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HISTOIRE

DE LA

CIVILISATION FRANÇAISE
DU MÊME AUTEUR

L Empire grec au Xe siècle. — Constantin Porphyrogénète. Gr. in-8.


Ouvrage couronné par l'Académie française.
La Domination française en Allemagne. — Les Français sur le
Rhin. La Convention de Mayence, la République cisrhénane, l'or-
.. gmniaajjnn des départements du Rhin (1792-1804). In-12 ..... 350
française en Allemagne. — L'Allemagne sous
/'K^r • !-a Confédération du Rhin, le Royaume de Westphalie,
>',/ -{s*. erand^wÂ-français de Berg et de Francfort, etc. (1804-1811).
épicme. A Étude sur les chansons héroïques de la Russie,
ou ai|.|Jsfes pour la première fois. Grand in-8 ..... 10 »
V ^fetoire de la iRpsçie, dejmis ses origines jusqu'en l'année 1883. Troisième
édition, in-12.'. : ..... 6 »
,< 'Ouvrage couronné par l'Académie française.
■Français et Russes. — Moscou et Sévastopol (1812-1S5!). Deuxième
^JjJUléon,' in-12. . . . . . . ..... 359
Russes et Prussiens. — La Guerre de Sept Ans. In-S ..... 7 »
Instructions aux Ambassadeurs français en Russie. 2 volumes.
,n ~3 ..... 45 »
Histoire de la Révolution française (1789-1799). Ouvrage contenant
30 gravures, in- IS . .TU..... 1 25
H _____

la France coloniale, histoire, <jëographie, commerce, par


M. Ai.fued Ramiuud, avec la collaboration d'une société de
géographes et de voyageurs. Nouvelle édition entièrement re­
fondue. In-8, avec 13 cartes en couleur, broché ..... 8 »
HISTOIRE DE LA CIVILISATION FRANÇAISE, TOMB DEUXIÈME :
Depuis lu Frondej usqu'à nos jours. In-18 jésus, broché. 4 •
HISTOIRE DE L A C I V I L I SATI O N CONTEMPORAINE EN FRANCE.
1 vol. in-18 jésus, broché ..... 5 „
PETITE HISTOIRE DE LA CIVILISATION F RA N Ç AIS E, depuis les
origines jusqu'à nos jours, à l'usage des écoles primaires et
des classes élémentaires des lycées et collèges. 1 vol. in-)2,
420 gravures, cartonné ..... . . . ..... 1 75
LES NOUVELLES COLONIES DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
Brochure in-18 jésus ..... » 30

Coulommiers. — lmp. Paul Brodard. — 861-97.

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HISTOIRE
DE LA

GiMisiTiON manuisï

ALFRED RAMBAUj
Professeur à la Faculté des lettres de l'Unlv^J}:

TOME PREMIER

DEPUIS LES ORIGINES JUSQU A LA FRONDE

G seif fi)
PARIS
ARMAND COLIN ET C ie , ÉDITEURS
8, RUE DE MÉZIÈRES, 5
1898
Tous droits réservés.
PRÉFACE

L'histoire de France était enseignée autrefois sui­


vant une tout autre méthode que celle qui tend à pré­
valoir aujourd'hui. Je me souviens encore des petits
manuels qu'on nous mettait entre les mains. Les rois
se succédaient par règne, sans qu'on en omît un seul,
même de ceux qu'on qualifiait de rois fainéants. Pour
bien marquer l'importance qu'on leur attribuait, le
texte était généralement illustré de leurs portraits,
rarement authentiques; Pharamond avait une espèce
de turban ; les autres Mérovingiens se reconnaissaient
à leurs longs cheveux, ceints d'un diadème à fleu­
rons. Même pour Clotaire IV ou Childéric II, il parais­
sait important de savoir la date de leur avènement et
celle de leur mort. A date fixe, la seconde race suc­
cédait à la première, la troisième à la seconde; avec
Napoléon Ier, commençait la « quatrième race ». Le
corps du récit comprenait des batailles, des traités,
des mariages. De temps à autre, on consacrait quel­
ques lignes aux mœurs et coutumes , et alors les
illustrations représentaient la francisque des Francs
ou l'oriflamme de Saint-Denis.
Il y a déjà longtemps qu'il n'en est plus ainsi.
M. Duruy, à qui nous devons une des premières bon­
nes histoires de France qu'aient possédées nos écoles,
rappelait, en 1863, que l' histoire-bataille n'est pas tout.
Les récents programmes ont fait, dans l'enseigne­
VI PRÉFACE

ment de nos lycées, une large part aux institutions et


aux faits de civilisation. Le programme adopté dans
les lycées de filles met au premier rang « l'histoire de
la civilisation ».
Ce qui a sans doute empêché cette partie de l'his­
toire de prendre plus tôt la place qui lui revient dans
notre enseignement, c'est que précisément c'est celle
qui a mis le plus longtemps à se fixer. Elle est encore
loin d'être définitive. Depuis les livres si célèbres de
M. Guizot sur l'histoire de la civilisation, nos savants
n'ont cessé d'explorer les archives et les bibliothèques,
d'interpréter les chartes et les anciens registres. Tels
résultats qui paraissaient admis ont été remis en
question. Non seulement le brillant Essai de Voltaire
donnerait lieu à une infinité de rectifications ; mais
les ouvrages publiés dans la première moitié de ce
siècle sont déjà sujets à révision, et même ceux qui
ont paru il y a vingt ans ne restent pas debout tout
entiers. Il se fait dans ces études un renouvellement
incessant. Tandis que l'histoire des guerres et des
traités, celle qu'on appelle quelquefois l'histoire ex­
terne, pourrait à la rigueur s'enseigner comme il y a
cent ans, l'histoire interne, c'est-à-dire celle de la civi­
lisation et des institutions, a dû être complètement
refaite. Même aujourd'hui, la science est loin d'avoir
dit son dernier mot sur les institutions de la royauté,
les Parlements, les États généraux, le Conseil du roi,
l'organisation militaire, les finances; encore bien
moins sur la condition exacte des personnes et des
terres aux différents âges, les faits de l'histoire litté­
raire, scientifique et artistique.
Toutefois, dès maintenant, il y a des traits généraux,
des faits essentiels, qu'on doit tenir pour acquis. On
peut donc essayer d'écrire une histoire, tout au moins
élémentaire, de la civilisation française.
Le livre que je présente à la jeunesse de nos écoles
PRÉFACE VII

n'est donc pas une histoire des guerres, une histoire


des rois. Il ne se propose pas de raconter comment
on a gagné la bataille de Bouvines ou perdu celle de
Poitiers, mais d'esquisser l'histoire de la nation elle-
même, dans tous ses éléments; de montrer comment
se sont formés l'aristocratie, le clergé, la bourgeoisie,
le peuple des villes et des campagnes; comment, de la
multitude des anciennes tribus gauloises ou des anciens
états féodaux, est née une nation; comment, sur les
débris des pouvoirs d'autrefois , s'est constitué un
puissant État, avec tous les organes essentiels d'un
État : une administration, une justice, une armée, une
diplomatie, des finances; dans quel esprit et suivant
quelles méthodes, aux différents âges, on a pratiqué
chez nous l'agriculture, l'industrie, le commerce, cul­
tivé les lettres, les sciences et les arts; en un mot,
comment nos ancêtres ont vécu et par quels labeurs
ils ont préparé la vie meilleure dont nous jouissons.
Ce livre n'est pas une œuvre d'érudition : je n'ai pas
la prétention d'apporter des solutions nouvelles; je
sais qu'il y a cent questions dans notre histoire, dont
chacune userait une vie d'homme. J'ai usé largement
des travaux publiés jusqu'à ce jour. J'ai, dans des
notes bibliographiques placées à la fin de chaque cha­
pitre, cité mes autorités : pas toutes cependant, car
j'ai voulu me borner aux livres indispensables et
dresser, en quelque sorte, le catalogue d'une biblio­
thèque historique, à l'usage de nos lycées et écoles.
Il a donc fallu négliger beaucoup de monographies,
beaucoup d'articles de revues, auxquels cependant je
suis fort redevable. Je n'ai pas cité, sauf une fois ou
deux, de travaux étrangers, car je sais que le public
auquel ce livre s'adresse ne lit pas encore couram­
ment l'allemand ou l'anglais.
J'ai un peu plus insisté sur l'ancienne Gaule qu'on
ne le fait habituellement : c'est que l'histoire de notre
VIII PRÉFACE

pays ne commence pas à la victoire de Clovis sur


Syagrius ou à l'avènement d'Hugues Capet. Les ancê­
tres des Français sont plus anciens que les Francs.
Nous avons dans les veines le sang de ces peuples qui,
dans les temps antiques, ont promené par le monde
leurs bandes turbulentes, colonisé les Iles-Britanni­
ques, une partie de l'Espagne, l'Italie du Nord, l'Alle­
magne de l'Ouest et le bassin du Danube; qui ont
nom d'une tribu gauloise à la Bohême et à
Ta Bavière- et fondé une Gaule asiatique, la Galatie;
qui, redoutés des Latins et des Grecs, ont rendu visite
à Jupiter de' Rome et à Apollon de Delphes. Quand les
fils de Teutatès perdent leur indépendance, commence
une période de civilisation romaine que nous ne de-
I vons pas pîus effacer de notre histoire que les sept
Années de résistance héroïque à la conquête. C'est une
"jpérioife de près de cinq siècles pendant laquelle ce
pàÿs a été le plus civilisé et le plus prospère de l'an­
cien monde, à tel point que la Gaule, au témoignage
de Velleius Paterculus, versait au trésor romain au­
tant d'argent que tout le reste de l'empire; pendant
laquelle des historiens, des orateurs, des poètes, des
artistes gaulois ont mérité une place parmi les grands
hommes du monde antique, et des empereurs de race
celtique ont commandé aux légions. D'ailleurs l'étude
des Gaulois montre la persistance, à travers les siè­
cles, des traits caractéristiques de notre race; l'étude
des institutions romaines en Gaule est indispensable
pour expliquer celles du moyen âge et même celles
des temps modernes; et, enfin, nous ne voulons rien
abandonner de notre vieille noblesse et de nos an­
ciennes gloires.
A. E.
HISTOIRE
DE LA

CIVILISATION FRANÇAISE

V."
CHAPITRE PREMIER ? - i.', 1 '

TEMPS PRIMITIFS

Les races fossiles. — Sur le sol qui a été plus tard la


Gaule et qui est devenu la France, il a existé d'abord des
. ? '
races d'hommes qu'on appelle races préhistoriques,
c'est-à-dire « antérieures à toute histoire ». Les plus
anciennes sont appelées races fossiles : on trouve leurs
ossements mêlés à ceux d'animaux dont les espèces sont
depuis longtemps disparues.
Ces hommes ont vécu à uue époque où la configuration
du sol et le climat de notre {»ays n'étaient pas tels que
nous les voyons aujourd'hui. A l'époque que les géologues
appellent quaternaire, le climat de la France actuelle
semble avoir été plus chaud qu'aujourd'hui, et cependant
certaines régions étaient très froides, car les glaciers des
Alpes s'étendaient beaucoup plus qu'aujourd'hui. Aussi
R. Civil. T. I. i
2 CIVILISATION FRANÇAISE .
l'on trouvait chez nous, à la fois, les animaux des pays
chauds, tels que le lion, le tigre, l'éléphant, l'hippopo­
tame, le rhinocéros, le singe, et les animaux des pays
septentrionaux, comme l'ours blanc, le renne, le phoque.
L'homme de l'âge quaternaire a connu aussi des ani­
maux qui n'existent plus nulle part : le mammouth,
sorte d'éléphant gigantesque, de S à 6 mètres de haut,
tout couvert d'une toison rousse, avec des défenses de
4 mètres de long, recourbées en arc de cercle, le rhinocéros
à narines cloisonnées, le grand hippopotame, le grand ours
des cavernes, l'hyène des cavernes, le grand félin des
cavernes, plus fort que le lion et le tigre d'aujourd'hui,
le grand cerf d'Irlande, remarquable par son immense
ramure, etc.
Les hommes fossiles appartenaient eux-mêmes à plu­
sieurs variétés. Faute de savoir quels noms portaient ces
peuplades, les savants ont adopté les désignations sui­
vantes. Ils distinguent : 1° la race dite de Cannstadt, ainsi
appelée parce que c'est dans une caverne près de Cann­
stadt (Wurtemberg), qu'on a trouvé pour la première fois,
en 1700, un crâne appartenant à cette race et qui indique
une intelligence peu développée et des instincts farouches;
2° la race dite de Cro-Magnon : c'est dans la caverne de
Cro-Magnon (Dordogne) qu'on en a trouvé, en 1868, le
premier squelette; 3“ la race dite de Grenelle, dont on a
découvert des ossements dans le sol de Paris; 4° la race
dite de Furfooz, dans les terrains du bassin de la Meuse.
A en juger par leurs ossements, les hommes de ces trois
dernières races étaient robustes et très vigoureux; ils
avaient une taille variant de 1 m. 53 à 1 m. 78, à peu
près celle des hommes d'aujourd'hui; leurs crânes indi­
quent une intelligence assez développée.
La vie des tribus sauvages d'aujourd'hui peut seule
donner une idée de la dure existence qu'ont menée ces
premiers hommes. Ils erraient par groupes peu nom­
breux, car la population de notre pays était alors très clair­
semée. Ils avaient pour abri les cavernes qu'ils dispu­
taient aux grands animaux féroces : aussi les appelle-t-on
encore troglodytes, ou habitants des cavsrnes. Ils avaient
pour vêtements les peaux des animaux qu'ils abattaient,
TEMPS PRIMITIFS 3

pour nourriture celle qu'ils devaient aux hasards de la


chasse et de la pêche, ou celle que leur procuraient les
troupeaux de rennes qu'ils paraissent avoir réussi à appri­
voiser, comme les Lapons d'aujourd'hui. Ils se réunis­
saient par handes pour attaquer l'énorme mammouth,
cerner les troupeaux de buffles et de chevaux sauvages, se
défendre contre les grands lions. Souvent aussi, ces bandes
se faisaient entre elles une guerre acharnée pour s'enlever
leurs rennes ou se disputer leur gibier. Comme on cons­
tate des entailles faites de main d'homme sur des crânes
humains de ce temps, on peut croire que ces sauvages, à
l'occasion, se mangeaient les uns les autres. Ils auraient
été anthropophages comme certaines tribus océaniennes
de notre temps.
Dans les civilisations primitives, on distingue plusieurs
âges différents, caractérisés par la nature de l'armement.
L'âge quaternaire, ou âge des races fossiles, peut aussi
s'appeler âge de la pierre éclatée. L'homme, en cho­
quant deux silex ou cailloux l'un contre l'autre, les fait
éclater : il obtient des pierres tranchantes, de forme irré­
gulière, qu'il emmanche de manière à avoir des espèces de
casse-têtes, des lances, des flèches; il obtient des racloirs
dont il se sert pour écorcher le gibier ou racler les os.
Chose singulière, ces peuplades si sauvages n'ont pas été
dépourvues d'un certain goût artistique qu'on ne revoit
plus dans les populations de la période suivante, qui furent
cependant beaucoup plus civilisées. On a retrouvé, gravées
sur des cornes de renne, sur des fragments de défense de
mammouth, sur de simples morceaux de bois, des repré­
sentations des animaux primitifs, très simples de dessin,
mais d'une frappante ressemblance : le mammouth, le
renne, le bouquetin, l'ours des cavernes, et môme des êtres
humains.
Les races préhistoriques du second âge. — Aux races
fossiles succédèrent bientôt sur notre sol des races, égale­
ment sans nom connu, et qui sont les races préhistoriques
du second âge. Suivant toute apparence, elles sont venues
de l'Orient. Les tombes qui renferment leurs ossements
sont surtout répandues dans l'ouest et le nord de la Gaule :
c'est donc cette partie de notre pays qu'elles ont habitée.
4 CIVILISATION FRANÇAISE
On reconnaît leurs tombes à cette particularité que les
ossements humains sont calcinés : ces hommes n'enter­
raient donc pas leurs morts comme les populations de l'âge
quaternaire; ils les brûlaient.
Le trait caractéristique de cette civilisation, c'est qu'à la
pierre éclatée succède, dans la confection des armes, la
pierre polie. Aussi cette période s'appelle-t-elle l'âge dô
la pierre polie. Avec une patience ou une habileté plus
grande, à force de frotter les pierres l'une contre l'autre,
l'homme parvient à leur donner une forme plus régu­
lière, un tranchant mieux affilé. Dans les andouillers de
cerf, il creuse des douilles qui permettent de fixer ces
pierres a des bâtons; il rend plus meurtrières les flèches
de silex en les barbelant. Avec les bois durs, avec la corne
de renne ou de cerf, avec les os de poisson, il fabrique
aussi des hameçons et des harpons pour pêcher, des
aiguilles pour coudre, et quantité d'autres outils.
Lage de la pierre polie nous montre les industries nais­
santes. Dans quelque éclaircie de forêt, l'homme sème du
froment, de l'orge, des pois, du millet. Il en fait, non du pain,
mais une espèce de galette. Il continue à chasser l'aurochs,
le moufflon, le bouquetin, le sanglier; mais il a domes­
tiqué certains congénères de ces animaux : le bœuf, le
mouton, la chèvre, le porc. Il possède le cheval, son plus
précieux auxiliaire pour la guerre, la chasse et l'agricul­
ture. Contre le loup ou le renard, il a trouvé un allié dans
un animal de la même famille : c'est le chien, encore à
moitié sauvage, mais qui s'apprivoise peu à peu, s'habitue
à vivre dans le voisinage de l'homme, à le suivre à la
chasse et à garder ses troupeaux. L'homme se bâtit des
huiles, fabrique des poteries moins grossières; il a appris
à tisser la laine, le lin, même les écorces de certains arbres,
et à s'en faire des vêtements commodes.
Cité« lacustres. — Dans ces temps primitifs, il a existé
des populations qui vivaient dans les cités lacustres,
espèces de villages établis sur les lacs. U y a trente années
environ qu'on a commencé à découvrir, en Suisse et en
Savoie, les restes des pilotis qui ont supporté ces villages,
et, eu outre, des fragments de poterie, des armes, des
ustensiles de pêche. Les hommes d'autrefois, pour échapper
TEMPS PRIMITIFS y

aux bêtes féroces ou à des tribus ennemies, cherchaient


donc un refuge sur les lacs, qui étaient alors bien plus
nombreux qu'aujourd'hui. A une certaine distance du
rivage, -ils enfonçaient des pilotis dans l'eau; sur ces
pilotis, ils établissaient une plate-forme en madriers, et
sur cette plate-forme construisaient leurs cabanes. Un pont
de bois permettait de communiquer avec le rivage : on le
retirait à l'approche de la nuit ou en cas de danger. On
avait d'ailleurs sous la main une nourriture assurée; il
suffisait de soulever une planche et de descendre un
panier dans les flots pour le retirer plein de poissons.
Monuments mégalithiques. — Très anciennement aussi
se sont élevés sur notre sol les monuments qu'on appelait
autrefois druidiques. Comme il est reconnu aujourd'hui
qu'ils n'ont aucun rapport avec la religion des Druides, on
les appelle simplement mégalithiques, ce qui signifie :
« construits de grandes pierres ».
Les monuments mégalithiques se retrouvent non seule­
ment en France, mais dans presque tous les pays du
monde, là même où l'on n'a jamais entendu parler des
Druides, comme en Afrique, dans l'Inde et en Amérique.
Ceux de notre pays sont l'œuvre de populations primitives
qui connaissaient déjà la pierre polie, plus anciennes cer­
tainement que les Gaulois.
Ces monuments étant aujourd'hui plus nombreux en
Bretagne que dans le reste de la France, on leur a con­
servé souvent leurs noms bretons. On distingue parmi eux :
1 ° les peulvans (en breton, piliers de pierre) ou menhirs, qui
sont des pierres allongées, plantées debout et qui ont par
fois seize mètres de hauteur; 2° les crom-lechs, formés de
peulvans plantés en cercle; 3° les alignements, formés
de peulvans plantés en lignes parallèles : le plus célèbre
des alignements est celui de la lande de Carnac, dans le
Morbihan, qui occupe une étendue de trois kilomètres et
qui, encore il y a quelques années, avant que les paysans
n'eussent commencé à les exploiter comme une carrière, se
composaient de 4000 blocs; 4° les pierres branlantes, grandes
tables de pierre, posées en équilibre sur quelque pointe
de rocher : leur position est si bien calculée que nulle
force humaine ne peut les déplacer, mais qu'un enfant
o CIVILISATION FRANÇAISE
peut les mettre en branle; 5° les dolmens (en breton : tables
de pierre), formés dune pierre horizontale portée sur deux
ou plusieurs roches verticales; 6» les allées couvertes,
ormees dune succession de dolmens, qui constituent
ainsi comme un long couloir, aboutissant parfois à une
espece de salle.
On a ignoré longtemps dans quel but les constructeurs
de ces myterieux monuments 1 ont dressé ces blocs énor­
mes. Il paraît établi que ce sont, comme les Bretons les
appellent, des^ pierres de souvenir, c'est-à-dire des monu­
ments funéraires, tombeaux de chefs puissants. Ces mo­
numents nous apprennent donc : 1» que ces peuples incon­
nus honoraient la mémoire de leurs morts, qu'ils avaient
certaines idées religieuses, et que probablement ils croyaient
à une autre vie; 2° qu'ils avaient des chefs très obéis, dont
la volonté despotique pouvait mettre en mouvement des
milliers de bras pour leur bâtir ces tombes qu'ils enten­
daient habiter un jour; 3” qu'ils avaient certaines connais­
sances en mécanique, car autrement comment auraient-ils
pu transporter et dresser ces lourdes pierres? On ignore
encore par quels procédés ils ont pu accomplir un travail
qui étonne nos ingénieurs. On constate seulement que
tous ces monuments sont faits de pierres absolument
brutes. L âge mégalithique n'offre plus aucun vestige de
representations artistiques.
I.es races historiques. — Enfin, arrivent d'Orient nos
vrais ancêtres. D'abord, vers les x° et Ke siècies avant notre
ère, les Celtes, race pacifique, qui semblent avoir intro­
duit dans notre pays les métaux, c'est-à-dire le bronze et
le 1er, et qui occupèrent l'ouest et le centre de la Gaule se
superposant ainsi, peut-être sans combat et par la seule
J: tzrtr Sr raltafent des Les paysans bretons racon-
■ 1 b all?nes .de Carna0 sonl un régiment de soldats païens
envoyés a la poursuite de saint Cornély, et que celui-ci a changés en
pierres. A Pinols dans la Haute-Loire, un peulvan passe pour être la que-
nou.lle que les fees viennent filer à l'heure de minuit. La pierre W
Noél
oel. DHoLcs'oT
De., Les ont reçu" ^du^peuple
‘“TT* ^ elle'
des noms même : Pendant
étranges la pierre1«qui
nuitvire,
de
la chaire aux d.ables, les roches aux fées, le palais des géants, lilleurs
.es paysans cro.ent qu'elles sont hantées par des fées ou des nains qui,
les clairs de lune, viennent danser autour d'elles. * P

TEMPS PRIMITIFS 7

supériorité de leur civilisation, aux hommes de la pierre


polie. Ils furent suivis, vers les vne et vie siècles avant notre
ère, par les Gaulois proprement dits, race essentiellement
guerrière et conquérante, reconnaissables à leurs grandes
épées de fer sans pointe : ils subjuguèrent leurs devanciers
et donnèrent leur nom à tout le pays. Enfin, dans le nord
de la Gaule, apparurent les Belges, qui avaient pour armes
distinctives des épées courtes et pointues. L'âge histo­
rique sur notre sol fut donc aussi l'âge des métaux.
Résumé. — Ainsi notre pays a été habité bien des mil­
liers d'années avant que les historiens des nations civi­
lisées de l'antiquité, c'est-à-dire ceux des Grecs et des
Romains, eussent songé à parler de lui. D'abord parurent les
races fossiles, qui ne connaissaient d'autres armes que la
pierre éclatée, d'autres habitations que les cavernes, d'autre
occupation que la chasse, d'autres animaux apprivoisés
que le renne. Puis les races sans nom, probablement
venues d'Orient, auxquelles on doit les armes en pierre
polie, la domestication des animaux utiles, les premiers
rudiments d'agriculture, les premières idées religieuses, la
première organisation politique, les cités lacustres et les
monuments mégalithiques, enfin la substitution de la vie
sédentaire à la vie errante. Puis les races historiques,
également venues de l'Orient, qui ont introduit dans notre
pays les armes de métal.
Les races primitives n'ont pas disparu complètement
de notre sol; elles ont dû se mêler à celles qui sont sur­
venues depuis. Qui sait si même les hommes de l'âge de
la pierre éclatée, qui chassaient au rhinocéros et à l'ours
blanc, n'ont pas laissé une postérité, et s'il n'y a pas des
Français qui ont dans les veines le sang des troglodytes?
Ouvrages a consulter : Lubbock, hommes. — Girard de Riaîle, Nos
L'homme préhistorique et Les ori­ ancêtres. — D'Arbois de Jubainville,
gines de la cioilisation. — Lehon, Les premiers habitants de l'Europe.
L'homme fossile. — Evans, Les âges — Mortillet, Antiquité de l'homme.
de la pierre et L'âge du bronze. — — Alexandre Bertrand, Arclu-^ogie
Ed. Tylor, La civilisation primitive. celtique et gauloise et La Gaule avant
— E. Desor : Les Palafittes ou cons­ les Gaulois. — S. Reinach, Anti­
tructions lacustres du lac de Neu­ quités nationales, description rai­
châtel . — De Nadaillae, Les premiers sonnée du Musée de Saint- Germain.
CHAPITRE II

GAULE INDÉPENDANTE

I. Divisions de la Gaule.

La Gaule et les Gaulois. — A l'époque où Jules César


entra dans notre pays pour le conquérir, en Fan 58
avant J.-C., on appelait Gaule la région comprise entre
l'Océan, le Rhin, les Alpes, la Méditerranée et les Pyré­
nées. On donnait à tous ses habitants le nom commun de
Gaulois.
La Gaule romaine et les villes grecques. — A peu
près la sixième partie de la Gaule, c'est-à-dire les pays
situés entre les Alpes, la Méditerranée, la haute Garonne
et le point où s'élève aujourd'hui Lyon, était déjà soumise
aux Romains. Ils l'appelaient Province Narbonnaise ou
simplement la Province : d'où le nom moderne de Pro­
vence.

La Gaule romaine ou la Province était habitée : 1° par


des peuples indigènes ; 2° par des Grecs; 3° par des Ro­
mains et d'autres Italiens.
Les peuples indigènes étaient, soit des Celtes, comme
les Allobroges (Savoie et Dauphiné), soit des Ligures,
comme les Salyes, des environs de Marseille.
Les Grecs étaient arrivés en Province vers l'an 600
avant J.-C. : ils étaient originaires de la ville de Phocée
en Asie Mineure. Ils avaient fondé des villes dont les noms
étaient grecs etse sont conservés depuis, avec de légères mo­
difications C'étaient Agathe Tychè ou la « Bonne fortune »
GAULE INDÉPENDANTE 9

(Agde) ; Nicaea ou « la Victoire » (Nice) ; Antipolis ou « la


Cité en face de Nice » (Antibes). Ils habitaient encore
Arelate (Arles) et Massilia (Marseille), dont le nom gaulois
signifie « le mas (ou la maison) des Sal.yes », parce que
c'est sur le territoire de ce peuple que s'éleva Marseille.
Marseille, même sous la domination romaine, était
une république presque indépendante, administrée par un
sénat. Le sénat était l'assemblée des chefs de famille les
plus riches ; il formait une aristocratie de commerçants,
d'armateurs et de banquiers. Le peuple se trouvait donc
absolument exclu du gouvernement.
A Marseille, tout était grec. La base de l'éducation pour
la jeunesse, c'étaient les exercices grecs de la gymnas­
tique et l'étude des poèmes grecs par excellence : l'Iliade
etl'Odyssée L Les divinités étaient grecques : c'étaient Apol­
lon, dieu du soleil, Artémis ou Diane, sa sœur, déesse de
la lune, Pallas ou Minerve, déesse de la sagesse.
Marseille vivait donc à part du reste de la Gaule et môme
de la Gaule romaine. Cependant elle avait en Gaule une
énorme importance. Elle paraît avoir fait connaître à nos
ancêtres l'alphabet grec et l'usage de la monnaie. Le port
de Marseille exportait les produits de la Gaule, importait
en Gaule les produits de l'Italie, de l'Espagne, de l'Afrique,
de la Grèce, de l'Orient.
Ces Grecs de Marseille et de la Province ont fini par
se confondre avec les Français du midi; mais, sur cer­
tains points, à Arles, par exemple, ils ont longtemps con­
servé le type grec.
La Gaule dut aux Grecs l'introduction de la vigne et de
l'olivier.
Les Romains avaient apporté dans le reste de la Pro­
vince leur langue, qui était le latin, et leurs institutions. Ils
s'étaient établis en grand nombre dans les anciennes villes
gauloises de Tolosa (Toulouse), Nemausus (Nîmes), Avenio
(Avignon), Aurasio (Orange), Vienna (Vienne), Geneva
(Genève) et surtout Narbo (Narbonne), qu'ils appelaient
1* L'Iliade raconte les combats des anciens Grecs autour de la cité
dTlion ou de Troie; YOdyssée raconte les aventures maritimes d'Odyspeus
■ou Ulysse, roi de la petite île grecque dTthaque. Ces deux poèmes sont
attribués à Homère, qui aurait vécu vers le x e siècle avant J.-C.
î.
10 CIVILISATION FRANÇAISE
Narbo Martius parce qu'ils l'avaient consacré à Man leur
dieu de la guerre. Narbonne devint le chef-lieu de laNar-
bonnaise.
Un proconsul romain, Sextius, 122 ans avant Jésus-Christ
londa une cité nouvelle : Aquæ Sextiæ ou « les eaux ther-
males de Sextius ». Elle s'appelle aujourd'hui Aix
la Gaule Indépendante ; les races et les langues.
G est de la Gaule indépendante, appelée aussi par les
lomains Gaule chevelue, que nous avons surtout à nous
occuper.
Les géographes romains la divisaient en trois grandes
régions : YAquitaine, entre les Pyrénées et la Garonne: la
Celtique, entre la Garonne au sud, la Seine et la Marne au
nord; la Belgique, au nord de la Seine et de la Marne.
L Aquitaine était peuplée par les Ibères K Outre la Gaule
meridionale, ils habitaient la presque totalité de l'Espagne
que les Romains appelaient Ibérie. Leur langue a donné
naissance a la langue basque ou euslmra, que l'on parle
encore aujourd'hui au midi de l'Adour. Elle n'appartient
pas a la famille des langues européennes, comme les au-
res idiomes de la Gaule; elle ne se rattache à aucune
langue connue. De même, les mœurs des Ibères ne res­
semblaient pas aux mœurs des autres Gaulois, et ils ne
S6 mêlèrent j 3.m 3.is d3ns leurs guerres.
Parmi les descendants de ces Ibères, les uns ont con­
serve leur langue nationale et ce sont les Basques, qui se
donnent a eux-mêmes le nom d'Euscaldunac ou « hommes
à la main habile »; les autres ont oublié cette langue pour
apprendre celle de leurs voisins; ce sont les Gascons. Mais
basque
gement.
et Gascon, c'est le même mot avec un léger 0
chan­
Dans la Celtique, habitaient les Celtes. Us parlaient une
langue qui, depuis, a fait place au latin, puis au français
bi on veut savoir quelle était celte langue, on peut s'en
faire une idee par les langues dites celtiques qui sont
parlées aujourdhui en Ecosse, en Irlande, dans le pays
1 de Galles et dans la Bretagne française.
1. On ne sait de qnel pays ils étaient originaires : on suppose au'ils
™™nt, comme .es autres peuples,
GADLE INDÉPENDANTE ii

La Belgique était habitée par les Belges. Les anciens


Belges ne formaient pas une nation, mais une collection
de peuples. De ces peuples, les uns étaient des Celtes *,
les autres étaient des Germains *.
Donc, il y avait déjà dans la Gaule des Germains, mais
d'une autre branche que les Allemands d'aujourd'hui.
Aussi leurs descendants, Flamands et Hollandais, parlent
des langues germaniques, mais ne parlent pas l'allemand
proprement dit.
Ainsi, dans la Gaule, on parlait au sud-ouest l'ibère; au
centre et au nord-ouest, le celte ou plus probablement une
quinzaine de dialectes celtiques; au nord-est, des langues
germaniques. Ajoutons à tout cela le latin et le ligure
dans la Province romaine, et le grec dans les cités pho­
céennes.
Il n'y avait donc en Gaule ni unité de race, ni unité de
langue.
Pas d'unité politique : peuples, confédérations, clien­
tèles. — Il n'y avait pas non plus d'unité politique. La
Gaule ne formait pas un État, n'avait pas une capitale,
n'obéissait pas à un chef suprême.
Tant d'Ibères, que de Celtes ou de Germains, on comp­
tait trois ou quatre cents peuples gaulois, au dire de cer­
tains géographes de l'antiquité; une centaine, suivant un
1 autre calcul 8 .
Tous ces peuples se faisaient la guerre, oubliant que leur
pays risquait à tout moment d'être envahi, soit par les
Germains d'outre-Rhin, soit par les Romains.

1. Comme les Caièles (pays de Caux), les Bellovaks (Beauvais), les


Ambiani (Amiens), les Suessiones (Soissons), les Mêmes (Reims), les Leuks
(Toul).
2. Comme les Nervxens (Hainaut), les Éburons (Liège), les Afénapienst
(Flandre), les Trévires (Trêves), les Mediomatriks (Metz), les Bataves (Hol­
lande). ■
3. Les noms de ces peuples se sont conservés dans les noms des villes et
des provinces de France : ainsi les Mêmes ont laissé leur nom à Reims, les
Turons à Tours et à la Touraine, les Andegaves à Angers et à l'Anjou, les
Parisii à Paris, les Lemoviks à Limoges et au Limousin, les Petrocorii à
Périgueux et au Périgord, les Bituriges à Bourges et au Berry, les Senones
à Sens, les Tricasses à Troyes, les Lingons à Langres, les Bellovaks à
Beauvais, les Ambiani à Amiens, les Atrebates à Arras, les Suessiones à
Boissons, les Mediomatriks à Metz, eto.
12 CIVILISATION FRANÇAISE
Pourtant ils n'étaient pas absolument sans relations
entre eux.
Il semble que les principales nations de la Belgique aient
formé une confédération : du moins, elles firent cause
commune contre César, cinq ans avant le soulèvement
général ordonné par Vercingétorix. Les nations de l'Armo­
rique (Bretagne) formèrent également, sous la direction des
Vénètes (Vannes), une confédération qui prit les armes
contre César.
Dans d'autres parties de la Gaule, nous voyons des peu­
ples associés d'une manière permanente. Seulement ils ne
traitaient pas entre eux sur le pied d'égalité. Il y avait des
peuples patrons et des peuples clients : ceux-ci forcés
d'obéir à ceux-là. Ainsi les Rèmes (Reims) avaient pour
clients les Tricasses (Troyes). Les Èdues (Bourgogne) avaient
pour clients les Ségusiens (Forez), les Ambarri (Bresse),
les Aulerks (Jura), les Mandubiens (d'Alésia). Les Arvernes
(Auvergne) ont eu pour clients, dans leurs premieres
guerres contre les Romains, presque tous les peuples de
la Celtique, depuis les Lemoviks (Limousin) jusqu'aux
Allobroges (Savoie et Dauphiné).
Malheureusement les confédérations et les clientèles
se combattaient entre elles. Elles en venaient à un tel point
d'inimitié qu'elles appelaient l'étranger. Ainsi la confédé­
ration des Edues, en querelle avec celle des Arvernes,
121 ans avant J.-C., avait appelé les Romains : c'est ce
qui permit à ceux-ci de se rendre maîtres de la Pro­
vince. Les Séquanes (Franche-Comté), en lutte contre
ces mêmes Édues, appelèrent Arioviste, un chef des Ger­
mains d'outre-Rhin qui opprima les uns et les autres et
ne fut chassé que par César. Dans la guerre de César
contre la confédération helge, les Rèmes firent défection et
lui livrèrent le plan des coalisés. Les Ibères ne prirent
aucune part à la guerre de l'indépendance et attendirent
que les Romains vinssent les attaquer chez eux.
A aucun moment, pas même à l'appel de Vercingétorix,
la Gaule ne sut se réunir tout entière, contre l'étranger-
GAULE INDÉPENDANTE 13

IL État social et religion.


État social : les esclaves. — Les habitants de la Gaule
se divisaient en quatre classes : les esclaves, le peuple, les
nobles, les prêtres.
Les esclaves étaient les prisonniers faits à la guerre,
les criminels ou les débiteurs insolvables condamnés à
être vendus. Les esclaves n'avaient aucun droit : ils
étaient, non des personnes, mais des choses. Le maître
pouvait disposer de son esclave comme de tout autre
animal domestique : le vendre, l'estropier, le tuer. Les
esclaves en Gaule étaient d'ailleurs peu nombreux, parce
que le luxe était peu répandu et que les maîtres avaient
besoin, non de serviteurs attachés à la personne, mais de
travailleurs agricoles.
Le peuple des campagnes. — Il y avait des nations
gauloises où l'ancienne population avait été asservie par
des conquérants. Là, les vaincus formaient la plèbe, ou le
peuple, et les vainqueurs l'aristocratie. Les premiers étaient
attachés au sol et le cultivaient au profit de leurs maîtres.
Le plus souvent, le peuple se trouvait asservi à une aris­
tocratie, sans que celle-ci en eût fait la conquête. Pour se
rendre compte de ce qui se passait alors en Gaule, il faut
voir ce qui s'est fait, jusqu'à une époque très rapprochée
de nous, chez certains peuples celtes qui ont conservé les
vieux usages, comme les Écossais et les Irlandais. Là, tous
les habitants d'une tribu étaient censés ne former qu'une
seule famille : c'est ce que les Écossais appellent un clan.
Chaque clan avait à sa tète un chef : ce chef était censé
être le père de la famille, et tous les habitants étaient
censés être ses parents. En Écosse, par exemple, quand le
chef s'appelait Ma.c-Gregor, tous les habitants s'appelaient
aussi Mac-Gregor. En Gaule, la terre appartenait, d'une
manière indivise, au clan tout entier : seulement c'était
le chef ou les plus riches habitants, ceux qui possédaient
des bêtes de labour et des charrues, qui seuls en profitaient.
Avec le temps, ils finirent par se considérer comme les
seuls propriétaires de cette terre, et regardèrent leurs soi-
disant parents comme des ouvriers agricoles forcés de tra­
14 CIVILISATION FRANÇAISE

vailler pour eux. Ils firent partager cette manière de voir


aux étrangers : les Romains crurent que les chefs des
clans gaulois étaient les maîtres, à la fois, de la terre et
des habitants.
Donc les travailleurs des champs avaient perdu leur
liberté, soit parce que leur nation avait été conquise autre­
fois par une autre nation gauloise, soit parce que les prin­
cipaux de la tribu usurpaient le bien commun. S'ils étaient
forcés de travailler pour ceux-ci, ils n'étaient cependant
pas des esclaves. Les chefs les considéraient comme des
hommes libres, les traitaient avec égards. Eux-mêmes ne
se sentaient pas trop humiliés de leur dépendance, surtout
lorsqu'ils portaient le même nom que les chefs et qu'ils
pouvaient se considérer comme étant de leur famille; ils
les suivaient à la guerre et partageaient leurs dangers; ils
leur montraient un dévouement à toute épreuve, étaient
fiers de leur noblesse, de leur luxe et de leur bravoure,
reconnaissants de la protection dont ils les couvraient.
Au reste, dans cette société barbare et violente, les
simples hommes libres, quand ils n'étaient pas eux-
mêmes très puissants, étaient obligés de recourir à la
protection de plus puissant qu'eux.
« La plupart des hommes du peuple, dit Jules César,
écrasés sous le poids de leurs dettes, accablés d'impôts,
exposés aux injustices des grands, se reconnaissent esclaves
des nobles. »
Ces dettes, c'était vis-à-vis de quelque noble que l'homme
du peuple les avait contractées, puisque les nobles seuls
étaient grands propriétaires et seuls étaient riches; ces
impôts, c'étaient les nobles qui l'en surchargeaient, puisque,
seuls, ils avaient part au gouvernement; ces injustices,
c'étaient les nobles encore qui les commettaient. Ils le
tenaient donc par tous les côtés, et il ne lui restait plus
qu'à se soumettre et à choisir l'un d'eux pour son maître,
afin qu'il le protégeât contre les autres. Il ne devenait pas
nécessairement son esclave, comme le dit César; il deve­
nait un client et le noble devenait son patron. Mais, ser­
viteur ou client, il fallait qu'il renonçât à être tout à fait
indépendant. Dans une telle société, il n'y avait pas de
place pour les simples hommes libres.
GAULE INDÉPENDANTE 15

te peuple des villes. — Il semble que la population


des villes aurait dû être moins assujettie que celle des cam­
pagnes. Seulement les villes étaient peu nombreuses, et,
chez beaucoup do peuples, les premières qu'on ait con­
nues furent bâties par les Romains. Les anciennes villes
gauloises n'étaient le plus souvent que des oppida, forte­
resses construites de madriers et de pierres entremêlés, qui
servaient de refuge en temps de guerre et n'étaient pas
habitées en temps ordinaire. Seulement c'était là ou près
de là que les guerriers s'assemblaient et que se tenaient les
marchés. Ajoutons que l'industrie était peu développée.
L'artisan, comine le laboureur, était donc exposé à con­
tracter des dettes, à subir de lourds impôts, à souffrir les
violences des grands, à rechercher leur protection.
^aristocratie : les chevaliers. — Le noble ou le che­
valier {eques), comme l'appelle César, est donc le chef d'un
clan, le possesseur d'un vaste territoire dont il a usurpé
la propriété exclusive, le maître de nombreux paysans qui
se croient ses parents et qui ne sont que ses serviteurs, le
patron d'anciens hommes libres qui sont devenus ses
clients. Parmi ses clients, les uns, artisans des villes, lui
forment un parti dans la cité; les autres, sous le nom
d'ambactes, constituent sa bande guerrière, sont ses fidèles,
ses dévoués, se regardent comme ses frères. Souvent ils
sont liés à lui par un pacte de fraternité tellement étroit
qu'ils vivent à sa table, l'accompagnent à la guerre, et,
s'il meurt, se tuent sur son corps ou se brûlent sur son
bûcher. On cite un chef aquitain, Adiatunn, qui com­
battit les Romains à la tète de ses six cents fidèles.
Plusieurs de ces chefs sont tellement puissants que per­
sonne dans leur nation ne peut leur résister, et qu'ils se
mettent au-dessus des lois. Ainsi un chef de l'Helvétie
(Suisse), nommé Orgétorix, cité à comparaître en justice,
s'y présenta à la tête d'une armée de dix mille hommes,
composée de ses clients, de ses débiteurs et de ses esclaves.
Le nom de quelques-uns de ces chefs est caractéris­
tique : il se termine en rix. Rix, comme le mot latin rex,
veut dire roi ou chef. Tels furent Orgétorix, Cingétorix,
Ambiorix, Boiorix, Vercingétorix. On a retrouvé des mon­
naies gauloises qui portent le nom de ces rix.
16 CIVILISATION FRANÇAISE
Les rois. — Pourlant peu de nations gauloises ont de
véritables rois. Sur quarante-neuf chefs mentionnés par
Jules César, neuf seulement portent le titre de roi; sur
les soixante principales nations de la Gaule, six seule­
ment ont conservé l'institution monarchique, et trois de
ces six ne la conservent que parce que Jules César leur a
imposé un roi.
L'institution monarchique était, à cette époque, en déca­
dence : cent années auparavant, elle était beaucoup plus
répandue dans les Gaules. Alors, les Arvernes, par exemple,
obéissaient à de puissants et magnifiques monarques :
Luern, qui, dans ses fêtes, remplissait de vin et de bière
d'immenses citernes, régalait un peuple entier, et jetait
l'or à pleines mains aux poètes qui chantaient ses exploits;
Gituit, qui allait au combat sur un char d'argent, entouré
de la meute de ses chiens de guerre. Depuis, ces mêmes
Arvernes avaient aboli la monarchie et condamné à être
brûlé vif le père de Vercingétorix, nommé Celtil, qui avait
essayé de la rétablir. Les Séquanes avaient détrôné leur
ancienne dynastie. Les Carnutes (Chartres) avaient fait de
et- ce fut César qui rendit le pouvoir à Tasget,
c^^SsiWiJan'^.die leurs anciens rois.
Lcs Ce n'était pas le peuple qui s'acharnait
ainsi süf Liiiyÿution monarchique : c'était, au contraire,
'"F ^ld' Trôblesse qui^ne voulait plus qu'un de ses membres
■ s'élevât au-do$gjJs des autres.
- Les ,nobles r'.<qhi s'étaient débarrassés des rois et qui
avaient exclu le peuple de toute participation aux affaires
■ publiques, constituèrent, dans presque toutes les nations
* ^iir'iiqjses, le gouvernement de l'oligarchie, c'est-à-dire des
grandes familles. Au chef-lieu de chaque nation, siégeait
un sénat, ou conseil des anciens, composé des grands pro­
priétaires. Les nobles se montraient si jaloux les uns des
autres qu'ils avaient, en beaucoup d'endroits, décidé que
deux membres de la même famille ne pourraient faire
partie du sinat.
Le sénat, c'était le conseil ordinaire où se traitaient les
affaires politiques. 11 y avait, en outre, le conseil armé qui
se réunissait au moment d'entrer en campagne, qui était
une sorte de conseil de guerre, et où assistaient les nobles
GAULE INDÉPENDANTE

accompagnés de leurs clients en armes. Mais, dans le con­


seil armé comme dans le conseil ordinaire, on voit que les
nobles étaient tout et que le peuple n'était rien.
11 y avait d'ailleurs autant de constitutions différentes
que de nations.
Chez les Édues et les Ausks (Auch), par exemple, il y
avait un chef suprême : mais, de crainte qu'il n'usurpât la
royauté, on ne le maintenait en fonctions que pendant
une année et il lui était interdit de sortir du territoire. On
l'appelait le vergobret.
Ailleurs, on avait un chef militaire, mais nommé seu­
lement pour la durée de la guerre.
Chez les Éburons (Liège), le chef suprême était élu par
le sénat et par le peuple tout entier, c'est-à-dire par tous
les guerriers : c'est le seul exemple d'une nation gauloise
ayant conservé des institutions démocratiques.
Cette domination presque absolue de l'oligarchie sur les
nations gauloises parait avoir rencontré, au temps de
César, certaines protestations dans le peuple, surtout dans
celui des villes.
II semble que le mouvement de résistance aux
ait coïncidé avec un mouvement démocratiquej,
l'indépendance nationale, Vercingétorix,
son pays par cette même aristocratie qui ai
père : il y est ramené par des guerriers qui
rant, Jules César, traite de « gens sans avea
par des guerriers de la classe populaire, a'
« roi des Arvernes » et mis à la tête de la
contre les Romains.
Le clergé : les Druides. — A côté de la
avait, dans une partie de la Gaule ', un autre ordre'pTT
légié : les Druides ou prêtres. Ils n'étaient pas prêtres de
père en fils, comme les Lévites de l'ancienne Judée. Ils
ne formaient pas une caste héréditaire et fermée : ils se
recrutaient dans les autres classes de la société, mais
surtout dans la noblesse. Pour devenir un Druide, il fallait
1. Les Druides étaient inconnus chez les Ibères, chez les peuples de la
Province romaine et dans la plus grande partie de la Belgique : c'est donc
presque uniquement dans les lies Britanniques et dans la Celtique qu'ils
ont exercé leur domination.
18 CIVILISATION FRANÇAISE
q'u'unjeune homme eût passé quinze ou vingt années dans
des espèces de collèges ou de séminaires, qui se tenaient
parfois dans la solitude des forêts et des rochers, ou dans I
les îles de l'Océan. Là, après avoir fait serment de garder
le secret, le jeune adepte apprenait par cœur des centaines
de milliers de vers qui renfermaient la doctrine druidique.
Ceux-ci ne la confiaient pas à l'écriture, soit qu'ils ne vou­
lussent pas exposer leurs secrets à être divulgués, soit pour
exercer la mémoire de leurs disciples.
L'enseignement des Druides comprenait non seulement J
la religion, mais l'étude des astres, des nombres, des plantes, 1
et aussi celle des lois. Les Druides n'étaient pas uniquement
des prêtres et des magiciens, mais des médecins et des
juges. Aussi les familles nobles envoyaient-elles leurs fils
étudier quelques années chez eux, pour qu'ils les instrui­
sent dans les sciences divines et humaines. Les Druides
furent donc les instituteurs de presque toute la jeune
noblesse.
Ils n'étaient pas astreints au célibat, mais, en général,
ils ne se mariaient pas. Ils vivaient le plus souvent dans la
solitude, afin de maintenir leur prestige sur la multitude.
Ils avaient adopté un costume destiné à lui en imposer :
ils étaient vêtus d'une longue robe blanche et chaussés de
sandales; ils portaient au cou des amulettes, à la main
une baguette blanche qui servait à leurs opérations ma­
giques.
Ils s'étaient donné une organisation qui augmentait
leur puissance. Ils obéissaient à un chef suprême, le grand
Druide, qui siégeait sur un trône de forme mystérieuse.
Il était comme le souverain-pontife, le « primat des
Gaules ». Quand il mourait, les Druides de la Celtique
entière se réunissaient en un concile pour procéder à
l'élection de son successeur. L'élection n'allait pas tou­
jours sans bataille, car les diverses nations de la Cel­
tique rivalisaient pour qu'un des leurs fût élevé au siège
suprême.
Outre ces assemblées électorales, les Druides tenaient
tous les ans une assemblée générale dans le pays des
Carnutes, en un lieu appelé « le milieu sacré », mais
dont on n'a pu retrouver l'emplacement. On outre, chaque
GAULE INDÉPENDANTE 19

nation gauloise avait son milieu sacré où se réunis­


saient les Druides du pays, soit pour célébrer leur culte,
soit pour tenir leurs assises judiciaires, soit pour délibérer
sur les affaires politiques ou religieuses.
L'ordre sacerdotal jouissait de grands privilèges : les
Druides ne payaient point d'impôts et n'étaient pas tenus
d'aller à la guerre. Ils avaient leur place dans les conseils
où se décidaient les affaires publiques.
Ils étaient les juges civils, prononçaient sur les héritages
et sur les limites des propriétés. Ils étaient aussi les juges
criminels et infligeaient des châtiments sévères. Dans la
recherche des crimes, ils avaient recours au jugement de
Dieu : l'accusé était obligé de courir pieds nus sur un
brasier, qu'on appelait le feu de la paix. S'il se brûlait, il
était réputé coupable ; sinon, il était innocent.
Le prestige de la religion était indispensable pour que
les nobles orgueilleux pussent être contraints à restituer
le bien volé ou à expier leurs meurtres. Sans les Druides,
il n'y aurait pas eu en Gaule de justice. Contre les récalci­
trants, ils disposaient d'une arme toute spirituelle, mais
d'une puissance irrésistible.
« Les Druides, raconte César, si un particulier ou un
homme public refuse de souscrire à leur sentence, lui
interdisent l'accès des sacrifices : ce qui est chez eux la
peine la plus grave. Ceux qui en sont frappés sont mis au
rang des impies et des scélérats; tout le monde s'éloigne
d'eux, fuit leur rencontre et leur entretien, de peur que
leur contact ne devienne funeste; aucune action en justice
ne leur est ouverte et ils sont exclus de tous les honneurs. »
N'est-ce pas déjà l'excommunication, si redoutable aux
mains du clergé chrétien pendant le moyen âge?
Les rites terribles qui, dans l'horreur des forêts sau­
vages, accompagnaient le culte des Druides, redoublaient
encore le respect qui les environnait. Tandis que les
Romains avaient renoncé depuis longtemps aux sacri­
fices humains, les Druides, qui avaient trouvé ces sacri­
fices en usage chez les peuplades gauloises, continuaient
à immoler des hommes ; dans leurs entrailles et leurs
cœurs palpitants, ils consultaient l'avenir. Quelquefois ils
crucifiaient les victimes aux chênes de la forêt ou les
20 CIVILISATION FRANÇAISE
entassaient dans d'immenses mannequins d'osier, auxquels
ils mettaient le feu. Les victimes étaient ordinairement
les criminels que les Druides avaient condamnés poui
homicide, vol ou brigandage; quand les criminels faisaient
défaut, on prenait des innocents ; souvent des croyants
s'offraient spontanément à l'immolation, convaincus par
la prédication des Druides qu'ils allaient entrer dans un
monde meilleur.
Ovates, Druidesses. — Au-dessous des Druides, il y
avait un sacerdoce d'un ordre inférieur : les ovates ou eu-
bages, qui sont peut-être les prêtres de religions gauloises
plus anciennes. Les Druides leur abandonnèrent dédai­
gneusement, tout en continuant à les surveiller, l'éduca­
tion religieuse du peuple, se réservant surtout celle de la
noblesse.
On ne sait s'il faut rattacher au druidisme les collèges
de femmes qu'on nous signale sur certains points de la
Gaule : comme les prêtresses de File de Sein, située à la
pointe de Bretagne, qui prédisaient l'avenir et apaisaient
les tempêtes; celles de File de Groix, dont le nom signifie
en breton « île des sorcières »; celles du mont Beien, près
de Carnac, qui pouvaient changer les hommes en bêtes;
celles de File des Namnètes, à l'embouchure de la Loire,
qui mettaient en pièces quiconque osait aborder chez elles.
Les bardes. — Les bardes ne se rattachaient au sacer­
doce que parce que leurs chants accompagnaient les sa­
crifices; mais ils formaient une corporation laïque. Ils fré­
quentaient surtout les palais des grands, assistant à leurs
festins, sollicitant leurs largesses, célébrant sur la rote,
espèce de harpe, la noblesse de leur hôte, les exploits
de ses ancêtres et la gloire de sa nation. Avec leurs chants
qu'on appelait bardits, ils excitaient l'ardeur des guerriers
pendant le combat, souvent aussi calmaient leurs fureurs
et les empêchaient de s'entr'égorger dans les festins. Leur
personne était inviolable : ils portaient les défis aux chefs
de l'armée ennemie, arrêtaient les criminels, protégeaient
les malheureux qui n'avaient pas de patron. Si sacrée était
leur mission que l'esclave qui se faisait recevoir barde était
par cela même affranchi. Chaque nation gauloise avait ses
hardes. Il parait que, comme ceux d'Irlande, ils se réunis-
GAULE INDÉPENDANTE 21

saient dans des assemblées où ils disputaient le prix du


chant. Aucune des poésies des bardes gaulois ne nous a
été conservée, et l'on ne peut s'en faire quelque idée que
par celles des bardes d'Irlande.
Ainsi, nous trouvons en Gaule un peuple réduit à la
condition de serfs de la glèbe; une noblesse militaire qui
fonde sa puissance sur de nombreux clients et qui a réduit
la royauté à l'impuissance ; un clergé de célibataires,
exempt des impôts et du service militaire, ayant ses sémi­
naires, ses lieux de retraite et ses pèlerinages, se réunis-
jsant en des conciles généraux et provinciaux, tournant
contre ses adversaires l'arme formidable de l'excommunica­
tion; enfin des espèces de troubadours, charmant les loi­
sirs des grands, faisant les fonctions de hérauts d'armes,
inviolables même sur le champ de bataille. Ne sont-ce pas
là autant de traits qui font ressembler l'ancienne société
gauloise à la société française du moyen âge féodal?
Religion. — Dans la religion des Gaulois, il faut distin­
guer la religion prêchée par les Druides et celle du peuple.
Les Druides avaient introduit en Gaule la croyance à
l'immortalité de l'âme. Ils avaient si profondément in­
culqué à nos ancêtres le dogme de l'autre vie que les
Gaulois étaient pour les Romains « le peuple qui ne craint
pas la mort ».
Les Druides enseignaient aussi à leurs initiés la croyance
à un Dieu unique; mais, comme le peuple était trop
grossier pour s'élever à cette idée, les Druides lui laissaient
adorer des dieux qui étaient comme des dérivations de
cet être suprême. 11 y en eut en Gaule plus d'un cent :
assez souvent ces dieux se groupèrent par triades ou trinités.
Quelquefois une seule statue suffisait pour trois dieux, mais
alors on lui donnait trois têtes. On mettait aussi les
dieux en ménage, leur donnant une femme ou un fils. De
nombreux monuments représentent des déesses-mères ayant
sur leurs genoux, comme nos madones, un petit enfant.
C'est surtout quand la puissance des Druides fut brisée et
lorsque le peuple recouvra la liberté de représenter les
dieux comme il l'entendait, c'est-à-dire à l'époque romaine,
que les dieux se multiplièrent et que se multiplièrent aussi
leurs statues.
22 CIVILISATION FRANÇAISE
Les principaux de nos dieux gaulois étaient : Beien, dieu
du soleil; Belisana, sa sœur, déesse de la lune, ou encore
la lune elle-même, la lune-mère; Lug ‘, inventeur des arts,
vainqueur du serpent; Atusmert, qui semble être le même
que Lug et auquel on associa la déesse Rosmerta; Ogmius,
qu'on représentait avec des chaînes d'or qui partaient de
sa bouche et qui retenaient ses auditeurs sous le charme
de son éloquence. C'était là le groupe des dieux solaires,
dieux de la lumière et de la vie, bienveillants aux humains.
Teutatês, qui conduisait aux enfers les âmes des morts;
Tarann, dieu du tonnerre ; Ezus, « l'effrayant », l'hôte
inconnu qui remplissait d'une religieuse horreur les forêts
sacrées, formaient la triade des dieux de la mort, dieux
terribles, qu'on ne pouvait apaiser qu'avec des sacrifices
humains. Camul était le dieu de la guerre. Cernunnos et
Tarvos Trigaran étaient des divinités au front cornu ou en
forme de taureau. .Epona, qu'on représentait sous la figure
d'une femme assise sur une jument vigoureuse, était la
protectrice des chevaux. Boubona était celle des bœufs.
Grann et la déesse Sirona présidaient aux eaux thermales,
Lahcren aux eaux courantes. Les Gaulois adoraient encore
Arduina, Vogcse, Pennina, divinités de l'Ardenne, des
Vosges, des Alpes Pennines. Ils avaient divinisé Kirk, le
vent du mistral, Icauna, qui était la rivière de l'Yonne,
Sequana, qui était la Seine, et un grand nombre de sources,
comme la source Divona à Bordeaux et à Cahors, la source
Vesunna à Périgueux, la source Borvo (d'où le nom de
Bourbon) en plusieurs lieux. Certaines villes avaient leur
génie protecteur : ainsi Nîmes avait le dieu ou la source
Nemausus, Besançon avait la déesse Vesuntio. En Auvergne,
on offrait des sacrifices au « génie des Arvernes ».
La masse du peuple se souciait bien moins des grands
dieux officiels que de ses petites divinités locales : outre les
sources, elle rendait un culte à des rochers, à des arbres,
à des buissons, à des rivières, à des lacs. Le christianisme
vint facilement à bout des grands dieux, tandis que, pen­
dant des siècles, il devait lutter en vain contre ce paganisme
1. Lug est aussi un héros ou dieu irlandais; mais on trouve de nom­
breuses traces de son culte en Gaule,
GAULE INDÉPENDANTE 23

populaire, plus ancien que le druidisme et plus durable


que lui. Ainsi, au vie siècle encore, les paysans de la Lozère
rendaient un culte au lac Hélanus, qui était consacré à la
lune : dans ses eaux ils jetaient des étoffes, des toisons de
brebis, du fromage, du pain, de la cire.
Les Druides attribuaient des vertus divines à un certain
nombre de plantes, telles que la jusquiame, la sélage, le
samolus, la verveine, qui ont réellement des propriétés
médicinales. Ils honoraient surtout le gui du chêne, qu'ils
cueillaient en grande solennité le sixième jour de la der­
nière lune d'hiver, avec des 'faucilles d'or, et qu'ils regar­
daient comme la plante qui « guérit tous les maux ». Ils
faisaient aussi des amulettes avec l'ambre et fabriquaient
un talisman appelé « œuf de serpent ».
■ Fêtes gauloises. — Les grandes fêtes des Gaulois cor­
respondent à certaines que nous célébrons encore aujour­
d'hui. A l'époque de notre Noël, c'est-à-dire au solstice
d'hiver, on allumait, la nuit, des feux sur les montagnes,
en l'honneur du dieu du soleil, et on se livrait aux danses
et aux festins.
Dans la nuit du 1 er au 2 novembre, on célébrait la fête
du feu nouveau : tous les feux étaient éteints dans toute
la Celtique pour être ensuite rallumés à la flamme de
l'autel. C'était aussi la fête des défunts : cette nuit-là, le
dieu Teutatès procédait au « jugement des morts » : il con­
duisait les uns dans « l'abîme ténébreux », les autres
dans « le cercle du bonheur ».
La fête de la cueillette du gui était aussi la fête de l'année
nouvelle : on s'invitait à des festins et l'on échangeait des
étrennes.
Au solstice d'été, c'est-à-dire en juin, on célébrait une
autre fête en l'honneur de Beien : des feux étaient encore
allumés sur les montagnes : on plantait des arbres ornés
de fleurs et de rubans et l'on s'offrait mutuellement des
œufs.
A l'époque des moissons, les prêtres parcouraient les
champs en invoquant la protection des dieux sur la récolte :
c'est une des origines des Rogations , instituées par
l'Église chrétienne au v« siècle.
. -*'T *

é^'SC 24 CIVILISATION FRANÇAISE

III. Mœurs et coutumes; armée, agriculture,


5 , .1 industrie, commerce.
• "{"■ Aspect de Ia Gaule : les forêts, les villes. — Sur Je sol
: r
gaulois s'étendaient alors d'immenses forêts, peuplées
!i 7 d'arbres séculaires, encombrées des gigantesques troncs
qui tombaient de vétusté, rendues impraticables par Ie3
ronces et les plantes grimpantes. Les fleuves, n'étant pas
ï endigués, épanchaient au loin leurs eaux, formaient des
lacs et des marécages immenses. Dans les fourrés, abon­
daient les bêtes sauvages, même l'ours, l'élan, l'aurochs,
aujourd'hui disparus. Sur le bord des fleuves, les cas­
tors construisaient leurs demeures : le nom de la Bièvre,
une rivière voisine de Paris, signifie « rivière des castors ».
Dans les marais, pullulaient les cigognes, les butors, les
hérons, les cygnes, les sangliers.
Les forêts étaient plus profondes et plus sauvages à me­
sure qu'on s'éloignait de la Province romaine, déjà cou­
verte de villes opulentes, pour s'enfoncer dans le nord. Les
tribus devenaient aussi plus intraitables à mesure qu'on
allait des bords de la Méditerranée vers la Belgique :
tandis que celles du midi commençaient à trafiquer avec
les Romains, celles du nord, comme les Nerviens, ne vou­
laient recevoir aucun marchand étranger et prohibaient le
vin et les étoffes d'Italie, afin de conserver intacte leur
rude barbarie.
Dans le voisinage de la Province romaine, s'élevaient des
villes gauloises où l'industrie et le trafic commençaient
à se développer : comme Vesuntio (Besançon), Bibracte
(Autun), Alésia, dont l'emplacement a donné lieu à tant
de discussions. Sur la Loire, qui formait une des grandes
\ 1 voies commerciales, on trouvait Gcnabum (Orléans), que
fréquentaient déjà les marchands italiens. Dans le bassin
de la Seine, on remarquait Durocorter (Reims), Melodunum
(Melun), Lutetia (Paris). Dans le centre, Avaricum (Bourges),
la plus belle des vingt villes des Bituriges. Sur l'Océan, se
rencontraient un certain nombre de petits ports gaulois
qui commerçaient avec l'Espagne et les Iles Britanniques.
Au contraire, dans les régions les plus barbares de la
! • 'i

l* li :
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1
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aA^ài nf>.

GAULE INDÉPENDANTE 25
Gaule, celles où n'arrivaient pas les marchands étrangers,
les villes n'étaient que des oppida. Telles étaient les villes
des Nerviens, des Bellovak, des Éburons et des tribus
belges les plus belliqueuses.
Habitations, mobilier, costume. — La Gaule n'avait pas
de routes, mais seulement des sentiers. A la campagne,
comme dans la plupart des villes, on n'habitait pas des
maisons, mais des huttes de bois ou de terre battue, avec
une porte, pas de fenêtre, et un trou, dans la toiture de
chaume, pour laisser passer la fumée. Au-dessus de la porte
on clouait, à côté des têtes de loups et de sangliers, les
têtes des ennemis tués à la guerre *.
Chez les plus riches Gaulois, on trouvait bien des vases
d'or et d'argent, mais pas de meubles : on couchait sur de
la paille ou des peaux de bêtes; pour manger, on s'asseyait
sur des bottes de foin : on prenait à deux mains les
morceaux de viande et on les dévorait à belles dents sans
avoir besoin de couteaux ni de fourchettes.
Les hommes portaient des espèces de culottes ou pan­
1 talons appelés braies ; une espèce de plaid écossais, aux
couleurs voyantes, appelé sagum ou saie; des chaussures
appelées gallicæ ou gauloises, d'où est venu notre mot de
galoches. Le costume des femmes du peuple se composait
essentiellement d'une chemise et d'une robe : celui des
femmes nobles était plus compliqué et plus riche. Celles-ci
se piquaient déjà de coquetterie : elles se lavaient avec de
la bière pour avoir la peau blanche, se fardaient le visage
avec de la craie, les joues avec du vermillon, les sourcils
avec de la suie. Les hommes et les femmes de l'aristo­
cratie se lavaient les cheveux avec de l'eau de chaux pour
les rendre rouges.
Armement. — Les guerriers, au moins les chevaliers,

1. Si c'étaient des têtes de chefs, on en prenait plus de soin : on les con­


servait embaumées dans des coffres de cèdre, ou bien on entourait le crâne
d'une garniture d'or et l'on s'en servait comme de coupe dans les festins.
Chez les Celtes d'Irlande, on conservait aussi les chevelures, ainsi que font
aujourd'hui les Peaux-Rouges d'Amérique, ou encore les cervelles dessé­
chées, qu'on suspendait en guise de parure au cou des chevaux.
2. Les braies surtout étonnaient les Romains qui allaient jambes nues :
aussi désignaient-ils la Gaule méridionale sous le nom de Gallia braccata
ou Gaule pantalonnée.
26 CIVILISATION FRANÇAISE

j, ; portaient un casque en bronze surmonté d'une crête ou


; : d'une pointe, garni parfois de deux cornes de buffle ou de
deux ailes d'oiseau de proie, une longue lance à pointe de
! ; bronze, de grands boucliers de bois garnis de bronze, pas
,J, . de cuirasse, car ils se faisaient gloire de combattre la poi­
trine découverte. Ils avaient de grandes épées de fer, mais
d'une très mauvaise trempe. Le costume militaire était
complété souvent par des colliers d'or, des bracelets d'or,
des agrafes d'or pour retenir le sagum. C'est ainsi que nous
apparaît le chef gaulois dont la sépulture a été retrouvée
■ dans une couche de craie à la Gorge-Meillet (Haute-Marne)
‘ et figure aujourd'hui au musée de Saint-Germain. On peut
y voir son squelette couché parmi les débris de son char
de guerre : à côté de lui son casque de bronze, sa grande
épée de fer, ses lances. Au-dessus de lui, le squelette d'un
de ses serviteurs, immolé pour lui tenir compagnie.
A l'époque où César entra en Gaule, il y avait peu de
temps que les Gaulois combattaient à cheval : auparavant
ils allaient à la guerre sur des chars attelés de deux chevaux
et montés par deux guerriers, dont l'un tenait les rênes
et l'autre maniait l'épée ou la lance. Ainsi faisaient encore
les Celles de la Grande-Bretagne.
En guise de drapeau, les Gaulois suivaient à la guerre
un sanglier de bronze fixé à une hampe. Des carnix, lon­
gues trompettes de bronze, dont le pavillon figurait un
mufle de bête, les animaient au combat.
Une armée gauloise ne se composait pas, comme les
nôtres, de soldats disciplinés et obéissant à des officiers.
Chaque noble arrivait au combat avec sa suite d'ambactes,
ou guerriers d'élite, et de paysans plus ou moins bien
équipés. Il attaquait sans attendre le signal et emmenait son
monde quand il avait assez de la bataille. Aussi les plus
nombreuses armées gauloises, malgré la bravoure témé­
raire des guerriers, finissaient toujours par céder à la
valeur disciplinée des soldats romains.
Souvent, après une victoire, les Gaulois tuaient tous les
.' prisonniers, égorgaient jusqu'aux chevaux et aux bêtes de
I somme, brûlaient ou jetaient dans les rivières les bagages,
les armes et les bijoux : c'était un sacrifice à leur dieu de
la guerre.

* W—T
if
&
GAULE INDÉPENDANTE 27

Agriculture, industrie, commerce. — Certaines nations


gauloises pratiquaient assez bien l'agriculture. Elles culti­
vaient, en fait de céréales, le seigle et l'avoine, mais ne
paraissent pas avoir semé le froment, qui n'aurait été
introduit qu'à l'époque romaine. Elles avaient imaginé
des perfectionnements inconnus aux Italiens civilisés : la
charrue à roues, les cribles en tissu de crin, les tonneaux
de bois pour enfermer le vin, l'usage de la levure de bière
comme ferment dans le pain, l'emploi de la marne et de la
chaux pour amender la terre. Les Séquanes étaient d'excel­
lents éleveurs de porcs : ils exportaient leurs jambons jus­
qu'en Italie ; c'est même parce que les Édues entravaient leur
commerce sur la Saône que la guerre éclata entre les deux
peuples. On citait les vins blancs de Baetterræ (Béziers), les
vins épais de Marseille, le vin de paille de la Drôme. Les
fromages de Nîmes et des Gabales (Gévaudan) étaient re­
cherchés dans tout le monde antique.
Des industries se développaient çà et là. On exploitait les
mines de fer chez les Bituriges (Berry) et les Petrocorii.
(Périgord), de plomb argentifère chez les Rutènes (Rodez)
et les Gabales, d'étain chez les Lemoviks (Limousin). On
recueillait des paillettes d'or que le Tarn, l'Ariège, le Gardon,,
le Gèze, même la Garonne et le Rhône, et d'autres rivières,
roulaient encore à cette époque. Les Bituriges fabriquaient
des objets de fer et avaient découvert l'étamage; les gens-
d'Alésia fabriquaient des bijoux d'or et d'argent, et avaient
inventé le placage sur cuivre. Les Cadurks (Cahors) fabri­
quaient des tissus de lin, des toiles de chanvre et des poteries.
Les Vénètes (Vannes) et les Morins (Boulogne) avaient des
flottes qui tiraient de la Grande-Bretagne des esclaves, des
chiens de chasse et de guerre, des cuirs, des pelleteries,
de l'étain, du cuivre : ils y portaient des poteries, du sel,
du pastel (teinture bleue). Itius Portus et Gesoriacum
(Boulogne), Gesocribate (Brest), Vindana (Vannes), Corbilo
(Saint-Nazaire), Burdigala (Bordeaux) étaient alors de tout
petits ports sur l'Océan. Le commerce de la Méditerranée
se faisait surtout par la ville grecque de Marseille et
la ville romaine de Narbonne : la Gaule exportait en Italie
et en Orient des pierres précieuses, des bijoux, des vins;
elle en recevait des étoffes et des armes.
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t8 CIVILISATION FRANÇAISE
Ori ginalité de la civilisation gauloise. — Le père de
famille gaulois avait droit de vie et de mort sur sa femme
et ses enfants ; les chefs avaient plusieurs femmes, comme
les barbares de l'Asie; sur leur tombe, on immolait leurs
femmes ainsi que leurs esclaves et ceux de leurs clients qui
ne voulaient point leur survivre. En revanche, la femme
n'était point achetée par le mari, comme cela se pratiquait
chez d'autres barbares ; elle apportait une dot, ce qui était
une garantie d'indépendance; elle héritait de la moitié des
biens acquis en commun pendant le mariage : c'est ce que
nous appelons la communauté de biens. Le droit d'aînesse
était inconnu: tous les enfants partageaient également; s'il
y avait une préférence, c'était en faveur du dernier-né, qui
avait le droit de garder la maison paternelle : c'est ce droit
qui s'est conservé au moyen âge, dans quelques cantons,
sous le nom de droit de juveigneurie. Certaines des cou­
tumes françaises du moyen âge et certaines dispositions de
notre Code civil actuel procèdent d'anciennes coutumes
gauloises.
Ce fut un grand malheur pour nous, et aussi pour l'hu­
manité tout entière, que cette civilisation, incomplète assu­
rément, mais si curieuse et si originale, ait été détruite.
La conquête de César nous a imposé la civilisation latine,
et il n'a pas été permis à nos ancêtres de montrer ce qu'ils
auraient pu produire par leur génie propre en s'inspirant
des progrès accomplis par leurs voisins.
Ouvrages a consulter : Henri Gaston Boissier, Le Musée de Saint-
.Marlin, Hist, de France. — Bordier Germain. — S. Reinach, Antiquités
et Cliarton, Hist, de France (illus­ nationales , description raisonnée du
trée). — Dareste, Hist, de France. Musée de Saint-Germain. — H. Gai-
— Michelet, Hist, de France. — doz, Esquisse de la religion des
Amédée Thierry, Hist, des Gaulois. Gaulois et Etudes de mythologie
— De Yalroger, Les Celtes , la Gaule gauloise. — Cougnv, Extraits des
celtique. — Ernest Desjardins, Géo­ auteurs anciens concernant l'hist. et
graphie de la Gaule romaine. — la gèog. de la Gaule. — Garrigou,
•Challamel, La France et les Fran­ Ibères , Ibérie. — G. Lagneau, An­
çais à travers les siècles (illustré). — thropologie de la France. — Paul
D'Arbois de Jubainviile, Introduc­ Monceaux, Le grand temple du Puy-
tion à l'hist. de la littérature celti­ de-Dôme , le Mercure gaulois et l'his-
que. — J. Quicherat, Mélanges d'ar­ toire des Arvernes [Ilevue historique^
chéologie et d' histoire. — Longnon, 1887 et 1888).
Atlas historique de la France et Visiter le Musée de Saint-Germain.
Etudes sur les Pagi de la Gaule. —
CHAPITRE III

GAULE ROMAINE

I. Comment la Gaule est devenue romaine.

La Gaule après la conquête. — Pendant la conquête


de César (58-50 avant Jésus-Christ), des Gaulois, par cen­
taines de mille, furent tués, vendus comme esclaves, ou
forcés d'émigrer; le reste se soumit.
Après la conquête, César se montra plus doux aux
vaincus. Il n'imposa à la Gaule qu'un tribut d'environ
sept millions de notre monnaie, sous le nom honorable de
solde militaire. Il s'en servit pour payer les soldats
gaulois qu'il enrôla dans son armée, notamment dans la
célèbre légion de P Alouette G II admit dans le sénat
de Rome un certain nombre de chefs gaulois.
Fusion <les Gaulois et des Romains. — Sous les suc­
cesseurs de César, l'assimilation commence à se faire entre
le peuple conquérant et le peuple conquis. Les Gaulois
tendent à devenir des Romains : on les appelle Gallo-
Romains. Les Rèmes prétendent descendre de Rémus,
frère de Romulus, fondateur de Rome.
C'est surtout dans l'aristocratie gauloise qu'on délaisse
les usages nationaux pour adopter ceux des vainqueurs.
Les chefs parlent la langue latine. Ils ne s'appellent plus
Dumnorix, Ambiorix, Orgétorix : les ennemis même de
1 Rome portent des noms romains : comme Claudius Civilis,

1. Ainsi nommée parce que les soldats avaient sur leur casque l'alouetto,
nn oiseau de leur pays.
2.
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■< ;;t: 30 CIVILISATION FRANÇAISE


,:-;1 ‘ Ie chef batave; Julius Sacrovir, le chef édue; Julius Floras,
V; le chef belge; Julius Tutor et Julius Classicus, deux chefs
) .0'. trévires; Julius Sabinus, le chef lingon; Julius Vindex, le
chef aquitain. De préférence, on donne aux jeunes gens
nobles pour prénom celui de Julius, qui est celui de César.
Julius Sabinus assurait même que, grâce à une faute de sa
bisaïeule, il avait dans les veines du sang du conquérant.
Les nobles gaulois abandonnent les campagnes pour
venir, comme c'était l'usage de l'aristocratie romaine, s'éta­
liar blir dans les villes. Aux huttes de bois et d'argile succèdent
des palais à colonnes, surmontés de terrasses à balustrades,
dallés de marbre, pavés de mosaïques, peuplés de statues,
égayés de jardins et de jets d'eau, ornés de bains, de
bibliothèques, de galeries de tableaux. A la simplicité des
ancêtres, qui se contentaient de meubles de bois et d'un
petit nombre de serviteurs, succède un luxe effréné de
mobilier et de domesticité, une armée d'esclaves, valets de
chambre, coiffeurs, cuisiniers, couturiers, qu'on a achetés
sur tous les bazars de l'Europe et de l'Asie. On néglige les
bardes, qui chantaient la gloire des aïeux, pour s'entourer
de musiciens, de comédiens, de danseuses d'Italie.
Les ancêtres étaient fiers de leur longue chevelure et se
rasaient le menton : leurs descendants portent les cheveux
courts et la barbe frisée, comme les Romains. On renonce
aux braies, à la saie, aux galoches, si commodes dans ce
climat, et l'on va jambes nues, chaussé de cothurnes ou
de sandales, enveloppé dans les plis immenses de la toge
romaine. Les femmes nobles ne sortent plus qu'en litière,
portées sur les épaules d'esclaves nègres, escortées de toute
une horde de serviteurs et de servantes, étalant le luxe de
leurs broderies italiennes, de leurs camées, de leurs colliers
et de leurs bracelets latins, la tète couverte du bonnet
phrygien ou la chevelure serrée par des bandelettes, atten­
tives à toutes les variations et à tous les caprices de la
mode romaine.
Les nobles répudient leur lien de parenté avec les travail­
leurs des champs, leur lien de fraternité avec leurs am-
bactes. Ils n'ont plus la même langue, le même cos­
tume, les mêmes idées, les mêmes espérances, les mêmes
regrets que le peuple. L'ambition du noble dépasse les

*
ie
GAULE ROMAINE 3i

limites de son clan et les frontières même de la Gaule :


son rêve, c'est d'être appelé à Rome et d'entrer dans le
sénat.
Le latin devient la langue des Gaulois. — Bientôt,
dans le peuple même, les anciens dialectes ligures, ibères,
celtiques, belges, germains, tendent à faire place au latin.
Ce n'est pas le latin littéraire des grands écrivains, mais le
latin rustique que parlent les colons romains établis dans
la campagne, les marchands et les artisans italiens accourus
dans les villes, les esclaves de toute origine qui encom­
brent le palais des grands, les soldats qui traversent le
pays pour aller guerroyer sur les frontières. Ce latin vul­
gaire est la seule langue au moyen de laquelle Ibères,
Ligures, Celtes, Belges, Germains, Romains, étrangers de
tout pays, peuvent s'entendre.
Encore quelques générations et, dans les hameaux les-
plus reculés des Ardennes et des Cévennes, c'est ce latin
que parlera le paysan. R le parlera a sa façon, en le dé­
formant, en le corrompant; mais ces déformations se pro­
duiront suivant certaines règles instinctives, toujours les
mêmes, d'une précision grammaticale, bien que variant
suivant les races et suivant les provinces.
De ce latin en décomposition, finiront par sortir, au
bout de quelques siècles, des dialectes provinciaux, qu'on
appellera langues romanes ou néo-latines.
La victoire du latin vulgaire, puis des dialectes qui en
sont dérivés, finira par être si complète que, dans le dic­
tionnaire français d'aujourd'hui, on ne trouve pas un mot
sur cent qui soit d'origine gauloise L
Nouvelles divisions de la Gaule. — Le gouvernement
romain n'a rien négligé pour dépayser les Gaulois dans
leur propre pays. On ne recommit plus l'ancienne Aqui­
taine, l'ancienne Celtique, l'ancienne Belgique. Auguste, le
neveu et l'héritier de César, a étendu l'Aquitaine jusqu'à
la Loire et y a englobé quatorze nations celtiques. La Cel­
tique s'appelle maintenant la Lyonnaise. Dans la Belgique,
1. On peut citer les mots suivants, et encore nous ont-ils été transmis
sous la forme latine : alouette , pinson, bec ; braie , saie; arpent , bai're,,
bassin, quai, bruyère, marne, dune, lieue ; cervoise, brasseur ; claie, banne
(voiture en osier), etc.
où d'anciens peuples, comme les Éburons, ont été presque
entièrement exterminés par César, on a permis à des tri­
bus germaniques de s'établir sur la rive gauche du Rliin :
les Triboques en Alsace, les Némètes et les Yangions entre
la Moselle et le Rhin, les Ubiens autour de « la colonie
d'Agrippine », qui est devenue la ville de Cologne.
Des quatre grandes provinces entre lesquelles se trouve
partagée la Gaule, c'est-à-dire la Province, l'Aquitaine,
1 la Lyonnaise, la Belgique, la première est soumise à l'au­
torité du sénat de Rome; les trois autres, réunies sous le
nom de Gaule Transalpine, sont soumises à l'autorité de
l'empereur.
Plus lard, de la Belgique on sépare deux provinces nou­
velles, deux provinces toutes militaires, sur la rive gauche
du Rhin : la Germanie supérieure avec Mayence; la Ger-
manie inférieure avec Cologne.
Enfin, au début du iv® siècle, il y a dix-sept provinces :
les quatre Lyonnaises, les deux Belgiques, les deux Ger­
manics, les deux Aquitaines, les deux Narbonnaises, la
Séquanie, la Viennoise, les Alpes Grées et Pennines, les
Alpes Maritimes, la iXovempopuianie.
Auguste a brisé les liens de confédération et de clientèle
qui existaient de toute antiquités entre les nations gau­
loises. Il n'y a plus de peuples-patrons, ni de peuples-
clients. Souvent on a réuni plusieurs petits peuples jus­
qu'alors étrangers l'un à l'autre : ainsi les vingt petites
nations de l'ancienne Aquitaine n'en forment plus que
neuf : de là son nom nouveau de Novempopulanie, ou « pays
des neuf peuples ».
Pour la Gaule tout entière (à l'exception de la Province),
on compte maintenant, en chiffre officiel, soixante nations,
N qu'on appelle des cités. Le nom de cité sert à désigner à
la lois la capitale d'un peuple gaulois et tout le territoire
de ce peuple. Une cité avait presque l'étendue d'un de
nos départements. Elle se subdivisait en pagi ou « pays ».
Pour qu'il n'y ait plus entre ces soixante cités aucun
.intérêt commun, on les a partagées en trois catégories,
suivant qu'on entend les traiter avec plus ou moins de
faveur. La plus favorisée est celle des alliés ou fédérés du
peuple romain, en tète de laquelle s'inscrivent naturelle-

7*TÇg!
GAULE ROMAINE 33

! ment les Rèmes et les Édues, qui ont trahi la cause natio­
nale, et qui comprend aussi Marseille et les Carnutes.
La seconde est celle des peuples libres ou autonomes, au
nombre de douze, qui conservent leurs anciennes lois,
! comme les Arvernes ou les Bituriges. La dernière est celle
: des sujets ou tributaires, dans laquelle on relègue toutes
I les autres nations, surtout celles qui se sont distinguées
; par leur hostilité contre Rome. Ces nations étaient soumises
j au tribut, dont les autres étaient exemptes.
J Certaines villes jouissaient du droit romain, parce qu'elles
j étaient habitées par des colons envoyés de Rome, anciens
i soldats, paysans, artisans italiens, comme Narbonne, Lyon,
Arles, Fréjus, Béziers, Orange. D'autres se contentaient du
droit latin, comme Aix, Avignon, Carpentras, Carcas­
sonne, Nîmes, Toulouse, Vienne.
Il n'y avait donc en Gaule ni un peuple, ni une ville qui
eût les mêmes droits que son voisin. Par là, on les ame-
j nait à se regarder avec jalousie, à rechercher la faveur des
; conquérants, afin d'être promus dans une catégorie plus
: favorisée. De même, parmi les habitants, il y en avait de
privilégiés : tel Gaulois d'une cité sujette, autonome ou
fédérée, avait les droits civils des Romains, sans avoir les
droits politiques; tel autre avait même les droits poli­
tiques, c'est-à-dire la possibilité d'arriver aux grandes
, charges de l'État. Ces divisions, savamment entretenues,
rendaient la Gaule si facile à gouverner que, cent ans après
la conquête, cette vaste région était gardée par trois
mille soldats : tout le reste des troupes romaines vivait
dans des camps sur la frontière du Rhin.
Bientôt il ne parut même pas utile de maintenir ces
{ divisions. Le troisième successeur d'Auguste, l'empereur
i1 Claude, accorda aux notables (en latin primores) de la
j Gaule chevelue, qui jouissaient déjà des droits civils, la
i; jouissance des droits politiques réservés aux Romains. Il
I; prononça sur la fusion des deux peuples un discours
j i dont un fragment nous a été conservé sur une table de
i: bronze. Enfin, au me siècle, l'empereur Caracalla, qui était
1 né à Lyon, compléta l'assimilation des Gaulois aux Ro-
1; mains : il décréta que tous les habitants de l'Empire
S! auraient les mêmes droits et subiraient les mêmes charges.
J I K; 34 CIVILISATION FRANÇAISE
; -'j,;'. (; Nouveaux noms des villes. — Les cités gauloises
• j i avaient ordinairement pour chef-lieu l'ancienne capitale
< de la nation; mais, quand une ville est mal notée par les
^ 1 conquérants, elle est dégradée pour faire place à un autre
■ .], , : ;f chef-lieu : tel fut le sort de Bratuspantium, chez les Bel-
; f 1 ; lovaks, qui avait osé résister à César, et de Gergovie,
. >: chez les Arvernes, sous les murs de laquelle il avait éprouvé
une défaite.
Les noms des capitales anciennes ou des chefs-lieux nou­
veaux sont devenus méconnaissables : on leur a donné le
i\<kä nom de Jules, ou de César, ou d'Auguste L
Pour faire une concurrence à Marseille, dont César avait
eu à se plaindre, on a créé sur la Méditerranée un nouveau
port, Forum Julii ou « le marché de Jules », qui est devenu
Fréjus.
La plus importante des créations d'Auguste, c'est celle
de Lyon ou Lugdunum, la « colline des corbeaux » ou « la
colline de Lug », fondée au confluent de la Saône et du
Rhône, et qui donna son nom à toute la Celtique.
Voies romaines. — Lyon est le point de départ de
quatre grandes voies romaines construites par Agrippa, le
ministre d'Auguste, qui, à travers les forêts éclaircies et
■« les marais comblés, aboutissent aux quatre frontières de
la Gaule : la Méditerranée (Marseille), le Rhin (Mayence, et
de Mayence à Leyde), la Manche (Boulogne) et l'Océan
■ (Brest). Une cinquième grande voie partant de Marseille,
i par Narbonne, gagne Bordeaux. Sur ces grandes voies
d'Agrippa s'embrancheront toutes ces voies romaines dont
i. Ainsi Carpentras porte à cette époque le nom de Julia Carpento -
r‘ racla ; Api, d'Aj^u Julia; Aix, de Julia Augusta; Valence, de Julia Valentia,
Béziers, de Julia Daellerra;\ a capitale des Andegavesest Juliomagus, « plaine
de Jules »; celle des Bellovaks est Caesaromagus, « plaine de César ». L'ilo
• • . do Jersey s'appelle Caesarea. Il y a Y Augusta des Ausk, Y Augusta des Tré-
\ 1 ' vires, des Soissonnais, A vgusl 07'itiwi eu « le gué d'Auguste » chez
les Lcmoviks. Mais presque partout le nom de l'ancien peuple a fini par
" '* prévaloir sur les noms de Jules, de César ou d'Auguste : ainsi Juliomagus
est redevenu Angers, à cause des Andegaves dont elle était la capitale;
Caesaromagus est redevenu Beauvais, c'est-à-dire la ville des Bellovaks; les
Augusta des Ausk, des Trévircs, des Soissonnais, des Lemoviks, sont rede­
venues Audi, Trêves, Soissnns, Limoges. La langue du peuple n'a donc pas
consacré l'usurpation impériale. Pourtant Augustodunum, « la colline
d'Auguste », chef-lieu des Éducs, est restée Autun, et Genabum, appelé
; ; Aureliana , du nom de l'empereur Aurélie»» est resté Orléans.
à-'' - . ' •• ■'
4 - 1

- GAULE ROMAINE 35

on retrouve tant de vestiges dans notre pays, toutes jalon­


nées, de mille pas en mille pas, par des bornes milliaires
monumentales.
Postes. — Sur les voies romaines qui sillonnèrent la
Gaule, les empereurs avaient organisé un service de postes,
; avec des relais où Ton changeait de chevaux et de voitures,
I pour le transport des dépêches, des agents impériaux et
j des chefs militaires.
I Ainsi le réseau des voies romaines et les lignes de postes
j assurent partout l'unité de l'action administrative et mili-
! taire.
La Gaule unie sous un souverain absolu, l'empereur
de Rome. — Sons la domination romaine, la Gaule a, pour
la première fois, une loi commune et un maître commun.
Elle n'est pas arrivée à l'unité; elle est seulement entrée
dans une unité plus grande, celle de l'immense empire
romain. Le souverain de la Gaule, c'est en même temps
' « le maître du monde ». Sa résidence est hors de Gaule,
i à Rome, dans « la ville éternelle ».
i II réalise un idéal si élevé de souveraineté que, pendant
dix-huit cents ans, les peuples en resteront éblouis et que
les princes en rêveront.
Le souverain de Rome est comme l'incarnation du peuple
romain, du peuple-roi. Il est le peuple fait homme. Tous les
pouvoirs qu'avait le peuple tout entier, au temps de la
République, sont passés en lui. Comme le peuple, il est
auguste, c'est-à-dire sacré. Comme la volonté du peuple,
sa volonté a force de loi : il est la loi vivante, suivant
: l'expression des jurisconsultes. Autrefois celui qui attentait
; à la sûreté du peuple était coupable de lèse-majesté; ce
il crime est aujourd'hui le crime de quiconque s'attaque au
j prince, car en lui est la majesté du peuple.
! 'Le souverain de Rome porte le titre d'imperator, d'où
; nous avons fait empereur, parce qu'il a le commande­
ment de toutes les armées. Si un de ses lieutenants rem-
1 porte une victoire en Asie et en Afrique, c'est lui qui est
■ censé l'avoir remportée; bien qu'il n'ait pas quitté Rome,
1 c'est lui qui ceint la couronne de lauriers et qui se décerne
j les honneurs pompeux du triomphe.
R est souverain pontife, c'est-à-dire le chef de la religion
•> •****-«*-

30 CIVILISATION FRANÇAISE
nationale, le suprême intermédiaire entre le peuple et les
dieux : ce sont ses prières et ses sacrifices qui assurent aux
Romains la protection divine, qui fixent la déesse de la
Victoire sur leurs étendards et qui assurent l'éternité de
l'Empire. S'attaquer à lui, ce n'est pas seulement un crime,
c'est un sacrilège. Si sainte est sa personne que, de son
vivant, il est presque un dieu. Quand le souverain a
expiré, on ajoute à son nom celui de divin, car il est
allé s'asseoir parmi les dieux protecteurs de Rome; on
célèbre son apothéose, c'est-à-dire sa transformation en
divinité. L'empereur Vespasien, se sentant mourir, disait,
raillant cette superstition : « Je sens que je deviens dieu. »
Le titre de l'empereur, c'était « le prince », ou tout sim­
plement l'Auguste ou le César. De là l'épithète à!Auguste,
que prennent aujourd'hui les souverains, et le titre de Kaiser
qui, en allemand, veut dire empereur. Pendant longtemps
les Césars romains, par un reste de l'ancienne simplicité
républicaine, ont pour insigne le manteau rouge des géné­
raux. A partir du 111 e siècle, ils empruntent aux despotes
de l'Asie la couronne, le sceptre et le trône; ils exigent
qu'on se prosterne devant eux et n'admettent que les
grands de l'Empire à leur baiser les pieds.
Rien ne venait entraver le pouvoir de l'empereur. Sa
souveraine volonté était servie par des moyens irrésis­
tibles : une hiérarchie de fonctionnaires révocables à
volonté, une nombreuse armée permanente, un trésor
alimenté par des impôts réguliers.
Un pouvoir si absolu, entre les mains de bons empe­
reurs, comme Titus, Trajan, Antonin, Marc-Aurèle, assu­
rait du moins le repos des nations; il mettait fin aux
anciennes guerres entre les peuples; il faisait régner sur
terre et sur mer le bienfait de la paix romaine.

II. État social et religion.


Population de la (Jaule. — Le pays qui fut autrefois la
Gaule et qui se partage aujourd'hui entre la France, la
Belgique, la Hollande, le Luxembourg, la Bavière et la
Prusse rhénanes, compte actuellement près de cinquante-
GAULE ROMAINE 37

deux millions d'habitants. On estime qu'à l'époque romaine


il était peuplé d'environ douze millions d'hommes.
État social : aristocratie, notables. — Nous retrouvons,
sous la domination romaine, la plupart des classes sociales
que nous avons vues sous la Gaule indépendante, mais
singulièrement modifiées. ■
Une partiede l'ancienne aristocratie gauloise, celle qui s'est
ralliée aux Romains, est devenue la noblesse gallo-romaine.
Parmi les nobles, les plus puissants et les plus riches
se sont fait admettre dans le sénat de Rome et dans les
hautes dignités de l'Empire. Ils forment la grande aris­
tocratie, celle des familles sénatoriales, portent le titre
de patrons ou patriciens de leur cité, mais se désintéressent
ordinairement des affaires du pays.
Les autres, moins heureux, se contentent de briguer
l'honneur d'entrer dans la curie ou sénat de leur cité : ils
portent le titre de curiales ou décurions et sont des
notables de province.
Classes moyennes. — Ceux-ci ont bientôt à compter avec
des couches nouvelles, avec des hommes de la plèbe, qui,
enrichis par l'industrie et le commerce, deviennent, eux
aussi, des notables et héritent de l'influence que possédaient
autrefois les seuls chevaliers. Ils ont laissé de nombreux
monuments funéraires, avec des inscriptions et des bas-
reliefs, qui témoignent de leur luxe. Sur ces monuments
figurent les ancêtres du tiers-état français : le maçon avec
sa truelle, le forgeron avec son marteau, le sabotier à son
établi, le marchand de pommes criant ses pommes, le
peintre en bâtiment avec son pinceau, le charcutier, le dra­
pier, le foulon, le tailleur d'habits, le potier, le libraire,
le vétérinaire, le pharmacien, le médecin, le professeur
de belles-lettres, dans leur échoppe, leur boutique ou
leur officine. Un marchand de vin est assis fièrement,
en costume de travail, ayant à côté de lui sa femme, parée
■de ses plus beaux atours. Ces bourgeois, dans leurs épi­
taphes, se glorifient souvent des titres de membres de la
curie, magistrats municipaux, patrons ou trésoriers de
leurs corporations. C'est toute une classe moyenne qui
grandit sous les lois de Rome.
La population libre comprend donc quatre classes : 1° les
R. Civil. T. I. 3
38 CIVILISATION FRANÇAISE
sénateurs ou patriciens ; 2° les curiales ou décurions ; 3° les
propriétaires, qui ne sont pas membres de la curie; 4° les
artisans et marchands, qui forment le peuple ou la plèbe.
Esclaves et affranchis. — Les esclaves sont devenus
très nombreux. Chaque propriétaire a sa familia urbana,
ou les esclaves qui le servent à la ville, et sa familia rus-
tica, ou les esclaves qu'il emploie aux champs.
L'esclave, au moyen de certaines formalités, peut être
affranchi ; mais il reste le client du maître qui devient son
patron.
Colons. — Les Romains tendirent, comme nous le fai­
sons en Algérie, à supprimer la propriété collective des
tribus. Ils établirent la propriété individuelle, et, dès
l'époque de César et d'Auguste, ils firent commencer le
cadastre de la Gaule. Seulement, ils ne reconnurent pour
propriétaires que ceux au profit de qui la terre était cul­
tivée; ceux au contraire qui cultivaient pour ceux-là per­
dirent leurs droits à l'ancienne propriété commune. Les
lois romaines les obligèrent même à travailler pour les
propriétaires. Us furent comme des fermiers et prirent
le nom de « colons » L
Bien que le colon ne puisse plus disposer de sa per­
sonne, les lois romaines établissent une distinction pro­
fonde entre le colon et l'esclave.
Le colon, sauf qu'il est attaché à la terre qu'il cultive, est
un homme libre. Il est un citoyen. U peut devenir proprié­
taire, intenter une action en justice, prêter serment devant
les tribunaux, être enrôlé dans l'armée : l'esclave ne le
peut pas. Le colon contracte un vrai mariage, a une
vraie femme, de vrais enfants : l'esclave ne peut contracter
mariage; sa femme et ses enfants ne sont point consi­
dérés comme légitimes; ils sont, comme lui, la chose du
maître.
Le colon, attaché à la glèbe, trouve dans cette servitude
même une garantie; si la terre est vendue a un autre

1. Le colon était tenu envers son maître de redevances en argent ou en


nature (obsequia) et de corvées ( operae) : elles étaient fixées par la cou­
tume du domaine (consuetudo praedii ). S'il se mariait hors du domaine, it
payait un droit de mariage (commodum nuptiarum). C'est déjà presque le
régime du moyen âge féodal.
GAULE ROMAINE 39

maître, il n'en est point séparé, pas plus qu'on ne peut le


séparer de sa femme et de ses enfants. On n'a pas de ces
scrupules pour l'esclave : on vend l'homme sans la terre,
1 le mari sans la femme, le père sans les enfants. Le colon
et l'esclave sont tous deux une propriété : mais l'esclave
est un bien meuble ; le colon est un bien immeuble.
Si le colon déserte, la terre reste inculte, le propriétaire
j perd son revenu; il ne peut pas payer l'impôt à l'État,
j Aussi la loi, surtout dans les derniers siècles, a-t-elle res-
j serré les entraves du colon : il lui est défendu de s'enfuir
j sur la terre d'un autre maître, de se réfugier dans une
j ville, de se faire inscrire dans une corporation d'artisans,
j de s'enrôler dans les légions, s'il n'y est appelé comme
j recrue, de se faire ordonner prêtre, d'entrer dans un mo­
nastère. Le colon fugitif est ramené de force, les fers aux
pieds, à son champ.
Les colons .formaient l'immense majorité des popula-
i tions rurales de la Gaule. Pourtant elles comprenaient
: aussi des esclaves. Souvent le propriétaire d'un domaine
; en faisait deux parts : il laissait aux colons les portions les
; plus éloignées; il confiait à des esclaves, venus de tous les
1 points du monde, les portions les plus rapprochées. Les
jardiniers, vignerons, palefreniers, bergers, porchers, ceux
qui travaillaient au moulin, à la boulangerie, au pressoir,
au tissage et autres industries agricoles, étaient ordinai-
, rement des esclaves : les laboureurs étaient ordinairement
des colons.
Parmi les travailleurs des champs, il y avait encore :
1° des prisonniers de guerre que les empereurs ramenèrent
j en grand nombre des frontières germaines, et qu'ils établis-
ii saient sur les terres désertes, sous le nom de lètes : les uns
! devenaient des colons, les autres restaient libres, sous la
j condition de faire un service militaire; 2° des soldats
; romains qui, en quittant le service, obtenaient de l'empereur
j une concession.de terres, y fondaient une culture et
I s'y créaient une famille. Cette concession s'appelait un
j bénéfice : en échange, le vétéran élevait ses fils en vue du
• service militaire. Ces bénéfices annoncent déjà les fiefs
; militaires de l'époque féodale.
Religion : fusion des religions gauloise et romaine. —
40 CIVILISATION FRANÇAISE

La conquête romaine avait brisé l'organisation sacerdotale


de la Gaule. Comme les lois impériales prohibaient toute
association qu'elles n'autorisaient pas, l'ordre des Druides
fut poursuivi comme congrégation non autorisée. Auguste
interdit les rites de la religion druidique aux Gaulois
devenus citoyens romains. Il défendit absolument les sacri­
fices humains : les Druides purent continuer seulement à
tirer un peu de sang aux victimes qui s'offraient volontai­
rement. Ses successeurs furent plus rigoureux et proscri­
virent décidément les Druides. De ceux-ci, les plus con­
vaincus se réfugièrent dans les Iles Britanniques; les autres
trouvèrent place dans la nouvelle organisation religieuse, \
devinrent prêtres des nouveaux dieux ; d'autres restèrent en |
secret les instituteurs des jeunes nobles, et leur enseigne­
ment faisait concurrence à celui que les Romains organi­
saient dans leurs écoles de Lyon, de Marseille ou d'Autun;
d'autres enfin ne furent plus que de simples sorciers,
devins ou magiciens, qui prédisaient l'avenir aux gens
crédules ou, en se cachant, pratiquaient leur mystérieuse
médecine.
Les Romains avaient pour principe de respecter les reli­
gions des peuples vaincus; leur paganisme pratiquait la
tolérance envers les autres paganismes. Dans les dieux
de la Grèce, delà Syrie, de l'Égypte, ils prétendaient recon­
naître les dieux qu'eux-mêmes adoraient; sous Auguste,
on éleva à Rome un temple appelé le Panthéon, c'est-à-
dire « le temple de tous les dieux ». Les Romains se con­
tentaient d'une analogie quelconque entre leurs dieux et
les dieux indigènes, Aussi n'hésitèrent-ils pas à recon­
naître, dans notre Beien, leur Apollon, dieu du soleil; dans
notre Bélisana, la sage Minerve; dans notre Camulus,
Mars, dieu de la guerre; dans Arduina, Diane, déesse des
forêts et de la chasse. Leur dieu Mercure fut assimilé
tantôt à Teutatès, parce qu'il conduisait aux enfers les
âmes des morts, tantôt à Lug ou Atusmert, parce qu'il
était l'inventeur des arts. Leur Jupiter était tantôt Ésus,
parce qu'il était, comme lui, un dieu suprême, tantôt
Tarann, parce qu'il était, comme lui, dieu du tonnerre.
Kirk devint aussitôt leur Éole, dieu des vents, et sous
Auguste, on lui éleva un temple dans Narhonne. Un mo- i
iiw»«aü
astetmao

I GAULE ROMAINE 41
nument curieux de cette fusion des dieux gaulois et ro-
; mains, c'est l'autel des nautes ou mariniers de la Seine,
qu'on a retrouvé sous le chœur de Notre-Dame de Paris.
Sur l'une de ses faces, il représente Ésus et, sur l'autre,
■ Jupiter : pour les conquérants, c'était la môme divinité en
; deux personnes et sous deux costumes différents, la saie
I gauloise ou la toge romaine.
j Plus tard les Gaulois adorèrent des dieux que les Ro­
mains avaient importés d'Orient : Isis, la grande déesse
d'Égypte, et Apollon-Mithra, dieu persan.
Enfin les Gaulois furent admis, comme les Romains, à
adorer les empereurs. A Lyon, à l'endroit où se trouve
aujourd'hui la place des Terreaux, s'élevait l'autel d'Au­
guste et de Rome, entouré de soixante statues repré­
sentant soixante cités de la Gaule. Les chefs de l'aristo­
cratie gauloise devinrent flammes ou prêtres d'Auguste.
; En outre, dans chaque ville, il y eut des augustales, à la
j fois magistrats et prêtres, chargés de pourvoir à l'entretien
S des rues et au culte des dieux lares, ou divinités locales,
; parmi lesquels figuraient les statuettes d'Auguste et de
sa femme Livie. C'était une manière d'associer plus étroi­
tement le petit peuple à cette religion nouvelle des empe­
reurs.

Tandis que les Druides ne connaissaient d'autres sanc­


tuaires que les forêts de chênes et ne croyaient pas que la
divinité pût être enfermée entre des murailles, les Gallo-
Romains eurent moins de scrupules. Partout s'élevèrent
des temples magnifiques : dans le Capitole de Toulouse,
à Jupiter; dans Aix, à Cybèle, la mère des dieux; dans
Limoges, à Jupiter, et Isis; dans Poitiers, à Janus, le dieu
à la double face; dans Périgueux, à Vénus; dans Auch, à
Apollon; dans quantité de villes, à l'empereur Auguste et
à sa femme Livie.
Des collèges de prêtres se formèrent : les flamines
consacrés à Jupiter et à Auguste, à raison d'un par cité,
les augustales, les pontifes des différents dieux, les vestales,
chargées de l'entretien du feu sacré. Pour connaître l'avenir,
• des augures observèrent le vol et le chant des oiseaux, des
aruspices fouillèrent les entrailles des victimes, des quindé­
cemvirs interrogèrent les mystérieux livres sibyllins. Les
sa

■ 'B
. UM*
42 CIVILISATION FRANÇAISE
frères arvalcs, par une pratique importée de Rome, mais
■ S-1 ï qui rappelait un rite gaulois, pour appeler la bénédiction
i des dieux sur les biens de la terre, promenèrent dans les
champs leurs « rogations ».
' ï
II n'y a pas de clergé romain. — Il y a bien dans
la société gallo-romaine des collèges de prêtres, mais
ils ne forment pas un ordre de l'Etat. Tout citoyen est
prêtre à certain moment : dans chaque maison, le père
de famille est prêtre et sacrifie aux dieux domestiques;
le juge, au moment déjuger, le général, au moment de
combattre, adresse ses prières aux dieux. Cette absence
d'une classe sacerdotale caractérise la Gaule romaine et la
distingue profondément, à la fois, de la Gaule indépen­
dante, qui avait ses Druides, et de la France féodale, qui
aura son Église.
Calendrier et fêtes. — Les Romains ont introduit leur
calendrier dans la Gaule. Leurs fêtes présentent parfois de
grandes analogies avec celles des Gaulois et se sont aisé­
ment confondues avec elles.
Ainsi leur fête des Kalendes, ou du l or janvier, concorde
à peu près avec la cueillette du gui : c'est le premier jour
de Tan, et Ton échange également des étrennes. C'est
encore l'époque des Saturnales, fêtes bruyantes en l'hon­
neur de Saturne, dans lesquelles on se travestit, et qui
sont l'origine de notre carnaval. Le mois de janvier est
aussi celui où les Romains tiraient les rois.
Eu février, on célèbre les Februa, sacrifices purifica­
toires, et les Lupercales, fêtes en l'honneur du dieu Pan,
signalées par leur licence. En mai, ce sont les fêtes de
Maïa ou de Flore, déesse des fleurs et de la fécondité. En
automne, à l'occasion des vendanges, en l'honneur de
Bacchus, dieu du vin, ce sont les Bacchanales.
Funérailles. — Les funérailles romaines diffèrent peu
des anciennes funérailles gauloises. A Rome comme dans
l'ancienne Gaule, suivant le rite religieux qu'avait pratiqué
le défunt, tantôt on l'enterre, tantôt on brûle son corps
sur un bûcher. Avant l'incinération, le mort est exposé sur
un lit de parade; on lui place dans la bouche une obole,
afin qu'il puisse payer son passage à Charon, le sombre
batelier du fleuve infernal. On se rend en cortège au bûcher;

mmmj.6 <W«*VaV*-;
^ —- ‘ V-\
GAULE ROMAINE 43

dans le convoi figurent des pleureuses à gage, mais aussi


des histrions ou bouffons, des joueurs de flûte, des dan­
seuses, et surtout un mime, qui s'est costumé et grimé de
manière à représenter absolument le défunt; puis vient la
foule des parents, amis, clients, esclaves affranchis par le
testament. Le corps est brûlé dans un linceul d'amiante,
substance incombustible, afin qu'on puisse recueillir les
cendres et les ossements calcinés. On les enferme dans
une urne couronnée de fleurs et qu'on dépose dans une
sorte de niche, au tombeau des ancêtres. Une inscription
est consacrée « aux dieux mânes » du défunt, avec ce vœu :
« Que la terre soit légère à ton ombre ! »
Persistance du paganisme romain. — Le paganisme
romain a laissé, même dans nos mœurs et dans notre
langue actuelle, des traces profondes.
La plupart des noms de mois rappellent encore aujour­
d'hui à quels dieux ou par quels rites ils étaient consacrés :
Janvier est le mois de Janus; Mars, celui du dieu de la
guerre; Mai, celui de Maïa; Juillet, celui du « divin Jules »,
c'est-à-dire de César; Août, celui d'Auguste. Le nom de
Février vient des Februa; Avril vient d'Aprilis, mot latin
qui rappelle qu'il ouvrait l'année; Juin rappelle la fête des
Juniores, c'est-à-dire de la jeunesse.
Les jours de la semaine ont des appellations encore
plus caractéristiques : lundi, c'est le jour de la Lune;
mardi, de Mars; mercredi, de Mercure; jeudi, de Jupiter;
vendredi, de Vénus ; samedi, de Saturne. Dimanche est un
mot chrétien, qui vient de dies dominica, le jour du Sei­
gneur; mais longtemps il a été chez nous le jour du
soleil; il l'est encore en Angleterre, où il se dit Sunday, et
en Allemagne, où il se dit sonntag.
N'est-ce point par un reste d'habitudes païennes qu'en
parlant des morts, nous disons : leurs cendres, leurs mânes,
leur ombre, et que nous sculptons encore des urnes sur les
monuments funèbres?

III. Administration romaine.

Administration impériale. — En Gaule, les quatre pro­


vinces établies par Auguste, les dix-sept provinces éta-
44 CIVILISATION FRANÇAISE

blies au iv® siècle, étaient administrées par des gouverneurs


qui portèrent différents noms suivant les époques : dans
les deux premiers siècles, ils s'appellent légats ou procon­
suls; dans les derniers siècles, ducs, comtes, ducs des fron­
tières, placés sous la haute direction du préfet des Gaules,
qui, suivant les époques, résida à Arles, à Autun, à Lyon
ou à Trêves.
Les attributions de ces gouverneurs embrassaient l'ad­
ministration, les impôts, l'armée, la justice. Ils touchaient
leur traitement partie en argent, partie en nature. Ainsi,
au me siècle, un gouverneur recevait vingt livres d'argent,
cent pièces d'or, six cruches de vin, deux mulets et deux
chevaux, deux habits de parade, deux habits ordinaires,
une baignoire, un cuisinier, un muletier, etc.
L'administration était très simple sous les premiers
empereurs; les gouverneurs, quelle que fût l'étendue de
leurs pouvoirs, se bornaient à surveiller celle des cités.
Elle devint très compliquée, tracassière même sous les
derniers empereurs; les gouverneurs commencèrent à se
mêler de tout et administrèrent directement.
Ils eurent sous leurs ordres un nombre toujours crois­
sant d'employés de tout rang. Tous ces fonctionnaires
formaient la sacro-sainte hiérarchie. Qui les offensait,
se rendait coupable de lèse-majesté. Ils portaient, sui­
vant leur grade, les titres de perfectissimes, clarissimes,
illustres, etc. En s'adressant à eux on devait leur dire,
suivant le cas : « Votre Grandeur » ou « Votre Perfec­
tion ».
Administration municipale. — Au-dessous des gouver­
neurs, les cités jouissaient d'une très grande autonomie.
Elles étaient administrées par un sénat ou curie qui sié­
geait au chef-lieu. Quelquefois le lieu, où il se réunissait
s'appelait le capitole, en souvenir du Capitole de Rome.
Ainsi Poitiers, Bordeaux, Toulouse, Périgueux, Besançon
avaient leur capitole.
A l'origine, la curie était élue par une assemblée du
peuple et la dignité de curiale était fort recherchée. Au
in® siècle, à partir de l'empereur Septime-Sévère, il n'y
eut plus ni assemblées du peuple, ni élections, et cette
dignité, qui n'était plus ambitionnée par personne, put
iÿii

■■gàwæfraftMMJMwifcÉ

GAULE ROMAINE 45

être imposée à tous les citoyens qui possédaient vingt-


cinq arpents de terre, c'est-à-dire neuf hectares.
Les membres de la curie jouissent de certains privilèges :
ils ne peuvent être mis à la torture, ni attachés au carcan,
ni envoyés aux mines, ni brûlés sur un bûcher. Après un
certain nombre d'années d'exercice, ils peuvent être nom­
més comtes de troisième classe.
Ces honneurs sont une faible compensation des charges
qui les accablent : la plus lourde est celle qui consiste à
faire rentrer l'impôt. S'ils ne réussissent pas à le faire ren­
trer tout entier, ils doivent, de leurs deniers, combler le
déficit. Tous les curiales d'une cité sont solidairement res­
ponsables vis-à-vis du trésor : le riche doit payer pour le
pauvre, et leurs biens à tous sont la garantie de la dette
commune.
Aussi, dans les m* et iv* siècles surtout, chacun cherche
à se dérober à ces honneurs. Les lois de l'Empire retien­
nent de force les curiales sur leur siège. Comme leur
patrimoine répond au trésor de l'exacte perception de l'im­
pôt, il leur est interdit de vendre leurs biens sans autori­
sation, et ils ne peuvent les céder qu'à un acquéreur qui
puisse être membre de la curie. Si le curiale meurt sans
enfants qui puissent lui succéder sur son siège sénatorial,
le quart de ses biens revient à la curie ; s'il meurt, absolu­
ment sans enfants, la curie prend les trois quarts; s'il a
cherché à s'enfuir ou à vendre secrètement son patrimoine,
la curie prend tout. Un curiale ne peut cesser d'être cu­
riale, même pour entrer dans l'armée, ou dans le clergé,
ou dans un monastère, à moins qu'il ne commence par
abandonner la totalité de son bien. Il lui est interdit
d'habiter la campagne ou de faire un voyage sans autorisa­
tion. Beaucoup préféraient racheter leur liberté en aban­
donnant leur patrimoine : mais cela finit par être aussi
interdit. Il y a des curies qui sont réduites à un ou deux
membres. Ainsi la curie, qui fut d'abord un sénat muni­
cipal, n'est plus, à la fin, qu'une machine à percevoir
l'impôt.
Les fonctionnaires municipaux, qui formaient le pou­
voir exécutif de la cité, étaient élus par la curie pour un
an. Ordinairement, ils étaient au nombre de six : deux
3.
46 CIVILISATION FBANÇAISE
duumvirs pour la justice, l'administration, le commande­
ment des milices municipales, deux édiles pour la police
et les bâtiments, et deux questeurs pour les finances.
Pour la justice, on portait appel de la sentence des
duumvirs au tribunal du gouverneur de la province, et de
la sentence de celui-ci au tribunal du préfet des Gaules.
En 365, pour protéger les privilèges des villes contre 1
les empiètements des gouverneurs, l'empereur Valentinien
institua dans chaque ville un magistrat appelé défenseur
de la cité. Il était élu par tout le peuple.
Ainsi le gouvernement des cités gallo-romaines se com­
posait de trois éléments : 1° de magistrats élus et annuels;
2° de la curie; 3° de l'assemblée générale du peuple; 4° du
défenseur. Chaque cite était comme une copie de l'an­
cienne Rome, qui avait eu ses consuls, son sénat, son
assemblée du Forum, ses tribuns du peuple.
Assemblées provinciales. — Auguste avait donné à
la Gaule une sorte de représentation politique : les nota­
bles des trois provinces de Belgique, Lyonnaise et Aqui­
taine, réunis à Lyon pour célébrer son culte, obtinrent le
droit d'examiner la conduite des gouverneurs et au besoin
de porter plainte contre eux à l'empereur. Ces assemblées
se maintinrent pendant toute la durée de l'Empire. En 418
encore, l'empereur Ilonorius autorisa les cités gauloises à
envoyer des notables pour une grande assemblée géné­
rale qui se tiendrait tous les ans à Arles, sous la prési­
dence du préfet des Gaules.
Droit romain : lois civiles et pénales. — Un legs pré­
cieux de la domination latine en Europe, c'est le droit
romain.
Les premières lois de Rome, surtout la Loi des Douze
Tables, avaient été au moins aussi barbares que les vieilles
lois gauloises. Elles accordaient au père de famille droit
de vie et de mort sur sa femme, sur ses enfants, à plus
forte raison sur ses esclaves.
A mesure que la civilisation romaine fit des progrès, et
notamment sous les empereurs, les jurisconsultes inter­
prétèrent la loi dans un sens toujours plus humain, et
leurs décisions, jointes aux rescrits des empereurs, formè­
rent une législation nouvelle. Le droit civil romain finit par

'JgS!
r*-*

.....
GAULE ROMAINE 47

être le plus équitable et le plus sage qu'ait produit l'huma­


nité : on l'a surnommé la « raison écrite ». Conservé jus­
qu'à nous, principalement dans les Pandectes ou le
Digeste de l'empereur Justinien et dans ses Institutes
eu manuel de droit à l'usage des étudiants, il a fini par
triompher des législations que la conquête barbare avait
fait un moment prévaloir. Une grande partie de notre
Code civil procède du droit romain.
Dans le droit civil qui régissait nos ancêtres gallo-
romains, la puissance paternelle s'est atténuée et est
devenue bienfaisante et tutélaire. L'égalité de partage a
prévalu entre les enfants. Le sort des esclaves s'est adouci :
les empereurs ont défendu de les mettre à mort, de leur
infliger des châtiments trop cruels, de vendre séparément
les membres d'une même famille. On a facilité, on a
encouragé les affranchissements. On n'a pu abolir l'escla­
vage lui-même : il a fallu tolérer que des êtres humains
fussent exposés sur les marchés, la tête rasée, avec un
écriteau sur la poitrine. On n'a pu prévenir tous les abus
de maîtres capricieux, cruels ou débauchés L
Le droit criminel des Romains mérite moins d'éloge
que leur droit civil. Il a consacré la ‘procédure secrète, qui
fut plus tard celle de l'Inquisition, et l'emploi de la tor­
ture pour arracher des aveux aux accusés. Sous la Répu­
blique, il n'était point permis de mettre à la torture un
citoyen romain; mais le juge d'instruction avait le droit
d'y mettre les esclaves pour tirer d'eux un témoignage
contre leurs maîtres. Sous l'Empire, cette distinction s'ef­
faça : on put torturer même un citoyen romain, d'abord
quand il s'agissait d'un crime de lèse-majesté, ensuite pour
tous les autres crimes, même pour des délits de peu d'im­
portance.
Les pénalités romaines, surtout sous l'Empire, étaient
atroces : non seulement on décapitait, on pendait, mais le
patient pouvait être brûlé vif sur un bûcher, cloué à une
croix, rompu vif, presque toujours après avoir été cruel-
1. CJn tache sanglante s'attache aussi à la civilisation romaine : jusqu'aux
derniers jours de l'Empire, on a vu des malheureux, sous le nom de gla­
diateurs, s'entr'égorger par centaines dans les cirques ou condamnés à
lutter avec les bêtes féroces, pour l'amusement des spectateurs. "
48 CIVILISATION FRANÇAISE
lement flagellé. Comme pénalités de second ordre, on fla­
gellait, on crevait les yeux, on coupait quelque membre,
on marquait au fer rouge, on envoyait aux mines. Jusqu'à
Constantin, les biens du condamné étaient toujours con­
fisqués, ce qui enveloppait dans le châtiment sa famille
Innocente.
Chose plus atroce, on se faisait un amusement des sup­
plices : le condamné était souvent réservé pour les fêtes du
cirque; on l'y faisait combattre comme gladiateur; on
l'y exposait sans défense aux bêtes féroces.
Le droit d'asile venait parfois tempérer les rigueurs
du droit pénal : le condamné ou l'esclave fugitif qui réus­
sissait à atteindre un temple d'Esculape, dieu de la méde­
cine, ou de Junon, l'épouse de Jupiter, obtenait grâce de
la vie.
Impôts. — Le système financier de l'Empire fonctionnait
avec une louable régularité, mais c'était un terrible instru­
ment d'oppression. Le temps n'était plus où César se con­
tentait de demander aux Gaulois la solde militaire : pres­
que à chaque règne d'empereur, les impôts croissaient en
nombre et en pesanteur.
De plus, au temps de César, l'impôt était collectif comme
la propriété elle-même : on exigeait telle somme de telle
tribu, et celle-ci répartissait, comme elle l'entendait, la
contribution entre tous les habitants. Depuis l'établisse­
ment du cadastre et de la propriété individuelle, chaque
contribuable a personnellement affaire au fisc.
Il y avait d'abord les impôts directs : 1° la capitation
(census capitis) ou impôt sur le revenu, dû par chaque
habitant adulte; on l'appelait tributum soli (impôt foncier),
quand il frappait la propriété rurale. Il était fixé par le
prince, réparti par lui entre les provinces, réparti ensuite
par le gouverneur de province entre les cités. On dressait
pour chaque cité les livres de cens-. Ceux-ci, pour chaque
domaine, présentaient un tableau appelé polypticum; tout
paysan mâle, sauf les vieillards ou les enfants, comptait
pour une tête (caput) et sa femme pour une demi-tête; en
regard du nom de chaque laboureur, étaient inscrits la !|
contenance et le revenu de la terre (appelée aussi caput) :1
qu'il cultivait et la somme qu'il avait à payer. Le proprié- j
GAULE ROMAINE 49

taire était responsable de l'impôt dû par ses colons, comme


la curie était responsable pour tous les contribuables ;
2° l'impôt sur les portes (ostiarium , de ostia, porte) ; 3° les
; prestations, pour le traitement du gouverneur de la pro-
; vince ; 4° les réquisitions de blé, de fourrages, de chevaux,
: pour les armées; 5° les corvées de toutes sortes, construc-
• tion des routes, charrois pour les troupes, entretien des
I fonctionnaires en tournée, etc.
; Le chrysargyre était un impôt direct qui frappait spécia-
I lement le commerce et l'industrie.
Puis les impôts indirects : les douanes, les octrois, les
péages sur les routes et les ponts, le centième sur les ventes
j aux enchères, le vingtième des héritages, le vingtième sur
j les affranchissements, le vingt-cinquième sur la vente des
esclaves, etc.
! Dans certaines occasions, les sénats municipaux devaient
i à l'empereur l'or coronaire, don de joyeux avènement.
; Avec quelle rigueur et même quelle barbarie étaient
; perçus, au ive siècle, les impôts, on en jugera parce passage
d'un écrivain chrétien, Lactance : « On mesurait les champs
par mottes de terre, on comptait les pieds de vigne. On
' inscrivait les bêtes, ,on enregistrait les hommes. On n'en-
: tendait que les fouets, les cris de la torture; l'esclave fidèle
était torturé contre son maître, la femme contre son mari,
le fils contre son père; faute d'autre témoignage, on les-
torturait contre eux-mêmes; et, quand ils cédaient, vaincus
i par la douleur, on écrivait ce qu'ils n'avaient pas dit...
: Encore ne s'en rapportait-on point à ces premiers agents ;.
I on en envoyait d'autres pour trouver davantage, et les-
i charges doublaient toujours, ceux-ci ne trouvant rien,
i mais ajoutant au hasard, pour ne point paraître inutiles. »
j Mieux que par les récits des historiens, cette misère nous-
; est prouvée par un fait : Dioclétien avait interdit aux
I parents de vendre leurs enfants; par humanité, Constantin
j fut obligé de le leur permettre. C'était pour beaucoup de
; familles le seul moyen que parents et enfants ne mou-
' russent pas de faim.
* Armée romaine. — Aux armées tumultueuses, aux
“ bandes nobiliaires de l'ancienne Gaule avait succédé une
; nouvelle organisation militaire. L'empereur de Rome dis-
SO CIVILISATION FRANÇAISE
posait d'armées permanentes, de légions, qui campaient
sur toutes les frontières de l'Empire, sur le Rhin, sur le
Danube, sur l'Euphrate, aux cataractes du Nil, à la lisière
•du Sahara, pour tenir en respect les barbares.
Une légion au grand complet était forte de 6 000 hommes
d'infanterie. Elle était, en outre, escortée par des ailes de
cavalerie; elle était munie de catapultes, de balistes, et
autres machines de guerre et de siège; elle était éclairée
par des auxiliaires, c'est-à-dire par des archers, des fron­
deurs, et autres troupes légères. On voit qu'une légion
formait comme un petit corps d'armée complet *.
Les frontières de la Gaule étaient gardées par huit
légions, les mêmes qui avaient fait avec César la conquête de
Gaule. Elles étaient fortes de 48 000 hommes d'infanterie,
plus 48 000 hommes de cavalerie et de troupes auxiliaires,
parmi lesquelles figuraient surtout des Espagnols, des Scy­
thes, des Daces, des Germains. Au total, 96 000 hommes.
11 y avait deux flottes sur nos côtes : celle de Bretagne,
dans le Pas-de-Calais, et de celle de Germanie, à l'em­
bouchure du Rhin.
Les soldats romains étaient réputés, non seulement pour
leur bravoure, mais pour leur discipline, pour leur patience
à subir les privations, les longues marches, le poids de
leurs armes et de leurs matériaux de campement. Une
légion ne se reposait jamais sans s'être d'abord retran­
chée au moyen d'un fossé, d'un remblai et d'une palissade :
chaque soldat, outre ses armes, ses vivres et ses outils,
portait plusieurs pieux.
Tout soldat romain prêtait le serment « de sacrifier sa
vie pour l'Empire ». Il touchait une solde et recevait en
outre une gratification annuelle : il avait sa part du butin
et des prisonniers.

1. Les légionnaires romains portaient un casque en fer et une cuirasse,


ou plutôt un corset de fer : ils allaient d'abord les jambes nues, chaussés
de sandales comme le sont encore aujourd'hui les paysans italiens. Plus
tard, pour s'accommoder au climat, ils empruntèrent aux Gaulois leurs
•braies et leur saie. Ils portaient un glaive court : leur arme la plus redou­
table était le pilum , sorte de pique, qu'on pouvait aussi lancer comme un
javelot, et qui perçait d'un coup plusieurs boucliers.
Plus lard, il y eut des escadrons où l'homme et le cheval étaient com­
plètement bardés de fer et qu'on appelait cataphractes.
GAÜLE ROMAINE gJ
-V
C'est dans ces légions que furent versés les colons des
campagnes gauloises ; car chaque propriétaire, suivant
l'étendue de son domaine, était tenu de livrer annuelle-
; ment tant de recrues. Plus tard la population diminua; ;;
la vertu militaire déclina; des paysans se coupaient le
; pouce pour ne pas servir. Les légions durent se recruter
j surtout parmi les Utes barbares établis en Gaule. On leur
! adjoignit un nombre toujours plus grand d'auxiliaires
! étrangers. Telle tribu barbare, qui était entrée en ennemie • fl' Y:: - :

( sur le territoire de l'Empire, était autorisée à y rester,


pourvu qu'elle s'engageât à le défendre. Sur beaucoup de ff.;.
■ s.-

points de notre territoire, il y a des noms de lieux qui


indiquent les campements de ces auxiliaires étrangers *.
Au delà même de la frontière, on accordait à des rois
barbares le nom d'alliés et des titres de dignités romaines, r
afin de les intéresser à la sécurité de l'Empire.
Le soldat romain, dans les derniers temps de l'Empire,
! mal payé, démoralisé, découragé, a une tendance fâcheuse * ■■ Y

j à la désertion ; ou bien il cherche à se faire une autre car-


! rière. La loi impitoyable, ici encore, intervient pour le r:-
! maintenir à son poste, lui fermer la vie civile ou la vie
religieuse. On en arrive à marquer le soldat, à lui imprimer
sur les membres, avec un fer rouge, l'aigle impériale.
‘r

IV. Lettres et arts; agriculture, industrie


et commerce.

Lettres et arts : monuments. — La civilisation gallo-


romaine est brillante. Il n'est pas de cité qui n'ait ses (■■■■'y'
palais, ses temples, ses thermes ou bains; ses basiliques, où y :;y -
s'assemblent les marchands et où le préteur rend la jus­
tice; ses amphithéâtres ou arènes, pour les combats de gla­
diateurs, les chasses aux lions et aux panthères, même

1. TifFauges (Deux-Sèvres) tire son nom <Tun campement de Taifales,


eoldats de race germanique ou scythique ; les noms de Morlagne ou Mor-
iains, assez répandus en France, viennent de soldais maures: les noms de
Sermaize, Sermoize ou Sermizelles, de soldats sarmates ; les noms d'Alle­
magne, Allemanches, Auménancourt, de soldats alamans, etc.
52. CIVILISATION FRANÇAISE
pour des batailles navales sur une mer improvisée; ses
théâtres , où l'on représente des pantomimes, avec machi­
nes, trucs, changements à vue; ses arcs de triomphe, ses
colonnes, ses statues à la gloire des empereurs. Des aque­
ducs, comme le magnifique pont du Gard, amènent de
loin l'eau des sources. Encore aujourd'hui se dressent les
arcs d'Orange, Trêves, Carpentras, la Porte de Mars à
Reims, la Porte noire à Besançon, la Porte dorée à Fréjus,
la Porte de France, la Maison carrée et le Temple de Diane,
à Nîmes, le temple de Livie à Vienne, les Théâtres d'Orange
et d'Arles, les Arènes d'Arles, de Nîmes et de Trêves, les
Thermes de Paris et de Sanxay. Ils témoignent, par leurs
débris encore imposants, de la magnificence romaine, et
aussi de la richesse des villes, car c'est aux frais, non de
l'État, mais des municipes gaulois qu'ils se sont élevés.
Marseille est « la maîtresse des études » et remplace
Athènes comme métropole de la culture grecque. Les
écoles d'Autun, de Lyon, de Toulouse, de Bordeaux, ont
d'illustres professeurs, qui enseignent en grec et en latin,
et d'innombrables étudiants. Arles et Trêves sont célèbres
par leurs bibliothèques et leurs copistes de manuscrits. Des
Gaulois se font un nom dans le barreau romain, d'autres
dans la médecine. La littérature latine s'enorgueillit des
Gaulois Trogue Pompée, qui rédigea en quarante livres
une histoire universelle; Térentius Yarro, de Narbonne,
qui écrivit un poème sur la guerre de Séquanie; Pétronius
Arbiter, célèbre dans tout l'empire par l'élégance de son
style; Cornélius Gallus, de Fréjus, poète et ami de Virgile,
le plus grand poète latin; Afer, de Nîmes, qui fut le maître
du célèbre Quintilien; Valérius Cato, de Vienne, orateur
éminent, qu'on a surnommé « la sirène latine »; Ausone,
de Bordeaux, qui, dans son poème sur la Moselle, a célébré
le charme des campagnes gauloises.
Un des grands artistes de l'empire fut un statuaire de
Marseille, Zénodore, qui éleva pour les Arvernes, sur le
Puy de Dôme, une statue colossale de Mercure. Appelé par
Néron à Rome, il y dressa une statue de l'empereur, haute
de cent dix pieds.
Agriculture, industrie, commerce. — L'agriculture
prend un nouveau caractère à l'époque romaine.
GAULE ROMAINE 5»

Tandis qu'autrefois la terre n'était désignée que par le


nom de la peuplade qui l'occupait, maintenant elle se
morcelle en propriétés qui portent le nom de leur nou­
veau propriétaire Les petits cultivateurs libres ont dis-
: paru; les vastes exploitations agricoles, dans les domaines
j agrandis des nobles se combinent avec des exploitations
; industrielles, filature, tissage, teinture, qui mettent en.
j œuvre les produits du sol.
j Les méthodes romaines d'agriculture, préconisées dans
: les livres des agronomes latins, s'introduisent. Le nord de
j la Gaule tend à adopter les modes de culture qui depuis
longtemps sont en usage dans la Province. C'est sans doute à
ce moment que les pays celtiques commencèrent à connaître
! certains arbres à fruit qui, très anciennement, avaient été
importés d'Asie dans les pays romains, comme le noyer,
le noisetier, l'abricotier, le châtaignier, le prunier, etc. La
pêche s'appelait « persica » parce qu'elle venait de Perse. ■
j Le cerisier, originaire de Cérasunte en Asie Mineure, parut
: dans la Gaule du nord vers le milieu du i0r siècle. La Gaule
i cessa d'être réduite à ses plantes indigènes comme à ses
, espèces indigènes d'animaux domestiques : elle profita de ce
i mouvement d'échange d'idées et de produits qui embrassait
i tout l'ancien monde, du golfe Persique à la mer du Nord, et
i qui assurait à chaque province de l'empire romain le
! bénéfice des inventions et des progrès réalisés dans toutes
; les autres.
j Le méchant empereur Domitien avait fait arracher les
j vignes de la Gaule pour avantager le vigneron d'Italie; le
j bon empereur Probus (276-282) les a fait replanter. Non
! seulement on récolte du vin, mais déjà on le sophistique :
Pline se plaint que les vignerons de la Province introdui­
sent dans leur vin des herbes et des ingrédients nuisibles
à la santé. Presque partout, il avait un goût de résine.
L'industrie gallo-romaine est en progrès sur l'indus­
trie gauloise. Le savon de Mattium (Wiesbaden); les pote­
ries des Édues, sur lesquelles on trouve gravé le nom d'un
1. Sur les terres des Parisii, par exemple, apparaissent des noms de
lieux nouveaux : Passy, Issy, Champigny, Clicby (en latin, Ta,cc>.acu$,
/cciacus , Campiniacus , Clippiacus); ce sont les domaines des propriétaires
gallo-romains Paecius, Iccius, Campinius, Clippius, etc.
' 9*

4
54 CIVILISATION FRANÇAISE
artiste, Pixtilos; les cuculles, ou manteaux à capuchon, de
Langres et delà Saintonge; les saies et les caracalles (sorte
de limousines) d'Arras ; le* toiles du pays de Caux, du
Rouergue, du Berry, du Boulonnais; les tissus de lin de
Cahors; les draps d'Arras; des toiles peintes, de la bijou­
terie, de la verrerie : voilà ce qu'on fabrique surtout en
Gaule.
Nous avons plus de renseignements sur les manufac­
tures impériales que sur les industries privées. Il y avait
en Gaule huit manufactures d'armes : à Mâcon, on faisait
des arcs et des flèches ; à Autun, des cuirasses ; à Reims, des
épées et des boucliers; à Soissons, des boucliers, des cui­
;i; '(• rasses et des balistes; à Strasbourg, toutes sortes d'armes.
Trêves possédait deux manufactures : on fabriquait, dans
l'une, des balistes; dans l'autre, des boucliers.
Il y avait trois fabriques de monnaies : à Lyon, à Arles,
à Trêves. Il y avait trois ateliers impériaux d'orfèvrerie:
à Arles, à Reims, à Trêves. Six « gynécées », ou ateliers de
femmes où l'on fabriquait des tissus, à Arles, à Lyon,
à Reims, à Tournay, à Trêves, à Metz, appartenaient à
l'État. Deux autres appartenaient à l'empereur. II y avait
encore une grande manufacture de tissus, à Vienne, et
deux ateliers de teinturerie, à Toulon et à Narbonne.
Les Romains, en établissant la paix sur terre et sur mer,
avaient favorisé l'extension du commerce gaulois. Les
petits ports de l'Océan entretenaient un faible trafic avec
la Grande-Bretagne, encore bien barbare à cette époque;
les grands ports de la Méditerranée restaient en relations
suivies avec les pays civilisés, l'Espagne, l'Italie, l'Afrique
et l'Orient.
A cette époque, les grandes villes de la Gaule étaient
presque toutes situées dans le voisinage de la Méditerranée :
c'étaient surtout Marseille, Narbonne, Lyon, Avignon,
Nîmes, Carcassonne, Autun. Au contraire les villes de la
région océanique, Arras, Amiens, Paris, Bordeaux, étaient
encore de petites villes. Cela montre combien le commerce
f de la Méditerranée était plus actif que celui de l'Océan.
Nouvelle organisation du travail s collèges d'arti­
sans et de marchands. — Les villes devinrent bien plus
nombreuses et plus peuplées qu'à l'époque gauloise. L'in-

:*vr
mm*
jsyjiju
GAULE ROMAINE 55

dustrie et le commerce prirent, dans les deux premiers


siècles de la domination romaine, un développement con­
sidérable. Les habitants des campagnes affluèrent dans les
villes.
Le travail reçut une organisation nouvelle. Les négo­
ciants ou les artisans d'une même profession furent grou­
pés en collèges ou corporations. Les membres de ces
corporations étaient affranchis de la corvée, du service mili­
taire, de certaines charges. Les artisans distingués rece­
vaient parfois le titre de comte; même, comme cette pro­
motion entraînait la perception d'un droit fiscal, on les for­
çait de subir l'anoblissement. Certains collèges, dans les
métiers les plus relevés, portaient officiellement l'épithète
de splendides. Aux arènes de Nîmes, on réservait quarante
places d'honneur à la corporation des marchands de vin.
Les premiers personnages de l'Empire, les sénateurs et les
hauts fonctionnaires, tenaient à honneur d'être patrons
de quelque corporation : ils leur faisaient des dons, les ins­
crivaient sur leur testament, et, en échange, en recevaient
parfois l'hommage d'une statue ou d'une inscription com­
mémorative. Ces patrons étaient officiellement les défen­
seurs des collèges, dans le cas où les gouverneurs auraient
voulu attenter à leurs privilèges.
Une corporation était une puissance dans la cité. Elle
avait son trésor, alimenté par les cotisations des membres,
les revenus de ses propriétés foncières, les libéralités du
patron; elle avait ses dignitaires, qui portaient les appella­
tions triomphales de procurateurs, questeurs, préfets, con­
suls, etc. ; elle avait ses bannières, qu'elle déployait fière­
ment dans les solennités municipales ; elle avait ses fêtes, ses
banquets solennels, où elle glorifiait les dieux protecteurs
de la corporation.
Des collèges de « nautes » s'étaient emparés du service
des transports sur la Saône, le Rhône, la Durance, la Loire.
La plus célèbre de ces compagnies est celle des nautes
de la Seine.
L'État, pour qui l'alimentation publique était une ques­
tion vitale, avait donné une organisation spéciale aux col­
lèges des marchands de blé, des marchands de porcs, des
mariniers qui opéraient le transport de ces denrées, des
S6 CIVILISATION FRANÇAISE
déchargeurs qui en opéraient le débarquement, des bou- g
langers, etc. Gomme il ne fallait pas que ces métiers j
chômassent, aucun de ces industriels ne pouvait renoncer j
à sa profession sans faire à la corporation l'abandon de (
tous ses biens. Le fils d'un boulanger, le gendre d'un bou- ;
langer ne pouvaient hériter de lui, le légataire d'un bou- ;
langer ne pouvait toucher son legs sans accepter, en même s
temps, de reprendre sa charge. Tous les moyens de s'écbap- |
per pour entrer dans l'armée ou, plus tard, dans le clergé , ,
chrétien, leur étaient enlevés d'avance.
Leur servitude était compensée par de nombreux privi­
lèges et exemptions. Les dignitaires de certaines corpora- . ,|
tions pouvaient devenir comtes au bout de cinq ans !
d'exercice ; les patrons de navires avaient rang de cheva- j
liers; les boulangers pouvaient même aspirer au sénat de
Rome.
Les manufactures impériales présentaient une orga- |
nisation encore plus exceptionnelle. Elles comprenaient 1
trois catégories d'ouvriers : des hommes libres, des afïran- i
chis et des esclaves. Les hommes libres y subissaient une '
discipline aussi sévère que les esclaves. La loi décrétait la j
peine de mort contre le teinturier qui laissait brûler son
étoffe. Une fois inscrit dans une de ces manufactures, on
n'en pouvait sortir; on devait y travailler jusqu'à la vieil- I
lesse, « jusqu'à l'épuisement », disent les édits, à moins
qu'on ne fournît un remplaçant. Or, le remplaçant était ,
difficile à fournir, puisque les ouvriers eux-mêmes ne cher­
chaient qu'à s'évader. La loi édictait les travaux forcés
dans les mines contre quiconque recèlerait un ouvrier
fugitif. A la fin, pour rendre les évasions plus difficiles, les
ouvriers des manufactures d'armes furent marqués d'un
fer rouge sur le bras ou sur la main.
Fin du régime romain en Gaule. — Nous ne devons
pas être injustes pour le régime romain qui a donné à la
Gaule deux cents ans de prospérité. Il faut bien distinguer
entre la période des ier et ne siècles et la période des 111 e et
IV« siècles. Dans la première période, l'Empire fait res­
pecter ses frontières par les barbares, et le pouvoir impé­
rial se transmet sans trop de secousses; dans la seconde
période, les barbares envahissent les provinces et les

iMtttÜI
GAULE ROMAINE Bl

guerres civiles sont fréquentes entre les compétiteurs à


l'Empire. Dans la première, la population augmente, l'in­
dustrie et le commerce sont prospères, les arts fleurissent
et les monuments se multiplient, la classe moyenne se
développe, les impôts sont encore légers, l'administration
impériale n'est pas encore tracassière, l'égalité de droits
s'établit entre les classes de citoyens, le régime électif
prévaut dans les cités, les fonctions municipales sont
recherchées, les légions se recrutent facilement parmi les
sujets gallo-romains, le colon, l'artisan, le négociant jouis­
sent d'une certaine indépendance, et l'on peut parler, sans
ironie, die la « liberté romaine ». Dans la seconde, les
campagnes se dépeuplent et les villes sont saccagées ; on
n'élève plus de monuments; les impôts deviennent écra­
sants; les charges municipales ne sont plus recherchées,
mais subies; des lois tyranniques cherchent à arrêter la
désertion des curiales, des colons, des artisans et mar­
chands, des soldats.
Les causes de la chute du régime romain furent sur­
tout :
1° L'absence d'un véritable patriotisme. On est citoyen du
monde romain, mais le monde n'est pas une patrie. Dans
l'unité impériale, l'unité gauloise n'a pu se réaliser. Les
cités vivent à l'écart les unes des autres; elles sont isolé­
ment rattachées au trône de l'empereur. Que ce trône
vienne à s'écrouler, les cités gallo-romaines se retrouve­
ront plus étrangères l'une à l'autre que ne le furent autre­
fois les nations gauloises. Que les légions qui gardent la
frontière du Rhin viennent à se disperser, les municipa­
lités de la Belgique, de la Celtique et de l'Aquitaine n'au­
ront ni la volonté, ni les moyens de combiner leurs efforts
contre les barbares. L'isolement municipal, qui a rendu le
gouvernement si aisé, rend la défense impossible.
2° Le régime romain n'a pas enfanté en Gaule une classe
moyenne assez nombreuse. Ou plutôt cette classe moyenne,
qui avait commencé à se développer grâce à la prospérité
des deux premiers siècles, a décliné, aux siècles suivants,
avec le commerce et l'industrie. Entre l'aristocratie, repré­
sentée par les fonctionnaires impériaux ou les “sénateurs
de Rome, et le peuple des campagnes, il n'y a que quelques
S8 CIVILISATION FRANÇAISE
corporations de négociants et d'artisans, et ces curiales que
le fisc exploite impitoyablement.
3° Les classes rurales, qui, lorsqu'elles sont libres, consti­
tuent la force défensive d'un pays, étaient soumises à peu
près au même régime qu'en Russie il y a vingt-cinq ans.
4° La Gaule a passé de la prospérité à la décadence; la
production agricole et industrielle n'a pu s'accroître dans
la même mesure que les exigences du trésor. Ou plutôt,
elle a marché en sens inverse; plus le pays s'appauvrit,
plus le fisc se montre exigeant. L'agriculture est ruinée
par l'asservissement des classes rurales, l'industrie par les
lois restrictives, le commerce par la loi du maximum qu'a
édictée Dioclétien. Les nations épuisées ne peuvent plus
subvenir à l'entretien de l'Empire.
S° L'administration a abusé de sa force ; elle a tué toute
initiative dans les individus comme dans les villes et les
provinces; elle a détruit à tel point l'esprit politique que
personne ne s'intéresse plus aux affaires publiques, pas
même à la défense de l'État.
6° Rome a cru faire sagement en désarmant les habitants
pour confier la défense du pays à des soldats de profession;
mais voici que l'esprit militaire, après avoir péri dans cette
population gauloise si belliqueuse autrefois, décline à
son tour dans les légions. La Gaule finit par n'être plus
gardée contre les barbares que par d'autres barbares. Le
moment va venir où gardiens et ennemis s'entendront
pour entrer tous ensemble.
7° Le système impérial a eu pour but de détourner les
esprits de la politique; le christianisme est venu qui les a
détournés de toutes les choses terrestres et qui les a
tournés vers les choses d'en haut. Si la cité romaine doit
périr, qu'importe? Voilà la « cité de Dieu », comme l'ap­
pelle saint Augustin, qui s'ouvre toute grande. Or, dans
la cité de Dieu, il n'y a plus ni Romains, ni barbares : il
n'y a que des chrétiens. Les Germains ne sont pas néces­
sairement des ennemis : ils peuvent être des frères en
Jésus-Christ.
8° L'Empire romain était devenu vraiment trop lourd à
tout le monde. Il avait établi dans la société autant de com­
partiments que de professions, et il avait enfermé chacun
t
GAULE ROMAINE 59

dans sa profession comme dans une geôle. Le colon était


rivé à la glèbe des champs, l'artisan à son collège, l'ou­
vrier impérial à sa manufacture, le soldat à sa légion,
le curiale à sa curie. Ils étaient condamnés à rester là
jusqu'à leur mort, et leurs fils condamnés à les rem­
placer jusqu'à la consommation des siècles. Le pouvoir
: avait à chacun fermé toutes les issues, interdit toute
espérance, marqué au fer rouge le légionnaire et l'ouvrier.
; Qui donc pouvait avoir intérêt au maintien de l'Empire?
! Malgré les apparences d'ordre et de régularité, jamais
! peut-être, à aucune époque de notre histoire, les popula-
: tions n'ont été plus malheureuses que dans les deux der-
j niers siècles de l'Empire : même le désordre des invasions
barbares, même l'anarchie féodale, ne causèrent pas plus
; de souffrances.
J Déjà, en 285, les paysans s'étalent soulevés et avaient
! commencé la bagaudie, cette jacquerie gallo-romaine.
; Cent mille d'entre eux, sous leurs chefs Aelianus et Amandus,
I établissaient leur camp près de Paris, à Saint-Maur-les-
Fossés. Déjà, au témoignage de Salvien, colons et pro­
priétaires, également désespérés, fuyaient chez les bar­
bares. Les barbares n'avaient plus qu'à entrer chez nous.
Ouvrages a consulter : Am. tions politiques de Vancienne France
Thierry, Tableau de l'Empire ro­ et Recherches sur quelques problèmes
main; Éist. de la Gaule sous la do­ d'histoire. — Guiraud, Les assemblées
mination romaine; Ausone et la litté­ provinciales de l'empire romain. —
rature latine en Gaule. — Duruy, P. Viollet, Eist. des inst. polit, de
Eist. des Romains. —Mispoulet, Ins­ la France. — Flandin, Les assemblées
titutions politiques- des Romains. — provinciales dans V Empire romain
Boucher-Leclercq, Manuel des inst. et dans l'ancienne France. — Wal­
romaines. — Madvig, L'Etat romain. lon, Eist. de l'esclavage dans l'anti­
— Ortolan, Explication historique quité. — H. Lemonnier, Condition
des Institutes deVempereur Justinien. privée des affranchis. — Baudrillart,
— Friedlaender, Les mœurs à Rome Eist. du luxe , t. II. — Levasseur,
sous Auguste. — Lamarre, De la mi­ Hist, des classes ouvrières en France,
lice romaine. — Gaston Boissier, La t. I 0T. — De Caumont, Abécédaire
religion romaine. — A. Bernard, Le d'archéologie. — Bertrand, Les voies
temple d'Auguste et la nationalité romaines en Gaule. — Dureau de la
gauloise. — Beurlier, Essai sur le Malle, Economie politique des Ro­
culte des empereurs romains. — mains. — B&udi diVesme. Des impo­
Fustel de Coulanges, Eist. des institu­ sitions de la Gaule romaine.
CHAPITRE IV

GAULE CHRÉTIENNE

te christianisme en Gaule, les persécutions. — Le


christianisme fut apporté en Gaule dès le premier siècle
de Tère chrétienne. D'après une légende, qui d'ailleurs
paraît apocryphe, le grand apôtre saint Paul aurait paru
dans la Province romaine.
Le christianisme, qui consolait les déshérités en leur
montrant dans le royaume des cieux une compensation
aux misères présentes, fut tout d'abord en grande faveur
dans les classes populaires de l'Empire. Pourtant, bien
que les deux dogmes essentiels du druidisme, l'unité de
Dieu et l'immortalité de l'âme, se retrouvent dans la reli­
gion nouvelle, elle se répandit dans la Gaule assez lente­
ment. Elle fut apportée d'abord dans les villes du Midi, i
par des missionnaires venus d'Italie ou d'Asie. La pre- j
mière église gauloise fut celle de Lyon.
Le christianisme fut bientôt persécuté par les empe­
reurs. Les raisons de cette persécution sont faciles à com­
prendre : 1° Si la religion du Christ avait été une religion
comme les autres, si elle s'était bornée à révéler un nou­
veau dieu, les Romains lui auraient fait le môme accueil
qu'à toutes les autres : ils auraient placé la statue de
Jésus dans leur Panthéon, entre Teutatès et Mercure. Mais
le Dieu des chrétiens était le « Dieu jaloux »; il venait
détruire tous les dieux, et ses adeptes ne voyaient dans
les anciennes divinités que de vaines idoles ou de méchants
démons. Le chrétien zélé considérait tous les autres cultes
comme un outrage à la majesté du Dieu unique. Il éprou-
S GAULE CHRÉTIENNE 6i

1 rait une sainte colère contre leurs temples et leurs statues.


■: Il se faisait parfois, comme Polyeucte, un honneur de les
profaner et de les renverser.
; 2° Le chrétien niait la divinité de l'empereur, qui était la
•; base de tout le système politique; il ne croyait pas à l'éter­
nité du Capitole, ni à la déesse de la Victoire; il refusait
de participer aux cérémonies consacrées par les lois de
I l'État et de prêter sur les autels le serment imposé aux
: fonctionnaires; il s'abstenait de viandes consacrées par les
I prêtres, fuyait les fêtes, les théâtres, les cirques, prenait le
I . monde en pitié et en dégoût. Certains chrétiens, en haine
des auspices et des autres pratiques qui consacraient les éten-
j dards, se refusaient même au service militaire. D'autres se
I demandaient si ce n'était pas un péché que de payer les im-
I pôts à un empereur idolâtre.
j 3° Enfin, comme ils formaient des « églises « ou assem-
I blées fermées aux profanes, les chrétiens tombaient sous le
i coup des lois, déjà anciennes, qui interdisaient les associa-
; tions secrètes.
; Voilà pourquoi, non seulement les mauvais empereurs,
I comme Néron et Domitien, mais même les meilleurs,
comme Trajan, Marc-Aurèle, Aurélien, les persécutèrent.
i C'est surtout au n° et au ni® siècle que sévirent les per-
! sécutions. Ce fut l'âge héroïque du christianisme gaulois.
Alors, torturés dans les prisons, livrés aux bêtes dans les
j cirques, les « athlètes du Christ », ces martyrs qui lui ren­
daient témoignage, montèrent au rang des saints. Les cités
gauloises eurent en eux des patrons célestes, comme dans
les grands seigneurs romains elles avaient leurs patrons
terrestres. Des nations entières formèrent leurs clientèles.
Les plus anciennes églises de notre pays leur sont consa­
crées. Tels furent, parmi tant d'autres, Pothin, premier
évêque, et Irénée, second évêque de Lyon; Symphorien,
qui fut martyrisé à Autun; Trophime, à Arles; Bénigne,
à Dijon; Saturnin ou Sernin, à Toulouse; Martial, à Li­
moges ; Victor, à Marseille; Ferréol et Ferjeux, décapités
à Besançon; Quentin, qui donna son nom à la capitale du
Vermandois; Denys et ses compagnons, suppliciés, près de
Paris, sur le Mont des Martyrs, dont nous avons fait
Montmartre; Crispinus et Crispinianus^ deux nobles romains

62 CIVILISATION FRANÇAISE
qui se firent cordonniers afin de propager plus sûrement
la foi parmi les artisans, et qui, exécutés à Soissons, sont
devenus saints Crépin et Crépinien.
En dépit des persécutions, un moment arriva où les chré­
tiens se trouvèrent assez nombreux pour que Constantin,
empereur dans les Gaules, crût utile de s'appuyer sur eux.
Il vainquit Maxence, empereur en Italie, au Pont-Milvius
près de Rome. Cette bataille où il arbora une enseigne sur­
montée de la croix, le labarum, assura le triomphe des
chrétiens (312).
Triomphe du christianisme sur le paganisme. — De
proscrite, la religion chrétienne devint bientôt la religion
officielle. A son tour, elle proscrivit les dieux et les rites
romains. A Rome, l'empereur Gratiën faisait enlever du
sénat la statue de la Victoire et renonçait au titre de sou­
verain pontife de l'ancienne religion. Le chrétien Firmicus
excitait les empereurs à détruire les temples et les autels
des dieux : « Enlevez, pillez sans crainte les ornements des
temples ; fondez ces dieux et faites-en de la monnaie ; réu­
nissez tous les biens des pontifes à votre domaine; après
la ruine des temples, vous serez plus agréables à Dieu. »
On ne s'en tint pas aux paroles. Partout le marteau
s'abattit sur les temples et les statues, la cognée sur les
arbres sacrés. Vers 360, saint Martin, ancien soldat, plus
tard évêque de Tours, menait énergiquement ces entre­
prises : sous ses coups, de nombreux monuments périrent
dans le Poitou, la Touraine, la Bourgogne. En 400, saint
Éxupère renversait aux environs de Bayeux l'idole de
Beien, placée sur le mont Phœnus. A Autun, saint Sulpice
mettait fin au culte de Cybèle.
Dans les villes, les rites du paganisme disparurent assez
rapidement; ils se maintinrent bien plus longtemps au
fond des campagnes. En effet, les premières sociétés chré­
tiennes se formèrent dans les villes; l'église s'installait là
où existait la curie. De là, son action morale, comme l'ac­
tion administrative de la curie, essayait de rayonner sur
les campagnes; mais, comme les premiers évêques et les
premiers prêtres sortaient peu de la ville, l'influence
exercée sur les villages était faible. On ne pouvait songer,
dans les premiers siècles, à y établir des temples et des
i fr~ïiv‘ii(rff~ni< iiiiïïiiiiii t

GAULE CHRÉTIENNE 63

I pasteurs à demeure fixe. De temps à autre, quelque zélé


t! chrétien, quelque ardent missionnaire partait de la cité et
; parcourait les campagnes et les « villae » des nobles, prêchant
1 » aux colons, aux esclaves, « la bonne nouvelle », les exhor­
tant à briser leurs idoles ; mais cette propagande ne lais—
j sait qu'une faible trace dans les dures cervelles des cam-
! pagnards.
j Voilà pourquoi du mot paganus, ou paysan, on a fait
i les mots païen et paganisme.
I Ce n'était pas tout que d'avoir chassé les grands dieux
i de l'Olympe et aboli les sacrifices officiels. Un paganisme
J plus tenace que celui-là, c'était celui qui se maintenait
dans les superstitions rurales, dans les usages les plus
ordinaires de la vie et dans les expressions mêmes du
langage.
Saint Germain, avant la réforme de ses mœurs, scanda­
lisait les chrétiens, ses coreligionnaires, en suspendant à un
grand poirier qui était au milieu d'Auxerre, les têtes des
bêtes fauves qu'il avait tuées à la chasse. Le concile
d'Auxerre, en 586, constatait que les paysans continuaient
à vénérer les buissons, les arbres, les pierres, les fontaines,
les lacs. Vainement, pendant tout le vin® siècle, les conciles
fulmineront contre les pratiques idolâtriques.
L'Église trouva un moyen de tourner la difficulté : elle
plaça des madones dans le creux des grands chênes druidi­
ques; elle planta des croix sur les rochers, sur les hau­
teurs consacrés aux dieux ; elle bénit les lacs sacrés et les
sources qui guérissaient et leur donna les noms de ses
saints. Dans la Haute-Saône, il y eut la fontaine de saint
Adrien qui continua à attirer les pèlerins. Le lac Hélanus,
dans la Lozère, devint le lac de Saint-Andéol. Les monta­
gnes dédiées à Beien, à Apollon, aux divers dieux du soleil,
furent sanctifiées par saint Georges, par saint Michel,
qui, comme eux, ont dompté des dragons. Les temples de
Vénus ou de Minerve, de Bélisana ou d'Arduina, furent
purifiés par l'invocation de la Mère de Dieu. Partout les
saints prenaient la place des dieux.
Les fêtes païennes furent remplacées par les fêtes chré­
tiennes qui pouvaient se célébrer à la même date. Au heu
du « jugement des morts », on eut la Toussaint et le jour
i

Ci CIVILISATION FRANÇAISE
des Morts. Au solstice d'hiver, on célébra la fête de Noël, et
la bûche de Noël est un souvenir des feux allumés en l'hon­
neur du dieu du soleil. Au lieu des Februa, on eut la fête
de la Purification de la “Vierge. Le jour où l'on tirait les
Rois devint la fête des Rois mages. Les feux en l'honneur
de Beien seront ceux de la Saint-Jean. Saint Mamert, au
ve siècle, fonde les Rogations; saint Médard, au vie , cou­
ronne des rosières : autant d'usages gaulois ou romains
qui deviennent chrétiens. Mais le paganisme résiste sur
1 d'autres points : pendant des siècles, les conciles lutteront,
mais en vain, contre la fête des étrennes au 1 er janvier,
qu'ils font précéder par un jeûne de trois jours, et contre
les folies du carnaval, qui, pour être suivies du carême,
n'en seront pas moins extravagantes.
L'Église réussit mieux dans sa campagne contre la cré­
mation, pratique qui se rattachait au culte du feu. Peu
à peu les chrétiens avaient commencé à se distinguer des
païens en adoptant l'inhumation, qui était le seul mode
de sépulture en usage chez les Juifs. La crémation qui,
même chez les païens, avait été pratiquée concurremment
avec l'inhumation, disparaît avec le paganisme romain, et
ce ne sont pas les Francs qui la rétabliront, car juste­
ment leur coutume nationale est d'inhumer leurs morts.
L'Église ne réussit pas à changer les noms païens des
mois et des jours. Elle obtient seulement, comme le deman­
i ;
daient déjà saint Ambroise et saint Augustin, que le « jour
! ■] du Soleil », devienne « le jour du Seigneur », c'est-à-dire
!<■ le dimanche. Les édits de Constantin, la loi des Wisigoths,
le concile d'Orléans en 538, défendent de le profaner par
aucun travail servile. Mais, presque aussitôt, il faut réagir
contre un autre usage, car certains Gaulois, s'inspirant de
quelque vieille superstition, croient que, ce jour-là, con­
duire le bétail aux champs, même préparer sa nourriture,
sont choses qui portent malheur. Tandis qu'on cherche à
sanctifier le jour du Seigneur, il faut aussi condamner ceux
qui chôment le « jour de Jupiter », c'est-à-dire le jeudi :
le concile de Narbonne, en 589, ordonne qu'on travaillera
ce jour-là comme les autres.
i Après les druides gaulois, après les flamines romains, il
reste encore un monde de sorciers, de magiciens, de devins,

i
> '
GAULE CHRÉTIENNE 65

qui prt iendent deviner l'avenir par les songes, les baguettes,
le vol des oiseaux, le bassin rempli d'eau, etc. L'Église
proscrit toutes ces pratiques qui lui semblent diaboliques ;
mais la superstition a la vie dure, et ce sont les livres mêmes
de l'Église qu'elle va utiliser. On consulte sa destinée en
ouvrant au hasard la Bible ou l'Évangile et en méditant le
premier verset qui se présente aux yeux. C'est ce qu'on
appelle « les sorts des saints ». Ces sorts-là, l'Église les
proscrit aussi et le concile de Vannes, en 465, destitue les
clercs qui prêtent leur ministère à ces folies.
Lutte contre les hérésies. — Dès le début, l'Église n'eut
pas seulement à combattre l'idolâtrie ; il lui fallut convo­
quer les premiers conciles contre les « hérésies » qui me­
naçaient son unité : contre celle d'Arius, qui niait la divi­
nité de Jésus ; contre celle des « Parfaits » qui rejetaient tous
les sacrements, même le baptême; contre celle de Pélage,
un moine de la Grande-Bretagne, qui soutenait, sur le libre-
arbitre de l'homme, des doctrines qui semblaient incom­
patibles avec le dogme du péché originel; contre celle des
« Manichéens », qui admettaient l'existence de deux dieux
égaux, tous deux éternels, le bon et le mauvais principe;
contre celle des « Gnostiques », qui, dans la Trinité, ne
voulaient voir que le Saint-Esprit et s'abandonnaient à
leur libre inspiration.
Alors aux évêques-martyrs des premiers siècles succé­
dèrent les évêques-docteurs du iv® et du v® siècle, qui
gagnèrent leur sainteté à lutter contre les hérésies, par
leur jparole et par leurs écrits. La Gaule chrétienne s'enor­
gueillit des grands noms de saint Hilaire, évêque de
Poitiers ; saint Germain, évêque d'Auxerre ; saint Ambroise,
un très grand seigneur, fils du préfet des Gaules et évêque
de Milan.
En 385, sur les instances de deux évêques espagnols, et
sur l'ordre de l'usurpateur Maxime, le Gnostique Priscil-
lien et plusieurs de ses compagnons furent décapités, mal­
gré les protestations de saint Martin. C'est la première
exécution d'hérétiques que présente notre histoire.
Organisation de l'Église. — L'Église fixa ses dogmes
au concile de Nicée, en 325, et promulgua le symbole
de Nîcée. Elle fixa en même temps son organisation.
4.
66 CIVILISATION FRANÇAISE
Elle n'avait d'ailleurs qu'à prendre pour modèle l'organisa­
tion romaine et à entrer dans ses cadres. Chacune des
cités gauloises forma un diocèse, ou « administration »,
ayant à sa tête un évêque. Plus tard, les cités d'une même
province formèrent une métropole, à la tête de laquelle se
plaça l'évêque métropolitain qui, au vin“ siècle, prend le titre
d' archevêque.
Il y eut donc en Gaule dix-sept métropoles et dix-sept
métropolitains, comme il y avait dix-sept provinces et
dix-sept gouverneurs : à Mayence, Cologne, Trêves, Reims,
pour l'ancienne Belgique; à Lyon, Sens, Rouen, Tours,
Bourges, Bordeaux, Besançon, pour l'ancienne Celtique; à
Eauze, pour l'ancienne Aquitaine; à Narbonne, Aix, Vienne,
Moutiers de Tarantaise, Embrun, pour l'ancienne Province
romaine. Ces divisions ecclésiastiques survécurent aux divi­
sions administratives romaines, conservèrent les mêmes
limites et se maintinrent avec une telle ténacité que Paris,
jusqu'en 1622, n'eut qu'un évêque et resta dépendant de la
métropole de Sens.
De même qu'au-dessus des dix-sept gouverneurs s'était
élevé le préfet des Gaules, l'Église eut un primat des
Gaules, et les cités d'Arles, de Vienne et de Lyon, qui
avaient été tour à tour la résidence du préfet, se dispu­
tèrent aussi le siège primatial.
L'Empereur n'est pas oublié dans la nouvelle organisation
ecclésiastique : de même qu'il avait été le souverain pontife
de la religion païenne, il resta le chef politique de l'Église
chrétienne. On l'appelait volontiers l'évêque des choses
du dehors, c'est-à-dire des choses temporelles. A partir de
Constantin, il présida les conciles. Les successeurs de Cons­
tantin essayèrent même de se mêler du dogme, et quelques
empereurs versèrent dans l'hérésie et favorisèrent les
Ariens. Mais l'Église, par son essence même, échappa à une
domination trop directe du chef de l'État; soumise à son
autorité pour les « choses du dehors », elle lui refusa toute
ingérence dans le domaine de la foi et de la conscience.
Le plus grand progrès intellectuel et social qu'elle ait
réalisé dans le monde, c'est précisément la séparation
du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel, car leur
réunion est l'essence même du despotisme.
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GAULE CHRÉTIENNE 67

Les évCques, la hiérarchie. — Primitivement l'évêque


et les prêtres se distinguaient moins qu'aujourd'hui des
simples fidèles. Le mot grec episcopos, c'est-à-dire évêque,
signifie un surveillant, un inspecteur. Le mot grec presby-
teros, c'est-à-dire prêtre, signifie un vieillard, un ancien.
L'évêque et les prêtres étaient les premiers des fidèles,
chargés dünstruire ceux-ci, de les guider et de leur donner
le bon exemple. Le mariage n'était pas interdit à tous
les clercs. Au iv» siècle, saint Hilaire, quand il fut nommé
évêque de Poitiers, était marié : il se sépara de sa femme.
. Dès les premiers temps un caractère sacré, une marque
indélébile, sépara le clergé des fidèles : Fonction par le
saint-chrême, le sacrement d'ordination. Un ordre sacer­
dotal se reconstitua en Gaule.
Quand les pasteurs chrétiens étaient rares et les fidèles
peu nombreux, il n'y avait guère plus d'une église pour
toute une cité, et c'était celle que présidait l'évêque.
Dès le iv» siècle, il y a dans certaines villes plusieurs
églises; dans les campagnes même, commencent à se
bâtir des oratoires, où des prêtres de la ville viennent
quelquefois célébrer les offices : mais ce n'est que beau­
coup plus tard qu'on y fonda de véritables églises. Ces
églises devinrent alors le centre d'une subdivision du dio­
cèse : la paroisse. Les plus importantes prirent le
nom de « plébaines », et leur titulaire le nom de « plé-
bain ». De ces églises dépendirent les églises secondaires,
qu'on appelle « succursales ». Puis, vers le xiie siècle, les
prêtres des églises plébaines et ceux des succursales pri­
rent indistinctement le nom de curés, parce qu'ils avaient
le soin (cura) des âmes.
On à toujours réservé le titre d'église « cathédrale » à
celle où s'élève la chaire (cathedra) d'un évêque.
A l'origine, les évêques n'avaient pas de supérieur sur
terre; ils n'étaient soumis qu'à Jésus-Christ; ils portaient
souvent le titre de souverains-pontifes ; l'évêque de Rome
ne réclamait sur les autres qu'une simple primauté d'hon­
neur.
Jusqu'au v° siècle, l'évêque était le « prêtre par excel­
lence »; il avait seul la plénitude du sacerdoce; il n'accor­
dait à ses prêtres que le droit de prêcher, d'instruire ses
68 CIVILISATION FRANÇAISE
diocésains, de les préparer à la réception des sacrements,
que lui seul pouvait administrer. Puis, la chrétienté deve­
nant de plus en plus nombreuse, il les autorisa à con*
fesser, à baptiser, à distribuer l'eucharistie, mais seule­
ment avec les hosties consacrées par lui. Par la suite, ils
obtinrent le droit de célébrer la messe et d'administrer
tous les sacrements, sauf la confirmation, l'ordination et
l'extrême-onction ; plus tard enfin, ils purent conférer
même l'extrême-onction, mais le saint-chrême dont ils
usaient en cette circonstance devait venir de l'évêque.
L'évêque conserva toujours sur eux son autorité, veillant
à ce qu'ils ne pussent quitter leur poste, contrôlant leur
s'-
conduite. A Pâques, à Noël, à la Pentecôte, c'était à
l'église épiscopale seulement que les fidèles devaient
entendre la messe.
La distinction, dès l'origine du christianisme gaulois, est
nettement établie entre les clercs ou gens d'église, et les
laïques, ou simples fidèles. Les clercs s'élèvent aux ordres
majeurs ou restent dans les ordres mineurs. Les ordres ma­
jeurs comportent un caractère indélébile, un engagement
irrévocable : ce sont la prêtrise, le diaconat, et, plus tard,
le sous-diaconat. Les ordres mineurs obligent aussi à la
tonsure ; mais ceux qui en sont revêtus peuvent ensuite re­
noncer à la vie cléricale : tels sont l'acolyte, remplacé
ensuite par le sous-diacre, le lecteur, l'exorciste, qui délivre
■1
les possédés, et le portier. Jusqu'au v® siècle, où les conciles
commencèrent à prohiber cet usage , il y eut des diaconesses,
que l'évêque consacrait par l'imposition des mains et qui
remplissaient un office analogue à celui des diacres : elles
pouvaient toucher aux vases sacrés.
Dès le ve siècle, apparaissent les chanoines, prêtres qui
vivent autour de l'évêque, qui sont astreints à une règle
appelée canon (d'où le mot canonique et le mot chanoine).
Plus tard, après la réforme dont Chrodegand, évêque de
Metz, en 760, prit l'initiative dans son diocèse, ils forme­
ront le chapitre de l'église cathédrale.
' T
Premiers monastères. — Enfin, à côté de ce clergé qui
s'appelle séculier parce qu'il vit dans le siècle, dans le
^ I
monde, commence à s'établir un clergé régulier, soumis à
une régie, se consacrant uniquement à la prière, à l'étude,
H

iü SS?1
—Màiiïii f

rr-r
GAULE CHBÉTIENNE 69

‘ au travail des mains, conservant dans leur ferveur pre­


mière les traditions du renoncement chrétien. Les pre­
miers monastères n'obéissent qu'à la règle de leur maison
. et n'ont pas de règle commune : ils sont surtout des asso­
ciations de laïques qui se sont retirés du monde. Saint
, Martin a fondé ceux de Ligugé, près de Poitiers, et de
Marmoutiers, sur la Loire; saint Honorât a fondé celui de
Lérins dans une île de la Provence (île Saint-Honorat). C'est
; de Ligugé et de Lérins que ces deux saints sortirent ensuite
« pour devenir évêques, l'un de Tours, l'autre d'Arles. Le
I monastère de Saint-Victor, fondé vers la même époque par
i Cassien, près de Marseille, ne fut pas moins illustre.
La liberté dans l'Église : élections, assemblées. —
L'Église n'a pas seulement la puissance que donne l'organi-
! sation; elle a aussi celle que donne la liberté. Le principe
électif, banni de l'État romain, se retrouve dans l'Église chré­
tienne. Cet évêque, déjà si puissant, est élu par le concours
des trois ordres de la cité : le clergé, la curie, le peuple.
Souvent les candidats étaient nombreux, les brigues
ardentes. Les uns essayaient de gagner les électeurs par des
promesses et auraient volontiers mis le trône épiscopal aux
enchères; les autres, par leurs amis, faisaient vanter leur
mérite et dénigrer celui de leurs concurrents; quelques-uns
allaient jusqu'à soudoyer des bandes armées pour inti­
mider les électeurs. On exigeait du candidat une sorte de
profession de foi; on scrutait sa conduite passée, et, s'il
avait rempli une fonction publique , surtout un office de
finances, il devait jurer qu'il n'avait pas tiré de sa charge
un profit illicite, qu'il avait rendu ses comptes, que sa ges­
tion avait été approuvée.
Quelquefois l'élection avait lieu au scrutin, quelquefois
aussi par acclamation, quand le mérite du candidat sem­
blait hors de comparaison. Dans la vie de saint Germain,
on yoit qu'il avait été d'avance désigné par son prédéces­
seur saint Amator pour le siège d'Auxerre. Aussi « tout
le clergé, la noblesse, le peuple des villes et celui des cam­
pagnes se trouvèrent réunis en un même sentiment.... Lui-
seul faisait opposition et avait même amené des gens pour
empêcher son élection: mais ceux-là se déclarèrent aussi
pour lui ». Saint Martin fut élu, au moment où personne

• 1 r • r- ■* • '* • "1 ‘f?*‘ ' .iw “"et \


70 CIVILISATION FRANÇAISE

ne s'y attendait, par un soudain revirement du corps élec­


toral, éclairé tout à coup par la lecture d'un verset du
psautier.
Avec le principe électif, l'Église avait adopté celui de la
discussion publique. C'étaient dans les assemblées solen­
nelles de ses conciles, après un débat contradictoire, qu'elle
définissait ses dogmes et fixait sa constitution. Elle avait
ses conciles œcuméniques *, où assistaient les évêques de
toute la chrétienté, et ses conciles provinciaux où se
3 :: réunissaient les évêques d'une circonscription. Ces états
■s .
provinciaux qu'Honorius avait vainement essaj'é d'instituer
dans l'Empire, l'Église les avait fondés chez elle.
l'­ Richesses de l'Église. — Les églises eurent d'abord pour
seules ressources :
1° Les oblations volontaires du peuple, les unes hebdo­
ai madaires, les autres mensuelles. Les premières consistaient
dans le pain et le vin que devaient apporter les fidèles qui
prenaient part à l'eucharistie. Les secondes étaient des
dons en argent ou en nature que les plus riches des fidèles
versaient tous les mois dans le trésor de l'Église, et qui
étaient, en partie, appliqués au soulagement des pauvres,
en partie distribués entre les clercs;
2° Les prémices des fruits de la terre, qui servaient
aussi à l'alimentation du clergé;
3° Les dîmes, offrandes d'abord volontaires et spontanées
des fidèles, rendues obligatoires au ve siècle par le deuxième
concile de Mâcon. Ce n'était d'ailleurs qu'une obligation de
conscience; aucun empereur chrétien ne la sanctionna par
une loi;
4» Les revenus des terres et des autres propriétés des
églises. Celles-ci, surtout au temps des persécutions, pos­
sédaient peu d'immeubles : le fisc les aurait saisis. Avec la
période de paix, les domaines ecclésiastiques tendirent à
1
s'accroître; l'empereur Maximin, en 313, leur fit restituer
les terres saisies par le fisc. Constantin attribua à l'Église
les biens des confesseurs et des martyrs décédés sans pa­
rents. Théodose II et Valentinien III concédèrent aux églises
et aux monastères les biens des clercs ou des moines morts

1. Du mot grec œkuméné, qui signifie « toute la terre habitée ».


GAULE CHRÉTIENNE 71

sans héritiers. A plusieurs reprises, l'État leur abandonna


les biens meubles ou immeubles qui avaient formé la dota­
tion des temples païens;
b° Les empereurs chrétiens constituèrent une sorte de
budget du culte : Constantin accorda à des membres
indigents du clergé des secours ou des pensions ; il
i enjoignit aux gouverneurs de prélever sur les revenus de
i leur province une certaine somme pour l'entretien des
\ clercs.
! Toutefois l'époque impériale romaine n'est pas celle des
t grandes richesses de l'Église ; les empereurs chrétiens, dans
leurs libéralités mêmes, gardent plus de réserve que n'en
auront les rois barbares. Il est visible qu'ils craignent de
constituer un grand domaine ecclésiastique, exempt d'im­
pôts, et de diminuer ainsi les revenus de l'État. Ils prennent
même des mesures pour limiter les legs ou les dons aux­
quels la piété des fidèles aurait pu les entraîner, au détri­
ment de leurs familles ou de l'État,
j Privilèges de l'Église. — Les empereurs chrétiens se
* montrèrent plus larges en matière de privilèges qu'en
I matière de dotations. Ils accordèrent à l'Église de pré-
i rieuses immunités. Une loi de Théodose II attribua aux
j sanctuaires chrétiens le droit d'asile dont avaient joui
: certains temples païens.
j Pour que les clercs « ne fussent point détournés du culte
: dû à la divinité »> Constantin leur avait donné l'immunité
j personnelle, c'est-à-dire les avait affranchis des honneurs
' municipaux, en d'autres termes, de la servitude curiale,
j Ses successeurs, Constance, Valentinien, Théodose, les
! . avaient affranchis des « charges sordides », munera sor-
I dida, telles que la corvée des routes et des ponts, des
j charrois, etc. Théodose II les affranchit non seulement du
j service militaire, mais de l'impôt en argent qui en était
•! comme le rachat.
! Constantin leur donna en outre l'immunité réelle,
! c'est-à-dire qu'il exempta de tout impôt les propriétés
j ecclésiastiques qui fournissaient à l'entretien des clercs;
j mais, quand les propriétés ecclésiastiques commencèrent à
I s'étendre, cette immunité onéreuse pour le trésor subit
j quelques restrictions.

1
b*

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* •■»*# AftllftîinÉiri

72 CIVILISATION FRANÇAISE
Son fils Constance dispensa les clercs inférieurs^ qui
rivaient de quelque industrie, des taxes commerciales.
Les plus importants des privilèges concédés à l'Église
sont les privilèges judiciaires. Constantin interdit aux
juges impériaux de connaître des crimes commis par des
clercs contre la foi et les mœurs : févêque fut le seul juge
compétent. « Vous êtes, disait-il aux évêques, des dieux
constitués par le vrai Dieu; allez et discutez vos canons
entre vous, car il n'est pas convenable que nous jugions
des dieux. » Dans les causes civiles, s'il y avait procès entre
deux clercs, l'évêque était encore compétent.
Or le nombre de ceux qui acceptaient la tonsure, sans
se destiner à la vie cléricale, uniquement pour profiter des
avantages de la cléricature, devint de jour en jour plus
considérable. La clientèle judiciaire de l'évêque s'en aug­
mentait d'autant.
Beaucoup de laïques, dans leurs procès avec les clercs,
préféraient, par scrupule religieux, prendre l'évêque pour
arbitre que de les traîner devant les tribunaux. Même dans
les procès entre laïques, ceux-ci se souvenaient de la parole
de saint Paul : « Quand quelqu'un d'entre vous a un dif- I
férend avec une autre, ose-t-il l'appeler en jugement devant j
les infidèles plutôt que devant les saints? » Les croyants
recouraient donc à l'arbitrage de l'évêque plutôt que de
comparaître devant les magistrats. L'évêque fut donc pour
la société chrétienne un juge de paix dans le sens propre du
mot. Puis les prélats attirèrent à eux les procès intéressant
les veuves, les orphelins, les pauvres, qui formaient la
clientèle naturelle de l'Église. Ils intervinrent dans la no­
mination des tuteurs et des curateurs, en conservèrent les •
actes dans leur église, furent comme les notaires de la
communauté. Toutes les causes intéressant la conscience
chrétienne, relatives aux mariages, séparations, testaments,
allèrent nécessairement à eux.
L'Église tend à se substituer à l'État romain. — A
mesure que l'État romain décline, l'Église chrétienne déve
loppe ses moyens d'action. Ce qui fait la faiblesse de celui
là fait la force de celle-ci.
Quelques historiens ont pensé que l'autorité légale de
Vévêque dans la cité, en dehors de son autorité morale
GAULE CHRÉTIENNE 73

comme pasteur des âmes, venait de ce que les citoyens lui


conféraient par élection la charge de défenseur de la cité,
instituée par Valentinien. Le peuple, par défiance contre
l'aristocratie de la cité, contre la classe des curiales, aurait
donné ses suffrages à l'évêque, généralement étranger aux
rivalités de classes et aux intrigues de coteries. Comme
défenseur de la cité, l'évêque serait devenu un person­
nage officiel, un magistrat de l'État. On assigne encore à
! l'autorité légale de l'évêque une autre origine : à l'époque
; païenne, il y avait presque dans chaque cité un flamme.
j L'évêque chrétien aurait hérité de sa situation. Comme
: lui, il siège dans la curie : bientôt son avis y devient pré-
! pondérant pour toutes les questions de justice, d'impôts,
de travaux publics, c'est-à-dire dans toutes celles qui intê-
ressaient les pauvres. Il prime même le défenseur de la
cité, quand celui-ci se maintient à côté de lui.
! , L'évêque jugeait naturellement d'après le droit romain;
mais déjà commençait à se former, avec les décisions des
conciles, un droit spécialement ecclésiastique, appelé le
« droit canonique » ou le droit canon, et qui, augmenté
plus tard des décisions des papes, devait prendre au moyen
âge un grand développement. Un premier recueil de droit
canon fut, vers 530, rédigé en latin par un certain Denys le
Petit.
Ainsi l'Église chrétienne couvrait la Gaule et l'Empire
du réseau de son administration. Dans les provinces, elle
avait ses métropolitains; dans les cités, ses évêques; dans
les pagi ou « pays », elle commençait à avoir ses curés. Sa
hiérarchie, depuis le portier d'église jusqu'au primat des
Gaules, était aussi fortement constituée que la sacro-sainte
hiérarchie“ impériale. Elle avait ses états provinciaux, ses
états généraux. En même temps, grâce au principe d'élec­
tion, elle se recrutait dans les masses; elle y puisait une
popularité et une force qui manquaient à l'administration
laïque. Ses évêques, tantôt, comme saint Martin ou saint
Loup, apportaient du fond des monastères le prestige
-d'une vertu surhumaine; tantôt, comme saint Hilaire ou
Sidoine Apollinaire, empruntaient à l'illustration de leur
famille un éclat aristocratique qui n'était pas sans action
Æur le peuple. Les évêques seuls avaient toute liberté pour
R. Civil. T. I. S
■ - •vf^«a>iftrg?^v3^iawt*''nt.Bte£g
m- n Timir"“

74 CIVILISATION FRANÇAISE
parler et écrire : ils sont presque les seuls orateurs et les
seuls littérateurs de la fin de l'Empire. L'évêque est le pre­
mier magistrat civil de sa cité, en même temps qu'il en est le
pasteur spirituel. Les tribunaux de l'Église comptent autant
de justiciables que ceux du prince; son trésor se remplit
par les libéralités volontaires des fidèles, tandis que le
trésor public, malgré le zèle des exacteurs, reste vide. En
un mot l'Église, à la fin du iv° siècle, est un État, pourvu
de tous les organes essentiels d'un État, qui s'est constitué
aux dépens de l'État romain, mais qui est autrement sain
et vivace que l'Empire. Que l'Empire romain s'écroule,
l'Église chrétienne restera debout. Elle remplira l'inter­
règne amené parles invasions. Dans la panique causée par
les barbares, les évêques achèveront de prendre la place
abandonnée par les fonctionnaires en fuite. Ils ne seront
embarrassés, ni pour maintenir l'ordre dans l'anarchie, ni
pour employer les ressources de la diplomatie vis-à-vis
des envahisseurs. Au besoin, pour repousser ceux-ci, ils
mèneront au combat leurs diocésains.
Action de l'Église sur les barbares. — Le grand rôle
des évêques commence dès que commencent les invasions.
Saint Didier meurt en essayant de protéger les habitants
de Langres contre le roi des Vandales; saint Loup obtient
d'Attila qu'il épargne Troyes; saint Aignan dirige contre
lui la défense d'Orléans.
Quand les Burgondes s'établissent dans la vallée du
Rhône, les Wisigoths dans le bassin de la Garonne, les
Francs sur les bords de l'Escaut, c'est l'intérêt des évêques
catholiques qui décide de l'avenir de la Gaule. Leur choix
est bientôt fait entre les conquérants. Les Burgondes et
les Wisigoths sont plus puissants que les Francs; ils sont
plus civilisés; ils ont sur eux l'avantage d'être des chré­
tiens. Oui, mais ils sont des chrétiens hérétiques, des ariens.
Ce qui fait la fortune des Francs, c'est qu'ils sont encore
païens et que, par conséquent, ils peuvent être gagnés au
catholicisme.
Un mot d'ordre court dans toute la Gaule : une main
invisible prend par la main Clovis le païen et devant ses
das aplanit tous les obstacles. Les évêques, chefs des popu­
lations catholiques, défenseurs officiels et plénipotentiaires-
GAULE CHRÉTIENNE 75

des cités gauloises, préparent l'avènement de cette horde


de pillards qui deviendra la très chrétienne nation des
Francs. Après la victoire de Clovis sur les derniers soldats
romains (486), saint Remy entame une négociation avec
lui sous prétexte de réclamer un vase précieux. On le
marie avec la seule princesse catholique de la Gaule (493).
Après sa victoire sur les Alamans (496), on le baptise. Cher-
; chez quelles mains minent d'avance le puissant royaume
j des Burgondes et le puissant royaume des Wisigoths. Saint
i Avitus, évêque de Vienne, écrit au roi néophyte : « Quand
t vous combattez, nous vainquons. » Les évêques d'Arles,
; de Langres l'appellent contre les Burgondes. Ceux de
! Rodez, de Tours, l'appellent contre les Wisigoths; celui
! du Béarn soulève les montagnards de son diocèse sur les
• derrières de l'armée hérétique et meurt les armes à la
! main; celui de Toulouse ouvre aux Francs les portes de sa
j ville épiscopale et accepte les dépouilles des églises ariennes,
i Les reliques de saint Martin de Tours se sont déclarées pour
j Clovis; de la cathédrale de saint Hilaire de Poitiers, une
i lueur mystérieuse a éclairé sa marche ; une biche blanche
! lui a indiqué le gué de la Vienne. Il marche à la victoire
j entouré d'un cortège de miracles. Quand les deux royaumes
j hérétiques ont succombé (500 et 507), voilà que, dans la
; Gaule du nord-ouest, la puissante confédération armori-
j caine , qui a résisté à tous les efforts des hordes barbares,
se soumet à Clovis presque sans combat. C'est donc bien
J comme chef du parti catholique que Clovis, qui ne com-
: mandait qu'à quelques milliers d'hommes, a pu fonder en
j Gaule le premier royaume des Francs. Il a combattu, mais
I ce sont les évêques qui ont vaincu.
Ouvrages a consulter : Guizot, naire des antiquités chrétiennes. —
Eist. de la civilisation en Europe et Alzog, Eist. de l'Eglise. — De Bro­
Eist. de la civilisation en France , glie, L'Eglise et l'Empire romain au
t. Ier. — Renan, Marc-Aurèle. — IV0 siècle . — L'abbé Duchesne, Les
origines du culte chrétien. — Funk
Aube, Les persécutions de l'Eglise et
(trad. Hemmer), Eist. de l'Eglise. —
Les chrétiens dans l'empire romain.
— Montalembert, Eist» des moines A. Pératé, L'archéologie chrétienne.
d'Occident. — Beugnot, Hist, de la — L'abbé Chevallier, Les origines de
destruction du paganisme en Occi­ l'Eglise de Tours. — Le P. Chamard,
dent. — G. Boissier, La fin du paga­ Les Eglises du monde romain , notam­
nisme. — Amédée Thierry, Récits de ment celles des Gaules. — Huillard-
V histoire romaine au Ve siècle (Sidoine Bréholles, Les origines du christia­
Apollinaire). — Lecoy de La Marche, nisme en Gaule.
Saint Martin. — Martigny, Diction­
CHAPITRE V

GAULE FBANQUE. — HISTOIRE DU POUVOIR ROÏ AL.

(De Clovis à la déposition de Charles le Gros, 481-887.)

L'invasion germanique. — Les changements apportés


par l'invasion furent moins considérables qu'on ne serait
d'abord porté à le croire. Il n'y eut pas, au sens propre du
mot, une conquête de la Gaule par les Germains. Les Wisi-
goths et les Bùrgondes ont pris possession de leurs pro­
vinces au nom de l'empereur romain, et nous avons vu que
la Gaule accueillit Clovis plutôt comme un ami que comme
un ennemi. L'occupation ne fut, en général, ni violente ni
sanglante. Sauf dans le nord-est de la Gaule, où l'invasion
se continua pendant plusieurs siècles, l'aspect du pays n'en,
fut pas modifié. Les Wisigoths étaient peu nombreux dans
le bassin de la Garonne (ils n'étaient que 200 000 quand ils
passèrent le Danube); les Bùrgondes l'étaient encore moins
dans le bassin du Rhône (ils n'étaient que 80 000 quand
Aétius les établit en Savoie); les Francs, sous Clovis,
n'étaient qu'une bande de guerriers et non une émigration
en masse.

Les Germains ne purent donc changer, dans la plus


grande partie de la Gaule, ni la race, ni la langue.
Ils changèrent peu à la condition des habitants. Les
paysans ne pouvaient être dépossédés de leurs terres, puis­
qu'ils ne possédaient pas, et il fallut bien les garder comme
colons. Quant aux propriétaires, le sacrifice d'une partie
de leurs biens-fonds leur fut peu sensible, puisque ceux-ci
n'étaient pas cultivés en entier. Ce qu'ils en cédèrent était
peu considérable, attendu qu'il y avait assez de terres
GAULE FRANQUE : POUVOIR ROYAL 77

appartenant au domaine impérial pour doter la plupart


des guerriers wisigoths, burgondes ou francs.
Si l'invasion a produit cependant des effets considérables ;
ce furent des effets indirects et qui ne se produisirent qu'à
la longue. Sans doute elle amena un nouveau système de
gouvernement, un nouveau régime social et une profonde
' transformation des lois civiles et pénales ; mais c'est seu-
j lement deux ou trois cents ans après l'invasion de Clovis
i que la Gaule franque commença à différer profondément
j de la Gaule romaine.
Contraste entre l'organisation franque et l'organisa-
j tion romaine. — Au moment de l'invasion de Clovis, les
j Wisigoths et les Burgondes, établis en Gaule depuis près de
quatre-vingts ans, avaient adopté beaucoup des usages
romains : leurs rois, dans les cours de Toulouse et de
Dijon, affectaient le faste des empereurs et avaient com-
f mencé à reconstituer l'ancien système d'administration,
j Les Francs, au contraire, avaient conservé les mœurs et
! l'organisation des tribus germaniques,
i Chez eux, pas de souverain absolu, pas de sujets; s'il
1 s'agissait d'engager la nation tout entière dans une guerre,
• c'était l'assemblée générale de tous les hommes libres,
réunis en armes, qui décidait. Pas d'armée permanente:
; tout homme libre était un guerrier. Pas de hiérarchie
! administrative : le roi ne commandait qu'à ses serviteurs
• personnels. Pas de recueil de lois, mais seulement des cou-
j tûmes qui se conservaient dans la mémoire des hommes,
i Pas de magistrats, pas de prisons, pas de vindicte pu-
j blique : l'homme qui en tuait un autre n'avait à redouter
i que la vengeance des parents du mort. Pas d'impôts : le roi
i ne recevait que les dons volontaires de ses peuples, les
j tributs des peuples vaincus, et sa part du butin. Pas de
i dépenses publiques : le roi, en échange des services que
lui rendaient ses fidèles, les entretenait à sa table, quel-
j quefois leur faisait présent d'un cheval ou d'une lance.
C'est ce qui fit d'abord supporter si aisément aux popu­
lations gallo-romaines la domination des Francs : avec
eux, il n'y avait plus de service militaire, plus de corvées
pour les routes, plus d'exacteurs d'impôts, plus d'employés
tracassiers, plus de procès compliqués.
78 CIVILISATION FRANÇAISE
Caractère du pouvoir royal au temps des Mérovin­
giens. — Un roi franc ne ressemblait guère à un empe­
reur romain. Il était le chef d'une nation qui avait ses
assemblées souveraines. Il était le conducteur d'une bande
de guerriers dont la liberté allait jusqu'à l'insolence : le
soldat du vase de Soissons bravait Clovis; ceux de Thierry ;
le menaçaient de le quitter s'il ne les menait piller quelque
contrée; ceux de Clotaire se jetaient sur lui et déchiraient ;
sa tente parce qu'il se refusait à attaquer les Saxons.
Non seulement Clovis n'était pas un « roi de France »,
comme l'écrivaient les historiens du siècle dernier, mais il
' •' i
n'était même pas le roi de la Gaule. La Gaule à ses yeux
restait toujours une province de l'empire romain; pour
légitimer son autorité aux yeux des Gaulois, il se donnait
pour le commandant d'un corps auxiliaire au service de
Rome; il prenait le titre romain de « maître des milices »,
acceptait de l'empereur Anastase celui de « consul ». U
semblait n'ètre qu'un gouverneur militaire de la Gaule
pour le compte des Césars. Il n'était ni le souverain des
Francs, ni celui des Gaulois : sa royauté était comme domi­
née par la souveraineté de l'empereur romain.
Efforts des Mérovingiens pour revenir à l'organisation
romaine. — Bientôt autour du chef barbare accourent des
Gallo-Romains, habitués aux splendeurs et au despotisme
de l'Empire, en quête d'une cour où ils seraient des
courtisans. De là tous ces noms romains des serviteurs
qui s'empressent auprès des premiers Mérovingiens : cet
Aurélianus qui va porter à Clotilde la demande de mariage
de Clovis ; cet Arcadius qui se présente devant elle les
ciseaux d'une main et le glaive de l'autre; ce Segundinus
et ce Paternus que Clovis envoya en ambassade, l'un
auprès de l'empereur, l'autre auprès d'AIaric; ce Tranquil-
S linus, qui fut son médecin, cet Astériolus, dont il goûtait
le savant entretien; ce Celsus, cet Amatus, ce Mummolus
qui furent patrices dans le royaume de Bourgogne ; ce
Désidcrius qui commanda l'armée de Chilpéric. Même em­
pressement chez les évêques gallo-romains, attristés de la
chute de l'Empire, inquiets de l'anarchie barbare, tout
disposés à voir dans le prince mérovingien l'héritier légi­
time des Césars.

.■.•-T1-*»»
f- GAULE FRANQUE : POUVOIR ROYAL 79
Les Gallo-Romains désiraient donc le rétablissement de
fa monarchie; mais, en général, ils avaient horreur des
institutions fiscales romaines. Or comment refaire l'Empire
si on ne refaisait pas d'abord les finances impériales? Ils
voulaient le but et repoussaient îe moyen : de là l'impuis­
sance de l'essai de restauration tenté par les Mérovingiens.
Cependant, sous l'influence des idées gallo-romaines, les
: rois barbares commencèrent à entrevoir cet idéal grandiose
! de l'empereur de Rome, souverain absolu, loi vivante,
commandant à des légions dociles, servis par une hiérar-
; chie de fonctionnaires et de juges à sa dévotion, puisant à
■j pleines mains dans un trésor toujours rempli, protecteur
I de l'Église, présidant ses conciles, surveillant sa discipline
! et ses dogmes. Cet idéal, ils tentèrent de le réaliser; mais
j ils eurent à compter, non seulement avec l'horreur des
! Gallo-Romains pour l'institution fiscale, mais surtout avec
! la turbulente liberté des Germains, sans cesse retrempée
dans les nouveaux flots de barbares qui venaient renforcer
- les premières immigrations franques.
Les essais de restauration impériale rencontraient une
résistance d'autant plus vive que l'on allait de l'ouest à l'est,
de la Loire au Rhin, c'est-à-dire qu'on pénétrait des régions
les moins germanisées aux régions où la population
germaine était plus dense. Ainsi la Neustrie se montra plus
docile que l'Austrasie.
Déjà Clovis avait usurpé le titre d' « Auguste ». Au temps
de ses successeurs, le roi s'intitule « Augustus » et sa
femme « Augusta ». Us entendent qu'on les traite d'Excel-
lence, d'AItesse, de Clémence, de Magnificence, de Gloire,
de Majesté. Chilpéric s'attribue l'épithète païenne de
« divin », qui ne se donnait aux empereurs qu'après leur
mort. Il prétend dogmatiser comme eux et essaie d'expli­
quer le mystère de la Trinité. Dagobert porte un diadème,
siège sur un trône, le sceptre en main. Il affecte le luxe
des bâtiments et fonde une basilique à Saint-Denis. Les
emplois du palais, bien qu'ils soient d'origine germanique,
portent des noms empruntés à la hiérarchie romaine :
référendaire, duc du palais, patrice, maître de la mi­
lice, etc.
Les rois francs se considèrent, en théorie, comme des
80 CIVILISATION FRANÇAISE
monarques absolus, ne tenant leur couronne que de Dieu :
« C'est le roi des cieux, dit Gontran, qui nous a confié
l'autorité. » — « Nul n'ignore, dit Dagobert, que les peuples
ont été mis en notre pouvoir par la bonté de Dieu. » La
formule de leurs actes est toujours : « Nous ordonnons, nous
prescrivons. »
Par suite, les Mérovingiens ont une tendance à trans­
former les anciennes assemblées nationales. Le mal ou
champ de mars, qui se tenait en plein air, ordinairement
sur une colline appelée le malberg , était une assemblée
: !'-!•! '
tumultueuse où l'on applaudissait les discours des chefs
en frappant de la lance sur le bouclier, où parfois on
étouffait leur voix sous les murmures. D'abord on réunit
le mâl dans des lieux clos, ce qui en exclut la multitude
des hommes libres, et l'assemblée des guerriers en plein
air n'est plus qu'une revue où les Francs « font briller
l'éclat de leurs armes ». De plus, les évêques et les clercs
sont admis aux séances où l'on s'occupe d'intérêts poli­
tiques, de législation : on compte soixante-dix-neuf évêques
au màl de 615. Ils font prévaloir la langue latine dans les
assemblées, ce qui contribue à en éloigner les guerriers.
Le champ de mars ressemble maintenant à un concile.
Pourquoi les Mérovingiens n'ont pas réussi : — 1« Ins­
tabilité du pouvoir — Pour qu'il y ait une monarchie, il fau­
drait du moins qu'on respectât l'unité du royaume. Même
quand l'Empire romain comptait deux, quatre, six em­
pereurs, il restait légalement indivisible : c'était un em­
pereur unique qui se dédoublait indéfiniment pour faire
face à des dangers multiples. Dans la Gaule franque, au
contraire, les territoires sont incessamment remaniés par
de nouveaux partages;.le royaume de Clovis (511), puis
celui de Clotaire (561), se partagent entre les quatre fils.
s 1 S
;• ■:■
Bientôt on a, d'une façon permanente, les royaumes enne­
■ ! '' mis de Neustrie, d'Austrasie, de Bourgogne; plus, un
duché d'Aquitaine, qui est presque un royaume.
11 faudrait aussi que la personne royale fût sacrée : or,
: --;: presque tous les Mérovingiens périrent de mort violente,
tantôt sous les coups d'autres rois, tantôt sous ceux des
nobles, comme Childéric II, assassiné par un guerrier qu'il
avait cru pouvoir, impérialement, faire battre de verges.

■«W"
4-; ; ' ^

GAULE FRANQUE : POUVOIR ROYAL RI

Leur histoire n'est qu'un tissu de massacres : meurtre des


enfants de Clodomir (524); meurtres de Sigebert (575), de
Chilpéric lui-même (584) et de tant d'autres par Frédé-
gonde; supplice horrible de Brunehaut (613). Les envoyés
de Childebert II à Gontran osent lui dire : « La hache qui
a brisé le crâne de ton père n'est pas perdue. »
L'Église fait ce qu'elle peut pour inculquer aux peuples
le respect des personnes royales. Elle canonise les victimes.
Nulle famille n'a fourni tant de saints que cette race san­
glante des Mérovingiens : saint Cloud, saint Sigebert, etc. ;
Gontran, si cruel, est le « bon Gontran », presque un bien­
heureux. Mais les mœurs sont décidément trop violentes
et la vie des rois trop incertaine.
3° Pas d'impôts permanents. — Où échouent surtout
les Mérovingiens, c'est lorsqu'ils essaient de maintenir les
impôts romains. D'abord ils ne peuvent pas les faire payer,
comme l'empereur, à tous les habitants sans distinction,
car ces habitants ne sont pas tous des sujets. Il n'y faut
pas songer pour les églises, car les rois eux-mêmes leur
ont maintenu Yimmunitê et l'ont laissée s'étendre à tous
les impôts, même aux revenus de justice, amendes et con­
fiscations. Leurs agents fiscaux n'ont même pas le droit de
pénétrer sur les terres d'Église. L'évêque Injuriosus dira
en face à Childebert : « Si vous voulez enlever ce qui
appartient à Dieu, Dieu vous enlèvera votre royaume », et
le roi envoie à l'évêque des présents et des excuses.
Plus tard, beaucoup de propriétaires laïques obtiendront
aussi cette immunité : alors ils continueront bien à perce­
voir, au nom du roi, l'impôt sur leurs paysans, mais ils ne
remettront au roi, lors des champs de mars ou dans quelque
occasion solennelle, que des dons volontaires : des bijoux,
des vases d'or ou d'argent, des chevaux, des étoffes. Les
simples hommes libres, les petits propriétaires, continuent
seuls, mais très irrégulièrement, à payer un impôt. Sur
les paysans de ses domaines, le roi perçoit, non des impôts,
mais des redevances, à titre, non de souverain, mais de
propriétaire.
Il y avait une opinion publique si prononcée contre le
rétablissement du « cens » ou impôt direct, le préjugé qui
y voyait une « nouveauté impie » s'imposait si bien aux
5.
82 CIVILISATION FRANÇAISE
rois eux-mêmes, que Chilpéric et l'impitoyable Frédégonde,
lorsqu'ils perdirent leurs enfants, virent dans leur malheur
un châtiment d'en haut. Ils brûlèrent les « livres de cens »
qu'ils avaient fait dresser. Brunehaut essaya encore de
rétablir le cens; mais, après son supplice, il fut de nouveau
supprimé en 614, par Clotaire II.
Et puis, ce n'est pas tout que de décréter un impôt : le
difficile est de le percevoir. Pour cela il faudrait un nom­
breux personnel administratif; or celui-ci a achevé de dis­
paraître, les anciens cadres ont achevé de se briser, dans
la confusion de l'invasion ou des guerres civiles. Les con­
I'
tribuables se montrent d'ailleurs d'humeur peu accommo­
dante. Quand Marcus, sous Chilpéric, entreprend de lever
dans le Limousin la taxe sur les vins, le peuple se soulève
et manque de le tuer; Garnier, envoyé par Thierry dans la
cité de Bourges, trouve plus prudent de revenir sur ses
pas; Brunehaut, cherchant un moyen-- de faire périr Ber-
toald, l'envoie comme percepteur sur les bords de la Seine.
Les impôts directs ne subsistèrent donc que d'une façon
intermittente et ne furent perçus que très irrégulièrement.
Il ne restait à la royauté que quelques droits d'octroi, de
douanes, de péages, de marchés, et enfin les revenus de
ses domaines.
3° Pas d'armée permanente. — Dès lors, pour payer
leurs serviteurs, les rois n'ont plus que des terres à donner.
C'est ce qu'on appelle des « bénéfices » et ce qu'on appellera
plus tard, après d'importantes transformations, des « fiefs ».
Le bénéficiaire vivait du revenu de sa terre et, en échange,
s'engageait à servir le roi. Mais les bénéficiaires, même
lorsqu'ils ne servaient pas le roi, surtout quand ils le des­
servaient, prétendaient garder la terre et la transmettre à
leurs enfants. Le traité d'Andelot, en 587, consacra cette
prétention. Bientôt les domaines du roi, morcelés en béné­
fices qui devenaient aussitôt irrévocables, se trouvèrent
tellement réduits que leurs revenus ne lui permettaient pas
de payer ses serviteurs ou des soldats. La royauté, à qui
l'on refusait l'impôt et dont on usurpait les domaines,
mourait d'inanition.
4« Pas de fonctionnaires révocables. — Encore moins
peut-elle s'entourer, comme les empereurs, de fonction-
ù
n I
f ,
} ■'

«HW
GAULE FRANOUÏÏ °. POUVOIR ROYAL 83

naires révocables à volonté : il y faut renoncer Déjà Clo­


taire II est obligé de jurer au « maire du palais » Warna-
cbaire que jamais il ne lui enlèvera son emploi. Aussi les
maires de palais, qui sont les plus puissants de tous les
dignitaires, s'éternisent dans leur charge, s'y succèdent de
père en fils. Bien plus, ils tiennent les princes en tutelle et
les réduisent au rôle de « rois fainéants ». Les comtes, qui
sont les agents ordinaires du roi dans les provinces, tendent
aussi à devenir héréditaires.
Aux: Mérovingiens succèdent les Carolingiens. —
Deux grands désastres, à soixante-quatorze ans d'inter­
valle, ruinèrent toute espérance de restauration romaine.
D'abord, en 613, la chute de Brunehaut qui, en Austrasie
même, avait essayé de fonder un gouvernement régulier,
avait construit ou réparé des routes, élevé des monuments,
bâti des églises et des monastères, protégé les mission­
naires envoyés par le pape; puis la bataille de Testry (687)
où ia Neustrie fut vaincue par f Austrasie, les Francs de
l'ouest par ceux de l'est , la race mérovingienne par celle
des Pépin, le parti royal par le parti des grands.
Une nouvelle famille gouverne les pays francs, d'abord
au nom des derniers Mérovingiens, tombés à l'état de rois
fainéants. Les Carolingiens doivent à leur situation de
ducs des Francs austrasiens la mairie du palais, d'abord
en Austrasie, puis en Neustrie. Les institutions reprennent
un caractère tout germanique; les « mâls» se réunissent de
nouveau. Seulement, ils ne sont plus l'assemblée générale
des hommes libres, mais un conciliabule de grands chefs.
La date de leur convocation est un peu retardée et on les
appelle des champs de mai. Alors Pépin d'Héristal, Charles
Martel, comme ducs des Francs, Pépin le Bref, Charle­
magne, comme rois des Francs, se succèdent au pouvoir.
Caractère plus germain du pouvoir de Charlemagne.
— Bien que Charlemagne ait été couronné empereur par
le pape (800), bien qu'une série d'empereurs francs procèdent
de lui, bien qu'il ait été salué en cette qualité par les sou­
verains de Constantinople et les khalifes des Arabes, bien
■que « l'Empereur grand » tienne une telle place dans les
souvenirs du moyen âge, son pouvoir ne ressemble nulle­
ment à celui des Césars romains. Il fut peut-être moins
84 CIVILISATION -FRANÇAISE
près de l'idéal impérial que ne l'avaient été les premiers
Mérovingiens. Plus encore que ceux-ci, il fut un roi à la
mode germanique. Son titre d'empereur, il le fit toujours
accompagner dans ses actes par celui de roi des Francs.
Il ne parut que deux fois dans le costume impérial romain
et se contenta de l'habillement simple et guerrier des
chefs germains.
Ce qui fait précisément la hauteur du génie de Charle­
magne, c'est que les grandes choses qu'il accomplit, il les
accomplit avec des moyens qui ne différaient - pas de ceux
dont disposèrent les Mérovingiens. Pas plus qu'eux, il n'eut
d'armée permanente, ni de trésor et d'impôts publics, ni de
hiérarchie de fonctionnaires, ni de sujets dans le sens propre
du mot. Comme eux, il eut à compter avec l'esprit d'insu­
bordination des peuples conquis, avec une oligarchie
avide, avec les champs de mai, avec les privilèges des
évêques. Cependant il parut réaliser si complètement l'idée
qu'on se faisait d'un empereur et d'un roi que son nom
a eu la même fortune que celui de César; tandis que césar
est devenu synonyme d'empereur, le nom du grand Karl
a été synonyme de roi dans l'Europe orientale (korol , en
langue slave, signifie roi). C'est de lui que les empereurs
d'Allemagne et ceux d'Autriche, que Charles-Quint et
même Napoléon I«r , se sont considérés comme les succes­
seurs et les héritiers.
Il fut bien moins empereur de son vivant qu'il ne l'a été
dans la mémoire des peuples. Il ne donna rien au faste
et aux apparences. Son secret de gouvernement fut de bien
employer les ressources que lui laissaient les usages ger­
mains. Il ménagea les revenus de son domaine et édicta des
instructions détaillées sur la manière de cultiver ses champs,
d'élever son bétail, de soigner les jardins et la basse-cour
de ses « villae ». Tant qu'il vécut, il exigea directement le
serment de tous ses sujets. Il empêcha les simples hommes
libres, qui étaient la force de ses armées, de tomber entiè­
rement sous le joug des grands. Il empêcha les détenteurs
de ses « bénéfices » de les accaparer comme un patrimoine.
Il empêcha les nobles qu'il revêtait des fonctions de gouver­
neurs, ducs, comtes, de rendre ces dignités héréditaires
dans lew famille. Il empêcha les évêques de posséder les
[ GAULE FRANQUE : POUVOIR ROYAL 83
terres du royaume en se dérobant aux obligations mili­
taires; il transforma, au contraire, ceux-ci en représen­
tants de l'autorité impériale, obtint d'eux des services
que les Mérovingiens n'avaient pas su en tirer, et en fit des
agents plus dociles que ses comtes. C'est ainsi qu'il trouva
l'argent et les hommes nécessaires pour conquérir l'Italie,
; enlever le nord de l'Espagne aux Arabes, dompter les
I Saxons, tenir l'Allemagne dans l'obéissance, terrifier les
j Slaves de l'Elbe, exterminer les Avars du Danube, éloigner
; de ses côtes les pirates sarrasins et normands, remplir
! son rôle de protecteur du pape et d'empereur d'Occident.
j II fallait une main aussi puissante que la sienne, une
j activité aussi incessante, l'énergie de sa volonté et le pres-
! tige de sa gloire pour dompter toutes ces forces rebelles,
cette aristocratie et cet épiscopat ambitieux, qui, après lui,
allaient briser l'Empire et inaugurer l'anarchie des temps
; féodaux. Cette tâche devait écraser ses faibles successeurs.
! Plus que lui ils s'attachèrent à leur titre d'empereur, mais
; 1s tombèrent bientôt, comme puissance réelle, au-dessous
des roitelets mérovingiens.
Morcellement de l'empire de Charlemagne. — Louis
f le Débonnaire est impuissant à combattre les révoltes des
1 grands, de ses propres fils. Il se laisse imposer une péni-
1 tence publique par ces évêques, si dociles sous son père.
I Au début de son règne, il a pu exiger le serment de tous
i les hommes libres ; mais il ne le pourrait plus à la fin de
f: son règne, et personne ne le pourra plus après lui. Par là
l'immense majorité des guerriers cessent d'être des sujets
î directs de l'empereur et ne lui obéissent plus que si les
j grands seigneurs qui les ont assujettis consentent eux-
I mêmes à obéir. Or, ceux-ci n'y consentent plus; ils gardent
|i les terres et les fonctions qu'ils tiennent de l'empereur,
1 mais ils réclament le droit de lui refuser leur épée. Les
: ducs, les comtes, les marquis impériaux, naguère simples
i agents du souverain, agissent comme s'ils étaient eux-
mêmes des souverains. Les duchés, les comtés, les mar­
quisats, ne sont plus des provinces de la monarchie, mais
des États presque indépendants.
! Dans l'édit de Mersen (847), Charles le Chauve reconnaît,
une fois de plus, que tout homme libre peut se choisir un
«6 CIVILISATION FRANÇAISE
seigneur et que nul vassal du roi n'est tenu de le suivre à
la guerre, sauf contre l'ennemi étranger. Charles le Chauve,
devenu empereur, rend le capitulaire de Kiersy, en 877,
par lequel il confirme, pour la durée de son voyage en
Italie, à ses vassaux et, en cas de décès, à leurs enfants, la
possession des bénéfices qu'ils tiennent de lui. Avant cet
édit, l'hérédité des bénéfices existait, en fait, presque par­
tout, et, depuis cet édit, le roi a conservé, en théorie, et
même exercé très souvent le droit de les reprendre. Charles
le Chauve, à Kiersy, est si loin de renoncer à ce droit qu'il
stipule que les fils de ses vassaux devront attendre son
investiture. L'édit de Kiersy ne marque donc pas, comme ;
<m l'a dit, une date dans notre histoire et n'a pas constitué
en France le régime féodal. Il n'en est pas moins vrai que
de la fin du ixe siècle semblent dater à la fois l'hérédité
des bénéfices et l'hérédité des offices, sinon comme un
droit, au moins comme un fait. Dès lors, le prince a beau
porter le titre impérial, comme Charles le Chauve, réunir
sur sa tète les trois couronnes de France, d'Allemagne et
d'Italie, comme Charles le Gros; on peut dire qu'il n'a plus
de sujets : ni les hommes libres qu'il a autorisés à suivre
les grands seigneurs, ni les grands seigneurs qu'il a auto­
risés à ne pas le suivre, ni ses propres agents.
En 862, en présence des incursions normandes, Charles
le Chauve ordonne à ses comtes de fortifier les châteaux ;
en 864, en présence de l'abus qu'on fait des châteaux, il
ordonne de les démolir. Mais on n'obéit qu'au premier édit,
et la France tout entière se hérisse de forteresses, déjà
féodales.
L'empire de Charlemagne a commencé par se morceler
en royaumes : France, Allemagne, Italie, etc. Les royaumes,
à leur tour, se morcellent en duchés et en comtés. En
France, dès le règne de Charlemagne, il y a un duché de i
Gascogne qui, ensuite, devient le duché héréditaire d'Aqui­
taine. Sous Louis le Débonnaire naissent, héréditaires dès
le début, les comtés de Béarn et de Bigorre, le duché ou
royaume de Bretagne, avec Noménoé. Sous Charles le
Chauve naissent le comté de Toulouse avec Raymond, le
duché de France avec Robert le Fort, le comté de Flandre
avec Baudoin Bras de Fer, le duché de Bourgogne avec !

■ •
GAULE FRANQUE : POUVOIR ROYAL 87

Richard le Justicier. Sous Charles le Gros, naît le comté


d'Auvergne avec Guillaume le Pieux ; sous Eudes, le comté
d'Anjou avec Foulques le Roux; sous Charles le Simple, le
duché de Normandie avec le pirate Rollon. Le ix® siècle est
à peine terminé, quatre-vingts ans se sont à peine écoulés
1 depuis la mort de Charlemagne, que les divisions essen-
! tielles de la France féodale existent déjà,
i Impuissance de la royauté. — Il reste cependant au
j souverain quelque chose : ce sont les terres de son domaine,
i s'il ne les a pas encore toutes distribuées en bénéfices, et
■ les sommes d'argent qui sont sa fortune particulière. Louis
j le Bègue, qui ne se contente pas d'être un roi, qui n'a pas
I renoncé à disputer la couronne impériale aux autres des-
! cendants de Charlemagne, achète pour ces vaines entre-
j prises le concours de ses vassaux indociles en leur aban-
I donnant une partie de son domaine et l'argent qu'il a reçu
de son père. Ses successeurs, Louis III et Carloman, en
sont tellement appauvris qu'ils peuvent à peine défendre
leur petit royaume contre une poignée de pirates nor­
mands. Charles le Simple est déjà si faible qu'il ne peut
mettre fin aux pillages des « hommes du Nord » qu'en
leur abandonnant la Normandie (911).
Alors la personne même du roi, que ne suivent plus que
quelques rares guerriers, est à la merci des audacieux. Un
simple comte de Vermandois s'empare de Charles le Sim­
ple et le retient captif à Péronne. Hugues le Grand, duc de
France, fait prisonnier Louis IV d'Outre-mer et ne lui rend
la liberté qu'en échange de Laon, sa dernière ville. Tou­
chantes sont les plaintes qu'adresse au concile de 948 le
roi dépossédé : « Je n'avais plus que cette forteresse; c'était
le seul château où je pusse me retirer avec ma femme et
mes enfants. Mais que pouvais-je faire? J'ai préféré ma vie
à mon château et j'ai payé de Laon ma liberté. »
Son fils Lothaire est obligé de subir les volontés de ce
puissant vassal. Hugues le Grand le maintient sous sa
tutelle afin d'exploiter la dernière prérogative que pos­
sède encore la royauté; car si le roi ne peut plus rien pour
lui, il peut encore quelque chose pour autrui. Ce souve­
rain, qui est dépourvu de toute puissance matérielle, jouit
encore d'un grand prestige moral; et, si quelque part un
I 88 CIVILISATION FRANÇAISE
.Mi- . r •

duché devient vacant, ce misérable prince peut en enrichir


son oppresseur. C'est ainsi que Hugues le Grand trouve
....... . . . moyen de se faire attribuer par lui les duchés de Bour-
gogne et d'Aquitaine.
I : ■!; ; Le dernier roi du sang de Charlemagne est Louis V qu'on
ji ■ a surnommé le Fainéant; mais quelles ressources lui res-
;fM tait-il pour faire quelque chose?
Résumé. — Ainsi, la royauté carolingienne est restée i
essentiellement la même que la royauté mérovingienne.
' . ; . Celle-là fut puissante sous les Pépin et les Charlemagne
I;. " . comme celle-ci sous les Clovis, les Clotaire Ier et les Dago- :
1 ;i bert. Elle était privée des mêmes moyens d'action, elle ■
" disposait des mêmes ressources, et elle a péri de la même
façon, quand les grands se sont emparés des domaines,
, ; des charges et même de la personne du prince. Les der- !
: ' niers Mérovingiens ünissent dans la tutelle des maires du ; s
■' palais carolingiens qui allaient fonder la seconde dynastie; ! 11
les derniers Carolingiens finissent dans la tutelle des ducs !:i
de France, qui allaient fonder la troisième dynastie. 11
' ■ De Clovis le Victorieux à Louis le Fainéant, en passant : î
par Charlemagne, la royauté n'a pas changé de nature.
, C'est la même institution qui se perpétue pendant quatre {
siècles, qui se débat avec les mêmes difficultés, glorieuse ' 1
quand elle arrive à les dompter momentanément, misé- ,
rable quand elle succombe sous elles. Toujours elle a eu le f
même idéal devant les yeux : l'empereur de Rome. Ce j'
n'est pas quand elle a voulu se modeler de plus près sur |
[ les institutions romaines qu'elle a le mieux réussi; c'est )
quand elle s'est résignée a demander aux institutions ger- J
maniques les moyens d'égaler la grandeur romaine. Mais, j
, , sans impôts, sans armée permanente, sans fonctionnaires 1
: : révocables, on pouvait bien fonder l'empire : on ne pouvait ;
maintenir ni l'empire, ni la royauté. Des institutions ger-
j i- maniques a pu sortir incidemment, par le génie d'un grand i
homme, la monarchie universelle d'Occident; mais ce qui ;
■ en sortait logiquement, par le génie propre à ces institu- j
H tions, c'était l'anarchie et le morcellement féodal. i

Ouvrages a consulter : Voir au chapitre suivant.

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I wrv*t,;

CHAPITRE VI

GAULE FRANQUE. — CIVILISATION GALLO-FRANQUE.

(De Cloris à la déposition de Charles le Gros, 481-887.)

État social : les personnes et les terres. — L'état


social de la Gaule, sous la domination franque, est autre­
ment compliqué qu'aux âges précédents. D'abord, il faut
distinguer les personnes suivant leur nationalité : en pré­
mière ligne, les Francs; ensuite, les autres Germains, Bur-
gondes, Wisigoths, etc.; enfin, les Gallo-Romains.
Il faut les distinguer aussi d'après leur condition : nobles,
clercs, simples hommes libres, citoyens des villes, colons;
des campagnes, esclaves.
Tous ces rangs sont rigoureusement délimités par la loi,
et nous verrons qu'on a évalué en argent ce que vaut la
vie de chaque individu.
Parmi les propriétés, il y a aussi des catégories : l'alléu,
c'est la terre qu'on possède pleinement, comme un patri­
moine héréditaire, sans être tenu à cause d'elle envers
aucun homme; le bénéfice, c'est la terre qu'on a reçue
d'un grand en s'obligeant à quelque service envers lui.
1“ L'aristocratie et les hommes libres. — La classe
des hommes libres se compose naturellement : 1« des guer­
riers de l'armée conquérante; de leurs auxiliaires d'outre-
Rhin; des Wisigoths ou Burgondes déjà établis dans le
pays; 2° des Gallo-Romains qui n'étaient ni colons, ni
esclaves au moment de la conquête et qui n'avaient pas été
réduits à cette condition par la conquête.
De la classe des hommes libres se dégagea une aristo­
cratie composée à la fois des chefs germains et des Gallo-
90 CIVILISATION FRANÇAISE
Romains appartenant soit aux familles sénatoriales de
Rome, soit aux familles curiales des cités gauloises. Ces
deux aristocraties s'entendirent assez promptement et se
mêlèrent intimement.
Deux formes possibles d'organisation sociale : l'asso­
ciation, la truste. — Les simples hommes libres ne pou­
vaient rester isolés. Or, il y avait alors deux formes possibles j
d'organisation : 1° les associations des hommes libres, il
appelés ahrimans ou « hommes nobles » et rachimbourgs i
ou « riches hommes »; 2° la soumission de l'homme libre
à quelque puissant.
Dans la Gaule franque, les associations d'hommes libres I .
disparurent rapidement; les souverains, à l'instigation de '■
l'aristocratie, les tinrent pour suspectes ; en 884, Carlomau 1
défend les « ghildes » ou associations à la mode germanique.
C'est donc la seconde forme d'organisation qui a prévalu, 1
et la féodalité en est sortie.
L'homme libre, dès lors, dut se « recommander » à . j
l'homme puissant, c'est-à-dire se donner à lui; il se plaçait !
sous son « mundium » ou sa « mainbournie », c'est-à-dire '
sous sa tutelle, sous sa garantie. En échange de sa protec­
tion, il lui vouait son service. Nous avons vu que la Gaule
indépendante avait déjà connu la « recommandation »
des petits aux grands et le rapport de client à patron.
La truste du roi. — La « truste » du roi, c'était la
bande de ses fidèles; mais ne devenaient « antrustions »
du roi, c'est-à-dire membres de sa truste, que les princi­
paux chefs germains ou les principaux propriétaires gallo-
romains.
Tous les puissants, même les chefs ou les rois des tribus
germaines, finirent par y entrer. Les antrustions formaient
au roi une cour et une garde. S'il ne pouvait plus, comme
autrefois, nourrir tous ses antrustions à sa table, il con­
tribuait à leur entretien en leur accordant des bénéfices.
Us étaient ses conseillers, ses auxiliaires, ses familiers, ses
domestiques, ses convives; ses « leudes », c'est-à-dire ses
gens; ses « palatins », c'est-à-dire les officiers et les hôtes
de son palais.
Il ne faisait rien sans prendre leur avis, et parfois c'étaient
■eux qui lui imposaient leur volonté. Ils se partageaient les
GAULE FRANQUE : CIVILISATION 91

emplois de sa maison. Sous les Mérovingiens, il y a eu le


majordome , qui est devenu le maire du palais. Au temps
de Charlemagne, il y a le comte du palais, qui y rend la
justice; le sénéchal, qui prend soin du domaine royal;
l'échanson, de la cave; le connétable ou « comte de l'étable »,
des écuries; le chambrier, de la décoration du palais et de
la perception des dons volontaires; le sac dlaire, du trésor;
les veneurs, fauconniers, etc., de la chasse. Et réellement
l'échanson versait à boire au roi et le connétable s'occupait
de ses chevaux, car cette sorte de domesticité n'avait, dans
les idées germaniques, rien de dégradant; elle était au
contraire un honneur.
Plus tard, lorsqu'il y aura des provinces à administrer,
des peuples vaincus à gouverner, à qui le prince pourrait-
il mieux se confier qu'à ses fidèles « domestiques » ? Il les
délègue donc comme comtes, comme margraves ou marquis,
c'est-à-dire comtes des frontières, comme châtelains de ses
châteaux-forts. Mais un comte, ce n'est pas un agent qu'il
puisse à volonté promener de province en province : celui
que le roi met à la tête du comté, c'est un propriétaire du
pays, assez puissant par lui-même pour se faire obéir de
tous. C'est parce que tel propriétaire est le plus puissant
du pays que le roi l'a nommé comte : c'est pour cela aussi
qu'il deviendra si facilement comte héréditaire. Un comte
carolingien ne rappelle en rien le gouverneur de l'époque
romaine ou le préfet d'aujourd'hui, mais plutôt les anciens
pachas de l'empire turc.
Le titre de duc est réservé aux anciens rois des nations,
au prince des Vascons, à celui des Bretons, à celui des
Bavarois, ou bien à des commandants militaires qui, pla­
cés à la frontière, réunissaient plusieurs comtés sous leur
autorité.
Les- comtes et les autres administrateurs carolingiens
étaient investis, à la fois, des attributions militaires, judi­
ciaires et financières. Comme leur administration est sou­
vent avide et tyrannique et que le roi se méfie d'eux,
celui-ci accorde aisément aux grands propriétaires laïques
aussi bien qu'ecclésiastiques l'immunité. Comme le comte
ne peut plus, sur les terres des immunitaires, ni lever l'im­
pôt, ni rendre la justice, ni publier son ban de guerre, ils
U?:*&**?**&*( *sacJs&/~ -Ssa.
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■J

92 CIVILISATION FRANÇAISE
deviennent, chez eux, fermiers de l'impôt, chefs de la jus- j
tice, chefs militaires. Ils sont donc de véritables seigneurs, j
ne relevant que du roi et déjà tout prêts à se rendre indé- 1
pendants. j
La clientèle des grands : la recommandation. — Le ]
roi n'est pas seul à avoir ses fidèles ; tous ses antrustions I
ont les leurs ; tous les hommes libres de la Gaule finissent
par avoir leur seigneur. Charlemagne lui-même a encou- :
ragé l'usage de « se recommander » à un patron, et l'édit
de Mersen en fait une obligation. L'homme libre qui ne
veut être le vassal de personne mène une vie insuppor­
table : les grands propriétaires usurpent ses domaines ou ;
le maltraitent; les comtes, qui président les tribunaux, lui
font perdre ses procès, l'écrasent de taxes illégales, et c'est
toujours à son tour de partir pour l'armée. Charlemagne
essaie vainement de protéger ces hommes libres : l'empe­
reur ne peut rien pour eux. Alors les plus récalcitrants se
résignent; ils consentent à prêter serment de fidélité, « la 1
main dans la main », et à « se recommander », eux et leur
terre, à quelqu'un qui puisse les protéger. Celui qui n'a pas
un protecteur risque fort de perdre sa terre, et celui qui
n'a plus de terre tombe nécessairement dans la servitude
ou le colonat. Voilà pourquoi, au ixe siècle, il n'y a plus en
Gaule un seul petit propriétaire qui obéisse directement à
l'empereur.
Le droit de guerre privée. — Dans l'ancienne Germanie,
tout homme offensé a le droit de poursuivre par les armes
sa vengeance; en Gaule, le droit de guerre qui appartenait
à tout homme libre est bientôt le droit exclusif des
grands; ils épousent la querelle de leurs vassaux ou les
entraînent dans la leur. Des guerres privées sévissent pen­
dant toute la période mérovingienne : on cite, en S90, une
bataille entre deux familles du pays de Tournay où les com­
battants déployèrent une telle animosité qu'un seul resta
vivant, « faute de quelqu'un pour le frapper ».
Ces guerres ne se ralentissent pas à l'époque carolin­
gienne. En 805, Charlemagne veut y mettre fin en exigeant
que les partis acceptent son arbitrage; en 811, il constate
que beaucoup de seigneurs font passer leurs guerres pri­
vées avant celles de l'État; mais en 813, il reconnaît que les
GAULE FRANQUE : CIVILISATION 93

grands ont le droit de se faire suivre dans leurs guerres


par les vassaux, et que, si le vassal refuse, ils peuvent
légitimement lui enlever son bénéfice. Louis le Débonnaire,
à l'instigation des évêques, essaie encore, en 829, d'im­
poser la paix; mais l'édit de Mersen, en 847, consacre
le droit de guerre privée.
Ainsi les seigneurs, ces fidèles « domestiques » du prince,
lui enlèvent ses sujets par la recommandation, ses domaines
par l'hérédité des bénéfices, son autorité par l'hérédité
des offices. Ils prennent ses soldats pour leurs gueri'es
privées. Ils se fortifient contre lui dans ses châteaux. A
partir du règne d'Eudes, ils battent monnaie à leur effigie.
Voilà comment, à la fois, de l'aristocratie barbare et de
l'ancienne aristocratie gallo-romaine, aux dépens et au-
dessus des hommes libres, s'est formée la noblesse fran­
çaise.
S» L'Église : progrès de sa puissance. — La seconde
classe dominante, c'est le clergé. Le royaume des Francs
a été fait de moitié par le glaive de Clovis et par la diplo­
matie des évêques. Ceux-ci entendent que l'Église ait sa
part dans les résultats de l'entreprise commune. D'ailleurs,
ils étaient une puissance avant les Francs ; ils resteront
une puissance après la ruine de leurs monarchies.
En 511, le concile d'Orléans, le premier qui ait été tenu
sous la domination franque, décrète, d'accord avec le roi :
1° que le droit d'asile sera étendu aux dépendances des
églises et aux maisons épiscopales ; 2» que les terres d'Église
seront exemptes de toutes charges ; 3° que les évêques
auront juridiction sur tout ce qui touche à l'Église. Sous
les Carolingiens, les clercs ne sont justiciables, tant au
criminel qu'au civil, que de l'évêque.
Progrès de son organisation. — L'organisation ecclé­
siastique se fortifie encore. Dès 534, on fait une obliga­
tion aux évêques d'assister aux conciles, et, de 511 à 750,
il ne se tient pas moins de 83 conciles. Ces conciles édic­
tent des lois organiques, complètent la constitution et la
législation de l'Église des Gaules, réglementent plus exac­
tement les rapports du laïque avec le clerc, du prêtre de
paroisse avec son évêque. Le repos du dimanche, déjà
inscrit dans le code des Wisigoths, est prescrit de nouveau
—mri- -rr- ■^^■;sr:'.a>tag?üA.gcÆ^îMar->'-gwte<s3gaga^2:.îffit < .ji^paf ~i n

<.'■ ... ' 7 7

‘ 1 94 CIVILISATION FRANÇAISE
l' yy ■'■ ; j par le concile de Mâcon, qui décrète la peine des verges
contre les colons et les esclaves qui l'enfreindraient, et
aussi contre ceux qui persisteraient à chômer le jeudi. Le
même concile règle les marques de respect que le laïque
I■ ; doit au plus modeste clerc : il doit le saluer le premier,
J se ranger pour lui livrer passage et même descendre de
'' cheval.
Rigueur de la loi religieuse. — Les Gallo-Francs, plus
violents que les Gallo-Romains, sont en même temps bien
plus dociles. On est donc bien plus pratiquant qu'autre-
■II fois : Charlemagne jeûne pendant le carême et les armées
■f . . . ne marchent pas pendant ce temps-là; il impose le jeûne
il .s' du carême sous peine de mort; on s'abstient de viande et
de vin dans la campagne contre les Avars. A tout moment
on décrète des jeûnes publics : pour le choix d'un associé
I à l'Empire, pour expier le sang versé à Fontanet. Louis
i ' le Débonnaire accepte une pénitence publique et Charles
■ •, le Chauve se soumet humblement aux remontrances des
évêques. Le cilice et la discipline commencent à être en
usage parmi les laïques. Outre le jeûne du carême, l'absti­
nence du vendredi et des vigiles, ou veilles de fête, est
universellement pratiquée. On fait une obligation plus
rigoureuse de la messe, des sacrements. Le mariage, qui,
; chez les païens, était surtout un contrat de la loi civile, est
un sacrement chrétien, et l'Église détermine les degrés de
parenté qui le rendent impossible.
Ces obligations, ces prohibitions nouvelles, imposées aux
fidèles, peuvent quelquefois être rachetées à prix d'argent;
une nouvelle source de revenus s'ouvre pour l'Église.
Les évêques. — Qui pourrait donner une idée de ce
; qu'était un évêque à l'époque mérovingienne ? Pasteur des
1 âmes, supérieur au juge laïque puisqu'il a mission de le
1 ; surveiller, défenseur naturel des faibles, protecteur, grâce
' au droit d'asile, de tous les fugitifs et de tous les misé-
f , , râbles, conseiller ordinaire des rois, membre influent des
; assemblées nationales, et, à ce titre, légiférant en matière
.'■( - civile et politique comme en matière religieuse, l'autorité
! de l'évêque va s'accroître encore à l'époque carolingienne
■ quand Charlemagne fera de lui une sorte de délégué impé-
^; rial dans son diocèse. Contre ceux qui sont rebelles à son
j; / '
t
GAULE FRANQUE : CIVILISATION 95

s autorité, il dispose d'une arme terrible, l'excommunica-


il tion : il les terrifie par le don des miracles. Déjà un monde
{ d'écrivains pieux, les hagiographes, sont à l'œuvre pour
« raconter, avec force prodiges, la vie des saints évêques,
t, ' Car presque tous sont des saints; Rome n'était pas encore
Il consultée pour les canonisations et c'est surtout les saints
: de l'époque franque qui abondent dans notre calendrier.
6 ' Qu'importent les taches de leur existence parfois tour-
t : mentée? Qu'importe que saint Prétextât ait été mêlé aux
<.■; intrigues de Brunehaut, que saint Léger ait été un fou­
is ; gueux oligarque, que saint Réolus et saint Egilbert aient
j ; été complices dans le meurtre du duc Martin? L'évêque
!l.j est saint après sa mort, comme l'empereur romain était
il j « divin ». L'apothéose est pour lui de droit,
i Les monastères. — Jusqu'au iv« siècle, dans les monas-
j ! tère de Ligugé, de Marmoutiers, de Lérins, etc., les moines
i i avaient été des laïques vivant dans une association volon-
j taire; mais en 543, saint Maur, disciple de l'Italien saint
! ■; Benoît, arrive du mont Cassin, apportant une règle plus
. ; sévère. Elle enjoint l'obéissance passive à un abbé élu,
1 renforce les deux autres vœux de chasteté et de pauvreté,
i'. et prescrit le travail des mains. Saint Maur apporte en
même temps le poids et la mesure qui déterminera les
rations de vivres et de vin. D'Irlande, arrive, au vi» siècle,
saint Colomban et ses compagnons, qui pratiquent des
i éclaircies dans les plus sauvages forêts de l'Austrasie et de
l'Helvètie, y fondent les monastères fameux de Luxeuil et
de Saint-Gall.
Alors les couvents se multiplient. Beaucoup seront le
; noyau autour duquel s'élèveront des centres nouveaux de
i population : Saint-Cloud, Saint-Denis, Saint-Omer, Saint-
: Amand. Saint-Calais, dans la Sarthe, doit sa fondation
;à saint Canilesus; Saint-Yrieix, dans la Haute-Vienne, à
■ saint Aredius; Abbeville, à saint Riquier; Remiremont, à
saint Romaric ; Maubeuge, à sainte Aldegonde. Les cou-
; vents de femmes rivalisent avec les couvents d'hommes.
Sainte Radegonde, cette fille des rois de Thuringe, cette
captive dont Clotaire Ier avait fait une reine des Francs,
a obtenu de garder sa liberté et a fondé à Poitiers le
! monastère de Sainte-Croix. Une fille de Clotaire II fonde
96 CIVILISATION FRANÇAISE
celui de Sainte-Énimie. Sa femme Bathilde relève celui de
Chelles.
A côté des évêques marchent maintenant d'autres grands
seigneurs de l'ordre ecclésiastique, procédant comme eux
I de l'élection, comme eux puissants propriétaires, et, comme
eux, percevant la dîme sur les revenus des fidèles : ce sont
les abbés et les abbesses des monastères.
ï
Progrès des richesses de l'Église : les terres. —
Les terres des églises et des monastères vont toujours s'ar­
rondissant, tantôt par les dons des rois et des puissants,
tantôt par la « recommandation » que font de leur terre
et de leur personne beaucoup de propriétaires qui ne
voient pas de plus sûr protecteur que l'Église. Si les rois
se montrent généreux, l'Église se montre encore plus exi-
geante : car ce n'est pas pour elle-même qu'elle demande,
c'est pour Dieu.
Ainsi, quand on transfère, au vi» siècle, le corps de saint
Médard, le saint se fait tout à coup si pesant qu'on ne
peut l'enlever du sol. Le roi lui accorde alors la moitié
d'une terre qu'il possédait près de Soissons ; mais le saint
ne se laisse soulever que d'un côté; il faut que le bon roi
accorde toute la terre. C'est une légende, mais les légendes
pieuses de ce genre sont innombrables. Dieu envoie des
songes aux grands de la terre, afin qu'à leur réveil ils bâtis­
sent des églises, accordent des domaines ou de l'argent.
Il leur fait voir leur place en enfer; il leur montre, comme
à Dagobert, leur âme pesée dans une balance, afin qu'ils se
hâtent de jeter dans l'autre balance les libéralités qui per­
mettront à l'âme de s'élever vers le ciel. Saint Éloi demande
à Dagobert la terre de Solignac pour en faire « une échelle
par laquelle le roi et lui pourront monter au ciel ».
Les premiers rois mérovingiens sont assez avisés, ou ne
t
sont pas encore assez dévots, pour ne pas voir ce qui se
passe autour d'eux. « Saint Martin est un allié qui fait
s
payer cher ses services », disait Clovis. Et Chilpéric s'écriait:
« Voilà que notre fisc s'appauvrit; voilà que nos richesses
passent toutes à l'Église; il n'y a plus que les évêques qui
régnent. » Quand la royauté s'affaiblit, l'Église devient
plus envahissante encore. Une autre légende nous parle
d'un roi qui a accordé à un ermite toute la terre qu'il pour-

1,

é':' ' ~ V ■- >-rm:


GAULE FRANQUE : CIVILISATION 97

! rait parcourir pendant que lui-même ferait sa sieste; mais


le sommeil du roi dure longtemps; il est long comme la
' décadence mérovingienne, et l'homme d'Église a fait terri­
blement de chemin.
1 Tandis que les rois, devant les anathèmes des évêques,
brûlent parfois, comme Frédégonde, leurs « livres de cens »,
; l'Église a conservé les siens qui s'appellent des « polypti-
! ques », plus tard des « pouillés », et sur lesquels sont
! soigneusement inscrits les noms de ses sujets, avec l'indi-
! cation exacte du montant de leurs redevances et de leurs
; corvées.
I ' La dime. — Quand l'Église était pauvre, il était naturel
i qu'elle sollicitât les dons du fidèle, le pain et le vin du
j sacrifice. Maintenant qu'elle est riche, elle les exige. De la
i dîme, qui était jusqu'alors un don volontaire, une pratique
! pieuse, elle fait une obligation. Le concile de Tours, en 567,
j invite les chrétiens à consacrer la dixième partie de leurs
I biens au Seigneur; le concile de Mâcon, en 585, le leur
i ordonne, sous peine d'excommunication,
i Mais la dîme n'est encore qu'une obligation de con-
t science, qui n'a d'autre sanction qu'une peine ecclésias-
I tique. Vient Charlemagne, qui fait de la dîme une obliga-
I tion civile, par la loi de 779, et qui lui donne une sanction
I pénale. Le comte viendra en aide à l'évêque contre le récal­
citrant. Si celui-ci ne se soumet pas après que l'église lui
a été interdite, on lui interdira sa propre maison, occupée
par des garnisaires. Chez les Saxons vaincus, la dîme aura
une sanction plus terrible : ja peine de mort.
L'Église adopte les institutions et les mœurs bar­
bares. — L'Église, ainsi constituée, ne pouvait s'isoler de
la société qui l'environnait : elle en prit les mœurs et les
principes. Quand le régime du « mundium » et de la « re­
commandation » prévalurent, elle dut l'admettre. Les évê­
ques, des abbés, entrèrent dans la truste du roi; les moins
puissants entrèrent dans celle des grands seigneurs. A leur
tour, ils eurent leurs fidèles. Les évêques et les monas­
tères, tout comme les comtes, persécutèrent les hommes
libres pour les obliger à entrer sous leur « mainbournie ».
Des évêques réclamèrent le « mundium » sur les moines de
leur diocèse; mais ceux-ci demandèrent la protection du
6
r- i r ~ ' " ^ ji

Ö8 CIVILISATION FRANÇAISE
roi et firent reconnaître leur indépendance : Dagobert
affranchit le monastère de Saint-Denis de la suprématie
temporelle et spirituelle de l'évêque de Paris.
L'Église ne se recruta pas toujours, comme au début,
uniquement parmi les Gallo-Romains; les Germains entrè­
rent dans la prêtrise et dans les couvents, devinrent évêques
ou abbés. Ils apportaient dans le clergé une foi robuste,
mais aussi des passions violentes et une instruction mé­
diocre. Aux évêques lettrés, éloquents, énergiques et doux,
qu'avaient donnés à l'Église les grandes familles sénatoriales
de la Gaule, à Sidoine Apollinaire de Clermont, à saint
Remy de Reims, à Grégoire de Tours, succédèrent des pré­
lats belliqueux et turbulents, passionnés pour la chasse et
pour les armes, vivant au milieu des chevaux, des chiens
courants et des faucons. Les Romains eux-mêmes étaient
gagnés par ces mœurs farouches : on vit deux évêques,
Sagittarius, de Gap, et Saloninus, d'Embrun, prendre la
cuirasse et la lance, et guerroyer, en 572, contre les Lom­
bards.
Bientôt les richesses des églises et des couvents tentèrent
les leudes; le plus sûr moyen de se les approprier était de
se faire nommer évêques et abbés; la liberté des élections
épiscopales et monastiques fut violée. Dès les temps méro­
vingiens, les rois disposèrent presque souverainement des
offices ecclésiastiques. Quand les Austrasiens l'empor­
tèrent sur la Neustrie et qu'un nouveau flot de barbares
se répandit sur la Gaule, on chercha comment on pour­
rait solder ces nouveaux guerriers , pourvoir leurs chefs
de bénéfices. Le domaine royal commençant à s'épuiser,
on jeta les yeux sur les terres d'Église. Charles-Martel
intronisa évêques et abbés les plus sauvages de ses com­
pagnons d'armes : comme ce Milon, devenu évêque de
Mayence, chasseur effréné qui mourut éventré par un san­
glier.
Charlemagne réforme l'Église, — Charlemagne remet
un peu d'ordre dans cette anarchie. R rétablit les conciles
interrompus et décide qu'ils se tiendront deux fois par
an. Il autorise des poursuites contre les détenteurs de
Liens d'Église. Il interdit aux évêques de porteries armes,
d'aller à la chasse et à la guerre, d'avoir des chiens et

PS!
Marri-
GAULE FHANQUE : CIVILISATION 99
I
des faucons, d'entretenir des jongleurs et des magiciens.
Sous Louis le Débonnaire, ils déposent les ceinturons d'or
et les éperons d'or, derniers indices de leur noblesse mon­
daine. Charlemagne fait dégrader les prêtres qui s'enivrent
au cabaret, ont chez eux plusieurs femmes, trafiquent des
saintes huiles. Il interdit aux religieux, une fois leurs vœux
, prononcés, de jamais sortir de leur couvent. Il défend aux
i abbés d'infliger à leurs moines des châtiments cruels, de
! leur crever les yeux ou de leur couper les membres. Il
j ramène les chanoines dans le cloître des cathédrales et les
; assujettit à leur ancienne règle; il proscrit les « chorévê-
j ques » ou évêques sans diocèse et les prêtres errants qui
i abusent de la simplicité des masses. Pour l'Église il est
! réellement 1' « empereur ».
i S'il apporta la sanction de son autorité aux prescriptions
I de l'Église, à l'observation du dimanche et des grandes
; fêtes, à l'abstinence et aux jeûnes, s'il rendit la dîme obli-
j gatoire, il voulut savoir l'emploi qu'on faisait de la dîme,
i 11 en divisa le revenu en trois parties : la première, pour
I les constructions et la décoration des églises; la deuxième,
j pour les pauvres, les pèlerins, les voyageurs; la troisième,
! pour l'entretien des prêtres et des clercs 1 .
! L'Église devient une aristocratie territoriale. —
i Comme les évêques et les abhés étaient grands proprié­
taires, ils étaient tenus de remplir les mêmes obligations
militaires que les laïques et de fournir un nombre propor­
tionné de guerriers; mais, comme les armes étaient in­
terdites aux clercs, ils durent confier à quelque laïque le
commandement de leurs hommes.

1. « Nous prierons les gens d'EgÜse, disait-il en 811, de nous expliquer


nettement ce qu'ils entendent par renoncer au monde et en quoi on peut
distinguer ceux qui le quittent de ceux qui y demeurent. Qu'ils nous
disent si c'est avoir renoncé au monde que d'augmenter tous les jours ses
biens par tous les moyens licites et illicites, en promettant le paradis ou
menaçant de l'enfer, pour persuader les simples de se dépouiller de leurs
biens et d'en frustrer leurs héritiers légitimes, qui sont ensuite réduits à
vivre de brigandages; si c'est avoir renoncé au monde que de suivre la
passion d'acquérir jusqu'à corrompre par argent des témoins pour avoir
le bien d'autrui, jusqu'à s'entourer d'agents cruels, avides et sans crainte
de Dieu, jusqu'à transporter çà et là les reliques des saints, afin de pou­
voir bâtir de nouvelles églises en amenant, les simples à se dépouiller de
leur avoir pour les doter. *
100 CIVILISATION FRANÇAISE

fil Comme les évêques et les abbés étaient de grands pro­


priétaires, ils devinrent sur leurs terres, comme les comtes,
les agents du prince; en vertu de l'immunité, ils rendirent ,
la justice sur leurs terres, et perçurent les taxés pour leur |
'a; propre compte.
!'V ' ■ s
Dans l'anarchie qui suivit de si près la mort de Charle- 1
magne, les évêques et abbés s'émancipèrent de la tutelle ;
et de la surveillance que le nouveau Constantin avait exer- !
cées sur eux. Ils se livrèrent aux mêmes usurpations que
les seigneurs laïques à l'égard des terres, des titres, des
châteaux, qu'ils tenaient par délégation du prince. Enfin, ,
ï pour défendre leurs domaines contre la violence de leurs
voisins, ils furent obligés de reprendre la lance et la
cuirasse. Dès lors, presque rien ne distingua un seigneur
ecclésiastique d'un seigneur laïque, sinon qu'il n'était point
héréditaire.
Ainsi le haut clergé avait augmenté en puissance sous
tous les régimes. Sous les empereurs romains, il avait con­
quis la magistrature suprême de la cité, un pouvoir judi­
ciaire et l'exemption de la juridiction séculière. Sous les
Mérovingiens, il était devenu grand propriétaire et avait
obtenu l'immunité complète. Sous Charlemagne, il s'était
fait attribuer la dîme sur les autres propriétés. Sous les
derniers Carolingiens, il avait affecté la souveraineté poli­
tique.
On voit que l'aristocratie ecclésiastique, au moment de
la chute des Carolingiens, n'était pas moins fortement
constituée que l'aristocratie militaire. Avant même qu'il y
eût une France, il existait une noblesse et un clergé. Les
deux classes dominantes, quand naquit la nation française,
étaient déjà debout et en armes.
3» Les classes populaires. — Au-dessous des deux
aristocraties, on peut dire qu'il n'y a plus d'hommes libres
dans les campagnes : tous sont entrés dans la noblesse
ou se sont soumis à elle. Un homme libre désormais est
celui qui porte les armes et qui vit du travail d'autrui : 1
homme libre ou noble sont deux termes synonymes.
Les classes agricoles. — Dans la campagne, il existe
encore , comme à l'époque romaine , des colons et des
li
esclaves. Seulement la condition des premiers a empiré. Us ,

/ 1 1'
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's ; . V .ïirfifr—iw
GAULE FRANQUE : CIVILISATION 101

ne peuvent plus invoquer le lien de parenté qui les unissait


autrefois au chef de clan, ni le lien de clientèle qui les
rattachait au chevalier gaulois ou au sénateur gallo-ro­
main; ils ne peuvent plus invoquer la protection de la loi
romaine; leurs personnes et leurs biens sont absolument
livrés à l'arbitraire.
; Dans les guerres franques, dont le principal mobile était
s d'enlever du butin, du bétail et des esclaves, des milliers de
; colons ont été arrachés à leur pays et vendus sur les
• marchés. Qu'on se rappelle la dévastation de l'Auvergne
1 par Thierry, de la Champagne par Frédégonde, de la
i Neustrie par Sigebert, du Berry par Chilpéric, de I'Aqui-
j taine par Pépin le Bref. Quand les hommes de condition
libre tombaient dans l'esclavage, quel devait être le sort
des colons?
Même en temps de paix, les rois et les grands ne se fai­
saient pas scrupule de les arracher à leurs champs : quand
on mariait la fille d'un roi, on dépeuplait tout un canton
pour lui donner un cortège de serviteurs digne d'elle.
Donc, si l'usage subsistait de ne vendre les colons qu'avec
la terre et la terre avec les colons, cet usage n'était pas
inviolable. En tout cas, il n'avait plus, comme à l'époque
romaine, la sanction de la loi.
En revanche, la condition des esclaves proprement dits
s'était, dans un certain sens, améliorée. Cela tient d'abord
à un changement considérable qui s'était opéré dans les
mœurs.
Les Germains, au commencement, avaient horreur des
villes. Ils s'établirent à la campagne sur leurs domaines.
Les nobles gallo-romains se conformèrent à cet usage, et
désertant leurs palais des cités, vinrent s'installer dans
leurs « villae ». Une « villa » n'était pas une simple maison
de campagne, mais un village, où les chaumières des
paysans se groupaient autour de l'habitation du maître.
Celle-ci s'appelait une curtis et comprenait, outre la maison
seigneuriale, de nombreuses dépendances.
A part Clovis qui préférait, à la fin de sa vie, la rési­
dence de Paris, tous les rois francs vécurent ainsi à la cam­
pagne : Clotaire Ier à Braine, Attigny, Verberie, Compiègne,
Nogent-sur-Marne; Clotaire II et Dagobert à Clichy, Garges,
6.
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J 02 CIVILISATION FRANÇAISE
Reuilly ; les Pépin à Landen et Héristall; Louis le Débonnaire
à Rouvres, etc. En général, ces princes restaient dans une
de leurs « villae » tant qu'ils n'avaient pas épuisé les pro­
visions qu'on y avait accumulées pour eux et leur cour;
puis ils allaient vivre dans une autre.
Ainsi, dans la Gaule franque, la vie rurale l'emporte sur
la vie urbaine. On vit grassement, plantureusement, mais
sans aucun souci du luxe, sans aucun raffinement d'élé­
gance. Dès lors, que faire de l'ancienne familia urbana,
de ces innombrables esclaves, coiffeurs, parfumeurs, bai­
gneurs, etc., qui pullulaient dans le palais des nobles
romains? Elle disparaît peu à peu ou se fond dans la
familia rustica, établie à la campagne, autour de la curtis.
D'ailleurs on peut employer ces esclaves à des occupations
quasi industrielles : dans ces tissanderies, ces teintureries,
ces ateliers de femmes, où les chefs barbares vont chercher
leurs épouses d'un jour.
Confusion des esclaves et des colons. -— Avec le temps,
le goût du luxe diminuant encore, le travail industriel se
ralentissant, les esclaves ne se distinguèrent plus des colons.
Certains usages attestaient seuls qu'ils appartenaient à une
catégorie inférieure. C'est des anciens esclaves que descen­
dent sans doute ces serfs de mainmorte qui, au moyen âge
français, ne possèdent rien en propre, qui ne peuvent
disposer de rien à leur mort, et dont les meubles mêmes
appartiennent au seigneur.
Sous les lois barbares, comme sous la loi romaine, l'es­
clave resta une chose; mais le christianisme eut sur sa
condition une action morale très bienfaisante. Dans la
loi romaine, l'union seule de personnes libres peut con­
stituer un mariage; la loi chrétienne ne distingue pas. Elle
a un sacrement de mariage pour l'esclave comme pour le
noble; elle reconnaît aux esclaves une femme légitime et
des enfants légitimes. Elle leur a constitué une famille.
Ainsi, l'ancienne distinction, qui faisait du colon une .
personne et de l'esclave une chose, s'est effacée. Tous deux i
travaillent à la terre, tous deux sont attachés à la glèbe;
ils n'ont pas une garantie plus sérieuse l'un que l'autre
contre un caprice du maître qui les arracherait à leur culture.
Sans se confondre entièrement, la condition du colon, en
GAULE FRANQUE : CIVILISATION 103

■ empirant, la condition de l'esclave, en s'améliorant, tendent


à se rapprocher.
Sans doute l'esclave se doit tout entier, avec tout son
travail et tout ce qu'il possède; mais que reste-t-il au colon
' quand il a payé la redevance à son propriétaire, la dîme
: à l'Église, qu'il a subi les réquisitions, les corvées, les
; dépenses occasionnées par le passage des armées, par les
j voyages du roi, des grands, des agents royaux? Pourtant
; une différence subsiste : au ixe siècle, les colons d'un village
; forment une sorte de municipalité; ils ont à leur tête un
1 milieus, espèce de maire ; et celui-ci peut en leur nom porter
■ plainte au roi ou à ses agents.
j L'esclavage forme une classe qui tend à diminuer. D'une
! part, les lois civiles et religieuses s'efforcent d'entraver la
j traite des blancs. Le concile de Châlons, en 643, a interdit de
j vendre des esclaves chrétiens hors du royaume. Dans le
j midi, on frappe d'une amende de soixante sous d'or qui-
1 conque vend outre-mer un homme libre tombé dans l'escla­
vage par la misère. D'autre part, les affranchissements, qui
permettent de passer de l'esclavage à une condition inter­
médiaire entre l'esclavage et la liberté, se multiplient l .
Les classes urbaines; décadence des villes. — Tandis
que les campagnes subissent un régime servile, dans les
villes, il se conserve une certaine liberté. Les propriétaires
gallo-francs s'étant établis dans les campagnes, il ne reste
plus dans les villes que les artisans et les officiers royaux
chargés de les administrer.
Il faut déjà faire une distinction, à ce point de vue, entre
les différentes parties de la France. Le midi, où Wisigoths
et Burgondes n'ont fait que passer, où les Francs ne se sont
pas établis, a conservé les lois romaines. L'aristocratie n'y
a pas adopté les mœurs violentes des conquérants; il s'est
maintenu dans les villes un peu d'industrie, un peu de
commèrce, un peu de richesse, un peu de liberté, et une
certaine organisation municipale, dont les détails ne nous
sont pas connus.

1. Voici un spécimen de ces actes de libération : « Je t'affranchis,


mais à la condition que tu me serviras tant que je vivrai. Quand je serai
mort, si tu m'as survécu, tu seras libre, toi et les tiens ; tu emporteras too
pécule et tu n'auras rien à craindre de mes héritiers. »
a, »

104 CIVILISATION FRANÇAISE


Dans le nord et dans l'est, surtout dans la barbare Aus-
trasie, souvent les villes elles-mêmes ont péri ; en tout cas
elles se sont dépeuplées et appauvries. Les habitants de ces
cités ne sont que des « vilains » comme les habitants des
campagnes.
La loi s le droit romain et les lois barbares. — Dans
la Gaule mérovingienne, il n'existait pas de loi commune.
Le droit romain, au moins dans le midi, continuait à
être la loi civile des populations gallo-romaines. En outre,
les ecclésiastiques étaient jugés suivant le droit romain et
suivant le droit canon. Le Franc était jugé suivant la loi
salique, rédigée vers le temps de Clovis; le Germain du
Rhin, suivant la loi des Ripuaires, rédigée sous Thierry Ier ;
l'Alaman, suivant la loi des Alamans; le Wisigoth, suivant
sa loi, et le Romain de Wisigothie, suivant le bréviaire ou
code du roi Alaric II ; le Burgonde, suivant la loi Gombette,
rédigée sous le roi Gondebaud. Les lois wisigothe et bur­
gonde avaient d'ailleurs fait des emprunts considérables au
droit romain. — Avant de juger un homme, il fallait donc
lui demander : « De quelle nation es-tu? »
Mais nous verrons que, pour la pénalité et la procédure
criminelle, c'était le droit barbare qui avait presque partout
supplanté le droit romain, ou l'avait profondément modifié.
Lois penales des barbares : faida, wergeld, fredum.
— Les anciennes coutumes germaines ne punissaient que
deux crimes; le déserteur était pendu et le lâche étouffé
dans un bourbier. Pour tout le reste, vol, homicide, c'était
affaire entre les intéressés. D'après la loi franque, l'homme
qui était offensé par un autre était en état de « faida »,
c'est-à-dire qu'il avait le droit de poursuivre sa vengeance
par tous les moyens possibles.
Cependant l'offensé pouvait consentir à une transaction :
l'offenseur « composait » ; il payait une « composition » en
argent, qui s'appelait en germain wergeld ou « argent
de l'homme », c'est-à-dire argent du sang. L'offensé, pour
le vol de ses bestiaux, pour l'incendie de sa maison, pour
le déshonneur de sa femme ou de sa fille, pour le meurtre
de son père, de son frère, de son fils, de ses parents plus ou
moins éloignés, de ses esclaves ou de ses clients, recevait une
somme fixée par un tarif. Ce tarif forme, avec la procédure
GAULE FRANQUE : CIVILISATION 103
, ^ suivre devant les tribunaux, la part la plus considérable
: de la loi sali que.
! Si l'offensé acceptait la composition, il donnait à l'offen-
i seur une charte de sûreté L
Outre le wergeld à l'offensé, l'offenseur payait au roi le
! fredum ou « argent de la paix », parce qu'il avait violé
; la paix publique, dont le roi était le gardien,
j La composition finit par devenir une obligation; les deux
I parties comparaissaient devant un tribunal qui fixait le
! wergeld d'après le tarif. Si le meurtrier n'était pas assez
I riche pour payer la composition, il prenait dans sa main
gauche de la terre recueillie aux quatre coins de sa maison
et, par-dessus son épaule, la jetait sur ses plus proches
parents. Après quoi, il se mettait en chemise et sautait
à l'aide d'un pieu par-dessus la haie de sa propriété. C'était
un signe qu'il cédait tous ses biens et s'en remettait à ses
i parents pour payer le surplus de sa dette. Si ses parents
! étaient trop pauvres pour payer, le meurtrier comparais-
; sait à quatre assemblées successives; puis il était livré aux
; offensés et mis à mort.
: La composition pour un meurtre variait suivant la con-
i dition de la victime. On payait deux cents sous d'or pour
le meurtre d'un Franc, et cent pour un Romain. Il en coû-
; tait six cents pour tuer soit un évêque, soit un antrustion
i du roi. On payait deux cents sous pour une femme qui
n'avait pas eu d'enfants, six cents pour celle qui avait été
i mère, etc.
; Avec le temps, sous l'influence des idées romaines et
; sous la pression des' évêques, la loi tendit à être plus
I rigoureuse. Le nombre de crimes dont on ne put se racheter
j avec de l'argent tendit à augmenter. Le sacrilège dans les
! églises fut du nombre; puis le rapt d'une religieuse; puis
I la sorcellerie, la magie et tous les crimes contre la religion;
1. « Tu avais méchamment tué mon parent, et ta vie était en danger.
Les prêtres et les hommes honorables, dont les noms suivent, sont inter­
venus entre nous et nous ont ramenés à la paix. Par suite de notre
accord, tu me payes tant de sous d'or. Te voilà exempt de ma vengeance.
Reçois cette lettre de sûreté; 'elle atteste que ni moi, ni mes héritiers, ni
aucun des miens, n'avons le droit de te poursuivre. Si quelqu un te pour­
suivait pour ce meurtre, et si je ne te défendais pas, je m'engage à donner,
au fisc et à toi, le double de ce que je reçois aujourd'hui. »
-T---*-

éà

106 CIVILISATION FRANÇAISE


puis les crimes de lèse-majesté. Pour d'autres, l'exeommu-
nication vint s'ajouter à l'amende.
Contre le voleur, contre l'assassin, on appliqua la peine de
la mise hors la loi qui jusqu'alors n'avait été portée que
contre ceux qui refusaient de comparaître devant le tribunal
et d'accepter sa sentence. Par là on était fait loup, c'est dire
qu'on pouvait être traité comme un loup sans que ni châti­
ment, ni amende pussent atteindre le meurtrier L
Procédure criminelle : serment, ordalies, combat
judiciaire. — La procédure pour la recherche des crimes
était singulière. Elle comprenait : 1° le serment : quand
Frédégonde attesta que son fils était bien l'enfant de
Chilpéric, non seulement elle le jura, mais douze guer­
riers vinrent par leur serment confirmer le sien ; quand elle
jura être innocente du meurtre de son mari, soixante-
douze guerriers jurèrent après elle. Ces témoins s'appe­
laient « co-juratores » ou « co-jureurs ». Il n'était pas
nécessaire qu'ils pussent avoir connaissance personnelle du
fait, mais ils jetaient dans la balance le poids de leur hono­
rabilité et aussi de leurs épées 2 ; 2° les ordalies (du ger­
main urtheil) qui passaient pour le « jugement de Dieu ».
Il y avait l'épreuve du fer rouge, l'épreuve de l'eau bouil­
lante, l'épreuve par l'eau froide, c'est-à-dire l'immersion
du prévenu, l'épreuve du pain et du fromage, qui devaient
lui rester dans la gorge s'il était coupable. L'Église y ajouta
l'épreuve de la croix : celui qui pouvait tenir le plus long­
temps ses bras étendus en croix gagnait son procès; 3° le
« jugement de Dieu » par excellence, c'était le combat
judiciaire, entre les deux parties. Les femmes, les enfants,
les infirmes, les gens d'Église avaient le droit de prendre
des champions pour se battre à leur place.
Lois civiles des barbares : achat de la femme, po-

1. Voici la formule du bannissement à l'époque carolingienne : « Noua


déclarons ta femme veuve et tes enfants orphelins; nous adjugeons ton
bénéfice au seigneur de qui tu relèves; ton héritage et tes alleux à tes
enfants; ton corps et ta chair aux bêtes des forêts, aux oiseaux du ciel,
aux poissons des eaux; noos permettons à toute personne d'attenter à ton
repos et à ta sûreté et nous t'envoyons aux quatre coins de i& terre au
nom du diable. »
2. L'usage des « co-jureurs », ainsi que le tarif pour les méfaits., se
retrouvent aujourd'hui chez nos Kabyles de l'Algérie.
GAULE FRANQUE : CIVILISATION 107

Iygamie. — Les lois civiles des Francs n'étaient pas moins


originales. Le mariage était une sorte d'achat de la
femme : le fiancé commençait par payer des arrhes au
père ou au tuteur de la fiancée ; elle lui était donnée comme
, épouse, quand il payait la dot. Le lendemain du mariage, il
lui faisait « le présent du matin », en allemand morgengabe.
C'est ainsi que Chilpéric donna à Galeswinthe les villes de
: Bordeaux, Limoges, Pau, etc. Quand le mariage était dis-
! sous, les parents de la femme gardaient une partie de la dot ;
I la femme gardait l'autre moitié ainsi que le «morgengabe » :
j cela formait son douaire. Si elle se remariait, elle restituait
[ une partie de la dot aux parents de son premier mari.
I Les mœurs des Germains étaient peu sévères. Les chefs
j pratiquaient la polygamie. Dagobert, « le Salomon des
! Francs », eut jusqu'à six cents femmes, dont un petit
nombre seulement avaient été épousées suivant les rites
germaniques. Charlemagne en eut jusqu'à huit, mais suc-
: cessivement. Les Germains répudiaient leurs femmes très
j facilement et la répudiation ne donnait lieu qu'à une sorte
! d'indemnité. Le divorce par consentement mutuel était très
! fréquent. L'Église, qui considérait le mariage comme un
; sacrement, combattit énergiquement la polygamie, la répu-
1 diation, le divorce, les unions entre proches parents. Elle
ne reconnut pas les mariages contractés par « le sou et
l'anneau », et qui n'étaient pas consacrés par elle. Elle con-
1 sidéra toujours Charles-Martel comme un fils illégitime de
Pépin d'Héristal. Elle décida que les enfants illégitimes
seraient assimilés aux serfs; mais Drogon, Hugues, Thierry,
j bâtards de Charlemagne, tonsurés par ordre de leur frère
j Louis le Débonnaire, furent admis dans les ordres.
Dans le partage des biens paternels, les filles étaient
exclues de la terre ; le père pouvait seulement leur faire un
présent sur l'argent et les meubles acquis par lui. Au con­
traire, les biens maternels ou le douaire étaient partagés
également entre les fils et les filles.
La famille franque n'était pas constituée aussi despoti­
quement que l'ancienne famille romaine; l'autorité pater­
nelle était un simple « mundium », une tutelle; l'enfant
mâle était émancipé dès qu'il était en âge de porter les
armes, c'est-à-dire à quinze ans.
■ - ^-iiManrt ririi

i08 CIVILISATION FRANÇAISE-


La loi franque affectionnait, comme toutes les lois pri­
mitives, les formes symboliques. Pour céder une terre, ou
donnait à l'acheteur une motte de gazon ou un rameau
d'arbre. Pour reconnaître un enfant, on l'enveloppait dans
son manteau ou l'on chaussait le même soulier. Pour
adopter un jeune homme, on se faisait toucher la barbe
par lui. Pour affranchir un esclave, on Je menait devant le
roi, un denier dans la main; le roi frappait la main de
l'esclave de façon à faire sauter le denier.
Les cajiitul aires. — Outre les lois barbares ou romaines,
il y avait les « capitulaires ». Il y en avait de deux sortes.
Les uns, destinés à amender les lois barbares, s'appelaient
« capitulaires ajoutés à la loi ». Suivant qu'ils étaient
ajoutés à la loi salique ou à la loi des Ripuaires, ils n'inté­
ressaient que tel ou tel peuple. Ces capitulaires étaient
rédigés, le plus souvent, à l'occasion des champs de mars
ou champs de mai, par les conseillers du roi, comtes ou
évêques, et approuvés par le peuple; caria loi devait se
faire « par l'autorité du roi et le consentement du peu­
ple ». Rien entendu, le peuple, ce n'était pas la plèbe,
mais seulement les seigneurs et les nobles. Il y avait aussi
des capitulaires qui étaient faits pour tous les peuples de
l'Empire : c'étaient de grandes mesures d'administration
publique, qui réglaient, par exemple, le service militaire,
les devoirs envers l'Église, les obligations des bénéfi­
ciaires, le commerce, etc. Ces capitulaires étaient habi­
tuellement discutés dans une petite assemblée de grands
seigneurs et d'évêques, promulgués ensuite par le roi, sans
qu'il fût question de l'acceptation du peuple. Un premier
recueil de capitulaires fut publié, vers 827, par Anségise,
abbé de Fontenelle.
L'administration : domestiques du roi, comtes. — Sous
les Mérovingiens, le royaume était administré comme une
propriété privée : c'étaient les « domestiques » du roi qui
en étaient chargés. On avait à peine l'idée d'un « État » ;
le trésor public, c'était l'argent du roi, et il y puisait à sa
fantaisie, n'ayant à payer ni armées, ni fonctionnaires.
Quand les fils de Clovis ou de Clotaire 1er se partageaient
ses domaines, ils se souciaient peu de former des États
bien arrondis. Ils s'adjugeaient des parties de la Gaule

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Pi ,1 i'

gaule' franqde : civilisation 109


[yy.
septentrionale, parce que c'était là qu'étaient les canton­ U - ï;; '
nements des guerriers francs, et des parties de la Gaule
méridionale, parce que c'était là qu'il y avait de riches
cités romaines qu'on pouvait rançonner.
Charlemagne avait un idéal plus haut : il comprit ce que
: c'était qu'une administration. Ses comtes, envoyés dans
: les provinces, ses évêques et abbés, investis de l'autorité
s impériale sur leurs terres, durent lui rendre compte de la
î façon dont ils administraient la justice, les impôts et les
\ revenus du domaine. Il les faisait surveiller par ses missi
! dominici ou « envoyés du maître » qui parcouraient le iv: ;
j pays, deux par deux : un évêque ou abbé et un dignitaire y- 1
I laïque.
■j Les comtes avaient sous leurs ordres des vicomtes, . ■■■■

J viguiers, ou centeniers, et, au-dessous de ceux-ci, des dizai-


i mers, à raison d'un par groupe de dix villages.
; tes tribunaux. — Il y avait plusieurs degrés de juri-
! diction. En première instance, celle des centeniers, vi-
j comtes, etc. ; en seconde instance, le tribunal du comte.
! Le tribunal suprême, c'était celui du roi.
i Le rôle de l'agent du roi n'était pas de juger, mais de
présider et de diriger le tribunal. Celui-ci, comme notre
jury actuel, était composé d'habitants du pays : c'étaient
des notables, appelés « ahrimans » ou « rachimbourgs ».
Quand ceux-ci cessèrent de venir spontanément, Charle­
magne imagina de faire désigner d'office, parmi les nota­
bles, des juges permanents, appelés scabini ou « échevins».
Le plaideur avait le droit de ne pas se soumettre à la
sentence des juges inférieurs, mais alors il était tenu
de faire appel au roi. S'il protestait contre le jugement
sans en appeler, il était battu et tenu en prison jusqu'à ce
qu'il se décidât ou à en appeler ou à se soumettre. S'il en
appelait au roi avant d'avoir porté l'affaire devant le comte,
il était battu, d'après un capitulaire de Pépin le Bref. Celui
qui osait reprendre un procès déjà jugé était condamné à
quinze sous d'amende ou à quinze coups de bâton, d'après
un capitulaire de 803. L'homme qui, cité devant un tri­
bunal, refusait de comparaître, voyait ses biens saisis, sa
maison occupée par des garnisaires, et, s'il s'obstinait, il
était mis hors la loi ou jeté en prison. La prison est une
R. Civil. T. I. 7
HO CIVILISATION FRANÇAISE

institution si étrangère à l'ancienne Germanie que le mot


allemand kerker, prison, vient du mot latin career.
Revenus du roi. — Les revenus du roi, au temps de
Charlemagne comme au temps des Mérovingiens, compre­
naient : 1» les dons gratuits, que l'usage rendit obliga­
toires, de ses fidèles, comtes, évêques, abbés, etc. ; 2° les
tributs imposés aux peuples vaincus; 3° les produits des ;
domaines, c'est-à-dire de ses villae, de ses champs, de ses
vignes, de ses manufactures rustiques, de ses forêts où l'on
chassait encore l'aurochs et le castor; 4° les redevances
payées parles colons de ses domaines; 3° certaines taxes ;;
sur les ponts, les routes, les fleuves, les ports, les salines,
les mines, qui tous étaient censés appartenir au prince; .,
6° le produit des douanes; 7° les amendes prononcées par ,
ses juges; 8° l'argent qu'il pouvait tirer des Juifs, des étran- ;i
gers, des gens sans aveu, des bâtards non reconnus, qui
tous étaient les hommes du prince; 9° du bénéfice qu'il
pouvait faire sur les monnaies frappées dans le palais, car
lui seul avait le droit de battre monnaie; 10° des profits
que lui procurait le droit de gîte exercé dans le domaine
de ses vassaux ou dans les villes du royaume.
L'année sous les Mérovingiens et les Carolingiens.
— Les Francs, quand ils entrèrent en Gaule, avaient pour
armes caractéristiques la francisque, ou hache à deux
tranchants, et le hang, sorte de harpon muni d'une corde,
qui permettait de ramener à soi le bouclier et même le
corps de l'ennemi. Ils se servaient de flèches, même de
flèches empoisonnées; mais celles-ci étaient interdites dans
les combats entre les nations franques.
La plupart des guerriers n'avaient ni cuirasses, ni cas­
ques, mais seulement de grands boucliers ronds ou ovales
appelés pavois; les chefs portaient une cotte de mailles, ;
des brodequins et des jambières garnis de fer, et un casque :
de cuir ou de fer. !
Les Francs, jusqu'à Pépin le Bref, n'eurent pas de cava- j
lerie; ils combattaient à pied; le roi et ses gardes étaient
seuls à cheval.
Sous Charlemagne, on distingue déjà deux sortes de ser­
vice militaire : le service féodal, ou celui qu'un vassal doit
à son chef, et le service roval, dû par tous les guerriers j
GAULE FRANQUE : CIVILISATION 1 1 1

au prince. Le second était déjà moins bien assuré que le


premier. Les capitulaires se plaignent, en 811, que certains
guerriers refusent de marcher sous prétexte que leur sei­
gneur ne marche pas; que d'autres se recommandent à
des seigneurs qu'ils savent d'avance ne pas devoir aller à
l'armée; que d'autres enfin restent chez eux même lorsque
leur seigneur prend les armes. Il y a des riches qui se font
exempter à prix d'argent : le prix de l'exemption est fixé
à soixante sous d'or par le capitulaire de 813. Cette taxe,
qui devait fournir des sommes assez élevées, aidait à cou­
vrir les dépenses de la guerre. Contre les récalcitrants, les
comtes avaient la ressource de saisir leurs immeubles.
Comme les comtes vendaient souvent à leur profit l'exemp­
tion de service militaire, le prince fut obligé de donner aux
missi toute l'administration de ce service.
Les capitulaires qui statuaient sur le recrutement de
l'armée carolingienne varièrent souvent. Il n'y avait qu'un
principe bien arrêté : c'est que tout homme libre devait
le service militaire. Le capitulaire de 803 ordonna que
quiconque possédait quatre manses devait marcher avec
son seigneur, si celui-ci partait; sinon, avec le comte. Ceux
qui possédaient moins de quatre manses se cotisaient de
manière à équiper un homme pour chaque groupe de quatre
manses. Les plus pauvres formaient l'armée de réserve,
tenaient garnison dans les châteaux ou gardaient les côtes.
Plus tard, sous Louis le Bègue, on prit pour base la va­
leur des biens meubles : celui qui possédait soixante sous
d'or partait pour l'armée; celui qui en possédait dix restait
à la garde du pays; celui qui n'avait rien ne devait rien.
Lorsqu'on devait entreprendre une campagne, on pu­
bliait le ban au champ de mai. Alors les comtes et les
évêques transmettaient la parole royale à leurs adminis­
trés. Chaque guerrier devait répondre à l'appel, équipé à
ses frais, ayant une lance, un bouclier, un arc avec une
corde de 'rechange, un carquois avec douze flèches, des
vivres en quantité suffisante. Le comte, l'évêque, l'abbé, à
moins que ceux-ci ne fussent représentés par un laïque,
devaient avoir le casque et la cuirasse. C'étaient les comtes
qui commandaient les guerriers de leur circonscription;
quant aux évêques ou abbés, tantôt on exigeait qu'ils com-
$

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w*

112 CIVILISATION FRANÇAISE


mandassent les leurs, tantôt on le leur défendait. Les uns
et les autres devaient, au moyen de réquisitions, se pour­
voir de vin, lard, farine, avoine, fourrage, de meules, pio­
ches, haches et autres instruments nécessaires. Les mar­
chands attitrés du roi fournissaient les mulets pour porter
les matériaux. Les habitants devaient procurer à l'armée le
gîte, le feu et l'eau. Le pillage ne devait commencer que
sur la terre ennemie. Le déserteur était déclaré coupable
de lèse-majesté, puni de mort et de confiscation. Les
autres délits paraissaient choses négligeables.
Suivant la distance à parcourir et la frontière à défendre,
on n'imposait pas le même contingent de guerriers à toutes
les provinces de l'Empire. Par exemple les Saxons ne don­
naient qu'un guerrier sur six pour les expéditions d'Espa­
gne; un sur trois pour les campagnes en Bohême; contre
les Slaves de l'Elbe, tous marchaient.
Arts et monuments. — On a peu construit à l'époque
franque, ou du moins rien qui fût original et de durée.
Entre les murailles monumentales de l'époque romaine et
celles de l'âge féodal, les cinq cents ans de domination
germanique semblent n'avoir rien fondé. La plupart des
églises, des monastères, des forteresses, des palais qui fu­
rent élevés à cette époque ont dû être reconstruits depuis.
Le monde franc vivait sur les dernières épaves de la civili­
sation romaine : Charlemagne, pour orner de colonnes son
palais d'Aix-la-Chapelle, était obligé de dépouiller les mo­
numents de Borne et de Ravenne.
Langues. — 1° Le latin était encore la langue de l'Église,
des lois, de l'administration. C'est en latin qu'était rédigé
le texte nouveau des lois salique, ripuaire, burgonde, wisi-
gothe, les capitulaires des rois, les canons des conciles.
Charlemagne, outre le germain, sa langue d'origine, parlait
latin avec le savant Alcuin et les autres lettrés de sa cour.
2° Dans les populations gallo-romaines, le latin vulgaire
achève de se décomposer; il donne naissance à des idiomes
qui ne sont pas encore le français, mais qui ne sont déjà
plus du latin. Cela s'appelle la « langue vulgaire » ou la
langue romane. C'est en cette langue que le concile de
794 invite déjà les évêques à prêcher, et que Louis le Ger­
manique, en 842, prête le serment de Strasbourg.

mm.

Alt
GAULE FRANQUE : CIVILISATION 113

3» Dans le sud-ouest de la Gaule, entre l'Adour et les Pyré­


nées, se maintient l'ancienne langue des Ibères-Aquitains,
le basque, qui a perdu beaucoup de tert-ain devant les pro­
grès du latin et des idiomes qui en sont issus.
4° Dans le nord et le nord-est, domine la langue des
conquérants, le tudesque ou germain, qui s'est implanté
assez solidement pour qu'aujourd'hui on parle allemand
sur presque toute la rive gauche du Rhin.
La langue des conquérants germains, dont celle des
Francs, le francique, est un dialecte, n'a pas eu dans
le reste de la Gaule la même fortune que la langue des
conquérants romains. Elle ne s'est pas substituée à celle
du peuple conquis. Cette différence tient, non seulement à
ce que les Germains furent peu nombreux en deçà de la
Meuse et furent aisément absorbés dans la population
indigène, mais surtout à ce que la civilisation qu'ils appor­
taient était fort inférieure à celle des vaincus. Dès lors, en
prenant les idées des vaincus, ils durent prendre aussi leur
langue, bien loin de pouvoir imposer la leur. Le nombre
des mots d'origine franque est, dans la langue fran­
çaise d'aujourd'hui, extrêmement restreint. Ils désignent
en général des choses ou des institutions d'origine germa­
nique *.
5° Le celtique, qui avait un moment disparu devant le
latin, reparaît dans la presqu'île armoricaine, grâce à un
flot d'immigrants qui, du ve au vi° siècle, arrivent de la
Grande-Bretagne, chassés par l'invasion d'un peuple ger­
manique, les Anglo-Saxons. Ces immigrants, dans leurs îles
britanniques, avaient conservé la vieille langue : iis l'im­
plantent de nouveau sur le granit de notre presqu'île de
l'ouest. C'est même à l'arrivée de ces Bretons originaires de
la Grande-Bretagne que l'Armorique gallo-romaine a pris
le nom nouveau de « Bretagne ».
1 6° Avec l'invasion des Normands, qui donne à l'ancienne
1. Comme "garant, beffroi, alleu, fief, ban, mot qui a formé d'autres
dérivés comme bannir, banlieue, banalités, kériban, arrière-ban. Ce sont
encore des noms de fonctions, comme maréchal, sénéchal, marquis, écke­
vin, èchanson, hérault, bedeau; des termes de la langue militaire, comme
guerre, trêve, halte, étape, fourrage ; ou de la langue maritime, comme
havre, fret; des mots servant à désigner des objets d'habillement ou
d'ameublement, comme gant, cotte, fauteuil.
H4 CIVILISATION FRANÇAISE

Neustrie son nom moderne de « Normandie », s'implante


sur le sol gaulois une cinquième espèce de langue : le
Scandinave que parlaient les pirates du nord. Il disparait
rapidement et n'a laissé presque aucune trace.
De ces diverses langues, le latin, le germain et la langue
vulgaire ont seules, à l'époque franque, donné naissance à
une littérature.
Littératures latine, germanique, romane. — La litté­
rature latine est assez brillante au début, avec Sidoine
Apollinaire, évêque de Clermont; avec saint Avitus, évêque
de Vienne; avec Fortunatus, le poète favori de sainte Rade-
gonde; avec Grégoire de Tours, qui raconta les événements
contemporains dans un livre auquel on a donné ce titre
significatif : « Histoire ecclésiastique des Francs ». Elle
décline rapidement dans la décadence mérovingienne : on
ne trouve plus que de pauvres historiens, comme celui
qu'on nomme Frédégaire, de sèches annales rédigées par
les moines, des livres de droit comme les curieuses « For­
mules de Marculfe ». Elle se relève avec Alcuin, Pierre de
Pise, Théodulfe, qui furent les convives de Charlemagne et
les maîtres de sa fameuse école du palais, où il venait
en personne secouer la paresse des étudiants nobles. Puis,
dans la nullité des chroniqueurs de Page suivant, se dé­
tachent les histoires du « Moine de Saint-Gall », où
s'ébauche déjà la légende de Charlemagne.
Bien curieux seraient pour nous les poèmes germains,
chantés par des espèces de bardes dans les festins des
Francs. Charlemagne avait ordonné d'en faire un recueil.
Louis le Débonnaire les lit brûler, par scrupule de dévot,
parce qu'ils célébraient les dieux du paganisme franc. C'est
une grande perte pour l'histoire de nos origines; mais le
vaste poème des « Niebelungen », remanié au xne siècle
par quelque poète allemand ; un court fragment du poème
de « Hildebrand et Hadebrand », le seul qui nous soit
parvenu dans une forme ancienne, en dialecte francique;
enfin la chanson, en dialecte francique, qui célèbre la vic­
toire de Louis III, à Saucourt, en 881, sur les Normands,
peuvent nous donner une idée de ce qu'était cette littéra­
ture franque.
Quant à la langue vulgaire, elle devait avoir produit une
GAULE FRANQUE : CIVILISATION HS

abondance de chansons et de poèmes non moins curieux


que ceux des Germains; mais personne n'a pris soin de
les recueillir. Comme principal monument de ce premier
état de la langue française, nous avons la « cantilène de
Sainte Eulalie », qui est du Xe siècle.
Industrie et commerce. — L'invasion avait détruit beau­
coup des anciennes industries romaines. La première qui
reprit quelque éclat, grâce au luxe sacerdotal, ce fut l'or­
fèvrerie et l'industrie des tissus d'or. Limoges était célèbre
par ses orfèvres, à tel point que saint Martial de Limoges
devint le patron de toute la corporation, jusqu'au moment
où saint Eloi, l'ami du roi Dagobert, vint lui disputer ce
titre. A Metz, à Arras, à Lyon, on fabriquait des bijoux,
de l'or filé, des étoffes brochées, des franges, des ceintures
en or massif. Dans les monastères, comme celui de Sainte-
Aure à Paris et celui de Solignac en Limousin, on faisait
une rude concurrence aux orfèvres laïques.
' Ce qui prouve combien l'industrie était peu développée à
cette époque, c'est le prix énorme des objets manufacturés
en comparaison des produits agricoles. Ainsi une vache ne
valait qu'un sou d'or, pendant qu'une cuirasse en valait
douze; un cheval coûtait moins cher que son mors.
Le commerce garda quelque prospérité, surtout dans les
régions les moins soumises à la domination franque. Mar­
seille, Arles, Narbonne continuèrent à commercer avec
Constantinople, l'Orient, les villes italiennes, exportant des
poteries, des cuirs, des vins, des céréales, des teintures, du
sel, important les soies de la Chine, les épices, les pierre­
ries des Indes, le « papyrus » d'Égypte, qui se vendait par
rouleaux de dix mètres de long.
Dans l'intérieur de la Gaule, le commerce était surtout
aux mains des Juifs, des Espagnols, des Vénitiens, des Lom­
bards, races méprisées et indispensables. Des marchands
francs, la lance à la main, osaient descendre le Danube et
se hasarder chez les Avars et les Slaves, comme ce Franc
Samo qui, au temps de Dagobert, guerroyant et commer­
çant, finit par être nommé roi d'une tribu slave. Dès 875,
on va pêcher à la baleine dans les mers du nord.
Les rois faisaient ce qu'ils pouvaient pour assurer au
commerce quelque protection. On a fait remonter à Dago-
U CIVILISATION FRANÇAISE

bert, mais sans preuves suffisantes, la création, sur les


terres de Sain4* Denis, d'une foire qui existe encore aujour­
d'hui, et qu'on appela foire du lendit, c'est-à-dire de
Yindict (indictum ou proclamation). D'autres foires s'éta­
blirent sur différents points, toujours sous la protection
de quelque saint.
Sous Charlemagne, la police des routes et des rivières
fut assurée ; les voies publiques durent être entretenues par
les comtes. Après lui, le réveil de l'industrie et du com­
merce eut le même sort que le réveil des lettres et des
écoles. Le règne de Charlemagne, pour toute la vie sociale,
est un temps de repos entre deux anarchies, un rayon de
lumière entre deux barbaries.

Ouvrages a consulter : Guizot, V Allemagne (en ail.). — Gl&sson, üTtaf.


Henri Martin, Bordier et Charton, du droit et des institutions de la
Dareste, Michelet, Fustel de Cou­ France. — Vuitry, Etudes sur le
langes, P. Viollet, ouvrages cités. — régime financier de la France. —
Montesquieu, Esprit des lois. — Oza- Pardessus, La loi salique. — Sohm
nam, Etudes germaniques. — GefTroy, (trad, par Thévenin), La procédure
Home et les barbares. — Littré, de la loi salique. — Thonissen, L'or­
Etudes sur les barbares et le moyen ganisation judiciaire et la loi sali­
âge. — Augustin Thierry, Dix ans que. — Deloche, La truste et Van-
d'études , Récits mérovingiens et Let­ trustion. — Fahlbeck, La royauté et
tres sur Vhist. de France. — Mignet, le droit royal francs. — Prou, Etu­
Mémoires historiques (Introduction de sur le « De ordine palatii ». —
de r ancienne Germanie dans la société Hauréan, Charlemagne et sa cour.
civilisée). — Bonnell, Origines des — Naudet, Sur la condition des per­
Carolingiens (en ail.). — Breysig, sonnes dans la Gaule franque. — E.
Charles-Martel et son f<?mjM(enall.). Bourgeois, Le capitulaire de Kiersy-
— Gérard, Hist, des Francs d' Aus­ sur-(/ise (S77). — Oh. Giraud, Hist,
tralie. — Digot, Hist, duroy. d'Aus- du droit français au moyen âge. —
trasie. — Abel et Simson, Charle­ Paul Viollet, Précis de Vhist. du
magne (en ail.). — Warnkœnig et droit français. — Longnon, Géog.
Gérard, IIist. des Carolingiens. — de la France au V/° siècle. — A.
Vétault, Charlemagne (illustré). — Jacobs, Géog. de Grégoire de Tours.
Zeiler, Entretiens sur le moyen âge — G. Monod, Etudes critiques sur
et IJist. d' Allemagne (t. I" et t. II). les sources de Vhist . mérovingienne.
— Lehuërou, Hist, des institutions — Francis Monnier, Alcuin. — J.
mérovingiennes et Hist, des institu­ Loth, Hémigration bretonne en Ar­
tions carolingiennes. — Léotard, morique. — Perroud, Des origines du
Essai sur la condition des barbares premier duché d'Aquitaine. — Com­
établis dans l'empire romain . — Tar­ pléter avec G. Monod, Bibliographie
dif, Eludes sur les institutions poli­ de l'histoire de France , pages 145 et
tiques et administratives delà France. suiv.
— Waitz, Hist, constitutionnelle de
LIVRE II

LA FRANCE FÉODALE

CHAPITRE VII

RÉGIME FÉODAL. — I. L'ARISTOCRATIE.

VDe la déposition de Charles le Gros à la mort de Louis VH, 887-ilSO *.>

A quel moment commence l'histoire de la France féo-


dale? — La période franque de notre histoire, en dépit de
tant de désordre et de barbarie, a été prodigieusement
féconde. C'est pendant la domination des rois germains
que, dans une lente et obscure élaboration, une nation nou­
velle s'est formée des éléments gaulois, romains, germains,
qu'une langue nouvelle est sortie du latin vulgaire et que,
d'un chaos d'institutions romaines et germaniques, se sont
dégagées les institutions qui devaient régir notre pays
pendant des siècles. Dans l'anarchie carolingienne se sont
formées la nation française, la langue française, la féoda­
lité française. A la Gaule indépendante, à la Gaule romaine,
à la Gaule franque, succède enfin la France.
Mais à quel moment faut-il placer le début de l'histoire
de la France? On ne peut assigner une date précise, car ces

1. Cette période comprend : l p les royautés d'Eudes (SS7-898), de


Charles le Simple (893-929), Robert (922-923), Raoul (923-936), Louis d'Outre-
Mer (936-951), Lothaire (954-9S6), Louis le Fainéant (986-987); 2• les royau­
tés d'Hugues Capet (987-996), Robert le Saint (996-1031), Henri I 9r (1031-
1060), Philippe Iet (1060-1108), Louis le Gros (1108-1147), Louis le Jeune
(1147-1180).
7.
118 CIVILISATION FRANÇAISE
transformations se sont faites peu à peu. On peut dire ce­
pendant qu'à partir du traité de Verdun, en 843, il y a un
royaume de France. On peut signaler, au serment de Stras­
bourg, en 842, l'existence d'une langue romane, qui sera
la langue française. On peut affirmer qu'à partir du règne
de Charles le Chauve, qui vit les constructions de châteaux,
à partir de la création de duchés et de comtés indépen­
dants, surtout vers l'époque de Charles le Simple, à partir
de la déposition de Charles le Gros (887) , le dernier
prince qui ait un moment réuni tous les royaumes de
Charlemagne , le régime féodal a remplacé chez nous
le régime monarchique. C'est donc dans le courant du
ixt siècle, sous les petits-fils mêmes et les arrière-petits-
fils de Charlemagne , que commence l'histoire de la
France féodale.
Trois périodes dans cette histoire. — L'histoire de la
France féodale comporte une division en trois périodes : la
période où la féodalité a été dominante; la période où
la société féodale se transforme par Faction de forces
nouvelles ; la période où la féodalité est en pleine déca­
dence.
Sans pouvoir assigner de dates précises, on peut ad­
mettre cependant que la première période comprend les
règnes des derniers Carolingiens et des premiers Capétiens
(887-1180) : le signe caractéristique, c'est la faiblesse
extrême de la royauté, devenue une fonction purement
élective.
La seconde irait de Louis VII à la fin des Capétiens
directs (1180-1328) : le principe de l'hérédité monarchique
a fini par triompher sur celui de l'élection; dans cette
période, la puissance féodale, qui tend à décroître, et la
puissance royale, qui tend à s'accroître sans cesse, se
font encore équilibre.
La troisième se terminerait avec la régence d'Anne de
Beaujeu (1328-1484) : l'équilibre est décidément rompu au
prolit de la royauté et, non seulement la féodalité, mais
toutes les institutions du moyen âge , commencent à
s'eifacer devant l'idée moderne de l'État.
Tableau de la France féodale. — La France, à l'époque
féodale, présente un tout autre aspect qu'aux époques
&

RÉGIME FÉODAL : L'ARISTOCRATIE H9

précédentes. A l'époque romaine, la Gaule avait obéi à un


souverain unique, bien que résidant hors de la Gaule. A
A l'époque franque, le pays avait eu une certaine unité;
les plus puissants des rois mérovingiens, Clovis, Clo­
taire Ier, Clotaire II, Dagobert, presque tous les Carolin-
I giens, au moins jusqu'au traité de Verdun, l'avaient
: possédé à peu près tout entier. Au contraire, la France
r féodale, entre autres ressemblances avec la Gaule indépen-
; dante, présente celle-ci : il n'y a plus d'unité. De même
l qu'il y avait eu autant de Gaules que de nations ou de
; confédérations gauloises, il y a autant de Frances rivales,
f et même ennemies, qu'il y a de duchés et de grands comtés.
I Prenons, par exemple, le moment qui précéda l'avènement
! de Hugues Capet (987).
j D'abord il y à de vastes régions de l'ancienne Gaule qui
j ne se considéraient pas comme des terres françaises.
La moitié de la Belgique actuelle, toute la Hollande, le
Luxembourg, les pays qui ont formé la Prusse et la Bavière
rhénanes, la Lorraine, l'Alsace, se rattachaient alors, non
à la France, mais à l'empire d'Allemagne : et cependant
dans une partie de la Belgique , dans une moitié du
Luxembourg et dans les trois quarts de la Lorraine, c'étaient
des langues romanes, et non la langue tudesque, que l'on
parlait.
La plus grande partie du bassin du Rhône, ce qui a
formé depuis la Franche-Comté, la Suisse, la Savoie, le
Dauphiné, le Lyonnais, la Provence, fut réunie un moment
en 879, sous le nom de « royaume d'Arles », et, après que le
royaume d'Arles eut été acquis par un empereur allemand,
fut revendiquée comme une dépeudan'ce de l'Allemagne,
bien qu'on n'y ait jamais parlé la langue tudesque.
Au nord et à l'est, on voit donc que, conformément au
traité de Verdun, le royaume de France s'arrêtait à l'Es­
caut, à la Meuse et au Rhône.
Du côté des Pyrénées, non seulement le Roussillon, mais
le comté de Barcelone, tous les pays de la langue catalane,
(qui n'est pas une langue espagnole, mais un dialecte de la
langue française du midi), se rattachaient au royaume de
France.
La Bretagne , qui avait eu des rois indépendants ,
120 CIVILISATION FRANÇAISE

avait maintenant des comtes ou des ducs qui se regar­


daient comme étrangers à la France, de même que ses
évêques, au moins dans la Bretagne de langue bretonne,
se considéraient comme étrangers à l'Église de France.
Restait la France proprement dite. Elle-même était par­
tagée en une douzaine de Frances distinctes : chacune
avait ses lois particulières; chacune avait sa langue, car
dans la région du nord on comptait six ou sept dialectes,
et autant dans la région du sud.
Il y avait surtout : 1» le comté de Flandre , auquel se rat­
tachaient plus ou moins les petits comtés de Guincs, de
Boulogne, d'Arras; 2° le duché de Normandie , avec les
comtés d'Évreux, du Perche, d'Alençon; 3° le comté d'Anjou,
autour duquel se groupent parfois le Maine et la Touraine;
4° le comté de Champagne, avec quantité de seigneuries;
5° le duché de Bourgogne, avec les comtés de Chalon, de
Mâcon, de Nevers, etc. ; 6° le duché d'Aquitaine, ou duché
de Guyenne, comprenant les comtés de Poitiers, de la Mar­
che, d'Angoumois, de Saintonge, de Périgord, d'Agen, de
Bourbon, d'Auvergne, les vicomtés de Turenne, de Limo­
ges, etc., plus une multitude de petites principautés qui
se partageaient la Gascogne : Armagnac, Fezensac, Béarn,
Bigorre, Albret, Comminges; 7° le comté de Toulouse avec
les comtés, vicomtés, seigneuries de Quercy, Rouergue,
Gévaudan, Vivarais, Narbonne, Carcassonne, Montpellier,
Béziers, Uzès, Foix, etc., et la marche de Provence (Avi­
gnon et Orange); 8° les domaines de la maison capétienne.
Toutes ces Frances formaient plutôt des groupes de petits
États que des États constitués. Dans chacune, les petits
États étaient parfois très indépendants du centre régional ;
souvent ils portaient leur obéissance d'un centre à un autre ;
souvent ils se fondaient avec les grands États, pour s'en
séparer ensuite. Il n'est donc pas possible de dresser, pour
une période de quelque durée , la carte de la France féo­
dale, pas plus que de tracer la frontière du duché d'Aqui­
taine ou du comté de Toulouse, par exemple, qui est per­
pétuellement remaniée par des partages ou des réunions,
par décès, mariages, héritages, guerres, traités. Personne
ne songeait d'ailleurs, en ce temps-là, à dresser cette carte
ou à tracer cette frontière.
i
RÉGIME FÉODAL : L'ARISTOCRATIE 121

i. Non seulement au sein de ces duchés ou de ces grands


comtés, il y avait des États plus petits, vicomtés, marqui­
sats, seigneuries, plus ou moins indépendants, mais il y ï:, -y
avait des terres ecclésiastiques, évêchés, abbayes, qui for­
maient aussi des États séparés. y'-:::,.;
; JLe domaine des Capétiens. — Parmi tous ces États, il y y *:>■'
i en avait un qui n'était ni le plus grand, ni le plus puissant de 'y y y.
i tous, et qui s'appelait, au ix® siècle, le duché entre Seine- i;, i

; et-Loire, nom que les historiens modernes ont traduit par .>

i un autre qui ne se trouve pas dans les anciens monu- .. ;


î ments : le duché de France. Après l'avènement d'Hugues
■j Capet à la couronne, il s'appela le domaine royal,
j II avait pour ville principale Paris. Il était aussi mal
! découpé, aussi enchevêtré d'enclaves, et comprenait autant . ÿ' y
j de petits États distincts que les autres régions. Sur les terres ' ' ■ f.

j du duc de France, on remarquait les comtes presque indé- ■; ‘i


! pendants de Sens, de Blois, de Chartres, de Vermandois, de
i Dreux, de Montfort, de Senlis, de Corbeil, de Clermont, de ; .Vv '1
■ Dammartin, de Montmorency; les sires de Montlhéry, de
; Puiset; les évêques de Laon, de Beauvais, de Noyon; l'abbé
de Saint-Denis, et quantité d'autres seigneurs laïques et
ecclésiastiques.
' Ce qui, dans le duché de France, appartenait en propre au
duc de France se réduisait donc à peu de chose : Paris et
ses environs, Orléans et ses environs, Étampes et ses envi­
rons, et des parcelles dispersées çà et là, depuis Amiens
jusqu'à Bourges. Le duché de France avait l'étendue d'en­
viron trois ou quatre départements français d'aujourd'hui,
mais le duc de France, même quand il fut devenu roi de
France, avait, comme possessions immédiates et directes,
tout au plus la valeur d'un département.
Le duché de France s'allongeait du nord au sud, pressé
et comme étranglé entre deux puissants États : le duché de
Normandie, qui arrivait jusqu'auprès de Mantes, et le comté
de Champagne, qui venait jusqu'à Meaux. Les possessions
immédiates du duc de France étaient encore plus mal
découpées, car de petits seigneurs avaient construit leurs
châteaux forts presque aux portes de sa capitale. Au nord
de la Seine, au cœur des possessions ducales, s'élevaient
les châteaux de Montmorency, de Dammartin, de Livri, de
" ' i ■■ . ; _ , îfî
^ *■ SX*~

m 122 CIVILISATION FRANÇAISE


'r; Montjai; au midi, ceux du Puiset, de Rochefort, Montfort.
: Si le roi voulait se rendre de Paris à Orléans, il rencontrait
celui du Puiset ou celui de Montlhéry ; de Paris à Dreux ,
;, v ;■ celui de Montfort ; s'il voulait remonter la Seine, il se heur­
t , I
: . ■ i; tait à celui de Corbeil; s'il voulait remonter la Marne, à
ii
celui de Gournay; celui de Clermont le séparait de Noyon
et de Beauvais; celui de Coucy pouvait lui interdire les
!' abords de Laon.
L'aristocratie féodale. — Il n'y avait pas en France un
coin de terre qui n'eût son maître. Les anciens « domesti­
ques » de Charlemagne s'étaient partagé l'héritage de l'em­
pire. Les uns s'étaient saisis de la domination sur de vastes
provinces et s'étaient arrogé, comme titres héréditaires,
ceux de comtes ou marquis, titres jadis délégués par les
rois; les autres, sous le nom de vicomtes, barons, sires ou
seigneurs, s'étaient emparés de simples cantons ; d'autres
encore s'étaient contentés d'une vallée, d'un plateau, d'un
groupe de villages. Tous avaient élevé sur ces terres, deve­
nues héréditaires, des châteaux forts; car le château qui,
sous les Carolingiens, était chose royale, une propriété
du roi, était devenu une propriété privée. Tous avaient
sous leurs ordres des bandes plus ou moins nombreuses de
guerriers. Tous s'étaient arrogé les attributs de la souve­
raineté : la justice, le droit de guerre, et quelques-uns le
droit de battre monnaie. Ils s'étaient si bien attachés à leur
terre qu'ils en avaient oublié leur nom pour prendre celui
de leur domaine. Ainsi les Bouchard, comtes de Montmo­
rency, ne sont plus que des Montmorency.
A l'époque féodale, comme aux époques précédentes, il
y a une aristocratie, un clergé, un peuple, une royauté;
mais l'aristocratie n'est plus seulement la classe domi­
nante, comme à l'époque gallo-romaine ou franque : elle est
la classe souveraine. C'est sa loi, la loi féodale, qui affecte
la condition de l'Église, du peuple, de la royauté. Elle
est la classe féodale par excellence.
A l'époque romaine, comme plus tard à l'époque royale,
lorsqu'on décrit l'état politique et social du pays, il faut
placer en tête le pouvoir monarchique : à l'époque féodale,
comme à l'époque gauloise, c'est l'aristocratie qu'on doit
étudier d'abord.
ï

ma
v

RÉGIME FÉODAL : L'ARISTOCRATIE 123


Distinction entre le régime féodal et le régime
domanial. — Les seigneurs laïques ou ecclésiastiques
formaient une aristocratie de propriétaires guerriers,
dominant de très haut la masse des travailleurs urbains
ou ruraux, qu'ils retenaient dans une condition servile
: ou demi-servile. Il y avait en France comme deux nations
î superposées l'une à l'autre : les nobles et les travail-
i leurs.
'j Les premiers étaient régis par un droit spécial et qui
j avait pour principe la liberté absolue de l'homme, limitée
; seulement par des engagements réciproques; ils avaient
j des devoirs, mais surtout des droits. Les seconds subis-
I saient la loi des premiers ; ils n'avaient que des devoirs ;
: ils étaient la propriété, le « domaine » des nobles,
j Le régime qui réglait les relations des membres de
! l'aristocratie entre eux, c'est le régime féodal. Le régime
; qui déterminait les devoirs du peuple à l'égard des nobles,
c'est le régime domanial.
j Caractère du régime féodal ; suzerains, vassaux,
: arrière-vassaux. — Le mot féodal est dérivé du mot ger-
! main « feod », d'où nous avons formé fief. Les possesseurs
; de fiefs s'appellent des feudataires.
j Le motif pour lequel les rois, et aussi les seigneurs, concé-
i dèrent des fiefs, c'était surtout de s'assurer le service mili-
; taire des concessionnaires. Dans les États modernes, on
entretient les armées en leur donnant une solde en argent.
A. l'époque franque ou féodale, on ne pouvait payer les
guerriers qu'en leur donnant une solde en nature, c'est-
à-dire en leur concédant une terre dont le revenu pût les
faire vivre. L'argent devenant de plus en plus rare, ce mode
de payement par une concession de terres fut presque le
seul en usage au moyen âge.
De plus, nous avons vu que les petits propriétaires, qui
possédaient leur terre en « alleu », mais qui se sentaient
incapables de la défendre contre les violences de leurs voi­
sins, recherchèrent la protection de quelque puissant sei­
gneur. Ils se reconnurent leurs hommes, déclarèrent qu'à
l'avenir ils posséderaient leur héritage, non plus comme
un alleu, mais comme un fief du seigneur, lui promettant
de le servir de leur épée au même titre que ceux qui avaient
124 CIVILISATION FBANÇAISE
réellement obtenu de lui le don d'une terre. Ils ne lui I
demandaient en échange que sa protection. i
Bientôt il fut impossible de distinguer entre les fiefs qui (
étaient à l'origine une concession du seigneur, et les fiefs
qui étaient originairement des alleux. Quant aux alleux,
ils devinrent si rares dans le nord de la France que les
survivants étaient un objet d'étonnement. Un alleu qui s'était ;
couservé en Normandie prendra, vers 1361 ou 1381, le ;
nom de « royaume d'Yvetot ». Le possesseur de cette terre
pouvait bien, en effet, s'appeler un « roi » puisqu'il ne
dépendait de personne. Les alleux s'étaient mieux con- ;
servés dans le midi, où le maintien du droit romain 1
empêcha le triomphe complet du système féodal.
Le seigneur qui avait concédé ou qui était censé avoir ,
concédé un fief, prenait le nom de suzerain; le conces- j
sionnaire prenait le nom de vassal.
A l'origine, les suzerains et les vassaux pouvaient former
comme deux classes différentes : les uns étaient les capi- :
taines, les autres les soldats. Un suzerain et ses vassaux
étaient comme une compagnie où le capitaine était censé :
payer ses hommes avec le revenu de leurs fiefs.
Puis le système féodal se compliqua de plus én plus. Un
duc de Bourgogne, par exemple, avait de petits vassaux
et de grands vassaux. Les petits vassaux étaient de simples
guerriers (milites, c'est-à-dire soldats ou chevaliers) qui
obéissaient directement au duc et n'avaient pas de cheva­
liers sous leurs ordres. Les grands vassaux étaient ceux
qui, à leur tour, étaient suzerains d'autres seigneurs ou de
simples chevaliers. En sorte que, la plupart des nobles .
étant à la fois vassaux et suzerains, il se formait une chaîne
aux nombreux anneaux, qui remontait du dernier soldat
jusqu'au souverain de la région.
A l'égard de ce dernier, les vassaux de ses vassaux pre­
naient le nom d'arrière-vassaux. Il n'avait pas le droit
d'exiger leur serment do fidélité, et ses ordres ne leur par- ■
venaient que par l'intermédiaire de leurs suzerains res.
pectifs. j
Droits du suzerain. — Après la mort de son vassal, si j
l'héritier n'avait pas son agrément, le suzerain conserva
longtemps le droit de reprendre le fief; c'est ce qu'on appe- <
RÉGIME FÉODAL : L'ARISTOCRATIE 123

lait le retrait féodal. Ce droit tendit bientôt à dispa-


• raître : le vassal non seulement transmettait le fief à ses
enfants, mais pouvait le vendre ou le donner. Le seul droit
■ du suzerain était de s'assurer que, dans cette transmission
de la terre, le service militaire, qui était la condition du fief,
: ne serait pas négligé. Peu lui importait le nom du nouveau
: propriétaire, pourvu que le fief continuât, comme on disait
' alors, à être « desservi ». Il semblait que l'obligé du
i suzerain, ce ne fût pas l'homme, mais la terre. L'obligation,
! pour employer la langue du droit, était donc moins « per-
■ sonnelle » que « réelle », reposant moins sur la personne que
J sur la chose.
i! Si le fief était vendu ou donné, l'acheteur ou le donataire
; devenait, au lieu et place de l'ancien propriétaire, le soldat
! du suzerain. Si la terre était donnée ou vendue à une
j église, à un couvent, à toute autre personne incapable
de porter les armes, le suzerain veillait à ce qu'elle se fit
suppléer par un guerrier.
'■ Si l'héritage tombait aux mains d'un mineur, le suzerain
avait le droit d'exiger qu'il eût un tuteur capable de faire
le service. Ordinairement, pour mieux s'en assurer, c'était
le suzerain qui se constituait le tuteur de l'enfant : en
vertu du droit de garde-noble, il avait « la garde » de la
personne et de la terre ; alors il touchait les revenus du fief
I et assurait le service à sa convenance. Si l'héritage était
i dévolu à une fille mariée, son mari succédait aux devoirs
; du beau-père. Si c'était à une fdle non mariée ou à une
veuve, le suzerain avait le droit d'exiger qu'elle se mariât
i ou se remariât à un guerrier capable de desservir le fief;
comme conséquence, il avait le droit de lui désigner un
i mari ou de lui présenter plusieurs aspirants entre lesquels
: elle devait choisir.
! Dans la rigueur du droit féodal, on ne pouvait ni réunir
plusieurs fiefs sur la même tête, ni partager un fief entre
i plusieurs personnes. Cette règle tomba bien vile en désuétude.
Il devint fréquent qu'un seigneur détînt plusieurs fiefs; à sa
! mort, ils se partageaient entre ses fils, en commençant
par les aînés. Puis un fief put se partager : les coparta-
i géants étaient tenus solidairement vis-à-vis du suzerain
pour le même service qui incombait auparavant à un seul.
126 CIVILISATION FRANÇAISE
Conflit du droit héréditaire du vassal et du droit da
suzerain. — Le droit héréditaire du vassal et l'intérêt
militaire du suzerain étaient souvent en lutte. A la lin, ce
fut le premier qui l'emporta ; le lief suivit les hasards de
l'hérédité, lors même que le suzerain avait à en souffrir.
Comment empêcher que tel fief du duc de Bourgogne, par
exemple, échût à un seigneur fixé en Normandie ou en
Aquitaine et qui jamais ne viendrait se ranger sous la
bannière de Bourgogne? Comment l'empêcher de tomber
entre les mains d'une famille ennemie du duc, ou vassale
d'un prince ennemi du duc?
Complications du système féodal. — Un fief relevant
d'un seigneur du second rang, comme le comte de Nevers,
pouvait passer aux mains d'un seigneur beaucoup plus puis­
sant que lui, comme le duc de Bourgogne ou le comte de
Toulouse; et comment espérer que ce duc ou ce comte se
rendrait à l'appel du comte de Nevers? De plus, la qualité
de suzerain et de vassal se confondait dans les mêmes
personnes ; on voyait donc un suzerain devenir le vassal de
son propre vassal à raison d'un certain fief, tout en restant
son suzerain à raison d'autres fiefs. On voyait Guillaume le
Conquérant, absolument indépendant comme roi d'Angle­
terre, rester, comme duc de Normandie, vassal du roi de
France qui était quatre fois moins puissant que lui. Le roi
de France lui-même, tenant le Vexin en fief de l'abbaye de
Saint-Denis, se trouvait vassal de celte abbaye dont il était
le souverain à tous autres égards.
D'autres complications se présentèrent. Un même seigneur
pouvait posséder des fiefs relevant de plusieurs suzerains
ennemis les uns des autres. Que devait-il faire si la guerre
éclatait entre eux? Quelquefois on le voyait commencer la
campagne sous la bannière de tel de ses suzerains et
l'achever sous la bannière opposée. Le plus souvent, au
moment où l'on devenait maître d'un fief, on avait soin,
dans la formule du serment, de réserver qu'on ne porterait
pas les armes contre tel seigneur. Ces situations devinrent
assez fréquentes dans le système féodal : par exemple, le
comte de Flandre relevait du roi de France pour la partie
occidentale de ses États, et de l'empereur d'Allemagne pour
le reste. Il en résultait qu'en cas de guerre entre les deux
v:
•!!:
RÉGIME FÉODAL : L'ARISTOCRATIE 127

souverains, il pouvait ou garder sa neutralité, ou prendre


parti pour l'un ou pour l'autre, au gré de sa politique.
,: Le régime féodal peu à peu s'éloigna de son principe, qui
; était de solder des guerriers par une concession de terres.
; On finit par donner en fief toutes sortes de choses, en échange
i de services qui ne sont pas toujours militaires. Tel fief se
; compose de divers objets, tels que maisons, jardins, jour-
: naux de terre, ouvrées de vigne, fauchées de pré, portions
; de dîme, péages sur une route ou sur un pont, rentes an-
! nuelles en argent, en vins, froment, avoine, etc. Il est des-
j: tiné, en règle générale, à payer un guerrier, mais on peut
! payer de la même manière les services d'un chapelain,
; d'un médecin, d'un secrétaire, d'un cuisinier. On paye de
‘ la même manière ceux d'un bouffon; de là cette expres-
! sion : un « fou fieffé ».
j On conçoit que la soumission du vassal à son suzerain
; dépendait absolument de la puissance respective des deux
seigneurs : moins le vassal était puissant, plus il avait à
craindre son suzerain ou à désirer sa protection, et plus
il était docile. Mais quelle docilité pouvait espérer le comte
de Toulouse d'un comte de Foix, ou le duc de Bourgogne
d'un comte de Chalon ?
Devoirs du vassal. — Pourtant les devoirs respectifs, à
défaut d'une charte précise, étaient déterminés par l'usage,
par les « coutumes » propres à chaque région, qui d'ailleurs
n'étaient pas encore écrites et ne se conservaient que dans
la mémoire des hommes. Or, toutes les coutumes sont
d'accord sur les traits essentiels du régime féodal :
1" Fidélité. — Les devoirs du vassal envers son suzerain
consistent : d'abord dans la « fidélité ». Cette fidélité se
manifeste par l'hommage et par l'aveu. L'hommage,
c'est l'acte par lequel le vassal se déclare l'homme du suze­
rain, s'engageant à respecter sa personne et ses droits, et
à les défendre contre tout ennemi. On distinguait l'hom­
mage lige et l'hommage simple. L'hommage lige, qui con­
stituait des obligations plus étroites, se prêtait à genoux,
sans armes et sans éperons, les mains dans les mains
du suzerain, en prononçant la formule du serment. L'hom­
mage simple se prêtait debout, avec l'épée au côté et
les éperons. Après l'hommage, le suzerain et le vassal
128 CIVILISATION FRANÇAISE
s'embrassaient. Charles le Simple avait voulu obliger Rollon (
à lui baiser le pied, ce qui se faisait encore au ix® siècle. ,
Le baiser sur la bouche avait prévalu. Quand la féodalité j
ne fut plus qu'un souvenir, c'est-à-dire vers le xvie siècle, ]
la solennité de l'hommage devint une formalité. Le vassal |
pouvait se présenter au château, même en l'absence du ,
suzerain : il heurtait trois fois à la porte et appelait trois ■
fois ; si personne ne se présentait, il baisait le marteau de '
la porte et se retirait. Souvent un officier du suzerain :
recevait l'hommage du vassal et lui en donnait acte, si
bien que le suzerain pouvait ne connaître même pas la S
figure de son vassal. I
L'aveu est aussi une forme d'hommage. Par la formule i
de l'aveu, on s'avouait l'homme du suzerain, on avouait ;
tenir son fief de lui, on promettait de lui rendre les ser- j
vices prescrits.
L'hommage ou l'aveu était dû chaque fois qu'il y avait
ou un nouveau suzerain, ou un nouveau vassal. 1
S° Service d'ost, de conseil, de justice. — Le service
féodal comprenait trois sortes d'obligations : 1° le service
d'ost, ou service militaire, dont la durée était déterminée
par la coutume : elle était très variable (un jour au mini­
mum, soixante au maximum); le vassal était tenu ordi­
nairement de s'équiper à ses frais et de s'entretenir pen­
dant la campagne; 2° le service de conseil, qui obligeait
le vassal à prendre part aux délibérations auxquelles le
suzerain invitait ses vassaux; 3° le service de justice, qui
l'obligeait à siéger dans le tribunal du seigneur et à se
soumettre lui-même à ses jugements.
3° Aides féodales. — Les aides étaient une sorte de don,
absolument différent des redevances serviles, librement :
offert, mais fixé cependant par la coutume. Le vassal devait
une aide en argent à son suzerain dans trois cas : quand i
celui-ci était prisonnier et avait sa rançon à payer, quand
il armait chevalier l'ainé de ses fils, quand il mariait l'ainèe ;
de ses filles. Plus tard, un quatrième cas fut admis :
quand le suzerain partait pour la croisade. Naturellement,
le vassal percevait ces aides sur ses hommes.
4° Droits de mutation — Le suzerain était censé être le
vrai propriétaire du fief dont le vassal était censé n'être
Hr-e .J*
RÉGIME FÉODAL : L'ARISTOCRATIE 129

; que l'usufruitier. La coutume ne permettait plus au suze­


rain de reprendre sa terre ni pendant la vie ni au décès
f de son vassal, sauf dans le cas où celui-ci mourait sans
i héritier; mais il subsistait une trace de son ancien droit.
! Chaque fois que le fief changeait de maître, le nouveau ■ r

! possesseur payait un droit de mutation, appelé droit de ' i


i'
! relief parce qu'il constatait que le fief relevait du suzerain,
î Devoirs du suzerain. — Aux devoirs du vassal correspon-
! daient les devoirs du suzerain : celui-ci devait le conseiller
' dans ses embarras, l'aider dans ses guerres ou lui procurer
une paix honorable avec son adversaire, lui assurer bonne
justice devant sa cour, protéger après sa mort sa veuve ou
ses enfants, ne pas essayer de reprendre son fief.
Base du droit féodal î le contrat. — Ainsi, les rapports
de suzerain à vassal n'étaient point des rapports de sou­
verain à sujet. Le lien féodal était un contrat par lequel
deux hommes s'engageaient librement vis-à-vis l'un de
l'autre. Si le vassal avait des devoirs, le suzerain en avait
aussi. Le contrat prenait fin si l'une ou l'autre des parties
contractantes manquait à ses engagements. Le vassal qui
trahissait son suzerain était déclaré félon, coupable de for­
faiture, et, comme il avait forfait son fief, on l'en dépouil­
lait. Le suzerain, qui essayait de dépouiller injustement
son vassal, qui attentait à sa vie ou à son honneur, perdait
ses droits sur le fief, et le vassal était autorisé à le désa­
vouer, c'est-à-dire à lui retirer son aveu, tout en gardant
le fief.
Hiérarchie féodale. — On voit maintenant de quels
éléments se compose la classe féodale : en première ligne,
les grands feudataires ou seigneurs titrés, les ducs, comtes,
marquis, vicomtes. En seconde ligne, les grands proprié­
taires appelés barons ou sires, portant la bannière carrée et
menant à la guerre un certain nombre d'hommes d'armes.
En troisième, les simples chevaliers, possesseurs d'un fief
qui n'est composé parfois que d'une partie de village :
pour ce fief, le vassal était tenu de servir avec le haubert
ou cotte de mailles : il était suivi ordinairement de varlets.
Enfin venaient les nobles pauvres ou très petits proprié­
taires, réduits à porter Vécu, à se faire les écuyers de
quelque seigneur plus puissant.
130 CIVILISATION FRANÇAISE
Ces quatre classes de guerriers, les seigneurs titrés, les ]
barons, les simples chevaliers, les écuyers, diffèrent profondé­
ment par le rang, la puissance, la richesse. Ils ont cependant
des caractères communs : tous sont libres de leur personne
et possèdent une propriété libre de toute redevance servile;
tous portent les armes et, de l'écuyer au duc, s'enorgueil-
‘ '■ lissent du titre de gentilshommes, c'est-à-dire de nobles.
L'humble écuyer lui-même est un noble, puisqu'il est un
guerrier. Entre lui et le paysan, il y a une distance énorme.
'jj , Cette distance peut cependant être comblée: un paysan
; peut devenir un écuyer et, par ses exploits, mériter le titre
.i l, , 1 de chevalier. Cela s'est vu à la belle époque de la féodalité,
,‘f , au temps des croisades et autres expéditions d'outre-mer.
Mais, tant que le paysan reste dans sa condition de travail­
leur agricole, fût-il appelé un moment à porter les armes
1. derrière son seigneur, il n'est pas même un homme libre,
b lv Le guerrier qui ne possédait pas de domaine pouvait être
y ; \ un noble, mais il n'était pas un seigneur; car la règle fon-
v. : ; damentale est celle-ci : « Nul seigneur sans terre ». Elle
avait pour pendant cette autre règle : «Nulle terre sans
seigneur ».
Caractère «le la noblesse féodale. — On voit quel con­
traste éclate entre l'ancienne noblesse gallo-romaine et la
nouvelle noblesse française, qui pourtant procède à la fois
des propriétaires romains et des guerriers germains. La
noblesse romaine était peu nombreuse, se composait de
: ' fonctionnaires civils et de paisibles propriétaires, bien plus
que de militaires; elle habitait surtout les villes : c'était une
noblesse urbaine. La noblesse française du x« siècle est une
classe très nombreuse, exclusivement vouée au maniement
des armes, habitant presque uniquement sur ses terres et
,.i dans ses châteaux : c'est une noblesse rurale.
: f- y Le noble romain, vivant sous la « majesté de la paix
'I' romaine », ne s'occupait de ses terres qu'au point de vue de
!. . l'argent qu'il en pouvait tirer. Le noble français, qui est
obligé de se protéger lui-même, a une double préoccupa-
t Ï tion : il lui faut des revenus» mais il lui faut aussi des |
y soldats. ij
V Si nous prenons un lief de moyenne grandeur, un fief de
3 ;;: baron, nous constatons qu'on a fait deux parts de la terre. |i
V' ■ 1 ‘ . 1
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lè'ï.y :

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REGIME FÉODAL : L'ARISTOCRATIE 131

f L'une appartient en propre au seigneur, cultivée par ses


v paysans, et c'est du revenu en nature ou en argent qu'il sub-
: siste. L'autre est « inféodée », c'est-à-dire qu'elle est divisée
en fiefs sur chacun desquels vit un vassal militaire. Si
; nous prenons un des grands États de la France féodale, le
; duché de France ou le duché de Bourgogne, par exemple,
1 ; nous verrons qu'il y a au moins trois catégories de terres :
i celles que le souverain fait cultiver par ses paysans ; celles
I qu'il a inféodées à des vassaux sur le service desquels il
! peut absolument compter; celles qui sont presque indépen-
■ dantes de lui sous des comtes ou des barons plus ou moins
! dociles.
I Fréquence des guerres. — Le Xe et le xi® siècle pas­
sent pour les plus durs que la France ait eu à traverser
depuis les invasions barbares, à cause des guerres inces­
santes entre les seigneurs. Sans doute le règne de Char-
! lemagne, malgré le silence des historiens, a vu peut-être
, autant de guerres privées que ceux des derniers Carolin­
giens ou des premiers Capétiens. Seulement, au x® et au
xi® siècle, dans l'extrême faiblesse de la royauté, la vio­
lence des puissants se trouve sans contre-poids. Les maîtres
de la France, tous guerriers, tous indépendants, tous
régnant « par la grâce de Dieu », semblent ne reconnaître
d'autre autorité que celle de la force.
Le droit de guerre privée, que Charlemagne lui-
même a dû reconnaître, n'est plus contesté, ou plutôt il
n'y a plus de guerre privée, puisque chaque seigneur est un
prince indépendant, qui a les mêmes droits qu'avait autre­
fois l'empereur ou le roi. Si un baron a un grief contre un
autre, son premier mouvement est de lui déclarer la guerre :
il envoie un héraut ou messager, qui jette son gantelet
aux pieds de son ennemi, ou bien lui remet en signe de défi
des poils de son manteau d'hermine, ou une touffe de
l'herbe appelée « gants de Notre-Dame », ou une branche
d'arbre quelconque. Alors chacun des deux belligérants
convoque ses hommes, c'est-à-dire ses parents, ses vas­
saux, même ses paysans. Le premier qui réussira à péné­
trer sur la terre d'autrui brûlera les villages, incendiera
les moissons, coupera les arbres, enlèvera les bestiaux,
massacrera les laboureurs, non par colère contre ces
132 CIVILISATION FRANÇAISE
laboureurs, mais pour ruiner la propriété de son ennemi.
Quelquefois, on assiège l'adversaire dans son château. Puis,
quand l'un des deux belligérants est tué, ou qu'il trouve
son territoire assez dépeuplé, ou que ses hommes déclarent
que leur temps de service est fini, on fait la paix. Le droit
de guerre existe même contre le suzerain. Certaines cou­
tumes reconnaissent que, meme contre le roi, les vassaux ;
sont tenus de suivre leur seigneur, sous peine de perdre i
leur fief; ils doivent seulement faire une démarche auprès !
du roi et ne commencer à s'armer que s'ils sont mal satis- :i
faits de ses explications.
' Bien qu'il y ait des lois et des tribunaux, c'est toujours
à l'épée qu'il faut en appeler. Il en résulte que les plus
importantes des obligations féodales se résument en une :
seule : le service militaire.
Si le suzerain fait à son vassal un devoir d'assister à ses
conseils et de lui donner son avis, c'est que ces conseils
sont presque toujours des conseils de guerre, que les con­
seillers du suzerain seront tenus de mettre à exécution la
décision qui aura été prise en commun, et que les don­
neurs d'avis seront appelés à donner de leur personne.
Solliciter leur conseil, c'est une façon de réclamer leur
concours armé.
Si le suzerain faiE à son vassal un devoir de rendre la
justice dans son tribunal, c'est que la justice de ce temps
exécute elle-même ses arrêts. On cite un noble devant le
tribunal : s'il refuse de comparaître, il faut que les juges
aillent l'assiéger dans son château. Comparaît-il? il peut
refuser de se soumettre à la sentence ; il peut jeter le
défi à chacun de ses juges. Les membres d'un tribunal sont
engagés d'honneur à prêter main-forte à leur sentence. Un
1.
procès commence ordinairement par une guerre : il se ter­
mine par une guerre.
La justice féodale. — Quand même le procès se pour­
suit pacifiquement, c'est encore le combat, le combat
judiciaire, qui est le fond de la procédure. Si les preuves
écrites sont insuffisantes, si les dépositions des témoins se
contredisent, si le serment d'une des parties est annulé
par le serment de la partie adverse, il ne reste plus qu'à
recourir au «jugement de Dieu ». j

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•»..''fsfÄ;*''

RÉGIME FÉODAL : L 'ARISTOCRATIE 133

On trace un champ clos et, en présence du suzerain


assisté de ses vassaux, les plaideurs en viennent aux mains.
Le vaincu perd son procès, s'il s'agit d'une cause civile. Il
est mis à mort, s'il s'agit d'une cause criminelle. Les
femmes, les enfants, les gens d'Église ont le droit de se
faire représenter à ce combat par des champions : leur
champion est-il vaincu ? ils sont traités comme si eux-
mêmes avaient combattu.
Souvent aussi, on a recours aux ordalies : l'épreuve de
l'eau froide, de l'eau bouillante, du fer rouge, des bras en
croix : mais le combat judiciaire est la procédure féodale
par excellence et il s'introduit même dans la France du
midi, où le droit romain continue à se maintenir.
Le trait caractéristique de celte justice féodale, c'est que
l'on ne peut être jugé que par ses pairs, c'est-à-dire ses
égaux constitués en une sorte de jury ou de tribunal. Aussi
quand le roi juge un grand feudataire, des grands feuda-
taires doivent siéger parmi les juges. Le baron sera jugé
par un jury de barons, le chevalier par un jury de cheva­
liers. Nous verrons les classes populaires elles-mêmes béné­
ficier de ce principe.
Dans les causes civiles , il faut que le justiciable
acquiesce formellement au jugement pour qu'il soit exé­
cuté. Même dans les causes criminelles, si l'accusé a com­
paru librement, sous la sauvegarde du suzerain, il peut
s'en retourner librement après sa condamnation : on aime
mieux avoir à l'assiéger dans son château que de manquer
à la parole donnée.
Appréciation du régime féodal. — Tels sont les usages
de cette classe d'hommes singulière qui semble superposée
aux populations françaises et qu'on pourrait appeler les
féodaux. Ils n'enchaînent leur liberté que par un libre
contrat. Ils ne reconnaissent d'autorité que celle qu'ils ont
volontairement acceptée. Ils n'y sont pas tellement assu­
jettis qu'ils n'aient conservé le droit vraiment royal de paix
et de guerre. Devant les tribunaux, ils n'imaginent pas de
meilleure preuve de leur droit que leur « bonne épée » ; ils
sont jugés par leurs égaux, et se réservent de ne pas sous­
crire à leur sentence. Même dans leurs rapports avec leurs
suzerains, ils restent des souverains.
8

y—w-Tni '
' “ ' 134 CIVILISATION FRANÇAISE
On voit combien l'idée féodale différait des idées romaines
d'obéissance et de sujétion envers le pouvoir. Le régime
féodal peut se définir le régime du contrat. Le despotisme
1 , romain avait nivelé, écrasé, avili toutes les classes : la féo-
;; f dalité rend à l'homme sa dignité perdue. L'empire romain
avait exagéré le droit de l'État : la féodalité exagère peut-
être le droit de l'individu, mais c'est par l'individu régénéré
que pourra se refaire une société nouvelle. Les citoyens des
anciennes républiques grecques et de l'ancienne république
■■■■■,!':. / romaine n'ont jamais été aussi libres que les membres de
la société féodale. Sans doute, cette liberté n'existait que
pour les nobles; mais les principes nouveaux ont con­
i' : 1 tribué plus tard à relever la condition du peuple. Beaucoup
des idées féodales sur les droits des gouvernés vis-à-vis
des gouvernants ont passé dans nos constitutions mo-
, denies.
I ' On a vu d'autres pays où la chute d'un grand empire a
1 amené, comme chez nous, l'anarchie : par exemple l'Inde
du xviil8 siècle, après la chute de l'empire mongol. Mais,
dans ces pays, l'anarchie a été bien plus effroyable que
chez nous et tout à fait irrémédiable, car nulle institution
semblable à la féodalité n'est venue y porter remède. La
' féodalité a sauvé la France des suites qu'aurait eues néces­
sairement, sans elle, la chute de l'empire carolingien. Elle
a rendu un grand service en introduisant dans le désordre
des éléments d'ordre ; en rattachant les uns aux autres ,
1 par certains devoirs, tous les hommes de guerre; en réu­
nissant dans des associations volontaires tous ceux qui dis­
posaient de quelque puissance; en créant, au milieu des
ruines de l'empire romain et carolingien, une organisation
nouvelle; en reconstituant, dans l'anéantissement des
e ■ anciennes lois, une sorte de droit public. Par là elle a
!' , ; peut-être empêché plus de guerres qu'elle n'en a causé,
î : Les hommes de l'âge féodal étaient rudes et violents : le
, contrat féodal a été d'abord, le seul frein qui pût les. con­
tenir.

Ouvrages a consulter : Voir au chapitre X.

jrjfT lürtgiT
CHAPITRE VIII

RÉGIME FÉODAL. — II. L'ÉGLISE.

(De la déposition de Charles le Gros à la mort de Louis VII, 887 - 1180 .)

L'Église féodale : origine de sa puissance territo­


riale. — La féodalité laïque doit sa puissance territoriale
à l'hérédité des bénéfices et à la recommandation des
alleux. L'Église féodale doit surtout la sienne aux dona­
tions et à l'obligation de la dîme.
A côté des fiefs laïques, il y a donc les terres d'Église.
Elles ont un aspect différent, selon qu'elles appartiennent à
des évêchés ou à des abbayes. L'évêque, en général, s'est
emparé des domaines royaux contenus dans le territoire
de sa cité : ces domaines forment une masse compacte, un
territoire assez bien arrondi, bien qu'ils puissent avoir des
dépendances dispersées sur toute l'étendue de la chrétienté.
Au contraire, le couvent, qui s'est formé plus tard, a dû
accepter des donations de toutes mains, en tout pays, et
son domaine se compose ordinairement de parcelles dis­
séminées.
L'évêque est plutôt un grand propriétaire urbain, qui
réside à la ville ; le couvent, situé au milieu des champs, est
un grand propriétaire rural. Les évêchés portent le nom
de cités anciennes et illustres, Autun, Narbonne, Reims;
les couvents portent des noms nouveaux, car ils sont sou­
vent le noyau de centres nouveaux d'habitation, et ces
centres, en général, sont d'abord peu considérables et sans
illustration historique.
'f _ - .

' J

135 CIVILISATION FRANÇAISE


Les richesses des couvents tendent à s'accroître dans une
plus rapide proportion que celles des évêchés. Si la pé­
riode franque est celle de l'enrichissement des évêchés, la
période féodale est celle de l'enrichissement des couvents.
Ils sont plus populaires que les églises épiscopales ; ils ont
j: un plus grand renom de sainteté et une réputation mira­
culeuse mieux établie. Ils attirent à la vie religieuse les
nobles et les non-nobles amoureux de la paix, et qui, en y
prenant le froc, y apportent leurs biens. Ils renferment de
nombreux moines, tandis que l'évêque est seul avec ses
chanoines; ils ont donc plus de gens empressés à solliciter j
i' pour eux des donations, à effrayer les pécheurs, à solliciter
Î leur repentir et leur générosité; ils ont aussi plus de gens
occupés à prier pour l'âme de leurs bienfaiteurs et qui
semblent n'avoir pas d'autre occupation. Du reste, les i
moines ayant fait vœu de pauvreté, ce n'est pas à eux que
-s'adresse la donation : c'est à saint Martin, à saint Benoît,
à saint Denis, à saint Étienne, aux glorieux confesseurs et
aux glorieux martyrs dont ils suivent la loi. C'est le saint
que les donateurs veulent se concilier et c'est sa colère
que redoutent ceux qui seraient tentés d'usurper les terres
du couvent.
Les domaines des monastères vont donc s'accroissant.
Les nobles français ont la même indulgence pour les empiè­
tements des moines que les rois mérovingiens pour ceux
des évêques. Eux aussi dorment pendant que l'abbé marche
sans relâche et enveloppe la terre d'un cercle qui va tou­
jours s'étendant. Ils donnent sans cesse, par remords, par
crainte de la colère céleste, par désir d'expier leurs vio­
lences : or, ils croient expier en donnant aux moines une
partie de ce qu'ils ont ravi à d'autres. Surtout ils laissent
prendre. Les moines sont plus habiles que. les évêques à
occuper silencieusement un domaine qui, au bout de trente
ou quarante ans, leur sera acquis par prescription. Leurs 1
archives sont plus en ordre que celles des châteaux, et ils •
sont toujours prêts à fournir la pièce qui témoigne en leur ;
faveur. Au besoin, ils savent corriger les chartes au then- !
tiques ou en fabriquer. !
Non seulement ils prennent la terre, mais ils prennent ce j
qui a plus de valeur que la terre : les hommes. Quand un |
i
!
î
\
RÉGIME FÉODAL : L'ÉGLISE 137

f, serf s'est réfugié dans un monastère, demandant à y vivre


comme moine ou à le servir comme laboureur, quand il
! s'est déclaré l'homme du couvent en se mettant autour du
s cou la corde du clocher, bien habile sera le seigneur s'il
! peut remettre la main sur son fugitif.
;; D'ailleurs, l'administration des moines est plus régulière,
i ; plus paternelle, plus douce que celle des violents châte-
!; lains : aussi les serfs accourent-ils nombreux, avec leurs
ij femmes, leurs enfants, leur bétail. Les couvents ne risquent
;■ rien à s'établir dans les solitudes, dans les forêts vierges :
ij le désert ne tardera pas à se peupler autour d'eux et la
;| lande à se transformer en bonnes terres arables. Plaider
! contre les moines, c'est bien chanceux : ils traînent le baron
j illettré devant un tribunal d'Église qui juge en latin. Contre
j eux, le baron n'a d'autre ressource que la violence; or, la
j violence engendre le remords, et le remords est une source
! de libéralités.
Nouveaux ordres religieux. — Non seulement les anciens
monastères continuent à s'enrichir, mais il s'en fonde sans
cesse de nouveaux, apportant sans cesse des stimulants
1 nouveaux à la générosité des fidèles.
Parmi les ordres religieux, il faut distinguer deux
grandes divisions : 1° les ordres bénédictins; 2° les
ordres mendiants.
1» Du vieux tronc de l'ordre de saint Benoît de Nursie,
réformé au ixe siècle par saint Benoît d'Aniane, naissent
de nouveaux rejetons. En 910, Bernon fonde l'ordre de
Cluny, qui comptera au xue siècle 2000 monastères, et dont
le supérieur s'appellera l'archi-abbé ou l'abbé des abbés.
En 1098, Robert, abbé de Molesmes, indigné du relâche­
ment de la règle dans son couvent, part avec douze moines
seulement, arrive dans une forêt à cinq lieues de Dijon, et
élève une petite chapelle et quelques cabanes de bois auprès
d'une fontaine : c'est l'origine de l'ordre de Citeaux qui
comptera, à la fin, 3200 monastères, tant d'hommes que
de femmes. En 1076, un vicomte de Thiers, dégoûté du
monde, va vivre en anachorète dans les bois de Gram-
mont, près de Muret : à sa mort, en 1124, l'ordre des
Grammontins est fondé. En 1084, un chanoine de Reims,
Bruno, se rend avec six compagnons dans les montagnes
8.
I.*":

138 CIVILISATION FRANÇAISE


sauvages du Dauphiné : l'ordre des Chartreux commence.
En 1095, un seigneur des environs de Vienne, pour remer­
cier saint Antoine d'avoir guéri son fils, construit un
hôpital pour les malades atteints du « mal de saint
Antoine » : c'est l'origine de l'ordre des Antonites. En
1115, saint Bernard se réfugie dans une affreuse solitude,
peuplée de hêtes fauves et de brigands, qu'on appelle la
« vallée de l'absinthe » : il eu fait Clairvaux « l'illustre
vallée », siège d'une maison mère qui commandera, dès le
XIIIe siècle, à 1800 couvents. Vers 1100, Robert d'Arbrissel
fonde la maison mère de Fontevrault, composée de cou-
vents d'hommes et de femmes, et dont la direction, par
un trait tout à fait chevaleresque, appartient après sa mort
à une abbesse. En 1120, saint Norbert fonde, dans les bois
de Coucy, l'ordre des Prémontrés. En 1140, un comte de
Rotrou fonde la Trappe l . En 1157, un noble français,.
Guillaume de Malaval, fonda les Guillemites ou Petits-
Augustins.
2° Au xme siècle, commencent les ordres mendiants.
En 1215, saint Dominique fonde les Dominicains, qui comp­
tent soixante couvents en quelques années. En 1223, saint
François d'Assise fonde les Franciscains, qui se subdivise­
ront en une infinité d'ordres : des Franciscains ou Cor­
deliers sortiront les Minimes, les Récollets, les Capucins.
Saint Louis ramène du Mont-Carmel, en Syrie, les Carmes.
Le quatrième ordre mendiant, les Grands -Augustins, se
constitue en 1256.
Entre les ordres bénédictins et les ordres mendiants, il
y avait des différences essentielles. Les Bénédictins vivaient
retirés du monde, dans une existence de grands seigneurs,
sans s'occuper d'aucune propagande, et fort indépendants
du pape. Les Mendiants avaient été constitués, au contraire, .
pour agir sur le siècle, suppléer à l'activité insuffisante ou
au nombre insuffisant des prêtres séculiers; ils avaient pour ;
mission de prêcher, de confesser, de desservir les paroisses;
ils relevaient uniquement du pape et lui étaient entière­
ment dévoués. Tandis que les Bénédictins étaient de riches
;

1. C'est cet ordre qui, réformé eu 1663 par l'abbé de Itaucé, devint ;
beaucoup plus célèbre* li
; ' RÉGIME FÉODAL : L'ÉGLISE 13»
propriétaires, les Mendiants ne possédaient rien et devaient
vivre de quêtes et d'aumônes. Il est vrai que cette règle
, fléchit bientôt et que leurs couvents, à mesure qu'ils se
multiplièrent, s'enrichirent tout comme les autres. Enfin,
! les premiers étaient surtout établis à la campagne, les
f seconds dans les villes, où leur propagande pouvait
j s'exercer plus activement.
j* Notez que presque tous les ordres de religieux ont dans
; j ' leur dépendance des ordres analogues destinés aux femmes :
' 'j Bénédictines, Clarisses, Carmélites, Dominicaines, etc.
i . 3» Puis venaient des ordres consacrés spécialement à un
j service d'assistance. Pour le rachat des chrétiens, captifs en
( pays musulmans, s'étaient constitués les Mathurins, fondés
, j en 1198 par saint Jean de Matha et saint Félix de Valois, et
j les pères de la Merci, fondés par saint Nolasque, gentilhomme
j provençal, en 1223.
! 4° Encore n'avons-nous pas parlé des ordres religieux
.{ militaires : les Templiers, fondés en 1118 par Hugues de
5 Payens, et qui posséderont, au siècle suivant, neuf mille
i manoirs; les Hospitaliers, fondés en 1120, d'abord pour
; soigner les malades, et qui deviendront les chevaliers de
l Rhodes, et, plus tard (au xvie siècle), de Malte ; les chevaliers
[ de Saint-Lazare , que Louis VII avait appelés de Syrie, et
qui s'occupent aussi des malades.
On peut juger quelles masses de terres devaient se grouper
autour de ces innombrables monastères et quelles multi­
tudes d'hommes et de femmes allaient en peupler les cel­
lules. Bien que les ordres monastiques, qui constituaient le
« clergé régulier », ne fussent pas arrivés à leur complet
développement dans la période de la puissance féodale, ils
pouvaient déjà rivaliser de richesses avec les évêques et le
« clergé séculier ».
L'Église adopte les institutions et les mœurs féodales.
— Voilà donc en face l'un de l'autre l'évêque et l'abbé.
Tous deux portent la crosse, car le pape l'a accordée aux
abbés en 1061, et la crosse est un sceptre temporel en
même temps qu'une houlette pastorale. Tous deux sont
des seigneurs. Tous deux possèdent de vastes étendues de
terre française. Tous deux exercent une autorité absolue
sur les populations urbaines ou agricoles de leur domaine.
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140 CIVILISATION FRANÇAISE


Tous deux possèdent, comme les seigneurs laïques, tous leâ
attributs de la souveraineté, y compris le droit de guerre. j
L'évêque a sa maison fortifiée dans sa cité épiscopale et des l
châteaux sur plusieurs points de son domaine; l'abbaye est i
ceinte de murailles et flanquée de tours. Tous deux ont i
besoin de soldats pour les défendre et de hauts protecteurs . j
pour les aider. i
Il a bien fallu que l'évêque, dont la première fonction s
était la charge des âmes, que le couvent, consacré primi- ]
tivement à la contemplation et à la prière, se fissent aux l
rudes mœurs du siècle. L'Église chrétienne, pacifique au
temps de la paix romaine, est devenue belliqueuse dans i
l'anarchie nobiliaire. i
De même qu'elle était entrée dans les cadres adminis- r
tratifs de l'Empire, il lui a fallu se couler dans le moule i
du régime féodal. I\
Évêques et abbés ont suivi l'exemple des ducs et des i
comtes carolingiens. Comme eux, ils se sont approprié les
domaines de la royauté. Comme eux, ils exercent en leur l
nom les droits de souveraineté après les avoir exercés
par délégation du souverain, et ils continuent à exercer i
les droits domaniaux sur la population non libre de leurs
terres. Comme eux, ils se sont arrogé, à l'occasion, les i
titres des dignités impériales. Ainsi il y a l'archevêque-duc
de Reims, les évêques-ducs de Langres et de Laon, les
évêques-comtes de Beauvais, de Noyon, de Châlons-sur-
Marne.
Comment l'Église se défend : avoués et vidâmes. —
Dans cet âge de violence, il a bien fallu oublier les inter­
dictions portées, à l'époque carolingienne, contre le manie­
ment des armes par les clercs. Évêques et abbés portent le
casque aussi souvent que la mitre; ils chaussent les
éperons d'or, revêtent la cotte de mailles, les gantelets de
fer, le baudrier militaire, déploient leur bannière seigneu- ;
riale pour marcher à la tête de leurs vassaux. Foulques,
archevêque de Reims au temps de Charles le Simple, a :
été assassiné par le comte de Flandre, et sa mort est restée i
impunie. Son successeur, Hervé, provoqué par les usurpa- :
tions d'un comte du voisinage, prend les armes, va l'as- j
siéger dans son château et l'y presse si vivement qu'il t
RÉGIME FÉODAL : L'ÉGLISE 141

oblige le comte à s'enfuir et la garnison à capituler *.


Pour guerroyer, il faut des hommes. Aussi l'évêque
inféode une partie de ses terres à des guerriers : il a sa
bande de vassaux et d'hommes d'armes. Les couvents,
dont les domaines sont plus dispersés, sont en général
obligés de s'adresser à quelque puissant seigneur, qui
devient leur gardien, leur avoué, leur vidame. L'Église paye
ses protecteurs en leur abandonnant des redevances sur
ses paysans, en leur inféodant des portions de dîme : ainsi
la dîme, consacrée à l'entretien des autels, sert aussi à
leur défense.
Le clergé est complètement engagé dans l'engrenage du
système féodal. Les évêques et les abbés ont des vassaux;
ils ont des protecteurs ; ils reconnaissent même des suze­
rains, bien qu'ils ne se soumettent pas à toutes les for­
malités du pacte féodal et qu'ils se refusent ordinairement
à placer leurs mains, consacrées par le contact de l'hostie,
dans les mains d'un suzerain laïque.
Le principe électif subsiste. — Entre les seigneurs
b laïques et les seigneurs ecclésiastiques, il y a pourtant une
J différence essentielle. Les premiers sont héréditaires; les
j seconds sont électifs.
J En principe, les évêques sont élus par le clergé, les
nobles et le peuple : en fait, le peuple n'est jamais con­
sulté; le clergé est représenté par les chanoines, qui for­
ment le chapitre de l'évêché.
Ce chapitre commence à se peupler des cadets de
noblesse et c'est toujours l'un d'eux qui est promu à
l'épiscopat, le plus souvent un frère ou un fils du plus
grand seigneur de la région. On s'habitue à considérer les
places du chapitre comme un moyen de pourvoir les cadets
des familles nobles de second rang, et les évêchés comme
un moyen de pourvoir les cadets de la famille régnante,
1. Les moines eux-mêmes s'eu mêlent. Adalbéron nous fait la peinture
grotesque, poussée jusqu'à la caricature, d'un religieux de Cluny, dont la
robe est écourtée jusqu'aux cuisses, les jambes enveloppées de bandelettes
entre-croisées, les pieds chaussés d'éperons, la taille serrée d'une ceinture
à laquelle pendent une épée, un arc et un carquois, et toutes sortes d'en­
gins. Il nous montre tout le couvent partant en guerre contre quelque usur­
pateur, les uns en chariot, les autres à cheval, d'autres hissés sur des ânes,
des bœufs et d'autres bêtes.
142 CIVILISATION FRANÇAISE

celle du roi, du duc ou du comte. Les terres et les revenus


de l'Église sont considérés par les féodaux comme une
dépendance de leur domaine, comme une sorte de patri­
moine dont la jouissance est astreinte à une seule condi­
tion : la tonsure. En 928, le roi Raoul, en récompense
des services que lui a rendus le comte de Vermandois,
accorde à son fils, âgé de douze ans, l'archevêché de Reims.
La vie d'un évêque diffère peu de celle d'un seigneur
laïque : il va à la guerre, s'entoure de chiens et de faucons,
est à peine tenu de savoir un peu de latin, et n'officie qu'aux
grandes fêtes de l'année, devant une noble assistance, dépo­
sant sur l'autel son casque et sa cuirasse, gardant l'épée au
côté et les éperons d'or aux talons. Parfois on s'empare
d'un évêché, comme on le ferait d'un château, à main
armée. En 932, un certain Walbert devient évêque de Noyon ;
son concurrent malheureux propose au comte d'Arras de
faire la conquête de Noyon : le comte aura la ville et lui
l'évêché. Ils réussissent par surprise, mais cinq jours
après, l'évêque légitime revient avec des forces supérieures,
arrache les deux usurpateurs de l'église où ils se sont
réfugiés, et les fait mettre à mort.
Le principe de l'élection est singulièrement limité par le
droit que s'arrogent le roi, le duc ou le comte, en leur
qualité de protecteurs, d'intervenir dans les élections. Les
interventions du roi surtout, malgré l'opposition de la
haute féodalité et celle de la cour de Rome, sont fréquentes.
Elles sont favorisées par le fait que les électeurs sont rare­
ment unanimes et que le prince a le droit de confirmation.
Dès lors, le roi peut violenter le corps électoral, comme
firent Robert à Chartres et au Puy, Henri Ier au Puy, Phi­
lippe Ier à Orléans et Reauvais. Louis VI, en 1112, semble
avoir imposé, presque sans élection, Hugues, doyen
d'Orléans, comme évêque à l'église de Laon. Rien de fré­
quent comme la candidature officielle et comme son succès.
Fulbert s'intitule hardiment, dans une de ses lettres,
« évêque de Chartres par la grâce de Dieu et du roi Robert ».
Avant de procéder à l'élection, les chanoines envoient de­
mander au roi la permission d'y procéder. Parfois, malgré
les canons de l'Église, le roi, comme fit en 1103 Philippe Ier
pour l'évêché de Paris, assiste à l'élection. L'élection faite,
RÉGIME FÉODAL : L'ÉGLISE 143

Je roi peut refuser son approbation, et en tout cas, c'est


seulement quand on l'a obtenue qu'on procède à la consé­
cration. Après la consécration, l'évêque est amené en pré-
sence du roi, place sa main dans sa main, en signe d'hom-
, mage, lui prête serment de fidélité sur l'Évangile et
■ reçoit de lui la crosse épiscopale en signe d'investiture,
î La formule de l'élection au moyen âge est donc celle-ci :
j « Par le concours des évêques, le consentement des citoyens
J et la donation du roi. »
! Malgré tous ces abus, le principe électif subsiste cepen-
j dant ; malgré les tentatives des grands pour la rendre héré-
j ditaire, la fonction épiscopale reste viagère,
j Même spectacle dans les abbayes. En principe, l'abbé
j doit être élu par les moines; en fait, les dignités d'abbés
j et d'abbesses servent à pourvoir les cadets et les filles
j de nobles maisons. Quand la règle décline, la mitre abba-
I tiale est le jouet des passions et des intérêts ; quand la
j règle reprend sa vigueur première, le principe d'élection
j triomphe. Presque partout, ce sont les rois qui ont enlevé
j aux féodaux le droit de protection sur les abbayes. Par
là, ils étendent leur autorité bien au delà des limites de
; leur domaine.
Le système électif n'ôte rien à la puissance de l'Église :
tout au contraire. Les hommes changent, mais la corpo-
: ration subsiste. La permanence des évêchés et des abbayes
leur assure plus de force que l'hérédité n'en assure aux
seigneuries laïques. Celles-ci se démembrent incessamment
par les partages entre fils , les dots accordées aux filles,
les ventes ou les donations : les seigneuries ecclésiastiques
s'accroissent sans cesse et ne décroissent jamais. Ni l'évê­
que ni l'abbé n'ont le droit d'aliéner les biens de l'église
ou du couvent. Dès qu'une terre est entrée dans le
domaine ecclésiastique, elle n'en sort plus : elle devient,
comme on dit, terre de main morte, car l'Église, qui
a la main vivante pour recevoir, a « la main morte » pour
donner.
Le principe d'association dans l'Église. — La féoda­
lité laïque ne connaît qu'une seule forme d'organisation :
le contrat féodal, qui lie une terre à une terre , un homme
à un homme, et qui laisse subsister la pleine souveraineté
Hi CIVILISATION FRANÇAISE
de l'individu. L'Église connaît un autre mode d'organisa- ®
tion, celui-là même qui, dans la société franque, a dû >
céder la place au régime féodal : c'est l'association. Des
moines, des chanoines, en s'associant, en s'astreignant à une 1
règle, arrivent à constituer une puissance. Un couvent, une I
église, c'est un noble collectif. L'individu qui par lui- I
même ne serait rien, en devenant membre d'un chapitre
ou d'un monastère, se trouve être un membre de l'aris­
tocratie.
Seulement la règle de cette association, ce n'est plus la
liberté de l'individu : c'est l'obéissance à un chef élu, mais
absolu. L'obéissance, moins rigoureuse du chanoine à
l'évêque, l'est bien plus quand il s'agit du moine et de son
abbé. L 'obéissance, avec la pauvreté et la chasteté, ce sont les
trois vœux monastiques : et c'est de l'obéissance passive
qu'il s'agit. L'individu est absorbé et comme annulé dans
la communauté. 11 suffit qu'un moine paraisse s'enor­
gueillir de quelque talent pour que le supérieur ait le droit, 'fl
dans l'intérêt de son âme, de lui défendre d'exercer ce
talent.
Ce principe de l'association et de l'obéissance passive est
si fécond qu'on peut l'appliquer même à l'organisation
militaire. Le contrat féodal ne peut enfanter qu'une bande
de vassaux commandés par un suzerain et qui se dissout dès
que les quarante ou soixante jours du service féodal sont
expirés; le principe monastique, appliqué aux ordres mili­
taires, crée une véritable armée permanente. Les Témpliers
et les Hospitaliers, ces moines militaires qui pratiquent
les vertus ascétiques comme des religieux et les vertus
guerrières comme des chevaliers, offrent au monde un
spectacle qu'on n'avait pas vu depuis les légions romaines :
des corps de troupes astreints à un service permanent et à
une discipline rigoureuse. Sans eux, on aurait bien pu, au 1
moyen des bandes féodales, conquérir la Palestine : eux
seuls ont permis de la garder pendant près de deux
siècles.
Armes spirituelles de l'Église : excommunication, 1
interdit. — Un évêque ou un abbé, comme seigneur, pou- !
vait recourir à l'épée ; comme clerc, il disposait d'armes non-
moins efficaces. D'abord des légendes terribles, recueillies- I

i
RÉGIME FÉODAL : L'ÉGLISE 145

ou inventées par de pieux écrivains, et qui racontaient la


mort effrayante des persécuteurs de l'Église L
Puis l'arme la plus redoutable de toutes, le « glaive spi­
rituel >> de l'excommunication. La terrible formule était
prononcée au milieu d'un lugubre appareil. Dès ce moment,
l'excommunié voyait tout le monde s'éloigner de lui , ses
vassaux, ses serviteurs, sa femme, ses enfants; souvent le
peuple insultait sa maison et déposait un cercueil devant
sa porte.
Quelquefois, sur le territoire entier du rebelle, on jetait
l'interdit. Alors on ne célébrait plus les offices dans
aucune église, on ne sonnait plus les cloches, on ne bapti­
sait plus les enfants, les morts restaient sans sépulture.
Parfois la population, terrifiée, se soulevait contre le sei­
gneur et l'obligeait à accepter une pénitence.
Revenus de l'Église : la dîme, le casuel. — Comme
le seigneur laïque, l'évêque ou l'abbé percevait les droits
féodaux sur ses vassaux, les redevances en nature ou en
argent sur ses paysans; mais, comme prélat, il levait encore
d'autres revenus qui frappaient toutes les terres indistinc­
tement, celles du comte souverain comme celles du serf :
c'étaient la dime et les autres redevances ecclésiastiques.
Vis-à-vis de ses paysans, comme propriétaire, il percevait
i'es revenus; vis-à-vis de tous les fidèles, comme prêtre, il
percevait la dime.
La dîme, qui avait été imaginée pour subvenir aux
besoins de l'Église alors qu'elle ne possédait rien sur terre,
continuait à être levée depuis qu'elle était devenue le plus
riche propriétaire de la France. Ce qui avait été, à l'origine,
un don volontaire des fidèles était devenu une obligation
rigoureuse, sanctionnée par l'excommunication et par l'in­
terdit, et au besoin, depuis l'époque de Charlemagne, par
l'autorité civile.
1 Loin de diminuer, à mesure que l'Église s'enrichissait,

1. Le meurtrier de l'archevêque Foulques est mort rongé par les vers.


Un chevalier qui avait usurpé les terres de Saint-Clémeut est assailli par
les rats; sa graude épée est sans force contre leur multitude sans cesse
renaissante; alors le sacrilège s'enferme dans une caisse suspendue en
Pair par une corde; le matin, quand on ouvre la caisse, on n'y trouve plus
que des os rongés.
R. Civil. T. I. 9
146 CIVILISATION FKANÇAISE
la dîme devenait toujours plus lourde et s'attaquait toujours
à de nouveaux objets. Le pape Alexandre III, au xn» siècle,
décide que la dîme s'applique, non seulement aux produits
de l'agriculture, mais à ceux des moulins, des rivières, des
pêcheries, à la laine des moutons, à la cire et au miel des
abeilles. Les produits de toute espèce d'industrie y étaient
soumis : même le militaire, le négociant, l'artisan, « devaient
savoir que l'intelligence qui leur procurait leur subsistance
venait de Dieu et qu'ils lui en devaient les prémices ». On
exigea la dîme des profils obtenus même par des métiers
réputés infâmes.
Aux revenus de la dîme se joignaient ceux du casuel,
droits pour les baptêmes, les enterrements, les mariages.
Dans certaines provinces, les curés exigeaient, sous le
nom de past ou repas de noces, une forte redevance des
nouveaux mariés. En Bretagne, par une singulière applica­
tion du « jugement des morts », ils s'appropriaient les
meubles de celui des deux époux qui décédait le premier.
Dans les successions, sous le nom de « tierçage », ils pré­
levaient le tiers des meubles, proportion qui, en 1309, fut
réduite au neuvième. Presque partout, le lit du mourant
qu'ils avaient administré leur appartenait. Tout testament
devait contenir quelque libéralité envers l'Église.
Justice ecclésiastique. — Comme les seigneurs laïques,
les prélats avaient leurs officiers domaniaux pour rendre
la justice à leurs paysans, et leur cour seigneuriale pour
la rendre à leurs vassaux. Ils avaient, de plus, une justice
ecclésiastique : leur tribunal s'appelait la « cour de chré­
tienté » ou l'officialité ; leur juge était un official. Il jugeait
toutes les causes intéressant la religion, c'est-à-dire, à une
époque aussi religieuse, à peu près toutes les causes. Il
jugeait tantôt à raison de la personne : dans tous les
procès entre clercs ou entre clercs et laïques, car les clercs
ne pouvaient être traînés devant les tribunaux laïques,
sauf, quand il s'agissait d'une cause purement féodale,
dans les procès des veuves, des orphelins, des pauvres, des
personnes qui avaient profité du droit d'asile; tantôt à
raison de la cause : au criminel, dans les cas d'hérésie,
de parjure, d'adultère, de sacrilège, de bigamie, de simonie
ou trafic des choses saintes; au civil, dans ies procès pour

h il ■niww.ijgjami
RÉGIME FÉODAL : L'ÉGLISE m

testaments, mariage ou nullité de mariage, légitimité des


enfants, apports des époux et douaire de la femme; enfin,
en général, dans toutes les causes librement soumises aux
cours de chrétienté.
Or ces cours rendaient une meilleure justice que les
cours laïques, si bien que les •. ours du roi en arrivèrent
à se modeler sur elles. Par cela même elles attiraient
beaucoup de justiciables, qui se dérobaient à la justice de
leurs seigneurs naturels.
Les cours de chrétienté se distinguaient des tribunaux
laïques, d'abord en ce qu'elles tendaient à substituer le droit
canon et le droit romain, en un mot le droit écrit, aux cou­
tumes; ensuite en ce que leur procédure s'inspirait encore
de la procédure romaine. Elles répugnaient à l'emploi des
ordalies et du duel judiciaire : elles jugeaient sur pièces
écrites ou d'après les auditions de témoins.
Pour les causes que jugeaient les cours féodales des
prélats, on pouvait en appeler de leur sentence à un tri­
bunal supérieur; mais les sentences de leurs cours de
chrétienté restèrent longtemps sans appel, jusqu'au mo­
ment où le pape évoqua les appels en cour de Rome.
Ainsi, le seigneur ecclésiastique avait sa justice doma­
niale pour ses paysans, sa justice féodale pour ses vassaux,
sa justice ecclésiastique pour les clercs et pour les causes
d'Église.
Développement des églises de campagne. — Entre la
féodalité laïque et l'Église féodale, il existe une dernière
différence. La puissance de l'une est destinée à périr, tandis
que l'autre, quand même diminuerait sa puissance maté­
rielle, verra s'accroître sa puissance morale. Certains faits,
qui peuvent déjà inquiéter l'Église en tant que pouvoir
féodal, sont pour son pouvoir spirituel un gage de force.
Ainsi les évêques se plaignent que leur église épiscopale
s'appauvrit, que les seigneurs s'arrogent le droit de dis­
poser de ses dimes, afin d'en doter des chapelles élevées
sur leur domaine.
Qii'y avait-il de fondé dans ces plaintes? A l'époque
romaine, la petite société chrétienne de chaque cité gau­
loise se tenait enfermée dans l'enceinte de la cité. Il n'y
avait, pour toute une province, d'autre temple chrétien que
148 CIVILISATION FRANÇAISE
l'église épiscopale. C'est précisément à l'époque franque et h
l'époque féodale, que, la noblesse ayant quitté la ville pour
la campagne, la doctrine chrétienne commença à se répandre
dans les villages. La fondation de nombreux couvents, loin
des grandes villes, favorisa la propagande rurale. Alors
les seigneurs travaillèrent à multiplier les centres reli­
gieux. Sans doute, ils agissaient ainsi par dévotion; mais
ils y trouvaient aussi leur intérêt par l'accroissement de
la population dans les villages pourvus d'une église.
Voici comme se constituait une église rurale. Le fon­
dateur concédait le terrain et faisait bâtir l'édifice par ses
paysans; puis il y installait quelque pauvre clerc, à titre de
curé, et lui attribuait une partie de la dîme jusqu'alors payée
à l'évêque ou au monastère. Les évêques se plaignaient :
ils ne voyaient aucune compensation à cette perte, parce
que l'usage reconnaissait le fondateur ou ses héritiers,
comme « patrons » de l'église nouvellement fondée, et les
autorisaient à nommer le curé. L'évêque ne jouissait de ce
droit que dans le cas où lui-même était le fondateur.
L'évêque n'avait donc, sur la plupart des églises rurales,
qu'une autorité spirituelle, mais aucune autorité tempo­
relle : il consacrait le curé, il le surveillait, mais ne le
nommait pas. Les églises rurales étaient beaucoup moins
dépendantes des évêques qu'elles ne le sont aujourd'hui :
c'était là une des formes du morcellement féodal. Ces
églises rurales étaient d'humbles temples de bois, où le
curé n'avait pas le droit de dire la messe les jours de
grandes fêtes, car ces jours-là on était tenu' d'assister à la
messe épiscopale, et où les paysans emmagasinaient volon­
tiers leurs foins et leurs blés, malgré les prohibitions des
conciles. Une paroisse comprenait tous les habitants sou­
mis à l'autorité spirituelle du curé, c'est-à-dire un ou
plusieurs villages. La plupart des paroisses de France ont
été constituées du v<> au xe siècle.
D'autre part, le seigneur du lieu dédaigne ordinairement
d'assister avec des paysans aux offices de la paroisse : dans
son château, il a une chapelle desservie par son « cha­
pelain », qu'il paie aussi sur les dimes.
Action de l'Église sue le monde féodal. — L'évêque a
des motifs pour se plaindre de ce qu'on diminue sa dîme,
RÉGIME FÉODAL : L'ÉGLISE 149

qu'on dépouille son église ; mais par la création des paroisses


! rurales, l'évêché finira par avoir sur les campagnes une
! action que n'a jamais eue ni l'administration impériale
; romaine, ni l'ancienne administration royale. Il se trouvera
avoir, presque dans chaque village et dans chaque château,
un de ses prêtres. L'autorité spirituelle de l'évêque va donc
1 bénéficier de tout ce qu'il perd comme revenu.
I Quand la féodalité est dans toute sa puissance, l'Église
!■ est déjà assez forte pour lui imposer la « Trêve de Dieu »,
[; et consacrer la « chevalerie ». Quand la féodalité sera à
|i son déclin, quand le roi aura repris aux évêques comme
i; aux seigneurs laïques les droits royaux qu'ils ont autre-
fois usurpés, dans cette ruine universelle de la hiérarchie
! féodale, la hiérarchie ecclésiastique restera debout,
i Caractère de l'Église à l'époque féodaie. — L'Eglise
:j du moyen âge présente a la fois le caractère féodal et le
;! caractère romain. Le premier chez elle est accidentel. Bien
,I que l'Eglise, en se recrutant parmi les turbulents sei-
|j gneurs, ait pris quelque chose de l'organisation et des
1 mœurs de la féodalité, au fond son idéal est l'unité ro­
maine. Elle tend à la réaliser, dans le royaume de France,
; en favorisant la puissance royale; elle tend à la réaliser,
dans la chrétienté tout entière, en fortifiant l'autorité du
pape de Rome. Le roi et le pape, l'un en France, l'autre
t. dans le monde, celui-là pour les choses temporelles, celui-
i ci pour les choses spirituelles, doivent mettre fin à i'anar-
J: chie, rendre au monde une image de l'empire romain.
JI Seulement les évêques sont plus particulièrement dévoués
[I au roi, les moines au pape. Les premiers appartiennent
!I plutôt à l'Église de France, les seconds à l'Église univer-
! selle. Le sentiment romain est plus développé dans le
j clergé régulier, car on y est plus façonné à l'obéissance, et
! le commandement y est plus absolu. Les moines forment
; une foule, qui a tous les instincts du peuple, tandis que les
j évêques et même les abbés se recrutent dans les familles
i nobles et sont une aristocratie. Si dans le haut clergé les
mœurs romaines finissent par l'emporter, ce sera grâce
j à la pression exercée sur lui par les moines.
Ouvrages a consulter : Voir au chapitre X.
CHAPITRE IX

RÉGIME FÉODAL. — III. LE PEUPLE.


(De la déposition de Charles le Gros à la mort de Louis Vil, 887-1180.)

Vilains francs et vilains serfs. — Sous la double féoda­


lité des seigneurs laïques et des seigneurs ecclésiastiques,
quelle était la condition des classes populaires? En laissant
de côté les habitants de certaines cités qui avaient conservé
quelque liberté municipale, les hommes du peuple portent le
nom de vilains, c'est-à-dire habitants des « villae ». Les
« villae » étaient devenues des villes plus ou moins consi­
dérables, ou étaient restées de simples villages. A cette
époque, le nom de « villae » ou villes s'applique le plus
ordinairement aux villages. Les villes proprement dites
étaient alors désignées sous le nom de « villes fortifiées »;
les villages sous le nom de « villes du plat pays ».
Les vilains n'étaient pas tous de la même condition. On
distinguait les vilains francs et les vilains serfs.
Les vilains francs descendaient, ou des colons de l'époque
romaine qui avaient réussi à garder leur demi-liberté, ou
de serfs affranchis.
La condition des francs était la franchise; mais la
franchise au moyen âge est une liberté fort inférieure à ce
que nous appelons la « liberté » : elle était, en somme, une
demi-servitude.
Les serfs descendaient ou des colons qui avaient perdu
leur franchise ou des esclaves de l'époque gauloise, romaine
ou franque. Le nom de serf, en latin servus, veut dire
« esclave ».
RÉGIME FÉODAL : LE PEUPLE 151

Le nom de roturiers, qui désigna par la suite tous les


non nobles, s'applique plus particulièrement aux vilains
francs. Ce mot vient du latin rumpere, qui signifie « rom­
pre » la terre, labourer. Le mot de roture, à l'origine, est
donc synonyme d'agriculture.
La condition des anciens colons et celle des anciens
esclaves tendent toujours à se rapprocher : les colons ont
perdu la qualité de citoyen que leur accordaient les lois
romaines; les esclaves ont acquis la qualité d'homme que
leur refusait la société païenne.
Le vilain franc est libre de sa personne, mais il est tenu
de cultiver une terre qui appartient à un maître : il est
attaché à la glèbe. Au contraire, non seulement la terre du
serf ne lui appartient pas, mais sa personne même appar­
tient au seigneur.
Ce qui caractérise encore le vilain franc, c'est qu'il n'est
tenu envers le seigneur que de redevances dont le montant
est fixé et qui ne peuvent être perçues qu'à des époques
déterminées : ces redevances payées, le reste de ses profits
constitue sa propriété. Ce qui caractérise le vilain serf,
c'est que le montant de ses redevances et les époques où
elles sont exigibles sont déterminés arbitrairement par le
seigneur. Celui-ci peut lui imposer telle taille ou telle
corvée qu'il lui plaît : aussi dit-on que le serf est « tail-
lable » et « corvéable » à merci 1 .

1. L'état respectif des deux classes est nettement indiqué par un juris­
consulte du XII® siècle, Pierre de Fontaines : « Sache bien, dit-il au sei­
gneur, que tu n'as point plénière puissance sur ton vilain : si tu prends de
son bien autre chose que les redevances légitimes qu'il te doit, lu le
prends contre Dieu, au péril de ton âme et comme un larcin. Il y en a qui
disent que tout ce que possède le vilain appartient à son seigneur, mais
il faut bien, prendre garde, car si tout appartenait au seigneur, il n'ÿ
aurait nulle différence entre vilain et serf ». Par là on voit nettement la
différence établie entre un vilain franc et un serf. L'auteur ajoute : « Mais,
par notre usage, il n'y a entre toi et ton vilain d'autre juge que Dieu » :
ce qui signifie que, quoique le droit du vilain soit bien établi, il n'exista
pas de tribunal auquel il puisse se plaindre de la violation de son droit,
et que le seigneur coupable de violence n'est justiciable que de Dieu,
Enfin le jurisconsulte fait cette réserve : <r A moins qu'il n'ait vis-à-vis de
toi une autre loi que la loi commune. » Et, en effet, si la loi commune,
c'est-à-dire la coutume, tenait le vilain dans cette dépendance, il se pou­
vait aussi qu'une loi spéciale, par exemple une charte obtenue du seigneur,
lui donnât des droits plus étendus.
152 CIVILISATION FRANÇAISE
On pouvait donc distinguer un franc d'un serf en lui
, posant cette simple question : les redevances payées par lui
au seigneur étaient-elles fixes ou arbitraires?
Voilà ce qu'avaient de différent les deux classes. Elles
avaient ceci de commun que ni le franc, ni le serf, n'étaient j
propriétaires de la terre qu'ils cultivaient ; ils n'étaient pas i
des membres de la société politique; ils ne portaient pas les .
armes, n'avaient pas le droit de s'associer pour adminis­
trer leurs affaires. Entre les habitants d'un même village
il n'y avait aucun lien politique ou social : le seul lien i
entre eux, c'est qu'ils dépendaient du même maître et i
cultivaient le même domaine. Le roi, quand il avait une ;
taxe à lever sur eux, s'adressait non à eux, mais à leur :
seigneur. Il ne les connaissait pas. Pour emprunter un !
mot de la langue romaine ou de la langue moderne, ils j1
n'étaient pas des citoyens.
Progrès des classes rurales sous le régime féodal. —
Cet état social des classes populaires n'est point le fait du :
régime féodal : il les avait reçues telles du régime romain. !
On se trompe quand on appelle « droits féodaux » les rede­
vances dues par le .vilain à son seigneur, car il n'y a ;
d'autres obligations féodales que celles qui lient un vassal à
son suzerain à l'occasion d'un fief.
Il convient de rendre à ces redevances leur vrai nom et
de les appeler « droits domaniaux », car ce sont des rede­
vances dues par le travailleur qui cultive le domaine d'un
maître. Le régime féodal repose sur le contrat et a pour
principe la liberté : au contraire, le régime domanial a
pour principe la servitude du travailleur. '
La féodalité n'a pas empiré la condition sociale du
peuple : nous verrons, au contraire, qu'elle l'a améliorée.
Les féodaux ont toujours manifesté une tendance à faire
pénétrer dans le régime domanial quelque chose du régime
féodal. Dans les rapports du maître et du vilain, ils ont
fini par laisser s'introduire le principe du contrat. Par là,
la féodalité a préparé l'émancipation des masses.
La plus grande partie des serfs a fini par acquérir cer­
tains droits. L'usage, mais l'usage seul, n'autorise plus le
seigneur à leur enlever leur terre, non plus qu'au vilain
franc. L'ancien esclave peut donc considérer le sol qu'il
RÉGIME FÉODAL : LE PEUPLE 133

cultive comme son « héritage ». C'est le seigneur qui en est


le propriétaire légal, mais le serf en a cette demi-propriété
i qu'on appelle l'usufruit. S'il ne peut la vendre, il peut
I la transmettre à ses enfants. De plus, ce qui lui reste de
• ses profits après les redevances payées lui appartient : il
i peut le vendre, donner, partager entre ses enfants. L'usage,
qui fait la loi, l'y autorise.
i Pourtant la condition du serf porte la trace visible encore
I de l'ancien esclavage.
j II est mainmortable. Son bien dépend encore si complè-
I tement du seigneur que, lors de son décès, s'il n'a pas
I d'enfants vivant avec lui en ménage, celui-ci s'empare de
I tous ses meubles , de tout son argent, au détriment de
jj tous autres héritiers, car le mainmortable n'est légale-

i ment propriétaire de rien.


I
L'usage finit par admettre qu'un vilain franc pût rompre
le lien qui l'attachait à la glèbe en faisant abandon de la
terre au seigneur : il devenait alors libre de toute obliga­
tion envers lui. Par là, le vilain franc se trouva dans une
î condition meilleure que le colon romain, à qui les lois
j impériales interdisaient d'abandonner sa culture. Le serf
; lui-même put renoncer à sa servitude en renonçant à sa
i terre : seulement, tandis que le franc devenait libre immé-
I diatement, le serf ne le devenait qu'au bout d'un an et
! un jour si, pendant ce temps, le seigneur n'avait pas réussi
à le rattacher à la glèbe. Ainsi le serf a presque secoué la
servitude qui s'attachait à la personne : elle ne s'attache
plus qu'à la terre.
Sans doute, le franc ou le serf ne se résignaient à aban­
donner leur terre que poussés à bout par l'oppression; car,
sans la terre, ils n'avaient aucun moyen d'existence. D'ail­
leurs ils ne pouvaient guère quitter une seigneurie que
•; pour tomber dans une autre seigneurie, puisque nulle terre
' n'était sans seigneur. L'homme sans terre et sans seigneur,
l'homme sans feu ni lieu, l'homme sans aveu, était livré à
I toutes les rigueurs des lois contre les étrangers et les va-
i1 gabonds. Cependant, c'était un progrès que de pouvoir
i échanger une servitude trop dure contre une servitude que
j! l'on supposait plus douce : c'était un frein aux exactions du
seigneur que la crainte de voir abandonner son domaine,
9.
ÏÏ0-
It ' f; i • '
■r
154 CIVILISATION FRANÇAISE

à une époque où la terre n'avait de valeur qu'autant qu'elle


'.'■■-■■•I avait son « vêtement » de travailleurs.
■ "
Ainsi, non seulement le vilain franc était plus libre que le
colon de l'empire romain ; mais la condition du vilain serf,
père d'une famille légitime, propriétaire de son gain per­
sonnel, usufruitier perpétuel de sa terre, libre de changer
de maître, était, sans comparaison possible, meilleure que
celle de l'esclave romain.
Le village à l'époque féodale. —• Le nom d'un village
est presque toujours emprunté à quelque particularité i
géographique, topographique ou historique 1 . Ou bien ce
nom était celui du saint de la paroisse ou du monastère
f f'
voisin 2. Ou encore ce nom rappelait celui de quelque
ancien propriétaire 3 . Les villages les plus récemment fondés ■
s'appelaient Villeneuve ou la Neuve-Ville; les villages libres
ou récemment affranchis s'appelaient Yillefranche, Ancy-
le-Franc, etc.
Les villages ayant été presque toujours, à l'origine, une
exploitation seigneuriale, leur territoire occupe l'emplace­
ment de cette propriété. Ce territoire s'appelle le finage.
Le village est attaché à la glèbe du finage. Il ne peut pas
plus disparaître que le finage lui-méme. Voilà pourquoi
on a beau brûler les villages, ils se reforment toujours : ne
faut-il pas des hommes pour cultiver cette terre ?
Différentes classes de terres ou manses. — A l'époque
féodale, voici ce qu'on pouvait observer sur le finage d'un

1. Les noms d'Aix, Aigues-vives, Bains, Fontaine, Fontenay, sont dus au


I' voisinage d'eaux courantes ou thermales-, Condé, Condal, Conflans, au
confluent de deux rivières; Salins, Lons-le-Saulnier, à des gisements de
sel; Ferrières, Ferras, Argentan, à des gisements métalliques; la Motte,
la Côte, Mont, Beaumont, Apremont, à quelque hauteur; Val, la Combe,
il '■ à quelque dépression de terrain ; la Chênaie, la Fresnaie, la Châtaigneraie,
la Saulsaye, à des bois, à des arbres; l'Hermilage, l'Hospice, le Moutiers;
la Chapelle, la Celle, au voisinage de quelque saint édifice; Château, Cbâ-
tillon, Castel, Bastide, Ferté, Garde, Bellegarde, au voisinage de quelque
château; Collooges, Collongues, Coulanges, Cologne, au fait que 1© village
a élé originairement peuplé de colons de l'époque romaine, etc.
2. Saint-Paul, Saint-Jacques; et aussi Dombasle, Domrémy, Dammartin,
'Dompierre, Dammarie, c'est-à-dire saint Basile, saint Remy, saint Martin,
saint Pierre, sainte Marie.
3. Auquel s'ajoutait la terminaison en « court » (cuWts, maison de maître),
en « ville » ou « villers » (villa) ; ainsi Audincourt, Liancourt, Martain-
ville, Romainville, Rambervillers.

mm *33301

■— * :
BÉGIME FÉODAL : LE PEUPLE 155

village. Dans presque tous, il y avait un manse (une terre,


'< sur lequel s'élevait l'habitation du seigneur ou de son
intendant : on l'appelait le « manse du maître », parce que
tous les autres manses relevaient de lui. Ces autres manses,
d'une contenance variable, étaient comme des démembre­
ments du manse seigneurial; ils étaient les lots attribués à
chaque famille de laboureurs. Primitivement ils s'appelaient
) manses ingénuités, quand ils étaient possédés par des
j ingénus ou hommes libres , c'est-à-dire par des vilains
i francs, manses serviles, quand ils étaient possédés par des
j serfs. Certains villages n'avaient que des manses ingé-
! nuiles, d'autres que des manses serviles : le plus grand
j nombre avaient des manses des deux catégories.
■ . Au moyen âge, l'homme tendait toujours à subir la con-
I dition de sa terre : noble si elle était noble, vilain si elle était
j roturière. Il pouvait arriver qu'un franc qui cultivait un
j manse servile fût astreint, à l'égard du seigneur, à toutes
j les obligations d'un serf, tandis qu'un serf qui occupait un
j manse ingénuile n'était astreint qu'aux obligations d'un
i franc. En effet, sur les « pouillés » des monastères et des
; châteaux, les manses étaient inscrits par catégories : peu
j importait la condition de l'homme qui les occupait, pourvu
que le seigneur continuât à percevoir les mômes revenus.
U était dangereux pour un franc de venir s'établir sur un
manse servile ou dans un village de mainmorte, car, au
bout d'un certain temps, s'il ne pouvait apporter la preuve
; du contraire, il était réputé serf.
! Le seigneur donnait les manses vacants de son village
j soit à un franc, soit à un serf. Le manse était donc comme
J un fief non noble, concédé en échange, non d'un service
I militaire, mais d'une rente en argent ou en nature, ou d'un
j service manuel. Quand le laboureur était un franc, cela
j s'appelait un tènement. En outre de la tenure féodale,
! c'est-à-dire du fief qu'un vassal tenait d'un suzerain, il y
avait donc aussi la tenure roturière, et le vilain libre pre­
nait le nom de tenancier. Pour le tenancier comme pour
le vassal, il y avait un contrat : le tenancier possédait la
i terre, moyennant des conditions librement consenties. La
; liberté féodale commençait à influer sur les rapports de
paysan à seigneur
156 CIVILISATION FRANÇAISE
Droits domaniaux, dits féodaux. — Outre les revenus
que le seigneur tirait des terres qu'il faisait cultiver lui-
même, soit au moyen de corvées que lui fournissaient ses 1
vilains, soit par des travailleurs à gage, il en tirait des
terres cultivées par ses vilains. Ceux-ci, à raison de la terre
qu'ils tenaient de lui, lui devaient des « droits doma-
niaux », qu'on a improprement appelés « droits féodaux ». j
Les vilains s'acquittaient soit en nature, soit en argent, 1
soit par leur travail. On appelait coutumes les rede- ;
vances en nature : blé, avoine, vins , cire, miel, poules, ;
bétail, etc. Les redevances en argent étaient : 1“ le cens, ;
sorte de taxe foncière, à raison de tant par manse, et dont ;
le taux demeurait invariable ; 2° la taille, qui se payait non |
par manse, mais par « feu », c'est-à-dire par ménage, j
et qui était variable. D'après ce qui a été dit plus haut, on
voit que le cens était ordinairement payé par les francs, et !
la taille par les serfs. Le cens était un prix de fermage dû 1
par le tenancier au propriétaire ; la taille était la redevance i
personnelle du serf envers son maître. 1
Quelquefois on voyait des francs payer la taille; mais, en ;
général, c'était un signe qu'ils n'étaient pas affranchis de- :
puis longtemps et que le seigneur, en les affranchissant, 1
avait tenu à ne rien perdre de son revenu. Quand la taille
était payée par un franc, elle devenait fixe. Au reste, les
serfs eux-mêmes avaient obtenu une demi-fixité : le sei­
gneur seul avait le droit d'augmenter les tailles; ses offi­
ciers n'en avaient plus le droit ; c'était une première garantie
contre l'arbitraire.
Le vilain payait aussi de ses bras : il devait au seigneur
des corvées pour le labour, la moisson, la fenaison, les
vignes. Le serf était tenu de travailler sur la terre réservée
au seigneur tant qu'il plaisait à celui-ci : il était donc
corvéable à merci. Le franc ne devait la corvée que s'il y
était engagé par contrat, et seulement dans les limites du
contrat.
Le seigneur, comme propriétaire légal de la terre, per­
cevait, à chaque changement de possesseur, un droit de
mutation. Si c'était le fils d'un franc qui succédait à son
père, cela s'appelait le droit de lods : « lods » signifie
approbation. Si la terre changeait de main par vente ou
RÉGIME FÉODAL : LE PEUPLE 157

donation, le seigneur percevait un droit de vente. (Tétaient


là des droits qui n'avaient rien de déshonorant, puisqu'ils
étaient aussi payés par le vassal noble à son suzerain.
Parfois les droits de mutation portent le nom féodal de
« droits de relief ».
S'il s'agissait de serfs, le droit de mutation, soit qu'il
s'agît d'un héritage, soit qu'il s'agît d'une vente, prenait le
nom de droit de mainmorte : le seigneur pouvant à
son gré donner la terre à un autre homme, il fallait ra­
cheter ce droit.
En cas de déshérence par la mort d'un franc ou d'un
serf, dans le cas où le franc manquait à ses engagements
en ne payant pas le cens, dans le cas où le franc ou serf
abandonnait son manse, le seigneur reprenait possession de
la terre. C'est ce qu'on appelle le droit de déshérence
ou le droit d'abandon. Pour l'abandon, il y avait cette
différence entre le serf et le franc, que le serf perdait sa
terre aussitôt que l'abandon était constaté, tandis que
le franc ne la perdait qu'au bout de dix ans : le seigneur
n'avait le droit, pendant ces dix années, que de faire cul­
tiver la terre par un autre et d'en percevoir le revenu.
Le droit de formariage, c'est-à-dire de « mariage au
dehors », était dû par toute personne de condition servile
qui se mariait hors de la seigneurie : comme il privait le
maître d'un travailleur, il paraissait juste qu'il l'indem­
nisât. C'est encore un de ces droits que nous voyons déjà
figurer dans les redevances de l'époque romaine (voir ci-
dessus, page 38, en note).
Le seigneur pouvait aussi demander à ses vilains, comme
à ses vassaux, des aides, dans les quatre cas féodaux :
mariage ou chevalerie des enfants, captivité, croisade. Plus
tard le roi de France percevra, à son arrivée au trône, le
droit de «joyeux avènement », et, à son mariage, la « cein­
ture de la reine ».
L'obligation de travailler aux fortifications, de faire le
guet au château, d'obéir, en temps de guerre, aux réqui­
sitions de chevaux, de vivres, de fourrages, d'héberger et
de nourrir le seigneur et sa suite pendant leurs déplace­
ments, n'étaient pas précisément des droits domaniaux : le
seigneur les exerçait, non comme propriétaire, mais comme
lo8 CIVILISATION FRANÇAISE
représentant du pouvoir royal, ei aussi en échange delà pro- ]
tection que son épée et son château assuraient à ses sujets ,
En outre, les grands seigneurs battaient monnaie à leur j
effigie, et profitaient des bénéfices qu'on pouvait réaliser j
sur les mutations et même sur les altérations des monnaies. !
Enfin, le seigneur, sur toutes les terres, même sur celles
qu'il a affranchies, retient le droit exclusif de chasse et
punit sans merci le vilain qui s'attaque au gibier. Il a le
droit de « ravage », c'est-à-dire qu'il peut traverser avec j
son équipage de chasse les moissons du roturier. Lui seul i
a des pigeons et des lapins de garenne, dont le laboureur i!
doit subir les dévastations; c'est ce qu'on appelle le « droit j
de colombier » et le « droit de garenne ».
Banalités. — Les « banalités » paraissent avoir une I'!
origine domaniale. Quand le propriétaire romain faisait 'j
cultiver son domaine par sa bande d'esclaves, il lui fallait j
bien entretenir un moulin, un four, un pressoir. Quand il |
transforma ses esclaves en serfs travaillant sur leur lot, il i
dut exiger que l'on continuât à se servir du moulin, du
four et du pressoir, moyennant une redevance. Les travail­
leurs libres établis sur le finage durent accepter, par leur :
contrat, la même obligation. Bientôt les banalités ç'éten- !
dirent et prirent des caractères divers : le seigneur agis­
sait tantôt comme propriétaire du sol, tantôt comme sou­
verain du pays, tantôt comme réclamant la récompense
d'un service rendu. Il percevait des droits pour la jouis­
sance des bois, pâturages, étangs, rivières, qu'il s'était ré­
servés quand il avait concédé les terres arables. Il percevait
des droits pour la jouissance des balles construites et des
foires créées par lui, pour l'usage des poids et mesures prêtés |
par lui, pour la permission d'ouvrir boutique et d'étaler '.\
des marchandises sur son domaine, pour le passage par
les ponts, les routes, les portes de ville construits ou entre­
tenus par lui. C'était lui qui publiait le « ban » pour les
vendanges. Aucun de ses sujets n'avait le droit de vendre
son vin avant que lui-même eût vendu toute sa récolte.
Justice seigneuriale. — Les seigneurs avaient sur leurs
vilains le droit de justice. Les historiens sont partagés sur
l'origine et la nature de ce droit. Suivant les uns, ce droit
qui n'appartenait, à l'époque romaine, qu'à l'empereur, à

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RÉGIME EÉODAL : LE PEUPLE 139
l'époque franque, qu'au roi ou à l'empereur, a été délégué
aux seigneurs, soit comme agents royaux, soit comme
immunitaires, ou usurpé par eux. Suivant les autres, il
procède du droit qu'avait le propriétaire romain de faire
la police parmi les travailleurs de ses champs ou de ses
! manufactures, d'infliger la flagellation ou la mort, d'édicter
; des amendes. Au fond, il y avait bien deux espèces de jus-
! tice, bien qu'elles tendissent parfois à se confondre. En
S Angleterre la distinction était restée très nette : le baron
i anglais avait sa « cour des coutumes » pour juger ses serfs
:î et sa « cour baroniale » pour juger les hommes libres.
1 Les propriétaires féodaux préfèrent les amendes aux
• châtiments corporels. C'est l'esprit même des lois franques
j ou féodales. Pour le vol, les blessures, l'homicide même,
i la peine s'exprime toujours en sous et en deniers. Ces
! amendes sont une source importante de revenus. La jus-
j tice, à ce point de vue, est bien une forme de l'exploitation
i domaniale. Le mot « exploiter » se rapproche du mot
! «exploit », terme de justice. Voilà pourquoi l'on dit que
le serf est exploitable à merci.
Le droit de justice se vend et se transmet avec le do-
! maine. Il peut se partager comme lui, et nous voyons des
i seigneurs posséder la moitié ou le quart de la justice
d'une ville ou d'un village.
Pour les amendes dérivant de l'exercice du droit de jus­
tice, subsiste la même distinction entre francs et serfs. Les
serfs sont exploitables à merci ; les francs ne le sont que
dans certaines limites. Dans les chartes d'affranchissement
concédées par les seigneurs, l'amende afférente à chaque
délit est rigoureusement déterminée.
Parmi les justices féodales, il s'est établi des degrés :
: on distingue la haute, la moyenne et la basse justice. Les
! seigneurs titrés, très souvent aussi les chevaliers, ont le
; droit d'édicter la peine capitale. Aux portes de leurs châ-
; teaux, se di'essent le pilori pour l'exposition et la flagella­
tion des condamnés, la potence pour les exécutions capi­
tales. Suivant la dignité du haut justicier, la potence est
supportée par deux, par quatre, par six poteaux.
Ouvrages a consulter : Voir au chapitre X.
1 1 .......... '
EBtó

CHAPITRE X

LE RÉGIME FÉODAL. — IV. LA ROYAUTÉ.


^De la déposition de Charles le Gros à la mort de Louis VII, 887-1180.)

La. royauté a pour appuis l'Église et le peuple. — fl


y a en France, du ix<> au xne siècle, trois classes dliommes,
trois nations, vivant sur le même sol et régies par trois
gouvernements différents : les nobles par le gouvernement
féodal, les clercs par le gouvernement ecclésiastique, le
peuple par le gouvernement domanial. Les premiers sont
liés par un contrat, les seconds par les canons de l'Eglise
ou leur règle monastique, les troisièmes par la volonté
d'un maître.
Si l'idée féodale avait été seule maîtresse en France, la
royauté n'eût pas eu de raison d'être ; mais l'idée romaine
de la monarchie subsistait chez les clercs, par le souvenir
de l'Empire, chez les vilains, par le besoin d'un protecteur
tout-puissant qui mît un frein aux guerres civiles et à la
violence des seigneurs.
Les évêques, individuellement, pouvaient avoir des inté­
rêts féodaux, et quelques-uns se signalèrent par leur tur­
bulence; mais, comme corps épiscopal, ils conservaient la
tradition romaine : indépendance dans les choses spiri­
tuelles, obéissance dans les choses temporelles. Vers 950,
quand le duc de France, Hugues le Grand, emprisonna
le roi Lothaire pour le dépouiller, les évêques le firent
excommunier par le pape et lui adressèrent de vives
remontrances : « Hs lui disaient que personne ne pouvait
RÉGIME FÉODAL : LA ROYAUTÉ 161

se montrer obstinément rebelle à son maître, ni entre­


prendre témérairement contre lui ; ils lui prouvaient que,
suivant la parole de l'apôtre, le roi devait être honoré, et
que non seulement le roi, mais toute puissance supérieure
devait être obéie de ses sujets. » (Richer.) L'Eglise admet­
tait donc qu'on fut rebelle au roi, mais non obstinément.
■ Les termes de « maître » et de « sujets », si contraires à
I l'idée féodale, étaient loin de la choquer.
Les grands, même au temps où ils pouvaient tout,
j durent tenir compte de ces aspirations des clercs et du
I peuple. Eux-mêmes, d'ailleurs, n'y étaient pas absolument
i étrangers, et ils aimaient à conserver une sorte d'unité
! entre toutes ces provinces démembrées du royaume de
j France, pourvu que le représentant de cette unité vague
I ne fût pas à redouter pour eux. Voilà pourquoi, même au
i Xe et au xi® siècle, il y a toujours eu un roi de France.
La royauté d'abord élective. — En conservant la royauté,
les féodaux s'étudièrent à la rendre impuissante. Pour y
parvenir, ils trouvèrent le moyen le plus efficace. Elle avait
toujours été héréditaire sous les Mérovingiens et les pre­
miers Carolingiens; ils la rendiient « élective ».
A la mort de Louis III et de Carloman (882 et 884), ils
refusèrent de reconnaître' leur frère, Charles le Simple, et
élurent l'Allemand Charles le Gros. Puis ils déposèrent
Charles le Gros et transportèrent la couronne dans la
famille robertinienne ou capétienne * : ils élurent Eudes
(887), fils de Robert le Fort. À la mort d'Eudes, ils revinrent
à la famille carolingienne et élurent Charles le Simple (893).
Puis, ils se révoltèrent contre lui et donnèrent successive­
ment la couronne à un frère d'Eudes, Robert (922), et à un
gendre de celui-ci, Raoul (923). Puis, ils revinrent aux Caro­
lingiens et appelèrent d'Angleterre Louis IV (936), fils de
Charles le Simple, et laissèrent la royauté entre les mains
de son fils et de son petit-fils, Lothaire et Louis V. A la
mort de Louis V, ils ne se décidèrent pas à couronner son
oncle Charles de Lorraine; ils se tournèrent pour la qua­
1 trième fois vers les Capétiens et élurent Hugues Capet (987).
1. Les premiers Capétiens, Robert le Fort, Eudes, Robert, Raoul,
Hugues le Grand, Hugues Capet sont appelés Robertiniens, du nom de
Robert le Fort.
162 CIVILISATION FRANÇAISE

Ainsi, nous voyons régner tour à tour cinq Carolingiens; |


Charles le Gros, Charles le Simple, Louis IV , Lothaire, ]
Louis Y, et quatre Capétiens : Eudes, Robert, Raoul, Hugues ;
Capet. Tous sont élus; car, dès le temps de Louis le Bègue, ;
la formule imposée aux rois est celle-ci : « Par la grâce l
de Dieu et l'élection du peuple ». Le « peuple » signifie ici , ,
les grands seigneurs.
En élisant tantôt l'héritier d'une famille et tantôt l'héri- :
tier d'une autre, en opposant l'une à l'autre deux dynasties, ;
les grands mettaient en quelque sorte la couronne aux 1
enchères et l'adjugeaient au concurrent qui montrerait le
plus d'empressement à la dépouiller de ses dernières pré­
rogatives et de ses derniers domaines. Si ce système avait
pu se perpétuer, la France fût devenue une république !
nobiliaire et anarchique, comme l'a été plus tard la ;
Pologne , et, à chaque avènement de roi, on eût vu le :
pouvoir royal diminuer. ij
Une royauté aussi faible et aussi instable ne pouvait I
répondre à ce besoin de protection que ressentaient alors !
L'Eglise et le peuple. D'autre part, les rois, même élus, ;l
avaient trop le sentiment de leur dignité royale pour ne ;l
pas chercher à réagir contre les inconvénients du système J
électif. 1
La royauté tend à devenir héréditaire : association à
la couronne. — Le moyen qu'ils employèrent, ce fut d'as- :
socier, de leur vivant, leur héritier à la couronne. Il leur
devenait facile, après quelques années de règne, d'imposer ;
l'élection de leurs fils à leurs fidèles. L'exemple en fut
donné par Lothaire, qui associa sou fils Louis V à la cou­
ronne : mais, celui-ci étant mort sans héritier, l'essai en
resta là pour les Carolingiens. Les Capétiens furent plus
heureux : ils eurent cette fortune que, pendant onze géné­
rations, pendant trois cent quarante et un ans (987-1328),
tous les rois eurent des fils aptes à leur succéder. Hugues
Capet, de son vivant, assure l'élection de Robert; Robert,
d'Henri Ier ; Henri Ier , de Philippe Ier ; Philippe I<>r , de
Louis VI; Louis VI, de Louis VH; Louis VII, de Philippe- ;
Auguste.
Pour les premiers de ces princes, l'association de leurs fils
eut une raison plausible : ceux-ci étaient déjà des hommes
RÉGIME FÉODAL : LA ROYAUTÉ 163
faits, des guerriers qui pouvaient les aider à la défense du
royaume. Louis VI, par exemple, rendit de grands services
à son père et fut un prince belliqueux, même avant son
avènement. Cette raison n'existait pas quand Philippe Ior
fut associé à Page de sept ans, et Philippe-Auguste à Page
de quatorze. D'autres, qui n'ont pas régné, furent associés à
un âge encore plus tendre : Hugues, un fils de Robert, à
dix ans; Philippe, un fils de Louis le Gros, à cinq ans.
Le prince associé à la couronne était l'objet d'une
véritable élection : il était sacré et couronné solennelle­
ment; il prenait alors le titre de roi désigné ou de
« jeune » roi. C'est ainsi que Louis VII reçut le surnom de
le « Jeune » qui le distingua de son père Louis VI. Lors­
que l'associé devenait seul roi, c'est-à-dire lorsqu'il arri­
vait réellement au trône, il était couronné une seconde fois
avec une solennité encore plus grande.
Les féodaux virent bien où tendait cette pratique qui se
renouvelait à chaque règne. Forcés de subir le premier
couronnement du « jeune roi », ils réservaient leurs protes­
tations pour le moment où il prendrait réellement la cou­
ronne. Déjà l'archevêque de Reims avait fait des objections
quand Hugues Capet demanda à s'associer Robert. Quand le
roi Robert consulta les seigneurs, dans l'assemblée de Com­
piègne, ceux-ci l'engagèrent « à laisser grandir son fils aîné
avant de lui confier le fardeau des affaires » ; mais Robert
passa outre à leur opposition. A l'avènement de Henri 1er,
une partie des seigneurs prirent les armes pour lui substi­
tuer un de ses frères, bien qu'Henri fût le roi désigné; puis
ils les reprirent en 1034, dans le but dele détrôner au profit
d'un autre de ses frères. Philippe Ier était encore mineur
quand il succéda à son père, et sûrement le roi désigné ne
serait pas devenu le roi régnant sans l'énergie de son tuteur,
le comte de Flandre Baudoin, qui porta le fer et le feu sur
les domaines des seigneurs rebelles. Bien que Louis VI
fût depuis longtemps l'associé de son père, il lui fallut
dompter une coalition de seigneurs qui voulaient remettre
la couronne, soit à Philippe de Mantes, soit au roi d'Angle­
terre : le duc de Normandie, roi d'Angleterre, les ducs
d'Aquitaine et de Bourgogne lui refusèrent leur hommage.
Plus tard, quand il voulut s'associer Louis le Jeune, il eut

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«Hk Wam ni r"itiÉtHiii(~rwi»'-r

164 CIVILISATION FRANÇAISE


à combattre un nouveau soulèvement; mais du moins, à
sa mort, ce fils lui succéda sans résistance. 11
A ce moment la cause du principe d'hérédité monarchi- Il
que était gagnée. Louis VII ne rencontra aucune opposi- h
tion quand il s'associa Philippe-Auguste, et celui-ci trouva la
dynastie si solidement établie qu'il ne jugea plus nécessaire !
de prendre la même précaution pour son fils. Philippe- !
Auguste est donc le dernier qui, du vivant de son père, ait !
été associé à la couronne. Dès lors la royauté, qui, -en S
principe, continue à être élective, est, en fait, héréditaire. >
Le droit de succession tend à se fixer. — En même }
temps, le droit de succession se régularise. Roberf qui eut I
plusieurs fils, avait hésité entre eux : sa seconde femme ?
Constance entendait faire couronner un fils du second lit, I
f 1 I
Robert, au détriment de l'aine, Henri Ier . Nous avons vu les i 1
seigneurs opposer ensuite à celui-ci un autre de ses cadets, I
Henri Ier triomphe de ces tentatives, et avec lui triomphe i
ce principe du droit monarchique : « La succession à la !
couronne a lieu par ordre de primogéniture ». '<
Les premiers Capétiens ayant toujours eu des héritiers j'
mâles, la question de la succession des filles ne s'est pas i
posée pour eux. '
Sous les Mérovingiens on avait vu la royauté partagée, ,
en même temps que les domaines royaux, entre tous les >
fils du roi défunt : au contraire, sous les premiers Capétiens,
l'idée que ni la royauté ni le domaine ne sont partageables,
est dominante. Lorsque Henri I«r veut désintéresser son
frère Robert, il lui cède la Bourgogne, dont le duc vient
de mourir, mais il ne lui accorde rien sur ce qui était le
domaine de la couronne.
Ainsi trois principes ont prévalu : 1° l'hérédité; 2° la suc­
cession par ordre de primogéniture; 3° l'indivisibilité de
la couronne et du domaine royal.
ÎVature du pouvoir royal : absolu dans son principe. —
Il nous reste à voir quelle était la nature de ce pouvoir
royal qui, après avoir flotté d'une dynastie à une autre
pendant les cent trois ans qui suivirent la mort de Carlo-
man, frère de Louis III (884), allait se fixer dans la famille
capétienne, et même dans une seule branche de cette
famille.
RÉGIME FÉODAL : LA ROYAUTÉ 165
On a dit que la royauté des premiers Capétiens était une
« royauté féodale ». 11 n'y a pas de royauté féodale, car
['idée royale est étrangère au système féodal. La royauté,
comme l'Église, est antérieure et supérieure au régime des
nefs; tout au plus peut-elle emprunter à ce régime cer­
taines formes féodales et des moyens féodaux d'action et de
gouvernement.
I Pour les grands feudataires, le roi est un suzerain; pour
(l'Église et pour le peuple, il est un souverain. Il est le roi,
, c'est-à-dire qu'il est investi d'une dignité, absolue dans son
(essence, nécessairement héréditaire, d'un caractère invio­
lable et sacré, et dont on pouvait contempler le modèle
Idans la Bible, avec les rois juifs, les pharaons d'Egypte,
des rois de Babylone, d'Assyrie, de Perse; dans l'histoire
Iromaine, avec les Césars; dans l'histoire plus récente, avec
les rois mérovingiens; enfin dans la légende carolingienne,
;avec Charlemagne, dont celle-ci faisait un empereur absolu
jet tout-puissant. Si l'Église trouvait dans les saintes écri­
tures et dans l'histoire l'idéal d'un roi, le peuple le trou­
vait dans ses aspirations : il avait tellement besoin d'être
-protégé que le roi, à ses yeux, ne serait jamais trop puis­
sant ni trop absolu.
On voit qu'entre l'idée féodale de la royauté, et l'idée
ecclésiastique ou populaire, il y avait un abîme. Restait
à savoir laquelle de ces deux idées finirait par triompher.
En attendant, cette royauté si faible, et dont on attendait
(pourtant de si grandes choses, devait s'accommoder au
monde au milieu duquel elle vivait.
'■ A quels principes la royauté emprunte ses moyens
(d'action. — Pour exercer le pouvoir souverain à la manière
'romaine, les premiers Capétiens n'avaient guère plus de
(ressources que les Mérovingiens.
i Pas plus qu'eux, ils ne disposaient d'armées permanentes,
; d'impôts publics, d'une hiérarchie de fonctionnaires révoca-
i bles. Ils voyaient se dresser en face d'eux le formidable
! édifice de la féodalité, une hiérarchie de souverains indé-
; pendants, unis l'un à l'autre par un pacte, associés pour la
! défense de leurs intérêts communs. En fait de « sujets », ils
i n'avaient que quelques paysans. Parmi leurs électeurs, ils
; comptaient des souverains plus puissants qu'eux-mêmes :
166 CIVILISATION FRANÇAISE
car le duc de France, même devenu roi de France, ne pou- i
vait prétendre rivaliser avec les ducs de Normandie, d'Aqui- I
taine, de Bourgogne, de Bretagne, avec les comtes de
Flandre, de Champagne, de Toulouse. Quels moyens avaient
donc les premiers Capétiens pour soutenir ce titre de roi, 1
si écrasant pour leur faiblesse?
Ces moyens, ils les empruntèrent tantôt à l'idée féodale
de la royauté, tantôt à l'idée populaire et ecclésiastique,
autrement dit à l'idée romaine. Le roi capétien avait,
en effet, un double caractère : il était « élu » et il était
« sacré ».
I/ëlccüo» et le sacre. — Quand même l'élection cessa
d'être un acte sérieux, elle ne disparut pas complètement.
Voici comme les choses se passèrent, par exemple, au cou­
ronnement de Philippe Ier , en 1059, du vivant de son père
Henri, dans la cathédrale de Reims.
L'archevêque commença par dire la messe ; après la
lecture de l'épître, il adressa la parole à Philippe; celui-ci
fit d'abord profession de la foi catholique, puis prononça
le serment royal ; alors l'archevêque « élut roi » le jeune
prince. Cette élection fut ensuite confirmée, d'abord par
les dignitaires ecclésiastiques, puis par les grands feuda-
taires, enfin par les simples chevaliers et par toutes les
classes du peuple (tam majores quam minores populi). Ils
crièrent trois fois : « Nous approuvons, nous voulons que
cela soit ». Ensuite l'archevêque prit une parcelle de la
« sainte ampoule », qui avait été apportée du ciel par une
colombe et qui avait servi au sacre de Clovis par saint
Remy. Il la délaya dans de l'huile consacrée : ce qui
formait le « saint-chrême ». Avec le saint-chrême, il oignit
le roi sur le sommet de la tête, sur la poitrine, entre les
deux épaules, sur l'épaule droite, sur l'épaule gauche, à la
jointure du bras droit, à celle du bras gauche, à la paume de
la main droite, à la paume de la main gauche. Pendant ce
temps, on le revêtit d'une robe appelée dalmatique et du
manteau royal; l'archevêque lui mit un anneau au doigt, le
sceptre dans la main droite, la main de justice dans la
main gauche. Il prit ensuite la couronne sur l'autel, et
la posa sur le front de Philippe, tandis que les principaux
leudataires laïques et ecclésiastiques portaient la main

ImH **= .
RÉGIME FÉODAL : LA ROYAUTÉ 167
I

■ à. la couronne, comme pour la soutenir sur la tête du roi.


ï ■ Enfin on mena le roi vers le trône et il s'y assit.
Dans cette cérémonie compliquée, l'idée féodale se traduit
par la formule de l'élection, par le serment du roi et par
le concours des grands feudataires, qui viennent soutenir sa
couronne ; l'idée ecclésiastique, par les neuf onctions, par
1 la dalmalique, qui n'est autre que la robe du sous-diacre,
enfin parle dépôt sur l'autel des insignes royaux; l'idée
; populaire, ou romaine proprement dite, par la couronne,
ï le sceptre, la rpain de justice et le trône.
! Les féodaux, en recevant le serment du roi et en « l'éli—
i sant », s'engagent à lui être fidèles et à défendre ses droits.
! L'Église, en oignant et en habillant le roi, le fait membre
j de l'Église elle-même. Elle crée pour lui un huitième sacre-
j ment : le sacre. Elle lui confère une sorte d'ordination, une
! espèce de prêtrise et d'épiscopat, fait revivre en lui les
j saints rois du peuple juif et les prêtres-rois de l'ancien
I Orient, le constitue roi par droit divin et lieutenant sur
! terre du Roi des rois. Si sacrée est désormais la personne
! du prince, devenu l'Oint du Seigneur, que celui qui porte
la main sur lui commet un sacrilège, comme s'il portait
la main sur un prêtre. Si saint est le caractère dont il est
revêtu qu'il en reçoit le don des miracles et que l'attou­
chement de la main royale guérit les écrouelles. Enfin cette
couronne, ce trône, ces insignes, qui furent ceux des sou­
verains de l'Orient et des empereurs de Rome, l'élèvent
au-dessus de l'humanité : il a le sceptre pour gouverner
les peuples, la main de justice pour frapper les violents, le
trône qui est le siège du législateur et du juge, la cou­
ronne qui est le symbole même de la France.
A l'égard de tous les nobles du royaume, le roi est le
suzerain des suzerains. R ale droit d'exiger le serment de
fidélité de tous ceux qui ne dépendent pas d'un seigneur.
Sur les plus puissants feudataires, il a tous les droits qu'un
suzerain a sur son vassal : il peut exiger d'eux le service
militaire, le service de conseil, le service de justice, le renou­
vellement de l'hommage à chaque mutation du fief et
à chaque avènement royal. Nul, si puissant qu'il soit, ne
succède à un fief sans en avoir demandé l'investiture au
roi, qui, en théorie, pourrait la refuser. R peut reprendre

JöäNf*** 1
les CIVILISATION FRANÇAISE
les fiefs qui tombent en déshérence et les conférer à de
nouveaux titulaires. Il punit le manquement au devoir de
fidélité par la saisie du fief. Il a le droit de garde sur les 1
héritiers mineurs et sur les héritières.
En fait, il est tenu en échec par les petits châtelains
du duché de France; en théorie, et souvent en fait, son
autorité est reconnue par de puissants souverains, dont
les domaines sont fort éloignés des siens. Hugues Capet, à
son avènement, réclame l'hommage et promet sa protec- 1
tion à Borrel, souverain du Roussillon et de la Catalogne. ;,
Les Lorrains, les Languedociens, les Provençaux, à plus
d'une reprise, lui apportent leur hommage. ''
A l'égard de l'Église, il est membre du sacerdoce. Dans : j
les terres d'Église, qui occupent plus du tiers de la France, !j
il est plus qu'un suzerain, presque un souverain. Partout,
même dans la France du midi, où les féodaux ont refusé
de reconnaître Hugues Capet, où ils inscrivent en tête de j,
leurs chartes : « Le Christ régnant, en attendant un roi »,
même dans la France du Rhône, où les féodaux affectent
de promener leur hommage entre le roi de France et fern- |
pereur d'Allemagne, on voit les évêchés, les abbayes, s'em- ,j
presser de le reconnaître pour leur yarclien, leur avoué, leur j
vülame. En échange de sa protection, ils mettent à sa !
disposition toutes leurs ressources financières et mili- |
taires. Hs reconnaissent volontiers son autorité, car ils i
n'ont pas oublié que la puissance et la richesse des églises
est due en partie aux libéralités de ses prédécesseurs des
deux premières races. De plus, par son office royal, il est
avant tout le protecteur des clercs. La formule du serment
de Philippe Ior 1 est caractéristique, car il y est question i
surtout, et presque uniquement, de l'Église.

1. u Moi, au moment d'être ordonné, par une grâce particulière de ■


Dieu, roi des Français, je promets, au jour de mon ordination, en présence J
de Dieu et des saints, que je conserverai à chacun de vous et à chacune
des églises qui vous sont confiées, le privilège canonique, la loi sous
laquelle vous vivez et la justice qui vous est due. Je promets que je vous
défendrai, avec l'aide de Dieu, autant que je pourrai, puisqu'un roi est
obligé dans son royaume de faire droit à chaque évêque et à l'église qui
lui est commise. Je promets aussi que, dans la dispensation des lois, j'em­
ploierai mon autorité à faire jouir de ses droits légitimes le peuple qui est
bous ina garde. »

in T mu ■■ m éM i
RÉGIME FÉODAL : LA ROYAUTÉ 169

Non seulement le roi est le protecteur de l'Église dans


ses intérêts matériels; mais il est le gardien de la foi
contre ceux qui l'attaquent. Comme on l'a dit de Louis VII,
il est le roi très chrétien, le « père de l'Église ». Le
bon roi Robert fait monter, à Orléans, tieize hérétiques
sur le bûcher.
Enfin, de par l'idée romaine de la royauté, le roi est,
comme les empereurs de Rome, le souverain législateur et
i le souverain justicier. A côté des coutumes féodales du
î nord et du droit romain du midi, il y aura une troisième
! source de législation : les ordonnances, édits, leltres-
! patentes du roi. Au-dessus des justices féodales, ecclésias-
i tiques, domaniales, il y aura la justice du roi.
i ta royauté est une institution romaine qui s'exerce
j dans les formes féodales. — Mais ce roi est le roi d'une
féodalité. Hors de ses domaines, il ne peut ni réunir une
armée, ni lever un impôt, ni rendre la justice, qu'avec le
consentement et le concours de ses feudataires.
Le roi est à la fois un suzerain dans son royaume, un-
souverain dans le duché de France, un maître sur les terres
j de son patrimoine. Il parle un langage différent quand il
s'adresse aux grands feudataires du royaume, aux barons
de l'Ile-de-France, aux vilains de ses domaines.
S'il veut armer le royaume, comme fit Louis VI, en 1124,
devant la menace d'une invasion allemande, il lui faudra
convoquer en conseil les grands feudataires, depuis le
comte de Toulouse jusqu'au comte de Champagne. S'il veut
assiéger le château d'un seigneur du Puiset, il lui suffira
de faire appel aux comtes et aux seigneurs qui relèvent du
duché de France, ou même aux prévôts qu'il a chargés de
j l'exploitation de ses terres et de l'administration de ses
j vilains.
j Dans les grandes occasions, il sera contraint de demander
i aux feudataires les aides féodales ou à l'Église l'abandon
d'une part de la dîme : pour le train ordinaire de sa
maison, ses revenus de propriétaire suffisent à couvrir ses
dépenses.
Lorsque le justiciable sera un feudataire du royaume ou
un baron du duché, le roi réunira sa cour, la cour du
roi, composée à la fois des feudataires et de ses serviteurs
10
170 CIVILISATION FRANÇAISE
immédiats. Pour administrer la justice à ses paysans, ses
prévôts suffiront.
Ainsi, dans ce gouvernement des premiers Capétiens,
tout est féodal ou domanial : rien qui ressemble à une
armée, à des finances, à une justice nationales.
Les officiers. du roi. —• Leur cour ne diffère pas essen­
tiellement de la cour d'un duc de Bourgogne ou d'un comte
de Toulouse; on y trouve les mêmes officiers, à peu près
sous les mêmes noms.. Les rois administrent au moyen de
leurs domestiques. Ce sont : le chancelier , chargé de
rédiger les actes et de les sceller du sceau du roi ; le cham-
brier, qui garde l'argent du roi ; le connétable, ou comte
des écuries ; le maréchal, qui prend soin des chevaux ; le
palatin, à qui est confié l'entretien du palais ; le sénéchal,
qui apporte les mets devant le roi, jusqu'au moment où il
est remplacé dans cet office par un dapifer ou porte-mets,
et qui de plus commande l'armée en l'absence du roi; le
bouteiller, chargé de la cave ; le panetier, chargé du pain ; le
queux, chargé des cuisines. Puis des chambellans, des
échansons, des veneurs, des fauconniers , sans parler du
chapelain et des sous-chapelains, du médecin, du précep­
teur du roi. Tous ces officiers signent pêle-mêle les actes
rédigés sous les premiers Capétiens. Presque tous appar­
tiennent à la noblesse, grande ou petite, et presque tous
tiennent leur office en fief héréditaire.
A côté des familiers du roi, qui étaient revêtus d'offices à
la cour, il y en avait d'autres qu'on appelait simplement
les « palatins », c'est-à-dire les hôtes du palais. C'étaient
quelquefois des seigneurs, plus souvent des évêques, liés
d'affection avec le roi et dont il aimait à écouter les avis.
L'administration. — En principe, quand il s'agissait des
affaires du royaume, le roi prenait le conseil de ses grands
feudataires; quand il s'agissait des affaires du domaine, il
prenait le conseil des vassaux du duché, de ses officiers,
de ses palatins. Dans la pratique, il s'adressait aux uns ou
bien aux autres, suivant le cas.
Ainsi Louis VI charge le comte de Flandre de protéger
l'évêque d'Arras. Louis VII charge le sire de Bourbon de
le, représenter dans le centre de la France, et le comte de
Nevers de punir les insurgés de Vézelay.
BÉGIME FÉODAL : LA ROYAUTÉ 171

Plus souvent encore, le roi s'adresse aux évêques et aux


abbés ; car, comme au temps de Charlemagne, il les consi­
dère comme des officiers royaux, et ce sont des officiers
plus dociles que les autres. Sous Robert, l'évêque d'Angers
est chargé de ravager les terres du comte de Blois; Louis VI
invite l'évêque de Chartres à punir un certain Bore], enjoint
à l'abbé de Saint-Pierre-Ie-Vif de fortifier la ville de Sens,
charge l'archevêque de Bordeaux d'administrer le duché
d'Aquitaine. Suger, abbé de Saint-Denis, le bras droit de
Louis VI et de Louis VII, a pour système d'employer les
évêques et les abbés à l'exécution des décisions royales.
Pour l'administration des domaines proprement dits, le
roi, tout comme les autres grands seigneurs, a des agents
qui portent différents noms. A partir d'Henri Ier , ce sont
surtout des prévôts dont le nom signifie « préposés », des
baillis ou «chargés d'affaires » et des viguiers ou «vicaires ».
Au-dessous de ces officiers, il y a les maires ou syndics
des villages, qui sont des paysans, parfois des serfs, désignés
par les officiers du roi.
Souvent les officiers du roi, surtout les prévôts, ache­
taient leur charge; ils s'engageaient à payer au roi une
oertaine somme par an, moyennant le droit de percevoir
les impôts, redevances, frais de justice; ils gardaient le
reste pour eux. Ils étaient donc des espèces de fermiers
des revenus royaux.
Dans certaines villes, comme Paris, Sens, Élampes,
Orléans, Bourges, le roi pouvait avoir plusieurs prévôts.
N'oublions pas que, dans une seule ville, à Paris par
exemple, il pouvait y avoir, à côté du domaine royal,
plusieurs domaines. Paris n'appartenait pas seulement au
roi, mais à des églises, à des monastères, à des seigneurs :
à côté des prévôts du roi, il y avait donc ceux de ses
copropriétaires, et ils sont bien une trentaine.
La justice. — La cour du roi variait dans sa compo­
sition : pour les grandes causes, elle comprenait quelques
grands feudataires; pour les causes moins importantes, les
vassaux du domaine, les officiers de la couronne, les pala­
tins; pour les causes ecclésiastiques, elle se mélangeait en
plus grande proportion d'évêques ou d'abbés.
Quand la cour du roi avait condamné un puissant sei-
-V V >' .
I. 1 •;
.r
172 CIVILISATION FRANÇAISE
(fV't
gneur, il fallait souvent une guerre pour exécuter la sen­
tence. Souvent même le procès n'était qu'une formalité, et
les feudataires formaient moins un tribunal qu'un conseil
de guerre. Ainsi, en 1152, Henri Plantagenet est condamné
pour avoir épousé Eléonore d'Aquitaine sans l'autorisation
I
de son suzerain ; mais il en résulte la guerre avec l'Angle­
terre. Très souvent l'accusé refusait de comparaître devant
la cour : ainsi le seigneur du Pùiset sous Louis VI. Ou bien
il ne consentait à se laisser juger qu'après avoir été vaincu :
ainsi le sire de Bourbon et le comte d'Auvergne, sous le
même roi. Les évêques répugnaient aussi à se présenter
devant une juridiction laïque : sous Louis VI, saint Ber­
nard approuvait la résistance de l'archevêque de Sens.
Pourtant la justice royale finit par s'imposer à tous : sous
Louis VII, on verra Eudes, duc de Bourgogne, et Guillaume,
comte de IN'evers, se présenter volontairement devant la
cour.

Comme toutes les juridictions féodales, la cour du roi


ordonnait parfois le duel judiciaire 1 . Chose plus singu­
lière : en 1H1, Louis VI acceptait le duel judiciaire avec
son vassal rebelle, Thibaut IV, comte de Blois : il avait
choisi pour champion son sénéchal, Anseau de Garlande;
mais le duel ne put avoir lieu et il fallut en venir à la
guerre.
Les revenus du roi. — Le roi avait : 1° ses revenus féo­
daux; 2° ses revenus domaniaux.
Comme suzerain, en cas de mutation des terres, il per­
cevait le droit de relief, si le fief passait aux héritiers; le
droit de quint (ou du cinquième), s'il était vendu ou donné;
le droit de mainmorte, s'il était acquis par l'Église. En
cas de minorité, le roi percevait les revenus du fief pour
prix de sa tutelle. Il percevait les aides féodales : en 114ô,
sous le nom d'aide pour la croisade, Louis VII lève un
impôt général.
Quant à scs revenus de propriétaire, ils étaient à peu
près les mêmes et ils étaient perçus de la même manière
1. En 1112, entre le chapitre de Notre-Dame de Paris et un certain Mar-
marel; en 1149, entre l'abbaye de Longpont et un ccrlain Bonet ; en 1154,
entre l'abbaye de Saint-Germain des Prés et Etienne do Mathy ; en 1164,
t entre l'evcque et la commune de Noyon.
RÉGIME FÉODAL : LA ROYAUTÉ 173

que dans la plupart des seigneuries. Son domaine propre


•comprenait les terres du domaine royal qu'il n'avait pas
inféodées.
Ainsi les premiers Capétiens possédaient les forets de
Rambouillet, Orléans, Compiègne, Saint-Germain, Fontai­
nebleau, Vincennes, Bourges, et faisaient couper les bois à
! leur profit. Ils avaient la pêche dans une partie de la Loire,
; dans l'Yonne, dans les fossés de Paris. Avec les redevance
j en grains que payaient leurs vilains, ils remplissaient leurs
; greniers de Poissy, Dourdan, Crespy-en-Valois, Gonesse,
i Janville, Orléans, Laon. Avec le produit, de leurs vignes de
! l'Orléanais et de l'Ile-de-France, ils garnissaient leurs cel­
liers d'Etampes, Lorris, Paris, Orléans. Ils percevaient la
taille sur leurs serfs, le cens sur leurs vilains francs, les
droits de mutation sur tous. Ils exerçaient rigoureusement
leurs banalités de moulin, four, pressoir. Ils ne permet­
taient pas à leurs sujets de vendre leur vin avant eux.
Leurs prévôts veillaient à ce que les corvées à exiger des
corvéables fussent régulièrement faites.
! Us percevaient des droits aux foires d'Orléans, Etampes,
j Mantes, Puiseux, Montlhéry, Bourges, de Saint-Lazare à
• Paris et du Lendit à Saint-Denis. Us exigeaient une taxe
j des gens de métiers ou recevaient les « dons gratuits » des
! corporations marchandes et industrielles. Sous Philippe Ier ,
i il y avait des péages royaux sur la Seine, à Paris, Poissy,
j Mantes. Sous Louis VI, tout bateau de vin qui entrait à
j Paris payait soixante sous et les vins et foins qui entraient
j à Orléans acquittaient un droit.
! Le roi bénéficiait de la fabrication et, déjà sous Louis VI,
j de l'altération des monnaies. U percevait un droit sur les
changeurs de Paris. Il encaissait les amendes payées par
j les condamnés, par les plaideurs qui avaient perdu leur
j procès ou dont le champion avait été vaincu dans le duel
i judiciaire. Il exigeait des juifs une taxe, et avait établi à
i Etampes un « prévôt des juifs», chargé spécialement de leur
j exploitation. Il réclamait les trésors découverts, comme
: celui d'Amponville en 1172. Il héritait des « anbains » ou
! étrangers morts sur ses terres, de ses serfs de mainmorte,
1 des gens décédés sans confession ou sans testament.
! Le droit de gîte était exercé dans toute sa rigueur.
; io.
174 CIVILISATION FRANÇAISE

Ainsi la suite du roi pouvait saisir linge, meubles, lits,


vivres, occuper les monastères, les maisons. Quand le roi
venait à Etampes, les marchands du marché Saint-Gilles
devaient fournir à toute sa cour linge, vaisselle, instru­
ments de cuisine. Ceux de Senlis devaient les casseroles,
les écuelles, Tail, le sel. Ceux de Lorris, même après leur
affranchissement, devaient à la cour quinze jours de
crédit. Ces droits de gîte, qui entraînaient plus de gaspil­
lage qu'ils ne procuraient de profit au roi, ne tardèrent
pas à être convertis en taxes.
Indocilité «les agents du roi. — Ainsi, tout était
féodal dans la royauté des premiers Capétiens. Féodaux
aussi les hommes qu'ils employaient. Le principal souci du
roi fut d'empêcher ses agents d'imiter l'exemple des agents
carolingiens : autrement on aurait vu les prévôts et les
baillis devenir des, souverains héréditaires, tout comme
autrefois les ducs et les comtes. Ils n'avaient déjà que trop
de tendance à s'émanciper du roi et à tyranniser leurs
administrés. Comme ils ne recevaient pas de traitement,
ils se payaient comme ils pouvaient, exigeant des dons
gratuits, imposant des corvées qu'ils obligeaient ensuite
les corvéables à racheter pour de l'argent, abusant du droit
de gîte au point d'en faire un droit de pillage, enlevant aux
bourgeois de Paris les matelas, les coussins et les oreil­
lers de leurs lits, multipliant les procès-yerbaux afin de
percevoir les amendes à leur profit.
Louis VII, après avoir donné en fief la prévôté de Flagy,
se ravise et s'empresse de la racheter. En conférant celle
de Saint-Gengoux, il a soin de stipuler que « le droit héré­
ditaire est complètement interdit ». Louis VI et Louis VII
font alterner l'office de connétable entre les familles de
Chaumont, Montmorency et Clermont : Louis VII profite
même de la mort de Mathieu de Montmorency pour laisser
l'office vacant pendant quatre années.
Sous Louis VI, le sénéchalat avait été confié à un petit
noble, Anseau de Garlande; un frère de celui-ci, Gilbert,
fut nommé bouteiller, et un troisième , Étienne, chancelier.
Le roi croyait avoir besoin des Garlande contre ses indo­
ciles barons de l'Ile-de-France; mais, en 1127, inquiet de
leurs prétentions, il destitua brusquement Étienne, qui
RÉGIME FÉODAL : LA ROYAUTÉ i7o

cumulait alors les fonctions de chancelier et de sénéchal.


Le domestique congédié n'hésita pas à déclarer la guerre
au souverain, et, au siège de son château de Livri, Louis VI
fut blessé à la jambe. On voit combien les idées et les
mœurs féodales étaient tenaces.
Faiblesse et force de la royauté. — La royauté est
, encore bien faible. Sous les premiers Capétiens, elle reste
• étrangère aux grands événements qui agitent la France et le
) monde. Ce sont les feudataires et non le souverain qui rem-
j plissent la chrétienté du bruit de leur nom. Si vous voulez
j une histoire dramatique, laissez celle du pieux roi Robert :
] lisez celle de Robert le Diable, duc de Normandie, de Foul-
i ques le Noir et Geoffroy au Marteau, comtes d'Anjou,
d'Herbert Éveille-Chien, comte du Mans, de Raudoin Bras
de fer et de Baudoin à la Hache, comtes de Flandre.
C'est en dehors du roi que se font la conquête des Deux-
Siciles, la conquête de l'Angleterre, la conquête du Por­
tugal, la conquête de la Palestine. Louis VII est le seul roi
J de cette période qui soit allé en Orient, et il n'y fit que peu
I d'exploits. La gloire des Hauteville, de Guillaume le Con-
; quérant, d'Henri de Bourgogne, de Godefroy de BouiUon,
! de Bohémond d'Antioche, de Baudoin d'Édesse, éclipse la
1 royauté française. Si dans les misères et l'anarchie du
' monde féodal un peu d'ordre tend à s'introduire, c'est
: en dehors des rois que se fait d'abord la tentative : la
I « Trêve de Dieu », la « chevalerie », ne sont pas d'institu-
; tion royale.
J Ainsi ni les grands crimes, ni les grands exploits, ni les
; grandes réformes de la période vraiment féodale n'appar-
! tiennent à l'histoire de nos premiers rois.
: L'action des rois, bien qu'ils se consacrent énergique-
i ment à leur office de législateurs et de justiciers, n'est pas
■ d'abord très sensible. Elle le devient à partir de Louis VI.
I Celui-ci a déjà essayé, sur ses domaines, de fortifier la
! « Trêve' de Dieu » par la « Trêve du roi », en imposant aux
: belligérants l'obligation de ne commencer la guerre que
! quarante joùrs après avoir reçu l'offense, et en donnant aux
: deux parties « l'asseurement », c'est-à-dire la garantie royale
! qu'elles ne seraient pas attaquées pendant ce délai.
: La royauté, faible encore dans ses moyens, est forte
. - i.
C* -PT1
ÉË&£ïè

176 CIVILISATION FRANÇAISE


par sou principe. Hugues Capet, quoiqu'on ait affirmé le
contraire, a vraiment porté la couronne. Lui et ses succes­
seurs invoquent souvent leurs « prédécesseurs », les rois et '
les empereurs francs. Le bon roi Robert n'hésite pas à se
déclarer l'héritier du grand empereur Constantin. Bientôt
-cette royauté française se trouvera à la hauteur des tra­
ditions et des principes qu'elle représente.

Ouvrages a consulter : Guizot, des inst. françaises. — Ch. Pfister, 1


P. Vioüet, Glasson, ouvrages cités. Etudes su7' le règne de Robert le
— Faugeron, Les bénéfices et la vas­ Pieux. — Jules Roy, L'an mille. —
salité au IX° siècle. — Seignobos, A. de Salies, Hist, de Foulques Nerra,
Le régime féodal en Bourgogne. — comte d'Anjou. — Huguenin, Et. sur
Waitz, Histoire constitutionnelle de l'abbé Suger. — L. Delisle, La classe \
d'Allemagne, t. VI feu ail.). — Mou- agricole et l'agricult. en Normandie. '
rin, Les comtes de Paris. — D'Arbois — Guérard, Polyptique de l'abbé
de Jubainville, Hist, des comtes de Irminon (Prolégomènes). — Yanoski, I
■Champagne. — Depptng, Hist, de De V abolition de l'esclavage au moyen !
la Normandie , jusqu'à 1066. — Lu­ âge et de sa h' ansformation en servi- 1
chaire, Hist, des inst. monarchiques tude de la glèbe. — Doniol, Hist, des '
sous les premiers Capétiens zi Manuel classes rurales de France.
CHAPITRE XI

j TRANSFORMATION DE LA SOCIÉTÉ FÉODALE. — I. FAITS QOl


! LA PRÉPARENT : TRÊVE DE DIEU, CHEVALERIE, EXPÉDI-
\ TIONS D'OUTRE-MER, CROISADES, INFLUENCE DE L'ORIENT.
i

I. Trêve de Dieu, chevalerie, expéditions


d'outre-mer.

! Trêve de Bien. — Vers le milieu du xe siècle, comme il


• n'y avait ni justice publique, ni tribunaux réguliers, et que
S le droit du plus fort était le seul droit, les guerres entre
i seigneurs étaient devenues si fréquentes et si dévastatrices,
! les champs avaient été si souvent ravagés et la population
j rurale si cruellement traitée, qu'à certains moments la
j France faillit mourir de faim. On subit des famines atroces
pendant lesquelles on mangea, on étala sur les marchés
j de la chair humaine, et les bois se peuplèrent d'anthropo-
! phages. Aux famines succédaient régulièrement des pestes.
I Des maladies inconnues s'abattaient sur le peuple *.
j A la fin du xe siècle, les excès de tous genres avaient
j rendu la situation intolérable, même pour ceux qui en
1 i étaient les auteurs. La misère des campagnes était montée
1. C'est à ce moment que la plupart des historiens placent ce qu'ils ap­
pellent la « terreur de l'an Mil » ; mais on sait aujourd'hui que l'an Mil a
ressemblé aux anqées qui ont précédé et suivi, que son attente n'a inspiré
aux populaiioDS aucune émotion particulière, et que son approche n'a été
signalée ni par un redoublement de piété, ni par moins de fureur dans les
guerres privées. C'est plutôt dans les années qui suivirent qu'une certaine
amélioration se produisit.
178 CIVILISATION FRANÇAISE
jusqu'aux châteaux. Alors les plus violents prirent peur. Ils
consentirent à prêter l'oreille aux objurgations de l'Église.
Dès 994, à plusieurs reprises, des assemblées d'évêques, de
comtes, de barons, avaient essayé d'imposer la « Paix de
Dieu », c'est-à-dire la substitution de tribunaux d'arbitres
au régime de la guerre permanente, ou tout au moins la
« Trêve de Dieu ». Les plus célèbres de ces assemblées
furent celles de 1033 en Aquitaine et de 1041 dans la Pro­
vence.

Un grand nombre de seigneurs, d'abord dans le midi,


ensuite dans le reste de la France, consentirent à jurer la
» Trêve de Dieu ». Ils s'engageaient à suspendre les hosti­
lités, chaque semaine, depuis le mercredi soir jusqu'au
lundi matin; à respecter également les grandes fêtes,
l'Avent de Noël, le saint temps du Carême; à ne s'attaquer
en aucun temps ni aux églises, ni aux cimetières, ni aux
personnes des clercs et des moines désarmés; à ne plus mas­
sacrer les laboureurs. Quiconque manquerait à ses engage­
ments serait tenu de « composer », c'est-à-dire de payer
une amende. Sinon, il serait excommunié par les évêques
et frappé de la mise au ban par les seigneurs laïques. De
1042 à 1050, une série de 'conciles essayèrent d'étendre aux
diverses provinces de France le bienfait de cette trêve.
L'Eglise recueillit le bénéfice de cette initiative. Partout
la piété renaissante multiplia les donations, les construc­
tions d'églises et de monastères. Alors s'élevèrent de ma­
gnifiques cathédrales, qui annonçaient la naissance d'un
art nouveau. Guillaume le Conquérant, des dépouilles de
l'Angleterre, bâtit, dans sa bonne ville de Caen, l'abbaye
des Dames et l'abbaye Saint-Étienne. Foulques le Noir, qui
brûlait une église dans le sac de Saumur, criait à saint
Florent, pour apaiser son courroux : « Je t'en rebâtirai
une plus belle dans Angers, » et il fut en effet un grand
bâtisseur d'églises et de monastères.
Chevalerie. — En même temps, la rudesse et la sauva­
gerie des mœurs militaires tendent à s'adoucir par l'édu­
cation chevaleresque. C'était un ancien usage germanique
que le jeune homme, à lage de quinze ans, était armé par
son père ou par quelque chef dans l'assemblée des hommes
libres.
LES CROISADES 179

■ A l'époque féodale, c'était ordinairement dans la cour


du château de son père, ou du seigneur qu'il servait comme
, écuyer, que le jeune noble recevait ses armes. Celui qui
1 lui donnait « ses premières armes », lui appliquait un
1 coup de poing sur la nuque (c'est ce qu'on appelait la collée )
1 et lui disait : « Sois preux! » Puis le nouveau chevalier,
armé de toutes pièces et monté sur un cheval de guerre,
, ! allait renverser de sa lance une quintaine, c'est-à-dire un
< mannequin revêtu d'une armure. La cérémonie était fort
; simple et avait quelque chose de rude et de grossier,
i Puis l'Église, vers le xn e siècle, intervint. Elle fit de l'ar-
■ mement d'un chevalier, comme du couronnement royal,
l un sacrement. A l'antique cérémonie germaine, elle mêla
1 des cérémonies religieuses et des symboles mystiques. Elle
I déclara qu'il y avait « une grande ressemblance entre l'office
I du chevalier et celui du prêtre ». Le futur chevalier se pré-
j parait à son « ordination » par un bain, symbole de pureté,
; par un jeûne de vingt-quatre heures, par une nuit passée à
I l'église, ce qui s'appelait la « veillée des armes », par une
; confession, faite souvent à haute voix, par la communion.
; Le lendemain , il assistait à une messe et entendait un
j sermon sur ses devoirs : pureté, probité, fidélité, protection
i de l'Église, de la veuve et de l'orphelin, des dames, et en
s général de tous les opprimés. Puis le prêtre bénissait l'épée
\ et les pièces de l'armure. Un chevalier faisait jurer au réci-
! piendaire d'accomplir fidèlement tous ses devoirs. Alors il
le frappait du plat de l'épée sur l'épaule et prononçait la
i formule : « Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-
S Esprit, je te fais chevalier ». Puis il l'embrassait et lui
i ceignait l'épée. Les parrains, qui assistaient le néophyte à
‘ ce baptême militaire, lui chaussaient les éperons d'or,
j insignes de la chevalerie. Des seigneurs et des dames le
I revêtaient des autres pièces de l'armure. Il montait à
! cheval et allait caracoler devant le peuple et « courir la
quintaine ».
j Le même symbolisme apparaît dans la dégradation du
j chevalier félon, qui a manqué à ses devoirs. On le dépouille
j de ses armes, qui sont brisées sous ses yeux, de ses éperons,
j qui sont jetés sur un tas de fumier, de son bouclier, qui
; est attaché à la queue d'un cheval de labour.
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180 CIVILISATION FRANÇAISE


Éducation chevaleresque. — Parfois le jeune noble, de
sept à quatorze ans, allait vivre dans le château du suzerain
ou de quelque puissant seigneur. Il faisait auprès de lui
l'office de serviteur, honorable dans les idées d'alors. En
même temps il apprenait le métier des armes. Vers qua­
torze ans, il passait « écuyer » et quittait le château pour
chercher la gloire dans les aventures. Parfois, mais surtout
vers la fin du moyen âge, il adoptait Panneau de fer des
anciens braves, signe d' « emprise » ou d' « entreprise » h
11 ne le déposait qu'après avoir accompli quelque exploit
et mérité d'être armé « chevalier ».
Son éducation militaire eût été incomplète s'il ne' s'était
pénétré de ses devoirs de courtoisie envers les dames et
envers scs égaux, et s'il n'était versé dans la gaie science,
c'est-à-dire dans l'art de faire des vers et de les chanter en
s'accompagnant d'instruments.
La chevalerie établissait entre tous ceux qui en étaient
revêtus, à quelque nation, à quelque classe de la noblesse
qu'ils appartinssent, un lien de fraternité. Le plus pauvre
chevalier était, à ce litre, l'égal du puissant monarque. Il y
avait un code des devoirs et des bienséances observé par
tout noble digne de ce nom. Toute l'éducation et toute la
civilisation féodale a tenu dans la chevalerie. Ses principes-
s'imposent encore aujourd'hui à la société qui est issue de
la société féodale : nous avons hérité d'elle le sentiment
du « point d'honneur », inconnu aux peuples de l'anti­
quité classique.
La chevalerie plia les plus violents de l'âge féodal à cer­
taines règles de conduite : c'était une honte de s'attaquer
aux femmes et aux faibles, un devoir de les protéger.
Quiconque manquait à la foi jurée, à la parole donnée,
quiconque attaquait son ennemi pendant une trêve ou sans
lui avoir déclaré la guerre, quiconque employait contre lui
des moyens perfides, des armes déloyales ou des sortilèges,
était réputé « félon ». Une sorte de droit des gens amortit
la fureur des guerres : inviolable était le guerrier qui se

I. C était un ancien usage germain que de se faire river aux jambes un-
anneau de fer comme en portent les prisonniers. Les guerriers faisaient-
voeu de ne le déposer qu'après avoir vaincu quelque ennemi.
LES CROISADES 181

hasardait dans le château ou dans le camp de son ennemi


sous' la garantie de sa parole; inviolable le « héraut », ou
messager qui venait apporter une déclaration de guerre.
On devait le traiter courtoisement et le renvoyer avec des
présents. Sur le champ de bataille, dans la plus grande
■ ardeur du combat, on épargnait les hérauts.
Les hérauts , dont les chefs s'appelaient des rois
; d'armos, formaient une corporation assez semblable à celle
- des anciens bardes. Ils connaissaient les armoiries de tous
\ les nobles et en donnaient aux nouveaux nobles. Revêtus
! de leurs « cottes » armoriées, ils portaient les messages entre
! les combattants, décidaient à qui appartenait la victoire,
■ disaient impartialement quelle chevalerie avait été « la
mieux faisante », comptaient sur le champ de bataille les
morts et les blessés, consignaient par écrit les exploits des
vaillants pour l'édification des braves à venir. Plusieurs de
ces hérauts nous ont laissé d'intéressantes chroniques et
ont été comme les historiens autorisés de la féodalité.
Expéditions d'outre-mer : Angleterre, Deux-Siciles,
! Portugal. — En 1066, Guillaume le Bâtard, duc de Nor-
! mandie, débarque dans la Grande-Bretagne, bat et tue, à
I Hastings, le roi des Anglo-Saxons, et devient roi d'Àngle-
j terre. L'armée de soixante mille hommes qu'il avait trans-
i portée au delà de la Manche, ne se composait pas seule-
; ment de Normands, mais d'Angevins, de Manceaux, de
• Tourangeaux, de Français de toutes les parties de la
■ France, même d'étrangers. Elle ne se composait pas seule-
; ment de chevaliers, mais d'aventuriers, de vilains, armés
i de la lance, de l'arc ou de la fronde. Or tous ceux qui firent
! partie de l'armée conquérante eurent part aux dépouilles
j des vaincus : des prêtres français occupèrent les sièges
i épiscopaux, des moines français furent abbés des couvents,
' des bourgeois français s'installèrent dans les villes, des sei-
! gneurs et des chevaliers français reçurent en fiefs les terres,
j De simples paysans français devinrent des seigneurs, eurent
: des châteaux. Des manants à noms roturiers, comme
j Bonvilain, Troussebout, Guillaume le charretier, Hugues le
j tailleur, devinrent la tige de nobles familles. Ainsi la
: conquête de Guillaume amena une sorte de colonisation
de l'Angleterre par la race française.
i R. Civil. T. I. 11
Àf ' 182 CIVILISATION FRANÇAISE
: j Cette conquête devait avoir une influence directe sur la
f ‘ transformation de la royauté française. Le roi de France
avait maintenant devant les yeux un autre modèle que
l'empereur de Rome : la royauté, telle qu'il pouvait la
rêver, était alors, jusqu'à un certain point, réalisée de
l'autre côté de la Manche. Là, la royauté au lieu de se
trouver en présence d'une féodalité antérieure à la dynastie,
, avait affaire à une féodalité qui était sa création. Tous les
nobles anglais tenaient effectivement et réellement leur fief
> du roi, soit par donation, comme les chevaliers de la race
conquérante, soit par restitution, comme les propriétaires
de la race conquise. A tous, il pouvait dire : Qui t'a fait
comte? Aucun ne pouvait lui répondre : Qui t'a fait roi?
i C'était lui-même qui d'abord s'était fait roi et qui en­
suite avait créé les nobles. 11 ne les avait pas créés assez
puissants pour qu'ils pussent lui porter ombrage. Les
comtes eux-mêmes ne possédaient pas leur comté, mais
' bien des territoires épars, sans lien entre eux, formant
non pas un état, mais simplement un « honneur ». Dans le
comté, le personnage puissant, ce n'était pas le comte,
; mais le vicomte ou shérif, simple fonctionnaire, homme
du roi, et révocable par lui. Le plus grand nombre des
nobles anglais n'étaient que des « barons ». Lors même
qu'ils avaient des vassaux, le roi s'était réservé l'hommage
direct de ceux-ci. Il était non seulement le suzerain, mais
le souverain de tous. Il recrutait ses armées, sans aucun
intermédiaire, de tous les hommes libres de l'Angleterre.
Sur l'Église anglo-normande, enrichie par lui des dépouilles
des vaincus, il exerçait une autorité presque absolue.
L'Angleterre présenta donc à la France le modèle d'un
pouvoir fort avant de lui offrir, par la suite, des exem­
ples de résistance à l'oppression.
En 1033, d'autres Français, d'autres Normands, conduits
par Robert Guiscard et Roger, fils de Tancrède de Hauteville,
avaient commencé la conquête de l'Italie méridionale et
de la Sicile. Us en chassèrent les Arabes et les Grecs,
et y attirèrent beaucoup de chevaliers ou de roturiers
français auxquels ils distribuèrent des fiefs. C'est ainsi que
se fonda, en 1130, le royaume des Deux-Siciles.
Dès 1093, le roi de Castille, Alphonse VI, qui luttait péni-

ö ' I — ■ I pi
LES CROISADES 183

blement contre les Arabes d'Espagne, fit appel à la cheva­


lerie de France. Parmi ces nouveaux auxiliaires, se distingua
Henri, fils du duc capétien de Bourgogne. Il épousa une
fille d'Alphonse, conquit d'abord sur les infidèles un petit
pays sur les bords du Minho, puis s'étendit vers le sud,
remporta dix-sept victoires et fonda ainsi, en 1143, le
royaume de Portugal A

! ■ II. Les Croisades. .


i Les Croisades. — Les expéditions d'Angleterre, des
! Deux-Siciles, de Portugal, avaient porté le nom, la langue,
la race , les institutions françaises en des régions qui, à
I cette époque, pouvaient être considérées comme lointaines,
i Elles eurent des résultats considérables pour la France
! elle-même, comme pour les pays conquis. Les Croisades
j (de 1095 à 1270), qui furent des expéditions analogues,
I mais plus lointaines et dans des proportions plus vastes,
! eurent des résultats encore plus grands.
La première (1095-1099), la seconde (1147-1149), la troi-
; sième -(1189-1192), la sixième (1228-1229) croisades, eurent
; pour objet Ja conquête ou la conservation de la Palestine.
La quatrième (1202-1204) aboutit à la conquête de l'em­
pire grec. La cinquième (1217-1221) et la septième (1248-
1249) furent dirigées sur l'Égypte. La huitième (1270) con­
duisit Louis IX sous les murs de Tunis. Ainsi toutes les
contrées que baigne la Méditerranée orientale furent suc-
cessivement envahies. De la mer Adriatique à l'Euphrate,
de l'isthme d'Egypte au golfe de Tunis, tout retentit des
armes françaises.
• Civilisations grecque et arabe. —' Dans ces vastes con-
i trées, il y avait à distinguer deux races, deux religions,
I deux civilisations.
i D'une part, étaient les pays de race grecque, appar-
! tenant à l'Église grecque. Cette Église avait conservé la
langue grecque dans sa liturgie et beaucoup d'usages du
1 Ce nom de Portugal, qui vient de l'ancienne ville de Portas galîicus
■ (aujourd'hui Oporto), rappelle que, bien des siècles avant les Français
d'Henri de Bourgogne, nos ancêtres les Gaulois avaient paru dans ces
régions,
184 CIVILISATION FRANÇAISE
christianisme primitif : encore aujourd'hui, elle admet le
mariage des prêtres et la communion sous les deux es­
pèces. Elle ne reconnaissait pas la suprématie du pape de
Rome et, en 1034, venait de rompre solennellement avec
lui. Elle s'intitulait elle-même Église orthodoxe, mais
l'Église latine la flétrissait du nom de « schismatique ».
Presque tous les peuples de race, de langue et de religion
grecques obéissaient à « l'Empire romain d'Orient » ou
Empire grec, qui avait pour capitale Constantinople. On
l'appelait encore Empire byz-antin, parce que Byzance était
un autre nom de Constantinople. Les Grecs du moyen âge
sont donc aussi les byzantins.
D'autre part, beaucoup de pays qu'avait autrefois pos­
sédés l'Empire grec, qui avaient parlé la langue grecque et
avaient appartenu à l'Église grecque, tels que l'Égypte, la
Syrie, l'Asie Mineure, avaient été conquis par les Arabes.
Leur religion , qui était l'islamisme ou doctrine de
« l'abandon à la volonté de Dieu », prêchée au vue siècle
par Mahomet, s'était imposée à la plus grande partie de la
population, tandis que l'autre partie était restée fidèle
à l'ancienne religion. Ces pays ne constituaient pas, au
XIe siècle, un empire unique : l'Asie Mineure formait une
sultanie turque, celle d'Iconium; la région de l'Euphrate
obéissait au khalife de Bagdad; l'Égypte à la dynastie
arabe des Fatimites. L'Afrique du nord, qui avait appartenu
autrefois à l'Empire romain d'Occident, obéissait à diverses
dynasties arabes dont la plus importante était celle des
Aglabites de Tunis. Les Français d'alors se souciaient peu
de ces distinctions entre Turcs ou Arabes. Ceux-ci s'appe­
laient musulmans ou « croyants » , mais les croisés les
traitaient tous également de sarrasins, d'infidèles, et même
de « païens ».
La civilisation de l'empire grec n'était que la conti­
nuation de la civilisation antique. Il avait conservé le droit
romain, les ouvrages des écrivains et les chefs-d'œuvre des
artistes grecs et romains. Constantinople était l'héritière
directe, à la fois, d'Athènes et de Rome.
La civilisation des Arabes procédait aussi de la civilisa­
tion antique. Les Arabes étaient un peuple admirablement
bien doué qui, après la conquête, s'était mis à étudier les

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LES CROISADES 185

livres des vaincus; mais, tandis que les Byzantins s'étaient


bornés à conserver l'héritage de l'antiquité, les Arabes
l'avaient augmenté. Ils avaient fait faire aux sciences des
progrès notables. La civilisation arabe était donc alors,
plus encore que la civilisation grecque, fort supérieure à la
nôtre. Les Arabes étaient un peuple non seulement belli­
queux , mais généreux. Ils professaient une sorte de cheva-
i lerie et, si les Français avaient connu leur poème d'Antar,
j ils auraient été étonnés d'y retrouver les mêmes sentiments
'I de bravoure et de courtoisie que chez eux-mêmes,
j Les Français, comme les autres peuples de l'Occident, ne
! connaissaient presque rien, avant les Croisades, de la civili-
' sation grecque, ni de la civilisation arabe. Ils méprisaient
les Byzantins comme un peuple dégénéré, dénué de vertus
militaires, et les Sarrasins comme un peuple barbare.
Sous l'influence de leurs préjugés religieux, ils haïssaient
les Byzantins comme schismatiques et les Sarrasins comme
infidèles.
États fondés par les Croisés. — Dans les pays con­
quis par les Croisés, ceux-ci fondèrent des états chrétiens,
suivant .le modèle féodal. La première Croisade amena la
création en Palestine de quatre états principaux (1099) : le
royaume de Jérusalem , la principauté d'Antioche , les
comtés d'Édesse et de Tripoli, sous la suzeraineté desquels
se constituèrent nombre de seigneuries. Au moment où ces
états commençaient à décliner, File de Chypre devenait un
royaume français, sous la dynastie des Lusignan (1191).
La quatrième croisade, qui renversa l'empire grec (1204),
établit un Flamand, Baudoin, comme empereur de Cons­
tantinople; un Piémontais, Conrad de Montferrat, comme
roi de Macédoine; un Champenois, Villehardouin, comme
prince de Morée ; un Bourguignon, Otbon de la Roche,
comme duc d'Athènes; et, sous ces principaux états,
quantité de fiefs français. Les Français avaient fourni aux
Croisades le plus fort contingent de guerriers; aussi les
Orientaux donnèrent ce nom à tous les Croisés : encore
aujourd'hui, en Orient, tous les Européens sont confondus
sous l'unique dénomination de « Francs ».
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186 CIVILISATION FRANÇAISE

III. Causes des Croisades.

i" Causes religieuses. — La première cause des Croi­


sades fut assurément la ferveur religieuse, le désir de
venger les chrétiens opprimés et de reconquérir le tombeau
du Christ profané, assurait-on, par les infidèles.
Beaucoup de Croisés étaient animés d'une piété réelle,
désireux de témoigner leur amour à leur Dieu, de souffrir
pour celui qui avait souffert pour eux, d'expier leurs pé­
chés par une expédition pénible et dangereuse, et de ga­
gner le ciel par le martyre du champ de bataille. On en
cite qui , arrivés sur les lieux témoins de la passion du
Christ, furent ravis en extase et moururent de saisisse­
ment.
A côté de ceux-là, il y avait ceux dont la piété grossière,
barbare comme leurs mœurs, était surtout faite de fana­
tisme et de haine aveugle contre les infidèles. C'étaient
ceux-là surtout qui, avant d'aller combattre les musul­
mans, commençaient par massacrer les juifs inolfensifs
de France ou d'Allemagne, qui, en Orient, après la vic­
toire, massacraient la population des villes conquises.
Après la prise de Jérusalem, dans l'église du Saint-
Sépulcre, profanée par ses prétendus libérateurs, le sang
monta jusqu'au poitrail des chevaux. Pourtant, parmi
ceux qu'on égorgeait , il n'y avait pas seulement des
musulmans, mais des chrétiens du rite grec, même des
catholiques orientaux. On n'entendait pas leur langue et
l'on frappait au hasard.
Qu'une dévotion vraiment chrétienne ou qu'un fanatisme
sanguinaire inspirât les Croisés, on ne peut nier que le
sentiment religieux ne fût au premier rang parmi les motifs
de la croisade. C'est pour cela que des assemblées innom­
brables, comme celle de Clermont-Ferrand, étaient entraî­
nées d'un même mouvement, et poussaient le cri « Dieu le
veut ! » Il n'était pas cependant possible que Pierre l'Ermite
ou Urbain II, à Clermont, se fissent entendre d'une telle
multitude. Saint Bernard, qui prêcha la croisade parmi les
populations du Rhin, ne pouvait se faire comprendre de
gens qui ne savaient que l'allemand. Mais il n'était pas

**
LES CROISADES 187

besoin d'entendre ni de comprendre : avant que le prédi­


cateur parlât, la conviction de ses auditeurs était faite, et
les croix rouges se fixaient spontanément sur les vête­
ments.
La religion fut la cause principale, mais non la seule. Le
christianisme n'avait pas encore assez profondément pé­
nétré dans les esprits et les cœurs ; le vieux paganisme
était encore trop vivace; la tendance aux hérésies nou­
velles était déjà trop forte. Il faut donc chercher d'autres
I raisons.
j g» Causes politiques. — Sans doute ni le peuple, ni les
! grands seigneurs, ni même les rois de l'époque n'avaient
' ni une éducation ni de hautes visées politiques; mais le
! pape, héritier des grandes traditions de l'ancienne Rome,
1 élevé à une hauteur qui lui permettait d'embrasser dans
I son ensemble les intérêts généraux de la chrétienté, pou-
I vait suppléer à l'éducation incomplète des hommes de
j guerre. Or, à cette époque, l'islamisme paraissait un
j danger, non seulement pour l'Église, mais pour l'Europe
entière. Il n'y avait pas si longtemps qu'il avait conquis
l'Asie et l'Afrique, détruit les vieilles chrétientés de l'Asie
Mineure, de la Syrie, de l'Égypte, de l'Afrique septentrio­
nale. Il n'y. avait pas si longtemps qu'il avait envahi la
France du sud, et ne s'était arrêté que devant Charles
Martel (732). Il occupait encore une partie de l'Espagne, de
l'Italie méridionale, des îles de la Méditerranée. Il mena­
çait l'existence de l'empire grec et la sécurité de Rome,
couvrait la Méditerranée de ses corsaires. L'Eglise, et en
particulier la cour de Rome, se proposèrent donc, comme
but politique, d'arrêter le progrès de l'islamisme et, s'il
se pouvait, de le faire reculer.
L'Église romaine se proposait encore un autre objet :
c'était de ramener à elle les populations grecques, soit des
provinces musulmanes, soit de l'empire byzantin, et de les
forcer à reconnaître la suprématie du pape.
3» Causes économiques. — Quand la brutale domina­
tion des Turcs seldjoucides se substitua en Asie à la domi­
nation éclairée des Arabes, ce ne furent pas seulement
les intérêts religieux qui furent alarmés, mais aussi les
intérêts commerciaux. Les marchands furent maltraités
188 CIVILISATION FRANÇAISE
; I comme les pèlerins. Le trafic avec l'Orient fut brusque-
fM'vî: ment interrompu; un cri de détresse et de colère s'éleva
dans les cités commerçantes d'Italie, de Provence et de
Languedoc. Les Croisades furent donc à certains égards
des guerres commerciales.
4» Causes sociales. — Il y eut aussi des causes sociales.
4.1' La population de la France, au xi® siècle, semble avoir été j
Vi ' assez nombreuse. Elle commençait à se trouver à l'étroit,
f t Assurément, si notre sol avait été cultivé par des procédés j
moins imparfaits, si l'état -de guerre chronique n'avait J!
•! n - perpétuellement compromis les récoltes, si les provinces
; avaient pu échanger leurs produits avec quelque sécurité, 1
la France aurait pu nourrir tous ses habitants. La fré- j!
quence des famines prouve trop bien qu'elle ne le pou- î
vait pas.
■ . ; ■ re Pour chacune des classes de la société, les conditions ;
:•■■■ . : d'existence devenaient chaque jour plus difficiles. Les féo- j
daux, qui ne connaissaient d'autre vie que la guerre, com- :
' mençaient à se trouver gênés par les progrès du pouvoir '
■ royal, les prohibitions de l'Église, l'établissement de la ;
Trêve de Dieu. Les hommes d'armes étaient las de leur oisi- .
. vetè, les châtelains périssaient d'ennui dans leurs manoirs.
Plus étroites encore étaient les entraves où le régime féodal
tenait les serfs de la campagne et les bourgeois des villes,
, où la règle monacale tenait les moines.
Cette société , encore toute barbare , qu'agitaient de
y ; , ; • vagues désirs d'indépendance, l'amour des aventures, les
; réminiscences de l'ancienne vie errante, s'irritait d'être fixée
è au sol, emprisonnée dans les barrières des classes et les
■ étroites frontières des souverainetés locales. Elle aspirait à
plus de liberté, à plus d'espace, à des choses nouvelles et
; .v inconnues, à la richesse.
Il se produisit alors un phénomène analogue à celui qui,
dans les temps modernes, entraîna tant de millions d'hom­
mes à la colonisation ou à l'exploitation des deux Amé­
riques, de l'Afrique, de l'Inde, de l'Australie. Ce fut dans
.î , A des proportions moindres au point de vue de l'étendue
j ï{ : des pays à occuper, car la petite Syrie ne peut se comparer
- . à tous ces nouveaux mondes; mais ce fut dans des propor­
tions à peine moindres, si l'on considère les multitudes
)ÿ;:

wem
v< r -
LES CROISADES 189

d'hommes qui se mirent alors en mouvement. Cette dispro-


I portion entre l'étendue de la terre à occuper et la puis-
: sance du courant d'émigration fut même ce qui rendit les
j Croisades si désastreuses. Surtout, dans les premiers temps,
des populations entières se détachèrent du sol ; des cen­
taines de mille hommes s'ébranlèrent à la suite de Pierre
I l'Ermite, de Gauthier-sans-Avoir , du moine allemand Got-
I I teschalk : elles jonchèrent de leurs cadavres les déserts de
la Hongrie, les déserts de l'Asie Mineure, et les survivants
1 ne trouvèrent au bout de leur voyage que la Syrie, dont
î ; une moitié se compose de déserts.
'i Pourtant l'idée de déverser, sur les pays à conquérir, le
trop-plein des populations européennes, n'a pas échappé
l| aux politiques du xi® siècle. Le pape Urbain II exprime
1! cette idée presque dans les termes que pourrait employer
G un économiste de notre temps qui inviterait les déshérités
H de l'ancien monde à chercher fortune dans le nouveau :
ij « La terre que vous habitez, disait Urbain II au concile de
Clermont, cette terre, fermée de tous côtés par des mers et
1 des montagnes, tient à l'étroit votre trop nombreuse popula­
tion; elle est dénuée de richesses et fournit à peine la nour­
riture à ceux qui la cultivent. C'est pour cela que vous vous
déchirez et dévorez à l'envi, que vous vous combattez, que
vous vous massacrez les uns les autres. Apaisez donc vos
1 haines et prenez la route du Saint-Sépulcre ! »
Non seulement l'Église exhortait les fidèles à tout laisser
pour suivre la croix, mais elle leur en fournissait les moyens.
Elle décida que le serf qui se croiserait ne pourrait être
; retenu par son seigneur et qu'il pourrait vendre sa terre
sans son consentement. Elle décida que, pendant toute la
durée de la Croisade, le débiteur ne pourrait être poursuivi
I par ses créanciers, ni l'accusé par les tribunaux, ni le bel-
! ligérant par ses ennemis. Elle prenait sous sa sauvegarde
leurs terres et leurs familles.
! Tant d'exhortations ne furent pas inutiles. Dans toutes
les classes de la société se manifesta un prodigieux élan. Le
;; seigneur féodal aliénait une partie de ses terres et partait,
dans l'espérance qu'il acquerrait là-bas de plus vastes pos-
; sessions. Le soldat d'aventure s'équipait, rêvant de guerre,
; de butin, de quelque bonne fortune qui ferait de lui à son
il. .
\90 CIVILISATION FRANÇAISE

tour un seigneur, comme tant d'autres l'étaient déjà devenus


en Angleterre, en Sicile ou en Portugal. Le moine était
heureux de briser la clôture de son couvent, le prêtre,
l'évêque même, d'échapper à de mesquines rivalités ecclé­
siastiques. Le vilain, le serf, chargeait sa famille sur une
charrette attelée de ses derniers bœufs ou de son dernier
cheval, comptant trouver là-bas une terre plantureuse,
libre de toute servitude et de toute redevance. Le marchand
réalisait son avoir et supputait les profits qu'avaient déjà
faits les Marseillais ou les Italiens dans le commerce de la
Palestine. Tous ceux qui avaient maille à partir avec les
tribunaux ou sur lesquels pesaient, pour quelque crime
énorme, l'anathème de l'Église, allaient chercher la réha­
bilitation et la fortune. Ce fut comme un immense exode
de tous les déshérités, de tous les déclassés de l'Europe, et
naturellement les plus malheureux, les plus ignorants, les
plus impatients partirent les premiers. La Terre-Sainte fut
de nouveau, comme au temps de Moïse, une Terre Promise.
Ralentissement des Croisades. — On sait à quoi abou­
tirent tant d'espérances. Le grand mouvement d'émigration
ne put se maintenir que tant que les Croisades suivirent
la route de terre, c'est-à-dire dans les premières expédi­
tions. Quand la voie de terre fut abandonnée et qu'il fallut
payer son passage à bord des vaisseaux vénitiens ou génois,
l'élément populaire de l'émigration disparut. Seuls les sei­
gneurs, les chevaliers, les hommes d'armes, quelques pèle­
rins, quelques marchands, s'embarquèrent avec Baudoin de
Flandre, le légat Pélage ou le roi Louis IX.
Puis, l'Orient, au lieu de s'ouvrir toujours plus largement,
se ferma de plus en plus. L'islamisme reprit l'offensive et
détruisit les royaumes et les baronnies nouvellement fon­
dés. A mesure que les déceptions se multiplient, les
hommes de guerre eux-mêmes se découragent. Saint Louis,
dans ses deux Croisades, ne trouve plus de volontaires :
51 n'emmène que des chevaliers payés par lui. Joinville, qui
Ta suivi en Egypte, se refuse à l'accompagner à Tunis.
Au contraire, à ce moment, la passion de l'émigration
semble reprendre dans les masses populaires. En 1261, pen­
dant la captivité du roi, une foule innombrable de serfs
et de vilains, les « pastoureaux », comme on les appelle,'
LES CROISADES 191

s'assemblent pour aller au secours du roi. Comme ils ne


trouvent ni chefs pour les guider, ni vaisseaux pour les
emmener, la croisade tourne au brigandage, et ou finit par
les exterminer comme des bêtes fauves. Telle fut la fm des
Croisades.
Pourquoi les Croisades cessèrent. — Les rois, à me­
sure que les royaumes s'agrandissaient, que les intérêts
politiques étaient plus sérieux, que la tâche de défendre
leurs frontières contre des monarchies rivales et d'imposer
leur autorité à une noblesse indocile devint plus lourde, se
désintéressèrent des expéditions lointaines. Louis VII n'alla
à la Croisade que contraint et forcé; Philippe-Auguste se
hâta de revenir de Palestine, où il n'y avait que des bico­
ques à enlever, pour revenir en France opérer la saisie des
vastes provinces anglaises; Louis VIII fit sa croisade à
l'intérieur, contre les Albigeois, .et y gagna les provinces
du midi.
Les barons , devenus moins nombreux , étaient assez
occupés à se défendre contre les empiètements du pouvoir
royal et craignaient de les faciliter en s'absentant de
France. Pour la classe militaire en général , les guerres
nationales , qui commençaient entre l'Angleterre et la
France, offraient un débouché suffisant à son ardeur : on
préférait guerroyer à la solde des rois que d'aller guer­
royer à ses frais en Palestine.
Ce furent seulement les plus ardents qui, dans les âges
suivants, s'enrôlèrent dans la milice permanente des Tem­
pliers et des Hospitaliers. Du reste, les ordres religieux
militaires donnaient eux-mêmes le mauvais exemple : si
les Hospitaliers continuaient à lutter en Palestine, dans Pile
de Chypre, dans File de Rhodes, les Templiers avaient ouver­
tement renoncé à la Croisade. Ils étaient venus s'établir
dans leur grande forteresse parisienne, le Temple, ou dans
leurs innombrables châteaux de province, oubliant les
Sarrasins pour s'occuper d'intrigues et de finances.
La classe des négociants, déjà enrichie parle commerce,
commençait à comprendre que l'état de paix avec les pays
musulmans serait désormais plus favorable au trafic que
l'état de guerre.
Les populations rurales, quand le servâge commença à
192 CIVILISATION FRANÇAISE
s!; '■ i'j. !
!.' h s'adoucir, quand les guerres privées devinrent moins fré- «
f 'y.V; : quentes, quand l'ordre et la sécurité commencèrent à
renaître en France, furent moins portées à émigrer. !
. 1 ,i t . . Pour tous, les illusions de la première heure s'étaient
dissipées. On comprenait que l'Orient n'offrait ni les terres
: fertiles, ni les amas de richesses, ni les trônes vacants et
y ,' ■ les seigneuries sans maître qu'on avait rêvés. La partie la !
plus aventureuse de la nation avait péri dans ces guerres, j
Le reste était d'esprit plus pratique et de sens plus rassis, j
!y 'V /. Tandis que les poèmes épiques des premiers jours avaient 1
chanté la Croisade, on commençait à la chansonner. Les ,
« fabliaux « succédaient aux « chansons de gestes ». ;
La religion avait cessé d'agir comme stimulant de la j!
1 1 guerre sainte. Soit qu'elle se fût affaiblie dans les coeurs, j
soit qu'elle se fût dépouillée de l'ancien fanatisme, elle ne l
■ , suffisait plus à entraîner les peuples, à travers mille dan- j
: gers, à la conquête d'un tombeau. L'Église elle-même, qui ]'.
y : ' avait échoué dans ses desseins politiques à l'égard des infi- ;
dèles et des schismatiques, y renonçait. D'ailleurs, menacée ;
sur son propre terrain par les hérésies nouvelles, elle :■
n'avait que faire d'aller chercher des ennemis au loin. i
Ainsi les causes qui amenèrent les Croisades ayant cessé
d'agir, les Croisades cessèrent d'elles-mêmes.

IV. Progrès accomplis à l'époque des Croisades.

Résultats des Croisades. — Les Croisades n'ont pas eu


les résultats qu'elles se proposaient; elles en ont eu d'au­
tres, auxquels personne ne pensait alors. Ces résultats ont
été énormes et ont entraîné aux points de vue politique,
social, intellectuel, économique, religieux même, une pro­
fonde transformation de la France et de l'Europe.
Toutefois, dans cette transformation qui accompagna
, . ou suivit les Croisades, il importe de distinguer les faits
- qui n'auraient pu se produire sans elles, et ceux qui se
seraient produits même sans elles. Par exemple, les pro­
grès accomplis dans les sciences et les arts, dans l'indus­
trie et le commerce, dans la manière de vivre, ne se sont !
LES CROISADES 193-

se sont combattus pendant près de deux siècles. Ils au­


raient pu sortir tout aussi bien des échanges pacifiques-
d'idées et de produits entre tous les peuples riverains de­
là Méditerranée. Les Croisades n'y ont aidé qu'indirecte-
ment, en brusquant la mise en contact des Orientaux et.
des Occidentaux. En beaucoup de cas, au lieu de Résul­
tats des croisades, il est plus juste de dire : Influence de­
là civilisation arabe et byzantine.
; Résultats politiques. — En Orient, se forma, de mar­
chands et de colons français ou italiens, de Grecs ou de
■Syriens rattachés à l'Église de Rome, une chrétienté latine
à côté de l'ancienne chrétienté grecque. Toutes deux recon­
nurent la France, parmi toutes les nations européennes,
(comme puissance tutélaire. Longtemps après qu'elle eut-
irenoncé à les protéger par les armes, et que les forteresses-
;aux portes desquelles brillaient des armoiries françaises
Turent devenues des forteresses musulmanes, elle continua
|à les protéger de son influence et de sa diplomatie. Les
'Turcs, successeurs des Arabes en Palestine, consacrèrent
formellement, au xvie siècle, ce protectorat français. Depuis -
Te XVIIe siècle, la tutelle de la France a cessé de s'étendre -
sur la chrétienté grecque, qui a réclamé celle de la Russie;,
mais elle s'étend toujours sur cette chrétienté latine qui
reste notre grande clientèle en Orient et le principal élé­
ment de notre influence en ces régions.
: Les résultats politiques produits en France même furent
bien plus considérables. Pour faire les frais de leurs expé­
ditions en Palestine, les féodaux avaient aliéné beaucoup-
de leurs droits et même de leurs terres. Aux paysans, aux
habitants des villes, ils avaient vendu l'exemption de cer­
taines redevances; par là les Croisades aidèrent indirecte-
jment à l'émancipation des classes rurales, à l'affranchisse­
ment des communes.
I Les Croisades contribuèrent à donner au roi une pri­
mauté incontestée. Même quand il ne commandait pas en
personne, les infidèles ne pouvaient s'imaginer que cette
multitude de croisés français ne fussent pas envoyés par lui.
'Dès lors commence en Orient, jusque chez les Mongols, le-
-prestige du roi de France. Les Français, en France même,,
jflnirent par en subir l'influence.
J&îf
:jç= ^
vm

194 CIVILISATION FRANÇAISE


2» Résultats sociaux. — Le paysan et le bourgeois n'ache­
tèrent pas seulement plus de liberté ; mais l'un put acquérir
de la terre, l'autre s'enrichir par un commerce devenu plus
actif. La croisade avait eu pour effet de rapprocher dans
des souffrances et des périls communs le noble chevalier et
le roturier armé. Le chevalier qui avait vu le vilain à la
bataille ne pouvait plus, de retour en France, continuer à
le traiter comme un être d'espèce inférieure. La Palestine
française avait fourni des exemples de bourgeois, dans
les villes de Saint-Jean d'Acre, Tripoli, Antioche, Jéru­
salem, qui avaient acquis des fiefs et étaient devenus des
chevaliers.

W'{ Transportée en Palestine, se trouvant dans des condi­


tions et sur un sol tout nouveaux, la féodalité fut con­
trainte de s'interroger elle-même, de se rendre un compte
exact de ses principes, de formuler avec précision les
droits et les devoirs de chacun. Au lieu de s'en fier à la
«mémoire des hommes, on voulut avoir la garantie d'une
rédaction; dès lors, à la coutume succéda la loi propre­
ment dite, la loi écrite. Les Assises de Jérusalem
furent les premiers monuments écrits de notre droit
féodal.
Une loi rédigée est ordinairement une loi corrigée,
adoucie. La féodalité de Palestine fut nécessairement plus
raisonnable que la féodalité française. Elle fit une plus
large place à la bourgeoisie. Les nobles avaient leur cour
suprême, qui était présidée par le roi; mais les bourgeois
avaient la leur, qui était présidée par un vicomte et qui pré­
sentait les mêmes garanties aux plaideurs, car le bourgeois
comparaissait, comme le noble, devant un jury composé
de ses égaux. Les procès entre nobles n'étaient jugés que
par la cour des nobles; mais les procès entre nobles et
bourgeois étaient jugés par la cour des bourgeois. Il n'est
pas impossible que les institutions françaises de Palestine
aient eu quelque influence sur celles qui avaient alors
cours en France.
3° Progrès intellectuels : littérature. — Un événe­
ment aussi considérable que les Croisades ne pouvait man­
quer d'agir vivement sur les imaginations. Ce n'étaient pas
seulement les corps qui avaient échappé aux servitudes
LES CROISADES 195

matérielles, mais les esprits qui s'étaient dégagés des


entraves et de la somnolence des habitudes. On perdait ses
préjugés en même .temps qu'on perdait de vue son clocher
et que de l'horizon étroit d'un château, d'un village, d'un
1 monastère, on était lancé dans le vaste monde, au milieu
■ de nations inconnues, sur une terre et sous un ciel pour
ainsi dire nouveaux.
' \ Il y eut a ce moment un prodigieux réveil de l'esprit
' français. Ce n'est point par hasard que, précisément à
; ! l'époque des Croisades, apparaissent nos premiers poèmes
• épiques, que pour la première fois l'histoire est écrite en
> français et par des laïques.
C'est l'esprit belliqueux des Croisades, la guerre éter­
nelle contre les Sarrasins, qui anime nos « chansons de
gestes ». Elles veulent que Charlemagne n'ait pas seulement
combattu les infidèles en Europe : elles lui font accomplir le
pèlerinage armé à Constantinople et en Terre-Sainte. C'est
à ce moment encore que des légendes d'origine orientale,
sur Salomon, sur la guerre de Troie, sur Alexandre le
Grand, commencent à pénétrer dans notre poésie.
Nos premiers écrivains en prose française sont précisé­
ment deux croisés qui ont essayé de raconter ce qu'ils ont
j vu : Villehardouin et Robert de Clari. Un chevalier normand
I dont le nom est resté inconnu, mais qui, en 1096, partit
j pour la Terre-Sainte avec Boliémond , écrivit en français
j une histoire de la Croisade qui servit de source à la plupart
; des historiens, notamment à Guillaume, archevêque de Tyr.
! En même temps, dans ce grand mélange des peuples
! qu'ont rassemblés les Croisades, la langue française devient
i la langue universelle de l'Europe. C'est elle qui se parle
! dans les cours d'Angleterre, de Portugal, de Sicile, de
j Constantinople, d'Athènes, de Chypre, d'Antioche, de Jéru-
I salem. La littérature de la France du Nord devient celle de
i la chrétienté tout entière. « Nos chansons de gestes, » si
! propres à charmer les ennuis du campement ou à enflam-
I mer le courage des combattants, sont remaniées ou tra-
I duites dans leur langue par les poètes de l'Allemagne, de
I l'Italie et de la Grèce.
j Aux livres anciens qu'on possédait en Occident s'en aiou-
I tent d'autres, retrouvés en Orient ou conservés dans des
196 CIVILISATION FRANÇAISE

traductions arabes. En 1258, le médecin Guillaume apporte


à Paris les premiers livres grecs. Le concile de Vienne
décide qu'on enseignera a l'université de Paris les langues
de l'Orient, l'arabe, l'arménien, le tatar. Pierre le Vénérable,
abbé de Cluny, en 1141, fait traduire « le Koran », ce livre
sacré des Arabes. Louis IX apprend avec surprise qu'un
sultan d'Égypte avait rassemblé dans une bibliothèque les
œuvres des philosophes anciens et les avait fait traduire en
arabe : honteux de l'ignorance des Français en ces matières,
il rassemble, à la Sainte-Chapelle, des manuscrits de la
Bible et des écrivains sacrés, et, pour les commenter,
institue des professeurs, au nombre desquels fut précisé­
ment Vincent de Beauvais, l'auteur des encyclopédies du
xm e siècle.
Cette bibliothèque de saint Louis est peut-être la pre­
mière bibliothèque savante que la France ait possédée :
malheureusement elle fut dispersée à sa mort.
Beaux-arts. — Dans le domaine de l'art, nous avons dû
beaucoup à la fréquentation des Grecs et surtout des
Arabes. Ils étaient admirables pour tout ce qui regarde les
arts décoratifs : mosaïques, peintures murales, tentures,
poteries. Nous leur avons pris une infinité de motifs d'or­
nementation : encore aujourd'hui on dit : une grecque , des
arabesques. Ils ont influé sur notre architecture, même sur
celle de nos églises. Notre musique a emprunté à la leur
des mélodies et des instruments. Le mot « luth » vient de
l'arabe. Il en est de même pour « timbale, tambour, na-
caire ».
Géographie. — L'étude de la géographie naquit en
Europe à la suite des Croisades. La Méditerranée reprit
l'activité qu'elle avait eue au temps des Romains. Les Fran­
çais furent en relations de guerre ou d'amitié avec tous les
États situés sur ses rivages.
Bien plus, par delà le monde grec et musulman, on entra
en rapports avec un monde eucore plus vaste et plus mys­
térieux, avec ces peuples de race jaune, Mongols, Tatars,
Chinois, Japonais, qui occupent les plateaux de l'Asie cen­
trale ou les empires de l'extrême Orient.
Le xine siècle, qui vit les dernières Croisades, fut signalé
par les grands voyages en Asie. C'est le siècle de Plan

s^sssss;
TTr^irrPirriiiriPi)
DES CROISADES 197

Carpin, d'André de Longjumeau, d'Anscelin et Simon de


I Saint-Quentin, de Rubruquis, de Marco Polo. Un francis­
cain du royaume de Naples fut archevêque à Pékin; des
t voyageurs rencontrèrent un orfèvre parisien établi dans la
; Grande Tatarie. Des Mongols vinrent visiter Paris, Lyon,
, Valence. On cite un Tatar qui fournissait des casques aux
1 armées de Philippe le Bel. Les régions de l'Afrique orientale,
que nul voyageur européen n'avait visitées depuis l'époque-
: gréco-romaine, commencèrent à être connues : des pèlerins
. chrétiens de l'Abyssinie et de la Nubie s'étaient rencontrés
; à Jérusalem avec les pèlerins de France.
' Sciences mathématiques. — L'esprit scientifique s'éveil-
! lait au contact de la science des Arabes. Ceux-ci étaient
alors les premiers mathématiciens du monde. Us avaient
j traduit en arabe les « Éléments .» d'Euclide , et un
. ; Anglais, Adelhard de Bath, qui avait visité tout l'Orient,
les retraduisit en latin, vers 1130, et donna également
:| une traduction de la célèbre arithmétique de l'Alkha-
i rismi, célèbre mathématicien arabe. Un Italien, Léonard
; de Pise, qui avait parcouru les pays sarrasins et grecs,
publiait, en 1202, un Traité d'arithmétique intitulé Liber
Abaci, dans lequel il fait emploi des neuf chiffres arabes
et du zéro 1 et, en 1220, une « Pratique de la géo­
métrie ».
C'est donc précisément au temps des Croisades que
i s'introduisent en Occident les chiffres dits arabes 2 : ils
I

J*• le 1.motLéonard de Pise est le premier, à notre connaissance, qui ait employé
latin zephirum, qui vient de l'arabe sifir (vide, nul). Les Ilaliens en
I ont fait zeuro ou zefiro , dont nous avons fait zéro. Notre mot chiffre vient
i également de Parabe sifir.
r 2. Les Arabes eux-mêmes donnaient à ces chiffres le nom de chiffres
\ . indiens. Il est aujourd'hui reconnu que ces chiffres n'ont aucun rapport'
; avec les lettres indiennes. Bien plus, une partie de ces caractères auraient
: été connus en Europe avant que les Arabes fussent un peuple civilisé. Ainsi-
1 l'italien Boèce, ministre du roi ostrogoth Tbéodorie et décapité en 525,
: remplaçait déjà les chiffres romains par des caractères qu'il appelait apices^
, i et dont voici la série :

I fCX êrp
h Des apices semblables se retrouvent dans YAbacus de Bernelinus, élève-
r
198 CIVILISATION FRANÇAISE
commencent à remplacer les chiffres romains, si incom­
modes pour le calcul L Dès 1299, les marchands florentins
en font exclusivement usage pour leur comptabilité. Enfin
« algèbre » 2 est un mot emprunté à la langue des Arabes,
de môme que « alidade », instrument qui sert à trouver et
marquer des directions.
Pour l'astronomie, ils furent nos maîtres. Le premier
observatoire qu'on ait vu en Europe, celui d'Alphonse, roi
de Castille, fut élevé par des savants arabes et juifs.
,+\' '4 « Zénith, nadir, azimut », termes d'astronomie, « Aldébaran,
Algol, Altaïr », noms d'étoiles, enfin « almanach », viennent
de l'arabe.
Sciences naturelles, médecine. — Ils furent nos maîtres
en physique, en chimie. Les mots « alambic, alcool,
alcali, borax, amalgame » , etc., sont d'origine arabe.
4a célèbre Gerbert et ' qui vivait au commencement du xi® siècle :

IZ X ^.Cj \n /\ SuC
On remarque que, déjà dans Boèce, les apices 1, 7, 8, 9, sont presque nos
chiffres d'aujourd'hui, que son 2 est un 2 retourné et que son 6 rappelle
notre 6. Quelle a donc été la part des Arabes dans la propagation des
chiffres dits arabes? Peut-être ont-ils complété cette série incomplète par
quelques caractères nouveaux; peut-être ces chiffres étaient-ils peu connus
avant eux et ont-ils eu l'honneur de les vulgariser en Europe. Il y a là des
questions qui sont encore obscures aujourd'hui. La grande innovation
apportée, au début du xui* siècle, avec le système de numération attribué
aux Arabes, c'est l'emploi du zéro : lui seul donne aux anciens apices une
valeur dite de position; les zéros ajoutés à la droite d'un chiffre lui donnent
la valeur d'une dizaine, d'une centaine, d'un millier, etc.; ils permettent
-d'exprimer les millions, les milliards et les quantités les plus prodigieuses.
Voilà qui ne se trouve ni dans Boèce, ni dans Gerbert, ni dans Bernelinus.
On croit que c'est Mohammed-ben-Mousa, surnommé l'Alkharismi, parce qu'il
était né dans la province de Kharizme (Asie), qui, le premier, fit emploi de
ce système. Aussi, par une corruption de son nom, la numération dite arabe
s'appelait-elle au moyeu âge Yalgorithmisme, et ceux qui en faisaient usage
les algorithmistes .
1. Encore au xve siècle, les comptables du roi de France et du duc de
Bourgogne faisaient usage, concurremment avec les chiffres arabes, des
■chiffres romains.
2. Les Arabes n'ont pas inventé l'algèbre; on en trouve des rudiments
■dans Diophante, mathématicien grec d'Alexandrie (Égypte), qui vivait au
IVe siècle de notre ère; mais ils ont perfectionné l'algèbre et lui ont
donné des développements et des applications inconnus avant eux en
Europe,
LES CROISADES 199

Ils furent nos maîtres en médecine. Les premiers pays


européens où cette science fit quelque progrès sont ceux
qui furent le plus longtemps en contact avec les Arabes :
l'Espagne, où ils avaient fondé l'université de Cordoue,
l'Italie du Sud, où s'illustra l'école de Salerne, le Langue­
doc, où prospère, au xne siècle, celle de Montpellier. Malgré
les prohibitions de l'Église, les croisés de Syrie n'avaient
confiance que dans la science des infidèles. C'est un méde­
cin arabe, celui du sultan d'Égypte, qui guérit Louis IX
i de cette terrible dyssenterie qui décima son armée. Les
! mots « sirop, julep, élixir, séné, looch, camphre », sont
* des mots arabes que nous avons empruntés aux médecins
i musulmans.
4" Progrès économiques s agriculture. — Les Croi­
sades amenèrent quelque progrès même dans notre agri­
culture. Certaines plantes furent pour la première fois
connues en France : il est faux que le maïs soit originaire
d'Asie; mais la canne à sucre, le riz, l'indigo (dont le nom
rappelle l'origine indienne), le sésame, le sarrasin, dont le
nom est bien caractéristique, le safran et le coton, dont
les noms sont arabes, le mûrier, certains arbres à fruits, pis­
tachier, figuier, citronnier, caroubier, grenadier, certains
légumes, comme le melon d'eau ou pastèque, étaient cul­
tivés en Syriei La plupart de ces cultures s'introduisirent
dans l'Europe méridionale, d'où quelques-unes devaient un
jour passer en France. Les pèlerins, à leur retour d'Orient,
apportaient dans leur sac des graines, et telle plante jus­
qu'alors inconnue se propageait de jardin en jardin, de pro­
vince en province. L'abricot s'appelait alors « prune de
Damas » et s'est appelé longtemps « damas ». Le nom de
l'échalote vient du nom d'Ascalon, ville de Syrie. L'arti­
chaut, l'épinard, l'estragon, l'aubergine, ont des noms
arabes et nous sont venus de l'Orient. La viticulture, si
avancée en Syrie, influa favorablement sur celle d'Europe.
Les vins de Chypre, de Gaza, d'Ascalon, les raisins secs de
Grèce et de Palestine, commencèrent à être célèbres dans
toute la chrétienté.
Des variétés nouvelles d'animaux domestiques com­
mencèrent à s'introduire chez nous : le cheval arabe prit-
place dans les écuries et les haras des seigneurs, et
200 CIVILISATION FRANÇAISE
d'Orient nous vinrent des ânes et des mulets magnifiques.
On assure que les moulins à vent ont été importés d'Asie :
en Normandie, il n'en est pas question avant l'année 1180,
et ils y portent le nom de « turquois » ou turcs.
Industrie. — L'industrie des pays conquis étonna les
Européens. On fabriquait du sucre de canne à Antioche,
Tripoli, Saint-Jean d'Acre, Jaffa. Les premiers ouvriers
sucriers qu'on ait vus en Europe furent ceux que l'empereur
Frédéric II, en 1239, établit en Sicile. On tissait le coton à
Latakieh, Beyrout, Acre, Émèse, Alep. On élevait des vers
à soie, on tissait la soie à Antioche, Tyr, Tortose, Tibériade.
La ville de Tripoli comptait à elle seule 4000 machines à
tisser. On fabriquait le velours, le satin, le « damas », des
espèces de crêpes, des mousselines (dont le nom vient de
Mossoul, ville d'Asie). Les mots « moire, taffetas, chiffon,
cramoisi», sont d'origine arabe.
L'Orient avait si bien à cette époque la spécialité des
tapis, appelés aujourd'hui tapis de Perse ou de Turquie,
que ceux qu'on commença à fabriquer chez nous, au temps
de Philippe le Bel, furent appelés « tapis sarrasinois ».
On teignait les étoffes avec le rouge de Damas, l'indigo du
Jourdain, le safran, l'orseille, le bois de santal, etc. Les
Orientaux nous enseignèrent encore l'emploi de l'alun dans
la teinture, pour rendre les couleurs plus tenaces. La cor-
roirie, la poterie, la verrerie fournissaient à nos artisans
des types nouveaux de fabrication. Le cuir dit de Cordoue
fut d'abord travaillé par les musulmans.
Commerce. — Le commerce de la Méditerranée, tou­
jours languissant depuis la chute de l'empire romain, n'a
commencé à revivre qu'avec les Croisades. Les Français
établis en Orient ne pouvaient se passer des produits de la
mère-patrie ; les Français revenus en Occident s'étaient
habitués à ceux de l'Asie. Un mouvement inouï d'échanges
se fit entre l'Europe et les ports français de Palestine ou
de Grèce, et bientôt ceux des pays musulmans. Alors com­
mença la prospérité des cités maritimes de lTtalie, Tarente,
Brindisi, Palerme, Naples, Gaëte, Amalfi, mais surtout
Pise, Gênes, Venise.
Notre grande ville méditerranéenne, Marseille, fut en­
traînée dans le mouvement. Les Croisades amenèrent sa
LES CROISADES 201

première renaissance, comme la conquête de l'Algérie et


l'ouverture du canal de Suez, dans les temps modernes,
ont amené son prodigieux développement. Ce n'était pas
seulement Marseille qui s'enrichissait, mais Narbonne,
Montpellier, toute la Provence, tout le bas Languedoc, et
de proche en proche, le reste de la France.
On exportait en Orient des armes, des vêtements, des
céréales ; on en rapportait des vins, des sucres, du coton,
de la soie, des étoffes, des tapis, de la poterie, de la ver­
rerie, des épices, des médicaments, des parfums, des tein­
tures. L'Église elle-même ne pouvait se passer de l'Orient
musulman : il lui fallait l'encens des infidèles, et, pour
orner ses reliquaires, ses chapes, ses vases sacrés, il lui
fallait les perles et les pierreries qu'ils faisaient venir de
l'Inde.
Chez les Français de Palestine, il y avait des « cours de
mer » ou « cours de la chaîne », qui étaient des tribunaux
de commerce. Il y avait aussi des « cours de la fonde »,
espèces de bourses, où s'établissaient la cote des métaux
précieux et le prix des denrées. De Palestine ou d'Italie,
plusieurs de ces institutions finirent par pénétrer chez nous.
5° Progrès dans la navigation, Part «le la guerre, la
vie privée. — Avec le commerce, se développa l'art naval.
Les Français apprirent des Orientaux à construire des ports,
à les protéger au moyen de môles, de digues, de jetées à
l'extrémité desquelles étaient des tours reliées par des
chaînes et faisant office de phares. Ils apprirent à faire une
différence dans la construction des navires de commerce et
des vaisseaux de guerre, a armer ceux-ci d'éperons. L'instru­
ment essentiel de la navigation, la boussole, apparaît pré­
cisément pendant les premières Croisades : « boussole » vient
du mot arabe « mouassala ». Une notable partie de notre
vocabulaire maritime est emprunté aux Arabes : ainsi
les mots « amiral, arsenal, câble, calfat, récif, mousson »,
les mots « felouque, corvette, carraque, chaland, tartane,
chébec », qui désignent des espèces de vaisseaux. Il en est
de même pour une partie de notre vocabulaire commer­
cial : ainsi les mots « tarif, douane, tare, magasin, bazar,
caravane, drogman ».
Les Croisades ont fait avancer chez nous l'art militaire.
202 CIVILISATION FRANÇAISE

Tandis qu'en Occident beaucoup de nos châteaux-forts et de


nos villes avaient encore des remparts de bois, nos guerriers
se heurtèrent, comme aux sièges d'Antioche ou de Jéru­
salem, à des murailles de pierres formées de blocs énormes
et fortement cimentés, avec tours, créneaux, mâchicoulis,
avec des barbacanes, mot arabe qui désigne une espèce de
tête de pont. Ils apprirent des Orientaux à creuser des
mines,, à saper les murailles ennemies, à construire des
machines qu'ils appelèrent « engins turcs » ou « pierrières
turques ».Ils leur empruntèrent les substances incendiaires,
naphte, bitume, pétrole. Ils connurent le feu grégeois et,
moins d'un demi-siècle après la dernière croisade, on
entendra parler en Europe de la poudre à canon.
Sur le champ de bataille, les Sarrasins n'étaient point des
ennemis à dédaigner. Les Français apprirent dans ces
guerres à se former en ordre de bataille, à observer une
discipline, à éviter les surprises, à poser des sentinelles,
à se couvrir d'éclaireurs.
Enfin les exigences d'une lutte incessante contre un
ennemi infatigable amenèrent la création des premières
milices permanentes : les ordres religieux-militaires des
Templiers et des Hospitaliers.
Nos ancêtres rapportèrent d'Orient de belles armes : les
aciers de Damas eurent une célébrité européenne. Le bou­
clier léger qui tendit à se subtituer à l'ancien pavois porte
un nom arabe : la « targe » ; « cimeterre » et « carquois »
ont la même origine.
C'est en Orient, que les croisés, pour se reconnaître,
commencèrent à peindre leurs boucliers, à se distinguer
par des armoiries : beaucoup de nos animaux héraldiques,
éléphants, lions, licornes, griffons, sont empruntés à l'Orient,
ainsi que certains termes servant à désigner les couleurs
des armoiries : simple (vert) vient du grec sinopis; azur
(bleu) et gueules (rouge) viennent du persan.
Que d'autres usages orientaux furent alors imités ! Que
de mets, que d'épices, que de breuvages nouveaux sur
nos tables 1 Que de modes nouvelles dans le vêtement : le
« camelot », ce manteau qu'affectionnait saint Louis, le
« hoqueton », qui n'est autre que le burnous arabe. Que de
particularités nouvelles dans la toilette ! les nobles châte-
LES CROISADES 203

laines commencent à user des parfums, des pommades,


des cosmétiques de Constantinople et des pays musulmans,
se teignent les cheveux avec du safran. Les nobles cessent
de se raser le visage, portent toute la barbe comme les
Orientaux, et jurent « par leur barbe ». Que de recherches
, nouvelles dans l'ameublement 1 !
6» Resultats religieux. — C'était l'Église qui avait pris
] l'initiative des Croisades : les Croisades favorisèrent d'abord
j sa puissance en donnant à la papauté la suprématie sur
j les armées et la politique européennes. Ensuite elles tour-
j nèrent contre elle. La croyance en son infaillibilité dans
j la direction des choses humaines en reçut une atteinte.
i Elle avait annoncé la conquête de l'Orient, la délivrance
I du Saint-Sépulcre; or, les Croisés, après deux cents ans de
I luttes, étaient chassés d'Orient et le tombeau du Sauveur
j retombait au pouvoir des infidèles. Les ossements des pèle-
I rins qui blanchissaient les routes et les déserts de l'Orient
! semblaient crier contre l'autorité suprême qui les avait
! envoyés à une mort inutile.
j Le rapprochement entre le monde catholique et le monde
musulman et schismatique amena des conséquences que
! l'Église n'avait pas prévues. Jusqu'alors on ne connais­
sait les Sarrasins que par ce qu'en racontaient les pèlerins.
Ceux-ci les avaient représentés comme des païens, adorant
des idoles, adonnés aux pratiques les plus superstitieuses,
à des « mahomeries ». On vit au contraire que les Arabes
i adoraient un Dieu unique et qu'ils étaient plus éloignés
! que les chrétiens eux-mêmes des pratiques idolàtriques 2.
] Les Sarrasins avaient été dépeints comme intolérants,
j cruels, sans mœurs, sans loyauté : et l'on vit que les sou-

1. « Alcôve, sofa, divan, baldaquin (qui vient de Bagdad, ville d'Asie),


matelas, carafe, tasse, jarre, valise, gâche, gond », sont des mots arabes.
Il en est de même de « rubis, bezoar, lapis-lazuli », noms de pierres pré­
cieuses; de « talisman, âmulette », qui relèvent à la fois de la parure et de
la superstition ; des mots « échec, mat », bien connus des joueurs d'échecs,
Le mot « galetas » rappelle Galata, faubourg de Constantinople. « Assas
sin » vient des « haschichin », ces sicaires du Vieux de la Montagne, eni­
vrés de haschich — ou de assas, garde, pl. assassin.
2. « Mahomeries » resta dans notre langue, où il devint le mot « mômo-
ries », que la malignité des hérétiques appliqua plus d'une fois aux prati­
ques de l'Eglise.
204 CIVILISATION FRANÇAISE
verains musulmans pratiquaient la tolérance même envers
les chrétiens, qu'ils étaient souvent humains, charitables,
qu'ils prenaient plus de soin que les chrétiens eux-mêmes
des pèlerins, des malades et des pauvres de leur religion,
On admira la bravoure et la loyauté chevaleresque d'un
Noureddin, d'un Saladin. Les Sarrasins avaient passé pour
une race ignorante et barbare : on constata que les Arabes,
comme les Grecs, avaient une civilisation très supérieure
à celle de l'Europe et qu'ils possédaient des sciences et
des arts qui nous étaient inconnus.
Cette comparaison contribua singulièrement à affaiblir
le fanatisme. Des ecclésiastiques même commencèrent à
parler de tolérance : « Les infidèles, déclare saint Thomas
d'Aquin, qui n'ont jamais professé la foi chrétienne, ne doi­
vent en aucune manière être contraints de l'embrasser. »
Cette tolérance fut largement pratiquée dans les États
fondés en Orient parles Latins. En Palestine, les mariages
entre chrétiens et musulmans furent fréquents, et, dans
l'empire latin de Constantinople, les mariages entre catho­
liques et schismatiques. Les souverains français d'Orient
protégèrent leurs sujets de religion grecque ou musulmane
contre le zèle excessif des missionnaires et les prétentions
de Rome.
Avant les Croisades, les intérêts religieux sont au pre­
mier plan : c'est l'âge de l'extrême soumission des rois
envers le saint-siège, l'âge des grandes donations aux
églises et aux couvents. Après les Croisades, ce sont les
intérêts politiques et les intérêts commerciaux qui passent
au premier rang.
Avant les Croisades, les peuples avaient une foi grossière,
mais robuste. Ils n'examinaient pas. Les hérésies étaient
rares, peu répandues, peu dangereuses. Or, précisément à
l'âge des Croisades, commencent les grandes hérésies, dont
la plus dangereuse, celle des Albigeois, occupe tout le
Languedoc, c'est-à-dire le pays de France qui avait les
relations les plus suivies avec l'Orient. On sait d'ailleurs
que cette hérésie se rattache à celle des Manichéens de
Perse et des Bogomiles dans les provinces slaves de l'em­
pire grec.
Pourtant l'Église elle-même a rapporté quelque ch 53e
LES CROISADES 205

' . de l'Orient : les « patenôtres », qui commencent à se trouver


dans les mains des fidèles, ressemblent au chapelet des mu­
sulmans.
Conclusion. — Ainsi les Croisades ont été entreprises
surtout par l'Église et par la noblesse féodale; mais el'es
; ; ont amené en Europe un état social, politique, scienti­
fique, économique, qui ne se prêtait plus à la durée de
j l'omnipotence religieuse et de l'omnipotence féodale.
: j Les Croisades, qui sont l'événement le plus caractéris-
! i tique du moyen âge, ont préparé la fin du moyen âge. Elles
j ont provoqué, dans toutes les branches de l'activité hu-
• maine, un réveil inattendu. C'est la première Renais-
î sance.
i
. i Ouvrages a consulter: Semichon, — Riant, Expéditions et pèlerinages
il Zapaix et la Trêve de Dieu. — Léon des Scandinaves en Terre sainte. —
j Gautier, La chevalej'ie. — Depping, Tessier, La quatrième croisade. —
: !î Hist, des expéditions maritimes des Rey, Les colonies franques en Syrie
Normands. — Au gustin Thierry, Con­ aux XID et XIIIe siècles et Recher­
quête de VAngleterre par les Nor- ches sur la domination des Latins en
; mands. — Delarc, Les Normands en Orient , — Scklumberger, Les prin­
' i Italie . — Huillard-Bréholles, Recker- cipautés franques dans le Levant. —
• ckes sur les monuments de Vhist. des Buchon, Recherches et matériaux. —
! Nonnands... dans l'Italie méridio- De Mas-Latrie, Hist, de Chypre sous
I nale. — Raoul Rosières, Recherches les princes de la maison de Lusignan
I critiques sur Vhist. religieuse de la et Traités de paix et de commerce...
j France . — Lebon, La civilisation des avec les Arabes de l'Afrique septen­
j Arabes. — Dozy, Essai sur Vhistoire trionale au moyen âge. — Heeren,
j de l'islamisme. — Bayet, L'art by- Essai sur l'influence des croisades
• zantin. — Gibbon, Décadence et (traduction Villers, 1S0S). — Beugnot,
chute de V empire romain. — A. Ram- Préface à la publication des Assises
• baud, L'empire grec au Xe siècle. — de Jérusalem. — Hans Prutz, Hist,
? Michaud, Eist. des croisades. — His­ de la civilisation des croisades (en
toriens des croisades (publiés parl'ln- allemand, 1883). — Dictionnaire de
J stilut). — Peyré, Hist, de la première Littré, supplément (pour les mots
\ croisade. — Monnier, Godefroy de d1 origine arabe).
î Bouillon et les Assises de Jérusalem.
i
l

12
CHAPITRE XII

TRANSFORMATION DE LA SOCIÉTÉ FÉODALE


COMMENT ELLE S'OPÈRE : LA PAPAUTÉ, LA ROYAUTÉ
(De Philippe-Auguste à Charles le Bel, 1180-1328 1.)

Transformation de la société féodale. — L'état social


et politique que rétablissement de la féodalité avait créé en
France ne pouvait toujours durer : les choses humaines sont
soumises à une continuelle transformation. Certains faits,
même au temps de la plus grande puissance de la féodalité,
annonçaient que son règne ne serait pas éternel.
Dans la société du moyen âge, il s'opère en effet des
modifications profondes : 1° l'Église se dégage de sa forme
féodale et tend à se concentrer sous la main d'un chef
suprême; 2° la royauté augmente sans cesse son pouvoir,
surtout aux dépens de celui des seigneurs; 3° de la masse
du peuple s'élève une classe nouvelle, la bourgeoisie des
villes; 4® les représentants de ces villes sont convoqués
dans les assemblées politiques, et, à côté du clergé et de
la noblesse, se montre le tiers État ; S° les populations des
campagnes échappent à la servitude de la glèbe.

1. L'Église.
État de l'Église. — L'Église avait été jusqu'alors profon­
dément mêlée au monde féodal; les évêques et les abbés
1. Celte période comprend les règnes de Philippe-Auguste (11S0-1223),
Louis VIII 11223-1226), saint Louis (1226-1270), Philippe III (1270-1285), Phi­
lippe le Bel (12S5-13H) et ses trois hls (1314-1328).

sees?
. n» ie—*»
LA PAPAUTÉ 207

étaient plutôt des seigneurs temporels que des chefs reli­


gieux; les élections avaient cessé d'être libres; ce n'était
pas au plus digne que l'on décernait la mitre, mais aux
protégés ou aux cadets des familles nobles. Ceux-ci con­
tinuaient à vivre comme des nobles : aussi,' dit un contem­
porain, « les sanctuaires ne îetentissent plus du chant des
psaumes, des louanges de Dieu, mais du bruit des armes
• et des aboiements des. meutes de chasse ».
; Un certain nombre d'ecclésiastiques étaient mariés. Avec
t le mariage des prêtres, il était à craindre que les digni-
j tés ecclésiastiques ne fussent transmises à leurs enfants, et,
i en même temps, les terres ecclésiastiques. Le sacerdoce
I risquait de devenir une caste fermée.
On ne voyait pas d'où pouvait venir le remède à cette
situation, car les seigneurs les plus puissants et les plus
pieux, les rois eux-mêmes, semblaient n'être point choqués
j de ces abus, ou trouvaient commode d'en tirer profit. Sous
i Louis VI, au témoignage d'Abélard, « l'opinion du conseil
! royal était celle-ci : moins une abbaye est régulière, plus
j elle est dépendante du roi et lui rapporte de profits ».
> Depuis longtemps le pontife romain avait cessé d'inter-
I venir dans les affaires de France, et d'ailleurs la papauté
: souffrait des mêmes maux que le reste de l'Église. A Rome,
S les plus puissants seigneurs du pays, pendant une partie du
i siècle, avaient disposé de la tiare pontificale au gré de
■ leurs intérêts et de leurs passions. En 914, la comtesse Théo-
' dora avait fait nommer pape, sous le nom de Jean X, un
i jeune prêtre sans moralité; puis sa sœur Marosie avait fait
i tuer Jean X et avait élevé à sa place son propre fils,
Jean XI, qui fut ensuite renversé par son frère. En 1033, un
enfant de douze ans devint pape sous le nom de Benoit IX.
Quand les empereurs d'Allemagne devinrent prépondé-
1 rants en Italie, ils s'arrogèrent les mêmes droits qu'exer-
j çaient les seigneurs italiens, et ils semblaient le faire avec
! plus de raison. Désormais les papes furent véritablement
I nommés par l'Empereur, et celui-ci nomma très souvent
: des papes allemands. Alors la confusion du spirituel et du
! temporel parut complète ; l'Empereur fut, en Allemagne et
: en Italie, le chef de l'Eglise aussi bien que le chef de l'État :
' les évêques allemands, comme le pape de Rome, étaient
208 CIVILISATION FRANÇAISE ,
presque ses cifîciers, aussi dociles au pouvoir impérial que
du temr> c, de Charlemagne et bien plus obéissants que les
comtes et les seigneurs. i
Les moines, qui vivaient plus retirés du monde que les
évêques ou les prêtres séculiers, supportaient plus impa- '
tiemment les abus et l'humiliation de l'Église. A leurs yeux,
tout prêtre marié était un prêtre indigne; tout évêque, tout |
abbé, tout pape qui n'avait pas été installé par une élec- ;
tion régulière, soit qu'il eût acheté sa dignité à prix:
d'argent, soit qu'il eût été imposé par la volonté des puis- :
sants, était coupable de simonie, c'est-à-dire de « trafic '
des choses saintes ».
Réforme de rÉgHse. — Un moine de l'ordre de Cluny,
Hildebrand, qui jouissait d'une grande autorité sur les!
papes, profita de la minorité de l'empereur Henri IV pour ■
tenter une réforme. Il fit décréter par un concile tenu à :
Rome, en 1059, que l'élection des papes serait faite désor- ;
mais par Je? cardinaux : c'est ainsi que fut constitué le ï
sacré-collège. Devenu papeen 1073, sous le nom de Gré- >
goire VII, il réunit, en 1075, un autre concile qui défendit ;
de reconnaître la qualité d'évêque ou d'abbé à quiconque
aurait reçu son évêché ou son abbaye des mains d'un laïque. ;
Il déclara excommunié quiconque, empereur, roi, duc, '!
margrave ou comte, oserait donner l'investiture d'un évêché
ou d'une dignité ecclésiastique quelconque. Or, comme la
possession de biens temporels considérables était attachée
aux dignités ecclésiastiques, cette mesure devait enlever
aux princes la disposition de ces biens, qui venaient d'eux
en grande partie.
Alors commença la querelle des investitures, d'autant
plus longue que ni le pape, ni les princes, n'avaient complè­
tement tort, ni complètement raison dans leurs préten­
tions. L'Église avait raison de vouloir enlever aux princes
la nomination aux dignités ecclésiastiques; mais les princes
avaient raison de ne pas vouloir abandonner leurs droits
sur les terres d'Église qui formaient une part si considé­
rable de leur État.
La lutte fut extrêmement vive et déchaîna la guerre civile
sur l'Italie et sur l'Allemagne. On vit, en 1077, le plus
puissant des Césars allemands, Henri IV, attendre trois

gw» mm-
Saffigs

LA PAPAUTÉ 209

iours, les pieds nus dans la neige, en la cour du château


de Canossa, qu'il plût au Saint-Père d'accueillir sa péni­
tence. Enfin, en 1122, un concordat fut conclu à Worms,
entre l'empereur Henri V et le pape Calixte IL II fut con­
venu que l'Empereur donnerait l'investiture temporelle et
le pape l'investiture spirituelle; l'un conférerait la souve­
raineté sur les terres d'Église et l'autre la dignité épis­
copale; l'un donnerait aux prélats allemands le sceptre,
l'autre la crosse et l'anneau.
Ainsi, non seulement l'élection du pape, à partir de Gré­
goire VII, ne dépendit plus du souverain allemand, mais les
papes veillèrent, dans toute la chrétienté, à ce que les élections
épiscopales se fissent plus régulièrement. Plusieurs fois les
évêques « simoniaques « furent excommuniés et déposés.
Bientôt, les papes usèrent pour eux-mêmes du droit qu'ils
refusaient aux souverains : lorsqu'un évêché devenait va­
cant, ils intervenaient auprès des électeurs pour leur recom­
j mander leurs candidats. Ils établirent même certains cas
I
r
où la nomination se faisait directement par le pape : c'était
5 par exemple lorsque le dernier évêque était mort pendant
un séjour à Rome, ou lorsque le pape avait déclaré d'avance
qu'il se réservait la nomination.
Subordination des évêques au pape. — Une subordina­
tion bien plus rigoureuse que par le passé tendit à s'établir
entre le pape et les évêques. Quand ceux-ci comprirent que
leur nomination ou leur déposition dépendaient du pape,
ils commencèrent à tourner leurs regards vers lui. Il tendit
à concentrer entre ses mains toutes les forces et toute
l'influence dont disposait l'Église en Europe. Toutefois le
roi de France, qui n'était pas entré en lutte ouverte avec le
saint-siège et qui n'avait pris aucune part au concordat
de Worms, ne se soumit pas aussi complètement que
l'Empereur aux prétentions de la cour de Rome.
Le mariage interdit aux prêtres. —■ En même temps
que le pape faisait la guerre aux évêques simoniaques,
il poursuivait aussi les prêtres mariés. En imposant aux
prêtres le célibat, il obtenait deux résultats : non seulement
il les rappelait à une vie plus austère, mais, en leur enlevant
les affections ou les soucis de la famille, il les rendait plus
dévoués à l'Église et plus soumis au saint-siège.
12 .
210 CIVILISATION FRANÇAISE
Cette réforme ne s'était pas opérée sans lutte. Les prêtres
mariés avaient naturellement résisté aux injonctions du
pape : alors l'ancien moine de Cluny, Grégoire Y1I, avait
fait appel aux moines, et ceux-ci avaient partout prêché
contre les rebelles, déchaîné contre eux les fureurs du
peuple et les avaient forcés de se soumettre ou de renoncer
à leur charge.
La papauté devient une monarchie. — Ainsi la pa­
pauté réduisait les évêques et les prêtres séculiers à une
entière docilité : le pape devenait vraiment le souverain-
pontife. Les prélats, qui avaient jusqu'alors affecté une
allure indépendante à l'égard du saint-siège, devinrent
presque ses sujets. Des formules nouvelles s'introduisirent
dans leur correspondance avec le pape : ils terminaient
leurs lettres en « baisant les pieds de Sa Sainteté ».
Entouré du « collège des cardinaux », ou sacré-collège,
comme autrefois l'empereur romain de son sénat, envoyant
partout ses légats comme l'empereur romain envoyait
les siens, il gouvernait souverainement ce qui avait été au­
trefois l'empire romain, et ce qui était devenu la chrétienté.
Son autorité ne s'étendait pas seulement sur les ecclésias­
tiques, mais sur les fidèles de tout rang. Ses légats, qui
étaient reçus partout avec les mêmes honneurs qu'on aurait
rendus à saint Pierre en personne, ne se bornaient pas à
présider les élections épiscopales, à déposer les évêques
simoniaques, à surveiller la conduite du clergé de tous
pays; mais ils jugeaient les cas de conscience, prononçaient
sur la nullité ou la validité des mariages, statuaient sur
toutes les causes réservées à l'Église. Ces causes commen­
cèrent à être évoquées en cour de Rome pour être jugées
sous les yeux mêmes du pape. De tous pays, on voyait
accourir à Rome, comme au temps des empereurs, un
monde de solliciteurs ou de plaideurs, clercs et laïques de
toutes conditions.
Le pape commençait aussi à disposer d'immenses res­
sources pécuniaires : les dispenses qu'il accordait, les reve­
nus qu'il prélevait sur les évêchés, les dîmes qu'il s'attri­
buait, lui constituèrent bientôt un trésor, tandis que les
souverains temporels vivaient encore d'expédients.
De même que les royautés temporelles, cette grande
LA PAPADTÉ 241

monarchie sacerdotale, qui avait Rome pour capitale, n'était


pas affranchie de tout contrôle. Le pape réunissait parfois
dans les conciles tous les prélats de la chrétienté, soit
; pour leur soumettre ses décisions, soit pour promulguer
: ces décisions avec une solennité plus grande. Le sacré-col-
■ lège était pour lui ce que furent pour nos princes la cour
du roi; les conciles étaient ses États généraux.
I De plus, comme les Églises gardaient leurs usages, leur
\ rituel, le culte de leurs saints locaux, comme Rome était
; obligée de reconnaître aux évêques et aux ordres religieux
certains droits et une certaine autonomie, le pouvoir du pape
: ne s'exercait pas d'une manière aussi uniforme qu'aujour-
d'hui. Dans le monde ecclésiastique se retrouvait la même
diversité que dans le monde laïque. Le pape était bien un
souverain comme le roi de France ; mais sa souveraineté
avait également quelque chose de féodal. Il était absolu en
principe plutôt qu'en fait. L'Eglise était une confédération
d'églises comme le royaume de France était une confédé­
ration d'états feudataires. Elles avait l'unité, mais non
l'uniformité.
Domination du pape sur les rois. — Bientôt la sou­
veraineté du pape ne s'exerça pas uniquement sur les choses
spirituelles, mais aussi sur les choses temporelles. Il chercha
à faire prévaloir cette doctrine que Dieu l'avait établi comme
.le supérieur des rois, non seulement en matière de foi,
mais en matière de politique. De . même que la lune em­
prunte son éclat au soleil, de même, écrivaient Grégoire VII
et Boniface VIII, l'autorité des empereurs et des rois n'était
qu'un reflet de l'autorité pontificale. Dieu avait mis aux
j mains de son vicaire à la fois le glaive spirituel et le glaive
! temporel; mais le pape, dédaignant de se servir lui-même
j du glaive temporel, l'avait confié aux puissants de la terre
i pour en user d'après ses ordres.
Au grand jubilé de l'an 1300, qui amena à Rome plus de
cent mille pèlerins, Boniface VIII parut en habits impériaux,
faisant porter devant lui l'épée et le sceptre. Il faisait dire
au souverain de l'Allemagne qu'il n'existait pas d'autre
empereur que le souverain pontife des chrétiens L
1. « Le pontife romain, déclarait le pape Boniface VIII, établi par Dieu
au-dessus des rois et des royaumes, est chef [souverain dans la hiérarchie
212 CIVILISATION FRANÇAISE
Dieu, étant le roi des rois, a délégué tous ses pouvoirs à
son vicaire, qui est à son tour le roi des rois et porte la
« triple tiare », c'est-à-dire une triple couronne. Aussi
voyons-nous les grands papes du moyen âge s'arroger le
droit de déposer les rois, de délier leurs sujets du serment
de fidélité. C'est ainsi que. Grégoire VII prononce la dé­
chéance du puissant empereur d'Allemagne Henri IV, et
qu'il adjuge à Guillaume le Conquérant le royaume d'An­
gleterre, possédé par Harold. C'est ainsi qu'innocent HI j
prononce la déchéance du roi d'Angleterre Jean sans Terre
et décerne sa couronne à un prince français, qu'il retire à 1
l'empereur d'AHemagne le royaume des Deux-Siciles et en
fait don à Charles d'Anjou, qu'il dépouille le comte de ; j
Toulouse et attribue ses états à Simon de Montfort. Tour
à tour nous voyons les rois de France Robert, Philippe-
Auguste, Philippe le Bel, frappés d'excommunication.
La papauté dirige la politique européenne. — Le pape, j
s'élevant au-dessus de tous les souverains, prend en main
la direction des affaires de l'Europe. II intervient dans les
guerres entre les prétendants et décide à qui appartiennent j(
légitimement les couronnes. 11 proclame la guerre sainte '(
contre les infidèles, comme fit Urbain II au concile de Cler- ;j
mont (1095) et rassemble des multitudes de guerriers pour ^
la conquête de la Terre-Sainte. Il condamne les peuples et
les princes qui pactisent avec l'hérésie, comme fit Inno- >,
cent III qui prêcha la croisade albigeoise (1208). Bientôt, ,
sous son autorité, s'établira le redoutable tribunal de ]
l'Inquisition. Les milices dévouées des dominicains et des lj
franciscains lui assureront une obéissance plus grande des |
fidèles et même du clergé. Le pouvoir des papes, qui a ,
commencé par la persuasion, se maintient par la terreur. ,
Les barons cuirassés de fer, les empereurs et les rois, les
nations elles-mêmes tremblent devant les légats vêtus de
rouge, comme tremblaient autrefois les souverains de l'Asie
devant les envoyés du peuple romain. ;
Dangers que présente la tliéocratie. — Le pape était
presque parvenu à restaurer à son profit la puissance de
de TÉglise militante; assis sur le trône de la justice et placé par sa dignité 1
au-dessus de tous les mortels, il prononce ses sentences d'une âme tran- '
quille et dissipe tous les maux par son regard. » ;

wmtmjM

' v-V . 3F
1
is

LA EOYADTÉ (1180-1328) 213

1 l'ancien empire romain. S'il avait définitivement réussi dans


son œuvre, le monde serait retombé sous le despotisme
asiatique, qui est précisément caractérisé par la confusion
du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel. Le christia-
; nisme avait mis fin à cette confusion : la papauté tendait à
la rétablir. Son œuvre ne pouvait aboutir : les principes
; mêmes de la civilisation européenne étaient contraires à ce
I régime qu'on appelle la théocratie ou « gouvernement
{ de Dieu » et qui ne peut être que le gouvernement d'un
i clergé. Nous verrons le pouvoir civil, avec nos rois français,
j résister aux empiètements du pouvoir spirituel, de même
• ( que le pouvoir spirituel, avec Grégoire VII, avait résisté
■ j aux usurpations du pouvoir civil. C'est parce qu'aucun des
i-] deux principes n'a pu l'emporter complètement sur l'autre
; ] que la liberté s'est maintenue en Europe.
■ j>

j II. Progrès de la royauté.


» La royauté tend à prévaloir sur les dynasties féo-
■ dales. — L'Eglise et la royauté représentaient deux prin-
! cipes étrangers au système féodal. C'est l'Église qui, avec
ses grands papes, se dégage la première de ce système
pour affirmer ses propres tendances. La royauté aussi va
; s'en dégager, mais d'un effort plus lent et que récompen-
, sera un succès plus complet. Les deux tentatives se produi­
sent presque en même temps : le roi cherche à fonder en
;.j France la monarchie politique; le pape cherche à fonder
I en Europe la monarchie religieuse.
Les rois avaient gagné sur le principe féodal un premier
succès : leur pouvoir, toujours électif en droit, était devenu
en fait héréditaire.
j Or c'est l'hérédité de la couronne, maintenue pendant
i tant de siècles dans la même famille, qui a permis aux Ca­
pétiens de grouper successivement, autour du petit domaine
d'Hugues Capet, les autres États français, à mesure que
s'éteignaient les vieilles dynasties féodales.
Ils préparent de loin l'unité de la France, bien qu'ils ne
se fassent pas de l'unité française l'idée que nous en avons
aujourd'hui. A cette époque, réunir une province à la cou-

il, - -
214 CIVILISATION FRANÇAISE

rönne, c'était simplement reprendre pour le roi tous les


pouvoirs que possédaient les anciens maîtres du pays. Le
roi recueillait les droits et les revenus de ceux-ci, succé­
dait à toutes leurs obligations, s'engageant à respecter
comme eux les privilèges des églises, des barons, des villes.
Il devenait simplement le seigneur féodal du pays, car,
grâce à son titre royal, il en était déjà le souverain.
Le roi, étant suzerain dans tout le royaume, était censé
reprendre les fiefs quand ils devenaient vacants par l'ex­
tinction totale d'une famille; il héritait de tous les feu-
dataires qui mouraient sans successeurs. Comme juge
suprême du royaume, il pouvait décider sur les préten­
tions des héritiers, s'il s'en présentait, et les débouter de
leur demande si elle lui paraissait mal fondée. Enfin il
pouvait faire prononcer par sa cour la confiscation des
fiefs dont les titulaires avaient commis une forfaiture.
Quand un fief devenait vacant soit par déshérence, soit
par forfaiture, le roi pouvait, ou l'adjuger à un autre titu­
laire, ou le reprendre pour lui-même.
Dans le premier cas, c'était toujours à des membres de sa
famille qu'il conférait les fiefs vacants, en ayant soin de
retenir sur ces terres certains droits importants et en im­
posant au nouveau titulaire des obligations plus étroites.
Les premiers Capétiens font peu de réunions directes.
Ainsi Henri I 0r avait installé son frère Robert comme duc
de Bourgogne; Louis VI avait donné à l'un de ses fils le
comté de Dreux. De même Philippe-Auguste donne à un de
ses fils les comtés de Boulogne, Domfront, Mortain, Cler­
mont; Louis IX donne à son frère Alphonse le comté de
Poitiers, puis celui de Toulouse; à son frère Robert, le
comté d'Artois; à son frère Charles, le Maine et l'Anjou,
auxquels viendra s'adjoindre la Provence; à son fils Robert,
le comté de Clermont, auquel un bon mariage ajoutera
le duclié de Bourbon. De sorte que presque partout, à la
place des anciennes dynasties, s'établissent des dynasties
capétiennes.
Du reste, les premiers Capétiens se montrent prudents
et modérés dans leurs ambitions : Robert et Henri I®r refu­
sent l'hommage que, par deux fois, leur offrent les barons
de Lorraine; Henri pu laisse le comte de Flandre porter
LA .ROYAUTÉ ( 1180 - 1328 ) 215

son obéissance à l'empereur d'Allemagne ; Louis IX restitue


le sud-ouest de la France au roi d'Angleterre, à la con­
dition que celui-ci lui prêtera l'hommage-lige. En général
ils ont un certain respect pour les droits de leurs feuda-
taires. Surtout ils ne veulent que des acquisitions pro­
fitables et faciles à garder.
Agrandissements du domaine royal. — Leur domaine
s'agrandit pourtant. Philippe-Auguste y réunit le Ver-
mandois, l'Artois, l'Amiénois, et, après la condamnation
de Jean sans Terre (1203), la Normandie, le Maine, l'Anjou,
la moitié du Poitou, l'Auvergne. Louis VIII réunit le reste
du Poitou, le Limousin, l'Aunis, plus les deux sénéchaus­
sées de Beaucaire et Carcassonne. Philippe III hérite du
Poitou et du Languedoc, concédés en fief à son oncle
i Alphonse. Philippe le Bel, en épousant l'héritière de
I Champagne et de Navarre, acquiert ces deux provinces;
I il obtient, par un jugement de sa cour, la Marche et
j l'Angoumois; il conquiert une partie de la Flandre fran-
1 çaise; il achète une partie du comté de Bar.
Progrès de l'autorité royale. — Les progrès de l'autorité
< royale marchent du même pas que l'extension du domaine.
Louis VI avait usé sa vie, d'abord à combattre les petits
: seigneurs rebelles de l'Ile-de-France, puis à faire recon­
naître son autorité royale dans diverses parties de la
France. Louis VII, pendant presque tout son règne, avait
été tenu en échec par un seul de ses vassaux, le plus puis­
sant de tous, plus puissant même que son suzerain : Henri
Plantagenet, comte d'Anjou, duc d'Aquitaine, duc de Nor­
mandie et roi d'Angleterre. Philippe-Auguste est déjà assez
fort pour triompher à Bouvines (1214) de trois redoutables
souverains, le roi d'Angleterre, l'empereur d'Allemagne et
: le comte de Flandre, à la tête d'une confédération générale
> des feudataires révoltés. La France féodale reconnaît en
I lui un véritable roi. Louis IX, à Taillebourg et à Saintes
i (1242), remporte la victoire sur les barons rebelles, coalisés
encore une fois sous la conduite du plus puissant d'entre
j eux. C'est la dernière grande tentative des anciens féodaux
s pour détruire la prépondérance royale, Louis IX à son titre
; de roi joint le titre de saint, et la royauté française devient
! la plus grande puissance morale du moyen âge. Non seu-
t ' '\ 216 CIVILISATION FRANÇAISE

lement elle est incontestée en France, mais l'Empereur et


le pape, le roi d'Angleterre et ses barons, lui défèrent le
jugement de leurs querelles. Un frère du roi de France,
Charles d'Anjou, devient roi des Deux-Siciles, et, dans tous
les pays où l'on parle français, c'est-à-dire de l'Angleterre
à la Palestine, le souverain aux fleurs de lys apparaît
comme le chef temporel de la chrétienté. Philippe le Bel
hérite d'un pouvoir très étendu et déjà il en abuse; la
royauté, si faible sous Louis VI, est déjà presque trop forte
sous Philippe le Bel; on trouve quelle ne respecte pas
assez les droits des sujets et on peut déjà craindre l'éta­
blissement d'un pouvoir despotique.

III. Agents nouveaux de la royauté.


Le droit romain et les légistes. — Sous chacun des
Capétiens, l'autorité souveraine prend un caractère diffé­
rent. Louis VI et Louis VII avaient été des rois féodaux, :
dont le principal conseiller fut un moine de Saint-Denis,
l'abbé Suger : c'est surtout par les armes qu'ils avaient dû
faire respecter leurs droits et exécuter les décisions de
leur cour de justice.
La royauté de Philippe-Auguste se manifeste avec ce
caractère étranger et supérieur aux institutions féodales
qui est son essence propre. Ce ne sont plus seulement des
chevaliers et des moines qui entourent le prince, mais des
« légistes », c'est-à-dire des hommes qui ont étudié les lois
romaines, et qui conçoivent la royauté française comme
l'héritière du pouvoir presque absolu des empereurs de
Rome. Sans doute Philippe-Auguste est un guerrier; il ira |
combattre en Palestine et, à la bataille de Bouvines, se cou- !
duira en vaillant chevalier ; mais la plus grande conquête de ;
son règne s'exécutera par une décision judiciaire. C'est en
vertu d'une sentence de sa cour qu'il dépouillera Jean,
roi d'Angleterre, de toutes ses provinces françaises.
L'influence. des légistes est plus grande encore sous saint
Louis. Le pape Honorius s'oppose à ce qu'on enseigne le
droit romain à l'université de Paris ; mais des écoles de
droit romain se fondent à Orléans et à Angers; saint Louis
fait traduire en français le « Digeste ».

■f?
LA ROYAUTÉ (1180-1328) 217

! '• Seulement le roi est un saint et un chevalier; il se fait


f un cas de conscience de respecter les droits établis. 11 n'est
animé d'aucune hostilité contre les idées féodales au milieu
if desquelles il a grandi h 11 repousse donc les maximes et les
:j moyens de despotisme que lui apportent les légistes. Si
; son pouvoir est si incontesté, c'est précisément parce que
I ■ les féodaux comprennent que saint Louis n'est point un
f ! ennemi systématique des droits établis.
I ; Cet esprit de système se manifeste au contraire chez
! , Philippe le Bel. Il est bien plus entouré par les légistes, par
; j les Guillaume de Nogaret, les Guillaume de Plassian,
[, i les Pierre de Flotte, les Enguerrand de Marigny, tout
! i romains par leur éducation juridique et tout féodaux par
I j la violence de leurs passions, jurisconsultes casqués et cui-
j rassés qui, au besoin, chevaucheront à la tète des armées,
;j comme le chancelier de Flotte, tué par les Flamands à la
j! j bataille de Courtrai (1302). Ges légistes travaillent à rendre
j j la royauté absolue en matière de lois, en matière de jus-
i I tice, en matière de finances. Ils n'ont souci, ni des droits des
(■i nobles, ni de ceux de l'Église, ni de ceux du peuple. Ils
‘i n'ont en vue que les droits du souverain, tels qu'ils sont con-
I j signés dans les lois de l'empire romain. Ces lois, ils s'en
: i inspirent comme jurisconsultes, ils les appliquent comme
juges; au besoin, il les font exécuter comme guerriers. Le
; règne de Philippe le Bel est vraiment le règne des légistes.
C'est avec des procès qu'il brise toutes les grandes puis­
sances du temps : procès contre Édouard Ier, roi d'Angle­
terre, auquel il enlève la Guyenne ; procès contre le comte
de Flandre, qu'il retient en prison; procès contre le pape
Boniface VIII, que les agents du roi vont appréhender au
corps dans Anagni (1304), souffletant en sa personne les
prétentions des Grégoire VII et des Innocent III; procès
contre les Templiers, dont les biens immenses sont confis­
1 qués et qui expirent sur le bûcher (1307).
1. Jusqu'à Philippe le Bel, aucun de nos rois ne s'est proposé formelle­
ment de détruire la féodalité pour établir son autorité sur ses ruines : ils
étaient eux-mêmes trop imbus des principes féodaux. L'œuvre s'est accom­
plie peu à peu, au jour le jour, et presque à leur iusu. Do plus, c'est sur
I les institutions féodales qu'ils s'appuyaient pour faire prévaloir, plus forte-
j ment chaque jour, l'autorité royale : ils prenaient du régime féodal ce qui
; était favorable à leur pouvoir, et en rejetaient ce qui lui était contraire.
E. Civil. T. I. 43
i' T . Après Philippe le Bel, une réaction violente des intérêts ,
, I féodaux se produit. On tue ses collaborateurs, mais on ne
>r tue pas son œuvre. Nul doute que, si la dynastie des Cape- 1
tiens directs ne s'était pas éteinte après ses trois fils, la
France aurait vu beaucoup plus tôt l'établissement de la
S j .' S : : , monarchie absolue. Il est le premier qui ait osé employer
j,ï ' cette formule : « par la plénitude de la puissance royale ». !
Sans doute les rois ont obtenu de grands résultats par
l'emploi des armes; mais de plus grands ont été acquis par ,
t? !■; la patience et la persévérance, par l'action lente des lois et I
des tribunaux, en un mot par les « institutions ».
La Cour des pairs ou la Cour du roi. — Philippe-Au­
guste, comme ses prédécesseurs, convoque sa cour pour tous
* ; les actes de quelque importance. Quelques historiens ont i
voulu distinguer, en théorie, entre la « Cour des pairs 1 »,
composée des grands vassaux de la couronne, qui statuait
sur les affaires concernant le royaume, et la « Cour du
roi », composée de ses vassaux directs, qui statuait sur les
affaires concernant le domaine. Jamais les rois n'ont fait
i:;,..' 1 ■ cette distinction dans la pratique. Dans toutes les affaires
indistinctement, ils faisaient siéger leurs officiers et leurs
petits vassaux avec les grands feudataires. Même dans
les causes où se trouvaient impliqués un de ceux-ci, il
suffisait que la cour fût « garnie de pairs » ; or, on esti­
mait qu'elle était garnie quand un ou deux des grands
feudataires y siégeaient. On comprend que ceux-ci aient
réclamé et que les ducs de Bourgogne ou les comtes de
Champagne, s'ils assistaient jamais à la Cour des pairs,
aient été froissés de se trouver sur le pied d'égalité aveï

■ !• Nous ne disons pas des douze pairs, car le nombre ne fut jamais an
complet. Pourtant, c'est bien an xm" siècle, sous Louis IX et Philippe le
Bel, que l'on adopte ce chiffre de « douze a, dont six laïques, Normandie,
, ■ Bourgogne, Guyenne, Flandre, Champagne, Toulouse, et six ecclésiastiques,
Keims, Langres, Laon, Châlons, Beauvais, Noyon. Quand Philippe IV, en 1297,
confère la pairie avec le titre de duc au comte de Bretagne, il dit que
c'est pour compléter ce nombre « des douze pairs qui, dans notre dit
royaume, existait de toute antiquité ». Or, de toute antiquité, rien de sem-
blable n'a existé ; ce chiffre de douze pairs est devenu cher aux hommes du
; xm» siècle surtout à cause des douze pairs de Charlemagne, qui sont eux-
mèmes une invention des poètes épiques. Les pairs, qu'ils soient ou non
au nombre de douze, ne figurent guère qu'à la cérémonie du couronne­
ment.

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LA ROYAUTÉ ( 1180 - 1328 ) 219
de petits seigneurs, uniquement parce que ceux-ci étaient
le « dapifer » ou le « chambrier « du roi.
Cette Cour du roi ne formait pas d'ailleurs un tribunal
ou un conseil permanent. Sous Philippe-Auguste, elle s'as-
, semblait deux fois par an, à la Toussaint et à la Pentecôte,
i Elle se réunissait là où se trouvait alors le roi. Comme
celui-ci se déplaçait fréquemment, afin de pouvoir vivre sur
j ses divers domaines, tout le gouvernement voyageait avec
J lui : ses officiers de la couronne, son chambrier avec son
j trésor, sa cour de justice. C'était un gouvernement ambu-
! laut.
î Origine du Parlement. — Saint Louis fut le premier qui
; mit un peu de fixité dans cette administration. Il décida que
les attributions judiciaires seraient confiées à un certain
nombre de membres de sa cour et que ceux-ci formeraient
le « Parlement » proprement dit. Le Parlement devenait donc
une véritable cour de justice; mais il continuait à ne se
réunir que deux fois, puis quatre fois par an, et n'était pas
encore établi à demeure fixe. C'est Philippe le Bel qui,
en 1302, l'établit en permanence à Paris.
L'ordonnance de 1319, sous Philippe le Long, distingue
dans le Parlement : 1° la grandfchambre qui jugeait sur­
tout en appel et ordinairement sur plaidoiries ; 2° la
I chambre des requêtes, qui jugeait les causes réservées en
! première instance au Parlement; 3° la chambre des enquêtes,
; qui avait pour principale attribution d'instruire les procès
■ qui devaient être plaidés dans la grand'chambrc.
i Le Parlement déléguait des juges pour tenir des assises
! dans certaines provinces : c'est ce qu'on appelle, en Nor-
1 mandie, l'Échiquier, et, en Champagne, les Grands jours
de Troyes. De plus, il y a à Paris une chambre spéciale
i pourjuger les procès du Languedoc conformément au droit
■ romain, et qu'on appelle l'Auditoire de droit écrit,
j Toutes ces institutions n'en forment d'ailleurs qu'une seule :
I le Parlement de Paris, unique pour tout le royaume.,
! Les causes soumises à ses délibérations devenaient
j chaque jour plus compliquées et commençaient à exiger
j des connaissances en droit que ne possédaient ni les pré-
! lats, ni les barons, ni les chevaliers, ni même les ministé-
! riales du roi. On y fit donc entrer des légistes de profes-
220 CIVILISATION FRANÇAISE
sion. Ces hommes n'y eurent d'abord qu'une situation tout
à fait subalterne ; ils étaient assis au-dessous des membres
de la cour, sur le marchepied du banc où siégeaient les
barons, afin de pouvoir leur suggérer des arguments de
droit. On distingua longtemps entre les membres nobles,
qui jugeaient, et les légistes plébéiens, qui faisaient les rap­
ports. Bientôt les barons se lassèrent d'assister à des déli­
bérations dans lesquelles ils sentaient trop leur infériorité.
Philippe le Long, dans l'ordonnance de 1319, interdit aux
prélats de siéger dans son Parlement « se faisant con­
science, disait-il, de les empêcher au gouvernement des
affaires spirituelles ». Alors les jurisconsultes prirent la
place abandonnée par les grands et siégèrent en robes
rouges fourrées d'hermine, insigne de souveraineté royale.
La justice était maintenant administrée par des juges de
profession, magistrats purement civils, et non plus par des
barons obligés de soutenir, la lance au poing, les juge­
ments qu'ils avaient rendus.
Cependant, comme le Parlement était toujours censé être
la Cour du roi, autrement dit la Cour des pairs, les grands
feudataires et les hauts prélats qui avaient fait autrefois
partie de cette Cour étaient censés être encore membres du
Parlement. Ils en étaient membres de naissance ou conseil-
lers-nés : mais ils n'y paraissaient que dans les occasions
solennelles ou lorsqu'il y avait à juger un deleurs égaux. Alors
le Parlement redevenait, pour un moment, la Cour des pairs.
Vers 1263, un greffier du Parlement, Jean de Montluçon,
commence à rédiger les olim. Les olim sont les premiers
registres du Parlement de Paris : ils sont au nombre de
quatre. Ils contiennent la jurisprudence de cette Cour et con­
stituent une de nos sources historiques les plus curieuses.
Le Conseil du roi, la Chambre des comptes. — Phi­
lippe le Bel, qui avait donné plus de précision à l'organisa­
tion du Parlement, opéra un nouveau démembrement dans
l'ancienne « Cour du roi » ; car il en tira encore, en 1302,
un « Grand Conseil » ou « Conseil du roi », pour les affaires
politiques et administratives, et une « Chambre des comptes »,
pour les affaires financières et pour la surveillance des
comptables.
Ainsi l'ancienne Cour du roi avait donné naissance succès-
LA BOYAUTÉ (11 80-1328) 221

sivement à une Cour de justice, à un Conseil de gouverne­


ment et à une Chambre de finances. Ces créations nou­
velles montrent combien l'administration royale, depuis
l'agrandissement du domaine, tendait à se compliquer.
Les agents du roi dans les provinces : prévôts, bail­
lis, sénéchaux. — Ces corps constitués formaient ce que
nous appellerions le gouvernement central. Quant aux
diverses parties du domaine royal, elles continuaient à
être administrées par des officiers appelés, les uns prévôts
et bailes, les autres baillis et sénéchaux i . Ceux-là sem­
blent avoir été toujours subordonnés à ceux-ci. Presque
tous étaient investis à la fois de l'autorité militaire, judi­
ciaire, financière. Ils levaient les troupes, jugeaient les
procès, quelquefois avec le concours d'une sorte de jury 2 ,
et percevaient les impôts 3 .
Les domaines du roi, dans le midi, furent partagés
1 entre deux « sénéchaux » : ceux de Beaucaire et de Car-
! cassonne. Lorsque, à la mort d'Alphonse, frère de saint
! Louis, en 1270, le comté de Toulouse fut réuni à la cou-
; ronne, on forma une troisième sénéchaussée : celle de Tou-
louse. A chaque nouvelle acquisition du domaine, on créait
d'autres prévôts, baillis ou sénéchaux.
Les officiers du roi présidaient à deux catégories de tri—
■; bunaux : ceux du degré inférieur et ceux du degré supé­
rieur. Lorsque le justiciable était mécontent de la sen-
! tence rendue par un prévôt ou un baile, il portait appel
au degré supérieur de juridiction, au tribunal du bailli ou
i' 1: du sénéchal. S'il croyait devoir protester contre ce nou-
i veau jugement, il ne lui restait plus qu'à porter appel à la
' Cour du roi, c'est-à-dire au Parlement.
■ i. Prévôts et baillis dans le nord; bails et sénéchaux dans le midi. Les
■ i viguiers , dans le midi, étaient intermédiaires entre bails et sénéchaux. Les
vicomtes se rencontrent surtout en Normandie.
' 2. Dans le midi, où l'idée de la séparation des pouvoirs était une tradi-
•i lion de l'époque romaine., le sénéchal, en sa qualité d'homme de guerre,
i: devait se faire assister dans les procès par un grand juge ou juge mage ,
î qui pouvait même rendre la justice en son absence.
[ 3. Les historiens ont relevé le fait que Louis IX institua quatre « grands
\ baillis » : ceux d'Amiens, de Sens, de Mâcon, de Saint-Pierre-le-Moustier
( en Auvergne; ces officiers disparaissent bientôt de l'histoire. Au reste ces
l soi-disant grands baillis n'eurent à administrer que de très petites cireon*-
£ scrip lions.

«
222 civilisation française

Les Capétiens ne pouvaient craindre que les officiers


établis par eux dans les provinces suivissent l'exemple
des officiers carolingiens qui s'étaient rendus indépen­
dants et héréditaires : ceux-ci étaient ordinairement de
puissants propriétaires, ayant de fortes racines dans le
! pays ; ceux-là n'étaient que de simples chevaliers, de très
petite noblesse, et ordinairement étrangers au pays.
Cependant on a multiplié les précautions pour les retenir
dans l'obéissance et prévenir toute velléité ambitieuse. La
Cour du roi, ou plutôt les corps qui en étaient sortis,
surveillaient avec soin ces agents : le. Parlement révisait
leurs jugements, la Chambre des comptes examinait leur
J" gestion financière, le Conseil du roi contrôlait leurs agisse­
ments politiques. Saint Louis avait même créé des« enquê­
teurs » qui, comme les missi de Charlemagne, s'en allaient
deux par deux à travers la France, se présentaient ino­
pinément chez les officiers, et adressaient au roi des rap­
ports sur leur conduite.
Pour empêcher que les agents royaux ne prissent trop
de puissance dans les pays qu'ils administraient, il leur fut
interdit d'y acquérir des terres, de s'y marier ou d'y ma­
rier leurs enfants, etc. On a soin de ne jamais les laisser
trop longtemps dans la même province.

IV. Pouvoirs nouveaux de la royauté.


La justice du rot devient souveraine- — Le légiste
Beaumanoir, imbu des maximes du droit romain, affir­
mait que « toute juridiction laïque du royaume est tenue
du roi en fief et en arrière-fief ». Comme le Parlement est
toujours censé être la Cour des pairs, les plus puissants
seigneurs ne se permettent pas de contester sa juridiction;
et, comme en réalité il se compose surtout d'hommes à la
dévotion du roi, c'est sous l'influence d'idées monarchistes
qu'il rend ses arrêts. Personne ne semble fondé à se
plaindre, et cependant le droit du roi va sans cesse empié­
tant sur les droits des seigneurs.
D'abord la justice des plus grands seigneurs cesse d'être
souveraine, puisqu'on peut toujours appeler de ses sen­
tences au Parlement du roi. Quant aux seigneurs moins
i! ï
; î:

sw* i •*- •* -
LA ROYAUTÉ (1180-1328) 223

puissants, ils sont contraints d'admettre que les appels


seront portés d'abord devant les sénéchaux et les grands
baillis du roi, et seulement ensuite devant son Parlement *.
Puis, les légistes font prévaloir le principe qu'il y a,
des cas qui intéressent si directement l'autorité du prince
t ou la sûreté du royaume que le roi seul a le droit de pro-
1 1 noncer sur eux, en première comme en dernière instance :
j ; c'est ce qu'on appelle les cas royaux 2 . Ils se multiplient
j, sous saint Louis et ses successeurs : le sacrilège, la fausse
! ! monnaie, les attentats à la sûreté publique, la rébellion
r ! contre les officiers du roi, les assemblées illicites, le vol
! I sur les grands chemins, la concussion, le péculat, la simo-
ü nie, sont, en matière criminelle, des « cas royaux ». En
\j matière civile, ils embrassent ou tendent à embrasser tous
j. j les procès intéressant les églises cathédrales ou de fonda-
■ tion royale, les pupilles, les veuves, les étrangers, etc. Les
r j cas royaux se multiplient de telle sorte que les seigneurs
j s'en émeuvent et qu'ils demandent à Louis le Hutin de
" ; définir au moins exactement ce qu'on entend par ce mot.
Il ( Le roi leur fait cette réponse vague et peu rassurante :
jj « Cas royal est celui qui appartient à prince souverain et
non à un autre ».
:j S'il y avait des cas réservés, il y avait aussi des per-
; : sonnes réservées. Tout roturier qui obtenait le titre de
! bourgeois dans une des « bonnes villes » du roi, échap-
■ pait aux justices seigneuriales et ne pouvait être jugé que
j par les gens du roi.
■: Pouvoir législatif du roi. — Les légistes auraient
j voulu, dès le temps de saint Louis, faire attribuer au roi la
I
1. Il y avait, dans certains pays, comme dans le Laonnais, un usage
qui tendait à dépouiller les seigneurs même du droit de juger en première
instance. C'est ce quon appelait 1' « appel volage » ou les « appeaux
volages » : tout homme assigné devant le tribunal du seigneur avait le
droit de ne pas comparaître et de porter immédiatement la cause devant
les juges du roi.
2. Quelques historiens les ont confondus avec les cas dits capitaux; ils
ont avancé qu'il y avait, déjà sons Philippe-Auguste, quatre cas royaux ;
le meurtre, le rapt, l'homicide, l'incendie. Mais ce ne sont là que des cas
capitaux que tout seigneur ou toute commune investis du droit de haute
justice pouvait juger. Les véritables cas royaux, quand il s'agit de crimes,
ont beaucoup d'analogie avec ce qu'on appelait, à l'époque romaine, les
mimes de lèse-majesté.

i
224 CIVILISATION FRANÇAISE

souveraineté en matière législative qui avait appartenu : j


à l'empereur romain. Ils professaient que le roi, comme ! 1
l'empereur, est la loi vivante. Beaumanoir disait : « Ce qui
plaît à faire au roi doit être tenu pour loi. »
La puissance qu'avaient encore les seigneurs ne per­
mettait pas d'appliquer ces maximes. Le roi comprenait ■
qu'il ne pourrait faire prévaloir sa volonté sur les terres ;
de ses vassaux qu'avec le concours de ceux-ci. C'était avec
le consentement de ses vassaux du domaine qu'il édictait 1
des lois pour le domaine et avec le consentement de ses 1
grands feudataires qu'il édictait des lois pour le royaume.
En 1209, par exemple, Philippe-Auguste, publiant une
ordonnance sur les fiefs, a soin d'indiquer que c'est du ,
consentement du duc de Bourgogne, des comtes de Nevers,
de Boulogne, de Saint-Pol et d'autres grands du royaume;
et, en effet, les sceaux de ces seigneurs sont apposés à l'acte
en même temps que le sceau royal. Saint Louis proclame :
qu'un roi ne peut se dispenser de demander conseil à
ses grands et répond à Thibaut de Champagne qu'il ne
peut marier sa fille sans le consentement de ses barons.
Peu à peu, on prend l'habitude de ne demander leur con­
sentement qu'aux seigneurs les plus puissants et à ceux
dont le consentement est certain. Cela suffit pour que les
autres se soumettent, car ils comprennent que le roi, aidé
des seigneurs qui ont consenti, pourrait les contraindre
par la force. Déjà sous Philippe le Bel, ce consentement
n'est plus qu'une formalité et le roi s'arroge le rôle de
grand législateur dans le royaume comme dans le do­
maine.
Limitation du droit de guerre. — Le roi arrivait à
limiter, mais seulement pour son domaine, le droit de
guerre privée. Ainsi saint Louis, reprenant une ordonnance
de Louis VI, établit la quarantaine-le-roi. Il interdisait
les guerres privées pendant quarante jours à partir du mo­
ment où l'offense avait été commise. Pendant ces quarante
jours, le roi s'employait à réconcilier les deux adver­
saires; en attendant, tous deux se trouvaient sous son
« asseurement », c'est-à-dire sous la garantie royale, en
sorte que celui qui transgressait la trêve violait la parole
du roi et s'exposait à être arrêté et puni par lui. Si la

rr-^ry rr ' -s? -«.*»<


2 LA ROYAUTÉ (H 80- 1328) 225

' réconciliation ne pouvait s'opérer, au bout de quarante


jours, les deux parties reprenaient leur liberté d'action et
pouvaient guerroyer à leur volonté. Philippe le Bel, en
i, 1304, interdit les guerres privées dans tout le royaume,
■, ' mais seulement pendant sa guerre contre les Flamands.
; I En 1308, il défend les assemblées de gens d'armes et
ordonne à ses officiers de saisir les armes et les chevaux,
j En 1314, il prétend même qu'aucun tournoi n'ait lieu sans
j l'autorisation royale ; mais le droit de guerre privée ne dis-
p parut vraiment qu'à la fin du xv<> siècle.
I Un autre abus que les rois essayèrent de limiter et qui
s' se maintint longtemps encore : c'était le duel judiciaire.
< Louis VII l'avait interdit lorsque l'objet de la contestation
j ne vaudrait pas plus de cinq sous. Saint Louis déclara que
i le duel n'était pas une « voie de droit » et essaya de lui
f substituer la preuve par témoins, au moins dans son
domaine. Cependant il était difficile de s'en passer, car la
procédure d'alors était fort imparfaite. Philippe le Bel
permit de nouveau le duel judiciaire, mais décida qu'il
ne pourrait avoir lieu qu'après autorisation du roi.
Rédaction des coutumes. — Nous avons vu qu'un des
caractères du droit féodal, c'est qu'il n'était pas écrit. Du
jour où l'on rédigea les coutumes, le droit féodal cessa
d'être aussi arbitraire. Au xm® siècle, sont rédigés le « Très
ancien coutumier de Normandie », le « Grand coutumier
; normand », un certain nombre de coutumes ou usages de
! l'Orléanais, de l'Anjou, de l'Artois, etc. On ne rédige pas
les anciennes coutumes sans en corriger les dispositions les
plus vicieuses, comme celle de la coutume de Touraine qui
; condamnait à perdre un membre le serviteur qui avait volé
j à son maître un pain, une poule ou un pot de vin. On fait
' de larges emprunts au droit romain. Pierre de Fontaines
I écrit un commentaire sur la coutume du Vermandois:
Beaumanoir sur la coutume de Clermont en Beauvaisis ; un
jurisconsulte anonyme, sur la coutume de l'Orléanais, sous
ce titre « Livre de justice et de plaid ». Les « Établisse­
ments » faussement attribués à saint Louis sont une com­
pilation de deux coutumes, l'une angevine, l'autre orléa-
naise. Ces rédactions de coutumes ou ces commentaires sur
les coutumes n'ont que la valeur de travaux privés; ils n'ont
13 .
226 CIVILISATION FRANÇAISE

pas force de loi ; mais ils exercent une certaine influence


sur la manière dont la loi est appliquée dans les tribunaux.
Revenus du roi : les impôts. — Les premiers Capétiens
n'ont pour soutenir leur rang que les revenus de leurs do­
maines eu les droits que le roi peut exiger, soit comme
suzerain féodal, soit comme protecteur des Églises. Cela
peut suffire quand les dépenses d'administration sont
presque nulles et que les guerres sont courtes et peu éloi­
gnées. Bientôt le domaine royal s'étend et les institutions
de gouvernement se développent : on commence à payer
des fonctionnaires. On soutient contre le roi d'Angleterre
des guerres longues et coûteuses.
11 faut se procurer de nouvelles ressources, lever des I
aides, non seulement sur les sujets du domaine, mais J
sur ceux du royaume tout entier. Or, on ne peut invoquer
ni le principe romain, suivant lequel l'empereur a le droit
d'établir des impôts sur tous ses sujets, ni le principe
moderne, suivant lequel tous les citoyens doivent contri­
buer aux dépenses publiques. On ne peut taxer les sujets
des barons sans le consentement de ces derniers. On agit
donc pour la levée des deniers comme pour la promulga­
tion des lois : on demande le consentement des seigneurs,
et ils l'accordent, à titre de « don gracieux », et moyen­
nant qu'on leur laissera une partie de l'argent perçu sur
leurs vilains. Puis on ne demande le consentement que de
certains d'entre eux. Mais il est impossible de s'en passer
entièrement : Philippe le Bel lui-même recommande à ses
agents d'obtenir le consentement des barons avant de
percevoir sur les hommes de leurs domaines les taxes
levées en vue de la guerre : « Contre la volonté des barons
ne faites pas ces finances en leurs terres, » écrit-il; mais il
ajoute : « Tenez ceci secret, car il nous serait trop grand
dommage, s'ils le savaient. » On voit que la royauté n'est
encore guère sûre, ni de son droit, ni de sa force.
Droit de battre monnaie. — Jusqu'alors tout souverain •
féodal a le droit de battre monnaie. Il y a autant de sys­
tèmes monétaires que de petits États. D'abord les rois
capétiens ne croient pas pouvoir contester ce droit de leurs
vassaux, mais bientôt ils travaillent à en faire un droit
exclusivement royal. Louis IX se borne à décider que la
LA ROYAUTÉ (H 80-1328) 227

monnaie du roi aura cours dans tout le royaume, et,


comme la monnaie du saint roi est de meilleur aloi que
celle des seigneurs, cette mesure est bien accueillie par le
peuple. Pour s'assurer cet avantage, il défend aux sei­
gneurs, même à son frère le comte de Poitiers et de Tou­
louse, de frapper des monnaies semblables à la sienne.
Philippe le Bel va naturellement beaucoup plus loin : il
suspend, pour tous les seigneurs, le droit de battre mon­
naie; puis, quand il restitue ce droit, il ne le rend qu'à
quelques-uns d'entre eux : soixante-treize seigneurs en sont
dépouillés d'un seul coup. Après la mort de ce prince, les
barons obligent son fils à une transaction : il est convenu
qu'ils continueront à battre monnaie, mais que le roi
fixera le poids, l'aloi, et la marque de leur monnaie. Phi­
lippe le Long projette d'établir dans tout le royaume un
seul système de monnaie , comme un seul système de
•I
mesure pour le vin et le blé.
C'est seulement sous Philippe de Valois et Jean le Bon
que les rois s'arrogent enfin le droit exclusif de battre
monnaie pour tout le royaume. Le duc de Bretagne est le
seul qui gardera cet attribut de la souveraineté, et encore
Charles V lui fera défense de mettre son nom sur les monnaies.
Malheureusement les rois ne se sont pas plutôt emparés
de ce droit qu'ils en abusent pour altérer les monnaies et
faire leur profit de ces altérations. Bien différent de son
aïeul saint Louis, Philippe le Bel frappe une monnaie de si
!
mauvais aloi qu'on peut le dénoncer comme « faux-mon-
nayeur ». Ce sera bien pis encore sous Jean le Bon.
I Le roi peut faire des nobles. — Non seulement le pou­
voir royal s'augmente de tous les droits qu'il retranche aux
nobles; mais le roi s'arroge le droit de faire des nobles *.
Le comte de Flandre, à l'exemple de certains princes d'Alle­
magne, s'était mis à anoblir des vilains : il en est empêché
par un arrêt du Parlement qui lui signifie que le roi seul
a le pouvoir d'anoblir. Philippe le Bel confère la noblesse
à ses jurisconsultes : par dérision, on les appelle « cheva-
liers-ès-lois ». Il la confère même à des bourgeois. C'était
1. On a souvent allégué l'exemple de l'orfèvre Raoul qui aurait été
anobli par Philippe III, en récompense d'un travail d'orfèvrerie. Le fait est
aujourd'hui reconnu faux.
-AW.V

1 I!'- ■

228 CIVILISATION FRANÇAISE .


f ihv-.- ■:•■
r ;Vî ; ' ■ attaquer le principe féodal dans son essence même : car,
aux yeux des féodaux, le guerrier seul était noble et au
W-ï:.":- xiue siècle on ne concevait plus qu'on pût devenir noble
autrement que par la naissance et par l'épée.
. V* farinée royale : le service féodal et les mercenaires.
— Les premiers Capétiens n'eurent pas d'autre armée que
celle que leur donnait le service féodal : or le vassal ne
devait le service que pendant un temps limité. L'agrandis­
sement du domaine royal ne modifia pas la coutume : le
é M Champenois, devenu sujet du roi de France, ne lui devait
que le service dû jusqu'alors au comte de Champagne. De
même les milices de bourgeois ne devaient qu'un service
limité et souvent on ne pouvait les conduire qu'à une faible
distance de leurs villes. Le roi n'avait donc pas de troupes
permanentes, et il dépendait de ses vassaux pour la dé­
fense de ses droits. Cette organisation devenait insuffisante
quand il fallut faire de sérieuses guerres.
D'ailleurs les vassaux, tenus de s'équiper et de s'entre­
tenir à leurs frais, sont hors d'état de subvenir à une expé­
dition un peu prolongée : il faut que le roi leur vienne en
aide et leur donne une espèce de solde. C'est ainsi qu'une
partie des chevaliers qui accompagnèrent saint Louis aux
croisades d'Égypte et de Tunis, y allèrent aux frais de ce
prince. Même dans le royaume, le roi constitue de bonne
heure une petite armée de chevaliers soldés. Sous Phi­
lippe III, le baron soldé reçoit cent sols ; le chevalier banne­
ret, vingt; le simple chevalier, dix; l'écuyer ou sergent, cinq.
L'armée a donc changé de caractère : elle n'est plus sim­
plement féodale; elle est moitié féodale et moitié merce­
naire. Elle marche, en partie, pour accomplir le devoir
d'ost, et en partie parce qu'elle touche une solde.
Bientôt les rois s'avisent que de vrais mercenaires seraient
plus dociles et coûteraient moins cher. Parmi les nobles
pauvres, même parmi les aventuriers de toutes sortes, serfs
fugitifs, gens sans aveu, routiers et ribauds, qui suivaient
les armées pour profiter du Lutin ou donner un coup de
7, ' main à l'occasion, il est facile de recruter des bandes dont
on obtiendrait un service permanent et une obéissance
passive. Ce qui n'était jusqu'alors que la lie, la queue de
l'armée, pourrait bien devenir l'armée elle-même.
.

t '

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LA ROYAUTÉ (H 80 - 1328 ) 229

Déjà on cite un certain Cadoc qui, sous Philippe-Auguste,


commandait une bande de routiers à la solde du roi. Phi­
lippe le Bel eut une compagnie de « cranequiniers » ou
arbalétriers à cheval. Pourtant Pélément mercenaire fut
toujours peu développé sous les Capétiens directs.
Pour payer leurs troupes, les rois, à partir de Philippe
le Bel, trouvèrent dans la tradition royale une ressource
financière. En vertu d'une coutume qui remontait aux lois
: des Mérovingiens et aux capitulaires de Charlemagne, tout
! homme libre, sauf les mendiants, devait au roi le service
I militaire pour la défense du pays. Beaucoup d'hommes
I libres, les gens d'Église et leurs vassaux, les paysans affran-
! chis, les bourgeois, même un certain nombre de nobles,
j furent heureux de s'exempter du service à prix d'argent. ,
i Philippe le Bel, en 1303, fixa le prix de l'exemption, pour
■ chaque noble, à la moitié de son revenu annuel. L'argent
ij servit à payer les hommes qui consentaient à rester sous les
j armes. Au lieu de nobles ou de bourgeois, qui regrettaient
les uns leur château, les autres leur boutique, et qui atten­
daient avec impatience la fin du temps de service féodal,
le roi eut des guerriers dévoués, aimant la guerre pour
elle-même, qui ne comptaient pas les jours et ne mar-
; chandaient pas leur concours. Alors apparaît un type
d'homme tout nouveau : le « soldat par métier ».
1 Ainsi, tandis qu'autrefois le service militaire, comme le
service judiciaire, était une obligation en même temps
qu'un droit pour tous, désormais porter les armes ou
rendre la justice tend à devenir une profession.
Philippe le Bel, tant de troupes féodales que de troupes
soldées, put réunir des armées de cinquante à soixante
mille hommes. C'est le connétable qui commandait en chef :
: sous lui marchaient les deux maréchaux et le grand maître
des arbalétriers, qui était à la tête de la « piétaille » ou
infanterie.

V. Attitude nouvelle de la royauté à l'égard


des pouvoirs ecclésiastiques.
i .

Rapports de la royauté et de l'Église. — A l'égard de


! l'Église, quand les rois de France eurent à défendre leur

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i r*
..-‘2
230 CIVILISATION FRANÇAISE j,
autorité, ils le firent d'autant plus aisément que, au point
de vue religieux, ils ne lui étaient pas suspects. Ils des­
cendaient de cet Hugues Capet qui avait pris pour étendard
de guerre la chape de saint Martin, et ils avaient adopté
pour étendard 1' « oriflamme », ou la bannière de l'abbaye
de Saint-Denis, üs descendaient de Robert, ce saint roi,
qui composa des hymnes et qui chantait au lutrin. Comme
lui, ils protégeaient les terres d'Église contre les usurpa­
tions des seigneurs, et la foi catholique contre les hérésies. ;
Philippe-Auguste fit la guerre aux Vaudois de la Flan- i
dre; Louis VIII prit part à la croisade contre les Albigeois; ;
Blanche de Castille favorisa l'Inquisition dans le midi de
la France; saint Louis punit sévèrement non seulement
les hérétiques, mais les blasphémateurs, auxquels il faisait :
percer la langue avec un fer rouge. Toute offense à la
religion était réprimée comme une offense à la majesté
royale.
Tous ces rois, à part Philippe le Bel, étaient donc des
hommes très pieux. Pourtant ils ne permirent ni au pape,
ni aux évêques, d'empiéter sur leurs droits. Ils ne firent pas
la guerre au saint-siège comme les empereurs d'Allemagne;
seulement, aux prétentions ecclésiastiques, ils opposèrent, ,
avec respect, avec fermeté, l'indépendance de la couronne
qu'ils entendaient tenir de Dieu seul.
Ils firent prévaloir leurs ordonnances sur les terres da
l'Église comme sur celles des seigneurs.
La protection que les rois exerçaient sur les terres ;
d'Eglise était pour eux une source de richesse et de puis­
sance : à titre de gardiens, ils percevaient les revenus des
évêchés, pendant tout le temps qui s'écoulait entre la mort
d'un évêque et la nomination du successeur : c'est ce qu'on
appelait la régale ou droit royal. Pour remplacer le droit
féodal de « relief » que les églises ne payaient pas, puisque
leurs terres ne changeaient jamais de maître, les rois exi­
geaient d'elles un droit annuel d'amortissement ou de
mainmorte.
Les églises leur accordaient des subsides plus facilement
que les seigneurs; tantôt en leur abandonnant une partie
de la dîme, tantôt en leur permettant de lever des taxes
sur leurs sujets.
LA ROYAUTÉ (H 80 - 1 328 ) 231

Les rois en vinrent à s'attribuer presque exclusivement


le droit de protection sur les églises de quelque impor­
tance. D'ailleurs elles tenaient à honneur d'être protégées
par le roi lui-même. Il en résulta que, les Capétiens étant
presque aussi complètement maîtres sur les terres d'Église
que sur leur propre domaine, celles-ci furent, au milieu
des États féodaux, dans la France entière, comme autant
de postes avancés de la royauté.
t La justice royale et les tribunaux d'Église. — Nous
i ; avons vu que les prélats, évêques ou abbés, avaient à la
! ! fois des cours féodales et des cours ecclésiastiques. Dans
I ! les unes, ils se faisaient représenter par un juge, souvent
, ; laïque, dans les autres, par leur official.
j Les rois voulurent d'abord obtenir l'assimilation com-
■ plète de ces cours féodales aux cours laïques : Philippe IV
; ; ordonna que les évêques ou abbés qui possédaient une juri-
! j diction temporelle ne pourraient avoir dans leurs cours
j que des juges laïques; il entendait que, en cas de mauvais
■; jugement, leurs juges ne se pussent prévaloir de leur qua-
' lité de clercs pour se dérober aux peines édictées par les
tribunaux d'appel. Dès lors ces cours sont des cours féo­
dales au même titre que les autres, et nous n'avons pas
‘ à nous en occuper autrement. Les appels de ces tribunaux
; d'Église, comme ceux des justices seigneuriales, étaient
i portés devant le bailli du roi ou devant le Parlement.
I; Quant aux cours ecclésiastiques proprement dites, ou cours
• de chrétienté, leur compétence s'était abusivement étendue
tant au criminel qu'au civil. Notamment la juridiction sur
; le parjure attirait à ces cours toutes les causes qui avaient
pour objet un contrat, et la juridiction sur les mariages
î toutes les causes qui intéressaient la famille. De plus
I beaucoup de laïques, pour bénéficier de la justice d'Église,
j pour jouir de ce qu'on appelait le privilège de clcrgie, pre-
■ naient sans droit la tonsure : ainsi agirent surtout, par
milliers, les marchands italiens établis en France. C'est
contre l'extension excessif de ces juridictions que la royauté
réagit. Elle trouva un appui dans les seigneurs, qui se
plaignaient des mêmes empiétements sur leur justice.
Sous Philippe-Auguste,, à la suite d'un accord entre le
roi, les barons et les clercs, accord qui fut un véritable
232 CIVILISATION FRANÇAISE
concordat, il fut convenu que les cours de chrétienté pour­
raient juger du parjure, mais non pas des matières féodales;
du péché, mais non du fief. !
■ Sous saint Louis, Beaumanoir marque très exactement '
le principe de la séparation entre la justice laïque et la jus-
tice spécialement ecclésiastique : « Bonne chose est, et J
profitable selon Dieu et selon le siècle, que ceux qui i
ont la justice spirituelle se mêlent de ce qui appartient à |
la spiritualité tant seulement , et laissent justicier et i
exploiter à la justice laïque les cas appartenant à la tem- !
poralité. » En 1246, il y a encore une association des ,
barons contre les empiètements de la justice d'Église. 1
Quand les évêques ou les communautés résistaient, à leur j
autorité, les princes les plus religieux se croyaient en j
droit d'employer la force. Vers 1230, Blanche de Castille j
saisit les revenus de l'archevêque de Rouen qui refusait ■
de reconnaître la suprématie judiciaire de la cour du roi !
et prétendait n'avoir d'autre juge que le pape. En 1232, '
elle fit briser les portes de la prison où les chanoines de
Notre-Dame retenaient illégalement des accusés.
Limites apportées à l'exercice du droit d'excommu­
nication et d'interdit— Ainsi les seigneurs ecclésiastiques
se trouvaient avoir restitué au souverain presque tous les
droits royaux dont ils s'étaient emparés au temps de l'anar­
chie féodale. Les doctrines mêmes de l'Église, si favorables
au pouvoir royal, lui imposaient cette abdication.
Les évêques n'étaient pas seulement des seigneurs, ils
étaient des prêtres. Même en restituant au roi le glaive
temporel, ils gardaient le glaive spirituel, c'est-à-dire l'ex­
communication et l'interdit. Us pouvaient être tentés d'en
abuser. Le droit d'excommunication, qui avait été une arme
nécessaire dans les siècles d'anarchie, pouvait devenir une
cause de troubles à une époque plus calme, quand les rois
étaient devenus assez forts pour faire respecter la loi.
Les rois résistèrent donc à cet abus. Quand Robert et Phi- ;
lippe-Auguste furent excommuniés par le pape, ils récla-
mèrent et restèrent longtemps avant de se soumettre.
Saint Louis blâmait les évêques trop prompts à lancer les
foudres ecclésiastiques : il refusait de leur prêter main-forte
pour contraindre les excommuniés à faire leur soumission, i
IA ROYAUTÉ (H 80-1 328) 233

- Nos rois obtiennent de la cour de Rome des garanties


contre les coups qui ont frappé leurs prédécesseurs. Dans
une série de bulles, les papes font des concessions : le roi,
la reine, l'héritier du trône, ne peuvent être excommuniés ;
• les officiers royaux ne peuvent l'être quand ils exécu-
, tent les ordres du roi; l'interdit ne peut être jeté sur ses
terres. Dès lors l'excommunication tendit à perdre de sa
redoutable puissance. Çeux qui fréquentaient les excom-
j muniés ne furent plus frappés que de l'excommunication
j « mineure », qui enlevait la participation aux sacrements,
î mais sans exclure le coupable de l'entrée à l'église et du
' commerce des fidèles. Puis le concile de Bâle (1431) déci-
) dera que les fidèles ne seront plus obligés d'éviter que
j deux sortes d'excommuniés : ceux qui l'auront été nomi-
j nativement et solennellement, et ceux dont l'excommu-
j nication est notoire. Les applications de cette peine seront
encore réduites par la suite des temps
La justice royale et l'Inquisition. — Parmi les tribu-
I naux d'Église, il en était un surtout qui devait porter
ombrage à l'autorité royale. C'était 1' « Inquisition » qui
: ayait été établie d'abord à Toulouse en 1229, à la suite de
la guerre des Albigeois, et qui avait été confiée en 1233 par
le pape Grégoire' IX aux moines dominicains. Il y eut, par
la suite, un inquisiteur-général de la langue d'oc et un
: inquisiteur-général de France, ou de la langue d'oïl.
Philippe le Bel, sans attaquer de front le redoutable
tribunal, chercha à limiter sa puissance. En 1287, il dé­
fendit aux inquisiteurs d'arrêter des habitants de la séné­
chaussée de Carcassonne, à moins que le crime d'hérésie ne
fût prouvé par l'aveu de l'accusé ou par la clameur publi­
que. Il enjoignit à son sénéchal de s'opposer aux arresta­
tions illégales. Il ordonna que les inquisiteurs ne pourraient
; poursuivre qu'avec le consentement de l'évêque.
La royauté française et la papauté. — Comme ils
entendaient se réserver toutes les ressources financières de
l'Église, nos rois la protégeaient contre les exigences de la
cour de Rome. Louis IX, bien qu'il n'ait pas promulgué la
« Pragmatique sanction » que certains historiens lui attri­
buent et qui est une pièce apocryphe, inventée au xvi” siècle,
interdit cependant aux évêques de donner, ou même de
CIVILISATION FRANÇAISE

prêter de l'argent au pape, sans l'autorisation royale. Phi­


lippe le Bel, moins modéré que ses prédécesseurs, est le
premier qui entre en lutte ouverte avec le pape. Du reste
entre les prétentions du pape, qui se considérait comme
chef suprême de l'Église, et celles du roi, qui prétendait être
A'W'
le protecteur de toutes les églises du royaume, un conflit
ne pouvait manquer d'éclater. Le roi voyait avec peine
qu'une partie des revenus des églises, sous divers prétextes,
allait grossir « au delà des monts », le trésor du pape;
le pape trouvait que le roi abusait de la régale et des
autres moyens d'obtenir l'argent des églises. C'est sur une
question de finances que portèrent les premières réclama­
tions de Boniface VIII. Il excommunia les clercs qui paye­
raient des impôts et les laïques qui en exigeraient, quels
qu'ils fussent. Philippe, de son côté, défendit d'envoyer de
l'argent hors du royaume.
Puis la querelle s'étendit : tandis que le pape affirmait
la souveraineté de l'Église romaine sur tous les trônes, le
roi revendiquait l'indépendance absolue de sa couronne. Le
pape prétendait que c'était à l'Église à juger les laïques et
même les rois, tandis que le roi prétendait au contraire
que les évêques et les clercs, comme les autres habitants
du royaume, fussent sujets à la juridiction de ses officiers
et de son Parlement.
La lutte se termina par la défaite et la mort de Boni-
face VIII (1303). Philippe le Bel pesa de telle façon sur
le sacré collège qu'il fit élire un pape à sa dévotion. Avec
Clément V, qui renonça au séjour de Rome et vint se fixer
à Avignon (1308), commence pour la papauté une période
d'humiliation et de dépendance vis-à-vis de la couronne de
France. C'est ce qu'on appela la captivité de Babylone.
Pour avoir exagéré ses prétentions, le saint-siège se voyait
soumis à une sorte d'esclavage.
La royauté et les Templiers. — Philippe le Bel, qui
venait de briser la papauté, brisa aussi les Templiers (1307-
1314). Alors prend fin cette période de l'histoire pendant
laquelle les nations européennes avaient été confondues
dans l'unité chrétienne, placées sous une direction com­
mune, celle de la papauté, et défendues contre un ennemi
commun, les Sarrasins, par les ordres religieux militaires.

SUSSES SB*
Miuà—

— ' ^ \.rr .
LA ROYAUTÉ (1180-1328) 235

La papauté et ces milices sacrées étaient en dehors ou


I au-dessus des nations; elles étaient des institutions inter-
I nationales; or les peuples, à ce moment, tendaient à re­
prendre leur individualité, à vivre d'une vie nationale, non
plus sous l'autorité du pape, mais sous celle de leurs rois.
^Université «le Paris. — Même en matière religieuse,
• une grande force nationale s'était constituée au profit de la
royauté. Au xie siècle, les maîtres et les élèves de l'école
établie auprès de la cathédrale, dans Me de la Cité, s'y
I ! trouvant trop à l'étroit, vinrent s'installer sur la montagne
I ; Sainte-Geneviève. En 1200, ils y formèrent une corporation.
; ! Philippe-Auguste lui accorda d'importants privilèges; il
: : fut ainsi le fondateur de 1' « Université de Paris ». Il prit sa
I j défense contre les prétentions du chancelier de la cathé-
! drale, exempta les maîtres et les écoliers de la juridiction
: i de son prévôt, sauf le cas de flagrant délit, autorisa l'Uni-
j versité à juger elle-même ses membres, lui accorda le droit
j de se réunir en assemblée, d'élire son recteur et ses autres
j dignitaires, de nommer un procureur-syndic pour défendre
i ses privilèges.
* L'Université, à laquelle se rattachèrent les nombreux col-
: lèges qui se fondaient dans Paris, devint un corps extrê-
j mement puissant. Sa juridiction s'étendait sur toute la rive
; gauche de la Seine, et la moitié de Paris se trouva former
1; une sorte de république savante, comme une commune
i universitaire, qui avait ses lois, ses tribunaux, et presque
: sa langue propre : c'était déjà le pays latin.
! Elle comptait par milliers ses écoliers. Ceux-ci se divi-
! saient, suivant leur origine, en nations : Thonorable nation
\ des Gaules, la vénérable nation de Normandie, la très fidèle
: nation de Picardie, la très constante nation des Anglais h

1. Celle-ci fat remplacée, à l'époque de la guerre de Cent ans, par la


j nation des Allemands. Chaque nation se subdivisait en provinces. La pro­
vince de Bourges, par exemple, comprenait non seulement les Berrichons,
mais aussi les étudiants d'Espagne, d'Italie, d'Égypte, de Syrie, de Perse,
d'Arménie. Pour assurer aux maîtres et aux écoliers le vivre et le gite, la
charité des rois et des particuliers fonda des collèges, elle y créades bourses
pour les jeunes gens et y dota des chaires pour les maîtres. Les plus
anciens de ces collèges sont ceux de Sorbonne (1250), d'Harcourt (1280), de
Navarre (1304), de Montaigu (1319), du Plessis (1322), des Lombards (1334),
de Lisieux (1336), etc.
230 CIVILISATION FRANÇAISE

L'Université s'arrogea le droit, quand ses privilèges étaient


méconnus, de suspendre ses cours : c'était sa manière à
elle de jeter l'interdit. Alors toute cette jeunesse se répan- ;
dait sur le pavé de Paris, se livrait à toutes sortes d'excès,
faisait trembler les bourgeois et les magistrats. L'Univer­
sité pouvait aussi fulminer contre ses ennemis l'excommu- j
nication universitaire, qui les privait du droit d'enseigner !
chez elle; elle en usa en 1254 contre les dominicains. De (
plus l'Université avait sous ses ordres ses suppôts, c'est-à-
dire tous ceux qui vivaient d'elle, comme les copistes,
enlumineurs, relieurs, marchands de parchemin, hôteliers,
messagers, courriers, etc. Tout ce monde de fournisseurs
ne dépendait que de sa juridiction et lui était absolument
dévoué. Aussi lorsque, tous les ans, après l'élection du rec­
teur, l'Université se rendait processionnellement à Saint-
Denis, la tête de la procession atteignait déjà l'abbaye, I 1
quand les dernières files n'étaient pas encore sorties de S
l'église Sainte-Geneviève à Paris. J
Les écoliers de l'Université formaient une population très j
turbulente. En 1200, des écoliers allemands se prirent de 1
querelle avec les bourgeois parisiens : il y eut vingt-deux tués
et beaucoup de blessés. Philippe-Auguste prit parti pour
ses écoliers, fit arracher les vignes et raser les maisons de
plusieurs bourgeois et condamna le prévôt à la prison per- ! i
pétuelle. En 1225, les écoliers manquèrent d'assommer le
légat du pape, parce qu'il avait pris contre eux le parti de j i
l'évêché. En 1229, Blanche de Castille, pour les mettre î ]
à la raison, dut employer contre eux les routiers ou sol- i I
dats mercenaires, qui en tuèrent et blessèrent un certain j
nombre. Alors les maîtres suspendirent les cours et les éco- i
liers se répandirent dans les villes voisines. A Orléans, ■;
ils amenèrent de nouvelles rixes et l'un d'eux, neveu du
comte de la Marche, ayant été tué par les bourgeois,
ceux-ci furent excommuniés par l'évêque et massacrés par
les gens du comte. De retour à Paris, les écoliers excitèrent i
encore d'autres désordres. Un jour, en 1304, le prévôt de
Paris s'étant permis de faire pendre l'un d'entre eux, il fut ;
excommunié et obligé d'aller se faire absoudre à Rome, car, i
les écoliers étant clercs presque tous, quiconque portait la i
main sur eux tombait sous le coup d'une excommunica- j
LA ROYAUTÉ (,1180-1328) 237

tion dont le pape seul pouvait relever. En 1408, un autre


prévôt, ayant également fait pendre deux écoliers pour
vol, fut obligé d'aller les dépendre solennellement, de les
inhumer lui-même et de demander pardon. De même, vers
1329, l'évêque de Paris ayant fait emprisonner un étudiant,
l'Université le fit condamner par le pape.
Ces écoliers étaient presque tous très pauvres. Certains
vivaient des aumônes des bourgeois, sous les fenêtres des­
quels ils allaient chanter des cantiques. D'autres volaient
la nuit dans les rues. L'organisation des écoles était très
misérable : les écoliers, en soutanes déchirées, pleins de
I '
vermine, écoutaient les leçons, assis ou couchés dans la
paille. De là le nom d'une des rues de Paris : rue du
« Fouarre », ou de la paille. La Sorbonne elle-même,
|.
établie rue Coupe-Gueule, en 1250, par Robert Sorbon,
confesseur de saint Louis, n'était guère mieux installée. On
l'appelait la « pauvre maison » où « les pauvres maîtres »
faisaient la leçon aux « pauvres écoliers ».
Malgré ces désordres et cette misère, l'Université de
Paris, grâce à la science de ses docteurs, acquit dans l'Eu­
rope entière une grande renommée. Bien qu'elle enseignât
toutes les sciences connues à cette époque, la théologie
était son principal souci. En matière de religion, les opi­
nions de l'Université étaient partout respectées. Elle s'arro­
gea une grande partie de l'autorité qui avait appartenu
autrefois aux conciles. On l'appelait même le « concile
permanent des Gaules ». Henri II, roi d'Angleterre, pro­
posa de soumettre aux écoliers de l'Université son différend
avec Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry. Les papes
eux-mêmes tenaient grand compte de ses décisions. Son
autorité s'accrut encore quand la papauté, après Boni-
I face VIII, tomba dans l'impuissance. Plus tard, dans les
i grands conciles du xve siècle, ce seront les docteurs de
Paris qui feront la loi.
Comme à cette époque la religion était toujours mêlée
à la politique, l'Université de Paris pouvait prêter à la
royauté française un concours très utile. Malgré les que­
relles entre les officiers du roi et les écoliers, elle était
fort dévouée à la couronne. Elle se glorifiait du titre de
« fille aînée des rois ». Aussi donna-t-elle à l'opinion
238 CIVILISATION FRANÇAISE

publique une direction favorable à la cause monarchique.


Elle aida la royauté à triompher des prétentions des papes
et des évêques. Elle fut vraiment une force nationale. i
L'Idée royale devient une réalité. — Ainsi la royauté!
s'appuyait sur un domaine royal de plus en plus étendu,'
sur des dynasties capétiennes établies dans presque toutes
les autres provinces. La valeur chevaleresque des rois lui '
assurait la force, et ses légistes mettaient la loi à son ser- 1
vice. Elle avait fait triompher dans tout le royaume son:
droit d'édicter des lois, de juger souverainement, de lever;
des impôts. Elle avait dans les provinces des fonction- !
naires dévoués; aux anciennes milices féodales, elle pou-:
vait joindre une armée docile de mercenaires. Elle était;
munie des organes essentiels de gouvernement : le Grand j
Conseil pour la politique, le Parlement pour la justice, la j
Chambre des comptes pour les finances, l'Université pour |
la direction des esprits. La royauté, qui n'avait d'abord
été qu'une doctrine et un principe, devenait une réalité.
Ouvrages a consulter : Pingaud, Charles d'Anjou. — P. Viollet, Les
La politique de saint Grégoire le sources des Etablissements de saint
Grand. — Volgt, Grégoire VII et son Louis. — Thomassy , Saint Louis
temps. — Villemain, Grégoire VU. — et le gallicanisme. — Bémont, Stmon
Delarc, Un pape alsacien, Léon IX. de Alontfort. — Langlois, Le règne
— Hiant, Innocent 111. — Rurter, de Philippe le Hardi. — Boutaric,
Innocent III. — Jules Zeller, Hist, Saint Louis et Alphonse de Poi­
d'Allemagne (t. Ill et IV). — J. Roc- tiers et La France sous Philippe le
quain, La papauté au moyen âge. — Bel. — Aubert, Le Parlement de Paris
Chéruel, Hist, de Vadministration de Philippe le Bel à Charles VH. —
monarchique en France et Diction­ Rabanis, Clément V et Philippe le
naire des institutions de la France. Bel. — Clément, Enguerrand de Ma-
— Dareste, Histoire de l'administra­ rigny. — Mignet, Mémoires histori­
tion en France depuis Philippe-Au­ ques (Formation territoriale de la
guste. — Richard, Etude sur l'admi­ France). — Ph. Bonnassieux, De la
nistration de Louis VU. — Capefi- réunion de Lyon à la France. — Du
guQ, Hist, de Philippe-Auguste. — Lu­ Boulay, Eist, de V Université de Paris.
chaire, Etudesurl'adm. de Louis VII — Franklin, La Sorbonne, ses ori­
et Philippe-Auguste. — Fauré, Hist, gines. — Thurot, De Vorganisation
de saint Louis. — Valois, Guillaume de V Université au moyen âge. — Gui­
d'Auvergne, évêguede Paris. — Priest, zot, Vuitry, ouvrages cités.
Hist, de la conquête de Naples par
CHAPITRE XIII

TRANSFORMATION DE LA SOCIÉTÉ FÉODALE


COMMENT ELLE S'OPÈEE (suite) :
LES VILLES, LE TIERS ÉTAT, LES PAYSANS
(De Philippe-Auguste à Charles le Bel, 1180-1328.

Ij 1. Émancipation des villes.


Les villes sons la féodalité. — En ce qui regarde
l'émancipation des villes , on peut partager la France en
cinq régions : celle du midi, celle du nord, celle du centre,
celle de l'ouest, celle de l'est.
1° Région du midi : les municipalités consulaires. —
Le midi de la France n'avait pas subi aussi complètement
que le nord la conquête franque, ni les influences ger­
maniques. La féodalité s'y était bien établie, mais le milieu
social était tout différent. Sans doute les anciennes institu­
tions municipales des Romains n'avaient pas survécu à
l'Empire; les curies, par exemple, étaient liées trop étroite-
■ ment au système fiscal, pour ne pas périr avec lui; les cu-
; ; -riales avaient dû être les premiers à briser leur chaîne.
J : Toutefois nos historiens se partagent entre deux thèses, les
? ; uns voyant dans les municipalités du midi au moyen âge
J ; la continuation des anciennes municipalités romaines, les
i : autres affirmant qu'il n'y a aucune filiation entre la curie
I romaine et l'institution consulaire du moyen âge.
i Quand même rien ne serait resté debout des anciennes
|; institutions romaines, le souvenir en subsista. En même
S temps il. se transforma; on oublia ce qu'elles avaient eu de

■■■I
S**#Mwn.ir

Vïï,
240 CIVILISATION FRANÇAISE

tyrannique pour se rappeler seulement qu'il y avait


eu un temps où les cités s'administraient elles-mêmes.
Ce mot de « liberté romaine », qui, pour les curiales du
V® siècle, avait été une cruelle ironie, commença à être pris
au sérieux.
Il subsistait donc, en face du régime féodal, comme un
reste de tradition romaine, qui ne permettait pas aux villes
de sunir sans résistance le joug des hauts barons laïques et
ecclésiastiques.
Beaucoup de villes avaient été fondées à l'époque féo­
dale, comme Montpellier, Montauban, Perpignan, Limoux,
Gaillac, Saint-Gaudens. Dans les anciennes villes gallo-
romaines, il y avait presque toujours, en face de la vieille
cité romaine, une partie toute nouvelle, une forteresse
féodale élevée pour surveiller la cité. Celle-ci forme la
ville haute, où se tient le seigneur ou son viguier avec une
garnison d'hommes d'armes ; celle-là est la ville des bour­
geois, et l'évêque y a conservé une grande autorité 1 . Par
la suite, le même mouvement entraîna les villes féodales
et les cités gallo-romaines ; dans celles-ci, la ville haute et
la ville basse, après avoir formé longtemps deux commu­
nautés distinctes, finirent par se confondre en une seule.
Le midi de la France, baigné par la Méditerranée, en re­
lations constantes avec l'Italie et l'Orient, n'avait jamais
cessé d'être commerçant et riche. La haute bourgeoisie
touchait presque à la noblesse. Les seigneurs eux-mêmes
avaient d'autres mœurs que dans le nord ; ils n'avaient pas
abandonné aussi complètement le séjour des villes pour
celui des châteaux. Ils ne méprisaient ni le commerce, ni
les commerçants; dans leur façon de les considérer, il y
avait quelque chose de l'esprit italien, et l'Italie a montré
de très bonne heure des aristocraties à la fois belliqueuses
et trafiquantes, des patriciens qui mêlaient ensemble la
guerre, la croisade, le négoce. Plus civilisés que les barons
du nord, ceux du midi comprirent plus vite combien la
rigueur des droits féodaux était nuisible à la fortune pu-

1. C'est ainsi qu'à Marseille on distingue la ville haute et la ville basse;


h Nîmes, le château des Arènes et la cité; à Arles, Narbonne, Toulouse»
le bourg et la cité ; à Alby, le Castelviel (vieux château) et la cité.
! ■: LES VILLES 241

blique et quel profit il pouvait y avoir pour eux-mêmes à


émanciper un peuple industrieux. En outre, en face des
hauts seigneurs, comtes, vicomtes, viguiers, barons, qui
représentaient l'ancienne administration franque, il y
, avait dans le midi beaucoup de petits nobles, descendants
des anciens propriétaires gallo-romains ou wisigoths, qui
i se mêlaient à la vie des citadins, partageaient leur esprit
1 d'indépendance vis-à-vis des hauts barons et volontiers
j les aidaient dans leurs revendications. L'Eglise était moins
; féodale dans le midi que dans le nord; elle y était moins
; puissante que les seigneurs laïques. Tandis que, dans le
I nord, c'est surtout contre les seigneurs ecclésiastiques
I qu'est dirigé le mouvement communal, dans le midi, au
j contraire, ils sont très souvent les alliés des bourgeois.
I Enfin les rois de France étaient trop loin pour pouvoir
i intervenir en faveur d'un baron que menaçait l'esprit révo-
i lutionnaire des citoyens.
j Pour toutes ces causes, l'émancipation se fit beaucoup
! plus promptement dans le midi que dans le nord. Elle
i semble s'être faite beaucoup plus pacifiquement et le plus
: souvent par des traités avec les seigneurs : il y eut peu
de drames, peu de scènes sanglantes dans cette histoire *.
Dès le xie siècle, il y a des villes libres dans le midi de la
France.
: Les croisades surviennent, et elles ont plus d'influence
encore sur le progrès social du midi que sur celui du nord.
De plus, nos villes du midi avaient l'exemple des cités ita­
liennes : les puissantes cités maritimes d'Amalfi, Gênes,
Pise, Yenise, dont les flottes dominaient les mers; les cités
guerrières de la Lombardie qui ne craignaient pas de se
confédérer pour faire la guerre même à l'empereur d'Alle-
i magne, et qui vainquirent Frédéric Barberousse (1176).
Elles prirent l'orgueil de leur liberté nouvelle et essayèrent
de la rattacher, dans le passé, à « la liberté romaine ».
Leurs officiers municipaux, à partir du xn e siècle, por­
tent le titre de consuls, qui rappelait le souvenir de Rome

1. On ne peut guère citer que l'assassinat de Raymond Trancavel, en


1187, par les bourgeois de Béziers et la plus cruelle vengeance qu'en tira
son fils, et le meurtre du viguier de Nîmes par ses administrés en 1207.
14

ijWWlw
242 CIVILISATION FRANÇAISE
et paraissait se rattacher à une idée plus haute d'indépen­
dance. 1
Les villes, en passant d'un régime de demi-sujétion au : j
régime du consulat, s'étaient proposé trois buts : 1° orga- j
niser un gouvernement véritablement électif, en dehors de
•la tutelle féodale ou épiscopale; 2° obtenir une justice indé- j
pendante, c'est-à-dire le droit de juger elles-mêmes leurs j
citoyens; 3° conquérir la souveraineté politique, caracté- ,
risée surtout par le droit de paix et de guerre. j
Les consuls sont en nombre variable : huit à Avignon, i |
douze à Marseille, vingt-quatre à Toulouse. A Montpellier, i
on distingue des « consuls majeurs », au nombre de douze, ' j
pour l'administration générale, des « consuls de mer » pour l ,
le commerce maritime, des consuls chargés de rendre la : ,
justice aux marchands, et enfin sept consuls pour chacune i ,
des sept classes d'habitants.
En général les consuls réunissent tous les pouvoirs; ils ! i
administrent, ils jugent, ils commandent la milice munici- 1 [
pale; mais parfois aussi, comme à Avignon, la justice était ;
rendue par des juges. ,
Les consuls étaient assistés d'un conseil et quelquefois : ,
de deux ; à Marseille, le conseil ordinaire était de quarante :
membres et le grand conseil de cent cinquante.
Souvent, pour les affaires les plus importantes, on convo­
quait tous les chefs de famille en une assemblée générale,
appelée parlement. A Narbonne, le parlement se réunit
une fois par mois au moins, et bien plus souvent à Mont­
pellier, à Sisteron : tous les citoyens sont tenus d'y assister.
On retrouve donc dans les communes du midi les trois
éléments essentiels de l'ancienne cité gallo-romaine; des
magistrats, souvent élus, un conseil de notables, une
assemblée du peuple.
Le mode d'élection, quand il y avait élection, variait
d'une cité à l'autre. A Lectoure, à Albi, les consuls sont
élus au suffrage universel et direct. A Montpellier, des élec- i:
teurs du premier degré nomment les électeurs du second
degré qui, réunis aux consuls sortants, nomment soixante :
prudhommes, parmi lesquels les nouveaux consuls sont
tirés au sort. A Béziers, les sept nouveaux consuls sont I
élus par quinze consuls anciens. '

'WP*»!
■ ‘ TW.
IBS TILLES 243

I Quelquefois le seigneur ou l'évêque ont le droit d'influer


[ sur l'élection ; quelquefois ils nomment les consuls sur une
I liste de présentations dressée par les électeurs ; quelquefois
I : ils se bornent à ratifier une libre élection.
I On retrouve la même variété de procédés quand il s'agit
[ ; de nommer le conseil de la cité.
j1 A Nîmes, pendant longtemps, on distingua les électeurs
chevaliers qui nommaient les consuls chevaliers ou consuls
j : nobles, et des électeurs bourgeois qui élisaient les consuls
[ j bourgeois. En 1208, pour atténuer la rivalité des classes,
; on convint que les consuls nobles seraient élus par les-'
j bourgeois et les consuls bourgeois par les nobles. Le consul
i! noble avait à l'origine un traitement double de celui du
j consul bourgeois : à partir de 1208, ils furent mis sur le
! même pied. Presque partout, on distingue entre les deux
‘ classes : à Arles, il y a deux consuls de chaque classe, puis
j seulement quatre consuls nobles contre huit bourgeois. A
I Cordes, les nobles sont dans la proportion de deux sur six,
] à Rabastens de deux sur huit. Il est à noter d'ailleurs-
que, le consulat ayant pour effet d'anoblir son titulaire,
; -une grande partie de la noblesse finit par se composer de
; bourgeois anoblis.
r Dans presque toutes les cités, deux classes de citoyens
seulement avaient accès au consulat : les nobles et les
bourgeois notables ; la plèbe en était exclue. Le régime
consulaire s'est proposé d'obtenir la fusion des deux pre­
miers ordres; mais la révolution a été surtout bourgeoise
et très peu démocratique.
A Marseille, Arles, Avignon, au-dessus ou à la place des
consuls, apparaît, au xme siècle, comme dans certaines
cités d'Italie, un magistrat suprême nommé podestat. Le
podestat est un étranger. A Avignon, en 1237, c'est un
Génois nommé Persevallo Doria. Il est probable qu'au
milieu des haines de familles ou de classes qui rendaient
f impossible le gouvernement de la cité, on a dû recourir à
ce magistrat étranger comme à un médiateur.
I; Malgré la variété infinie des formes, presque toutes les
chartes municipales du midi dénotent chez leurs rédac-
teurs une grande culture d'esprit, une véritable éducation
1 politique, et la connaissance du droit romain.
244 CIVILISATION FRANÇAISE!
Non seulement les cités ont obtenu la libre élection de
leurs magistrats et la liberté absolue de leur juridiction
tant au criminel qu'au civil, mais elles ont obtenu la sou- :
verainetê politique, caractérisée surtout par le droit de
paix et de guerre.
Dès 1082 nous voyons Carcassonne agir comme un État !
souverain et guerroyer contre les féodaux, pour faire res- ;
pecter les droits de l'héritier du comté. i
Marseille, sur ses monnaies, frappait, d'un côté, l'effigie
du comte de Provence, et, de l'autre, cette devise : Civitas
Massiliensium, « République de Marseille » avec l'image de |
la maison commune. Béziers, Montpellier, Nîmes, Narbonne, j
Toulouse, Périgueux, jouissent de la même indépendance. |
Pour toutes ces cités, les ducs, les comtes, les évêques, le j
roi de France sont des suzerains féodaux, mais non pas des 1
maîtres. Leurs habitants s'intitulent « citoyens seigneurs j
de Périgueux », ou « citoyens barons de Toulouse ». En j
effet, une ville est comme un seigneur, comme un baron \
indépendant, qui prend sa place dans le système féodal, j
qui peut avoir des suzerains et des vassaux. Elle prête le i
même serment que les autres féodaux. Voici la formule ;
du serment que prêtèrent à Philippe-Auguste les consuls de !
Périgueux : « Nous jurons de garder à notre seigneur le i
roi Philippe II, l'illustre roi de France et à ses héritiers, ;
fidélité contre tous hommes et toutes femmes pouvant i
vivre et mourir. » Ce serment prêté, la cité retournait à ,
son indépendance féodale, libre de guerroyer contre qui
bon lui semblait.
Les cités du midi sont donc des États indépendants, pou- !
vant faire la guerre, s'entourer de murailles, armer leur
milice communale, conclure des traités de paix. Marseille, :
Arles, Tarascon, Périgueux, Narbonne, Béziers, se mêlent
à toutes les guerres féodales du midi, soutiennent des .
sièges^ vont assiéger dans leurs châteaux les seigneurs i ?
qui les ont offensés. Les traités de paix,- d'alliance, de
commerce, entre cités françaises ou avec les cités étran­
gères, sont fréquents L

1. Narbonne, en 1166, fait alliance avec Gènes et, en 1173, avec Pise !
Toulouse oigne, en 1202 et 1203, des traités qui mettent fin à ses guerres !
igisààjiL

LES VILLES 243

L'organisation de nos cités municipales du midi rappelle


à certains égards celle des cités gallo-romaines ; mais
celles-là diffèrent de celles-ci par leur liberté électorale,
leur justice indépendante, leur milice, leurs remparts flan­
qués de tours, leur droit de paix et de guerre, en un mot
par leur souveraineté politique .
Cette région de liberté municipale s'étendait depuis les
I ■ Pyrénées et la Méditerranée jusqu'aux montagnes du Li­
mousin et de l'Auvergne. A cette dernière limite, la pré­
pondérance des féodaux commençait à se faire sentir. Il y
avait bien encore là des magistrats qui s'intitulaient con­
suls; mais, à Clermont, ils étaient annulés par les officiers
de l'évêque; à Aurillac, par ceux de l'abbé; à Riom, par
ceux du comte; à Limoges, par ceux du vicomte.
2" Région du nord; les communes jurées. — Dans le
nord de la France, toute trace et même tout souvenir de
l'organisation municipale romaine avaient été anéantis par
les invasions barbares et par le régime féodal. Les habitants
des villes, qu'elles fussent anciennes ou nouvelles, n'étaient
plus que des vilains. Il leur était interdit de former aucune
ghilde, ou association, pour résister à l'excès des impôts,
aux abus des justices seigneuriales, ou pour tâcher de se
gouverner eux-mêmes. La féodalité était si puissante en
ces régions que des bourgeois semblaient incapables de
lui résister. Elle était si orgueilleuse qu'ils ne pouvaient
songer à lui faire accepter des transactions. Ils avaient
contre eux les barons, les évêques, les abbés, le comte de
Flandre, le roi de France, et au besoin l'empereur d'Alle­
magne. Il est certain d'autre part que, dans le nord comme
dans le midi, un certain développement de l'industrie, du
commerce, de la richesse, fut une des causes du mouvement
communal. Les villes qui aspirèrent les premières à la liberté
sont précisément les villes situées sur la grande route du
commerce européen qui , au xie siècle, allait de l'Italie à
l'Allemagne rhénane et de l'Allemagne à la Flandre. Les
associations de marchands et d'artisans, riches et fortement

contre la ville de Rabastens et le seigneur <TArmagnac; Arles fait alliance


en 1203 avec Nîmes, et en 1212 avec Gènes, plus tard avec Pise. Nar-
könne, en 1204, fait alliance avec Nice.
14. .

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iti'ï 246 CIVILISATION FRANÇAISE
constituées, furent les premiers éléments de l'association '
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municipale. Elles étaient en mesure, à la fois, ou d'acheter
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la liberté à prix d'argent ou de la conquérir par la force, j
y.0 * , ■ Tandis que, dans le midi, cette conquête semble s'être faite j
à';):?-?>;' en deux fois, dans le nord, elle se fit d'un seul coup.
Mi
V',r ■■■■
Les habitants d'une même ville se lient les uns aux autres -
par des serments solennels : ils jurent de se défendre contre
« quiconque peut vivre ou mourir », abbé, évêque, comte,
roi ou empereur. C'est ce qu'on appelle jurer la com­
%00 mune. De 1100 à 1117, Amiens, Beauvais, Saint-Quentin,
Soissons, Noyon i, moitié par force, moitié par négocia­
tions, arrachent à leurs souverains des chartes qui font
passer à la commune les droits de justice qui leur appar­
tenaient, règlent le service militaire et les redevances dues
par les bourgeois, assurent à ceux-ci le droit d'élire leurs
magistrats et de se gouverner suivant leurs propres lois.
Les luttes pour l'établissement de la commune à Laon,
signalées par le meurtre de l'évêque (1112) et le cruel châ­
timent des bourgeois, furent particulièrement ardentes.
V Bientôt toute la région du nord, Flandre, Artois, Picardie,
partie septentrionale de Me de France, est couverte de
républiques indépendantes.
Tout habitant de la ville est tenu de jurer la commune,
s'il refuse, il doit s'en aller. On ne devient citoyen de la ville
que si, dans un délai d'un an et un jour après la prestation
du serment, on a acquis une maison sur le territoire muni­
: S cipal. Quiconque attaque, même hors de la ville, un mem­
bre de la commune, est déclaré ennemi public.
La cité a sur tous ses membres le droit de haute, moyenne
et basse justice ; elle a son pilori, sa potence, son bour­
reau.

Elle a le droit de paix et de guerre, comme un baron


souverain : elle a sa milice, dont font partie tous les citoyens

1. Cambrai appartient bien à la région du nord, mais c'est une Tille


dépendant du Saint-Empire allemand. Elle est une des premières cités qui
se soient insurgées dans Je nord. Cinq fois, de 1024 à 1210, elle se révolta
contre l'évêque et le chapitre, mais toujours elle fut vaincue, grâce à
l'intervention du comte de Flandre ou de l'empereur d'Allemagne. Comme
les autres villes du Saint-Empire et pour les mêmes causes (voir plus loin),
elle n'arriva que fort tard, vers 1227, à se constituer en république.

JKSäSSs
AAl:
ïii &&•***»&

LES VILLES 247

en âge de porter les armes; elle a son enceinte fortifiée pour


la défendre contre l'ennemi du dehors, son hôtel de ville
qui bientôt rivalisera de magnificence avec sa cathédrale,
sa tour du beffroi, du haut de laquelle le guetteur surveille
ce qui se passe dans la campagne. Elle a sa cloche commu­
nale, qui sonne pour convoquer les municipaux au conseil,
ou pour annoncer l'heure du couvre-feu, ou pour appeler
aux armes les citoyens. Elle a son trésor alimenté par les
contributions des habitants et parles amendes de sa jus­
tice, son sceau qui représente parfois le maire en costume
de chevalier ; ses armoiries, signe de sa haute seigneurie.
Elle a ses saints municipaux, aussi amoureux de la liberté
que les bourgeois : par exemple, ce saint Liévin, de Gand,
dont les reliques, portées au devant de Charles le Témé­
raire, s'obstinèrent à passer au travers d'une maison de
péage que le duc avait fait édifier.
Comme les bourgeois ne doivent leur liberté qu'à eux-
mêmes, la constitution des communes du nord n'admet
pas de classe féodale; mais une distinction ne tarde pas
à s'établir entre la « haute bourgeoisie » et le « menu
peuple ». La constitution est moins compliquée et moins
savante que les constitutions du midi, car les bourgeois du
nord ne connaissent pas le droit romain.
Ce sont les mêmes magistrats qui administrent, rendent
la justice et montent à cheval pour conduire la milice contre
l'ennemi. Le corps municipal est formé, le plus souvent,
par un certain nombre d'échevins présidés par un maire.
Ailleurs, comme à Saint-Quentin, il y a deux conseils
juxtaposés, qui ont chacun une origine historique diffé­
rente : celui des échevins et celui des jurés. Dans les cir­
constances graves, on convoque l'assemblée générale,
composée de tous les citoyens.
3° Région du centre : la charte de Lorris. — Entre le
midi, qui est le pays des municipalités consulaires, et le
nord, qui est celui des communes jurées, s'étend une région
où l'on ne trouve pas de républiques souveraines. Cela tient
surtout à ce que, dans cette région, domine le roi de
France. Il a été assez fort pour empêcher presque toujours
l'émancipation complète, assez sage pour accorder aux
bourgeois les libertés les plus indispensables. Les villes de
248 CIVILISATION FRANÇAISE
cette région n'ont ni magistrats élus, ni beffroi, ni sceau
communal. Leurs milices sont commandées , les impôts
sont perçus, la justice est rendue par des officiers du roi.
Seulement l'ancien arbitraire dans les impôts et dans la
justice a cessé. Les habitants jouissent de chartes octroyées,
qui leur assurent des garanties contre l'oppression. Le
modèle de ces chartes est celle qui fut octroyée par
Louis VII à la petite ville de Lorris et qui a été ensuite con­
cédée à près de trois cents, villes ou bourgs de l'Ile-de-
France, de l'Orléanais, du Berry, de la Touraine.
Les anciens vilains , dans ces centres privilégiés , sont
maintenant des bourgeois : les bourgeois du roi. Ces
villes sont les « bonnes villes » du roi. Quels sont les avan­
tages que leur garantit la charte de Lorris ? D'abord les
corvées que les habitants doivent au prince sont rigou­
reusement déterminées : « Que nul homme de Lorris, dit
la charte , ne fasse pour nous de corvée, si ce n'est pour
amener notre vin à Orléans, et non ailleurs. » Ensuite on
limite la durée du crédit que les fournisseurs sont tenus
d'ouvrirau roi. On réduitles amendes de justice, les douanes,
les péages, le droit de cuisson au four banal, le droit de
guet. On ne fera jamais sortir les bourgeois de leur ville
pour être jugés. On ne les retiendra point en prison avant
le jugement, s'ils peuvent donner caution. Ils ne seront point
tenus de subir l'épreuve du combat judiciaire. On ne for­
cera pas leur milice à s'éloigner de plus d'une demi-journée
de chemin. En outre, on leur accorde des privilèges qui
aideront à la prospérité et à l'accroissement de la ville : un
serf qui aura passé un an et un jour dans la ville, sans
être réclamé par son maître, acquerra la liberté.
C'étaient là de précieux avantages. Puisque la sûreté de
ces villes était garantie par le roi, leurs citoyens n'avaient
pas à regretter le droit souverain de paix et de guerre.
Ils pouvaient ne pas envier la liberté orageuse, les luttes
intestines, les compétitions électorales des cités du midi
ou des communes du nord.
La charte de Lorris fut jugée si avantageuse à la fois par
les seigneurs et par les vilains, que nous la voyons se pro­
pager hors des limites du domaine royal, pénétrer en
Bourgogne et dans les provinces françaises du roi d'Angle-
■I
I

LES VILLES 249

terre. Les libertés de Lorris seront considérées, au xvi° siè- ;


cïe, comme « les plus anciennes, fameuses et renommées ;
coutumes qu'aucunes autres en France ». Paris, pendant
longtemps, n'eut qu'un régime semblable à celui-là.
Des constitutions analogues étaient établies dans tout le
centre : Bourbonnais, Auvergne, Nivernais.
4° Région de l'ouest : les Établissements de Rouen.
— La région de l'ouest, Normandie, Poitou, Saintonge,
Aunis, etc., présente une grande ressemblance avec celle
du centre. Là aussi a dominé une autorité très forte : celle
du roi d'Angleterre, duc de Normandie et duc d'Aqui­
taine. Aussi ne faut-il pas s'attendre à y rencontrer des
5 villes souveraines. On n'y trouve également que des libertés
j octroyées ; mais elles sont octroyées un peu plus largement
!j que dans le centre. Cela tient sans doute à ce que le pays a
j été souvent disputé entre le roi de France et celui d'Angle-
! terre, et que chacun d'eux a cherché à s'attacher les bour-
[ geois, sans diminuer cependant sa propre autorité.
Si la « charte de Lorris » est le type des constitutions
municipales dans le centre, les « Établissements de Rouen »
en sont le type dans l'ouest. Ces Établissements ont été
concédés d'abord par Henri II, roi d'Angleterre, entre 1169
et 1199, à Rouen et à la Rochelle, sans qu'on puisse pré­
ciser à laquelle de ces deux villes ils ont été concédés tout
d'abord. Puis, quand Philippe-Au guste conquiert les pro­
vinces de l'ouest, il confirme les chartes déjà octroyées et
en accorde de nouvelles, toujours sur le même modèle.
Ainsi, soit par le roi d'Angleterre, soit par le roi de France,
à tour de rôle, les « Établissements », avec plus ou moins
de variantes , deviennent le statut communal de presque
toutes les villes de Normandie. Rs régissent les villes de la
Rochelle, Saintes, Angoulême, Poitiers, Cognac, Saint-Jean-
d'Angely, Bayonne, les îles de Ré et d'Oléron. Au xve siècle
encore, Louis XI en gratifiera la ville de Tours.
D'après ce statut, le corps municipal, composé de cent
pairs, élit chaque année vingt-quatre «jurés », dont douze
échevins et douze conseillers pour administrer et rendre
la justice. Il dresse en outre une liste de trois candi­
dats entre lesquels le roi choisit le maire de la ville. A
côté des officiers municipaux, le roi maintient dans ia
250 CIVILISATION FRANÇAISE

ville ses officiers : un bailli, un vicomte ou un prévôt.


Les « jurés » rendent la justice civile et criminelle; mais,
au criminel, ils n'ont que la moyenne et basse justice; la
baute justice appartient aux officiers du roi. Les jurés pou­
vaient condamner à l'amende, à la prison, au pilori; mais
les mutilations ou la peine capitale ne pouvaient être pro­
noncées que par les juges du roi.
Ces villes avaient une milice municipale; c'était le maire
qui la commandait; mais elle ne pouvait être convoquée
que parle roi ou ses officiers; et c'est par la justice royale
que les réfractaires et les déserteurs étaient punis.
Ainsi les habitants de ces villes se sont élevés à la dignité
de citoyens; mais, ni pour la justice, ni pour la milice, leur
cité n'est souveraine. La présence des officiers royaux, la
désignation de leur maire par le roi leur rappelle à toute
heure qu'ils sont des sujets.
5“ Région de l'est : villes du Saint-Empire. — Certaines
cités de l'est de la France, comme les trois villes épisco­
pales de la région lorraine, Metz, Toul, Verdun, comme
Strasbourg et les villes d'Alsace, comme Besançon en
Franche-Comté, avaient suivi une toute autre destinée que
celles qui avaient le roi pour souverain ou pour suzerain.
Leur histoire avait été mêlée non à celle de la France, mais
à celle du Saint-Empire allemand.
Or, en Allemagne, l'émancipation se fit assez tard. L'Empe­
reur, à travers les variations de sa politique, se montre
toujours assez disposé à leur accorder des libertés ana­
logues aux chartes françaises de Lorris ou de Rouen, mais
fait opposition dès qu'elles tâchent de se constituer en
communes souveraines. En 1161, les bourgeois de Trêves
s'étaient « conjurés » contre leur archevêque : Frédéric Bar-
berousse les contraignit à la soumission. En 1163, les bour­
geois de Mayence ayant tué leur archevêque, qui était un
tyran, il saccagea leur ville et rasa leurs remparts.
Il fallut que la dynastie des Barberousse fût anéantie,
la puissance impériale humiliée et l'Allemagne dans un
« interrègne », pour que les villes pussent aspirer à l'indé­
pendance politique. Alors, débarrassées de la tutelle impé­
riale, elles ne se trouvèrent plus en présence que de leurs
souverains locaux, de leurs évêques, de leurs archevêques. .
LES TILLES 2ol

Sur tous les points, en même temps, la lutte éclata, mêlée


de succès et de revers. A Besançon, par exemple, une pre­
mière fois les bourgeois réussirent à chasser l'archevêque
■Gérard de Rougemont ; il revint en force, la commune fut
vaincue, et cent des principaux citoyens durent venir en
chemise, pieds nus, dans la cathédrale, recevoir de la main
de Gérard une flagellation (1220-1223). Les bourgeois furent
plus heureux sous un autre archevêque et réussirent à se
constituer en commune (1223-1239) ; puis à faire sanctionner
; leur émancipation par une charte de l'empereur Rodolphe
en 1290. Strasbourg n'obtint qu'au xme siècle une admi­
nistration municipale distincte de l'administration épisco-
i pale : encore son sénat, jusqu'en 1334, se composa-t-il par
j moitié de vassaux nobles de l'évêque. Metz, qui jouissait
I de certains droits depuis le xne siècle, n'acquit également
■ sa pleine indépendance qu'au an«.
■ Ainsi les villes françaises qui relevaient du Saint-Empire
; conquirent leur liberté beaucoup plus tard que celles du
! royaume, parce que l'autorité impériale pesait alors d'un
poids plus lourd que celle du roi; mais, dès qu'elles furent
en possession de la liberté, elles la possédèrent plus complè­
tement que celles du royaume, parce que l'autorité impé­
riale, au lieu d'aller en s'accroissant comme celle du roi, alla
toujours en diminuant. Elles subirent tous les inconvénients
de l'anarchie dans l'Empire, mais elles en eurent tous les
avantages. Étant « villes libres impériales », elles ne rele­
vaient que de l'Empereur, c'est-à-dire d'un souverain éloigné
et presque toujours impuissant. Elles furent, dans la pleine
acception du mot, des États souverains. Depuis des siècles,
les plus fières communes de France avaient été réduites en
la sujétion royale quand Metz, Strasbourg, même Besançon,
étaient encore des républiques.
1 Ainsi les villes du midi et les villes de l'est ont conquis
! leur liberté en deux étapes, obtenant d'abord des droits
civils, ensuite des droits politiques. Les villes du nord sont,
arrivées d'un bond à la seconde étape. Les villes du centre
et les villes de l'ouest en sont restées à la première étape.
Politique de l'Église et de la royauté à l'égard des
communes. — En laissant à part les villes du Saint-Empire,
on voit qu'en France toutes les villes peuvent se ramener à
Ij .i

232 CIVILISATION FRANÇAISE


deux types principaux : celles qui ont la souveraineté poli- s
tique, celles qui n'ont que des droits civils. A celles-ci la! i
royauté ne pouvait rien enlever et ne voulait rien ajouter :
leur sort était donc fixé pour longtemps. Il n'en était pas de |
même pour les villes souveraines : leur situation ne pouvait ,
que diminuer. Leur indépendance même leur suscitait de j ,
dangereuses inimitiés. j
Les communes jurées surtout avaient toujours été mal |
vues de l'Église : « Commune, écrivait au xue siècle l'abbé ! !
Guibert de Nogent, mot nouveau et détestable. « j
La royauté ne leur était guère plus favorable. Louis VI, ;
qu'on représente comme le père des communes, détruisit \
en 1112 celle de Laon, parce qu'elle s'était souillée du
meurtre de son évêque, Cette même année, il protégeait par
les armes la commune d'Amiens, parce que l'évêque lui ,
était favorable. En 1128, il rétablissait celle de Laon, parce
que le nouvel évêque de Laon y donnait son consentement, j
U semble qu'une commune fût pour lui une bonne ou une i
mauvaise chose, selon qu'elle respectait ou qu'elle atta- 1
quait les droits de l'Église. Il regardait beaucoup aussi i
aux avantages qu'il pouvait retirer de ses ingérences; ;
chaque fois qu'elle fut rétablie, la commune de Laon lui i
paya une grosse somme. Les communes, pour le roi, i
n'étaient pas une question de principe, mais une question '
d'argent. ;
En outre les rois, qui parfois autorisaient l'établissement i
de communes sur les terres de leurs vassaux, n'en voulaient ;
point sur leurs terres. Louis VII réprima cruellement une ! ■
tentative de commune à Orléans. Philippe-Auguste fit vingt- i
trois concessions de communes, dont une seule pour le ;
domaine. Louis IX en autorisa une seule, mais à l'extrémité ;
du royaume, à Aigues-Mortes. Philippe V en autorisa deux, :
mais à Figeac et à Saint-Paul-Cap-de-Joux, dans les régions
lointaines du midi. Quand les rois réunirent à leur domaine
les provinces où des communes, même avec leur autorisa- :
tion, s'étaient anciennement établies, ils s'empressèrent de ' ,
les détruire. C'est ainsi que celle de Laon fut de nouveau ;
supprimée en 1331. Dès 1226, nous voyons saint Louis !
s'efforcer de faire accepter aux anciennes communes du ;
royaume les « Établissements de Rouen » parce que ce !

==»K
,r

.v-r----
1
! LES VILLES 253

statut accordait au roi la nomination du maire sur une liste


de trois candidats.
Inconvénients et avantages du régime communal. —■
Le régime des républiques indépendantes avait ses incon­
vénients. La liberté qu'elles établissaient était une liberté
étroite et toute locale. Elles étaient « des seigneuries popu­
laires militairement organisées ». Elles n'étaient qu'une
nouvelle variété d'États féodaux venant s'ajouter aux
anciens. Les citoyens de Cambrai ou de Laon ne regar-
; daient comme des concitoyens que ceux qui faisaient
; partie de la commune. Dans leurs guerres, ils traitaient
i les paysans du plat pays aussi cruellement que pouvaient
! le faire les barons eux-mêmes. Dans leurs propres murs,
j une classe privilégiée tendait à faire des charges muni-
i cipales sa propriété, en excluait tous les citoyens étran-
î gers à la coterie, faussait ou supprimait les élections,
j rendait les dignités héréditaires ou vénales. Les libertés
; de la ville avaient fini par n'être plus que les privilèges
d'une oligarchie. L'histoire est pleine des querelles entre
le menu peuple et les hauts bourgeois, qui formaient
comme une baronnie fabricante et commerçante, une féoda­
lité industrielle, « aussi prompte à refuser la liberté au menu
peuple qu'à la revendiquer contre le seigneur ». Les dis­
cordes intestines dégénérèrent souvent en guerres civiles.
Tous les reproches qu'on peut faire au système féodal, on
peut les adresser aussi au régime communal : même esprit
d'isolement, de faction, d'anarchie.
Pourtant ces républiques rendirent un grand service. A
l'abri de leurs remparts, à l'école de la liberté municipale,
grandit un peuple de bourgeois fiers, courageux, habitués
à la discussion. Elles furent le rude berceau du tiers état
français. Si nous considérons que ce qui nous a manqué
le plus pendant deux siècles, c'est la liberté, que ce qui
nous manque le plus aujourd'hui, c'est l'habitude de la
liberté, nous estimerons que, quelque graves qu'aient été
les abus du régime communal, ils ne peuvent en balancer
les bienfaits.
Causes de la décadence du régime communal. — Les
communes succombèrent pour les mêmes causes que les
autres États féodaux. Le roi détruisit l'indépendance de
R. Civn.. T. i. 13
254 CIVILISATION FRANÇAISE
leur gestion financière, en leur interdisant de lever des
taxes, d'aliéner leurs domaines, de faire des emprunts sans I
son autorisation, et en soumettant leur comptabilité au .
contrôle de sa Chambre des comptes. Très vite d'ailleurs,
les finances de beaucoup de communes se trouvèrent en *
déficit ; le déficit amena la banqueroute ; le roi intervint j
pour liquider leurs affaires et limiter leur autonomie. Il
détruisit leur indépendance militaire, en subordonnant
leurs milices et leurs officiers aux officiers royaux ; l'indé­
pendance de leur administration, en la faisant surveiller
par ses baillis ou prévôts ; l'indépendance de leurs tribu- i,
naux en réservant les cas royaux, en faisant porter les i
appels à son Parlement, plus tard à ses tribunaux infé- j
rieurs : en cas de mauvais jugement, il leur infligeait des f
amendes énormes, et les punissait même quelquefois par j
la suppression de leur justice. Il tendit à leur enlever {
toute la justice civile pour ne leur laisser que la jus- |
tice criminelle et la police. Comme gardien de la paix i
publique, il intervint dans les querelles entre les hauts î
bourgeois et le petit peuple, réprima les brigues, les |
cabales et les désordres auxquels donnaient lieu les élec­
tions. 11 en profita souvent pour confisquer leur souve- i
raineté, leur ôter le droit d'élire leurs magistrats, leur ;
enlever leur sceau et leur beffroi, assimiler, en un mot, ces î
communes déchues aux villes de la charte de Lorris. Un
fait qui, indirectement, contribua à la dissolution des
anciennes communes, c'est que leurs magistrats munici­
paux, soit par la force des choses, soit par collation du roi,
devinrent des nobles : ils se crurent obligés à vivre noble­
ment, c'est-à-dire à ne plus travailler, à ne plus être des
bourgeois, et par là, au sein des villes, s'agrandit l'abîme
entre les gouvernants et les gouvernés.

II. Naissance du tiers état.

Hes bourgeois «lu roi. — A côté des bourgeoisies com­


munales, se développa une bourgeoisie qui n'était plus
limitée aux remparts d'une ville. Pour le citoyen d'une
commune, aussi bien que pour le sujet d'un baron, il
LE TIERS ÉTAT 255

pouvait être avantageux de devenir* « bourgeois du roi »,


' c'est-à-dire de n'être jugé que par ses officiers, de pouvoir
circuler librement dans tout le royaume, de jouir partout
des garanties assurées par la charte de Lorris. Tandis que
l'habitant de Noyon n'était que le citoyen d'une ville, le
bourgeois du roi était un citoyen du royaume. Pour
devenir bourgeois du roi, d'après les ordonnances de saint
Louis, il fallait se faire inscrire dans une des villes de cette
charte et y établir son domicile. D'après une ordonnance
| de Philippe le Bel (1288), il suffit de faire la déclaration
qu'on « désavoue » son ancien seigneur et qu'on « avoue »
; Je roi pour son seigneur.
J La royauté offrait d'ailleurs aux hommes du tiers état,
par le progrès général du royaume, des occupations plus
j relevées que les querelles de coterie dans une petite ville.
: C'est parmi eux que commençaient à se recruter les servi-
I teurs que la royauté élevait ensuite à la noblesse : les légistes
! qui siégeaient dans son Parlement et dans ses tribunaux,
I dans son Grand Conseil, dans sa Chambre des comptes,
dans la Cour du roi, les officiers qui administraient ses
, bailliages et qui commandaient ses troupes, les docteurs
de son Université, les évêques dont la papauté asservie lui
abandonnait la nomination. Enfin elle leur ouvrait un
nouveau champ d'activité dans ses « États généraux ».
Assemblées de bourgeois. — Le progrès de la bour­
geoisie avait été plus rapide dans la partie de la France
qui était la plus civilisée, c'est-à-dire dans le midi. Dès
1080, on avait vu lors d'une grande assemblée du Lan­
guedoc tenue en la cathédrale de Narbonne, les députés
des villes siéger à côté des prélats et des barons. Dans
le domaine royal, au contraire, le roi ne réunissait les
bourgeois que pour les consulter sur des points spéciaux,
i Sous saint Louis, c'est avec le concours d'une commis-
: sion de bourgeois qu'Étienne Boileau, « prévôt des mar­
is chands » ou maire de Paris, avait rédigé le « Livre des
? métiers ». En 1262, le roi convoquait des bourgeois de ses
i bonnes villes de Paris, Provins, Orléans, Laon, Sens, pour
i; avoir leur avis sur une ordonnance relative aux monnaies.
États généraux sous Philippe le Bel. — Il était réservé
: au plus absolu parmi nos rois capétiens, à Philippe le Bel,
256 CIVILISATION FRANÇAISE
d'appeler les bourgeois de la France septentrionale à un
rôle politique dans le royaume. Le 10 avril 1302, à l'occasion j
de ses démêlés avec Boniface VIII, il convoqua les premiers
États généraux, c'est-à-dire une assemblée où figuraient, à
côté des représentants du clergé et de la noblesse, ceux de
la bourgeoisie, que l'on commença à appeler le troisième j
ordre ou tiers état. Les communes et les villes royales, [
tant du midi que du nord, y envoyèrent leurs échevins, |
maires, jurés, consuls. L'assemblée se réunit à l'église I
Notre-Dame et invita le roi à maintenir « la souveraine j ;
franchise de cet État qui est telle que vous ne reconnais- j
siez, pour le temporel, souverain en terre, fors Dieu ». I
La seconde réunion des États généraux 1 fut celle qui
s'ouvrit le 25 mars 1308 à Tours : c'est celle-ci qui invita S
le roi à punir les Templiers. )
La troisième se tint à Paris en 1313 et eut à délibérer !
sur le « fait des monnaies ». j
La quatrième se tint à Paris le l or août 1314. En la !
convoquant, le roi avait surtout pour but d'en obtenir S
des subsides dans sa guerre entre les Flamands. Nous J
savons qu'il ne pouvait lever des aides sur les terres de ses j
Tassaux ou des églises qu'avec leur consentement. Or, les |
villes étant affranchies, il fallait aussi leur consentement 1
pour taxer leurs citoyens. Philippe le Bel avait trouvé les !
nobles peu disposés à lui accorder des taxes nouvelles; il !
avait pris les églises et les abbayes une à une, mais il avait i
trouvé, même chez elles, de la résistance. Il pensa qu'une j
réunion des États généraux lui permettrait de proposer i
en exemple à la noblesse et au clergé la docilité des I
bourgeois. La réunion de 1314 fut donc surtout un expé- j >
dient de finance, un moyen de « traire de l'argent ». Les i
députés des villes promirent en effet « d'aider » le roi de ;
tout leur pouvoir; la noblesse et le clergé s'abstinrent.
Il y eut enfin, le 30 octobre 1314, une assemblée où I
43 villes, tant du midi que du nord, furent représentées j ■
et où il fut encore question de la réforme des monnaies. j j
1. Une autre assemblée avait eu lieu, le 12 mars 1303, au palais du j
Louvre, mais le tiers état n'y fut pas représenté, semble-t-il. On se con- 1
tenta de demander ensuite l'adhésion des villes pour un appel au futur j
concile contre le pape. j

r
*;z#*

LES PAYSANS 257

Le tiers état avait, dans ces réunions, une situation encore


humble. Philippe le Bel n'en venait pas moins de consacrer
le droit des bourgeois à n'être taxés que de leur consen­
tement, Il avait inauguré une institution qui hâterait
rémancipation du tiers état.
. États provinciaux. —- Les mêmes raisons qui firent con-
1 voquer en assemblées générales les députés de la langue
d'oïl ou de la langue d'oc, amenèrent, sous Philippe le Bel,
la réunion d'assemblées spéciales à certaines provinces,
i quand on voulut obtenir de celles-ci des subsides. Ces
: États provinciaux se composaient aussi des trois ordres,
i Alliance temporaire des bourgeois et des nobles. —
Du vivant même de Philippe le Bel, on vit quelle impor-
j tance venait d'acquérir la bourgeoisie. Quand les exigences
j du roi deviennent intolérables, les nobles s'associent pour
! résister; mais ils ont soin de réclamer l'appui des com-
) munes. En effet, dans les associations armées qui se dressent
j j dans toutes les provinces, figurent toujours « les nobles et
les communes ». Les nobles et les communes demandent
[; que l'on respecte la liberté des personnes ; que les tailles et
j 1 subventions ne soient plus levées sans leur consentement;
[ qu'on n'altère pas les monnaies; qu'on les rétablisse au
i i taux où elles avaient été sous saint Louis ; que l'indépen-
• dance des justices bourgeoises soit respectée. Le successeur
i de Philippe le Bel, Louis X, devra faire une partie des
j concessions refusées par son père.
j j Ainsi les bourgeois sont à peine sortis de la servitude
: féodale qu'il s'inquiètent déjà des dangers que fait courir
Ij l'autorité royale à leur liberté. Contre ce maître nouveau
! 1 et déjà exigeant, ils se rapprochent de leurs anciens maî­
tres. C'est par cette alliance des nobles et des bourgeois
ij que la liberté politique s'est fondée en Angleterre. En
France, cette alliance ne fut pas assez durable pour amener
; des résultats aussi heureux.

III. Emancipation des classes rurales.

Contrats libres, fermiers, baux. — Du xii® au xi v° siècle,


le principe féodal favorise de plus en plus les classes popu-
r J *
■ ■'-‘7 ' 7— .7 ^:

258 CIVILISATION FRANÇAISE

laires. Les seigneurs renoncent à exiger d'autorité beaucoup


de services; iis préfèrent se les assurer par des contrats
librement acceptés par les paysans. De même que le seigneur
concédait des fiefs à des nobles en échange du service mili­
taire, il pouvait concéder des terres à des vilains en échange
de services industriels. Comme on le voit par les chartes
normandes du xii« siècle, moyennant la jouissance d'une
certaine terre, des hommes s'engageaient à le servir de
père en fils comme tonneliers, charpentiers, forgerons,
f maréchaux, bouviers, porchers, bergers, charretiers, bras­
seurs, boulangers, vanneurs, poissonniers, buandiers, four­
nisseurs de fil à coudre et même guides sur des chemins
dangereux. Il se constituait ainsi, par libre contrat, des
fiefs d'artisans.
■ ;• I- En outre, pour certaines terres, les obligations du paysan
à l'égard du seigneur ne résultent pas de sa qualité de
vilain ou de serf, mais d'un contrat , qui n'est autre
qu'un « bail », comme ceux qui sont en usage encore
aujourd'hui et qui sont définis par notre code civil.
Ainsi, à côté des obligations serviles, il y a de libres
contrats. Les fermiers ont, tantôt la terre en concession
perpétuelle et héréditaire, moyennant le payement d'une
rente fixe : ce que nous appelons « emphythéose » et ce
qui s'appelait alors « fiefferme », tantôt des « baux à
temps », variant d'un an à quinze ans. Le prix de la
location est une rente en argent ou en nature; mais
souvent aussi, le propriétaire donne sa terre à condition
d'avoir telle ou telle partie de la récolte, s'associant ainsi
aux chances du laboureur 1 .
Pourquoi les féodaux affranchissent leurs serfs. —
Non seulement le paysan, même serf, peut, dans certains
cas, contracter comme un homme libre : voici qu'il devient
un homme libre. Le travailleur agricole passe de la situa­
tion de « serf » à celle de « franc ».
De tout temps les exigences des seigneurs à l'égard de
leurs sujets avaient été limitées par le sentiment de leur
propre intérêt. Ils étaient intéressés à ne pas les tailler ou
1. Tantôt il se réserve moitié de la récolte, et alors oela s'appelle bail à
métairie; taulôt il ne s'en réserve qu'une gerbe sur six, ou sur dix, ou sur
onze, et alors cela s'appelle bail à chamoart, à terrage, à la gerbe.

SSGSSSS BP IJMI» II
né R?
LES PAYSANS 259

exploiter à l'excès : leurs terres se seraient dépeuplées et


leurs revenus amoindris. Ils s'avisèrent même qu'un homme
libre travaillait mieux qu'un serf, que le laboureur crai­
gnait moins les lourdes taxes que les taxes arbitraires, et
que des redevances limitées pourraient rapporter plus que,
des redevances illimitées. C'était faire acte de bonne admi­
nistration que de transformer les serfs en francs, sauf à
leur faire payer cher les affranchissements. Certains agi­
rent aussi par désir de faire une œuvre pieuse, profitable à
: leur âme. D'autres émancipèrent leurs paysans par besoin
! d'argent, quand il fallut faire des guerres longues et coû­
teuses, s'en aller en Palestine : ils y trouvaient l'avantage
d'encaisser d'un seul coup une grosse somme. Peu à peu
j les serfs mainmortables deviennent rares; les serfs sont
i admis à souscrire un abonnement, c'est-à-dire un con-
: trat qui fixe une fois pour toutes leurs obligations. Ils
j prennent alors le nom de francs, d'abonnés, de francs-
; abonnés.
1 En Normandie, dès le xii® siècle, il n'y a plus trace de
servage. Dans le midi, il s'effaçait rapidement. Dans le
reste de la France, jusqu'au xm° siècle, les affranchisse­
ments s'étaient faits, tantôt individuellement, tantôt par
villages : désormais ils se font par grandes masses, et la
royauté prend la tête du mouvement.
On voit les rois, les grands feudataires, les barons, créer
des centres nouveaux, sous le nom de villes neuves ou
villes franches, où ils attirent les serfs de leurs voisins par
la garantie d'un meilleur traitement, par l'exacte limita­
tion des rentes, des corvées, des taxes, des droits de justice.
Suger avait créé de cette façon la colonie de Vaucresson.
Louis YII avait fondé Yilleneuve-le-Roi près d'Auxerre, Yil-
leneuve près d'Étampes, Villeneuve près de Compiègne.
Le comte de Champagne avait créé en 1175 la ville
! i neuve des Ponts-sur-Seine. Quantité d'autres Villeneuves
i! et Villefranches, dispersées sur la carte de France, témoi-
1 1 gnent aujourd'hui de l'étendue de ce mouvement. Les
j ; autres seigneurs, pour ne pas voir déserter leurs sex'fs,
! ; avaient dû leur accorder les mêmes avantages. Ainsi la
' servitude de la glèbe disparaissait peu à peu.
L'ordonnance de Louis X. — Un fils de Philippe le Bel,
200 CIVILISATION FRANÇAISE

Louis X, alla plus loin. Par l'ordonnance de 1315, il affran- i


chit tous les serfs du domaine royal, proclamant que « selon j
le droit de nature chacun doit naître franc »,et que « notre i
royaume est dit et nommé le royaume des Francs ». j
Seulement cette liberté, il ne la donnait pas à ses serfs;
il la leur vendait. Beaucoup refusèrent ce présent coûteux. ; i
On les força à se racheter en accablant d'exactions ceux j j
qui s'obstinaient à rester « en la chétivité de servage ». j j
La royauté n'en avait pas moins condamné solennelle- j
ment, au nom du droit naturel, l'institution du servage. ! j
Les seigneurs laïques, poussés par les mêmes besoins ;
d'argent que le roi, imitèrent en général son exemple. 1
L'Église et surtout les monastères, n'étant pas aux prises !
avec les mêmes nécessités, suivirent plus lentement cette ;
impulsion. Les derniers paysans français qui aient été serfs |
de corps, à la veille de 1789, furent des serfs d'Église, : i
ceux du chapitre de Saint-Claude dans le Jura. S
Les communautés de villages. — Dès lors, les vil- ' !
lages affranchis ont un rudiment d'organisation munici- ■ |
pale. Leurs habitants, avec la permission du seigneur, j i
tiennent des assemblées, le dimanche, devant leur église, 1 j
pour délibérer sur les affaires de la communauté. Ces i j
assemblées diffèrent des conseils municipaux d'aujourd'hui ; !
en ce qu'elles comprennent tous les chefs de famille. Les : j
villages ont à leur tête, outre l'agent du seigneur, des i
chefs désignés par eux, ordinairement avec le consente­
ment du seigneur. Ordinairement, ce sont des syndics; i
parfois, il y a un seul chef qui porte le nom de « maire ».
Le village n'a pas de beffroi, mais il a son clocher, avec
sa cloche qui appellera également les fidèles à l'office et
les habitants à l'assemblée. Il prend à sa charge l'entre­
tien de l'église et des autres bâtiments d'utilité commune.
II lève des deniers pour subvenir à la dépense. Il nomme
les « marguillers », ou membres du conseil de fabrique,
et reçoit leurs comptes. Il s'assemble pour procéder à la j, '
répartition des taxes levées ou par les seigneurs ou par ! ;
le roi. Dans ces communautés affranchies, il y a un corn- !
mencement de libre gouvernement.
Le peuple français. — Au Xe siècle, le peuple de France
n'existait que comme une masse corvéable et imposable; ;

laai
' -b ' 3C î|
àâsi*

LES PAYSANS 261

au xive siècle, il est presque une des forces sociales du


temps. Les serfs que Louis VI faisait armer par les églises
contre les barons rebelles, les vilains que les seigneurs
attirent à force de privilèges dans leurs villes franches et
que Louis X appelle à la liberté, les habitants des villes du
droit de Lorris ou de Rouen, les bourgeois des communes
du nord et des municipalités du midi, enfin les nouveaux
serviteurs dont s'entoure la royauté, tels sont les ancêtres
de ce qui est devenu la nation française.
Ouvrages a consulter : Guizot, — Lecaron, Les origines de la muni­
> Civilisation en France. — Augustin cipalité parisienne. — Leroux de
1 Thierry, Essai sur la formation et les Lincy, Bist, de l'Bôtel de Ville de
progrès du tiers état et Lettres sur Paris. — Félibien et Lobineau, Bist,
' l'histoire de France. — Luchaire, Les de la ville de Paris. — Géraud,
,! communes françaises à l'époque des Paris sous Philippe le Bel. — Picot,
j Capétiens directs, Bist, des institu- Rech. sur les quarteniers , etc., de
ij tions monarchiques et Manuel des Paris. — Guilmoto, Etude sur le
> institutions françaises. — Clos, Re- droit de navigation de la Seine. —
cherches sur le régime municipal Mantellier, Bist, de la communauté
j dans le midi de la France (dans les des marchands de la Loire. — Com­
I mémoires de l'Académie des inscrip- pléter cette bibliographie avec laiteuue
I tions, Antiquités nationales, t. 111). historique , janvier-février 1<SS5, pages
; — Wauters, Les libertés commu- 210 et suiv., et Monod, Bibliographie,
j! nales en Belgique, dans le nord de pages 65 et suiv.
la France et sur les bords du Rhin. Rathery, Bist, des Etats généraux.
/ — Giry, Eist. de la ville de Saint- — Picot, Bist, des Etats généraux
' Orner et Les établissements de Rouen. (t. 1). — Hervieu, Recherches sur les
i: — Chéruel, Bist, de la commune de premiers Etats généraux.
Rouen. — Bonvalot, Le tiers état Biot, De l'abolition de l'esclavage
d'après la charte de Beaumont et en Occident. — P. Allard, Esclaves,
Bist, de la commune de Beaumont- serfs et mainmortables. — A. Da­
j en-Argonne. — Flammermont, Bist, reste, Bist, des classes agricoles en
des institutions municipales de Sen­ France depuis saint Louis jusqu'à
tis. — Prou, Les coutumes de Lor­ Louis XVI. — L. Delisle, Doniol,
ris et leur propagation. — Curie- Guérard, Yanoski, ouv. cités au
Seimbres, Essai sur les villes fon­ chap. X. — Babeau, Le village sous
dées dans le Sud-Ouest. — Ménault, l'ancien régime et La vie rurale dans
Les villes neuves, leur origine et l'ancienne France.— Garsonnet, Bist,
leur influence dans le mouvement des locations perpétuelles et des baux
communal. — Robiquet, Bist, muni­ à longue durée.
cipale de Paris depuis les origines.
CHAPITRE XIV

DÉCADENCE DE LA SOCIÉTÉ FÉODALE


I. LA GUERRE DE CENT ANS, LES ÉTATS GÉNÉRAUX.
(De Philippe VI à la régence d'Anne de Beaujeu, 1328-1491 «.)

1. Décadence universelle produite par la guerre


de Cent ans.

État de la France à l'avènement des Valois. — Quand


les Valois succédèrent aux Capétiens directs (1328), ils
trouvèrent l'ancienne société féodale profondément trans­
formée, d'une part par le progrès du pouvoir royal, d'autre
part par le progrès des classes roturières. Le rôle attribué
aux États généraux apportait au pouvoir royal une limite
et un contrôle. Or, un pouvoir royal bien établi et un tiers
état puissant, c'étaient de précieux éléments pour la con­
stitution d'un gouvernement libre, comme celui qu'a pos­
sédé l'Angleterre. La période qui suivit détruisit en partie
ce double résultat.
Décadence de la royauté. — Avec les premiers Valois,
la royauté et la France elle-même furent sur le point de
périr. Philippe VI et Jean le Bon, entichés d'une fausse j
chevalerie, semblent des rois plus féodaux que les pre- i
miers Capétiens. Après le sage gouvernement de Charles V,
la royauté tombe en démence avec Charles VI. C'est seule-
1. Cette période comprend les règnes de Philippe VI (1328-1350), Jean
, ^ charles V (1364-1380), Charles VI (13S0-1422), Char-
Ii0U1S XI l1461 '1483) et Ia régence d Anne de Beaujeu
(14S3-1491) sous Charles VIIL
LA GUERRE DE CENT ANS 263
'

ment dans les dernières années de Charles YII et sous


Louis XI que la royauté et le pays reprennent les progrès ■-
j interrompus.
La guerre de Cent ans fut une période d'effroyables cala- , ■
mités. A deux reprises, la moitié du royaume fut au pouvoir
des Anglais. Le traité de Brétigny, en 1360, leur livra la
moitié occidentale de la France depuis la Loire jusqu'aux
Pyrénées. Le traité de Troyes, en 1420, leur livra la moi-
tié septentrionale de la France et la capitale même du
■ royaume, Paris, où un prince anglais fut sacré roi de France.
! Le pays ne souffrit pas seulement des invasions anglaises •
i qui tour à tour ravagèrent toutes nos provinces. Il souffrit
encore plus des inimitiés qui tout à coup se déclarèrent de
; province à province, de ville à ville, de château à château,
ï Lors même que les armées anglaises s'étaient retirées, la ; ■
î guerre continuait sur tous les points, entre les seigneurs
! du royaume, les uns se disant du parti français et les . - ;
! autres du parti anglais. Le pays souffrit aussi des bandes ,
de routiers qui naquirent partout à la faveur du désordre
et qui, sous la conduite de chefs comme Rodrigue de Vil-
landrando ou Arnaud de Cervolé , surnommé YArchi-
prêtre, tantôt au nom du roi de France, tantôt au nom du
roi d'Angleterre, le plus souvent pillant pour leur propre
compte, ne laissèrent pas une seule province intacte. ■ . '
! On vit alors que les rois capétiens, en réunissant au
domaine royal les États féodaux, n'avaient pas fondé l'unité
et qu'ils n'avaient pas créé une patrie française. Les diverses
parties du royaume étaient rattachées au trône par un lien
d'obéissance féodale; mais il n'y avait entre elles aucune
cohésion.
Pendant les guerres dites anglaises, ce sont des Français ' v
qui ont fait le plus de mal à la France. C'est Robert

I d'Artois et Geoffroy d'Harcourt qui provoquent le pre-


fi
I
; mier débarquement d'Édouard III ; c'est avec une armée
composée en partie de Gascons que le prince Noir gagne
la bataille de Poitiers ; c'est un prince français, Charles le
Mauvais, qui porte le ravage dans l'Ile-de-France; c'est le
, , ,

j: duc de Bourgogne qui ouvre aux Anglais les portes de


Paris; c'est un évêque et des juges normands qui font
; brûler Jeanne d'Arc. L'œuvre accomplie par les premiers
Capétiens ne pouvait conduire à l'unité que lorsqu'un sen­
timent nouveau se ferait jour en France : le patriotisme.
Or il ne se développa que par l'excès même des misères de
cette guerre et presque à la fin de la lutte contre les An­
glais. Jeanne d 'Arc en fut la plus éclatante manifestation.
La guerre de Cent ans, qui fut une guerre civile presque
autant qu'une guerre étrangère, arrêta le mouvement de
prospérité et de liberté qui avait commencé à se produire
en France. Toutes les forces vives de la nation en furent
profondément atteintes.
Décadence de la noblesse. —• La noblesse fut ruinée
par la continuité des guerres, décimée par de sanglantes
batailles. Elle perdit confiance en sa valeur, quand elle vit
que des paysans anglais, des bourgeois flamands, armés
d'arcs et de couteaux, bravaient les charges de la cavalerie
bardée de fer, et que, même avec la supériorité du nom­
bre, les preux chevaliers de France étaient vaincus par ce
qu'ils appelaient la piétaille. L'artillerie, qui fit son appa­
rition sur les champs de bataille de la guerre de Cent ans,
fut pour les féodaux une autre surprise.
En perdant leur supériorité militaire , ils semblèrent
perdre leurs vertus chevaleresques. Poitiers fut une honte
plus grande que Crécy; car la plus grande partie de la
chevalerie prit la fuite, sans avoir combattu, devant une
poignée de fantassins anglais et gascons. La chevalerie
démoralisée faisait de la guerre un métier, et un métier
malhonnêtement exercé. Non seulement elle ne répondait
plus à l'appel des rois qu'à condition d'en recevoir une
solde, dégénérant ainsi en armée mercenaire ; mais elle
s'occupait bien plus à rançonner les campagnes et les
villes qu'à les défendre.
On vit les gentilshommes et les brigands de profession
se concerter pour piller le pays. Sur le champ de bataille,
nobles anglais et nobles français s'épargnaient ; ils n'étaient
cruels qu'au paysan. Ils semblaient s'entendre pour faire
durer la guerre afin de vivre sur l'habitant. La guerre de
Cent ans fut infiniment moins sanglante sur les champs
de bataille que désastreuse par les ravages qui l'accom­
pagnaient, et dont les habitants paisibles étaient seuls à
souffrir.

IfiSg? mm
'iiijî ■—r"-- iia'ftef jin-
V If
LA GUERRE DE CENT ANS 265

Le caractère ■ des nobles se déprava terriblement. On


n'eût pu reconnaître en eux les descendants des chevaliers
I
de Louis IX. Les chefs des armées royales, ceux que nous
j devons honorer comme les défenseurs du pays, les La Hire,
les Xaintrailles, les Vignoles,.les Dammartin, n'étaient pas
moins durs au peuple que les Anglais ou que les brigands.
i On violait toutes les prescriptions du code chevaleresque :
Charles de Blois, honoré par les Bretons comme un saint,
ne respectait même pas les capitulations. Des princes du
sang royal commettaient des crimes honteux : le duc de
Berry poignardait le comte de Flandre; Jean sans Peur fai­
sait assassiner son cousin le duc d'Orléans (1407) ; il était
i assassiné par son parent le dauphin de France (1419). Un
duc de Bretagne fait tuer son frère; un comte de Foix laisse
périr de faim son fils dans un cachot; un sire de Giac tue
sa femme; un sire de Retz enlève de petits enfants pour les
faire mourir lentement, cruellement, au milieu d'opérations
de sorcellerie. Jamais on n'avait vu tant de crimes qu'à une
époque où l'on ne parlait que de point d'honneur, d'em­
prises pour les beaux yeux des dames, de vœux sur le faisan
pour la délivrance de la Terre sainte.
Cette noblesse, mercenaire, pillarde, ruinée de biens et
d'honneur, semble une classe réfractaire à l'idée nationale ;
il a fallu qu'une paysanne, qui fut ensuite trahie et livrée
par elle, lui donnât l'exemple du patriotisme.
Décadence des villes. — Les villes, si Hères autrefois de
la liberté reconquise, maintenant prises et reprises d'assaut,
rançonnées par les gens de guerre, écrasées d'impôts par le
roi, n'ont plus la force d'être libres. C'est l'époque où se
produit dans les communes un mouvement démocratique
qui a pour objet d'enlever le pouvoir aux classes dirigeantes,
mais qui provoque des luttes furieuses et parfois sanglantes.
Les communes, épuisées d'argent, fatiguées de discordes, en
proie à la banqueroute et à la guerre civile, finissent par
supplier le roi de se faire le liquidateur de leurs dettes et
de leur indépendance L Rien n'a plus hâté la chute des
i. Sous Charles V, la ville de Roye ayant été détruite par l'ennemi, les
habitants refusent d'y rentrer « tant qu'il y aurait la commune » : ils deman-
j dent au roi qu'elle soit « abattue » et que la ville soit remise au domaine,
■eus la juridiction des juges du roi, Charles fait droit à leur demande
266 CIVILISATION FRANÇAISE

républiques municipales que les misères de cette guerre.


Paris, à un moment, avec son prévôt des marchands,
Étienne Marcel, s'est érigée en une véritable commune
libre; mais tant de malheurs sont venus fondre sur cette
ville, la répression de 1359 après la mort de Marcel, la
répression de 1382 après la révolte des Maillotins, les excès
des Cabochiens,les massacres entre Bourguignons et Arma­
gnacs, l'occupation par les Anglais, que, vers 1439, elle a
perdu son courage avec sa population. L'herbe croît dans
les rues et les loups viennent enlever les petits enfants dans
les faubourgs. Les foires de Champagne, de Lyon, du Lendit
cessent d'être tenues. Les étrangers, Italiens, Espagnols,
Flamands, Allemands, désertent nos villes. C'est la ruine
du tiers état.
Ruine des campagnes. — Les paysans, pillés par tout
le monde, se réfugient dans les bois, dans les cavernes, se
remettent « en la main du diable », se joignent aux ban­
dits. L'excès de leurs maux les pousse à des révoltes de
désespérés; en 1357, c'est le soulèvement des « Jacques »
dans l'Ile-de-France; sous Charles VI, l'insurrection des
« Tuchins » dans le Languedoc. De cruelles répressions met­
tent le comble à leur malheur. Alors le mouvement qui les
portait naguère à acheter la liberté, à acheter de la terre,
s'arrête : avec quoi pourraient-ils payer? Au contraire, ils
voudraient redevenir serfs pour avoir des protecteurs;
beaucoup, ne trouvant pas de seigneurs qui veuillent les
reprendre, s'en vont dans les monastères et passent autour
de leur cou, en signe de servage, la corde du clocher.
Des fléaux naturels se joignent à ceux de la guerre : la
peste noire en 1348. Dans la Normandie, une de nos plus
riches provinces, les terres sont réduites aux deux cin­
quièmes de leur valeur ; les tenanciers renoncent aux fonds
qui leur ont été fieffés. Dans douze paroisses du Bessin,
la cote des impositions porte cette mention: « Néant, parce
qu'il n'y a plus de paroissiens. » Un curé de Fréquienne,
et ordonne qu'ils « demeureront simples habitants et sujets en prévôté ».
Les habitants de Neuville-le-Roi, ville réduite de 300 feux à 30, présentent
la même requête. Ceux de Meulan s'adressent à leur suzerain, le comte
d'Évreux, le priant de consentir « qu'ils lui remettent la commune », et
son consentement est confirmé par le roi.
LA GUERRE DE CENT ANS 267

en 1438, accusé d'avoir abandonné sa paroisse, allègue


J , qu'on n'y trouve plus un seul habitant mâle, mais seule-
! ment cinq ou six femmes, et qu'il n'ose y demeurer. Le
; ! désert se refait dans nos campagnes et la broussaille,
les fougères, les genêts, reprennent possession de terres
!, autrefois cultivées.
I Décadence de l'ordre ecclésiastique. — Le Parlement
et l'Université, en 1420, ont dégénéré au point de reconnaître
■ pour roi Henri d'Angleterre. L'Église n'est pas en meilleure
; situation, car c'est l'époque de la captivité des papes à Avi-
:i gnon, suivie' en 1378 du grand schisme d'Occident. Elle
; tombe dans un tel état que partout éclatent des voix ecclé-
I siastiques pour dénoncer ses abus. Pierre d'Ailly, né en
j 1350, mort en 1420, publie son livre sur la « Réforme de
;S l'Église » (De emendatione Ecclesiæ). On attribue à Nicolas
j de Clémengis (1360-1440), qui fut recteur de l'Université
de Paris, le livre « Sur la corruption de l'Église » (De cor­
rupt!) Ecclesiæ statu). Jean Charlier, dit Jean Gerson (1363-
1429), le « Docteur très chrétien », écrit ses traités « sur
;; l'unité de l'Église, l'amovibilité du pape (De auferibilitate
j ! papæ), les moyens d'unir et de réformer l'Église dans le
! ; concile universel L »
La royauté et le tiers état sont les premiers à se
relever. — Il semble que la fin du moyen âge soit la fin
i ' de la France. Dans cette dissolution universelle , deux
institutions, celles qui ont le caractère le plus moderne, se
■ relèveront les premières : d'abord les États généraux qui,
! dans les crises les plus terribles, témoignent qu'il y a encore
une nation; ensuite, la royauté qui, après Philippe VI et
1 Jean le Bon, respire avec Charles V, et, après la démence
de Charles VI, revit par l'énergie de Charles VII et de
j Louis XI.
:j H. Essais de gouvernement par les États généraux.
1 '
i États généraux après Philippe le Bel. — L'institution
j inaugurée par Philippe le Bel faisait son chemin 2 .
1. On lui attribue, mais faussement, VImitation de Jésus-Christ.
2. A la mort de son fils Louis X, qui ne laissait pas d'héritier mâle, il y

j?''--. ' :
268 CIVILISATION FRANÇAISE
Les Étals se réunirent à plusieurs reprises. En mars 1317
Philippe le Long convoqua à Paris, mais dans deux ses­
sions distinctes, les villes de la langue d'oïl, puis celles de
la langue d'oc, enfin en avril de la même année, une
assemblée générale; on y vota des subsides pour une croi­
sade qui d'ailleurs n'eut pas lieu.
Premiers États généraux sous Jean II. — Dans l'as­
semblée de 1351 *, sous Jean le Bon, les États de la langue
d'oïl et les États de la langue d'oc sont ensemble réunis à
Paris. Seulement ils délibérèrent séparément. Les députés
de la langue d'oc accordent un subside de 50 000 livres;
mais ceux de la langue d'oïl élèvent beaucoup de plaintes
sur l'administration royale et déclarent n'avoir pas mandat
de leurs électeurs pour voter des subsides. L'assemblée est
dissoute.
Le roi est obligé, par nécessité d'argent, de convoquer
les États de la langue d'oïl, le 30 novembre 1355. Cette fois
ils sont décidés à n'accorder des subsides que si on leur
accorde des réformes. Ils demandent l'établissement d'une
monnaie fixe, mesure nécessaire après les altérations mul­
tipliées que Jean II avait fait subir aux monnaies; la sup­
pression du droit de gîte et du droit de prise, que les
officiers royaux avaient fait dégénérer en un véritable bri­
gandage ; la cessation des mesures vexatoires contre le
peuple juif, qui apportaient un grand trouble dans le com­
merce ; la garantie que nul Français ne serait enlevé à ses
juges naturels pour être jugé suivant le bon plaisir du. roi.
Moyennant ces réformes, ils accordaient cinq millions de

eut, le 2 février 1317, une assemblée où figurèrent seulement quelques


bourgeois de Paris et qui ne fut pas une véritable réunion d'Élats généraux.
C'est elle qui exclut du trône la fille de Louis X pour donner la couronne
à Philippe le Long, et qui peut-être décida que les femmes ne pouvaient
succéder au royaume de France; mais il n'est pas établi qu'on ait alors
invoqué la loi salique. Philippe le Long et Charles le Bel furent rois succces-
sivement. A la mort de ce dernier, en 132S, une nouvelle assemblée, mais
qui ne parait pas avoir été une session d'Élats généraux, prononça l'exclu­
sion de l'héritier le plus direct, Édouard 111, petit-fils de Philippe le Bel
par sa mère Isabelle, et appela au trône, avec Philippe VI, la dynastie
des Valois, branche collatérale des Capétiens.
1. Ou, si l'on veut, de février 1350 (ancien style), car l'année à cette
époque ne commençait qu'en mars, et décembre, comme l'indique son
nom, était bien le dixième mois de l'année.
i- 1

LES ÉTATS GÉNÉRAUX 2G9

(ivres pour entretenir 30 000 hommes de guerre. Cet argent


serait levé au moyen d'une gabelle sur le sel et d'une taxe
sur les ventes. Ces deux impositions devaient être payées,
non seulement parle peuple, mais aussi parles nobles et le
clergé, même par le roi, la reine et les princes du sang. En
outre, sachant que le roi avait l'habitude de gaspiller les
. deniers aussitôt qu'il les avait reçus, les États nommèrent
eux-mêmes des receveurs pour percevoir et garder les fonds,
: jusqu'au moment où les États statueraient sur leur emploi.
, S'inspirant de la sage économie des classes bourgeoises,
; ils mettaient en tutelle la royauté prodigue.
! . États généraux de 1350. — Ces mêmes États se réu-
; nirent dans deux autres sessions, le 1 er mars et le 8 mai
, 1356 : ils abolirent les taxes sur le sel et sur les ventes, qui
j avaient suscité un grand mécontentement et même des
! émeutes chez les paysans, et les remplacèrent par un impôt
j sur le revenu.
i Avec l'argent voté, le roi Jean ne sut que se faire battre et
! capturer à Poitiers par les Anglais. Son Ills, le dauphin
Charles, en sa qualité de lieutenant du royaume, est obligé
de convoquer de nouveau les États pour le 17 octobre.
" Cette session fut une des plus importantes de notre his­
toire. L'assemblée se composait d'environ 800 députés, dont
plus de la moitié était des gens du tiers état. Ils arrivaient
indignés de l'incapacité du roi, de la lâcheté du dauphin
qui avait fui pendant la bataille, de la persistance du gas­
pillage royal. Étienne Marcel, prévôt des marchands de
Paris, soutenu par Robert le Coq, évêque de Laon, et
Jean de Picquigny, orateur de la noblesse, pril la tête du
mouvement. Puisque la royauté était hors d'état de gou-
, . verner et de défendre le pays, la bourgeoisie entendait se
: substituer à elle, imposer sa direction aux membres du
' clergé et de la noblesse. Avant de répondre aux demandes
d'argent du dauphin, l'assemblée nomma 80 délégués,
chargés de préparer le programme des réformes à exiger,
i Quand cette commission eut terminé ses travaux, et qu'elle
eut fait approuver ses résolutions par les États, elles les com-
; muniqua au dauphin. Elle lui demandait le renvoi des con
r seillers du roi; elle exigeait que le dauphin s'entourât de
1 délégués des trois ordres, sans l'avis desquels il ne pourrait

mmm 3B
270 CIVILISATION FKANÇAISE
rien faire. Charles, bien décidé à ne pas se soumettre à
cette tutelle, promit d'en référer au Conseil du roi. Celui-ci
repoussa formellement la proposition. Il n'est donc pas
vrai, comme l'ont cru quelques historiens, qu'une commis. ;
sion de vingt-huit ou de trente-six membres se soit alors
emparée du gouvernement.
Désespérant de s'entendre avec les États généraux de:
Paris, le dauphin convoqua plusieurs réunions d'États pro- '
vinciaux : ceux de la langue d'oc à Toulouse, ceux d'Au-î
vergne à Clermont, etc. Partout les bourgeois votèrent des i
subsides et des hommes d'armes, mais déclarèrent adhérer ;
au programme de réformes. Ainsi, d'un bout à l'autre du
royaume, la nation se montrait unanime à aider la royauté S
dans la guerre contre l'étranger, mais à réclamer la sup- ;
pression des abus. '!
États généraux de 1357. — Il fallut bien convoquer, le i
5 février, une nouvelle session. Des émeutes avaient éclaté s
à Paris ; le grand rôle de cette ville et d'Étienne Marcel :
commençait ; le dauphin allait subir une tutelle plus dure
que celle qu'il avait repoussée. Dans la séance du 3 mars, :
il lui fallut subir les sévères remontrances de Robert le Coq, ;
au nom du clergé, de Picquigny, au nom de la noblesse,
d'Étienne Marcel et Nicolas le Chanteur, au nom des bonnes
villes. Les États avaient eu soin de faire approuver leurs
réclamations par les nobles, clercs et bonnes villes de tout 1
le royaume. C'était la France entière que le dauphin avait
en face de lui. Si on ne lui imposa pas la prétendue com­
mission de trente-six, on renouvela presque entièrement le
Conseil du roi, et les meneurs de la révolution, même
Étienne Marcel, en devinrent membres. C'est alors que
fut rédigée la grande ordonnance du 3 mars 1357. Voici .
quelles étaient ses dispositions :
ï-a grande ordonnance de 1 357. — Les États généraux
se réuniront cette année une seconde fois, le lundi de, la
Quasimodo, et deux fois encore, s'il est nécessaire, sans ;
avoir besoin de convocation royale.
Nul ne pourra percevoir d'impôts s'ils ne sont votés par !
les États. Ceux-ci les percevront au moyen de leurs élus,
appelés « généraux superintendants ». A eux seuls appar­
tiennent la surveillance et le contrôle des dépenses. Le ,
LES ÉTATS GÉNÉRAUX 271

pouvoir royal ne pourra se procurer d'argent par des moyens


illicites, tels que l'altération des monnaies. On frappera une
monnaie de bon aloi, qui restera invariable.
Tout Français, noble ou roturier, doit le service militaire
pour la défense du royaume. Afin que nul ne puisse être
I détourné de ce devoir par des querelles particulières, le
1 droit de guerre privée est suspendu pour toute la durée de
la guerre anglaise. Il est interdit aux nobles de sortir du
> royaume. Les soldats seront payés par les États : les délé-
! gués de ceux-ci passeront des revues, afin de s'assurer que
j les effectifs sont au complet.
j II y a des procès qui durent depuis vingt ans. La faute
j en est aux magistrats du Grand Conseil, du Parlement, de
j la Chambre des comptes. Ils viennent tard aux audiences,
I font de longs dîners, après lesquels leur travail est « peu
I profitable ». Désormais ils s'assembleront au «soleillevant »,
j à peine de perdre leur salaire de la journée. Ils expédieront
j loyalement les affaires sans faire « muser » les plaideurs.
; Il leur sera interdit de faire du commerce, de prendre des
sommes excessives, de faire des dépenses scandaleuses,
I comme d'aller à quatre ou cinq chevaux.
Nul ne pourra remplir plus d'un office à la fois : le
1 cumul est interdit. Les prévôtés et vicomtés ne pourront
plus être données à ferme, ni être vendues par le roi,
Nul ne sera nommé officier du roi dans son pays d'ori­
gine.
I On ne pourra plus enlever les justiciables à leurs juges
naturels pour les traduire devant des commissions nom­
mées par le roi.
Le roi ne pourra plus aliéner aucune partie de son
domaine. Toutes les donations antérieures, à partir du
règne de Philippe le Bel, sont révoquées,
j Les officiers du roi n'exerceront plus les droits de gîte et
I de prise. S'ils persistent, les habitants sont autorisés à
! « s'assembler contre eux par cri, ou par son de cloche »,
et à employer la force pour les repousser. De même, les
habitants sont autorisés à employer la force pour empê­
cher les guerres privées et pour contraindre les seigneurs
à garder la paix. Ils pourront saisir les personnes et les
biens des récalcitrants.

Pl§ mmm
liAÂP1*' ~"w 5
272 CIVILISATION FRANÇAISE
Dans ces demandes des États, il n'y a pas seulement une
vaste réforme financière, administrative, judiciaire, mili- •
taire ; il y a toute une révolution. Les fréquentes réunions des
États, leur droit de voter l'impôt et d'en surveiller la
dépense, la garantie assurée à tous les Français contre une
justice arbitraire, ce sont les bases essentielles de la liberté
parlementaire. La grande charte d'Angleterre ne contient
rien de plus. Si cette réforme avait pu durer, les Français
auraient été aussi libres que les Anglais. ,
Réaction royale : Etats généraux de Compiègne. 1
Malheureusement, le dauphin Charles, qui avait pro-
mulgué l'ordonnance de 1357, encouragé par la tiédeur que
montrèrent ensuite les députés du clergé et de la noblesse, ;
qui peu à peu s'éloignèrent des États, ne l'observe pas ;
longtemps. Dès l'année suivante, il révoque cette ordon­
nance, déclare qu'il veut gouverner seul et sans tuteurs,
rend un édit pour altérer les monnaies. C'est alors
qu'Étienne Marcel soulève les Parisiens, fait massacrer les
conseillers du dauphin et lui place sur la tête un cha­
peron aux couleurs parisiennes. Puis, le dauphin sort de
Paris, et réunit à Compiègne une session d'États généraux,
d'humeur beaucoup plus docile, qu'il peut opposer aux pré­
tentions des Parisiens et qui d'ailleurs réalise une partie
des réformes. Étienne Marcel essaye, en se confédérant
avec les autres communes, de soutenir une guerre des
États contre les troupes royales. Il est faiblement aidé par
les villes, trahi par son allié Charles le Mauvais, assassiné
par Jean Maillart (1 er août 1358).
Autres États généraux sous Charles le Sage. — L'essai
tenté pour gouverner la France au moyen des délégués de
la nation venait d'échouer. Charles V, d'abord comme dau­
phin, ensuite comme roi, se garda bien de réunir pério­
diquement les États.
Sans doute, il convoqua ceux de 1359, afin d'en obtenir
une protestation contre le premier traité conclu par Jeanïï
à Londres et qui était encore plus dur que ne le fut celui
de Brétigny; mais ce fut une assemblée docile qui se
borna à répéter la protestation que lui dicta le dauphin.
En juillet 1367, l'assemblée de Chartres, transférée
ensuite à Sens, proroge l'impôt levé six ans auparavant
-Wijfey-ffrfJ

1ES ÉTATS GÉNÉRAUX 273

! pour la rai.çon de Jean II : si bien que, même après la


mort de ce prince, sa rançon s'éternise et devient l'origine
' ' d'impôts presque permanents.
En mai 1369, nouvelle assemblée, où assistent « un
grand nombre de gens des bonnes villes ». Charles V la
convoqua pour se donner quelque autorité vis-à-vis du roi
1 d'Angleterre, contre lequel il recommençait la guerre, et
' pour obtenir des subsides. Elle se montra aussi soumise
et aussi insignifiante que la précédente,
i Une quatrième assemblée, en décembre 1369, lui accorda
; des subsides sans lui demander de réformes.
I Puis, jusqu'en 1380, il leva des aides sans réclamer le
■ consentement des États. Pourtant cela était tellement con-
I traire au vieux droit féodal, comme au nouveau droit
5 national, qu'il en éprouva quelques remords : à ses der-
: niers moments, il déclara abolir tout impôt illégal,
j ! États généraux sous Charles VI. — Au début du règne
1 J de Charles VI, en 1380, ce ne furent pas les États généraux, ce
S J fut une simple assemblée de gens notables des trois ordres,
qui statua sur l'attribution de la régence, pendant la mino-
' rité de ce prince, aux oncles du roi.
Une nouvelle assemblée de notables, en 1382, fut appelée
a voter des subsides; les députés des villes déclarèrent
qu'ils ne pouvaient rien accorder sans en avoir référé à
leurs électeurs; et en effet, ceux de Sens, qui s'étaient trop
hâtés d'obtempérer aux demandes royales, furent désa­
voués par leurs commettants. Tant l'esprit de liberté avait
fait de progrès dans ces classes bourgeoises si cruellement
éprouvées !
Les dilapidations des oncles du roi pendant sa minorité,
ï la folie de Charles VI en 1392, les querelles sanglantes
; entre Jean de Bourgogne et Louis d'Orléans, l'imminence
I d'une nouvelle invasion anglaise, amenèrent pour les États
: généraux et pour la ville de Paris l'occasion de reprendre
jî leur grand rôle de 1337. Seulement, en 1337, c'était la haute
I bourgeoisie qui avait conduit le mouvement; en 1413, ce
furent les bouchers et les valets de bouchers, l'écorcheur
f Caboche et le bourreau Capeluche, qui dominèrent sur les
i États généraux. Le nouveau dauphin Charles (Charles VII)
ne fut pas mieux traité que son aïeul, le premier dauphin
274 CIVILISATION FRANÇAISE
Charles (Charles V). Il vit aussi son palais envahi et ses |
conseillers massacrés par les émeutiers. ■ \ 1
ha grande ordonnance cabocliicnne. — Pourtant , de |
cette révolution sortit un document législatif, que les j
émeutiers, dans la journée du 24 mai, portèrent au* palais
du roi et que celui-ci dut faire lire au Parlement, dans un J
lit de justice qu'il présida : c'est la grande ordonnance
cabochienne de 1413, sur la réforme administrative, judi­
ciaire et financière. A certains égards, elle est une eompi- ,
lation des ordonnances antérieures ; elle renferme aussi des
vues nouvelles; mais, comme elle ne fut jamais exécutée,
elle n'a guère qu'un intérêt de curiosité.
A la tête de la hiérarchie judiciaire, elle plaçait le Par­
lement. Elle limitait la juridiction de « l'hôtel du roi », qui
évoquait arbitrairement les procès ; elle supprimait la grande-
maîtrise des eaux et forêts, source de vexations pour les
gens des campagnes, et décidait que les nouveaux « maîtres
des forêts » ne jugeraient les procès forestiers qu'en pre­
mière instance, le Parlement jugeant en dernier ressort.
Elle enjoignait aux louvetiers de laisser les paysans tuer les
loups. Elle autorisait les campagnards à détruire les nou­
velles garennes établies par les seigneurs et qui, disait-elle,
« dépeuplaient d'hommes le pays et le peuplaient de bêtes
sauvages ».
A la tête de la hiérarchie financière, elle plaça la Chambre
des comptes. Elle lui subordonna les comptables du do­
maine, les trésoriers des guerres, et même la Cour des aides,
qui avait été établie en 1335, et qu'elle réduisit à un petit
nombre de membres.
Dans l'ordre judiciaire, elle fait prévaloir le principe de
l'élection à tous les degrés. Le Parlement élira ses membres
en présence du chancelier et de quelques délégués du
Grand Conseil. Les baillis et autres officiers supérieurs de
justice seront élus par le Parlement dans les mêmes for­
mes. Les prévôts seront élus par le chancelier et les délé­
gués des trois cours souveraines (Grand Conseil, Parlement,
Chambre des comptes) sur une liste présentée par les gens
de loi du bailliage. Enfin les officiers inférieurs, les lieute­
nants des sénéchaux et prévôts, seront élus directement par
les gens de loi du ressort. Le principe électif était alors le
LES ÉTATS GÉNÉRAUX 275

I plus propre à constituer un corps judiciaire qui garderait


à l'égard du pouvoir une nécessaire indépendance.
Derniers États généraux: sous Charles YÏ. — On ne
i peut donner le nom d'assemblée nationale à la triste ses-
1 sion d'États généraux qui fut convoquée en 1420 par le roi
d'Angleterre Henri V et qui sanctionna le traité de Troyes,
i c'est-à-dire la déchéance du légitime héritier du trône, au
I profit de Henri VI. Du reste, ces États, pas plus que ceux qui
i furent convoqués dans les années suivantes par Charles VH,
J, n'offraient une représentation complète du pays. La France
|; étant alors partagée entre les deux dominations anglaise et
[i française, entre le roi de Paris et le roi de Bourges, très
■'! peu de villes se firent représenter à ces diverses assemblées ;
'■ leurs finances étaient trop ^ruinées pour qu'elles puissent
( payer des députés.
! États généraux sous Charles VII. — Charles VII a
I recours dans sa détresse à de nombreuses assemblées par-
I tielles : il convoque neuf fois la langue d'oc, et à peu près
I autant de fois ce qui lui restait de la langue d'oïl. Plusieurs
; fois, les États des deux langues furent convoqués ensemble :
i à Mehun-sur-Yèvre, en 1425, à Chinon, en 1428, à Sully-sur-
! Loire, en 1429, à Tours en 1435. Les députés se montrèrent
admirables de patriotisme, de dévouement à la cause royale
et, malgré le malheur des temps, de libéralité. Ils méritent
d'être associés dans notre reconnaissance aux hommes qui,
l'épée à la main, ont combattu les Anglais. C'est une des
pages les moins connues, mais certainement les plus belles,
de l'histoire de notre tiers état.
Les États généraux d'Orléans, en 1439, furent très impor­
tants ; mais leur acte le plus important pouvait avoir pour
conséquence de rendre inutiles à l'avenir les convocations
d'États. En effet, ils accordaient au roi seul, à l'exclusion des
seigneurs, le droit de lever des troupes et le droit de lever
des tailles et des aides. Par cela seul qu'ils l'investissaient
du droit d'empêcher les levées d'hommes par les seigneurs,
ils s'engageaient à lui donner les moyens de faire res­
pecter ce droit, et créaient, en principe, une armée per­
manente ; or, la création d'une armée permanente , sans
qu'ils s'en soient rendu compte exactement, entraînait la
permanence de l'impôt. C'est ainsi, du moins, que le roi le
2,76 CIVILISATION FRANÇAISE

comprend. En 1442, aux remontrances de la noblesse


assemblée à Nevers, il répond que les aides et tailles ont.
été précédemment consenties, qu'il n'y a donc « nul besoin
d'assembler les trois États pour lever lesdites tailles, car
ce n'est que charges et dépenses au pauvre peuple qui 1
a à payer les frais de ceux qui y viennent », et que plu-1
sieurs notables seigneurs ont demandé qu'on cessât ces
convocations. Dès lors, le roi, n'ayant plus besoin du con-i
sentement des États pour percevoir l'impôt, se garda bien!
de les réunir. En effet, pendant tout le reste du règne, dé
1439 à 1461, il n'y eut plus une seule assemblée. j
La taille perpétuelle. — Une conséquence plus funeste1
de cette usurpation de la royauté, c'est que la noblesse etj
le clergé, restés exempts de l'impôt foncier, lequel n'était-
perçu que sur les terres roturières, finirent par se désinté-ï
resser de la question. Ils abandonnèrent les grands prin-|
cipes soutenus aux États de 1353 et de 1356, à savoir que!
nulle taxe ne pourrait être levée qu'avec le consentement-;
des États, et que les trois ordres seraient soumis aux
mêmes impôts. La liberté s'est établie en Angleterre parce!
que les prélats, les nobles et les villes sont restés étroite-:;
ment unis dans leur résistance aux empiètements de la'
royauté, acceptant tous les mêmes charges et revendi­
quant tous les mêmes garanties. En France, la noblesse et
le clergé désertèrent la cause commune, livrèrent le tiers-
état à l'arbitraire royal, vendirent pour un avantage pécu-i
niaire les libertés publiques. Dès ce moment, ce fut une 1
formule admise que le clergé payait de ses prières, la!
noblesse de son épée, le peuple de son argent l . Le tiers!
état, trahi par les privilégiés, se rapprocha du roi, applau-j
dit à toutes les entreprises de la royauté sur les droits des !
nobles et des clercs, l'aida énergiquement à consommer la !
ruine de leur puissance, jusqu'au moment où lui-même se ;
trouva seul en face de la royauté et la renversa. La défec- ;

1. Quand les Etala généraux ne furent plus convoqués, on se passa de


leur autorisation pour lever des impôts sur le peuple; mais, s'il y avait
de l'argent à demander aux privilégiés sous la forme de dons gratuits, le
roi les convoquait à part. Il le üt rarement pour les nobles laïques, mais de
bonne heure apparaissent les assemblées du clergé, le roi demandant des
subsides, et le clergé exposant ses doléances
LES ÉTATS GÉNÉRAUX 277

tion du clergé et de la noblesse fut la cause première de


[ l'établissement du pouvoir absolu et de la grande Révolu-
, tion qui s'accomplit 350 ans plus tard.
États généraux et assemblées des notables sons
i Louis XI. — Louis XI ne devait pas être moins jaloux que
, Charles VII de son autorité. Il ne convoqua les États géné-
I raux qu'une seule fois, en 1467 : c'était pour faire sanc-
I donner l'acte par lequel il avait dépossédé son frère du
i duché de Normandie et pour trouver un appui moral contre
j les prétentions des féodaux. Cette assemblée fut aussi sou­
mise qu'avait pu l'espérer le roi : bien que l'archevêque de
Reims eût présenté des doléances sur le poids des impôts
et les prodigalités de la cour, par lesquelles « s'écoule le
sang du peuple »,les États ne demandèrent pas de réformes
et promirent d'aider le roi contre tous ses ennemis. Allé­
guant la difficulté de s'assembler, ils autorisèrent le roi
à faire tout ce qu'il jugerait convenable au bien du
royaume « sans attendre autre assemblée ni congrégation
des États ». C'était renouveler et confirmer la funeste
abdication de 1439.
Pourtant, lorsque Louis XI, en 1470, voulut se faire inviter
à rompre le traité de Péronne, ce ne fut pas les États
généraux qu'il convoqua, mais simplement une assemblée
de notables, choisis parmi ceux qu'il pensait devoir être
les plus dociles.
États généraux sous Charles VIII. — Pendant la mino­
rité de Charles VIII, les princes du sang et les seigneurs en­
treprirent de ruiner l'œuvre de son père Louis XI. Ils crurent
y parvenir en demandant la convocation des États généraux.
Anne de Beaujeu, tutrice de Charles VIII, fut obligée d'y
consentir. L'assemblée se réunit à Tours, le S janvier 1484.
Elle comprenait les députés de la langue d'oc et de la
langue d'oïl; et, pour la première fois, les gens des cam­
pagnes y furent représentés. Jusqu'alors les habitants des
villes avaient seuls nommé les députés du tiers état et
seuls rédigé les cahiers de doléances; les campagnes
étaient annulées par les villes comme, à l'époque romaine,
elles l'avaient été par les curies. En 1484, les paroisses,
dans des espèces d'assemblées primaires, nomment leurs
délégués et rédigent leurs cahier« • leurs délégués vont se
16
278 CIVILISATION FRANÇAISE j
joindre ensuite à ceux des villes pour nommer les députée '1
aux États généraux ; leurs cahiers sont réunis aux cahiers 1 1
des villes, et, des uns comme des autres, on forme le cahier ï
du tiers état de chaque province. Ainsi les travailleurs desj 'i
campagnes semblaient sortir du néant où ils avaient été ■!
maintenus pendant les périodes gauloise, romaine, franque,: î
féodale. Les États généraux de 1302 avaient appelé les hour- t
geois à la vie politique; ceux de 1484 y appelaient les 1
paysans. Au fond, ceux-ci n'y furent pas représentés- ou ne! |
le furent que par des bourgeois. Pour assurer une repré-i i
sentation aux gens des campagnes, il aurait fallu admettre! Il
régulièrement, comme cela se fit en Suède, par exemple, j 6
un quatrième ordre : l'ordre des paysans. L'ancienne servi- [i
tude avait laissé une trop forte empreinte sur nos campa- ! 1
gnards et les trois premiers ordres étaient trop orgueilleux j i
et trop jaloux de leurs privilèges pour qu'un tel rôle fût 5
attribué chez nous aux classes rurales. Le timide essai de 1
1484 n'eut aucune suite. ,
Il est à remarquer aussi que, au sein des États généraux 1 J
de 1484, bien que les trois ordres présentent séparément
leurs cahiers de doléances, les députés sont partagés non j
par ordres , mais par nations. Chacune des six grandes 1
divisions du royaume, France, Bourgogne, Normandie, j I
Aquitaine, Languedoc, Provence, forme une nation. Dans 1
chaque nation, le vote d'un roturier pèse autant que celui ) [
d un évêque ou d'un comte. Si cet usage s'était maintenu, * 1
il ny aurait plus eu des députés des trois ordres, mais ■
seulement des représentants de la nation.
L'assemblée de 1484 se montra digne des grandes assem- 1
blees du xive siècle par la précision avec laquelle elle for- «
mula les principes du droit national. Un juge du Forez i
Jean Cordier, rappela la maxime : « La nation ne peut I
être imposée sans son consentement. » Dans le discours
de Philippe Pot, sire de la Roche, député de la noblesse de
Bourgogne, on relève les propositions suivantes : « La 1
royauté est un office, non un héritage. C'est le peuple S
souverain qui, dans l'origine, créa les rois. L'État est la !
chose du peuple. La souveraineté n'appartient pas aux
princes, car ils n'existent que par le peuple. Ceux qui
détiennent le pouvoir par force, ou de toute autre ma-
LES ÉTATS GÉNÉRAÜX 279

nière1, sans le consentement du peuple, sont usurpateurs


du bien d'autrui. Le peuple, c'est l'universalité des habi­
tants du royaume : les États généraux sont les déposi-
j taires de la volonté commune. Un édit ne prend force
! de loi que par la sanction des États. Rien n'est saint et
I , solide de ce qui se fait malgré eux ou sans leur consen-
, tement. »
[ ■ Pourtant le tiers état ne demanda ni une charte polili-
: que comme en 1385, ni une grande réforme d'administra-
: tion et de justice, comme en 1413. Il se borna à réclamer
i la diminution des impôts, la réduction des troupes soldées,
l'obligation pour la couronne de ne lever la taille qu'avec
l'autorisation des États, la reprise des portions aliénées du
i domaine royal, la répression des excès commis par les gens
i de guerre, la suppression de la vénalité des offices judiciai-
! res, la diminution des frais de justice, la rédaction des cou-
i tûmes, enfin, des mesures pour arrêter les exactions de la
! cour de Rome et empêcher l'argent du royaume de passer
en Italie.
Il demanda encore que les États fussent convoqués de
nouveau au bout de deHX ans, et réunis périodiquement de
deux années en deux années. C'est pour assurer cette pério­
dicité des États généraux que les députés refusèrent de
voter une taille perpétuelle : ils n'accordèrent les subsides
qu'à titre de don et d'octroi et pour deux années seulement.
Ils essayèrent ainsi de réparer la grande faute commise
en 1439.
Pour l'administration du royaume pendant la minorité
du roi, on institua un conseil de gouvernement qui serait
présidé par le roi, et, en son absence, par le duc d'Orléans.
Or, Anne de Beaujeu, en ayant soin de le faire toujours
présider parle roi, trouva moyen de rendre illusoire la pré­
sidence du duc.
Anne de Beaujeu promit tout ce qu'avaient demandé
les États, même la réunion périodique des assemblées ; mais
les quatorze années de règne de Charles VIII s'écoulèrent
sans que les délégués de la nation eussent été admis à
présenter de nouveau leurs doléances.
Les élections aux États généraux. — A l'origine,
siéger aux États était à la fois un droit et un devoir. Un
280 CIVILISATION FRANÇAISE *
droit, puisque clergé, noblesse et communes ne pouvaient
être taxés sans leur consentement ; un devoir, car l'assis­
tance aux États était comme une extension du service de
conseil dû au suzerain féodal. On ne pouvait se dérober à j
cette obligation sans s'exposer à la forfaiture de son fief.' i
Tout noble pouvait et devait assister aux États en raison ;
de son lief; les veuves mêmes et les mineurs s'y faisaient; 1
représenter par des procureurs. Tout évêque, toute abbayes ;
« ayant temporel et justice », toute commune, toute villej j
royale était dans le même cas. Les évêques représen-j ,]
taient leur église, à moins que leur chapitre ne déléguât, I
à côté de lui, un député; les abbayes envoyaient leur abbé j
ou un député élu par les moines; les nobles se rendaient! j
en personne aux Etats ou envoyaient un procureur, qui J
pouvait être un roturier; les communes déléguaient ordi- j
nairement leur maire et leurs échevins; les villes royales j
élisaient, sous la surveillance du prévôt, un ou deux bour- i
geois. Dans celles-ci, le suffrage était parfois universel et jl
direct, parfois universel, mais à deux degrés; parfois les j
bourgeois proprement dits prenaient seuls part à l'élection j
et le peuple en était exclu. Dans les communes, qui avaient
un régime presque oligarchique, l'élection se faisait par le
corps municipal et quelques habitants notables.
Le roi faisait semondre , c'est-à-dire requérir les intéressés
par ses baillis. Toutefois, parmi les nobles, il ne convoquait
que les plus considérables, donnant pour raison, à l'égard
des autres, « la crainte de les entraîner dans des dépenses
trop considérables ». La même raison d'économie faisait
que beaucoup des intéressés essayaient d'éluder cette obli­
gation : l'assistance aux États était considérée plutôt
comme une charge onéreuse que comme un avantage.
Au xiv e siècle, s'introduisit le principe que nul ne pou­
vait assister aux États s'il n'était élu. En 1484, Olivier
Masselin, chanoine de Rouen, combattait la prétention
élevée par des évêques de figurer à l'assemblée sans être
élus par le clergé. Dès lors, il y eut des réunions du clergé
et de la noblesse par bailliages, et, dans ces réunions,
chacun des deux ordres élisait ses députés.
Le vote dans les États généraux. — Aux États géné­
raux, on votait tantôt par ordre, comme à ceux de 1302;
LES ÉTATS GÉNÉRAUX 281

tantôt par tête, comme à ceux de 1308, et alors le suffrage


d'un roturier pesait autant que celui d'un noble; tantôt
par provinces, comme à ceux de 1346 et de 1384. Le
nombre des députés des trois ordres était très variable :
aux États de 1308, il y en eut peut-être 12 ou 1500.
Résumé des essais de gouvernement par les États
généraux. ■— Ainsi les xne et xm° siècles sont la grande
époque des communes ; les xiv» et xv® siècles sont la
grande époque des États généraux.
De 1302 à 1484, les États avaient été réunis à des épo­
ques plus ou moins rapprochées. Ils avaient réellement
gouverné le royaume aux époques les plus critiques, celles
où la royauté s'était trouvée impuissante à faire son
œuvre. Ils avaient, en 1335, en 1413, en 1484, posé les
principes de grandes réformes, qui furent admises en
partie dans les ordonnances royales. Ils avaient haute­
ment formulé les maximes de la liberté individuelle et des
libertés publiques. On put croire un moment qu'ils devien­
draient un système permanent de gouvernement. Charles V,
Charles VII, Louis XI, Charles VIII lui-même furent assez
inquiets de ces prétentions pour interrompre, pendant de
longues années, la succession de ces assemblées. Aux tra­
ditions du despotisme royal, on pouvait donc, l'histoire
en main, opposer une grande tradition de liberté nationale.
Ouvrages a consulter : Henri tional en France pendant la guerre
Martin, Michelet, Hist, de France. de Cent ans. — Bertrandy, Essai sur
— Simeon Luce, Hist, de Bertrand les chroniques de Froissart. — J. de
du Guesclin et Hist, de la Jacquerie. la Chauvelays, Guerres des Français
— Chérest, L Archiprêtre, épisodes et des Anglais du XIe au XVe siècle.
de la gueime de Cent ans. — Quiche- Aug. Thierry, Essai sur la forma­
rat, Vie de Rodrigue de Villandrando tion et les progrès du tiers état. —
et Aperçus nouveaux sur Vhist. de Rathery, Hervieu, Picot, ouvrages
Jeanne Bare. — Tuetey, Les écor- cités au chap. XIII, — A. Thomas,
ckeurs sous Charles VII. — Histoire Les Etats généraux sous Charles VH
de Jeanne d'Arc (Wallon, Marius Se- et Les Etats provinciaux sous Char­
pet), — Siméon Luce, Jeanne d'Arc les VU. — Perrens, Etienne Marcel
à Domrémy. — Cosneau, Le conné­ et le gouvernement de la bourgeoisie
table de Richemont. — L. Delisle, De au XIVe siècle. — Pichenard, Jean
la classe agricole, etc., en Normandie. Juvénal des Ursins.
— G. Guihal, Hist, du sentiment na­

16.
■ëk

CHAPITRE XV ! '
i
DÉCADENCE DE LA SOCIÉTÉ FÉODALE !
II. RESTAURATION ET PROGRÈS DU POUVOIR ROYAL. j' :
(De Philippe VI à Ia régence d'Anne de Beaujeu, 1328-1491.) j (
i 1

I. Gouvernement par la royauté : abaissement \ J


des féodaux. i, j
Réveil de la royauté. — Pendant la période de 1328 à :j j
, ■ ■ 1484, la royauté eut une action moins intermittente que i :j
celle des États généraux. Malgré le retour des deux pre- ! |
■ '.I '
miers Valois aux folies féodales, malgré la démence de ; 1
Charles VI, malgré les misères des premières années de : i
Charles VII, après les effroyables désastres et parmi les
démembrements de la France, la royauté, par moments i i
assoupie ou défaillante, se ranimait toujours pour re- j
prendre son œuvre au point même où elle avait été
interrompue. Il semble que le principe de la royauté soit
si fort que les faiblesses des rois ne peuvent le compro- : ;
mettre. Au-dessus des volontés changeantes et incertaines i j
des rois, veille une volonté permanente et persévérante, i
celle de la royauté. A leur insu, malgré eux, la tradition j
royale persiste et se développe. Les désastres de la guerre ;
;;A/ de Cent ans furent une épreuve à laquelle noblesse, ehe- 1 1
Valerie, puissance temporelle de l'Église, républiques muni- ;
cipales, succombèrent ; au contraire, la royauté, si cruelle- ; !
ment atteinte, s'en releva plus forte et fit son profit des ;
ruines accumulées autour d'elle. Son principe de gouverne- !
ment prévalut sur le gouvernement par les États généraux, i

wm r »qji ni -■«■■liftriji. fi
mnpxaasil
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RESTAURATION DU POUVOIR ROYAL 283

Progrès du droit monarcbique : exclusion des femmes,


; les apanages. — La loi d'hérédité monarchique prend
j plus de fixité ; les femmes sont désormais exclues du trône
; de France i. En 1374, Charles Y fixe à quatorze ans la
I majorité des rois. La même année, le même roi, inquiet de
! voir le domaine royal se démembrer à mesure qu'il s'ac-
1 croît, décide que ce domaine passera intact à l'héritier du
, trône, et que les autres fils n'auront plus droit à des
: apanages en terres, mais seulement à des apanages en
: argent. Sous Charles VI, cette sage règle est encore violée,
; et son frère Louis est fait duc d'Orléans. Louis XI, au
I contraire, après avoir été forcé d'accorder à son frère le
;; Berry, le lui reprend en échange de la Normandie, lui
I reprend la Normandie en échange de la Guyenne : le débat
I; se termine par la mort du duc. Louis XII aura encore la
j faiblesse de donner à sa fille le duché d'Orléans; mais,
I heureusement, c'est son gendre qui fut son successeur.
I Dès lors, il n'y a plus de nouvelles maisons apanagées.
!; Au contraire, l'usage décide qu'à chaque avènement le
j , domaine particulier du prince est réuni au domaine royal.
, L'ordonnance cabochienne de 1413 a même défendu de dis­
tinguer entre le domaine royal et le domaine privé. Le
r domaine royal s'accroît donc du Valois à l'avènement de
1 Philippe VI; de l'Orléanais à l'avènement de Louis XII, puis
! de François Ier ; de la Bretagne, par arrêt du Parlement,
en 1532; du Béarn, de la Navarre, de Foix, à l'avènement
î d'Henri IV.
I Le roi seul souverain du royaume : 1° Abaissement
j des nobles. — Le roi tend de plus en plus à être Je « seul
souverain » du royaume et à se subordonner les souverains
i: féodaux, en les dépouillant de leurs plus hautes préro-
! gatives.
S Charles V déclare positivement que le roi seul a le droit
I d'accorder des chartes communales et seul le droit de con-
; férer la noblesse. Les successeurs de saint Louis avaient
déjà commencé à anoblir des roturiers; Charles V pro­
digue la noblesse aux maires et aux échevins, aux consuls
et aux capitouls, aux officiers et aux juges royaux. Non
1. Voip ci-dessus la note 2 de la page 267.
=s

284 CIVILISATION FRANÇAISE


seulement il la donne, mais il la vend : pour cent livre:
tournois, on peut devenir noble. Il autorise, en 1370, le:
bourgeois de Paris à porter les éperons d'or, insignes de 1;|
chevalerie. Il leur permet d'acquérir des fiefs en acquittant!
un droit de « franc-fief « ; en même temps il défend aux set1
gneurs de percevoir, pour les fiefs de leur obéissance, ce1
droit de franc-fief. i
Non seulement les rois renouvellent ainsi le corps même!
de la noblesse, mais ils s'arrogent le droit de créer de nou-i
veaux « pairs » en remplacement des pairies qui ont
disparu, comme celles de Normandie, Champagne, Aqui-î
tame. Ils confèrent la pairie au duc de Bretagne, aux'
comtes d'Anjou, de Valois, etc. j
Les seigneurs ont été dépossédés successivement du droit
-V
de battre monnaie, car Philippe VI et Jean II en ont fait un I
Z ' droit royal en 1346 et 1361 ; du droit de lever les troupes i
car Charles VII se le réserve exclusivement par l'ordonnancé I
de 1439; du droit de guerre privée, car les États de 1337
lont suspendu et Charles VII l'interdit en 1431; du droit !
de posséder des châteaux, car Charles V a ordonné de 1
démolir ceux qui étaient inutiles à la défense du royaume - ‘
du droit de lever des tailles sur leurs sujets, car Charles VU !
leur interdit même de rien ajouter aux tailles que perce- :
vait le roi et en général, de n'exiger de leurs sujets aucune i
taxe nouvelle sans l'autorisation du roi; de leur justice ■
indépendante, car on peut toujours appeler de leurs iuges !
a ceux du roi, et la liste des cas royaux va sans cesse en :
augmentant; du patronage sur les églises, car le roi corn- i
mence a s attribuer la garde de toutes les églises impor-
tantes du royaume. ”
i
Comme épave de leur ancienne souveraineté féodale et
domaniale, il leur reste le droit de chasse, mais déjà
Louis AI, au début de son regne, sous prétexte des dom­
mages causes a l'agriculture, essaye de le leur contester.
L assemblee de 1353 a essayé d'assujettir les anciens sou-
mrnüL aux . mêmes ^Pôts, àu même service
militaire que les roturiers.
Caractère nouveau de la lutte contre la noblesse. -
nnnLCeS i)r08reS dU- P°uvoir r°yai, aux dépens des autres
p uvoirs du moyen age, n'avaient jju s'accomplir sans des

I« 1 1 * 1 1 1 If ■ T .
iliVli'.ÆÏ
I RESTAURATION DD POUVOIR ROYAT, 285
! luttes ardentes. Les désordres et les rébellions qui aggravè­
rent les maux de la guerre de Cent ans furent une des
formes de la résistance opposée par la noblesse aux
empiétements du pouvoir royal.
La lutte de la noblesse contre la royauté a désormais un
tout autre caractère qu'aux âges précédents. Les premiers
Capétiens avaient eu à combattre des dynasties féodales
souvent plus anciennes que la leur et qui se considéraient
comme indépendantes : les comtes de Champagne, de
Flandre, de Toulouse, les ducs de Bourgogne et de Bre­
tagne, les Plantagenets, originaires de l'Anjou, maîtres de
l'Angleterre efdu midi de la France. Ces dynasties avaient
fait place presque partout à des dynasties issues de la
famille des Capétiens, que ceux-ci avaient eux-mêmes éta­
blies dans les provinces en limitant sur certains points
leur souveraineté, et en ne leur attribuant ces provinces
qu'à titre d'apanages.
Ainsi à l'ancienne féodalité « indépendante » avait suc­
cédé une féodalité apanagée. La puissante maison de
Bourbon, maîtresse de presque tout le plateau central, des­
cendait de Robert, fils de saint Louis. La maison d'Alen­
çon descendait de Charles, fils de Philippe III. La maison
d'Anjou, qui possédait l'Anjou, le Maine et la Provence,
descendait d'un fils de Jean le Bon. La maison de Bour­
gogne, dont les puissants ducs Jean sans Peur, Philippe
le Bon, Charles le Téméraire, furent les plus dangereux
rivaux de nos rois, descendait de Philippe le Hardi, un
autre fils de Jean le Bon. La maison d'Orléans, si re­
muante au temps de Charles VI et d'Anne de Beaujeu,
descendait de Louis, fils de Charles V.
Dans la période précédente, c'était le roi d'Angleterre
qui se trouvait à la tête de toutes les coalitions féodales.
Maintenant, à la tête de toutes les coalitions de la féodalité
ipanagée, se place une maison capétienne : la maison de
Bourgogne.
Les nouveaux maîtres des provinces françaises ne pou­
vaient combattre le principe même de la royauté, à
l'héritage dé laquelle ils avaient des droits, ni la souverai­
neté de la famille capétienne, dont eux-mêmes étaient issus,
àussi, dans les guerres civiles entre les Armagnacs et les
286 CIVILISATION FRANÇAISE
I

Bourguignons, sous Charles VI. il n'est pas question pou: j


eux de détruire le pouvoir royal, mais de l'exploiter à leu; j
profit. Le parti d'Orléans ou des Armagnacs, le parti du
Bourgogne, luttent à qui s'emparera de la tutelle du ro; 1
Charles VI et gouvernera le royaume sous son nom. Ai i
temps de Charles VII, quand les rebelles mettent à leui .
tête tantôt l'héritier de la Bourgogne, tantôt le dauphin,
Louis , ils font la Praguerie, non pour renverser la!
royauté, mais pour empêcher ce qu'ils appellent le « mau-!
vais gouvernement » de Charles VII. Sous Louis XI, les!
nobles se confédèrent, mais non pas, à les entendre, pour
défendre leurs intérêts nobiliaires : ils font la Ligue du
bien public. Tout au plus se proposent-ils de renverser;
le roi régnant et de mettre à la place de Louis XI son:
frère le duc de Berry, comme ils avaient voulu mettre
Louis à la place de Charles VII. Sous Anne de Beaujeu, ; l
ils ont à leur tête le premier prince du sang, le futur héri- j |
tier du trône : ils veulent seulement enlever la tutelle du 1;
jeune roi à la dame de Beaujeu pour la confier au duc 1
d'Orléans. Ils songent si peu à détruire l'oeuvre de l'unité :
monarchique qu'ils en appellent aux États généraux, c'est- ■
à-d re aux délégués de toute la monarchie. . !
Sans doute ils poursuivent, au fond, leur intérêt particu- '
lier; ils voudraient reprendre une partie des droits qu'on
leur a enlevés. Seulement ils sentent si bien que, réduits à ;
leurs seules forces, ils ne peuvent rien, qu'ils se couvrent
de prétextes spécieux, et se donnent comme les champions
de l'intérêt public. La dernière prise d'armes des nobles
pendant cette période, celle de Louis d'Orléans, qui se ter­
mina par sa défaite à Saint-Aubin-du-Cormier (1488), a été
bien jugée par le peuple : il l'appela la Guerre folle.
La royauté se défendit avec énergie. Elle usa, non plus
seulement des sentences de son Parlement, mais des
forces militaires que le progrès des temps avait mises
entre ses mains : de ses compagnies d'ordonnance, de ses ;
francs-archers, de ses mercenaires étrangers, surtout de
son artillerie. Se plaçant elle-même au point de vue du
« bien public », elle fut sans pitié pour les perturbateurs.
Les dernières années de Charles VII et tout le règne de
Louis XI sont la sanglante histoire des justices royales.
RESTAURATION DU POUVOIR ROYAL 287

Sous Charles VU, le bâtard de Bourbon, un des chefs de


la Praguerie, est cousu dans un sac et jeté à la rivière. Sous
Louis XI, le duc de Berry est empoisonné ; Charles le Témé­
raire, entouré par Louis XI d'ennemis et de pièges, vient se
faire tuer sous les murs de Nancy (1477); le duc d'Alençon
est condamné par le Parlement et périt en prison; Jean
d'Armagnac est poignardé dans Lectoure, sa capitale, et
toute sa famille exterminée avec lui; le duc de Nemours,
un autre Armagnac, est décapité aux halles de Paris; un
membre de la famille d'Albret, un comte de Saint-Pol, meu­
rent également sur l'échafaud. Et combien d'autres exécu­
tions parmi les nobles de second rang !
Accroissement du domaine royal. — Le domaine royal
s'accroît avec une rapidité inouïe, par les conquêtes sur
les Anglais, par les confiscations faites sur les rebelles,
par des achats, par des héritages.
Les Anglais ont reperdu tout ce qu'ils avaient acquis au
traité de Brétigny, et perdu les provinces autrefois cédées
par saint Louis. Ils ne conservent plus en France que
Calais. En conséquence, la Normandie, le Poitou, la Sain-
tonge, l'Angoumois, l'Aunis, le Limousin, la Gascogne, la
Guyenne avec toutes leurs dépendances (Agénois, Péri­
gord, Quercy, etc.) sont réunis au domaine royal.
Philippe VI a acheté Montpellier au roi de Majorque et
le Dauphiné à Humbert II, comte de Vienne et dauphin du
Viennois.
Louis XI acquiert le Roussillon et la Cerdagne comme
gage des sommes prêtées au roi d'Aragon. Il réunit au
domaine les États des maisons d'Alençon, Armagnac,
Nemours, Saint-Pol, anéanties par lui. A la mort de
Charles le Téméraire, il met la main sur quatre de ses
provinces : Picardie, Artois, Bourgogne, Franche-Comté.
S'il avait été plus habile ou plus honnête, il aurait pu
réunir tout l'héritage, c'est-à-dire la Flandre, la Belgique et
la Hollande. Le testament de René II lui donne les terres
de la maison d'Anjou : Anjou, Maine, Provence.
Malheureusement Charles VIII, au moment de s'engager
dans les guerres d'Italie, restitue à l'Espagne le Roussillon
et au gendre de Charles le Téméraire, Maximilien d'Air
triche, l'Artois et la Franche-Comté.
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288 CIVILISATION FRANÇAISE ;


Outre ces trois provinces, il ne reste plus, comme paya '
de la future France non soumis au roi de France, que la
Flandre qui va passer à la maison d'Autriche, les duchés ,
de Bretagne, de Lorraine, de Savoie, qui ont leurs ducs :
indépendants, l'Alsace et les Trois-Evêchés qui relèvent de ;
l'empire d'Allemagne, la Navarre française, le Béarn et
le comté de Foix qui appartiennent à la maison d'Albret,
et enfin les vastes possessions de la maison de Bourbon 1
dans le centre de la France : Bourbonnais, Marche, Au­
vergne, Forez, Beaujolais. _ j
Dès la fin du xv® siècle, la France se présente déjà
comme un État compact qui borde presque complètement '
les rivages de l'Océan et de la Méditerranée, qui touche 1
aux Pyrénées, aux Alpes, à la Meuse, à la Somme.
Entre les réunions opérées sous les Capétiens directs et 1 î
celles qui furent opérées sous les Valois, de Philippe VI à ; i
Charles VIII, il y a une différence essentielle. Sous les Cape- I i
tiens, on s'était borné à grouper autour du domaine royal j i
des provinces et des États, qui ne tenaient au roi que par ! j
un lien féodal; les Valois s'étudièrent à fondre toutes ces : )
Frances diverses en un seul État, au moyen d'une centra- ■
lisation administrative. Saint Louis et Phil