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« LE TEMPS DU CAPITAL » OU « LE CAPITAL DANS LE TEMPS » ?

SUR LA LOGIQUE DU MODE DE PRODUCTION CAPITALISTE*

Roberto Fineschi

1. PROBLÈME

On sait que selon Marx le mode de production capitaliste est « historique » ;


mais comme Hegel nous l’enseigne « bekannt » ne signifie pas « erkannt » : en effet en
disant simplement que le capitalisme est « historique » on ne distingue pas entre
« durée » et « durée spécifique », entre simple succession et une succession de
moments, qui sont organiquement structurés ; on a d’une part une suite d’identiques, de
l’autre une suite de moments, qui dans la continuité sont caractérisées par une
discontinuité qualitative.
Avec le terme « histoire » on indique deux différents concepts, comme
remarquait Antonio Labriola : l’« événement » et la « narration de l’événement »1.
L’« historicité » du mode de production capitaliste peut alors avoir deux sens : si
histoire ne signifie que narration de l’événement, alors Le capital est historique au sens
de la description, il parle de la situation des ouvriers dans l’industrie du dix-neuvième
siècle et du capitalisme de ces années-là. Dans ce cas, historicité ne signifierait
génériquement que caducité : ce, qui existait hier, n’existe plus aujourd’hui et sera
différent demain. Mais on tombe alors dans la vision banale que tout change. Selon
cette interprétation l’« historicité » n’est pas le « temps du capital », mais une
description du « capitalisme dans le temps », où on a présupposé cependant soit le
concept du « capitalisme » soit celui du « temps ». Si on conçoit l’historicité du mode
de production capitaliste de cette façon, Le capital aujourd’hui ne sert plus, parce qu’il
ne parlerait pas du monde contemporain.
Une interprétation de ce genre a des conséquences théoriques très importantes :
d’une part nous avons un modèle où l’ « histoire » est comprise comme quelque chose
d’autonome « dans » laquelle se trouvent les hommes, qui sont substantiels. D’autre part
elle finit par se baser sur la positivité des « faits », qui deviennent automatiquement des
déterminations catégorielles. Dans ces cas on perd le concept du procès2.
*
Je remercie Mme Florence Tellini pour la contribution apportée lors de la traduction.
1
cfr. A. LABRIOLA, Storia, filosofia della storia, sociologia e materialismo storico, in Saggi sul
materialismo storico, Roma, 1977, pp. 320-325
2
Cette interprétation constitue le fondement général de l’« historisme ». On peut confronter en particulier
la position de Croce (La storia come pensiero e come azione) ou celle de Gentile (Teoria generale dello
spirito come atto puro). Théorie de l’histoire comme telle ne signifie pas historisme. Cf. la distinction
entre « historicité » et « historisme » par F. DIAZ, Storicismi e storicità, Firenze 1956 et le développement
de cette catégorie dans l’œuvre de C. LUPORINI, Dialettica e materialismo, Roma, 1974. Sur le concept
2

L’intention de Marx semble être différente; il se réfère à l’autre sens du concept


d’histoire, à la détermination conceptuelle de l’évènement. Dans Le capital il y a
certainement des descriptions historiques au sens de la narration, mais ceci n’est pas son
« historicité » déterminée. L’historicité véritable consiste en ce que la théorie nommée
« mode de production capitaliste » est ainsi faite qu’elle a logiquement un
commencement et une fin et que le déroulement d’un point à l’autre est un procès avec
des lois propres. L’ensemble de ce mouvement représente l’histoire du capital ; celui-ci
est historique parce qu’il a une dynamique interne, liée à sa contradiction immanente. Il
n’est pas nécessaire que cette structure théorique, basée sur des déterminations de
forme, ait une référence empirique directe3.
Nous avons alors une temporalité logique, dans laquelle nous pouvons distinguer
deux aspects : 1) puisque le capital est déroulement des catégories (par sa contradiction
immanente), son mouvement a un développement défini : Ceci constitue la durée totale
du modèle qui est une phase du procès encore plus général de l’histoire du travail ; 2) il
y a ensuite une sous-temporalité du mode de production capitaliste : le procès passe à
travers des « phases » qui représentent son « temps » interne.

Dans le débat traditionnel la question de l’histoire dans Le capital a été


également traitée comme problème du rapport entre « méthode logique » et « méthode
historique », principalement à propos du développement de la forme-argent. Pour
obtenir la forme de la valeur la logique suffirait, alors que pour la forme-argent il
faudrait un procès réel, « historique. » Ici aussi on voit que l’histoire et la logique sont
séparées et qu’on tente après leur détermination autonome de les mettre en rapport.
Naturellement les différentes positions sont plus articulées et il est impossible de les
exposer ; cependant cette division constitue leur détermination principale4.

On peut poser alors la question du « méthode logique » et du « méthode


historique » d’une façon différente; à la place de ce rapport nous devons développer les
deux différents niveaux de la logique immanente au concept du capital, que nous
appèlerons « logique 1 » et « logique 2. »
Logique 1. D’une part nous avons le développement des formes pures des
catégories, leur définition essentielle dans la déduction générale du concept du capital,
qui comme telle, détermine leur qualité spécifique, leur rôle dans l’architecture
théorique.

d’histoire je me permets de renvoyer à R. FINESCHI, Zum Geschichtsbegriff in der marxistischen Debatte


Italiens, in Beiträge zur Marx-Engels-Forschung. Neue Folge 1998 et 2001, Hamburg.
3
Cfr. A. MAZZONE, La temporalità specifica del modo di produzione capitalistico, in: Aa.Vv., Marx ed i
suoi critici, Urbino 1987.
4
Il s’agit du débat qui a eu lieu en Italie entre Luporini, Sereni, Gajano, Cazzaniga et d’autres., en
Allemagne entre Backhaus, Reichelt, Hecker, Jahn et d’autres. Le point de départ a été la distinction
introduite par Engels entre « méthode logique » et « méthode historique » dans la Rezension de Zur
Kritik. Pour une analyse des conséquences théoriques de cette méconnaissance cf. R. HECKER, Einfache
Warenproduktion, in W.-F. Haug (Hg.), Historisch-Kritisches Worterbuch des Marxismus, Bd. 3,
Hamburg, Argument, 1997.
3

Logique 2. D’autre part nous savons que quand le mode de production capitaliste
naît, il a une forme qui n’est pas encore proprement capitaliste : à l’idéal moment 0 de
sa vie, il commence à se développer dans un milieu, où prédomine un autre mode de
production ; donc au départ ses formes propres ne fonctionnent pas comme dans le
mode de production capitaliste qui a transformé les bases matérielles de la production
de telle façon qu’elles aient une forme de mouvement appropriée à son concept. La
nécessité de cette transformation n’est pourtant pas historique, mais logique, parce qu’il
faut conceptualiser le mouvement que le capital doit faire pour passer de sa condition
originelle [naturwüchsig] à sa condition posée. Dès qu’il pose ses présupposés, il évolue
sur une base, qui correspond à sa nature qualitative.

Le mode de production capitaliste naît conceptuellement quand le procès de


travail n’est réalisable que comme moment du procès de valorisation. Les conditions
objectives du procès de travail (la force-travail et les moyens de production) sont
séparées au début et ne peuvent se rejoindre qu’après la subsomption du travail sous le
capital. D’une part nous avons le développement logique des catégories « travail » et
« capital » : elles représentent les formes d’existence des forces productives, qui
donnent un mouvement adéquat aux contradictions de la circulation simple. Ce modèle
fait partie de la logique 1.
Cependant la subsomption du travail est initialement purement formelle ; le
mode de production capitaliste, selon sa logique, s’instaure et puis se généralise, il ne
naît pas déjà formé. Après la subsomption des conditions données, par changements, le
contenu (le procès de travail) se forme adéquatement. Les différentes phases de cette
adéquation ne doivent pas être comprises comme des descriptions historiques, mais
comme des phases logiques de la subsomption. Elles permettent certainement la
recherche historiographique, dans un deuxième temps ; cependant ceci n’est pas l’objet
du Capital.
Le « devenir-soi-même » du capital ne se trouve donc pas en dehors de la
logique de son concept ; puisque les déterminations fondamentales de la production
capitaliste sont déjà posées, la subsomption et l’adéquation font partie intégrante de son
développement logique. Ainsi la « première » opposition capital-travail (l’idéal moment
0 du mode de production capitaliste) est le résultat d’un procès qui n’a rien à faire avec
la logique du capital ; tous les moments qui suivent sont, au contraire, des formes du
mouvement du capital, y compris le passage de la subsumption formelle à la
subsomption réelle.5

Les différentes phases de la subsumption constituent le modèle logique d’un


procès, que Marx connaissait soit par son expérience personnelle soit par ses lectures
encyclopédiques ; on doit souligner cependant qu’il s’agit du modèle théorique.

5
Il s’agit d’une analyse qui permet aussi de concevoir différemment la notion de « classe », qui a souvent
été réduite à un indicateur sociologique. Selon cette position les changements de la « société actuelle »
évidemment ne se laisseraient pas interpréter par Le capital, car les « classes d’aujourd’hui » ne seraient
pas les mêmes.
4

Paradoxalement c’est la méticulosité même, avec laquelle Marx a porté des


exemples pour montrer la validité de sa recherche, qui l’a désavantagé : dans les œuvres
préparatoires au Capital, en effet, il n’y a pas l’abondance des donnés empiriques qu’on
trouve, au contraire, dans le livre imprimé. Si dans la préparation il a approfondi le
développement dialectique, dans Le capital ce développement est « noyé » dans la
démonstration factuelle des thèses exposées. Voilà le sens des mille éléments
« historiques et descriptifs » dans ces chapitres : confirmer par des exemples factuels le
développement logique de la théorie. Mais de cette façon ils perdent leur qualité de
simples « faits », parce qu’ils reçoivent un sens déterminé par leur position dans le
contexte théorique (un ensemble de faits ne constituent pas une théorie). La présence
massive de ces « faits » peut être une des causes de certaines lectures « historisantes »
du Capital.
La réduction de la logique 1 à la logique 2, au travers de ce point de vue
historisant, a causé la disparition de la logique tout court ; ainsi la théorie est devenue
un encombrant livre sur le capitalisme des origines. Il s’agit alors de faire la critique de
ce que, dans le débat traditionnel, beaucoup de lecteurs ont interprété comme
description historique, c’est-à-dire montrer la logique immanente à ce développement.
Je tenterai d’expliquer ces concepts en analysant la subsumption du travail sous le
capital

2. SUR LES FORMES DE LA LOGIQUE

La catégorie de la plus-value absolue a deux sens : 1) la dimension statique de la


plus-value dans le mode de production capitaliste devenu [geworden] : logique 1; 2) le
moment 0 dans le mode de production capitaliste devenant [werdend] : logique 2 [cf.
II/10, p. 284].
La plus-value relative a-t-elle aussi deux sens: 1) la dimension dynamique de la
plus-value dans le mode de production capitaliste devenu ; 2) le développement de
différentes formes du mode de production capitaliste devenant [II/10, p. 284 ; II/3.6, p.
2130].

Si la production de la plus-value absolue est la condition générale d’existence du


mode de production capitaliste, la production de la plus-value relative constitue sa
forme de mouvement la plus adéquate. La valorisation étant le moteur de la dynamique,
on tendra vers la réduction la plus importante possible du temps de travail nécessaire
par rapport à la journée totale de travail. Cette réduction est possible à travers la
constante augmentation de la productivité du travail.
Lorsque le capital pose ses présupposés les deux formes de la plus-value
représentent des moments de sa dynamique, des phases logiques de ce procès.

La coopération simple est la première forme de la subsomption ; comme telle,


elle est la réalité existante du travail social en général, dans sa forme la plus simple.
5

Sous cette forme elle ne se trouve pas seulement dans le mode de production capitaliste
[II/1.2, p. 428s.; II/10, pp. 301s.; II/3.1, p. 229]. Cependant, même si la coopération
n’est pas exclusivement capitaliste, la production capitaliste est d’abord coopérative : le
capital, lorsqu’il a subsumé le procès de travail, tend à augmenter la productivité pour
grandir la plus-value relative ; la forme la plus simple pour le faire dans l’idéal moment
0, quand il n’a pas encore changé les conditions données, est d’exploiter la force
productive naturelle du travail sociale : la coopération. Le mode de production
capitaliste est la phase de la reproduction humaine dans laquelle 1) la socialité de la
production n’est plus seulement « externe » (interaction des producteurs autonomes par
l’échange comme dans le monde de la circulation simple), mais « interne » (interaction
des producteurs subsumés par le même but collectif) et 2) condition structurelle de la
production même. Si en d’autres époques il y avait coopération, il s’agissait de cas
extraordinaires, liés à la réalisation d’œuvres particulières. Avec le mode de production
capitaliste elle devient condition stable du procès productif et a tendance à se
généraliser à toute la production sociale, grâce à la plus grande productivité de la sphère
qui l’utilise. De ce point de vue le mode de production capitaliste est la voie de passage
à l’effective généralisation de la socialité du travail [II/10, p. 299; II/3.6, pp. 2144s.].

A travers la manufacture, le premier changement qualitatif a lieu dans le procès


de travail qui assume une forme typiquement capitaliste. [II/10, pp. 304s.] A ce propos
la notion de « mode de production » utilisée par Marx dans ces pages a provoqué
beaucoup de méprises ; on doit donc préalablement en expliquer le sens.
Puisque la reproduction de l’homme (élément naturel) dans la nature et avec la
nature par le procès de travail constitue le fondement général de la théorie marxienne,
un « rapport de production » est déterminé par la modalité spécifique selon laquelle les
éléments du procès de travail in abstracto se joignent. La forme particulière que le
procès assume détermine une phase de l’ « histoire du travail », et donc implique une
qualité spécifique du rapport. L’exposition du modèle selon ces lois a une dynamique
qui est chaque fois déterminée et procède à travers différents niveaux d’abstraction :
- premièrement : les formes par lesquelles la reproduction se réalise dans cette modalité
spécifique ; nous appèlerons cette partie « théorie du mode de production » ;
- deuxièmement : les ultérieures déterminations et les ultérieurs développements
conceptuels, qui sont possibles sur cette base et qui permettent de gagner un niveau
d’abstraction plus bas, constituent l’entière théorie de la « formation économique de la
société».
Or nous pouvons aborder la question. Souvent on a conçu les modifications du
mode de production dont Marx parle dans la section IV du Capital comme s’il s’agissait
simplement de changements techniques. A chaque modification technique (la
« structure ») correspondrait une modification « surstructurelle ». Ce type
d’interprétations porte au déterminisme le plus radical6.

6
Cf. la position de A. LORIA, La terra ed il sistema sociale, prolusione, Verona, Drucker 1892, p. 19. Ceci
est l’interprétation marginaliste de Marx : cf. L. ROBBINS, An Essay on the Nature and Significance of
Economic Science, London, Macmillan, 1984 (1932), pp. 43-45.
6

Avec « mode de production » on ne peut pas en effet comprendre simplement la


partie technique du procès de production ; faire cette réduction signifierait réaliser une
« hypostase », c’est à dire réduire la forme déterminée au contenu comme tel et donc
lier chaque modification du premier à chaque modification du second. De cette façon
l’unité dialectique de forme et contenu est devenue unité immédiate. En utilisant la
catégorie « mode de production » en deux sens différents, Marx lui-même a contribué à
cette méprise. Nous verrons que cette ambiguïté est plus apparente que réelle.
Selon sa définition, la catégorie « mode de production » constitue l’exposition
du procès matérielle de production dans la mesure où il se réalise sous une forme
sociale spécifique ; cette détermination permet le développement catégoriel d’un modèle
qui nous explique le fonctionnement logique de cette phase historique. Donc « mode de
production capitaliste » ne se réduit pas à la détermination technique de la manufacture
ou de la grande industrie, mais comprend l’accumulation, la reproduction, la loi de la
population, etc., c’est à dire l’entière théorie du capital.
Une deuxième signification se place aux côtés de ce sens général, auquel Marx
se réfère quand il parle du mode de production capitaliste comme phase historique de la
reproduction humaine. Marx l’utilise surtout dans les pages, où il parle de la
subsomption formelle et réelle. Ce deuxième sens est lié à la transformation technique
du procès de travail : Marx parle de division manufacturière du travail et de grande
industrie comme de deux modes de production typiquement capitalistes. Cette
association a favorisé des interprétations comme celles de Loria, mais cela ne signifie
pas qu’elles sont acceptables.
Le procès de travail est certainement une catégorie privilégiée : il est le concept
central du modèle « mode de production capitaliste » qui d’ailleurs représente une
forme particulière d’existence de la reproduction humaine dans la nature et avec la
nature. Si les différentes époques historiques sont caractérisées par les modalités, dans
lesquelles le procès de travail existe réellement, il doit être possible d’y reconnaître le
quid qui les détermine comme telles. Ainsi la détermination « technique » du procès
porte en elle une dimension qualitative caractérisante. Mais c’est une erreur de soutenir
que chaque changement technique provoque un changement qualitatif, que la forme
inhérente à la technique est identique à la technique; la première ne se conforme à la
dernière que dans une mesure donnée par la logique du mode de production.
Ces « changements qualitatifs » sont les modifications des caractéristiques
structurelles du procès de travail que le mode de production capitaliste détermine par
son instauration en rapport avec les façons de produire qui le précèdent. Dans le modèle
de la circulation simple on présupposait l’existence de producteurs autonomes et
indépendants qui réalisent un produit à échanger (une marchandise). La socialité dans ce
système s’affirme aposteriori à travers des échanges. Pour être réellement significatifs,
les changements doivent donc nier d’une part la production par le travail privé et de
l’autre le caractère occasionnel ou marginal du travail coopératif, c’est-à-dire
généraliser la socialité du travail dans le procès de production. La manufacture et la
grande industrie sont des modes de productions véritablement capitalistes parce qu’elles
7

rendent réelles [wirklich] ces conditions et peuvent le faire seulement parce qu’elles
évoluent selon la loi spécifiquement capitaliste de la valorisation.
Tous les changements techniques ne mènent pas aux révolutions formelles, seul
ceux qui modifient qualitativement la façon de produire le font. Donc par mode de
production on doit comprendre (1) théorie générale du niveau le plus abstrait du
capital ; (2) le procès technique du travail dans la mesure où il est modifié par la forme
sociale capitaliste. En tant que tel « procès technique du travail » ne signifie pas « mode
de production » ; nous pouvons véritablement l’appeler « façon de produire ».

La manufacture est la forme typique du capitalisme de la coopération, qui d’une


part présuppose la coopération simple et de l’autre la généralise, décomposant l’activité
artisanale en plusieurs parties. Le travailleur indépendant perd la capacité de réaliser le
produit dans son entier et ainsi il fait partie d’un organisme complexe dont il représente
un moment. Ceci modifie la façon de produire [II/3.1, p. 253].
Avec la division du travail de la manufacture l’« être-partie » devient qualité de
la force-travail. Grâce au développement de la manufacture le caractère social du travail
existe réellement, cependant il se réalise [verwirklicht] comme forme phénoménale
[Erscheinungsform] du capital. [II/3.1, p. 254; II/10, p. 326].
La socialité du travail n’est plus représentée par la simple dépendance externe à
travers la circulation ; désormais elle est condition de la reproduction. La force-travail
même n’est pensable qu’en combinaison, le travail indépendant n’existe plus d’un point
de vue logique.

Le procès de socialisation du travail, qui s’opère par la division du travail dans la


manufacture, a cependant des limites qualitatives, qui n’en font pas une forme adéquate
à la véritable production capitaliste. Si la manufacture, en effet, pose le « travailleur-
partie », en même temps elle requiert que son habilité soit décisive pour la production.
La division du travail marque à la fois le progrès et la limitation de la manufacture
[II/3.6, p. 2021], où une hiérarchie reste présente et nécessaire parmi les différentes
habilités, qui en tant que procès technique effectif s’opposent aux nécessités objectives
de la production [II/10, p. 315]. Le travail ne s’est pas encore réellement transformé en
activité purement formelle à laquelle s’oppose le capital. Elle développe la productivité
du travail créant une potentialité productive qui à un moment donné entre en
contradiction avec sa base technique [cf. II/10, p. 332] ; ainsi la manufacture est une
phase de passage à un niveau supérieur, dans lequel les limitations seront dépassées [cfr.
II/3.6, p. 2018].

La grande industrie est la façon de produire la plus adéquate au mode de


production capitaliste, parce qu’elle marque un passage fondamental grâce à la nouvelle
détermination du concept du procès du travail. En agissant sur l’outil de travail, elle le
transforme en machine et puis en système de machine ; la conséquence déterminante
consiste en ce que le principe toujours subjectif de la manufacture est renversé en
organisation objective de la production [II/10, p. 346s.].
8

La grande industrie est paralysée tant qu’elle se lie à l’habilité du travailleur


individuel. Cette nature semi-artistique entre en contradiction technique avec la
potentialité de la production ; maintenant cette limitation est dépassée par la machine et
le système de machine. Le mécanisme productif est un procès objectif dont le travailleur
n’est plus seulement partie, mais appendice [II/10, pp. 377s. ; II/3.6, pp. 2015s.]. Les
conditions de travail utilisent le travailleur devenu appendice ; en même temps la
science, la connaissance des forces naturelles, l’élaboration technologique deviennent
des moments déterminés dans l’organisation du procès productif et dans la création de
la richesse ; cependant la puissance du general intellect apparaît sous la forme du
capital, séparée de l’existence des travailleurs ; ces derniers s’opposent à la science
comme à quelque chose d’externe [cfr. II/10, pp. 408ss.].
Cette inversion qui a lieu dans le concept de travail en général est
qualitativement déterminante : le sujet, dont l’activité est devenue purement physique
par la progressive parcellisation du procès de travail – le travail s’est réellement
transformé en activité purement formelle à laquelle s’oppose le capital [II/3.6, p. 2021]
– a été remplacé par la machine ; donc l’outil devient la structure portante du procès
productif. Le sujet est maintenant en dehors du procès matériel mais le contrôle
conformément au but fixé.
L’aspect mécanique du procès est alors adéquatement posé : les fonctions
mécaniques, accomplis à l’origine par l’organisme humain, sont dégagées de cette
limitation, et sont réalisées de façon complètement « naturelle », c’est-à-dire par
l’interaction de pures forces de la nature. Ceci est devenu possible grâce à la science et
se généralise à toute la production à travers la transformation en fonctions mécaniques
de nombreuses activités, qui auparavant étaient réalisées manuellement.
La recherche scientifique et l’application technologique deviennent alors les
premières conditions de la reproduction sociale ; puisque la science et la technologie
sont indispensables pour choisir les buts et les moyens et puisqu’elles représentent une
connaissance qui est d’abord sociale, alors la production est sociale en tous ces
composants, y compris la détermination de la finalité.
Le contenu matériel de la production instaure donc une nouvelle base possible
de la production humaine, où le travail indépendant est nié et conservé, c’est-à-dire
aufgehoben. Mais le travail indépendant nié est travail social [II/1.2, p. 585].
En niant le travail individuel cette nouvelle base dépasse la loi de la valeur,
c’est-à-dire la forme déterminée par laquelle ce contenu s’est progressivement formé.
Le travail individuel étant nié, sa Verausgabung est nié en tant que mesure de la
richesse sociale : la science et le temps libre au-delà du travail nécessaire constituent la
nouvelle base pour la création de la richesse [II/1.2, pp. 580s.].
Le contenu, qui par la forme capitaliste de la production a obtenu un nouveau
niveau qualitatif entre en contradiction avec sa forme « vieillie », qui ne lui est plus
adéquate. Les forces productives sociales s’opposent logiquement au rapport de
production, c’est-à-dire à la forme déterminée qu’elles ont eue dans une certaine phase
de leur histoire ; une forme, qui a permis leur développement jusqu'à un moment donné,
9

mais qui, une fois que le saut qualitatif est advenu, en bloque le développement
ultérieur.

3. LES SENS DU CONCEPT D’ « HISTOIRE »

Selon l’analyse proposée, on peut concevoir au moins quatre sens du concept


d’ « histoire » :
1) Le modèle du mode de production capitaliste a une historicité logique immanente,
déterminée par le déroulement de la dialectique de valeur/valeur d’usage. Donc il a un
commencement et une fin qui ne coïncident pas avec les événements de différents
capitalismes empiriques, passés, présents ou proches. Il est historique parce qu’il a un
temps interne. Ce concept d’histoire correspond à ce qu’on a appelé « logique 1 ».
2) Puisque le modèle logique du mode de production capitaliste implique qu’il « naît »
et qu’il « finit », au moment de sa genèse, il trouve des conditions qui ne correspondent
pas qualitativement à son plein fonctionnement. Cette insuffisance est dépassée par le
développement des formes typiques du capitalisme sur la base des lois de la logique 1.
Il ne s’agit pas alors de décrire des événements, mais de conceptualiser la logique
interne de cette dynamique et de montrer son déroulement dialectique. Cette histoire
n’est que la logique d’adéquation du modèle à partir des conditions données dans l’idéal
moment 0 du mode de production jusqu’à la position de ces présupposés initiaux par le
modèle même. J’ai appelé ce sens du concept d’histoire « logique 2 ».
3) La détermination conceptuelle du fait que le « mode de production capitaliste » a une
historicité immanente, donc un début et une fin idéals, permet de penser un « avant » et
un « après » qui sont aussi catégories logiques. La temporalité du mode de production,
la nécessité de certains présupposés dans son idéal moment 0, la création de possibles
bases de la société future, permettent de faire des hypothèses sur la structure de modes
de productions différents de celui capitaliste. Le troisième sens du concept d’histoire
signifie alors logique 1 et logique 2 des modèles d’autres modes de production. Ces
modes font partie de l’histoire générale de la reproduction humaine dans la nature.
4) Toutes ces déterminations logiques mettent à disposition un concept d’histoire qui
consent la recherche de la façon par laquelle certaines catégories se sont empiriquement
développées. Quand on sait ce que capitalisme signifie, quels sont ses présupposés, etc.,
on peut faire de la recherche historiographique. C’est l’histoire des historiens.
D’après ce qu’on a dit on peut déduire :
1) la théorie marxienne étudie la logique 1 et la logique 2 du mode de production
capitaliste ;
2) cela permet de penser le mode de production capitaliste comme un moment de
l’histoire générale de la reproduction humaine ;
3) la théorie marxienne n’est pas une description du capitalisme du dix-neuvième siècle
ou du capitalisme anglais, etc. Les descriptions dans Le capital sont des exemples
empiriques des lois logiques.
10

Quand on parle du mode de production capitaliste comme phase historique de la


reproduction humaine dans la nature on doit alors comprendre qu’il s’agit d’une
temporalité logique : ceci signifie « historicité ». Le rapport entre modèle théorique et
réalité n’est pas immédiat : pour descendre au niveau d’abstraction, qui permet de parler
des « capitalismes » (italien, français, du dix-neuvième siècle, du vingtième siècle, etc.)
d’ultérieures élaborations théoriques sont nécessaires qui, comme telles, ne peuvent pas
être déduites du concept général du capital.

Abréviations :

Toutes les œuvres de Marx sont citées par la nouvelle édition critique : Marx-Engels-
Gesamtausgabe (MEGA2), Belin, Dietz, 1975-…

II/1.2  Karl Marx, Ökonomische Manuskripte 1857/58, Teil 2., Berlin, Dietz
1981
II/3.1 Karl Marx, Zur Kritik der politischen Ökonomie (Manuskripte 1861-
1863), Teil 1., Berlin, Dietz, 1976
II/3.6  Karl Marx, Zur Kritik der politischen Ökonomie (Manuskripte 1861-
1863), Teil 6., Berlin, Dietz, 1982
II/10  Karl Marx, Das Kapital. Kritik der politischen Ökonomie. Erster Band.
Hamburg 1890. Berlin, Dietz, 1991