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La fable de l'enfant échangé

de

Luigi Pirandello
ACTE PREMIER
Le rideau se lève. On voit une espèce de grande tenture noire au delà de laquelle se trouve la vie,
que la mère aveuglée par la douleur ne peut plus voir. Cette tenture pourra s'ouvrir par le milieu
et sera facile à glisser quand il le faudra aux endroits indiqués pour montrer les scènes ou une
partie des scènes déjà préparées derrière; chacune avec ses lumières particulières.
Maintenant, sur le fond noir de cette grande tenture, seule la mère, qui est devant, petite, égarée,
sera éclairée par le haut, d'une lumière presque spectrale.
Après un moment de silence, la mère, immobile, se mettra à parler avec une humilité désolée.
LA MERE
Si vous voulez entendre
Cette fable nouvelle,
Vous comprendrez cette robe
de pauvre femme que je porte.
Mais vous comprendrez mieux encore
mes larmes de mère,
A cause d'une peine
d'une peine —
(De l'intérieur éclatent en chœur des rires incrédules, la mère déchirée se couvre la figure de ses
mains et dit: )
Tout le monde en rit comme vous !
Et tous ces gens instruits
qui voient bien pourtant
que je pleure, ne sont pas touchés
mais plutôt irrités
Et ils me crient : Stupide que tu es,
parce qu'ils ne peuvent croire
que mon enfant, ma douce créature...
Mais vous il faut me croire;
Je vous apporte les témoignages;
rien que ceux des pauvres femmes,
de pauvres mères comme moi,
de mon voisinage;
Nous nous connaissons toutes
et nous savons
que c'est vrai —
(Elle les tire comme une chaîne de derrière la tenture; elles sont toutes un peu effarées et
farouches; paysannes d'aspects divers, marquées par la souffrance et la misère; quelques-unes en
cheveux, ou trop bien peignées, ou trop échevelées, d'autres avec des mouchoirs de couleur sur la
tête et des châles : deux ou trois avec dans les bras un paquet qui simule un bébé, dont la tête est
de cire.)
Allons, venez, vous,
n'ayez pas peur,
Dites devant tout le monde
si ce n'est pas vrai
qu'il y a les « femmes ».
(En entendant prononcer le mot «femmes», le chœur des mères s'agite comme si quelque terrible
vent dont elles ne savent comment se défendre les poussait à l'improviste, elles se tordent, crient,
se lamentent :
Oh-oh-oh! )
LA MERE
Voyez, voyez,
Elles ne peuvent pas entendre leur nom.
LE CHŒUR DES MERES, celles qui ont un enfant le protégeant tout de suite sous leur châle, les
autres continuant à s’agiter :
N-o-n... N-o-o-o-n.
LA MERE
Tant il est vrai
qu'elles existent.
(De nouveau de l'intérieur des éclats de rire et de la fenêtre sort l'homme entendu, le pédant.)
LE PEDANT, ridicule, gros ventre, melon sur la tête, canne à la main, gilet audacieux, pantalons
courts qui laissent voir les chevilles; il se meut à la façon d'une marionnette et demande avec une
révérence :
Et qui sont-elles
Ces f-â-â-mes ?
Et vous qui êtes-vous, sinon des fâ-â-â-mes ?
LE CHOEUR, à plusieurs voix.
— Des mères,
— Créatures de Dieu
— bien qu'indignes
— à cause de nos péchés.
— Et celles-là, « les femmes » qui font à nous autres mères
— des maléfices et sont filles de l'enfer.
Sorcières dans le vent.
Sorcières de la nuit.
— Elles blasphèment,
— hululent,
— ricanent,
— et tout en gémissant
avec de longs cris lamentables
— les nuits d'hiver, les nuits sans lune,
— elles s'entr'appellent sur les toits.
— Le vent les tire,
— elles s'accrochent aux cheminées,
— Découvrent les toits,
— enlèvent les tuiles.
L'HOMME ENTENDU
Ta ta ta la tarentelle,
qui veut me la jouer
pour que je danse ?
Mais c'est donc si malin
De penser aux chattes?
LE CHOEUR
Quelles chattes? quelles chattes?
L'HOMME ENTENDU
Sur les toits, sur les toits
quand elles sont en amour.
Amour de février qui les fait languir.
LE CHOEUR
Il raille,
Oui, oui.
L'HOMME ENTENDU
Cinq chats pour une seule chatte,
Cinq tout prêts autour d'elle
qui fondent de désir
à la voix languissante.
Mais dès que l'un d'eux va vers elle,
tous les autres lui sautent dessus,
s'empoignent, se griffent, se mordent,
fuient et se poursuivent.
LE CHŒUR
Oui, c'est vrai, oui.
L'UNE DES MERES, découvrant le bébé que la voisine protège sous son châle.
Et ce sont alors les chattes
qui font sur la tête des enfants
De ces surprises ? Regardez !
LA VOISINE DE L'AUTRE COTE
Regardez !
L'HOMME ENTENDU
Que dois-je regarder?
LA MERE
Cette drôle de queue de rat.
LA FEMME DU MILIEU, pressant contre son sein la tête du bébé.
Non, mon petit enfant en or!
L'AUTRE FEMME
De cheveux tout emmêlés,
vous la voyez !
Malheur si le peigne la touchait,
si les ciseaux la coupaient
L'enfant mourrait.
UNE AUTRE FEMME
Et vous savez comment on appelle
cette petite natte?
C'est la natte des « femmes ».
LA QUATRIEME
Elles entrent de nuit dans les maisons
Par les tuyaux des cheminées
Comme une fumée noire.
Que peut savoir une pauvre mère ?
Elle dort fatiguée de la journée
Et celles-là penchées dans le noir
allongent leurs doigts maigres
et nattent pendant le sommeil du bébé
cette drôle de petite queue
ou bien elles passent légèrement
sur leurs paupières closes
le bout glacé de leurs doigts décharnés
et l'enfant qui ne peut s'en douter,
quand il ouvre les yeux le matin,
on s'aperçoit qu'ils sont tordus.
L'HOMME ENTENDU
Tordus ?
LA CINQUIEME
Tordus.
LA QUATRIEME
Tordus.
Et la pauvre mère
se met à crier :
Oh! mon enfant, mon tout petit,
qu'est-ce qu'on t'a fait dans ton sommeil?
qu'est-ce qu'on t'a fait ?
L'HOMME ENTENDU
Les chattes?
LE CHOEUR, furieux de la question moqueuse.
Les femmes, les femmes, les femmes.
— Vieil imbécile,
— vieil insensé.
Assommez-le —
Frappez.
— Mécréant —
Mal né.
Prends —
Prends —
Apprends à croire,
stupide — stupide.
Nos larmes le font rire.
— Y croiras-tu quand tu seras
en train de bouillir dans la poix ardente ?
L‘HOMME ENTENDU, qui se sera jeté par terre.
Là là là.
Je me rends, je me rends, je me rends.
(Et pour se défendre, étant par terre, il commence à agiter les bras et à faire voleter toutes les
jupes.)
De l'air, de l'air.
(Les joues enflées, il souffle se bouchant les narines avec deux doigts: )
Br... br… br... elle sent le renfermé votre vertu.
(Le chœur se défait, en se défendant, en criant, en ricanant.)
L’UNE D’ELLES
Bas les pattes, vieux dévergondé.
UNE AUTRE
La vertu trop parfumée
touche ton front, tu verras
quelles cornes elle t'a fait pousser.
L‘HOMME ENTENDU, toujours assis par terre, tâte d’abord son front, puis respirant l’odeur de
ses doigts, dit:
Mes cornes sont parfumées.
(Les femmes rient, le mettant debout, le chassent en le poussant au milieu des rires et du tumulte
et sortent avec lui.)
LE CHŒUR
Va-t’en, va-t’en, va-t’en.
LA MERE, attend que le tumulte cesse à l’intérieur, puis secouant la tête:
Elles pleurent
Et puis tout, les larmes,
le deuil,
finit par des rires,
des mots.
Dieu nous donne
avec les peines
la force de les supporter.
La bonne humeur,
quelle belle vertu !
A celui qui la possède,
tout réussit.
Ils m'ont laissée
ici toute seule.
Ce que les femmes
m'ont fait à moi,
Personne ne peut le croire,
Une chose, une chose
qu'aucun mot ne peut dire,
Une chose qu'une mère
ne peut sans devenir folle
supporter.
Mais elles ne m'ont pas
rendue folle.
Ma vie n'est plus une vie.
Je suis devenue sourde,
sourde de désespoir,
Mais je ne suis pas
devenue folle.
(Voyant rentrer deux de ses voisines.)
Ah! vous deux au moins
vous êtes revenues.
Dites comment il était,
mon enfant,
Mon enfant qui me fut
volé, échangé
par les femmes,
Echangé au maillot.
Une nuit pendant que je dormais
J'entends un petit vagissement,
Je me réveille et dans l'ombre
je palpe sa place à côté de moi,
il n'y est pas.
Mais d'où viennent ces vagissements?
De lui-même dans ses langes, mon petit
ne pouvait s'en aller,
N'est-il pas vrai?
L’UNE DES FEMMES
Oui c'est vrai.
UNE AUTRE
Un enfant de six mois,
Comment pouvait-il?
LA MERE
Quand je le pris,
jeté là sous le lit…
VOIX de l'intérieur
Tombé, tombé.
LA MERE
Et je sais bien,
on le dit tombé.
L'UNE D'ELLES
Comment tombé ?
Seuls peuvent le dire
ceux qui ne l'ont pas vu
là sous le lit
et comment il fut trouvé.
LA MERE
Voilà — Dites-le, vous,
comment il fut trouvé !
Vous qui êtes accourues
les premières à mes cris.
Comment l'avez-vous trouvé ?
L’AUTRE
Tout retourné.
L'UNE D’ELLES
Retourné, avec les petits pieds à la tête du lit.
L’AUTRE
Les langes intacts,
Bien enroulés
autour des petites jambes.
L’UNE D’ELLES
Et bien noués avec l'attache.
L’AUTRE
Parfaits.
L'UNE D’ELLES
Donc pris avec les mains
à côté de sa mère
et placé par pur désagrément
sous le lit.
L’AUTRE
S'il n'y avait eu que le désagrément!
LA MERE
Quand je le pris…
L’UNE D’ELLES
Quelles larmes !
UNE AUTRE FEMME
C'était un autre enfant!
(Plus que jamais les éclats de rire incrédules viennent de l'intérieur.)
LES DEUX FEMMES se retournent et crient :
Ce n'était plus le même.
Nous pouvons le jurer
(Ceci au milieu des rires.)
LA MERE attendra que cessent les rires et elle dira :
Personne ne veut comprendre
que si je continue à dire
que mon enfant fut échangé,
même s'il me faut entendre
toujours ces mêmes rires
et voir qu'on a si peu
pitié de mon malheur,
Mon Dieu puisque je raisonne,
puisque je ne suis pas devenue folle,
Puisque ces femmes et les autres
ne sont pas plus folles que moi,
c'est que cela doit être vrai
Et qu'il faut me croire.
Dieu on ne le voit pas et
pourtant on y croit
Et ceux qui rient
maintenant
c'est qu'ils n'ont pas vu
mon enfant.
Comme il était,
Dites-le, vous qui le savez
comment il était.
L’UNE D’ELLES
Ah! il était beau, si beau!
Blond
comme de l'or.
L’AUTRE
Un vrai petit Jésus
transparent comme la cire.
L’UNE D’ELLES
Oui, vraiment, le petit Jésus
que l'on voit
la nuit de Noël
Sur l'autel
endormi dans sa corbeille
de soie bleu de ciel
avec sa petite main
posée sous sa joue.
L’AUTRE
Comme ça.
L’UNE D’ELLES
Comme ça.
LA MERE
Et celui que je pris
par terre, sous le lit,
Comment était-il ?
L’UNE D’ELLES
Ah, vilain, tout vilain.
L’AUTRE
Tout noir.
L’UNE D’ELLES
Pauvre créature.
Celui-là, comme un soleil
Bien en chair et tout vif,
Celui-ci au contraire
souffreteux
avec une tête humiliée
d'oiseau malade
horrible à voir
et à toucher.
LA MERE
Je ne pus ni le voir
ni le toucher.
Je le tendis aux femmes
Et me mis à crier,
à crier, à crier comme une folle,
Fuyant dans le vent,
fuyant dans la nuit.
(La scène devient noire brusquement. Dans l'obscurité on l'entend crier avec une voix qui
s'éloigne: )
Mon enfant !
mon enfant!

ACTE DEUXIÈME
On voit l'intérieur de la maison de Vanna Scoma.
Vanna Scoma est une vieille sorcière qui a la réputation d'entretenir un mystérieux commerce
avec les «femmes».
Elle vit dans une maisonnette, presque en pleine campagne.
On ne verra de l'intérieur de sa maison qu'une rustique cheminée surmontée d'un grand manteau
de maçonnerie; à droite une seule porte vert clair entrouverte; à gauche un coffre à bois, long et
étroit comme un cercueil, sur lequel est jetée une étoffe rouge. Tout le reste est noir.
Vanna Scoma est assise devant sa cheminée. Immobile, les mains sur les jambes, irréelle. Elle
aura d'abord sur le visage un masque afin de donner cette impression de pantin posé sur une
chaise avec ses habits et ses gros souliers.
Par la porte entrouverte dans la nuit entrent la mère et les deux femmes qui l'accompagnent.
LA MERE, est tout échevelée; elle a couru dans la nuit, toujours criant; elle est maintenant
soutenue par les deux voisines, sa tête comme ployée sous le poids de la fatigue, sans voix pour
avoir trop couru, trop crié; elle répète en entrant comme en écho de son cri désespéré :
Mon enfant...
Mon enfant...
(Les deux femmes la secouent pour qu'elle se taise, presque en colère.)
L’UNE D’ELLES
Tais-toi.
L’AUTRE
Assez !
L’UNE
Assez !
LA MERE
Pourquoi? Où m'avez-vous donc entraînée?
Je veux mon enfant.
L‘AUTRE, prenant avec sa main gauche son avant-bras droit et le lui montrant.
Voilà ici votre enfant !
L'UNE D'ELLES
Vous nous faites perdre patience !
L’AUTRE
Vanna Scoma est la seule qui puisse vous dire
où il est.
LA MERE
Réveillez-la donc tout de suite
pour qu'elle puisse me dire où il est.
L'UNE D’ELLES
La réveiller, vous êtes folle ?
L’AUTRE
Il faut attendre qu'elle se réveille
d'elle-même.
L'UNE
Et qu'elle revienne avec nous.
Car elle a l'air d’y être,
mais elle n'y est pas.
L’AUTRE
Asseyons-nous
sur ce coffre.
UNE AUTRE
La porte toujours ouverte,
Jour et nuit…
L’AUTRE
Et la nuit, elle est là,
Comme un automate
Posée sur cette chaise
Avec sa robe et ses souliers,
les mains sur les jambes.
L’UNE D’ELLES
Si on la touche c'est de la glace.
L’AUTRE
Mais qui se risque à la toucher ?
L’UNE D’ELLES
Son esprit
est avec les «femmes».
L’AUTRE
Chaque nuit
Elles viennent
l'appeler.
(Par la porte entrouverte entrent deux paysans avec des châles sur le dos.)
L’UNE D’ELLES
Voici
Ces deux-là.
PREMIER PAYSAN
Des paysans.
DEUXIEME PAYSAN
Ses voisins.
L’UNE D’ELLES
Toutes les nuits
On l'entend appeler par son nom.
L’AUTRE
C'est vrai ?
PREMIER PAYSAN
C'est vrai, oui.
L’AUTRE
Et comment, comment?
DEUXIEME PAYSAN, imitant une voix mystérieuse, lointaine.
Vanna Scoma,
Vanna Scoma.
PREMIER PAYSAN
Elles l'emmènent
Qui sait où
Et pour quoi faire…
DEUXIEME PAYSAN
Le corps seul reste là.
PREMIER PAYSAN
Mais vous lui mettez sur la tête
ce drap rouge,
Elle lève tout de suite les mains
pour se l'enlever et elle se réveille.
L’UNE D’ELLES
Essayons.
L’AUTRE
Essayons.
(L'une des deux prend l'étoffe rouge et l'étend en tendant les deux bouts à l'autre et toutes les
deux très doucement vont la poser sur la tête de la sorcière. Celle-ci lève vite les mains et, en
même temps que le drap rouge, elle s'arrache le masque qui restera caché dans l'étoffe et l’on
aperçoit son mai visage.)
VANNA SCOMA, crie :
Qui est là ?
PREMIER PAYSAN
Des amis!
DEUXIEME PAYSAN
Des amis! Vanna Scoma.
L’UNE D’ELLES
Des amies.
Nous sommes venues parce que…
(Vanna Scoma lève la main avec un geste protecteur.)
PREMIER PAYSAN, vite.
Taisez-vous
DEUXIEME PAYSAN
Elle fait un signe.
VANNA SCOMA
Je sais pourquoi.
L’AUTRE
A cette pauvre femme…
(Elle désigne la mère.)
VANNA SCOMA
Je vous dis que je le sais.
L'UNE D‘ELLES, avec le ton de quelqu'un qui ne peut se retenir de dire une chose tant elle lui
paraît cruelle :
On lui a changé son enfant.
LA MERE
Mon enfant, mon enfant.
L’AUTRE
« Les femmes. »
VANNA SCOMA, irritée, comme si elle ne voulait pas le savoir.
« Les femmes », les « femmes »,
vous en avez plein la bouche
des « femmes ».
Qui vous l'a dit ? — Personne
ne peut le savoir.
Moi je peux seulement te dire
que ton enfant je l'ai vu.
LA MERE, tout de suite, se levant.
Vous l'avez vu?
VANNA SCOMA
Vu.
LA MERE
Où est-il?
Où me l'a-t-on emmené ?
(Vanna Scoma lève les mains comme pour barrer la route aux questions.)
LA MERE
Je courrai au bout du monde.
PREMIER PAYSAN
Tais-toi.
DEUXIEME PAYSAN
Elle te le dira peut-être.
(Ils attendent ardemment. Vanna Scoma baisse les mains, se tait.)
L'UNE D’ELLES
Où?
L’AUTRE
Où?
PREMIER PAYSAN
Elle ne peut pas le dire.
LA MERE
Pourquoi ne pouvez-vous pas
puisque vous le savez...
PREMIER PAYSAN
Elle le sait,
Mais elle ne peut pas...
LA MERE
Vanna Scoma, je vous donne
tout ce que j'ai!
Dites-moi où vous l'avez vu.
(Vanna Scoma qui a baissé les mains en lève une.)
DEUXIEME PAYSAN
Elle veut parler.
VANNA SCOMA
Je te dis
que ton enfant est bien
là où il est.
LA MERE
Bien?
Sans moi ?
Mon fils, sans moi?
Et comment voulez-vous
qu'il puisse être bien
sans moi ?
L’UNE D’ELLES
Puisqu'elle vous le dit.
LA MERRE
Mais moi, moi? que me dites-vous?
Je veux vite courir le chercher.
Puisque vous l'avez vu,
Vous devez bien savoir où il est.
Où me l'a-t-on emmené?
Dites-le-moi Vanna Scoma.
Je mourrai, si je ne le sais pas.
Si vous ne me le dites pas, je mourrai.
VANNA SCOMA
Si tu t'agites ainsi,
ton fils là où il est
s'agite aussi, et souffre.
LA MERE
Mais comment voulez-vous
que je fasse ?
VANNA SCOMA
Reste tranquille.
LA MERE
Tranquille ?
Morte, vous voulez dire.
Comment voulez-vous
que je reste tranquille ?
Non, non, je veux savoir
où il est.
Je veux savoir où il est.
VANNA SCOMA
Dans la maison d'un roi.
LA MERE
Dans la maison d'un roi,
Mon fils ?
Dans la maison d'un roi ?
L’UNE D’ELLES
Puisque c'est elle qui vous le dit.
L’AUTRE
Et qu'elle l’a vu.
VANNA SCOMA
Dans les mains d'un roi.
PREMIER PAYSAN
Vous l'entendez?
DEUXIEME PAYSAN
Elle l'a répété.
LA MERE
Mais elle le dit pour rire,
Elle le dit
Pour me tranquilliser.
PREMIER PAYSAN
Non, elle vous l'a dit — regardez-la,
Elle vous l'a dit parce que c'est vrai.
Regardez-la.
(Tous la regardent. Vanna Scoma demeure impassible.)
L’UNE D’ELLES
Vanna Scoma,
Vanna Scoma
(Vanna Scoma est toujours impassible.)
DEUXIEME PAYSAN
Elle ne répondra pas.
Quand elle a dit quelque chose,
Elle veut qu'on la croie.
PREMIER PAYSAN
Et après tout
Pourquoi est-ce que ce ne serait pas vrai!
L’UNE D’ELLES
Votre enfant était beau.
L’AUTRE
Comme le fils d'un roi.
L'UNE D’ELLES
Ils ont trouvé que c'était dommage…
VANNA SCOMA
Qu'il grandisse chez toi.
PREMIER PAYSAN
Vous l'entendez ?
DEUXIEME PAYSAN
C'est donc vrai ?
LA MERE
Dommage qu'il grandisse
chez moi?
Mon enfant?
PREMIER PAYSAN
Nous ne disons pas dommage,
Nous disons que c'est la preuve
qu'ils l'ont estimé
digne…
DEUXIEME PAYSAN
Eh oui, digne
d'un sort meilleur
L'UNE D’ELLES
Sa peau si fine
était bien faite
pour endosser
des chemises délicates.
L'AUTRE
Et ses petites mains étaient faites
pour toucher
des choses belles,
des choses rares.
LA MERE
Mon enfant,
mon enfant !
PREMIER PAYSAN
Vous pleurez ?
DEUXIEME PAYSAN
Vous devriez être contente, heureuse, fière
qu'il soit devenu
le fils d'un roi.
L'UNE D’ELLES
Il aura tout ce qu'il voudra.
LA MERE
Mais sa vraie mère ?
L'AUTRE
Tout petit il ne sait pas
qu'il t'a laissée.
LA MERE
Mais il me connaissait déjà.
L'UNE D’ELLES
Et demain quand il ouvrira ses yeux…
LA MERE
Il ne me verra pas.
L’AUTRE
Il se trouvera devant une reine.
Que voulez-vous de plus ?
L'UNE D’ELLES
Et qui sait
Quelles grandes choses
Il verra.
LA MERE, songeuse.
Il grandira
Sans rien connaître
De son état.
PREMIER PAYSAN
En effet, joli état.
A regretter vraiment.
LA MERE
Ni où il est né,
ni qui était
sa vraie mère.
(Se secouant.)
Non, non, mon enfant,
moi je veux mon enfant,
pauvre comme moi,
mais avec moi, avec moi.
L’AUTRE
Et c'est là tout l'amour
que vous avez pour lui ?
LA MERE
Pour mon fils
mon cœur de mère
vaut plus qu'un royaume
avec toutes ses splendeurs !
L'UNE D’ELLES
Plus qu'une maison de roi ?
LA MERE
La maison d'un roi,
quel roi ? de quel royaume ?
VANNA SCOMA
Ne cherche pas.
LA MERE
On peut bien les compter, les rois,
Il n'y en a plus beaucoup sur la terre.
PREMIER PAYSAN
Le roi d'Angleterre.
DEUXIEME PAYSAN
Le roi de France.
VANNA SCOMA
Quelle France? La France
n'en a plus, de roi.
L'UNE D’ELLES
Elle n'a plus de roi ?
L’AUTRE
On a toujours dit le royaume de France.
VANNA SCOMA
Et aujourd'hui la France
n'a plus de roi.
PREMIER PAYSAN, à la mère,
Vous voudriez aller par mers et par terre
à la recherche des royaumes ?
DEUXIEME PAYSAN
Vous vous figurez qu'on vous laissera
entrer
Dans un palais royal
bien gardé.
PREMIER PAYSAN
En haillons comme vous êtes.
Et plus abîmée qu'un balai de four.
DEUXIEME PAYSAN
Les souliers crevés.
L'UNE D’ELLES
Les gardiens...
L’AUTRE
…vous tiendraient
un autre langage...
VANNA SCOMA
Et il y a des royaumes...
où il fait jour pendant six mois
et nuit pendant six autres mois.
L'UNE D’ELLES
Des royaumes lointains,
très lointains...
L’AUTRE
Inutile d'aller les chercher.
PREMIER PAYSAN
Vous ne pourriez jamais le retrouver.
LA MERE
Mais alors, mon enfant,
Je ne dois jamais le revoir?
jamais plus?
VANNA SCOMA
Je ne peux te dire
qu'une chose :
Si tu veux que ton enfant
soit bien
Là où il est...
cela dépend de toi.
Cela ne suffit pas
qu'il soit dans la maison d'un roi.
Traite bien celui qui
t'a été donné en échange
Et je t'assure que plus
tu donneras de soins à
celui-ci et plus
ton fils sera là-bas
bien traité.
(Obscurité. La scène disparaît.)
ACTE TROISIÈME
Petit café au rez-de-chaussée. Port de mer. Fenêtre au fond ouverte par laquelle on aperçoit le
port avec les mâtures des navires au mouillage, et la vigie au loin, blanche avec sa lanterne rouge.
A la fenêtre, un rideau bleu un peu sale voltige au vent marin. Des chants au loin, des musiques,
des voix. La porte est à droite sur le devant. Et tout de suite après, un petit escalier conduit à une
petite porte vitrée à rideaux verts, éclairée du dedans. Sous l'escalier se trouve un piano disloqué
sur lequel frappe un petit vieux chevelu et somnolent. Une chanteuse très peinte avec un tutu de
toutes les couleurs chante et danse.
Le comptoir est vis-à-vis, devant la paroi de gauche où sont les étagères avec les bouteilles de
liqueurs.
Au bar est assise une femme grasse et rubiconde, bourrue et moustachue; assise par terre sous la
fenêtre, les jambes écartées et les pieds nus barbouillés de sable mouillé et figé, est une jeune
innocente muette, en haillons, toujours enceinte on ne sait jamais de qui; mais cette fois, il semble
qu'elle le sache : «C'est du fils du roi», et c'est pourquoi on l'appelle maintenant la Reine.
Echevelée, elle a le visage de la volupté, pâle, les yeux clos, quand elle les ouvre tout endormis;
elle rit stupidement d'un rire vain, large et muet, comme un rire de masque. Autour des tables, les
clients, des gens du port, quelque employé de douane qui vient prendre son café et lire son
journal; trois petites grues; on boit, on plaisante, on joue aux dés, aux cartes.
Au lever du rideau la chanteuse est en train de chanter cette belle chanson :
LA CHANTEUSE
Ma vie est ici.
Ma vie est là .
Toupie, toupie,
elle n'a pas de repos,
Toujours tourne,
tourne, tourne,
tourne, tourne
toujours plus.
Comment suis-je ?
Blanche?
Rouge?
Verte?
Noire ?
Je suis de
toutes
les couleurs.
Blanche-rouge,
verte-noire,
jaune-mauve,
rose-bleue.
(Et quand elle a fini de chanter et de tourner comme une folle elle se jette sur les genoux d'un
client qui est assis seul à une table.)
LE CLIENT, la renvoyant, agacé.
Va au diable!
LA CHANTEUSE
J'en viens,
C'est lui qui m'a envoyé
Vers toi, pour te tenir
compagnie.
LE CLIENT
Retournes-y, ma belle,
et dis-lui que je le remercie.
Le supplice de ta mélodie
m'a suffi.
L'UNE DES TROIS PETITES GRUES, aux autres deux.
Je le dis et le répète :
avec deux ministres, sombres
comme la nuit, et un majordome noir,
un prince étranger,
fils de roi.
LA SECONDE
Tu l'as vu, toi, débarquer?
LA PREMIERE
Moi je l'ai vu.
LATROISIEME
Comment était-il ?
LES DEUX AUTRES
Ah oui, malade?
LA PREMIERE
Un mince visage de cire,
Des cheveux blonds.
LA SECONDE
Anglais?
LA PREMIERE
Je ne sais pas de quel pays
on l'a envoyé
à notre Riviera.
LA SECONDE
Pour se soigner?
LA PREMIERE
Il est descendu
à la villa sur la mer.
LATROISIEME
Un prince en vacances ?
LA PREMIERE
Je crains qu'il ne s'ennuie.
LA SECONDE
Ma chère, si c'est un prince,
Il n'est pas pour nous.
LATROISIEME, bâillant.
Et s'il est malade!...
(De loin en cadence arrive un chœur de gamins qui viennent huer.)
LE CHŒUR DE GAMINS
Olé olé!
Fils de roi.
Olé, olé,
fils de roi !
(La chanteuse ayant fait le tour avec son plateau se représente au client.)
LA CHANTEUSE
Tu donnes le pourboire?
LE CLIENT, d'un geste de la main.
Va-t'en!
(Pendant ce temps, la patronne du café, entendant le chœur des gamins qui s'approchent, descend
de son comptoir et s'en va heurter du pied «la Reine» qui dort par terre.)
LA PATRONNE
Allons, gros ventre,
va-t'en de là.
LA PREMIERE DES PETITES GRUES
Laisse-la donc.
Elle ne te fait pas de mal.
LA PATRONNE
Je ne la veux plus chez moi
si ça ne te fait rien.
LA SECONDE
Toujours le ballon.
Quelle honte!
LATROISIEME
Un peu de pitié,
sinon pour elle, du moins pour son état.
LE CLIENT
Elle en pond un et elle s'endort
avant d'en faire un autre; elle n'a qu'à rêver.
LA PATRONNE
Allons, file je te dis.
Sac à viande.
(Mise sur pied, la Reine regarde autour d'elle, battant des paupières, et elle fait à la ronde son
large rire d'innocente.)
LES CLIENTS
Dis-nous qui est celui
qui t'a fait le malheur.
Certainement un soldat
ou un matelot.
Tu ne le sais même pas.
LA PATRONNE
Non, qui le lui a fait, cette fois
elle le sait bien.
Le voilà qui vient.
(Le chœur des gamins est déjà devant la porte.)
LE CHŒUR
Olé, olé,
fils de roi !
Olé, olé,
fils de roi !
(Tous dans le café éclatent en un même éclat de rire, quand sautillant sur ses jambes torses et
continuellement en proie à des tics nerveux qui ne lui laissent pas de repos, apparaît sur le seuil
«Fils de Roi», une couronne de carton doré sur la tête et un manteau sur les épaules. Monstre
hilare et qui parle avec difficulté.)
FILS DE ROI
A-ï-vé pâ-mè un gan bateau
pfum-pfum
pfum-pfum
pfum-pfum
Drapeaux
Chaînes
Panache de fumée
Pfum-pfum
Conduisez-moi avec ma couronne
et ma -eine
A mon bateau.
(Il attire la Reine.)
Asseyez-vous sur votre trône.
(Chaque vers est accueilli par les clients avec des éclats de rire et des applaudissements auxquels
répondent de dehors les gamins.
Par groupes entrent quelques petits matelots étrangers, ils agitent leurs bérets en criant: )
PETITS MATELOTS
Trinchevaine ! Trinchevaine!
Mit Froilaine ! mit Froilaine!
(Les petites grues se jettent dans leurs bras, et «Fils de Roi» les montre aux clients, heureux,
exultant.)
FILS DE ROI
Voilà, voilà.
UN CLIENT
Qui sont-ils ?
qui sont-ils ?
FILS DE ROI
Ce sont les matelots
de mon navire
Les matelots de mon navire.
(S'avançant et touchant la couronne qu'il a sur la tête.)
Matelots de mon navire
Saluez votre roi
(Les marins rient avec les clients, pendant que la chanteuse fait tout de suite jouer au petit vieux
pianiste la nouvelle chanson pour les nouveaux venus.)
LA CHANTEUSE
Petits matelots,
dès que vous touchez terre,
vous trouvez toujours
les belles filles.
(Mais la patronne du café n'en peut plus, elle envoie en l'air le vieux et secoue la chanteuse puis
elle crie au milieu de tous.)
LA PATRONNE
Assez
Assez
Assez
Assez !
Ma maison
n'est pas
un théâtre.
(Chassant la Reine.)
Et toi, en attendant,
va-t'en.
Va-t'en
avec ton
Roi!
FILS DE ROI se retournant, féroce.
-especte
la cou-ô-ne
LE CHOEUR, intervenant.
Allons, la patronne,
soyez bonne
TOUS LES AUTRES dans le café répétent :
Bonne,
bonne.
LE CLIENT reprend :
Voyons, la patronne
LES AUTRES
Bonne,
bonne.
LE CLIENT
Laissez-moi honorer
la dynastie nouvelle,
mais dites-nous qui est
ce nouveau roi.
(A l'improviste, sombre comme la tempête, entre Vanna Scoma. Tous s'écartent, faisant silence.)
VANNA SCOMA
Qui est-ce ? La folie
d'une ignorante. Je la cherche où est-elle ?
Je ne veux pas qu'on dise
que ce qui est arrivé,
que ce qui pourrait arriver,
c'est ma faute.
LA PATRONNE
N'êtes-vous pas allée toutes les nuits
voir son fils
au palais royal?
VANNA SCOMA
Pour la tranquilliser.
LA PATRONNE
Non pas pour la voler.
« Comment grandit-il ? comment est-il ?»
« Il grandit bien avec le roi que c'est un plaisir»
« Il joue avec lui et fait tous ses caprices.»
Et ce malheureux,
En attendant, le voilà.
Il grandit comme un monstre,
Il est le jouet et passe-temps
de tous les gamins.
LE CHŒUR DES GAMINS devant la porte.
Olé, olé,
fils de roi !
Olé, fils de roi!
LA PATRONNE
Les voilà.
Vous les entendez ?
VANNA SCOMA
Parce que vous ne comprenez pas !
Ma charité fut clairvoyante.
LA PATRONNE
Un prétexte à escroquerie
fut votre charité!
LE CLIENT
Bravo, la patronne.
Prétexte à escroquerie.
VANNA SCOMA, d'abord à l'une et puis à l'autre.
Sotte, sotte. Et toi sot.
Je fis dépendre le bien-être de l'autre
du bien-être de celui-ci.
Et vous dites que ma charité
fut un prétexte à escroquerie?
Est-ce ma faute
Si celui-ci a grandi
Comme un sot
et comme une brute?
LA PATRONNE
Et si chacun se moque
de lui
avec cette couronne
Et que chacun hurle
après lui
Qu'il est le fils d'un roi?
VANNA SCOMA
La mère devait
le savoir
et se taire.
LA CHANTEUSE qui regarde par la porte.
La voilà qui arrive en courant.
LA PATRONNE
Elle aussi
chez moi?
LA CHANTEUSE
Oui, mon Dieu
on la croirait
Piquée
Par la tarentule.
Avec ses bras
elle fait comme ça,
comme ça.
(Elle agite les bras en l'air.)
LA PATRONNE, hurlant.
Allez-vous-en tous
hors d'ici.
Je ne veux pas de scandales.
Je ne veux pas d'histoires
dans mon café.
(Entre, suivie par quelques femmes du peuple, la mère délirante.)
LA MERE
Il est arrivé, il est arrivé
Mon fils malade,
Mon enfant qui au maillot
Me fut échangé.
Il est arrivé,
Il est arrivé!
LE CLIENT
Votre fils? Et celui-ci,
alors qu'est-ce qu'il est ?
Il ne suffit pas
qu'on vous l'ait couronné
Et qu'il soit roi?
LA MERE
Non, non, ce n'est pas celui-ci.
Celui-ci on me l'a laissé
à la place du vrai.
Pâle, comme un mort,
ce matin à l'aube
dans le port,
mon enfant,
mon enfant!
Voici les matelots,
eux me l'ont ramené,
ce matin à l'aurore
Sur un navire
tout d'argent et d'or.
Et mon enfant n'est pas,
non, un prince étranger.
On dit qu'il a besoin
de soleil. Ce n'est pas vrai.
Il a besoin de moi,
De sa maman,
Et il ne le sait pas.
Quelqu'un dans ses rêves a dû
l'avertir et il est venu ici malade.
Allez le lui dire, vous, les matelots,
Allez le lui dire que je suis ici,
Moi sa mère,
Et que je le guérirai.
(Puis s'adressant au monstre couronné.)
Et toi rentre à la maison.
FILS DE ROI se retournant, comique et brutal.
Non!
Je suis le -oi
Et celle-ci est la -eine.
(Tous de nouveau éclatent de rire.)
LE CLIENT
Vrai, très vrai.
Messieurs, désormais
personne ne pourra plus le nier.
C'est donc vous, Majesté,
vous Reine,
que respectueusement
chacun de nous
salue.
(Révérences grotesques de tous, sauf de la mère et de Vanna Scoma. Et Fils de Roi et la Reine
bras dessus bras dessous sortent. Pendant que défile le cortège grotesque: )
VANNA SCOMA, à la mère.
Ne te risque pas à dire
au prince qui vient d'arriver
ce que tu as dit ici.
Attention — il est malade —
je te le fais mourir.

ACTE QUATRIÈME
Jardin de la villa sur la mer, la terrasse. Plates-bandes, sièges de marbre. Le jeune prince est
étendu sur l'un des sièges; les deux ministres sont derrière le dossier et se regardent, perplexes,
contrariés. Matinée éblouissante, silence divin.
LE PREMIER MINISTRE, s'enhardissant.
Votre Altesse — mais nous pourrions
presque dire
Votre Majesté...
LE SECOND
Oui en effet,
Majesté !
LE PREMIER
…devrait comprendre…
LE SECOND
Oui comprendre...
LE PREMIER
...comprendre que cette indolence…
LE PRINCE
De dame étendue
A moitié nue...
Scandalise.
LE PREMIER
Oh non, que dites-vous
Altesse!
LE PRINCE
Je dis que je me délecte
dans cet air tiède
qui me donne une ivresse
dont je voudrais mourir.
Cela s'appelle vraiment
Se sentir heureux.
Le royaume, n'y aurait-il
pas moyen
de le laisser pour l'instant
accroché à un clou
comme un manteau
que je ne mettrais sur mon dos
que le soir venu ?
Ne me dites pas non,
Laissez-moi pour l'instant
Regarder la belle riviera,
le ciel, la mer;
Jouir de la prodigalité
de ce soleil divin,
qui donne du courage pour vivre.
Ici on ne meurt pas. Il suffit
de ne jamais cesser d'accueillir
en soi cette continuelle palpitation
de la lumière, des feuilles, de l'eau.
Et l'on ne meurt pas.
(Il se lève.)
Ici j'ai tout accueilli :
L‘air, l'aspect de toutes les choses
proches ou lointaines
avec un consentement si rapide
et si tendre, comme une naissance nouvelle
ou retrouvée par un rêve d'enfance.
Qui sait?
Comme si j'étais né ici autrefois
dans une autre vie, dont je puisse
seulement me rappeler l'aube
et rien d'autre.
LE PREMIER
Mais voyez-vous, de graves nouvelles
viennent d'arriver, Altesse :
Des complications.
LE SECOND
Des raisons
d'Etat.
LE PREMIER
Le fardeau
Des rois...
LE PRINCE
Sans poids
Par pitié, sans trop de poids.
Ceci est bien,
séjourner de passage
dans l'âme du peuple.
LE SECOND
Les bagages sont déjà prêts...
LE PRINCE
Non, sans bagages.
Aucun bagage, seulement
une musette en bandoulière
pleine de belles toupies
et au bras une belle fille
naturelle comme une fleur
afin que dans le royaume
en nous voyant passer
tout le monde puisse s'écrier :
Voici un homme d'esprit
et une femme de cœur,
ne cherchez pas, ne vous tourmentez pas,
Il n'y a besoin de rien,
tout à la fin arrivera
comme dans un rêve,
tout seul.
Vous les ministres, et moi le roi.
LE PREMIER
Mais votre père, Altesse…
LE SECOND
Sent son cœur se briser.
LE PRINCE
Je vois mon père dans son palais royal
dans un fastueux dépérissement
ayant endormi dans sa tête toutes les idées,
dans son cœur tous les sentiments,
dans son foie toutes les colères,
les yeux pleins de sommeil il tire sur
son menton sa petite barbe parfumée
Distraitement.
« Rien de nouveau dans la journée? »
La voix de mon père pour moi
c'est comme si je voyais un miroir
Dans l'ombre.
(Il se trouble; s'adresse à l'un d'abord, l'autre après.)
Stupéfait!
LE PREMIER
Mais vous aussi, Altesse, vous aussi
de vos propres paroles...
LE PRINCE
Non je suis étonné
qu'elles aient été en moi
si nombreuses, si justes,
sans que je l'aie su jamais.
Vous vous êtes regardés dans les yeux,
Il vous a semblé
que ce n'était plus moi qui parlais
mais un autre; et à moi aussi
il m'a semblé que j'étais un autre,
mais avec cette joie de la libération !
Ah! perdre la tête,
n'avoir plus la raison des hommes!
Chant de merle dans une cage,
paroles usées, encre répandue,
Roi avec Dieu
qui nous veut,
Dent qui fait mal,
et tous derrière un bouclier,
et jamais un visage nu,
nu jusqu'à l'âme,
comme je voudrais le voir.
Un sourire mais à vous
et non pas fait pour moi.
Et comment parlez-vous en vous-même ?
Mais cela peut-être ne le savez-vous pas ?
(Il se lève pour marcher et tout de suite revient en arrière pour demander aux deux ministres
stupéfaits avec une extrême malice: )
Je voudrais savoir, si l'eau de la mer
vieillit, si elle meurt.
Il doit y avoir la plus jeune,
celle qui se meut avec plus de vie,
et l'autre qui fait de l'écume.
Celle qui mollement s'abat sur la grève,
C'est peut-être la plus vieille ?
Cette idée vous fait rire :
De l'eau benjamine
Et de l'eau vieille
De la mer?
(Il les regarde un peu, leur sourit, éclate de rire et s'en va.)
LE PREMIER
Ohé! je me demande
s'il a le cerveau
à sa place.
LE SECOND
Moi je dirais plutôt
qu'avec son tournebroche
de rage artificielle
Il s'est moqué de nous.
LE PREMIER
Ou peut-être a-t-il voulu...
LE MAJORDOME arrivant.
Excellence, mes respects.
LE SECOND
Je comprends sans comprendre.
LE PREMIER
C'est net et clair.
Le médecin a dit :
« Si vous ne vous soumettez,
Excellences, aux exigences du cas,
pour ma tranquillité
je déclare que je ne
réponds plus
de la vie du
Prince malade.»
LE SECOND
En attendant,
La ruine du trône
est, là-haut, imminente.
Le roi a échappé à un attentat.
On ne sait quelle décomposition
s'est produite dans son sang.
Mais il semble que les vers
le mangent tout vivant.
Il faut partir.
LE PREMIER
J'écris,
Je récris,
Ici privé d'aide.
LE SECOND
Personne ne répond.
LE PREMIER
C'est la fin du monde
là-haut.
LE SECOND
On pille, on saccage.
LE PREMIER
On menace.
LE SECOND
Grèves et tumultes
et tous rebelles
contre la loi de Dieu
et celle des hommes.
LE PREMIER, au majordome.
Tant de désordre que ça
dans votre conseil ?
LE MAJORDOME
Si vous voulez mon avis,
il faut rester ici.
LE SECOND
Mais cela serait abdiquer.
LE MAJORDOME
Mais partir serait mourir.
Mais, attendez,
il faut peut-être partir,
il y a ici une femme,
je ne sais si elle délire
ou si elle rêve,
on dirait une sorcière,
elle vous prie
de vouloir l'écouter.
(Il va chercher Vanna Scoma pour l'introduire chez les ministres.)
LE PREMIER
Une femme ?
LE SECOND
Qui peut-elle être?
(Le majordome rentre avec Vanna Scoma tout enténébrée.)
LE PREMIER
Parlez, qui êtes-vous ?
VANNA SCOMA
J’ai vu…
LE PREMIER
Vu ?
LE SECOND
Vu quoi ?
VANNA SCOMA
Votre roi.
LE MAJORDOME
Elle divague.
LE PREMIER
Comment ?
LE SECOND
Où?
LE MAJORDOME
Aperçu de loin? touché avec la main?
VANNA SCOMA
Mort, dans son palais royal.
LE PREMIER
Mais qui est cette femme?
LE SECOND
Votre nom?
LE MAJORDOME
Et les preuves ?
VANNA SCOMA
Mon nom?
Ici, tout le monde le sait.
Les preuves? Je vous dis : j'ai vu.
Vous saurez bientôt que je ne vous trompe pas.
J'ai tout vu.
Le palais en deuil,
Le roi étendu
sur le catafalque,
La face éteinte
s'est élargie dans une sueur de cire,
et là dans le sillon
sous la pommette
elle s'est fendue.
Pour la cacher on a jeté dessus
un voile noir.
Je le vois ! je le vois !
Les mâchoires et les dents sont en train
de se découvrir et troublés les hallebardiers
le regardent sans plaisir entre les cierges.
Autour du catafalque
des messieurs lugubres
en habit d'argent,
des dames effarées
se regardent
sous le dais
tout en velours
à franges d'or.
A ce signe vous me croirez.
Si vous voulez donner
le royaume à
votre prince,
accourez,
accourez.
(A ce moment, on entend grandir tout autour de la villa une confuse clameur de foule, comme un
bourdonnement de ruche.)
LE PREMIER, consterné.
Quelle est cette fermentation de foule
autour de la villa ?
LE SECOND
La nouvelle s'est répandue sans qu'on le sache.
VANNA SCOMA
Ce n'est pas moi.
LE MAJORDOME
Des murmures...
Ne vous inquiétez pas, Excellence,
La vie des rois a toujours été au
milieu des fables.
Ici une fable vient de naître
(peut-être aussi de cette mégère)
qui entoure la villa.
Comme fait l'onde inquiète
d'une île de paix. Brise légère,
profonde légende.
LE SECOND
Pas si légère,
c'est comme le bruit de la mer,
vous entendez ?
LE PREMIER, à Vanna Scoma.
Quelle est cette intrigue ?
Quelle est cette fable ?
Parlez.
VANNA SCOMA
Je ne parle pas. Je vous dis :
Partez.
LE PREMIER
Mais où est le prince ?
Il faut aller le chercher.
LE MAJORDOME
Il se délasse un peu
dans la ville sans doute ?
LE PREMIER
Si le roi va mourir
ou s'il est déjà mort,
il faut partir, partir.

ACTE CINQUIÈME
Le côté opposé du jardin vers l'entrée de la villa. Sur le devant, l'allée qui conduit au portail. Au
fond, une pelouse en pente avec un jet d'eau et un banc de marbre. La pelouse est entourée par
une baie très haute percée d'une ouverture, à travers laquelle apparaît, parmi les feuilles qui
pendent, le visage de la mère qui épie.
Le jeune prince est assis sur le banc, rêveur. Peu après il se lève, dans une grande agitation.
LE PRINCE
Je suis insatisfait.
Je ne trouve plus de repos nulle part.
Je n'ai plus de tranquillité.
Je sens tout près de moi
mon destin
et je ne sais comment le saisir.
(En se tournant, il voit le visage qui épie par l'ouverture de la haie.)
Que fais-tu là ?
Qui es-tu?
Pourquoi me regardes-tu ainsi ?
LA MERE
Je ne peux pas le dire.
LE PRINCE
Tu pleures
avec des yeux rieurs.
C'est étrange.
Pourquoi ?
LA MERE
Je ne peux pas le dire.
LE PRINCE
Même pas qui tu es ?
LA MERE
Une femme d'ici
qui autrefois avait un fils...
LE PRINCE
Et je lui ressemble?
LA MERE
Oui.
LE PRINCE
Je sens qu'avec tes yeux
en me regardant
tu me touches,
comme avec la main.
LA MERE
J'envie ta mère
qui eut ce bonheur.
LE PRINCE
Ma mère ? Ma mère est morte.
Un cercueil, un berceau.
LA MERE
Ta mère est morte ?
LE PRINCE
Oui, quand je suis né.
Je pleurais. Elle était déjà morte.
Je ne l'ai pas connue.
Ah! nous n'avons pas été heureux,
ni elle de mourir
ni moi de naître.
LA MERE
Oh! mon Dieu !
Mais pourquoi
ont-ils fait cela ?
LE PRINCE
Que dis-tu?
De quoi t'inquiètes-tu ?
Une reine, depuis longtemps
disparue de la scène du monde,
et tes larmes pour moi
que signifient-elles?
LA MERE
Mais puisqu'ils n'ont
même pas fait ce qu'ils ont fait
Pour donner à une autre mère
la joie de t'avoir.
Pourquoi l’ont-ils fait ?
LE PRINCE
Tu divagues.
LA MERE
Avoir au moins cette consolation,
moi, pauvre et misérable,
de te savoir...
LE PRINCE
C'est drôle, tu mélanges
ton histoire à la mienne.
LA MERE
Oh! comme c'est cruel !
LE PRINCE
Ton fils est mort ?
LA MERE
Oh ! Non, que Dieu m'en garde.
Mais je sens bien que tu n'as
pas eu de mère! Et à moi
mon lait s'est changé en fiel dans mon sein.
Je croyais au contraire
que toi au moins
au sein de cette reine
dans ce palais royal
6o
THÉÂTRE DE PIRANDELLO
Tu avais bu la vie La vie belle.
LE PRINCE
C'est le soleil. C'est la faute du soleil
Je pense
Ici tout le monde a le délire
Femme, je ne comprends pas
Le sens de tes paroles.
Ton fils n'est plus avec toi ?
Où est-il ?
LA MERE
II me fut ravi
au maillot
Et transporté, m'a-t-on dit,
Dans un palais royal.
LE PRINCE
Ah ! et peut-être — j'ai compris —,
tu crois que ça pourrait être moi ?
(A ce moment, de la fontaine derrière laquelle il se cachait, surgit, le poignard levé sur le prince,
Fils de Roi.)
FILS DE ROI
Non!
C'est moi le roi
Et toi tu es l'usurpateur!
(Il va le frapper à la nuque; mais aux cris de la mère, en le voyant apparaître, le prince se
tournant peut parer le coup et saisir les poignets du monstre.)
LE PRINCE
Oh! par exemple,
toi... c'est étrange!
(Pendant que la mère criant toujours accourt pour entrer par le portail de la villa, de derrière la
fontaine surviennent eux aussi les deux ministres et le majordome avec le maire de l'endroit qui a
apporté, avec le courrier diplomatique, l'annonce de la mort du roi.)
LES MINISTRES, LE MAJORDOME, LE MAIRE, accourant.
Qu'y a-t-il?
Qu'y a-t-il?
Majesté!
Majesté!
Un attentat,
même ici ?
LE PRINCE
Non, ce n'est rien.
Un coup de sang à la tête.
C'est passé !
Voyez, regardez-le.
Il est couronné!
C'est l'attentat d'un roi!
LE PREMIER MINISTRE
Ce monstre,
Qui est-ce?
LE MAIRE
C'est la risée du village.
Je vous dirai...
LE MAJORDOME
Je sais.
On lui a laissé croire...
LE MAIRE
Voici une fable
qui depuis des années se raconte
dans le peuple.
FILS DE ROI
Je suis -oi, je suis -oi.
(La mère entre essoufflée par la course et se jette à genoux.)
LA MERE
Pardon, pardon.
Je ne suis pas coupable.
LE MAIRE, lui sautant dessus.
Voyons, voyons, levez-vous.
Vous n'êtes pas coupable ?
Les femmes bavardes…
LE PRINCE, le retenant.
Attendez! Quelle fable?
Je veux savoir.
LE PREMIER MINISTRE, suppliant.
Majesté, Majesté!
LE SECOND
On n'a pas le temps.
Il faut partir.
LE MAJORDOME
L'avis de la mort est arrivé.
LE PRINCE
Du roi ?
(Il reste longtemps ému et soucieux dans le silence de tous, pendant que peu à peu l'allée du
jardin se remplit de peuple, surtout des femmes anxieuses et troublées entrées avec la mère. Le
prince après avoir pleuré son père en silence se tourne vers ses ministres et dit: )
L'avis est donc
aussi pour moi
d'aller mourir.
LA MERE, dans un cri qui vient des entrailles.
Non, mon fils, non.
UNE FEMME DU PEUPLE
Toi, mon très beau, tu restes
avec ta mère.
LES AUTRES
C'est ta mère, c'est ta mère.
LA FEMME, s'adressant au ministre.
Et celui-là,
C'est le fils du roi.
LES AUTRES
Celui-là?
LA FEMME
Eh bien, qu'il y aille.
Toi reste ici.
LES AUTRES
Reste! reste! reste!
LA MERE
Ici, mon fils, avec moi.
LE PRINCE
C'est donc cela la fable?
LE PREMIER MINISTRE, suppliant.
Majesté, Majesté!
LA MERE
Ce n'est pas la fable,
c'est la vérité.
LES FEMMES DU PEUPLE
La vérité, la vérité!
LA MERE
Je suis ta mère.
LES FEMMES
C'est ta mère.
LE MAIRE
Allez-vous-en, allez-vous-en !
LE PREMIER
Et vous, Majesté,
ne les écoutez pas.
Il faut partir.
LE SECOND
Partir.
LES FEMMES (plusieurs voix).
On t'a échangé!
échangé contre celui-là,
volé,
volé nuitamment,
emmené au loin,
toi si beau,
et l'autre si laid
fut laissé à ta place.
Ici tout le monde
le sait.
LE PREMIER
N'écoutez pas, Majesté !
LE SECOND
N'écoutez pas.
LE MAIRE, à haute voix.
C'est une fable
TOUTES LES FEMMES, encore plus fort.
C'est la vérité !
LA MERE, simple et calme.
Mon fils, c'est la vérité.
Tu ne dois pas aller mourir.
Tu m'as été volé.
Tu m'es revenu
maintenant et je dois te guérir.
LE PRINCE
J'ai risqué,
Messieurs les ministres,
de mourir même ici.
Ne trouvez-vous pas que cela suffit?
LE PREMIER
Mais Votre Majesté...
LE SECOND
…ne voudra pas donner d'importance
à une plaisanterie
LE PRINCE
Une plaisanterie,
la voix du peuple qui hurle
- n'avez-vous pas entendu? -
que c'est celui-là le fils du roi ?
LES FEMMES
Celui-là, celui-là, celui-là!
LE PRINCE, s'adressant à Fils du Roi.
Altesse Royale, depuis tant d'années
cloué ici au pilori,
considérez que votre crime est
consommé
et que je suis mort.
C'est moi maintenant qui prends
votre place!
Et en très humble fils
de cette pauvre femme,
je vous demande pardon
du tort qui vous a été fait.
Messieurs les ministres,
ne me regardez pas avec des yeux sinistres :
Voici le roi.
TOUS, sauf les ministres, le majordome et le maire.
Vive le Roi! Vive le Roi !
Olé, olé !
Olé, olé !
Vive le Roi! Vive le Roi!
LES MINISTRES, LE MAJORDOME, LE MAIRE
Chassez-le.
Fermez la grille.
Hérésie, hérésie!
LE PRINCE
Croyez-moi,
Il n'importe pas
que ce soit cette personne
plutôt qu'une autre,
c'est la couronne seule
qui importe.
Changez celle-ci de carton
et de verroterie
En une d'or et de pierres précieuses,
Le mantelet en un manteau royal,
Le roi pour rire devient le roi vraiment,
Devant qui vous vous inclinez.
Une seule chose est nécessaire,
c'est que vous y croyiez.
LE PREMIER
Mais comment voulez-vous, Majesté,
que nous puissions…
LE PRINCE
Quoi donc? croire?
On peut toujours. On peut tout!
LE MAJORDOME
Mais pas cela, puisque nous savons
Que ce n'est pas vrai.
LE PRINCE
Mais rien n'est vrai
Et tout peut être vrai.
Il suffit de le croire un moment
Et ne plus le croire et le croire de nouveau
Et puis toujours et pour toujours.
Jamais plus.
La vérité Dieu seul
la sait.
Celle des hommes,
c'est seulement celle qu'ils croient,
aujourd'hui comme ci
demain comme ça.
Croyez bien que celle-ci
vous convient beaucoup
plus que la mienne.
Moi maintenant
Je la connais ma vérité:
J'étais petit ici
avec cette maman, né
dans ce soleil et devant cette mer.
Pauvre mais qu'importe
avec cet amour de mère
et ce ciel et ce rivage
et la santé et la joie
de vivre ma vie, ma vraie vie pour moi.
Devant cette mer et ce ciel
je vois même les maisons
qui respirent consolées
et chaque maison si
humble soit-elle
devient dans le soleil
un palais de roi.
Tout voir à mes pieds ?
Non, je préfère sentir
quelque chose au-dessus de moi.
Prenez-le, emportez-le
là-bas, votre roi,
moi j'ai besoin de trouver
dans la chaleur humaine
de cet amour de mère
dans l'odeur de ses vêtements,
ô ma mère…
LA MERE
Oui, mon fils.
LE PRINCE
Et de ta maison
et dans la saveur
des mets
que tu me donneras à manger…
LA MERE
Oui, mon fils.
LE PRINCE
…que je retrouve le sentiment perdu
de ton humilité naturelle.
Je vais plonger mes mains
là-bas à la fontaine.
Ah ! je veux que la vie
se fasse en moi nouvelle
comme une herbe d'avril.
Adieu la brume amère et
l'épaisse fumée que trouent en vain
les lampes,
Architectures de fer,
Fours, charbon, villes affairées
occupées de pauvres soucis aveugles
et mesquins.
Fourmilières, fourmilières !
J'ai perdu le goût
que j'avais de ma
tristesse
désolée,
Je suis maintenant
rempli de l'ivresse
du soleil, du ciel, de la mer.
Messieurs les ministres,
votre roi, vous l'avez :
(Il le présente au peuple.)
Le voici. Honneur à lui.
Le roi est mort.
Vive le Roi!
TOUS
Vive le Roi! Vive le Roi!
(Le prince pendant que tout le monde crie et rit jette les bras autour du cou de sa mère.)
LA MERE
Mon enfant! mon enfant!

FIN

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