand j'aurais eu un million de vies.
EDOUARD KNO'WELL.
Il est fâcheux que vous n'en ayez pas eu dix, comme un chat, et la vôtre par-dessus. Mais était-ce
possible?
MATHEW.
Écoutez ce qu'il dit, monsieur, je vous prie.
STEPHEN.
J'écoute.
BOBADIL.
Je vous jure sur mon honneur que cela est vrai; vous en conviendrez vous-même.
EDOUARD KNO'WELL.
Vous me mettez à la torture.
BOBADIL.
Écoutez-moi avec attention, mon bon monsieur : ils avaient placé trois demi-couleuvrines à
l'ouverture de la brèche ; au moment, monsieur, où nous allions pénétrer, leur maître canonnier,
qui était un homme d'une grande habileté, comme vous pouvez penser, m'ajuste avec son
boutefeu ; au moment où il allait allumer la mèche, je devine son intention, et je lui décharge mon
pistolet dans la poitrine; et avec cette seule arme, ma pauvre rapière, je me précipite sur les
Maures qui gardaient l'artillerie, et je les passe tous au fil de l'épée.
WELL-BRED.
Au fil de l’épée! de la rapière, capitaine.
EDOUARD KNO'WELL.
Oh! c'était une belle chose à voir, monsieur. Mais avez-vous fait tout cela, capitaine, sans briser
votre lame ?
BOBADIL.
Sans qu'elle ait touché la terre. Regardez-la, monsieur : c'est l'arme la plus heureuse qui ait jamais
paré la cuisse d'un pauvre gentilhomme. Vous le dirai-je, monsieur? on vante les Morglay, les
Excalibur, les Durindana et autres. Je ne crois aucunement toutes les fables qu'on débite sur elles.
Je connais la vertu de la mienne; c'est pourquoi j'ose soutenir qu'elle est la plus brave de toutes.
STEPHEN.
Est-elle de Tolède ou non ?
BOBADIL.
C'est le Tolède le plus parfait, monsieur, je vous assure.
STEPHEN.
J'ai ici son compatriote.
MATHEW.
Voyons, je vous prie, monsieur. Oui, ma foi, c'en est un.
BOBADJL.
Ceci est un Tolède? Bah!
STEPHEN.
Pourquoi dites-vous bah ! capitaine ?
BOBADIL.
C'est une épée de Flandre, par Dieu! j'en aurais mille comme cela pour une pièce d'or.
EDOUARD KNO'WELL.
Qu'en dites-vous, cousin ? je vous l'ai dit et redit.
WELL-BRED.
Où l'avez-vous achetée, monsieur Stephen?
STEPHEN.
D'un mauvais coquin de soldat (puisse-t-il être couvert de poux!) ; il m'a juré que c'était un
Tolède.
BOBADIL.
C'est une méchante rapière, et rien de plus.
MATHEW.
Oui; je le crois, maintenant que je l'ai mieux examinée.
EDOUARD KNO'WELL.
Plus vous la regarderez, plus vous la trouverez laide. Quittez-la; quittez-la.
STEPHEN.
Oui, je vais la quitter; mais par... (j'ai oublié le jurement du capitaine, je voulais jurer comme lui),
si jamais je le rencontre...
WELL-BRED.
Oh! c'est sans remède à présent, monsieur. Il faut prendre patience.
STEPHEN.
Misérable et lâche coquin ! je mangerais de colère le fourreau.
EDOUARD KNO'WELL.
C'est un signe que vous digérez bien. Vous avez un estomac d'autruche, cousin.
STEPHEN.
Un estomac ! Je voudrais qu'il fût ici, vous verriez si j'ai un estomac.
WELL-BKED,
Il vaut mieux qu'il en soit ainsi. Venez-vous, messieurs ?
SCÈNE III.
LES PRECEDENTS, BRAIN-WORM,
EDOUARD KNO'WELL.
Miracle, cousin! regardez! regardez!
STEPHEN, à Brain-Worm.
Grand Dieu ! Me connaissez-vous, monsieur?
BRAIN-WORM.
Oui, monsieur, je vous connais de vue.
STEPHEN.
Ne m'avez-vous pas vendu une rapière?
BRAIN-WORM.
Oui, monsieur, je vous eu ai vendu une.
STEPHEN
Vous m'avez dit que c'était un Tolède. Ha !
BRAIN-WORM.
C'est vrai, monsieur, je l'ai dit.
STEPHEN.
Mais ce n'en est pas un.
BRAIN-WORM.
Non, monsieur, je l'avoue, ce n'en est pas un.
STEPHEN.
Vous l'avouez ? Messieurs, vous êtes témoins : il l’avoue. Mais, par Dieu! si vous ne l'aviez pas
avoué....
EDOUARD KNO'WELL.
Allons, cousin, épargnez-le.
STEPHEN.
J'ai fini, cousin.
WELL-BRED.
Oui; vous vous êtes conduit en gentilhomme. Il a avoué : que voulez-vous de plus?
STEPHEN.
Oui ; mais, avec sa permission, c'est un fripon : avec sa permission , entendez-vous ?
EDOUARD KNO'WELL.
Oui, avec sa permission, il l'est : voilà un joli exemple de civilité. (A Well-Bred.) Eh bien !
comment le trouvez-vous?
WELL-BRED.
Oh! c'est un fou très précieux; traitons-le bien. Je; ne puis mieux le comparer qu'à un tambour;
car tout le monde peut battre dessus.
EDOUARD KNO'WELL.
Non, non ; il ressemble plutôt au sifflet d'un enfant.
BRAIN-WORM, à Kno'Well.
Monsieur, puis-je vous dire un mot?
EDOUARD KNO'WELL.
A moi, monsieur! Avez-vous un autre Tolède à vendre?
BRAIN-WORM.
Vous vous nommez, je crois, monsieur... ?
EDOUARD KNO'WELL.
Oui, monsieur. Avez-vous l'intention de m'interroger comme au catéchisme ?
BRAIN-WORM.
Non, monsieur; je ne suis pas de cet habit.
EDOUARD KNO'WELL.
Le vôtre ne montre pas moins la corde. Dites, monsieur.
BRAIN-WORM.
Ma foi, monsieur, je ne suis pas un soldat comme un autre : en enlevant ce vernis enfumé, et trois
ou quatre mouches, je deviens le serviteur de votre seigneurie, en survivance, après la mort de
votre bon père... Brain-Worm.
EDOUARD KNO'WELL.
Brain-Worm! quel esprit de sorcellerie t'a conduit ici dans cet accoutrement?
BRAIN-WORM.
C'est votre lettre de ce matin, monsieur ; la même qui vous a amené au Wind-Mill, et votre père
après vous.
EDOUARD KNO'WELL.
Mon père!
BRAIN-WORM.
N'ayez pas peur : oui, votre père. Il vous a suivi dans les champs, à la trace, comme vous suivriez
un lièvre à ses pas dans la neige.
EDOUARD KNO'WELL.
Eh bien! Well-Bred, que ferons-nous? mon père m'a suivi.
WELL-BRED.
Ton père ! Où est-il ?
BRAIN-WORM.
Chez le juge Clément, ici, dans la rue Coleman, où il n'attend que mon retour; et alors...
WELL-BRED.
Qui vois-je là ? Brain-Worm ?
BRAIN-WORM.
C'est lui.
WELL-BRED.
Pourquoi es-tu venu ainsi habillé?
BRAIN-WORM.
Ma foi, c'est une ruse. Messieurs, pour éviter tout danger, il est prudent et sage de ne pas rester ici
: retirons-nous, et je vous conterai tout.
EDOUARD KNO'WELL.
Venez, cousin.
(Ils sortent.)
SCÈNE IV.
Un magasin.
KITELY et CASH.
KITELY.
Que dit-il, Thomas? Lui as-tu parlé?
CASH.
Il vous attendra, monsieur, dans une demi-heure.
KITELY.
Sais-tu s'il a l'argent tout prêt ?
CASH.
Oui, monsieur, l'argent lui a été apporté la nuit dernière.
KITELY.
C'est bien. Va me chercher mon manteau, mon manteau! Non, laisse-moi voir. Une heure pour
aller et venir : oui, il faut cela an moins; et alors il se passera une heure à peu près avant que je
puisse l'envoyer. Bien; je dirais deux heures. Deux heures ! ha ! que de choses auxquelles on
n'avait pas songé, peuvent être imaginées et effectuées pendant une absence de deux heures!...
Non; je n'irai pas. Deux heures! non, perfide occasion, je ne te donnerai point ce moyen d'exercer
ta subtilité. Celui-là mérite d'être volé, qui laisse sa porte ouverte au voleur et lui montre où est
caché son trésor. Quel habitant de la terre ne tenterait de goûter le fruit de l'arbre d'or de beauté,
quand les yeux du dragon' sont fermés par un profond sommeil? Je n'irai pas. Affaires, je renonce
à vous pour cette lois. Non, beauté, non : vous êtes trop [précieuse pour que je vous laisse ainsi
sans garde et libre. Il Huit que je vous tienne bien enfermée et bien surveillée. Car que l'on vous
laisse l'occasion , vous la Miisissez plus rapidement qu'un banc de sable n'engloutit. Celui qui
laisse à sa femme, quand elle est helle, le lieu et le moment favorables, la pousse à rire infidèle.
Je n'irai pas, il y a trop de danger, j'y suis bien résolu. Remporte mon manteau. Cependant...
reste... Non, va. Je remets toujours à sortir.
CASH
M. Snare, votre notaire doit y être avec les actes.
KITELY.
C'est vrai! fou que je suis! je l'avais entièrement oublié. J'irai. Quelle heure est-il?
CASH.
L'heure de la bourse, monsieur.
KITELY.
Ah ! mon Dieu ! Well-Bred viendra ici, avec un ou plusieurs de ses compagnons de débauche. Je
veux être pendu, si je sais que dire, que faille et que résoudre. Mes idées courent et se précipitent
dans ma tête, comme le sable dans un sablier; et le temps passe. Elles sont tellement tournées et
retournées, que je ne sais à quoi m'arrêter, ni ce
que je dois faire... J'ai pris mon parti : Oui, j« puis avoir confiance en sa discrétion. Il ne sait pas
me tromper. Thomas!...
CASH
Monsieur.
KITELY.
Maintenant, j'y ai réfléchi : je n'irai pas. Thomas, Cob est-il là-dedans ?
CASH
Je pense qu'il y est.
KITELY.
Il babillerait. Il ne faut rien lui dire. Non, il n'y a personne au monde plus sûr que Thomas, si j'ose
me confier à lui. Mais j'hésite encore à le faire. S'il faisait la moindre indiscrétion, je serais perdu
de réputation à jamais. Il ira pour moi à la bourse. La manière dont il s'est conduit jusqu'à présent
me garantit qu'il ne changera pas. Pourquoi craindrais-je donc? Allons : il en arrivera ce qui
pourra, j'en courrai le risque cette fois. Thomas... vous pouvez me tromper; mais j'espère... que
votre amour pour moi est plus...
CASH.
Monsieur, si le devoir et la fidélité d'un serviteur peuvent être appelés amour, vous pouvez faire
plus qu'espérer, vous pouvez y compter.
KITEIY.
Je vous en remercie sincèrement, Thomas. Donnez-moi votre main. C'est de tout mon coeur, bon
Thomas. J'ai un secret à vous confier, Thomas; mais, lorsque vous le saurez, il faut que vous ayez
bouche close : c'est à cette condition que je vous le
dirai.
CASH.
Monsieur, pour cela...
KITELY.
Bien ! écoutez-moi : c'est une grande preuve d'estime que je vous donne, Thomas, de vous ad-
mettre ainsi dans mon intime confiance. C'est une chose qui touche plus à mon honneur que tu ne
peux le croire, Thomas. Si tu la révélais jamais...
CASH.
Comment, moi, la révéler!
KITELY.
Non, je ne crois pas que tu le fasses; mais si cela t'arrivait, ce serait une grande faiblesse.
CASH.
Une grande trahison : ne lui donnez pas un autre nom.
KITELY.
Tu ne la révéleras donc pas ?
CASH.
Monsieur, si je le fais, je consens que le genre humain me repousse de son sein.
KITELY, à part.
Il ne veut pas jurer. Nul doute qu'il n'ait quelque dessein caché, quelque intention secrète;
autrement n'aurait-il pas, étant pressé de cette manière, ajouté un serment à toutes ces
protestations? Je l'ai entendu jurer qu'il n'était pas fanatique. Qu'est-ce que je dois en penser?
faut-il le presser de nouveau et par quelque autre moyen? Oui, voilà ce qu'il faut faire. Thomas, tu
as juré de ne rien dire : l'as-tu juré ?
CASH.
Pas encore, monsieur; mais je jurerai, si vous voulez.
KITELY.
Non. Thomas, j'ose me fier à ta parole. Mais si tu veux jurer, fais-le, si lu le trouves bon. J'ai pris
mon parti sans cela. C'est à ta volonté.
CASH.
Par le salut de mon âme, je proteste que ma langue ne prononcera jamais un seul mot dont vous
m'aurez fait la confidence.
KITELY.
C'est trop : il n'y avait pas besoin de tant de cérémonies. Je sais que ta fidélité est aussi ferme
qu'un roc. Thomas, viens ici, tout près : nous ne pouvons mettre trop de mystère dans cette
affaire; comme cela. (Maintenant qu'il a juré, je puis me hasarder avec plus de sécurité.) J'ai
dernièrement, par diverses observations... (A part.) Mais l'important est de savoir si son serment
peut le lier : je veux y réfléchir avant d'aller plus avant. (Haut.) Thomas, ce serait trop long
maintenant de te dire cela. Je prendrai un instant plus commode, tantôt ou demain.
CASH.
Monsieur, comme vous voudrez.
KITELY.
J'y penserai. Donne-moi mon manteau. Et je te prie, Thomas, en attendant mon retour, cherche le
livre de compte entre moi et Traps.
CASH.
Oui, monsieur.
KITELY.
Écoutez : si Well-Bred, le frère de votre maîtresse, amenait ici par hasard quelques jeunes gens
avant que je revienne, qu'on vienne m'en prévenir sur-le-champ.
CASH.
Très bien, monsieur.
KITELY.
A la bourse, entendez-vous? ou bien chez le juge Clément, dans Coleman-Street. Ne l'oubliez pas
et qu'on ne s'égare pas en chemin.
CASH.
Non, monsieur.
KITELY.
Je vous prie d'y faire attention ; et soit qu'il vienne ou qu'il ne vienne pas, si quelqu' autre per-
sonne, ou même un étranger venait, ne manquez pas de m'en faire donner avis.
CASH..
Je n'y manquerai pas, monsieur.
KITELY.
Votre principale affaire est maintenant de vous rappeler cela.
CASH.
Monsieur, je vous garantis que je ne l'oublierai pas.
KITELY.
Mais, Thomas, ce n'est pas là le secret dont je vous ai parlé tout à l'heure.
CASH
Non, monsieur, je le suppose.
KITELY.
Croyez-moi, ce ne l'est pas.
CASH.
Oui, monsieur, je vous crois.
KITELY.
Par le ciel ! non, ce ne l'est pas. Il suffit ; mais, Thomas, je ne voudrais pas que vous en parlassiez
à aucune créature vivante, voyez-vous. Cependant il m'importe peu; je m'en vais... Thomas,
sachez bien cela; je voulais vous éprouver quand je vous ai parlé d'un aussi important secret. Je
n'avais en tête rien autre chose que ce que je viens de vous dire. Ce n'est rien, absolument rien;
mais Thomas, que ma femme l'ignore, je vous le recommande. — Soyez bouche close,
impénétrable. Il n'y a pas d'enfer plus terrible que l'état où me met la crainte.
(Il sort.)
CASH, seul.
Bouche close, impénétrable ! d'où vient ce trouble qui l'agite, cette passion qui le domine? Ah ! il
vaut mieux n'y pas songer, car je m'y perds. La violence du torrent m'a déjà emporté si loin que je
ne puis plus trouver terre. Mais doucement… voici de la compagnie : je dois maintenant…
(Il sort.)
SCÈNE V.
WELL-BRED, EDOUARD KNO'WELL, BRAIN-WORM, BOBAD1L, STEPHEN.
WELL-BRED.
Le diable m'emporte ! c'était une très bonne plaisanterie, et très bien conduite.
EDOUARD KNO'WELL.
Oui, et notre ignorance l'a fort bien soutenue, n'est-ce pas ?
WELL-BRED.
Oui, en vérité. Mais est-il possible que vous ne l'ayez pas reconnu? Je le pardonne à M. Stephen,
car il est la stupidité en personne.
EDOUARD KNO'WELL.
Non, par Dieu! je ne l'ai pas reconnu. Il avait tellement bien pris les manières d'un pauvre soldat
d'infanterie, de ces gens du guet, dont les habits sont si sales et si râpés.
WELL-BRED.
Qui diable, Brain-Worm, aurait jamais pensé que tu eusses aussi bien joué la comédie?
EDOUARD KNO'WELL.
La comédie! Il n'y a qu'un homme qui ait étudié toute sa vie l'art de mendier, et qui depuis son
enfance se soit exercé à prendre ce langage et à porter cet habit, qu'on puisse lui comparer.
WELL-BRED.
Où as-tu déterré cet habit?
BRAIN-WORM.
Monsieur, chez un des plus proches parents du diable, un fripier.
CASH, entre en criant.
Francis ! Martin ! je ne puis en trouver un seul. N'est-ce pas contrariant ?
WELL-BRED.
Thomas? mon frère Kitely est-il là-dedans?
CASH.
Non, monsieur, mon maître est sorti; mais monsieur Down-Right y est. Cob ! holà ! Cob ! est-il
aussi sorti ?
WELL-BHED.
Où est allé ton maître, Thomas? peux-tu me le dire?
CASH.
Je ne sais pas, monsieur. Chez le juge Clément, je crois. Cob !
(Cash sort.)
EDOUARD KNO'WELL.
Le juge Clément ! quel homme est-ce ?
WELL-BRED.
Est-ce que tu ne le connais pas? c'est un magistrat de la cité, un juge, un excellent légiste et un
fameux savant; mais le vieillard le plus fou et le plus plaisant qu'il y ait en Europe. Je te l'ai
montré l'autre jour.
EDOUARD KNO'WELL.
Oh ! c'était lui. Je me le rappelle à présent. Il a, ce me semble, une figure très étrange. On dirait
qu'il se croit d'une autre espèce que les autres hommes. J'ai entendu parler de plusieurs de ses
bouffonneries à l'université. On dit qu'il ferait mettre en prison un homme qui prendrait le haut du
pavé sur lui, quand il est à cheval.
WELL-BRED.
Oui, ou qui porterait son manteau sur une épaule, ou qui ferait toute autre chose, suivant qu'il lui
en prendrait fantaisie.
CASH, revenant.
Gasper! Martin! Cob! où sont-ils? où peuvent-ils être ?
BOBADIL.
Domestique de monsieur Kitely, donne-moi de quoi allumer cette pipe.
CASH
Que le diable l'allume ! je n'ai pas le temps. Francis ! Cob !
(Il sort en emportant la pipe.)
BOBADIL.
Merci de moi ! Voilà ce qui me reste de sept livres de tabac depuis hier soir sept heures. C'est du
vrai et excellent trinidado ! En avez-vous jamais fumé, monsieur Stephen ?
STEPHEN.
Non, vraiment, monsieur; mais j'en prendrai maintenant, puisque vous me le recommandez.
BOBADIL.
Monsieur, vous pouvez me croire sur parole; car personne au monde ne peut nier ce que je dis.
J'ai été dans les Indes où cette plante croît; et, pendant vingt et une semaines, la fumée de cette
plante a été ma seule nourriture et celle d'une douzaine de mes amis. On ne peut donc nier qu'elle
ne soit divine, surtout votre trinidado. Votre nigotien est bon aussi; je soutiendrai et affirmerai
devant tous les princes de l'Europe que c'est la plante la plus précieuse et la plus excellente que la
terre ait jamais produite pour l'usage de l'homme.
ÉDOUARD KNO'WELL,.
Ce discours serait très bien placé dans la bouche d'un marchand de tabac.
SCÈNE VI.
LES PRECEDENTS, CASH et COB.
CASH.
Il est chez le juge Clément, vers le milieu de Coleman-street.
COB
Oh ! oh !
BOBADIL.
Où est la pipe que je t'ai donnée, domestique de M. Kitely?
CASH.
La voici, monsieur.
COB.
Par Dieu! je ne conçois pas le plaisir ou le bonheur qu'ils ont à prendre ce méchant tabac; il n'est
bon qu'à suffoquer un homme, et à le remplir de fumée et de cendres.
(Bobadil lui donne des coups de bâton ; M. Mathew se sauve.)
TOUS.
Oh! bon capitaine, assez ! assez!
BOBADIL.
Vous êtes un vil drôle, vous.
CASH.
Allons, viens. Tu avais bien besoin de parler: te voilà bien payé.
COB.
Ces coups de bâton lui coûteront cher, si je vis ! j'en aurai justice.
BOBADIL
Tu raisonnes? tu murmures?
(Il le bat encore.)
EDOUARD KNO'WELL.
Allons, bon capitaine, est-ce que vous faites attention aux propos d'un imbécile?
BOBADIL.
C'est un infâme gueux! un ver de terre! un vil excrément! Par le corps de César, si je ne
dédaignais pas de punir un tel misérable, je l'aurais fait rentrer en terre.
WELL-BRED.
Prenez garde : la loi le défend, monsieur.
BOBADIL.
Par le pied de Pharaon, je l'aurais fait.
(Il sort.)
STEPHEN.
Oh ! il jure d'une manière admirable ! Par le pied de Pharaon ! par le corps de César ! Je n'en ferai
jamais autant, sur mon honneur ; et par saint George ! non, je n'ai pas la grâce convenable.
WELL-BRED.
Mais un instant. Où est M. Mathew? il est parti?
BRAIN-WORM.
Non, monsieur; il est entré là.
WELL-BRED.
Suivons-le. M. Mathew est allé souhaiter en vers le bonjour à sa maîtresse ; nous aurons le plaisir
d'entendre de sa poésie ; il ne vient jamais sans en être muni. Brain-Worm !
STEPHEN.
Brain-Worm ! où cela? est-ce là Brain-Worm?
EDOUARD KNO'WELL.
Oui, cousin, n'en parlons plus; il y va de votre honneur.
STEPHEN.
Comment, merci de moi! Par saint-George et le pied de Pharaon !
WELL-BRED.
Votre cousin ne parle que par jurements.
EDOUARD KNO'WELL.
Ses discours en sont hérissés. C'est une espèce de mode française. Entrons : venez, cousin.
(Ils sortent.)
SCÈNE VII
Une salle de la maison du juge Clément.
KITELY et COB.
KITELY.
Ah! combien sont-ils, dis-tu?
COB.
Monsieur, il y a votre frère, M. Well-Bred…
KITELY.
Un monde avec lui. Quels étrangers y a-t-il?
COB.
Des étrangers! laissez-moi voir. Un, deux : bah ! je ne sais combien; il y en a tant.
KITELY.
Comment, tant!
COB.
Oui ; il y en a bien cinq ou six.
KITELY.
Une foule ! une foule ! c'est un tour du diable ! Comme ils ont dû m'accabler de railleries, de
plaisanteries, de sarcasmes de tout genre ! Mais, Cob, combien as-tu été de temps à venir ici ?
COB.
Très peu de temps, monsieur.
KITELY.
Es-tu venu en courant ?
COB
Non, monsieur.
KITELY.
Non ! Je sais maintenant ce que tu appelles venir en toute hâte. C'est fait de moi. Pourquoi ai-je
eu l'idée de me marier? moi qui auparavant vivais dans un tel contentement, dont l'esprit était
toujours dans une si douce tranquillité, qui étais maître absolu de toutes mes pensées, je suis
maintenant devenu esclave ! Ne soupirons plus ! Allons ! homme, prends courage, car tu es cocu.
C'en est fait! c'en est fait! oui, lorsque tant de richesses, lorsque l'abondance même tombent dans
le giron de ma femme, la corne d'abondance est mon partage, je le sais. Mais, Cob, que faisaient-
ils? Je suis sûr que ma femme et ma soeur les ont bien reçus. Ha!
COB.
C'est assez probable, monsieur; cependant je n'ai entendu aucun mot.
KITELY.
Non; leurs lèvres étaient fermées par des baisers, et leur voix, qui avait tant exprimé la joie à leur
arrivée, avait perdu ses forces et ses facultés. Cob, quel est celui d'entre eux que ma femme a
embrassé le premier? Pour ma sœur (je voudrais dire ma femme, hélas !) je ne crains pas pour
elle. Ha ! qui est-ce, dis-tu.
COB.
Par ma foi, monsieur, voulez-vous savoir la vérité ?
KITELY.
Oui, mon cher Cob, je t'en conjure.
COB.
Je veux être un vagabond, et plus digne de Bridewell que de votre service, si je les ai vus
embrasser quelqu'un, à moins qu'ils n'aient embrassé le pilier au milieu du magasin ; car je les y
ai tous laissés occupés de leur tabac.
KITELY.
Comment ! ils n'étaient donc pas entrés avant que tu vinsses ?
COB.
Non, monsieur.
KITELY.
C'est un tour du diable. Pourquoi resté-je donc ici ? Cob, suis-moi.
(Il sort.)
COB, seul.
Maintenant c'est bel et bon; les œufs sont sur le gril. J'ai maintenant cinquante-cinq raisons de me
venger. S'il n'avait pas couché dans ma maison, cela ne m'aurait point offensé; mais, étant mon
hôte que j'aimais et en qui j'avais confiance, c'est un monstre d'ingratitude de m'avoir frappé. Je
m'en vais, je l'espère, armer contre lui une juste fureur. Allons trouver le juge Clément pour qu'il
ordonne la prise de corps. Frapper son hôte !
(Il sort.)

ACTE QUATRIEME.
SCÈNE PREMIÈRE.
Une chambre de la maison de Kitely.
DOWN-RIGHT et MADAME KITELY.
DOWN-RIGHT.
Oui, ma sœur : c'est la ve'rité, et vous finirez par en convenir.
Mme KITELY.
Hélas ! mon frère, que voulez-vous que je fasse ? Je ne puis l'empêcher. Vous voyez que mon
frère les amène ici; ils sont ses amis.
DOWN-RIGHT.
Ses amis! ses amis ! Ils ne font que le poursuivre partout, comme des esprits malfaisants ; ils le
provoquent à tout ce qu'ils peuvent imaginer de mal. La moindre chose, je le jure, me fera jouer
avec eux le rôle du diable ; et, sans les égards que j'ai pour votre mari, il aurait fait trop chaud
dans cette maison pour que le plus intrépide d'entre eux pût y tenir : ils auraient eu beau dire et
beau jurer, l'enfer eût été déchaîné contre eux avant qu'ils sortissent d'ici. Mais, par Dieu ! c'est
votre faute, à vous seule ; car, si vous vous étiez conduite comme vous deviez le faire, ils auraient
tous été bouillis et rôtis avant qu'aucun d'eux fût entré ici.
Mme KITELI
Ah ! bon Dieu! a-t-on jamais rien entendu de semblable ? Quel homme étrange est-ce là?
Pouvais-je les empêcher d'entrer, je vous le demande ? Pouvais-je m'opposer seule à une demi-
douzaine d'hommes, le pouvais -je? De bonne foi, vous tiendriez folle la personne la plus patiente
du monde, à vous entendre parler avec aussi peu de sens et de raison.
SCÈNE II.
LES PRECEDENTS, MISS BRIDGET, M. MATHEW, WELL-BRED, STEPHEN, EDOUARD
KNO'-WELL, BOBADIL et CASH.
MISS BRIDGET.
En vérité, mon adorateur, vous êtes trop prodigue des trésors de votre esprit, en les répandant
ainsi sur un objet aussi mince que mon mérite.
MATHEW.
Vous dites vrai, madame, et je pense comme vous dites.
DOWN-RIGHT
Ouais! cela devient plaisant.
WELL-BRED.
Oh! approchons-nous. Si elle pouvait lui demander de lire, il le ferait avec son impudence
naturelle.
MISS BRIDGET.
Mon adorateur, qu'est-ce cela, je vous prie?
MATHEW.
Une élégie ! une élégie ! une chose merveilleuse ! je vous la lirai, si vous voulez.
MISS BRIDGET.
Je vous en prie, monsieur.
DOWN-RIGHT.
Quoi ! ce n'est point une plaisanterie ! J'aimerais mieux recevoir des coups de bâton.
EDOUARD KNO'WELL.
Qu'est-ce qu'a ton frère ? Est-ce qu'il ne peut supporter la lecture d'une ballade ?
WELL-BRED
Non : un vers est pour lui pire qu'un fromage ou qu'une cornemuse. Mais écoutons; nous oublions
la promesse.
BOBADIL.
Monsieur Mathew, vous abusez de la patience de votre belle dame et de sa belle-soeur. Fi, tant
que vous vivrez, évitez d'être prolixe.
MATHEW.
Oui, monsieur,
(Il lit.)
Rare créature, souffre que je parle sans que tu t'en offenses.
Plût au ciel que mes paroles eussent le pouvoir
De régler tes pensées, comme tes beaux yeux règlent les miennes!
Tu serais alors la captive de celui qui est ton captif.
(M. Stephen applaudit en secouant la tête.)
EDOUARD KNO'WELL.
Il secoue la tête comme on secoue une bouteille, pour savoir s'il y a quelque chose dedans.
WELL-BRED.
Ma sœur, qu'est-ce que vous avez là? des vers? Voyons, je vous prie. Qui est-ce qui les a faits? Ils
sont excellents.
MATHEW.
Oh ! monsieur Well-Bred, c'est votre obligeance qui vous fait dire cela. Ils étaient bons ce matin :
je les ai faits ce matin en un instant.
WELL-BRED.
Comment ! en un instant?
MATHEW.
Je veux être pendu si cela n'est pas. Demandez au capitaine Bobadil. Il me les a vu écrire à...
Comment diable... ? à l’Étoile.
STEPHEN.
Cousin, comment trouvez-vous les vers de ce monsieur ?
ÉDOUARD KNO'WELL.
Oh ! admirables ! les meilleurs que j'aie jamais entendus, cousin.
STEPHEN.
Par le corps de César ! ils sont admirables ! les meilleurs que j'aie jamais entendus, aussi vrai que
je suis un soldat !
DOWN-RJGHT.
Je suis furieux : je ne puis plus me contenir. Je crois en vérité qu'ils veulent s'établir ici tout à fait.
WELL-BRED.
Ma soeur Kitely, je m'étonne que vous ne preniez pas un adorateur qui sache rimer et qui fasse
des tours d'adresse.
DOWN-RIGHT.
Oh! le monstre! Quelle impudence! Des tours d'adresse! Venez, vous ferez ailleurs, et non ici,
vos tours d'adresse. Cette maison n'est point une taverne ni une école d'ivrognerie, pour y publier
vos exploits.
WELL-BRED.
Bon Dieu ! Quelle vache a fait un veau ?
DOWN-RIGHT.
C'est la mienne, monsieur. N'ayez jamais recours à moi maintenant : c'est moi qui vous le dis ;
oui, monsieur, à vous et à vos compagnons. Arrangez-vous tout seuls : je ne ferai plus rien.
WELL-BRED.
Mes compagnons?
DOWN-RIGHT.
Oui, monsieur; vos compagnons, je le répète. Je n'ai peur de vous ni d'aucun d'eux. Vous pouvez
avoir vos poètes et vos buveurs, vos soldats et vos fous : ils peuvent vous suivre partout dans la
Cité, mais non venir ici commander et faire les rodomonts. Oui, monsieur le chanteur de ballades,
et vous tous, ses acolytes, sortez d'ici; retournez chez vous, ou, par cette épée, je jure de vous
couper les oreilles, et cela tout à l'heure!
WELL-BRED.
Un moment ! voyons ce qu'il osera faire. Couper les oreilles! Vous couperiez plutôt une pierre à
aiguiser. Vous êtes un âne, entendez-vous ? Touchez à un seul de nous, et je vous plonge dans le
corps mon épée jusqu'à la garde.
DOWN-RIGHT.
C'est ce que je voudrais voir, drôle !
(Ils tirent tous l'épée : les gens de la maison entrent pour les séparer.)
Mme KITELY.
O Jésus! ô meurtre! Thomas! Gaspar !
MISS BRIDGET.
Au secours ! au secours ! Thomas !
EDOUARD KNO'WELL.
Messieurs, modérez-vous, je vous prie.
BOBADIL.
Quoi, misérable! Vous, Holopherne ! Je criblerai de trous la peau avec ma rapière pour te punir.
Je le jure par le ciel. Laissez-le approcher, messieurs ; par saint George! je ne le tuerai point.
(Ils veulent encore se battre : on les sépare.)
CASH.
Arrêtez! arrêtez! mes bons messieurs!
DO\VN-RIGHT
Toi, vilain drôle! lâche fanfaron !
SCENE III.
LES PRECEDENTS, KITELY.
KITELY.
Comment? qu'est-ce? qu'y a-t-il? quel est ce bruit? Quittez vos armes et votre fureur. Ma femme
et ma sœur sont la cause de celle querelle. Thomas! où est le coquin ?
CASH.
Ici, monsieur.
WELL-BRED.
Viens, allons-nous-en. C'est une des anciennes folies de mon frère.
(Il sort.)
STEPHEN.
Je suis fort aise que personne n'ait souffert de son ancienne folie.
(Il sort.)
KITELY.
Quoi! comment? Frère, qui est-ce qui a engagé cette querelle?
DOWN-RIGHT.
De misérables débauchés qui ne croient ni à Dieu ni au diable. Ils viennent ici pour lire des
ballades et dire des plaisanteries et des sottises. Avant de prendre du repos, j'aurai peut-être
rompu cette belle association. J'en veux surtout à Bobadil qui prend toute espèce de formes, et à
son camarade qui fait des sonnets et des chansons. Mais suivons-les.
(Il sort.)
MISS BRIDGET.
Mon frère, en vérité, vous êtes trop violent, trop vif. Il y avait là un monsieur très poli, et qui se
conduisait très dignement.
KITELY
Oh! c'était un de vos amoureux, ma sœur?
MISS BKIDGET.
Un de mes amoureux ! Je voudrais que cela fût, mon frère; vous me paieriez la part qui me
revient plus tôt que vous ne pensez.
(Elle sort.)
Mme KITELY.
En vérité, il paraissait être un homme de très bonnes manières, et d'un excellent ton. Quel bruit et
quel vacarme fait-on là?
(Elle sort.)
KITELY.
Ciel! c'est son amant! c'est le bien-aimé de ma femme! Ce qu'elle disait est-il supportable? Bien!
bien! bien! bien! bien! c'est trop clair, trop évident! Thomas! viens ici : sont-ils partis?
CASH.
Oui, monsieur. Ma maîtresse et votre sœur...
KITELY.
Y a-t-il quelques-uns de leurs galants?
CASH.
Non, monsieur; ils sont en allés.
KITELY.
En es-tu sûr?
CASH.
Oui ; je puis vous le certifier.
KITELY.
Quel était celui dont elles faisaient tant l'éloge, Thomas ?
CASH.
C'est un beau jeune homme, qu'on appelle M. Kno'well.
KITELY.
Oui, j'en avais le pressentiment. Je veux mourir si elles ne l'ont pas fait cacher quelque part dans
la maison. Cherchons-le : viens avec moi, Thomas, sois-moi fidèle, et je serai pour toi un bon
maître.
(Ils sortent.)
SCÈNE IV.
A Moorfields.
EDOUARD KNO'WELL, WELL-BRED et BRAIN-WORM.
EDOUARD KNO'WELL.
Oui, Brain-Worm, mène à bien cette affaire, et tu pourras compter à jamais sur mon amitié.
WELL-BRED.
C'est le moment d'employer toutes les ressources de ton esprit ; mais n'oublie pas le message pour
mon frère, car il n'y a pas d'autre moyen de le faire sortir de chez lui.
BRAIN-WORM.
Soyez tranquille, monsieur, ne craignez rien ; mon esprit actif a éveillé toutes les forces de mon
imagination, et les a mises en mouvement. Je ferai tout ce que vous m'avez ordonné, monsieur,
n'en doutez pas.
(Il sort.)
WELL-BRED.
Pars et réussis, Brain-Worm. Eh bien, Ned, que dis-tu de ma ruse ?
EDOUARD KNO'WELL.
Elle est très bien, en vérité; mais je la trouverai encore mieux si elle réussit.
WELL-BRED.
Si elle réussit ! Elle ne peut manquer de réussir, à moins d'événements fâcheux. Mais, parle-moi
franchement : aimes-tu ma sœur Bridget comme tu le prétends?
EDOUARD KNO'WELL.
Mon ami, ne suis-je pas digne de foi?
WELL-BRED.
Ne jure pas; c'est inutile. C'est, j'en conviens, une fille pleine de qualités et de modestie; et, si je
n'en avais pas une aussi bonne opinion, tu ne l'aurais pas.
EDOUARD KNO'WKLL.
L'aurai-je ou ne l'aurai-je pas? voilà justement ce qui m'inquiète.
WELL-BRED.
Tu l'auras, mon ami ; par le jour qui m'éclaire! tu l'auras.
EDOUARD KNO'WKLL.
Ne jure pas.
WELL-BRED.
Je jure, par cette main, que tu l'auras. Je vais la chercher à l’instant : indique-moi l'endroit où
nous nous retrouverons ; et, aussi vrai que je suis un honnête homme, je te l'amènerai.
EDOUARD KNO-WELL
Allons, allons, modère-toi.
WELL-BRED.
Pourquoi? Par.... Par quoi faut-il que je jure? Tu l'auras, aussi vrai que je suis...
EDOUARD KWO'WELL.
Calme-toi, je t'en prie : cela me suffit. Je suis convaincu que tu ne négligeras rien pour combler
mes désirs.
WELL-BRED.
Tu verras si je néglige rien.
(Ils sortent.)
SCÈNE V.
FORMAL et KNO'WELL, BRAIN-WORM
FORMAL.
Comment! c'était un soldat, monsieur?
KNO'WELL.
C'était un fripon. Je l'ai rencontré mendiant sur le chemin, ce matin, pendant que je venais à
Moorfields. (Brain-Worm entre déguisé comme auparavant.) Tenez, le voilà. Vous avez fait
diligence, ce me semble ! Où étiez-vous, paresseux ?
BRAIN-WORM.
Où je pensais que je pourrais vous rendre service.
KNO'WELL.
Comment cela ?
BRAIN-WORM.
Oh ! monsieur, votre arrivée en la Cité, votre conversation avec moi, la commission dont vous
m'aviez chargé, de surveiller... tout cela, monsieur, était su de votre fils comme de vous-même.
KNO'WELL.
Comment cela peut-il être? à moins que ce coquin de Brain-Worm ne lui ai parlé de la lettre et ne
lui ai dit tout ce que je lui avais expressément ordonné de taire. Oui, c'est cela.
BRAIN-WORM
Oui, je suis à peu près de votre avis. C'est cela, en vérité.
KNO'WELL.
Mais comment a-t-il pu découvrir que tu étais à moi ?
BRAIN-WORM.
Ma foi, monsieur, je ne puis vous le dire. A moins que ce ne soit par la magie noire ; votre fils
n'est-il pas un étudiant, monsieur?
KNO'WELL.
Oui; mais j'espère qu'il n'est pas initié dans ces pratiques infernales. S'il l'était, j'aurais un juste
motif de regretter d'avoir coopéré à sa naissance, et je maudirais le jour où je l'ai engendré. Mais
où les as-tu trouvés, Fitz-Word?
BRAIN-WORM.
Vous devriez plutôt me demander où ils m'ont trouvé; car j'allais, je vous le jure, le long de la rue,
ne pensant à rien, lorsque tout à coup une voix me crie : domestique de M. Kno'well !… une
autre me crie : soldat!… et une demi-douzaine d'autres hommes m'appelèrent de même, jusqu'à
ce qu'ils m'eussent fait entrer dans une maison. A peine j'y eus mis le pied, qu'ils se précipitèrent
tous sur moi et me mirent leurs épées sur la poitrine. Ils accompagnèrent cette action de mille
jurements et menaces, tous pour me dire que j'étais un homme mort si je ne leur avouais pas où
vous étiez, et comment et à quoi vous m'employiez. Comme ils ne pouvaient m'en arracher l'aveu
et que je leur protestais qu'ils me disséqueraient plutôt et feraient de moi un squelette, ils m'ont
renfermé dans une chambre au haut d'une maison très élevée. Alors, sans perdre courage, je me
suis laissé glisser jusque dans la rue au moyen d'une corde. Mais, monsieur, ce dont je puis
donner l'assurance, puisque je l'ai entendu pendant que j'étais enfermé, c'est qu'il y avait là avec
eux des femmes de riches commerçants et de braves citoyens; et votre fils, monsieur Edouard,
s'est retiré avec l'une d'elles, et lui a donné rendez-vous dans la maison d'un certain Cob, porteur
d'eau, qui demeure près des murs. Votre seigneurie est sûre de l'y trouver à présent, car il n'aura
pas manqué d'y chercher sa proie.
KNO'WELL.
Et je ne manquerai pas d'empêcher ce rendez-vous. Va m'y attendre avec le clerc du juge Clé-
ment. C'est chez un nommé Cob, dis-tu?
BRAIN-WORM.
Oui, monsieur, c'est là que vous le trouverez. (M. Kno'well sort.) Oui, invisible ! point de fille,
point de fils! Quand il sera resté là trois ou quatre heures à attendre et cela inutilement, oh! quel
plaisir j'aurai à le regarder, si toutefois je l'ose! Mais maintenant je ne dois plus me montrer à lui
sous ce costume ; j'ai encore une autre farce à jouer. Monsieur, je vous fais attendre bien
longtemps.
FORMAL.
Point du tout, monsieur... Vous avez été récemment à la guerre, ce me semble?
BRAIN-WORM.
Certes, oui, j'y ai été, monsieur, à mes frais et dépens.
FORMAL.
En vérité, monsieur, je serais fort aise de vous offrir une bouteille de vin, si vous vouliez bien
l'accepter.
BRAIN-WORM.
Oh ! monsieur...
FORMAL
C'est pour entendre le récit de vos campagnes et de vos aventures de guerre; on dit qu'elles sont
extraordinaires et qu'elles ne ressemblent point à celles qu'on lit dans les histoires romaines, ni à
celles qu'on voit à Mile-End.
BRAIN-WORM.
Non, monsieur, je vous assure. Quand il vous plaira, je serai prêt à vous raconter tout ce que je
sais et plus encore.
FORMAL.
Il ne peut y avoir un moment plus favorable que celui-ci. Allons au Wind-Mill, et nous y
trouverons bonne mouture, comme on dit. Je vous en prie, monsieur, laissez-vous conduire au
Wind-Mill.
BRAIN-WORM.
Je vous suis, monsieur. (A part.) Et si je réussis, c'est de vous que je ferai une mouture.
(Ils sortent.)
SCÈNE VI.
MATHEW, EDOUARD KNO'WELL, BOBADIL et STEPHEN.
MATHEW.
Monsieur, avez-vous jamais vu un rustre semblable au demi-frère de M. Well-Bred ? Je pense
que la terre entière n'a pas son pareil.
EDOUARD KNO'WELL.
Nous en parlions. Le capitaine Bobadil me disait qu'il vous a maltraité.
MATHEW.
Oh ! oui, monsieur; il m'a menacé de la bastonnade.
BOBADIL.
Oui ! mais je vous ai appris ce matin à l'en empêcher. Si vous avez du courage, vous le tuerez
auparavant, comme cela... Ah!
MATHEW.
Certainement, c'est un coup excellent... Ah!
BOBADIL.
Oh! vous ne donnez pas assez de vivacité à votre mouvement. Vous êtes trop lent, trop pesant. Ce
doit être prompt comme l'éclair. Ah !
(Il porte une botte.)
MATHEW.
Admirable, capitaine... Ah!
BOBADII.
Bah ! cela ne vaut rien si ce n'est pas fait dans un clin-d'œil.
EDOUARD KNO'WELL.
Capitaine, vous êtes-vous jamais mesuré avec un de nos maîtres d'armes d'ici ?
MATHEW.
Oh! oui, certainement; il l'a fait, je l'espère.
BOBADIL.
Je vais vous le dire, monsieur. Ils m'ont attaqué, trois, quatre, cinq, six d'entre eux à la fois,
pendant que je me promenais seul dans divers lieux de la ville. Je les ai chassés devant moi toute
la longueur de la rue, à la vue de tous nos braves. J'ai dédaigné de leur faire du mal, vous pouvez
m'en croire; mais ma douceur n'apaisera pas leur colère. Ils sont à mes yeux comme une fourmi ;
l'homme qui peut soulever une montagne dédaigne de l'écraser. Je les aurais tués tous, si j'avais
voulu; mais je ne me plais pas dans le meurtre. Je serais tenté de ne porter d'autre arme que ce
bâton pour leur tenir tête ; mais je crois qu'il est prudent de ne pas aller désarmé, car, quoique je
sois très habile, je puis être accablé par le nombre.
EDOUARD KNO'WELL.
Oui, croyez-moi, cela est possible; et, si ce malheur arrivait, ce serait une perte cruelle pour la
nation entière.
BOBADIL
Mon Dieu, non. Qu'est-ce qu'un homme pour une nation? rien.
EDOUARD KNO'WELL.
Mais votre savoir, monsieur!
BOBADIL.
Il est vrai que ce serait une perte ; mais qui est-ce qui y prend garde? Je vous dirai, monsieur,
sous le sceau du secret, que je suis un gentilhomme, et que cependant je vis obscur et pour moi
seul. Mais si j'étais connu du roi et des lords, j'entreprendrais, au seul péril de ma tête, pour le
bien public de l'état, non seulement de lui épargner la vie de tous ses sujets en général, mais
encore la moitié et même les deux tiers des impôts annuels qu'exigent les dépenses de la guerre,
contre quelqu' ennemi que ce fût. Et comment m'y prendrais-je pour cela, pensez-vous?
EDOUARD KNO'WELL.
Je ne le sais pas et je ne puis le concevoir.
BOBADIL
Le voici, monsieur. Je choisirais dans toute l'Angleterre dix-neuf hommes comme moi. Ils
seraient gentilshommes, auraient une grande bravoure et une forte constitution. Je les choisirais
par instinct, c'est dans mon caractère; et j'apprendrais à ces dix-neuf hommes les principaux
coups, tels que le punto, le reverso, la stoccata, l'embroccata, la passada, le montante, jusqu'à ce
qu'ils les exécutent comme moi-même. Cela fait, l'ennemi fût-il fort de quarante mille hommes,
nous autres vingt, nous irions sur le champ de bataille le dix mai ou à peu près. Nous porterions
un défi à vingt des ennemis. Ils ne pourraient nous refuser par honneur. Nous les tuerions; nous
en défierions vingt autres, nous les tuerions encore; vingt autres encore, autant de tués; et ainsi de
suite. Chacun de nous tuerait ses vingt hommes par jour, ce qui ferait vingt fois vingt, c'est-à-dire
deux cents; deux cents par jour font mille en cinq jours; quarante mille en quarante fois cinq
jours. Ainsi, d'après mon calcul, ils seraient tous tués en cinq fois quarante, c'est-à-dire, deux
cents jours; et je gagerais ma pauvre carcasse de gentilhomme que j'en viendrais à bout, pourvu
qu'il n'y eût pas de trahison, par une valeur ferme et prudente, c'est-à-dire par le glaive.
EDOUARD KNO'WELL.
Comment êtes-vous toujours si sûr de votre main, capitaine?
BOBADIL.
Je n'ai jamais manqué mon coup, sur mon honneur.
EDOUARD KNO'WELL.
Je ne voudrais alors pas être à la place de Down-Right, si vous le rencontrez, pour toutes les
richesses que renferme une rue de Londres.
BOBADIL.
Pourquoi, monsieur? Vous vous trompez. S'il était ici à présent, par le ciel que j'atteste, je ne
tirerais pas mon épée contre lui. Qu'il y prenne garde : je le bâtonnerai, je le jure par la lumière du
soleil, partout où je le rencontrerai.
MATHEW.
Ma foi, il faut que j'en fasse autant à mon tour.
SCÈNE VII
LES PRECEDENTS, DOWN-RIGHT au fond du théâtre.
EDOUARD KNO'WELL.
Dieu me pardonne! Regardez-le. C'est lui : le voilà qui vient.
DOWN-RIGHT, sans les voir.
Quel malheur j'ai de ne pouvoir rencontrer ces misérables fanfarons?
(Il s'éloigne.)
BOBADIL.
Ce n'est pas lui. Est-ce lui ?
EDOUARD KNO'WELL.
Oui, ma foi : c'est lui.
MATHEW.
Je veux être pendu, si c'était lui.
EDOUARD KNO'WELL.
Je vous assure que c'était lui.
BOBADIL.
Si j'avais pensé que c'eût été lui, il ne se serait pas en allé ainsi. Mais je ne puis encore croire que
ce fut lui.
EDOUARD KNO'WELL.
Moi je le crois, monsieur. Tenez, le voilà qui revient.
DOWN-RIGHT, reparaissant.
Oh! pied de Pharaon! Je vous trouve enfin. Allons, l'épée en main. En garde, drôle, ou je t'as-
somme.
BOBADIL.
Monsieur, je crois que vous avez beaucoup de valeur; écoutez-moi.
DOWN-RIGHT.
Allons. L'épée en main!
BOBADIL.
Homme courageux, je n'y suis point préparé. Merci de moi ! un porteur d'eau m'a remis une
défense légale de faire aucune violence aujourd'hui. Ce gentilhomme, M. Mathew, l'a vue.
DOWN-RIGHT.
Par la mort ! tu ne veux donc pas tirer l'épée ?
(Il le désarme et le bat. Mathew se sauve.)
BOBADIL.
Arrêtez, arrêtez! De grâce, arrêtez!
DOWN-RIGHT.
Fais donc encore le fanfaron, comme cela te plaît tant, misérable gueux ! Toi, me faire rendre les
armes! Toi! Ton compagnon s'est sauvé; s'il était resté, il aurait partagé les coups que tu as reçus.
(Down-Right sort.)
EDOUARD KNO'WELL, riant.
Vingt hommes paraissent, et nous les tuons : vingt autres, et nous les tuons encore. Ha! ha! ha!
BOBADIL.
Messieurs, vous m'êtes témoins que j'étais condamné à ne faire aucun acte de violence pendant
tout ce bon jour.
EDOUARD KNO'WELL.
Dites plutôt mauvais jour, capitaine : ne l'appelez jamais autrement. Vous dites que vous étiez
condamné à ne faire aucune violence ; mais la loi vous permet de vous défendre. Ce ne sera
qu'une pauvre excuse.
BOBADIL.
Je ne sais que dire; je désire que cela soit interprété favorablement. Je n'ai jamais soutenu une
pareille honte, par le ciel ! Certainement j'étais sous l'influence d'une planète, car je n'ai pas pu
toucher mon épée.
EDOUARD KNO'WELL.
Oui : c'est assez vraisemblable. J'ai entendu dire que beaucoup de gens ont été battus par
l'influence d'une planète. Allez trouver un chirurgien. Ecoutez : si ce sont là vos coups, vos
passados et vos montantes, je n'en veux point.
BOBADIL.
Certainement, j'étais sous l'influence d'une planète!
(Il sort.)
EDOUARD KNO'WELL.
O moeurs ! Ce siècle peut-il voir de tels êtres? La nature peut-elle les produire ? Venez, cousin.
STEPHEN.
Je vais prendre ce manteau.
EDOUARD KNO'WELL.
Par ma foi! c'est celui de Down-Right.
STEPHEN.
C'est le mien à présent. Un autre l'aurait pris aussi bien que moi. Je le porterai : oui, je le veux.
EDOUARD KNO'WELL.
Comment? Et s'il le voit? Il le réclamera ; soyez-en sûr.
STEPHEN
Oui : mais il ne l'aura pas. Je dirai que je l'ai acheté.
EDOUARD KNO'WELL.
Prenez garde de l'acheter trop cher, cousin.
(Ils sortent.)
SCÈNE VIII.
Une chambre de la maison de Kitely.
KITELY et CASH.
KITELY.
Es-tu sûr, Thomas, que nous ayons fait une exacte recherche dans toute la maison? N'y a-t-il
point quelque lieu secret, quelque coin obscur qui nous aient échappé ?
CASH.
Aucun, monsieur. Il n'y a pas un trou ni un recoin que nous n'ayons visités, depuis la cave jus-
qu'au grenier.
KITELY.
Elles l'auront emmené ou l'auront fait cacher dans quelque cabinet secret de leur appartement.
Pendant que nous cherchions dans le cabinet noir de la chambre de ma soeur, n'as-tu pas entendu
de l'autre côté comme un léger bruit de pas?
CASH.
Non! en conscience, je ne l'ai pas entendu. Si vous avez entendu quelque chose, c'étaient des rats
dans la boiserie. La maison est vieille et en est remplie.
KITELY.
C'est cela, sans doute, Thomas... Il faudra empoisonner ces rats... m'entends-tu?... Nous... Ils ne
pourront plus se loger là : je purgerai ma maison de cette vermine ; si le feu ou le poison peut en
venir à bout... je ne serai plus tourmenté ainsi... Ils me rongent la cervelle et pénètrent dans mon
cœur... Je ne puis plus le supporter.
CASH.
Je ne vous comprends pas, monsieur. Qu'est-ce qui vous trouble ainsi? calmez-vous. Ces
transports ont, je le crains, quelque cause qui vous touche de près.
KITELY.
Oui; et beaucoup, beaucoup, Thomas.,. Elle s'attache à moi... Oh ! malheureux! (Il soupire.)
Donne-moi ton bras... Bien, bon Cash.
CASH.
Vous tremblez et vous êtes pâle ! Laissez-moi appeler du secours.
KITELY.
Non, non, pour dix mille mondes!... Hélas! hélas! la médecine n'a rien qui puisse me soulager...
C'est ici, c'est ici qu'est le mal.
CASH.
Qu'avez-vous, monsieur?
KITELY.
Quoi!.. rien, rien... je ne suis pas malade... cependant je suis plus que mort. J'ai dans l'esprit une
fièvre brûlante, et je désire une chose qui, si je l'avais, me tuerait.
CASH.
Croyez-moi ; c'est un mensonge de votre imagination. Fermez votre esprit généreux à de
semblables suggestions. Je gagerais toutes les bontés que vous avez pour moi, mon bien-être
présent et futur, que quelque bas et perfide coquin a, je vous en demande pardon, monsieur, jeté
des semences funestes et malfaisantes dans le sol le plus riche et le meilleur. O mon maître ! si
elles prenaient racine...
(On rit dans l'intérieur.)
KITELY.
Écoute ! écoute ! n'entends-tu pas ? Qu'en penses-tu à présent? Ne sont-ils pas là à rire de moi ?
Oui, oui, c'est de moi qu'ils rient. Ils ont trompé le pauvre mari, et ils triomphent de leur
infamie... Je ne puis plus supporter ce surcroît à mes tourments. (On rit encore.) Écoute, écoute
encore! Cash, glisse-toi auprès d'eux sans qu'ils te voient, et écoute leurs discours impudiques.
CASH.
Je vais vous obéir, monsieur, quoiqu'il me répugne de le faire.
(Il sort.)
KITELY, seul.
Quoiqu'il lui répugne! Ah! cela doit être... il est jeune et ils peuvent le corrompre... Ils ont plus
d'un moyen d'entraîner dans le vice son inexpérience... S'ils y parviennent, je suis perdu, trompé,
trahi, et mon sein, mon sein gonflé sera déchiré de nouveau par leurs railleries et leurs insultes.
Que le ciel l'en préserve! il ne peut devenir ainsi un serpent, et blesser la main qui l’a élevé et
caressé! Si j'étais accablé de ce dernier coup, ce serait fait de moi... Mais cela ne peut pas être;
non ce ne sera pas.
CASH, revenant.
Vous réfléchissez, monsieur?
KITELY.
Je te demande pardon, Cash. Ne me demande pas à quoi... Je t'ai fait injure et j'en suis fâché... N'y
pensons plus.
CASH.
Si vous suspectez ma fidélité...
KITELY.
Non : je ne la suspecte pas... N'en parlons plus... Oublie tout cela, par amour pour moi... As-tu vu
ta maîtresse, et entendu d'où provenait ce bruit?
CASH.
Votre frère, M. Well-Bred, est avec ces dames, et je les ai trouvés s'égayant aux dépens d'un
personnage vraiment ridicule. C'est un homme qui s'appelle Formal, à ce qu'il dit ; il appartient,
ajoute-t-il, au juge Clément, et il demande à vous parler.
KITELY.
A moi ! est-tu sûr que ce soit le clerc du juge? Où est-il?
SCÈNE IX.
LES PRECEDENTS, BRAIN-WORM dans le costume de FORMAL.
KITELY.
Qui êtes-vous, l'ami?
BRAIN-WORM.
Un adjoint du juge Clément, vulgairement appelé son clerc.
KITELY.
Que me voulez-vous ?
BRAIN-WORM.
Rien.
KITELY.
Ne voulez-vous pas me parler?
BRAIN-WORM.
Non : c'est mon maître.
KITELY.
Qu'ordonne monsieur le juge?
BRAIN-WORM.
Il n'ordonne point, mais il invite monsieur Kitely à venir chez lui sur-le-champ, ayant à lui
communiquer des choses de quelque importance.
KITELY.
Qu'est-ce que ce peut être ? je serai chez lui dans l'instant, et si vos jambes ne vont pas plus vite
que votre langue, l'ami, j'y serai avant vous.
BRAIN-WORM.
C'est bien : vale.
(Il sort.)
KITELY.
C'est, j'en conviens, un curieux original... Je vais me rendre... Mais d'abord viens ici, Thomas... Je
t'ai confié les secrets les plus cachés de mon cœur; je t'ai montré ma faiblesse, ma passion, tout
enfin... Songe à ta promesse, fais bonne garde. Seras-tu vrai, mon Thomas?
CASH.
Comme la vérité même, monsieur. Mais soyez certain que vos tourments et vos chagrins sont
sans aucun fondement. Un soupçon injuste retombe sur vous-même... Votre femme est chaste
comme il convient de l'être : croyez-moi, elle l'est. Tâchez qu'elle ne s'aperçoive pas de votre
caractère : écartez les nuages qui couvrent vos regards, et soyez aussi paisible que son honneur
est sans tache.
KITELY.
Oui, Cash, tu me consoles... Je chasserai loin de moi ces alarmes cruelles; je redeviendrai ce que
j'étais. Crois-tu qu'elle se soit aperçue de ma folie ? Il serait heureux qu'elle ne l'eût pas
remarquée. Non, elle ne l'a pas vue. Ceux qui ne connaissent pas le mal, ne le soupçonnent pas.
CASH.
C'est vrai, monsieur; votre esprit n'a plus de nuages maintenant. Ce changement me réjouit. Voilà
ma maîtresse et sa compagnie. Reprenez toute votre raison pour les aborder.
KITELY.
Oui, Cash : je te le promets.
SCÈNE X,
LES PRECEDENTS, WELL-BRED, MADAME KITELY, MISS BRIDGET.
WELL-BRED.
Qu'est-ce que vous complotez là tout seul, frère Kitely? Vous paraissez préoccupé et soucieux.
(Il rit.)
KITELY.
Je n'ai de soucis que pour vous, mon bon railleur de frère; je voudrais que vous prissiez quelque
conseil salutaire, et que votre caractère opiniâtre fût réprimé. Croyez-moi, frère, vous êtes
blâmable d'amener ici du trouble, et de détruire la paix et l'ordre de ma maison.
WELL-BRED.
Je n'ai pas fait de mal, mon frère, je vous assure ; et puisqu'il n'y a pas de mal de fait, la colère ne
sert à rien, et un brave homme cesse d'être lui-même tant qu'il est en colère. Cacher ce qu'on vaut,
c'est comme si l'on se cachait soi-même dans une valise. Qu'est-ce qu'un bon musicien, s'il ne
joue pas ? Qu'est-ce qu'un homme courageux, s'il ne combat pas?
Mme KITELY.
Eh bien! quel mal peut-il en résulter, mon frère ?
WELL-BRED.
Comment! blâmé de deux côtés! Bridget, je t'en prie, sauve-moi des verges et des sermons.
(Il sort avec Bridget.)
SCÈNE XI
KITELY, MADAME KITELY.
KITELY, à part.
Avec quelle aimable pudeur elle le réprimande ! mon cœur est soulagé, et elle verra que c'est...
(Haut.) Comment vas-tu, ma femme? Tu parais gaie et sage à la fois. Je suis obligé de sortir, ma
chère; mais je reviendrai bientôt. Oui, ma chère âme ; l'affaire qui m'oblige à sortir me contrarie
infiniment. Je me contenterais de moins de profits et bénéfices, pour rester davantage avec toi à la
maison.
Mme KITELY.
Ces pensées peuvent naître aussi bien de vos soupçons que de votre amour.
KITELY, à part.
Ce reproche m'interdit. (Haut.) Que dis-tu? Moi te soupçonner! Je me soupçonnerais plutôt moi-
même. Non, non : ma confiance repose sur ta vertu; elle est si forte, si bien établie, que, quand tu
aurais du penchant pour les mascarades, les fêtes, les bals où la jeunesse impudique se livre à des
danses lascives, et où le cœur agité bat plus vite, je pourrais encore avec joie et avec une pleine et
entière sécurité... Mais j'aimerais mieux te voir préférer ta maison et moi à tous ces plaisirs vains
et futiles.
Mme KITELY.
Mais certainement, mon cher époux, une femme peut user de ces plaisirs avec modération ;
l'usage les sanctionne, et sa réputation n'en reçoit aucune atteinte.
KITELY.
Oui, eh bien, oui... J'irai avec toi, mon enfant, j'irai avec toi... Je t'y conduirai moi-même, et je
serai ton premier danseur... Je ferai taire les railleries de l'envie, j'arrêterai la langue de la
médisance, et on ne me montrera plus au doigt comme un homme troublé par la jalousie...
Mme KITELY.
Comment? Est-ce que vous l'êtes?
KITELY.
Moi!... Ah! jamais,! ah! ah ! ah ! (A part.) Elle me poignarde. (Haut.) Jaloux de toi! Non, ne le
crois pas... Parle bas, mon amour, ton frère pourrait nous entendre... Non, non, ma chère, cela ne
peut pas être, cela ne peut pas être... car... car... Quelle heure est-il à présent?... J'arriverai trop
tard. Non, non , tu peux être tranquille... Il n'en reste plus la moindre trace... la moindre trace !
Qu'est-ce que je dis ? Cela n'a jamais été, cela ne peut être, cela ne sera jamais... Sois tranquille...
Cob est-il là-dedans? Embrasse-moi, ma chère. Là, là, nous sommes réconciliés maintenant. Je
vais revenir sur-le-champ. Adieu, adieu... Ah! ah ! jaloux! J'étouffe à force d'en rire... Ah! ah !
Cob, où êtes-vous? Cob ! Ah ! ah !
(Il sort.)
SCÈNE XII.
MADAME KITELY,WELL-BRED, MISS BRIDGET.
WELL-BRED
Qu'avez-vous donc fait pour que votre mari vous quitte si gaiement? il se livre peu à la joie
depuis quelque temps.
Mme KITELY.
Il rit, il est vrai; mais c'est sans gaieté. Sa conduite est vraiment étrange. Il est très agité, et je
cherche en vain à lire dans ses traits la cause du trouble qui s'y peint.
WELL-BRED.
C'est la jalousie, ma chère ; elle est écrite sur son front en si gros caractères qu'un aveugle
pourrait la lire. Est-ce que vous ne vous en êtes point encore aperçue?
Mme KITELY.
Et quand je m'en serais aperçue, ma bouche devrait-elle trahir ce que mes yeux auraient
découvert? Plus ma sagesse est réservée, et moins je me vante... Mais pourquoi appelle-t-il
toujours Cob? A quoi peut-il l'employer ?
WELL-BRED.
Il est naturel que vous, qui êtes sa femme, vous demandiez à quoi il emploie Cob ; mais il n'est
pas très aisé de vous répondre... Ce que je puis vous assurer, ma sœur, c'est que la femme de Cob
est une intrigante de mauvaise vie, et que votre mari fréquente sa maison. Je ne puis dire dans
quel but, vous en penserez ce que vous voudrez; mais je sais que souvent de beaux visages
cachent de vilaines âmes.
Mme KITELY.
Vous n'avez jamais rien dit de plus vrai que cela, mon frère. Je puis vous en dire autant pour
votre instruction. Oh ! est-ce là le fruit de sa jalousie ? Je croyais qu'il se tramait quelque chose :
il me montrait tant de tendresse tout à l'heure; mais je lui rendrai la pareille. Thomas! (Cash
entre.) Va chercher ton chapeau, et viens avec moi. Je vais mettre ma coiffe, et suivre ses traces.
Je vais essayer de le prendre là, et je lui rendrai la pareille, je vous le garantis. Je le corrigerai de
sa jalousie.
(Ils sortent.)
WELL-BRED, riant.
Ah! ah! ah! Qu'elle aille!... Cela deviendra plaisant. Quoi! Brain-Worm ?
SCÈNE XIII.
MISS BRIDGET, WELL-BRED, BRAIN-WORM.
BRAIN-WORM.
J'ai vu M. Kitely tourner Je coin de la rue, et je reviens vous le dire. Tout va bien, vent et marée,
mon maître.
WELL-BRED.
Mais comment t'es-tu emparé du costume du clerc du juge?
BRAIN-WORM.
Pourquoi quelque grand écrivain ne m'a-t-il pas suivi au Wind-Mill, pour entendre les beaux dis-
cours militaires que j'ai débités ? Le clerc en était stupéfait d'admiration. Comme la trop grande
chaleur l'incommodait, je l'ai mis tout nu pendant qu'il dormait, et j'ai emporté ses habits pour
remplir ce faux message. J'ai laissé une armure rouillée et une vieille pique pour veiller sur lui
jusqu'à mon retour, ce qui ne sera que lorsque j'aurai mis en gage son costume, et dépensé la plus
grande partie de l'argent.
WELL-BRED.
Bien ! Tu es un heureux et joyeux coquin, Brain-Worm. Son absence ajoutera encore à la gaieté.
Retourne, je t'en prie, vers ton jeune maître, et dis-lui de venir me rejoindre à la Tour, où je serai
avec ma sœur Bridget : car, pour ici, dis-lui que la maison est si remplie de jalousie qu'il n'y reste
pas une chambre pour l'amour. Il faut nous confier à quelque vaste prison, et il n'y a pas d'autre
endroit que la Tour où l'air soit meilleur, et où la liberté de la maison nous soit plus favorable.
Va.
(Brain-Worm sort.)
MISS BRIDGET.
Quoi ! Est-ce là la ruse dont vous me parliez ? Quel est donc votre projet?
WELL-BRED.
De vous faire connaître, ma chère belle-sœur, que c'est une chose heureuse d'être belle.
MISS BRIDGET.
Cela ne me regarde pas, mon frère.
WELL-BRED.
Je vous demande pardon. La beauté ne sert à une femme que pour lui donner... Écoutez, ma sœur;
un de mes amis les plus chers et les plus recommandables est très vivement et très sincèrement
épris de vous, et vos perfections ont enflammé son cœur. J'ai déjà donné ma parole de vous
amener dans un lieu où vous pourrez l'entendre vous confirmer ce que je vous dis. Ned Kno'Well
est l'amant dont je vous parle, ma sœur... Il n'y a aucune objection contre ce parti : vous êtes en
âge d'être mariée; et la perte d'une minute, en pareille occasion, est irréparable pour une beauté
sage. Qu'en dites-vous, ma sœur ? Sur ma parole, il vous aime : voulez-vous que je vous le
présente ?
MISS BRIDGET
Il faudrait, mon frère, que j'eusse bien peu de confiance en moi, si je redoutais qu'on me présentât
un homme. Mais votre proposition vous fait ressembler un peu trop au confident d'un héros de
l'ancienne chevalerie.
WELL-BRED
Comment cela, ma soeur?
MISS BRIDGET.
Sans doute : vous jouez le rôle d'entremetteur.
WELL-BRED.
Qu'importe, si je réussis! Je consens à l'être pour mon ami. Mais voyez qui revient pour nous en
empêcher !
SCÈNE XIV.
LES PRECEDENTS, KITELY.
KITELY.
Quelle infamie! m'appeler par un faux message! c'est quelque complot. On ne me renvoyait pas
pour rien. Bridget, où est votre sœur ?
MISS BRIDGET.
Je pense qu'elle est sortie, monsieur.
KITELY.
Comment! ma femme est sortie? Où cela, au nom du ciel?
MISS BRIDGET.
Elle est sortie avec Thomas.
KITELY.
Avec Thomas ! Oh ! ce coquin me trahit ! il a tout découvert à ma femme; sot que j'étais de me
fier à lui ! Où est-elle allée, je vous prie?
MISS BRIDGET.
Je ne sais pas, monsieur.
WELL-BRED.
Je vais vous dire, mon frère, où je soupçonne qu'elle est allée.
KITELY.
Où, bon frère ?
WELL-BRED.
Chez Cob, je crois : mais suivez mon conseil.
KITELY.
Oui! oui! je le suivrai. Chez Cob ! Est-ce qu'elle fréquente cette maison ? Elle est sortie dans le
dessein de me trahir avec cet infâme libertin, qui, pour la séduire, lui a dit... Pourquoi l'avez-vous
laissée aller?
WELL-BRED.
Parce qu'elle n'est pas ma femme. Si elle l'était, je la garderais renfermée au logis.
KITELY.
Sans doute, sans doute. C'est clair maintenant. Mon malheur me rendra fou... ils se livrent main-
tenant à toute leur passion... Je suis trahi par ma femme, trahi par mon valet, raillé par mes
parents, montré au doigt par mes voisins, méprisé par moi-même... Il ne me reste plus qu'à me
venger d'abord, puis à me pendre; et alors... je n'aurai plus de tourments.
(Il sort.)
MISS BRIDGET.
L'orage éclate avec violence. Vous avez été trop loin.
WELL-BRED.
Leur bonheur en dépend... Mais ne perdons pas de temps, il n'y a rien à craindre. Partons, partons
: l'affaire est importante et elle demande de la célérité.
MISS BRIDGET.
Je m'abandonne à vous, mon frère, et la fortune sera pour nous !
(Ils sortent.)

ACTE CINQUIÈME.
SCÈNE PREMIÈRE.
A Stocks-Market.
MATHEW et BOBADIL.
MATHEW.
Je voudrais bien savoir, capitaine, ce qu'ils ont dit de moi quand je m'en suis allé. Ha !
BOBADIL.
Que voulez-vous qu'ils aient dit? que vous êtes un jeune homme prudent, leste, circonspect et très
soigneux de votre belle personne; voilà tout.
MATHEW
Vraiment! Mais qu'ont-ils dit de votre manière de vous battre?
BOBADIL.
Ils ont appelé cela une malhonnêteté, une espèce de coup de bâton, fortement appliqué et très
patiemment supporté: voilà tout. Mais pourquoi rappeler cela? J'étais ensorcelé, par Jupiter!
j'étais ensorcelé; mais je serai désensorcelé et vengé par la loi.
MATHEW.
Écoutez donc ? Ne vaudrait-il pas mieux obtenir un ordre de le faire arrêter et amener devant le
juge Clément?
BOBADIL.
Ce ne serait pas mal fait. Mais aurions-nous cet ordre ?
MATHEW.
Pourquoi pas ? Tenez, voilà le clerc du juge. Parlons-lui.
BOBADIL.
D'accord, parlez.
SCÈNE II
LES PRECEDENTS, BRAIN-WORM vêtu comme FORMAL.
MATHEW.
Salut, monsieur.
BRAIN-WORM.
De tout mon cœur, monsieur.
MATHEW.
Monsieur, il y a un certain Down-Right qui a dit des injures à monsieur et à moi : et nous sommes
déterminés à en demander satisfaction devant la loi. Si vous voulez nous faire la grâce de nous
obtenir un ordre pour qu'il soit amené devant votre maître, je vous assure, monsieur, que vous en
serez bien récompensé.
BRAIN-WORM.
Monsieur, vous savez que mon état est mon seul moyen d'existence. Mon seul revenu est
d'obtenir de semblables grâces de mon maître : ainsi donc vous devez me récompenser, puisque
je suis obligé de faire profit de ma place.
MATHEW,
Que voulez-vous dire, monsieur ?
BRAIN-WORM.
En conscience, monsieur, la chose est extraordinaire et le personnage peut être important. Ce-
pendant qu'il soit ce qu'il voudra, si vous voulez me donner une couple d'angels, vous aurez cet
ordre : autrement rien.
MATHEW..
Que ferons-nous, capitaine ? il demande deux angels. Vous n'avez pas d'argent ?
BOBADIL.
Pas une obole, par hasard.
MATHEW.
Ni moi, aussi vrai que je suis gentilhomme. Il ne me reste que deux sous des deux shellings que
nous avons dépensés ce matin en vin et en radis. Trouvons-lui quelque gage.
BOBADIL.
Un gage ! nous n'avons rien qui vaille ce qu'il demande.
MATHEW.
Oh ! vraiment ! je puis mettre en gage mon anneau.
BOBADIL.
Eh bien ! il aura aussi mon admirable Tolède. Je crois que je n'en aurai pas besoin aujourd'hui.
MATHEW.
Entendez-vous, monsieur? nous n'avons pas d'argent en ce moment; mais vous aurez de bons
gages : regardez, monsieur; je vous remettrai cet anneau, et ce gentilhomme son Tolède, pour que
cette affaire soit promptement expédiée.
BRAIN-WORM.
Je suis content, monsieur; je vous obtiendrai l'ordre tout à l'heure. Comment dites-vous son nom ?
Down-Right ?
MATHEW.
Oui ! oui ! George Down-Right.
BRAIN-WORM.
Bien ! messieurs. Je vais vous procurer l'ordre dans l'instant. Mais qui est-ce qui l'exécutera?
MATHEW.
Cela est vrai, capitaine : ceci mérite considération.
BOBADIL.
Merci de moi; je n'en sais rien. C'est un service périlleux.
BRAIN-WORM.
Vous feriez bien de vous adresser à un sergent de la Cité : je vous en indiquerai un si vous
voulez.
MATHEW.
Volontiers, monsieur. Nous ne pouvons rien désirer de mieux.
BOBADIL.
Nous abandonnons cette affaire à vos soins, monsieur.
(Bobadil et Mathew sortent.)
BRAIN-WORM.
C'est admirable! Maintenant, allons mettre en gage, chez le fripier, le manteau du clerc du juge
pour avoir un habit de sergent : soyons moi-même le sergent, et gagnons ainsi de l'argent des
deux côtés.
SCÈNE III.
La rue devant la maison de Cob.
KNO'WELL, puis TIB à la fenêtre.
KNO'WELL.
C'est ici. Je l'ai trouvée à présent... Holà ! Y a-t-il quelqu'un là-dedans?
TIB, paraissant à la fenêtre.
J'y suis, monsieur. Que voulez-vous?
KNO'WELL.
Savoir s'il n'y a pas d'autre personne avec vous.
TIB.
Comment, monsieur! Vous n'êtes pas le constable, j'espère?
KNO'WELL.
Oh ! vous craignez donc le constable? Alors, je ne doute pas que vous n'ayez là quelques hôtes
qui causent cette crainte. Je vais aller le chercher.
TIB.
Au nom du ciel, monsieur...
KNO'WELL.
Bon ! bon ! Dites-moi : le jeune Kno'Well n'est-il pas là?
TIB.
Le jeune Kno'Well ! Sur mon honneur, monsieur, je ne connais personne de ce nom.
KNO'WELL
Sur votre honneur, madame ! C'est trop peu de chose. Il n'y a pas d'autre moyen que d'aller cher-
cher le constable.
TIB.
Le constable ! cet homme est fou, je pense.
SCÈNE IV.
LES PRECEDENTS, CASH et Mme KITELY.
CASH.
Holà ! où est le maître de la maison ?
KNO'WELL.
Oh! voilà sans doute la maîtresse de mon fils. Maintenant je suis sûr de le surprendre.
Mme KITELY.
Frappe fort, Thomas,
CASH.
Holà! bonne femme !
TIB.
Qu'est-ce ? que voulez-vous ?
Mme KITELY.
Pourquoi, femme, refusez-vous d'ouvrir Ja porte? sans doute vous avez quelqu' intérêt à la tenir
fermée.
TIB.
Pourquoi ces questions, s'il vous plaît?
Mme KITELY.
Il est étrange que vous le demandiez. Mon mari n'est-il pas ici ?
KNO'WELL, à part.
Son mari!
Mme KITELY.
Mon fidèle et éprouvé mari, M. Kitely.
TIB.
J'espère qu'il n'a pas besoin d'être éprouvé ici.
Mme KITELY.
Viens ici, Cash... Je vois mon tourtereau qui arrive à son colombier d'habitude. Retirons-nous.
(Ils se cachent.)
KNO'WELL.
Il faut que ce soit là quelque diable qui se moque de moi. Qui est-ce? Oh! c'est mon fils déguisé :
je vais le surveiller et le surprendre.
SCÈNE V.
LES PRECEDENTS, KITELY enveloppé dans un manteau.
KITELY.
Oui, c'est elle ; je la vois qui se cache. Mais, je l'arracherai de sa cachette... oui, je l'en arrache-
rai... Je tremble... J'ai à peine la force de faire justice de son infamie.
(Au moment où Kitely s'avance, madame Kitely et Kno'Well le saisissent.)
KNO'WELL.
Enfin, je vous ai attrapé, jeune homme ; vous ne m'échapperez pas maintenant.
Mme KITELY.
Enfin, monsieur, j'ai surpris votre honnête commerce; j'ai découvert le secret de vos promenades
mystérieuses ! Vous restez stupéfait, n'est-il pas vrai? Ah! ah! cachez-vous de honte! Je suis en-
chantée de vous avoir enfin trouvé là. Où est votre belle? dans cette maison? Entrons la voir;
allons chercher la belle dame. — Je serais bien aise de voir si elle est plus belle que moi... Mais
c'est le changement qui vous plaît. Elle vous nourrit bien ; elle aiguillonne votre appétit ; et vous
êtes content : tandis que votre femme, qui est une honnête femme, est une chair sans saveur pour
vous. Oh! le traître!
KNO'WELL.
Que voulez-vous dire, femme? Lâchez-le donc. Je vois son déguisement, je suis son père, et je le
réclame ; il m'appartient.
KITELY, se découvrant.
Je suis votre mari trompé, et je demande vengeance.
Mme KITELY.
Quoi! vous m'outragez et vous m'insultez, homme sans foi !
KITELY.
Fi ! une prostituée aurait-elle plus d'impudence ! c'est ainsi que tu te rends clandestinement à tes
rendez-vous accoutumés! Lorsque je vous surprends toi et ton complice, ce libertin à cheveux
gris, ce vieux bouc, quand votre scélératesse est découverte, voudrais-tu t'excuser par une
plaisanterie usée, en m'accusant moi-même? Oh! vieux libertin, n'as-tu pas honte de ta conduite
libidineuse, et de débaucher et d'entretenir dans la débauche une femme impudique?
Mme KITELY.
Je te défie de prouver cela, homme perfide et dissimulé.
KITELY.
Tu me défies, impudente! Demande au complaisant de tes débauches. Peut-il le nier, ainsi que ce
vieux scélérat?
KNO'WELL.
Comment?... Écoutez, monsieur...
CASH.
Mon maître, il est inutile de vous parler raison quand la passion vous aveugle... Je suis affligé de
vous voir dans cet état.
KITELY.
Taisez-vous : mes yeux percent à travers le voile dont vous couvrez votre trahison. Mais c'en est
fait, je vous ai pour jamais arrachée de mon coeur. Pour vous, monsieur, je vous demande une
réparation d'honneur; je suis déterminé à éteindre dans le sang votre flamme impudique ou à finir
ma honte.
(Il tire l'épée.)
KNO'WELL.
Quelle folie est-ce là? remettez votre épée, monsieur, et détrompez-vous… Ce n'est pas un bras
qui n'a jamais porté l'épée qui pourrait m'effrayer... Mais j'ai pitié de votre folie et je ne me bats
point contre un fou.
KITELY.
J'aurai des preuves... j'en aurai... Oui, vieille intrigante, femme Cob; et vous qui faites de votre
mari un monstre horrible ; et vous jeune libertin, et vieux suborneur : je vous traduirai tous
devant la justice... Vous répondrez alors à mes accusations. Allons, viens, toi, intrigante...
(Il fait entrer Tib dans la maison.)
KNO'WELL.
Oui, certes; de tout mon cœur, monsieur; je paraîtrai volontiers devant la justice; quoiqu'il me
semble que tout ceci n'est qu'un tour qu'on me joue pour me punir de mon imprudente recherche.
C'est juste, et je pardonne presque à mon fils en faveur de cette ruse.
KITELY.
Venez-vous?
Mme KITELY.
Ce sera à votre honte, croyez-moi.
KITELY.
Quoique la honte et le chagrin tourmentent mon cœur, venez; je dois, je veux avoir satisfaction.
(Ils sortent.)
SCÈNE VI.
Stocks-Market.
BRAIN-WORM, en sergent.
Bien ! de tous les déguisements que j'ai pris jusqu'ici, voilà celui qui convient le mieux à mon
caractère; me voilà sous le costume d'un sergent. Un homme de ma profession actuelle ne ment
jamais excepté lorsque, rencontrant un débiteur, il lui dit qu'il l'arrête, tandis qu'au contraire il le
fait marcher en prison. Nous sommes une espèce de petits rois; nous portons un petit sceptre, fait
comme un jeune artichaut, qui contient toujours en lui-même du poivre et du sel. Je ne sais pas
trop bien quel danger je cours dans cette expédition : fasse le ciel que je m'en tire bien.
SCÈNE VII
BRAIN-WORM, BOBADIL et M. MATHEW.
MATHEW.
Tenez, voilà, je crois, le sergent; je le reconnais à sa robe. Bonjour, l'ami. N'êtes-vous pas ici par
l'ordre du clerc du juge Clément?
BRAIN-WORM.
Oui, monsieur, à votre service; il m'a dit que deux gentilshommes lui avaient demandé d'obtenir
de son maître un ordre que j'ai sur moi pour arrêter un certain Down-Right.
MATHEW.
Vous vous conduisez tous deux en honnêtes gens. Tenez, voilà l'homme que vous devez arrêter.
Tombez sur lui promptement, avant qu'il s'en aperçoive.
SCÈNE VIII.
LES PRECEDENTS, M. STEPHEN, couvert du manteau de Down-Right.
BOBADIL
Éloignons-nous, monsieur Mathew.
BRAIN-WORM.
Monsieur Down-Right, je vous arrête au nom de la reine, et je dois vous conduire devant le juge,
en vertu de cet ordre.
STEPHEN
Moi! mon ami, je ne suis point Down-Right. Je suis monsieur Stephen; vous n'avez pas le droit
de m'arrêter, je vous le déclare nettement. Je ne dois rien à personne, je vous prie de le croire.
Que la peste vous étouffe pour m'avoir fait cette peur.
BRAIN-WORM.
Que diable, messieurs, vous vous êtes trompés.
BOBADIL. .
Il a un manteau semblable à celui-ci, et c'est ce qui nous a trompés. Mais tenez, le voilà qui vient;
c'est lui-même, sergent.
SCÈNE IX.
LES PRECEDENTS, DOWN-RIGHT.
DOWN-RIGHT, à Stephen.
Ah! ah! comment cela va-t-il, maître fourbe? êtes-vous devenu plus adroit depuis peu? Allons,
rendez-moi mon manteau.
STEPHEN.
Votre manteau, monsieur; je viens de l'acheter tout à l'heure au marché.
BRAIN-WORM.
Monsieur Down-Right, ces messieurs ont obtenu contre vous un ordre d'arrestation que je suis
chargé d'exécuter.
DOWN-RIGHT.
Ces messieurs! ces misérables!
BRAIN-WORM.
Faites silence, c'est au nom de sa majesté que je vous arrête.
DOWN-RIGHT.
J'obéis. Que dois-je faire, sergent?
BRAIN-WORM.
Comparaître devant le juge Clément, pour répondre aux accusations qu'ils portent contre vous. Je
vous traiterai avec tous les égards, monsieur.
MATHEW.
Partons devant, capitaine, et allons nous rendre le juge favorable.
(Il sort.)
BOBADIL.
Par le ciel ! ce sergent est un homme courageux.
(Il sort.)
SCÈNE X.
DOWN-RIGHT, STEPHEN, BRAIN-WORM .
DOWN-RIGHT.
Drôle, rendez-moi mon manteau.
STEPIIEN.
Je l'ai acheté, et je le garderai.
DOWN-RIGHT.
Vous le garderez ?
STEPHEN.
Oui, je le garderai.
DOWN-RIGHT.
Sergent, voilà du gibier pour toi : arrête-le.
BRAIN-WORM.
Monsieur Stephen, je vous arrête.
STEPHEN.
Arrête-moi, je m'en moque. Tenez; prenez votre manteau, je n'en veux plus.
DOWN-RIGHT.
Cela ne vous servira à rien maintenant, monsieur. Sergent, je te suis devant le juge : emmène-le
avec nous.
STEPHEN.
Comment ! ne vous ai-je pas rendu votre manteau ? Que voulez-vous de plus?
DOWN-RIGHT.
Je veux que vous le payiez.
BRAIN-WORM.
Monsieur, il me suffit que vous et ce gentilhomme me donniez votre parole de comparaître.
DOWN-RIGHT.
Non, point de parole; emmenez-le avec nous.
BRAIN-WORM.
Allons ; j'ai fait là une belle affaire.
STEPHEN.
Faut-il aller?
BRAIN-WORM.
Je ne vois pas moyen de faire autrement, monsieur Stephen.
DOWN-RIGHT.
Allons, marchez devant moi. Je n'aime pas à voir derrière moi votre mine pendable.
STEPHEN
Comment ! monsieur : j'espère que vous ne me ferez pas pendre pour cela. Peut-il me faire
pendre, sergent ?
BRAIN-WORM.
Je ne le pense pas, monsieur. Il n'y va, je crois, pour vous, que du fouet.
STEPHEN.
Comment! alors, je le mets au pis faire, je n'ai pas peur.
(Ils sortent.)
SCÈNE XI.
Un salon de la maison du juge Clément.
LE JUGE CLÉMENT, KNO'WELL, KITELY, Mme KITELY, TIB, CASH, COB, et DOMES-
TIQUES.
CLÉMENT.
Oui, oui; mais un instant, un instant : laissez-moi le temps. Ma chaise, garçon ! Monsieur Kno'-
Well, vous dites que vous êtes venu ici pour y trouver votre fils ?
KWO'WELL.
Oui, monsieur.
CLÉMENT.
Mais, qui est-ce qui vous a indiqué ma maison ?
KNO'WELL.
C'est un homme à moi, monsieur.
CLEMENT.
Où est-il?
KNO'WELL.
Je ne sais où il est à présent. Je l'ai laissé avec votre clerc, et je lui ai donné l'ordre de m'attendre.
CLÉMENT.
Mon clerc ! Quelle heure était-il ?
KNO'WELL.
Entre une et deux heures, je pense.
CLÉMEMT.
Et à quelle heure mon clerc est-il venu chez vous avec le faux message, monsieur Kitely?
KITELY.
Après deux heures, monsieur.
CLÉMENT.
Très bien. Mais, madame Kitely, par quel hasard étiez-vous chez Cob? Ha !
Mme KITELY.
Je vous le dirai si vous le désirez, monsieur. Mon frère Well-Bred m'a dit que la maison de Cob
était un lieu suspect.
CLÉMENT.
Elle en a toute l'apparence : ensuite…?
Mme KITELY.
Et que mon mari y allait tous les jours.
CLÉMENT.
Qu'importe? il en est le maître, madame.
Mme KITELY.
Cela est vrai, monsieur ; mais vous savez ce qui résulte souvent de semblables fréquentations.
CLEMENT.
Je vois les fruits amers de la jalousie, madame Kitely. Mais y avez-vous trouvé votre mari,
comme vous vous y attendiez?
KITELY.
C'est moi qui l'y ai trouvée, monsieur.
CLÉMENT.
Vous l'avez trouvée? ceci change le cas. Qui est-ce qui vous a donné avis que votre femme était
dans cette maison?
KITELY.
C'est mon frère Well-Bred.
CLÉMENT.
Comment! Well-Bred lui a dit d'abord que vous y étiez, et vous a dit ensuite qu'elle y était? Où
est Well-Bred?
KITELY.
Il est parti avec ma soeur, monsieur. Je ne sais où il est allé.
CLÉMENT.
Bon; ce n'est qu'une simple plaisanterie, une farce. Vous êtes tous grossièrement dupes. Hélas!
pauvre femme ! c'était pour cela qu'on vous soupçonnait?
TIB
Oui, monsieur.
CLÉMENT.
Monsieur Kitely, je crois qu'il y a ici malice, ruse et artifice. Si vous voulez vous retirer avec
votre femme dans la chambre voisine, et réfléchir de sang-froid à ce qui s'est passé, vous verrez
qu'on vous a joué quelque tour. Je crains qu'il n'y ait eu jalousie de part et d'autre, et on a voulu
rire à vos dépens.
KITELY.
Je commence à le penser... Je suivrai votre conseil... Voulez-vous venir avec moi, madame?
Mme KITELY.
Je veux avoir justice, monsieur Kitely.
(M. et Mme Kitely sortent.)
CLÉMENT.
Vous êtes, madame Kitely, la première femme que je vois... Eh bien ! qu'est-ce ?
UN DOMESTIQUE, entrant.
Monsieur, il y a dans la cour un homme qui désire parler à votre seigneurie.
CLÉMENT.
Un homme! quel est-il?
LE DOMESTIQUE.
Il dit qu'il est soldat.
CLEMENT.
Un soldat! vite mon épée. Un soldat veut me parler! Restez ici, je terminerai votre affaire dans
l'instant. — Faites entrer le soldat.
SCÈNE XII.
LES PRECEDENTS, BOBADIL, M. MATHEW.
CLEMENT.
Monsieur, qu'avez-vous à me dire?
BOBADIL.
Avec la permission de votre seigneurie...
CLÉMENT.
Monsieur, j'ignore quel est le motif qui vous amène... Vous m'avez fait dire que vous étiez
soldat… Monsieur, vous trouverez ici à qui parler : tous ces messieurs ont été soldais. Que
voulez-vous, monsieur?
BOBADIL.
Voici le fait, monsieur. Nous avons été, ce gentilhomme et moi, insultés et battus par un certain
Down-Right, un mauvais sujet de cette ville, et j'atteste, quant à moi, que, n'étant pas d'une
humeur querelleuse, c'est lui qui m'a attaqué au moment où je passais paisiblement; il m'a ravi
mon honneur; il m'a désarmé, et il m'a étendu par terre dans la rue, sans que j'aie fait le moindre
effort pour lui résister.
CLÉMENT.
O grand Dieu, est-ce là un soldat ? Cache-toi, mon épée : tu pourrais le faire tomber en
défaillance, je le crains. Il n'est pas digne de te regarder, celui qui peut supporter un soufflet.
MATHEW.
Mais votre seigneurie observera qu'il était lié par un serment de ne faire aucune violence.
CLÉMENT.
Eh bien ! monsieur, du moins ses mains n'étaient pas liées. L'étaient-elles?
UN DOMESTIQUE, entrant.
Un des sergents de la Cité vient d'amener deux gentilshommes, en vertu d'un ordre de votre
seigneurie.
CLÉMENT.
Un ordre de moi ?
LE DOMESTIQUE.
Oui, monsieur. L'officier dit qu'il a été obtenu par ces deux messieurs.
CLÉMENT.
Qu'il entre. Asseyez-vous près de ce tableau. Quoi ! monsieur Down-Right, êtes-vous amené ici à
la requête de M. Fresh-Water ?
SCÈNE XIII.
LES PRECEDENTS, DOWN-RIGHT, STEPHEN, BRAIN-WORM.
DOWN-RIGHT.
Oui, monsieur, et en voici un autre amené à ma requête.
CLÉMENT.
Qui êtes-vous, monsieur?
STEPHEN.
Un gentilhomme, monsieur. Oh ! mon oncle!
CLÉMENT.
Son oncle! Qui ? M. Kno'well?
KNO'WELL.
Oui, monsieur : c'est mon sage parent.
STEPHEN.
Dieu m'est témoin, mon oncle, que je suis ici horriblement outragé. Il m'accuse d'avoir volé son
manteau, et je veux ne jamais bouger de là si je ne l'ai pas trouvé par hasard dans la rue.
DOWN-RIGHT
Ah! vous l'avez trouvé à présent. Vous disiez tout à l'heure que vous l'aviez acheté.
STEPHEN.
Et vous disiez que je l'avais volé. Maintenant que mon oncle est ici, je n'ai plus peur de vous.
CLÉMENT.
Bien : laissons reposer celte affaire un instant. Vous qui avez à vous plaindre, approchez. Aviez-
vous un ordre de moi pour arrêter ce gentilhomme ?
BOBADIL. ,
Oui, n'en déplaise à votre seigneurie.
CLÉMENT.
Ne parlez pas ainsi d'un ton si pathétique. De qui le teniez-vous?
BOBADIL.
De votre clerc , monsieur ?
CLÉMENT.
Ce serait bien, si mon clerc pouvait faire de tels ordres sans que je les signe. Où est l'ordre ?
Sergent, l'avez-vous ?
BRAIN-WORM
Non, monsieur. Le clerc de votre seigneurie, M. Formal, m'a ordonné d'arrêter ces messieurs, et
cela suffit à ma justification.
CLÉMENT.
Quoi! monsieur Down-Right, vous êtes assez novice pour vous laisser arrêter sans demander à
voir l'ordre !
DOWN-RIGHT.
Monsieur, il ne m'a point arrêté.
CLÉMENT.
Comment cela donc?
DOWN-RIGHT.
Il est venu à moi; il m'a dit qu'il devait m'arrêter, et qu'il se conduirait à mon égard avec douceur.
Alors...
CLÉMENT.
Grand dieu! Quoi ! c'est ainsi, monsieur! Il avait ordre de vous arrêter! Donnez-moi un ordre, que
je le signe contre lui. Misérable ! coquin ! drôle ! vous disiez que vous deviez l'arrêter ! Marchez
avec lui en prison. Je vous apprendrai à plaisanter avec votre deviez.
BRAIN-WORM.
Mon bon monsieur, ayez pitié de moi, je vous en supplie.
CLEMENT.
Dites-lui qu'il se rende en prison, je vous le répète.
BRAIN-WORM
Ah! monsieur, si vous voulez me mettre en prison, ce sera pour un fait plus grave que celui-ci : je
n'y perdrai rien de ma réputation.
(Il jette son déguisement.)
CLEMENT.
Qu'est-ce ceci?
KNO'WELL.
Brain-Worm ! mon domestique !
STEPHEN.
Oh! oui, mon oncle, Brain-Worm a été toute la journée avec moi et mon cousin Edouard.
CLÉMENT.
Je vous ai bien dit que tout ceci n'était qu'une plaisanterie.
BRAIN-WORM.
Maintenant, excellent juge, que je me suis montré à vos yeux sans déguisement, prenez fortement
ma défense, et de votre épée et de votre balance.
CLÉMENT.
Merci de moi! O le joyeux coquin! Donnez-moi un verre de vin d'Espagne. S'il vous appartient,
monsieur Kno'Well, je vous demande grâce pour lui.
BRAIN-WORM.
C'est ce que je désire obtenir. Monsieur, si vous me pardonnez, je me glorifierai de tous mes
autres exploits.
KNO'WELL.
Monsieur, vous savez que je n'aime pas à faire payer les grâces que j'accorde. Je vous pardonne,
quoique je vous soupçonne d'être d'intelligence avec mon fils contre moi.
BRAIN-WORM.
Oui, cela est vrai, monsieur; ce matin vous m'avez deux fois pris à votre service, d'abord comme
Brain-Worm, et ensuite comme Fitz-Sword. J'étais votre soldat réformé. C'est moi qui vous ai
envoyé sans raison chez Cob.
KNO'WELL.
Est-il possible? Comment as-tu pu te déguiser au point que je n'aie pu te reconnaître?
BRAIN-WORM.
Oh ! monsieur, ce jour a été pour moi celui des métamorphoses. Ce n'est pas là le seul
déguisement que j'aie pris aujourd'hui. J'ai porté à M. Kitely un message sous le costume du clerc
de monsieur le juge que voilà, pour l’éloigner de sa route ainsi que vous, tandis que M. Well-
Bred conduisait miss Bridget à mon jeune maître.
KNO'WELL.
Mon fils n'est pas marié, j'espère.
BRAIN-WORM.
Ma foi, monsieur, ils le sont autant qu'ont pu le faire l'amour, un prêtre et une dot de trois mille
livres sterling. En ce moment, ils commandent leur souper de noce à Windmill, à moins que quel-
que ami ne les ait invités chez lui.
CLEMENT.
Vraiment, je serai cet ami. Je te remercie de m'en avoir donné l'idée : Mon ami, va les chercher et
amène-les ici par mon ordre. Si le jeune couple s'est conduit sagement, leurs amis ne peuvent
avoir aucun sujet de tristesse. Mais, je t'en prie, dis-moi ce que tu as fait de mon clerc Formal.
BRAIN-WORM.
Ma foi, monsieur! après quelques cérémonies, telles que de l'endormir d'abord avec une histoire
et ensuite avec du vin, après l'avoir dépouillé de tous ses vêtements jusqu'à sa chemise, mais sans
violence, je l'ai laissé dans cet état, je suis parti, j'ai vendu à ces deux messieurs l'ordre de votre
seigneurie, j'ai changé sa livrée pour une robe de sergent, et c'est ainsi que par mon activité je me
suis acquis des droits aux récompenses de votre seigneurie.
CLÉMENT.
Et je veux te récompenser par un verre de vin d'Espagne. Tiens, le voici; bois-le; c'est à quoi je te
condamne. Tu n'as rien fait, à mon avis, qui ne mérite qu'on te pardonne en faveur de l'esprit que
tu as montré. Entre dans la chambre voisine : Explique à M. Kitely cette bizarre aventure, et s'il
ne te pardonne pas, c'est qu'il a en lui moins de gaieté qu'un honnête homme ne doit en avoir.
Comment! qui est-ce encore ?
SCÈNE XIV.
LES PRECEDENTS, EDOUARD KNO'WELL, WELL-BRED et BRIDGET.
CLEMENT.
Oh! la jeune et aimable compagnie! Soyez les bienvenus, livrez-vous à la joie. Miss Bridget, ne
rougissez pas : vous n'êtes pas une si nouvelle mariée, que nous ne le sachions déjà avant votre
arrivée. Monsieur le marié, j'ai fait votre paix : donnez-moi votre main. Je veux que tout le
monde soit content avant qu'on sorte de chez moi.
TOUS.
Combien nous sommes redevables à votre bonté, monsieur.
CLÉMENT.
Tant que ces deux messieurs n'auront en eux rien de plus viril, je ne m'occuperai d'eux en aucune
façon.
STEPHEN.
Et que faut-il que je fasse?
CLEMENT.
Oh ! j'ai perdu un mouton, et il n'a pas bêlé. Monsieur, vous rendrez à M. Down-Right son
manteau; et je l'inviterai à le prendre. Vous aurez dans la sommellerie un tranchoir et une
serviette, et vous tiendrez ici compagnie à Cob et à sa femme : je commencerai d'abord par les
réconcilier, et vous tâcherez par votre esprit de les maintenir en bonne intelligence.
STEPHEN.
Je ferai de mon mieux.
CLÉMENT.
Faites venir M. Kitely et sa femme.
SCÈNE XV.
LES PRECEDENTS, M. et Mme KITELY.
CLEMENT.
Ne vous ai-je pas dit qu'il y avait un complot contre vous? ne l'ai-je pas deviné en sage magistrat
? L'avez-vous découvert, eh ! monsieur Kitely?
KITELY.
Oui, monsieur, j'avoue ma folie, et je conviens que j'ai mérité tout ce que j'ai souffert. L'épreuve a
été cruelle; mais elle est passée. Tout ce que j'ai à demander maintenant, c'est qu'on oublie ma
honte, puisque je suis guéri de ma folie et que j'ai pardonné.
CLÉMENT.
Cela dépendra de vous, monsieur Kitely ; ne vous créez pas vous-même des sujets de malheur, et
le malheur ne pourra rien sur vous. Venez, que la réconciliation soit générale; que tout
mécontentement cesse. Vous, monsieur Down-Right, laissez là votre colère; vous, monsieur
Kno'well, vos inquiétudes; et vous, monsieur et madame Kitely, votre jalousie.
KITELY.
Monsieur, je n'en ai plus : embrasse-moi, ma femme. Voyez ces cornes qui s'enfuient dans les
airs, chassées par mon souffle épuré et confiant. Regardez d'un oeil soupçonneux où elles vont
tomber : voyez, voyez ; sur des têtes qui pensent qu'elles n'en portent pas. Oh ! quelle
merveilleuse chose il doit en résulter ! quand il pleut des cornes, chacun est sûr d'en avoir
quelques-unes.
CLÉMENT.
C'est bien, c'est bien. Nous consacrerons cette nuit à l'amitié, à l'amour et à la joie. Monsieur le
marié, prenez votre femme; et nous, prenons chacun un compagnon. Moi, voilà ma maîtresse,
c'est Brain-Worm, c'est à lui que je vais adresser toutes mes galanteries. Quand on aura fait pour
nos descendants une pièce de ses aventures d'aujourd'hui, je ne doute pas qu'elle ne trouve et des
spectateurs et des applaudissements.

FIN