21 septembre 2010

« Le défi est de construire un nouvel équilibre Etat-individu »
ENTRETIEN Directeur de l’Institut d’études politiques de Grenoble, spécialiste de sociologie historique, l’universitaire Olivier Ihl estime que, chahutées par la mondialisation et l’ouverture des sociétés qu’elle entraîne, " nos valeurs sont soumises aujourd’hui à une remise en cause individuelle et multiculturelle ".

Nos valeurs républicaines sont-elles toujours à même de cimenter les Français autour d’un projet commun ? Depuis cinquante ans, les valeurs ne sont plus une référence gravée dans le marbre, mais une idée à faire fructifier par chacun. Connaître la devise républicaine ne suffit plus, il faut en avoir une conscience partagée. C’est une langue qui meurt sous nos yeux car elle devient une sorte de phylactère, d’épitaphe, de récitatif, une mélopée chantée dans une langue étrangère qui nous embarrasse. On peut changer une couleur du drapeau tricolore, tel ou tel passage de l’hymne national, mais notre devise a ses exigences : elle doit être le firmament de l’action politique. Le temps des élections est propice à ce travail.

Les valeurs sont-elles donc soumises désormais à une actualisation permanente ? De nouvelles valeurs sont apparues depuis quelques années, comme la responsabilité, l’autonomie, le culte de l’Etat arbitral. Dans le même temps, la notion d’ordre public s’est étendue bien au-delà de son périmètre habituel. Beaucoup de nouvelles questions ont été soulevées par l’évolution de la société française, les moyens nouveaux de communication et de déplacement, la mondialisation, l’évolution de l’Etat et la présidentialisation du pouvoir. Que pensons-nous de notre rapport avec l’" étranger ", avec l’Etat et ses fonctionnaires, avec l’école et son accès, avec l’individu et son degré d’autonomie ?

La révolution technologique qui a favorisé la mondialisation nous oblige-t-elle à redéfinir nos valeurs communes ? Les flux migratoires sont tels que les expressions culturelles sont désormais hybrides, le poids des héritages s’estompe alors qu’on pensait que les contours de la nation comme nos valeurs étaient fixés une fois pour toutes. Elles sont soumises aujourd’hui à une remise en cause à la fois individuelle et multiculturelle. Cela représente des risques :

l’atomisation sociale, l’individualisme, le pouvoir des machines administratives qui peuvent broyer l’individu, ses droits et ses espérances. Le défi est de construire un nouvel équilibre Etat-individu. La technologie a bouleversé nos déplacements physiques et imaginaires, par le biais des écrans. L’Etat est débordé par ces processus qui nous enseignent la diversité des mondes contemporains. Il est enfermé dans des catégories qui datent du XIXe ou du début du XXe siècle, à la remorque des modes d’organisation de nos vies qui échappent à nos appartenances et à nos filiations. Une valeur s’affirme : l’exigence de vie collective est supérieure à la demande de norme. Il s’agit d’inventer un nouveau vivre-ensemble, fondé sur l’autonomie des personnes.

L’Histoire peut-elle nous y aider ? L’Histoire ne vaut que parce que l’on fait aujourd’hui. Son apprentissage est un besoin fondamental. Il faut savoir d’où l’on vient pour résister à un danger de l’époque : l’attachement au culte tyrannique du présent. L’exemple de la sécurité est parlant. A chaque fait divers, sa loi nouvelle, écrite dans l’emballement, dans le souci de tout vouloir régenter à partir d’une posture en surplomb de la société. Céder frénétiquement au présent, c’est choisir des réponses précipitées, hystériques. L’Etat doit donc réordonner sa relation au temps. Il doit apprendre à circonscrire l’étendue de ses pouvoirs et déterminer les conditions d’emploi de la puissance publique, il doit écouter la société, accepter les contre-pouvoirs. Car les valeurs servent aussi à cantonner le pouvoir. La société française est mise en subordination. Les citoyens ont du mal à faire valoir leurs droits, la notion de liberté est devenue incertaine. Nous sommes toujours prisonniers de ces tentatives de bâillonner la société.

Quelle sera la valeur la plus affirmée d’ici à la présidentielle ? Je pense que l’éthique de respect sera le grand enjeu des années qui viennent. L’Etat ne sera grand que s’il respecte les droits de l’individu. La puissance tutélaire qui veille à notre bonheur, c’est une définition peu républicaine de la République qui peut entraîner de sévères abus et des anachronismes comme le montre, par exemple, la loi Hadopi. Elle ne répond en rien aux nouveaux usages établis entre la jeunesse et les techniques. Nous devons faire un effort pour développer une idée républicaine de la République, qui garantisse l’équilibre des droits de l’Etat et de l’individu. Propos recueillis par Olivier Schmitt © Le Monde

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