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MAI 68 à VANNES

A l'occasion du cinquantenaire de MAI 68, il était intéressant de se pencher sur ce qui s'est
réellement passé à Vannes lors de ce moment de contestation sociale majeure, s'il y a eu une
spécificité et une touche locales de cet événement, d'identifier les acteurs, de sonder la
« majorité silencieuse » et d'effectuer une comparaison avec la rivale lorientaise.

Pour appréhender cette histoire socio-économique locale, il a fallu se plonger dans la lecture
de la presse quotidienne régionale, dans les archives municipales et départementales et
interroger de nombreux acteurs et témoins de ces événements .

Afin que ce travail de recherche ne reste vain, faute d'éditeur, il m'a semblé utile de le
partager avec d'autres contemporains.

Des signes avant – coureurs :

Dès le milieu des années 60, la Bretagne traverse des turbulences sociales et économiques qui
préfigurent mai 68.

A partir de 1964, plusieurs conflits sociaux secouent la Bretagne et particulièrement le Morbihan.


Des entreprises phares morbihannaises connaissent de graves difficultés financières et sont
menacées de fermeture : les forges d’Hennebont et l’entreprise LE MELINER à Languidic,
notamment.
De plus, l’exode rural qui affecte la Bretagne et le Morbihan en particulier, suscite de vives
inquiétudes dans le monde agricole et rural. On parle de la « déportation des Bretons » en région
parisienne.
De larges couches de la population ont le sentiment que l’Etat les abandonne, que la Bretagne est
menacée par le spectre de la désindustrialisation, que la jeunesse n’a pas d’avenir …Le climat
social est lourd et l’exaspération enfle.

Au travers de ces luttes socio-économiques, des rapprochements se nouent peu à peu entre le monde
paysan et le monde ouvrier. Un slogan, souvent entendu lors des manifestations qui précèdent celles
de Mai 68, illustre cette alliance : « nous nous battons pour l’avenir de notre région, travailleurs des
champs et travailleurs des villes réunis». Cette solidarité interprofessionnelle se renforce au fil du
temps et le 8 mai 1968, 100 000 personnes se mobilisent dans 16 villes pour la survie économique
de l’Ouest.

Quelques dates clefs de l’histoire sociale bretonne et morbihannaise :

- 1964 – 1966, le conflit des forges d’Hennebont occupe le devant de la scène : la population fait
bloc avec les élus et même le clergé. En dépit d’une très forte mobilisation, le ministre de
l’industrie, Raymond MARCELLIN fermera les forges ; des compensations industrielles viendront
cependant atténuer l’amertume : la SBFM,….
- Juillet-août 1964 : le conflit qui secoue l’entreprise LE MELINER de Languidic préfigure
l’alliance ouvriers – paysans qui se concrétisera notamment le 8 mai 1968, par des rassemblements
dans 9 départements de l’Ouest .
Ces 2 exemples de luttes sociales illustrent les rapprochements s’esquissant entre le monde ouvrier
et le monde paysan.
- Samedi 4 juin 1966, à Vannes, : 10.000 manifestants (dont 2000 des forges d’Hennebont), à
l’appel des Unions départementales des syndicats CFDT, CGT, FO et la FEN, se rassemblent pour
dire que « le Morbihan est un département déshérité en voie de sous-développement ».

- Le 29 octobre 1966, à Rennes, à l’initiative des Unions départementales CFDT, CGT, FO, des
sections départementales de la FEN et des FDSEA des 4 départements bretons, 10.000 personnes
manifestent pour « l’expansion économique de la Bretagne ».

- Mercredi 17 mai 1967 : Grève contre les pouvoirs spéciaux (1500 défilent à Vannes contre les
ordonnances et la réforme de la Sécurité sociale). Le gouvernement POMPIDOU a obtenu de
l’Assemblée Nationale les pouvoirs spéciaux jusqu’au 31.10.1967 pour régler par ordonnances et
décrets les questions économiques et sociales.

- Les 26 juin et 2 octobre 1967 : 2 grands rassemblements paysans à Redon ( 10.00 et 12.000
manifestants)

-En avril 1968 : à Vannes, plusieurs grèves interviennent dans le secteur du bâtiment pour de
meilleurs salaires et une convention collective.

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Vannes, dans les années 60, est une exception dans le paysage économique morbihannais. Elle
échappe au marasme économique qui touche le département et connaît une envolée industrielle et
une certaine prospérité économique. L’implantation de l’usine MICHELIN, en 1963, symbolise ce
décollage économique.
Assoupie et sourde au développement industriel jusque dans les années 50, la ville préfecture
engage une mue économique, au début des années 60.

C’est surtout en tant que ville préfecture que Vannes va s’illustrer durant la décennie 60 et plus
particulièrement lors des événements de mai 68 en étant le théâtre de deux grandes manifestations
(le 8 mai et le 28 mai) ; la préfecture est un lieu symbolique incontournable vers lequel convergent
les mouvements protestataires recherchant une résonance nationale. Le préfet, représentant de
l’Etat est l’interlocuteur privilégié à qui les instances syndicales remettent leurs motions et
exposent les doléances de leurs affiliés.

-1- Répétition générale : le mercredi 8 mai 68, 5000 manifestants dans les rues de Vannes en
scandant : « L'Ouest veut vivre ».

Le 6 novembre 1967, les organisations ouvrières et agricoles de l’Ouest se réunissent, à Nantes, à


l’initiative de la Fédération régionale des exploitants agricoles de l’Ouest. Cette réunion a pour
objectif de procéder à un échange de vue sur les points unissant les salariés et les paysans. Les
participants signent une plateforme commune de revendications portant sur la défense de l’emploi,
l’industrialisation et une économie au service des hommes.

Le 8 mai 1968, dans seize villes de l’Ouest (Bretagne et Pays de Loire), des meetings et des
manifestations sont organisés, à l’appel de la presque totalité des organisations syndicales, « pour la
survie et le développement de l’Ouest». A cette époque, les forces vives de l’Ouest français
éprouvent une vive inquiétude quant à l’avenir de leurs régions et un sentiment d’abandon de la
part de l’Etat. Le slogan « Vivre et travailler au pays « symbolise cette lutte.

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La préparation de la manifestation du 8 mai 68 :

Les syndicats morbihannais CGT, CFDT et FEN se réunissent le 12 avril à la Bourse du travail à
Vannes afin de préparer la « journée d’action régionale » du 8 mai « pour le plein emploi, la
reconquête de la Sécurité Sociale, la garantie des ressources, la démocratisation et le développement
de l’enseignement, le pouvoir d’achat ». Lors de cette réunion, les syndicats décident l’organisation
de deux manifestations, à Vannes et à Lorient.

Le syndicat Force Ouvrière ne s’associe pas à cette journée d’action régionale et recommande à ses
adhérents de ne pas participer à la grève du 8 mai, estimant que « bien qu’il soit conscient de la
carence de l’emploi dans la région, il est soucieux de ne pas faire perdre inutilement une journée de
salaire à ses adhérents et aux travailleurs par une nouvelle manifestation dont l’efficacité est
discutable ».

Le conseil d’administration du CDJA se réunit à Vannes le 2 mai et affirme « sa solidarité avec


avec les centrales syndicales ouvrières ». Il dénonce « l’exode rural affectant le département, le
vieillissement de la population, les bas salaires et le chômage croissant dans les campagnes et les
villes ».

Les unions locales CFDT, CGT, FEN et FDSEA se réunissent le 3 mai afin de faire le point sur
l’organisation de la journée d’action du 8 mai et se félicitent « de la prise de conscience des
travailleurs des villes et des campagnes de l’ampleur du malaise économique et sociale frappant le
Morbihan et la région ». Elles appellent « tous les travailleurs à manifester pour le développement
économique et sociale du département, la garantie et la défense de l’emploi, la création d’emplois
rémunérateurs, l’augmentation générale des salaires et des retraites, le développement de
l’enseignement par une école ouverte à tous et la suppression des disparités régionales ».
Les Unions départementales de Force Ouvrière et de la CGC ne se sont pas associées à cette journée
du 8 mai 68.
……………………………………………….

Le 8 mai, dès 9 heures, des autobus en provenance de Ploërmel, Auray, Questembert, Elven,
Locminé, Saint-Jean-Brévelay,… déversent un flot de manifestants place de la République, lieu de
rassemblement.
Vers 10 heures, les manifestants, précédés des Normaliens (élèves instituteurs) qui se sont associés
au mouvement en observant une grève de la faim par « solidarité totale avec les travailleurs paysans
et enseignants, luttant pour la satisfaction de leurs revendications », gravissent la rue Thiers en
direction de l’hôtel de ville où doit se dérouler le meeting.
5.000 personnes s’agglutinent sur cette place et dans les rues périphériques. Au sein de la foule, se
côtoient des salariés, des agriculteurs et même des membres du clergé et quelques religieuses.
Sur les marches de la mairie, un bureau est érigé où s’installent les responsables syndicaux : MM.
ALLIOT et NOURRICIER (CFDT), LE FOL et LEAUTE (CGT), QUEVERDO (FEN), POSSEME
(FDSEA) et LE CORNEC (CDJA).
Les orateurs font le procès de la politique économique et sociale du gouvernement.
M. QUEVERDO , secrétaire général de la FEN, est le premier orateur ; il dénonce « le sous-emploi
qui contraint les morbihannais à s’expatrier » et précise que « cette émigration prive la Bretagne des
forces vives et compromet gravement l’avenir ».
Le président de la FDSEA ,M. POSSEME, lui succède en précisant que « les agriculteurs et les
ouvriers sont les principales victimes de la situation catastrophique de la région » et souligne « les
insuffisances dans le domaine des télécommunications, des sites portuaires et dans
l’enseignement ». Le président du CDJA, M LE CORNEC déclare que « c’est la vitalité d’une
région qui est en cause ». Le représentant de la CFDT, M. ALLIO souligne que « notre combat se
situe pour la mise en place d’une véritable économie au service des besoins des hommes » et que
« cela est possible avec le progrès technique et la volonté politique ». L’ultime orateur, M. Léauté,
représentant la CGT préconise « une politique de gauche reposant sur la nationalisation des secteurs
clefs de l’Industrie et de la Banque ».
Raymond MARCELLIN, ministre du Plan et de l’Aménagement du Territoire et Maire de Vannes,
subit les foudres des manifestants qui lui reprochent la « sous-industrialisation du Morbihan ».

Vers 11h30, le cortège des manifestants s’ébranle, accompagné de banderoles et de pancartes


revendicatives, pour rejoindre la Préfecture.
La banderole en tête du cortège a pour slogan : « Unis dans l’action, les Unions Locales de Vannes :
CFDT, CGT, CGT FO et FEN ». D’autres slogans fleurissent : « Nous ne voulons plus former de
chômeurs », « CFDT enseignement privé, Non à la déportation des jeunes », « L’union des
syndicats pour la suppression des abattements de zone ».
Dans le défilé, une délégation de l’Ecole normale des garçons est en tête du cortège avec une
pancarte dont le slogan est : « Les Normaliens avec les travailleurs ».
A 12 heures, une délégation syndicale rencontre le préfet du Morbihan, M. PENEL à qui est remise
une motion. Cette motion prône la défense de l’emploi et le développement économique, le
développement de l’Education Nationale, l’augmentation du pouvoir d’achat, la défense des droits
syndicaux et la reconquête de la sécurité sociale.
Après un bref entretien, le cortège se reconstitue et remonte la rue du Mené en criant le slogan
« Pompidou des sous » ou en chantant « Il était un petit ministre qui n’avait jamais navigué, ohé,
ohé Pompidou, Pompidou navigue sur nos sous…. » avant de regagner la place de la République,
lieu de dislocation de la manifestation.
300 manifestants se rendent ensuite devant l’usine Michelin au Prat dans le but de gêner
l’embauche de 13 heures et la sortie des ouvriers non grévistes de l’embauche précédente.

Ce mercredi 8 mai , la grève a été bien suivie dans le secteur public. Ainsi à EDF-GDF la grève est
suivie par 90 % du personnel, à la SNCF 80 % du personnel est en grève, les transports urbains sont
paralysés ; aux PTT, il n’y a pas de distribution de courrier et les guichets sont fermés, par contre le
téléphone fonctionne. Dans l’enseignement publique : la grève est totale au niveau primaire et du
technique ; au niveau du secondaire, 60% des enseignants sont absents. Dans l’enseignement privé,
de nombreuses classes sont fermées et les maîtres affiliés à la CFDT participent à la manifestation.
En ce qui concerne le personnel communal, la répurgation est assurée mais le personnel des services
administratif assiste au meeting. Dans les hôpitaux (Chubert et Lesvellec), la grève varie de 40 à
80% selon les services mais les soins aux malades sont assurés. A la Préfecture, il n’y a aucun
gréviste ; à la Trésorerie Générale, peu de grévistes.
Dans les Arsenaux, il y a 80% de grévistes (il y avait même une délégation de FO). A l’Equipement,
un tiers du personnel administratif est en grève.

Dans les entreprises privées, 100 % de grévistes chez les ouvriers de la métallurgie, 100 % aussi
dans le bâtiment sur les grands chantiers vannetais (Cité administrative et ZUP de Ménimur
notamment).

Chez Michelin, l’équipe de l’après-midi débraye et se réunit à 15 heures en AG au café de Bohalgo


sous la présidence de M. MAUDET de la CFDT. Ils réclament une indemnité de transport,
l’amélioration de la convention collective ainsi que la réduction des heures de travail sans perte de
salaire.
-2- Premier coup de semonce : le lundi 13 mai, grève générale ; meeting à la Bourse du Travail
et quelques incidents devant l’hôtel de ville.

Suite à la violente « nuit des barricades » du 10 au 11 mai à Paris, au cours de laquelle étudiants et
CRS s’affrontent dans de véritables combats de rue et qui se solde par un milliers de blessés, les
syndicats ouvriers décident, le 11 mai, de se joindre à la contestation par solidarité avec le
mouvement étudiant et appellent à une grève générale pour le 13 mai.

Au niveau national, la CGT, la CFDT, FO et la FEN appellent à la grève générale de 24 heures, pour
le 13 mai 68, «contre la répression policière, pour l’amnistie des manifestants condamnés et contre
la politique scolaire et économique du gouvernement ».

Ainsi, à Vannes, comme dans de nombreuses villes de province, le lundi 13 mai, à l’instigation de
tous les syndicats de la Fonction Publique, intervient une grève générale de 24 heures en solidarité
avec le mouvement étudiant. Toutefois, cette grève décidée dans la précipitation par l’ensemble des
fédérations syndicales nationales, n’a pas eu dans le Morbihan l’ampleur qu’elle aurait pu revêtir si
les salariés n’avaient pas déjà manifesté le 8 mai. De plus, les ordres de grève, pris à l’échelon
national le samedi 11 mai, ont surpris les fédérations départementales qui n’ont guère eu le temps de
contacter leurs adhérents. Pour mobiliser leurs troupes, les militants ont du, le lundi matin 13 mai,
déléguer des responsables à l’ouverture des chantiers, des administrations, des établissements
scolaires et des entreprises pour inciter leurs adhérents à suivre les consignes confédérales. Cette
stratégie s’est avérée positive dans l’ensemble et a permis aux unions départementales d’enregistrer
des résultats relativement satisfaisants.

Cette grève a donc été diversement et inégalement suivie selon les secteurs : 100 % dans
l’enseignement primaire, 95 % à la SNCF (0 train de marchandises /13 et 3 trains express : 9), 85 %
à EDF-GDF (l’électricité a été coupée de 9 heures à 13 heures), 75 % dans l’enseignement
secondaire, 30% aux PTT(pas de tri, très peu de courrier et le téléphone est perturbé).
L’enseignement privé n’a pas été touché par cette grève. A l’hôpital Chubert, si le service est
normalement assuré, il y a cependant quelques débrayages dans l’après-midi. Au Trésor, il y a 100
% de grévistes (le syndicat FO est très implanté et le 8 mai, FO n’appelait pas à la grève).
Dans le secteur du bâtiment, la grève est totale sur les grands chantiers vannetais par contre le
travail est normal sur les autres chantiers. A la Sécurité Sociale, il n’y a pas de grévistes puisque le
lundi est un jour de fermeture. Dans l’administration des finances, il y a 60 % de grévistes.
Dans l’ensemble, il ressort que certains secteurs ont été moins touchés par la grève que le 8 mai 68 :
sauf dans les administrations où Force Ouvrière est majoritaire.

A partir de 18h30, un millier de personnes se ressemblent devant la Bourse du Travail, après avoir
stationné quelques minutes sur les marches de la mairie et un premier défilé en ville ponctué de jets
de pétards. les délégués des unions locales syndicales et des lycéens demandent « le retrait des
forces de police du quartier Latin à Paris » et se déclarent « prêts à poursuivre l’action pour
l’extension des libertés syndicales et l’instauration d’une société véritablement démocratique ».
Une motion est votée qui affirme « l’entière solidarité des travailleurs de Vannes avec les étudiants
et les enseignants en lutte pour l’aboutissement de leurs revendications » et réclame « la réforme de
l’enseignement au service des travailleurs, le plein emploi, la transformation du système
économique au service du peuple ».
Un cortège se forme , empruntant la rue du Mené pour se rendre à la Préfecture où une délégation
conduite par M HILY (CGT), président de séance, remet au préfet cette motion. Des Normaliens
chantent l’Internationale : il convient de préciser que depuis 1945, il y a toujours eu un cercle UJCF
(Union des Jeunes Communistes Français) à l’EN garçons et qu’en mai 68, ce cercle comprend
environ 40 membres dont le responsable est Gilbert LE GUERNEVE.
Durant ce rassemblement devant les grilles de la préfecture, des lycéens, armés de lance- pierres
brisent quelques vitres de la préfecture.
Au terme de la dislocation de la manifestation devant la préfecture, une trentaine de lycéens
remonte la rue du Mené, brisant au passage les vitres du garage Renault, rue Joseph Le Brix puis se
retrouve devant l’hôtel de ville où quelques vitres sont également brisées. Ils décident ensuite de
faire un seeting sur la voie publique à la hauteur de la rue Emile Burgault, entravant la circulation.
Les délégués CGT, CFDT, FO et FEN leur demandent vainement de libérer la voie publique. Seuls
les élèves de l’Ecole normale se laissent convaincre par un de leur professeur, M. Jean TANGUY, et
se désolidarisent des lycéens barrant la route. A 20h20, le commissaire de police et plusieurs
inspecteurs invitent les derniers lycéens barrant la route à lever le camp mais ils essuient un refus.
Vers 20h30, les gardiens de la paix et quelques gendarmes chargent et alors seulement, les lycéens
libèrent la rue. Cependant, des petits groupes se reforment sur les trottoirs et ce n’est qu’à 21h15,
que l’effervescence s’achève après une ultime intervention des responsables syndicaux.

-3- Le week-end des 17, 18 et 19 mai 68 décisif: le décors, les acteurs, les stratégies se mettent
en place ….. Directives, cogitations et préparatifs pour un mouvement dur et long dans les
états majors syndicaux morbihannais :
Le vendredi matin 17 mai, l’Union Départementale CGT à Lorient reçoit de la Confédération
nationale CGT le communiqué suivant : « La CGT appelle tous les travailleurs à se réunir sur les
lieux de travail, à déterminer les conditions de leur entrée en lutte et les bases revendicatives de leur
action. La CGT appelle tous les militants à prendre immédiatement toutes initiatives de nature à
élever les conditions de la lutte engagée sur la base d’une large consultation des travailleurs et de
l’unité intersyndicale ».
Des directives similaires émanant des instances nationales de la CFDT et de la FEN sont transmises
à l’Union Départementale CFDT et à la section départementale de la FEN.

Le même 17 mai, le Préfet du Morbihan adresse au Ministre de l’Intérieur un rapport sur l’évolution
de l’opinion publique morbihannaise à l’égard de « l’agitation des étudiants » à Paris. Le Préfet
s’appuyant sur les sondages effectués par les membres des renseignements Généraux souligne que
« la majorité de l’opinion locale n’approuve pas les positions jugées outrancières et révolutionnaires
, développées par les représentants des étudiants. L’émission de TV du 16 mai a été suivie avec
beaucoup d’intérêt et l’attitude de Daniel COHN BENDIT a fait mauvaise impression sur les
auditeurs ». Selon le préfet, « la position des étudiants provoque des craintes dans l’opinion
modérée qui pense que les concessions du chef du gouvernement devraient normalement provoquer
l’apaisement ».

Le samedi 18 mai, à 18 heures, les cheminots à la gare SNCF de Vannes se mettent en grève pour
une durée indéterminée ; à 20 heures, la gare est fermée au public. Il n’y a pas d’occupation des
locaux et un meeting rassemblant l’ensemble du personnel s’y déroule.

-4- Trois semaines de grèves et d’effervescence sociale : du 20 mai au 10 juin 68


a) Montée en puissance de la contestation : du 20 au 31 mai
Le lundi 20 mai, Vannes entre de plein pied dans la spirale protestataire.

A la sonnerie de 8 heures, 700 des 750 élèves du CET Le Pargo refusent d’aller en classe et quittent
l’établissement. 200 d’entre eux improvisent une manifestation alors que les autres regagnent leur
domicile. Ils empruntent les trottoirs de l’avenue de la Marne et se rendent à l’Ecole Normale,
enjoignant les élèves instituteurs de les suivre. Puis ce groupe renforcé, retrouve devant le collège
Jules Simon garçons, place Maurice Marchais …
Dès le petit déjeuner, les pensionnaires du CES Jules Simon garçons ont entamé une grève de la
faim et ont demandé aux externes de rentrer chez eux ou de se joindre à la manifestation initiée par
les élèves du Pargo.
Les rangs des manifestants s’étoffent. Ils décident alors de se rendre au lycée polyvalent de
Kercado où ils renforcent encore de manière conséquente leurs effectifs. Vers 11 heures, ils
pénètrent de force dans les locaux du collège Jules Simon filles, rue Lesage, et interrompent les
cours .
…………….
La gare SNCF est paralysée : les cheminots sont en grève ; le trafic ferroviaire est nul.

Ce 20 mai, les pompistes fournissent trois fois plus d’essence qu’un lundi ordinaire. Redoutant la
pénurie d’essence les automobilistes affluent dans les stations service de la ville et on assiste à un
défilé ininterrompu aux pompes à essence durant toute la journée. Le soir même, les cuves de
certaines stations sont déjà à sec.

Dans l'après-midi du 20 mai, , une AG s'est tenue dans les locaux des PTT à l'issue de laquelle la
grève illimitée à partir de 20 heures a été votée.

Le Mardi 21 mai, la grève se généralise dans le secteur public. Les votes concernant la durée de la
grève varient selon les services publics : dans certaines administrations, la grève est votée à titre
temporaire alors que dans d’autres, pour une durée illimitée.
Ainsi, au Centre Hospitalier Chubert, la grève est votée pour une durée de 3 jours (143 voix sur
150) par rotation du personnel les 22, 23 et 24 mai 68. Par contre, la grève est votée pour une durée
illimitée à la CAF, à la Trésorerie Générale, à l’URSAFF, au Centre des Impôts, à l’Equipement,
aux PTT et à EDF-GDF.
Dans d’autres administrations, la grève est votée pour une durée temporaire : Aux Ponts et
chaussées (vote pour grève jusqu’au 27 mai avec piquets de grève), à la Sécurité Sociale, à la
Préfecture, à l’Action Sanitaire et sociale et à l’Arsenal (grève votée pour le 22 mai).
Quelques guichets de la Poste république restent ouverts mais le tri postal est totalement paralysé.
L’usine Michelin au Prat est occupée par les ouvriers et des piquets de grève sont mis en place.

Les Renseignements Généraux, dans un rapport en date du 21 mai, 9heures, précisent que « les
responsables syndicaux morbihannais ayant reçu pour instructions d’étendre le mouvement de grève
au maximum, se sont attachés à faire procéder à un vote dans chaque secteur publique ou chaque
entreprise ». De plus, les RG soulignent que « les Unions départementales ne sont pas maîtresses de
la situation et que leur objectif est de canaliser le mouvement qui s’amplifie . Actuellement, la
situation tend vers la grève totale dans tous les secteurs ».

Dans l’après-midi, la Bourse du Travail est en pleine effervescence. Plus de 2000 élèves participent
à un meeting. Les élèves des établissements publics de Vannes (CES Jules Simon, Ecoles Normales
de garçons et de filles, Lycée de Kercado, CET Le Pargo) sont en nombre. Des délégations du CET
Du Guesclin d’Auray, du lycée Loth de Pontivy, du Lycée technique Colbert de Lorient ainsi que
des élèves des établissements privés de Vannes ( collège Saint françois Xavier, Centre Saint Yves
du Vincin –élèves maîtres de l’enseignement catholique) se sont associés au mouvement. Les
discussions sont âpres et au moment de la lecture de la motion, les élèves des établissements privés
se désolidarisent du mouvement. Après avoir apposé leurs signatures sur la motion, ils les rayent. Ils
regrettent que la réunion ait pris une tournure politique et s’opposent à la laïcisation du système
scolaire. Pour cette raison ils ne défilent pas en ville et ne rendent pas à la Préfecture pour la remise
au préfet de la motion.
Dans cette motion, les élèves dénoncent « l’état déplorable de l’enseignement actuel fondé sur
l’ingurgitation et non sur la réflexion et son inadaptation à la vie moderne ». Ils exigent « la
démocratisation effective, la laïcité et la gratuité de tout enseignement, un changement du contenu
(vulgarisation de la culture) et des méthodes, des débouchés dans la spécialité et dans la région, la
réforme des examens (CAP, BAC…), le maintien des Ecoles Normales, une formation adaptée de
tous les enseignants et des salaires décents impliquant une décentralisation de l’industrie ».
Suite à ce meeting à la Bourse du travail, vers 17 heures, les 2000 élèves défilent dans les rues de
Vannes à destination de la Préfecture, encadrés par un service d’ordre formé d’élèves de l’Ecole
Normale et du CET Le Pargo. Sur les nombreuses pancartes et banderoles confectionnées à l’Ecole
Normale ont peu lire les slogans suivants : « Ecole Unique », « Vote à 18 ans », « Démocratisation
de l’enseignement », « Les Normaliens avec les travailleurs », « Chômeur ? Tu le seras en sortant
du collège ! » et « Non à la chienlit gaulliste ».
Ces pancartes sont restées plusieurs jours accrochées aux grilles de l’Ecole Normale des garçons,
avenue Roosevelt.

Les représentants des élèves des établissements catholiques remettent un communiqué à la presse
précisant « qu’ils regrettent de ne pouvoir maintenir une totale solidarité avec les autres
établissements » mais qu’ils maintiennent cependant leur accord de principe avec l’ensemble de la
motion déposée à la Préfecture, « la laïcité de tout l’enseignement mise à part » et qu’ils demandent
« le dialogue sur les bases de la représentation proportionnelle dans les réunions » qu’ils sont
d’accord « avec la démocratisation de l’enseignement et l’école ouverte à tous dans le pluralisme
scolaire ».

Les élèves du Lycée de Kercado , avec l’accord de l’administration, élisent un comité d’élèves ; ce
dernier souhaite que « les épreuves du baccalauréat soient reportées de 8 à 15 jours, que tous les
candidats soient astreints aussi bien aux épreuves orales et écrites et que la session de septembre
soit ouverte à tous les élèves ajournés en juin ». Le même Comité d’élèves précise que « des
commissions ont été constituées par les élèves afin d’étudier les problèmes concernant le règlement
intérieur et les libertés intérieures qu’ils auront à soumettre à l’administration ».

L’économie vannetaise commence à s’enrayer :la pénurie en carburant est criante et le


ravitaillement en marchandises devient difficile.
En dépit du ravitaillement en carburant de quelques stations-service par des camions citernes en
provenance de la raffinerie de Donges, les pompes continuent d’être assaillies par les
automobilistes. Rapidement, les stocks fondent et la Préfecture envisage de prendre des mesures de
réquisition. …..

Des rumeurs de pénurie parcourant la ville, les ménagères se précipitent vers les denrées
alimentaires de première nécessité afin de faire des stocks (le sucre, le café, la farine, les pâtes,
l’huile et le sel sont des denrées très prisées des consommateurs ainsi que les bougies). Les
épiceries et les grandes surfaces alimentaires du centre ville (SUMA rue du Mené, LECLERC 5 rue
Porte Prison et MONOPRIX place Joseph Le Brix) sont prises d’assaut et « dévalisées « en
quelques heures.
Les deux distributions quotidiennes du courrier ne s’effectuent plus .
La diffusion des deux quotidiens régionaux : Ouest France et La Liberté du Morbihan se poursuit
durant les événements, par contre, le tabac fait défaut dans les tabacs-journaux.
Les établissements scolaires publics ferment les uns après les autres, faute d’enseignants, à la
grande joie des élèves.
Une chaleur estivale s’installe sur la région vannetaise, à partir de ce mardi 21 mai 68. Les plages
de Conleau sont très fréquentées.
Le mercredi 22 mai, la Préfecture fait savoir qu’à partir du 24 mai, un système de réquisition de
trois stations service va être instauré pour assurer le ravitaillement des usagers prioritaires en
carburant .

La pénurie alimentaire s’installe à Vannes. Le ravitaillement des alimentations de détail se raréfie en


raison de la paralysie des épiciers en gros vannetais. En effet, ces derniers : l’entreprise Louis Le
Douarin rue de Strasbourg, l’entreprise Pasco rue des Frères Crapel, l’entreprise Blanconnier-
Gauthier 8 avenue Favrel et Lincy .. ) ne sont plus approvisionnés. Les camions restent bloqués,
faute de marchandises ou de carburant.
La circulation automobile dans le centre ville se raréfie ; seuls quelques autobus urbains convoient
encore les habitants de la périphérie vers l’intra-muros. Les piétons et les cyclistes envahissent le
macadam.
Vannes vit au ralenti. La recherche de produits alimentaires hante les vannetais qui arpentent les
rues du centre ville.

De nombreux spectacles ou concerts programmés de longue date sont annulés : les artistes, faute de
carburant ne peuvent se déplacer.
Les association sportives et culturelles, en raison de la grève des postes et du téléphone, ont recours
à la presse locale pour informer leurs adhérents sur les modalités des événements sportifs et
culturels prévus.
Les 3 cinémas vannetais : l’Universel, le Royal et la Garenne restent ouverts durant les événements.
Au programme semaine du 27 mai au 02 juin : Superman contre l’invasion des Martiens, le
franciscain de Bourges ou les détrousseurs.

La grève débute ce 22 mai à l’Arsenal avec des piquets de grève à la porte de l’établissement ainsi
qu'à la DDASS.

Vendredi 24 mai, Les ouvriers de l’usine MICHELIN, en grève depuis le 21 mai, se rendent en
Préfecture et demande au Préfet d’être leur interprète auprès de la direction générale de la société
Michelin afin d’obtenir satisfaction sur les revendications suivantes : « au plan local, bénéficier des
frais de transport comme dans les autres petites usines Michelin, d’une révision du salaire de base
donné à tous les postes de travail, du financement des œuvres sociales du Comité d’Entreprise, des
mêmes conditions à vannes qu’à Clermont pour les délégués du personnel, de panneaux d’affichage
syndicaux à chaque entrée des ateliers, que ce soit les délégués qui déterminent leur emplacement
et non la direction, du paiement des heures de grève ».

Samedi 25 mai, deux meetings étaient initialement prévus, l’un à l’initiative des personnels des
établissements et des services de l’Education nationale dans la salle du cinéma l’universel et l’autre
à la Bourse du Travail pour la CGT. Finalement, les membres de la CGT se sont rendus au cinéma
l’Universel pour participer à une réunion commune.
Sept orateurs prennent successivement la parole devant un auditoire de près de 600 personnes : M.
TANGUY, secrétaire du Comité de grève des personnels de l’Education Nationale, M. GIRAULT ,
du SNI, M. GUEDON du lycée de Kercado, M. LE ROY du CET Le Pargo, Mme QUEMENER, du
Syndicat des administrations universitaires et MM. HILLY et LE FOL, de la CGT. Deux motions
sont adoptées, portées en Préfecture et remises au Préfet.
La 1ière motion qui émane des personnels de l’Education nationale, exige «la démocratisation de
l’enseignement au sein d’une école unique ouverte à tous » ainsi que « l’augmentation des crédits
alloués au service public de l’Education nationale » et réaffirme « sa solidarité avec les
organisations syndicales ouvrières et étudiantes ».
La 2de motion exige que «les négociations entre les organisations syndicales, le gouvernement et le
patronat se concrétisent rapidement et que les revendications suivantes soient satisfaites : abrogation
des ordonnances antisociales de la sécurité sociale, augmentation des salaires et un salaire minimum
de 600 francs par mois pour 40 heures de travail par semaine, réduction progressive de la durée du
travail sans discrimination de salaire, avancement de l’âge de départ à la retraite, extension des
droits syndicaux dans l’entreprise devant permettre la garantie des conquêtes ouvrières (immunité
syndicale des délégués, droit de réunion, d’affichage et de diffusion de la presse syndicale),
suppression des abattements de zones et des disparités régionales des salaires, amélioration du
pouvoir d’achat des catégories défavorisées, l’implantation d’industries nouvelles sous
responsabilité étatique, une refonte de la fiscalité débouchant sur une progressivité de l’impôt liée
au niveau et à la nature des revenus et un allègement de la charge fiscale pesant sur les bas
revenus».

Ce 25 mai s’ouvrent, à Paris, les négociations au ministère des Affaires Sociales, rue de Grenelle,
entre les syndicats de salariés, les syndicats patronaux et le 1ier Ministre.

Ce samedi matin, les ouvriers grévistes de l’usine Michelin du Prat bénéficient de la solidarité des
milieux paysans qui organisent une vente de denrées alimentaires à prix coûtants ; ainsi,
l’entreprise GALINA propose des poulets et des conserves, la CAM (Coopérative des agriculteurs
du Morbihan) des œufs et la Coopérative de la Bretagne méridionale des pommes de terre.

Lundi 27 mai, les ouvriers du bâtiment et des travaux publics entre dans le mouvement. Les 75
ouvriers de l’entreprise de BTP DUCASSOU votent la grève sur le chantier de la Citée
Administrative. Ceux de la SACER cessent aussi le travail.

Par contre, la reprise du travail à la Compagnie de Transports du Morbihan (CTM) après quelques
jours de grève est effective : les lignes de bus suivantes sont réouvertes : Vannes – Port Navalo,
Trinité-Porhoët – Vannes, Muzillac, Pontivy et Baud.

L’Inspection Académique du Morbihan annonce le report des examens et des concours.

Les organisations CGT, CFDT, FO et FEN lance un appel, dans la presse locale, invitant la
population vannetaise et des environs à participer au rassemblement prévu le lendemain, place des
Lices, à 10 heures, « pour la satisfaction des aspirations et revendications des travailleurs et
étudiants, pour la poursuite du mouvement en cours et pour le soutien actif et la solidarité de toute
la population aux travailleurs en lutte ».

Les pharmaciens vannetais s’inquiètent de l’arrêt de travail de plusieurs laboratoires importants


ainsi que des difficultés de transports perturbant la distribution des produits pharmaceutiques et
demandent aux médecins de « bien vouloir prescrire sur les ordonnances plusieurs médicaments
similaires ou de compléter leurs prescriptions par la mention –ou similaire- » .

Les Accords de Grenelle sont conclus dans la nuit des 27 et 28 mai 68 : ils se caractérisent par une
revalorisation du SMIG de 35% à l’échelle nationale voire 37% en Bretagne (l’heure du SMIG
passe de 2,22 F. à 3 F.) , un relèvement des salaires de 10%, le temps de travail légal hebdomadaire
fixé à 40 heures, le paiement à 50% des jours de grève, le droit à la formation professionnelle des
salariés, la section syndicale d’entreprise , le ticket modérateur de l’Assurance Maladie est abaissé,
etc…

Mardi 28 mai, 6000 personnes se rassemblent, place des Lices, à l’appel de toutes les organisations
syndicales. De mémoire de Vannetais, jamais une manifestation de salariés n’a rassemblé autant de
monde. Les commerçants baissent leurs rideaux par solidarité.
Les responsables syndicaux se sont installés devant l’entrée de la Halle des Lices. La place est
noire de monde ainsi que les rues adjacentes.
Prenant la parole au nom de toutes les organisations syndicales, M. TANGUY, professeur à l’Ecole
Normale, rappelle les causes de la mobilisation des salariés et « la détermination de poursuivre la
lutte dans l’unité ». Il ajoute que « les résultats acquis » lors des négociations de Grenelle, « bien
qu’ils ne soient pas négligeables, ne sont pas à la hauteur des exigences des 10 millions de grévistes
qui comme les étudiants aspirent à de profonds changements ». Il précise que « les intérêts de toutes
les couches de la population laborieuse se rejoignent dans la mise en cause de la politique
universitaire, économique et sociale du pouvoir dont les ouvriers, les employés, les fonctionnaires,
les petits commerçants et les paysans font les frais comme cela a déjà été affirmé le 8 mai ».
Aucune motion n’est votée au terme de cette intervention. Les syndicats considérant qu’il est
inutile d’en rédiger une et de la déposer en préfecture vu le peu d’intérêt qu’elle suscite auprès des
autorités gouvernementales.

Un long cortège, précédé d’une banderole « Pour le pouvoir des travailleurs. CFDT – CGT –
CGT FO – FEN » défile dans les rues de Vannes via la Préfecture, l’hôtel de ville et la place de la
République où intervient la dislocation vers 11h20, après une ultime allocution de M. TANGUY qui
exhorte « tous les travailleurs à rester unis dans la poursuite de la lutte ».

L’évêque de Vannes, Monseigneur BOUSSARD fait diffuser dans la presse locale une déclaration
relative aux événements : « Nous sommes engagés dans une profonde transformation de la vie
sociale…La masse des travailleurs refuse l’actuel système économique et social. L’explosion
universitaire provoque l’ensemble des jeunes et le pays entier au refus radical d’une civilisation
sans âme et d’une société où un nombre croissant de personnes se sent frustré de ses responsabilités
et lésés dans ses droits. La lutte n’a-t-elle pas un caractère spirituel et moral ?(…) L’homme est
image de dieu. Sa dignité ne peut être méconnue sans qu’un jour l’équilibre de la société ne soit
menacé. (…) L’évolution actuelle a un sens pour nous chrétiens et nous avons l’obligation de
travailler avec tous les hommes à la construction d’un monde plus humain »…. Monseigneur
BOUSSARD demande que « la journée du dimanche 2 juin , fête de la Pentecôte, soit plus
spécialement consacré à la prière pour la paix sociale ».

A l'appel de la CFDT, la CGA, FO et CGC, les personnels de la Mutualité Sociale Agricole


annoncent qu'ils feront grève ce 28 mai « par solidarité avec tous les travailleurs en grève ».

L’Union Départementale de la CFTC qui n’a pas pris part officiellement aux manifestations et aux
événements, a laissé ses adhérents libres de choisir ; elle précise dans un communiqué diffusé dans
la presse quotidienne qu’il « convient de mettre un terme aux violences dont la patrie est témoin
depuis quelques semaines et de pratiquer la morale sociale chrétienne» et prône « la construction
d’une société économique au service de l’homme ».
Le secrétaire de la CFTC pour les organismes sociaux dans un communiqué diffusé dans la presse
le 28 mai, déclare que « la CFTC n’a donné aucun ordre pour ou contre la grève, à ses adhérents ».
Il précise les points d’accord ou de désaccord avec ses collègues en grève : « La CFTC est contre le
vote à main levée, contre une augmentation générale des salaires qui, appliquée à l’ensemble des
travailleurs se traduirait inévitablement par une augmentation du coût de la vie (…) mais la CFTC
est pour la plupart des revendications posées telles que la semaine de 40 heures, la suppression des
abattements de zone ou l’augmentation substantielle du minimum professionnel ».

Mercredi 29 mai, le marché n’est guère fréquenté bien que l’approvisionnement en denrées
légumières et fermières semble normal (les maraîchers sinagots et vannetais ainsi que les fermiers
installés aux environs de Vannes continuent d’approvisionner les alimentations et le marché).
Par contre, Les disponibilités financières des consommateurs ont fortement diminué. Les grévistes
ne touchent plus leur paie hebdomadaire pas plus que ceux qui travaillent. Les banques sont en
grève et les liquidités font défaut. La Trésorerie Générale est aussi en grève : les retraités ne
bénéficient pas de leur pension.
La météo reste exceptionnelle : Conleau et ses abords connaissent une forte affluence ;

Jeudi 30 mai , le Syndicat d’initiative et les responsables patronaux de l’hôtellerie et de la


restauration s’inquiètent des conséquences des grèves sur le tourisme dans la région vannetaise.
La grève à la SNCF ainsi que la pénurie d’essence entraînent l’annulation des réservations et des
locations pour le mois de juin.

Le port de commerce est paralysée par la grève des dockers de la CTM : ainsi, le cargo brestois
«Côte de grâce » en provenance de Swanséa avec 600 tonnes d’anthracite est immobilisé au Pont
vert avec sa cargaison.
Ce matin, Place Gambetta, les ménagères se pressent autour d’un camion de choux-fleurs en
provenance de Saint-Pol-De-Léon. En cette période de pénurie alimentaire, ils sont les bienvenus.

Les premiers signes de reprise d’activité se matérialisent : les ouvriers de la SACER reprennent le
travail sur le chantier de la place du champ de foire (place de la Libération), interrompu depuis le 27
mai.
Le soleil étant au zénith, la piscine de Conleau est submergée par les scolaires.

Vendredi 31 mai, un remaniement ministériel intervient et le député-maire de Vannes, Raymond


MARCELLIN est nommé Ministre de l’Intérieur.

Les élèves du Lycée de Kercado, du CET Le Pargo et des Ecoles Normales diffusent un tract en
centre-ville appelant la population à participer à un meeting d’information, salle des Lices. Ce tract
précise que « des contacts avec l’ensemble de la population sont indispensables », que « la réforme
de l’enseignement ne peut laisser indifférent » et que « tout un chacun est concerné par ce
problème ». Les élèves, sur ce même tract, prie la population de ne pas prendre en considération des
tracts anonymes distribués en ville concernant la « mixité des dortoirs ».

L’Amicale des locataires de Kercado souligne que l’Office est en grève depuis trois jours et que le
service de répurgation entre en grève ce 31 mai. Elle demande à la municipalité de prendre des
dispositions pour que les ordures ménagères des cités soient évacuées. Elle craint les risques de
fermentation et de contamination.

La directrice du CES Jules Simon invite toutes les catégories de fonctionnaires de l’établissement
désirant recevoir en argent liquide une avance sur leurs traitements égale au plus à la moitié du
traitement du mois de mai , à s’inscrire à l’intendance (les fonds seront remis le 4 juin).

La direction de l’hôpital psychiatrique de Lesvellec informe que le concours d’élèves infirmiers,


infirmières, prévu le 6 juin, est reporté à une date ultérieure.

La direction du Collège d’Enseignement Technique Le Pargo informe les élèves que les épreuves
des CAP seront maintenues, que le recul des dates sera fixé en fonction de la reprise des cours pour
permettre aux candidats une préparation normale, que les épreuves facultatives seront supprimées et
que l’allègement des épreuves obligatoires sera porté à la connaissance des élèves lors de la reprise
des cours.

L’Inspection Académique informe que le Certificat d’Etude Primaire, les examens artisanaux et de
fin d’apprentissage sont reportés à une date ultérieure.
Les salariés des docks de cimenterie reprennent le travail ce 31 mai (80% pour).

Ce 31 mai, le « comité de grève des personnels de l’Education nationale » invite au cinéma


Universel, de 17h à 19h30, les comités d’élèves et les parents des établissements publics de Vannes
(écoles maternelles, primaires, CEG, CES, Lycées, CET, Ecoles Normales) à participer à un débat
public sur les problèmes de l’Education Nationale.

b) Décrue sur le front de la grève et retour progressif à la normale, du 1er au 10 juin


1968
Les Administrations qui avaient voté la grève pour une durée temporaire ou fractionnée sont les
premières à reprendre le travail ; celles qui avaient voté la grève pour une durée illimitée, sont les
dernières à rouvrir. C’est le corps enseignant qui a tenu le plus longtemps sur le front de la grève.

Samedi 1ier juin, c’est le retour de l’essence dans plusieurs stations-service de la ville, suite au
déblocage de la raffinerie de Donges par les CRS.
D’impressionnantes files d’attente se constituent, débordant parfois largement sur la voie publique.

Dimanche 2 juin, les autres stations-service sont approvisionnées à leur tour.

Mardi 4 juin, intervient la reprise du travail dans plusieurs administrations et services publics où la
grève n’avait été votée qu’à titre temporaire : à la Préfecture, à la Sécurité Sociale, à l’Arsenal, à
l’URSAFF, à l’Action Sanitaire et Sociale, au Centre Hospitalier Chubert et à la Mairie.

Les ouvriers de l’entreprise de BTP Ducassou reprennent le travail ce 4 juin à 7h30, suite à un vote
organisé dans les sous-sols du chantier de la Cité Administrative, le samedi 1ier juin.
Le travail reprend aussi sur les chantiers de la ZUP de Ménimur.

A la Poste, le mouvement de reprise s’amorce : quinze facteurs reprennent leur tournée.

Par contre, la grève se poursuit dans l’Education Nationale ; ainsi, le comité de grève de tous les
personnels de l’Education nationale proteste « contre les retards apportés par le gouvernement à
satisfaire les revendications de l’Education nationale » et décide de « poursuivre la grève »tout en
soulignant aux parents que « le gouvernement porte l’entière responsabilité de la situation ». Le
comité de grève ajoute que « quels que soient les communiqués qui pourraient être diffusés par les
autorités académiques et l’administration des établissements, les personnels sont résolus à
poursuivre l’action jusqu’à ce qu’ils aient reçu les informations suffisantes de leurs organisations
syndicales ».

La grève se poursuit également à l’Equipement, à EDF-GDF, aux Ponts-et-Chaussées et à la


Trésorerie Générale (95 voix pour la grève, 15 contre).

La situation est stationnaire chez Michelin. Ce mardi 4 juin, un cortège d’une cinquantaine de
voitures bloque la circulation au rond point de la rue Joseph Le Brix puis les grévistes se rendent à
la Préfecture pour déposer leurs revendications portant sur la prime de transports et sur divers
aménagements disputés aussi au siège national à Clermont Ferrand.
Le préfet via la presse s’adresse aux travailleurs sans emploi quant au paiement de leur indemnité
de chômage en précisant que « toutes les mesures ont été prises » que « les perceptions disposent
des fonds nécessaires » et « qu’ils peuvent se présenter à la perception la plus proche de leur
domicile ».

Ce même jour, une délégation de fonctionnaires CFDT du Morbihan adresse au Ministre de la


Fonction Publique, Robert BOULIN, une motion, via le préfet, qui dénonce le fait que « les
fonctionnaires restent les seules victimes de l’ignoble système des abattements de zone » et
demande « la signature d’un engagement avec calendrier précis de suppression à terme des zones
frappant l’indemnité de résidence ».

Mercredi 5 juin, la reprise se généralise aux PTT.


Sur la place des Lices et la place du Poids Public, on assiste à un marché de reprise. Les étalages
des marchands ambulants sont plus approvisionnés que les semaines précédentes ; de plus, des
ventes directes de fruits et de légumes, du producteur au consommateur interviennent.
Ce 5 juin, les organisations syndicales CFDT, CGT, FO, FEN des secteurs publics et nationalisés de
Vannes et ses environs, réunies à Vannes, dénoncent le fait que le système des abattements de zones
de salaires n’a pas été supprimé pour les fonctionnaires de l’Etat et les agents du secteur nationalisé
(EDF-GDF, SNCF) lors des Accords de grenelle ; elles protestent contre « cette discrimination alors
que le gouvernement a été contraint à supprimer les abattements concernant le SMIG et à accepter
pour d’autres secteurs des mesures progressives aboutissant à leur suppression totale ».

Jeudi 6 juin, les salariés de la Trésorerie Générale, de l’Equipement, d’EDF-GDF et de l’hôpital


psychiatrique de Lesvellec en Saint Avé reprennent leur activité.

Vers 4h30 du matin, 150 ouvriers de Michelin impose par la force la reprise du travail malgré
l’opposition du piquet de grève. Après avoir sectionné le grillage de clôture, ils pénètrent dans
l’usine.
Le même jour à 19 heures, 200 ouvriers (sur 950) de Michelin poursuivant la grève participe à un
meeting organisé par la CFDT à l’extérieur de l’usine.

La directrice du Lycée polyvalent de Kercado invite les 180 élèves délégués à venir au Lycée « afin
de préparer le fonctionnement normal de l’établissement, la date de la rentrée générale sera
communiquée ultérieurement ».

Le SNI, réuni à la Bourse du travail, vote la poursuite de la grève dans les écoles primaires et les
CEG (sur 2020 instituteurs, 1202 SE, 729 pour la grève, 427 pour la reprise et 46 abstentions),
jugeant insuffisantes les mesures proposées par le Ministère de l’Education Nationale.

Ce même 6 juin, le Préfet du Morbihan informe le Ministre de l’Intérieur, Raymond MARCELLIN,


que l’opinion publique morbihannaise est calme et qu’elle « attend la reprise du travail dans les
secteurs non encore remis en marche ». Il précise que l’opinion est en général satisfaite des résultats
obtenus lors des Accords de Grenelle « sauf les fonctionnaires qui sont mécontents du maintien des
abattements de zone des indemnités de résidences ».

Vendredi 7 juin, les dockers reprennent le travail au port de commerce au Pont Vert. Le cargo
brestois « Côte de Grâce » immobilisé au Pont Vert depuis plusieurs jours a pu déchargé sa
cargaison de 600 tonnes de charbon destiné aux Combustibles Vannetais Réunis.

La gare SNCF retrouve peu à peu son activité avec le passage des deux premiers trains en
provenance de Paris, depuis le 19 mai.
Le personnel de l’Inspection Académique reprend le travail.
Reprise du travail chez Michelin.

Les écoles primaires rouvrent leurs portes mais tous les élèves n’ayant pas été prévenus, la
fréquentation scolaire est faible.

Le 9 juin, le Conseil de l’Union Départementale CFDT du Morbihan se réunit à Vannes afin de faire
le point de la situation suite à l’agitation sociale de ces dernières semaines et aussi préciser les
prises de positions politiques de la Confédération nationale qui, manifestement, n’ont pas été
comprises par tous les adhérents telles que les rapports avec la CGT, le choix de Pierre Mendès
France comme chef de gouvernement éventuel, le maintien intégral des abattements de zones dans
la Fonction Publique qui pour une majorité de Cédétistes n’a pas été défendu par les confédérations
ouvrières et le soutien trop ouvert, au gré de certains, au mouvement étudiant.

Lundi 10 juin, la reprise scolaire se généralise : les établissements scolaires publics ( le CET Le
Pargo, le Lycée de Kercado, les CEG Sévigné et Brizeux, rouvrent leurs portes. Par contre, les
professeurs du CES Jules Simon affiliés au SNES poursuivent la grève.
Vannes retrouve peu à peu son rythme de vie habituelle. Le réapprovisionnement des alimentations
s’amorce, la circulation automobile s’intensifie, l’économie vannetaise en léthargie pendant
quelques semaines redémarre ; dans quelques jours, le retour à la normale sera quasi intervenu.
Rien ne semble avoir changé et pourtant dans les têtes tout est différent …

Ce 10 juin, la campagne électorale législative s’ouvre. Le 1ier tour de scrutin est fixé au 23 juin :
4 candidats sont en lice dans la 1ière circonscription du Morbihan. Raymond MARCELLIN candidat
Républicain Indépendant et ministre de l'Intérieur, l'emporte largement avec 81,5 % des SE devant
trois candidats de gauche : BERNARD (FGDS), TANGUY (PCF) et HILLY (PSU)

Jeudi 13 juin,le Préfet du Morbihan informe le Ministre de l’Intérieur que, selon lui, « l’opinion
Publique commence à s’intéresser à la campagne électorale législative, qu’elle la suit avec
beaucoup de sérieux et qu’elle éprouve de la lassitude à l’égard de l’agitation des étudiants à
Paris ».

Lundi 17 juin, au stade Bécel, débutent les épreuves d’éducation physique et sportive du Bac, sous
une chaleur torride. Les épreuves du Bac, uniquement orales, commenceront le lundi 24 juin (soit
15 jours plus tard que les années précédentes).

Mardi 18 juin, des comités de défense de la république, qui se sont constitués dans plusieurs
communes du Pays vannetais, en réaction aux événements, se rassemblent sur le plateau de la
Garenne à 18h30, pour célébrer l’Appel du 18 juin 40.

Jeudi 20 juin, le syndicat CFTC de l’enseignement catholique se réunit à Vannes et prend position
sur les événements récents : il s’élève contre « les pressions exercées localement contre certains
maîtres pour les engager à rallier un mouvement qu’ils n’approuvaient pas ». La CFTC « dénie le
droit à certains syndicats de parler au nom de tous les enseignants du diocèse ».

Dimanche 23 juin, dès le premier tour, Raymond MARCELLIN, ministre de l’Intérieur, est réélu
député dans la 1ière circonscription du Morbihan avec 34470 voix. Il devance BERNARD (FGDS,
3653 voix), TANGUY (PCF, 3447 voix) et HILY (PSU, 2664 voix).

Samedi 29 juin, se déroulent les épreuves du BEPC.


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Epilogue :

Vannes a connu un mai 68 très ensoleillé et revendicatif ponctué de grèves, de manifestations, de


meetings, d’occupations d’usines et d’administrations, de pénuries, de files d’attente et de journées
à la plage. Un mai 68 cependant sans débordement et sans violence .
Les vannetais ont suivi les événements sur les radios périphériques , Europe n° 1 et radio
Luxembourg et délaissé la radio et la télévision d’état très indigentes sur cette chaude actualité.

Le mai 68 vannetais n’a pas connu la tournure paroxysmique parisienne ; il a été bon enfant,
contestataire et revendicatif certes, mais avec une retenue toute provinciale.
La mobilisation syndicale a été importante et la ville préfecture a connu des manifestations
imposantes, sans précédent dans son histoire sociale.
Il y a eu une forte mobilisation dans le secteur public et le secteur privé n’a pas été en reste.

Toutefois, la comparaison avec Lorient, ville plutôt industrielle, bastion ouvrier et syndical, conduit
à relativiser la mobilisation vannetaise. Si on prend comme critère, les chiffres du nombre de
manifestants lors des manifestations phare : le 8 mai, 10.000 à Lorient, 5.000 à Vannes ;
le 26 mai, 10.000 à Lorient, et le 28 mai, 6000 à Vannes, la sous-préfecture
devance largement sa rivale vannetaise.

Vannes, ville à dominante tertiaire, mobilise traditionnellement moins que Lorient, cité à dominante
ouvrière. Lorsqu’il y a mobilisation, c’est surtout la Fonction Publique qui forme le gros des
bataillons, le secteur privé peu syndiqué étant généralement plus en retrait.
De plus, Vannes, ville où il fait bon vivre , est peu encline à porter l’étendard de la révolte et à
bousculer l’ordre établi.

Vannes, la modérée, a connu, l’espace d’un mois, une ébullition sociale inhabituelle, non pas
révolutionnaire mais contestataire. Elle a accompagné et soutenu, à la mesure de sa tradition de
pondération sociale, les événements nationaux, sans soubresauts et agitations incontrôlées.

L’absence d’une communauté universitaire à Vannes,en ces années 60, n’a pas conféré à la
contestation la turbulence idéologique qu’ont pu connaître d’autres villes de l’Ouest (Brest, Rennes,
Nantes ou Caen). Bien que les instances syndicales locales et départementales aient exprimé leur
solidarité et leur sympathie pour le mouvement étudiant, le champ revendicatif s’est cristallisé
prioritairement sur des revendications sociales classiques (augmentation des salaires, réduction de la
durée hebdomadaire du travail, accroissement des droits syndicaux dans l’entreprise,….).
Le mouvement contestataire vannetais animé et encadré par les syndicats locaux n’a pas connu
l’effervescence idéologique parisienne et s’est plutôt polarisé sur une critique « raisonnable » du
pouvoir politique et des structures socio-économiques en place. Les slogans scandés lors des
manifestations majeures n’appelaient pas à la révolution des mœurs ou à un renversement de
« l’ordre bourgeois » mais à une meilleure prise en considération par le gouvernement des
problèmes socio-économiques régionaux. Ce décalage s’explique par l’absence des étudiants et une
présence gauchiste très discrète car peu structurée et peu importante.
De plus, contrairement à ce qui a pu se passer dans certaines métropoles françaises , il n’y a pas eu
de refus de la base des grévistes de reprendre le travail après la signature des accords de Grenelle.
La reprise s’est effectuée graduellement et progressivement selon les secteurs dans la Fonction
Publique.
Les syndicats locaux n’ont pas été débordés par une contestation radicale et ont canalisé le champ
revendicatif souvent inspiré et « formaté » par les confédérations nationales même si des doléances
plus spécifiquement régionales étaient présentes .

A l’échelle nationale, il convient de souligner cependant que la CFDT a exprimé une contestation
plus fondamentale de la société, de nature aussi bien économique et sociale que culturelle et même
politique. Ainsi, la CFDT s’est démarquée en prônant l’autogestion alors que la CGT , d’abord
déconcertée par les événements de 68, si elle se ressaisit le 13 mai en affichant sa solidarité avec
les étudiants, s’est positionnée néanmoins sur le terrain classique de l’action revendicative. Si la
CGT, au contraire de la CFDT, est apparu réticente à l’esprit de mai et aux « troublions
gauchistes », elle a recherché une issue à la crise via une rencontre entre le gouvernement et les
partenaires sociaux qui va déboucher sur les accords de Grenelle (du 25 au 27 mai). En dépit des
acquis de Grenelle, la grève s’est poursuivie et la CGT a du attendre la dissolution de l’Assemblée
Nationale, le 30 mai, pour favoriser la reprise du travail.
Force Ouvrière a plaidé aussi pour la négociation , donnant la priorité au relèvement du SMIG et
demandant même une majoration supérieure à celle demandée par la CGT et a obtenu d’ailleurs
satisfaction. FO participe au meeting de Charléty organisé par le PSU et l’UNEF et soutenu par la
CFDT.
La CFDT « obligée de se battre dans une partie réglée en dehors d’elle, n’échappe pas à une
certaine frustration » bien qu’elle obtienne lors des accords de Grenelle la reconnaissance de la
section syndicale d’entreprise, l’une de ses revendications majeures.

Dans le mouvement vannetais, en dépit d’une unité sans faille, certaines arrière-pensées étaient
présentes, reflétant les disparités de perception des événements par les différents syndicats et des
débouchés politiques possibles à la crise de mai.
Les leaders cédétistes vannetais étaient favorables à l’option Mendès-France pour une alternative
gouvernementale alors que ceux de la CGT ne l’envisageait pas, prônant plutôt un programme
commun de la gauche.

Les soubresauts de ce printemps 68 ont bouleversé les esprits et accéléré des mutations déjà en
germe au début de la décennie 60. Les acteurs vannetais du mouvement de Mai 68 considèrent tous
que mai 68 a libéré la parole, qu’un air frais a soufflé sur le pays, que la société traditionnelle
patriarcale et catholique a été ébranlée.