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Introduction

Quentin Skinner
entre histoire et philosophie

Until I was thirty years old and upwards I rarely looked at


a history – except histories of philosophy, which don’t count.
F. W. Maitland à Lord Acton (1896 1)

Le 2 juin 2010, Quentin Skinner prononce sa confé-


rence inaugurale en tant que Barber Beaumont Pro-
fessor of the Humanities, à Queen Mary, université de
Londres. N’ayant été ni enregistrée ni filmée, sa trans-
cription de l’oral vers l’écrit était tout simplement
impossible. La publier imposait alors de se tourner
vers la source destinée à en constituer le support : le
texte écrit par l’auteur en vue de prononcer sa confé-
rence. Le lecteur trouvera donc ici la traduction de ce
document, que Quentin Skinner a bien voulu nous

1. Le livre de Skinner, Liberty before Liberalism (Cambridge, Cambridge


University Press, 1998), porte cette citation en épigraphe, non reprise
dans la traduction française. Voir aussi « Truth and explanation in
history », dans M.E.H. Nicolette Mout et Werner Stauffacher (eds.),
Truth in Science, The Humanities and Religion, Balzan Symposium 2008,
Dordrecht, Springer, 2010, qui recoupe partiellement le propos de sa
conférence inaugurale.

◆ 7 ◆
communiquer. Texte pleinement autorisé et contrôlé,
donc, peut-être même légèrement retouché depuis la
conférence 2, il ne reflète pas les mouvements (détours
ou raccourcis) caractéristiques du discours oral, irré-
ductibles à la lettre du texte écrit dès lors que l’orateur
– c’est le cas de Quentin Skinner – ne se contente pas
de lire purement et simplement sa conférence. Sans
être dénuée d’intérêt, la question de l’ampleur d’une
telle « perte » constitue cependant un enjeu mineur :
les contraintes imposées par le type d’exercice qu’est
la conférence universitaire – a fortiori une conférence
inaugurale – sont telles que la substance du discours
prononcé est en règle générale contenue dans le texte
écrit et pensé pour être la base du discours.
Plus féconde, en revanche, est l’interrogation qui
porte sur les liens entre les circonstances et le contenu
de cette conférence. En la prononçant, Quentin Skin-
ner prend donc officiellement ses nouvelles fonctions
de Professor of the Humanities à Queen Mary. Or, ce
n’est probablement pas sans raison précise qu’il choi-
sit de traiter une question méthodologique. Sa conviction
wittgensteinienne selon laquelle les mots sont aussi
des actes, Skinner l’a mise au cœur de sa méthodo-
logie (nous y reviendrons) mais également de sa prise
de parole publique : il s’applique, quand il le peut, à ce
que les circonstances d’énonciation de son discours

2. Le document est daté par l’auteur du 19 janvier 2011 ; cela tient


peut-être au fait que cette conférence a fait l’objet d’une traduction en
espagnol la même année : voir Pablo Sánchez Garrido (ed.), Historia del
analisis politico, Madrid, Tecnos, 2011.

◆ 8 ◆
donnent à ce dernier une teneur toute particulière.
Sa conférence inaugurale à la chaire royale d’histoire
moderne à Cambridge, en 1997, visait par exemple
essentiellement à faire sortir de l’oubli et à justifier
une conception de la liberté incompatible avec toute
prérogative royale 3. De façon guère moins retentis-
sante, dans le cadre des célébrations organisées en
2008 par le Christ’s College pour le quadricentenaire
de la naissance de John Milton (1608-1674), Skinner
prononça le 30 janvier – soit le jour anniversaire de la
décapitation de Charles I – une conférence intitulée
« Milton as a theorist of liberty », où il montrait que
Milton justifiait sans réserve le régicide et soutenait
surtout que celui qui prétendait être libre dans une
monarchie se berçait d’illusions.
Dans sa conférence inaugurale à Queen Mary,
Skinner ne se livre certes à aucun coup d’éclat de ce
genre ; mais en intitulant cette dernière La vérité et
l’historien, il installe sa chaire d’humanités au(x)
point(s) où l’histoire rencontre la philosophie. Il
rend ainsi hommage au choix de la personnalité qui
donne son nom à la chaire créée pour lui. Ce choix,
d’une part, traduit la volonté d’inscrire la philoso-
phie au cœur des humanités : John Thomas Barber
Beaumont est une figure philosophique importante
dans l’histoire de Queen Mary. À sa mort, en 1841, ce

3. Les thèses de cette conférence sont connues du public français : invité


par Pierre Bourdieu, Skinner les a présentées au Collège de France
en 1997 : voir La liberté avant le libéralisme, Paris, Seuil, 2000 [1998].

◆ 9 ◆
philanthrope laisse derrière lui la « New Philosophical
Institution », qu’il a établie pour rendre accessibles la
science et les lettres aux ouvriers du quartier, et qui
sera l’une des institutions fondatrices de Queen Mary.
Mais créer une telle chaire pour Skinner, c’est aussi rap-
peler combien ce dernier s’est distingué par son souci
de penser les problèmes méthodologiques et philoso-
phiques liés à la pratique de l’histoire. Skinner le sait,
et il le revendique. Comment s’y prend-il ?
Partons de ce qui n’a pas manqué de frapper ceux
qui, dans le monde universitaire, s’intéressent à cette
grande figure de l’histoire intellectuelle. Pour beau-
coup, en effet, cette conférence inaugurale signifiait
avant tout son départ de Cambridge. Il n’y avait certes
aucune aberration à ce qu’il intégrât la School of His-
tory de Queen Mary en 2008 : au contraire, ce n’est
pas outrer les choses que de souligner que le terrain
venait d’être préparé.
L’année précédente, l’histoire de la pensée poli-
tique et l’histoire intellectuelle furent plus qu’à
l’honneur à Queen Mary. À la School of History est
créé le Center for the Study of the History of Politi-
cal Thought, moteur d’un nouveau diplôme, le MA
in the History of Political Thought and Intellectual
History, mis en place en collaboration avec plusieurs
autres Colleges londoniens. C’est aussi en 2007 qu’est
lancée, dans ce nouveau centre, la série des « Annual
Nicolai Rubinstein Lectures in the History of Political
Thought and Intellectual History », nommées ainsi en
hommage à ce grand historien des idées politiques

◆ 10 ◆
de la Renaissance, qui enseigna durant trente ans à
Queen Mary. Et le privilège d’inaugurer cette série
est revenu à Skinner lui-même qui était – toujours
en  2007, toujours à Queen Mary  – Distinguished
Visiting Professor in the Humanities. Cet essor de
l’histoire intellectuelle à la School of History s’est
d’ailleurs amplifié : en 2010 est recruté comme Pro-
fessor of the History of Ideas Gareth Stedman Jones,
venu lui aussi de la faculté d’histoire de Cambridge,
où il était professeur de science politique depuis 1997
(poste occupé avant lui par Skinner lui-même…).
Ce contexte hautement propice ne pouvait cepen-
dant rien enlever au fait que le nom de Quentin
Skinner, et plus encore son travail, étaient (et sont
encore) irrémédiablement associés à Cambridge, et
pour cause.
Au début des années 1960 au Royaume-Uni, suite
à un rapport sur l’enseignement supérieur appelant
à une démocratisation des études universitaires (le
Robbins Report), se met en place à l’échelle nationale
une politique volontariste d’augmentation des effec-
tifs étudiants. C’est à la faveur de telles circonstances
qu’un certain nombre de très jeunes étudiants brillants
se sont retrouvés engagés pour enseigner en premier
cycle : avec une simple licence en histoire, Skinner
est élu Fellow de Christ’s College en 1962, statut qu’il
a conservé depuis 4. Excepté un séjour de recherches

4. Le Christ’s College a célébré les cinquante ans de cette élection le


26 septembre 2012.

◆ 11 ◆
à l’Institute for Advanced Study à Princeton (1974-
1979), Skinner a effectué la totalité de sa carrière à
Cambridge : comme Assistant Lecturer, et Lecturer
en histoire tout d’abord (1965-1974) ; comme pro-
fesseur de science politique ensuite (1979-1996) ; et,
enfin, comme Regius Professor d’histoire moderne
(1996-2008).
C’est donc bien sûr parce qu’il a enseigné et
conduit ses recherches pendant plus de quarante ans
à Cambridge que son nom est inévitablement asso-
cié à celui de cette prestigieuse université. Mais c’est
aussi, et peut-être avant tout, parce qu’il est incontes-
tablement l’un des protagonistes majeurs du renou-
veau de l’histoire intellectuelle anglophone initié
autour des années 1960 et, plus précisément, l’un des
principaux praticiens et théoriciens d’une nouvelle
méthode de lecture des textes du passé, l’« école de
Cambridge » – expression dont la commodité 5 n’égale
sûrement pas l’inadéquation 6, que Skinner lui-même
n’utilise d’ailleurs que très rarement et avec la plus
grande circonspection, et qu’il ne revendique pas 7.

5. On retient souvent les noms de Pocock, Dunn et Skinner, tous trois


plus ou moins associés à Cambridge au moment où ils écrivent leurs
articles manifestes méthodologiques (respectivement en 1962, 1968
et 1969). Voir aussi les travaux pionniers de Peter Laslett sur Locke.
6. Souvent rapprochés, Skinner et Pocock ne sont d’accord méthodo-
logiquement qu’au niveau le plus général, et n’ont jamais poursuivi de
projet méthodologique concerté.
7. Voir sa conférence « From ideals to ideologies : Reflections on
the “Cambridge School” of intellectual history », faite à Cambridge
en 2009, disponible en ligne : http://sms.cam.ac.uk (consulté en

◆ 12 ◆
Substituer à l’étude de la sagesse éternelle préten-
dument contenue dans le canon des grands textes
du passé un examen des idées en contexte ; porter
son attention, en conséquence, sur l’ensemble de la
production intellectuelle d’une époque, y compris
sur les auteurs et les œuvres habituellement jugés
mineurs – tels furent deux des mots d’ordre de cette
méthode, relayés éditorialement par deux collections
codirigées par Skinner à Cambridge University Press :
« Ideas in Context », qui publie des monographies
adoptant plus ou moins explicitement les présuppo-
sés contextualistes théorisés par Skinner, et « Cam-
bridge Texts in the History of Political Thought », qui
édite indifféremment les grands textes théoriques
de la tradition (comme le Léviathan de Hobbes intro-
duit par Richard Tuck) et les écrits de circonstance
d’auteurs moins connus (comme les pamphlets de la
révolte hollandaise de la fin du e siècle, introduits
par Martin Van Gelderen).
Or, si son entrée en fonction comme professeur
d’humanités à Queen Mary impliquait nécessaire-
ment qu’il quittât l’université de Cambridge, il est
frappant qu’il ait choisi de marquer cet éloignement
en revenant aux thèmes méthodologiques et philo-
sophiques chers à l’école de Cambridge.

septembre 2012) ; pour un essai très suggestif retraçant la préhistoire


et les débuts du renouveau de l’histoire intellectuelle associé à l’école
de Cambridge, voir Richard Tuck, « History », dans Robert E. Goodin
et al. (eds.), A Companion to Contemporary Political Philosophy, Oxford,
Blackwell, 2007 [1993], vol. 1.

◆ 13 ◆
De fait, dans cette conférence inaugurale, Skin-
ner ne présente aucun programme de recherche
spécifique d’histoire intellectuelle sur l’un de ses
centres d’intérêts actuels, comme l’histoire des
usages du terme État 8, ou la place de Shakespeare dans
la culture humaniste rhétorique de la Renaissance 9.
Ainsi qu’il l’a reconnu récemment dans un entretien,
un scrupule disciplinaire le retenait d’étudier Sha-
kespeare lorsqu’il était professeur d’histoire (ou de
science politique) : désormais professeur d’huma-
nités –  c’est-à-dire d’un ensemble de disciplines
incluant la littérature, les classiques, la philosophie
et l’histoire –, il se sent pleinement fondé à étudier
Shakespeare dans le contexte rhétorique renaissant
qu’il a déjà largement reconstruit 10.
Mais l’objet de la présente conférence est tout
autre : elle propose à celles et ceux qui pratiquent
l’histoire intellectuelle quelques éléments d’un « dis-
cours de la méthode ».
◆ ◆ ◆

8. Voir « A genealogy of the modern State », Proceedings of the British


Academy, 162, 2009, et « The sovereign State : A genealogy », dans
Quentin Skinner et Hent Kalmo (ed.), Sovereignty in Fragments : The
Past, Present and Future of a Contested Concept, Cambridge, Cambridge
University Press, 2010.
9. Il a consacré à Shakespeare et la rhétorique deux séries de conférences,
à Oxford et à Columbia, en 2011 ; voir « Afterword : Shakespeare and
humanist culture », dans David Armitage et al. (ed.), Shakespeare and Early
Modern Political Thought, Cambridge, Cambridge University Press, 2009.
10. « Quentin Skinner in context », entretien Art of Theory, déc. 2011 ; dis-
ponible en ligne : www.artoftheory.com (consulté en septembre 2012).

◆ 14 ◆
La question principale à laquelle il répond néga-
tivement dans cette conférence –  la vérité ou la
fausseté des croyances passées auxquelles l’histo-
rien est confronté doivent-elles jouer un rôle dans
l’explication de ces croyances ? – est une question
philosophique sur laquelle il s’est déjà arrêté 11. Plus
précisément, son but est ici d’examiner deux pré-
ceptes méthodologiques courants dans la pratique de
l’histoire intellectuelle.
Le premier pose que les historiens doivent essen-
tiellement considérer les textes comme des expressions
de croyances. Or, ce précepte est au pire inapplicable,
comme dans le cas des fictions, illustré ici par une pièce
de Shakespeare : les différentes voix qui se croisent
rendent impossible l’identification de la croyance de
l’auteur. Il est au mieux appauvrissant, comme dans
le cas des textes idéologiques et polémiques, illustré
ici par un chapitre du Prince de Machiavel : les diffé-
rentes stratégies argumentatives débordent largement
la question de l’expression des croyances. L’objection
principale de Skinner, nous y reviendrons, est qu’un
tel précepte masque tout ce que fait l’auteur en écrivant
ce qu’il écrit.
Le deuxième précepte incriminé recommande
aux historiens des idées confrontés à des croyances
étrangères de se concentrer sur ce caractère étranger

11. Visions of Politics, Cambridge, Cambridge University Press, 2002,


vol. 1, chap. 3, p. 35 sq. Ce chapitre est lui-même adapté de « Reply to
my critics », dans Meaning and Context. Quentin Skinner and his Critics,
édité par James Tully, Cambridge, Cambridge University Press, 1988.

◆ 15 ◆
en s’interrogeant sur les facteurs susceptibles d’expli-
quer leur fausseté, voire leur absurdité. À tous égards
cette démarche est fatale à l’histoire des idées. Elle
laisse complètement dans l’ombre la possibilité que
de telles croyances aient pu être rationnelles. Mais
en plus de commettre ce faisant une grave bévue
– réduire ce qui est rationnel à ce qu’il croit vrai –,
l’historien est poussé par ce précepte à rapporter ces
croyances « erronées » à un contexte (psychologique,
religieux, social…) auquel il confère un pouvoir
causal qu’il est bien en peine d’établir 12. Skinner lui
oppose le précepte qui enjoint à l’historien de cher-
cher moins les causes de l’erreur que la raison des
croyances, c’est-à-dire le lien interne et logique entre
les croyances d’une époque susceptible de reconsti-
tuer une cohérence.
Toutefois, si vouloir expliquer la fausseté des
croyances passées est « fatal » à l’histoire des idées,
s’enquérir de leur rationalité n’est pas non plus sans
danger. Skinner consacre une place importante, dans
cette conférence, à examiner les défauts de l’excès
inverse : vouloir à tout prix montrer la rationalité
d’un système de croyances étrangères, c’est tomber de
Charybde en Scylla, sans prendre garde que la ratio-
nalité dont il est question est un concept précis, qui
admet des degrés. L’exemple de la sorcellerie, privilé-
gié par Skinner, est ici révélateur : il permet à la fois de

12. Voir « Meaning and understanding in the history of ideas », History


and Theory, 8 (1), 1969, p. 3, 40-42.

◆ 16 ◆
montrer que ce qui rendait rationnelle cette croyance
pouvait être très contraignant (c’est-à-dire l’autorité
de la Bible), et que des exigences épistémologiques
plus générales pouvaient inciter à douter fortement
de cette autorité et à estimer néanmoins rationnel de
la reconnaître dans une certaine mesure.
Cette présentation succincte de l’argument que
Skinner déploie dans cette conférence le laisse aisé-
ment transparaître : son propos méthodologique est
avant tout philosophique. Il le précise et y insiste au
demeurant – ce n’est pas anodin – : les deux préceptes
qu’il critique sont aussi bien mis en œuvre par les his-
toriens dans la pratique que justifiés théoriquement
par les philosophes. S’exprime ici son obstination
toujours renouvelée à vouloir faire travailler l’histoire
et la philosophie main dans la main.
◆ ◆ ◆

Dans un entretien réalisé en 2004, Skinner expri-


mait sa gêne à répondre à la question de savoir quel
est son « champ » disciplinaire : la question est « dif-
ficile », car s’il se sent « historien plus que tout autre
chose », il a aussi étudié et enseigné la philosophie ;
bref, conclut-il, « si j’avais à résumer ce que je fais,
je dirais que je travaille à l’interface entre l’histoire
intellectuelle et la philosophie politique 13 ». La même

13. Entretien mené par Emmanuelle Tricoire et Jacques Lévy :


« Quentin Skinner : “Concepts only have history” », EspacesTemps,
nov. 2007 ; disponible en ligne : www.espacestemps.net (consulté en
septembre 2012).

◆ 17 ◆
année, John Pocock, qui a régulièrement commenté
avec finesse les ouvrages de Skinner, publiait une
revue critique de Visions of Politics, où il affirmait
quelque chose de très similaire :
Rien ne semble plus improbable que le titulaire de la
chaire d’histoire moderne à Cambridge fût un histo-
rien de la philosophie (si l’on considère que « philo-
sophie » signifie essentiellement « théorie politique »,
une activité qui fait appel à la philosophie, y contribue,
et se rapproche de son statut), et qu’il soit lui-même
un théoricien qui intéresse les philosophes. Or c’est ce
qu’a été Skinner depuis qu’il est devenu Regius Profes-
sor après avoir été professeur de science politique (à la
faculté d’histoire de Cambridge 14).

Dans son style caractéristique, Pocock décrit ici très


bien l’impression générale qui se dégage du trip-
tyque Visions of Politics. Le premier volume (Regarding
Method) ne se limite pas à exposer les bases d’une
méthodologie de lecture des textes du passé ; de
façon bien plus ambitieuse, il élabore de puissantes
argumentations destinées à contribuer directement
à plusieurs débats contemporains importants pour
l’épistémologie des sciences sociales et la philosophie
du langage. Quant aux deux autres volumes (Renais-
sance Virtues et Hobbes and Civil Science), leur objet

14. John Pocock, « Quentin Skinner : The history of politics and the
politics of history » (2004), dans Political Thought and History, Essays
on Theory and Method, Cambridge, Cambridge University Press, 2009,
p. 124-125.

◆ 18 ◆
est historique au double sens où Pocock le spécifie :
d’une part, et le sommaire est révélateur à cet égard,
il s’agit principalement de faire l’histoire de notions
ou d’idées politiques. D’autre part, ces deux volumes
historiques « font appel » à la philosophie, en ce sens
qu’ils sont explicitement présentés comme des mises
en application des considérations théoriques rela-
tives à la pratique de l’histoire des idées 15. Enfin, ces
Visions of Politics sont philosophiques, toujours au
sens où l’entend Pocock : leur objectif global est, selon
les termes de la préface commune aux trois volumes,
de « comparer deux conceptions opposées de la nature
de notre vie commune dont l’Occident a hérité »
et, ce faisant, de fournir le matériau permettant de
mieux comprendre « le problème central, dans la
pensée politique contemporaine, de savoir comment
réconcilier ces deux perspectives divergentes 16 ».
Deux nuances historiques significatives doivent
préciser la formulation de Pocock. Tout d’abord,
certaines intuitions fondamentales aux élaborations
théoriques de Skinner – notamment celle du danger,
fatal mais inévitable, de l’histoire rétrospective ou

15. On relèvera la constance méthodologique : dès son premier article


sur Hobbes, Skinner présente explicitement son travail historique
comme une tentative pour illustrer, par un cas historique précis,
« une théorie plus générale relative à la méthode de compréhension
de l’histoire des idées » ; voir « The ideological context of Hobbes’s
political thought », The Historical Journal, 9 (3), 1966, p. 317, n. 235
(note non reprise dans la version révisée de cet article, publiée dans
Visions of Politics).
16. Visions of Politics, op. cit., General Preface, p. .

◆ 19 ◆
anachronique – sont déjà au cœur des travaux de Her-
bert Butterfield, Regius Professor d’histoire moderne
à Cambridge de 1963 à 1968, très intéressé par la
philosophie (de l’histoire), et directeur de thèse de
l’un des piliers de l’école de Cambridge : Pocock lui-
même. Ensuite, c’est moins depuis qu’il est devenu
Regius Professor (1996) qu’avant de le devenir que
Skinner s’est progressivement distingué par ses
contributions méthodologiques et théoriques perti-
nentes pour la philosophie. De fait, ces dernières sont
pour l’essentiel publiées entre 1966 et 1988, c’est-
à-dire entre « The limits of historical explanations 17 »
et sa réponse aux objections suscitées par ses articles
écrits par la suite, réponses et objections éditées par
James Tully dans le volume Meaning and Context 18.
En effet, c’est dès ses tout premiers articles que
Skinner tisse ce lien dynamique entre histoire et phi-
losophie, pointé fort justement par Pocock – et qui se
trouve exprimé de façon frappante dans le titre de la
présente conférence inaugurale.
Tout d’abord, bien sûr, Skinner est historien, et
c’est à ce titre qu’il attaque les nombreux travers des
histoires des idées qui, animées par des soucis philo-
sophiques (cohérence des textes, reconstruction de la
prétendue doctrine des auteurs, signification rétros-
pective des grands textes, vérité des croyances), pro-
duisent des explications mythologiques bien plus

17. Publié dans Philosophy, 157, 1966, p. 199-215.


18. Meaning and Context, op. cit.

◆ 20 ◆
que des analyses historiques au sens strict. Tous
ces biais philosophiques dérivent du présupposé de
l’autonomie du texte (il suffirait de lire attentive-
ment un texte pour en saisir son sens) auquel Skin-
ner oppose la nécessité de resituer le texte dans le
contexte sémantique où son auteur cherchait à inter-
venir. Ainsi qu’il l’exprime dès 1964 dans sa première
revue critique, l’exercice d’interprétation des textes
se limite le plus souvent à en proposer une « ratio-
nalisation », tenue pour achevée lorsqu’est « élucidée
la doctrine » censée refléter les présupposés « réels »
de l’auteur, sans aucune considération des « relations
intellectuelles » entre l’œuvre et d’autres « discours
politiques » de son époque 19.
Mais s’il combat en historien la tendance philo-
sophique à l’abstraction, qui déréalise la nature des
textes en même temps qu’elle réifie les idées, l’ossa-
ture de sa critique méthodologique est philosophique :
le défaut principal des méthodes qu’il éreinte n’est pas
de commettre des erreurs historiques, mais de man-
quer de « justesse conceptuelle 20 ». Parce que l’his-
toire des idées vise à « comprendre […] les énoncés
formulés dans le passé », ceux qui la pratiquent
devraient en effet « accorder une attention bien plus
consciente aux questions philosophiques particu-
lières soulevées » par cette ambition 21. S’arrêter sur

19. « Hobbes’s “Leviathan” », The Historical Journal, 7 (2), 1964, p. 330.


20. « Meaning and understanding », art. cité, p. 4, 39, 49.
21. « Conventions and the understanding of speech acts », The Philo-
sophical Quarterly, 79, 1970, p. 138.

◆ 21 ◆
ces questions est crucial : est-il légitime de parler
d’intentions et de motifs des auteurs ? Ces notions
se recoupent-elles conceptuellement ? Sont-elles à
leur tour réductibles à des causes ? Peut-on admettre
l’existence d’un contexte et nier que les idées sont les
simples effets mécaniques de causes sociales ou éco-
nomiques ? Ou encore, comme dans cette conférence
inaugurale : peut-on comprendre un texte sans se
prononcer sur la question de sa vérité ou de sa faus-
seté ? Les obstacles irréductibles abondent, et tous
sont des obstacles philosophiques.
L’erreur, cependant, serait de lire dans cette
démarche la volonté de nourrir les deux fronts d’un
conflit des facultés : revendiquer tantôt la rigueur his-
torique contre l’histoire philosophique des idées,
tantôt la rigueur philosophique contre l’histoire hos-
tile aux problèmes de méthode.
C’est tout le contraire qui est vrai : dans la revue
critique de 1964 déjà citée, il ne se contente pas
de déplorer les errements d’une méthode rédui-
sant l’histoire des idées au rang de simple « ersatz »
d’un « exercice philosophique » qui prétendrait
reconstruire la « vraie » doctrine d’un auteur. Il
enchâsse ses objections textuelles dans une cri-
tique d’une bien plus grande portée : l’approche qu’il
baptisera cinq ans plus tard « mythologie des doc-
trines » « soulève […] une question générale d’adé-
quation méthodologique ». Or, l’intuition qui porte
cette objection est précisément que, pour l’histoire
des idées, « la cohérence historique et la cohérence

◆ 22 ◆
exégétique » ne sauraient être considérées comme
des « questions séparées 22 ». Soutenir qu’on ne peut
espérer comprendre un texte sans utiliser et maîtri-
ser certains concepts techniques de la philosophie
(intention, motif, signification, explication, etc.), ce
n’est donc pas vouloir soumettre l’histoire à l’empire
de la philosophie, c’est défendre que « la valeur de
l’histoire des idées » tient notamment à la « néces-
sité » « d’un dialogue entre l’analyse philosophique et
le fait historique 23 ». Près de quarante ans plus tard,
c’est exactement dans le même sens qu’il annonce
la manière dont il envisage la cohérence des trois
volumes de Visions of Politics :
La relation qui m’intéresse principalement est celle que
je cherche à tracer entre l’argument philosophique du
volume 1 et les matériaux historiques présentés dans les
volumes 2 et 3. Pour le dire aussi simplement que pos-
sible, je conçois cette relation comme celle de la théorie
avec la pratique 24.

On trouve dans la conférence inaugurale de Skinner


à Queen Mary une figure centrale de cette interaction
entre histoire et philosophie ; il convient de s’y arrêter
car elle apparaît de façon discrète, dans une remarque
en passant. C’est en effet en affichant un certain déta-
chement que Skinner mentionne la place de la théorie

22. « Hobbes’s “Leviathan” », art. cité, p. 330-333 ; voir aussi p. 322.


23. « Meaning and understanding », art. cité, p. 49-50.
24. Visions of Politics, op. cit., General Preface, p. .

◆ 23 ◆
des actes de langage dans la méthode qu’il appelle de
ses vœux : « Pour utiliser une expression à la mode,
je soutiens que nous devrions nous concentrer sur la
performativité des textes » (infra, p. 53). Évoquer, au
cœur d’un précepte de méthode, un outil technique
sans pour autant le faire sien ouvertement confère
assurément à l’énoncé de ce précepte fondamen-
tal une teneur paradoxale. Deux raisons au moins
expliquent en partie une telle mise à distance.
La première tient au style de Skinner : s’il manie
avec dextérité la technicité des problèmes et des argu-
ments philosophiques auxquels le confrontent tant
sa pratique d’historien des idées que ses réflexions
théoriques sur cette pratique, il est aussi connu, et
reconnu à juste titre, pour la grande clarté de son
style. Ses écrits témoignent en règle générale de la
volonté d’éviter autant que possible le jargon des spé-
cialistes et, quand il y a malgré tout recours, de rendre
intelligibles ses propositions indépendamment de ce
jargon. La seconde raison tient, elle, au type d’exercice
qu’est la conférence publique. On conçoit fort bien
que Skinner s’abstienne, dans une conférence inau-
gurale prononcée dans un département d’histoire, de
recourir à la technicité de la théorie de John L. Austin
pour formuler son interprétation de tel ou tel énoncé
du Prince en tant qu’acte de langage. Après tout, il ne
s’adresse ici ni à des philosophes du langage, ni à des
linguistes, ni même à des historiens nécessairement
versés dans les débats complexes relatifs à la métho-
dologie de l’histoire des idées.

◆ 24 ◆
Pour autant, cette mise à distance par Skinner
du bagage théorique de la dimension performative
du langage n’a pu tromper l’auditoire, et ne saurait
abuser le lecteur : s’il y a une thèse qui forme l’épine
dorsale de la méthodologie skinnerienne, c’est bien
l’affirmation selon laquelle l’historien des idées doit
interpréter les textes qu’il analyse dans les contextes
intellectuels, qui seuls permettent de saisir ce que
faisaient les auteurs de ces textes en les écrivant. En
ce sens, la prémisse déroutante sur laquelle s’ouvre
sa conférence –  à savoir la volonté d’interpréter
tableaux, édifices, et actions sociales comme des
textes – n’a pas pour fonction d’absorber la réalité dans
le discours, car elle dépend à son tour de la « thèse
générale » selon laquelle les textes eux-mêmes sont
avant tout conçus et interprétés comme des actions :
Skinner analyse le texte du Prince de Machiavel
comme une « intervention » complexe composée de
plusieurs actions distinctes (citation, rappel, réfuta-
tion, satire, etc. du texte et de la thèse de Cicéron).
Pour comprendre un auteur, la question pertinente
n’est donc pas : « qu’est-il en train de dire ? » mais
bien : « qu’est-il en train de faire ? » (infra, p. 53).
Selon la formule synthétique de Pocock, en effet,
le travail de Skinner comme historien de la pensée
repose sur l’idée que la « théorie et la philosophie
politique doivent être comprises comme des actes de
langage politiques accomplis dans l’histoire 25 ».

25. John Pocock, « Quentin Skinner », art. cité, p. 125.

◆ 25 ◆
Le souci skinnerien de penser les textes comme
des actions est, en outre, aussi ancien que tenace.
Dès 1969, toute sa critique des interprétations qui
négligent de vérifier si les auteurs considérés auraient
pu vouloir dire ce qu’elles leur prêtent consiste à mettre
au centre de la méthodologie de la lecture des textes la
question de l’intention de l’auteur 26. Or, défend Skin-
ner dans une veine wittgensteinienne, cette préoccu-
pation pour l’intention commande une histoire des
usages des arguments plutôt que des significations des
idées : les énoncés sont des prises de position. Ainsi
comprend-on pourquoi il s’intéresse indifféremment
à ce que l’auteur « dit ou fait » : la thèse selon laquelle
l’auteur est un agent et ses « énoncés » des actions
est déjà parfaitement en place 27, et elle est restée au
centre de ses réflexions méthodologiques, comme en
témoigne encore un échange récent sur l’interpré-
tation avec Christopher Ricks 28. De même, lorsqu’il
revient en 1974 sur les objections qui lui ont été faites,
c’est justement ce qu’il appelle le « jargon dominant »
de la théorie des actes de langage qu’il convoque de
nouveau pour expliquer les liens entre les principes
affichés des agents et leur comportement social : les
différentes stratégies de ceux qu’il appelle les « idéo-
logues innovateurs » reposent sur autant d’actes de

26. « Meaning and understanding », art. cité, p. 7-10, 16-17, 22, 24, 29.
27. Ibid., p. 42 n. 176, et passim. Voir aussi « Hermeneutics and the role
of history », New Literary History, 7 (1), 1975, p. 209, 211-212, 214.
28. Quentin Skinner et Christopher Ricks, « Up for interpretation »,
Literary Imagination, 14 (2), 2012, p. 125-142.

◆ 26 ◆
langage 29. Enfin, les analyses qu’il propose, dans les
années 1990, des ressources fournies par la rhéto-
rique classique dans le débat politique 30 l’ont amené à
considérer la logique des actes de langage comme l’un
des leviers majeurs des mutations conceptuelles 31, et
donc de l’histoire intellectuelle.
Bref, si le jargon de la performativité est à la mode
dans l’histoire intellectuelle, c’est une mode qui ne
passe pas, que Skinner lui-même a largement lancée
et entretenue, et dont il n’est pas exclu que ce soit tou-
jours lui qui la règle 32.
Il faut aller plus loin. Le recours à ce jargon tech-
nique est à ses yeux pleinement légitime, mais il est
surtout indispensable. Si l’analyse de la performativité
des énoncés n’introduit pas « qu’un nouvel exemple
de jargon philosophique », une simple « façon de parler
que l’on préfère », c’est parce que cette terminologie
« révèle un fait relatif au langage » qu’on ne saurait

29. « Some problems on the analysis of thought and action », Political


Theory, 2 (3), 1974, p. 289, 294, 296 sq.
30. Voir « Thomas Hobbes, rhetoric and the construction of morality »,
Proceedings of the British Academy, 76, 1991, et Reason and Rhetoric in the
Philosophy of Hobbes, Cambridge, Cambridge University Press, 1996.
31. Voir Visions of Politics, op. cit., vol. 1, chap. 8 et 10, et Kari Palonen,
Quentin Skinner. History, Politics, Rhetoric, Cambridge, Cambridge Uni-
versity Press, 2003, chap. 6 (en particulier p. 161-169).
32. Si sa méthode a suscité de fines critiques, il est difficile d’en trou-
ver une réfutation globale qui proposerait avec le même degré de raf-
finement une méthode alternative. En témoigne le volume entier de
Journal of the Philosophy of History, consacré à « repenser le contextua-
lisme » (2009, 3 [3]) : la seule contribution touchant à cette question
réaffirme la position de Skinner plutôt qu’elle ne la repense.

◆ 27 ◆
négliger : lorsqu’on affirme une chose, non seulement
on fait toujours quelque chose, mais « on le fait par
le fait même de dire ce qu’on dit 33 ». Le jargon de la
performativité est donc indispensable car il restitue
la dimension nécessairement illocutoire du langage.
Cette thèse philosophique sur la nature du langage
est décisive dans la méthodologie de Skinner, car elle
informe directement sa conception de ce qu’est l’his-
toire intellectuelle, à savoir essentiellement l’histoire
d’une activité sociale (penser, écrire) exercée par des
individus. Il formule cette conception très tôt, le plus
souvent dans des contextes critiques où il montre
qu’en opérant à un niveau d’abstraction très élevé,
les histoires philosophiques des idées oublient que
ce dont il s’agit de faire l’histoire est une « activité
sociale 34 », et qu’elles ne sauraient pour cette raison
prétendre être d’authentiques histoires.
Les remarques précédentes illustrent l’une des
articulations majeures de la philosophie et de l’his-
toire dans le travail de Skinner. Elles expliquent et jus-
tifient aussi que l’on identifie souvent l’originalité de sa

33. Visions of Politics, op. cit., vol. 1, p. 106 (« façon de parler » est en


français dans l’original ; je souligne « fait »), et p. 99.
34. « On two traditions of English political thought », The Historical
Journal, 9 (1), 1966, p. 136 ; « Hobbes’s “Leviathan” », art. cité, p. 333 ;
« Meaning and understanding », art. cité, p. 11, 30 ; John Dunn, « The
identity of the history of ideas », Philosophy, 164, 1968, p. 87-88,
exprime cette thèse en termes identiques. Voir Alasdair MacIntyre,
A Short History of Ethics, New York, MacMillan, 1966, chap. 1, p. 4 ; ce
court chapitre, fréquemment cité par Skinner, contient de nombreuses
intuitions méthodologiques dont Skinner fera des thèses centrales.

◆ 28 ◆
méthode à l’importation, dans l’histoire des idées, de
la notion d’actes de langage forgée par John L. Austin,
raffinée par Peter F. Strawson et systématisée par John
Searle 35. Une précision mérite toutefois d’être men-
tionnée. Une telle caractérisation n’est certes pas fausse
– et elle peut d’ailleurs se prévaloir de la présentation
que Skinner fait lui-même de ses écrits méthodo-
logiques 36 – mais elle est partielle à deux égards.
En premier lieu, elle tend à escamoter les deux
étapes préalables – moins souvent mentionnées mais
capitales pour saisir les interactions entre histoire
et philosophie  – du mouvement intellectuel com-
plexe que Skinner met œuvre. Dans ses deux pre-
miers articles consacrés spécifiquement à la théorie
des actes de langage – tous deux publiés dans la revue
Philosophical Quarterly –, son argument est d’abord
purement philosophique. Dans l’article de 1970, il
entend contribuer directement à cette théorie, en
envisageant des solutions aux problèmes posés par
l’indétermination conceptuelle dans laquelle Austin
avait laissé l’analyse des actes de langage 37. Mieux

35. Voir Jean-Fabien Spitz, « Comment lire les textes politiques du


passé ? Le programme méthodologique de Quentin Skinner », Droits,
10, 1989, p. 134 ; Claude Gautier, « Texte, contexte et intention illocu-
toire de l’auteur. Les enjeux du programme méthodologique de Quen-
tin Skinner », Revue de métaphysique et de morale, 42, 2004, et François
Dosse, « Histoire intellectuelle », dans Christian Delacroix et al. (eds.),
Historiographies, I, Concepts et débats, Paris, Gallimard, 2010, p. 384-386.
36. Voir Visions of Politics, op. cit., vol. 1, p. 2, et « Some problems… »,
art. cité, p. 290.
37. Voir « Conventions and the understanding of speech acts », art. cité.

◆ 29 ◆
encore, dans l’article de 1971, il développe un argu-
ment analytique qui, à partir de l’intuition fondatrice
de cette théorie (dire quelque chose, c’est toujours
faire quelque chose), vise à établir une thèse beaucoup
plus générale relative à la théorie de l’action volon-
taire (si dire x, c’est faire quelque chose, alors décrire
l’action c’est décrire l’intention de l’agent 38). La deu-
xième étape, il est vrai, fait se rencontrer la théorie
des actes de langage et l’histoire des idées. Mais son
propos est de nouveau philosophique : il s’agit de faire
valoir la place privilégiée que l’historien des idées
occupe pour affermir une thèse philosophique (l’his-
toire intellectuelle confirme que l’intention d’un agent
en accomplissant un acte de langage n’est pas réduc-
tible à une cause), voire pour améliorer la théorie de
la force illocutoire (en lui fournissant différentes
situations plus complexes mais plus réalistes qui
témoignent toutes de la place cruciale des conventions
dans la compréhension des actes de langage 39).
Faire de l’importation de la théorie des actes de
langage dans l’histoire l’originalité de la démarche de
Skinner serait réducteur, en second lieu, car ce serait
laisser entendre que l’histoire des idées est à elle-
même sa propre fin. Or, la troisième étape du mou-
vement intellectuel qu’il met en œuvre – assurément
la plus importante à ses yeux – consiste précisément

38. « On performing and explaining linguistic actions », The Philoso-


phical Quarterly, 82, 1971, p. 2, 13.
39. Voir respectivement ibid., p. 16 et « Conventions and the under-
standing of speech acts », art. cité, p. 133 sq.

◆ 30 ◆
à défendre la pertinence de l’histoire des idées pour
penser le présent. Il ouvre et clôt ainsi son article-
manifeste de 1969 en soutenant que la méthode qu’il
propose « devrait permettre d’investir l’histoire
des idées de sa propre pertinence philosophique
(philosophical point) », et même de sa « valeur phi-
losophique 40 ». Cette affirmation a donné lieu à des
malentendus dommageables, parce que l’on a cru pou-
voir prendre Skinner en flagrant délit du type d’usage
anhistorique de l’histoire qu’il avait tant critiqué.
Sa position était pourtant clairement énoncée,
et se trouve reformulée dans la troisième section
de La liberté avant le libéralisme : l’histoire intellec-
tuelle est philosophiquement pertinente et irrem-
plaçable non pas parce qu’elle exhume des matériaux
prêts à l’emploi pour le présent, mais parce qu’elle
« expose de nouveau à notre regard » des ressources
afin de « reconsidérer ce que nous en pensons 41 ».
Sa contribution est donc précieuse car indirecte : elle
n’entend pas répondre à nos questions et résoudre
nos problèmes, mais réévaluer la façon dont on pose
les premières et formule les seconds.
C’est vers les travaux de Skinner sur la liberté qu’il
faut se tourner pour saisir la fécondité conceptuelle
d’un tel usage philosophique de l’histoire des idées.
En cherchant à établir, à partir de Machiavel, qu’il n’est
pas contradictoire d’articuler une conception négative

40. « Meaning and understanding », art. cité, p. 4, 52.


41. La liberté avant le libéralisme, op. cit., p. 76, 73.

◆ 31 ◆
de la liberté (être libre, c’est ne pas dépendre d’autrui)
à une conception instrumentale de la vertu civique
(pour demeurer libre, le citoyen a intérêt à être ver-
tueux), Skinner entend mettre en évidence l’erreur
de l’orthodoxie analytique qui juge confuse une telle
articulation. Cet usage de Machiavel s’appuie donc sur
une reconstruction contextualisée de sa pensée, mais
l’enjeu de l’argument que Skinner élabore contre les
théoriciens contemporains de la liberté est, lui, bien
philosophique : il s’agit, par l’histoire, de proposer une
évaluation conceptuelle de thèses et d’arguments ana-
lytiques et, plus généralement, « d’explorer un moyen
possible d’élargir notre compréhension des concepts
que nous utilisons dans l’argumentation sociale et
politique 42 ». Revenait alors aux philosophes la tâche
de développer conceptuellement les résultats de cette
compréhension élargie de la liberté républicaine ;
Philip Pettit s’en est chargé 43.
Toutefois, l’idée même que l’histoire intellectuelle
puisse offrir des ressources précieuses pour nour-
rir (indirectement) la pensée politique et sociale au
présent dépend de la validité d’une prémisse qui ne
va pas de soi et qui engage un problème épistémo-
logique délicat : pour espérer mettre en cause une
thèse ou un argument contemporain, l’histoire des

42. « The idea of negative liberty : Machiavellian and modern perspec-


tives », dans Visions of Politics, op. cit., vol. 2, p. 190, 186.
43. Voir Républicanisme. Une théorie de la liberté et du gouvernement,
trad. par Patrick Savidan et Jean-Fabien Spitz, Paris, Gallimard, 2004
[1997].

◆ 32 ◆
idées doit impérativement s’exprimer dans le langage
même qu’elle conteste. Mais un tel terrain commun
existe-t-il ?
Skinner a formulé ce problème très tôt comme un
problème d’accès à la rationalité : face à l’« énoncé » d’un
auteur du passé, l’historien, comme l’anthropologue,
n’est pas seulement confronté à un ensemble étranger
de conventions sociales autant que linguistiques, mais
encore à une conception apparemment étrangère de ce
qui constitue la rationalité elle-même 44.

Il identifie dans sa conférence inaugurale un obstacle


similaire lorsqu’il décrit la difficulté à expliquer des
croyances irrationnelles indépendamment de la ques-
tion de leur vérité (infra, p. 59 sq.), mais il franchit
dans cet article un pas supplémentaire : s’il est délicat
mais possible, pour l’historien, de reconstruire une
rationalité étrangère à la sienne indépendamment de
la question de la vérité, c’est parce que cette rationa-
lité étrangère demeure suffisamment apparentée à la
sienne pour qu’il puisse la percevoir comme ration-
nelle. Mais comment procéder lorsque ce n’est plus le
cas – lorsque deviennent incompréhensibles les règles
mêmes de formation et de vérification des croyances
rationnelles ? Cette question est certainement plus
pressante pour l’anthropologue de la culture que pour
l’historien des idées des débuts de l’Europe moderne,

44. « Conventions and the understanding of speech acts », art. cité,


p. 135 ; voir p. 137.

◆ 33 ◆
mais elle l’est tout de même suffisamment pour que
Skinner la mentionne à nouveau, dans l’introduction
au volume Philosophy in History, qu’il cosigne avec
Richard Rorty et Jerome Schneewind :
Nous espérons que la corde tressée par l’histoire intellec-
tuelle [de l’Europe] à partir de croyances et de désirs se
recoupant sera suffisamment épaisse pour que nous puis-
sions retrouver notre chemin à travers les siècles sans
jamais nous demander “Comment des hommes et des
femmes rationnels ont-ils pu penser (ou faire) cela 45 ?”

Une thèse – plutôt, un présupposé – autorise pour-


tant à être optimiste : les « discontinuités, révolu-
tions intellectuelles et ruptures épistémologiques »
ne rendent pas la discussion des auteurs à travers
les siècles impossible mais simplement difficile. Si
les formes de rationalité auxquelles l’historien est
confronté sont indéniablement diverses, elles ne sont
pas irréductiblement incommensurables.
C’est du moins ce qu’il faut nécessairement sup-
poser si l’on veut pouvoir « confronter » de manière
fructueuse les intuitions contemporaines systéma-
tisées par la philosophie analytique aux développe-
ments contenus dans les théories non familières.
Aussi le travail sur le concept de liberté est-il crucial
de ce point de vue méthodologique, car il permet de

45. Richard Rorty, Jerome Schneewind, Quentin Skinner, « Introduc-


tion », dans Philosophy in History, Cambridge, Cambridge University
Press, 1984, p. 1, 2.

◆ 34 ◆
dissiper une ambiguïté (plus qu’une incohérence)
dans la position de Skinner.
D’un côté, lorsqu’il formule la « conclusion prin-
cipale » de sa critique historiciste du présupposé de la
philosophia perennis, il laisse entendre qu’il serait par
principe impossible de faire dialoguer les époques
différentes :
Toute affirmation […] est inévitablement […] propre à
sa situation, de sorte qu’il ne peut être que naïf d’essayer de
la transcender. L’implication vitale, ici, n’est pas simple-
ment que les textes classiques ne peuvent pas porter sur
nos questions et nos réponses mais uniquement sur les
leurs […] [mais encore] qu’il n’y a pas de problèmes
éternels en philosophie 46.

D’un point de vue logique, la thèse historiciste contenue


dans cette « implication » est certainement davantage la
justification que la conséquence de la position contex-
tualiste exprimée dans la « conclusion principale ».
Toutefois, même rétabli sous cette forme, l’argument
n’est pas concluant : de l’absence de problèmes éter-
nels, il ne suit pas l’impossibilité que deux époques,
fussent-elles éloignées, pensent en des termes assez
similaires pour que l’on puisse prétendre qu’elles
répondent différemment à une même question. Nier
le caractère éternel des problèmes philosophiques, ce

46. « Meaning and understanding », art. cité, p. 50 (je souligne) ; dans


Visions of Politics, op. cit., vol. 1, p. 88, Skinner reformule cet argument
de façon plus nuancée tout en maintenant l’affirmation centrale.

◆ 35 ◆
n’est pas affirmer l’impossibilité que l’un ou plusieurs
d’entre eux puissent durer dans le temps.
Or c’est justement ce que montre parfaitement
Skinner dans ses travaux sur la liberté. D’un autre
côté, en effet, la mise en cause de la philosophia peren-
nis n’implique nullement l’impossibilité de principe
de faire dialoguer les textes éloignés les uns des autres
dans le temps, et donc de « transcender » leur contexte
originel respectif : si les historiens et moralistes
romains classiques (Tite-Live, Salluste et Cicéron)
ont permis aux parlementaires anglais du e siècle
de radicaliser de façon significative leurs critiques des
politiques arbitraires de Charles I au point de déclen-
cher une guerre civile et d’abolir la monarchie, c’est
parce que les définitions des concepts romains en jeu
étaient non seulement intelligibles, mais hautement
pertinentes dans un contexte de contestation de la
royauté. De même, si la conception de la liberté élabo-
rée par Machiavel permet de « compléter et de corri-
ger l’idée dominante et trompeusement limitée de ce
qui peut et ne peut pas être dit et fait avec le concept de
liberté négative », c’est bien parce que, selon les termes
plus parlant du titre originel de son article, les perspec-
tives « historique » et « philosophique » ont suffisam-
ment en commun pour répondre de façon rivale à une
même question – qu’est-ce que la liberté individuelle 47 ?

47. Voir « The idea of negative liberty », art. cité, p. 190 ; originel-
lement, la suite du titre n’était pas « Machiavellian and modern » mais
« Historical and philosophical perspectives ».

◆ 36 ◆
Si certaines formulations de Skinner sont excessives,
ses travaux attestent donc clairement qu’on ne peut
sans se méprendre assimiler sa critique de la philo-
sophia perennis à un refus d’« articuler la lecture des
questions du présent avec celle du passé 48 ».
On comprend donc pourquoi l’usage d’un texte
historique dans un débat contemporain n’est pas
contradictoire avec la méthodologie qu’il prêche 49 :
c’est que la thèse historiciste selon laquelle la
réflexion et la production philosophiques sont,
comme toutes les autres activités, des activités histo-
riques, n’implique aucunement de nier que les textes
du passé puissent avoir un sens et une importance
pour la philosophie contemporaine 50. Loin d’être un
obstacle au dialogue fécond entre la philosophie du
passé et la philosophie au présent, l’historicisme en
est au contraire une condition indispensable.
◆ ◆ ◆

S’il garde à l’esprit ces considérations, toutefois, le


lecteur de la présente conférence inaugurale ne man-
quera pas de s’interroger sur le choix des croyances
étrangères que Skinner analyse : que faire aujourd’hui,
philosophiquement, de la démonstration qu’il était

48. Pierre Rosanvallon, « Pour une histoire conceptuelle du politique


(note de travail) », Revue de synthèse, 107 (1-2), 1986, p. 104-105.
49. Voir Richard Tuck, « History », art. cité, p. 82 qui identifie ce point
(sans l’établir).
50. Voir ibid., p. 80. C’est ce qui confère à l’essentiel du « Débat d’Ams-
terdam » entre Yves Charles Zarka et Skinner l’allure d’un quiproquo.

◆ 37 ◆
rationnel, pour les paysans du Languedoc des débuts
de l’époque moderne, de croire aux sorcières ou, pour
le cardinal Bellarmin, de croire que le Soleil tourne
autour de la Terre ?
Au regard des fruits que Skinner a lui-même
récoltés d’une histoire intellectuelle visant à contri-
buer aux débats philosophiques contemporains, on
pourrait interpréter le silence de sa conférence inau-
gurale à ce sujet comme un mouvement de retrait vers
une posture dégagée de la lutte intellectuelle et idéo-
logique. Ce serait aller un peu vite, et négliger ses tra-
vaux actuels sur la généalogie de l’État, qui réitèrent
précisément le même geste 51.
Mais il y a peut-être une raison spécifique pour
laquelle Skinner choisit de ne pas défendre ce bilan
dans sa conférence inaugurale. Cette raison nous
renvoie à la « morale » explicite qu’il tire de son
propos (infra, p. 66). Inviter les historiens des idées
à abandonner la question de la vérité des croyances
pour s’intéresser à ce qui rend ces dernières ration-
nelles, c’est encourager la vertu de tolérance, qui fait
défaut à ses yeux – et, souligne-t-il de façon révéla-
trice, pas seulement dans le monde universitaire. Or
cet objectif fait passer au second plan l’enjeu philo-
sophique contemporain de l’histoire des idées. Le
projet de restaurer la rationalité de croyances étran-
gères passées pour les opposer à certaines intuitions
présentes prétendument indépassables apparaît

51. Voir « The sovereign State : A genealogy », art. cité, p. 26 sq.

◆ 38 ◆
finalement secondaire, car le rôle de l’histoire est
moins de modifier l’état du débat que de cultiver une
disposition d’esprit chez l’historien.
Cette éthique de l’historien confère une colo-
ration fortement humaniste au propos de Skinner.
De nouveau, Pocock l’a bien vu, et parle en ce sens
d’« historiosophie : la tentative de faire de l’histoire
une source de connaissance ou de sagesse 52 ». Tou-
tefois, si Skinner ne cède pas à la tentation d’écrire
simplement l’histoire qui correspondrait à sa défini-
tion de la sagesse (ou de la vérité), c’est bien sûr parce
qu’il a consacré l’essentiel de ses efforts intellectuels à
dénoncer les biais induits par une telle méthode. Mais
comme vient le rappeler opportunément la conclu-
sion de sa conférence inaugurale, c’est surtout parce
qu’il n’endosse justement aucune définition prédé-
terminée de la sagesse. Il se tient, plus modestement,
à une forme de variation socratique du vieux slogan
cicéronien : l’histoire qu’il défend et pratique est
moins la lumière de la vérité que l’instrument d’une
meilleure connaissance de soi 53.

Christopher Hamel

52. John Pocock, « Quentin Skinner », art. cité, p. 139-140 ; voir Annabel
Brett, « What is intellectual history now ? », dans David Cannadine (ed.),
What is History now ?, New York, Palgrave Macmillan, 2002, p. 127.
53. « Meaning and understanding », art. cité, p. 53.

◆ 39 ◆