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Andrzej Sapkowski

Quelque chose s’achève,


Quelque chose commence
Nouvelle hors canon de la saga du sorceleur,
incluse dans le recueil

Quelque chose s’achève, quelque chose


commence
(Coś się kończy, coś się zaczyna)

Copyright © Andrzej Sapkowski

Traduit du polonais vers l’anglais par des fans

Traduit librement de l’anglais en français en mars 2014 par


Daneel53 (Rdaneel53@gmail.com)
(mise à jour octobre 2015)

Avertissement : Ce travail est une traduction libre qui n’a aucunement l’intention de rompre
un copyright ou de faire du profit. Elle a été faite dans le seul but de permettre aux fans de
prendre connaissance d’un texte qui n’a pas encore reçu de traduction officielle. Dès que cette
dernière sera disponible, le présent document ne sera plus mis en ligne par son traducteur.
Note de l’éditeur polonais :

Bien que cette histoire ait été écrite par Sapkowski lui-
même, elle est hors canon. Il l’a écrite comme cadeau de
mariage pour des amis et ne voulait pas qu’elle soit considérée
comme une histoire sérieuse faisant partie de la saga.

-2-
À tous les jeunes mariés
Et spécialement à deux d’entre eux

Quelque chose s’achève, quelque chose commence

Le soleil avançait ses tentacules ardents par les fentes des


volets de la fenêtre, découpant la chambre en bandes de lumière
inclinées qui faisaient scintiller la poussière planante,
parsemaient le sol et la peau d’ours qui le recouvrait de taches
brillantes pour finir par voler en éclats dans un flash aveuglant
sur la boucle de la ceinture de Yennefer. La ceinture de Yennefer
se trouvait sur une chaussure à talons hauts, la chaussure à
talons hauts se trouvait sur une chemise blanche à lacets et la
chemise blanche reposait sur une jupe noire. Un bas noir était
accroché au dossier d'un fauteuil sculpté en forme de chimère.
Le deuxième bas et la seconde chaussure étaient invisibles.
Geralt lâcha un soupir. Yennefer aimait se déshabiller vite et
n’importe comment. Il faudra qu’il commence à s’y habituer. Il
n'avait pas d’autre choix.
Il se leva, ouvrit les volets et regarda dehors. Du lac, lisse
comme un miroir, montait la brume, les feuilles des bouleaux et
des aulnes grandissant sur le rivage scintillaient avec les gouttes
de rosée, les prés lointains étaient couverts d’un nuage bas,
épais, s'accrochant comme une toile d'araignée sur le sommet
de la végétation.
Yennefer s'étira sous la couverture avec un marmonnement
indistinct. Geralt soupira.
— C'est une belle journée aujourd'hui, Yen.
— Hmmm ? Quoi ?
— C'est une belle journée. Exceptionnellement belle.
Elle le surprit. Au lieu de pester et cacher sa tête sous
l'oreiller, la magicienne s’assis, passa la main dans ses cheveux
et commença à chercher sa chemise de nuit dans le lit. Geralt
savait que la chemise de nuit était derrière la tête du lit, juste là
-3-
où Yennefer l'avait jetée hier soir. Mais il ne dit rien. Yennefer
détestait ce genre de commentaire.
Tout à coup la magicienne poussa un juron, donna un coup
de pied à la couverture, leva sa main et claqua des doigts. La
chemise de nuit s'envola de derrière le lit et, ondulant comme
un fantôme, vint se poser directement dans sa main tendue.
Geralt soupira.
Yennefer se leva, se dirigea vers lui, l’embrassa et lui
mordilla le bras. Geralt poussa un nouveau soupir. La liste de
choses auxquelles il aurait à s'habituer semblait infinie.
— Tu voulais dire quelque chose ? demanda la magicienne en
plissant les yeux.
— Non.
— Très bien. Tu sais quoi ? Aujourd'hui est une belle journée,
bien sûr. Bon travail.
— Travail ? Que veux-tu dire ?
Avant que Yennefer ne puisse répondre, un cri long et
puissant suivi d’un sifflet se firent entendre en contrebas. Sur la
rive du lac, faisant gicler de l'eau partout, Ciri galopait sur une
jument noire. La jument était de pur sang et particulièrement
belle. Geralt savait qu'elle avait auparavant appartenu à un
certain demi-elfe qui commit la profonde erreur de juger la
sorceleuse aux cheveux cendrés sur la première impression. Ciri
avait appelé la jument Kelpie, ce qui dans la langue des
insulaires de Skellige désignait un esprit épouvantable et
colérique de la mer qui prenait parfois la forme d'un cheval. Le
nom était parfait pour la jument. Il n’y avait pas longtemps
qu’un certain hobberas avait appris ceci de la plus dure façon
quand il avait essayé de la voler. Le hobberas s’appelait Sandy
Frogmorton, mais depuis on le nomme ???? (un mot que je dois
encore inventer ;-) signifiant quelque chose comme "cul botté
par un cheval").
— Un jour elle se brisera le cou, gronda Yennefer, observant
Ciri galoper dans l'eau, droite, ferme dans les étriers. Un jour
ton écervelée de fille se cassera le cou.
Geralt tourna la tête et sans un mot fixa les yeux violets de la
magicienne.

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— D'accord, sourit Yennefer, sans détourner les yeux.
Désolé, notre fille.
Elle l'étreignit de nouveau, s'appuyant contre lui fermement,
lui mordit le bras à nouveau, puis l'embrassa et le mordit encore
une fois. Geralt caressa ses cheveux de ses lèvres et
soigneusement fit glisser sa chemise de ses épaules.
Et cela finit à nouveau dans le lit avec ses couvertures
dispersées, encore tièdes et imbibées de rêves. Puis ils
commencèrent à se chercher et ils cherchèrent très longtemps et
très patiemment. Savoir qu'ils se trouveraient au final les
remplit de joie et de bonheur. La joie et le bonheur étaient dans
tout ce qu'ils faisaient. Et bien qu'ils soient si différents, ils
savaient que ces différences n’étaient pas celles qui divisent
mais les différences qui rassemblent et lient, lient fortement et
fermement, comme le scellement des poutres et d’une arête de
toit, fondations dont une maison pouvait naitre. Et ce fut
comme la première fois, quand il était transporté par sa nudité
rayonnante et un désir intense, et elle fascinée par sa finesse et
sa sensibilité. Et comme la première fois elle voulut le lui dire,
mais il la fit taire avec un baiser et une caresse qui emportèrent
littéralement tous ses sens. Plus tard, quand il voulut en parler,
il ne pouvait plus dire un mot, et plus tard encore le bonheur et
le plaisir les écrasaient toujours avec la force d'un rocher en
chute libre, et il ne restait finalement qu’un grand flash sous
leurs paupières, il ne restait plus que quelque chose comme un
cri silencieux, le monde avait cessé d'exister, quelque chose
s’était achevé et quelque chose commençait, quelque chose
s'était arrêté pour laisser place au silence, au silence et à la paix.
Et à l’enchantement.
Le monde se remit lentement à sa place et de nouveau
revinrent ici un lit saturé de rêves, une chambre ensoleillée et
une journée...
— Yen ? Quand tu as dit que le jour était beau, tu as ajouté
« bon travail ». Est-ce que cela signifie... ?
— C’est bien le cas, confirma-t-elle en étirant les bras, ce qui
écarta les bords de la couverture et fit se dresser ses seins d’une
façon telle que cela provoqua une onde puissante dans la partie
inférieure du corps du sorceleur.
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— Regarde, Geralt, nous avons créé ce temps. La nuit
dernière. Moi, Nenneke, Triss et Dorregaray. Je ne pouvais pas
prendre de risque, ce jour doit être beau.
Elle redevint silencieuse et lui donna un coup de genou dans
les côtes.
— Parce que c'est le jour le plus important de ta vie, idiot.

II

Le château de Rozrog, dressé sur une saillie au milieu du lac,


avait désespérément besoin de réparations, aussi bien à
l’intérieur qu’à l’extérieur, et ce depuis longtemps. Pour le dire
aimablement, Rozrog était une ruine, un tas informe de pierres
recouvert de lierre, de vigne sauvage, de lichen et de mousse.
C’était une ruine au milieu des lacs, marais et marécages
foisonnants de grenouilles, salamandres et tortues. C’était déjà
une ruine à l’époque du roi Herwig. Le château de Rozrog et les
marécages environnants étaient comme une sorte de cadeau de
toute une vie, un cadeau d’adieu pour Herwig qui abdiqua il y a
douze ans en faveur de son neveu Brenan, dit Le Bon. Geralt
avait rencontré l’ancien roi grâce à Jaskier, ceci parce que le
troubadour résidait souvent au château vu que Herwig était un
hôte plaisant et sympathique.
Jaskier avait évoqué Herwig et son château après que
Yennefer eut refusé tous les lieux figurant sur la liste du
sorceleur. Fort heureusement la magicienne avait donné
immédiatement son accord pour Rozrog et n’avait même jamais
froncé le nez par la suite.
Et c’est ainsi qu’il advint que les noces de Geralt et Yennefer
se déroulèrent au château de Rozrog.

III

Au début ce devait être un petit mariage discret mais, le


temps aidant, il apparut pour diverses raisons que cela n’était
pas possible et qu’il fallait trouver quelqu’un avec de bonnes
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compétences en organisation. Yennefer bien entendu refusa ce
rôle : cela ne lui disait rien d’organiser son propre mariage.
Geralt et Ciri, sans parler de Jaskier, n’avaient pas la moindre
once de connaissance sur ce qu’est l’organisation. Alors ils en
chargèrent Nenneke, la grande prêtresse de la déesse Melitele
d’Ellander. Nenneke vint immédiatement, accompagnée de ses
deux jeunes prêtresses Iola et Eurneid.
Et les problèmes commencèrent.

IV

— Non, Geralt, répondit Nenneke en tapant du pied. Je ne


prendrai pas la responsabilité de la cérémonie ou de la fête.
Cette ruine, qu’un idiot appelle château, n’est d’aucune utilité.
La cuisine tombe en morceaux, la salle de bal peut à peine servir
d’écurie, et la chapelle… En fait ça n’est même pas une chapelle.
Peux-tu au moins me dire en quel dieu peut bien croire ce
canard boiteux d’Herwig ?
— Pour autant que je le sache, il n’en honore aucun. Il clame
que la religion est une mandragore pour les masses.
— C’est bien ce que je pensais, dit la prêtresse sans cacher
son mépris. Il n’y a pas la moindre statue dans la chapelle, il n’y
a rien du tout à part des crottes de souris. Et par-dessus tout
c’est un foutu trou perdu. Geralt, pourquoi ne voulez-vous pas
vous marier à Vengerberg, dans un pays civilisé ?
— Tu sais que Yen est un quart métis et qu’ils ne tolèrent pas
les mariages mixtes dans ton soi-disant pays civilisé.
— Par la Grande Melitele ! Un quart de sang elfe, est-ce que
c’est un problème ? Pratiquement tout le monde a plus ou
moins du sang du Peuple ancien dans les veines. Ce ne sont rien
d’autre que des préjugés stupides !
— Ce n’est pas moi qui les ai inventés.

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La liste des invités n’était pas si longue. Les deux fiancés
l’avaient élaborée ensemble et avaient chargé Jaskier d’envoyer
les invitations. Mais rapidement il advint que le troubadour
avait perdu la liste avant même d’avoir pu la lire. Comme il était
honteux d’avouer une chose pareille, il choisit la solution de
facilité et invita tous ceux qu’il put. Évidemment il connaissait
suffisamment bien Geralt et Yennefer pour n’oublier personne
d’important, mais il ne serait pas lui-même s’il n’avait enrichi la
liste des invités d’un nombre admirable de personnes choisies
au hasard.
C’est ainsi qu’arrivèrent de Kaer Morhen le vieux Vesemir, le
tuteur de Geralt, accompagné du sorceleur Eskel, un ami
d’enfance de Geralt.
Vinrent le druide Sac-à-souris en compagnie d’une blonde
hâlée du nom de Freya qui avait une tête de plus et quelques
centaines d’années de moins que lui. Avec eux se présentèrent le
comte Crach an Craite de Skellige, accompagné de ses fils
Ragnar et Loki. Lorsqu’il montait à cheval, les pieds de Ragnar
touchaient presque le sol. Loki ressemblait à un elfe gracile.
Dans le fond ce n’était guère surprenant – ils étaient frères mais
leurs mères étaient deux concubines différentes du comte.
Le maire de Blaviken, Caldemeyn, se présenta avec sa fille
Annika, une fille très attirante mais à la timidité maladive. Le
nain Yarpen Zigrin fit son apparition sans, ce qui était notable,
sa compagnie habituelle de bandits barbus qu’il appelait ses
« garçons ». Yarpen avait été rejoint sur la route par l’elfe
Chireadan, dont le statut parmi le Peuple ancien n’était pas
clair, mais indubitablement élevé, accompagné par plusieurs
elfes taciturnes que personne ne connaissait.
Vint une bruyante troupe de hobberas, parmi lesquels Geralt
connaissait seulement Dainty Biberveldt, un fermier de la
prairie de Persicaire, et par ouï-dire sa querelleuse épouse
Gardenia. À cette troupe appartenait un hobberas qui n’était pas
un hobberas – le fameux homme d’affaires et marchand Tellico
Lunngrevink Letorte de Novigrad, un mime, doppler, qui
prenait la forme d’un hobberas sous le pseudonyme de Doudou.
Le baron Freixenet de Brokilone se présenta, accompagné de
sa femme, la noble dryade Braenn, et leurs cinq filles appelées
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Morenn, Cirilla, Mona, Eithe et Kashka. Morenn paraissait avoir
quinze ans et Kashka en avoir cinq. Elles avaient toutes des
cheveux roux flamboyants, bien que Freixenet soit brun et
Braenn blonde comme les blés. Manifestement Braenn était
enceinte. Freixenet affirma très sérieusement que cette fois ce
serait un fils, tandis que la troupe de ses dryades rousses se
regardaient en pouffant et que Braenn ajoutait, avec un léger
sourire, que le soi-disant « fils » aura pour nom Melissa.
Vint aussi Jarre Unemain, le jeune prêtre et chroniqueur
d’Ellander, pupille de Nenneke. Il venait principalement pour
Ciri qu’il aimait en secret. Ciri, se disait Nenneke avec un peu
d’amertume, prenait le flirt timide du jeune homme handicapé
avec beaucoup trop d’insouciance.
La liste des invités inattendus commença par le prince
Agloval de Bremervoord, dont l’arrivée fut considérée comme
un miracle vu que lui et Geralt se méprisaient ouvertement.
Encore plus étrange fut qu’il vint accompagné de son épouse, la
sirène Sh’eenaz. Bien que Sh’eenaz eut autrefois sacrifié sa
queue de poisson contre une paire d’incomparables jolies
jambes, il était de notoriété publique qu’elle ne s’était jamais
éloignée du rivage car les terres l’effrayaient.
Peu s’attendaient à l’arrivée d’autres têtes couronnées qui, de
toute façon, n’étaient pas invitées. Cependant les monarques
envoyèrent des lettres, des présents, des messagers, voire tout à
la fois. Ils avaient dû se concerter car les messagers voyagèrent
ensemble et devinrent amis. Le chevalier Yves représentait le roi
Ethain, le seigneur Sullivoy représentait le roi Venzlav, sire
Matholm représentait le roi Sigismund et sire Devereux
représentait la reine Adda, l’ancienne strige. Le voyage avait dû
être joyeux vu qu’Yves avait une lèvre coupée, le bras de Sullivoy
était soutenu par une écharpe, Malthom boitait et Devereux
avait une telle gueule de bois qu’il tenait à peine sur sa selle.
Personne n’avait invité le dragon doré Villentretenmerth vu
que personne n’avait la moindre idée de savoir comment le faire
et où le trouver. Ce fut donc une grande surprise que de voir ce
dernier se présenter, incognito bien entendu, sous la forme du
chevalier Borch Trois Choucas. Évidemment, là où se trouve
Jaskier personne ne peut prétendre à l’incognito, mais
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cependant peu crurent le poète quand il montra du doigt le
chevalier aux cheveux frisés en affirmant que c’était un dragon.
Personne n’avait invité ni n’attendait la troupe colorée
désignée comme « amis et connaissances de Jaskier ». Elle était
principalement constituée de poètes, musiciens et troubadours,
ainsi que d’un acrobate, un joueur de dés professionnel, un
chasseur de crocodiles et quatre poupées très maquillées dont
trois ressemblaient à des prostituées et la quatrième, qui n’avait
pas l’apparence d’une traînée, en était indubitablement une
également. La troupe était complétée de deux prophètes dont
l’un était un imposteur, un sculpteur, une medium blonde
avinée en permanence et un gnome boutonneux qui se
réclamait du nom de Schuttenbach.
Dans un bateau amphibie magique qui ressemblait à un
cygne traversé par un oreiller géant arrivèrent les magiciens. Ils
étaient quatre fois moins nombreux qu’invités et trois fois plus
nombreux qu’attendus car les collègues de Yennefer, comme le
colportait la rumeur, désapprouvaient son mariage avec un
homme qui ne faisait pas partie de leur confrérie, sorceleur de
surcroît. Une partie d’entre eux ignorèrent l’invitation, et une
autre partie s’excusa pour manque de temps et la nécessité de
participer au congrès annuel de magie. Aussi à bord de
« l’oiseau oreiller », comme le nomma Jaskier, se trouvait
seulement Dorregaray de Vole et Radcliffe d’Oxenfurt. Et s’y
trouvait aussi Triss Merigold avec ses cheveux couleur de
noisettes d’octobre.

VI

— C’est toi qui as invité Triss Merigold ?


— Non. Le sorceleur secoua la tête et loua silencieusement le
fait que la mutation de son système sanguin ne lui permettait
pas de rougir. Ce n’est pas moi. Je pense que c'est Jaskier, bien
que tous prétendent avoir appris le mariage dans des boules de
cristal.
— Je ne veux pas que Triss assiste à mon mariage !
— Mais pourquoi ? C’est ton amie.
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— Ne me prend pas pour une imbécile, sorceleur ! Tout le
monde sait que tu as couché avec elle !
— Ce n'est pas vrai.
Les yeux violets de Yennefer se rétrécirent dangereusement.
— C'est vrai.
— Ca ne l’est pas !
— Ça l’est !
— D’accord ! Il se retourna avec colère. C'est vrai. Et alors ?
La magicienne resta calme pendant un instant, jouant avec
l'étoile d'obsidienne sur le ruban de velours noir qu’elle avait
autour du cou.
— Rien, dit-elle enfin. Je voulais juste que tu l’admettes.
N’essaie jamais de me mentir, Geralt. Jamais.

VII

Les murs exhalaient des odeurs de pierre humide et


d’humus, le soleil brillait à travers les eaux brunes des fossés,
faisant ressortir la verdure des herbes qui s’étalaient au fond des
marais et le jaune scintillant des nénuphars flottant à la surface
de l’eau.
Le château s’éveillait lentement à la vie. Dans l'aile
occidentale quelqu'un ouvrit brusquement les volets d’une
fenêtre et rit fortement. Quelqu'un d'autre mendia d'une voix
faiblarde un peu de choucroute. L’un des collègues de Jaskier se
promenant dans le château, un homme aveugle, chantait en se
rasant :
Derrière la grange, sur une barrière en bois,
Un coq y chante à tue-tête,
Je reviendrai vers toi, poulette,
Quand je voudrai un peu de joie.
La porte grinça et Jaskier sortit dans la cour. Il bailla et se
frotta les yeux.
— Comment te sens-tu, le jeune marié, dit-il d'une voix
fatiguée. Si tu veux partir, c’est maintenant ta dernière chance.
— Tu es devenu un oiseau du matin, Jaskier.

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— En réalité je ne suis même pas allé me coucher, grogna le
poète tout en s'asseyant à côté du sorceleur sur un banc en
pierre appuyé contre un mur surmonté de vignes. Dieux, quelle
nuit. Mais hé, les amis ne se marient pas tous les jours, nous
nous devons de célébrer ça.
— La fête du mariage, c’est aujourd'hui, lui rappela Geralt.
Tu vas tenir jusqu’au bout ?
— Tu essayes de m'insulter ?
Le soleil brûlait et les oiseaux gazouillaient dans les
buissons. En provenance du lac on pouvait entendre des
éclaboussures et des cris. Morenn, Cirilla, Mona, Eithe et
Kashka, les dryades rousses filles de Freixenet, nageaient nues,
comme toujours, en compagnie de Triss Merigold et Freya,
l’amie de Sac-à-souris. Dans les hauteurs, sur les remparts
délabrés, les messagers royaux, les chevaliers Yves, Sulivoy,
Matholm et Devereux se battaient pour le télescope.
— T’es-tu au moins amusé, Jaskier ?
— Ce n’est même pas la peine de poser la question.
— Un gros scandale ?
— Plusieurs.
Le premier scandale, comme le poète le raconta, avait une
base raciale. Tellico Lunngrevink Letorte avait soudainement
proclamé au milieu de la fête qu'il en avait assez de se déguiser
en hobberas. Le doppler avait regardé l’assemblée présente, des
dryades, des elfes, des hobberas, une sirène, un nain et un
gnome qui prétendait s’appeler Schuttenbach, et dit que c'était
une discrimination, que chacun pouvait être soi-même sauf lui,
Tellico, qui devait se présenter dans la peau de quelqu'un
d'autre. Sur ce il avait repris pour un instant sa forme naturelle.
À cette vue, Gardenia Biberveldt s'était évanouie, le prince
Agloval s’était presque étranglé avec son homard et Annika, la
fille du premier magistrat Caldemeyn, avait fait une crise de
nerfs. La situation avait été sauvée par le dragon
Villentretenmerth, toujours sous la forme de Borch Trois
Choucas, qui avait expliqué calmement au doppler qu’être
capable de changer de forme est un privilège qui, cependant,
oblige aussi le polymorphe à toujours prendre une forme

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acceptable par la société, ce qui n'est rien d'autre qu'une simple
politesse envers ses hôtes.
Le doppler avait accusé Villentretenmerth de racisme, de
chauvinisme et de manque de connaissance sur le sujet de la
discussion. En conséquence de quoi Villentretenmerth, insulté,
s’était changé pendant un instant en sa forme naturelle de
dragon, détruisant de ce fait plusieurs pièces de mobilier et
causant une panique générale. Quand la situation s'était calmée,
une querelle féroce avait commencé, dans laquelle les humains
et les non-humains s’étaient accusés mutuellement de manque
de largeur d'esprit et de tolérance raciale. Une diversion tout à
fait inattendue dans la discussion était venue de Merle au visage
plein de taches de rousseur, la putain qui ne ressemblait pas à
une putain. Merle clama que tout ce débat était stupide et
injustifié et qu’il ne concernait pas les vrais professionnels, qui
ne font pas de différence entre de telles choses, ce qu'elle était
prête à démontrer sur place (pour une rétribution adéquate,
bien sûr), même avec le dragon Villentretenmerth dans sa
forme naturelle. Dans le silence qui tomba brutalement à ce
moment-là ils entendirent la médium proclamer qu'elle était
prête à faire de même, et gratuitement de surcroît.
Villentretenmerth avait changé rapidement de sujet et avait
commencé à discuter de sujets plus sûrs comme l'économie, la
politique, la chasse, la pêche et les aléas de l’existence.
Les autres scandales étaient plus ou moins amusants. Sac-à-
souris, Radcliffe et Dorregaray parièrent sur celui qui serait
capable de faire léviter le plus de choses en même temps grâce
au pouvoir de leur seule volonté. Dorregaray a gagné, ayant
réussi à maintenir dans les airs deux chaises, un panier de
fruits, un bol de soupe, une mappemonde, un chat, deux chiens
et Kashka, la fille de Freixenet et Braenn.
Plus tard deux filles de Freixenet, Cirilla et Mona, se
crêpèrent le chignon et durent être envoyées dans leurs
chambres. Peu après Ragnar se battit avec le chevalier Matholm
au sujet de Morenn, la plus âgée des filles de Freixenet. Furieux,
Freixenet ordonna à Braenn d’enfermer leur rousses
progéniture dans une chambre puis alla rejoindre une
compétition de beuverie organisée par la petite amie de Sac-à-
-13-
souris, Freya. Il devint assez vite évident que Freya avait une
résistance incroyable à l’alcool, tenant presque de l’immunité.
La plupart des poètes et des bardes, amis de Jaskier, étaient
déjà sous la table, mais Freixenet, Crach an Craite et le premier
magistrat Caldemeyn continuèrent de lutter bravement ;
cependant, au final, ils s’inclinèrent également. Radcliffe le
magicien a soutenu le défi fièrement, mais seulement jusqu’à ce
que l’on découvrît qu’il conservait une corne de licorne sur lui.
Dès que celle-ci lui fut confisquée il n’avait plus une chance
contre Freya. Pendant un moment la table de l’insulaire resta
vide, puis un étranger très pâle avec un caftan d’un autre âge
but avec elle pendant un moment. Plus tard le soi-disant
homme se leva, chancelant, s’inclina poliment et partit en
traversant un mur comme s’il s’agissait d’un simple brouillard.
Une recherche approfondie parmi les anciens portraits qui
décoraient les murs de la salle amenèrent à penser qu’il pouvait
s’agir de Willem dit Le Diable, héritier de Rozrog, assassiné
durant les âges sombres plusieurs centaines d’années
auparavant.
Le vieux château cachait nombre de secrets et jouissait
autrefois d’une sinistre réputation assez douteuse. Aucun autre
incident surnaturel ne se produisit cependant. Vers minuit un
vampire entra par une fenêtre ouverte, mais il fut chassé par le
nain Yarpen Zigrin qui projeta de l’ail vers lui en essayant de le
toucher. Durant toute la soirée quelque chose hurla, fit tinter
des chaines et gémit, mais personne n’y fit attention parce que
chacun s’imaginait que c’était l’œuvre de Jaskier et de sa troupe
raréfiée de compagnons restés à peu près sobres. Et pourtant il
s’agissait bien de spectres, ce qui fut démontré par la grande
quantité d’ectoplasme qui recouvrait les escaliers et sur laquelle
de nombreuses personnes glissèrent.
Le seuil de tolérance fut franchi par un fantôme un peu
brumeux avec des yeux de braise qui pinça malicieusement les
fesses de Sh’eenaz. Cette perturbation ne fut établie qu’avec
difficulté parce que Sh’eenaz a pensé que cela venait de Jaskier.
Le fantôme prit immédiatement avantage de la confusion et
commença à pincer d’autres victimes dans la salle jusqu’à ce

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qu’il soit capturé par Nenneke qui le fit disparaître grâce à un
exorcisme.
Plusieurs personnes virent la Dame Blanche qui, pour autant
que l’on puisse en croire la légende, fut enterrée vivante dans les
catacombes de Rozrog. Il y eut des sceptiques, qui affirmèrent
qu’il ne s’agissait pas d’une Dame Blanche mais de la medium
qui titubait dans les galeries à la recherche d’autres bouteilles.
Il y eut aussi l’habituelle disparition de personnes. Les
premiers à disparaître furent le chevalier Yves et le chasseur de
crocodiles, puis peu après personne ne put mettre la main sur
Ragnar et Eurneid, la prêtresse de Melitele. Ensuite disparut
Gardenia Biberveldt, mais finalement il s’avéra qu’elle était
simplement allée se coucher. Soudain ce fut Jarre Unemain qui
manquait à l’appel, et il en était de même pour la deuxième
prêtresse de Melitele, Iola. Ciri, bien qu’elle ait dit haut et fort
qu’elle n’avait aucun sentiment pour Jarre, parut être un peu
affectée par la chose, mais la disparition fut bientôt éclaircie car
le jeune homme était tombé dans un caniveau peu profond et s’y
était endormi. Iola pour sa part fut retrouvée sous l’escalier,
avec l’elfe Chireadan. On vit aussi Triss Merigold disparaître
avec le sorceleur Eskel de Kaer Morhen dans le jardin d’hiver.
Au matin quelqu’un affirma avoir vu le doppler quitter le jardin
d’hiver. Il y eut alors une longue suite de suppositions pour
savoir quelle forme avait prise le doppler, celle de Triss ou
d’Eskel. Quelqu’un émit même l’idée qu’il y avait en fait deux
dopplers présents au château. Ils voulurent demander son avis
au dragon Villentretenmerth puisqu’il était un champion du
changement de forme, mais il apparut que le dragon avait
disparu et la prostituée Merle avec lui.
La deuxième catin disparut également, ainsi que l’un des
prophètes. Le prophète qui restait affirmait être le seul véritable
prophète mais fut incapable d’en apporter la preuve. Enfin le
gnome qui se fait appeler Schuttenbach disparut à son tour, il
n’a pas été retrouvé pour le moment.
— Tu peux être triste, termina le barde dans un grand
bâillement. Regrette de n’avoir pas été là, car ce fut un grand
moment.

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— Je regrette, grogna le sorceleur. Mais je ne pouvais pas,
parce que, Yennefer… Enfin, tu sais tout ça aussi bien que moi.
— Bien sûr que je sais, acquiesça Jaskier, c’est pourquoi je ne
me suis pas marié.

VIII

Dans la cuisine du château résonnaient des tintements de


casseroles, des rires joyeux et des chansons. Nourrir toute cette
masse de convives était un problème parce que le roi Herzog
n’avait pratiquement aucun domestique. La présence des
magiciens ne résolvait rien parce que pour le bien-être général il
avait été décidé qu’il ne serait distribué que de la nourriture
naturelle, aussi l’idée de la magie culinaire fut écartée. En
conséquence Nenneke se mit en chasse de tous ceux qu’elle
pouvait trouver et les envoya au travail. A priori ce n’était pas
simple car ceux qui furent attrapés par Nenneke n’avaient pas la
moindre notion du travail culinaire, et ceux qui en avaient
s’étaient enfuis. Finalement Nenneke trouva une aide
inattendue en la personne de Gardenia Biberveldt et ses
compagnons hobberas. Et, chose surprenante, les prostituées de
Jaskier s’avérèrent être d’excellentes cuisinières, tout à fait
d’accord pour participer.
Il n’y avait pas non plus de problème avec les provisions.
Freixenet et le prince Agloval organisèrent une chasse et
ramenèrent de la venaison en quantité suffisante. Il ne fallut
que deux heures à Braenn et ses filles pour remplir la cuisine de
gibier. Même la plus jeune des dyades, Kashka, pouvait brandir
fièrement son arc. Le roi Herwig, qui adorait pêcher, s’était mis
en route sur le lac dès l’aurore et ramena des brochets, des
sandres et des perches énormes. Loki, le plus jeune fils de Crach
an Craite lui tenait généralement compagnie. Loki s’y
connaissait en bateaux et en pêche, de plus il était en grande
forme au petit matin parce que, comme Herwig, il ne buvait pas.

-16-
Dainty Biberveldt et ses amis, renforcés par le doppler
Tellico, s’occupèrent de la décoration de la salle et des
chambres. Durant le grand nettoyage ils chassèrent les deux
prophètes, le chasseur de crocodiles, le sculpteur et la medium
perpétuellement soûle.
La surveillance de la cave et des boissons fut d’abord confiée
à Jaskier et ses amis poètes, ce qui s’avéra être une erreur
monstrueuse. Par la suite les bardes furent jetés dehors et les
clés remises entre les mains de la petite amie de Sac-à-souris,
Freya. Jaskier et ses poètes restèrent toute la journée devant la
porte de la cave en essayant de la faire céder avec des chansons
d’amour, ce à quoi l’insulaire démontra être aussi résistante
qu’à l’alcool.
Geralt leva la tête, tiré de son sommeil par le claquement des
sabots sur la cour pavée. De derrière les buissons qui poussaient
hors des murs surgit Kelpie, brillante de perles d’eau, avec Ciri
sur la selle. Ciri était habillée avec son habit de cuir noir et avait
une épée sur le dos, la fameuse Gevir, obtenue dans les
catacombes du désert de Korath.
Pendant un moment ils se regardèrent en silence, puis la fille
talonna son cheval pour venir au plus près. Kelpie pencha la tête
pour toucher le sorceleur de ses dents, mais Ciri la fit se
redresser avec un geste appuyé de la bride.
— Alors, c’est aujourd’hui, dit la sorceleuse. Aujourd’hui,
Geralt.
— Aujourd’hui, acquiesça-t-il, appuyé sur le mur.
— Je suis contente, dit-elle d’une vois incertaine. Je pense…
je ne suis pas sûre que vous serez heureux tous les deux, mais je
suis contente.
— Descend de ton cheval, Ciri. Il faut qu’on parle.
La fille secoua la tête et rejeta ses cheveux en arrière,
derrière les oreilles. Geralt vit une longue et vilaine cicatrice sur
son visage, le souvenir des terribles jours passés. Ciri avait laissé
pousser ses cheveux jusqu’aux épaules et les arrangeait de façon
à couvrir la cicatrice, mais elle l’oubliait souvent.
— Je m’en vais, Geralt, annonça-t-elle, juste après la fête.
— Descend de cheval, Ciri.

-17-
La sorceleuse descendit de sa selle et s’assis près de lui.
Geralt l’entoura de son bras et Ciri posa sa tête sur son épaule.
— Je m’en vais, répéta-t-elle.
Il ne dit rien. Les mots se bousculaient à ses lèvres, mais
aucun d’entre eux ne lui paraissait adapté. Ou nécessaire. Il ne
dit rien.
— Je sais ce que tu penses, dit-elle lentement. Tu penses que
je m’enfuis. Et tu as raison.
Il resta silencieux. Il le savait.
— Finalement, après toutes ces années, vous allez vous
marier, Yen et toi. Vous avez mérité le bonheur et la paix, un
foyer. Mais ça me terrifie, Geralt. C’est pourquoi je m’enfuie.
Il restait silencieux. Il se souvenait de ses propres échappées.
— Je me mettrai en route juste après la fête, répéta Ciri. Je
veux… je veux sentir à nouveau le vent sur mon visage, assise
sur le dos d’un cheval au galop. Je veux voir à nouveau les
étoiles sur l’horizon, je veux siffler les ballades de Jaskier en
pleine nuit. Les batailles et les danses avec mon épée me
manquent, le risque me manque, pour le délice de la victoire
qu’il m’apporte. Et je suis en manque de solitude. Tu me
comprends ?
— Bien sûr, dit-il en souriant tristement. Bien sûr que je te
comprends, Ciri. Tu es ma fille, tu es une sorceleuse. Tu fais ce
que tu dois faire. Mais je vais te dire une chose. Une seule chose.
Tu ne peux pas t’enfuir, même si tu essayes toute ta vie.
— Je sais, répondit-elle, et elle se pelotonna contre lui.
J’espère encore qu’un jour… si j’attends, si je suis patiente,
peut-être pourrai-je vivre un beau jour comme celui-là. Un jour
superbe comme celui-là… Même si…
— Quoi, Ciri ?
— Je n’ai jamais été jolie. Et avec cette balafre…
— Ciri, la coupa-t-il, tu es la plus jolie fille du monde. Juste
après Yen, bien entendu.
— Oh, Geralt.
— Si tu ne me crois pas, demande à Jaskier.
— Oh, Geralt.
— Où…

-18-
— Au sud, l’interrompit-elle tout de suite, sans tourner la
tête. Là-bas la fumée sort encore du sol après la guerre, la
reconstruction est en marche, les gens se battent pour survivre.
Ils ont besoin de gardes, de protection. Je serai utile là-bas. Et il
y a aussi Korath… et Nilfgaard. Je n’ai pas fini mon travail là-
bas. Nous n’avons pas fini notre travail là-bas, Gevir et moi.
Elle redevint silencieuse. Son visage s’assombrit, ses yeux
noisette se rétrécirent, sa bouche se tordit en une affreuse
grimace. « Je me souviens. » se dit Geralt, « Je me souviens. »
C’était comme cela, cette fois où ils s’étaient battus côte à côte
dans les escaliers du château de Rhys-Rhun. Les marches
étaient glissantes à cause du sang répandu et sur ces marches ils
se tenaient debout, elle et lui. Le Loup et le Chat, deux machines
à tuer inhumainement rapides et inhumainement cruelles,
aculées dans un coin, repoussées contre un mur. Puis les
nilfgaardiens, stupéfaits, avaient battu en retraite devant les
éclairs et les sifflements de leurs épées et s’étaient mis
lentement à descendre, descendre les escaliers de Rhys-Rhun,
poisseux de sang. Ils avaient descendu, couchés les uns contre
les autres, entassés, car devant eux arrivait la mort, la mort avec
deux épées brillantes. Un Loup calme et plein de sang-froid et
un Chat en folie. L’éclair d’une lame, un cri, du sang, la mort…
Comme ça, cette fois-là c’était comme ça. Cette fois-là. »
Ciri rejeta ses cheveux en arrière et au milieu des boucles
cendrées apparut une mèche blanche comme la neige sur sa
tempe.
Cette fois-là, ses cheveux avaient blanchi.
— Mon travail là-bas n’est pas terminé, siffla-t-elle. Pour
Mistle. Pour ma Mistle. Et même si je l’ai vengée, une mort pour
Mistle ce n’est pas assez.
Bonhart, se dit-il. Elle l’a tué emplie de haine. Oh, Ciri, Ciri.
Tu te tiens sur le bord d’un abîme, ma fille. Une centaine de
morts ne pourraient venger ta Mistle. Fais attention à la haine,
Ciri, elle te ronge comme le cancer.
— Fait attention à toi, murmura-t-il.
— C’est plutôt aux autres qu’il faudrait dire de faire
attention, dit-elle en souriant affreusement. Voilà qui aurait
plus de sens.
-19-
Je ne la reverrai jamais, pensa-t-il. Si elle part, je ne la
reverrai jamais.
— Tu me reverras, répondit-elle de façon inattendue avec un
sourire de magicienne, pas de sorceleuse. Tu me reverras,
Geralt.
Puis elle se releva, grande et élancée comme un garçon, agile
comme une danseuse. Elle se hissa sur sa selle.
— Yaaa, Kelpie !!!
De derrière les buissons jaillirent des étincelles, éjectées de
la cour par les sabots du cheval. De derrière le mur apparut
Jaskier, son luth sur l’épaule et un tonnelet de bière dans
chaque main.
— Allez, bois un coup, dit-il en s’asseyant près de lui. Ça te
fera du bien.
— Je ne sais pas. Yennefer m’a prévenu que si jamais elle
sentait quelque chose…
— Tu mâcheras un peu de persil. Bois, homme abattu.
Durant un long moment ils restèrent assis en silence, vidant
lentement la bière des tonnelets. Jaskier soupira.
— Ciri s’en va, hein ?
— Hmm.
— C’est bien ce que je pensais. Écoute Geralt…
— Ferme la, Jaskier.
— D’accord.
Le silence retomba. De la cuisine émanait une délicieuse
odeur de gibier rôti, fortement épicé de baies de genévrier.
— Quelque chose se termine, dit Geralt avec difficulté.
Quelque chose s’achève, Jaskier.
— Pas du tout, répondit sérieusement le poète. Quelque
chose commence.

IX

L’après-midi se passa sous le signe des larmes. Tout


commença par un élixir de beauté. L’élixir, un onguent pour
être plus précis, appelé Feenglant ou « glamarye » dans la
Langue Ancienne, utilisé d’une certaine façon, augmentait le
-20-
charme de manière incroyable. Triss Merigold, à qui les dames
hôtes des lieux en avaient demandé, prépara une grande
quantité d’onguent et ces dames commencèrent leurs
applications cosmétiques. On pouvait entendre derrière les
portes fermées les pleurs de Cirilla, Mona, Eithe et Kashka qui
n’avaient pas le droit d’utiliser la glamarye. Seule Morenn, la
plus âgée des dryades, avait droit à cet honneur. Celle que l’on
entendait le plus était Kashka. À l’étage en dessous pleurait Lily,
la fille de Dainty Biberveldt, parce qu’il s’avérait que la
glamarye, comme la plupart des sortilèges, ne fonctionnait pas
sur les hobberas. Dans le jardin la medium sanglotait parce
qu’elle ne savait pas que la glamarye déclenchait des pleurs
immédiats et les conséquences qui allaient avec, principalement
une profonde mélancolie. Dans l’aile ouest du château pleurait
Annika, la fille du magistrat Caldemeyn qui, ne sachant pas que
la glamarye doit être étalée sous les yeux, avait avalé l’onguent
et attrapé la diarrhée. Ciri prit sa part et l’étala sur Kelpie.
La prêtresse Iola et Eurneid sanglotèrent également quand
Yennefer refusa de mettre la robe de mariage blanche qu’elles
lui avaient confectionnée. Même la médiation de Nenneke
échoua. Yennefer proféra des jurons, jeta des sorts et des plats,
tout en répétant qu’elle ressemblait à une putain de vierge en
blanc. Nenneke en colère se mit aussi à hurler et dit à Yennefer
qu’elle se comportait de pire manière que trois putains de
vierges. Yennefer répondit en déclenchant une boule de feu qui
démolit le toit de la tour cornière, ce qui eut aussi ses bons
côtés. L’effondrement fut si terrible que la fille de Caldemeyn en
fut choquée au point que sa diarrhée s’arrêta tout net.
On vit à nouveau Triss Merigold et le sorceleur Eskel de Kaer
Morhen, bras dessus bras dessous, dans le jardin d’hiver. Cette
fois il n’y avait plus de doute que ce fut vraiment eux car le
doppler Tellico était en train de boire de la bière en compagnie
de Jaskier, Dainty Biberveldt et le dragon Villentretenmerth.
Et malgré des recherches assidues et constantes, le gnome
qui se faisait appeler Schuttenbach demeurait introuvable.

X
-21-
— Yen…
Elle était à tomber. De lourdes mèches noires, attachées par
un diadème doré, tombaient en une cascade brillante sur ses
épaules et le col relevé d’une longue robe blanche brocardée de
rayures noires sur les manches, étalées sur un corsage
agrémenté d’une quantité innombrable de plis et de rubans
violets.
— Les fleurs, n’oublie pas les fleurs, rappelait Triss Merigold,
toute en bleu foncé et mettant un bouquet de roses blanches
entre les mains de la mariée. Oh, Yen, je suis si contente…
— Triss, ma chérie, dit Yennefer en sanglotant
soudainement, sur quoi les deux magiciennes embrassèrent l’air
autour de leurs boucles d’oreille.
— Assez avec ces marques d’affection, ordonna Nenneke en
lissant les volants de sa robe de prêtresse blanche comme la
neige. Nous partons pour l’église. Iola, Eurneid, tenez sa robe ou
elle va se tuer dans les escaliers.
Yennefer se tourna vers Geralt et d’une main lacée d’un gant
blanc elle resserra le col de sa cape noire brodée d’argent. Geralt
lui offrit son bras.
— Geralt, murmura-t-elle à son oreille, je ne peux toujours
pas y croire.
— Yen, répondit-il dans un souffle. Je t’aime.

XI

— Par tous les diables, où est Herwig ?


— Je n’en ai aucune idée, répondit Jaskier tout en polissant
les boucles de son pourpoint à la dernière mode aux couleurs de
bruyère. Et où est Ciri ?
— Je ne sais pas, répondit Yennefer en fronçant les sourcils
et en reniflant. Tu empestes superbement le persil, Jaskier. Tu
es devenu végétarien ?
Les invités commençaient à se rassembler et remplissaient
lentement l’église spacieuse. Agloval, en habit noir de
cérémonie, escortait Sh’eenaz vêtue d’une robe blanche luisante.
-22-
Près d’eux avançaient en petits pas rapides la troupe de
hobberas habillés de beige, brun et ocre, Yarpen Zigrin et le
dragon Villentretenmerth tout en doré, Freixenet et Dorregaray
en pourpre, les messagers royaux dans leurs couleurs
héraldiques, les elfes et les dryades en vert, et les connaissances
de Jaskier dans toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.
— Quelqu’un a vu Loki ? demanda Sac-à-souris.
— Loki ? Eskel se tenait à proximité et les regardait par
dessous les plumes qui décoraient son béret. Loki est parti
pêcher avec Herwig. Je les ai vus en bateau sur le lac. Ciri leur a
couru après pour leur dire que ça commençait.
— C’était quand ?
— Eh bien, ça fait un moment.
— Quelle peste ces foutus pêcheurs, grogna Crach an Craite.
Dès que les poissons commencent à frétiller ils en oublient le
monde entier. Ragnar, va les chercher !
— Attendez, dit Braen en faisant ressortir le contenu de son
ample décolleté. Il nous faut quelqu’un qui puisse courir vite.
Mona ! Kashka ! Raenn'ess aen laeke, va !
— Je vous l’avais dit, éructa Nenneke, que l’on ne peut pas se
fier à Herwig. Un fou irresponsable comme tous les athées. Mais
qui a eu l’idée de le nommer maître de cérémonie ?
— C’est un roi, dit Geralt d’une voix mal assurée. Un ancien
roi, peut-être, mais c’est toujours un roi.
— Longue viiiie… se mit à chanter l’un des prophètes, mais le
chasseur de crocodiles le calma d’un coup sur la tête. La troupe
de hobberas se mit à murmurer, quelqu’un jura et quelqu’un
d’autre pris un poing sur le nez. Gardenia Biberveldt se mit à
crier parce que le doppler Tellico marchait sur sa robe.
La femme medium se mit à pleurnicher sans raison
apparente.
— Encore un peu plus, siffla Yennefer avec un étrange
sourire. Juste encore un peu et je vais avoir une attaque. Qu’on
commence. Qu’on en finisse avec ça.
— Ne t’agite pas comme ça, Yen, gronda Triss, ou tu vas
ruiner ton maquillage.
— Où est le gnome Schuttenbach ? râla l’un des bardes.

-23-
— Nous n’en avons aucune idée, répondirent en chœur les
quatre putains d’une voix perçante.
— Mais au moins quelqu’un est-il parti à sa recherche ? hurla
Jaskier. Il avait promis de ramener les fleurs. Qu’est-ce qu’on va
faire maintenant ? Ni Schuttenbach ni les fleurs ne sont là. On a
l’air de quoi maintenant ?
Des murmures s’élevèrent de l’entrée de l’église et les deux
dryades envoyées au lac entrèrent en hurlant. Derrière elles
courait Loki, sale et complètement trempé, avec une grosse
entaille sur le front.
— Loki, s’écria Crach an Craite. Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Maamaaaaan ! dit Kashka en pleurant à chaudes larmes.
— Que'ss aen ! Braenn attrapa ses filles et, tremblante et
perturbée, elle passa au dialecte des dryades de Brokilone :
Que'ss aen que suecc'ss feal, caer me ?
— Notre bateau s’est retourné, lâcha Loki. Juste sur la berge.
Un terrible monstre ! Je l’ai frappé avec ma rame mais il l’a
prise dans ses mâchoires… Il a dévoré ma rame !
— Qui ? Quoi ?
— Geralt ! hurla Braenn. Geralt, Mona dit que c’était un
cinarea !
— Une zhirritva ! cria le sorceleur. Eskel, va chercher mon
épée !
— Ma baguette ! demanda Dorregaray. Radcliffe, où est ma
baguette ?
— Ciri ! dit Loki tout en saignant du front abondamment.
Ciri se bat. Ciri combat le monstre !
— Bordel ! Ciri n’a aucune chance contre une zhirritva !
Eskel ! Trouve-moi un cheval !
— Attend ! Yennefer retira son diadème et le jeta par terre.
Nous allons te téléporter. Tu y seras plus vite ! Dorregaray,
Triss, Radcliffe ! Donnez-moi vos mains.
Le silence se fit soudainement puis tous poussèrent un cri. À
la porte de l’église apparut le roi Herwig, trempé jusqu’aux os
mais entier. Près de lui se tenait un jeune homme à la tête nue
dans une étrange armure brillante. Derrière eux entrèrent Ciri,
perdant de l’eau de partout. Elle était poisseuse, échevelée et
tenait Gevir dans la main. Son visage était entaillé de la tempe
-24-
au menton. De sous sa manche de chemise arrachée, le sang
coulait abondamment.
— Ciri !!!
— Je l’ai tué, dit la sorceleuse d’une voix faiblarde. Je lui ai
brisé les os.
Elle défaillit, aussi Geralt, Eskel et Jaskier l’attrapèrent pour
la soutenir. Mais elle ne lâcha pas son épée.
— Encore, gémit Jaskier. Elle s’est encore pris un coup en
plein visage… Mais pourquoi a-t-elle autant de foutue
malchance ?
Yennefer poussa un grand cri, écarta brutalement Jarre qui
était sur son chemin et attrapa Ciri. La magicienne ne fit même
pas attention à l’eau boueuse et au sang qui ravageaient sa robe,
posa les doigts sur le visage de la sorceleuse et lança une
incantation. Geralt eut l’impression durant une seconde que le
château tremblait sur ses bases et que le soleil s’éteignait.
Yennefer retira ses mains du visage de Ciri et tout le monde
poussa un cri de surprise. La vilaine balafre était devenue une
fine cicatrice rouge, ourlée de plusieurs petites taches de sang.
Ciri restait soutenue par les bras qui la tenaient.
— Excellent, dit Dorregaray. C’est à cela que l’on reconnait la
main d’un maître.
— Félicitations, Yen, dit Triss calmement alors que Nenneke
commençait à pleurer.
Yennefer sourit, ses yeux roulèrent et elle s’évanouit. Geralt
parvint à l’attraper avant qu’elle ne glisse sur le sol comme un
ruban de soie.

XII

— Du calme, Geralt, dit Nenneke. Ne t’énerve pas. Ça ira


mieux dans un moment. Elle s’est juste dépensée un peu trop,
c’est tout. Quant au cran qu’il a fallu pour faire ça… Tu sais
combien elle aime Ciri.
— Je sais. Geralt releva la tête et regarda le jeune homme en
armure brillante qui se tenait à la porte de la chambre. Écoute,

-25-
fiston, retourne à l’église. Cela ne te regarde pas. Et, de toi à
moi, qui es-tu en fait ?
— Je… je m’appelle Galaad, répondit le jeune chevalier. Puis-
je… puis-je savoir comment se porte la belle et brave
demoiselle ?
— Laquelle ? répondit en souriant le sorceleur. Il y en a deux
ici, toutes les deux belles, courageuses, et toutes deux sont
demoiselles, bien que pour l’une d’entre elle ce ne soit que le
fruit du hasard. De laquelle parlez-vous ?
Le jeune homme rougit ostensiblement.
— De la plus jeune, répondit-il. Celle qui s’est précipitée pour
sauver le Roi Pêcheur sans la moindre hésitation.
— Qui ?
— Il parle d’Herwig, intervint Nenneke. La zhirritva a
attaqué le bateau sur lequel Herwig et Loki étaient en train de
pêcher. Ciri s’est précipitée sur la zhirritva et cet écuyer, qui par
chance se trouvait là, a couru pour l’aider.
— Ainsi, vous avez aidé Ciri. Le sorceleur regarda le chevalier
avec gratitude et une attention plus soutenue. Comment vous
appelez-vous déjà ? J’ai oublié.
— Galaad. Est-on en Avalon ? Au château du Roi Pêcheur ?
La porte s’ouvrit et c’est une Yennefer bien pâle qui apparut,
soutenue par Triss Merigold.
— Yen !
— On part pour l’église, annonça la magicienne d’une voix
calme. Les invités attendent.
— Yen, on peut remettre ça à plus tard.
— Je vais devenir ta femme même si les diables doivent
m’emporter ! Et je vais la devenir maintenant !
— Et Ciri ?
— Quoi, Ciri ?
La sorceleuse apparut derrière Yennefer, des traces de
glamarye sur la partie saine de son visage.
— Tout va bien, Geralt. C’était juste une vulgaire griffe, je
n’ai même rien senti.
Galaad, avec un grand fracas de grincements métalliques,
s’agenouilla, ou tomba sur un genou.
— Belle dame.
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Les grands yeux de Ciri s’élargirent encore davantage.
— Ciri, permet moi, dit le sorceleur. Voici le chevalier…
hmmm… Galaad. Vous vous connaissez déjà. Il t’a aidée quand
tu combattais la zhirritva.
Ciri rougit fortement. La glamarye commençait à faire effet,
aussi c’était un très joli rouge et la cicatrice était presque
invisible.
— Ma dame, marmonna Galaad. Soyez aimable. Permettez-
moi, ô charmante personne, de rester. Je désire… je désire…
— Telle que je connais la vie, je pense qu’il veut devenir ton
chevalier servant, Ciri, dit Triss Merigold.
Ciri joignit les mains derrière son dos et s’inclina avec
gratitude, toujours silencieuse.
— Les invités attendent, interrompit Yennefer. Galaad, je
vois que vous êtes non seulement un chevalier mais aussi un
garçon bien élevé. Vous avez combattu aux côtés de ma fille,
aussi vous pouvez lui offrir votre bras durant la fête. Allez, Ciri,
va mettre une robe. Geralt, peigne tes cheveux, et rentre ta
chemise dans ton pantalon parce qu’elle est sortie. Dans dix
minutes je veux voir tout le monde dans l’église.

XIII

Le mariage fut splendide. Toutes les dames et jeunes filles


pleurèrent. Herwig était le maître de cérémonie, ancien roi,
mais toujours un roi. Vesemir de Kaer Morhen et Nenneke
prirent le rôle de parents des fiancés, Triss Merigold et Eskel
celui de témoins. Galaad accompagnait Ciri, et Ciri était rouge
comme une pivoine.
Ceux qui avaient une épée firent une haie d’honneur. Les
amis de Jaskier jouèrent du luth et du violon et chantèrent une
chanson composée spécialement pour l’occasion, aidés dans le
refrain par les filles aux cheveux rouges de Freixenet et la sirène
Sh’eenaz, célèbre ici et ailleurs pour sa voix magnifique. Jaskier
fit un discours, souhaitant aux jeunes mariés beaucoup de joie,
de bonheur, et une nuit de noces particulièrement réussie, ce
pour quoi Yennefer le gratifia d’un coup de pied dans la cheville.
-27-
Puis ils se précipitèrent tous dans la salle du trône et
assiégèrent les tables. Yennefer et Geralt étaient en tête de table,
les mains toujours liées de l’écharpe de mariage. Ils souriaient
et répondaient aux nombreux toasts et vœux de bonheur.
Les invités, qui s’étaient déchaînés en hurlant la nuit
précédente, s’amusaient de façon disciplinée et avec retenue,
aussi personne ne fut saoul avant un temps admirablement
long. À une exception près plutôt inattendue en la personne de
Jarre Unemain, qui abusa de la boisson car il ne pouvait pas
supporter la vue de Ciri rougissant sous les doux regards de
Galaad. Personne ne disparut non plus, à l’exception de Kashka
qui fut rapidement retrouvée sous la table où elle dormait
comme une bête.
Les fantômes de Rozrog avaient dû avoir suffisamment
d’aventures la nuit précédente car ils ne montrèrent aucun signe
de vie. Il n’y eut qu’une exception en la personne d’un squelette
recouvert en partie des restes d’un linceul, qui apparut
soudainement derrière Agloval, Sac-à-souris et Freixenet. Le
prince, le baron et le druide étaient tellement absorbés par une
discussion politique qu’ils ne remarquèrent même pas
l’apparition. Le squelette fut tellement vexé de ce manque
d’attention qu’il fit le tour de la table pour venir faire claquer ses
mâchoires devant Triss Merigold. La magicienne, tendrement
pelotonnée contre le bras d’Eskel, leva sa gracieuse main et
claqua des doigts. Les chiens prirent soin des os.
— Puisse la grande Melitele vous donner sa grâce et sa
bénédiction, chers aimés. Nenneke embrassa Yennefer et fit
tinter son verre sur le gobelet de Geralt. Mais il vous a fallu un
sacré bout de temps. Enfin, vous êtes mariés maintenant. Je
suis très heureuse pour vous, j’espère que Ciri suivra votre
exemple et que si elle trouve quelqu’un elle n’attendra pas aussi
longtemps.
— J’ai l’impression, dit Geralt en désignant de la main
Galaad, sous le charme de la sorceleuse, qu’elle a déjà trouvé
quelqu’un.
— Tu parles de ce personnage bizarre ? dit la prêtresse avec
étonnement. Oh, non. Il ne sortira rien de cela. Est-ce que tu l’as
regardé de plus près ? Non ? Eh bien, regarde ce qu’il fait.
-28-
Certes il courtise Ciri, mais en même temps il examine et
tâtonne constamment tous les gobelets sur la table. Tu dois
admettre que ça n’est pas un comportement normal. Je me
demande pourquoi cette fille le regarde comme un tableau.
Jarre, c’est différent. Il est raisonnable, poli…
— Ton Jarre raisonnable et poli vient juste de glisser sous la
table, l’interrompit Yennefer. Et maintenant ça suffit, Nenneke,
Ciri vient vers nous.
La sorceleuse aux cheveux cendrés s’assit sur la chaise
laissée libre par Herwig et se pressa tendrement contre la
magicienne.
— Je pars, dit-elle calmement.
— Je sais, ma fille.
— Galaad… Galaad vient avec moi. Je ne sais pas pourquoi.
Mais je ne peux pas le lui refuser, n’est-ce pas ?
— Bien sûr que non. Geralt ! Les yeux de Yennefer, brillant
d’un chaleureux violet clair, fixèrent son mari. Va donc faire le
tour des tables et discuter avec nos invités. Tu peux aussi boire
quelque chose. Un verre. Un petit. J’aimerais avoir une
conversation avec ma fille ici présente, de femme à femme.
Geralt soupira.
La fête devenait de plus en plus joyeuse. Les amis de Jaskier
chantaient des chansons qui faisaient intensément rougir
Annika, la fille de Caldemeyn. Le dragon Villentretenmerth
passablement éméché enlaçait le doppler Tellico encore plus
ivre et essayait de le convaincre que se changer en prince
Agloval pour le remplacer dans le lit de la belle sirène Sh’eenaz
ne serait pas une action très amicale.
Les filles aux cheveux rouges de Freixenet, toutes excitées,
essayaient de plaire aux messagers royaux, et les messagers
royaux faisaient de leur mieux pour impressionner les dryades,
ce qui d’une certaine façon donnait à l’endroit une allure de
maison de joie. Yarpen Zigrin, reniflant de son nez crochu,
expliquait à Chireadan que quand il était enfant il voulait
devenir un elfe. Sac-à-souris hurlait à Agloval qui n’était pas
d’accord que le gouvernement allait tomber. Personne ne savait
de quel gouvernement il s’agissait. Herwig entretenait Gardenia
au sujet d’une grande carpe qu’il avait attrapée avec une canne
-29-
dont la ligne avait été appâtée avec du crottin de cheval et la
hobberas acquiesçait d’un air songeur tout en disant
régulièrement à son mari de ne pas boire de trop.
Dans les couloirs les prophètes et le chasseur de crocodiles
couraient partout, cherchant en vain après le gnome
Schuttenbach. Freya, clairement dégoutée par la faiblesse des
hommes, buvait de façon effrénée en compagnie de la femme
medium, chacune restant dans un sérieux et vertueux silence.
Geralt fit le tour de la table, claquant son verre contre celui
des invités, offrant son dos à des tapes amicales et ses joues à
des baisers qui l’étaient tout autant. À la fin il arriva près de
l’endroit où Galaad avait été rejoint par Jaskier. Galaad, le
regard fixé sur la coupe du poète, marmonnait quelque chose et
le troubadour le regardait du coin de l’œil et l’écoutait avec
intérêt. Geralt s’arrêta au-dessus d’eux.
— …alors je suis monté sur ce bateau, disait Galaad, et j’ai
navigué dans ce brouillard, même si je dois vous confesser,
Maître Jaskier, que mon cœur était empli de terreur… Et je vous
confesse que parfois tout espoir m’abandonnait. Je pensais que
ma fin était arrivée et que j’allais mourir dans ce brouillard
impénétrable. Et soudain le soleil a jailli, brillant au-dessus de
l’eau comme… comme de l’or… Et soudain j’ai vu devant moi…
Avalon. Nous sommes à Avalon, n’est-ce pas ?
— Pas du tout, répondit Jaskier, remplissant leurs chopes.
Ici c’est Schwemmland, ce qui peut être traduit par « Pays des
marais ». Prend un verre, Galaad.
— Et ce château… ça doit être Monsalvat, non ?
— En aucune façon. C’est Rozrog. Je n’ai jamais entendu
parler de Montsalvat de toute ma vie, fiston. Et si je n’en ai pas
entendu parler, il n’y a aucune chance que ça existe. A la santé
des jeunes mariés, mon garçon !
— Santé, Maître Jaskier. Mais ce roi… N’est-ce pas le Roi
Pêcheur ?
— Herwig ? Oh, il aime bien pêcher, c’est vrai. Autrefois il
préférait la chasse, mais il fut blessé à la jambe pendant une
bataille à Orth, alors il ne peut plus monter à cheval. Mais ne
l’appelle pas Roi Pêcheur, Galaad. Premièrement, ce nom est
plutôt stupide, et deuxièmement ça pourrait l’offenser.
-30-
Galaad resta silencieux pendant un long moment, tout en
jouant avec son gobelet à moitié vide. Puis il soupira
profondément et regarda autour de lui.
— Ils avaient raison, murmura-t-il. Ce n’est qu’une légende.
Un conte de fées. Un monde imaginaire. Pour faire court, un
mensonge. Au lieu d’Avalon, un vulgaire Pays des marais. Et
sans espoir.
— Allons, allons, fit le poète en lui donnant une tape amicale
de la main. Ne tombe pas dans le désespoir, mon garçon. Mais
pourquoi donc cette fichue mélancolie ? Tu es à un mariage,
alors prend du bon temps, bois et chante. Tu es encore jeune, tu
as la vie entière devant toi.
— La vie, répéta pensivement le chevalier. Qu’en pensez-
vous, Maître Jaskier ? Quelque chose commence, ou quelque
chose s’achève ?
Jaskier lui jeta un rapide coup d’œil interrogateur.
— Non, je ne sais pas, répondit-il. Et si je ne sais pas, alors
personne ne sais. La conclusion est que rien ne finit jamais et
rien ne commence jamais.
— Je ne comprends pas.
— Et tu n’as pas à le faire.
Galaad réfléchit à nouveau, en fronçant les sourcils.
— Et le Graal ? demanda-t-il finalement. Qu’est-ce que
devient le Graal ?
— C’est quoi, le Graal ?
— C’est ce que nous cherchons, expliqua Galaad, dirigeant
ses yeux tristes vers le troubadour. Quelque chose qui est le plus
important. Sans lequel la vie n’a pas de sens. Sans lequel nous
sommes incomplets et imparfaits.
Le barde joignit ses lèvres et regarda le chevalier avec son
fameux regard, dans lequel la sagesse se combinait à une joviale
honnêteté.
— Quel idiot tu fais, répondit-il. Tu as été assis à côté de ton
Graal pendant toute la soirée.

XIV

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Vers minuit, quand les invités s’amusaient dans leur coin et
que Yennefer et Geralt, libérés de la fête, pouvaient se regarder
tranquillement dans les yeux, la porte s’ouvrit brusquement et
le bandit Vissing, généralement connu sous le nom de Pat le
Pilleur, s’avança. Pat le Pilleur était quelque chose qui mesurait
environ deux mètres de haut, avait une barbe qui lui descendait
jusqu’à la ceinture et un nez ayant la forme et la couleur d’un
radis. Sur une épaule il y avait son célèbre gourdin Cure-dent et
sur l’autre il portait un gros sac.
Geralt et Yennefer avaient déjà rencontré Pat le Pilleur de
temps en temps. Aucun d’eux cependant n’avait eu l’intention
de l’inviter. C’était donc évidemment le résultat du travail de
Jaskier.
— Bienvenue, Vissing, dit la magicienne en souriant. C’est
gentil de ta part de te souvenir de nous. Prend un siège !
Le bandit, s’appuyant sur Cure-dent, s’inclina
courtoisement.
— Plein de joyeuses années et une flopée d’enfants, dit-il
bruyamment. Voilà ce que je vous souhaite, mes amis. Cent
années de bonheur… Mais qu’est-ce que je dis, deux cents ans,
nom de Dieu, deux cents ! Ah, Je suis si content pour toi Geralt,
et pour toi, Yennefer. J’ai toujours cru que vous finiriez par vous
marier, même si vous ne cessiez de vous battre et de vous
chamailler comme, comment dire ça, comme des chiens. Ah,
bon sang, qu’est-ce que je dis…
— Bienvenue, bienvenue, Vissing, dit le sorceleur en versant
du vin dans le plus grand gobelet qu’il pouvait trouver. Bois à
notre santé. D’où viens-tu ? La rumeur disait que tu moisissais
en prison.
— Ils m’ont relâché. Pat le Pilleur pris une grande gorgée et
soupira. Ils m’ont relâché, comment dire, contre une putain de
caution. Et voilà ce que j’ai, mes amis, un cadeau pour vous. Le
voilà !
— Qu’est-ce que c’est, grogna le sorceleur en regardant le
grand sac dans lequel quelque chose s’agitait.
— Je l’ai attrapé sur le chemin qui m’amenait ici, répondit
Pat le Pilleur. Je l’ai attrapé dans le parterre de fleurs, là où se

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trouve la statue de femme nue. Tu sais, celle sur laquelle chient
les pigeons. »
— Qu’est-ce qu’il y a dans ce sac ?
— Oh, c’est juste un, comment dire ça, un petit diable. Je l’ai
attrapé pour vous en faire cadeau. Vous avez une ménagerie
ici ? Non ? Bon, vous pouvez l’empailler et l’accrocher sur un
mur du château, les invités trouveront ça adorable. Mais je dois
vous prévenir, c’est un sacré menteur. Il n’arrête pas de
prétendre que son nom est Schuttenbach.

FIN

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L’idée de Quelque chose s’achève, quelque chose commence
me fut inspirée, comme la dédicace de l’histoire l’explique, par
l’annonce du mariage d’un certain couple bien connu et aimé de
la sphère fantastique. Aujourd’hui je ne fais plus l’effort de
cacher qu’il s’agissait de Paulina Braiter et Pawel Ziemkiewicz
(*).
Quant à celui qui m’a encouragé à l’écrire, grâce lui soit
rendue pour cela, c’était Krysztof Papierkowski, président du
Club de Fantasy de Gdansk (GKF). À cette époque le GKF éditait
un fanzine, Le Nain Rouge, et Krysztof faisait souvent l’effort
d’acquérir des histoires pas encore publiées d’écrivains polonais
connus de fantasy pour ce fanzine. Un jour il me proposa l’idée
et, lorsque j’eus accepté, je décidai de non seulement m’inspirer
du mariage cité ci-dessus mais également de lui donner la forme
d’une farce, un badinage dans le style des conventions de la
science-fiction. C’est pourquoi depuis ce jour je vois toujours
ceci comme une blague conventionnelle plutôt que comme une
véritable histoire.
En dépit des apparences, les circonstances et les
personnages, Quelque chose s’achève, quelque chose commence
n’a aucun lien avec ce qui s’appelle la saga de Geralt de Riv. Ce
n’est pas une « fin alternative » de la série pas plus que, suivant
certaines rumeurs, une fin qui a été rejetée durant le processus
de création et donc remplacée par une autre moins allègre. Tout
le monde ne comprit pas ça et ne le comprend toujours pas
aujourd’hui. Tadeusz A. Olszanski, qui jouit d’une grande
estime dans le domaine de la fantasy, me dit un jour que j’étais
bien le seul à être suffisamment canaille pour publier la fin
d’une saga… avant même d’avoir écrit la saga ! Même la
personne qui est censée être la mieux informée de tout, à savoir
mon éditeur polonais, Miroslaw Kowalski, pas vraiment content
de l’extrême lenteur avec laquelle le dernier volume s’écrivait,
me fit part de son étonnement de ce que le tout soit si lent :
« étant donné que tu as déjà le dernier chapitre » me dit-il un
jour. Et le nombre de personnes que l’absence de mariage dans
l’épilogue a laissés totalement ahuris est légion. Et pourtant le
lecteur avisé reconnaitra dans Quelque chose s’achève, quelque
chose commence quelques fragments de texte qui lient d’une
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certaine façon cette histoire à la saga. Ceci est la preuve que la
saga de Geralt de Riv fut écrite en suivant un plan précis et,
malgré les on-dit, n’a pas eu une écriture chaotique comme le
développement d’un jeu de rôle qui se termine quand l’auteur
commence à en avoir assez. Il suffit de regarder les dates :
Quelque chose s’achève, quelque chose commence fut écrite à la
fin de 1992 et fut publiée par Le Nain Rouge l’année suivante.
Le premier volume de la saga, Le Sang des elfes, fut publié en
1994. Et le dernier volume, d’où provient la référence au
massacre dans les escaliers au cours duquel les cheveux de Ciri
virèrent au blanc, fut écrit et publié en 1999.

Andrzej Sapkowski

(*) Paulina Braiter, traductrice de science-fiction,


aujourd’hui journaliste très connue d’un important journal de
Varsovie. Pawel Ziemkiewicz, écrivain et traducteur (Note du
Traducteur d’origine).

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Coin des fans

Pour ceux que ça intéresse, voici les livres dans lesquels certains
des personnages évoqués dans cette nouvelle sont apparus pour
la première fois.

Personnages principaux

• Ciri : L’Épée de la Providence, nouvelle homonyme


• Jaskier : Le Dernier Vœu, nouvelles La Voix de la raison 5 et
Le Bout du Monde
• Yennefer : Le Dernier Vœu, nouvelle homonyme

Invités

• Reine Adda : Le Dernier Vœu, nouvelle Le Sorceleur


• Agloval : L’Épée de la Providence, nouvelle Une once
d’abnégation
• Borch Trois Choucas : L’Épée de la Providence, nouvelle Les
limites du possible
• Braenn : L’Épée de la Providence, nouvelle homonyme
• Caldemeyn : Le Dernier Vœu, nouvelle Le moindre mal.
• Chireadan : Le Dernier Vœu, nouvelle homonyme
• Crach an Craite : Le Dernier Vœu, nouvelle Une question de
prix
• Dainty Biberveldt : L’Épée de la Providence, nouvelle Le feu
éternel
• Dorregaray : L’Épée de la Providence, nouvelle Les limites du
possible
• Tellico Lunngrevink Letorte : L’Épée de la Providence,
nouvelle Le feu éternel
• Eskel : Le Dernier Vœu, nouvelle homonyme

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• Eurneid : Le Sang des elfes
• Freixenet : L’Épée de la Providence, nouvelle homonyme
• Galaad : La Dame du Lac
• Iola la seconde : Le Sang des Elfes
• Jarre : Le Sang des Elfes
• Sac-à-souris : Le Dernier Vœu, nouvelle Une question de prix
• Nenneke : Le Dernier Vœu, nouvelle La Voix de la raison
• Percival Schuttenbach : Le Baptême du Feu
• Radcliffe : Le Sang des Elfes
• Sh'eenaz : L’Épée de la Providence, nouvelle Une once
d’abnégation
• Triss Merigold : Le Sang des Elfes
• Vesemir : Le Dernier Vœu
• Villentretenmerth (dragon doré) : L’Épée de la Providence,
nouvelle Les limites du possible
• Yarpen Zigrin : L’Épée de la Providence, nouvelle Les limites
du possible

Les autres personnages sont nouveaux ou juste évoqués dans les


livres.

Pour plus d’information, vous pouvez consulter le Wiki français


sur le sorceleur.

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