Recherches husserliennes, vol. 24 ; pp.

3-32, 2006 © 2006 Centre de recherches phénoménologiques (Facultés universitaires Saint-Louis)

La phénoménologie en sa possibilité : la dispute de lʼa priori synthétique et ses enjeux

Claude ROMANO (Université de Paris – Sorbonne)

Il est étonnant de lire dans des exposés de la doctrine du Cercle de Vienne que la critique formulée par celui-ci à lʼencontre de lʼun des concepts les plus centraux de la phénoménologie de Husserl, et dʼune certaine

manière de la phénoménologie tout court, celui dʼa priori synthétique, aurait permis dʼétablir son incohérence et ainsi abouti à une réfutation en bonne et due forme de doctrine phénoménologique tout entière. Pour sʼen tenir au domaine français, un historien aussi avisé et rigoureux que Maurice Clavelin nʼhésite pas à affirmer que « Hahn a bien montré le caractère indéfendable dʼune telle affirmation [celle de lʼexistence dʼa priori synthétiques] »1. Pierre Jacob, dans son ouvrage sur Lʼempirisme logique, déclare que les « raisons » des positivistes pour refuser la thèse de Husserl sont des plus « simples », et leur argumentation des plus « raisonnables » , ne soulevant pas lʼombre dʼune question sur lʼissue du débat. Mais les choses sont-elles si évidentes et le propos de lʼempirisme logique si limpide ? Le but de cet
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M. Clavelin, « La première doctrine de la signification du Cercle de Vienne », Les Études philosophiques, 4, 1973, p. 481. 2 P. Jacob, L’empirisme logique, ses antécédents, ses critiques, Paris, Minuit, 1980, p. 111.

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article est de montrer quʼil nʼen est rien. Sʼil fallait qualifier dʼun mot lʼargumentation de Schlick, sans doute la plus précise et la plus développée sur ce point, il faudrait dire au contraire quʼelle est essentiellement rhétorique et dʼune parfaite innocuité à lʼégard de la thèse quʼelle combat. Cʼest du moins de ce que proposent de montrer les réflexions qui suivent. Bien sûr, par là on nʼaura nullement établi positivement le bien fondé de lʼassertion husserlienne, ni lʼexistence dʼa priori matériels ; tout au plus, aura-t-on peutêtre fourni quelques indices permettant de mieux comprendre à quel genre de problème lʼélaboration de ce concept est censée répondre.

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Husserl et les structures a priori de lʼexpérience : lʼidée de

phénoméno-logie. Aux yeux de Husserl, ce sont les a priori synthétiques, cʼest-à-dire les essences matérielles, qui constituent le domaine propre de la phénoménologie ; les a priori analytiques, de leur côté, relèvent du domaine de la logique formelle et des ontologies formelles en général. La doctrine à laquelle nous avons affaire nʼest donc pas une doctrine parmi dʼautres à lʼintérieur de lʼédifice husserlien, mais bien celle qui le supporte tout entier, celle qui permet de fournir une caractérisation plus précise du « logos » dont peut se réclamer la phénoménolo-logie en tant que « science rigoureuse », au point que sa critique, si elle sʼavérait justifiée, menacerait de ruiner lʼentreprise dans son ensemble. Ce qui vaut pour Husserl vaut dʼailleurs pour bon nombre de ses successeurs, Scheler, Heidegger, Fink, mais aussi Merleau-Ponty, Patocka, Sartre, et quelques autres. Pour ne prendre quʼun exemple, le sens nouveau, « ontologique », qui est conféré à lʼa priori dans Sein und Zeit, loin de résulter dʼune rupture avec Husserl, sʼen inspire ouvertement : « Grâce à E. Husserl, écrit Heidegger, nous avons réappris non seulement à comprendre le sens de toute “empirie“ philosophique authentique, mais encore à manier lʼoutil nécessaire pour y trouver accès.

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Lʼ“apriorisme“ est la méthode de toute philosophie scientifique qui se comprend elle-même » . Pour Husserl, lʼaccès à lʼa priori est dʼordre intuitif : il repose sur une intuition des essences, une Wesensschau. Cʼest cette thèse qui va subir les assauts les plus résolus des phénoménologues après Husserl. Autant il appartient nécessairement à lʼidée dʼune « phénoménologie » quʼil y ait des structures nécessaires et a priori de la phénoménalité, irréductibles à des a priori logico-linguistiques, autant il est loin de faire lʼunanimité parmi les tenants de cette méthode que lʼaccès à ces a priori doive sʼeffectuer par le médium de lʼintuition, laquelle pourrait dès lors nous mettre en présence de « vérités éternelles » affranchies de tout conditionnement historique et même linguistique. Cʼest tout lʼenjeu autour duquel se noue la discussion entre une phénoménologie eidétique et une phénoménologie herméneutique. Nous nʼavons pas à entrer ici dans ce débat, mais nous pouvons en tirer un précepte méthodique. Si nous voulons nous interroger sur la portée des critiques de Schlick pour la possibilité même dʼune phénoménologie en général, il est de bonne méthode de dissocier deux aspects du problème, le premier étant dʼune portée plus vaste, le second concernant uniquement la phénoménologie dans sa version husserlienne : (1) le problème de la possibilité même dʼa priori synthétiques, cʼest-à-dire de légalités non empiriques qui structurent le champ phénoménal en tant que tel, et que toute phénoménologie a pour vocation de mettre en lumière ; (2) la question plus circonscrite de la possibilité dʼun accès intuitif à ces a priori au moyen dʼune saisie eidétique. Moritz Schlick a dʼailleurs consacré un article à chacune de ces deux questions : « Gibt es ein materiales A priori ? »
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et « Gibt es intuitive Erkenntnis ? »

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Dans les réflexions qui

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M. Heidegger, Sein und Zeit, Tübingen, Max Niemeyer Verlag, 16è éd., 1986, p. 50, note ; trad. dʼE. Martineau, Être et temps, Paris, Authentica, 1985, p. 59. 4 M. Schlick, « Gibt es ein materiales A priori ? » Wissenschaftlicher Jahresbericht der Philosophischen Gesellschaft an der Universität zu Wien: Ortsgruppe Wien der Kant-Gesellschaft für das Vereinsjahr 1931/32, Vienne, 1932, p. 55-65. Nous avons suivi, comme la plupart des interprètes, le texte plus facilement accessible de la traduction anglaise, « Is there a factual a priori ? », in Feigl et Sellars (éd.), Readings in Philosophical Analysis, New York, Appelton Century Crofts, 1949, p. 277-285. 5 M. Schlick, « Gibt es intuitive Erkenntnis ? » ; traduction anglaise : « Is there an intuitive knowledge ? », in Philosophical Papers, volume I, Dordrecht, Boston, London, D. Reidel Publishing Company, 1979, p. 146.

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suivent, nous nous consacrerons exclusivement au premier problème. Toutefois, avant dʼentrer dans le vif du sujet, il convient de faire remarquer que, bien que Husserl ait toujours défendu le caractère intuitif de lʼaccès à lʼa priori, qui va de pair avec la donation en personne (Selbstgegebenheit) des objets idéaux, bien quʼil ait toujours soutenu que les idéalités formaient une sphère dʼobjets autonomes pour lesquels le fait dʼêtre exprimés ou non demeurait contingent, il a maintenu tout au long de son œuvre un rapport étroit entre idéation et expression, puisque la saisie intuitive des a priori ne peut devenir une pensée au sens authentique, susceptible être vraie ou fausse, quʼune fois exprimée dans un jugement : « intuitionner nʼest justement pas penser », pour reprendre sa formule . Venons-en donc à la question des critères de distinction entre a priori synthétiques matériels et a priori analytiques formels. Tout dʼabord, il convient de souligner la différence essentielle qui distingue lʼapproche husserlienne du problème de lʼapproche kantienne. Bien des « obscurités » de la pensée de Kant proviennent, aux yeux de Husserl, de ce que « le concept authentique phénoménologique de lʼa priori lui a manqué » . En fait, la détermination kantienne de lʼa priori souffre selon Husserl dʼune triple insuffisance : 1) Kant a eu tort dʼidentifier lʼa priori avec le formel (quʼil sʼagisse des formes a priori de la sensibilité, temps et espace, ou des formes logiques pures, cʼest-à-dire des catégories de lʼentendement) et ainsi de méconnaître lʼexistence de contenus dʼexpérience ou dʼobjectivités a priori. Parmi ces objets a priori, on trouve les « essences » ou généralités eidétiques, qui se donnent dans des actes sui generis dʼidéation à une expérience forcément « pure », distincte de la connaissance empirique des objets individuels. Il y a par conséquent une expérience de ces objets a priori, sans que ces objets ne deviennent pour autant des objets empiriques, ni quʼils puissent être dérivés des objets empiriques par un processus de généralisation ou dʼabstraction. Lʼa priori ne relève plus, comme chez Kant, des « conditions de possibilité de lʼexpérience », au sens où il serait inféré au moyen dʼune argumentation transcendantale : il est
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E. Husserl, Logische Untersuchungen, Husserliana (Hua) Bd. XIX/1, The HagueBoston-Lancaster, Martinus Nijhoff Publishers, 1984, p. 172 ; trad. de H. Élie, A. L. Kelkel et R. Schérer, Recherches logiques, Paris, PUF, 1959-63, tome II, 1, p. 197. 7 Husserl, Logische Untersuchungen, Hua, Bd. XIX/2, p. 733 ; trad. citée, tome III, p. 243.

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donné. 2) Kant a eu tendance, à tort, à limiter la portée de lʼa priori en le référant à la sensibilité et à lʼentendement en tant que facultés du sujet et, au surplus, en tant que facultés humaines. Or, le « prius » de lʼa priori ne se réfère pas uniquement à une priorité du point de vue du sujet (ni, a fortiori, du point de vue de lʼhomme), mais à une priorité du point de vue de la chose : en termes aristotéliciens, le proteron pros hemas renvoie nécessairement à un proteron phusei. En méconnaissant cela, Kant sʼest rendu responsable dʼune subjectivation illégitime, et même dʼune anthropologisation de lʼa priori qui en restreignent la validité, puisquʼelles aboutissent à une relativisation de ses deux caractères essentiels : lʼuniversalité et la nécessité. 3) Kant a bien reconnu la possibilité dʼun synthétique a priori, mais il nʼa pas dépassé, dans sa détermination de la différence entre jugements synthétiques et analytiques, un point de vue entaché de psychologisme : lʼambition de Husserl est donc celle dʼélaborer à nouveaux frais les concepts dʼanalytique et de synthétique, en se démarquant de la tentative kantienne, cʼest-à-dire en découvrant un critère de distinction qui repose sur la nature des objectivités elles-mêmes. Cʼest aux paragraphes 11 et 12 de la troisième Recherche logique que ce projet trouve son accomplissement. Ce qui caractérise un concept matériel, précise Husserl, cʼest quʼil dépend dʼune manière étroite des « singularités contingentes » quʼil subsume (par exemple, le concept dʼarbre, des arbres que je peux rencontrer et dont je fais lʼexpérience), ce qui nʼest pas le cas des concepts formels qui nʼont trait quʼà des propriétés absolument indifférentes à toute « matière concrète », à tout contenu : « Des concepts comme quelque chose, ou une chose quelconque, objet, qualité,
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Kant, Kritik der reinen Vernunft, Ak. III, 33 ; A 6/B 10 ; trad. de A. J.-L. Delamarre et F. Marty, Critique de la raison pure, in Œuvres philosophiques, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1980, p. 765 : « Ou bien le prédicat B appartient au sujet A comme quelque chose qui est contenu (de manière cachée) dans le concept A ; ou bien B est entièrement hors du concept A, quoique en connexion avec lui. Dans le premier cas, je nomme le jugement analytique, dans lʼautre synthétique ». Cette définition repose sur la différence entre des actes de pensée qui ajoutent quelque chose à un concept et dʼautres qui ne font que déployer son contenu immanent, sans que Kant ne précise comment ces deux opérations sont possibles. Pour que cette distinction devienne eidétique, elle doit porter non plus sur des actes de lʼesprit ou sur des jugements, mais sur la nature même des entités idéales, essences et états de choses, visés dans ces actes et ces jugements. Ces idéalités peuvent être de deux sortes : formelles et matérielles.

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relation, connexion, pluralité, nombre, ordre, nombre ordinal, tout, partie, grandeur, etc., ont un caractère fondamentalement différent de celui de concepts comme maison, arbre, couleur, son, espace, sensation, sentiment, etc., qui, eux, expriment quelque chose de concret. Tandis que ceux-là se groupent autour de lʼidée vide du quelque chose ou de lʼobjet en général, et sont reliés à lui par des axiomes ontologiques formels, ceux-ci sʼordonnent autour des différents genres concrets les plus généraux (catégories matérielles) dans lesquels sont enracinées des ontologies matérielles » . Les premiers concepts valent pour tous les mondes possibles, ils ne sont enchaînés à aucune particularité contingente de ce monde : cʼest pourquoi, ils sont purement formels et leurs liaisons a priori relèvent de nécessités purement formelles, donc analytiques. Les seconds, au contraire, possèdent une liaison intrinsèque aux « singularité contingentes » du monde tel quʼil existe en fait (le concept dʼarbre, à la différence du concept de tout, ne sʼapplique quʼà un monde où il existe des arbres, ou du moins où il peut exister des arbres), et ils sont qualifiés de matériels ; leurs liaisons a priori relèvent de nécessités synthétiques. Ces deux sortes de nécessités peuvent être illustrées par différents types de jugements. Il y a tout dʼabord les jugements qui appartiennent au domaine de lʼanalytique : 1) « un tout ne peut exister sans parties » ; 2) « il ne peut y avoir de roi, de maître, de père, sʼil nʼy a pas de sujets, de serviteurs, dʼenfants ». Le premier de ces exemples relève dʼune nécessité analytique que Husserl qualifie de « pure » dans la réédition de lʼouvrage, en 1913, le second dʼune nécessité analytique dont la nature nʼest pas davantage spécifiée. La raison de cette différence est sans doute la suivante : les termes présents dans le premier jugement (« tout », « partie ») se rapportent à des concepts purement formels, tandis que ceux qui figurent dans le second jugement (« rois », « maîtres », etc.) renvoient à des concepts matériels, liés à des particularités de ce monde, bien que, dans les deux cas, le type de nécessité quʼexprime le jugement soit de nature purement formelle ou analytique. Pour quelle raison ? Dans le premier exemple, « tout » et « partie », en tant que concepts « vides » ressortissant à une ontologie formelle, sont des termes corrélatifs : il ne peut pas y avoir de partie sans un tout dont elle soit la partie, pas plus
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Husserl, Hua, Bd. XIX/1, p. 256 ; trad. citée, tome III, p. 35-36.

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quʼil ne peut y avoir de tout sans parties dont ce tout soit le tout. Ou, comme lʼécrit Husserl, « une partie comme telle ne peut absolument pas exister sans un tout dont elle est la partie » . Autrement dit, la négation de cette proposition nʼest pas matériellement fausse, elle est une contradiction logique, un « contresens (Widersinn) “formel“, analytique » contradictoire de parler de partie sans tout, et vice versa. Le second jugement présente également un exemple de nécessité analytique, bien que les concepts quʼil contient soient des concepts matériels. Dans la proposition « il ne peut y avoir de roi sans sujet », « roi » et « sujet » se disent lʼun par rapport à lʼautre, de sorte quʼil appartient formellement au concept de roi que tout roi exerce sa royauté par rapport à des sujets, et au concept de sujet que tout sujet nʼest un sujet quʼen tant quʼil est subordonné à un roi. En usant dʼune formulation qui nʼest pas celle de Husserl, cʼest une vérité formelle-analytique que, si x est un roi, et sʼil existe un y dont x est le roi, alors, il existe aussi un x dont y est le sujet, et par conséquent, y est un sujet. Le jugement « il ne peut y avoir de roi sans sujet », cʼest-à-dire, « si quelquʼun est roi de quelquʼun, alors quelquʼun est le sujet de quelquʼun », peut par conséquent se ramener à un théorème de la logique des relations : si x a avec y la relation R, y a avec x une relation qui est la converse de R. Même sʼil comprend des concepts matériels, la vérité du jugement considéré ne dépend donc en aucune manière du contenu matériel de ces concepts. La situation est entièrement différente dans le cas dʼune proposition matérielle du type : « une couleur ne peut exister sans une chose qui ait cette couleur » ; « une couleur ne peut exister sans une certaine étendue qui soit recouverte par elle » . En effet, même si une couleur nʼest pas concevable (imaginable) sans une étendue dont elle est la couleur, le lien, ici, nʼest pas analytique, puisquʼil dépend pour une part essentielle du contenu des concepts en question, et non pas uniquement de leur forme : ces propositions sont donc synthétiques. « La différence saute aux yeux », écrit Husserl . En effet, le concept de couleur nʼest pas un concept
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: il est

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Hua, Bd. XIX/1, p. 257 ; trad. citée, tome II, 2, p. 37. Hua, Bd. XIX/1, p. 258 ; trad. citée, tome II, 2, p. 37. Hua, Bd. XIX/1, p. 257 ; trad. citée, tome II, 2, p. 36. Hua, Bd. XIX/1, p. 257 ; trad. citée, tome II, 2, 36-37.

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relationnel : cʼest uniquement par rapport à lʼexpérience possible de la couleur en général que se révèle la nécessité a priori de cette proposition. Cette nécessité est donc matérielle : « Couleur nʼest pas une expression relative, dont la signification impliquerait la représentation dʼune relation avec une autre chose. Bien que la couleur ne soit pas “concevable“ sans une chose colorée, lʼexistence dʼune chose colorée quelconque, plus précisément dʼune étendue, nʼest pas incluse cependant “analytiquement“ dans le concept de couleur » . Mais pourquoi ne pas conclure plutôt de tout cela que cette proposition est une proposition empirique contingente ? Parce quʼil nʼest pas même concevable (imaginable) quʼun jour nous fassions lʼexpérience dʼune couleur qui existerait sans une étendue correspondante (ce qui ne veut pas dire sans une surface, car il y a des couleurs « atmosphériques », non localisables, comme le bleu du ciel). Cette proposition est donc a priori. Elle diffère radicalement de propositions empiriques, telles que « lʼeau bout à cent degrés » ou « tous les corbeaux sont noirs ». Ici, la possibilité reste toujours ouverte que nous observions un jour lʼexistence de corbeaux blancs, ou une ébullition de lʼeau se produisant à une température différente, dans des conditions physiques particulières, auquel cas les faits observés invalideraient ces propositions. Il est au contraire inconcevable a priori quʼune couleur se présente à lʼexpérience en étant dépourvue dʼextension ; ce nʼest pas que nous ne pouvons pas imaginer cette situation pour des raisons contingentes liées aux limites de notre faculté dʼimaginer, comme ce serait par exemple le cas pour une armée dʼun million dʼhommes ; « nous ne pouvons pas imaginer » signifie ici que nous ne savons même pas quoi imaginer ; et puisque nous ne pouvons même pas concevoir ce que serait un contre-exemple, cette proposition est nécessaire. Pourtant, sa nécessité nʼest pas analytique, elle se fonde « sur la nature particulière essentielle des contenus » , elle dépend du fait que toutes les couleurs que nous voyons, et que nous apprenons à nommer, sʼoffrent à la vision comme occupant une certaine extension, une certaine portion dʼespace. Nous pouvons comprendre a priori, sans avoir jamais fait lʼexpérience dʼaucun roi, la nécessité, pour quʼil y ait un roi, quʼil y ait des sujets sur lesquels il règne ;
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Hua, Bd. XIX/1, p. 257 ; trad. citée, tome II, 2, p. 37. Hua, Bd. XIX/1, p. 258 ; trad. citée, tome II, 2, p. 37.

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mais nous ne pouvons comprendre a priori, sans avoir fait lʼexpérience dʼaucune couleur, que toute couleur est étendue. Un aveugle peut accepter cette proposition comme appartenant à la « définition » des couleurs, mais non en saisir la nécessité eidétique. Et pourtant cette proposition nʼest pas non plus a posteriori, elle ne dépend dʼaucune généralisation inductive. Le but de Husserl dans ces passages est donc de distinguer deux sortes de nécessité. Aucune nʼest dépendante de lʼexpérience au sens où elle pourrait être invalidée par elle. Mais lʼune de ces nécessités, tout en étant a priori, nʼest pas de nature logique : cʼest une nécessité « factuelle », qui dépend des particularités de ce monde-ci (des concepts matériels qui permettent de le penser). Cʼest une impossibilité matérielle quʼune couleur se rencontre sans extension, mais ce nʼest pas une contradiction logique car il nʼest pas analytiquement contenu dans le concept de couleur quʼelle ne puisse exister autrement quʼétendue. Et il en va de même de toutes les essences et de toutes les relations entre essences que la phénoménologie prend pour thème : « tout objet spatial ne peut être perçu que par esquisses », etc. Jusquʼici, les critères de distinction entre ces deux a priori (et les différents types de jugements et, plus généralement, de légalités qui leur correspondent ) restaient encore intuitifs. La question qui se pose désormais est de savoir sʼil est possible de proposer un critère formel de distinction entre eux, ce qui est lʼobjectif affiché du §12. Husserl sʼy réclame expressément de Bolzano et de sa définition de lʼanalyticité par la substituabilité . Il propose la définition suivante : « Nous pouvons donc définir des propositions analytiquement nécessaires comme étant celles qui comportent une vérité pleinement indépendante de la nature concrète
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Husserl parle non seulement de propositions, mais encore de lois synthétiques a priori, car pour lui la nécessité quʼelles expriment est autant ontologique que linguistique. Bien entendu, la reconnaissance des lois synthétiques a priori dépend pour une part essentielle de la possibilité de les formuler dans des jugements ; mais cela nʼimplique pas, aux yeux de Husserl, que la nécessité quʼelles expriment soit de nature linguistique. 17 Cf. Bolzano, Wissenschaftslehre, Sulzbach, 1837, réed. Aalen, Scientia, 1981, §172. Husserl considère Bolzano comme « un des plus grands logiciens de tous les temps » (Logische Untersuchungen, Hua, Bd. XVIII, p. 227 ; trad. citée, tome I, p. 249). Sur les liens de Husserl à Bolzano, cf. J. Benoist, Lʼa priori conceptuel, Bolzano, Husserl, Schlick, Paris, Vrin, 1999, chap. VI et VII ; P. Bucci, Husserl e Bolzano. Alle origini della fenomenologia, Milano, Edizioni Unicopli, 2000.

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particulière de leurs objectités (conçues comme déterminées ou dans une généralité indéterminée) ainsi que de la facticité éventuelle du cas donné et de la valeur de la position complète dʼexistence [...] Dans une proposition analytique, il doit être possible de remplacer chaque matière concrète, en maintenant intégralement la forme logique de la proposition, par la forme vide quelque chose » . En dʼautres termes, une proposition analytique est une proposition qui peut être entièrement formalisée, où les termes concrets peuvent être remplacés salva veritate par la forme vide du « quelque chose » (Etwas) en général, et par suite, dont les conditions de vérité demeurent inchangées lorsquʼon fait varier tous les termes matériels . Dans ces conditions, une proposition synthétique a priori est une proposition dont la valeur de vérité dépend de ses concepts matériels, donc qui, lorsquʼelle est vraie, est rendue fausse par toute substitution de variables à ses termes concrets : « Toute loi pure qui inclut des concepts concrets dʼune manière qui ne souffre pas salva veritate une formalisation de ces concepts (en dʼautres termes, toute loi de ce genre qui nʼest pas une nécessité analytique) est une loi synthétique a priori » . Ainsi, est synthétique a priori un jugement comme celui qui servira dʼexemple préféré aux empiristes logiques : « un objet ne peut être en même temps uniformément rouge et vert ». En effet, cette proposition serait rendue fausse par la substitution de termes concrets différents (par exemple « sphérique » à « rouge » et « grand » à « vert ») ; elle ne peut être entièrement formalisée salva veritate. Ces définitions nous font-elles réellement progresser vers une justification de la distinction analytique/synthétique qui ne soit plus de nature psychologique ? Oui et non. Oui, assurément, car la tentative de fournir un critère formel de lʼanalytique par la possibilité de substituer aux termes concrets dʼune proposition la forme vide du « quelque chose » nʼa plus rien de psychologique. Non, dans la mesure où, comme le souligne Peter Simons , Husserl, pas plus que Bolzano ou que Leibniz et Kant avant lui, nʼa résolu le problème de ce que Quine appelle lʼhidden analycity. Nʼy a-t-il
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Hua, Bd. XIX/1, p. 259 ; trad. citée, tome II, 2, p. 39. Cf. le remarquable article de Peter Simons « Wittgenstein, Schlick and the A Priori », repris dans P. Simons, Philosophy and Logic in Central Europ, chap. 15, p. 371. 20 Hua, Bd. XIX/1, p. 260 ; trad. citée, tome II, 2, p. 40. 21 P. Simons, art. cit., p. 374.

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pas des cas où la substitution de la forme du « quelque chose » aux termes concrets ne préserve pas la valeur de vérité de la proposition, et où pourtant nous avons lʼintuition que la proposition est bel et bien analytique (comme dans « tous les célibataires sont non-mariés », pour reprendre lʼexemple de Quine ) ?
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Ici,

« non-marié »

nʼéquivaut-il

pas

rigoureusement

à

« célibataire » ? Et pourtant, faut-il soutenir que cette proposition est synthétique a priori ? Peut-on lui donner le même statut que « toute couleur est étendue », alors que, manifestement lʼétendue et la couleur ne sont pas la même chose ? Il semble bien que non : la proposition sur les célibataires semble intuitivement beaucoup plus proche de la proposition de Husserl « il nʼy a pas de roi sans sujet », cʼest-à-dire dʼune proposition analytique. Et pourtant, le critère de Husserl ne permet pas de lʼétablir : telles en sont les limites.

2. La critique de Schlick Avec lʼa priori matériel et lʼintuition des essences qui permet dʼy accéder, nous disposerions donc, à en croire Husserl, dʼun savoir conceptuel qui ne serait ni de nature empirique (obtenu par généralisation), ni de nature purement linguistique (relatif aux règles dʼusage de certains termes ou à leurs définitions) ; un savoir qui, dʼun côté, ne peut être ni confirmé ni infirmé par lʼexpérience, puisquʼil porte sur les structures invariantes de celle-ci, et qui, de lʼautre, nʼest pas purement lié à des conventions linguistiques. La philosophie aurait justement pour domaine propre ce domaine des vérités matérielles, situé entre le domaine des sciences empiriques positives et le domaine purement formel de la logique. Un tel domaine nʼexiste pas, rétorque Schlick. La charge de la preuve lui en incombe. En sʼattelant à ce problème, Schlick fait implicitement de la phénoménologie – quʼil qualifie dʼ« école philosophique la plus influente

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W. V. O. Quine, « Two Dogmas of Empiricism », in From a logical point of view, Cambridge, Mass.., Harvard University Press, 1953 ; trad. sous la dir. de S. Laugier, Du point du vue logique, Paris, Vrin, 2003.

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dans lʼAllemagne contemporaine »
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Claude Romano – , la principale rivale du Cercle de

Vienne ; il affirme que lʼa priori des phénoménologues est le suprême défi lancé aux thèses de lʼempirisme logique – « une menace plus sérieuse visà-vis de ses positions que celle représentée par la Critique de la raison pure »
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–, si bien quʼil est prêt à faire dépendre toute lʼissue du débat de la

seule réponse à cette question : y a-t-il ou nʼy a-t-il pas des a priori synthétiques ? Comme il lʼécrit, lʼempirisme logique « est disposé à réviser son point de départ dans le cas où il ne passerait pas favorablement cette épreuve » . Cette dramatisation des enjeux, qui appartient à la rhétorique de la disputatio, ne doit pas masquer le fait que Schlick ne doute pas un seul instant de lʼissue du différend. Ce quʼil sʼagit pour lui dʼétablir, ce nʼest pas quʼil nʼy a pas dʼa priori synthétiques, parce quʼon nʼen aurait pas encore découvert, ou parce que ceux quʼon aurait prétendument découverts nʼen seraient pas, mais que, pour des motifs logiques, il ne saurait y en avoir ; par conséquent, ce nʼest pas seulement la fausseté, mais lʼabsurdité de la doctrine phénoménologique. Son point de départ est une défense de lʼidentification kantienne de lʼa priori avec le formel, même sʼil convient dʼentendre le formel, de son point de vue, en un sens différent de celui de Kant. On a vu dans quelle mesure il sʼagissait là dʼun des points de rupture de la phénoménologie avec le kantisme. Comme le souligne Max Scheler, en conformité avec Husserl, « une des erreurs fondamentales de la théorie kantienne est dʼavoir identifié lʼ “apriorique“ avec le “formel“ » . Schlick cite lui-même ce passage pour prendre le parti de Kant. Certes, il reproche à lʼauteur de la Critique de la raison pure dʼavoir admis lʼexistence de propositions synthétiques a priori en mathématiques, mais il le loue dʼavoir su apercevoir quʼaucun contenu dʼexpérience ne pouvait être a priori : « Lʼidée de Kant était tout à fait correcte, et son opinion que la logique tout entière devait être comprise à
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M. Schlick, Form and Content. An Introduction to Philosophical Thinking, in Gesammelte Aufsätze, 1926-1936, Vienne, Gerold, 1938 ; trad. de D. ChapuisSchmitz, Forme et contenu, Marseille, Agone, 2003, p. 145. 24 M. Schlick, « Is there a factual a priori ? », loc. cit., p. 280. 25 Ibid. 26 M. Scheler, Der Formalismus in der Ethik und die materiale Wertethik, in Gesammelte Werke, Bd. II, Berne-Munich, Francke Verlag, 1966, p. 73 ; trad. de M. de Gandillac, Le Formalisme en éthique et lʼéthique matériale des valeurs, Paris, Gallimard, 1955, p. 76.

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partir du principe de contradiction peut être interprétée par conséquent comme une reconnaissance de son caractère purement tautologique » . La seule erreur de Kant a donc été de ne pas avoir identifié le formel avec le logico-formel et dʼavoir admis, aux côtés de la formalité des formalismes, celle de formes a priori de la sensibilité et de concepts a priori de lʼentendement, postulant ainsi un mixte ambigu de formel et dʼempirique, « un étrange mélange de forme et de contenu » . Mais à condition de ne pas tomber dans cette erreur, lʼempirisme logique peut se réclamer de Kant dans sa délimitation absolument stricte des domaines respectifs de lʼanalytique et du synthétique, cʼest-à-dire du formel et de lʼempirique, délimitation en vertu de laquelle il ne peut rester aucune place pour une tierce possibilité : « il nʼy a de lʼa priori que dans les tautologies, et il nʼy a du synthétique, de la connaissance réelle, que du côté de lʼa posteriori » . Pour comprendre la thèse de Schlick – et de lʼempirisme logique en général – selon laquelle « toute proposition est ou bien synthétique a posteriori ou bien tautologique » (dʼoù il découle que des propositions synthétiques a priori sont « logiquement impossibles » ) il faut comprendre les grandes lignes de sa doctrine de la signification. Que signifie « analytique » et « synthétique » pour le Cercle de Vienne ? Ces termes sont employés pour désigner des propriétés de propositions et uniquement de propositions : « Une proposition analytique, écrit Schlick, est une proposition qui est vraie en vertu de sa seule forme. Quiconque a saisi le sens dʼune tautologie a vu par là même quʼelle est vraie. Cʼest pour cette raison quʼelle est a priori. Dans le cas dʼune proposition synthétique, au contraire, il faut dʼabord comprendre sa signification et seulement ensuite déterminer si elle est vraie ou fausse. Cʼest pour cette raison quʼelle est a posteriori » . Autrement dit, les propositions analytiques se bornent à révéler les règles qui commandent lʼemploi de leurs termes constitutifs, règles de nature logique qui sʼimposent nécessairement à tout utilisateur du langage pour lequel elles sont formulées. Par suite, ces énoncés ne disent rien du monde ni dʼaucun état de fait. « Il pleut ou il ne pleut pas », par
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M. Schlick, « Is there a factual a priori ? », loc. cit., p. 278. Forme et contenu, op. cit., p. 145. Ibid. « Is there a factual a priori ? », loc. cit., p. 281. Ibid., p. 278-279.

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exemple, est une proposition analytique, dans la mesure où cet énoncé ne fait quʼexprimer les règles qui président à lʼemploi de la disjonction (« ou ») : quand cette disjonction est inclusive, lʼénoncé est vrai si et seulement si lʼun au moins de ses constituants est vrai. La vérité de cette proposition est donc indépendante du temps quʼil fait, elle ne dépend dʼaucun état du monde, elle nʼexprime rien au sujet de celui-ci, elle se borne à exprimer (Wittgenstein aurait dit : à montrer) une règle purement formelle inhérente à lʼutilisation du langage, ou encore une méthode pour appliquer les propositions « il pleut » et « il ne pleut pas » à la réalité, une méthode pour parler des choses. Il sʼensuit que cet énoncé, qui ne contient aucun contenu factuel, est vrai en vertu de sa forme seule. Il est une tautologie. Comprendre lʼénoncé ne veut rien dire dʼautre que saisir une règle dʼemploi. Comprendre sa signification et comprendre sa vérité sont donc une seule et même chose. Il en va autrement des énoncés synthétiques. Saisir leur signification est une chose, pouvoir dire sʼils sont vrais ou faux en est une autre. Par exemple, « Tous les corps en cuivre conduisent lʼélectricité » est une proposition dont la validité doit être testée par des expérimentations adéquates. Donc le problème de savoir si cet énoncé est pourvu de sens diffère de celui de savoir sʼil est vrai. Cet énoncé est doué de signification si chacun de ses termes (« cuivre », « électricité ») peut être déduit dʼénoncés plus primitifs, dʼénoncés dʼobservation ou « énoncés protocolaires ». Mais, il peut avoir un sens sans être vrai. Pour tester sa vérité, il faut le confronter à des observations. Puisque sa validité apparaît irréductible à un critère purement formel, elle doit faire intervenir un facteur non linguistique, lʼexpérience : et par conséquent, un tel énoncé est nécessairement a posteriori. Selon le mot dʼordre de lʼempirisme logique, « le sens dʼune proposition est sa méthode de vérification » . Cʼest en faisant fond sur cette distinction entre jugements analytiques (ou tautologies) et jugements synthétiques (empiriques) que Schlick sʼattache à montrer « lʼimpossibilité logique » de tout a priori synthétique. Selon les phénoménologues, il y aurait des énoncés ou des lois a priori qui ne seraient pas pour autant formels ou vides, qui ne seraient donc pas des tautologies, mais qui possèderaient un rapport intrinsèque à lʼexpérience et à son contenu. Dans Forme et contenu, Schlick en donne plusieurs exemples :
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Forme et contenu, op. cit., p. 76

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« Toute note de musique a nécessairement une hauteur et une intensité », « La surface dʼun corps physique (ou dʼune tache du champ visuel) ne peut être à la fois rouge et verte au même endroit et au même moment », « Lʼorange, en tant que qualité de couleur, se situe entre le rouge et le jaune » . Ces exemples ne sont pas exactement les mêmes que ceux choisis par Husserl aux § 11-12 de la troisième Recherche logique, mais ils constituent sans hésitation possible des exemples dʼa priori synthétique pour le phénoménologue. Soit la proposition : « La même surface ne peut être en même temps verte et rouge ». Quel est son statut ? Ce nʼest certes pas une proposition empirique, répond Schlick, bien que nous apprenions manifestement à reconnaître la différence du rouge et du vert par lʼexpérience : « Personne ne nie que cʼest par lʼexpérience que nous pouvons en venir à savoir quʼune robe (unie) revêtue par une personne donnée à un moment donné était verte, ou rouge, ou de tout autre couleur. Mais il est également impossible de nier quʼune fois que nous savons quʼelle est verte, nous nʼavons besoin dʼaucune expérience supplémentaire pour savoir quʼelle nʼest pas rouge. Les deux cas se situent à des niveaux entièrement différents. Toute tentative pour expliquer leur différence comme étant de degré, en soutenant, par exemple, que dans le premier cas nous avons affaire à une observation directe, alors que le second cas peut être reconduit en dernière analyse à des expériences (en raison du fait que cʼest seulement à travers elles que nous pouvons savoir quʼil nʼest pas possible dʼassocier le vert et le rouge à la même tache), est vaine » . Notons que Husserl nʼa jamais prétendu que cette différence fût de degré. Il a affirmé quʼil existe une nécessité qui, tout en étant universelle, nʼest pas de nature logique, mais dépend de lʼexpérience. Mais il faut bien comprendre que lʼexpérience en question nʼest pas celle de lʼempirisme. Husserl ne veut assurément pas dire quʼil nous faudrait de nouvelles expériences, étant posé quʼune robe est uniformément rouge, pour apprendre quʼelle nʼest pas verte. Il affirme, tout comme Schlick, que nous le savons nécessairement a priori ; mais il ajoute que le sens de cet a priori est irréductible à son sens strictement logique. Pour lui, nous savons par expérience, et cependant a priori, que deux couleurs distinctes
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Ibid., p. 146. « Is there a factual a priori ? », loc. cit., p. 282.

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ne peuvent occuper la même surface en même temps : lʼ « expérience » quʼil invoque nʼest pas dépourvue de forme, elle nʼest pas la simple et nue réception de sense data de la tradition empiriste, ni même une succession de vécus contingents, elle recèle elle-même des structures a priori ayant trait, par exemple, aux rapports possibles entre couleurs. En dʼautres termes, il y a pour Husserl non seulement une expérience de lʼa priori (lʼintuition eidétique), mais encore des a priori de lʼexpérience, cʼest-à-dire des légalités non empiriques qui confèrent à celle-ci ses structures invariantes. Schlick relève en passant que le concept dʼ « expérience » de Husserl et des phénoménologues est irréductible à celui de lʼempirisme – « il donnent aussi un nouveau sens au terme dʼ “expérience“ »
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– mais il

nʼapprofondit pas cette remarque, il ne dit ni en quoi ces deux concepts diffèrent, ni ce qui rend supérieur celui quʼil utilise. Pour Schlick, tout se passe comme si affirmer que la proposition en question est liée à notre expérience ne pouvait vouloir dire quʼune seule chose : quʼelle peut être confirmée ou invalidée par elle. Or, pour Husserl, lʼa priori matériel ne saurait être ni confirmé ni invalidé pour la simple et bonne raison que nous pouvons pas même concevoir (imaginer) ce que signifierait quʼil pût lʼêtre. Sa nécessité nʼest pas moindre que la nécessité logique (ni dʼailleurs supérieure à des probabilités empiriques), elle est dʼune autre nature. Lʼimpossibilité matérielle nʼest pas seulement lʼimpossibilité de penser ou dʼimaginer autrement les choses, cʼest lʼimpossibilité que les choses soient autrement. Cʼest ce que Schlick méconnaît quand il soutient que lʼimpossibilité pour une même tache dʼêtre à la fois (uniformément) rouge et (uniformément) verte ne peut être que de deux ordres, empirique ou logique : « Rouge et vert sont incompatibles, non point parce quʼil ne mʼest jamais arrivé dʼobserver leur apparition conjointe, mais parce que la phrase “cette tache est à la fois rouge et verte“ est une combinaison de mots dépourvue de sens » . Ici, Schlick « oublie » sa propre remarque sur lʼhétérogénéité des deux concepts dʼexpérience, le sien et celui quʼil discute, il fait comme si Husserl avait soutenu que lʼincompatibilité entre les couleurs provenait dʼune généralisation empirique ; il ne prend même pas en compte la spécificité de la réponse phénoménologique, ne serait-ce que pour la réfuter.
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Ibid., p. 278. Ibid., p. 284.

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En fait, Schlick raisonne à partir de prémisses quʼil ne prend pas le soin dʼexpliciter, mais qui sont les suivantes. Dʼabord, toute nécessité est dʼordre logique, conformément à la thèse défendue par Wittgenstein dans le Tractatus : « Rien ne contraint quelque chose à arriver du fait quʼautre chose soit arrivé. Il nʼest de nécessité que logique » ; « De même quʼil nʼest de nécessité que logique, de même il nʼest dʼimpossibilité que logique » . Lʼexemple qui, sous la plume de Wittgenstein, vient illustrer ces affirmations est justement emprunté au domaine de la couleur : « Que, par exemple, deux couleurs soient ensemble en un même lieu du champ visuel est impossible, et même logiquement impossible, car cʼest la structure logique de la couleur qui lʼexclut [...] (Énoncer dʼun point du champ visuel a dans le même temps deux couleurs différentes est une contradiction) » .
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Malheureusement, Wittgenstein ne précise pas ici en quoi consiste cette « structure logique » des couleurs, et encore moins en quoi cette nécessité est de nature purement logique . La conséquence quʼil semble légitime de tirer de ces affirmations, aux yeux de Schlick, est dans la droite ligne de lʼempirisme : sʼil nʼy a de nécessité que logique, tout ce qui appartient au domaine de lʼexpérience doit être contingent. Bref, lʼexpérience se réduit à une multiplicité de vécus atomiques, et il est absurde de supposer au sein dʼune telle multiplicité quelque chose comme des structures invariantes : toute structure ne peut être que projetée sur lʼexpérience par une grille logico-linguistique. Ainsi, le détour par le Tractatus permet à Schlick de retrouver les thèses fondatrices de lʼempirisme classique et notamment son association dʼun atomisme sensualiste et dʼun nominalisme, telle quʼon la trouverait par exemple sous la plume de Hume. Cʼest la distinction humienne entre matters of fact et relation of ideas, si du moins on consent à la lire, selon une tendance dominante à lʼintérieur du Cercle de Vienne, comme une préfiguration des thèses de lʼempirisme logique, qui est ici directrice : « On peut diviser tous les raisonnements en deux classes, écrit Hume : les raisonnements démonstratifs, qui concernent les relations dʼidées, et les raisonnements moraux, qui concernent les questions de fait et
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L. Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus, respectivement propositions 6.37 et 6.375 ; trad. de G. G. Granger, Paris, Gallimard, 1993, p. 108-109. 38 Ibid., proposition 6.3751 ; trad. citée, p. 109. 39 Cf. P. Simons, art. cit., p. 364.

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dʼexistence » . Les propositions des sciences (géométrie et algèbre) qui reposent sur des relations dʼidées peuvent être découvertes « par la seule opération de la pensée, sans dépendre de rien de ce qui existe dans lʼunivers »
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; elles correspondent aux « propositions dʼune nature purement

conceptuelle » de Schlick. En revanche, les propositions qui portent sur des faits (matters of fact), et dont la négation nʼest pas contradictoire, sont de nature empirique et ne recèlent par conséquent aucune nécessité. Telle est, par exemple, la relation de cause à effet. Cette opposition nʼadmet pas de troisième terme, et cʼest pourquoi il ne peut y avoir aux yeux de Hume de discours intermédiaire entre les sciences démonstratives et les sciences empiriques. La métaphysique, qui prétend à ce statut, se réduit à une illusion : « Si nous prenons en main un volume quelconque, de théologie ou de scolastique, par exemple, demandons-nous : contient-il des raisonnements abstraits sur la quantité ou le nombre ? Non. Contient-il des raisonnements expérimentaux sur des questions de fait et dʼexistence ? Non. Alors, mettezle au feu, car il ne contient que sophismes et illusions » . On ne comprendrait rien à lʼentreprise de Schlick, à sa critique de lʼa priori synthétique, mais aussi, plus généralement, à sa dénonciation de la phénoménologie comme parfait spécimen de « métaphysique », si lʼon ignorait lʼarrière-plan historique à partir duquel se développe sa pensée. Lʼantithèse de lʼanalytique-formel et du synthétique-empirique nʼest que la reformulation de lʼantithèse de Hume dans le contexte et à la lumière de la logique mathématique moderne. En partant de la double prémisse : 1) il nʼy a de nécessité que logique ; 2) lʼexpérience est entièrement contingente, Schlick argumente comme suit : puisque lʼaffirmation selon laquelle une robe uniformément rouge ne peut être uniformément verte en même temps ne peut être ni confirmée ni invalidée par lʼexpérience, alors elle nʼa aucun rapport à lʼexpérience et elle est donc analytique. Elle exprime une impossibilité qui, étant une inconcevabilité de principe, ne peut être que logique. Il faut en conclure quʼelle nʼexprime aucun état de fait, quʼelle est une tautologie : « Nos propositions a priori “matérielles“ sont, en vérité,
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D. Hume, An Inquiry concerning Human Understanding, Oxford University Press, 1999 ; trad. dʼA. Leroy, Enquête sur lʼentendement humain, Paris, Flammarion, 1983, p. 94. 41 Ibid., p. 85. 42 Ibid., p. 247.

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dʼune nature purement conceptuelle, leur validité est une validité logique, elles ont un caractère formel, tautologique » . Cela implique : premièrement, que de ces énoncés où la phénoménologie croit déceler des vérités profondes, des principes évidents permettant de fonder des ontologies régionales, sont en réalité des « trivialités » qui nʼont dʼusage que « rhétorique » ; deuxièmement, que la négation de ces tautologies ne conduit pas à des propositions empiriques fausses, mais à des contradictions logiques, cʼest-à-dire à des propositions complètement dénuées de sens. Une proposition comme « la même surface est à la fois uniformément verte et uniformément rouge » nʼest pas fausse empiriquement, elle contrevient aux lois de la syntaxe logique, elle exprime une impossibilité logique, de telle sorte quʼil ne nous est même pas possible de conférer à cette combinaison de mots un quelconque sens : « les règles logiques sous-jacentes à notre utilisation des mots de couleur interdisent un tel usage, tout comme elles nous interdiraient de dire : “un rouge clair est plus rouge quʼun rouge foncé“ » . Pour Husserl, il y aurait une différence entre cette dernière proposition, qui est analytiquement fausse, cʼest-à-dire qui est un contresens formel, une contradiction (Widersinn, Widerspruch), et dont il ne dirait dʼailleurs même pas quʼelle est un non-sens (Unsinn), et la première, qui est fausse a priori mais nʼest pas contradictoire, puisque sa fausseté ne dépend pas de critères purement logiques. Pour Schlick, il nʼy a pas de différence de ce genre : ces deux propositions sont des non-sens . Il nʼy a aucune distinction à faire entre ce que Husserl qualifierait de « contresens formel » et ce quʼil qualifierait de « contresens matériel » .
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M. Schlick, « Is there a factual a priori ? », loc. cit., p. 284. Ibid., p. 284. 45 À la différence de Wittgenstein, Schlick ne semble pas faire de différence entre une proposition dépourvue de sens (sinnlos), comme le sont les tautologies dans le Tractatus, et une proposition qui est non-sens (unsinnig). Du coup, il ne se pose pas non plus le problème du statut logique des propositions quʼil emploie – problème qui avait amené Wittgenstein à affirmer quʼil fallait « jeter lʼéchelle après y être monté » (Tractatus, 6. 54). 46 Du point de vue de Husserl, il faut distinguer, conformément à la IVè Recherche logique, §12-14 : 1) une expression dépourvue de sens, un non-sens (Unsinn), comme « vert et ou » ; 2) une expression contradictoire, un contresens formel, analytique qui est pourtant doté de sens (sinnvoll), comme « un rouge clair est plus rouge quʼun rouge foncé », « un tout peut exister sans parties » ; 3) une expression synthétique, mais fausse a priori, cʼest-à-dire un « contresens matériel » comme « il y

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Mais du coup, Schlick est obligé de rendre compte de lʼimpossibilité logique qui sʼattache à une proposition attribuant deux couleurs à une même surface en postulant que la logique sʼétend beaucoup plus loin que la logique formelle dans son acception classique (qui est encore celle de Husserl), plus loin que le domaine des connecteurs propositionnels, des variables, des quantificateurs, des valeurs de vérité ; il doit supposer, en accord avec Wittgenstein, quʼil existe quelque chose comme « une grammaire logique des mots de couleur » , sans être véritablement en mesure de préciser – pas plus que son prédécesseur – ce qui fait de cette grammaire une grammaire logique. Cʼest pourquoi, au terme de lʼexposé de Schlick, le lecteur peut difficilement se défendre de lʼimpression que toute son argumentation se développe parallèlement à celle de Husserl sans jamais vraiment avoir prise sur elle. Schlick a défini autrement lʼexpérience, la logique, lʼanalyticité, la signification dʼun énoncé. Mais a-t-il fait plus que cela ? A-t-il prouvé que les propositions synthétiques a priori de Husserl étaient en vérité analytiques, ou ne sʼest-il pas contenté de rebaptiser du nom dʼ « analytique » lʼa priori matériel des phénoménologues ? A-t-il fourni un argument décisif qui réduise leur thèse à néant, ou a-t-il simplement développé son propre raisonnement à partir de prémisses différentes ? Dans ce dernier cas, son argumentation resterait purement verbale. Elle nʼaurait rien permis de démontrer. Elle ne constituerait en aucune manière une réfutation de la position phénoménologique, ni a fortiori une démonstration de son caractère dépourvu de sens, de son statut « métaphysique » au sens que les positivistes confèrent à ce terme. Cʼest ce quʼil faut maintenant examiner.
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a une couleur inétendue », « ce carré est rond », « une même surface peut être en même temps uniformément rouge et verte », etc. 47 Schlick, « Is there... ? », loc. cit., p. 285.

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3. A-t-il été logiquement démontré que lʼa priori synthétique est logiquement impossible ? Critique de lʼargumentation de Schlick. Nous lʼavons vu, la thèse de Schlick nʼest pas seulement quʼon nʼa pas encore découvert de propositions synthétiques a priori, mais quʼil est impossible dʼen découvrir, que la notion de proposition synthétique a priori est aussi absurde que celle de cercle carré : « toute proposition est ou bien synthétique a posteriori ou bien tautologique ; des propositions synthétiques a priori lui paraissent être [au Cercle de Vienne] une impossibilité logique » . Mais Schlick est-il en mesure dʼétablir positivement ce point ? Et que faudrait-il faire pour lʼétablir ? La réponse à ces questions ne fait guère de doute. Pour y parvenir, il faudrait que Schlick soit en mesure de fournir une définition de ce quʼil entend par « proposition analytique » distincte de celle quʼil donne de « proposition a priori », et une définition de « proposition synthétique » distincte de celle de « proposition a posteriori », car dans le cas contraire son affirmation selon laquelle une proposition synthétique a priori est logiquement impossible ne serait rien dʼautre quʼune pétition de principe. Examinons, par exemple, le passage suivant de Schlick : « Une phrase synthétique, cʼest-à-dire une phrase qui exprime une connaissance, est toujours utilisée en science et dans la vie courante pour communiquer un état de choses, et, en vérité, cet état de choses dont la connaissance est formulée par la phrase en question. À lʼopposé, une phrase analytique, ou pour être plus clair, une tautologie, possède une fonction entièrement différente [...] Une tautologie est naturellement une vérité a priori, mais elle nʼexprime aucun état de choses, et la validité dʼune tautologie ne repose en aucune façon sur lʼexpérience » . Il est clair que Schlick définit ici lʼanalytique par lʼapriorité et le synthétique par lʼapostériorité ; mais alors, son affirmation selon laquelle seules les propositions analytiques sont a priori nʼest rigoureusement rien dʼautre quʼune tautologie découlant de ses définitions initiales. Dans ces conditions, sa thèse dʼaprès laquelle « toute proposition est ou bien synthétique a posteriori ou bien tautologique » ne peut constituer en aucun cas une réfutation de la thèse de Husserl. À partir
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Ibid., p. 281. Ibid.

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du moment où Schlick pose au départ que le seul a priori est de nature logique et que tout ce qui nʼest pas a priori en ce sens est empirique, il nʼest guère difficile dʼen tirer la conclusion selon laquelle lʼidée même dʼun a priori synthétique, cʼest-à-dire empirique, est contradictoire – mais, bien entendu, cette « démonstration » nʼa rien démontré du tout. Tant quʼon en reste là, si quelque chose est un « truisme », pour reprendre lʼexpression que Schlick applique à lʼa priori synthétique des phénoménologues, cʼest bien la thèse de Schlick elle-même ! Mais peut-on aller plus loin ? La seule manière de le faire, semble-t-il, cʼest-à-dire la seule manière dʼétablir positivement le bien fondé de la thèse de Schlick, ce serait de partir de définitions de lʼanalytique et du synthétique qui ne la rendent pas triviale, donc qui ne posent pas dès le départ lʼéquivalence de ces notions avec celles dʼ « a priori » et dʼ « a posteriori ». Mais est-ce possible ? Oui, sans doute, ou du moins cʼest la voie que Schlick semble emprunter au commencement de son raisonnement, en réhabilitant la définition kantienne de lʼanalytique par le principe de noncontradiction. Dans la Critique de la raison pure, en effet, Kant propose la définition suivante : « si le jugement est analytique, quʼil soit négatif ou affirmatif, sa vérité doit toujours pouvoir être suffisamment connue dʼaprès le principe de contradiction » . En termes formels, cela signifie quʼune proposition p est analytique si et seulement si on peut dériver de sa négation non p une contradiction logique, cʼest-à-dire une proposition de la forme p & non p. Schlick commence par se réclamer expressément de ce critère kantien de lʼanalytique : « Lʼidée de Kant, précise-t-il, était tout à fait correcte », cʼest-à-dire « son opinion que la logique tout entière devait être comprise à partir du principe de contradiction ». En prenant ainsi le parti de Kant, Schlick, quʼil le sache ou non, sʼoppose une fois de plus aux Recherches logiques. Husserl y refuse de définir la logique à partir du seul principe de non-contradiction, non seulement parce quʼil existe des objectivités proprement logiques qui doivent pouvoir être données ellesmêmes intuitivement , mais surtout parce que Kant « nʼa jamais remarqué
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Kant, Kritik der reinen Vernunft, Ak. III, 142 ; A 151/B 190 ; trad. dʼA. J.-L. Delamarre et F. Marty, in Œuvres philosophiques, tome I, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1980, p. 894. 51 Husserl, Logische Untersuchungen, Hua, Bd. XIX/2, §66, p. 732 ; trad. citée, tome III, p. 243 : « Il a été funeste que Kant (dont malgré tout nous nous sentons fort

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combien peu les lois logiques possèdent en toute occasion le caractère de propositions analytiques, dans le sens où lui-même avait fixé leur définition » . En effet, quelles propositions de la logique formelle peut-on véritablement dériver du principe de non-contradiction tout seul ? Pratiquement aucune. À la limite, il faudrait compléter la formulation kantienne en stipulant que les propositions analytiques sont celles quʼil est possible de dériver à partir du principe de contradiction et de toute la classe des vérités logiques (principe dʼidentité, loi de double négation, etc.). La définition kantienne devrait alors être modifiée de la façon suivante : p est analytique si et seulement si on peut dériver de non p une contradiction de la forme p & non p au moyen des seules vérités logiques. Le domaine du synthétique serait alors celui des propositions qui ne peuvent pas faire lʼobjet dʼune telle dérivation. Schlick, à la différence de Husserl, ne relève pas cette difficulté ; il ne se préoccupe pas non plus de la nécessité de compléter la définition de Kant. Mais même à supposer que lʼon procède à cette réforme, afin de se donner justement une définition de lʼanalytique qui ne fasse pas déjà intervenir la notion dʼa priori et une définition du synthétique qui ne fasse pas déjà intervenir la notion dʼa posteriori, cela suffirait-il pour légitimer la thèse de Schlick – donc pour réfuter celle de Husserl ? Peut-on dire dʼune proposition du type : « un même objet ne peut être uniformément vert et rouge en même temps » quʼelle est analytique au sens que nous venons de préciser ? Dans ce cas, il devrait être possible de lʼétablir au moyen dʼune dérivation formelle adéquate. Tant que cette démonstration nʼa pas été effectuée (et rien ne prouve quʼelle puisse lʼêtre), lʼaffirmation selon laquelle les énoncés synthétiques a priori de Husserl seraient en vérité analytiques nʼa pas reçu lʼombre dʼune justification. En effet, il se pose immédiatement le problème de la présence dans cette proposition de termes apparemment inanalysables qui interdiraient de la réduire à une contradiction à lʼaide des seules vérités logiques. Schlick, à vrai dire, ne se prononce pas sur ce problème. Mais un autre membre du Cercle de Vienne, Hans Hahn, lʼa pris au sérieux. Pour lui, la négation de la proposition du phénoménologue – si on peut la désigner ainsi
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proche) se soit débarrassé du domaine purement logique, au sens étroit du mot, avec cette simple remarque quʼil tombait sous le concept de contradiction » 52 Ibid.

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–, à savoir « une même surface peut être en même temps rouge et verte », équivaut à la contradiction logique : « une même surface peut être en même temps rouge et non rouge ». Hahn écrit en effet : « Nous apprenons, par dressage suis-je tenté de dire, à appliquer la désignation “rouge“ à certains objets, et nous stipulons que la désignation “non rouge“ sera appliquée à tous les autres objets. Sur la base de cette stipulation, nous pouvons ensuite affirmer avec une absolue certitude quʼil nʼexiste aucun objet auquel sʼappliqueraient à la fois la désignation “rouge“ et la désignation “non rouge“. Ce qui se formule ordinairement en disant que rien nʼest à la fois rouge et non rouge » . Si on retient cette suggestion, il sʼensuit que la proposition apparemment synthétique a priori de Husserl est en réalité une proposition analytique au sens kantien (modifié), puisquʼelle nʼest que lʼexpression du principe de non-contradiction : « non (Rx et non Rx) ». Mais cette suggestion doit-elle être retenue ? La réponse est non, pour deux raisons au moins. Premièrement, le domaine des vérités synthétiques a priori tel que le conçoit Husserl comprend un grand nombre de propositions dont il est impossible prima facie de réduire la négation à une contradiction logique. Comment faire pour « toute couleur est étendue » ? « Tout son possède une hauteur et une intensité » ? Ou encore, « lʼorange, en tant que qualité de couleur, se situe entre le rouge et le jaune » ? Ni Schlick, ni Hahn ne nous le disent. Bien sûr, cela serait possible si lʼon choisissait de définir la couleur, par exemple, comme une qualité visuelle de lʼétendue, de telle manière quʼil découle analytiquement de cette définition quʼune couleur inétendue est contradictoire ; mais on aurait alors commis une nouvelle pétition de principe. Car il nʼy a rien de tel, logiquement parlant, que la définition de la couleur, ni dʼailleurs dʼaucun terme matériel. Deuxièmement, même si lʼon sʼen tenait au seul exemple que Hahn choisit dʼexaminer, il nʼest pas du tout sûr que les choses soient aussi simples. Quʼest-ce qui interdit de dire quʼun même objet peut être en même temps uniformément bleu et uniformément vert, à condition dʼentendre par là quʼil est turquoise, cʼest-à-dire de désigner sa couleur, le turquoise, par
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H. Hahn, « Logik, Mathematik und Naturerkennen », Einheitswissenschaft, n°2, Vienne, 1932 ; trad. anglaise de A. J. Ayer, Logical Positivism, New York, The Free Press, 1959, p. 153 ; cité dʼaprès Clavelin, « La première doctrine de la signification... », loc. cit., p. 477.

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une combinaison de couleurs primaires ? En revanche, il est vrai quʼon ne peut guère dire quʼun même objet est rouge et vert en même temps. Mais comment rendre compte, justement, de cette différence ? Nʼest-ce pas précisément ce type de différence que Husserl a en vue lorsquʼil parle dʼa priori matériels, par exemple de rapports nécessaires et a priori entre les couleurs qui ne sauraient être dérivés des seuls principes de la logique ? Ainsi, du point de vue qui nous intéresse, celui de la possibilité de lʼa priori matériel, ce serait plutôt lʼirréductibilité de lʼexemple cité à une contradiction logique qui donnerait à réfléchir. Cette irréductibilité nʼindiquerait-elle pas que la vérité de la proposition en question, sans être empirique, est néanmoins inanalysable ? Cʼest-à-dire quʼil y a bien du synthétique a priori ? Mais alors, non seulement la tentative de Hahn manquerait son but, mais elle conduirait à une conclusion rigoureusement opposée à celle quʼil formule. Car il semble bien que les couleurs entretiennent justement des rapports de compatibilité et dʼincompatibilité qui ne relèvent pas des seules lois de la logique, mais qui dépendent de lʼexpérience que nous en avons, sans pour autant dériver dʼune généralisation inductive sur la base de cette expérience : des jugements tels que « le bleu est plus proche du vert que du rouge », « lʼorange est composé de jaune et de rouge », « on peut parler dʼun rouge orangé mais non dʼun rouge verdâtre » expriment précisément de tels rapports. Ce qui ressort de ces considérations, cʼest quʼil est très difficile – pour ne pas dire impossible – dʼappliquer aux propositions synthétiques a priori de Husserl la définition restreinte (« kantienne ») de lʼanalytique. Il est très difficile de dériver de la négation des propositions que Husserl qualifie de synthétiques a priori une contradiction logique, de manière à démontrer quʼelles sont analytiques . Schlick, dʼailleurs, ne sʼy essaie même pas, à la
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Cʼest ce que Wittgenstein a vu très tôt et qui lʼa amené, dans ses « Remarques sur la forme logique » de 1929, à renoncer à défendre la thèse du Tractatus dʼaprès laquelle « énoncer dʼun point du champ visuel a dans le même temps deux couleurs différentes est une contradiction » (6.3751). En effet, la table de vérité dʼune proposition telle que « Cette surface est uniformément rouge et uniformément verte en même temps » diffère de celle de « A et non-A » dans la mesure où sa ligne supérieure (« VVF ») représente une combinaison impossible et doit être supprimée dʼune notation logique adéquate (de ce que Wittgenstein appelle alors « un langage phénoménologique »). Cette proposition nʼest pas une contradiction logique, mais une « exclusion ». Cette brèche ouverte dans la conceptualité du Tractatus par le

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différence de Hahn, soit quʼil en voie dʼentrée de jeu lʼimpossibilité, soit quʼil esquive soigneusement le problème pour les besoins de sa cause. Sa stratégie consiste plutôt à passer sans solution de continuité de cette première définition de lʼanalytique à une seconde qui, en identifiant lʼanalytique à lʼa priori en général, permet de dériver analytiquement de la définition même de lʼanalytique lʼimpossibilité du synthétique a priori. Par ce tour de passe-passe, Schlick donne lʼimpression dʼavoir résolu le problème ; mais, au cas où ces deux définitions de lʼanalytique ne seraient pas équivalentes, cʼest toute son argumentation qui reposerait, en dernière instance, sur une équivoque. Dans le passage que nous avons déjà commenté, mais qui est central à cet égard, on peut lire : « Lʼidée de Kant était tout à fait correcte, et son opinion que la logique tout entière devait être comprise à partir du principe de contradiction peut être interprétée par conséquent comme une reconnaissance de son caractère purement tautologique » . Schlick glisse ici dʼune première caractérisation (restreinte, « kantienne ») de lʼanalytique, selon laquelle toute proposition analytique est certes a priori, car dérivable formellement des seules vérités logiques, mais toute proposition a priori nʼest pas nécessairement analytique, à une seconde caractérisation beaucoup plus large, en vertu de laquelle est analytique toute proposition dont quiconque comprend le sens aperçoit aussitôt, par là même, quʼelle est vraie (« analytique » devient alors synonyme de « vrai en vertu de sa seule forme», cʼest-à-dire de « tautologique » ; et « synthétique » veut dire à présent : dont la vérité ne peut être établie par la seule compréhension de son sens mais exige le recours à lʼexpérience). Par ce seul changement de définition, Schlick a identifié cette fois le domaine de lʼanalytique avec celui de lʼa priori et le domaine du synthétique avec celui de lʼa posteriori, dʼoù il suit logiquement que lʼidée de synthétique a priori est une contradiction dans les termes. Si lʼon sʼen tient à la première définition de lʼanalytique, tout reste encore à faire, car il reste à démontrer par des procédures formelles appropriées que toutes les propositions a priori sont eo ipso analytiques. Si
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problème des couleurs mutuellement exclusives conduira Wittgenstein à lʼabandon de lʼidée de lʼindépendance des propositions élémentaires et à lʼélaboration de sa notion de « grammaire ». 55 « Is there a factual a priori ? », loc. cit., p. 278.

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maintenant on passe à la seconde définition, cette démonstration formelle est devenue superflue, puisquʼon a défini le domaine de lʼa priori par lʼanalyticité. En passant dʼune définition à lʼautre, Schlick a donc esquivé le problème de la démonstration de sa thèse en se bornant à changer ses définitions. Mais, bien sûr, Schlick nʼa fourni aucune justification de ces définitions nouvelles. Or, tant quʼil nʼa pas établi ce qui justifie que nous considérions les propositions synthétiques a priori de Husserl comme vraies en vertu de leur seule forme, indépendamment de toute considération de faits, il nʼa rien établi du tout. Il se pourrait fort bien, en effet, que les termes descriptifs possèdent ici un contenu conceptuel inanalysable, et que ce soit par la connaissance a priori de ce contenu que lʼon sache quʼelles sont vraies sans avoir besoin pour cela dʼaucune connaissance empirique. Cʼest même exactement ce que soutiendrait Husserl. Pour lui, il nʼy a aucune difficulté à affirmer que quiconque comprend le sens des propositions en question sait aussi, par là même, quʼelle sont vraies ; en revanche, il refuserait dʼen conclure quʼelles sont vraies en vertu de leur forme seulement, donc quʼelles sont des tautologies, pour la simple raison quʼil refuserait lʼidentification du domaine de lʼa priori en général avec celui de lʼanalytique. Mais Schlick escamote la difficulté en glissant du sens restreint dʼ « analytique » à son sens large, cʼest-à-dire en étendant lʼusage dʼ « analytique » bien au-delà de son usage kantien (et husserlien), de manière à ce que des propositions qui nʼauraient jamais été considérées par Kant comme analytiques, telles que « toute couleur est étendue », « la même surface ne peut être en même temps verte et rouge », etc., puissent à présent recevoir cette caractérisation. Toute son argumentation repose donc bel et bien sur un usage équivoque du terme « analytique », sur un élargissement de son sens tel quʼil coïncide finalement avec celui dʼ« a priori ». Mais, tant que la « démonstration » en reste là, il faut affirmer : premièrement, que le genre dʼobjection que Schlick adresse à Husserl, à savoir quʼil a réduit la question de droit (quid juris ?) à une question de fait (quid facti ?), autrement dit quʼil nʼa pas interrogé les conditions de possibilité de lʼa priori synthétique, mais sʼest contenté dʼaffirmer son existence, sʼapplique aussi bien, sinon mieux, aux affirmations de Schlick ; deuxièmement, que le critère de lʼanalytique fourni par Schlick, à savoir que « quiconque saisit la signification dʼune

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tautologie voit par là même quʼelle est vraie » est insuffisant : en lʼétat, il reste un critère psychologique et rien dʼautre. En somme, de deux choses lʼune : ou bien lʼaffirmation selon laquelle les propositions analytiques sont vraies en vertu de leur seule forme, de telle sorte que quiconque les comprend sait du même coup quʼelles sont vraies sans avoir recours à lʼexpérience, est une définition de ces propositions ; auquel cas, Schlick nʼa fait que rebaptiser les propositions synthétiques a priori de Husserl « analytiques » sans avoir établi en quoi elles le sont. Ou bien, il sʼagit là dʼune propriété que ces propositions possèdent, et alors il doit être possible de montrer par quel procédé logique les termes « couleur » et « étendue », par exemple, peuvent être éliminés de la proposition « toute couleur est étendue » et remplacés par des variables de prédicats qui la rendent vraie pour toutes leurs substitutions possibles : mais cette tâche nʼa pas été accomplie par Schlick. Il faut pouvoir montrer, grâce à cette substitution de variables de prédicats, que la négation de cette proposition est contradictoire en vertu de sa seule forme. Donc que cette proposition se laisse déduire des seuls principes de la logique. Mais où cela a-t-il été montré ? Bien entendu, si cela nʼa pas été montré (et sans doute ne peut pas lʼêtre), nous en sommes revenus à notre point de départ, cʼest-à-dire au problème des termes inanalysables. Or, cʼétait là, aussi, le point de départ de Husserl. Sʼil y a bien des termes dont le contenu descriptif est inanalysable (et Schlick nʼa aucunement établi quʼil nʼy en avait pas), alors la distinction de propositions analytiques a priori (qui restent vraies pour toute substitution possible de variables) et de propositions synthétiques a priori, qui ne sont pas issues dʼune généralisation (donc qui ne peuvent être infirmées par lʼexpérience), mais qui ne laissent pas prise à une telle substitution salva veritate – cette distinction garde toute sa force. Ces propositions sont bien a priori, mais il est très douteux quʼelles soient analytiques. Bien loin que lʼimpossibilité dʼun a priori synthétique ait été démontrée, la thèse de Husserl sortirait plutôt renforcée des lacunes de lʼargumentation de Schlick. Nous rejoignons ainsi, par une autre voie, les conclusions de Peter Simons. Les intuitions de Husserl et de Bolzano recoupent en partie le

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problème de lʼhidden analyticity que Quine a mis en évidence. Au lieu de dire que ce problème ruine la possibilité même dʼune distinction entre lʼanalytique et le synthétique, on pourrait plutôt en conclure que des propositions dont lʼanalyticité ne peut être établie formellement, et qui ne sont pas issues pour autant dʼune généralisation empirique, sont synthétiques a priori. Comme lʼécrit Peter Simons, « le concept [dʼanalyticité] de Bolzano-Husserl, malgré les difficultés bien connues relatives à lʼanalyticité implicite, ne semble pas plus mauvais que les concepts usuels des positivistes logiques, et il présente lʼavantage de ne pas nécessiter un élargissement de la logique pour inclure des concepts dotés dʼun contenu empirique spécifique. On se figure souvent que les recherches philosophiques de Wittgenstein et du Cercle de Vienne sont un pas en avant en direction dʼune philosophie exacte. Toutefois, il faut bien admettre que, sur certains
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points,

des

traditions

antérieures, étaient

telle

la

première plus

phénoménologie exactes » .

(pré-transcendantale),

considérablement

Il ne faudrait pourtant pas céder trop vite à la tentation dʼopposer un premier Husserl, rigoureux et épris de logique, à un second, soi-disant vague et métaphysique, selon un lieu commun de lʼexégèse. Au contraire, le fait significatif est que Husserl nʼabandonne pas le critère de Bolzano même après le tournant transcendantal. On lit par exemple dans les Ideen...I que, pour les vérités synthétiques, « le remplacement par des inconnues des termes déterminés considérés ne donne pas naissance à une loi de logique formelle, comme cʼest le cas de façon caractéristique pour toutes les vérités nécessaires de type “analytique“ » . Même si Bolzano nʼest pas cité, on a là exactement la définition de la troisième Recherche logique. La leçon à tirer de tout cela est que, même sʼil est sans doute difficile dʼétablir positivement lʼexistence dʼa priori matériels, cʼest-à-dire de structures nécessaires de la phénoménalité en tant que telle, et même si Husserl a eu tendance – à tort – à penser toutes les descriptions phénoménologiques comme reposant sur de tels a priori, méconnaissant de ce fait même tout ce qui ressortit, dans la
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Simons, art. cité, p. 376. Husserl, Ideen...I, Hua, Bd. III,1, §16, p. 36-37 ; trad. de P. Ricœur, Paris, Gallimard, 1950, p. 56. Cf. aussi le §14, pour la différence des « substrats pleins » et des « substrats vides », où lʼon trouve également une référence implicite à Bolzano.

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phénoménologie, à des présuppositions historiques, il nʼen reste pas moins que ce nʼest pas seulement la première phénoménologie de Husserl (prétranscendantale) qui sort intacte de la critique de Schlick ; cʼest la phénoménologie comme telle en sa possibilité.