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INFORMATION, STRUCTURE ET FORME DANS LA PENSÉE DE

RAYMOND RUYER

Georges Chapouthier

Presses Universitaires de France | Revue philosophique de la France et de l'étranger

2013/1 - Tome 138


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ISSN 0035-3833

Article disponible en ligne à l'adresse:


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http://www.cairn.info/revue-philosophique-2013-1-page-21.htm
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Pour citer cet article :


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Chapouthier Georges, « Information, structure et forme dans la pensée de Raymond Ruyer »,
Revue philosophique de la France et de l'étranger, 2013/1 Tome 138, p. 21-28. DOI : 10.3917/rphi.131.0021
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Information, structure et forme


dans la pensée de Raymond Ruyer
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Les concepts d’information, de structure et de forme sont à la
base de toute la pensée biologique de Raymond Ruyer, témoignant
de la modernité de cet auteur1. Mais en même temps, la conception
philosophique de Ruyer, qui rattache l’information à l’exercice d’une
conscience ou d’un «  je  » pensant, lui a permis d’échapper au dogme
erroné identifiant information et néguentropie, qui a fait couler beau-
coup d’encre. Je rappellerai donc brièvement les racines (erronées) de
ce dogme, puis je montrerai comment, en raison de ses conceptions
philosophiques mêmes, Raymond Ruyer ne put se résoudre à le suivre
aveuglément et comment il construisit alors un système, proche des
conceptions modernes malgré des prémisses différentes, où infor-
mation et forme ne sont pas strictement assujetties aux grandeurs
thermodynamiques comme l’entropie.

La naissance d’un dogme erroné

La thermodynamique montre qu’un système physique isolé tend


vers un état dégradé de l’énergie qu’on appelle l’entropie maximale
(Second principe de la thermodynamique ou principe de Carnot géné-
ralisé). Bien sûr, cela ne vaut que pour un système isolé, et de nom-
breux auteurs (Prigogine, 1967  ; Tonnelat, 1995) ont montré qu’un
système physique ouvert, qui reçoit de la matière et de l’énergie de
son environnement, peut fort bien «  remonter la pente de l’entropie  »,
comme le font d’ailleurs les êtres vivants tant qu’ils restent vivants
(Chapouthier, 2001). D’où l’utilisation fréquente d’une grandeur de
signe opposé à l’entropie et appelée «  néguentropie  ».

1. L’auteur remercie Jean Génermont pour ses conseils.


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Dans le domaine particulier de la thermodynamique statistique


appliqué aux domaines gazeux, Boltzmann a pu donner une expression
mathématique à l’entropie (Matras & Chapouthier, 1984). Il a proposé
de la rattacher au nombre d’états microscopiques possibles W (au
sens statistique du terme) du domaine gazeux considéré. L’entropie,
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dans ce cas, apparaît comme une fonction croissante (logarithmique)
de W, soit, pour l’entropie dans ce cas, S =  k  logW. Il s’agit d’une
formulation, adaptée d’ailleurs au cas particulier des gaz, du principe
de Carnot qui dit que l’entropie ne peut que décroître.
Un peu plus tard, dans des conditions très particulières également
(Matras & Chapouthier, 1984), Shannon a voulu décrire la quantité
d’information transmise dans un message et il a obtenu une formule,
elle aussi logarithmique, et qui, par suite, ressemblait formellement à
celle de Boltzmann. Si N est le nombre de signes de l’alphabet utilisé
pour transmettre un message, la moyenne H par signe, encore appelée
«  quantité d’information  » par signe, s’écrit  : H =  k  logN. Par iso-
morphisme avec la thermodynamique, Shannon avait d’ailleurs appelé
H «  l’entropie du message  » (Matras & Chapouthier, 1984), mais on
voit qu’il s’agit là d’une acception très particulière et très limitée de
la notion d’entropie, sans vrai rapport avec la thermodynamique.
De ce simple isomorphisme entre les deux formules (il y a beau-
coup de formules logarithmiques en physique) est issu l’un des plus
graves malentendus de la biologie (Chapouthier, 2001). Brillouin
(Brillouin, 1959), en tentant d’identifier les deux formules, a en effet
conclu que l’information était la même chose que la néguentropie.
De la «  quantité d’information par message  » du travail de Shannon,
paramètre scientifiquement juste, mais très limité dans son utilisation,
et dont l’expression présentait un vague isomorphisme avec la formule
de Boltzmann, on passait alors allègrement à l’information au sens le
plus général du terme, tel qu’on l’utilise dans le grand public, comme
dans les sciences humaines ou biologiques, et qui est synonyme de
«  morceau de connaissance  »  ! Et puis on ne s’arrêtait pas en si
bon chemin  : après avoir identifié néguentropie et information, on
identifiait ces deux concepts à celui d’ordre (Matras & Chapouthier,
1984). Le dogme était né  : l’information, c’était à la fois l’ordre et la
néguentropie  ! Un pont solide paraissait construit entre une grandeur
thermodynamique mesurable, l’entropie, et des concepts qualitatifs
mal définis comme l’ordre et l’information.
Réfutons d’abord l’équivalence avec l’ordre. Si le désordre peut,
dans certains (rares) cas comme celui de la théorie des gaz, se
définir rigoureusement par une analyse statistique de particules,
rien ne permet de dire ce qu’est le désordre dans des systèmes
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plus complexes, ni définir quel système est, quantitativement, plus


«  ordonné  » qu’un autre. La notion d’ordre ne peut, dans la majorité
des cas, bénéficier d’une définition mathématique précise (Matras
& Chapouthier, 1984, 1986).
Quant à l’identification de la néguentropie avec l’information,
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(terme «  astucieusement  » utilisé, nous l’avons vu, par un glissement
de sens, à la place de la «  quantité d’information par message  »),
elle aboutissait à une théorie particulièrement séduisante – parce
qu’elle pouvait s’appliquer à des disciplines variées comme la biologie
et l’informatique, en leur donnant, de surcroît, la caution de la thermo-
dynamique (Atlan, 1971) – mais fausse (Matras & Chapouthier, 1984,
1986). Ce qui s’appliquait à des paramètres de transmission des mes-
sages ne pouvait en effet, en aucun cas, s’appliquer au sens ­général
de l’information. Il aurait sans doute été préférable que Shannon
­utilise un autre terme que celui de «  quantité d’information  ». Cela
aurait évité des spéculations ultérieures comme celles de Brillouin.
On n’aurait pas été tenté de mélanger une information quantitative
(d’ailleurs très limitée dans son utilisation) avec une information qua-
litative. Comme l’a remarqué justement Philippe Boulanger  : «  La
qualité de l’information est moins bien étudiée  » (Boulanger, 1998,
p.  229). Or c’est elle, «  morceau de connaissance  », qui est, bel et
bien, l’information au sens général du terme.
Il faut donc conclure, comme nous l’avions fait précédemment
(Matras & Chapouthier, 1981), que l’identification, qu’on rencontre
encore dans nombre d’ouvrages de biologie, entre néguentropie, infor-
mation et ordre ne résiste pas à l’analyse scientifique. «  Il faut, en
tous les cas, séparer conceptuellement les échanges énergétiques des
structures vivantes avec leur environnement, qui peuvent, dans certai-
nes conditions, être reliés à l’entropie, et les échanges d’information,
qui sont d’une autre nature  » (Chapouthier, 2001, pp.  28-29).

Les positions de Raymond Ruyer

Ruyer a connaissance de ce dogme, propagé par les scientifiques


de son époque à la suite de Brillouin, et qui identifie donc infor-
mation, ordre et néguentropie. Philosophe, il ne peut évidemment
pas en réfuter directement les bases scientifiques. Ainsi il rappelle
que «  pour L. Brillouin, l’information […] se dégrade selon le prin-
cipe de Carnot généralisé  » (Ruyer, 1968, p.  220). Ainsi il admet,
conformément à la pensée scientifique de son temps, partageant donc
l’erreur de Brillouin, que «  l’information pourra donc être considérée
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comme le contraire de l’entropie  » (ibid., pp.  10-11). Mais s’il ne


peut s’opposer dans leur domaine aux affirmations des scientifiques,
il en dénonce cependant les conséquences paradoxales et les réfute,
indirectement, par leurs conséquences philosophiques.
Philosophe, Ruyer s’appuie sur un système philosophique global
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où l’information ne peut être dissociée d’un sujet conscient et inter-
prétant, sujet qui se trouve être, par là même, d’une autre dimension
que la mécanique cybernétique et informatique qu’il traite  : «  Si un
“je” conscient n’était pas à l’écoute, finalement, à tous les étages de
la machine à information, on ne trouverait jamais que des fraction-
nements morcelables et jamais une forme à proprement parler  » (ibid.,
p. 11). Ce «  je  » conscient n’est pas une origine absolue, mais il n’est
pas non plus «  un simple organe de transmission  » (ibid., p.  14).
En d’autres termes, le sujet conscient peut créer de l’information,
ce qui s’oppose à la conception abusivement tirée de Shannon où
l’information, assimilée à une quantité, ne pouvait qu’être transmise.
«  Il est absurde de supposer qu’il n’existe dans le monde que de purs
transmetteurs  » (ibid., p.  116). «  Les seuls irremplaçables sont […]
les sujets qui agissent, échangent des messages et dominent leurs
techniques variées  » (ibid., p.  104). Poussant ses thèses à l’extrême,
le philosophe affirme même  : «  Le support conscient peut, à la
limite, donner une signification, ou une expressivité, c’est-à-dire une
sémantique au sens large, à une forme physique qui n’en a aucune.
La conscience transforme toute forme, et même toute apparence de
forme, en information  » (ibid., p.  221). On mesure ici clairement la
toute puissance de la conscience, pivot central de toute la pensée
de Ruyer.
Une telle conception, qui porte évidemment, comme le formule
Ruyer, «  sur les postulats de la cybernétique, non sur la cyberné-
tique elle-même  » (ibid., p. 17), suppose un certain dualisme au sens
épistémologique et non spiritualiste du terme. Selon le philosophe, le
rédacteur d’un article ou d’un ouvrage «  n’est pas aidé sensiblement
par une augmentation de nourriture et du flux d’énergie libre qui passe
dans son organisme. Ce courant d’entropie négative ne l’aide en rien
à mettre de l’ordre dans ses idées  » (ibid., p.  120). Pour lui, il faut
donc opposer le monde efficace, mais aveugle, des mécanismes cyber-
nétiques et informatiques au cerveau, et principalement au cerveau
humain, «  qui fabrique les automates qui l’imitent  », et qui est «  pre-
mier relativement aux machines  » (ibid., pp. 22 et 23). Et même chez
les animaux, «  les inter-communications de deux animaux dépassent,
elles aussi, les pures transmissions physiques de signaux  » (ibid.,
p.  105). La supériorité quantitative des machines dans de nombreux
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domaines ne doit pas, selon le philosophe, faire oublier que «  cette


supériorité des machines ne signifie pas que la machine puisse se
passer de l’homme, ou plus exactement d’une conscience encadrante
de quelque sorte. Ce point est tout à fait capital  » (ibid., p.  248).
La dimension du cerveau et de la conscience est, pour l’auteur,
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autre que la dimension de l’informatique. Elle sort nécessairement du
champ  de l’algorithme même le plus élaboré et ouvre sur un champ
des possibles et des choix. «  L’essentiel, pour une conscience, c’est
le champ des possibles qu’elle couvre  » (ibid., p. 124). La conscience
est trans-géométrico-mécanique, ou encore trans-spatiale, et ce qu’elle
recouvre, «  les rétroactions et self régulations psychologiques et axio-
logiques ne peuvent se concevoir que si on les plonge dans une
dimension non géométrique, dont les propriétés sont irréductibles aux
propriétés de l’espace physique  » (ibid., p.  92).
Ruyer reconnaît lui-même les limites de son dualisme (qui reste,
je le rappelle, un dualisme d’ordre purement scientifique, sans grands
rapports avec le dualisme cartésien) et son caractère incomplet. Ainsi
reconnaît-il que, dans ce domaine, «  tout dualisme […] est peu satis-
faisant. C’est comprendre les choses à moitié que de laisser subsister
plusieurs principes ou plusieurs domaines distincts  » (ibid., p.  188).
Mais en s’accrochant cependant à un tel dualisme (je serais tenté
de dire  : parce qu’il trouve que c’est la moins mauvaise solution
épistémologique), Ruyer «  sauve  » le concept d’information, et par
suite ses conséquences sur les concepts de structure et de forme, du
piège tendu par Brillouin où ils étaient enfermés.

Leurs conséquences pour l’information

Certes peu de scientifiques d’aujourd’hui, qui se réclament, dans


leur écrasante majorité, d’un monisme matérialiste, accepteraient de
partager les thèses du dualisme ruyérien. Mais, un peu comme le
vitalisme des siècles passés avait, malgré son erreur fondamentale qui
faisait appel à un «  principe vital  » aujourd’hui dépassé, maintenu
une certaine autonomie (fructueuse) de la recherche sur les êtres
vivants, le dualisme ruyérien a permis de maintenir l’information dans
un «  globalisme salutaire  ».
L’appel systématique fait par Ruyer au «  je conscient  » sépare,
nécessairement et radicalement, la quantité d’information au sens de
Shannon, algébrique et mesurable, de l’information au sens général,
non mesurable dans l’état actuel des sciences, de «  petit morceau de
la connaissance  ». Ruyer lui-même a beau s’en inquiéter et dire qu’il
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y a là un paradoxe par rapport à ce qui lui semble être la position


scientifique de son temps (et qu’il n’ose pas réfuter), ce retour qu’il
impose à l’information dans le giron du sens, de la sémantique, de
la signification est hautement salutaire. Son dualisme, même s’il est
contestable aux yeux de la science d’aujourd’hui, permet de lever une
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erreur autrement plus grave  : celle qui maintenait l’information dans
les filets rigides de l’entropie.
On en mesure toutes les conséquences dans les pages que Ruyer
consacre à la toute naissante biologie moléculaire, puisque, pour lui,
«  les structures moléculaires ne signifient pas  » (Ruyer, 1968, p. 240)
et d’ailleurs l’auteur montre aussi, à propos de l’embryogenèse et
de l’ontogenèse, les limites, très étudiées de nos jours, du «  tout-
génétique  ». Citons encore cette affirmation caractéristique  : «  Il est
aussi absurde de prétendre expliquer la structure ou l’évolution de
l’organisme par les chromosomes que d’expliquer l’harmonium par
le jeu des timbres, ou l’automobile par le tableau de bord  » (Ruyer,
1952, p. 204). Face à une renaissance, à propos de la biologie molé-
culaire, d’un mécanisme génétique trop simpliste, le globalisme de
Ruyer permet, ici encore, l’appel à des niveaux d’interprétation plus
élaborés qui sont ceux de la recherche d’aujourd’hui. Certes Ruyer
les appuie sur un dualisme qui ne satisfera pas les embryologistes
ou physiologistes modernes, mais ce dualisme lui permet, en quelque
sorte, de pressentir les positions (matérialistes) de la modernité.

De l’information à la structure et à la forme

Si donc, grâce à ses positions épistémologiques dualistes, Ruyer


n’est pas, pourrait-on dire, «  tombé dans le panneau  » habilement
placé par Brillouin et ses successeurs, il s’ensuit aussi des concep-
tions fructueuses sur les concepts de structure et de forme. La struc-
ture et la forme sont, avec la conscience, des éléments parmi les
plus importants des thèses ruyériennes. Dans l’observation du réel,
les deux concepts sont liés puisque, comme il le rappelle, «  nous
employons le mot ‘forme’ dans son sens le plus précis  : il s’agit d’une
forme dans l’espace et dans le temps, extérieurement définie par sa
structure  » (Ruyer, 1930, p.  17).
À ce concept de forme-structure, le philosophe avait d’ailleurs
consacré sa thèse de doctorat (Ruyer, 1930). On trouve la plupart
des éléments de la pensée ruyérienne dans ce premier travail majeur,
même si l’auteur y insiste davantage sur le réalisme qu’impose la
connaissance scientifique (et donc sur la dimension géométrico-spatiale
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du réel) que sur le dualisme épistémologique qui fera l’objet de ses


ouvrages ultérieurs. On y voit néanmoins en filigrane les deux dimen-
sions du mécanisme universel qui mène le monde  : une dimension des
structures géométriques et spatiales et une dimension mentale, celle
des «  formes-images  » de «  notre machine cérébrale  » (ibid., pp.  10
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et 231). Cette dernière dimension est d’ailleurs «  méta-physique  »,
au sens étymologique du terme, puisque selon Ruyer, une des fonc-
tions de la métaphysique, c’est la transformation «  des observations
scientifiques en une connaissance des liaisons et des sens  » (Ruyer,
1952, p.  243).
Ces notions seront affinées ultérieurement notamment dans Néo-
finalisme, où les formes-idées sont clairement opposées aux formes-
structures de la réalité matérielle et connaissable (ibid., p. 264). Chez
le philosophe, le terme de forme est donc plus général que celui de
structure, puisque ce dernier ne s’applique qu’aux formes de la réalité
géométrico-mécanique.
Le néo-finalisme proposé par Ruyer rejoint, dans l’appréciation
moderne qu’on peut en donner, les réflexions effectuées plus haut sur
l’information. Il ne prétend pas renouer avec un finalisme désuet et
théologique, mais constater la «  directionnalité  » effective de l’évo-
lution du monde observable. Comme il le disait déjà dans sa thèse  :
«  Un fait succédant à un autre fait a toujours une forme déterminée,
et il n’y a aucune raison pour qu’il retourne brusquement à l’état
amorphe  » (Ruyer, 1930, p.  331). À ce titre, remarque-t-il encore
ultérieurement, «  la finalité est universelle. La causalité proprement
dite n’est qu’un mode dérivé, dérivé de la multiplicité des agis-
sants  » (Ruyer, 1952, p.  269). Certes, ici encore, Ruyer appuie son
discours sur un dualisme que ne suivraient sans doute pas la majo-
rité des scientifiques d’aujourd’hui. Il s’oppose au darwinisme parce
que, dit-il, ce dernier aboutit à l’illusion «  d’un monisme intégral à
base de matérialisme  » (ibid., p.  176). Mais, comme pour le concept
d’information, ces critiques nourries du dualisme ruyérien, opposé
au matérialisme, aboutissent à des positions très modernes, que des
matérialistes monistes ne jugeraient pas abusives. Ainsi la critique
du rôle attribué à la sélection naturelle qui, selon le philosophe, ne
peut être «  fabricatrice et créatrice de tous les organes complexes des
êtres vivants  » (ibid., p. 189) a été reprise par des auteurs darwiniens
et matérialistes modernes (Solignac et al., 1995  ; Graur & Li, 1999).
Quant au finalisme lui-même, qui constitue, pourrait-on dire, le point
d’aboutissement de ces thèses en biologie, j’aimerais rappeler ici que
j’ai moi-même proposé, sur des bases philosophiques très différentes
de celles de Ruyer, puisque matérialistes, monistes et darwiniennes,
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la notion de «  déterminisme finalisé par sa construction  » dans la


complexité progressive des êtres vivants (Chapouthier, 2001, p.  33).
Ces différents exemples montrent la modernité de la pensée
ruyérienne en biologie. Ils soulignent aussi comment des prises
de position philosophiques peuvent parfois anticiper heureusement
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des positions scientifiques. Sur les points particuliers évoqués ici
(notamment le concept d’information, le rôle de la génétique et la
finalité intrinsèque dans la complexité du vivant), les idées dualistes
de son approche épistémologique lui ont, en quelque sorte, servi de
garde-fous contre des thèses réductionnistes en science qui se sont
ensuite révélées erronées ou excessives. On conviendra qu’une telle
remarque épistémologique justifie, par là même, l’utilité de la réflexion
philosophique.
Georges Chapouthier
CNRS Paris
georges.chapouthier@upmc.fr

Références bibliographiques

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Hermann, 1971.
Boulanger Philippe, Les Mille et une nuits de la science, Paris, Belin, 1998.
Brillouin Léon, La Science et la théorie de l’information, Paris, Masson, 1959.
Chapouthier Georges, L’Homme, ce singe en mosaïque, Paris, Odile Jacob, 2001.
Graur Dan, & Li Wen Hsiung, Fundamentals of Molecular Evolution,
Sunderland (Mass.), Sinauer Associates, 2e édition, 1999.
Matras Jean-Jacques, & Chapouthier Georges, L’Inné et l’acquis des structures
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Matras Jean-Jacques, & Chapouthier Georges, «  À propos de l’article de
G. Rossis  », Fundamenta Scientiae, 1986, 7, pp.  131-137.
Prigogine Ilya, Introduction à la thermodynamique des systèmes irréversibles,
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