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Communications

Eléments pour une théorie de l'interrogation


Judith Milner

Citer ce document / Cite this document :

Milner Judith. Eléments pour une théorie de l'interrogation. In: Communications, 20, 1973. Le sociologique et le linguistique.
pp. 19-39.

doi : 10.3406/comm.1973.1296

http://www.persee.fr/doc/comm_0588-8018_1973_num_20_1_1296

Document généré le 23/09/2015


Judith Milner

Eléments pour une théorie de l'interrogation

Notes sur le « locuteur-récepteur » — idéal ou fictif1?

Il s'agit ici de réfléchir sur les premières implications d'une analyse de Tinter»
rogation (ou plus, exactement du système des questions-réponses2) sur les
concepts avec lesquels opérer en linguistique; parallèlement, on sera amené à
mettre en évidence un type d'argumentation encore nouveau en linguistique,
au stade actuel.

I. Le phénomène de l'interrogation est crucial pour la définition de « locuteur »


avec laquelle on doit opérer :
1) En effet, quelle que soit la définition minimale qu'il faudra proposer de
l'interrogation, elle devra comporter qu'on ne peut l'interpréter en dehors du
rapport interpersonnel entre un locuteur et un auditeur 3 : on a pu montrer que
la formulation même des seules questions doit être ramenée au couple d'une
certaine demande et d'une « réponse » virtuelle. Plus fondamentalement : a) il existe
des rapports distributionnels sur la formulation des questions tels qu'il ne suffira
pas, en première approche, de ramener l'analyse de l'interrogation à la seule
insertion d'un morphème Q, ou à l'enchâssement d'un S sous un performatif,
voire au double enchâssement proposé par Wunderlich 4 : (je te dis que (tu me
dises) : S)).
Du seul fait, en effet, qu'il n'y a pas qu'une seule manière de demander le qui,
le pourquoi, le comment... (mais, en allemand, toujours au moins deux
morphèmes interrogatifs en wh- en concurrence), il faudra associer à ces demandes que
sont les questions des projections différenciées des réponses attendues, supposées
et /ou espérées par le questionnant, au moment même où il formule sa question.
Descriptivement, la formulation des questions comporte la mise en place
simultanée du locuteur et de l'auditeur, sous la forme de la proposition de ce que sait
(ou croit savoir) ou pense le locuteur de la situation, ou de l'auditeur, et de ce que
suppose, ou croit savoir, ou espère de l'auditeur (de la réponse de celui-ci) ce
même locuteur.

1. Je remercie J. C. Milner, sans qui cette tentative de formulation n'aurait pas été
possible. Je lui dois en particulier le rappel qui fait l'objet de la note 1, p. 27.
2. A partir d'un corpus d'interrogatives en allemand, bilan à paraître dans Semiotica,
1973.
3. L'interrogation à soi-même n'échappant pas à cette généralisation.
4. Cf. Pragmatik, Sprechsituation, Deixis, traduit in Langages 26, juin 1972.

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Rappelons quelques exemples :


a) le locuteur tient pour certain que l'auditeur a une raison déterminée de faire
une certaine chose, ou qu'il y a une raison déterminée pour que la situation X
soit ce qu'elle est, et il demande cette raison précise * :
Q : Ich môchte Klarheit. Dièse Ungewissheit ist unertrâglich. Ich will
wissen, weshalb mein Vater krank da lag.
On peut considérer ici que les deux phrases précédant la question en weshalb
sont une forme de justification de l'emploi de weshalb, qui signifierait cela même
que verbalisent les deux phrases, à savoir : le besoin de clarté, et la demande d'une
réponse déterminée (celle qui apportera la clarté demandée).
b) Le locuteur exprime une opinion sur la situation, ou ce qu'a dit l'autre
dans le contexte immédiatement précédent : telle est la valeur générale de wieso,
que l'on pourrait peut-être ramener à la seule valeur de : « indication qu'il y a
interrogation -f- désaccord du questionnant avec quelque chose qui précède 2 ».
Dans l'échange suivant, en effet, c'est à cela que paraît se ramener l'emploi de
wieso, l'indication d'un mécontentement pouvant être tirée du commentaire de
l'auteur présentant son personnage disant Q 3 :
Sx : Ich habe mit Anna gesprochen, und das hat mich an dich erinnert.
S2 : (auteur) : Ich sah, dass er sich verschloss wie eine Seeanemone. Er
fragte :
Q : (sur Sj de l'autre) : Wieso? Hast du sie wiedergetroffen?
c) Le locuteur exprime par sa question une hypothèse qu'il fait et, en ce sens,
dit cela même qu'il veut dire : c'est le cas d'une certaine façon qui paraît généra-
lisable pour un certain type de questions avec négation (dans l'ordre V-sujet-
nicht-...) (Cette généralisation ne vaudrait que pour des questions sans
morphème wh- ; mais voir aussi plus bas, p. 28, sur la nécessité de distinguer les ques-

1. En correction de mon analyse précédente, il convient d'insister sur deux paramètres


que je n'y présentais pas nettement : en demandant cette raison précise, le locuteur
tient pour certain a) non seulement qu'il y en a une, mais que l'autre est en état de la
donner, c'est-à-dire la connaît, et sait qu'il la connaît, et b) que leurs rapports sont
tels qu'il est en droit de faire une telle demande. On pourrait établir ce dernier point
négativement par la constatation que la question warum, qui admet que l'autre puisse
ne pas savoir la raison, même s'il y en a une (point a), ou qu'il peut ne pas admettre
qu'on lui demande cette raison (point b), est plus fréquente que la question weshalb...
Une autre argumentation, qui ne vaudrait pas seule, mais en confirme d'autres, serait
de s'appuyer sur le fait que la seule façon admise de dire « Je n'ai pas de raison spéciale
de faire telle chose; par conséquent, pourquoi ne la ferais-je pas? » est de dire : warum
nicht? ; « Ich habe keinen besonderen Grund dazu; also weshalb nicht? » paraît quelque
peu incohérent. Cf. aussi plus bas, un essai de réflexion sur le type d'argumentation
possible dans cette analyse linguistique (impliquant celle d'énoncés implicites).
2. Ce qui ramène au problème même : qu'est-ce que cette forme de parole que
l'interrogation? Qu'est-ce que l'interrogation pour que, éventuellement combinée avec la
négation, elle revienne à une forme d'affirmation mais qui ne se fait précisément pas
sous la forme « je (te) dis que »). Autrement dit, il faut paraphraser pour définir
l'interrogation la question posée par Freud sur la négation : qu'est-ce que la négation
(linguistique) pour que, sous cette forme, un sujet, dise quelque chose qui revient à une
affirmation? Cf. die Verneinung, 1925, Ges. Werke, Imago Publishing, Londres, B. XIV,
p. 11-15.
3. Cf. plus bas l'essai de réflexion sur un tel type d'argumentation.

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Éléments pour une théorie de V interrogation

tions énonçant une hypothèse des « Q (ne) demandant (que) la confirmation de


soi ») :
Q : 1st es nicht eine Wahrheit, dass die Sonne grosser aïs der Mond ist?
(= es ist eine Wahrheit, dass die Sonne... ist)
ou :
Sx : Er sagt, er liest keine Zeitungen, da sie aile lûgen...
Q sur S! de l'autre : Nun, glaubt er nicht an die Sport resultate, die in den
Zeitungen stehen? (= er glaubt an die Sportresultate, die... stehen,
comme fait indiscutable, ce que confirme S2)
S2 : Dagegen wusste sie nichts einzuwenden.
ou:
Waren die Kartons nicht schon fur den Versand verpackt, als sie uber-
prûft wurden?
Dire que S est vrai, c'est-à-dire : « Die Kartons waren schon verpackt... »
reviendrait à avouer une fraude, dont précisément le questionnant accuse l'autre.
2) L'interrogation n'est pas par définition une demande d'information, ce qui
précise la dimension à donner à « interpersonnel » quand on dit que
l'interrogation est un rapport interpersonnel : en effet, une demande d'information, où le
locuteur a besoin que l'autre dise quelque chose pour « compléter » ce que lui-
même pourrait dire, est une forme caractérisée de rapport interpersonnel; il
suffirait donc déjà que l'interrogation soit demande d'information pour que l'on
envisage de dire qu'elle oblige, dans la représentation linguistique, à poser les
deux points que sont le locuteur et l'auditeur. Cependant, dire que l'interrogation
peut se ramener à autre chose qu'une demande d'information (à savoir :
éventuellement, une demande de confirmation de soi par la réponse de l'autre) introduit
une autre dimension que celle de la troisième personne linguistique («
non-personne »), à laquelle on aurait pu envisager de ramener un échange de savoir (ou
en tout cas, d' « informations »). Non seulement l'interrogation est un rapport
interpersonnel entre un locuteur et un auditeur, mais c'est un rapport
intersubjectif 1.
Un échange peut en effet se ramener à :
X dit : 1st es nicht der Ort, wo Napoleon begraben wurde?
Y : Da hast du rechtl — ou, inversement :
X' : Sollten wir ihr nicht lieber off en entgegenkommen?
Y' : Du spinnst ja! Du weisst nicht, was fur eine Frau sie ist!
3) Dans le déroulement d'une conversation, c'est l'interrogation qui sert à
interrompre ce que dit l'autre, et indiquer que, sur un point précis, le locuteur
suppose à l'autre un savoir qu'il n'a pas :
Sx : Er liess das Buch fallen ...
Q (sur le dos employé dans S1} alors que l'autre ne sait de quel livre il peut
s'agir) : Was fiir ein Buch?
R : Das Buch, das immer auf dem Tisch liegt.

1. C'est-à-dire que c'est en tant que deux personnes différenciées, irréductibles l'une
à l'autre, sujets, qu'interviennent locuteur et auditeur (et ce sera vrai, en retour, même
dans les cas où l'interrogation semblera se réduire à une demande, et un échange
d'informations « impersonnel »). D'où l'importance de la discussion plus bas, p. 28.

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De même, le déictique employé dans Qj n'est pas clair pour l'autre qui n'a rien
entendu, et pose Q2 sur ce dos :
Qx : Was war das?
Q2 : Was denn?
R à Q2 : Hast du den Lârm nicht gehort? Ein Schrei...
Ou encore, le wir de Sx suppose chez l'interlocuteur une connaissance des gens
en question qu'il n'a pas :
Si : Wir wollten dir ja einen Farbkasten schicken...
Q : Wer wollte?
R : Meine Frau und ich.
Bien plus, — et la définition minimale de l'interrogation devra convenir pour
ces cas aussi — , si par exemple dans une conversation, un locuteur s'arrête au
cours d'un récit, il faut et il suffit d'une intonation interrogative de l'autre
(supportée par un grognement qui n'a même pas besoin de prendre la forme d'une
syllabe comme « Na ? », sémantiquement vide), pour qu'il reprenne le fil de son
récit1. Donc, aussi bien pour rendre compte descriptivement du fait de
l'interrogation, que de ses modalités, il faut opérer avec les deux points : locuteur et
auditeur, je et tu. En ce sens, l'étude de l'interrogation est bien cruciale pour leur
définition, puisque c'est la différence entre locuteur et auditeur qui, dans
l'interrogation, paraît opératoire (sous la forme de l'échange Q-R). Cela veut-il dire
que la notion regroupant locuteur et auditeur en un point, celle du « locuteur-
auditeur » idéal de Chomsky, est inutilisable et impropre par définition pour
rendre compte adéquatement de l'interrogation?

II. Ce que l'on a posé, c'est qu'il fallait opérer avec locuteur et auditeur; on
a même posé qu'il fallait opérer avec ces deux points en tant que points
différenciés. Ce que l'on n'a pas posé, cependant, — et qu'il faudrait démontrer — , est
que cette différence réelle 2 doit être reflétée dans la représentation sous la forme
de deux points fonctionnellement et radicalement distingués. Autrement dit, il
faudrait démontrer que, comme dans la réalité même, on ne peut ramener le jeu
des questions et réponses, et des énoncés implicites associés à chaque fois aux
questions, avec la réaction qu'ils peuvent susciter dans une réponse, à un point,
qui serait le « locuteur-auditeur » idéal.
Il convient de préciser avant d'aller plus loin le sens que, en tout cas, il ne faut
pas donner à ce terme : bien que Chomsky 3 parle de « to characterize in the most
neutral possible terms the knowledge of the language that provides the basis for
actual (je souligne) use of language by a speaker-hearer », le « locuteur-auditeur »

1. L'interrogation (ne) serait-elle (que) la provocation de l'autre (ou de soi-même) à


dire quelque chose : ce « quelque chose » étant prédéterminé plus ou moins restricti-
vement par « la réponse attendue ». « N'est-ce pas le propre de la question de soutirer
une réponse? » est aussi la définition proposée par Deleuze, Différence et répétition,
P.U.F., 1968, p. 106; mais « réponse » n'est pas univoque.
2. Dans l'exposé, à paraître dans Semiotica, je m'intéressais à ce qui peut être mis en
jeu dans la réalité du phénomène Q-R, question nullement épuisée. Celle que je pose
ici est autre : comment ces quelques aperçus de la réalité du phénomène seraient-ils
compatibles avec une formalisation? Seraient-ils par exemple saisis adéquatement par le
concept formel proposé par Chomsky, qu'ils paraissent plutôt contredire?
3. Cf. Aspects of the Theory of Syntax. MIT Press, Cambridge, 1965, p. 9.
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Éléments pour une théorie de V interrogation

idéal n'est pas à entendre comme le terme moyen qui serait défini par une moyenne
statistique d'usages, et c'est dans une autre direction qu'il faut chercher.
Les faits d'interrogation que l'on va exposer permettront mieux de faire saisir
à quoi correspond le point unique de « locuteur-auditeur » supposé par le concept
de Chomsky et déjà exprimé chez Saussure, dans la différence langue-parole,
et les caractéristiques de la première 1 : en gros, il correspond à l'hypothèse
suivante : certes, dans la réalité, il y a deux personnes dans un échange linguistique;
mais il n'en découle nullement que la grammaire représentant la langue doive
opérer avec le concept de deux points radicalement et fonctionnellement
distingués, qui seraient le locuteur et l'auditeur (pour paraphraser l'expression choms-
kyenne) : en effet, on peut argumenter qu'il ne faudrait poser dans la grammaire
deux points, comme il y a deux points dans la réalité, que si — d'une façon
pertinente pour la grammaire — étaient associées à chacun de ces deux points des
propriétés différentes. Or, s'il y a un système de la langue, si auditeur et locuteur
peuvent, dans une certaine mesure, se comprendre, c'est que, dans une certaine
mesure, ils ont des propriétés communes, et même, à ce titre, devraient être
ramenés à un point, « sujet abstrait », ou, selon le terme chomskyen, «
locuteur-auditeur idéal 2 ».
Or, paradoxalement au premier abord, des faits tirés de l'interrogation
paraissent appuyer la thèse d'un concept du « point unique » :
1) Parmi les moyens de mettre en évidence qu'il y a lieu d'associer à telle
formulation d'une question, la référence à un énoncé implicite, il y a le repérage de ce
que l'on pourrait appeler « la verbalisation de cet implicite 3 » :
a) Celle-ci peut se faire sous la forme d'un refus de celui qui doit répondre :
Q : Weshalb haben uns nicht gleich das gesagt?
Ri : Geht Sie nichts an...
R2 : Eigentlich gibt es keinen besonderen Grund; nur so...4.
b) Cette verbalisation peut se faire sous la forme d'un commentaire que fait le

1. Cf. Cours de linguistique générale, Payot, 1968, p. 30 : (La langue est) « un trésor
déposé par la pratique de la parole dans les sujets appartenant à une même communauté,
un système grammatical existant virtuellement dans chaque cerveau (je souligne),
ou plus exactement dans les cerveaux d'un ensemble d'individus; car la langue n'est
complète dans aucun, elle n'existe parfaitement que dans la masse... »
2. « Idéal » est le terme de Chomsky. Il paraît, dans la formulation, le plus ambigu.
Serait-il indifférent de proposer, de substituer à « idéal » la notion de « fictif »? Pour
l'interrogation, en tout cas, où l'on essaie de défendre qu'il faut poser la notion de
« référence à » (non arbitraire, s'il est vrai qu'elle peut seule expliquer certains faits
d'intonation, par exemple; cf. l'article cité, à paraître) des « énoncés implicites » (savoir
tenu pour acquis par le questionnant) ou « virtuels » (la R supposée, attendue ou espérée
de l'autre), la notion de « locuteur-auditeur » fictif — c'est-à-dire d'une sorte d'image
d'eux-mêmes, commune aux deux, mais partielle (et fictive en ce sens aussi), que tous
deux peuvent imaginer, et sur laquelle des commentaires, impliquant référence faite à
cette image, peuvent apparaître, — serait homogène, semble-t-il. Cf. aussi plus bas,
des exemples de « commentaires ».
3. Un tel repérage étant aussi, dans une recherche sur l'interrogation, un principe
d'argumentation dans la mise en évidence de l'implicite, il relève d'une discussion de
méthode, déjà esquissée dans mon premier bilan, article cité, à paraître.
4. En tout cas R2 conviendrait aussi à une Q en warum; on a indiqué ailleurs (article
cité) des verbalisations dénonçant « l'agressivité » de weshalb.

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questionnant lui-même, et que l'on peut ramener à une façon (de la part du
questionnant) de prévenir un refus tel celui évoqué en a) :
Ich môchte Ihnen keine Vorschriften machen, aber = Sj ist dies nicht ailes
Zeitverschwendung? AH dièse Fragen, die Sie stellen, usw...
Les « Vorschriften », le conseil évoqué en Sx (précédant la question proprement
dite) font précisément allusion au fait que l'énoncé implicite associé à la question
est que le locuteur pense, pour sa part, que, en effet, « tout cela est du temps
perdu » (ce dont le questionné pourrait déduire qu'on lui « conseille » de cesser de
perdre ainsi son temps).
Pour ne parler que de ces deux formes de « verbalisation de l'implicite », elles
sont, dans la réalité, un fait observé : comment ce fait serait-il possible, si le
locuteur et l'auditeur n'étaient, à un certain niveau, interchangeables? substi-
tuables l'un à l'autre, en ceci que l'implicite auquel celui qui parle fait référence
est saisissable par l'autre — ou doit en tout cas être considéré comme tel
théoriquement? Les cas relevant de a) — où l'implicite est effectivement saisi et
commenté par l'autre — , suffisent à obliger d'envisager que, dans de tels cas, il
faille opérer avec l'idée que l'implicite du locuteur est toujours virtuellement
aussi celui de l'auditeur partageant le même système de la langue *;
2) Comment un fait comme « l'argumentation » (et cette forme d'argumentation
qui a lieu dans les dialogues courants, où parler est une forme d'action sur l'autre,
sous la forme banale de la conviction à laquelle on le gagne) serait-elle possible,
si l'on ne supposait pas que locuteur et auditeur se ramènent à la même chose,
d'une certaine façon? Dans le phénomène de la Q-R, l'aspect argumentatif joue
un trop grand rôle pour qu'on en isole facilement quelques exemples ; on en
donnera cependant deux, qui paraissent d'une part reposer sur les régularités que doit
dégager une analyse de l'interrogation, mais aussi sur une forme d'argumentation
peut-être difficile à saisir, même pour une logique naturelle : dans les deux cas,
elle paraît reposer sur la seule référence 2 — commune aux deux, par conséquent —
à l'énoncé implicite associé à la question (comme s'il suffisait que le locuteur
introduise l'énoncé implicite dans sa question pour que l'auditeur le repère, comme s'il
l'avait dit explicitement, et même pour qu'il tienne le savoir évoqué
implicitement dans cet énoncé pour une chose acquise : la réponse « Woher wissen Sie das »
dans le deuxième cas cité l'indiquerait nettement.
a) En premier exemple, on peut évoquer le fait banal de la fréquence de
certaines questions négatives (dans l'ordre V-sujet-nicht-...) dans un contexte où le
questionnant sait que (et indique par cette formulation qu'il sait que) le répondant
ne voudra pas reconnaître, « avouer » que S est vrai :

1. Ducrot le pose pour les présupposés : cf. par exemple, « Présupposés et sous-
entendus », Langue française 4, déc. 1964, p. 5-29. Mais prévoit-il que, dans un échange,
la subdivision en posé /présupposé puisse ne pas être pertinente, mais seulement la
position d'un présupposé — ce que je préfère appeler « position d'un énoncé implicite? »
Pour un cas de cet ordre, cf. p. 25, (où la R répond à l'énoncé implicite, et lui seul,
semble-t-il).
2. Autre difficulté pour une logique naturelle? L'argumentation linguistique n'est
pas un rapport entre arguments au sens où des relations logiques comme les inferences
permises par la vérité ou la fausseté des propositions seraient en jeu, mais un rapport
de force, où, par exemple, peuvent être efficaces la répétition ou la seule évocation
d'une proposition (vraie ou fausse), ne faisant qu'allusion à un savoir (réel ou supposé),
mais que l'auditeur tient alors pour réel dans la mesure où il le craint (cf. page suivante).

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Éléments pour une théorie de l'interrogation

1st es nicht so, dass Sie das Geld fur sich behalten haben?
Haben Sie nicht dem Mâdchen erzâhlt, dass ihr Vater Sie als seinen besten
Freund betrachtete?...
où les S positives « Sie haben das Geld... behalten », « Sie haben... erzàhlt... »
sont l'énoncé implicite de ce que le questionnant croit vrai, mais aussi pour
l'auditeur (questionné) un énoncé décrivant une action peu avouable qu'il aurait
faite (qu'il a faite x) ;
b) Dans le deuxième cas, la réponse de l'auditeur (et même le commentaire
de l'auteur : « stammelte sie... » indiquant la détresse de celui auquel on fera dire
quelque chose qu'il ne voulait pas dire) indique clairement le rapport à l'implicite :
Q : Miss P., hat Ruth Miller jemals das Telefon benutzt, wâhrend sie Dienst
hatte?
R : Woher wissen Sie das? stammelte sie.
L'implicite paraît tenir dans ce cas au seul fait que le questionnant ait employé
jemals et non je (et nullement au fait non généralisable qu'une question formulée
sans négation correspondrait à l'hypothèse que S « Sie hat das Telephon benutzt »
est vrai).
Autrement dit, il faudrait étendre aux deux formes possibles de « jamais » qui
apparaît dans les questions en allemand (et sans doute aussi aux deux formes de
« jamais » négatif niemals et nie qui apparaît aussi dans les déclaratives) la
généralisation mise en évidence2 sur les couples d'interrogatifs (et plus généralement,
sur les formes concurrentes de formulation possibles pour une « même » question) :
comme il en est du rapport entre weshalb et warum, ou welcher opposé à was fur
ein, l'emploi de jemals, et non je, correspondrait à l'indication implicite
complémentaire que le questionnant suppose qu'il y a bien, ou qu'il pourrait bien y avoir
eu, dans la réalité, une fois où (S aurait été vrai) : la question avec je au contraire
n'aurait rien impliqué sur la possibilité réelle du fait en question (et n'aurait pas
donné lieu à la réponse exclamative attestée).
Pour ce qui est de l'efficace de l'argumentation en jeu, c'est bien sur l'emploi de
l'énoncé implicite associé à jemals qu'elle s'appuie (c'est-à-dire la possibilité
évoquée que le fait ait bien eu lieu dans la réalité), comme le confirme la réaction
de l'autre : ce qu'il entend de la question, est l'hypothèse du questionnant (« II
pourrait y avoir eu une fois où la jeune fille a téléphoné... »); or, c'est cette S qui
est vraie, et que le questionné n'aurait pas voulu dire : qu'elle soit évoquée, même
sous forme d'hypothèse, même sous forme implicite, suffit à l'auditeur pour que
l'énoncé implicite soit pris comme affirmation par l'autre d'un certain savoir.

1. Dans le corpus réel d'actes d'un procès (exemple cité), on peut tirer, des indications
données sur les réactions de l'auditeur (questionné) que la répétition de cette forme de Q
a une efficace : il a de plus en plus de mal à faire semblant de ne pas percevoir l'énoncé
implicite, et à ne pas le reprendre à son compte (ce qui, dans ce contexte, serait 1' « aveu »
attendu de lui.) Cf. aussi plus bas, questions de méthode sur de telles indications.
2. Cf. article cité; on y indiquait déjà que les généralités mises en évidence n'étaient
pas une propriété des interrogatifs en wh-, mais de l'interrogation, et de la formulation
des questions. Si cette généralité peut effectivement être étendue à « jamais » (positif
ou négatif), il est encore plus évident que ce n'est pas une propriété des interrogatifs
qui est en cause (même si la différence est ici non dans la certitude qu'il y a eu une fois...,
mais la référence à une hypothèse qu'il pourrait y avoir eu...
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Judith Milner

3) II faut de plus poser-spécifîque du rapport Q-R- la notion d'homogénéité


nécessaire entre réponse et question :
a) II semble bien qu'il y ait une limite nette : soit la R répond bien à la
question posée, celle-ci demandant quelque chose de précis (qui n'est pas
nécessairement une « information ») ; soit la R est à côté. Le rapport Q-R serait de l'ordre
du discret : soit l'ensemble Q-R convenable est réalisé, soit on n'est pas dans ce qui
pour le système de la langue est un rapport Q-R correct K
b) Cette formulation, faisant intervenir dans l'adéquation de la R à la Q la
dimension de « la correction dans le système de la langue 2 » n'est pas arbitraire :
non seulement cette dimension est présente par le fait que la correspondance Q-R
met en jeu une des relations aussi fondamentales que celle de la synonymie (ou
ses parentes 3) ; mais encore, il y a des impossibilités dans la correspondance Q-R
que l'on peut interpréter comme relevant de jugements de grammaticalité : c'est
ce que fait Gruber (à qui j'emprunte le cas, sans discuter ici la proposition de
modèle qu'il en déduit 4), et, en effet, l'impossibilité en question paraît mettre
en jeu un autre fait que le rapport sémantique — à savoir l'orientation relative
des termes en jeu dans les S citées : alors que Rx et R't sont des réponses correctes
à Ql5 leurs équivalents sémantiques R2 et R'2ne le seraient pas; de même pour R3
et R3, réponses correctes à Q2, leurs équivalents sémantiques R'4 et R4 ne l'étant
pas :
Qx : Where is the dot?
H1 : It is inside the circle *R2 : The circle is around it
R'j : The circle contains it *R2 : The circle surrounds it
Q2 : Where is the circle?
R3 : It is around the dot *R'4 : The dot is inside it
R'3 : It surrounds the dot *R'4 : It contains the dot
Une fiction comme celle du locuteur-auditeur rendrait compte de l'aspect
systématique de ce type de relations, réalisées à deux personnes dans la réalité, dans le
couple Q-R.
4) Enfin, une telle fiction rendrait compte d'une propriété qui est spécifique
du système qu'est la langue : alors que si l'on considère la littérature, on rencontre
toujours un point où les rôles d'écrivant et de lecteur ne sont plus
interchangeables (où l'un des deux ne sera plus producteur d'écriture, mais seulement
lecteur), alors que si l'on considère la musique, on rencontrera toujours un point où,
de même, l'un des deux (celui qui ne saurait « être compositeur » sinon sans savoir

1. D'une façon telle que locuteur et auditeur doivent être d'accord sur ce point :
la fiction du « locuteur-auditeur » peut exprimer que, si le rapport Q-R se fait à deux
(un locuteur et un auditeur dont la différence joue dans la réalité de ce rapport), il
réalise en même temps des relations du système maîtrisé communément jusqu'à un
certain point par les deux locuteurs.
2. La correspondance Q-R ne se ramène pas à la seule évaluation selon la
grammaticalité, mais ne l'exclut pas : elle paraît l'englober.
3. Ce point relève d'une étude spécifique; citons par exemple : Soit : Q : Was tust
du morgen? R : Ich arbeite, lèse,... 1) il faut que tun et arbeiten, lesen, ... ne soient pas
incompatibles (pour être substituables) ; 2) il faut même qu'ils « disent d'une certaine
façon la même chose » — mais de quelle façon différente?
4. Cf. Gruber, Studies in Lexical relations, Cambridge Mass, MIT Press, Diss. 1965
(p. 35-37, Public. Indiana Univ.).

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Éléments pour une théorie de l'interrogation

ce qu'il fait) ne pourra assumer 1' « autre » rôle 1, il ne se trouve dans la langue
aucun moment où celui qui écoute ne peut (au même moment et après, de toutes
façons) se retrouver dans le rôle de celui qui parle. Une telle propriété, spécifique
du rapport interpersonnel qu'est la langue, à l'œuvre dans la réalité de l'échange
Q-R, où l'alternance des rôles de locuteur et auditeur est ce que l'on observe 2,
doit être marquée.
Si par conséquent on veut s'appuyer sur tous les faits mentionnés, on pourrait
y trouver des arguments pour défendre une représentation linguistique qui
ramènerait les deux interlocuteurs réels à un point fictif, au nom des propriétés
que doivent partager dans les échanges linguistiques locuteur et auditeur. Il
faudrait qu'une condition bien précise soit remplie, cependant : que cette
abstraction signifie que tout locuteur est toujours en même temps un auditeur virtuel de
l'autre (et actuel de lui-même), et tout auditeur, au moment même où il écoute, un
locuteur actuel (de ce qu'il dira ensuite, quand les rôles seront échangés, ce qui
ne peut manquer de se passer — sinon pour d'autres raisons que linguistiques, liées
par exemple à la spécificité du rapport de forces en jeu dans la situation concrète
entre les deux interlocuteurs particuliers), mais aussi un locuteur virtuel de ce
qui est en train d'être dit, au sens où, théoriquement, il aurait toujours pu dire
ce que l'autre dit 3.
La question est désormais plus précise : soit il existe une représentation
formelle suffisamment complexe pour opérer avec les deux points locuteur et
auditeur, mais exprimer par là que chacun assume actuellement les deux rôles à la
fois, et, en même temps, à un autre niveau, assume virtuellement 1' « autre »
rôle que son interlocuteur est apparemment seul à tenir; soit on reprend le
concept de « locuteur-auditeur » — en le chargeant de signifier tout cela.
En même temps, ce n'est pas une question de pure forme; une fois admises, les
raisons mêmes que l'on tirait de l'analyse de l'interrogation en faveur du concept
chomskyen (à savoir : l'existence d'énoncés implicites, entre autres arguments)
sont celles qui révèlent une limite, une inadéquation grave (radicale) de ce
concept. En effet, contrairement à l'interprétation que n'excluait pas la
présentation donnée jusqu'à présent, ce n'est pas le fait que l'implicite soit partagé qui
est déterminant, mais cela même que la représentation (chomskyenne, entre
autres) exclut et que le concept de « locuteur-auditeur » a renoncé à fixer-à savoir :
l'alternance entre locuteur! et locuteur2 (ce dernier étant la partie « auditeur »
du concept chomskyen).
Dans l'ensemble des interrogatives, et de l'usage de l'interrogation, plus
généralement 4, certains cas constitueraient des cas critiques, et il semble pour l'ins-

1. Sans parler du système d'échanges du capital, où l'on rencontre bien un point


où l'un des deux termes de l'échange ne sera jamais que vendeur. Cf. en particulier
Le Capital, Livre I, où Marx analyse « le procès de travail ».
2. Mais aussi le fait que « ce que dit l'un, l'autre aurait pu le dire aussi » — s'il est
correct de poser la référence à des énoncés implicites.
3. En tout cas, ce qu'il entend de ce que dit l'autre est toujours ce que lui-même aurait,
d'une certaine façon, pu dire.
4. Ce serait bien en effet la définition de celle-ci qui serait en cause : pour les cas ne
demandant que la confirmation de soi, il n'y a pas, à strictement parler, de « réponse »
attendue, mais c'est sur la modalité interrogative que ces cas reposent. Dans le cas de
la plaisanterie citée plus bas, elle serait à la rigueur concevable sous forme exclamative
(1st dos nicht... ce qui repose la question du rapport entre interrogative et exclamative,
27
Judith Militer

tant qu'il faudrait en distinguer au moins deux types; l'obligation, si elle est
réelle, de distinguer entre plusieurs types de cas « critiques » serait d'ailleurs en
elle-même un argument : s'il faut bien distinguer plusieurs formes de cas, cela
signifie à la fois qu'il s'agit de plus que d'un « fuzzy point » et qu'un traitement
simple n'en sera pas possible, en gardant le concept de « locuteur-auditeur ».
a) Certaines questions se ramèneraient à une pure et simple demande
d'assentiment: formellement, elles se distingueraient des Q exprimant une hypothèse
et en demandant comme telle la confirmation ou l'infirmation par le fait que la R
attendue n'est pas « Doch », mais « Ja » 1; il en serait en tous cas ainsi dans le cas
de Q comportant l'ordre V-nicht-sujet ...et situées dans un raisonnement :
Q exprimant une hypothèse : 1st das nicht der Ort, wo Napoleon begraben
wurde?
Rj possible : Nein, er wurde in Sainte-Hélène begraben.
R2 possible : Doch.
Q faisant allusion à des faits historiques dont l'interprétation est considérée
comme établie, et connue de tous, questionnant et interlocuteur :
Verrieten nicht die Priester das irische Volk 1880? Traute sich nicht das
Volk in den Priestern und wurde es nicht betrogen?
ou :
Brachte nicht die Verteidigung im Prozess vor, dass ein solcher Revolver
gar nicht existierte?
Ja.
La question suivante montre que les Q demandant assentiment peuvent être
ambiguës (Si la Q avait été comprise comme une hypothèse, la réponse Doch
aurait été possible; ou bien, la Q est interprétée comme une forme d'affirmation
faite par le « questionnant » « quasi-sûr », demandant l'assentiment de l'autre
pour être « sûr », — la notion de « quasi-certitude » étant un type de modalité
qu'il faudrait introduire.)
Q : Sass nicht gerade miss Small im Wohnzimmer?
R : Ja, miss Roberts : sie môchte Sie sprechen.
C'est dans le même groupe qu'il faudrait peut-être, en fait, ranger des questions
mentionnées plus haut (cf. p. 25) où 1' « assentiment » demandé serait en
l'occurrence un « aveu » pénible, introduites par « Stimmt es nicht, dass... » ou « 1st es
nicht eine Tatsache, dass... », et où le questionnant est « quasi-sûr » que « c'est bien
un fait que S... »; à ce groupe se rattacherait aussi la plaisanterie analysée par
Freud 2 (où l'analyse intuitive de Freud confirmerait celle présentée ici) :

qui ne se distinguent pas, formellement, autrement que par l'intonation), elle ne serait
en tout cas pas drôle du tout = ce ne serait pas une plaisanterie) sous forme d'un énoncé
affirmatif, et Freud le note aussi.
1. «Ja* sans plus — ce qui est d'une certaine façon le type de R attendue par la Q —
plaisanterie citée par Freud (rapportée plus bas). On demande de rire, et d'enregistrer
c'est-à-dire de donner son assentiment à la plaisanterie, mais non de renchérir ou de faire
un développement en prolongement de cette plaisanterie. Il va de soi que les plaisanteries
sont à prendre en compte, mais les arguments linguistiques qu'elles fournissent ne sont
pas univoques, ni suffisants. Cf. aussi note 1, p. 29.
2. Cf. der Witz, Fischer Verlag, p. 18-19. Pour la a R » attendue dans un cas pareil,
il serait intéressant de poser : 1) il y en a une, 2) elle serait de l'ordre d'une « reprise à son
28
Éléments pour une théorie de V interrogation

1st das nicht der rote Fadian, der sich durch die Geschichte der Napoleoniden
zieht?
... Es mag nun gelautet haben : Also dieser rote Mensch ist es, der die lang-
weiligen Feuilletons iiber Napoleon schreibt,
ce qui est une affirmation ; sur cette base intervient la « Verdichtung », à laquelle
la mise sous forme de question s'ajoute (de quelle façon?) pour réaliser la
déformation constitutive d'une plaisanterie. Autrement dit, à la barre du schéma de
Freud, correspond une opération de mise sous forme de question qu'il s'agirait de
formuler :
Also dieser rote Mensch ist es, der das fade Zeug ûber N. schreibt
Der rote Fadian, der sich...
1st das nicht der rote Fadian, der sich durch... hinzieht? »
On peut dire des Q demandant assentiment : 1) c'est une affirmation que fait
le questionnant (ou qu'il propose, et à propos de laquelle il faudrait développer
le concept d'une modalité de « quasi-certitude », si paradoxal qu'il paraisse);
2) ce n'est en tout cas pas une affirmation qu'il aurait envie de faire qui est
demandée de l'autre, mais bien : que l'autre dise oui.
b) II faudrait distinguer des Q « demandes d'assentiment » les questions qui se
ramènent à une « demande de confirmation de soi1 » sur lesquelles on pourrait
donner les éléments de généralisation suivants : elles comportent des termes d'un
paradigme isolable (où l'on parle essentiellement d'adjectifs, bien qu'il ne semble
pas exclure des prédicats verbaux, cf. un exemple plus bas), ayant au moins les
propriétés suivantes : sémantiquement, les éléments de ce paradigme renvoient
à un jugement évaluatif , en termes de « bon » et « mauvais » de la part du locuteur
sur un fait X; distributionnellement, ils ne peuvent apparaître dans une Q
positive, qui est agrammaticale : *Ist dièse Frau verblùffend, grossartig, gràsslich, ...?;
d'autre part, ils peuvent être employés dans une phrase exclamative : 1st dièse
Frau (nicht) wundervoll: Wie grossartig ist dièse Landschaft, wie entzùckend... :
A ces deux « critères » s'ajoutent d'autres éléments que l'on cite en note 2, et
sous réserve d'une étude plus poussée.

compte de l'énoncé par l'autre ». On analyse donc le rire — ici — comme une façon
non discursive de reprendre à son compte l'énoncé de l'autre (et d'en assumer la
responsabilité également).
1. Le développement présenté ici corrige par conséquent la définition allusive de Q
« demandant confirmation de soi » proposée dans l'article précédent (art. cit., à paraître).
En effet, on n'y faisait pas encore la distinction entre Q « demandant l'assentiment
(de l'autre) » et Q « demandant la confirmation de soi (par l'autre) ». Le fait de n'avoir
pas vu cette distinction a eu pour conséquence une analyse incorrecte : on laissait
entendre qu'une Q demandant confirmation de soi (Cet enfant n'est-il pas charmant?)
demande l'assentiment de l'autre; or, la note 1, p. 30 conteste expressément cette
analyse.
2. Il faudrait intégrer à ces critères deux autres faits : a) la Q sous forme positive
serait concevable, à une stricte condition : qu'il y ait une pause entre ist-N et le «
qualifiant » (l'élément de prédication associé à la copule), mais il n'est pas obligatoire que le
qualifiant reprenne textuellement un qualifiant employé précédemment par l'autre;
b) à interpréter au contraire de dicto, ces termes qui apparaissent dans les Q demandant
la confirmation de soi, peuvent apparaître aussi dans des Q demandant une explication
supplémentaire d'une S précédente dite par l'autre; ces Q demandant explication d'une S
de l'autre sont formulées avec inwiefern. Ce qui paraît commun à a) et b), serait que,

29
Judith Milner

Ces questions se distinguent des premières : par leur contenu propre. Elles ne
peuvent se confondre avec une hypothèse (mais, éventuellement, avec une excla-
mative), exprimant l'évaluation que fait le questionnant d'un fait ou d'une
situation, en termes de « bon » ou « mauvais »; par la réponse attendue, qui n'est pas
oui *, mais que l'autre dise lui-même un adjectif (ou une phrase) en accord avec
l'affirmation comportée par la Q — en particulier, dise un adjectif du même
paradigme, partageant les mêmes propriétés, dont celle de pouvoir être l'élément
prédicatif d'une Q « demandant la confirmation de soi » :
Q : 1st das Wetter nicht fûrchterlich?
R : (Ja) Nie war es so kalt!
L'analyse aura encore à trouver comment représenter formellement un autre
type : Q « demandant la confirmation de soi », dans lesquelles l'élément prédicatif
n'est pas un adjectif de ce paradigme, sur lequel on peut faire quelques hypothèses
vraisemblables : celles comportant des « verbes », comme dans l'échange suivant :
Q : Tut dieser Mann nicht Wunder?
Rx : , ( Ja) Wissen Sie : er hat meine Schwester behandelt, als sie so krank
war, und jetzt arbeitet sie wieder, und es geht ihr so gut !
R'i : Ich wollte es nicht glauben, aber ja, der Mann tut (tatsâchlich)
Wunder!
Autrement dit, pour les Q (obligatoirement) négatives demandant la
confirmation de soi. 1) Elles sont une affirmation faite par le questionnant; 2) ce n'est pas

dans tous les cas, la question porte sur l'assignation même d'un terme X à un fait Y :
pour rendre compte du fait que cette « assignation de terme » puisse s'interpréter non
seulement de dicto, mais aussi de re (cas a)), il faudrait qu'elle signifie « l'acte d') un
jugement de prédication » (terme conventionnel par lequel on désignerait l'évaluation
que fait un sujet, en l'employant, de l'adéquation d'un terme à ce qu'il perçoit du fait
qu'il cherche à désigner. Si « assignation d'un terme » n'exclut pas un jugement d'ordre
évaluatif, on pourrait comprendre : 1) que les termes du paradigme à définir ne puissent
apparaître dans les Q positives demandant autre chose qu'une information sur le
caractère adéquat d'un terme donné (c'est-à-dire ne puissent apparaître dans les Q positives
ne comportant pas la pause qui marque que la Q peut être paraphrasée par : (Dirais-tu
que) cette femme est merveilleuse?) 2) que les éléments du paradigme évoqué
apparaissent dans les Q demandant la confirmation de soi, c'est-à-dire de l'opinion sur le fait
que le questionnant exprime — où le moment de l'assignation du terme coïnciderait
avec un jugement de valeur sur un fait et un terme).
Dans ce dernier cas, la question formulée négativement ne prévoit pas que l'on
rejette le terme effectivement : la négation y signifie peut-être que le rejet du terme
employé par le questionnant, est évoqué comme une possibilité, mais comme une
possibilité exclue d'emblée? Là encore, qu'il s'agisse du moment du passage de jex à jea,
ou du moment où un sujet assigne un terme à un fait' — en évaluant le bien-fondé de
cette assignation, — la différence entre les personnes intervient, d'une façon que la
fiction du « locuteur-auditeur » ne permet pas d'exprimer.
1. « Oui » ne reste pas nécessairement implicite, mais « oui » seul équivaut dans un
cas pareil à un refus de jouer le rôle attendu (sinon toujours de l'aftirmation elle-même),
et peut être perçu comme une tentative pour arrêter l'échange : si l'on répond un « oui »
neutre ou seulement « Tu as raison » à : « Ce tableau n'est-il pas superbe? », il est douteux
que l'autre soit satisfait, et vraisemblable qu'il comprendra plutôt la R comme « Tu
m'ennuies », « Cesse de parler » ou « Je n'ai pas envie de parler ». Aux questions demandant
« la confirmation de soi », 1' « assentiment » est un refus de répondre, et on a bien deux
types de Q (avec négation) distincts.

30
Éléments pour une théorie de l'interrogation

seulement la complète reprise de l'affirmation du questionnant qui est attendue


de l'autre, mais on lui demande de produire un énoncé disant au moins la même
chose (c'est-à-dire ne contredisant pas l'affirmation) et /ou même plus « dans le
même ordre de jugement ».
Quoi qu'il en soit du point 2), différent dans les Q demandant assentiment
et celles demandant confirmation de soi, ces deux types de Q sont bien un point
critique dans une discussion sur le concept formel auquel se référer : ce sont en
effet des cas où on ne peut plus dire que les deux points de locuteur et récepteur
peuvent être ramenés à un seul en ce sens qu'ils partageraient la (les) même(s)
propriété(s) * (le locuteur! dit ce qu'il a à dire, mais le locuteur2 est
impérieusement censé n'en rien faire). Même, d'ailleurs si l'on posait pour le point 2) que
de telles Q attendent « quelque chose » de l'autre, la fiction du « locuteur-auditeur »
resterait inadéquate : ce qui est attendu dans tous les cas (et sans tenir compte des
différences entre Q demandant assentiment ou confirmation), c'est que le
locuteur dise — mais en tant que locuteur — la même chose que ce que disait, en
tant que locuteur, le locuteur^ Certes, ce qui est demandé à l'autre dans ce cas
est d'assumer « la même propriété » que le premier locuteur; cependant, c'est en
fait à la glose du concept de « locuteur-auditeur » qu'est renvoyée la consignation
du fait que l'auditeur d'un moment X devient le locuteur au moment X + I,
ce n'est pas le concept lui-même qui marque un tel fait; or, de telles questions
ne s'interprètent que comme ce passage même, et seule la représentation du
passage de X à X + I> avec ce qu'il comporte, les représenterait adéquatement 2.

Posée à propos de l'interrogation, la question du ou des concept(s) adéquat(s)


a un autre intérêt : elle recoupe une problématique soulevée à partir de l'analyse
d'autres faits linguistiques que ceux de l'interrogation, en particulier par A. Ban-

1. Cela n'infirme pas globalement le point 4), cf. p. 26, mais semble signifier qu'il y a
— dans le fonctionnement de la langue — des « zones », des « cas » ou des « usages » où
l'on peut dans un rapport interpersonnel, se servir du langage précisément pour mettre
cette généralité en défaut, le locuteur, interdisant là à l'autre de partager les mêmes
propriétés.
2. Dans un modèle à deux points, cela voudrait dire : la demande consiste en ce que
le point 2 doit se confondre (se transformer en, localement?) avec le point 1. Un des
problèmes posés par un tel modèle — excluant que l'on prévoie un modèle du locuteur,
et un modèle de l'auditeur distincts, ou que l'on élimine l'alternance comme le fait le
modèle chomskyen — serait à première vue le risque d'une redondance énorme. En
particulier, si l'on imaginait une représentation par arbres, il y aurait pour chaque S
non pas un, mais deux arbres distincts, associés, celui de la S dite, et celui de la S
entendue. Cependant, s'ils sont les mêmes, pourquoi faire deux arbres? Et si, comme la réalité
y inviterait (cf. note 3, p. 27), ils devaient être différents, quelles différences représenter
en tant que linguiste, et comment? D'autre part, ne serait plus garanti dans une telle
représentation l'un des éléments qui font la consistance du modèle chomskyen, à savoir :
l'unicité de la S dominante ultime, puisque l'on aurait des schémas de S disjoints
(permettant de marquer des rapports entre ceux-ci, si l'on savait comment). La question
posée ici est d'ailleurs simple à formuler, et banale : un fait comme l'alternance je /tu,
et de façon générale, le rapport je /tu est-il représentable formellement comme tel (en
linguistique), c'est-à-dire sans la réduction à un point que Chomsky n'a fait que
formuler d'une façon nette, mais qui est de règle dans les « grammaires » en général?

31
Judith Milner

field, Narrative Style and the Grammar of direct and indirect Style 1. Je cite ici
l'essentiel de sa démarche, ce qui est une façon de regrouper les notions pour
l'instant problématiques dans l'analyse des interrogatives.
A) Comme elle le fait elle-même (p. 3) pour éclairer son propos, je récite les
faits analysés par Kuroda 2 à propos de certains adjectifs en japonais : il y a en
japonais des adjectifs (essentiellement) de sensation, morphologiquement
distingués et existant par paires ; or, il existe sur les éléments de ces paires des
contraintes de distribution qui, finalement, se ramènent à la différence entre les personnes
je, tu et il 3 (où Kuroda propose pour « the third person non reportive style » la
notion de « multiconsciousness style containing more than one point of view » —
ce qui ne paraît pas contredire la notion de « non-personne » proposée par Benve-
niste). On peut employer à la personne je l'adjectif atui
Warasi wa atui (j'ai chaud),
mais non aux personnes tu et il :
*Anata wa atui (mais seulement : Anata wa atugatte iru : tu as chaud).
*John wa atui (mais seulement : John wa atugatte iru : John a chaud).
Autrement dit, comme il se passe pour les questions, une impossibilité d'ordre
syntaxique (les phrases ou questions impossibles l'étant en elles-mêmes, et
pouvant donc être dites agrammaticales) renvoie à la différence bien précise entre les
personnes, en particulier (pour les adjectifs cités) celles du je-locuteur et du tu-
auditeur.
B) Son propos est plus particulièrement la question : comment analyser
formellement dans une grammaire generative les discours direct, indirect, indirect
libre 4? Sa conclusion est que, en aucun cas, on ne peut dériver l'un de l'autre le
discours direct du discours indirect ou vice-versa : leur dérivation doit être
différente, et « le discours indirect libre » aura de même une histoire dérivationnelle
différente et propre (Cf. ici, p. 34, C). Cette décision théorique est discutée de façon
détaillée et s'appuie sur une étude de faits (distributionnels, distribution des
adverbes des temps, etc.) précise, dont on peut mentionner, entre autres éléments
intéressant aussi l'analyse de l'interrogation :
a) A l'idée que l'on puisse dériver le discours indirect du discours direct
s'oppose en particulier : 1) le fait que, par rapport à la différence de fait, connue
déjà par les logiciens, entre l'interprétation de re et l'interprétation de dicto
d'une phrase, et l'ambiguïté éventuelle des cas où les deux interprétations sont
possibles pour la même phrase, une dérivation du discours indirect à partir du
discours direct (par exemple) serait réductrice : bien plus, 2) dans certains cas,

1. Une analyse des styles direct, indirect et indirect libre dans les termes de ce que
peut — et ne peut pas — et devrait représenter une grammaire generative, cadre
théorique où elle se situe; à paraître.
2. Kuroda, S. Y. 1971, Where epistemology, style and grammar meet: a case study
from Japanese, to appear. Ce que j'en cite est extrait du texte d'A. Banfield, et les
pages renvoient à l'édition ronéotée du texte.
3. Au sens de Benveniste, par exemple : « La subjectivité dans le langage », Problèmes
de linguistique générale, Gallimard.
4. Qui intéresse directement l'interrogation, puisqu'il existe en tout cas des Q
« directes » et « indirectes », comme on différencie un discours « direct » et un discours
« indirect ».

32
Éléments pour une théorie de V interrogation
même la version de dicto d'une phrase formellement en « discours indirect » ne
peut être dérivée de façon plausible d'un discours direct.
Rappelons la distinction entre interprétation de re et de dicto 1y où je reprends
les exemples donnés p. 5... par A Banfield. Soit la S :
(10) Oedipus said that his mother was beautiful.
Cette phrase admet deux interpretations : a) qu'Oedipe a dit de quelqu'un, dont
le locuteur sait et dit que c'était la mère d'Oedipe, qu'il était beau; b) qu'Oedipe
a dit (non forcément dans ces termes) : « My mother is beautiful. » L'interprétation
a) est dite interprétation de re de his mother, et l'interprétation b) interprétation
de dicto. L'objection 1) à la dérivation formelle du discours indirect à partir du
discours direct signifie qu'une telle interprétation transformationnelle ramène
toute S « de style indirect » (formellement), à la transposition textuelle d'une S
dite par l'autre, avec le changement de pronoms défini par cette transformation;
elle exclut donc (ou interprète différemment) l'interprétation de re de la même S,
ou interfèrent dans la S finale la transposition d'une S dite par l'autre, et des
éléments dits directement par celui qui parle. L'objection 1) est donc en partie
formelle; le formalisme ne rend pas compte des faits parce qu'il les réduit, et
parallèlement, traduit un même fait (une même S) sous deux versions
formellement différenciées. L'objection 2) indique une autre limite du formalisme (et de
l'interprétation transformationnelle en question) : celui-ci ne peut engendrer
des phrases possibles de fait. Par exemple, un V comme to believe, qui n'est pas un
verbe « de communication », peut introduire une S qui, comme une S « de discours
indirect » peut être comprise de re ou bien de dicto (p. 6) :
(12 a). Oedipus believed that his mother was beautiful.
Or, comme to believe n'est pas un verbe de communication, comme (12 b) :
(12 b). *Oedipus believed : « My mother is beautiful ».
est impossible, le formalisme ne consignera pas la S insérée comme une S « de
discours direct » insérée (après transposition en discours indirect), c'est-à-dire
excluera qu'elle puisse être interprétée de dicto. Or, cette phrase (12 a) peut
renvoyer à une phrase effectivement dite par Oedipe (et non seulement à une
phrase du locuteur du moment, parlant d'Oedipe et de celle qu'il identifie comme
la mère d'Oedipe), « My mother is beautiful ».
b) Une autre objection, intéressant également la différence entre interroga-
tives « directe » et « indirecte », à dériver le discours indirect du discours direct
est que toute interprétation de dicto (dont à la rigueur l'interprétation
transformationnelle peut rendre compte) n'est pas nécessairement textuelle; ce fait
correspond à un certain nombre de cas-limite, où, à la séquence Sx (avec discours
indirect) - S2 ne peut correspondre la séquence SVS2 (où S'j, avec discours
direct, serait la S dont Sj^ serait la transformée). A. Banfield énumère ainsi (p. 7)
des cas où le rapport o) et b) n'est pas homogène, alors que — dans cette
représentation — Sj et S'j sont « équivalentes » si Sx est dérivé transformationnellement
deS'i:
(15 a). Marx wrote that religion lulls the people into accepting their
condition "81/, but I don't remember how he phrased it "^g/.

1. C'était l'un des aspects évoqués dans cf. article cité (à paraître) la discussion
autour des notions de « reprise » et « référence à un énoncé »,

33
Judith Milner
(15 b). *Marx wrote : a Religion lulls the people into accepting their
condition » "b'i/, but I don't remember how he phrased it "^A
(16 a). Marx said that religion is the opium of the people o=s1/ and those are
his exact words "a/2.
(16 b). *Marx said : « Religion is the opium of the people » W*-J and those
are his exact words ■=82/«
c) A l'autre solution possible — dériver le discours direct du discours indirect —
s'oppose le fait que certaines constructions ne sont possibles qu'au discours
direct. Parmi celles-ci, la présence d'éléments expressifs, les S « incomplètes »
mais non « elliptiques », l'ordre spécifique des questions « directes », l'extraposi-
tion de constituants comme :
(18 a). Richard said : « Why these people stand that damned insolence
I cannot conceive. »
(18 b). *Richard said that why these people stood that damned insolence
he could not conceive,
qui tous doivent être représentés.
c) L'argument final est le fait distributionnel suivant, mentionné p. 10 :
certains verbes introduisant le discours direct ne peuvent introduire du discours
indirect :
(28 a). Harry queried : « What's the matter? »
(28 b). *Harry queried what was the matter;
certains verbes introduisant du discours indirect ne peuvent introduire du
discours direct :
(30 a). John revealed that Mary had passed.
(30 b). * John revealed : « Mary has passed ».
C) L'analyse détaillée qu'elle fait du discours indirect libre est trop longue à
citer : elle y montre comment celui-ci « brouille » les généralisations formelles
que l'on peut faire sur la différence entre discours « direct » et « indirect ». Les
solutions qu'elle propose pour la dérivation des formes sont cependant
indicatives du type de problèmes qu'elle a posés 1, et on les donne pour cette raison.
Il faudrait substituer à 5 comme nœud dominant ultime un nœud E (expression),
une phrase en discours direct étant directement dominée par E (et non «
embedded » ni dominée par S comme une phrase de discours indirect), et la définition
de discours direct à laquelle correspond cette dominance est (p. 19) : «... direct
speech is explicitely identified at the level of linguistic competence as an exact
reproduction of a verbal communication in the quoting speaker's report of it;
the content of the reported speech is reported by a demonstrative that refers
to the exact words of the quoted speaker. It follows that the a I n and « you » in
direct speech are themselves identical in refer ente to the subject and indirect object,
respectively, of the introductory verb of communication in the quoting speaker's
report of it » (Souligné dans le texte ).
La valeur de la proposition s'appuie sur la formulation d'un principe
indispensable (que l'étude du discours indirect libre obligera à compléter), le « one

1. Même si elles déçoivent par rapport à la constatation de départ : que les personnes
et leur différence sont des facteurs pertinents pour la syntaxe,

34
Éléments pour une théorie de V interrogation

expression /one speaker principle » (p. 20). I E/I I : « For every expression (E),
there is a unique referent of / (the speaker) and a unique referent of you (the
adressée). »
Ce principe n'exclut pas le discours indirect libre (à la troisième personne,
mais, ne connaissant pas les restrictions sur l'ordre des constituants, l'exclusion
des exclamatifs, de certains adverbes de temps, de lieu, etc., valant pour le discours
indirect, à condition d'apporter les précisions suivantes : descriptivement,
l'interprétation du discours indirect libre serait la suivante (cf. p. 28) : « (it)
attempts to fill a hiatus in the grammar by allowing expressions (E) as
complements to verbs normally marked to take sentences as complements. It captures
something... which can neither be paraphrased in a propositional form nor
cast into an expression with a new first-person referent according to the rules
for the direct quotes. We might say that it articulates the « stream of conscious-
ness » (je souligne). »
Formellement, c'est aussi par E que le « discours indirect libre » est dominé
(comme le discours direct, mais non le discours indirect), et il faut reformuler
le premier principe :
(71) The IE/IConsciousness Principle : For every node E, there is a unique
referent, called «the subject-of-consciousness », to whom all expressive
elements are at tributed.
(72) The subject-of-consciousness = Speaker Principle. If there is a
speaker « / », « / » is a subject-of-consciousness.
L'une des différences essentielles entre discours direct et discours indirect
libre est que ce dernier ne constitue pas une « reproduction de l'acte de
communication », et que, par conséquent, le changement des referents locuteur et
récepteur en les pronoms / et you n'a pas à s'appliquer : un seul des E possibles dans
une dérivation correspondra au E dominant ultime d'un discours direct. Comme,
par ailleurs, elle reprend la proposition de B. Partee sur la nature du discours
direct, le E « complément » auquel correspondra un discours indirect libre n'aura
pas le statut de S enchâssée et ne se confondra pas avec le discours indirect1.
Cette longue citation se justifie de deux points de vue : les faits dont A. Ban-
field montre qu'il faut tenir compte sont des « faits critiques » de plus, où les
points du locuteur et de l'auditeur interviennent dans leur différence; par
ailleurs, sa proposition même — les concepts de « expression » (substitué à la S
dominante du modèle chomskyen), « stream of consciousness » et « subject of
consciousness » — paraît se distinguer d'une façon intéressante de la seule notion
d'un nœud dominant qui serait un « performatif » (qu'elle reprend aussi) : certes,
comme c'est le cas pour cette dernière notion, la proposition d'A. Banfield fait
appel à un nœud (le nœud « expression » E) qui en même temps n'est pas défini
uniquement par sa place dans les relations de dominance, mais par son contenu
(par le sens que l'on peut donner à ce qu'il désigne, sans exclure même une
coloration psychologisante possible du terme « expression »). Cependant, avoir formulé

1. B. Partee, The syntax and semantics of quotation, to appear. Selon elle, le discours
direct ne consiste pas en un enchâssement, mais dans la succession de deux S
indépendantes, dont la deuxième développe un pronom démonstratif objet du V de
communication dominant:
John said : « Bill is ugly » se ramène a : John said this Sv Bill is ugly S2.

35
Judith Milner
de façon indépendante des « principes » sur le bon usage de ce nœud et de sa
correspondance avec les faits auxquels il renvoie, enlève quelque peu à l'ambiguïté
de ce nœud E lui-même ; en tout cas, la proposition a le mérite de ne pas s'appuyer
sur l'ambiguïté des notions formelles introduites pour les charger de toute
l'interprétation. Quant à celle-ci, elle indique en tout cas une direction qui est dans la
logique des faits mis en évidence — par elle, sur les différents types de « discours »,
ou, indépendamment — sur quelques faits d'interrogation.

La conclusion pourrait par conséquent être double : 1) L'interrogation


donnerait des arguments pour opérer avec le concept de « locuteur-auditeur », mais il
faudrait pour cela renoncer à représenter tout de l'interrogation et même,
vraisemblablement, renoncer à en représenter adéquatement ce qui en serait la
définition fondamentale (l'échange d'informations sous la forme Q-R n'étant qu'un
cas particulier) : on pourrait rendre compte de l'homogénéité propre aux couples
Q-R, des relations sémantiques en jeu, et même, d'une certaine façon, des énoncés
implicites associés aux Q1. Mais ce ne serait jamais que fixer dans une
représentation, des rapports en fin de compte distributionnels. De plus, il faudrait accepter
la subdivision en un concept formel réducteur et une glose de plus en plus
développée. 2) Ou bien, il est possible de construire un modèle formel opérant avec
deux points, et — qui plus est — sans plus de redondance que n'en comporte
le fonctionnement de la langue. Au stade actuel, c'est encore d'autre chose qu'il
s'agit : à savoir, s'attacher à ce qui se passe dans la réalité des échanges Q-R,
et du recours à l'interrogation, en préliminaire à toute formalisation.

Appendice: questions de méthode.

On développe quelques modes d'argumentation auxquels le linguiste pourrait


songer pour dégager les énoncés implicites : intuitivement, ils peuvent être assez
satisfaisants; leur légitimité serait cependant à formuler, et on donne pour cela
quelques éléments.
1) On a évoqué p. 24 le type d'argumentation réelle que l'on peut observer
dans l'usage de la langue, et qui repose sur l'évocation d'un énoncé implicite
contraire à l'énoncé de surface (et contraire à celui que l'auditeur questionné
est prêt à défendre), dans le cas d'une question négative revenant d'une certaine
façon à affirmer l'énoncé positif correspondant :
Kamst du nicht gestern spât nach Hause? = je suis pratiquement (= « quasi »)
sûr que : Du kamst gestern spât nach Hause.
Ne pourrait-on argumenter en linguistique d'une façon parallèle? Un exemple
en serait le suivant : pour des raisons distributionnelles, en particulier, on suppose
que weshalb se distingue de warum par l'affirmation du questionnant (implicite

1. Pourquoi ne pas poser un trait [-f- certitude] pour weshalb, et non warum, welcher
et non was fur ein, etc. Indépendamment du fait qu'un tel trait paraîtrait sans grand
rapport avec la réalité des phénomènes en jeu, il aurait le défaut général des traits :
celui de ne pas comporter l'indication des conditions dans lesquelles il est légitime de
le poser. Dans l'ensemble d'une représentation chomskyenne, cependant, il serait
concevable pour remplir les fonctions conventionnelles assignées aux traits.
36
Éléments pour une théorie de V interrogation

et conjointe à ou impliquée par l'emploi de weshalb) qu'iï y a une raison


déterminée pour que X (soit vrai). Dans la question suivante :
Q : Weshalb kommt er zu uns? Wir wissen nichts, und kônnen ihm nicht
helfen, und er weiss es ja!
Ce que le questionnant veut dire, et dit effectivement dans la phrase suivant la
question proprement dite, est qu'il n'y a justement aucune raison pour que X
(= que l'autre vienne les trouver et leur poser des questions). Ne peut-on
supposer que son expression a — dit métaphoriquement — d' « autant plus de
force » (est d'autant plus adéquate) qu'elle est paradoxale dans son usage du
terme weshalb, en ce qu'elle reviendrait à dire : « J'emploie le terme de weshalb
qui suppose qu'il y a une raison précise, parce que je veux précisément dire que
la raison qu'il devrait y avoir est nulle, dans ce cas particulier. » Autrement dit,
la formulation et le raisonnement qu'on suppose, s'appuieraient sur la référence
à l'énoncé implicite que le linguiste associe dans son hypothèse à weshalb — ce
qui reviendrait à le confirmer1?
2) En dehors des verbalisations évoquées dans le texte en II. 1) a) et b) p. 23,
qu'on peut interpréter comme équivalant à des commentaires métalinguistiques
de sujets maîtrisant la langue, on pourrait présenter d'autres formes de mise en
évidence des énoncés implicites :
a) Quand un dialogue a lieu dans la réalité, on perçoit aussi, et interprète,
des mimiques : si mon interlocuteur dit wieso...? d'un air mécontent, mon
analyse linguistique me fait penser que l'emploi même de cet interrogatif exprime
son mécontentement de quelque chose, mais je peux aussi prendre sa mimique
comme une confirmation de mon hypothèse sur la raison de faits distributionnels
caractéristiques de wieso (sur lesquels il s'appuie dans le cas particulier).
b) Dans les textes écrits, d'autres indications se présentent : celles que, dis-
cursivement, un auteur donne sur les mimiques et /ou « états d'âme », c'est-à-dire
façons d'énoncer, du questionnant (ou du répondant) : ainsi, par exemple, outre
des cas cités dans le texte :
Sx : Wir wissen, dass Sie es tun werden.
Q : Wieso gerade ich? fragte er mit Widerwillen.
ou, l'auteur feignant d'être le je-personnage, « Ich sah, dass eine direkte Frage
das Beste ware » :
Q : Weswegen warst du am Telefon so verlegen?
R : Ja, ... eigentlich wollte ich gar nicht mit dir sprechen, deswegen.
ou :
Qi : Woher hast du die Mappe?
Er tat, als ob er nicht wusste, worum es sich handelte.
Q2 : Was fur eine Mappe?
R : Die da... Dir gehôrt sie gewiss nicht!
Comme des mimiques, ces indications sont complètement homogènes avec
l'interprétation de l'implicite associé aux questions que le linguiste pose pour
d'autres raisons : pourquoi ne tiendrait-il pas compte de telles indications, s'il

1. Ou bien, quoiqu'il y ait d'autres arguments pour une telle analyse, n'est-ce qu'un
raisonnement contourné pour éliminer des contre-exemples à l'hypothèse sur weshalb,
qui n'est qu'un cas entre autres ?

37
Judith Milner

analyse des textes écrits? J. Peytard avait donné des éléments, le premier, pour
une analyse de ces formes de commentaires 1, qui sont à la fois homogènes avec le
reste d'un texte (en ce qu'ils sont, comme le reste du texte, « présents sous forme
de mots ») et hétérogènes (en ce que, par leur contenu, ils appartiennent au
« suprasegmental », et, en tout cas, sont une forme de « commentaire » d'un auteur
sur ses personnages — appartenant donc, à l'intérieur du texte, à une dimension
différente). De tels faits, homogènes d'un certain point de vue, hétérogènes
d'un autre, à l'intérieur du « message narratif », relèvent de l'analyse du sémio-
ticien, puisqu'ils font partie de son objet, l'objet littéraire. Pour le linguiste,
ils pourraient bien, cependant, intervenir aussi — non par les dimensions qu'ils
mettent en jeu 2 — , mais par leur contenu de commentaires, verbalisant les
aspects modaux du fait d'affirmation. Pour le linguiste, interviendraient deux
éléments :
1) II est en droit de prendre en compte ce qui revient à la verbalisation
d'éléments implicites, c'est-à-dire quelque chose de l'ordre d'un commentaire
métalinguistique :
Qx : Qui est venu?, demanda-t-il.
Par Sx, l'auteur dit que le questionnant pose une question « neutre » (sans
indication implicite sur un autre paramètre que la demande d'information);
Q2 : Qui diable peut bien être venu? demanda-t-il avec surprise.
Par S2, l'auteur verbalise (dans « avec surprise », en particulier) une certaine
modalité du dire du questionnant, que la forme de la question indiquait déjà, mais
que ce commentaire confirme.
2) Le linguiste aurait à prendre un auteur comme un locuteur (et auditeur)
de plus, la différence entre auteur et personnage ne relevant que du sémioticien.
Le défaut évident de ce type d'argumentation est — au stade actuel — son
désordre complet : quelle systématique introduire pour que de telles « notations »
ne soient pas des « preuves » tout à fait arbitraires? Ce que l'on peut remarquer,
c'est que toutes font appel à une activité métalinguistique qu'on suppose chez
le sujet parlant (l'énonciateur de la question dans le cas 1) de weshalb, p. 37,
l'auteur d'un livre dans les exemples cités en 2) p. 37) puisque l'on établit
l'équivalence entre « commentaire 3 » et « exercice d'une activité métalinguistique ».
Indépendamment du fait qu'il est vraisemblable de supposer une telle activité
métalinguistique chez les sujets de la langue, il semble que ce n'est qu'en prenant

1. Cf. l'article « Procès de l'écriture du verbal dans le roman contemporain », in Actes


du colloque de Cluny, n° spécial de La Nouvelle Critique, «Linguistique et Littérature »,
p. 29-34.
2. Ce qu'analysait, en sémioticien, Peytard.
3. Tout en sachant que n'importe quel commentaire n'est pas systématiquement
d'ordre métalinguistique; le terme et la notion sont, ainsi que l'idée d'utiliser les a
commentaires » dans l'argumentation linguistique, introduits également par R. Posner,
« Die Kommentierung-oder : ein Weg von der Satzgrammatik zur Textlinguistik, in
Zeitschrift fur Sprachwissenschaft und Literatur, Heft 5, 1972, Athenâum Verl.
Cependant, ses « commentaires » ne se ramènent en aucun cas à des commentaires méta-
linguistiques ; leur usage est par ailleurs problématique : ils paraissent se ramener à
l'illustration de la relation d'anaphore (entre une S et ce qui peut la représenter) —
relation à expliquer, en fait.

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Éléments pour une théorie de l'interrogation
le risque de tenir compte de telles « notations » que l'on pourra dégager ce qu'elles
ont de systématique, c'est-à-dire quels « commentaires » sont des verbalisations
d'implicite, et de façon générale, reviennent à un commentaire métalinguistique
sur lequel le linguiste pourrait s'appuyer à bon droit pour argumenter ses
hypothèses.

Judith Milner
Centre National de la Recherche Scientifique.