You are on page 1of 1

0123

MARDI 29 MAI 2018 horizons | 11

Jean Ocana,
chez lui,
à Mazamet (Tarn),
le 26 avril.
GUILLAUME RIVIERE
POUR « LE MONDE »

mazamet (tarn) ­ envoyée spéciale bien. Avocate au barreau de Paris, Sophia To­
loudi est tout feu, tout flamme, tandis que son
époux, Thomas Hochmann, professeur de

D
epuis quelques mois, le pim­ droit public à l’université Reims­Champagne­
pant petit salon d’été de sa Ardenne, temporise. Face à eux, les meilleurs
maison, à Mazamet (Tarn), spécialistes du code de la Légion d’honneur.
est devenu son quartier Mais cette armada ne semble guère impres­
général. Les bibelots et les sionner les quadras, animés par « la justesse
plantes vertes choyés par son morale de leur cause ».
épouse côtoient désormais les classeurs, les Sur le fond, la question à trancher est la sui­
livres et les albums photos empilés sur la vante : peut­on enlever le ruban rouge à une
table ronde habituellement recouverte d’un personne décédée ? Une partie de l’argumen­
napperon brodé. Ancien juriste, Jean Ocana, taire de la grande chancellerie repose sur l’ar­
78 ans, photocopie, numérise, écrit (beau­ ticle R135­2 du code : « Peut être retirée à un
coup), téléphone, consulte et interpelle. étranger la distinction de la Légion d’honneur
Dans cet intérieur de paisibles retraités, ce si celui­ci a commis des actes ou a eu un com­
fils d’un républicain espagnol, naturalisé portement susceptibles d’être déclarés contrai­
français en 1956, mène le combat de sa vie : res à l’honneur ou de nature à nuire aux inté­
faire rayer le nom de Franco du tableau de la rêts de la France à l’étranger ou aux causes
Légion d’honneur. Le général putschiste qu’elle soutient dans le monde. » Autant de
(1892­1975), allié d’Hitler et de Mussolini, a été conditions remplies par Franco, mais l’article
récompensé par Paris à deux reprises. Une ne précise pas – le diable se cache dans les dé­

Franco,
première fois en 1928, quand il devient offi­ tails – si ce retrait peut s’appliquer à un défunt.
cier de l’ordre napoléonien, puis en 1930, lors­
qu’il est élevé au grade de commandeur sur la « BOÎTE DE PANDORE »
recommandation de son ami Philippe Pétain. Les experts du général Puga avancent un
Le ministre de la guerre, André Maginot, se deuxième élément, majeur à leurs yeux : un
déplacera à Madrid pour lui remettre en per­ décoré doit pouvoir se défendre quand une
sonne le glorieux insigne. action disciplinaire est lancée à son encontre.

la médaille
Certes, à l’époque, la guerre civile espagnole Or, atteste la grande chancellerie, jusqu’à
n’a pas débuté, ni les années sombres de la dic­ preuve du contraire, il est impossible de faire
tature franquiste, mais le général a déjà semé parler un mort. Pour Thomas Hochmann, « ce
la terreur en Afrique du Nord pendant le raisonnement n’emporte pas la conviction, car
conflit colonial du Rif. Dans son monumental la communication avec une personne décédée
ouvrage Une guerre d’extermination. Espagne est une formalité impossible, et à l’impossible

du déshonneur
1936­1945 (Belin, 2016), l’historien britannique nul n’est tenu ». Le Conseil d’Etat, précise­t­il, a
Paul Preston décrit l’exaltation de Franco d’ailleurs réaffirmé cette règle en
quand il relate, en 1922, dans son journal per­ décembre 2017, qui exonère l’administration
sonnel, la destruction des villages marocains d’accomplir des démarches auxquelles il lui
par ses troupes et le sort réservé à leurs défen­ est matériellement impossible de se plier.
seurs, mutilés et décapités. L’autocrate, qui « Je pense que M. Ocana aurait gagné en pre­
prie la Vierge chaque matin, y rapporte aussi, mière instance s’il s’était agi de faire retirer la
admiratif, comment son clairon, encore ado­ Légion d’honneur à Hitler, réagit un conseiller
lescent, trancha un jour l’oreille d’un captif. d’Etat, qui tient à rester anonyme. Un juge ad­
Pourtant, sur la fiche de renseignements
destinée à la grande chancellerie de la Légion
Le général espagnol a été décoré de la Légion ministratif sait se montrer imaginatif et prag­
matique quand il le faut. Mais retirer la Légion
d’honneur, signée le 15 octobre 1930 par Char­
les Corbin, ambassadeur de France en Espa­
d’honneur en 1928. Jean Ocana, fils d’un républicain d’honneur à un ex­dictateur, c’est aussi ouvrir
la boîte de Pandore… » En effet. Des milliers
gne, il est certifié que « la moralité de M. le
général Franco » permet, sans aucune réserve,
déporté à Mauthausen, se bat pour que la France d’étrangers ont été honorés par la France de­
puis la création de l’ordre en 1802. Sur son site,
sa promotion dans la cohorte la plus presti­
gieuse de la République française.
retire cette distinction au dictateur, mort en 1975, la grande chancellerie propose les portraits de
certains d’entre eux : Chaplin, Verdi, Senghor,
Le Caudillo fera preuve de la même barbarie
dans son propre pays contre les républicains :
allié d’Hitler et de Mussolini Fleming, Rostropovitch, Calder. Mais derrière
cette galerie respectable se cache une autre,
selon Paul Preston, plus de 150 000 personnes qui l’est beaucoup moins : Franco, Mussolini,
furent alors assassinées. Du côté des nationa­ Ceausescu, Bokassa, Bongo, Mobutu… Tous
listes, on recensa 50 000 victimes. décédés le ruban à la boutonnière.
Jean Ocana se refuse, lui, à admettre que « le Mauthausen. Les SS dansaient autour d’un en 2016. Jean Ocana vient de découvrir l’exis­ La liste reste très incomplète, en raison de
nom de Franco puisse être associé au mot grand sapin illuminé. Derrière l’arbre, la fumée tence de la décoration accordée en 1928 au l’opacité qui entoure les décorés étrangers.
“honneur” ». Cet ancien consul honoraire d’Es­ du four crématoire montait dans le ciel. » despote, dans le nouveau livre du journaliste Ainsi, au nom de la realpolitik, leur distinc­
pagne à Rodez (Aveyron) ressent l’infamie au Sur la table du salon, il y a aussi ces quelques et écrivain Gilbert Grellet : Un été impardon­ tion n’est pas publiée au Journal officiel. De
plus profond de sa chair. Devant lui, exposées pages dactylographiées qui commencent par nable. 1936 : la guerre d’Espagne et le scandale même, le président de la République, grand­
sur la table du salon devenue mausolée, les « A mon frère. » Elles nous transportent fin oc­ de la non­intervention (Albin Michel). Appuyé maître de l’ordre, peut récompenser tout
bribes tragiques de sa vie. D’abord, ce recueil tobre 1940, à Albacete. Jean a 8 mois. Son frère « CETTE AFFAIRE  par l’Amicale nationale de Mauthausen et plu­ haut responsable étranger de son choix sans
où, sur la couverture en cuir bleu, il est écrit en aîné, 3 ans. Le gamin, appelé José comme son sieurs associations défendant la mémoire des que personne n’ait son mot à dire. Emmanuel
lettres majuscules dorées : « A mon père. » père, souffre du ventre. Sa mère, Raymonde, EST L’OCCASION  victimes du franquisme, il écrit, le 6 avril, au Macron, soucieux de « revaloriser » la Légion
En 1936, José Ocana, 29 ans, officier républi­ l’emmène chez un médecin qui, malheureu­ D’AGIR AFIN  général d’armée Benoît Puga, grand chance­ d’honneur, a exigé en janvier une baisse de
cain cantonné à 300 km au sud­est de Madrid, sement, l’identifie : elle est la femme du répu­ lier de l’ordre, lui demandant de proposer au 50 % du contingent annuel de décorés, fixé
à Albacete, où il habite avec sa famille, est blicain recherché par la Guardia Civil. Sympa­ DE NE PLUS ÊTRE  président de la République le retrait de la dis­ désormais à 1 500 pour les civils. Voilà pour le
chargé de réquisitionner les maisons des fran­ thisant de la Phalange, le praticien demande à tinction accordée à Francisco Franco Baha­ flux de la cohorte, mais que pense­t­il du
quistes pour y loger les Brigades internationa­ examiner l’enfant seul. Après quelques minu­ EMPOISONNÉ PAR  monde. Le fils de républicain ne doute pas, stock nauséabond ? « Pour l’Elysée, cette
les. André Malraux deviendra l’un de ses amis. tes, il ressort de son cabinet, portant à bout de DES RÉVÉLATIONS  alors, un instant d’être entendu. affaire Franco est l’occasion d’agir afin de ne
bras le petit, évanoui, qui présente des traces La réponse tombe six jours plus tard. Le plus être empoisonné par des révélations suc­
« JUSTESSE MORALE » violacées autour du cou. « Tenga un hijo de SUCCESSIVES,  général Puga, 65 ans, catholique traditiona­ cessives, comme celle de la grand­croix de
Condamné à mort par les tribunaux fascistes, rojo de menos » (« Tiens, un fils de rouge de liste, refuse de lancer la démarche, au motif Bachar Al­Assad, qui ternissent tant l’ordre »,
le soldat abandonne trois ans plus tard femme moins »), lance­t­il à la mère, en lui tendant QUI TERNISSENT  que le retrait posthume d’une décoration estime Olivier Ihl, professeur à l’Institut
et enfants pour fuir en France, où il s’engage, José, qui mourra quelques heures plus tard. n’est pas possible. Une seconde lettre, en­ d’études politiques de Grenoble et auteur de
en septembre 1939, au 22e régiment de marche L’étrangleur ne fut jamais inquiété. « Maman
TANT L’ORDRE » voyée en novembre de la même année, prie le l’essai Le Mérite et la République (Gallimard,
des étrangers. Fait prisonnier en juin 1940, il ne pouvait pas aller à la police. Elle nous aurait OLIVIER IHL grand chancelier de revoir sa position, mais il 2007). Pour signifier cette volonté républi­
sera déporté à Mauthausen, en Autriche, avec tous mis en danger, murmure Jean Ocana, la professeur à Sciences Po persiste dans sa fin de non­recevoir. Le caine et actualiser le code de la Légion d’hon­
7 000 autres « rouges » espagnols. Franco a voix brisée. Et puis, elle connaissait la peur. Elle Grenoble 11 avril 2017, Jean Ocana saisit le tribunal admi­ neur, il suffirait d’un décret pris en conseil
convaincu Hitler : les républicains doivent avait déjà été torturée par les franquistes, qui nistratif de Paris pour faire annuler la décision des ministres après avis du Conseil d’Etat.
être considérés comme des apatrides qu’il voulaient lui faire avouer la cachette de mon de la grande chancellerie. La justice rejette sa Le soir, quand il éteint la lumière, Jean Ocana
faut interner dans les camps du Reich. José père. Elle refusa de parler. » Le septuagénaire requête le 6 février 2018. L’affaire est désor­ voit le visage de son père. Depuis 2016, il lui a
survit à l’enfer nazi, mais l’odeur de la mort prononce alors en espagnol le mot « digni­ mais en appel. Sollicitée par Le Monde, la fait une promesse : apporter à Madrid, au
planera à jamais sur la famille Ocana, réunie dad » (« dignité »), que sa « mama » avait écrit grande chancellerie n’a pas souhaité s’expri­ général Juan Chicharro Ortega, président de la
après­guerre à Mazamet. « J’avais 7 ans pour sur une feuille de papier punaisée au­dessus mer, « préparant sa défense pour l’instruction Fondation Francisco­Franco, une institution
notre premier Noël en France, se rappelle Jean. de son bureau d’écolier, dans la maison de toujours en cours », indique­t­elle. fière de diffuser « l’œuvre du Généralissime »,
Quand papa a vu le sapin dans la salle à man­ Mazamet. Ces huit lettres guident aujourd’hui Deux juristes – mari et femme – accompa­ le document établissant le retrait de la Légion
ger, il a arraché les guirlandes électriques sans sa bataille contre la médaille de Franco. gnent le retraité de Mazamet dans sa croisade d’honneur au dictateur. Après, et seulement
dire un mot. Un an avant sa mort, en 1989, il a Les premières escarmouches avec la grande et refusent d’être payés. Pour eux, l’honneur après, confie­t­il, il pourra mourir. 
fini par me raconter les nuits du 24 décembre à chancellerie de la Légion d’honneur débutent ne se marchande pas. Le couple se complète marie­béatrice baudet