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SWÉDENBORG
v
..... U.ERIIES RÉUNIES S. A. L." .••• ~ ~ . ' ' ' - .... * , ~ 8
CHARLES BYSE
SWEDENBORG
v
COURS TRJE!;fIZE ET QUATORZE
18. 'La Foi qui sauve.
140 La Psyohologie de Swédenborg.
Plus on connait, plus on a i m e ~
LÉONARD DE VINCI ..
LAUSANNE
Ll!lON MARTINET l!lDITEUR
5, rue de Bourg
et chez l'auteur, Valentin 2:3.
PARIS!> LIBRAIRIE FISCHBACHER
Tous droits réservés.
l '1 j 3
R un illustre philosophe.
Fl3mirateur 3e Swé3enborg:
Emile Boutroux.
professeur 3e l'Université 3e paris.
membre 3e l'Flca3émie française.
PRÉFACE
Ce tome cinq termine une série qu'on peut regar-
der comme complète, car elle donne une idée pré-
cise, quoique sommaire, d'Emmanuel SWédenborg,
de son système tbéolôgique et du mcuvement reli-
gieux qui se rattacbe à son nom. Ayant depuis plus
de trente ans' étudié ses ouvrages, étant au fait de
la littérature qui le concerne, et n'appartenant point
à une Eglise Nouvelle, je puis parler de lui avec une
connaissance de cause et une impartialité qu'aucun
écrivain de langue française n'a réunies jusqu'à pré-
sent. Du reste, nul n'a tenté une œuvre pareille.
J'ai commencé par une Biographie de mon héros,
faisant voir en lui le SalJant, le Philosophe, et le Ré-
vélateur; j'avais à ma disposition pour cela une
extraordinaire quantité de documents contempo-
rains. J'ai relevé son étonnant génie et les événe-
ments merveilleux de sa carrière, en expliquant
ceux-ci à sa manière, sans me plonger dans l'étude
abstruse de sa personnalité, ce qui m'eût entraîné
trop loin. Cette personnalité, comme celle des théo-
sophes et des prophètes en général, mais plus encore
que toute autre, restera toujours une énigme pour
-8-
ceux qui n'admettront pas que Dieu se révèle, en
certains moments, p ~ r des hommes élus qu'il anime
de son Esprit, et dont il fait ses instruments pour la
réalisation de ses plans dans le monde.
Dans le domaine historique, j'ai montré en outre
que Swédenborg eut de fervents Admirateurs parmi
les esprits les plus distingués du dix-huitième et du
dix-neuvième siècle; j'ai retracé les phases du Procés
en hérésie dirigé contre deux de ses disciples immé-
diats; j'ai raconté les travaux persévérants et cou-
rageux qui ont honoré, en différents pays, les
Pionniers et Fondateurs de la Nouvelle Eglise; j'ai
décrit enfin, avec chiffres officiels à l'appui, l'état
actuel de la cause swédenborgienne, notamment en
Angleterre et aux Etats-Unis.
Pénétrant avec notre guide inspiré dans l'empire
mystérieux que nos sens grossiers ne sauraient per-
cevoir, j'ai représenté les trois régions qui le com-
posent: 1
0
Le Ciel tel qu'il l'a vu; 2
0
Le Monde des
Esprits; 3
0
L'Enfer. Ce dernier sujet m'a fourni
l'occasion de faire une réserve en faveur de l'immor-
talité conditionnelle.
Passant à la théologie systématique, qui m'inté-
resse tout particulièrement, j'ai développé, discuté
et démontré avec le plus grand soin les Quatre Doc-
trines p1'Încipales de notre auteur, savoir: la Divine
Triade ou le Monothéisme et Jésus-Christ; l'Ec1'Îture
Sainte; l'Art de vivre et la Foi qui sauve.
Le tome quatre est consacré tout entier à l'Ecri-
ture, sujet que j'ai divisé comme suit: L'Esprit dans
9
la Lettre. Le Canon de la Nouvelle Eglise. Exemples
et Avantages du Sens spit·ituel.
A côté de ces quatre doctrines, j'ai cru devoir
examiner celle de la Rédemption, la tenant pour
non moins caractéristique et non moins impor-
tante.
Je suis entré finalement sur le terrain de la philo-
sophie proprement dite, en étudiant assez à fond la
Psychologie du grand penseur suédois; cet examen
a pris six leçons, plus de la moitié du présent
volume. La psychologie joue en effet un rôle de
premier ordre dans son système, elle en pénètre
toutes les portions comme le sang qui circule jus-
qu'aux extrémités du corps. C'est, à notre avis, cet
élément psychologique qui rend ses œuvres singu-
lièrement impressives et réconfortantes, en leur
donnant une valeur humaine, c'est-à-dire égale pour
tous les lieux et pour tous les temps.
En entreprenant cette publication, je n'ai en vue
ni le profit, ni l'honneur; cela va presque sans
dire. Mon seul but est le triomphe de la vérité sur
toutes les erreurs qui l'entravent. Dans un siècle où
tant de gens naviguent sans boussole sur un Océan
ténébreux, où beaucoup de savants sont athées, où
les docteurs chrétiens eux-mémes manquent de
convictions intellectuelles sur les points fondamen-
taux de la Révélation, et se lancent dans l'activité
sociale avec d'autant plus d'ardeur qu'ils se sentent
envahis par l'agnosticisme, il me parait urgent de
divulguer une religion inconnue en France jusqu'à
-10-
ce jour, même dans les milieux cultivés, une reli-
gion qui se présente aux catholiques et aux réformés
comme une synthèse supérieure à ces deux confes-
sions rivales, une religion rationnelle et philoso-
phique qui n'a rien à craindre du progrès de la
science, et qui laisse à la pensée humaine toute sa
liberté. Ayant rencontré providentiellement cette
conception absolument morale et spirituelle du
christianisme, je suis heureux de pouvoir l'exposer
à ceux qui cherchent, avec angoisse et peut-être
sans espoir, la lumière et la vie. Ce qui m'a satisfait
en satisfera beaucoup d'autres.
J'ai jeté la semence en terre avec foi, sachant
qu'il lui faudra du temps pour lever et surtout pour
produire une moisson. Puissé-je voir dans l'Au-delà,
où je serai bientôt, que mes faibles travaux contri-
buent en quelque mesure à soumettre une partie
de ma génération à Celui que je sers! Ce sera ma
plus belle récompense. Et puissent plusieurs de
ceux qui liront mes livres aider le Fils de l'homme,
« en qui sont cachés tous les trésors de la sagesse et
de la science, » à fonder ici-bas la Cité de Dieu!
CHARLES BVSE
Lausanne, Valentin 23, le !O juillet {913.
TREIZIÈME COURS
La Foi qui sauve.
PREMIÈRE LEÇON
R61e capital de la Foi.
La société et la science reposent sur la foi. Foi religieuse et
foi chrétienne.
DéJ"nition de la Foi.
On revient de nos jours à l'examen de cette question. Vues
de Swédenborg. Reconnaissance interne du vrai. Foi et
croire. La foi en Jésus-Christ implique certaines idées.
Contre-façons de la foi. La foi d'autorité. La raison n'est
pas incompétente en théologie. Sainte-Beuve. Vue spirituelle.
Foi et vérité ne font qu'un. Amouna. La foi séparée de la
vérité. Croire sans' voir. Science et persuasion. Devoir
d'examiner les dogmes. Faux protestants. Situation dan-
gereuse. Moyens pour arriver à la foi. Chercheurs dilet-
tantes.
Relation de la Foi et de la Charité.
Ce qu'est la charité. Le bien aime le vrai. Pourquoi on ne lit
pas Swédenborg. La progression ou le trine des degrés dis-
crets. L'effort de fructifier. La foi est le ,nédium entre la
charité et l'usage. La Crise des croyances religleuses, par
M. P. Stapfer. Ce n'est pas le christianisme qui meurt, c'est
sa forme protestante. Le Fidéisme, dernier cri des libéraux.
M. Ménégoz et son énorme paradoxe. Foi inconsciente. Su
jectivisme effréné. Verdicts de Gaston Frommel et du pro-
fesseur Doumergue.
Rôle capital de la Foi.
La foi joue dans notre vie un rôle capital, rôle
qui s'agrandit à nos yeux à mesure que nous y réflé-
-14 -
chissons davantage. Le petit enfant se confie abso-
ument à sa mère ou à sa nourrice, à son père et à
ses alentours. Peu à peu, et jusqu'à un certain point
seulement, nous avons appris à remplacer la foi
aveugle par la raison ; encore la masse conser-
ve-t-elle, dans les pays les plus civilisés, certaines
idées superstitieuses, c'est-à-dire une foi puérile
qui a refusé de se laisser éclairer. Nous avons tous
l'habitude de nous confier à d'autres pour une quan-
tité de choses: pour notre nourriture, nos boissons,
notre argent, notre sécurité en chemin de fer ou sur
un navire, notre existence même dans un incendie
ou à la guerre. Sans cette confiance réciproque, qui
est tantôt justifiée, tantôt imprudente, la société ne
pourrait exister et surtout se développer. La foi est
naturelle et digne de l'homme, qui ne doit pas être
considéré comme un individu isolé, mais comme un
être sociable.
On commence à se rendre compte universellement
que la science, qu'on opposait naguère à la religion,
repose elle aussi sur la foi, quand ce ne serait que
sur la confiance en la raison humaine, ou sur le
principe de causalité qui ne peut être démontré.
Je n'ai pas besoin de m'arrêter sur ce fait, qu'aucun
vrai savant ne contestera désormais.
*
* *
Ce que je tiens à dire, c'est qu'il existe une foi de
nature particulière, qu'on appelle foi religieuse;
c'est elle qui nous intéresse directement. Toutes les
-ii:>-
religions, depuis les plus grossières jusqu'aux plus
nobles, s'appuient sur une foi quelconque; la reli-
gion même ne peut être conçue autrement que
comme un édifice qui s'élève sur le terrain de la foi.
Mais limitons-nous au système chrétien. Vous le
savez, l'Ancien et le Nouveau Testament sont d'ac-
cord pour regarder la foi comme le mobile d'une
conduite agréable à Dieu, comme la condition du
salut. Le dogme de la justification par la foi, pro-
clamé par Martin Luther, est devenu le «principe
matériel» ou essentiel de la Réforme, et il serait
difficile d'exagérer l'influence qu'il a exercée sur
les populations protestantes. Je ne sais si les catho-
liques attribuent moins d'importance que nous à la
foi, mais à coup sûr par ce mot ils entendaient au
seizième siècle, et entendent encore aujourd'hui,
autre chose que les réformés. La simple rectification
du sens de ce terme fut une des grandes forces des
Réformateurs; elle contribua pour une large part à
la création d'Eglises plus évangéliques et à l'épura-
tion des mœurs.
L'idée qu'on s'est formée de la foi a nécessaire-
ment des résultats considérables, soit en bien, soit
en mal. 11 ne suffit donc pas d'avoir de la foi, il faut
en outre que notre foi soit vraiment celle que
l'Evangile réclame et à laquelle il fait ses promesses.
Il vaut la peine d'examiner, de préciser, de compa-
rer, afin de repousser tout ce qu'il y a de faux dans
les conceptions courantes de la foi, et de nous en
former une qui soit, si possible, tout à fait juste, ou
- 16-
du moins plus juste que les autres et de nature à
nous satisfaire complètement. Toutes les erreurs
portant sur un sujet si fondamental doivent être
fort dangereuses; car, passant de la tête au cœur,
elles peuvent troubler notre paix actuelle, faire dé-
vier notre culte et notre morale, et avoir de fâcheu-
ses conséquences pour notre sort à venir.
Définition de la Foi.
On a eu le bon esprit de se remettre de nos jours,
non sans utilité, à l'étude sérieuse de cette délicate
question, mais aucun théologien ne me paraît
l'avoir traitée d'une manlere aussi profonde et
aussi remarquable qu'Emmanuel Swédenborg. Il a
exposé ses vues d'abord dans un traité intitulé
Doctrine de la Nouvelle Jérusalem sur la Foi t, puis
dans La Vraie Religion chrétiennne, contenant toute
la théologie du Nouveau Ciel et de la Nouvelle
Eglise'. Pour vous les faire connaître quant à l'es-
sentiel, je suivrai le premier de ces ouvrages, qui
est de beaucoup le plus bref, quitte à le compléter
en recourant au second, que l'auteur a composé
tout à la fin de sa carrière, à l'âge de quatre-vingt-
trois ans.
Par une réaction très justifiée contre l'orthodoxie
morte, le dogmatisme, l'intellectualisme qui a régné
l C'est la dernière des Quatre Doctrine& de la Nouvelle Jérttsalem,
publiées en t 763.
2 Publiée en 1771. Premier volume.. chap. VI. p. 426-523. Ces
deux ouvrages sont traduits en français par Le Boys ùes Guays.
1.
-17
trop longtemps dans les Eglises réformées, les pro-
testants en arriv'lnt toujours plus à tenir la foi pour
un acte du cœur. Comme nous allons le voir, le
théologien de Stockholm semble être d'un avis con-
traire; cependant, ici comme dans plusieurs autres
cas, il est si complexe et si pondéré, si riche en
réserves et en nuances, qu'il faut attendre la fin de
son exposition pour embrasser véritablement sa
pensée et pour être à même de la juger.
*
* *
La foi, dans toute sa généralité, en quoi consiste-
t-elle? Swédenborg répond d'emblée à cette question
par la thèse suivante, que son premier chapitre doit
établir: La, foi est la reconnaissance inte"ne du vrai.
n en fait, avant tout, un acte de l'intelligence. Or
c'est bien à ce résultat que nous amène l'observation
et la réflexion impartiales.
Mais, avant d'aller plus loin, je me vois forcé
d'ouvrir une parenthèse. I,e verbe Croire et le subs-
tantif Foi, deux mots français absolument distincts,
semblent exprimer deux notions différentes; pour-
tant ce n'est là qu'une apparence particulière à notre
langue, - ainsi qu'à d'autres provenant également
du latin, - et qui ne se rencontre ni dans le grec
du Nouveau Testament, ni dans l'hébreu de l'Ancien.
Pour Jésus, pour les apôtres et pour tous nos auteurs
sacrés, avoir la foi et croire étaient une seule et
même action, désignée par le même mot; le verbe
(pisteuô) et le substantif (pistis) avaient le même ra-
SW":;DENBORG v t
- 18-
dical. La foi, au sens biblique, n'est donc autre
chose que l'action de croire ou l'état de celui qUt
croit, et définir le verbe Cl croire », c'est définir le
substantif « foi». Quant à la Croyance, c'est le
contenu de la foi, lorsqu'il s'agit d'une idée, d'une
opinion, d'une doctrine; c'est aussi la foi elle-même,
quand elle demeure intellectuelle. J'aurai du reste
l'occasion de revenir sur ce vocable.
Fermons la parenthèse, pour en venir à la défini-
tion générale qui forme la première thèse de notre
livre : La foi est la reconnaissance interne du vrai.
Une reconnaissance, donc un acte de l'entendement
et non de la volonté, de la tête et non du cœur;
mais une reconnaissance interne"
Le philosophe suédois nous a, en effet, acco u·
tumés à une distinction très importante et tr9P ra-
rement observée, celle de l'homme externe et de
l'homme inter,ne, qui ne correspond pas exactemen t
à celle du corps et de l'âme. Le mental, ou la partie
immatérielle de notre Moi, a lui-même un externe,
qui n'est jamais tout à fait d'accord avec son
interne, tant que nous vivons ici-bas. Nous avons
des pensées externes, superficielles et mondaines,
qui sont parfois en contradiction avec nos pensées
internes, plus profondes et meilleures. La foi est
une reconnaissance interne, une vue spirituelle, une
intuition ou une perception de la portion religieuse
de notre être, une certitude immédiate ayant sa
source dans l'intimité de notre âme et que nous
sentons inébranlable. Elle nous met en contact di-
rect avec les réalités du monde d'en haut.
-2ù-
rapport avec le christianisme, c'était pour la plu-
part en admettre la réalité parce que l'Eglise l'en-
seignait, sans que ce fait se présentât d'une façon
claire à leur entendement, sans qu'j'ls en fussent
personnellement convaincus. Sur le témoignage des
autres, et spécialement du clergé, on croyait d'habi-
tude ce qu'on ne comprenait pas; ce qu'on pouvait
comprendre semblait rentrer dans un domaine infé-
rieur à celui de la foi 1.
*
*
*
Laissons parler notre écrivain. « On nous dit:
Crois et ne doute point! Si nous répondons: Je ne
comprends pas, on ajoute: C'est précisément pour
cela qu'il faut croire. La foi d'aujourd'hui est donc
la foi de l'inconnu et peut être nommée foi aveugle;
or, comme elle est suggérée à une personne par une
autre, on peut la nommer aussi foi historique. Que
ce ne soit nullement la foi spirituelle, on le verra
par ce qui suit. »
Ainsi, dès le premier paragraphe du premier cha-
pitre de ce traité, Swédenborg condamne résolu-
ment la foi d'autorité, qui du catholicisme romain
s'est introduite dans les Eglises nées de la Réforme,
cette foi qui se passe de comprendre, qui va même
jusqu'à considérer son inintelligence comme un
« mérite» et qu'il qualifie d'avettgle.
De fait, nous ne croyons pas aussi longtemps que
nous n'avons pas assez compris pour sentir que la
1 Voir Appendt·ce no l, « Foi et Croyance».
- 21-
chose est vraie. « Le vrai croyant pense et parle
ainsi: Ceci est vrai, donc je le crois; car la foi ap-
partient au vrai et le vrai appartient à la foi. Si
celui-là ne comprend pas que la chose soit vraie, il
dit: « J'ignore si cela est vrai, par conséqllent.ie ne
crois pas encore. Comment croirais-je ce que je ne
comprends pas '1 Il se pourrait que cela fût taux. »
On s'imagine ordinairement que la raison hu-
maine est incompétente en théologie, par ce que
cette science s'occupe des choses de l'ordre spiri-
tuel ou surnaturel. « Cependant, assnre notre au-
teur, les vrais spirituels 1 peuvent être compris de
même que les vrais naturels, » pas toujours sans ef-
forts, il faut l'avouer. L'homme naturel les saisit
difficilement; mais, lorsqu'ils lui sont présentés
oralement ou lus à haute voix, « ils tombent dans sa
perception, qui distingue alors s'ils sont ou ne sont
pas vrais. » L'homme peut en effet « être élevé
quant à l'entendement dans la lumière du Ciel; or
cette lumière ne fait apparaître que les choses spi-
rituelles, qui sont les vérités de la foi. »
L'intelligence des doctrines chrétiennes nous est
donnée d'ordinaire dans la mesure où nous lenr ou-
vrons notre cœur, nous plaçant volontairement sous
1 Âu risque de paraitre enfoncer une pOl'te ouverte, je dirai que par
des vrais» Swédenborg désigne non ceux qui sont dans le bon che-
min, mais les vérités de tout genre, ainsi non des personnes, mais des
idées. Il distingue ainsi les vrais et les biens, et oppose les vraü
aux faux. employant le pluriel là où nous disons plutôt, au sinculier.
le vrai, le bien, le faux. Si je hasarde cette explication à La Palisse,
e ~ e s t parce que, même dans une société de théologie .. on a fait la
confusion que je veux prévenir.
- 22-
1 l'influence de l ~ lumière du Ciel. Mais parfois l'irré-
généré peut les comprendre sans les appliquer à sa
propre vie; preuye en soit le bel ouvrage de Port-
Royal par Sainte-Beuve. Certes le grand littérateur
ne s'est pas assimilé la morale évangélique qu'il
avait si bien analysée. Il importe d'ajouter que cette
foi, n'ayant pas de racines dans la partie volontaire
de notre être, n'a aucune force et ne saurait long-
temps subsister.
Ainsi la reconnaissance interne du vrai, ou la foi
proprement dite, repose sur «l'affection spirituelle
du vrai." Pénétrés de cette affection, les anges sont
indignés qu'on veuille asservir la raison à la foi
et interdire à qui que ce soit de discuter les sujets
religieux. Aussi disent-ils: «Qu'est-ce que croire
sans examiner si la chose est vraie?» Si néanmoins
on leur répète qu'il faut croire les yeux fermés, ils
répliquent: « Te figures-tu être un dieu pour que je
croie en toi? Ou me prends-tu pour un insensé, en
me demandant de croire à une assertion dont je ne
vois pas la vérité? Fais donc que je voie! » Apos-
trophé de la sorte, «le dogmatiste se retire. La sa-
gesse angélique consiste uniquement en ce point:
voir et comprendre les choses qu'on pense. »
Swédenborg ne craint donc nullement que ses lec-
teurs fassent usage de leurs facultés critiques; à cet
égard, il est aux antipodes des catholiques romains
et spécialement des jésuites. Il n'accorde le nom de
foi qu'à la vue spi"ituelle des choses qui dépassent
sans doute notre raison terrestre, mais dont notre
- 23-
esprit peut reconnaltre la réalité à la lumière du
Ciel, et qui lui apparaissent dans ce cas comme cer-
taines et souverainement raisonnables. Les hommes
qui lisent la Parole en se laissant ainsi illustrer par
le Seigneur sont ceux dont il est écrit qu'ils sont
« instruits par Jéhova '. » Dieu les désigne en ces
termes dans Jérémie: au temps de l'alliance nou-
velle, « les hommes ne s'instruiront plus les uns les
autres en disant: Connaissez l'Eternel! Car ils me
connaîtront tous, depuis le plus petit jusqu'au plus
grand '. »
*
* *
« D'après ce qui précède, il est évident que la foi
et la vérité sont un », affirme le penseur suédois.
N'est-ce pas trop dire? Non; car la foi véritable
consiste à voir les choses immatérielles par l'œil qui
leur est adapté, à les voir telles qu'elles sont, pour
au tant du moins que nous pouvons les connaître
dans cette vie. Or la réalité ainsi perçue par les sens
spirituels est justement ce que nous appelons la vé-
rité. Cela ne signifie pas que le croyant soit inca-
pable de se tromper; mais, quand il se trompe à
l'égard de ce qu'il croit, sa foi est obscurcie, dimi-
nuée ou faussée. Si elle était parfaite, elle embrasse-
rait la vérité tout entière.
Cette synonymie de vérité et de foi était connue
des anciens; aussi les Hébreux exprimaient-ils les
deux notions par un seul mot: Amouna ou Amen,
1 Ou, selon Crampon, disciples de Jéhova. Esaïe 54 : 13; Jean 6: .45 ..
• Jérémie 31 : 34.
23 -
esprit peut reconnaître la réalité à la lumière du
Ciel, et qui lui apparaissent dans ce cas comme cer-
taines et souverainement raisonnables. Les hommes
qui lisent la Parole en se laissant ainsi illustrer par
le Seigneur sont ceux dont il est écrit qu'ils sont
« instruits par Jéhova '. » Dieu les désigne en ces
termes dans Jérémie: au temps de l'alliance nou-
velle, « les hommes ne s'instruiront plus les uns les
autres en disant: Connaissez l'Eternel! Car ils me
connaîtront tous, depuis le plus petit jusqu'au plus
grand '. »
*
* *
« D'après ce qui précède, il est évident que la foi
et la vérité sont un D. affirme le penseur suédois.
N'est-ce pas trop dire? Non; car la foi véritable
consiste à voir les choses immatérielles par l'œil qui
leur est adapté, à les voir telles qu'elles sont, pour
au tant du moins que nous pouvons les connaître
dans cette vie. Or la réalité ainsi perçue par les sens
spirituels est justement ce que nous appelons la vé-
rité. Cela ne signifie pas que le croyant soit inca-
pable de se tromper; mais, quand il se trompe à
l'égard de ce qu'il croit, sa foi est obscurcie, dimi-
nuée ou faussée, Si elle était parfaite, elle embrasse-
rait la vér'ité tout entière,
Cette synonymie de vérité et de foi était connue
des anciens; aussi les Hébreux exprimaient-ils les
deux notions par un seul mot: Amouna ou Amen,
1 Ou, selon Crampon, disciples de Jéhova. Esaïe 54 : 13 ; Jean 6: 45.
2 Jérémie ai : 34.
- 24.-
qui s'appliquait premièrement à la vérité. Dans les
Evangiles et dans l'Apocalypse au contraire, Jésus
emploie plus volontiers le mot de « foi », parce que
les Juifs de son époque ne croyaient pas en lui
comme au Messie annoncé par les prophètes. Or là
où la vérité n'est pas accueillie, les auteurs sacrés
préfèrent le terme de foi.
*
*
*
C'est le papisme qui a fait régner dans l'Eglise la
foi séparée de la vérité, car il ne saurait se propager
qu'à la faveur de l'ignorance et de la superstition.
Il a interdit au peuple la lecture de la Parole; « au-
trement ses chefs n'auraient pu se faire adorer
comme des déités, ni réclamer des invocations pour
leurs saints, ni insinuer l'idolâtrie jusqu'à faire
croire que des cadavres, des ossements et des sé-
pulcres étaient choses saintes, ni par ces moyens
acquérir des richesses. On voit clairement par là
quelles énormes faussetés la foi aveugle peut pro-
duire. »
Si Swédenborg se montre sévère à l'égard du ca-
tholicisme, il est assez impartial pour avouer que les
protestants ont conservé une partie de ce mauvais
levain; et cette impartialité était trop rare de son
temps pour que nous ne la relevions pas avec ad-
miration. Hélas 1 de nos jours même elle n'est pas
fréquente, surtout chez les théologiens. « La foi
aveugle se maintint, dit-il, chez beaucoup de ré-
formés, en ce qu'ils séparèrent la foi et la charité.
-25-
Or ceux qui font cette séparation sont dans l'igno-
rance du vrai, et ne peuvent s'empêcher d'appeler
foi la pensée qu'une chose est de telle ou telle ma-
nière, quand même il n'y a pas la reconnaissance
interne qu'elle est ainsi. Ainsi l'ignorance est le
soutien de leurs dogmes. »
Grâce à la fausse persuasion que les matières théo-
logiques sont transcendantes, inaccessibles à l'intel-
ligence humaine, on laisse parler les docteurs or-
thodoxes sans jamais les contredire; car on s'ima-
gine bénévolement qu'ils profèrent des vérités ré-
vélées, et qu'ils ont reçu pour les comprendre des
lumières toutes spéciales.
*
* *
On a souvent abusé de l'observation adressée par
le Sauveur à l'un des Douze : « Parce que tu m'as
vu, Thomas, tu as cru. Heureux ceux qui ne voient
pas et qui croient! » Jésus est loin de recommander
ici la foi aveugle, la foi sans raison suffisante, sans
reconnaissance interne du vrai. Il déclare bienheu-
reux ceux qui croient sans le secours de la vue du
corps, qui croient précisément parce que leurs
yeux intérieurs ont été ouverts, qui par une intui-
tion spirituelle le reconnaissent pour le Seigneur,
quoiqu'ils n'aient pas été témoins de ses œuvres mi-
raculeuses.
Tout homme naît avec la faculté de croire, mais il
est incontestable que cette faculté s'applique fré-
quemment à des idées fausses ou du moins erro-
-26-
nées. Que dire de cette foi ténébreuse"Qui n'est pas
une vue distincte de l'esprit, mais la servile accep-
tation de ce qui nous est imposé par une autorité
extérieure, arbitraire et despotique? Notre auteur
lui refuse carrément le titre de foi.
« Comme la reconnaissance interne du vrai est la
toi, et comme la foi et la vérité ne font qu'un, il en
résulte que la reconnaissance externe sans l'interne
n'est pas la foi, et que la persuas'ion du faux n'est
pas non pl'us la fo'Î. La reconnaissance externe toute
seule est la foi en l'inconnu; or la foi en l'inconnu
est seulement une science, c'est-à-dire une chose de
mémoire qui, si elle est confirmée, devient une per-
suasion. » On peut en effet se con(l,rnlCr dans toute
espèce d'erreur et de snperstition, aussi bien que
dans la pure doctrine de l'Evangile.
En conséquence, il ne suffit pas de croire quelque
chose, comme si la foi possédait une vertu magique,
quelque puisse être son objet; il importe eSHentiel-
lement de croire la vérité, car c'est de vérité que
, notre âme a besoin. Il ne nous suffit pas davantage
de croire fermement, de professer nos opinions avec
chaleur, et l'on aurait tort de conclure de cette as-
surance subjective à la justesse de notre crédo.
Notre devoir est d'examiner, au plus près de notre
conscience et de notre raison, les dogmes que l'on
nous présente comme constituant la Révélation di-
vine, et de repousser ceux qui ne se recommandent
pas à notre jugement par leur valeur intrinséque,
ou tout au moins de les tenir en quarantaine jus-
- 27-
qu'à ce que nous soyons en état de nous prononcer
pour ou contre eux.
*
* *
Peut-être sommes-nous accoutumés dès notre en-
fance à nous décharger de cet examen, qui ne va pa!,
flans courage moral ni .. ~ s a n s angoisse, sur nos con-
ducteurs spirituels (moniteurs d'école du dimanche,
pasteurs et anciens de nos Eglises, professeurs de
théologie, écrivains religieux, etc.), nous figurant,
avec une feinte humilité, que nous sommes trop
peu intelligents et trop peu versés dans les choses
de Dieu pour avoir un avis personnel en matière de
foi.
S'il en est ainsi, et c'est ·le cas pour la majorité
de nos contemporains, nous ne sommes pas di-
gnes de nous appeler protestants. Confessons-le
donc en toute sincérité, et reconnaissons que nous
sommes d'inconséquents catholiques, des papistes
au petit pied! Nous avons abandonné le principe du
libre examen, qui est à la base de la Réformation,
pour nous remettre sous le joug d'une autorité hu-
maine, moins païenne et moins tyrannique sans
doute que celle de Rome, mais cependant faillible,
mondanisée et parfois en désaccord flagrant avec la
Parole du SeigneUl'.
*
* *
Rendons-nous compte, en outre, que notre situa-
tion est dangereuse. Cette foi traditionnelle et collec-
tive, dont nous essayons de nous contenter, n'est
-28-
pas réellement à nous : lumière factice et illusoire,
elle risque de nous faire faux bond au moment où
nous aurons le plus besoin de son secours, nous
laissant dans toute la faiblesse du doute ou de l'in-
crédulité, si nous ne nous hâtons de la remplacer
par la foi véritable. « A celui qui n'a pas on ôtera
même ce qu'il al»
*
* *
Oui, qui que nous soyons, il nous est possible
de réfléchir assez pour distinguer en religion le vrai
du faux, au moins quant aux doctrines principales,
et cela n'est pas si difficile qu'on le prétend. La foi
qui sauve est à la portée du plus ignorant, du plus
chétif; nous pouvons tous l'obtenir, car les moyens
à employer dépendent uniquement de la conscience
morale et de la volonté, et Swédenborg nous les
indique en ces termes: «Si un homme pense en lui-
même ou dit à un autre: Qui peut avoir cette recon-
naissance interne du vrai qu'on appelle foi? Moi, je
ne le puis 1 - je lui montrerai comment il le peut.
Fuis, lui dirai-je, les maux comme péchés, et
adresse-toi au Seigneur: tu l'auras alors autant que
tu le désires. :&
Fuir les maux comme péchés, ou parce qu'ils sont
des péchés, c'est-à-dire s'abstenir d'intempérance et
d'impureté, de tromperie, de haine et de vengeance,
éviter le mal sous toutes ses formes non parce qu'il
pourrait nuire à nos intérêts, mais parce qu'il est
une transgression des ordres de DHm, voilà certes
-29 -
une condition que tous peuvent remplir; car elle
suppose seulement le libre arbitre, sans lequel nous
ne serions pas des hommes. Quant à la seconde
condition: s'adresser au Seigneur, ou le prier, elle
est également accessible au plus simple; il n'est
pas nécessaire d'insister sur ce dernier point.
*
*
*
Sans doute il ne manque pas de gens, et même de
gens distingués, qui prétendent souhaiter d'avoir la
foi et qui se plaignent de ne pouvoir y parvenir.
Mais je n'hésite pas à déclarer que ce désir est peu
profond, cette plainte peu sincère. En effet, ces soi-
disant candidats au christianisme ne se sont pas
donné la peine de le connaître; ils se sont intéressés
à mille choses, mais non à la seule chose nécessaire;
ils ont lu beaucoup de livres, de revues et de jour-
naux, et n'ont pas trouvé de temps pour les Evan-
giles et l'Apocalypse.
Que ces chercheurs dilettantes essaient les deux
moyens pratiques si sobrement indiqués par notre
théosophe, - fuir le péché et prier le Seigneur, -
qu'ils les essaient simultanément, avec sérieux et
persévérance, et, je n'en doute pas, ils arriveront
bientôt au port. Jésus-Christ lui-même l'affirme :
«Si quelqu'un veut faire la volonté de Celui qui m'a
envoyé, il connaltra si ma doctrine vient de Dieu,
ou si je parle de mon chef. »
- 30-
Relation de la Foi et de la Charité.
Un des traits originaux de la théologie de notre
penseur, c'est la relation qu'il établit entre la foi et
charité. Procédant toujours avec méthode, après
avoir donné de la foi la définition que nous venons
d'examiner, il définit la charité. Nous abordons ici
un sujet difficile, pour lequel je dois réclamer toute
votre bienveillante attention. Permettez-moi d'abord
de transcrire quelques lignes qui résument la doc-
trine de Swédenborg, quitte à les expliquer ensuite,
comme il le fait lui-même.
« La charité dans sa première origine est l'affec-
tion du bien. Or, comme le bien aime le vrai, l'affec-
tion du bien produit l'affection du vrai, et par l'af-
fection du vrai la reconnaissance du vrai ou la foi,
qui a pour fin la charité. On voit d'après cela com-
ment l'amour, ou l'affection du bien, produit la foi
qui est la reconnaissance du vrai, et par cette recon-
naissance la charité, qui est la même chose que
l'acte de l'amour par la foi. »
Vous êtes peut-être étonnés que Swédenborg ra-
mène la charité à l'affection du bien, mais un ins-
tant de réflexion dissipera cette surprise. Il est cer-
tain que la charité fait du bien aux hommes; ainsi
les aimer, c'est aimer le bien. On peut dire sembla-
blement que le bien n'est autre chose q\?-e l'usage;
or la charité consiste dans l'affection des usages, ou
dans le désir que nous avons de rendre tous les ser-
vices possible à nos frères.
*
*
*
Quant à cette observation: le bien aime le vrai,
elle nous frappe sans doute par sa nouveauté, mais
nous en sentons immédiatement la justesse. J'en ai
parlé dans mon cours sur l'Art de vivre 1, et Swé-
denborg la développe dans la Doctrine de Vie. Il nous
fait comprendre que, si le prêtre, le juge, le soldat,
le négociant et l'ouvrier aiment leur profession res-
pective, ils s'instruiront avec ardeur de tout ce qui
la concerne et peut les rendre propres à l'exercer
plus parfaitement.
« Ces comparaisons font voir que les vérités sont
des moyens par lesquels le bien de l'amour existe et
devient quelque chose, et que par conséquent le bien
aime les vérités pour acquérir l'existence... On
peut aussi montrer d'une manière évidente que le
bien aime le vrai et veut lui être conjoint en em-
ployant, à titre d'images, les aliments liquides et
solides, ou le paiu et le viu. II faut en effet que l'un
soit avec l'autre. La nourriture solide ou le pain
seul ne peut rien pour l'alimentation du corps, mais
avec l'eau ou le vin il agit convenablement; c'est
pourquoi l'un recherche l'autre et le désire avec
ardeur. Or, dans la Parole, par l'aliment solide ou
le pain on entend au sens spirituel le bien, et par
l'eau ou le vin le vrai. »
Assurément, quand on est dans le bien, c'est-
1 Swédenborg Il, p. 210.
- 32
à-dire quand on aime et observe les commande-
ments du Seigneur, on est tout disposé à recevoir la
vérité, pour autant qu'on l'ignore encore. «Les
hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière,
parce que leurs œuvres étaient mauvaises, lisons-
nous dans saint Jean. Car celui qui fait le mal hait
la lumière et ne s'approche pas de la lumière, de
peur que ses œuvres soient découvertes et condam-
nées. Mais celui qui pratique la vérité s'approche
de la lumière, afin que ses œuvres soient manifes-
tées, parce qu'elles sont faites en Dieu. »
Il est notoire, en effet, que les vérités de l'ordre
spirituel, celles précisément qui nous occupent,
sont discernées, saluées, accueillies, assimilées non
en vertu de la puissance intellectuelle ou de la
science de celui qui les entend proclamer, mais en
proportion de son sérieux moral, de sa droiture de
caractère, de son cœur humble et généreux. Aussi
Jésus rend-il grâce à son Père d'avoir révélé ces
, choses aux enfants, tandis qu'elles demeurent ca-
chées aux sages et aux intelligents de ce monde .
. Quant à Swédenborg, ceux qui refusent de le lire,
prétendant qu'il est trop difficile, sont parfois des
gens dont l'intelligence est très aiguisée pour d'au-
tres études, mais qui ne s'intéressent pas aux ques-
tions vraiment spirituelles; au contraire, des per-
sonnes sans instruction et peu habituées aux
discussions théologiques, mais dont l'âme est altérée
de vérité religieuse et ouverte à la grâce de Dieu,
lisent avec plaisir et persévérance, non sans de
-33-
grandes bénédictions, Le Çiel et l'Enfer ou L'Apoca-
lypse Expliquée 1.
*
*
*
Dans le passage que j'ai cité tout à l'heure en l'a-
brégeant un peu, il est question de progression ou
de série. Par ces mots, Swédenborg entend la suite
des trois degrés discrets qu'on trouve au fond de
tout, ou le trine qui comprend la fin, la cause et
l'effet. Permettez-moi de rappeler en quelques mots
de quoi il s'agit.
La fin, qui appartient à l'amour, est toujours une
affection du cœur ou une impulsion de la volonté;
la cause, qui appartient à l'entendement, est une pen-
sée, une forme que l'affection revêt; l'effet, qui est
du domaine visible, concret, matériel, du moins
ici-bas, consiste dans un objet perçu par les sens ou
dans une action. La fin ne peut absolument rien
produire sans la coopération de la cause, qui lui
sert de moyen et lui permet de se réaliser, d'exister;
l'effet, ou le résultat, n'est autre chose que la fin se
manifestant ou existant pleinement par l'intermé-
diaire de la cause. Ainsi l'amour du bien ou l'a-
mour de Dieu et des hommes, considéré comme fin,
doit s'allier à la foi considérée comme cause pour
enfanter la charité active ou les bonnes œuvres
considérées comme effet.
*
* *
1 Je fais allusîon, en particulier, à deux cas récents que je pour-
rais narrer.
S"NÉDENBORG v
3
-34-
Notre auteur illustre cette théorie par un exemple
emprunté à la botanique. L'arbre, dit-il, sort d'une
semence animée par une puissance occulte, qu'il
nomme l'effort de porter du fr<uit. Sous l'influence de
la chaleur solaire, cet « effort» produit d'abord une
racine, puis une tige avec des branches et des
feuilles, et finalement des fruits. Ainsi existe, ou se
réalise, l'effort de fructifier, qui était latent dans
l'arbre dès sa semence et à travers toute la progres-
sion; car sans cet effort perpétuel le végétal s'arrê-
terait dans sa croissance et serait bientôt frappé de
mort.
Il est ainsi de l'homme, fréquemment représenté
par un arbre dans les saintes Ecritures. Chez le
chrétien, par exemple, l'effort de produire des
usages est dans l'entendement par la volonté, que
réchauffe et vivifie le Soleil des esprits. La tige, avec
ses rameaux et son feuillage, correspond aux moyens
par lesquels l'homme opère, moyens qui sont appe-
lés « vrais de la foi », car le bien, dans la plus haule
acception du terme, est conforme à la vérité. Enfin
les fruits, que l'effort de fructifier avait en vue dès
le commencement, sont les « usages », ou les ser-
vices de toute espèce rendus à l'humanité. C'est
dans ces usages seuls que la volonté du bien
« existe» ou que le but est atteint '.
*
* *
1 Les trois degrés discrets sont! 1
0
la charité (fin) ; 2/J la Coi (cause
011 médium); 3° l ~ u s a c e ou la bonne œuvre (effet). La charité n'exist e
donc que dans l'œuvre bonne.
-35 -
Ecoutons plutôt le Prophète du Nord sur ce point
fondamental. « D'après ce qui vient d'être dit, i! est
évident que la charité, - en tant qu'affection du
bien ou de l'usage, - produit comme 'médium la
foi par laquelle elle existe; que par conséquent la
charité et la foi, en opérant des usages, agissent
conjointement; puis aussi que la foi produit le bien
ou l'usage non par elle-même, mais d'après la cha-
rité, car la foi est la charité 'moyenne (ou du second
degré). C'est donc une erreur de penser que la foi)
produit le bien comme l'arbre porte son fruit; l'ar- J
bre n'est pas la foi, l'arbre est l'homme. »
Cette analyse psychologique, si pénétrante et
fine, me semble combattre victorieusement le point
de vue ordinaire des réformés, d'après lequel les
bonnes œuvres découlent de la foi d'une façon natu-
relle et directe; en revanche elle s'accorde admira-
blement avec cette parole de saint Paul: « En Jésus-
Christ peu importe circoncision ou incirconcision;
ce qui importe, c'est la foi devenant act'ive par la
charité. »
*
*
Les abonnés de la Bibliothèque Universelle y ont
lu, il y a quelques années', une assez longue étude
aux allures scientifiques, intitulée La crise des
croyances religieuses. Dans ces deux articles, M. Paul
Stapfer, le fécond écrivain, fait, avec une aimable
sérénité, des constatations si déplorables qu'i! faut,
1 Juin et juillet 1905.
- 36-
semble-t-il, nous préparer à enterrer le christia-
nisme. II existe, selon lui, une opposition radicale
entre la religion et la raison. Je lui ai répondu dans
la Revue théologique de Montauban <, tâchant de lui
montrer que ce n'est pas le christianisme qui
meurt, mais le protestantisme, ou la forme reli-
gieuse que lui ont donnée les Réformateurs du sei-
zième siècle; j'ajoutais qu'à cette forme vieillie une
forme à la fois plus rationnelle et plus robuste allait
succéder. Sans résumer cette polémique, je me per-
mets d'y puiser quelque chose sur le point qui nous
occupe, savoir la notion de la foi.
M. Stapfer constate que le protestantisme libéral,
dépouillé par la critique de doctrines tenues jus-
qu'alors pour essentielles, s'est fait mystique pour
rester religieux. Puis il ajoute: «Il arrive à une
conclusion tout à fait extraordinaire, que le public
chrétien connait peu parce qu'on n'ose divulguer
un si énorme paradoxe, encore à peine sorti des ou-
vrages spéciaux. C'est la haute nouveauté théolo-
gique de la fin du dix-neuvième siècle; c'est le
dernier cri. »
Née à la Faculté de Paris, cette théorie « si origi-
nale » a été baptisée d'un nom peu fait pour la ren-
dre attrayante : le Symbolo-Fidéisme. L'ex-profes-
seur de Bordeaux n'en parle qu'au point de vue du
Fidéisme, dont M. Eugène Ménégoz revendique la
paternité, négligeant le Symbolisme, qui est l'ap-
port d'Auguste Sabatier et qui tend d'ailleurs au
1 Janvier et mars 1907. Le christianisme est-il moribond?
- 37-
même but : le désossement de la religion du
Christ.
La tài, d'après M. Ménégoz, la foi véritable et jus-
tifiante, est la consécration de l'âme à Dieu. « Celui
qui croira sera sauvé, cela veut dire: Celui qui con-
sacre son âme, son esprit, son cœur, son rnoi à Dieu
aura le pardon des péchés, la vie et la félicité éter-
nelles '. » L'orthodoxisme prêche le salut « par la foi
et par les croyances», le libéralisme enseigne qu'on
est sauvé « par la foi et par la charité» ; tous deux
ont tort. En face de cette double erreur, nous po-
sons, dit le professeur parisien,,le dogme du salut
par la foi indépendamment des croyances.
Vous pensez peut-être que ce dédain transcen-
dant ne s'arrête qu'à l'expression scientifique dont
on revêt les idées religieuses tirées de l'Ecriture
Sainte: détrompez-vous, il porte sur ces idées mê-
oomes. Vous pouvez, selon les fidéistes, avoir la foi
salvifique sans c"oire à Jésus, en soutenant, par
exemple, que son histoire est un mythe; que dis-je?
même sans admettre l'existence de Dieu!
Ces paradoxes, auxquels les étudiants de la Fa-
culté protestante de Paris ont été habitués, sont ef-
fectivement un peu gros pour trouver un facile ac-
cès dans les esprits étrangers à ce milieu spécial. Il
est vrai que M. Ménégoz les atténue, mais il ne les
rétracte point et ses explications n'ont rien de lumi-
neux. Qu'on en juge par l'exemple suivant, où la
1 Réflexions sur l'Evangile du salut, par Eugène Ménégoz, 1879,
p. '.20 et passim.
-38-
subtilité vous fera, comme à moi, l'effet d'une con-
tradiction. M.. Ménégoz affirme ({ que nous sommes
sauvés par la foi indépendamment des croyances »,
mais il ne songe pas à dire que « la foi est indépen-
dante des croyances ». Il avoue en effet que ({ la foi
religieuse comprend toujours un élément intellec-
tuel. D Mais lequel? C'est ce qu'i! importerait de faire
voir. ,
Pour défendre son point de vue, l'ingénieux théo-
logien recourt à une distinction qu'il présente
comme un argument décisif: pour transformer et
sauver le pécheur, la foi n'a pas besoin d'être« con-
sciente »; il suffit qu'elle soit" inconsciente D. Le
doute ou la négation logent parfois dans la tête,
tandis qu'une foi réeUe habite au fond du cœur,
dans l'inconscient ou le subconscient dont on parle
tant aujourd'hui. Le père du fidéisme avoue qu'il
ne devrait pas en être ainsi, et il assure que
"cette foi inconsciente devra forcément progresser
vers une foi consciente ». Pourquoi « forcément»?
Ne sommes-nous pas sur le terrain de la liberté?
Quel sera d'ailleurs le contenu de cette « foi con-
sciente D? On ne nous le dit point.
'"
* *
M. Stapfer est mécontent de toutes ces finesses,
comme de 1'« énorme paradoxe» qu'eUes essaient
de démontrer; aussi, malgré le respect qu'il a pour
son honorable et grave collègue, le compare-t-il par
deux fois aux bons pères jésuites dont Pascal cite
-39-
les raisonnements dans ses Provinciales. En somme,
il se montre d'accord avec le vénérable pasteur Ba-
but, de Nimes, et le regretté directeur de la Revue
des Deux Mondes, Ferdinand Brunetière, qui, partis
de principes très éloignés, ont l'un et l'autre battu
en brèche la théorie ultra-subjective de l'école de
Paris.
Il Voilà, conclut-il, l'extrême déliquescence où fond
et s'évanouit la religion du protestantisme libéral mys-
tique. Les modernes inventeurs du symbolo-fidéisme
se sont-ils aperçus que leur état d'âme est tout
pareil à celui de Mme Guyon, pour qui les dogmes
religieux étaient devenus indifférents ? .. L'effet de
ce subjectivisme effréné est d'anéantir à ce point
l'importance des objets de la foi religieuse qu'ils
n'ont même plus de réalité." - Il Si la religion n'a
rien de plus à nous dire, ce n'était vraiment pas la
peine que la sainte victime du Calvaire se dérangeât
pour nous. JI
Ainsi, d'après un arbitre éclairé, impartial et
bienveillant, les chefs du fidéisme n'ont pas réussi
dans leur entreprise. Ils ont sapé par la base l'édi-
fice sacré qu'ils voulaient reconstruire en sous-
œuvre pour le préserver de la ruine. Le christia-
nisme était moribond : ils n'ont fait que hâter
sa fin.
*
* *
Du reste, deux théologiens très distingués ont
condamné le fidéisme avec non moins de résolution.
Gaston Frommel, dont l'enseignement à l'Université
~ o -
de Genève a laissé de si profonds, souvenirs, le re-
gardait comme « la propre formule de l'agnosti-
cisme religieux », pour lequel il était fort sévère. Et
M. Emile Doumergue, doyen de la Faculté de Mon-
tauban, le montre aboutissant, sous la plume de
M. Marcel Hébert" à une «profession respectueuse
d'athéisme ». II s'agit de renoncer au « mythe mo-
nothéiste )), au Dieu personnel, «survivance de la
vieille idolâtrie, superstition introduite avec bien
d'autres par l'esprit oriental dans le christianisme )),
en conservant ce que cette «antique image renfer'-
mait de vrai, à savoir la foi au Bien, à l'Idéal. » Tel
est, suivant le professeur Doumergue, «le point ter-
minus du fidéisme absolu: après, il n'y a rien'. »
Ces verdicts, qu'i! serait aisé de multiplier, ont
par leurs considérants et par leur concordance une
gravité qui n'échappe à personne. La tentative
fidéiste est assurément une réaction naturelle et lé-
gitime contre le dogmatisme réformé, elle répond à
une mentalité de plus en plus répandue de nos
jours, et n'a d'autre intention que de rendre à la re-
ligion pratiquée dans les groupes et les pays pro-
testants le plus signalé des services, celui de la pu-
rifier. En dépit de tout cela, elle me parait exagérée
et périlleuse. Qu'on me permette d'indiquer, à mon
tour, les principaux reproches auxquels elle prète
le flanc.
1 L'JEvolution de la foi catholique, 1905.
2 Les Etapes du Fidéisme, p. 73 et 74.
DEUXIÈME LEÇON
Relation de ta Foi et de la Charité. (Fin.)
Reproches encourus par la tentative fidéiste : a) Elle se bute
contre ]a langue, par conséquent contre l'exégèse et le bon
sens. b) Sa psychologie est simpliste. c) Pour justifier, la
foi doit être consciente. - Avantages de la foi swédenbor-
gienne: 1
0
Elle est d'abord affaire de tête, puis affaire de
cœur. 20 Psychologie exacte et profonde. ao Conviction
personnelle, vue de l'esprit. - Lutte contre l'intellectualisme.
Les trois essentiels réunis dans la foi vivante (jides for-
mata). Vouloir et penser le bien. Flamme céleste et lumière
spirituelle. Résumé. Jésus et Jacques aussi bien que Paul.
Théologie qui échappe à la condamnation de M. Stapfer.
Opportunisme. Doulaine propre reconnu à la religion à côté
de la science. Harmonie de toutes deux dans le système et
dans la vie de Swédcnborg. Le christianisme est la vérita-
ble philosophie. L'essence et la forme. Conclusion irréfu-
table. Argument tiré des rapports du cœur et du poumon.
Les Connaissances du vrai et du bien.
Désir naturel et spirituel de savoir. Magasin des connaissan-
ces qui font la foi. Contradiction apparente.
Deux défauts de
nos conducteurs religieux. Péchés intellectuels. Les connais-
sances précèdent la foi, et ne deviennent choses de la foi
que par leur union avec la charité. Deux états successifs:
Réformation et Régénération. Changement d'orientation
dans nos Eglises. Condition du Réveil.
Relation de la Foi et de la Charité. (Fin.)
La tentative fidéiste me parait encourir les repro-
ches suivants :
- 42-
En premier lieu, l'inventeur du Fidéisme se bute
rudement contre la langue du Nouveau Testament
et la langue en général, - dès lors contre l'exégèse
et le bon sens, - lorsqu'il sépare d'une manière
aussi catégorique la « croyance» et la « foi ». Je l'ai
dit, le substantif foi et le verbe croire, ayant en
grec le même radical, expriment une seule idée; et,
si en français les deux vocables sont distincts,
« avoir la foi" n'en est pas moins exactement la
même chose que « croire ». De là notre révolte ins-
tinctive quand on nous dit que nous pouvons avoir
la foi qui sauve, la foi en l'Evangile, sans croire en
Jésus-Christ, sans même croire en Dieu. D'après
M. Ménégoz lui-même, la foi intégrale consiste
bien à croire li ... , à croire que ... ; ce qui fait d'elle
une croyance', c'est-à-dire uu acte intellectuel.
Nous verrons qu'elle est plus que cela, mais elle ne
saurait être moins. Pour ne citer qu'un seul texte
biblique, c'est évidemment cette foi de tête dont il
est dit : «Il y en eut plusieurs, même parmi les
chefs, qui crurent en Jésus .. mais à cause des phari-
siens ils ne l'avouaient pas, de peur d'être chassés
de la synagogue. Car ils aimaient la gloire qui vient
des hommes pins que la gloire qui vient de Dieu ....
*
* *
t En vain à distinguer «la foi à l'Evangile» et « la foi
en ; il est contraint d'ajoutor : « Ne pas croire en
Jésus-Christ revient à repousser son Evangile, ce ,ui entratDe la
condamnation. 1# (Réflexions, p. 60.) Pourquoi donc soutenir le
contraire?
- 43
En second lieu, la psychologie enseignée par
M. Ménégoz est par trop élémentaire et simpliste.
Jugez-en. L'âme, l'esprit, le cœur, le moi, à ses
yeux c'est tout un. C'est 0: le Moi tout entier» qu'il
s'agit de consacrer à Dieu. Il est permis de s'expri-
mer ainsi en style populaire, dans un catéchisme
ou une prédication, - et encore 1 - mais quand on
parle ex cathedra, en dogmaticien, quand on veut
faire de la science théologique, il faut absolument
sortir du vague et fournir d'exactes définitions.
La foi ne peut pas naitre en même temps dans
toutes les parties de notre être spirituel. Elle doit
être localisée quelque part, surgir primitivement de
l'une des deux ou trois facultés qui le constituent.
Dans ee cas, de laquelle? En faisant de la foi une
« consécration », les fidéistes ont bien l'air de la
regarder comme un acte du cœur, comme un « sen-
timent», et c'est ainsi que les comprend M. Stapfer;
poul·tant ils ne le disent pas. La foi rentre alors dans
la même catégorie que l'amour ou l'adoration; elle
est d'autre part à peu près identifiée avec le repen-
tir, qui certes est un sentiment, lui aussi, et ap-
partient par conséquent à un autre ordre que la
croyance.
*
* *
En troisième lieu, nous ne concèderons point au
docteur luthérien l'existence d'une foi inconsciente;
nous estimons au contraire que ce qui reste en nous
au-dessous de la conscience n'a rien à faire ni avec
la morale, ni avec la religion. Mais si nous faisions
-44 -
cette concession, encore serions-nous tenus de com-
battre M. Ménégoz. Ce n'est pas à cette foi embryon-
naire et en train de se former dans les profondeurs
du subconscient, à cette foi chaotique et ténébreuse
que l'Evangile promet le salut. L'homme qui cher-
che sérieusement le vrai et le bien parviendra sûre-
ment tôt ou tard à la foi salvifique; mais il n'est ni
sauvé, ni même justifié avant d'avo"i,· cru. La Bible
n'admet pas que sans une foi volontaire, décidée et
dès lors consciente, {ides formata, le pécheur puisse
être réconcilié avec Dieu et mis au bénéfice de la
vie éternelle.
C'est donc au nom de l'Ecriture Sainte, comme au
nom de la raison humaine, que je me sens appelé à
protester contre la notion fidéiste de fa foi. Il en est
par bonheur une autre qui, non moins fatale à
« l'orthodoxisme », remplace les défauts que je
viens de signaler par les qualités opposées; ajoutons
que cette doctrine, plus que séculaire déjà, est
beaucoup moins connue de nos contemporains que
celle de la Faculté de Paris.
*
*
*
La définition swédenborgienne de la foi, telle que
nous l'avons esquissée tout à l'heure, se distingue
en effet de sa rivale à la mode par les avantages
suivants:
1
0
Pour le Prophète du Nord, la foi est avant tout
un acte de l'entendement ou de l'intelligence, étant
une « reconnaissance du vrai 1>. Car le « mental :0 est
- 45-
constitué par deux facultés générales : la volonté et
l'entendement; on peut dire aussi le cœur et la tête.
Aucune de ces facultés ne peut agir sans le concours
de l'autre; pourtant chacune d'elles a sa propre
sphère, et chacune, dans certains cas, l'emporte
sur sa collaboratrice, la subjugue et s'en fait obéir.
Le mental se divise de plus en « externe» et en
« interne ». La reconnaissance du vrai n'est pas la
foi qui sauve, {ides (m'mata, tant qu'elle demeure
uniquement externe; il faut qu'elle devienne
interne pour justifier et sauver. Il y a donc une foi
naturelle, externe, - on peut aussi l'appeler intel-
lectuelle ou scientifique, - qui est morte et ne
compte pas devant Dieu; et une foi spirituelle, in-
terne, qui est vivante et régénère le pécheur. Ce
n'est pas le cœur qui croit, c'est bien la tête; mais
la foi réelle est précédée par une disposition, par un
sentiment qui la pénètre, la vivifie et lui donne sa
vertu. Tout cela me paraît en parfait accord avec la
Bible, l'expérience et l'observation.
*
* *
2· Le second avantage de la définition présentée
par Swédenborg, c'est d'être fondée sur une psycho-
logie remarquablement exacte et profonde, comme
le système dont elle fait partie. Je viens de rappeler
quelques traits généraux de cette psychologie si
fouillée et si lumineuse, qui forme, pour ainsi dire,
la charpente de l'édifice doctrinal de la Nouvelle
Eglise.
- 46-
Grâce à cette psychologie si juste et si précise,
Swédenborg ne confond jamais les sentiments
ou les volitions avec les faits intellectuels ou les
idées. Il distingue nettement, avec une finesse ex-
traordinaire, tout ce qui appartient à notre mental,
ses différentes facultés, leurs rapports ou leurs évo-
lutions; il détermine notamment le siège de notre
Moi, le place, comme l'a fait plus tard Charles
Secrétan, non dans l'intelligence, mais dans la
volonté.
En lisant M. Ménégoz, on a l'impression qu'il n'a
pas de psychologie. Si d'ailleurs il en avait une,
serait-elle acceptée par ses collègues? On ne sait
vraiment à quelle école philosophique se rattache
tel professeur protestant ou tel prédicateur, tandis
que la théologie du grand Suédois fait corps avec
une philosophie complète, à la fois scientifique et
spi,ritualiste. Cette alliarice lui communique une
force qu'elle n'aurait pas sans cela, et qui nous
manque déplorablement depuis que l'autorité exté-
rieure et l'unité doctrinale ont fait place à l'indivi-
dualisme exagéré et à l'anarchie intellectuelle.
*
* *
3° Loin d'admettre que nous puissions croire sans
le savoir, ce qui serait contraire à l'enseignement de
toutes les Ecritures, Swédenborg ne parle jamais que
d'une foi consciente, subordonnée à une certaine
connaissance de la vérité. La « reconnaissance» en
effet suppose une connaissance, par conséquent une
- 47-
intelligence préalable; or nous ne comprenons rien
sans que notre mental soit parvenu à l'état cons-
cient.
La foi chrétienne en particulier réclame qu'on soit
devenu disciple du Christ, qu'on ait écouté, com-
pris et reçu sa doctrine, qu'on ait senti qu'il est
réellement ce qu'il prétend être. Cette foi ne déploie
son efficacité qu'à la condition d'être une conviction
personnelle, une vue de l'esprit, une certitude qui
ne le cède nullement à la science humaine. «C'est
ici la vie éternelle, de te connaître, toi le seul vrai
Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ. »
Un de mes anciens professeurs lausannois, M. Ro-
dolphe Clément, essayait de justifier le pédobaptis-
me en prêtant aux petits enfants une foi non formée,
inconsciente; mais ni cette foi antérieure à toute
instruction et même à la distinction du Moi et du
Non-moi, ni le baptême des nouveau-nés qu'on
prétend légitimer par une assertion aussi hasar-
deuse, ne peuvent se fonder sur la Bible interrogée
candidement.
*
* *
Comme nous l'avons fait voir un peu plus haut,
toute pensée procède d'une affection. Ainsi la foi a
sa racine dans l'amour ou la charité; elle ne saurait
naltre là où manque la disposition favorable; les
méchants ne peuvent pas croire en persévérant
dans le mal. La foi naturelle reste stérile et morte
tant qu'elle n'a pas été vivifiée par l'amour. Nous ne
sommes pas 'justifiés par la foi seule, {ide sola, mais
48 -
par la foi conjointe à la charité mariage spirituel
d'où naissent les bonnes œuvres, indispensables au
salut, elles aussi, dans la mesure où nous avons
l'occasion de les faire.
D'accord avec la Parole inspirée, dont il cite de
très nombreux passages, Swédenborg montre la né-
cessité de ces trois éléments : amour, foi, bonnes
œuvres, dans l'ordre où nous les indiquons, pour
que l'homme soit justifié et sauvé. Ces trois élé-
ments sont les degrés discl'ets ou « degrés de hau-
teur J) 1 qui s'unissent dans toute chose complète.
Plus d'un siècle avant les fidéistes, il a réagi avec
une indomptable vaillance contre l'intellectualisme
protestant, qui séparait la foi de la charité, n'ac-
cordait aux bonnes actions aucune importance pour
le salut, et se contentait d'un crédo servilement ré-
pété.
Au fond, il veut bien, comme eux, que la foi soit
l'affaire du « Moi tout entier », mais au lieu de don-
ner cette définition tout de suite, il n'y arrive qu'au
terme de son étude. Il se livre d'abord à une ana-
lyse psychologique digne d'un naturaliste et d'un
géomètre, analyse qui lui apprend à distinguer les
trois « essentiels l) ou degrés discrets du mental hu-
main: le sentiment ou la volonté, la pensée ou l'in-
telligence, la manifestation physique ou l'opération.
Il les réunit ensuite, mais sans jamais les embrouil-
ler, ainsi qu'on le fait d'ordinaire.
1 Par opposition aux « degrés continus ) ou « degrés de largeur )),
qui vont du moins au plus comme dans le thermomètre.
- 11,9-
A la différence des fidéistes, il appelle déjà foi la
croyance purement intellectuelle; mais il n'est pas
moins énergique à en dénoncer l'insuffisance, et à
déclarer que, pour justifier le pécheur et le faire
passer de la mort à la vie, elle doit d'une part être
animée par la charité, d'autl'e part porter des
fruits de justice.
*
* *
Après s'être expliqué nettement sur la foi en gé-
néral, Swédenborg peut sans inconvénient aucun
parler de la foi vivante et formée, (ides fM'mata, Il
dit alors qu'elle est une « confiance », une « assu-
rance », un « amour »" et aussi une « œ.uvre », une
« obéissance », une « vie », la « vie de la charité »,
la « vie éternelle ». Il va jusqu'à prétendre que dans
son «essence», c'est-à-dire dans ce qu'elle a de
plus intime, la foi est charité; « car, ajoute-t-il, c'est
à la charité que conduisent toutes les doctrines de
la foi, c'est en elle qu'elles se concentrent et c'est
d'elle que toutes dérivent. » Tout en revient donc à
« une seule doctrine, celle de la charité, car tout ce
qui appartient à la foi a en vue la charité. Entre la
charité et la foi il n'existe pas d'autre différence
qu'entre vouloir le bien et penser le bien. Celui qui
veut le bien le pense aussi. » Impossible de définir
plus clairement d'un côté la nature particulière de
ces deux vertus, de l'autre leurs rapports mutuels.
*
*
SWÉDENBORG V
- 50-
Le philosophe scandinave revient fréquemment
sur ces questions, auxquelles il attache la plus
grande importance. Permettez-moi de le citer en-
core:
« L'amour pour Dieu et pour les hommes est une
flamme céleste; la foi est une lumière spirituelle qui
provient de cette flamme.» Pour comprendre ce
passage, il faut se rappeler la supériorité des choses
« célestes}) sur les « spirituelles lI, ainsi que la dif-
férence entre la « flamme, » qui représente l'amour
dominant, et la « lumière lI, qui représente l'intel-
ligence.
Dernière citation : « Considérés en eux-mêmes,
les vrais ne donnent pas la vie, ce sont les biens qui
la donnent. Les vrais ne sont que les récipients de
la vie, à savoir du bien; c'est pourquoi nul ne doit
jamais dire que par les vrais ou par la foi seule il
puisse être sauvé, si le bien n'est pas dans les vrais
reçus par la foi. Le bien qui doit être dans ces vrais,
c'est la charité. Par conséquentla foi elle-même, dans
le sens interne, c'est la charité.»
*
* *
En résumé, la foi, étant en relation immédiate
non avec le bien, mais llvec le vrai, ressortit certai-
nement à l'intellect. Elle consiste toujours à croire et
se manifeste, dans les diverses religions, par des
croyances spéciales; sans croyances positives, con-
scientes, autrement dit sans idées elle n'existe pas.
Sans doute, lorsqu'elle reste exclusivement intellec-
- 51-
tuelle, on peut l'appeler « morte" ; elle est sans in-
fluence religieuse sur la conduite, sans réelle vertu.
Mais que Je cœur lui infuse un élément d'amour,
la réchauffe de son feu: la voilà désormais vivante,
active, efficace, capable d'accomplir des merveilles.
De naturelle qu'elle était elle est devenue spiri-
tuelle, car elle a ouvert l'âme humaine à l'Esprit
divin, qui veut nous transformer à l'image du se-
cond Adam.
Elle nous justifie et nous sauve alors non pas as-
surément par elle-même, mais en accueillant la vé-
rité révélée, qui fournit à notre bonne volonté des
formes convenables et la rend apte à produire des
œuvres agréables à Dieu. Ce n'est pas toute seule,
c'est par son alliance avec la charité comme but ou
inspiration, et avec une vie consacrée au prochain
comme résultat, que la foi exerce cette action régé-
nératrice et nous ouvre le Ciel.
Si ce point de vue différe de celui de MM. Méné-
goz et Sabatier, et généralement de celui des protes-
tants, on y arrive, pensons-nous, par une étude in-
dépendante et sérieuse des Ecritures, en tenant
compte de saint Jacques et surtout de Jésus-Christ
autant que de saint Paul, et en se rappelant que le
docteur de la justification «par la foi sans les œu-
vres de la loi» a lui-même subordonné carrément la
foi à l'amour dans ce verset admirable: «Mainte-
nant donc ces trois choses demeurent: la foi, l'es-
pérance et la charité; mais la plus grande des trois,
c'est la charité. »
- 52-
Il e",iste donc une notion de la foi, je devrais dire
tonte une théologie, qui échappe à la condamnation
prononcée par M. Paul Stapfer sur le fidéisme, <[ der-
nier cri» du protestantisme français. Tel que Swé-
denborg l'a conçu, le chl"istianisme est bien une af-
faire du cœur, une vie spirituelle et céleste pro-
duite par le Saint-Esprit chez les pécheurs repen-
tants; mais il implique nécessairement quelques
affirmations doctrinales, un crédo très court et
très large qui suffit à le distinguer soit des ancien-
nes Eglises, réformées ou autres, soit des religions
non chrétiennes et de tous les systèmes philoso-
phiques. Si cette conception mystique et pratique,
rationnelle et scripturaire des rapports de l'homme
avec Dieu est peu répandue chez nous, la notoriété
et l'influence qu'elle a su conquérir chez les peuples
anglo-sa",ons la recommandent assez à notre atten-
tion pour qu'il ne soit plus permis à un savant fran-
çais, allemand ou suisse de l'ignorer, quand il veut
porter un jugement équitable sur le christianisme
contemporain.
* *
Pour en revenir au <[ libéralisme» des protestants
parisiens, le doyen honoraire de la Faculté des let-
tres de Bordeau", le défend par une argumentation
plutôt dédaigneuse et compromettante. « Plus une
religion est positive, écrit M. Paul Stapfer, moins
elle parait acceptable anx esprits façonnés par la
culture moderne. L'insnffisance même, le vague et
la pauvreté théologique du protestantisme libéral le
-53-
protègent contre la destruction. C'est une dilution
du christianisme, présentant l'avantage, pour les
têtes faibles et les santés délicates, de réduire au mi-
nimum l'irrationnel sans se confondre absolument
avec la philosophie. »
Ainsi le libéralisme atténue, au point de le faire
presque oublier, «l'irrationnel dans l'ordre reli-
gieux », c'est-à-dire « le mystère », et retient dans
ses rangs les esprits peu rigoureux qui n'osent pas
se lancer à fond de train dans la libre pensée 1 Il
est en un mot 'aussi peu «chrétien» que possible 1
Et voilà son titre pour n'être pas «mis au rebut. »
M. Stapfer ne saurait consentir à en « faire li-
tière l>, car il a peur de l'incrédulité brutale qui
menace de tout envahir, et qui se vantait, il n'y a
pas longtemps, d'avoir, d'un geste magnifique,
éteint les lumières célestes. « Cette forme si pauvre
du christianisme est notre dernière espérance,
ajoute-t-il avec mélancolie. Gat·dons-là. Rendons-Iui
justice et honneur, au lieu de l'avilir imprudem-
ment ...
*
*
L'école libérale trouve-t-eIJe que le critique bor-
delais lui ait suffisamment rendu «justice et hon-
neur?" C'est peu probable. II lui a dit vertement
son fait, et, s'il prend à la fin sou parti, ce n'est
point par conviction, c'est par simple opportu-
nisme. De deux maux il faut choisir le moindre 1 Ce
protestantisme inconséquent et anémié, où l'élé-
ment évangélique est aussi dilué que possible, ne
-1>4
lui plaît pas beaucoup sans doute; pourtant il lui
parait préférable à « l'irréligion nationale» qui vou-
drait établir en France « l'athéisme obligatoÏl'e »,
plus redoutable que l'intolérance papiste.
*
* *
M. Paul Stapfer est un fin lettré, opposé aux ex-
trêmes, compréhensif et accueillant pour toutes les
idées nobles, mais singulièrement indécis et vacil-
lant. Il n'a malheureusement pas compris que la
religion a son domaine légitime à côté de celui de
la science, et que ce domaine n'est pas moins im-
portant, au contraire. C'est ce qu'ont démontré de-
puis quelques années des philosophes tels que Wil-
liam James, Emile Boutroux, Harald Hôffding, Jac-
ques Gourd, Rudolph Eucken, Henri Bergson et le
génial Poincaré. Croyant toujours à l'opposition fon-
cière, irréductible de la science et de la religion, -
point de vue dépassé dans les hautes l'égions de la
pensée, - il tire de ce principe faux des consé-
quences qui ne peuvent être justes, et qui certes
n'ont rien de consolant. Il s'arrête à un spiritualisme
éclectique et nuageux, plus ou moins influencé par
son éducation protestanle au sein d'une famille sé-
rieuse et distinguée. Mais cette religion philoso-
phique, ou plutôt cette philosophie teintée de reli-
giosité ne lui donne guère satisfaction; car elle ne
l'élève pas au-dessus des contradictions angoissantes
qui, « dans l'obscure complexité des choses », sont
à ses yeux q l'inévitable condition de tout libre et
loyal esprit. "
- 55
Non moins libre et non moins loyal qu'aucun
autre esprit, Swédenborg a parfaitement harmonisé,
dans son système comme dans sa vie, les données
scientifiques avec l'Evangile positif. Désormais il
n'est plus permis d'affirmer que la science et le
christianisme sont inconciliables. Si on se le figure
encore, qu'on prenne la peine de connaître, au
moins en gros, la doctrine du Voyant suédois. C'est
là seulement que, pour notre part, nous avons trouvé
la lumière sur presque toutes les questions qui
peuvent troubler l'intelligence et le cœur. Cette
nouvelle conception, si large, si bien liée et si con-
solante, nous a fait vivement sentir que le christia-
nisme n'a rien à craindre de ses ennemis, que, loin
de repousser les résultats de la critique et des sciences
de la nature, il doit les accueillir avec reconnais-
sance, qu'il est en d'autres termes la véritable phi-
losophie.
*
* *
Si je vous ai arrêtés longtemps sur le fidéisme,
c'est parce que cette tendance, qui prédomine au-
jourd'hui, méconnaît l'origine intellectuelle de la
foi, mise en pleine lumière par le penseur de Stock-
hoIrn. Mais celui-ci se donne tant de peine pour
établir les vrais rapports de la foi avec la charité
que je dois, pour être un peu complût, dire encore
quelque chose à cet égard.
Swédenborg conclut son exposition de la manière
suivante: «En un mot, la charité et la foi ne fontl
qu'un, comme l'essence et la forme; car l'essence de 1
la foi est la charité et la forme de la charité est la J
- 56-
,r foi. 11 est dès lors évident que la foi sans la cha-
rité est comme une forme sans essence, ce qui n'est
rien; et que la charité sans la foi est comme une
l essence sans forme, ce qui n'est rien non plus. »
Cotte conclusion me semble irréfutable; pourtant
elle convaincra ceux-là seuls qui voudront bien y
réfléchir. N'est-il pas certain que tout être, tout
phénomène, toute chose a besoin pour exister d'une
essence et d'une forme en même temps? Qu'un de
ces deux éléments vienne à manquer: nous sommes
en présence non d'une réalité, mais d'une virtualité,
d'une abstraction, d'un néant. Un homme ayant es-
prit et corps, mais aucune forme quelconque, est
quelque chose d'irréel, d'impossible, d'inimagnable;
un être n'ayant de l'homme que la forme extérieure,
sans les facultés de notre mental, ni les substances
-matérielles de notre organisme, est pareillement
une conception vaine, contradictoire, absurde.
01" nos sentiments on nos affections, qui consti-
tuent l'essence de nos actes, ne peuvent se réaliser
qu'à la condition de recevoÏ!' dans la sphère de la
pensée une forme correspondante. Toute vie chré-
tienne, tout amour, toute adoration, toute bonne
œuvre, revêtent une forme spéciale qui leur est
fournie par la foi du sujet; ainsi la conduite de
chaque croyant est conforme à sa foi, c'est-à-dire au
type religieux et moral que son intelligence a conçu
,ou du moins accepté. Le catholique romain, l'ortho-
doxe grec, l'anglican ritualiste, le vieux luthérien,
le wesleyen, le quaker, le frère de Plymouth, le
- 57-
morave, l'unitaire, se distinguent l'un de l'autre
par une façon de vivre que détermine leur crédo
respectif.
*
*
*
Cet accord nécessaire entre l'essence et la forme,
la charité et la foi, est illustré par notre écrivain
d'une manière originale et saisissante. Partant de la
correspondance qui existe, selon lui, entre le cœur
et la volonté d'une part, le poumon et l'entende-
ment d'autre part, il profite de la relation qu'il a
observée entre le cœur et le poumon pour faire
mieux comprendre la relation, tout à fait semblable,
de la charité et de la foi.
Comme le cœur a un mouvement continu qui se
nomme systole et diastole, le poumon en a un, non
moins perpétuel, qu'on nomme respiration. Qu'un
de ces deux mouvements vienne à cesser, l'autre
s'arrête aussi; le cœur ne peut pas plus agir sans
le poumon que le poumon sans le cœur. La mort de
l'un de ces organes entraîne la mort de l'autre, et
même celle de l'être tout entier. Il en est exactement
ainsi de la charité et de la foi chez l'homme. La foi
séparée de la charité est comparable à la respiration
pulmonaire sans le mouvement du cœur, respira-
tion qui peut être le fait d'un automate, mais jamais
d'un organisme vivant, et la charité séparée de la
.foi ressemble au cœur qui s'arrête quand le mou-
vement des poumons a cessé. L'amour ne peut donc
opérer des usages qu'au moyen de la foi.
« Entre le cœur et la charité d'un côté, le pou-
-58-
mon et la foi de l'autre, il y a, dit Swédenborg, une
telle similitude que, dans le Monde spirituel, on
reconnaît à la seule respiration de chacun quelle
est sa foi, et aux pulsations de son cœur quelle est
sa charité. Car les anges et les esprits vivent,
comme nous vivons sur la terre, par le cœur et par
la respiration; de là vient qu'ils sentent, pensent,
agissent et parlent de la même façon que nous. »
Après être revenu brièvement sur sa définition
très remarquable de la charité, et distingué d'une
manière non moins profonde l'amour du prochain,
ou la charité proprement dite, et l'amour du Sei-
gneur, notre auteur se résume en ces mots: «D'a-
près tout ce qui a été dit jusqu'ici, on peut voir que
la foi salvifique, qui est la reconnaissance interne
du vrai, ne saurait être donnée qu'à ceux qui sont
dans la charité .•
Les Connaissances du vrai et du bien.
Swédenborg va maintenant préciser le rôle de la
connaissance. Ce chapitre est si intimement uni au
précédent qu'il peut en être considéré comme la
suite.
Nous avons tous dès notre enfance un désir ins-
tinctif de savoir, qui nous pousse, plus ou moins
fortement, à nous informer de toute sorte de cho-
ses. Devenus adolescents, nous apprenons avec
ardeur celles qui nous semblent devoir être utiles
pour notre métier, notre professien ou notre carrière
en général. Nous amassons ainsi les connaissances
les plus diverses pour les usages de cette vie.
- 59-
Mais, comme il y a pour tous une vie à venir et
qu'elle peut être à notre choix heureuse ou malheu"
reuse, on se préoccupe, plus ou moins, de ce qui
pourra y être utile, notamment de ce qu'il faut faire
pour éviter la condamnation et pour entrer au Ciel.
Aussi chacun s'efforce-t-il d'acquérir, dès ses jeunes
années, - par la sainte Ecriture, par l'instruction
religieuse et par la prédication, - certâines connais-
sances du vrai et du bien, qui le prépareront à la
vie future. Il les dépose dans sa mémoire naturelle,
en plus ou moins grande quantité, selon l'affection
de savoir qui lui est innée et à laquelle différents
mobiles se sont joints.
Ces connaissance morales et religieuses sont sim-
plement un magas'in, où la foi de la charité ira pui-
ser ce qui lui est nécessaire pour grandir et se déve-
lopper. La foi elle-même n'est formée chez un
individu, elle n'est spirituelle et justifiante, que
lorsqu'il a fui les maux comme péchés. Dans ce
cas seul, les connaissances prennent vie et devien-
nent partie intégrante de la foi.
Ce magasin n'est point à dédaigner; il joue au
contraire un rôle essentiel et absolument indispen-
sable. « Les connaissances du vrai et du bien,
affirme notre auteur, entrent dans la foi et font la
foi.» Chez les hommes qui n'en auraient acquis
aucune, la foi ne saurait exister, car nous ne pou-
vons imaginer une foi religieuse tout à fait vague
et dépourvue d'idées. Si les connaissances qui l'ont
constituée sont en petit nombre, la foi reste obscure,
pauvre et chétive; si elles sont nombreuses, la foi
-60 -
est éclairée, intelligente, elle peut devenir puissante
et riche.
Nous ne parlons, - cela va sans dire, - que des
connaissances du vrai réel et du bien réel, ou des
croyances justes, non des connaissances du faux ou
des croyances erronées. Les premières seules « font
la foi », car, comme nous l'avons vu plus haut, foi et
vérité sont synonymes; la fausseté, au contraire, dé-
truit la foi, et du même coup la charité.
*
* *
Swédenborg ouvre ici une sorte de parenthèse. Il
dépeint une situation qui semble au premier abord
contredire sa théorie; mais, comme vous allez le
voir, cette contradiction n'est qu'apparente. Beau-
coup de gens, avoue-t-il, ont incontestablement la
foi de la charité sans que cette foi personnelle soit
une reconnaissance interne du vrai. Comment cela
se fait-il? Voici l'explication qu'il en donne. Les
personnes en question ont tourné leurs regards vers
le Seigneur en toute sincérité, et se sont abstenues
de péché par motif de conscience; d'autre part leur
pensée n'a pu se porter sur les sujets théologiques,
soit à cause de l'entraînement et des préoccupations
des affaires du monde, soit à cause de l'ignorance et
des erreurs de ceux qui les instruisaient. Mais au
fond elles aiment la vérité. C'est pourquoi, après
leur mort, lorsqu'elles deviennent esprits et sont
enseignées par les anges, elles reconnaissent les
vrais et les reçoivent avec joie.
- üi-
II en est tout autrement des hommes qui dans
cette vie n'ont pas prié et ne se sont pas détournés
du mal par religion. Ils n'ont aucune affection du
vrai et ne peuvent le reconnaltre ni sur la terre, ni
dans le monde invisible. « En effet, le mal de la vie
hait intérieurement les vrais, mais le bien de la vie
aime intérieurement les vrais. »
Ainsi, selon notre écrivain, il est encore plus ur-
gent d'aimer la vérité que de la bien connaitre.
Ceux qui l'aiment pour elle-même, quoiqu'elle n'ait
pu leur être connue que mélangée de superstitions,
seront instruits dans le Hadès et heureux de voir
tomber alors les voiles qui la leur cachaient partiel-
lement durant leur existence terrestre. Cela ressort
de la psychologie d'après laquelle c'est le cœur ou
la volonté, non l'entendement, qui constitue la per-
sonne ou le Moi. Nous fermons ici la parenthèse et
reprenons le fil de l'argumentation de Swédenborg,
* *
On voit néanmoins, par ce que nous avons dit
plus haut, combien il importe que l'enseignement
des Eglises soit purifié des erreurs qui lui viennent
tant du formalisme israélite que de la philosophie
greco-romaine et du cuIte païen. Ces erreurs de
toute nature, ces mensonges qui se sont mêlés JI.
à l'Evangile primitif scandalisent souvent les plus
belles intelligences et les empêchent de parvenir à
la foi, qui leur serait facilitée par un ensemble de
doctrines plus rationnel et plus moral. On ne prend
- 62-
pas assez à cœur de répandre la lumière sur les
grandes questions religieuses, de mettre le public
au courant des conceptions nouvelles, de sortir des
généraHtés oratoires, regardées comme édifiantes,
pour préciser les points secondaires et même les dé-
tails, - ainsi qu'on le fait largement pour les scien-
ces historiques et naturelles, - de manière à forti-
fier la foi de nos contemporains et à préparer celle
de nos successeurs.
*
* *
Un second défaut dans lequel nous tombons fré-
quemment, sans même nous le reprocher, comme
j'ai eu l'occasion d'en faire la remarque depuis plu-
sieurs années, consiste à juger sévèrement en p'u-
blic certains systèmes que nous connaissons mal.
Non seulement il ne nous est pas défendu de criti-
quer les doctrines qui nous paraissent dangereuses,
mais c'est assurément un devoir pour les théolo-
giens et les pasteurs. Ce que je trouve blâmable, c'est
qu'un prédicateur dénonce avec indignation du haut
de la chaire, ou un littérateur dans une revue ou un
journal, une théorie qu'il ne s'est pas donné la peine
de comprendre, et dont il a par conséquent une
idée fausse. On va même parfois jusqu'à répéter de
vieilles calomnies à l'adresse de tel personnage qui
a tracé un profond sillon dans l'histoire religieuse
de notre époque, et dont l'élévation de caractère, je
dirai même l'extraordinaire sainteté est incontes-
table pour les observateurs impartiaux.
-63-
De pareils procédés sont injustes au premier chef
et prouvent que la conscience protestante, même
chez les chefs de ligne, n'est pas éclairée comme elle
devrait l'être sur les péchés intellectuels. D'où vient
'eet1e surprenante lacune chez des hommes d'ailleurs
bien intentionnés et pieux? Peut-être est-elle un
reste de l'intolérance d'antan et un indice de l'es-
prit de clocher. Le pasteur ou le professeur craint
à tel point ce qui pourrait faire passer tel membre
de son Eglise dans un autre compartiment qu'il ne
se montre pas scrupuleux sur le choix des moyens,
quand un intérêt aussi majeur lui paraît en jeu. Il
ne recule point alors devant les dénonciations som-
maires, quoiqu'elles ne soient point justifiées par
une sérieuse enquête. Que cette explication soit fon-
dée ou non, le fait subsiste et tout esprit désinté-
ressé le jugera regrettable.
Cette critique intempestive me paraît avoir denx
résultats qui, plus d'une fois déjà, m'ont vraiment
chagriné. En premier lieu elle montre le point exact
oi! s'arrêtent la portée scientifique et intellectuelle, la
largeur et la sagesse de la plupart de nos conduc-
teurs religieux, sans en excepter les meilleurs, et
par là elle tend à les discréditer aux yeux des sa-
vants, des philosophes, comme aussi des chrétiens
qui envisagent les choses de plus haut et qui sont
plus avancés dans la vie spirituelle. En second lieu
elle n'empêche pas sans doute, mais elle retarde
plus ou moins longtemps, dans tel ou tel milieu, le
triomphe de certaines vérités que la théologie ré-
- 64-
formée n'a pas su mettre suffisamment en lumière,
et qui sont réclamées par l'état actuel des esprits.
* *
Dans ce qui suit, Swédenborg veut pl'évenir une
confusion trop habituelle. Selon lui, les connais-
sances du vrai et du bien précèdent la foi, sans lui
appartenir; elle ne deviennent choses de la foi que
lorsque la charité s'y unit et dans la mesure où elle
les pénètre. Quant à l'homme qui est parvenu à la
foi salutaire, il distingue en lui-même deux états
successifs. Il lui semble d'abord que la foi est au
premier rang dans son âme et la charité au second;
plus tard il se rend compte que la foi occupe la se-
conde place et que la première place revient à la
charité. Le premier de ces états psychologiques est
appelé Réformation par le théosophe et le suivant
Régénération; dans ce dernier, il se fait chaque jour
un accroissement de sagesse ou une multiplication
des vrais et des biens.
« L'homme est alors pareil à un arbre portant du
fruit et déposant dans le fruit des semences, dont
résultent de nouveaux arbres et finalement un jardin.
On peut dire qu'il est véritablement homme; aussi
après la mort devient-il un ange dont la charité fait
la vie, et dont la foi constitue la forme en rapport de
beauté avec sa qualité personnelle. Seulement la foi
n'est plus appelée foi; elle se nomme Intelligence.
" D'après cela on peut voir que tout ce qui appar-
tient à la foi vient de la charité, et que rien de ce
-65 -
qui 'lui appartient ne vient d'elle-même; puis aussi
que la charité produit la toi, tandis que la foi ne
produit pas la charité. Les connaissances du vrai,
qui précèdent la foi, ressemblent à des gerbes dépo-
sées dans une grange : ces gerbes ne nourrissent
l'homme que lorsque, désirant s'en faire un ali-
ment, il en tire du grain. »
Ce point de vue choquera sans doute ceux qui se
sont confirmés dans les idées répandues parmi les
protestants sur la natul"e, l'excellence et la suffi-
sance de la foi; il ne m'en parait pas moins fondé et
judicieux. Swédenborg en achève la légitimation en
expliquant comment la foi se forme d'après la cha-
rité.
*
Nous avons tous, affirme-t-il, un mental naturel en
relation avec ce monde et un mt-'ntal spi,.i,tuel en
relation avec le Ciel. L'homme est dans l'un et l'au-
tre mental quant à l'entendement, mais quant à la
volonté il n'est dans le second que lorsqu'il s'est
détourné du péché. Celui qui remplit cette condi-
tion a son mental spirituel ouvert pour son cœur
aussi bien que pour sa tête; en d'autres termes, il
peut non seulement comprendre le bien réel, mais
encore l'aimer et le pratiquer. Grâce à cette ouver-
ture, une chaleur spirituelle venant des Cieux in-
flue dans son mental naturel. Cette chaleur, qui
dans son essence est la charité, vivifie les connais-
sance du vrai et du bien qui y sont déposées, et les
tranforme en foi justifiante.
SWÉDENBORG V
- 66-
Or, la vérité correspondant à la lumière du soleil
et l'amour à sa chaleur, notre écrivain peut conti-
nuer: « Il en est de cela comme des arbres, qui ne
reçoivent pas la vie végétative avant que la chaleur
influant du soleil ne se conjoigne à la lumière, ainsi
qu'il arrive chaque printemps. Il y a même un pa-
rallélisme exact entre la vivification de l'homme et
la végétation de l'arbre, celle-ci étant produite par
la chaleur du monde et celle-là par la chaleur du
Ciel. C'est pour cela que l'homme est si souvent as-
similé par le Seigneur à un arbre. »
En résumé, les connaissances religieuses n'appar-
tiennent pas à la foi avant que l'homme soit dans la
charité; elles constituent simplement un magasin
d'après lequel la foi salvifique peut être formée. Mais
chez le régénéré les connaissances du vrai devien-
nent des vrais, et les connaissances du bien devien-
nent des biens; en d'autres termes elles font désor-
mais partie de son être spirituel, appartenant soit à
son entendement, soit à sa volonté.
*
* *
Si j'ai parlé, à plus d'une reprise, d'une certaine
opposition entre le point de vue que je vous ai pré-
senté et celui des protestants en général, je suis
bien aise de terminer cette leçon par une observa-
tion plus encourageante.
II est notoire que l'on remarque dans nos Eglises
un changement d'orientation. Non seulement on
donne moins d'importance aux doctrines, pour en
- 67-
attacher davantage à la vie, mais on regarde moins
à la foi et davantage à la charité. Or, si, comme
l'ont écrit à tant de siècles de distance saint Paul et
Swédenborg, la charité est plus grande que la foi,
nous devons nous réjouir de ce changement.
Il s'agit seulement qu'il s'accentue, se complète
et produise ses fruits. En effet, puisque Cl. le bien
aime le vrai », le réveil de la charité doit avoir pour
conséquence le réveil de la foi, d'une foi déterm i-
née, ferme, complète et lumineuse. Les bonnes œ u-
vres, en devenant plus habituelles et surtout plu s
intérieures, appelleront normalement une nouvelle
étude des questions vitales à la lumière de l'Evan-
gile, une reconstruction de la théologie. Puisse cette
seconde partie du programme commencer bientôt à
se réaliser 1 Alors seulement s'ouvrira l'ère bénie
que nous demandons depuis si longtemps en vain,
alors éclatera le Réveil.
TROISIÈME LEÇON
Question spéoiale controversée par les anciens. La foi anté-
rieure quant au temps, la charité antérieure quant au but.
Illustrations. L'amour premier-né du mental en actualité.
Objet de la Foi salvijique.
Foi au Fils unique, devenue foi tripersonnelle. L'entende-
ment asservi à l'orthodoxie. Foi spirituelle dans son essence
et naturelle dans sa forme. Impossibilité de croire à un
Dieu tout à fait invisible. Besoin d'un Dieu visible. Argu-
ment hlstorique. Mahométans, déis\es, théistes. Argument
scripturaire. La Genèse. Les visions. Les anges et l'ange
de l'Eternel. Leur apparence humaine. I./Homme de dou-
leurs. Dieu manifesté en chair et en os. A rgurnent philoso-
pht."que. Impossibilité d'imaginer quelque chose de supé-
rieur à la forme humaine. Notre parenté avec Dieu com-
prise par Swédenborg. Philosophie et Révélation. Citations.
Résumé: l'invisible est impensable. - Le grand objet de la
foL Tout se concentre en Jésus-Christ. Swédenborgianisme
signifie adoration du Seigneur. La foi chrétienne dans son
idée universelle.
Les explications suivantes serviront d'utile com-
plément à notre dernière leçon. Nous avons cherché
à déterminer les rapports qui existent entre la foi et
la charité ou l'amour. Il nous reste quelques mots
à dire sur une question spéciale qui rentre dans le
même sujet, mais que nous n'avons pas traitée
- 69-
directement. Cette question ne préoccupe guère la
plupart d'entre nous; elle a néanmoins son impor-
tance, aussi a-t-elle été déjà controversée par les
anciens. La voici : De ces deux vertus théologales,
la foi et la charité, laquelle est antérieure à l'autre?
En accord avec tout ce que nous avons rapporté,
Swédenborg n'hésite pas à répondre: La foi est
assurément la première quant au temps, c'est-à-
dire en apparence; mais la charité est la première
quant au but, par. conséquent en actualité. Pour
faire mieux comprendre cette distinction abstraite,
il l'illustre par plusieurs exemples.
« Construction d'un temple. Le premier dans le
temps, c'est de poser les fondements, d'élever les
murs, d'établir le toit, puis de dresser un autel et
de construire une chait'e; mais le premier au point
de vue de la fin ou du but, c'est le culte de Dieu
dans le temple, culte pour lequel il a été bâti.
» Construction d'une maison. Le premier quant au
temps, c'est d'en bâtir l'extérieur et d'en arranger
l'intérieur selon toutes les convenances; mais le
premier quant au but, c'est une habitation com-
mode pour le propriétaire et pour tous ceux qui
doivent y loger.
]) Disposition d'un jardin. Le premier par le
temps, c'est d'aplanir le sol, de préparer l'humus,
de planter des arbres et de semer ce qui doit servir
aux hommes; mais le premier par le but, c'est l'u-
sage des fruits qu'on en retirera.
]) Préparation d'un champ. Le premier par le
-70 -
temps, c'est de défoncer la terre, de labourer, de
herser, de semer; mais le premier par le but, c'est
la moisson, par conséquent encore l'usage. »
Que voyons-nous en effet dans ces diverses com-
paraisons? Toujours la réalisation d'une fin, c'est-
à-dire d'un but; ces œuvres sont uniquement des
causes ou des moyens, servant d'intermédiaires
entre le but poursuivi et le résultat. Or il est évi-
dent que le but les précède réellement dans le cœur
ou la volonté; car il est impossible de faire quoi que
ce soit sans une affection ou une intention préalable,
dont l'action visible n'est que le produit. Sans
doute dans le domaine des faits concrets, dans la
réalisation matérielle, l'acte est le « premier-né ».
Ce n'est là toutefois qu'une apparence trompeuse.
Le but, je veux dire la volonté d'obtenir un certain
résultat, a toujours inspiré le mental, tandis qu'on
s'efforçait d'atteindre le bien désiré; le but est donc
en toute espèce d'œuvre l'essentiel, le principal.
Dans l'âme de celui qui agit, de fait ou en actualité,
c'est le but qui est le « premier-né ».
Or, la foi étant un moyen ou une cause et la bonne
volonté 1 ou l'amour une fin, c'est l'amour qui est
en réalité la chose capitale, ou le premier-né du
mental.
*
* *
Nous avons jusqu'ici f'endu compte du traité que
Swédenborg a intitulé Doct,"ine de la Nouvelle Jéru-
1 Swédenborg dit ailleurs: « La charité est le bien-vouloir (ou la
bienveillance). et les bonnes œuvres sont le bien-faire d'après le
bien-vouloir. ))
- 71-
sal81n sur la Foi, et nous y reviendrons pIns tard;
mais il est temps d'emprunter quelque chose au
chapitre qu'il a consacré à la Foi dans La Vraie
Religion chrétienne 1. Ce grand ouvrage, composé
huit ans plus tard que l'opuscule ci-dessus et d'après
un autre plan, renferme sur la question qui nous
occupe des développements originaux que nous nous
reprocherions de laisser tout à fait de côté. Il va
sans dire d'ailleurs que les deux livres nous donnent
le même enseignement, et que certains passages
sont identiques; ce qu'il y a d'étonnant, c'est que
notre auteur ait pu se renouveler à tel point, et
ajouter tant de choses intéressantes et profondes à
son exposé primitif.
Objet de la Foi salvifique.
Nous avons vu que la foi commence par être
intellectuelle pour finir par les œuvres de l'amour
et embrasser ainsi l'être tout entier, qui, en croyant,
s'unit à Dieu et accomplit sa volonté. Cherchons
maintenant à déterminer l'objet de cette foi formée,
justifiante et salvifique.
Rappelez-vons que Swédenborg admet l'absolue
divinité de Jésus-Christ glorifié. Le Seigneur, dit-il,
est Dieu et homme; il est dans le Père et le Père est
en lui, ainsi ils ne font qu'un. Ceux donc qui s'a-
dressent à lui s'adressent en même temps au Père.
Nous avons montré en effet • que les affirmations du
J Chapitre VI, !à 336+390. Ce chapitre est deux à trpis fois plus
long que le traité spécial Sur la Fm· dans Lr,s Quatre Doctrines.
:.1 Swedenborg lI, La Divine Triade ou le .Monothéisme et Jésus-
Chri.t, p. 263-363.
-72-
Christ sur lui-même s'accordent avec le pur mono-
théisme, en dépit de certains passages qui semblent
au premier abord trithéistes et qui ont donné nais-
sance au dogme catholique de la Trinité. Il en
résulte que la foi salvifique ne peut avoir d'autre
objet que « le Seigneur Dieu Sauveur », qui, lors de
son incarnation sur notl'e terre, s'appelait Jésus-
Christ.
Cette foi au « Fils », au « Fils unique de Dieu »,
à « celui que le Père a envoyé », est réclamée par
le Nouveau Testament, dont tous les écrivains en
font la condition fondamentale du salut. Quand saint
Paul écrivait: « Nous concluons donc que l'homme
est justifié par la foi sans œuvres de loi », il n'en-
tendait pas « la foi en Dieu le Père, mais la foi en
son Fils; encore moins la foi en trois Dieux: l'un de
qui elle vient, l'autre à cause de qui elle est donnée,
le troisième par lequel elle est envoyée. »
Si l'on se figure généralement que Paul avait en
vue cette « foi tripersonnelle », c'est parce que
l'Eglise, depuis près de seize siècles, ou depuis le
Concile de Nicée, n'a point reconnu d'autre foi chré-
tienne. Ainsi l'unique foi salvifique fut abolie, et il
se glissa dans la dogmatique beaucoup d'illusions
et de paradoxes contraires à la saine raison. C'est
pourquoi il fallut de toute nécessité proclamer «que
l'entendement doit être mis sous l'obéissance de la
foi, » et faire de cette erreur un dogme.
Cl Or, puisque dans le passage ci-dessus 1 il est
1 Romains 3 : 18.
73 -
entendu non la foi en Dieu le Père, mais la foi en
son Fils, et que par les œuvres de la Loi il est en-
tendu non celles du Décalogue, mais celles que
Moïse imposait aux Juifs, la pierre fondamentale de
la foi d'aujourd'hui tombe, et le temple élevé sur
cette pierre tombe également comme une maison
qui s'écroule, et dont il ne reste que le haut du
toit. "
*
*
Et pourquoi faut-il croire en Jésus-Christ Dieu
Sauveur? Parce que c'est la foi en un D;,eu visible
daus lequel est Dieu invisible, etque cette foi-là peut
entrer dans l'homme; car elle est en même temps
spirituelle et naturelle, spirituelle dans son essence
et naturelle dans sa forme. Les choses tout à fait
spirituelles entrent, il est vrai, dans l'homme, mais
elles n'y sont pas reçues. Elles sont comme l'éther,
qui influe et efflue sans affecter; pour qu'elles affec-
tent, il faut qu'il y ait perception, puis réception
dans le mental, et cela n'a lieu chez l'homme que
dans son naturel.
D'un autre côté, la foi purement naturelle, c'est-
à-dire privée de l'essence spirituelle, n'est pas la foi,
c'est seulement une persuasion ou une science. La
persuasion imite la foi dans les externes; mais,
comme dans ses internes elle n'a rien de spirituel,
elle n'a non plus aucun pouvoir salvifique. Telle est
la foi chez tous ceux qui nient la divinité de l'hu-
main du Seigneur; telle a été la foi des ariens, telle
-74 -
est aussi la foi socinienne, parce que l'une et l'autre
ont rejeté la divinité du Christ.
*
* *
Swédenborg continue en montrant d'une façon
très originale, par plusieurs comparaisons, qu'i!
n'est pas possible de croire réellement en un Dieu
tout à fait invisible. Cette foi lùi parait semblable à
la vue qui, plongeant dans l'univers sans but précis,
!Se perd dans le vide, ou à un oiseau qui, volant au-
dessus de l'atmosphère dans l'éther, y expire bien-
tôt. En un mot, dit-il, la foi en un Dieu invisible est
en actualité une foi aveugle, le mental humain ne
voyant pas son Dieu; elle ne brille que comme le
ver luisant ou le feu follet. A cette lumière chimé-
rique, on croit à la réalité des apparences, surtout
quand on s'imagine que Dieu, étant esprit, est pa-
reil à l'éther, tandis que, comme les anges, il a une
forme. Ainsi les hommes cherchent Dieu dans l'uni-
vers et, ne l'y trouvant pas, ils croient que la na-
ture est Dieu. Telle est l'origine du Natwl'au'sme,
qui règne aujourd'hui.
Très différente est la foi au Sauveur. Comme il
est Dieu et homme, on peut s'approcher de lui, le
voir par la pensée; la foi a dès lors un terme, dont
elle vient et auquel elle tend, et, quand elle a été
reçue, elle demeure. C'est comme lorsque quelqu'un
a vu un empereur ou un roi: toutes les fois qu'il se
le rappelle, son image se pr·ésente. Ainsi le Seigueur
apparait à l'homme qui croit en lui et pratique ses
-75 -
préceptes, il entre dans la maison de ce croyant et
y fait sa demeure avec le Père qui est en lui, selon
sa promesse consignée dans l'Evangile de Jean.
*
*
L'dée que nous avons besoin d'un Dieu visible, en
qui soit le Dieu invisible, vous étonne peut-être et
vous parait exagérée. Je le comprends, et cependant
je crois pouvoir avancer quelques arguments en sa
faveur.
D'abord un Argument historique. On pourrait dé-
montrer, je pense, si l'on étudiait à fond ce point
spécial, que tous ceux, - peuples ou individus,
qui ont cru en un Dieu absolument invisible n'a-
vaient pas la foi vivante, capable de produire la
force morale, la charité individuelle et la civilisa-
tion progressive. Les mahométans croient à la fata-
lité; cela signifie qu'ils regardent Allah comme
tout-puissant, mais ils ne l'aiment pas. Les déistes,
comme Voltaire et Bolingbroke, sont obligés par leur
raison d'admettre une cause première, un créateur
universel qui est en même temps un juste rémuné-
rateur, mais ils ne s'inquiètent pas de lui plaire
dans leur vie de tous les jours; leur foi n'a pas non
plus passé de la tête dans le cœur. Aussi n'ont-ils
pas même essayé de fonder une Eglise.
Quant aux théistes, dont la croyance fut vraiment
religieuse, ils avaient été élevés dans le christia-
nisme, et il est impossible de nier que les doctrines
chrétiennes, en particulier celles de l'incarnation,
-76-
aient exercé une influence considérable sur l'idée
qu'ils se faisaient de Dieu. Pour prouver mon dire,
je n'ai qu'à mentionner le pasteur Ch. Voysey, qui
vient de mourir à Londres; en France COlani, Félix
Pécaut et Albert Réville; en Belgique James Hocart ;
au Bengale le réformateur Babou Keshoub Chander
Sen 1. Je pourrais nommer également les prédica-
teurs unitaires d'Amérique et d'Angleterre, et cer-
tains pasteurs français fort distingués, qui sous le
nom de « libéraux» ne sont autre chose que des
unitaires, c'est-à-dire des théistes, car ils tiennent
la divinité de Jésus-Christ pour une superstition
indigne d'eux. II importe d'ajouter que les Eglises
« libérales» ont grand'peine à se maintenir sans
l'appoint de membres èt de ministres plus ou moins
orthodoxes; qu'on leur reproche de ne pas envoyer
de missionnaires chez les païens; enfin que les as-
sociations théistes, d'ailleurs très peu nombrenses,
ont une existence plus précaire encore.
*
* *
Argument scripturaire. Sur le terrain de la Bible,
on pourra m'objecter que la loi de Moïse interdisait
sous les peines les plus sévères de faire aucune re-
présentation de Jéhova, que c'était le deuxième
commandement du Décalogue et que la prospérité
d'Israël dépendait de son observation. Tout cela est
vrai.
1 Dont j'ai raconté la vie et l'œuvre dans un volume publié en
1892: Au Bengale. (]n Réformateur religt'eu.x et social, mort en 1884.
Avec portrait.
-77 -
D'autre part, dès les premiers versets de la Genèse
Dieu parle comme s'il était un être humain; le ca-
ractère de chacun des jours de la création est dû à
son Verbe omnipotent. Il parle même au pluriel
(Faisons l' hornrne à not.·e image et selon notre ressem-
blance '), sans doute pour donner à entendre qu'il
n'est pas seul au monde, qu'il est au contraire en-
touré d'êtres spirituels comme lui. Au chapitre trois,
il se promène vers le soir dans le jardin d'Eden, ap-
pelle Adam par son nom et s'entretient avec lui,
ainsi qu'avec Eve. Il prononce ensuite une sentence
sur nos premiers ancêtres, après avoir maudit le
serpent.
Je ne veux pas dire que ces antiques narrations
doivent être prises à la lettre; mais elles sont assu-
rément de nature à donner l'impression qu'il existe
une parenté essentielle et formelle entre le Créateur
et sa créature, qu'Adam est vraiment « le fils de
Dieu'. »
Plus tard il converse avec le grand législateur
des Hébreux comme avec un ami, et pour ainsi dire
en tête à tête. Abraham et les prophètes, même plu-
sieurs croyants obscurs, entendent sa voix, reçoivent
de lui des révélations, voient des anges par lesquels
il se manifeste et qu'ils ne savent pas distinguer de
Jéhova. Or, veuillez y faire attention, ces anges ont
une apparence purement humaine, ils sont appelés
:: Comparez: « Voici, l'homme est devenu comme l'un de nous ....
Et maintenant prenons garde qu'il n'avance sa main, etc. »
1 Cf. Luc 3 : 38, à la fin de la généalogie de Jésus.
-78-
« hommes» et pris souvent pour de simples mor-
tels. Jamais, par exemple, il n'est question de leurs
ailes, contrairement aux notions malheureuses d'un
art postérieur '.
Il Y a plus. A maintes reprises il est parlé de
« l'ange de Dieu» ou de «l'ange de l'Eternel », et
l'Eternel est représenté comme disant « mon ange»;
or cet ange est fort difficile à distinguer de Jé-
hova lui-même. Rappelez-vous, par exemple, le cha-
pitre XVIII de la Genèse. « L'Eternel apparut à
Abraham sous les chênes de Mamré, comme il était
assis à l'entrée de la tente pendant la chaleur du
jour. » Comment lui apparut-il? Cela ressort du
verset qui suit immédiatement: " Abraham leva les
yeux et aperçut trois hommes debout devant lui. »
Ces hommes étaient évidemment des anges d'après
la suite du récit 2; mais l'un parait avoir été l'ange
de l'Eternel et il est identifié par deux fois avec la
Personne divine.
D'abord le patriarche hébreu le distingue des deux
autres messagers célestes, en lui disant: « Mon Sei-
gneur, je te prie, si j'ai trouvé grâce à tes yeux, ne
passe point sans t'arrêter chez ton serviteur. " Puis
il offre à tous trois un bain de pieds rafralchissant
et un repas fortifiant. Ensuite l'un des anges, le prin-
cipal sans doute, est appelé simplement «il l>., et
1 Les chérubins avaient des ailes, mais ils n'étaient
pas des anges.
2' Voir Genèse 19 : t : « Sur le loir, les deux anges arrivèrent à
Sodome. »
.a Genèse 18 : 9, 10, 15.
- 79-
même « l'Eternel" ou plus exactement «Jéhova D.
Enfin, après la fameuse intercession d'Abraham,
« l'Eternel s'en alla '," mais n'accompagna pas à So-
dome les deux anges subalternes, qui, accueillis
hospitalièrement par Lot, sauvèrent ce juste avec sa
famille de l'embrasement des villes coupables que le
feu du ciel détruisit.
Tout ceci nous prouve que, dès l'ancienne al-
liance, Dieu se révèle pal' des hommes et sous la
forme humaine: nous devons en conclure qu'il tient
à être imaginé comme un être humain, ou plutôt
comme le modèle de l'humanité. S'il a néanmoins
interdit aux Israélites de le représenter par des sta-
tues ou des tableaux, c'est que, vu la mentalité de
ce peuple et des nations voisines, on n'aurait pas
manqué de s'arrêter à ces œuvres d'art et de les
adorer, de retomber ainsi du monothéisme pur dans
le polythéisme et l'idolâtrie.
* *
Je ne vous arrêterai pas au Serviteur de Jéhova,
dépeint dans une page magnifique du second Esaïe,
sauf pour une double constatation. Ce Serviteur dé-
voué, « meurtri à cause de nos péchés, brisé à cause
de nos iniquités, » cet « Homme de douleurs" est
assurément un être humain, il appartient à notre
race et en accepte la solidarité. D'autre part il est le
Messie, le Seigneur contemplé, bien des siècles à
1 Cf. 19: 27 ! « Abraham se lava de bon matin, et vint au lieu où
il s'ëtait tenu devant l'Eternel. »
-80-
l'avance, dans une intuition prophétique. C'est ainsi
que, dès les temps anciens, les croyants ont com-
pris ce mystérieux passage.
Mais ce que je veux surtout relever, c'est que
Jésus-Christ, annoncé ici en termes obscurs, a été
Il Dieu manifesté en chair» selon le prologue du
quatrième Evangile. Jéhova s'est incarné pour se
mettre à notre niveau. Il fallait qu'i! fût homme
pour pouvoir introduire dans le corps humanitaire
la vie divine qui s'en était retirée. Il s'est soumis à
cette obligation, il est descendu jnsque dans notre
fange, sûr de ne pas y enfoncer, mais d'en sortir
immaculé et de nous emporter avec lui dans les
sphères de l'innocence et de l'amour. Cette incarna-
tion de l'Etre suprême dans un membre de notre
race, - incarnation qui entrainait après elle les
luttes, les souffrances et la mort du Sanveur, - a
dû certainement être nécessaire pour que nous
puissions tous être sauvés. Or, si elle était néces-
saire, c'est la preuve la plus décisive de la thèse
que nous soutenons et qui peut se formuler en ces
termes: Il faut que le Dieu invisible et transcen-
dant devienne visible, perceptible à nos sens ac-
tuels, pour se révéler complètement à nous et pour
nous racheter.
*
* *
A"gument philosophique. La preuve que nous
venons d'alléguer est la plus convaincante pour les
chrétiens, mais elle n'est valable que pour eux.
Essayons d'en donner une qui soit valable pour tous.
- 81
Nous ne concevons rien de supérieur à la forme
humaine. Les religions enfantines ont de tout temps
représenté les Etres divins par des fétiches, des
pierres, des arbres, des animaux, des images gros-
sières. Le culte des nations plus civilisées leur a
consacré des statues, qui s'effo'·çaient de figurer des
hommes et des femmes plus forts, plus beaux, plus
gracieux que nature. Vous connaissez les merveilles
artistiques produites par la mythologie grecque et
romaine. Phidias et ses émules anonymes ont admi-
rablement copié le corps humain en le débarrassant
de ses défauts, mais ils n'ont pu aller au delà; ils
l'ont idéalisé, ils n'ont pu le modifier en ,·ien. Quand,
pour glorifier les anges, on a cru devoir les atIubler
d'immenses ailes d'oiseau, on n'a réussi qu'à les
rendre choquants et ridicules. Tout le monde sait
aujourd'hui que les ailes remplacent les bras chez
les bipèdes inférieurs, que par conséquent elles ne
sauraient s'ajouter au corps humain sans le changer
en monstre. Tout au plus peut-on, comme l'ont fait
plusieurs bons peintres, symboliser la perfection
des habitants du Ciel par rapport à notre imperfec-
tion en leur prêtant une stature beaucoup plus éle-
vée qu'aux mortels, sans du reste modifier les pro-
portions normales attribuées à notre organisme.
Cette impossibilité non de nous représenter
l'homme parvenu à un état supérieur, mais d'ima-
giner quelque chose de supérieu,· à la forme hu-
maine, découle logiquement de l'idée que nous
avons été créés à l'image de Dieu, qu'il y a par con-
SWÉDENBORG v 6
-82-
séquent entre Dieu et nous une parenté qui n'existe
pas entre lui et les animaux. Cette idée a été fouillée
~ t comprise par Swédenborg plus que par tout autre
théologien.
Selon son enseignement, Jésus a été l'homme
vrai, le seul homme parfait, parce que seul il a
reflété purement le Père; depuis sa gloriflcation, le
Seigneur, en qui réside toute la Divinité, a en quel-
que sorte pour corps le Ciel entier, qui est nommé
le Très grand Homme, Maximus Homo, précisément
parce qu'il a forme humaine. C'est par l'intermé-
diaire de ce Maximus Homo que Dieu agit générale-
ment; lorsqu'il veut se révéler plus particulière-
ment, il apparaît, dans sa gloire, comme un indi-
vidu de notre espè<:;e, comme le chef de l'humanité.
Tout cela montre combien il est à la fois naturel et
nécessaire que Dieu, invisible dans son essence, se
rende visible aux yeux charnels pour entrer en rap-
port avec sa créature.
Nous avons passé, je le sais, de la philosophie à
la religion; mais c'est que la religion biblique me
paraît être, notamment sur ce point, une philoso-
phie véritable et même la meilleure des philosophies.
En effet, la philosophie exclusivement rationnelle
ne peut jamais connaître Dieu d'une façon com-
plète et profonde. Il y faut une révélation, ou pour
mieux dire la Révélation, telle qu'elle a été conser-
vée dans les saintes Ecritures et interprétée par le
Voyant de Stockholm.
*
* *
-83-
Cédons-lui maintenant la parole. Il nous dira
plus exactement, dans son langage mystique et
néanmoins précis, sous quel jour lui apparaissait la
question particulière qui nous occupe.
Ayant été mis en rapport avec les esprits d'une
autre terre, - la seconde dans le ciel astral, - Swé-
denborg rapporte ce qui suit :
«Je leur demandai quel Dieu ils adoraient. Ils
répondirent: Dieu visible et invisible; Dieu visible
sous une forme humaine, Dieu invisible sans aucune
forme. Je compris par leurs discours que Dieu visi-
ble était Notre Seigneur lui-même; c'est pourquoi
ils le nommaient pareillement le Seigneur. Il me fut
donné de leur répliquer que SUl" notre terre on
adore aussi Dieu visible et invisible, Dieu invisible
étant appelé Père et Dieu visible Seigneur. Cepen-
dant, ajoutai-je, ils sont l'un et l'autre un, comme
Christ nous l'a enseigné en disant qu'on n'a jamais
vu l'aspect du Père, mais que le Père et lui sont un,
que Celui qui le voit voit le Père, qu'en conséquence
l'un et l'autre Divins résident en une seule per-
sonne. »
A d'autres esprits de la même planète, rendant
leur culte à une idole de pierre, il explique qu'il
faut adorer non ce qui est mort, mais ce qui est
vivant. Il continue: « Ils me répondirent qu'ils sa-
vaient que Dieu vit et non la pierre, mais qu'ils
pensaient au Dieu vivant lorsqu'ils regardaient cette
pierre semblable à un homme, qu'autrement leurs
idées ne pouvaient se fixer sul" un Dieu invisible.
- 8 1 ~ -
Il me fut alors accordé de leur dire que leurs pen-
sées peuvent être déterminées sur un Dieu invisible
quand elles le sont sur le Seigneur, qui est Dieu
visible; qu'ainsi l'homme peut être conjoint à Dieu
invisible par la pensée et l'affection, ou par la foi
et l'amour, lorsqu'il est uni au Seigneur, mais pas
d'une autre manière '. D
« Dans l'univers, presque tous adorent Dieu sous
une forme visible, et même sous une forme humaine.
C'est un Insite. Si cela est insité, c'est d'après l'in-
flux qui vient du Ciel. Car, chose remarquable, les
anges élevés jusqu'à la sphère du troisième Ciel en
ont une perception manifeste. La raison en est que
tous les habitants de ce Ciel sont dans l'amour du
Seigneur, et que toute perception leur vient de l'or-
dre et du flux du Ciel. Or Je Ciel, dans tout son
complexe, ressemble à un homme, d'après le Divin
Humain du Seigneur. En effet, d'après ce Divin, le
Seigneur influe dans le Ciel, le fait et le forme à sa
ressemblance. Toutefois cet arcane peut difficilement
être saisi de ceux qui, par la propre intelligence,
ont extirpé chez eux cet Insite '. D
*
*
Donc l'idolâtrie elle-même peut servir de prépa-
ration au culte du vrai Dieu. Cela ressort d'un autre
texte qui se trouve dans Le Ciel et l'Enfer. A pro-
1. Arcanes célestes, § 9971, 9972.
» Arcanu, § 10159.
-85-
pos des divers endroits où nous sommes instruits
après la mort, Swédenborg s'exprime ainsi:
0: Après les mahométans, et plus au nord, sont
les lieux d'instruction des païens qui, dans le
monde, ont mené une vie bonne et acquis par là
une espèce de conscience. Ces gentils ont fait ce qui
est juste et droit non pas à cause des lois de leur
gouvernement, mais à cause des lois de leur reli-
gion. Tous ceux-ci, quand ils ont été instruits, sont
aisément conduits à reconnaître le Seigneur; car ils
portent dans leur cœu,' que Dieu est non pas invisi-
ble, mais visible sous une fornw humaine. Ils sont en
plus grand nombre que tous les autres; les meilleurs
viennent de l'Afrique '. ))
Porter dans son cœur, c'est y avoir quelque chose
implanté, insité. Revenons sur le mot Insite que
nous avons r",ncontré tout à l'heure. Il y a, selon
notre philosophe, un Insite sur plusieurs sujets im-
portants. Insite (en latin Insitum), - terme que no-
tre langue n'a pas reçu, et que la dernière édition
française de Ciel et Enfer a remplacé par conviction
intime, - Insite me parait indiquer une idée innée
ou plutôt nécessaire, c'est-à-dire une de ces notions
si naturelles que nous y arrivons sans nul effort, et
que nous ne les rejetons que par un usage anormal
de notre raison. Remarquons seulement que ce mot
a deux avantages: 1
0
il s'applique au cœur autant
et plus qu'à l'entendement; 2
0
il relève la causalité
divine plus que ne le font les expressions « idée in-
née D et « conviction intime». En effet, InsitunJ dé-
, Ciel et Enfer, § 514.
-86-
signe à la fois les idées et les dispositions que le
Créateur a semées, plantées, entées ou greffées dans le
mental humain pour les y développer ensuite au
moyen de l'influx céleste.
Comme il y a un Insite pour faire savoir aux
hommes de toute race et de toute nation qu'ils sur-
vivront, en tant qu'esprits, à ce que nous nommons
la mort, il y a un Insite pour leur dire que le Dieu
Esprit se rend visible sous forme humaine, et que
c'est ainsi qu'il veut être adoré.
Nous lisons encore dans le même ouvrage
«II a été insité dans chaque homme ouvert à
quelque influx céleste de penser à Dieu sous une
apparence humaine. C'est ce que firent les anciens;
c'est ce que font également les hommes de nos
jours, tant hors de l'Eglise que dans son sein. Les
simples le voient par la pensée comme un vieillard
dans une splendeur éclatante. Mais tous ceux qui
ont éloigné l'influx du Ciel par la propre intelligence
et par le mal de la vie ont étouftë cet In.ite. Ceux
qui l'ont étouffé par la propre intelligence veulent
un Dieu invisible, et ceux qui l'ont étouffé par la
vie du mal ne veulent point de Dieu. Les uns et les
autres ignorent qu'un tel Insite existe parce qu'il
n'est point chez eux. Cependant cet Insite est le
Divin céleste qui le premier influe chez l'homme;
car l'homme est né pour le Ciel, et nul n'entre au
Ciel sans l'idée du Divin 1. »
1 Ciel et Enfe't', § 82. Dans la traduction anglaise de Sam. N o b l e ~
Insitum est rendu par inherent perception.
*
* *
Swédenborg s'entretint une autre fois avec les
esprits de la cinquième terre du ciel astral, très
loin de notre système solaire. Il leur parla du même
sujet, vu son importance souveraine, et nous rap-
porte ce qui suit:
« Je le" interrogeai ensuite sur l'idée qu'ils avaient
de Dieu. Voici ce qu'ils me répondirent. Ils ne tien-
nent pas Dieu pour invisible, mais pour visible sous
une forme humaine. Ils savent cela non seulement
d'après une perception intérieure (Insite), mais
parce qu'il s'est manifesté à eux comme Homme.
Ils ajoutaient que si, selon l'idée de quelques étran-
gers, ils concevaient Dieu comme invisible, ils. ne
pourraient en aucune manière penser à lui; car
l'invisible ne tombe pas dans l'idée de la pensée. Je
perçus que, pour eux, l'invisible était sans forme,
par conséquent sans qualité; or l'idée sans forme et
sans qualité se dissipe, ou tombe sur la nature qui
est visible.
» Après avoir entendu cette réponse, il me fut
donné de leur dire qu'ils faisaient bien de penser à
Dieu sous forme humaine; que plusieurs de notre
terre pensent de même, surtout à cause de Jésus-
Christ, et que les anciens n'ont point pensé autre-
ment. Je leur parlai alors d'Abraham, de Lot, de
Gédéon, de Manoah et de sa femme, et de ce qui est
raconté d'eux dans notre Parole, à savoir qu'ils ont
vu Dieu sous forme humaine, qu'ils l'ont reconnu
- 88-
pour le Créateur de l'univers et l'ont appelé Jéhova,
et cela aussi d'après un Insite ; mais que cet Insite
a péri dans le monde chrétien, ne subsistant que
chez les simples qui sont dans la foi '. »
* *
« Les habitants du Ciel s'étonnent d'une chose:
c'est que certains hommes, pensant à Dieu comme
à un être invisible, c'est-à-dire insaisissable sous
aucune forme, se croient intelligents et appellent
inintelligents ou simples ceux qui ont une autre
opinion, tandis que c'est tout le contraire. Que ceux
qui se croient ainsi intelligents, disent les anges,
s'examinent eux-mêmes. A la place de Dieu ne
voient-ils pas la nature, les uns celle qui est devant
les yeux, les autres celle qui est hors de la portée
des yeux? Ne sont-ils pas aveugles au point de
ne pas savoir ce qu'est Dieu, ce qu'est un ange,
ce qu'est un esprit, ce qu'est leur âme qui doit
survivre à la mort, ce qu'est la vie du Ciel chez
l'homme, et plusieurs autres choses qui appartien-
nent à l'intelligence? Pourtant toutes ces choses,
ceux qu'ils appellent simples les connaissent à leur
manière. Ils ont de leur Dieu l'idée qu'il est le
Divin sous forme humaine; de l'ange l'idée que
c'est un homme céleste; de leur âme l'idée qu'elle
est semblable à un ange; de la vie céleste chez
l'homme l'idée qu'elle consiste à vivre selon les pré-
ceptes divins. Aussi ces simples, les anges les appel-
1 Arcanes, 10737.
-89-
lent-ils intelligents et préparés pour le Ciel; les
autres, au contraire, ils les appellent inintelli-
gents'.»
*
En résumé, - et sans revenir sur ses récits de
l'autre monde, - Swédenborg me semble, au point
de vue philosophique, avoir exprimé son opinion
fondamentale en ces mots: « L'invisible ne tombe
pas dans l'idée de la pensée. » Ce qui revient à dire:
L'invisible est impensable. En effet, le suprasensible
ne nous est connu qu'au moyen des sens, et l'on ne
parvient à concevoir l'absolu qu'en partant du rela-
tif, qui ne se présente à nous que dans l'espace et
dans le temps, ou sous un aspect matériel. Si dès
lors on se contente d'envisager Dieu comme l'Etre
invisible, suprasensible et absolu, on en fait un
Principe, une Vie, l'Intime de la nature, non un
Père libre et miséricordieux. Pour qu'on puisse l'ai-
mer, l'adorer, le servir joyeusement, il faut qu'il se
soit manifesté par un homme. La religion spirituelle
réclame comme cause suffisante l'incarnation, qui
'repose elle-même sur la parenté essentielle, - je ne
dis pas l'identité" - entre le Créateur et sa créa-
ture morale.
1 Ibidem, ~ 86.
l De nos jours, on va souvent trop loin en rapprochant l'homme de
Dien. Swédenborg garde à cet égard une juste mesure. Par sa théo--
rie des trois Degrés discrets. il nous empêche de diviniser rhomme
et rend le panthéisme impossible.
- 90-
D'après ce que nous venons de voir, le grand ob-
jet de la foi est la pleine divinité du Christ. Notre
écrivain insiste fréquemment sur cette idée, après
avoir prouvé qu'elle est biblique. Voici quelques-
uns de ces passages :
« Dans les Eglises chrétiennes d'aujourd'hui notre
Sauveur est appelé communément fils de Marie et
rarement Fils de Dieu, à moins qu'on entende le
Fils de Dieu né de toute éternité. Cela vient de ce
que les catholiques ont sanctifié au-dessus de tous
les autres Marie Mère, la plaçant comme Déesse ou
comme Reine à la tête de tous les saints. Cependant
le Seigneur, en glorifiant son humain, a dépouillé
tout ce qu'i! tenait de sa mère et revêtu tout ce qui
appartenait à son Père. De ce nom commun de fils
de Marie, qui est dans la bouche de tous, ont influé
dans l'Eglise plusieurs énormités.
» Ainsi, au sujet du Seigneur, la notion de divi-
nité périt, et avec elle tout ce qui dans la Parole a
été dit de lui comme Fils de Dieu; par là entrent le
judaïsme, l'arianisme, le socinianisme, le calvinisme
tel qu'il fut à l'origine, enfin le naturalisme accom-
pagné de l'idée fanatique que le fils de Marie venait
de Joseph, que son âme venait de sa mère, que par
conséquent i! est nommé Fils de Dieu et ne l'est
pourtant pas.
» Que chacun se consulte, soit ecclésiastique, soit
laïque; qu'il examine s'i! se représente le Seigneur
fils de Marie autrement que comme un simple
homme. Une telle représentation ayant commencé à
-91-
prévaloir parmi les chrétiens au troisième siècle
déjà, lorsque surgirent les ariens, le concile de Ni-
cée voulant revendiquer pour le Seigneur la divi-
nité essentielle supposa un Fils de Dieu né de toute
éternité. Par cette fiction l'humain du Seigneur fut
sans doute élevé vers le divin, et il l'est encore au-
jourd'hui chez plusieurs, mais non chez ceux qui
par l'union hypostatique entendent l'association de
deux êtres dont l'un est au-dessus et l'autre au-
dessous.
» Que résulte-t-il de là, sinon que toute l'Eglise
chrétienne est en train de périr? Car elle a été fon-
dée uniquement sur le culte de Jéhova dans l'hu-
main, par conséquent sur Dieu-Homme .... Toute se-
mence noble de l'Eglise est changée en semence
ignoble : la semence d'olivier en semence de pin, la
semence d'oranger, de citronnier, de pommier, de
poirier en semence de saule, d'orme, de tilleul,
d'yeuse, le cep en jonc de marais, le froment et
l'orge en paille. Même toute nourriture spirituelle
devient comme la poussière dont se nourrissent les
serpents. En effet, chez l'homme la lumière spiri-
tuelle se change en lumière naturelle, sensuelle, cor-
porelle et fantastique. Bien plus, l'homme devient
alors semblable à un oiseau qui, volant dans les
airs, est tout à coup privé de ses ailes; il tombe sur
la terre où, en marchant, il ne voit plus autour de
lui que ce qui se trouve devant ses pieds. Alors, au
au sujet des spirituels de l'Eglise, cet homme ne
pense pas autrement qu'un devin. Voilà ce qui ar-
- 92-
rIve, quand on regarde le Seigneur Dieu Rédemp-
teur comme n'étant qu'un fils de Marie, par consé-
quent comme un simple homme '. »
Ceux qui ne voient pas autre chose en Christ,
et de nos jours ils se nomment Légion, - ressem-
blent aux Juifs qui l'ont rejeté. Cl Au lieu d'une cou-
ronne royale, ils mettent sur sa tête une couronne
d'épines. Ils lui donnent à boire du vinaigre et s'é-
crient: «Si tu es le Fils de Dieu, descends de la
croix t » ou, comme lui disait le Diable en le ten-
tant: « Si tu es le Fils de Dieu, dis que ces pierres
» deviennent des pains t Si tu es le Fils de Dieu,
» jette-toi en bas t »
" Ces gens-là profanent son Eglise et font de son
temple une caverne de voleurs. Ils rendent son culte
pareil au culte de Mahomet, ne faisant pas de dis-
tinction entre le vrai christianisme, qui est l'adora-
tion du Seigneur, et le naturalisme. Il sont compa-
rables à ceux qui courent dans une voiture ou dans
un traîneau sur une glace mince : la glace se
rompt sous eux et ils sont submergés. Quant à eux,
à la voiture et aux chevaux, ils sont recouverts par
les glaçons. On peut encore les comparer à ceux qui
construisent une barque de cannes et de joncs, l'en-
duisent de poix pour lui donner de la résistance et
se mettent en mer là-dessus. L'enduit de poix se
dissout bientôt, ils sont engloutis dans les eaux de
la mer et ensevelis au fond de l'abîme '. »
1 Vraie Religion chrétîenne. § 9"'.
2 Ibidem, § 342.
93
*
Notre auteur donne, vous le savez, une très réelle
importance aux doctrines, qui doivent exprimer
aussi fidèlement que possible les vérités de la Révé-
lation; cependant il n'énumère point ces doctrines
à propos de la foi. C'est dire qu'à ses yeux toutes
sont renfermées dans le dogme capital dont nous
venons de parler, et auquel se rattachent en effet
toutes les portions de la dogmatique. Selon lui, c'est
donc à un être vivant et tout-puissant, non à des
propositions abstraites, que nous devons croire.
Tout se concentre en Jésus-Christ, en qui «toute la
plénitude de la Divinité habite corporellement 1 lI, et
que saint Jean désigne même comme le v1'ai Dieu et
la vie éternelle'.
C'est bien ainsi que l'entendait Swédenborg,
comme nous l'avons fait voir au sujet du procès en
hérésie intenté à ses deux disciples, les docteurs
Beyer et Rosen, de Gothembourg. Dans une lettre
éloquente, il les justifie sur le principal chef d'ac-
cusation, savoir la divinité complète du Sauveur. Il
démontre qu'elle est en parfait accord avec la Con-
fession d'Augsbourg, avec la Formule de Concorde,
avec les prières et les cantiques de l'Eglise suédoise,
comme avec les saintes Ecritures. « Cette doctrine,
conclut-il, nos adversaires la nomment Swédenbor-
gianisme; mais pour moi, je la nomme Christia-
l Colossiens! : 9.
~ t Jean [) : 20.
-94-
nisme véritable. D Il ajoute que le mot Swédenbor-
gianisme « signifie l'adoration du Seigneur. »
*
*
Nous retrouvons la même pensée, sous une forme
différente, dans deux chapitres du traité Sur la foi.
Notre auteur y compare la foi chrétienne, telle qu'il
l'a définie, avec la foi qu'on avait de son temps, en
les envisageant quant à leur « idée universelle D,
c'est-à-dire quant à leur caractère propre, qui les
distingue l'une de l'autre même dans leurs parties
les plus insignifiantes. Sans entrer dans cette com-
paraison, je me borne à citer la description som-
maire qu'il donne de la foi vraiment conforme à
l'Evangile. Celle-ci consiste à croire : « Que le Sei-
gneur d'éternité, ou Jéhova, est venu dans le monde
pour subjuguer les Enfers et glorifier soli humain;
que sans cela aucun mortel n'aurait pu être sauvé,
et que le salut est assuré à ceux qui croient en lui. »
En effet, quand cette foi a passé de l'intelligence
dans le cœur et dans la vie, elle nous unit indisso-
lublement au Dieu bienheureux.
QUATRIÈME LEÇON
Définitions subtiles. Puissance extraordinaire d'analyse et de
synthèse.
Contrefaçons de la Foi.
La foi naturelle, ou hérétique" opposée à la foi spirituelle.
Les vérités multipliables à l'infini. Séries ou petits fais-
ceaux. L'abondance et la cohérence des vérités perfection-
nent la foi. Indifférence des. chrétiens à l'égard des doctri-
Des.
Formes de la Foi naturelle.
La foi sans la charité. Chacun reçoit l'influx selon sa forme.
Le Seigneur, la charité et la foi sont un comme la vie, la
volonté et l'entendement. La foi sans les bonnes œuvres.
Les miroirs de l'homme. Comparaison avec les animaux.
L'homme est tel que son interne. L'arbre. Le temple de
Dieu. Les œuvres indispensables au salut d'après l'Ecriture.
La charité et la foi s'y réunissent. Dogmatisme des anciens
protestants. Le Christianisme social. Gründlichkeit de
Swédenborg. Ni charité solitaire, ni foi solitaire. Similitude
du mariage. Illusion. La foi btUarde. fIérésies et schis-
mes. Trois causes de ces déchirements. Sabellius. Ariens et
SocÏniens. La foi hypocrite. L'homme sensueL Le prédi-
cateur hypocrite. Loups couverts de peaux de brebis. Ré-
sumé. Aucune foi chez les méchants. Le «propre» de
l'hornme. Méchants en théorie et méchants en pratique.
Equilibre entre les deux mondes par le libre arbitre.
« Nul ne peut servir deux maitres ». Il ne suffit pas
de croire en Dieu. Plus de foi lors de la consommation
du siècle. Prophéties s'appliquant non à l'avenir., mais au
passé. Chaos séparant deux périodes. Patience et espoir!
Je n'en ai pas fini avec la foi. Swédenborg regarde
cette matière comme si fondamentale qu'il y revient
- 96-
souvent, l'examine sous toutes ses faces, décrit avec
le plus grand soin ses éléments normaux et ses dé-
formations, de manière à en donner l'idée la plus
scientifique et la plus complète. Les lecteurs habi-
tués à ce qu'on leur en parle en termes vagues et
oratoires penseront même qu'il abuse ici de l'ana-
lyse. Aussi craindrais-je de vous fatiguer en répé-
tant, fût-ce en abrégé, ce qui à ses yeux constitue
l'Etre de la foi, l'Essence de la foi, l'Existence de la
foi, la Forme de la foi, et ce qu'il faut entendre par
les six Etats de la foi.
Du reste, si les définitions et les catégories de
Swédenborg nous effraient un peu par leur subti-
lité, elles nous inspirent en même temps une cer-
taine confiance. Nous sentons la remarquable auto-
rité que confère à un écrivain le pouvoir d'analyser
ainsi un sujet quelconque, surtout le sentiment reli-
gieux, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus complexe et
de plus puissant, de le suivre jusque dans ses pro-
fondeUl's les plus intimes, de le diviser et de le sub-
diviser pour ainsi dire à l'infini, et de nous laisser
l'impression que l'œil de son esprit le pénètre de
part en part.
Mais, si le talent d'analyser est nécessaire en psy-
chologie et en morale aussi bien que dans,les scien-
ces naturelles, il est rarement uni au talent de
généraliser, de construire un système. Les très
grands esprits sont seuls capables d'exceller à la
fois dans l'analyse et dans la synthése, encore la plu-
part se montrent-ils moins forts dans l'une ou l'autre
- tn
de ces activités mentales. Je n'en connais pas un
qui, comme Swédenborg, se soit distingué dans
toutes deux également, qui ait fait preuve d'une in-
telligence analytique et synthétique au plus haut
degré, qui, sur la base d'une étude en quelque sorte
microscopique des textes, des idées et des faits, ait
élevé un système plus compréhensif et plus superbe,
un système théologique, philosophique et théoso-
phique à la fois. L'alliance de ces deux facultés
rivales, parvenues au maximum de leur puissance,
me parait donner à Swédenborg une place il part
entre les penseurs qui se sont efforcés de résoudre
le problème de la destinée humaine. Qu'on le com-
pare impa.·tialement aux plus illustres, à ceux dont
le nom défie les siècles, et l'on ne s'étonnera pas de
mon observation.
Contrefaçons de la Foi.
Ii importe de distinguer la foi de ses
qui sont multiples et spécieuses. Sans nous asseI'vir
à la nomenclature qu'en fournit Swédenborg, nous
en indiquerons quelques-unes, qui nous semblent
les principales,
La foi naturelle. - La foi commence par être na-
turelle, mais elle devient spirituelle dans la mesure
où l'homme s'approche du Seigneur. La distinction
entre le naturel et le spirituel est un « grand arca-
ne » que SWédenborg, éclairé d'en naut, a cru pou-
voir nous révéler. Il affirme en effet l'existence de
deux mondes, le naturel et le spirituel, dont le pre-
SWÉDENBOI\G v 7
- 98
miel' est la cause et le second l'effet. Dans chacun
d'eux règne un soleil dont procèdent une chaleur et
une lumière. Mais la chaleur et la lumière procédant
du Soleil spirituel ont en elles la vie, tandis que la
chaleur et la lumière procédant du soleil naturel
n'ont rien de vivant, et servent seulement de récep-
tacles aux deux premières. Ainsi l'amour et la foi
sont efficaces en nous dans la proportion où nous
sommes en rapport avec le Soleil suprême, au mi-
lieu duquel habite le Seigneur. Or cette foi spiri-
tuelle est intérieurement dans la foi naturelle comme
la charité spirituelle dans la charité naturelle.
« Par cette insertion, dit Swédenborg, le naturel
de l'homme devient comme diaphane, et, selon que
la foi est unie à la charité, il prend une belle colora-
tion; car la charité a en elle-même une rougeur d'a-
près la flamme du feu spirituel, et la foi une blan-
cheur éclatante d'après la splendeur de la lumière
spirituelle. Le contraire a lieu lorsque le spirituel
n'est pas intérieurement dans le naturel, mais que
le naturel est dans le spirituel, ainsi qu'il arrive
chez les hommes qui rejettent la foi et la charité.
L'interne de leur mental, d'après lequel ils pensent
quand ils sont seuls, est infernal, bien qu'ils ne le
sachent pas; et l'externe de leur mental, d'après
lequel ils parlent avec leurs compagnons dans le
monde, est spirituel en apparence, mais il est
plein d'impuretés semblables à celles de l'Enfer. »
La foi hérétique - nom donné également à la foi
naturelle - n'est autre chose que la « persuasion du
-99-
faux ». La foi spirituelle, au contraire, eu la foi
sans épithète, est «la vérité dans la lumière ]). Le
Seigneur, qui est la lumière même, influe chez. cha-
que homme, et là où il trouve des vérités tirées de la
Parole écrite, il les fait briller et devenir choses de
la foi.
*
Or les vérités de la foi sont multipliables à l'in-
fini. On peut le voir d'après la sagesse des anges,
qui s'accroît éternellement. Ils disent eux-mêmes
que cette sagesse vient des divins vrais examinés
analytiquement au moyen de la lumière céleste. La
multiplication des vérités de la foi est comparée aux
semences humaines, de l'une desquelles peuvent
provenir des familles aux siècles des siècles. Notre
auteur la compare encore aux graines d'un champ
ou d'un jardin, qui peuvent se propager par myria-
des de myriades à perpétuité.
En effet, II dans la Parole, par la semence il est
entendu le vrai, par le ehamp la doctrine et par le
jardin la sagesse. Le mental humain est semblable
à un humus, dans lequel les vérités spirituelles et
naturelles sont implantées comme des semences, et
peuvent se multiplier sans fin. L'homme tire cela
de l'infinité de Dieu, qui est toujours présent par
sa lumière et sa chaleur, avec la faculté d'engen-
drer. »
*
Swédenborg poursuit en faisant votr que les véri-
tés de la foi sont disposées en séries ou en petits fais-
- 100
ceaux. Il en donne des exemples et s'appuie sur
l'anatomie, qu'il connaît si bien. Il rappelle que
notre mental est un organisme tout comme notre
corps.
« Chacun sait, dit-il, que la tête est remplie pal'
deux cerveaux, que les cerveaux sont organisés,
que le mental y habite, et que ses idées s'y fixent et
y restent selon qu'elles ont été acceptées et confir-
mées. Si donc on demande quelle est cette organisa-
tion, je réponds que c'est une ordination de toutes
choses en séries, comme par petits faisceaux, et que
les vérités qui appartiennent à la foi ont été ainsi
disposées dans le mental humain. Cette thèse peut
être illustrée par les explications suivantes:
» Le cerveau se compose de deux substances.
L'une, glandulaire, est appelée corticale et cendrée;
l'autre, fibrillaire, est appelée médullaire. La subs-
tance glandulaire est disposée en grappes comme
les raisins sur un cep; chaque grappe forme une
série. La substance médullaire consiste en de per-
pétuelles confasciculations de fibrilles, qui sortent
des glandes de la première substance; ces confas-
ciculations sont les séries. Tous les nerfs qui en
procèdent, et sont répandus dans le corps pour
remplir diverses fonctions, ne sont que des gerbes
et des petits faisceaux de fibres; pareillement tous
les muscles, et en général tous les viscères et tous
les organes du corps. Les uns et les autres sont tels
parce qu'ils répondent aux séries de l'organisme du
mental.
- 101-
" En outre, dans la nature entière il n'existe rien
qui n'ait été confasciculé en séries. Il en est ainsi
de tout arbre, de tout arbuste, de toute broussaille
et de tout légume, même de tout épi et de toute
herbe. La cause universelle de cette organisation,
c'est que les divines vérités ont été conformées de
la sorte. Nous lisons en effet dans les Ecritures que
tout a été créé par la Parole, c'est-à-dire par le
Divin Vrai, et que le monde aussi a été fait par
elle. »
S'il n'y avait dans notre mental une pareille orga-
nisation des substances, nous n'aurions pas la faculté
d'analyser, faculté que Swédenborg possédait à un
degré si extraordinaire.
Notre théologien conclut de ce qui précède que
l'abondance et la cohérence des vérités servent à
perfectionner la foi. Cela s'entend presque de soi-
même. En se multipliant et en se confirmant l'une
l'autre, les séries groupées en un tout acquièrent
une grande force.
i< Maintenant, dit Swédenborg, comme la foi dans
son essence est la vérité, il s'ensuit que, selon l'a-
bondance et la cohérence des vérités, elles devient
plus spirituelle, - ainsi de moins en moins natu-
relle ou sensuelle; - car elle est élevée dans la
région supérieure du mental, d'où elle voit sous
elle des cohortes de confirmations en sa faveur
dans le monde physique. Par la multitude des
- f02-
vérités liées ensemble comme en un faisceau, la
vraie foi devient même plus brillante, plus percep-
tible, plus évidente et plus claire. Elle devient aussi
plus heureuse en elle-même, et surtout plus puis-
sante contre les maux et les faux, par conséquent
de plus en plus vive et salvifique. »
*
Si tout cela est fondé en raison, que dire de l'in-
différence des chrétiens d'aujourd'hui à l'égard des
connaissances théologiques ou religieuses? La plu-
part se contentent d'une foi rudimentaire, pensant
qu'elle suffit pour nous mettre à l'abri de la con-
damnation et nous ouvrir le Ciel, croyant même,
d'après une parole du Christ faussement interpré-
tée, que Dieu préfère les simples aux sages et aux
intelligents. Ils oublient que la Bible nous recom-
commande la sagesse et l'intelligence. Ils ignorent
que la foi a des degrés, que nous n'en avons jamais
trop ni même suffisamment, qu'elle doit grandir
sans cesse par l'étude aussi b i e ' ~ que pa.;\;expé-
;fence, et que, si nous ne prenons"pas quelque
peine pour la développer, elle risque de nous faire
faux bond au moment du besoin.
Les soi-disant chrétiens qui se préoccupent de
toute autre chose plutôt que du perfectionnement
de leur foi me font l'effet de se tromper eux-mêmes,
en prenant de simples croyances, une persuasion
toute naturelle provenant de leur éducation et de
leur entourage, pour cette vue de l'âme, cette intui-
-103 -
tion spirituelle qui seule peut nous consoler et nous
transformer. Un des plus tristes signes de l'état
actuel de notre société, c'est que l'intérêt pour les
questions religieuses, si vif anciennement, a cédé le
pas à l'intérêt pour les questions matérielles, que la
science des choses divines est cultivée par quelques-
uns seulement, tandis que les sciences de la nature
accaparent de plus en plus l'attention et l'admira-
tion des masses. Il faudrait revenir à la premiére,
sans pour cela négliger les secondes.
Swédenborg nous a prouvé par sa belle carrière
qu'on peut être en même temps savant, dans le sens
ordinaire de ce terme, et profond théologien, que la
connaissance méthodique du monde invisible, pour
autant qu'il nous est accessible dans cette vie, fait
excellent ménage avec la connaissance du monde
sensible, et que, contrairement à l'opinion du grand
nombre, la seconde de ces connaissances est infé-
rieure à la premiére. Or manquer les occasions qui
nous sont offertes de nous enrichir des trésors de la
foi, n'est-ce pas montrer que nous avons peu d'a-
mour pour ce que Jésus appelait « la Vérité»?
Formes de la Foi naturelle.
La foi naturelle, que nous avons opposée à la foi
spirituelle, seule véritable, se présente sous diffé-
rentes formes, qui sont : la foi sans la charité, la
foi sans les bonnes œuvres, la foi bâtarde et la foi
hypocrite.
La loi sans la charité. - Vous avez bien compris
- 10q-
que la foi salvifique se fonde sur la charité et ne
peut en être séparée. Il en résulte que la foi dépour-
vue de charité n'est pas la vraie foi. Swédenborg in-
siste sans cesse sur cette proposition, qui est de
saison maintenant encore, mais que le protestan-
tisme de son temps rendait spécialement importante.
Je n'aurai pas besoin de vous y arrêter longtemps,
vu les développements dans lesquels nous sommes
déjà entrés; cependant il vaut la peine de résumer
à votre intention l'argumentation serrée et originale
de notre auteur en faveur de sa thèse.
Il commence par rappeler que l'homme est un
pur organe de la vie. Tout lui vient du Seigneur,
qui influe dans sa volonté et son entendement, ses
deux facultés essentielles. Or la volonté est le récep-
tacle de l'amour, par conséquent aussi de la charité,
et l'entendement est le réceptacle de la sagesse, par
conséquent aussi de la foi. Le Seigneur influe donc
chez tout homme avec la plénitude de sa vie divine
ou de son essence, mais chacun n'en reçoit que ce
qui lui convient.
Dieu étant tout présent et indivisible, il ne peut
détacher quelque chose de son essence pour en don-
ner une partie à l'un et une partie à l'autre. Il la
donne toujours tout entière, laissant à chaque indi-
vidu la liberté d'en prendre peu ou beaucoup. « En
un mot, toutes choses sont pleines de Dieu, et de
cette plénitude divine chacun prend sa portion.
Cela peut être comparé à toutes les choses commu-
nes, par exemple aux atmosphères et aux océans.
105
L'atmosphère est dans ses minima exactement ce
qu'elle est dans ses maxi'ma; elle ne dispense pas
une partie d'elle-même pour la respiration de
l'homme, pour le vol de l'oiseau, pour les voiles du
navire ou pour les ailes du moulin, mais chacun en
prend à sa mesure et s'en applique autant qu'il
veut. Il en est encore comme d'un gr'enier plein de
blé: le possesseur y prend chaque jour sa provision
et ce n'est pas le grenier qui fait la distribution. »
Ainsi la charité et la foi, qui influent continuelle-
ment du Seigneur, sont reçues par chacun « selon sa
forme », c'est-à-dire suivant la nature particulière
qu'il a acquise par l'usage de sa liberté. «Ici par la
forme, dit SWédenborg, il est entendu l'état de
l'homme quant à son amour et à sa sagesse, par
conséquent quant à son affection pour les biens de
la charité et quant à sa perception des vrais de la
foi ... La vie de Dieu est en toute plénitude non seu-
lement chez les hommes bons et pieux, mais aussi
chez les hommes méchants et impies. La différence
est que les méchants bouchent le chemin et ferment
la porte, afin que Dieu n'entre point dans les infé-
rieurs de leur mental, tandis que les bons aplanis-
sent le chemin et ouvrent la porte, et même invi-
tent Dieu à enh'er dans les inférieurs de leur mental
comme il y habite dans les suprêmes. Ils forment
ainsi l'état de leur volonté pour j'influx de l'amour
et l'état de leur entendement pour l'influx de la
sagesse, en d'autres termes pour la réception de
Dieu. »
-106-
t: Que chacun reçoive selon sa forme la vie procé-
dant de Dieu, cela peut être illustré par la compa-
raison avec les végétaux de tout genre. Les arbres,
les arbrisseaux et les herbes reçoivent l'influx de la
chaleur et de la lumière chacun selon sa forme,
ainsi non seulement les végétaux utiles, mais aussi
les végétaux nuisibles. Par la chaleur le soleil ne
change pas les formes; ce sont les formes qui chan-
gent en elles-mêmes les effets du soleil. Il en est de
même des sujets du règne minéral. Chacun d'eux,
tant précieux que vil, reçoit l'influx selon la forme
du contexte de ses parties, ainsi une pierre autre-
ment qu'une autre pierre, un minerai autrement
qu'un autre minerai, un métal autrement qu'un
autre métal. Quelques-uns sont bigarrés de superbes
couleurs, d'autres transmettent la lumière sans
bigarrures, d'autres l'absorbent et l'étouffent.
» On le voit par ce peu d'exemples, comme le so-
leil du monde avec sa chaleur et sa lumière est éga-
lement présent dans tous les objets, mais que les
formes récipientes varient ses opérations, ainsi le
Seigneur d'après le Soleil du Ciel, au cenh'e duquel
il habite, est présent chez tous pareillement; mais ~
la forme de l'homme, qui a été introduite par les
états de sa vie, diversifie les opérations. Par consé-
quent, ce n'est pas la faute du Seigneur, si l'homme
n'est pas régénéré et sauvé; c'est l'homme lui· même
qui en est cause. ,.
*
*
*
- 107
Nous venons de le voir, le Seigneur est tout entier
dans l'amour et la sagesse, ou dans la charité et la
foi, qui influent de lui. Il en résulte que le Seigneur,
la charité et la foi sont inséparables, ou, si vous
voulez, que lorsque l'un des trois fait défaut, les
deux autres disparaissent également. Swédenborg
exprime cette thèse dans les termes suivants, que
nos théologiens trouveront étranges : « L'homme
qui divise le Seigneur, la charité et la foi n'est pas
une {orme qui reçoit, mais une forme qui détruit. »
*
* *
Voici comment il le prouve:
Celui qui manque de charité ne peut reconnaître
le Seigneur que des lèvres. Sa profession est froide,
étant privée de l'essence spirituelle; car, vous l'avez
compris, la charité est l'essence de la foi. D'autre
part, l'homme charitable qui ne reconnalt pas le
Seigneur pour ce qu'il se donne, - c'est-à-dire
pour le Dieu du Ciel et de la terre, - pratique une
charité purement naturelle, où ne se trouve pas la
vie. On sait dans l'Eglise que tout bien digne de ce
nom vient de Dieu, par conséquent du Seigneur,
« qui est le vrai Dieu et la vie éternelle. » Il en est
ainsi de la charité, puisque le bien et la charité ne
font qu'un.
Rappelez-vous d'autre part que, si la charité est
l'essence de la foi, la foi est la forme de la charité.
Séparer la charité de la foi, ce serait donc séparer
l'essence de la. forme, ce que les savanls déclarent
impossible.
-108
Plusieurs images 1 servent à illustrer la même
idée. Le cœur ne saura\t être séparé du poumon.
Car, le mouvement systolique du cœur cessant,
aussitôt la respiration du poumon s'arrête; et, la
respiration du poumon cessant, les sens tombent
en défaillance, les muscles deviennent incapables de
mouvoir, peu après le cœur cesse de battre et toute
vie s'éteint. Cette comparaison est exacte, puisque
le cœur correspond à la volonté, par conséquent
aussi à la charité, et que le poumon correspond à
l'entendement, par conséquent aussi à la foi. La
Bible n'entend pas autre chose par le cœur et par
l'esprit, moi qui signifie souffle, respiration.
« La séparation de la charité et de la foi coïncide
aussi avec la séparation du sang et de la chair. Le
sang séparé de la chair est un sang caillé, qui de-
vient sanie; la chair séparée du sang se corrompt
peu à peu et il s'y engendre des vers. Aussi le sang
dans l'acception spirituelle signifie-t-i1 le vrai de la
sagesse et de la foi, et la chair signifie-t-elle le bien
de l'amour et de la charité'. »
La même leçon ressort de l'usage que nous faisons
de l'aliment et de l'eau, ou du pain et du vin. Le
pain et les autres aliments pris sans eau et sans
vin sont indigestes, distendent les intestins, les ra-
vagent et forment une sorte de fange pourrie. A leur
tour, l'eau et le vin sans nourriture distendent éga-
lement l'estomac, ainsi que les vaisseaux et les
] Il Y en a sept; je ne reproduis que les premières.
2 Voir p. ex. Apocalypse RélJélée, § 379 et 832.
-109 -
pores, qui, privés de l'alimentation nécessaire,
amaigrissent l'organisme jusqu'à la mort. Cette
comparaison cadre encore; éar l'ali1nent et le pain
représentent l'amour ou la charité, tandis que
l'eau et le vin représentent la sagesse ou la foi '.
Conclusion inévitable: Le Seigneur, la charité et
la foi font un comme dans l'homme la vie, la vo-
lonté et l'entendement. S'ils sont divisés, chacun est
perdu comme une perle réduite en poussière.
La toi sans les bonnes œuvres. - Les oeuvres
sont en quelque sorte « les miroirs de l'homme ».
L'individu, quel qu'il soit, se retrouve tout entier
dans chaque chose qu'il fait. Les animaux illustrent
cette vérité. Le loup est loup dans tous ses actes, le
tigre est tigre dans tous les siens, le lion est lion
dans tous les siens; pareillement la brebis, l'agneau,
la colombe dans tous les leurs. Il en est de même
de l'homme, mais seulement dans son interne, car
son extm'ne a été instruit à dissimuler.
Si donc nous sommes un loup ou un renard, un
mouton, un bouc ou une vipère, cela se manifestera
dans le monde à venir, où nous serons tous des
hommes internes. Il y aura alors des bons et des
méchants, avec toutes les nuances du bien et du
mal. Les bons seront ceux qui auront vécu dans la
charité et dans la foi, c'est-à-dire dans le Seigneur;
les autres seront les méchants. Les œuvres, d'après
1 Apocalypse Révélée, § 50, 3i6, 778, 932.
-110-
lesquelles nous seront jugés au dernier jour, ne
sont autre chose que l'expression de nos sentiments
et de nos pensées, en un mot de notre mental ou de
notre essence. Seulement il n'en est ainsi que pour
Celui qui, sans s'arrêter à la surface, les voit inté-
rieurement et les estime à leur juste valeur. Ce qui
importe donc, c'est qu'elles témoignent d'une foi et
d'une charité véritables. Les œuvres bonnes aux
yeux de Dieu sont le produit spontané de la volonté
bonne, et celles qu'il trouve mauvaises procèdent
d'une affection perverse.
Jésus a dit en effet : «Tout arbre se reconnaît à
son propre fruit. On ne cueille pas des figues sur
des épines, et on ne récolte pas des raisins sur des
ronces. L'homme bon tire le bien du bon trèsor de
son cœur, mais le méchant tire le mal de son mau-
vais trésor. »
Cependant une œuvre qui semble bonne ne l'est
pas toujours en réalité. Cela dépend du but qu'on se
propose, de l'intention ou du dessein. Nous le sa-
vons tous aujourd'hui, mais on l'oublie trop sou-
vent. La volonté, qui choisit sa fin, demande à l'en-
tendement les moyens de l'atteindre. «De là résulte
que les œuvres appartiennent essentiellement à la
volonté, formellement à l'intelligence et en actua-
lité au corps. Ainsi dans les bonnes œuvres descend
la charité. »
*
Deux comparaisons viennent appuyer ce qui pré-
cède.
-111 -
Premièrement l'arbre. « L'homme, quant à tout ce
qui lui appartient, ressemble à l'arbre, dans la se-
mence duquel sont, pour ainsi dire, cachés une fin,
une intention et un dessein de produire des fruits.
En cela la semence correspond à la volonté. Ensuite
la semence, d'après ses intérieurs, pousse son jet
hors de terre, se revêt de branches, de bourgeons et
de feuilles, et se prépare ainsi des moyens pour les
fins, qui sont les fruits. En cela l'arbre correspond
à l'entendement. Enfin, quand la saison approche et
qu'il y a faculté de détermination, l'arbre fleurit et
produit des fruits. En cela il correspond aux bon-
nes œuvres chez l'homme. Que ces fruits appartien-
nent essentiellement à la semence, formellement aux
bonrgeons et aux feuilles, en actualité au bois de
l'arbre, c'est évident. »
Secondement le temple. D'après saint Paul,
l'homme est un temple du Dieu vivant'. La fin, l'in-
tention et le. dessein sont le salut et la vie éternelle
pour l'homme, envisagé comme un temple préparé
pour le Seigneur. En cela il y a correspondance
avec la volonté, en laquelle sont ces trois choses.
Ensuite l'homme puise les doctrinaux de la foi et
de la charité chez ses parents, chez ses maîtres et
dans les prédications, puis, quand son jugement est
formé, dans la Parole et dans les livres dogmati-
ques, toutes choses qui sont des moyens pour la fin.
En cela il y a correspondance avec l'entendement.
'1 Cor. 3: 16,17;! Cor. 6: 16; Eph. \1: ~ 1 , 'l'l.
-112 -
Enfin arrive la détermination pour les usages 1 selon
les doctrinaux comme moyens; elle se fait par des
actes du corps, qui sont appelés bonnes œuvres.
Ainsi la fin par les causes moyennes produit des
effets, qui appartiennent essentiellement à la fin,
formellement aux doctrinaux de l'Eglise et en ac-
tualité aux usages. C'est ainsi que l'homme devient
un temple de Dieu. »
*
* *
Que les bonnes œuvres soient indispensables au
salut, Swédenborg n'a pas de peine à le prouver par
les Ecritures. Vous seriez peut-être surpris de l'in-
sistance qu'il met à cette démonstration. Nous avons
généralement oublié que la Réformation avait trop
dédaigné les œuvres, les faisant découler naturelle-
ment de la foi, seule salvifique, et les considérant
comme des choses morales sans valeur spirituelle.
Des mille passages de la Bible, je ne rappellerai
que quelques mots frappants de Jésus-Christ:
« Ma mère et mes frères, ce sont ceux qui enten-
dent la Parole de Dieu et la mettent en p"atiqcue
(proprement qui la font). - Si vous savez ces cho-
ses, vous êtes bienheureux pou,'vu que vous les fas-
siez. - Celui qui a mes préceptes et les met en p,'a-
tique, c'est celui-là qui m'aime; et moi, je l'aimerai,
etc. - Voici comment mon père sera glorifié: c'est
que vous portiez beaucoup de fruit. - Le Fils de
l'Homme doit venir dans la gloire de son Père avec
1 Nous rappelons q u e ~ dans le vocabulaire de Swédenborg, les
usages sont les services rendus à l'humanité.
-113 -
ses anges, et alors il rendra à chacun selon ses
œuvres. - Voici, je viens bientôt, et ma rétribution
avec moi, pour rendre à chacun selon son œuvre. "
Le même enseignement ressort avec clarté de
nombreux passages de l'ancienne alliance, et même
de saint Paul, l'apôtre de la foi justifiante.
*
Concluons avec Swédenborg que la charité et la
foi ne comptent point avant d'être dans les œuvres.
Tant qu'elles ne sont que dans un hémisphère de
notre corps, savoir dans la tête, elles n'ont que
l'apparence de la vie. Elles ne nous appartiennent
pas, ne faisant pas encore partie de notre homme
interne ou de notre personnalité.
Cette leçon ne nous concerne-t-elle plus? Il me
semble au contraire qu'elle est de tous les lieux et
de tous les temps.
Pendant au moins trois siécles, les protestants
ont incliné vers le dogmatisme, confondu la croyance
avec la foi, s'imaginant qu'ils pouvaient aller au Ciel
sans avoir mis leur conduite et leur caractère en ac-
cord avec l'Evangile.
Nous ne penchons plus du même côté sans doute.
:ca conformité avec un crédo quelconque nous laisse
indifférents. Il n'est plus guère question d'orthodo-
xie et d'hérésie. La doctrine évangélique a perdu
presque toute son importance pour la nouvelle gé-
nération. Le prix supérieur de la vie, de l'œuvre
bonne, de la charité, de la fraternité, est proclamé
SWÉDENBORG V
8
-il4 -
hautement. On néglige seulement de se demander
si cette charité et cette fraternité sont vraiment
chrétiennes, si l'œuvre que nous appelons bonne
l'est également au point de vue de Dieu, si la vie qui
se manifeste par tant d'œuvres sociales est la vie
spirituelle, à la fois profonde et joyeuse, que le Sei-
gneur attend de ses disciples et dont il veut les rendre
capables.
Or, pour être dignes de notre Maitre, il nous faut
croire avant de faire, nous assimiler toutes les vérités
révélées avant de les mettre en pratique, adorer
Dieu de toute notre pensée en même temps que de
tout notre cœur. C'est cette foi de l'intelligence qui
manque le plus souvent à notre soi-disant charité,
et qui la laisse à l'état de simple philanthropie. Il
est essentiel de revenir à la doctrine, de chercher à
comprendre le christia!1isme, à connaître Dieu ré-
vélé par Christ, afin que notre idéal de vie et de ca-
ractère en soit transformé, élevé, dirai-je, à une
plus haute puissance. Voilà, j'en suis convaincu, le
besoin pressant de notre époque, le remède eft1cace
pour l'énervement et l'anémie du protestantisme
contemporain. Le « Christianisme social» doit se
régénérer par' une étude nouvelle, sérieuse, appro-
fondie, audacieuse et croyante, de la religion du Fils
de l'Homme.
C'est ce qui ressort de la théologie de Swéden-
borg, en particulier de ce qu'il vient de dire sur les
rapports intimes du Seigneur avec la foi et la cha-
rité.
U5
*
*
Un point encore pour achever d'éclaircir le sujet
qui nous occupe; car notre auteur retourne une
question de tous les côtés avant de se déclarer satis-
fait. Aucun ne possède à un plus haut degré la
qualité que les Allemands nomment Griindlich-
ke'i,t '.
Tirant une dernière conséquence ce ce qu'il a
établi, Swédenborg soutient la thèse que, pour pro-
duire de véritables bonnes œuvres, la charité et la
foi doivent être associées. En effet, comme il l'a dé-
montré, la charité sans la foi n'est pas la charité, et
la foi sans la charité n'est pas la foi. « Il n'y a pas
de charité solitaire, ni de foi solitaire. » En d'autres
termes, ni la charité seule, ni la foi seule, ne
sauraient inspirer une œuvre vraiment bonne.
« Il en est de cela comme de la volonté et de l'en-
tendement. Il n'y a pas de volonté solitaire, cela ne
produirait rien, ni d'entendement solitaire, cela ne
produirait rien non plus; mais toute production
vient de l'un et de l'autre ensemble, ou se fait par
l'entendement d'après la volonté. S'il y a similitude,
c'est parce que la volonté est l'habitacle de la
charité et l'entendement l'habitacle de la foi. ,.
Nous retrouvons ici le trait fondamental de la
psychologie de notre écrivain: la division du men-
tal en deux facultés, dont la première agit nécessai-
t Ce mot n"a pas d'équivalent français. Le Dictionnaire de Karl
Sachs le traduit tant bien que mal par solidité, profondeur.
-116 -
rement par l'intermédiaire de la seconde, ou dont la
seconde fournit à la première sa forme et ses
moyens. Cette vérité, qui n'est point banale, mais
que l'expérience, l'observation et la réflexion con-
firment perpétuellement, cette vérité sans aucune
exception vous est, je pense, devenue familière.
L'union réciproque de ces deux facultés chez
l'homme, ou spécialement de la charité avec la foi,
est, vous le savez, le type du mariage. Swédenborg
F(lvient à cette comparaison, qui est plus qu'une
comparaison ordinaire; il s'agit d'une double appli-
cation de la même loi, de deux phénomènes tout
à fait analogues, c'est-à-dire d'une foncière identité.
«Du mari comme père et de l'épouse comme
mère naissent toutes les lignées naturelles; pareil-
lement de la charité 1 comme père et de la foi comme
mère naissent toutes les lignées spirituelles, à sa-
voir les connaissances du bien et du vrai. En effet,
dans le sens spirituel de la Parole, par le mari et le
père il est signifié le bien de la charité, par l'épouse
et la mère le vrai de la foi. Il est dès lors évident
que la charité seule ou la foi seule ne saurait
produire de bonnes œuvres, de même qu'un mari
seul ou une épouse seule ne peut avoir des enfants.
Les vérités de la foi non seulement éclairent la
charité, mais encore la qualifient et la nourris-
sent. »
1 Pour qu'un substantif masculin désignât le père, il faudrait du-e
l'Amour plutôt que la Charité. Nous préférons pourtant conserver le
terme choisi par l'auteur.
- 117 -
Que de gens néanmoins qui, de nos jours, se figu-
rent avoir la charité dans le cœur et faire des œu-
vres méritoires, sans prendre la peine de sortir,
comme ils le pourraient, du triste état d'incrédulité
ou de scepticisme dans lequel ils sont plongés!
Comme vous l'avez tous compris, c'est une illu-
sion.
Il nous reste à voir deux catégories de la foi héré-
tique ou naturelle; Swédenborg les appelle la foi
bâtarde et la foi hypocrite.
La foi bâtarp,e. - Dès son berceau, l'Eglise
chrétienne fut déchirée par des hérésies et des
schismes. Elle ressemble à l'homme qui, descen-
dant de Jérusalem à Jéricho, fut attaqué par des
voleurs, dépouillé, couvert de blessures et laissé à
demi mort. Ainsi s'accomplit une prophétie répétée
en ces termes par le Seigneur: « Alors viendra la
fin, quand vous verrez établie dans le lieu saint
l'abomination de la désolation, dont Daniel le pro-
phète a parlé '. » Elle est semblable encore à un
navire chargé de marchandises très précieuses qui,
en sortant du port, a été battu par la tempête, et
peu après englouti dans la mer; ses marchandises
ont été alors en partie gâtées par les eaux, en partie
mises en pièces par les poissons.
Que l'Eglise chrétienne ait été ainsi agitée et in-
festée dès son enfance, c'est ce que nous montre
, Matth. !U : 14, 15.
-H8-
l'histoire. Du temps même dès apôtres, elle fut
troublée par Simon, qui était samaritain de nationa-
lité et magicien de profession" par Hyménée et
Philète " puis par Nicolas, qui donna son nom aux
Nicolaïtes', en outre par Cérinthe.
Après le siècle des apôtres, on vit s'élever de
nombreuses sectes. Swédenborg mentionne à titre
d'exemples les Marcionites, les Valentiniens, les En-
cratites, les Cataphrygiens, les Quartodécimans, les
Aloges, les Cathares, les Origénistes ou Adamantins,
les Sabelliens, les Samosatéens, les Manichéens, les
Mélétiens, enfin les Ariens.
Le fait que notre auteur met les Sabelliens au
nombre des sectaires montre, pour le dire en pas-
sant, qu'il nese sentait pas lui-mêmesabellien, quoi-
qu'on l'ait mainte fois accusé de l'être. Comme je
l'ai dit dans mon second volume" il « rectifie sur
plusieurs points importants le système modaliste
le plus remarquable et le plus séduisant de tous,
celui de Sabellius. l>
Plus tard, des phalanges d'hérésiarques s'abatti-
rent encore sur l'Eglise. Il y eut les Donatistes, les
Photiniens, les Acatiens ou Semi-Ariens, les Euno-
miens, les Macédoniens, les Nestoriens, les Prédesti-
natiens, les Papistes, les Zwingliens, les Anabaptistes,
les SChwenkfeldiens, les Synergistes, les Sociniens,
les Antitrinitaires, les Quakers. les Herrnhuters ou
1 Actes 8 : 9 sq. _.2 2 Tim. 2: 17. 3 Actes 6: 5; Apoc. 2: 6 ..
- " Sixième Cours. La Divine Triade ou le Monothéisme et J é ! i U J k ~
Chrut, p, 330,
-119 -
Moraves, etc. Sur ceux-ci prévalurent E.uther, Mé-
lanchton et Calvin, qui établirent leur domination
sur la chrétienté protestante.
*
*
Quelles ont été les causes de tant de séditions et
de déchirements? Swédenborg en indique trois
principales:
10 La Trinité n'a pas été comprise.
2° Il n'y a eu aucune exacte connaissance du Sei-
gueur.
3° La Passion de la croix a été prise pour la Ré-
demption même.
Les hérésies ne sont autre chose que le mélange
de la vérité avec l'erreur sur ces trois points essen-
tiels. La foi bâtarde consiste à recevoir ainsi des
doctrines de deux sources différentes et contradic-
toires. Elle se trouve chez tous ceux qui, au lieu
d'entrer dans la bergerie par la porte, y montent
par un autre chemin. Ces gens-là sont appelés par
le Christ des larrons et des voleurs. Elle se rencon-
tre également chez tous ceux qui regardent le Sei-
gneur non comme Dieu, mais seulement comme
homme, ce qui revient à vouloir se sauver soi-mê-
me, ou entrer au Ciel par un autre endroit que par
la porte qui nous est indiquée.
Notre théologien parle sévèrement des Ariens et des
Sociniens. «Ces hérésies, dit-il, ont été anathéma-
tisées par l'Eglise chrétienne, parce qu'elles nient
la divinité du Seigneur et montent par un autre en-
- '120-
droit. Mais je crains que ces abominations ne soient
aujourd'hui cachées dans le commun esprit des
hommes de l'Eglise. Ce qui est surprenant, c'est
que plus quelqu'un se croit supérieur aux autres en
érudition et en jugement, plus il a de penchant à
saisir et à s'approprier l'idée que le Seigneur est
homme et non Dieu, et que, puisqu'il est homme, il
ne saurait être Dieu. »
* *
La foi hypocrite. - Si la foi bâtarde est une foi
mêlée de vrai et de faux, la foi hypocrite n'est plus
du tout une foi. Est-il besoin d'expliquer en quoi elle
consiste? C'est la profession externe des hommes
qui, à force de penser à eux et de se préférer à au-
trui, sont devenus exclusivement sensuels ou cor-
porels. Ils ne croient plus aux choses spirituelles,
qui ne leur semblent plus que des fantômes.
« Parmi les hommes naturels, l'hypocrite est na-
turel au plus bas degré, car il est sensuel. En effet,
son mental a été étroitement lié aux sens de son
corps, et dès lors il aime à voir uniquement ce que
ses sens lui suggèrent. Or, comme ses sens appal'-
tiennent à la nature, ils forcent le mental à penser
d'après la nature sur toutes les choses de la foi.
» Si cet hypocrite devient un prédicateur, il re-
tient dans sa mémoire les choses qu'il a entendu
dire sur la foi dans son enfance et dans sa jeunesse;
mais, comme il n'y a en elles rien de spirituel,
lorsqu'il en parle devant l'assemblée, ce ne sont que
des discours sans vie. »
- 121-
« Les pasteurs hypocrites ressemblent aux comé-
diens, aux mimes et aux histrions, qui peuvent jouer
les rôles de rois, de généraux, de primats ou d'évê-
ques, et qui, aussitôt qu'ils ont quitté leurs costu-
mes, entrent dans des lieux de débauche pour y
vivre avec des prostituées. Ils sont aussi comme
des portes à pivot rond, qui peuvent se tourner en
avant et en arriére. Tel est leur mental. Il peut
s'ouvrir du côté de l'Enfer et du côté du Ciel; quand
il a été ouvert d'un côté, il est fermé de l'autre. En
effet, lorsqu'ils remplissent les fonctions sacerdo-
tales et enseignent les vérités d'après la Parole, ils
s'imaginent croire ces vérités, car alors la porte de
l'Enfer a été fermée; mais dès qu'ils rentrent à la
maison, ils ne croient plus rien, car alors la porte
du Ciel s'est ferPlée.
,. Chez ceux dont l'hypocrisie est profonde, il ya
une inimitié intestine contre les hommes vraiment
spirituels, comme celle des satans contre les anges.
Qu'il en soit ainsi, c'est ce dont ils ne s'aperçoivent
pas pendant qu'ils sont dans ce monde; cela se ma-
nifeste après la mort, quand leur externe - qui
simulait l'homme spirituel - leur a été enlevé,
puisque leur homme interne est un satan. »
C'est de ces hypocrites que le Seigneur a dit:
«Gardez-vous des faux prophètes, qui viennent à
vous couverts de peaux de brebis, mais qui au de-
dans sont des loups ravisseurs. "
Dans l'autre monde, « ils apparaissent quant aux
yeux comme des léopards, quant à la marche comme
-122 -
des loups, quant à la bouche comme des renards,
quant aux dents comme des crocodiles et quant à la
foi comme des vautours. J)
*
Tout ce que nous avons vu jusqu'ici peut se résu-
mer en deux propositions:
La vérité divine reçue en réalité et incorporée
dans la vie se nomme fa foi.
Cette vérité, inséparable du bien, est nécessaire
pour le salut.
S'il en est ainsi, - et nous avons tout lieu d'en
être convaincus, - il faut la foi pour être vertueux
dans le sens évangélique de ce mot; d'autre part les
incrédules sont et demeurent dans le mal, si ce n'est
aux yeux des hommes, du moins aux yeux de Dieu.
Je sais que ce point de vue sévère rencontre de nos
jours un grand nombre de contradicteurs, et qu'en
particulier les philosophes s'inscrivent en faux con-
tre lui. Examinons donc un instant encore, sous cet
angle spécial, le sujet qui nous a occupés durant
quatre séances.
*
* *
« Il n'y a aucune foi chez les méchants. » Telle est
la dernière thèse de Swédenborg. Et voici comment
il la développe :
Nier la création, c'est nier le Créateur. Or les na-
turalistes athées sont des méchants, puisque tout
bien réel vient de Dieu. Ainsi les négateurs de Dieu
ne veulent ni ne peuvent recevoir aucun bien sinon
-123 -
de leur « propre»', et le propre de l'homme est la
convoitise de la chair. Toute chose procédant de
cette convoitise est spirituellement mauvaise, quoi-
qu'elle se présente comme naturellement bonne.
Ceux-la sont les méchants en théorie.
Les méchants en pratique sont ceux qui méprisent
les préceptes divins renfermés sommairement dans
le Décalogue, et qui vivent pour ainsi dire sans lois.
Ceux-ci nient aussi Dieu dans leur cœur, quoique
plusieurs d'entre eux le confessent de bouche, at-
tendu que Dieu et ses commandements font un.
Voilà pourquoi les Dix Paroles ont été nommées:
JÉHovA-Icl.
*
*
Mais notre auteur ne se contente pas de cette
argumentation générale; il éprouve le besoin d'a-
vancer de nouvelles raisons à l'appui de sa thèse.
La premiére de ces raisons, c'est que le mal appar-
tient à l'Enfer' et la foi au Ciel, et cela parce que tout
mal vient de l'Enfer et toute vérité du Ciel. Nous
ne sommes plus accoutumés à cette façon de parler
et de penser; c'était pourtant celle des chrétiens
primitifs! Swédenborg y est revenu, et on l'accuse
généralement de mysticisme. Il est pénétré de l'im-
portance souveraine du Monde spirituel, divisé en
deux empires opposés. Non seulement il le décrit,
mais il s'efforce de nous démontrer que c'est le
monde des causes, que par conséquent c'est de là
1 Prapt-ium. Qu'on se rappelle la sîgnification donnée par Swéden ..
borg à ce mot.
- 121.-
que nous viennent toutes les impulsions, soit bon-
nes, soit mauvaises.
Tant que nous vivons ici-bas, affirme-t-il, nous
sommes tenus en équilibre entre le Ciel et l'Enfer.
Cet équilibre spirituel est le libre arbitre, qu'il
remit en honneur, tandis que la Réformation l'avait
condamné à disparaître. L'Enfer est sous nos pieds
et le Ciel sur notre tête. Tout ce qui monte de l'En-
fer est le mal ou le faux, tout ce qui descend du
Ciel est le bien ou le vrai. Se trouvant au milieu
entre ces deux opposés, et en même temps dans
l'équilibre spirituel, l'homme peut choisir, adopter
ou s'approprier l'un ou l'autre d'après sa liberté. Si
c'est le mal et le faux, il s'associe avec l'Enfer; si
c'est le bien et le vrai, il s'associe avec le Ciel.
Il est dès lors évident que le mal et la foi ne peu-
vent pas résider ensemble dans un même sujet; si
les deux pouvaient se réunir, l'homme, lié comme
par deux cordes, serait démembré; tiré par l'une en
haut, par l'autre en bas, il serait pour ainsi dire
suspendu en l'air. Aussi le Seigneur dit-il dans saint
Matthieu: e: Nul ne peut servir deux maîtres, car il
haïra l'un et aimera l'autre. ,.
*
Diverses comparaisons, empruntées à la nature,
servent à illustrer l'idée qu'il y a incompatibilité en-
tre la foi et le mal.
e: Le mal est comme le feu, car le feu de l'Enfer
n'est pas autre chose que l'amour du mal. Ce feu
-125 -
infernal consume la foi comme de la paille, et la
réduit en cendre avec tout ce qui lui appartient. Le
mal habite dans l'obscurité et la foi dans la lumiére;
le mal, au moyen des faux, éteint donc la foi comme
l'obscurité étouffe la lumière. Le mal est noir com-
me l'encre, la foi est blanche comme la neige et
transparente comme l'eau; le mal noircit la foi,
comme l'encre noircit la neige et l'eau. Enfin le mal
et le vrai de la foi ne peuvent être réunis que comme
le serait le fétide avec l'aromatique, l'urine avec le
vin. Comme un homme vivant et un cadavre infect,
ils ne peuvent se rencontrer dans un même lit. Ils
ne saut'aient pas plus habiter ensemble qu'un loup
dans une bergerie, qu'un épervier dans un colom-
bier ou qu'un renard dans un poulailler. »
*
*
La seconde raison que Swédenborg avance en
faveur de sa thèse est une application de tout ce
qui précède aux hommes qui, ayant connu l'Evan-
gile, J'ont délibérément repoussé, c'est-à-dire aux
incrédules sans excuse valable.
t( Il n'y a, dit-il, aucune foi chez ceux qui, au
sein du christianisme, rejettent le Seigneur et la
Parole, quoiqu'ils vivent d'une manière morale et
rationnelle, et même quoiqu'ils parlent, écrivent et
enseignent sur la foi. »
En effet, les gens en question ont une vie morale
et rationnelle sans nulle spiritualité; or la moralité
et la rationnalité purement naturelles sont mortes.
-126-
L'homme exclusivement naturel, étant mort quant
à la foi, peut il est vrai parler, même fort bien, de
la foi, de la charité et de Dieu, mais non d'après la
foi, ni d'après la charité, ni d'après Dieu.
Swédenborg cite ici plusieurs textes bibliques
pour prouver que la seule foi salvifique est celle qui
s'adresse au Seigneur Jésus-Christ. Voici les plus
frappants:
" Celui qui croit au Fils n'est point jugé; celui
qui ne croit pas a été déjà jugé, parce qu'il n'a pas
cru au Fils Unique de Dieu. - Celui qui croit au
Fils a la vie éternelle; celui qui ne croit pas au Fils
ne verra point la vie, mais la colère de Dieu demeure
sur lui. - Si vous ne croyez pas ce que je suis, vous
mourrez dans vos péchés '. »
Il ne suffit donc pas de croire en Dieu, le Père
tout-puissant, Créateur des Cieux et de la terre; il
faut croire en outre qu'il s'est incarné et s'unir per-
sonnellement à Emmanuel. Autrement ce n'est pas
ce que l'Ecriture appelle LA Fol.
*
Cette foi spécifiquement chrétienne doit avoir
disparu à la « consommation du siècle»'. Nous
lisons en effet dans le premier Evangile : « Il y aura
alors une grande affliction, telle qu'il n'yen a point
eu de semblable depuis le commencement du monde,
'Jean 3 : 18, 36;8: 24.
:2 Il elt fâcheux que l'expression grecque soit traduite, jusqu'à ce
jour, par la fin du monde.
127 -
et qu'il n'yen aura jamais... Aussitôt après l'afflic-
tion de ces jours-là, le soleil s'obscurcira, la lune
ne donnera plus sa lumière, les étoiles tomberont
du ciel et les puissances des cieux seront ébranlées. »
Prises à la lettre, ces prédictions ne se sont pas en-
core accomplies, et même, de l'avis de tout homme
éclairé par la science moderne, elles ne peuvent pas
s'accomplir.
Si au contraire nous en comprenons le sens in-
terne, il est clair pour nous que ces événements
sont arrivés dans le courant du dix-huitième siècle,
c'est-à-dire qu'à ce moment-là une dispensation reli-
gieuse arrivait à son terme pour faire place à une
Eglise ou dispensation nouvelle. Il est d'ailleurs très
naturel qu'un changement aussi considérable ne se
produise pas à date fixe, mais s'étende sur de lon-
gues années, et soit dès lors assez difficile à discer-
ner pour ceux que ne préoccupent pas les choses
d'en haut.
Quoi qu'il en soit, prévoyant ainsi la consomma-
tion du siècle, Jésus dit: « Quand le Fils de l'Homme
viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre?» Cette
question semble supposer une réponse négative, du
moins pour la majorité. Une perspective pareille
serait décourageante, si ces lugubres prophéties
s'appliquaient à l'avenir, surtout à un avenir immé-
diat.
Heureusement il n'en est rien: elle s'appliquent
au passé. Un «jugement dernier », celui qui devait
clore le «siècle" inauguré par le ministère du
-128 -
Christ, a déjà eu lieu. L'Eglise chrétienne, qui s'en
tenait au sens littéral des Ecritures, va être rempla-
cée par la Nouvelle Eglise, qui en acceptera le sens
spirituel. La transition n'est pas achevée. Nous
sommes encore au sein du chaos qui sépare deux
créations ou deux périodes. Le monde qui s'en va
laisse beaucoup de ruines, et le monde qui vient
n'est pas encore éclos. Les deux courants se heur-
tent et se mélangent à grand bruit. Patience et es·
poir 1 La lumière surgira bientôt des ténèbres et le
Soleil des Esprits se lèvera dans les Cieux.
QUATORZIÈME COURS
La Psyohologie de Swédenborg.
SWÉDENBOI\G V
PREMIÈRE LEÇON
La Méthode.
Question préalable : la méthode. Swédenborg concourt à
raffranchissement de la philosophie. Sa méthode dans sa
période scientifique. L'Expérience. La Philosophie ration-
nelle. Spiritualisme de l'antiquité. Superficialité des scolas-
tiques. Accord avec Goethe. La Géométrie et les sciences.
La Faculté de raisonner. Swédenborg a-t-il conservé dans
sa période religieuse les principes qui l'avaient dirigé dans
sa période scientifique? Oui, mais il a dO. en ajouter plu-
sieurs. Harmonie du théologien et du savant. La Conscience
chrétienne nettement subordonnée à la Parole écrite. Inspi-
ration définie, mais autrement Coup de
mort au Jittéralisme. Spiritualisme vrai. L'Influx, seconde
autorité théologique. Nécessité d'un contrôle. L'Absolu ne
nous est point accessible. Le Voyant. actuel en
faveur des faits objectifs de ce genre. Rapport des visions
de Swédenborg avec sa théologie. Expériences surnaturelles.
Hypothèse des hallucinations. Réponses à cette objection.
:i 0 S'Wédenborg n'est pas un Mystique. 20 Il ne se donne
pas comme l'organe d'une Révélation Douvelle. 3
0
H apporte
une théorie qui explique les relations avec l'autre monde.
La Méthode.
Quelle méthode a guidé Swédenborg dans ses
ouvrages théologiques? Il s'agit de nous en rendre
co.mpte avant de faire de sa psychologie l'objet spé-
cial de notre examen. Cette méthode devait être digne
d'un savant qui avait exploré avec une perspicacité
-132 -
géniale les différents règnes de la nature; digne d'un
philosophe qui avait composé des livres très remar-
quables et s'était mesuré avec les penseurs les plus
illustres; digne d'un chrétien extrêmement soumis
à Dieu et à sa Parole, mais non moins indépendant
à l'égard des dogmes formulés par les conciles et les
docteurs.
Pour revenir au philosophe, l'appelons seulement
qu'il avait écrit déjà, dans la première portion de sa
carrière, trois volumes d'Opera philosophica et mi-
neralia, une Compm'aison de l'Ontologie et de la
Cosmogonie de Wolff avec ses propres P"incipia,
une Introduction à la Psychologie rationneUe, et un
volume « SUI' les trois grosses questions du temps:
L'Infini, La Cause finale de la nature et Le Lien
mystérieux de l'âme et du corps ». Après avoir relevé
l'importance de cette dernière publication, l'histo-
rien Matter conclut en ces mots:
« Le grand mérite de Swédenborg dans la discus-
sion de ces trois questions, c'est d'avoir aidé, au
nom des faits, à rendre la liberté à la philosophie.
En philosophie comme en politique, pour que la vie
et le mouvement naturel reviennent, il faut com-
mencer pal' renverser le despotisme qui en arrête la
circulation. Swédenborg s'impatientait avec raison
de l'état de stagnation où trois autorités devenues
excessives, Bacon, Descartes et Leibniz, tenaient les
esprits enchaînés, et Wolff eut raison de rendre
hommage à celui qui travaillait si bien à la délivrance
- 133
de la pensée. Swédenborg, il est vrai, ne trancha
aucune de ces trois questions, et tout philosophe sait
pourquoi, mais il les affranchit toutes trois.
J) Il eut le très bon esprit de comprendre, en ce
qui cou cerne la dernière, que pour la traiter avec
quelque espoir de succès, il fallait avoir tous les
secrets de l'anatomie et de la physiologie. Cette per-
suasion le jeta dans une série d'études et de travaux
qu'il n'avait guère approfondis jusque-là, mais qu'il
suivit jusqu'au bout. »
Il croyait en eiTet que, pour expliquer l'âme, il
faut avoir étudié l'organisme matériel qu'elle habite.
Il croyait en outre que, dans ce domaine mystérieux,
il ne fant pas procéder par la voie synthétique, oil
l'on trouve et affirme ce qu'on veut, mais par la
voie analytique, où l'ou constate et donne ce qu'on
peut.
Les hommes accoutumés aux études philoso-
phiques savent parfaitement que la question de mé-
thode est une des plus compliquées et des plus
ardues. On a compris de différentes manières la mé-
thode socratique et celle d'autres grands philosophes.
Peu de penseurs se sont expliqués complètement sur
les principes qui les dirigeaient, de sorte qu'on peut
entendre diversement la relation réciproque des
parties de leur système. Peu surtout ont été fidèles
aux principes qu'ils avaient établis, et l'on est
presque toujours obligé de faire une distinction
tranchée entre ce que leur enseignement aurait dil
134 -
être, s'il avait été tout à fait logique, et ce qu'i! a
réellement été. Je ne prétends donc nullement à dire
tout ce qu'on pourrait dire sur la méthode du Pro-
phète du Nord, ni à présenter sous son jour le plus
vrai ce difficile sujet. Je me contenterai de faire de
mon mieux, en laissant le plus possible notre auteur
s'expliquer lui-même, et en complétant ses théories
par les procédés qu'i! emploie constamment dans
ses ouvrages religieux.
*
*
Une première question s'impose à nous: Swéden-
borg a-t-il conservé dans sa période religieuse les
principes qui l'avaient dirigé dans sa période scien-
tifique? Pour répondre, voyons d'abord quelle était
sa méthode jusqu'à l'âge de cinquante-sept ans.
Aux yeux de notre écrivain comme aux nôtres, la
philosophie est un édifice élevé par la raison sur le
fondement de la science. Il y a, selon lui, trois
moyens à employer pour parvenir à la philosophie
véritable. C'est premièrement l'Expérience, en d'au-
tres termes ce sont les observations expérimentales
et la connaissance des faits; c'est ensuite un arran-
gement organique de ces faits ou phénomènes, arran-
gement auquel il donne le nom de Philosophie ratio-
..elle et de Géométrie; c'est enfin la Faculté de rai-
sonner, par quoi il entend la capacité d'analyser, de
comparer, de combiner ces phénomènes et de les
présenter distinctement à l'esprit.
- 135-
Vous le voyez, Swédenborg donne à l'Expérience
une valeur essentielle et la place d'honneur; en cela
il est bien moderne. II parle également de Philoso-
phie rationnelle. Cette philosophie, il la veut spiri-
tualiste. Aussi parIe-t-i1 de choses «que ne peut
nullement croire quiconque a éteint les idées spiri-
tuelles par les termes et les définitions de la philo-
sophie humaine, ou par des argumentations, quoique
ces choses soient très vraies. "
Nous continuons à citer: «Plus le rationnel pense
d'après les scientifiques qui viennent des sens et
d'après les philosophiques, moins il saisit les vérités
intellectuelles; car les illusions qui viennent de là
sont enveloppées d'ombres d'autant plus épaisses.
Voilà pourquoi les savants croient moins que les
autres. " La science matérialiste lui paraît donc
dangereuse.
Il dit encore: «Les scientifiques de l'antiquité
étaient tout autres que les scientifiques d'aujour-
d'hui. Dans l'antiquité, les scientifiques traitaient
des Correspondances du monde naturel avec le
monde spirituel; les scientifiques qu'on appelle à
présent les philosophiques, - ceux d'Aristote et
autres semblables, - étaient alors inconnus. Cela
ressort avec évidence des auteurs les plus anciens,
dont la plupart ont écrit en termes qui signifiaient
les intérieurs, les représentaient et y correspon-
daient. »
Suivent plusieurs exemples frappants.
-136 -
« D'après ce qui vient d'être dit, on voit claire-
ment ce qu'étaient les scientifiques des anciens; ces
scientifiques conduisaient à la connaissance des
spirituels et des célestes, dont aujourd'hui l'exis-
tence même est à peine connue. Les scientifiques qui
les ont remplacés, et qu'on nomme proprement les
philosophiques, détournent plutôt le mental de la
connaissance des spirituels et des célestes; car ils
peuvent être également employés à confirmer les
faux. Ils plongent aussi le mental dans les ténèbres,
alors même qu'ils confirment les vrais. La plupart
sont des mots vides de sens, servant à des confirma-
tions qui ne sont saisies que par quelques-uns, et sur
lesquelles ces quelques-uns mêmes discutent. On peut
voir par là combien le genre humain s'est éloigné de
cette érudition des anciens, qui les conduisait à la
sagesse. Les païens avaient reçu ces scientifiques de
l'Eglise Ancienne, dont le culte externe consistait
en représentatifs et significatifs, et dont le culte
interne se composait des choses représentées et si-
gnifiées. »
« Les scolastiques vont non pas de la pensée aux
termes, mais des termes à la pensée; plusieurs d'en-
tre eux ne vont pas même jusqu'aux pensées, mais
s'arrêtent aux termes. S'ils les appliquent, c'est pour
confirmer tout ce qu'ils veulent, et pour donner à
l'erreur l'apparence du vrai selon leur désir de per-
suader. Aussi pour eux les philosophiques sont-ils
des moyens de devenir insensé plutôt que des
moyens de devenir sage. Ils sont dans les ténèbres
et non dans la lumière. »
- 137-
« Celui qui veut penser d'après les termes, d'une
manière artificielle, ressemble à un danseur qui
voudrait apprendre à danser par la science des fibres
motrices et des muscles. Si son esprit était préoccupé
de cette science au moment où il danse, il pourrait
à peine remuer un pied. Or, sans connaître cette
science, le danseur meut toutes les fibres motrices
répandues dans son corps entier, et cela avec jus-
tesse; ainsi les poumons, le diaphragme, les flancs,
les bras, le cou et toutes les autres parties, à la des-
cription desquelles des volumes ne suffiraient pas.
11 en est ainsi de ceux qui pensent d'après les ter-
mes.» Il faut donc « penser continuellement à l'u-
sage et d'après l'intérieur. »
Quant à ceux qui « s'arrêtent aux termes» sans
« même aller jusqu'aux pensées», on me permettra
de rappeler que Goethe en a parlé, dans son Faust,
d'une manière tout à fait analogue. Il place en
effet les vers suivants dans la bouche de Méphisto-
phélès:
SChOll gut! Nul' muss man si ch nicht allzuàngstlich
Denn eben wo Begriffe fehlen, ['luàlen;
Da ,tellt ein Wort zur rechten Zeit sich ein.
Mit Worten làsst sich trefflich streiten,
Mit _Vorten ein System bereiten,
An \Vorte lii"t si ch trefflich glauben,
Von einern Wort lüsst sich kein Jota rauben.
J'ai dit ailleurs quelle influence considérable
Swédenborg exerç.a sur la composition de Faust 1.
138 -
Nous venons de le voir, la philosophie est dési-
gnée par notre auteur comme rationnelle, épithète
extrêmement fréquente dans ses écrits. Le Rationnel
- synonyme de la Raison y est étudié d'une ma-
nière singulièrement approfondie et complète. Ce
terme, avec l'adjectif rationnel et le substantif Ra-
tionalité, occupe vingt-neuf immenses pages à deux
colonnes, en caractères très fins, dans la Swedenborg
Concordance de Potts '. Je devrais expliquer luainte-
nant ce qu'il signifie, mais cela m'entrainerait trop
loin; vous voudrez bien me faire crédit jusqu'à ce
que j'arrive à cette faculté dans mon exposé psycho-
logique.
'"
Une chose que je ne puis retarder, c'est de dire
ce que Swédenborg entend par la Géométrie; il en fait
un synonyme de la Philosophie rationnelle, ce qui
surprend au premier abord. La Géométrie me parait
être avant tout l'absolue exactitude et la logique
rigoureuse qui sont l'idéal des savants, des mathé-
maticiens en particulier. Il dit en effet: « On appelle
sciences les choses expérimentales de divers genres,
physiques, astronomiques, chimiques, mécaniques,
géométriques, anatomiques, psychologiques, les his-
toriques des royaumes, puis dans la littérature la
critique et les langues.» D'après cette définition,
toutes ces branches d'étude font partie de la science,
1.ce travail de bénédictin comprend six forts volumes.
13\) -
et par conséquent une seule méthode doit leur être
appliquée. Du reste, toutes sont profitables, pourvu
qu'on ne les oblige pas de conclure au matérialisme.
Malheureusement un grand nombre de savants nient
le Divin et ne croient qu'à la nature. Hommes sen-
suels, ils ne savent pas reconnaître le bien et le
vrai, parce qu'ils se sont détournés de Dieu. Ils
peuvent toutefois raisonner, souvent même ils rai-
sonnent avec plus de subtilité que d'autres, mais ils
le font d'après les illusions des sens confirmées par
leurs connaissances naturelles. C'est d'hommes pa-
reils que le Seigneur a dit : « En voyant ils ne
voient point, en entendant ils n'entendent point et
ne comprennent point», et encore: Cl Ces choses
ont été cachées aux sages et aux intelligents, mais
révélées aux petits enfants. "
Un passage de l'Apocalypse Révélée montre d'une
façon plus précise encore quelle est la relation qUi
unit la Géométrie à la théologie. Cl Qu'il n'y ait rien
de complet ni de parfait qui ne soit trine, c'est ce
que la Géométrie enseigne. En effet, la ligne n'est
rien s'il ne se fait une surface, et la surface n'est
rien s'il ne se fait un corps. Il faut donc que l'un
aboutisse à l'autre pour exister, et il ya coexistence
dans le troisième. Il en est ainsi dans toutes les
choses créées. De là vient que, dans la Parole, le
chiffre trois entendu spirituellement signifie quel-
que chose de complet. Cela étant, je n'ai pu m'em-
pêcher d'être surpris en voyant que certaines per-
sonnes professent la foi seule, d'autres la charité
-1110 -
seule, d'autres les œuvres seules, tandis que l'un de
ces termes sans l'autre, ou deux ensemble sans le
troisième, ce n'est rien. »
*
D'après les lignes ci-dessus, qui sont explicites,
la Géométrie sert de fondement au système entier
construit par Swédenborg dans la période religieuse
et mystique de sa carrière. Les lois de la Géométrie
se font obéir dans tous les domaines, même dans
les plus élevés; car c'est une particularité et un
trait de génie de notre écrivain d'avoir conçu un
Ordre immuable, qui reflète les perfections de Dieu,
et qui embrasse les deux moitiés de l'univers, le
monde visible et le monde invisible. Par conséquent
toutes les théories qu'il propose doivent être en
quelque sorte géométriques, et leur accord avec la
Géométrie peut leur servir de démonstration. Il in-
dique, à titre d'exemples, quelques-unes de ses
doctrines favorites: d'abord le symbolisme du chif-
fre trois, ce qui entraîne la signification spirituelle
de tous les chiflres ; ensuite la nécessité de complé-
ter la foi par la charité et par les bonnes œuvres,
pour que la foi soit en état de justifier et de sauver
l'individu.
Un autre passage, tiré de la Vraie Religion chré-
tienne, fait comprendre comment les doctrines spi-
rituelles s'appuient sur les sciences de la nature, en
particulier sur la Géométrie. Swédenborg présente
- 141-
un certain nombre de faits qui, selon lui, permettent
à la raison humaine de voir l'infinité de Dieu. Voici
le huitième et dernier de ces faits:
« Il existe une sorte d'infinité dans beaucoup de
choses qui tombent dans la lumièl'e naturelle et dans
la lumière spirituelle chez l'homme.
» Dans la lumière naturelle. Il y a, par exemple,
dans la Géométrie différentes séries qui vont jusqu'à
l'infini. Entre les trois degrés de hauteur il y a une
progression à l'infini. Cela veut dire que le premier
degré (appelé naturel) ne peut être élevé à la perfec-
tion du second degré (spirituel), ni celui-ci à la per-
fection du troisième (céleste). Il en est de même
entre la fin, la cause et l'efret. L'effet ne peut pas
se perfectionner jusqu'à deveni,' semblable à sa
cause, ni la cause se changer en sa fin. Cela peut
être illustré par les atmosphèr'es, dont il existe trois
degrés; car il y a l'aure suprême, sous elle l'éther
et plus bas encore l'air. Or aucune des qualités de
l'air ne saurait acquérir une des qualités de l'éther,
et aucune des qualités de l'éther ne peut s'élever à
l'une des qualités de l'aure. Pourtant chacune de
ces trois atmosphères peut se perfectionner à l'infini.
» Dans la lumière spirituelle. - L'amour naturel,
qui appartient à la bête, ne saurait s'élever jusqu'à
l'amour spirituel, que nous avons reçu par création.
Il en est ainsi de l'intelligence naturelle de l'animal
par rapport à l'intelligence spirituelle de l'homme.
Mais comme ces choses ont été jusqu'à présent igno-
rées, on les expliquera plus tard.
-142 -
1> D'après ce qui vient d'être dit, on peut voir que
les universaux du monde sont des types perpétuels
de l'infinité du Dieu créateur. Quant à savoir com-
ment les singuliers imitent en cela les universaux,
c'est un ablme ou plutôt un Océan, sur lequel le
mental humain peut pour ainsi dire naviguer. Mais
qu'il se mette en garde contre la tempête qui sur-
viendra tôt ou tard; elle submergera le vaisseau avec
ses mâts et ses voiles, à commencer par la poupe où
se tient l'homme naturel plein de confiance en lui-
même. 1>
Plusieurs paragraphes du Journal spirituel insis-
tent sur l'idée que la Géométrie et les autres seiences,
quoique bonnes en elles-mêmes, deviennent péril-
leuses pour ceux qui n'ont pas l'intuition des réa-
lités surnaturelles.
« Si quelqu'un s'adonne trop à la mécanique, il
incline son esprit à croire que toute la nature, y
compris les choses spirituelles et célestes, est une
simple machine dans son ensemble et dans ses dé-
tails. S'il ne réussit pas à la ramener aux principes
mécaniques et à leurs énergies, il ne croit plus à
rien, devenant ainsi purement corporel et ter-
restre. »
« Quant à la Géométrie et à tout ce qui lui est
semblable, cette science concentre, pour ainsi dire,
le mental et l'empêche de parvenir aux universaux;
de plus, elle suppose que rien n'existe en dehors de
ce qui est géométrique ou mécanique. Or la Géomé-
1.
143 -
trie ne s'étend pas au delà des formes terrestres et
corporelles .•
« Les diverses connaissances ne sont pas nuisi-
bles, pourvu que l'homme n'y place pas tout, mais
ait en vue un but ultérieur. Car les connaissances
sont des richesses spirituelles, sur lesquelles l'intel-
ligence peut se fonder. Elles ressemblent aux tré-
sors et au pouvoir de ce monde. Si quelqu'un les
apprécie pour elles-mêmes, il devient très méchant
dans la vie future; si, au contraire, il les estime
comme de simples moyens pour atteindre à des fins
supérieures, elles ne font aucun mal ni à lui ni à
personne. ))
« Les sciences ne sont point d'une telle nature
qu'elles doivent être rejetées, car elles servent à
confirmer les choses spirituelles. Aussi les anges
sont-ils indéfiniment plus versés dans toutes les
sciences, même dans les plus abstruses, qu'on ne
pourrait l'imaginer. Mais les savants de toute caté-
gorie s'efforcent presque tous, soit ouvertement,
soit en secret, de raisonner sur les choses spiri-
tuelles, chacun d'après sa science particulière, et
ainsi chacun s'aveugle par sa faute. Beaucoup
d'entre eux argumentent d'après leurs différentes
sciences afin d'acquérir un renom d'érudition: les
philosophes d'après la leur, les logiciens et les
métaphysiciens d'après la leur, de même les anato-
mistes, les géomètres, les historiens, les hommes
politiques, etc., entassant, comme le faisaient les
Juifs, des fantaisies et de vaines élucubrations. C'est
- 14A
pourquoi l'âme des savants est fermée aux choses
spirituelles et célestes; ainsi le Ciel lui-même, qui
S'ouvl'e pour les ignorants, se ferme devant eux.
Qui, en effet, adore et divinise la nature plus que
les hommes habiles dans les sciences'! »
« Le Seigneur, ajoute Swédenborg, me donna de
concevoir des formes transcendant absolument toutes
les formes géo1'nétriques; car la Géométrie se termine
par le cercle ou par des courbes se rapportant au
cercle, choses qui sont purement terrestres et n'em-
brassent pas même les plus basses des formes atmos-
phériques et aqueuses .... Ainsi je me vis porté vel'S
des fOl'mes presque entièrement dépourvues de li-
mites, par conséquent affranchies de toute relation
avec l'espace et le temps. »
*
Voilà donc la Géométrie réduite par un grand
mathématicien à sa véritable valeur! Swédenborg lui
donne une place importante au milieu des sciences
qui étudient le monde matériel, et il en fait tout
spécialement la base de son système religieux; néan-
moins il ne veut absolument pas qu'on aborde les
problèmes de la vie humaine par le côté scientifique.
Il faut, selon lui, recevoir l'Influx de Dieu et les
enseignements de sa Parole. Alors senlement les
connaissances naturelles sont vivifiées du dedans au
dehors et se contentent de leur place légitime, au
lieu de formuler des conclusions matérialistes, qui
dépassent leur compétence.
-145 -
Ainsi la Géométrie, - qui mesure l'espace et par
là-même se confine dans l'univers sensible, - est
une des conditions essentielles de la théologie, et
plus généralement de l'étude des choses de l'esprit;
mais, loin d'être la seule, elle demande à s'associer
à des conditions d'un genre supérieur. En d'autres
termes, si la Géométrie est une autorité dans les
recherches théologiques, cette autorité d'ordre tem-
porel doit être pénétrée par une autorité spirituelle,
qui la dirige et l'empêche de s'égarer. La méthode
n'est complète et ne donne des résultats satisfaisants
que lorsqu'elle embrasse ces deux autorités, en su-
bordonnant la première à la seconde, celle de la
science à celle de la religion.
* *
Nous renvoyons le lecteur à une note de la fin du
volume, dans laquelle il trouvera de nouveaux déve-
loppements sur la manière dont Swédenborg travail-
lait dans sa période scientifique '.
Quant à la Faculté de raisonner, dont Swédenborg
eut également besoin pour édifier son système, elle
n'exige aucune explication. Il est clair qu'il faut
raisonner pour établir une thèse quelconque, et ce
raisonnement peut être juste ou faux en vertu de la
liberté laissée à tout homme. II en est de même de
la Raison, qui, à proprement parler, n'a jamais tort,
mais qui de fait, en conséquence de nos imperfec-
1 Appendice, Note 1. Principes de la Philosophie naturelle de
Swédenborg.
5WÉDBNBORG V
10
-146 -
tions individuelles, se contredit souvent et peut se
prononcer pour l'erreur aussi bien que pour la vé-
rité. Si la Géométrie, dont nous parlions tout à
l'heure, peut être mal employée, c'est-à-dire mise
au service d'une idée fausse, d'un principe mauvais,
au moins est-elle exacte, incontestable, absolue en
elle-même; le raisonnement au contraire peut se
plier à tous les sophismes, se contenter des appa-
rences et nous jeter, comme on dit, de la poudre aux
yeux dans les détails ainsi que dans l'ensemble.
,.
,.
Nous sommes à présent en état de répondre à la
question que nous avons posée : « Swédenborg a-t-il
conservé dans sa période religieuse les principes qui
l'avaient dirigé dans sa période scientifique? ..
Assurément il les a conservés, car ils étaient
puisés dans la connaissance de la nature qui vient
de Dieu, et dans les lois de l'esprit humain qui sont
immuables; mais il n'a pu s'en contenter. II s'est vu
forcé d'y ajouter d'autres principes en passant du
domaine matériel au domaine spirituel. En effet, si
le monde perçu par nos sens est régi par la Géo-
métrie et par le déterminisme, le monde suprasen-
sible comprend des forces libres, qui viennellt se
combiner avec les forces d'en bas et compliquer
d'autant les problèmes. Voilà pourquoi Swédenborg
a dû enrichir sa méthode. Sa façon d'argumenter
reste la même, mais le champ de son experlence
s'est élargi, et deux nouvelles autorités s'imposent
- 147-
maintenant à lui. Je veux parler de la sainte Ecri-
ture et de l'Influx divin.
* *
Ces autorités nouvelles ne sont pas considérées
comme pouvant entrer en conflit avec les anciennes.
Le théologien est en parfaite harmonie avec le sa-
vant. On croit généralement à une guerre entre la
science et la foi, l'intelligence et le cœur. Swéden-
borg n'y croit pas; car dans sa propre tête il a récon-
cilié les deux puissances qui jusqu'alors se combat-
taient, et son système nous les présente unies. La
science des choses célestes prime la science des
choses terrestres, mais ne l'opprime point; chacune
reste maîtresse dans le champ qui lui est propre, et
celle de la matière ne fait que gagner en se laissant
pénétrer par celle de l'esprit.
La qualité ci-dessus est un trait caractéristique
de la théologie de notre auteur. Comme le catholi-
cisme, l'orthodoxie protestante soutient encore des
dogmes incompatibles avec les certitudes auxquelles
sont arrivés les scrutateurs de la création visible.
Swédenborg est le premier théologien qui ait res-
pecté pleinement la science matérielle, et placé la
religion en dehors de ses atteintes en la limitant au
domaine spirituel. Il a mis fin par là, du moins pour
ceux qui veulent bien l'écouter, à cette déplorable
lutte, que d'aucuns croient éternelle, entre les aspi-
rations de l'âme religieuse et les exigences de la
raison. C'est cette conciliation des extrêmes, cette
-148 -
unité rétablie dans le mental humain, qui m'a le
plus frappé dans le Swedenborg Congress réuni à
Londres en 1910. Jamais, dans l'histoire de l'huma-
nité, une asse!pblée internationale n'avait porté cet
admirable cachet.
* *
Depuis un certain temps, nos théologiens parlent
de la Conscience chrétienne comme du principe qui
leur enseigne à distinguer le vrai du faux et qui
leur permet de systématiser leurs croyances. Qu'en
est-il de Swédenborg à cet égard?
Il fait, à mon avis, grand usage de ce principe,
sans lui donner le même nom. Sa Conscience chré-
tienne est plus nettement subordonnée que la nôtre
à la Parole écrite et aux doctrines qui en découlent.
II ne manque certes pas de hardiesse dans S!l. criti-
que (nous l'avons vu dans notre tome quatre), mais
il attribue une valeur bien plus positive que ne le
font nos professeurs à l'inspiration des livres saints,
et cette inspiration, il est seul à la définir; car la
théologie contemporaine, mécontente des notions
soutenues à cet égard par l'ancienne orthodoxie et
par le Réveil, n'ose plus s'aventurer sur ce ter-
rainlà.
,
Avouons, au surplus, que sa définition de l'inspi-
ration divine diffère totalement de la nôtre; non
seulement elle est plus claire et plus précise, mais
elle la contredit. Nous l'avons montré tout au long <,
1 Swédenborg IV. volume qui traite tout entier de l'Ecriture Sainte.
Voir surtout: L'Esprit dans la Lettre et Le Canon de la NOflvelle
Eglise.
-149 -
sans nous dissimuler que cette divergence est capi-
tale. Cependant le Sens spirituel proposé par notre
auteur, avec le Canon restreint et plus homogène
qui en résulte, est loin de nous ramener au bibli-
cisme littéraliste de Dordrecht ou de Gaussen. Il
donne même le coup de mort au littéralisme, qui
en certains quartiers fleurit encore aujourd'hui dans
l'interprétation des premiers récits de la Genèse,
comme dans celle des prophéties de l'Ancien et du
Nouveau Testament concernant Israël, les nations,
la fin du monde et l'avenir éternel. Or, si le littéra-
lisme, appuyé témérairement sur une connaissance
superficielle de l'histoire, en impose encore aux
simples, incapables de contrôler ce qu'on leur affir-
me, il est inacceptable pour les gens éclairés qui
savent juger par eux-mêmes, par conséquent il fait
à la religion plus de mal que de bien.
*
*
En outre, le Sens spirituel, une fois adopté, im-
prime une impulsion nouvelle à la Conscience chré-
tienne et à la Haute Critique, lesquelles, sous son
influence, s'enhardissent à prononcer Sur des ques-
tions jusqu'alors réservées avec une prudence qu'on
peut trouver coupable. L'exégète et le dogmaticien
sont affranchis de mille craintes peu nobles, qui
menaçaient de les jeter hors du sentier de la fran-
chise et de la droite raison. La piété par
ce Sens interne de la Parole est le véritable spiritua-
lisme, le spiritualisme réaliste et parfait qui con-
traste favorablement avec le semi-matérialisme du
-150-
passé, et qui accueille avec une joyeuse sympathie
tous les progrès de la science.
* *
Nous venons de le rappeler: la première autorité
théologique reconnue par Swédenborg est l'Ecriture
Sainte, qui a du reste joué le même rôle pour le
protestantisme entier durant près de quatre siècles t.
La seconde autorité, unie à la première de la façon
la plus intime, c'est l'Influx que reçoivent les vrais
croyants. Si le mot Influx appartient au vocabulaire
de l'écrivain suèdois, il dèsigne, approximativement
tout au moins, une autorité admise par tous les ré-
formés, à savoir l'action du Saint-Esprit, sans la-
quelle nous professons ne pouvoir comprendre
l'Ecriture, ni surtout nous assimiler son contenu de
manière à en tirer profit.
Cette doctrine n'est donc pas tout à fait nouvelle,
quoique Swédenborg en ait donné une formule à la
fois plus exacte et plus étendue. Ce divin Influx est
offert à tous, mais il n'est reçu que par les cœurs
bien disposés, et les chrétiens seuls lui sont com-
plètement ouverts. Encore faut-il avoir atteint un
degré extraordinaire de sanctification pour être à
même de découvrir le sens interne et caché de la
Parole; c'est pourquoi ce privilège n'a été accordé
qu'au Prophète du Nord. Voilà du moins ce qu'affir-
me la Nouvelle Eglise.
1. Le catholicisme reconnatt aussi l'autorité des &eritures, mais on
sait qu'il la subordonne résolument à celle de l'Eglise ..
- 151
* *
Vous m'objecterez sans doute que l'Influx réclame
un contrôle, et je suis parfaitement de votre avis.
Si cet Influx était pur, sans aucun mélange avec les
éléments humains, il serait une autorité absolue ;
mais il s'agit précisément de savoir, pour Swéden-
borg comme pour tout autre, s'il en est ainsi dans
tous les cas; si son éducation, ses idées préconçues,
ses tendances personnelles, ne l'ont pas induit en
erreur sur tel ou tel point. Comment nous en assu-
rer, sinon par un examen sérieux, impartial, appro-
fondi? Encore ne serons-nous jamais infaillibles
nous-mêmes, et nos jugements se ressentiront-ils
> toujours de notre mentalité.
Mais on peut faire le même reproche à toutes les
autorités! Toutes réclament un contrôle. Toutes
peuvent être comprises et appliquées de différentes
manières. Voyons, par exemple, ce qui en est de la
Bible. D'après quel principe l'interpréter? Je vous
ai rendus attentifs à la grande lutte du littéralisme
et de l'allégorie. Outre cela, que de difficultés de dé-
tail! Pas un verset qui ne puisse être expliqué de
plusieurs façons. Toutes les sectes, toutes les héré-
sies, toutes les erreurs sociales, toutes les abomina-
tions, se sont appuyées sur les textes de l'Ecriture.
J'en dirai autant de la Raison, à laquelle les
Encyclopédistes et la Révolution française voulaient
tout ramener. Que de choses déraisonnables, que
d'horreurs même n'a·t-on pas couvertes de son
-152 -
nom 1 Sans doute la Raison intégrale nous mènerait
à la Vérité; mais qui peut se vanter que sa raison,
à lui, soit jamais assez éclairée pour discerner en
tout le vrai du faux?
*
* *
Non, nous ne pouvons pas croire, après tant d'ex-
périences décourageantes, que l'Absolu nous soit
accessible ici-bas. Quelle que soit notre autorité, en
philosophie comme en théologie, l'usage que nous
en faisons dépend de notre intelligence, si faible, et
de notre volonté, plus faible encore. Il y a des
autorités légitimes et d'autres qui ne le sont pas. Il
y a surtout un ordre à établir entre les autorités
qu'on reconnaît, et cet ordre peut être bien ou mal
compris.
J'espère vous avoir prouvé que Swédenborg était
remarquablement au clair quant aux autorités qui
doivent diriger notre pensée religieuse, comme je
crois avoir précédemment montré qu'il avait raison
d'admettre le Sens spirituel et l'Influx. Mais je ne
vais pas plus loin. Je ne vous demande nullement
de déclarer que mon héros est infaillible. A-t-il été
suffisamment Cl illustré» pour fournir la vraie exé-
gèse de tous les passages bibliques dont il s'est oc-
cupé, et pour construire, sur la base de la Parole de
Dieu, un système inattaquable, définitif? La réponse
à ces deux questions doit être laissée à la liberté de
chacun. Heureux serais-je si, sur les grandes lignes,
ici par exemple sur la méthode, je vous avais con-
-153 -
vaincus que Swédenborg mérite notre confiance et
même notre admiration.
*
*
A ces deux autorités nouvelles s'ajoute un troi-
sième caractère qui contribue à distinguer la mé-
thode théologique de notre écrivain et sa méthode
scientifique. Ce caractère lui est strictement person-
nel : Swédenborg se présente comme un Voyant.
Durant vingt-sept années en tout, de cinquante-sept
à quatre-vingt-quatre ans, il a entretenu des rela-
tions presque journalières avec les habitants du
monde invisible. Il en était profondément persuadé
et l'attesta solennellement sur son lit de mort. D'a-
près son propre témoignage, catégorique et réitéré,
il a vu et entendu beaucoup de choses surnaturelles
qu'il raconte dans ses ouvrages, et qu'autrement
nous ne connaîtrions pas.
Vous me direz que c'est bien difficile à croire. Je
le reconnais. Cependant la Nouvelle Eglise le croit;
or elle comprend plus de 15000 membres et de 140
pasteurs 1. Nous avons vu d'ailleurs que le niveau
de sa culture est remarquablement élevé, et qu'elle
compte beaucoup d'hommes de talent.
Mais les swédenborgiens ne sont pas les seuls à
croire à la possibilité de rapports conscients entre
les deux rives que sépare le sombre fleuve de la
mort. Depuis le milieu du siècle dernier, une réac-
l Voy. Swédenborg III, p. 109. "Encore n-est-il question là que de
l'Angleterre et de r Amérique.
-154 -
tion très légitime contre le matérialisme et le scepti-
cisme s'est manifestée, et n'a fait que grandir jusqu'à
ce jour. Des gens indifférents aux choses religieuses,
ou tout à fait incrédules, sont, par centaines de mille,
revenus à un minimum de foi. Ils admettent au
moins l'existence de Dieu, la survivance de l'âme et
la rémunération future. On leur donne des noms
variés : spirites, théosophes, occultistes, etc. Mais
tous sont d'accord pour professer qu'il n'y a pas une
porte d'airain à jamais verrouillée ou un goufre
infranchissable entre l'univers de la matière et celui
de l'esprit, que tout au contraire l'homme est en
état de communiquer avec les désincarnés.
Je n'ignore point que ces divers groupements sont
loin de souscrire à toutes les doctrines de Swéden-
borg. Ce que je veux relever, c'est simplement le fait
qu'une foule de personnes, sans faire en général
partie des Eglises, sont aussi bien préparées que les
chrétiens, - et beaucoup plus que les réformés, -
à croire à un Voyant, à un prophète moderne qui,
à l'instar des écrivains sacrés, rapporte des visions
symboliques, des apparitions d'anges et du Seigneur
lui-même, en les donnant comme des faits réels,
objectifs, dont il ne saurait douter.
*
* *
Du reste, l'enseignement doctrinal de Swédenborg
ne repose pas sur ses visions, comme souvent on se
l'imagine; il est simplement confirmé par elles. Sa
dogmatique doit être jugée par les mêmes critères
-155 -
que celle de tout autre théologien, et se légitime
non par des signes surnaturels, mais par son excel-
lence intrinsèque. Je l'ai dit plusieurs fois " et je ne
veux pas revenir là-dessus.
Il n'en est pas moins vrai que ses Relations -mé-mo-
rab les sont mêlées à toute sa théologie, et qu'il n'est
guère possible de dégager entièrement son système
des éléments mystérieux de sa carrière, c'est-à-dire
des idées qu'il doit à ses explorations dans l'empire
immatériel. En tout cas, si chacun de nous a le droit
imprescriptible de distinguer chez lui les deux do-
maines, - la théologie proprement dite et la théo-
sophie, - il faut reconnaître franchement que les
swédenborgiens les acceptent l'un et l'autre, les
embrassant par un seul acte de foi. A leurs yeux,
Swédenborg est aussi bien un Voyant, un révélateur
du monde suprasensible, qu'un exégète, un dogma-
ticien et un moraliste à la hauteur des aspirations
d'un siècle éclairé '.
*
* *
Mais ce que je tiens surtout à relever ici, c'est que,
même en ce qui lui est arrivé de plus extraordinaire
1 Voy. Swédenborg IV, p. 17-19. et généralement le Cours dix,
intitulé L'Esprit dan. la Lettre .
• Aussi le New-Church Quarterly (juillet 1913) me reproche-t-il de
croire à rimmortalité facultative plutôt qu'à l'Enfer éternel. Les pasteurs
de la Nouvelle Eglise acceptent tous les enseiiuements religieux de
Swédenborg, y compris ce qU'il a vu et entendu dans rAu-delà; Je
me réserve au contraire le droit de la critique, convaincu qu'aucun
homme, sauf Jésus4Ghriat, n'est infaillible. C'est là, au fond, ce qui
me distinpe d·eux. Je me prononce d'ailleurs assez résolument pour
rensemble de ce système, que je proclame supérieur à tout autre ..
-156 -
et de plus étonnant, Swédenborg, dont la sincérité
est si scrupuleuse, a l'intention de raconter des Expé-
riences. Il est aussi certain de s'être transporté dans
le Monde intermédiaire ou dans l'un des Cieux, d'y
avoir rencontré un ancien ami, un Réformateur, un
pape, une impératrice, un philosophe ou un savant
célébre, d'avoir conversé avec eux sur tel ou tel sujet,
d'avoir assisté à telle discussion ou à tel spectacle,
qu'il est certain des choses naturelles perçues au
moyen de ses sens matériels. Ce sont des expériences
d'un autre genre, mais elles ne sont pour lui ni
moins positives, ni moins nettes, ni moins évidentes.
Et il sait comment Dieu les a rendues possibles: il
sait que, par une grâce non pas unique, mais excep-
tionnelle, ses sens intérieurs ont été ouverts.
Il est permis sans doute de se demander si ces
expériences de l'ordre mystique correspondent à une
réalité. Beaucoup de récits du même genre sont le
produit d'une piété naïve, exaltée et superstitieuse.
Tout le monde sait que les visionnaires sont sujets
à se faire illusion, que les traditions se déforment et
que les légendes naissent facilement. Aussi, sans
recourir à l'hypothèse de la fraude, qui dans l'espèce
est inadmissible, la plupart se figurent-ils que Swé-
denborg était sujet à de fréquentes hallucinations.
En vertu de sa puissante imagination, travaillant sur
les données d'une science encyclopédique, il a,
pense-t-on, construit de toutes pièces un monde
idéal, qu'il croyait contempler jour après jour à
titre de réalité substantielle. Il a ainsi objectivé
-157 -
d'une manière inconsciente ses rêves d'avenir. Ce
mélange de fiction et de bonne foi, de superstition
et de vérité, est habituel chez les mystiques.
*
A cette objection, très naturelle à première vue,
j'ai plusieurs choses à répondre.
En premier lieu, Swédenborg ne fut pas un « mys-
tique» dans le sens habituel de ce mot, bien
qu'Emerson l'ait appelé ainsi dans ses Hommes Re-
présentatifs. M. Bergson s'en est parfaitement rendu
compte et m'en a fait de lui-même l'observation.
Swédenborg était un érudit et un mathématicien,
un ingénieur singulièrement pratique, un philo-
sophe accoutumé aux fines analyses et aux distinc-
tions subtiles comme aux plus vastes généralisations.
Si donc il affirme sans se lasser que des apparitions
lui ont été accordées et qu'il a entendu des voix
célestes, et si dès lors on est tenté de le placer sur
la même ligne que les autres visionnaires, - sainte
Thérèse et Jeanne d'Arc, Antoinette Bourignon,
Madame de Lamothe-Guyon, Jane Leade, Jacob
Boehme, Mélanie Mathieu à La Salette et Bernadette
Soubirous à Lourdes, - il faut reconnaître d'autre
part que sa rare intelligence développée par les plus
fortes études l'élevait bien au-dessus de femmes
enthousiastes et peu instruites, de petites paysannes
fort ignorantes et du cordonnier de Goerlitz. Le bio-
graphe français de Swédenborg a compris l'énorme
supériorité qu'une pareille science confère à son
-158 -
héros sur les mystiques proprement dits ou les hal-
lucinés.
*
* *
Notons, en second lieu, une supériorité d'un autre
genre par laquelle notre théosophe se distingue de
ces derniers. Il ne se donne nulle part comme l'or-
gane d'une Révélation nouvelle, mais simplement
comme l'interprète inspiré de notre vieille Bible,
comme l'expositeur d'une plus haute conception de
l'Evangile éternel. Ses « voix» n'entrent jamais en
conflit avec la Parole écrite, qui demeure pour lui
l'autorité suprême '.
*
*
*
Un troisième caractère qui distingue Swédenborg
des simples mystiques, - et même des personnages
de la sainte Ecriture auxquels des visions furent
accordées, - c'est qu'il apporte une théorie capable
d'expliquer ces faits surnaturels.
Il reste fidèle à sa méthode expérimentale. Ce qu'il
raconte de ses incursions dans l'invisible, ce sont
des expériences. Les oreilles et les yeux de son être
intérieur ont été ouverts, affirme-t-il, par une grâce
toute spéciale, mais dans l'intérêt de sa mission
humanitaire; et il est persuadé que le témoignage
de ses sens spirituels est aussi certain, plus certain
l Il se peut que le reproche impliqué dans les lignes ci-dessus ne
soit pas mérité par tous les mystiques sans exception. Mais la ten-
dance du mysticisme est assurément de s'affranchir de rEeriture, en
subordonnant son autorité à celle des communications reçues direc-
tement de l'autre monde.
-159 -
même, que le témoignage, souvent trompeur, de ses
sens naturels. Il a donc le droit de s'appuyer sur
ses expériences suprasensibles autant, pour le moins,
qu'il s'appuie, avec nous tous, sur ses expériences
dans le domaine de la nature.
Mais en cela il ressemble aux autres visionnaires,
qui, eux aussi, cl'oient à leurs propres visions. Ce
qui l'en sépare, c'est le système général qui rend
clairement compte de ces faits étonnants, c'est en
particulier sa psychologie, qui attribue à notre corps
spirituel les mêmes sens qu'à notre corps actuel.
Par ses doctrines des degrés, de l'homme externe et
de l'homme interne, des trois Cieux et des deux
Royaumes, par toute sa conception de l'univers, ce
système, pour quiconque a pris la peine de l'étudier,
vient fortifier l'impression favorable produite par
ses récits d'outre-tombe, et parait être une preuve
générale de leur vérité. Jamais, jusqu'à Swédenborg,
un Voyant n'a fourni une explication de son état
psychologique f et jamais une philosophie quel-
conque n'a dévoilé le secret des rapports exception-
nels d'un élu avec l'invisible.
SECONDE LEÇON
La Méthode.
(Fin.)
Pouvons-nous réJ?éter les expériences du Voyant? On ne
croit plus au mIracle considéré comme un bouleversement
des lois de la nature. Mais action du supérieur sur l'infé·
rieur. Les relations conscientes avec les désincarnés sont
rares. Cause de cette rareté. Grandeur morale des théoso-
phes bibliques. Conditions imposées à <Jui doit servir de
trait d'union entre la terre et le Ciel. Swedenborg les a-t-il
remplies? Raisons en faveur de l'affirmative. Notre conclu-
sion ne saurait être évidente.
Le Système.
Unité logique. Plusieurs évolutions, pas une révolution. Trois
cercles concentriques qui se pénètrent.. La Philosophie. La
Dogmatique Oll Théologie proprement dite. La Théosophie.
Réunion de ces trois disciplines. Cette synthèse est-elle trop
vaste?
Reche,.ches p,.épa,.atoires.
But et tâtonnements de Swédenborg avant son « illustration».
L'Economie du Règne aldlnal.Façon de procéder. Gran ..
des et fortes pensées. Désintéressement. Théories préalables.
Audacieuse tentative. Peu de sympathie de la part des con-
temporains. MoUo emprunté à Sénèque. COleridge et le
Dr Spurgin. ReEroche que se fait rauteur. Le Règne Ani ..
,nal. La foi et 1 intellect en face de la Révélation. Esprit de
ce livre. Aimer le vrai pour le vrai. Monter de d ~ é en de-
gré. Société d'âmes ou Cité de Dieu. Le monde physique,
pur symbole du monde spirituel. Le Dr Garth Wilkinson.
Psychologie rationnelle. La liberté indispensable pour
l'appropriation de la vérité.
Au point où nous sommes parvenus, nous voyons
se dresser devans nous une question de toute gra-
vité : « Les expél'iences extraordinaires faites par
- 161
Swédenborg, pouvons-nous les répéter personnelle-
ment, et nous assurer par là qu'elles ont une réalité
objective? » Tâchons de résoudre ce problème.
J'ai reconnu, sans me faire prier, que les expé-
riences de cette espèce sont extrêmement rares. Ce-
pendant elles ont été faites par un certain nombre
d'individus très dignes de foi, notamment par les
grands initiateurs des religions positives. D'après la
Bible, Abraham et les patriarches, Moïse et les pro-
phètes hébreux, Jèsus et ses apôtres, même les
saintes femmes et les premiers chrétiens, ont été
mis, par l'ouverture de leurs sens intérieurs, en
relation avec le monde d'en haut. Je sais que la cri-
tique s'attaque à ces narrations miraculeuses et
s'efforce de leur enlever tout caractère historique;
mais elle n'y a pas encore réussi. L'Eglise dans son
ensemble croit toujours que nous avons là des faits
pbjectifs, de réelles expériences accordées aux meil-
leurs d'en.re nous et démontrant la possibilité de
communications directes entre la terre et le Ciel.
La Légende Dorée', - qui résume d'une façon
charmante l'histoire des saints du catholicisme en
donnant au merveilleux une si grande place, - est
sans doute très sujette à caution. II n'en résulte
pourtant pas que l'hypothèse des hallucinations, in-
dividuelles ou collectives, explique les principaux
« miracles» de l'Ancien et du Nouveau Testament,
et que le rationaJisme ou le scepticisme ait triom-
phé du surnaturel.
1 Traduite du latin par Jacques de Voragine.
SWÉD&NBOf\G v li
- 162-
Au contraire, après une longue époque d'incrédu-
lité soi-disant scientifique, les couches supérieures
de la société d'Amérique et d'Europe sont entrées
dans une phase d'idéalisme, et un puissant courant
spirite, occultiste et théosophique les pousse de
nouveau du côté de la religion. Ainsi - pour ne
citer qu'un seul nom - l'émule de Darwin, Sir Ri-
chard Wallace, accepte dans leur teneur littérale
les événements miraculeux de l'Ecriture et s'efforce
d'en rendre compte par l'intervention des esprits.
Sans doute la raison moderne ne pourrait plus
admettre les miracles, s'il fallait y voir un boulever-
sement des lois de la nature. Ces lois, constituant
un Ordre divin, doivent, nous le sentons, être uni-
verselles et immuables. Mais ce qui est parfaite-
ment admissible, même pour les intelligences les
plus éclairées, c'est l'action d'une sphère supérieure
sur une sphère inférieure; car la science constate à
chaque instant la domination de l'homme sur la
création, l'influence de l'âme sur le corps, la sou-
mission de la matiére aux forces invisibles. Pour-
quoi donc les esprits et les anges, dont l'existence
est attestée par l'Evangile, seraient-ils dépourvus
de toute relation consciente avec les hommes en
chair et en os? Il n'y a là, selon nous, aucune
nécessité théorique. La possibilité de tels rapports
nous apparaît bien plutôt comme vraisemblable,
si ce n'est comme absolument démontrée.
La rareté de ces relations conscientes doit-elle
nous faire douter de leur réalité? Je ne le pense
-163 -
pas. Si elles devenaient ordinaires, elles auraient le
grave inconvénient de voiler en quelque sorte le
Seigneur derrière la créature. L'être glorieux qui
nous apparaîtrait nous ferait l'effet d'une divinité;
nous nous arrêterions à lui, nous lui adresserions
nos prières et nous ne ferions pas monter notre re-
connaissance jusqu'au Dieu invisible. Aussi, dans
l'Apocalypse, l'ange dit-il à Jean qui voulait se
prosterner devant lui: «Garde-toi de le faire! Je
suis ton compagnon de service. Adore Dieu. »
Ensuite, comme je viens de le faire observer, les
voyants dont la Bible nous parle n'ont pas été, au
point de vue moral, semblables à la masse de leurs
contemporains, mais se sont généralement distingués
par la fermeté de leur foi et la grandeur de leur
caractère. On admire à juste titre de nos jours,
comme des personnalités géantes, un Elie, un Osée,
un Esaïe, un Jérémie, les apôtres Pierre, Jean, Paul,
et par-dessus tout Jésus-Christ. Si des hommes pa-
reils ont eu, d'après l'histoire ou la tradition, des
rapports avec l'Au-delà, ils nous frappent encore
davantage par la justesse et la profondeur de leurs
intuitions, par leur amour de la patrie et de l'hu-
manité, par leur mâle indépendance et leur courage
moral allant jusqu'à l'héroïsme.
Que devons-nous en conclure? C'est qu'il ya des
conditions à remplir pour servir ainsi de trait d'u-
nion entre le Ciel et la terre, des conditions reli-
gieuses et difficiles. Ce privilège ne peut être accordé
qu'à des hommes d'élite, qui s'y sont préparés en uti·
-164 -
lisant beaucoup plus que les autres croyants les l'es ..
sources spirituelles de leur époque.
Cette observation est en accord avec la théorie des
Degrés discrets ou Degrés de hauteur, que Swéden-
borg a formulée le premier. Ces trois degrés, - le
naturel, le spirituel et le céleste, - peuvent s'ou-
vrir successivement en chacun de nous et le mettre
en communication toujours plus directe avec Dieu;
mais ils ne s'ouvrent effectivement dans l'âme indi-
viduelle que dans la mesure où le permet l'état de
sa foi et de son amour, ou de son entendement et de
sa volonté.
Comme les nâbis de l'ancienne alliance, qui ont
exercé un ascendant si marqué sur leur génération
et sur les suivantes, les apôtres choisis et instruits
par le Sauveur étaient des fidèles d'un ordre supé-
rieur. Leur avancement spirituel devait être la con-
séquence de l'ouverture plus qu'ordinaire de leur
mental quant aux choses d'en haut. Aussi, d'après
le Nouveau Testament, ont-ils pu voir et entendre
ce que la plupart des chrétiens de leur temps, pleins
d'imperfections et de défauts, ne voyaient et n'en-
tendaient pas. Et nous ne sommes nullement sur-
pris qu'ils aient parfois communié d'une façon
consciente avec les habitants du Ciel. C'est d'ailleurs
ce que toute la chrétienté admet, presque sans
contestation, depuis dix-neuf siècles.
,.
,. ,.
Mais qu'en est-il de Swédenborg lui-même à cet
égard? Sa médiumnité, - pour employer un vo-
-:160 -
cable moderne, - est-elle tout à fait pareille à
celle des théosophes bibliques dont je viens de
parler?
Il me le semble bien et voici mes raisons:
Vu sa mentalité si pondérée et si ferme, vu sur-
tout les habitudes scientifiques qu'il avait contrac-
tées, il n'était nullement porté à la superstition.
Au reste, il a donné les preuves d'une trop cons-
tante et trop sincère humilité pour qu'on puisse
l'accuser d'une illusion prodigieuse, qui ne pourrait
s'expliquer que par l'orgueil. En effet, se croire
privilégié entre tous les hommes, par l'ouverture de
ses sens spirituels, pour être à même d'interpréter
rationnellement les Ecritures, et d'élever sur cette
exégèse une dogmatique supérieure à toutes les au-
tres, croire cela, s'il n'en était rien, c'eüt été de sa
part une infatuation inouïe, une hypertrophie mons-
trueuse de la personnalité et une véritable profana-
tion, c'est-à-dire, d'après sa propre théologie, le
péché le plus malaisé à déraciner.
Enfin, dans toute la période mystique de sa car-
rière, Swédenborg s'est consacré à l'étude des livres
saints, il les a commentés avec une extraordinaire
sagacité, et tout ce qu'il a écrit à leur sujet parait
imprégné de leur esprit. Jamais conception embras-
sant à la fois le christianisme et l'ensemble des
choses n'a été plus purement religieuse, n'a reposé
plus directement sur la Révélation de Dieu dans
l'Evangile et n'en a développé plus harmonique-
ment les éléments essentiels. Comment prétendre
après cela que ce Voyant doive être mis au rang
-166 -
des faux prophètes, c'est-à-dire des imposteurs ou
des insensés?
Outre ces arguments spéciaux, la biographie que
je crois avoir esquissée sans aucun parti pris 1 est
de nature à faire voir que mon héros avait non seu-
lement l'intelligence la plus ouverte, la plus cultivée
et la plus puissante, mais encore la conscience la
plus limpide, le caractère le mieux trempé et le mieux
équilibré, la conduite la plus conforme aux princi-
pes incontestables du christianisme.
Il y a certainement très peu d'hommes dont la
vie, tant particulière que publique, puisse être étu-
diée dans un aussi grand nombre de documents
provenant soit d'eux-mêmes, soit de leur entourage
immédiat ou de leurs adversaires. Eh bien, il me
semble difficile, pour ne pas dire impossible, de
citer un chrétien célèbre qui ait manifesté, par des
preuves incontestables, une piété aussi pure de
toute recherche personnelle, aussi conséquente et
aussi pratique, une spiritualité aussi parfaite et
aussi impressive. Passez en revue les évêques et les
papes, les ascètes et les Pères de l'Eglise, les réfor-
mateurs, les réveilleurs, Jes philanthropes: il n'en
est pas un qui paraisse avoir atteint la stature spiri-
tuelle de SWédenborg, pas un qui n'ait commis au
moins une faute qui saute aux yeux, pas un qui
n'ait été défiguré par telle faiblesse ou telle passion
dont le Prophète du Nord se montre exempt'.
1 Voir Swédenborg 1" Premier cours.
2 La comparaison serait encore plus à l"avantare de Swédenbor«,
- 167-
J'ai l'air d'exagérer, mais j'exprime ici un senti-
ment que mes études ne font que confirmer tous les
jours. Je ne suis d'ailleurs pas le seul à donner à
Swédenborg une place aussi haute dans l'histoire de
l'humanité. Qu'on pense aux milliers de ses secta-
teurs répandus dans le monde, et groupés surtout
dans les pays anglo-saxons. Qu'on relise, s'il en est
besoin, le témoignage enthousiaste des écrivains
illustres qui, dès le siècle passé, ont découvert le
Voyant de Stockholm et senti sa grandeur '.
*
* *
Sans doute il ne s'est attribué lui-même aucun
titre ronflant, et cette humilité le distingue préci-
sément du chef de l'Eglise catholique comme du
fondateur du positivisme. Il a voulu être simple-
ment un «serviteur» de Jésus-Christ, encore n'a-t-il
inscrit cette désignation si modeste que sur le der-
nier de ses ouvrages. Mais ce n'est pas une raison
pour que nous méconnaissions son exceptionnelle
valeur. Nous ne pouvons le considérer comme infé-
rieur spirituellement aux prophètes d'Israël, aux
Douze et à saint Paul, à Origène et à Augustin, à
Luther, Calvin et Zwingli, à Wesley, Spener ou
Zinzendorf.
ai je parlais de toute sa vie, qui fut uniformément honnête et purey
tandis que ont dû passer par une conversion frappante. Au-
pstin, par exemple, avant de devenir un saint et une lumière de
rEilile, laissé vaincre jusqu'à trente-deux ans par l·amour du
monde et la volupté.
1 Swédenborg Ill, Cours sept : de Swédenborg.
- 168-
On sait que la piété est toujours en rapport avec
la justesse et l'étendue des connaissances, en d'au-
tres termes que la réceptivité de la foilet la direction
de la charité dépendent, dans une mesure très nota-
ble, de la manière dont chacun conçoit Dieu et la
religion. Or Swédenborg était persuadé qu'il appor-
tait une dogmatique plus vraie que celle du seizième
siècle, en particulier une explication à la fois bibli-
que et rationnelle du dogme de la Trinité et un
nouveau principe pour l'interprétation des Ecritu-
res. Il croyait en olltre qu'en accomplissant cette
mission, pour laquelle il u'était qu'un indigne ins-
trument entre les mains du Seigneur, il inaugurait
pour l'Eglise une ère meilleure, la Nouvelle Dispen-
sation préfigurée à la fin de l'Apocalypse par la cité
sainte descendant du Ciel, d'auprès de Dieu, toute
resplendissante d'or, de cristal et de pierres pré-
cieuses.
En conséquence, nous pensons, avec beaucoup
d'autres, qu'i! a pu être choisi pour rétablir la com-
munication, interrompue depuis très longtemps,
entre notre globe et les lieux célestes, et cela dans
l'intérêt du salut de la famille humaine, salut qui est
la souveraine préoccupation du Seigneur. Il a rem-
pli les conditions morales et religieuses qui étaient
indispensables à ce mandat sublime. Si donc son
œuvre a été extraordinaire, surnaturelle, nous de-
vons reconnaltre qu'elle rentre dans l'Ordre. C'est
en effet une loi du règne de Dieu qu'i! faut certaines
qualifications spirituelles pour tout ministère à
-169 -
exercer dans l'Eglise, ainsi les plus hautes qualifica-
tions pour le rôle le plus difficile, le plus génçral
et le plus important.
Cette conclusion n'est pas évidente, je suis le pre-
mier à le reconnaître. Mais il est impossible qu'elle
le soit, tandis que les doctrines capitales de l'Evan-
gile, - la divinité du Rédempteur, l'inspiration de
la Parole écrite et l'existence même de Dieu, - sont
où contestées ou niées par beaucoup de sages et
d'intelligents. Pour parvenir à la vérité qui sauve,
il faut la chercher sérieusement avec la ferme in-
tention de la pratiquer. Or comment se former une
opinion raisonnée sur le théosophe suédois, si l'on
ne prend pas la peine - je ne dis pas de le lire,
mais de savoir au moins en gros ce qu'il a fait, ce
qu'il a été, ce qu'il a enseigné, ce qu'il a voulu?
Quelle que soit d'ailleurs la validité des prpuves du
christianisme, elles ne s'imposeront jamais à tous
les esprits; pour y être sensible, il faudra toujours
avant tout la faim et la soif de la justice, en d'autres
termes une prédisposition du cœur.
Le Système.
J'ai rendu compte, aussi exactement que je l'ai
pu, de la méthode suivie par Swédenborg dans sa
période religieuse. Si mon exposé n'a pas été aussi
clair que je l'aurais voulu, c'est que cette méthode
m'a paru complexe. Je ne crois pas dn reste qu'une
méthode, pour être suffisante, puisse jamais être
simple. Quelque important qu'il soit, un principe
- 170
ne peut se passer d'autres principes, qui se grou-
pent autour de lui et nous aident à l'appliquer.
Mais un philosophe est difficilement logique en
tous points. Sans oser soutenir que Swédenborg
soit absolument exempt d'inconséquence, je dirai
cependant qu'il semble beaucoup plus conséquent
que ne l'ont été la plupart des chefs d'école.
J'en appelle ici au témoignage de son historien
français, bien digne d'être écouté en ces matières:
« Swédenborg est toujours l'homme tout d'une
pièce. Pour lui c'est toujours le corps qui représente
l'âme et l'explique, la terre qui représente le Ciel et
l'explique, l'homme qui représente l'ange et qui
l'explique. A l'époque où nous le racontons, il n'é-
nonce pas encore ces hautes théories, mais ces théo-
ries s'élaborent dans son esprit. En effet, sa vie offre
trois grandes évolutions, mais pas une révolution.
J'ignore si jamais Swédenborg sera compris entière-
ment, mais je sais que mieux on l'étudiera, plus on
le trouvera un 1. CP
Cette unité est un des plus forts arguments en
faveur d'un système. Or elle est vraiment extraor-
dinaire chez notre écrivain, et frappe d'autant plus
qu'on le compare à d'autres penseurs distingués. Sa
dialectique est presque inattaquable. Peut-être est-
elle parfois influencée par les idées régnantes au
• dix-huitième siècle; au moins ne la voyons-nous ja-
mais fléchir et se détourner des conclusions aux-
quelles elle devait aboutir, sous la pression d'un
1 Matter, Emmanuel de S1védenborg, p. 47.
- 171-
intérêt immédiat ou matériel, de la peur, de la va-
nité ou de l'ambition. Nous avons relevé plusieurs
fois l'intrépide courage de Swédenborg en face de
l'opinion et particulièrement du clergé suédois, qui
pourtant pouvait le faire condamner. Cette rare qua-
lité aide singulièrement à la logique!
*
* *
Je reconnais que cette unité logique n'est pas
tout. Elle peut être obtenue par la négation de tout
un côté de la vérité et par des exagérations cho-
quantes. Ainsi Calvin a subordonné l'amour de
Dieu à sa puissance arbitraire, et prêché une double
prédestination qui scandalise les consciences droi-
tes. Ainsi encore Auguste Comte n'a pu démontrer
en mathématicien son positivisme qu'en commen-
çant par supprimer Dieu et le monde spirituel. Il
faut donc qu'à l'unité de l'ensemble se joigne la vé-
rité des doctrines particulières.
On ne saurait, en effet, juger équitablement Swé-
denborg sans s'être formé une conviction sur cha-
cune des doctrines qui composent son système total.
C'est ce que nous avons essayé de faire. Et nous
reprochons précisément à nos adversaires de se
prononcer contre un des plus grands maUres de la
pensée humaine avant d'avoir pris la peine d'exa-
miner personnellement au moins quelques-unes de'
ses théories les plus importantes et les plus origi-
nales. Nos livres permettent cet examen, qui sans
eux dépasserait la bonne volonté et la patience
- 172-
qu'on peut raisonnablement attendre aujourd'hui,
sur terre française, des lecteurs même les plus
sérieux.
'"
'" *
Le système qui nous occupe est, en effet, extrê-
mement vaste; d'aucuns le lui reprocheront. Il
embrasse une philosophie, une théologie ou une
dogmatique, et une théosophie. On peut, à certains
égards, considérer ces trois disciplines comme trois
cercles concentriques, à la condition de se rappeler
qu'elles se pénètrent l'une l'autre et ne peuvent pas
être séparées dans la réalité 1.
La Philosophie, formant le centre, fournit les prin-
cipes généraux tirés de l'observation sensible et des
sciences de la nature. Elle répond aux questions
fondamentales que les hommes se sont toujours
posées, et auxquelles, de la plus haute antiquité
jusqu'aux temps modernes, les fortes têtes ont donné
une solution plus ou moins plausible.
La Dogmatique, ou la Théologie proprement dite,
forme le second cercle ou le cercle intermédiaire.
S'appuyant sur la philosophie, elle va plus loin que
celle-ci, affirme et précise davantage, parle plus au
cœur qu'à l'intellect, et s'adresse à la multitude aussi
bien qu'aux gens cultivés. La Révélation biblique,
une de ses sources, lui ouvre des horizons inattendus
et lui confère une surprenante autorité. L'Ecriture
1. C'est encore le cas de dire : DISTINCTE UNUM, parole de notre
auteur que M. Boutroux a citée et commentée, il y a quelques mois,
à Milan.
- 173-
Sainte, en effet, lui permet de se prononcer sur des
questions très graves que la sagesse humaine, livrée
à ses seules forces, ne comprenait qu'obscurément,
si méme elle ne les tranchait pas dans le sens néga-
tif. Ainsi l'inspiration des prophètes, le but de la
création, la naturelle spirituelle de l'homme, l'incar-
nation et la rédemption, la résurrection, l'état inter-
médiaire des âmes dans l'autre monde, la vie éter-
nelle ou lè Ciel, l'Enfer ou la mort seconde, le sort
final de l'univers.
La Théosophie enfin, ajoutant aux révélations
accordées à toute la chrétienté certaines révélations
particulières, va encore plus loin que la dogmatique
et forme le troisième cercle, le plus vaste de tous.
C'est à la théosophie qu'appartiennent les nom-
breuses descriptions du Monde des Esprits, de l'Enfer
et des Cieux, tous les récits de choses vues et enten-
dues dans l'Au-delà, notamment ce que Swédenborg
nous dit du Soleil spirituel. La partie de ses écrits
concernant ce domaine occulte, inaccessible au vul-
gaire et méme à la plupart des théologiens, est natu-
rellement la plus contestée. D'autre part elle a le
plus d'attrait pour un grand nombre de lecteurs,
qui aspirent à savoir quelque chose sur l'existence
d'outre-tombe, et qui ne trouvent chez aucun autre
écrivain des renseignements à la fois sérieux, vrai-
semblables et conformes à la Révélation biblique.
Rappelons encore une fois, - car cela parait néces-
saire, - que ces éléments théosophiques ne sont
pas 'ce qui m'intéresse le plus; mais ils ont leur
-1.74,-
place dans le système, où ils servent à développer,
à illustrer et à corroborer les doctrines.
'" '"
Veuillez remarquer qu'à l'ordinaire ces trois dis-
ciplines sont séparées. Les philosophes ne sont ni
dogmatici9ns ni théosophes; les théologiens ne sont
ni philosophes ni théosophes non plus; les théoso-
phes sont quelquefois en même temps des philoso-
phes, mais ils ne donnent pas à l'Evangile la supré-
matie à laquelle il prétend, et ne peuvent par consé-
quent formuler une dogmatique chrétienne '. Quant
aux prophètes et aux apôtres, que nous avons fait
entrer dans la classe des théosophes, ils n'apportent
pas un système entier de philosophie; ils ne peuvent
pas davantage passer pour des dogmaticiens, à l'ex-
ception de Paul et peut-être de Jean. En sorte que
Swédenborg est exceptionnel, je dirai même unique,
par le fait qu'il réunit dans la plus large synthèse
trois grands domaines qu'on a coutume de cultiver
à part.
*
'" '"
1 Ce que je viens de dire s'applique à la grande Société théoso-
phique, dont Annie Besant est le chef. Le DI" Steiner, avec ses parti-
sans, vient de rompre avec cette et je crois se regarde
comme disciple du Christ; mais j'ignore s'il se donne pour un théo-
logien, et s'U enseigne uue dogmatique nouvelle. S'U en était ainsi,
il prendrait une position analogue à celle de Swédenborg, sans
fois avoir une science aussi universelle qui le rende capable d"élabo-
rer une philosophie de la nature, et sans consacrer autant de soins
aux Jauenes bibliques et à l'exégèse de l'Ecriture.
-175 -
A ceux qui trouvent cette synthèse trop vaste,
trop ambitieuse et dépassant l'intelligence humaine,
je répondrai deux choses:
D'abord la prudence exige de ne pas se prononcer
a priori contre une pareille tentative, mais d'exami-
ner scrupuleusement a posteriori la façon dont Swé-
denborg s'est acquitté de son programme. Alors
seulement, - et ce ne sera pas de sitôt, - on pourra
dire s'il l'a, ou non, rempli.
Ensuite nous avons tous un profond besoin d'unité,
qui ne sera satisfait que par une conception du
monde également acceptable pour la tête, la cons-
cience et le cœur, en d'autres termes que par une
étroite alliance de la philosophie, de la théologie et
de la théosophie. Qu'une seule de ces disciplines
vienne à manquer, qu'elle contredise les deux autres:
cela suffit pour diviser notre mental, pour y intro-
duire le trouble, le doute ou l'incrédulité, donc pour
nous affaiblir et nous rendre malheureux, et cela
dans la mesure où nous aurons une idée plus haute
et plus juste des droits de la raison.
La psychologie, qui va être l'objet de notre exa-
men, fait proprement partie de la première de ces
trois disciplines. Nous nous garderons cependant de
nous priver des lumières que projettent sur les
questions de cet ordre les deux autres disciplines,
c'est-à-dire, en fin de compte, la Parole de Dieu, ou
l'Ecriture Sainte, et les expériences surnaturelles
accordées à Swédenborg.
-176 -
Recherches préparatoires.
Ce qui nous intéresse le plus directement, c'est la
psychologie que Swédenborg enseigna dans la pé-
riode religieuse de sa carrière, mais il vaut la peine
de remonter plus haut et de voir comment il s'y
prépara dans sa période scientifique. Tâchons donc
de nous rendre compte des recherches et des tâton-
nements qu'il fit dans ce domaine, quand il n'était
pas encore au bénèfice de son «illustration». Nous
savons en effet que, s'il a étudié la nat.ure entière et
le corps humain, ce n'était pas pour s'arrêter ft la
création matérielle; il a toujours eu l'intention, le
désir passionné de découvrir l'âme, de connaître sa
nature, son pouvoir, ses rapports avec Dieu, et par-
dessus tout Dieu lui-même.
*
*
Pendant les dix années que l'écrivain suédois con-
sacra, en dehors de sa tâche professionnelle, ft des
études anatomiques et philosophiques, il composa
entre autres deux importants ouvrages qui touchent
ft la psychologie.
Le premier, L'Economie du Règne animal, décrit
la construction et les opérations du mécanisme
humain envisagé comme demeure et instrument de
l'âme.
En nous mettant ici au courant de sa manière de
procéder, Swédenborg nous donne l'occasion d'ap-
-177 -
précier sa défiance de lui-même. son absence de
vanité et la délicatesse de sa conscience. Ecoutez-le
plutôt:
« En examinant de plus près la question, j'esti-
mai qu'i! valait mieux pour moi faire usage des
faits présentés par d'autres. Il existe en effet quel-
ques hommes qui sont doués d'une intuition extraor-
dinairement pénétrante, et qui paraissent nés pour
l'observation scientifique ... Il Y en a d'autres qui
jouissent de la faculté naturelle de contempler les
faits déjà découverts et d'en faire surgir les causes.
Ce sont deux dons particuliers, rarement réunis
dans la même personne.
l> Voici en outre ce que j'ai trouvé: En m'occu-
pant à scruter les mystères du corps humain, si je
découvrais quelque chose qu'on n'eût pas encore
observé, séduit probablement par mon amour-pro-
pre, je commençais à être aveugle pour les recher-
ches et les hypothèses des autres, quelque remar-
quables qu'elles fussent, et à tirer de mon unique
découverte toute une série d'arguments inductifs ...
C'est pourquoi je mis de côté mes instruments, et,
maîtrisant mon désir de faire des observations, je
me décidai à m'appuyer sur les recherches d'autrui
plutôt que de me fier aux miennes. »
Ainsi notre auteur fonde ses raisonnements sur
les données qui lui sont fournies par une vingtaine
des anatomistes les plus illustres de son temps.
Grâce à cette précaution, qu'i! juge indispensable,
il ne pourra pas être accusé de fausser les données
SVVÉDENBORG v li
- 178-
expérimentales, et il sera beaucoup moins tenté d'en
tirer des conclusions exagérées. Cela le disculpe
d'ailleurs, s'il a commis quelques erreurs de fait, ce
dont il faut bien convenir; la faute en est imputa-
ble aux autorités qu'il a suivies.
*
* *
Nous rencontrons déjà dans cet ouvrage de gran-
des et fortes pensées, ainsi sur les savants vraiment
philosophes qui connaissent des jouissances d'un
ordre supérieur. Leur point de vue est décrit comme
suit:
Cl Ils réfrènent modestement toute tendance à la
vanité, convaincus que les sciences sont un Océan
dont ils ne peuvent saisir que quelques gouttes. Ils
ne regardent personne d'un œil méprisant, ni d'un
air orgueilleux, et ne s'arrogent à eux-mêmes au-
cune louange. Ils attribuent tout à la Divinité, et la
considèrent comme la source de toute véritable sa-
gesse. C'est dans l'avancement de sa gloire qu'ils
placent le but et l'objet de la leur. »
« Rien, ajoute-t-il, ne répand plus d'obscurité
dans l'esprit humain que l'intervention de sa pré-
voyance propre en des matières qui appartiennent
directement à la divine Providence. Il y a beaucoup
de gens, disait Sénèque, qui parviendraient à la sa-
gesse, s'ils ne s'imaginaient y être déjà parvenus.
Les Muses aiment un esprit paisible. Rien autre que
l'humilité, le mépris de soi et l'amour simple de la
vérité ne saurait prévenir les maux que nous avons
décrits, ou y remédier. JI
- 179-
Le désintéressement, dont l'auteur a donné des
preuves si indiscutables dans la dernière période
de sa vie, s'exprime dans les lignes suivantes:
« Quel profit en aurais-je, si je persuadais quel-
qu'un d'embrasser mes opinions? Je n'entreprends
point cet ouvrage en vue de l'honneur ou du gain;
je les évite l'un et l'autre plutôt que je ne les cherche,
car ils rendent l'esprit inquiet, et d'ailleurs je suis
content de mon lot. J'écris ce livre en vue de la
vérité, qui seule est immortelle et qui réside dans
l'ordre le plus parfait de la nature. »
*
* *
Après avoir exposé ses théories personnelles, -
sur les Séries, les Degrés discrets et l'Ordre, Swé-
denborg écrit alors déjà:
" Je suis fermement convaincu que l'essence et la
nature de l'âme, son Influx dans le corps et l'action
réciproque de celui-ci ne pourront jamais se démon-
trer sans ces doctrines, combinées avec la connais-
sance de l'anatomie, de la pathologie et de la psy-
chologie, je dirai même de la physique et des
aures 1 du monde... C'est pour cela, et non pour
toute autre cause, qu'avec un zèle ardent et une
intense application j'ai scruté l'anatomie des corps,
en particulier du corps humain, pour autant qu'il
nous est connu par l'expérience. »
*
*
*
'1 Ou atmosphères.
-180 -
Mais, s'il voit clairement le but élevé qu'il se
propose, il sent vivement combien il en est encore
éloigné. A peine a-t-il commencé son œuvre. S'en
référant à la masse des connaissances expérimenta-
les qu'il a recueillies de la main des savants les
plus distingués, il s'écrie:
« Le temps est proche où nous pourrons quitter
le port et naviguer en pleine mer. Les matériaux
sont prêts: ne construirons-nous pas l'édifice? La
moisson attend: n'y mettrons-nous pas la faucille?
Le produit du jardin est abondant et mûr: ne le
récolterons-nous pas pour en faire usage? Prenons
place au banquet qui nous est offert; en d'autres
termes, de l'expérience dont nous sommes enrichis
sachons extraire la sagesse ...
:» Toutefois nous lancer dans ce vaste empire,
c'est comme s'embarquer sur un Océan dont le
monde serait enveloppé. Il est aisé de s'éloigner de
la rive ou de faire partir ses chevaux, mais pour
arriver au but du voyage un travail d'Hercule est
nécessaire. Nous sommes pourtant obligés de tenter
l'aventure, bien que nous devions encore imiter les
petits oiseaux qui, par les faibles battements de
leurs ailes récemment pennées, essaient leur force
el de leurs nids s'élancent dans l'air, ce monde nou-
veau dans lequel ils auront à vivre. »
*
En faisant cette tentative audacieuse, Swédenborg
n'attendait pas beaucoup de sympathie de la part de
- 1.81-
ses contemporains, dont les tendances, en général
fort différentes des siennes, lui étaient bien connues.
Cela ressort de l'admirable pensée qu'il emprunta
de nouveau à Sénèque, et dont il fit le motto de son
livre : «II est né pour rendre service à un petit
nombre, l'homme qui ne pense qu'à sa génération.
Plusieurs millers d'années, plusieurs milliers de
peuples surviendront: fixe les yeux sur l'avenir, si
même une raison quelconque impose le silence à
i ' tous ceux qui vivent à ton époque. II en viendra
qui jugeront sans malveillance et sans faveur. li
*
II est vrai que L'Economie du Règne animal fut
admirèe par certains lecteurs au dix-huitième siè-
cle, et par un plus grand nombre au siècle suivant.
Voici, par exemple, ce qu'en dit un critique impar-
tial et éclairé, le poète théologien Coleridge : «Au-
tant qu'il m'en souvient, Lord Bacon ne renferme
rien de supérieur, il a même peu de passages égaux,
soit en profondeur de pensée, soit en richesse, en
dignité et en bonheur d'expression, soit pour l'im-
portance des vérités énoncées. » Si Coleridge avait
à écrire un traité de logique, affirme-t-il ailleurs, il
choisirait des exemples dans les œuvres de Swéden-
borg, tant il les tient pour parfaites comme chalnes
de raisonnement. Et le Dr Spurgin, ex-président du
Collège royal des Médecins de Londres, parlant spé-
cialement de la partie consacrée à l'âme dans L'Eco-
nomie du Règne animal, déclare que « cette produc-
- 1 8 ~ -
lion n'a pas de parallèle comme excellence dans tout
le champ de la philosophie humaine. »
*
Quant à Swédenborg, il n'était pas lui-même satis-
fait. Ce grand ouvrage en deux volumes dénotait
une surprenante érudition et une pénétration des
plus rares, mais il le regardait comme une ébauche,
comme un ballon d'essai, vu la nouveauté relative,
l'étendue et les difficultés du terrain qu'il avait par-
couru.
Cl. Avant de traverser en détail ce vaste champ,
dit-il, je passai promptement à l'âme et j'écrivis un
essai là-dessus. Toutefois, en considérant ce sujet
de plus près, je trouvai que j'avais jusque-là dirigé
ma course avec trop de hâte et de rapidité, après
n'avoir exploré que le sang et ses organes spéciaux
t

Si j'ai fait ce pas imprudent, c'est que j'étais poussé
par un ardent dé .. ir de connaître. »
*
* *
Confessant ainsi que ce livre n'avait pas la matu-
rité désirable', Swédenborg en prépara un autre,
pour lequel il amassa une énorme quantité de maté-
riaux, notamment dans les bibliothèques d'Amster-
dam et de Leyde, et qu'il publia en 1744 et 1745 à
La Haye et ft Londres. Des dix-sept parties que cet
1 Je ne m'explique pas cette phrase .. car avant de s'occuper de
l'Ame, il a parlé du Cerveau, du moins dans l'édition que rai entre
les mains .
• Il parut en 1740 et 1741.
-183 -
ouvrage devait avoir, il n'en parut que trois, sous
ce titre: Le Règne Animal. C'est une sorte de revi-
sion et de continuation du livre précédent, mais
l'écrivain traite son sujet d'une façon quelque peu
différente et dévoile de nouvelles perspectives.
Il se propose cette fois de traverser tout le domaine
du corps humain, en allant toujours de l'extérieur à
l'intérieur, dans l'espoir que, par cette méthode, il
lui sera donné d'ouvrir toutes les portes qui condui-
sent à l'âme, et finalement de la contempler telle
qu'eUe est.
*
*
On lui adressera, pense-t-il, l'objection suivante :
«Tout ce qui dépasse notre état actuel est affaire
de foi. L'intelligence doit se contenter de son lot et
ne point aspirer à des choses plus élevées, qui,
étant les sanctuaires et les objets de la Révélation,
existent pour la foi seule... Là où la foi existe,
qu'est-il besoin de preuves ? ... La foi est au-dessus
de toute démonstration, puisqu'elle est au-dessus de
toute philosophie. »
A cela notre auteur répond: «Je l'accorde. Si
donc quelqu'un saisit par la foi ces hautes vérités,
je ne voudrais nullement le persuader de les saisir
par l'intellect: qu'il s'abstienne de lire mes livres!
Quiconque, sans consulter l'intellect, croit implici-
tement à la Révélation est le plus heureux des mor-
tels, le plus rapproché des Cieux, et déjà un citoyen
des deux mondes. Mais ces pages sont composées
pour ceux qui ne croient jamais rien avant d'avoir
-184 -
pu l'accepter par l'intelligence, qui dès lors invali-
dent hardiment et risquent de nier l'existence de
toutes les choses suréminentes, plus sublimes qu'eux,
comme l'âme et ce qui s'y rapporte: sa vie, l'immor-
talité, le Ciel, etc.
» Ils honorent et adorent la nature, le monde et
eux-mêmes. A d'autres égards ils s'assimilent aux
brutes, estimant qu'ils mourront comme elles, que
leurs âmes s'exhalent et s'évaporent. Ainsi ils se
précipitent sans crainte dans le mal.
» Je ne m'inquiète que de ces gens-là. Comme je
viens de le dire, c'est pour eux que je raisonne et à
eux que je dédie mon œuvre. Car, lorsque j'aurai
démontré certaines vérités par la méthode analyti-
que, j'espère que ces ombres malfaisantes ou ces
nuages matériels, qui obscurcissent le temple sacré
de l'esprit, se dissiperont. Ainsi, par la faveur de
Dieu qui est le Soleil de la Sagesse, il y aura un
accès ouvert du côté de la foi et un chemin frayé
pour y conduire. Mon désir ardent d'arriver à ce but
est ce qui me presse et m'anime. »
*
* *
Sans entrer dans l'exposition, même sommaire,
des thèses scientifiques du Regnum Animale, je
ferai encore quelques citations qui en montrent
l'esprit.
« Il y a dans le cerveau un éminent sensorium, et
en lui des retraites intimes où les rayons sensuels
montent et s'arrêtent, ne pouvant monter plus
-185 -
haut. C'est là que l'âme réside, couverte des riches
vêtements de l'organisation, là qu'elle siège pour
rencontrer les idées qui s'y élèvent, là qu'elle les
reçoit comme ses hôtes. Cette haute et noble place
est le sensorium suprême; c'est la frontière où cesse
l'ascension de la vie du corps et Oil commence
l'ascension de la vie de l'âme, en tant qu'essence
spirituelle. C'est très spécialement ici que l'âme
exerce son pouvoir, et qu'elle communique la faculté
de transformer les images en idées. »
Mais, pour penser clairement, d'une façon digne
de l'âme, il taut unegrande abondance d'observations
ou de faits scientifiques, un sérieux entralnement de
nos diverses facultés et « le constant exercice du
don lui-même, jusqu'à ce qu'il soit devenu partie
intégrante de notre nature. Par-dessus tout, nous
devons tendre, au moyen de l'éducation, à dévelop-
per en nous la capacité de rendre le mental ration-
nel indépendant des sens et de l'âme animale, en
d'autres termes de le débarrasser des soucis, des
convoitises du corps, des sollicitations du monde,
et par là, pour ainsi dire, de notre Moi inférieur ...
Nous nous élevons de cette manière à notre mental
supérieur, ou à l'âme, qui devient alors accessible
et agissante. D
*
*
Le grand moraliste entend que nous aimions le
vrai parce que c'est le vrai, ainsi « non pour notre
propre avantage, mais pour le bien de la société hu-
maine, ou plutôt ni pour notre gloire personnelle,
-186 -
ni pour celle de la société, mais pour la gloire de
la Divinité Suprême. Tel est le seul chemin pour
parvenir à la vérité. Quant aux autres choses, dont
le nombre est infini et qui ne sont que des moyens,
le Tout-Puissant y pourvoira. »
Nous sommes appelés à monter de degré en de-
gré, du plus extérieur et du plus bas au plus inté-
rieur et au plus haut. Dieu veut en effet cr que,
dans ce cercle ultime de la nature, nous assistions
aux merveilles du monde, et que, en nous élevant
sur l'échelle de l'intelligence, nous contemplions
des merveilles plus grandes encore dans toute leur
signification et en pleine lumière. Nous devons
finalement comprendre par la foi ces profonds mi-
racles qui ne sauraient être compris par l'intelli-
gence, et adorer alors l'omnipotence et la provi-
dence du Créateur, en regardant comme rien tout
ce que nous laissons derrière nous ... La dernière
fin, qui est aussi la première, consiste en ce que nos
esprits deviennent des formes de l'intelligence et de
l'innocence, constituant ainsi un Ciel spirituel, un
royaume de Dieu ou une société sainte, dans laquelle
Dieu puisse voir la fin de la création, et dans laquelle
Dieu soit reconnu comme la fin des fins. »
L'histoire du monde doit donc aboutir à une
cr société d'âmes» ou à la Il Cité de Dieu». Et l'au-
teur ajoute:
Cl La loi la plus universelle, c'est que les citoyens
aiment leur prochain comme eux-mêmes et Dieu plus
qu'eux-mêmes. Toutes les autres choses servent de
-187 -
moyens, et sont bonnes dans la mesure où elles
nous approchent du but... L'Ecriture Sainte est le
code des règles à suivre pour arriver au but par les
moyens. Ces règles ne sont pas si obscures que la
philosophie humaine et l'amour de soi ou du monde
se plaisent à les représenter; ni si profondes et si
cachées que toute âme sincère, qui se laisse diriger
par l'Esprit de Dieu, ne puisse les tirer de cette
fontaine pure sans violenter aucune des formes du
gouvernement ecclésiastique.
,. Il est prédit que le règne de Dieu viendra, que
les invités seront réunis à la fin pour le festin des
noces, que le loup giteraavec l'agneau, le léopard avec
le chevreau, le lion avec le bœuf, que le petit enfant
jouera avec l'aspic, que la montagne de Dieu s'élè-
vera plus haut que toutes les autres montagnes, et
que l'étranger et le païen viendront y célébrer leur
culte. »
* *
Après avoir montré que l'incessant renouvelle-
ment du sang, et de la vie par le sang, dans notre
organisme matériel, est l'image de la régénération
dont nous avons besoin pour être sauvés, Swéden-
borg remarque :
«Ainsi une perpétuelle représentation de la vie
spirituelle a lieu dans la vie corporelle, comme
aussi une perpétuelle représentation typique de
l'âme dans le corps. Nous en parlerons dans notre
Doctrine des Représentations et des Correspondances,
et nous exposerons les choses étonnantes qui se
-188 -
passent, je ne dirai pas seulement dans le corps
vivant, mais dans la nature entière. Elles correspon-
dent exactement aux choses spirituelles et suprêmes,
et l'on jurerait que le 'monde physique est un pur
sY'mbole du 'monde spirituel. D
*
* *
Citons, à ce propos, une observation du savant
traducteur anglais du Règne Ani'mal, le Dr Garth
Wilkinson 1 :
« La Doctrine des Séries et des Degrés, avec celle
de la Correspondance et de la Représentation, en-
seigne qu'il existe une analogie universelle entre
toutes les sphères de la création, - matérielle, men-
tale et spirituelle, - comme entre la nature et la
société. La circulation des usages dans le corps re-
présente parfaitement la relation volontaire d'hom-
me à homme, et le libre échange des marchandises
de nation à nation. Les opérations qui ont lieu dans
le corps embrassent analogiquement tous les dépar-
tements de l'industrie, même infiniment davantage,
tant en subdivision qu'en unité et qu'en perfection.
Il n'y a point d'art, ni de commerce, soit haut, soit
bas, pourvu qu'il ait sa réelle utilité, que le Créateur
n'ait lui-même adopté et professé dans l'organisme
humain.
D Dans la richesse de son amour qui pénètre toutes
choses, il a voulu que les prérogatives de l'esprit
fussent typiquement applicables au corps. La fin, la
1 Il a écrit aussi une Biographie de Swédenborg.
-189
cause et l'effet, existant en lui, sont représentés
dans le second aussi bien que dans le premier. La
liberté et la rationalité, principes universels de la
race humaine, sont transportés par l'analogie de
l'esprit dans le corps. Celui· ci nous offre un analo-
gue de la liberté, en ce que chaque organe, partie
ou particule peut exercer avec succès une attrac-
tion sur les fluides adaptés à sa vie et à ses usages.
li offre un analogue de la rationalité, en ce qu'il
agit comme s'il avait connaissance de l'adaptabilité,
et en ce qu'il opère sur les matériaux qu'il réclame,
et qui lui sont fournis, de manière à assurer aussi
complètement que possible son propre bien-être et
celui de tout le système. »
*
Parmi les manuscrits laissés par SWédenborg, on
a trouvé une Psychologie rationnelle, qu'il comptait
faire entrer dans son Règne Animal, mais qu'il mit
de côté lorsqu'il fit imprimer cet ouvrage 1. Si son
auteur n'a pas voulu divulguer cet essai de psycho-
logie, il avait sans doute de bonnes raisons pour
cela, et nous suivrons son exemple. Il attendait de
voir plus clair dans ce domaine mystérieux, et crai-
gnait d'embrouiller ses lecteurs dans des demi-véri-
tés encore enveloppées de nuages. Nous savons
d'ailleurs qu'une surprenante illumination allait lui
permettre de parler de l'âme et de Dieu comme nul
t Le Dr Tafel l'a publiée en 1849 sous ce titre: Regnum Animale,
Par. VII. D. Anima.
-190 -
n'en avait jamais parié, non plus simplement en
philosophe, mais en théologien, j'allais dire en révé-
lateur.
Je n'oublie pas qu'ici comme partout les opinions
différent, et qu'aucun système ne peut se démontrer
absolument par des arguments sensibles à tous.
L'homme est ainsi fait qu'il ne peut s'approprier
une vérité quelconque, par conséquent en vivre,
qu'après l'avoir acceptée en toute liberté.
TROISIÈME LEÇON
Relations de l'AIne et dll Corps.
Négateurs soit du corps, soit de rame. Mission historique de
Swédenborg. Anthropologie et psychologie. Franchise ct
simplicité. Difficultés insurmontables. Traité latin de Swé-
denborg imprimé et traduit, mais non publié. Rêves d'un
Visionnaire et Lettre à Mlle de Knobloch. Kant et Swé-
denborg. Défaut de ne pas répondre aux lettres. Deux pé-
riodes dans la vic de Kant. Contradiction entre ses deux
écrits. Embarras du philosophe de Konigsberg. Philosophie
et Révélation. Herder. De Commercio Animae et Corporis.
L'Influx. Trois solutions proposées: Influx physique; Influx
spirituel; Harmonie préétablie. Les lois de l'Ordre.
{o QU'EST-CE QUI DISTINGUE LE SPIRITUEL ET LE NATUREL? -
Différence entre rantérieur et le postérieur, entre la cause
et l'effet. Paul ravi au troisième CieL Trois sortes de sa-
gesse. Confrontation des deux domaines. Dieu et la nature.
Rajeunissement de la métaphysique. Complication crois-
sante de rextérieur à l'intérieur ou de bas en haut. Deux
conclusions.
20 EN QUOI CONSISTE L'AME? - Scène d'outre-tombe. Con-
cours sur l'Ame et sa qualité. Discours du Grand-Maître.
Ignorance et diversité d'opinions dans le Monde des Esprits.
Le problème est-il résolu?
Relations de l'Ame et du Corps.
A toutes les époques et chez tous les peuples,
sauvages ou civilisés, l'homme a senti qu'il était
composé de deux parties: l'âme et le corps. Sans
-192 -
doute il s'est trouvé des gens pour nier l'un ou l'au-
tre de ces éléments. L'idéalisme pur nie le corps.
Ce point de vue est attribué, dès l'antiquité, aux ha-
bitants de l'Inde, et il a été repris récemment, aux
Etats-Unis et en Europe même, par Mme Eddy et ses
sectateurs. Mais cette opinion est si étrange, si diffi-
cile à soutenir et si impossible à mettre en pratique
d'une manière conséquente, qu'elle n'a presque au-
cun représentant parmi nous. Il nous sera donc
permis de la négliger. De nos jours et dans nos mi-
lieux, on est plus porté à exagérer la valeur des
choses matérielles qu'à la diminuer; en tout cas,
on ne songe pas à nier l'existence du corps.
On nierait plutôt celle de l'âme, qu'on ne voit
point. C'est le cas de nos libres-penseurs. Disciples
de Hrockel, ils tiennent l'âme pour une énergie pro-
cédant du corps et lui appartenant. Cette incrédulité
foncière, revêtant des formes diverses, était déjà
répandue et agressive au milieu du dix-huitième
siècle. Frédéric-le Grand, Voltaire et les encyclopé-
distes préparaient, sans le savoir, la Révolution qui
devait abolir en France la profession publique du
christianisme. Jamais la foi n'eut à soutenir si for-
midable assaut.
*
* *
C'est à cette époque néfaste entre toutes que Swé-
denborg fut suscité pour parler de l'Au-delà en té-
moin oculaire et auriculaire, et raffermir les âmes
ébranlées.
Rappelons-nous d'ailleurs que c'était un savant
-193-
renommé, un ami des rois et des reines de Suède,
un membre de l'Ordre équestre, des Etats et de la
Commission secrète" qu'il avait derrière lui une vie
dévouée aux intérêts de son pays, et que son carac-
tère était inattaquable. A tous ces titres, il jouissait
d'une exceptionnelle autorité. C'est alors aussi qu'il
conçut, non sans de vastes recherches préalables,
une psychologie à la fois spiritualiste et réaliste qui,
de l'avis de plusieurs bons juges, n'a été ni dépas-
sée ni même atteinte jusqu'à ce jour.
En traitant de la psychologie, science de l'âme,
nous ne pouvons pas la séparer de l'anthropologie,
science de l'être humain tout entier; car la première
question que nous aUI'ons à examiner est celle des
rapports de l'âme et du corps. question la plus trou-
blante et la plus vitale de toutes. Cependant nous
·ne parlerons du corps qu'au point de vue de l'âme,
et dans ce sens nous ferons toujours de la psycho-
logie.
Dans cette nouvelle étude, je vous exposerai, com-
me je l'ai fait jusqu'ici, les principales assertions de
notre auteur dans l'ordre qu'il a suivi lui-même,
l A « l'époque de la liberté » (t 7t8-177'!), les Etats avaient dépouillé
le souverain de presque toutes ses prérogatives et accaparé la plupart
des pouvoirs. Mais leur division en quatre chambres, jointe au nom-
breux contingent de la noblesse et à l'ignorance des paysans, les con-
duisit à remettre les affaires les plus importantes à une délégation de
cent h o m m e s ~ la Commission secrète, {( qui put se permeltre long-
temps et sans restriction tous les empiètements qu'il lui plaisait. »
Ce dernier trait dut afiliger Swédenborg, qui sans nul doute, vu son
libéralisme bien connu et son amour pour la justice, se trouva sou-
vent en minorité.
SWÉDENBORG v
t3
-194 -
sans éviter celles qui pourront rencontrer un pré-
jugé défavorable. Je m'exprimerai d'ailleurs aussi
simplement que possible, me conformant à l'exemple
de Swédenborg, qui avait horreur du vocabulaire
alambiqué des métaphysiciens, et se contentait en
général des termes latins usités parmi les savants de
son époque.
Nous savons tous ce que c'est que le corps. Quant
à l'âme, je la prendrai également dans le sens popu-
laire et habituel de ce mot, sans la définir pour le
moment d'une maniè.·e plus exacte. A mesure que
nous avancerons, nous nous rendrons mieux compte
de sa nature et de ses facuItés.
*
* *
S'il est une question qui, depuis des milliers d'an-
nées, ait préoccupé les êtres intelligents, et qui ait
été discutée à satiété par les philosophes, c'est celle
des relations de l'âme et du corps. Mais elle a opposé
aux penseurs des difficultés si insurmontables, et ils
ont si peu réussi à l'élucider qu'on l'a générale-
ment déclarée insoluble. Malgré tout, Swédenborg
s'y est attaqué et l'a examinée dans un traité spécial
aussi remarquable par la limpidité de la forme que
par l'originalité du fond. Ce traité, espèce de résumé
de ses théories fondamentales, il l'écrivit à la fin de
sa longue vie, après avoir eu tout le temps de mûrir
ses idées et de développer son système, sans souffrir
d'ailleurs, comme c'est l'habitude, des infirmités
de la vieillesse. Il avait alors quatre-vingt-un ans.
-195 -
Il fit donc imprimer à Londres, en 1769, une bro-
chure latine intitulée De Commercio Animae et Cor-
poris, mais, chose curieuse, il ne la publia point.
Quelle cause l'empêcha de la publier? Est-ce la
crainte de déflorer, en quelque sorte, le grand ou-
vrage qu'il allait faire paraltre en Hollande les deux
années suivantes, et par lequel il comptait terminer
sa carrière: La Vraie Religion chrétienne, contenant
toute la Théologie de la Nouvelle Eglise? Est-ce une
raison accidentelle? Nous n'en savons rien. Quoi
qu'il en soit, dès 1770 une traduction de ce petit
livre était faite et publiée par un ami dévoué de
l'auteur, le Rév. Thomas Hartley, recteur anglican
de Winwick, dans le Northamptonshire.
On a prétendu sans preuves suffisantes que
l'opuscule latin fut une réponse indirecte à Emma-
nuel Kant, qui demandait instamment de plus exac-
tes informations. Nous savons en effet que le philo-
sophe de Kônigsberg s'intéressa vivement aux faits
extraordinaires de la carrière de Swédenborg, qu'illes
discuta d'une façon indigne de son sérieux habituel
dans les Rêves d'un Visionnaire éclaircis par les
Rèves de la Métaphysique, qu'il les présenta sous
un tout autre jour et avec une parfaite convenance
dans une lettre adressée à Mademoiselle Charlotte de
Knobloch, qu'enfin il écrivit à Swédenborg, mais
n'en reçut pas de réponse '.
f( J'écrivis à cet homme étrange, dit Kant, et ma
lettre lui fut remise par un négociant anglais de
l Matter, Emmanuel de Swédenborg, p. 178-180.
-196 -
Stockholm. On écrivit à Kônigsberg que ma lettre
avait été bien reçue par M. Swédenborg et qu'il
avait promis d'y répondre. Mais cette réponse ne
vint pas. D
Dans son incertitude, Kant chargea un Anglais
distingué, avec lequel il s'était lié à Kônigsberg,
.. de prendre à Stockholm même, où il allait, des
informations précises sur le don merveilleux de
M. de Swédenborg D. Kant poursuit: « D'après son
premier rapport, la dite histoire', au témoignage
des personnes les plus considérables de cette ville,
s'est passée exactement comme je vous l'ai racontée.
A cette époque, il n'avait pas encore vu M. de Swé-
denborg; mais il espérait lui parler, quelque peine
qu'il eût à se persuader de la vérité de tout ce que

taient sur sa communication avec le monde des es-
prits.
» Bientôt ses lettres prirent un autre ton. C'est
que, depuis lors, il a parlé à M. de Swédenborg; il
l'a même visité chez lui et il est dans une extrême
stupéfaction à propos de toute cette affaire. Swéden-
borg est un homme raisonnable, complaisant et ou-
vert. Il est savant, et mon ami m'a promis de m'en-
voyer sous peu quelques-uns de ses écrits. Il dit à
mon ami, sans aucune réserve, que Dieu lui a donné
! Il s'agit du secret révélé à reine de Suède et
sœur de Frédéric-le-Grand. CI: Ce fait, dit le baron de Grimm, est con-
firmé par des autorités si respectables qu'il est impo8sible de le nier.
Mais le moyen d'y croire! »)
197 -
la singulière faculté de s'entretenir à son gré avec
les trépassés; il en appelle à des preuves tout à fait
notoires. Interpellé au sujet de ma lettre, il dit l'a-
voir bien accueillie. Il y aurait répondu, n'était son
dessein de faire connaître au public toute cette
affaire. Il irait donc à Londres au mois de mai de
cette année et y publierait son livre, où se trouverait
la réponse à ma lettre. »
Si le livre que mentionne Kant est bien celui qui
nous occupe, il y est questuion sans doute de nos
rapports avec les esprits et les anges, mais aucune
allusion n'est faite ni au secret de la reine, ni à la
quittance de Madame de Marteville, ni à l'incendie
de Stockholm 1. Cet opuscule n'est donc pas, à pro-
prement parler, une réponse aux questions de Kant.
Peut-être, en y réfléchissant, Swédenborg a-t-il
renoncé à donner' des explications sur ces faits
étonnants, qui attiraient l'attention sur sa per-
sonne.
*
* *
On sait du reste qu'il ne répondait pas toujours
aux lettres qui lui étaient adressées; on le conçoit,
quand on pense à la masse énorme de feuilles de
papier qu'il noircissait annuellement. Il se sentait
appelé avant tout à étudier les saintes Ecritures, à
en donner pour la première fois le sens spirituel, à
en tirer enfin une théologie systématique et ration-
nelle, qui fût en même temps une conception satis-
, Voir Swédenborg }, p. 115,123, 126.
-198 -
faisante de l'univers. Conscient de cette immense
tâche, à laquelle il se vouait chaque jour avec une
incessante activité, il pouvait négliger de répondre
à quelques-uus de ses nombreux correspondants.
Ce sera son excuse à nos yeux.
Son biographe Matter ne lui reproche pas moins
ce léger défaut. «J'ai déjà signalé cette habitude
dans la vie de J'illustre Voyant, et je dois dire que,
dans mon opinion, il n'eùt pas fait d'exception pour
Kant, si même il avait pu prévoir dès cette époque la
haute illustration à laquelle ar'riverait un jour son
correspondant. On sait quelle suite il donna aux let-
tres de Wolff, à l'époque de la plus haute renommée
du gr'and disciple de Leibniz. Mais c'est un tort de
la part d'un homme supérieur que de ne pas re-
chercher ses égaux dans l'empire de la pensée ...
Certes, à notre avis, il ne se présentait pas pour
Swédenborg d'occasion meilleure de faire connaître
la vérité au monde entier qu'une réponse au plus
impartial des philosophes. »
*
* *
N'oublions pas en effet qu'Emmanuel Kant appar-
tenait à une autre génération que Swédenborg. Il
avait trente-six ans de moins et son originalité fut
lente à se découvrir. Les deux livres qui firent épo-
que dans sa vie, et qui ont inauguré l'ère philoso-
phique où nous sommes encore, La Critique de la
Raison pure et La Critique de la Raison pratique, il
ne les publia qu'en 1781 et 1787, c'est-à-dire neuf et
quinze ans après la mort de Swédenborg.
-199 -
Il était donc peu connu en 1766, lorsqu'il écrivit
ses Rêves d'un Visionnaire, et vraiment cet opuscule
n'était pas de nature à faire présager le génie qu'il
manifesta plus tard. Swédenborg, au contraire, était
alors dans tout l'éclat de sa gloire. Vieillard de
soixante-dix-huit ans, il jouissait de tous les hon-
neurs que lui avaient acquis ses admirables œuvres
scientifiques et les services publics rendus par l'in-
génieur des mines, ainsi que par l'homme d'Etat.
En outre, étant entré vingt et un ans anparavant
dans sa période mystique ou religieuse, il avait déjà
publié la plupart des ouvrages auxquels la Nouvelle
Eglise doit sa naissance et dont se uourrissent au-
jourd'hui, des deux côtés de l'Atlantique, ses mil-
liers de partisans. Ajoutons que ses visions, et les
autres faits prodigieux qu'on racontait de lui, fai-
saient beaucoup de b,'uit dans les cours du Nord de
l'Europe, et lui attiraient de nombreuses visites.
Il recevait volontiers, se montrait affable avec
tous. Il n'eùt certainement pas dédaigné de s'entre-
tenir avec Kant, alors privat-docent à l'Université
de Konigsberg, avant d'y être professeur ordinaire
de métaphysique et de logique. D'abord il ne dédai-
gnait personne, étant d'une modestie ou plutôt d'une
humilité à laquelle tous rendent témoignage. En-
suite il reconnaissait, sans aucun doute, que Kant
était un penseur distingué, auquel il valait la peine
de donner des explications. Nous avons vu qu'i!
comptait le faire. S'il ne le fit point, c'est probable-
ment qu'il l'oublia, préoccupé par la composition,
plus importante encore, de ses livres, dont le der-
- 200-
nier, qui seul embrassait tout son système, parut
peu de temps avant sa mort.
*
*
*
Les érudits ne sont pas d'accord sur le rapport
chronologique entre les Rèves d'un Visionnaire et la
Lettre à Mademoiselle de Knobloch. Sans entrer dans
cette question, qui nous mènerait trop loin, je relè-
verai le fait que ces deux écrits se contredisent, et
que ce dernier est favorable au Voyant suédois.
Après avoir montré que les autres histoires attri-
buées à Swédenborg sont attestèes par les personnes
les plus haut placées et les plus dignes de foi, Kant
écrit: « Mais de tous ces événements, le suivant me
paraît avoir la plus grande valeur démonstrative, et
réellement il coupe court à tous les doutes ima-
ginables. » Puis il rapporte l'incendie de Stockholm
vu de Gothembourg, et ajoute: « Que peut-on avan-
cer contre la crédibilité de cet événement ? .. Com-
bien je voudrais avoir pu interroger moi-même cet
homme singulier! »
*
* *
Entre tant de témoignages concordants et son in-
telligence portée au scepticisme, le penseur alle-
mand est bien embarrassé, et cet embarras se tra-
duit par toute sa brochure Rèves d'un Visionnaire,
qu'on a comprise dans deux sens opposés. J'en ex-
trais encore quelques lignes significatives. Elles
montrent qu'en dépit de ses railleries à J'endroit de
, ,
i '
1
1
,
- 201-
Swédenborg le professeur de Kônigsberg n'était
nullement sûr de ses négations.
« Notre ignorance du monde invisible fait précisé-
ment que je ne me hasarde pas à dénier absolument
toute vérité aux diverses histoires concernant les
esprits. Je fais cependant la réserve habituelle, quoi-
que surprenante, qui consiste à mettre en donte
chacune de ces histoires en particulier, en accor-
dant quelque créance à toutes prises ensemble. Pour
00 qui me concerne, le poids des raisons énoncées
dans ma seconde partie' est au moins assez consi-
dérable pour me laisser sérieux et indécis à l'ouïe
de tous ces récits déconcertants. ])
Kant en vient à nous dire le dernier mot de la
philosophie: c'est que, sur ces sujets transcendants,
nous pourrons désormais avoir une opinion, mais
non une connaissance. L'intelligence humaine n'est
pas faite pour s'élever si haut. «Les différents phé-
nomènes de la vie dans la nature et leurs lois sont
tout ce qu'il nous est donné de reconnaître. Quant
au principe de cette vie, savoir la nature spirituelle,
qu'on ne connalt pas, mais qu'on suppose, il ne
pourra jamais être pensé positivement, parce que
nos sensations ne nous en fournissent pas les don-
nées. »
«C'est pourquoi, - ainsi conclut modestement
00 curieux opuscule du grand philosophe, - c'est
pourquoi la prudence nous ordonne, dans ce cas
l Cette seconde partie examine la possibilité des relations entre
notre âme et le monde des esprits.
- 202-
comme dans les autres, de réduire la portée de nos
projets à la mesure de nos forces, et, si nous ne
pouvons pas réellement atteindre au grand, de nous
limiter au médiocre. »
*
* *
Kant me paraît avoir raison et je comprends ses
incertitudes. La philosophie, envisagée comme une
construction élevée par l'intelligence SUI' les obser-
vations sensibles, restera toujours incapable de re-
monter jusqu'à l'esprit. Il y faut la Révélation di-
vine. Aussi SWédenborg, qui s'intitule Philosophe,
est-il en même temps autre chose, et sa philosophie
devient une théologie, une religion.
*
*
*
Si Kant s'est montré critique « indécis» à l'égard du
Voyant de Stockholm, permettez-moi de mentionner
un autre critique, qui s'est prononcé nettement con-
tre la réalité des rapports de Swédenborg avec les
esprits d'outre-tombe. Je veux parler de Gottfried
Herder', le généreux humaniste qui exerça une si
puissante influence sur le peuple allemand. Il fut
l'ami de Gœthe et Mme de Staël le rencontra à Wei-
mar, où il mourut. Ainsi, selon Herder, Swéden-
borg, dont il ne suspecte point la sincérité, s'est fait
illusion durant vingt-sept ans. Ses anges et ses
esprits sont ses propres créations. Après avoir es-
sayé de prouver cette thèse en adversaire résolu du
Voyant, Herder est assez impartial pour se faire le
panégyriste de l'homme.
, 1744-1803.
- 203-
« Swédenborg, dit-il, se regardait comme un or-
gane de communication entre le monde des esprits
et celui du corps, et il tenait ses communications
pour un office dont le Seigneur l'avait investi, ne
montrant d'ailleurs dans l'exercice de son pontificat
ni apparence d'orgueil, ni faiblesse d'esprit. Il ne
s'en vantait pas; mais, quand on l'interpellait, il sa-
vait commander le respect même au railleur. La
paix et la joie dans l'âme, il apparut à tous ceux qui
le connurent de près comme un homme qui vit dans
la société des anges, c'est-à-dire comme un type de
piété sincère, de bonté et de véracité '.»
Que, malgré sa vive sympathie pour la personne
de Swédenborg, Herder n'ait pas cru à l'objectivité
de ses visions, cela ne nous étonne pas. Tous les
philosophes pensaient de même, - j'entends les
philosophes non chrétiens; - et les philosophes qui
leur ont succédé, y compris ceux de notre époque,
ne sauraient porter un autre jugement. Cela ne si-
gnifie pas qu'ils soient dans le vrai. Il peut y avoir
dans l'univers des choses qui dépassent la raison, et
que par conséquent les métaphysiciens, comme tels,
ne se sentent pas le droit d'affirmer.
*
* *
J'ai cru devoir m'arrêter sur la position prise par
Kant à l'égard de la double vue et de la double vie
de Swédenborg, d'un côté parce que Kant est devenu
depuis cette époque une des plus grandes autorités
1 Œuvres complètes. Philosophie et Histoire, Xli, p. 114.
-
en philosophie, de l'autre parce qu'on a pu croire
que ses deux écrits sur cette matière avaient provo-
qué la composition de l'important traité De Com-
mercio Animae et Corporis. Venons-en maintenant à
cet opuscule, qui, vu la nouveauté, la portée et la
profondeur de son contenu, exige un examen dé-
taillé. On me permettra de suivre fréquemment mon
auteur pas à pas, et d'en faire de longues citations
que je ne marquerai point par des guillemets, attendu
que je ne veux pas m'astreindre à une traduction
proprement dite.
*
* *
Le sujet principal de ·cette brochure est l'Influx,
qui relie les deux mondes. En latin le mot Influx,
- verbe influere, couler dans, influer, - est com-
pris sans explication. On a essayé de le traduire par
influence, mais on y a renoncé, ce terme étant mal-
heureusement affaibli par un fréquent usage, de sorte
qu'on a le plus souvent oublié sa signification pri-
mitive; il vaut donc mieux franciser le substantif
latin en le conservant, et dire simplement Influx.
Ce vocable, il est vrai, ne se trouve pas dans les dic-
tionnaires, mais il est formé par analogie avec le
flux et le reflux de l'Océan. L'Influx sera le courant
de vie qui, sorti de l'Etre éternel, traverse du haut
en bas toutes les sphères et toutes les parties, jus-
qu'aux plus minimes, de l'univers créé, les reliant
l'une à l'autre comme la cause à l'effet '.
:1 La physique des anciens appelait Influence une espèce
205
*
*
*
L'auteur commence par poser magistralement la
question fondamentale des relations de l'âme et du
corps, en exposant et discutant trois solutions de ce
problème, les seules qu'on ait données et qu'on
puisse donner. Ce ne sont là que des hypothèses, il
faut bien nous en rendre compte; avant de nous
prononcer pour l'une, nous devons donc nous assu-
rer qu'elle est appuyée par les faits et n'implique
pas contradiction. Ces trois opinions rivales ont été
nommées l'Influx physique, l'Influx spirituel et
l'Harmonie préétablie.
*
* *
Première hypothèse. L'Influx physique, qu'on ap-
pelle aussi l'Influx naturel, est fondé sur le témoi-
gnage de nos sens, lequel, nous le savons tous, est
souvent trompeur. C'est ainsi que nous apercevons
toujours le globe du soleil au firmament quand il a,
depuis plusieurs minutes, disparu au-dessous de
l'horizon. Ainsi encore un bâton que nous plongeons
dans une eau limpide nous parait brisé, et quand
nous l'cn retirons, nous constatons qu'i! est in-
tact.
A en juger par l'apparence, les choses que nous
voyons de nos yeux, que nous entendons de nos
oreilles, ou que nous percevons par le toucher, le
ment matériel, qu'ils supposaient provenir des astres et agir sur les
hommes et les choses. C'était bien un l n f l u x ~ mais un Influx tout
düTérent de celui dont nous parlons ici.
- 206-
goût et l'odorat, ces choses extérieures pénètrent
dans notre esprit et y produisent des pensées. C'est
incontestablement au moyen des cinq sens que
nous sommes en contact avec le monde et que nous
en recevons des impressions. Nous semblons ne
penser et ne vouloir que déterminés par les affec-
tions de ces organes. Aussi les érudits et les philo-
sophes de l'antiquité, Aristote à leur tête, ont-ils
cru que le corps influait sur l'âme et formulé la
théorie de l'Influx physique.
*
* *
Seconde hypothèse. L'Influx spirituel, qu'on nom-
me également Influx occasionnel, provient de l'Ordre
auquel l'univers a été soumis. L'âme est une subs-
tance spirituelle, par là même plus pure, intérieure
et antérieure; le corps au contraire est matériel, par
là même plus grossier, extérieur et postérieur. Or
une loi de l'Ordre veut que toujours le plus pur in-
flue dans le plus grossier, l'intérieur dans l'exté-
rieur, l'antérieur dans le postérieur, et jamais l'in-
verse. Il sera donc conforme à l'Ordre que l'esprit
pensant influe dans la vue selon l'impression pro-
duite sur l'œil par les objets placés devant cet or-
gane, impression dont l'esprit dispose à son gré. Il
sera de même conforme à l'Ordre que l'esprit per-
ceptif influe dans l'ouïe, suivant l'impression pro-
duite sur l'oreille par la parole humaine.
*
* *
- 207-
Troisième hypothèse. L'Harmonie préétablie, sou-
tenue pour la première fois par Leibniz, se fonde
sur les erreurs de notre faculté raisonnante, d'accord
avec les apparences. En effet, dès que nous agissons,
il y a coopération de l'âme et du corps, cela est
certain; toute opération n'en est pas moins succes-
sive avant d'être simultanée. Ainsi l'esprit pense
d'abord et par'le ensuite, ou veut d'abord et ensuite
agit; ce n'est pas moins indubitable. Or l'opération
successive s'appelle Influx, l'opération simultanée
Harmonie. Celle-ci ne supprime point celle-là. C'est
donc raisonner mal que d'admettre ce qui est simul-
tané en excluant ce qui est successif.
Il n'existe pas de quatrième opinion concernant
les rapports de l'âme et du corps. Car ou le corps
doit agir sur l'âme, ou l'âme doit agir sur le corps,
ou tous deux doivent agir incessamment l'un sur
l'autre.
*
Comme l'Influx spirituel s'appuie sur les lois de
l'Ordre, les sages du monde savant l'ont admis de
préférence aux deux théories rivales. Cependant,
pour que cette hypothèse sorte de l'ombre où elle
est plongée, il faut, dit SWédenborg, que nous com-
prenions trois choses : 1· ce que signifie le mot
Spirituel; 2° ce qu'est l'âme; 3· quelle est la nature
de l'Influx.
Mais, ajoute-toi!, pour être capable d'élucider ces
questions abstruses, il est indispensable d'avoir été
associé, en même temps, avec les anges dans le
208 -
Monde spirituel et avec les hommes dans le monde
naturel. Nous voyons ici, pour le dire en passant,
que le privilège accordé à notre écrivain de vivre
deux vies à la fois est regardé par lui comme la
condition sine qua non des lumières inattendues qu'il
va jeter sur la psychologie. C'est ainsi que tout se
tient dans son système.
Les trois questions ci-dessus sont étudiées par
notre auteur dans deux de ses ouvrages, l'Amour
conjugal et La V"aie Religion chrétienne. Résumons
ce qu'il a dit sur chacune d'elles, puisque sans les
réponses qu'il y apporte nous ne pouvons pas savoir
véritablement ce que l'expression .. Influx spirituel li
signifie.
* *
1
0
QU'EST-CE QUI DISTINGUE LE SPIRITUEL ET LE
NATUREL? -Il n'y a pas là simplement une différence
graduelle, comme entre deux sommes d'argent,
deux quantités d'une marchandise, deux tempéra-
tures plus ou moins élevées, deux lampes éclairant
plus ou moins brillamment, deux nuances de la
même couleur. C'est la différence qui sépare l'anté-
rieur du postérieur ou la cause de l'effet. Nous
avons devant nous deux degrés discrets ou degrés
de hauteur, non deux degrés continus ou degrés de
largeur, selon la féconde observation due au génie
analytique de Swédenborg '.
Les hommes se voient entre eux, parce qu'ils ap-
partiennent au monde naturel; de même les anges
1 Voir Swédenborg I ~ p. 189-194.
- 209-
et les esprits, en un mot les désincarnés se voient
mutuellement, parce qu'ils appartiennent au Monde
spirituel. En revanche, il nous est impossible de
voir les habitants de l'Au-delà, et ils ne uous voient
pas davantage, parce qu'eux et les hommes font
partie de deux mondes essentiellement différents.
Voilà pourquoi la langue spirituelle, commune à
tous les esprits et à tous les anges, est incompréhen-
sible pour nous, habitants de la terre; nous ne
pouvons pas même l'entendre. En effet, la pensée
spirituelle dépasse à tel point la pensée naturelle
qu'elle est relativement inexprimable, C'est ce dont
saint Paul a fait, par grande exception, l'expérience
qu'i! raconte en ces termes:
« Je connais un homme en Christ qui, il y a qua-
torze ans, fut ravi jusqu'au troisiéme ciel (si ce fut
en son corps ou hors de son corps, je ne sais, Dieu
le sait). Mais je sais que cet homme fut ravi dans le
paradis et y entendit des paroles ineffables, qu'il
n'est pas permis à un homme de prononcer', »
Cela n'est pas permis, car ce n'est pas possible.
Il n'y a pas là une défense arbitraire, provenant
d'un Dieu jaloux qui interdirait à ses enfants de
parler de l'état céleste auquel ils sont pourtant des-
tinés; il Y a là une incapacité mentale, une barrière
infranchissable qui nous sépare, tant que nous vi-
vons ici-bas, desjusteg parvenus à la perfection. Les
idées spirituelles sont incompréhensibles pour
l'homme naturel. Aussi Swédenborg les désigne-t-il
1 Il Gor, 1! : 2-4,
SWÉDENBORG V
- 210-
comme « les idées des idées et les pensées des pen-
sées, manifestant les qualités des qualités et les affec-
tions des affections », et dit-il «que la sagesse spi-
rituelle est la sagesse de la sagesse, que par consé-
quent elle n'est perceptible pour aucun sage du
monde naturel. »
*
* *
Ce qui précède nous donne déjà à réfléchir, mais
voici du plus étonnant encore: « Il y a en outre une
sagesse intérieure ou supérieure, qui est dans le
même rapport avec la sagesse spirituelle que celle-ci
avec la sagesse naturelle, et ces sagesses, mises en
ordre suivant les différents Cieux, influent de la
divine sagesse du Seigneur, laquelle est infinie. »
En d'autres termes, dans les trois plans qui forment
l'ensemble des choses, - le naturel, le spirituel et
le céleste, - il existe trois sortes de sagesse, plus
ou moins justes et profondes, plus ou moins rap-
prochées de la sagesse divine, qui seule est absolue.
*
Si jusqu'aux expériences psychiques faites par le
théosophe du Nord on a ignoré les caractères dis-
tinctifs du spirituel et du naturel, c'est qu'ou n'avait
auparavant aucun moyen de confronter ces deux
domaines chez un homme vivant, et que sans une
telle confrontation il est impossible d'en déterminer
les caractères.
Nous pouvons maintenant savoir que penser spi-
rituellement, c'est penser en s'aff"anchissant des
211 -
notions de temps et d'espace, et que penser naturel-
lement, c'est penser selon ces notions, comme nous
y sommes accoutumés. Or Dieu vit en tout temps
sans le temps et en tout espace sans l'espace, tandis
que la nature est en tout temps dans le temps et en
tout espace dans l'espace. Cela revient à dire que
Dieu est à la fois immanent et transcendant, comme
nous disons aujourd'hui 1. Et comme la nature,
impliquant l'espace et le temps, a dû nécessairement
commencer, mais non Dieu, qui est indépendant de
ces deux conditions des choses finies, il en résulte
que la nature vient de Dieu, et cela non pas de toute
éternité, mais dans le temps, ou, pour parler plus
exactement, avec son temps et son espace.
Cette argumentation est assez serrée et assez pres-
sante pour mériter un sérieux examen, si ce n'est
une adhésion immédiate. Tous les vrais pensenrs le
reconnaîtront, je suppose. Qu'on me permette une
remarque à ce propos. Sans doute SWédenborg,
comme le philosophe Kant, a combattu sans pitié
les rêveries des métaphysiciens scolastiques, qui
élevaient des constructions sup6l'bes et ne prenaient
pas la peine de les appuyer solidement sur des faits,
mais il n'a jamais eu la moindre idée d'abolir la
métaphysique comme telle. Tous deux ont été de
grands métaphysiciens précisément parce qu'ils ont
rajeuni la métaphysique, en la faisant reposer sur
des expériences extérieures ou intérieures, en la
l Swédenborg ne connatt pas ces deux termes; pourtant il emploie
déjà le verbe latin lranscendere.
- 212-
réconciliant ainsi avec la science: A cet égard Swé-
denborg et Kant se sont proposé le même but, qu'ils
ont poursuivi, je le reconnais, par des moyens assez
différents.
* *
Un détail encore, pour en finir avec les rapports
du spirituel et du naturel. A en croire notre écrivain,
une seule idée naturelle renferme d'innombrables
idées spirituelles, de même qu'une idée spirituelle
renferme d'innombrables idées célestes. En effet, ce
qui est divisé devient de plus en plus multiple, et
non de plus en plus simple; car, à mesure que nous
montons sur l'échelle des êtres, nous approchons
de l'infini où toutes choses sont en nombre illimité.
« Ce que je rapporte là est nouveau, remarque Swé-
denborg : on ne l'a jamais entendu dire jusqu'à
présent. »
Je crois bien que c'est nouveau, de nos jours même,
cent quarante ans après la mort de notre auteur!
Si je l'ai bien compris, il identifie le plus divisé avec
le suprême, comme je l'ai donné à entendre. En
d'autres termes, plus on pénètre de l'extérieur à
l'intérieur, plus on rencontre des objets en grand
nombre. La multiplicité augmente ainsi dans la
rnesure où l'on s'élève d'abord dans le même être,
le même règne ou le même plan, puis de sphère en
sphère, de Ciel en Ciel.
Dans la nature, qui tombe sous nos sens, la sim-
plicité n'est qu'apparente. Notre corps est un tout
relativement simple: combien pourtant il devient
- 213-
compliqué pour l'anatomiste, le physiologiste, le
chimiste, l'homme de science en un mot! Il en est
de même de l'animal, de l'arbre, de la moindre fleur.
Simplicité superficielle, complexité interne. Le ciron
est composé d'une quantité d'organes et de parties
qui défient toute observation. Notre regard, armé
du microscope le plus puissant, est incapable d'arri-
ver aux éléments ultimes du monde matériel: la
molécule et l'atome, l'éther et les éons. L'infiniment
petit nous dépasse aussi bien que l'infiniment grand,
et le premier n'est pas moins merveilleux que
l'autre. Au dix-septième siècle Pascal en était déjà
convaincu.
Nous savons cela peut-être, sans nous en rendre
clairement compte; mais ce que nous ne savions
pas, c'est que la division ou la multiplicité augmente
en proportion de l'intimité ou de l'élévation, c'est-
à-dire qu'en allant, autant que possible, au fond des
choses, on les trouve de plus en plus compliquées.
Si cependant on réfléchit à cette thèse, elle se re-
commande d'elle-même à la raison non prévenue.
De là deux conclusions s'imposent. La première,
c'est que pour connaître réellement un objet, il ne
suffit pas d'en remarquer la superficie et les fonc-
tions; il faut encore l'examiner analytiquement et
en rechercher l'essence.
Et voici la seconde: Le Ciel, - pour ne pas dire
le Monde spirituel tout entier, - présente beaucoup
plus de diversités et de complications que la terre,
par suite beaucoup plus de sujets d'étude et d'in té-
- 214-
rêt. La vie de ses habitants est infiniment plus riche,
plus variée, plus intense, plus évoluée et plus pas-
sionnante que notre existence actuelle. Au surplus,
les anges sont très différents les uns des autres selon
qu'ils appartiennent au premier', au second ou au
troisième Ciel; leur sainteté, leur beauté, leur féli-
cité, leur puissance et leur gloire sont d'autant plus
transcendantes que le Seigneur les a placés plus
haut dans la hiérarchie céleste.
Ainsi toutes nos ambitions légitimes trouveront à
se satisfaire, et cela avec une plénitude croissante,
dans le Royaume surnaturel de Dieu, et grâce à ces
progrès constants nous n'aurons point à craindre la
satiété, qui menace toutes les joies d'ici-bas. Le sort
final que notre Créateur nous destine, c'est, au fond,
la participation de sa vie éternelle et bienheureuse
dans la mesure où chacun de nous s'en montrera
digne.
*
*
2· EN QUOI CONSISTE L'AME? Si notre écrivain
a répondu résolument, sans incertitude et sans obs-
curité, à la question précédente, que les métaphy-
siciens considèrent avec raison comme dépassant
leur compétence, il n'a pu le faire qu'en se fondant
sur ce qu'il lui avait été donné de voir et d'entendre
dans l'Au-delà. Aussi son enseignement a-t-il con-
sisté dans le récit d'une longue scène de l'autre
monde. Il en est de même pour la deuxième ques-
tion, que nous abordons maintenant et que le théo-
sophe n'hésite pas non plus à trancher, quoiqu'elle
- 215-
passe pour aussi désespérante que la première. Rap-
portons brièvement cette nouvelle scène d'outre-
tombe, en nous bornant à l'essentiel.
Etant en esprit, Swédenborg vit une maison de
marbre ayant des fondements de porphyre. Il y
entra avec d'autres et se trouva dans un gymnase où
devait avoir lieu un concours oral. Les auditeurs
occupaient des bancs au milieu de la salle, et des
sièges placés des deux côtés attendaient les candidats
qui auraient bien répondu; il Y avait encore, au-
dessus de l'entrée, un orchestre réservé aux anciens
qui allaient servir d'arbitres, et au milieu de l'or-
chestre une tribune où était assis un sage appelé
G,·and-Maltre. Ce sage proposait les problèmes sur
lesqnels les candidats devaient discourir du haut
d'une chaire. Ceux-ci étaient au nombre de cinq;
c'étaient des jeunes gens auxquels les anciens avaient
fait subir un examen préalable, et qu'ils avaient
jugés admissibles. Le Grand-Maître, s'étant levé, leur
proposa la question suivante: Qu'est-ce que l'âme et
quelle en est la qualité '1
Je ne m'arrêterai point aux différentes réponses
des cinq jeunes hommes, qui montèrent successive-
ment dans la chaire et exprimèrent chacun son opi-
nion avec autant de modestie que de sagacité. Cepen-
dant l'assemblée n'était évidemment pas satisfaite;
et les anciens de l'orchestre tournèrent leurs regards
vers le Grand-Maitre qui présidait cette joûte philo-
sophique, lui faisant comprendre par gestes qu'on
désirait l'entendre lui-même. Aussitôt le Grand-
- 216-
Maitre descendit de la tribune, traversa l'auditoire
et à son tour monta dans la chaire. Là il prononça
une allocution, à mon avis fort remarquable, de
beaucoup supérieure en tout cas à celle des cinq
concurrents. Voici en résumé les idées de ce dis-
cours, idées que Swédenborg s'appropr'ie entière-
ment et qui font désormais partie intégrante de sa
philosophie.
L'âme est l'intime et très subtile essence de
l'homme. Mais une essence qui n'aurait pas une
forme quelconque serait une vaine abstraction;
aussi l'âme est-elle une forme. C'est la forme de
toutes les affedions, choses de l'amour, et de toutes
les perceptions, choses de la sagesse; ces choses,
qui sont les « essentiels» de l'âme, se manifestent à
la fois dans la tête et dans le corps entier. Ce n'est
pas le corps qui vit et pense, c'est une substance
spirituelle agissant par ce corps. L'âme est donc la
forme humaine, à laquelle on ne peut rien ajouter
et dont on ne peut rien retrancher, forme unique et
cachée dont procèdent les diverses formes, visibles
et palpables, du corps. En d'autres termes, l'âme est
l'homme réel, car elle est l'homme intime. Elle n'est
point la vie, mais elle est le réceptacle le plus immé-
diat de la vie divine, ainsi l'habitation ou le temple
de Dieu.
Cette explication fut applaudie par le plus grand
nombre des assistants.
*
*
- 217-
On se figure d'ordiuaire qu'à peine ressuscités et
introduits dans le monde d'en haut nous serons su-
bitement au clair sur toutes les grandes questions
de la destinée humaine. Il n'en est rien. Nous entrons
dans la vie d'outre-tombe tels que nous sortons de
la vie d'ici-bas, le corps matériel excepté. Loin
d'avoir dès lors la science infuse, nous aurons au
contraire beaucoup à apprendre, et il nous faudra,
comme sur la terre, croître dans la connaissance
par l'enseignement des docteurs en proportion de
notre travail personnel.
Cela ressort, pa,' exemple, de la Relation mémo-
rable que nous venons de résumer. En effet, à l'ouïe
du problème énoncé par le Grand-Maître comme
sujet du concours, tous les assistants furent très
étonnés et quelques-uus s'écrièrent: « Quel homme
a pu, depuis le siècle de Saturne jusqu'an nôtre,
voir mentalement et concevoir ce que c'est que l'âme,
et de plus quelle est sa qualité? Cela ne dépasse-t-il
pas la sphère de l'entendement de tous?» A cette
exclamation on répondit de l'orchestre que ce pro-
blème n'était point insoluble, et que les candidats
présents devaient tenter de le résoudre .
..
* *
Quant aux candidats, ils n'étaient nullement per-
suadés que ce fût possible. Aussi le premier com-
mença·t-il son discours en disant: « Depuis le jour
de la création il n'a été révélé à personne ce qu'est
l'âme et quelle en est la qualité: c'est un arcaIJe dans
- 218-
les trésors de Dieu seul. » Le second débuta ainsi
« Dans tous les Cieux et dans le monde entier on
ignore ce que c'est que l'âme et quelle en est la qua-
lité. On sait que l'âme existe et qu'elle est dans
l'homme; mais où? on cherche à le deviner. »
Le troisième s'exprima en ces termes: «Que puis-
je, moi jeune homme, en présence d'un théorème
si sublime? J'en appelle aux érudits qui siègent ici
sur les côtés; j'en appelle à vous, sages, qui êtes à
l'orchestre; j'en appelle par-dessus tout aux anges
du Ciel suprême : est-il quelqu'un qui, d'après sa
lumière rationnelle, soit capable de se former une
idée de l'âme?» «Je soupçonne aussi, s'écria le
quatrième, que nul n'a un génie assez subtil et assez
pénétrant pour découvrir ce que c'est que l'âme et
quelle en est la qualité. »
Le cinquième seul termina son allocution par les
paroles suivantes : «Comme j'ai entendu dire de
l'orchestre que le problème de la nature de l'âme
n'est pas au-dessus de l'entendement, mais dans
l'entendement et devant lui, je vous prie et vous
supplie de dévoiler vous-mêmes cet éternel arcane. ,.
C'est alors que le Grand-Maitre fit sa harangue.
Si cette discussion publique, qui eut pour théâtre
le Monde des Esprits, manifesta la plus complète
ignorance sur ce qu'est en "éalité l'âme humaine,
elle manifesta en même temps la diversité des opi-
nions sur le si"ège de cette âme, et la difficulté de se
décider pour l'une d'elles. On a placé, en effet, ce
siège dans le cœur et le sang, dans la glande pinéale,
- 219-
entre le cerveau et le cervelet, dans la substance
médullaire, dans la substance corticale, dans le
corps entier y compris la tête. Mais toutes ces idées
sont de simples « conjectures ».
*
Nous l'avons vu tout à l'heure, le discours final
du Grand-Maître fut applaudi par la majorité de
l'assemblée; mais quelques-uns, plus circonspects
ou moins éclairés que les autres, se contentèrent
de dire : «Nous examinerons». Swédenborg était
évidemment de l'avis de la majorité. Mais le Grand-
Maître avait-il raison? A-t-il véritablement résolu le
problème? Nous laissons à chacun le soin de ré-
pondre sans hâte, après avoir" examiné D.
QUATRIÈME LEÇON
Relations de l'Ame et du Corps.
(Su;t •. )
Force active et force passive. Cause principale et cause ins-
truInentale. Le spirituel se revêt du naturel. Antérieur ct
postérieur. Vip unique. Apparences contraires. Hommes
spirituellcIIlcnt naturels. Ilnportance du cerveau. Option
entre la chair et l'esprit. Croire en soi et croire en Dieu.
La réformation s70père par l'entendement. Différence entre
l'homme et l'auirrtal. Trois atmosphères, trois degrés de
lumière et de chaleur, trois Cieux. Valeur des degrés dis-
crets. Trois sortes d'amouT. L'Influx de Dieu dans l'âme,
théorie originale. Relation ,némorable: Discussion cntre
quelques disciples d'Aristote, de Descartes et de Leibniz, et
conclusion providentielle. Observations sur ce Mémorable:
{o Type de nombreux récits d'outre-tombe, qui dénotent
un esprit philosophique. 20 Connaissance de l'histoire de
la philosophie, par opposition à Jacob Bœh,ne. 3° Portée im-
mense de la doctrine de rInflux, différente de celle du Saint-
Esprit. - Pourquoi Swédenborg est négligé par les philo-
sophes comme par les théologiens. La place qu'il mérite.
Swédenborg croit pouvoir démontrer la supériorité
de l'âme sur le corps. Nous avons vu déjà un certain
nombre des thèses sur lesquelles il appuie sa convic-
tion: nous suivrons aujourd'h ui la fin de son raison-
nement.
Chacun le sait, le concours d'une force active et
d'une force passive est nécessaire à toute opération.
- 221-
Il en est de même des choses spirituelles et des cho-
ses naturelles; car le spirituel est une force vivante,
par conséquent active, et le naturel est une force
morte, par conséquent passive. Aussi tout ce qui a
existé dans notre monde solaire depuis le commence-
ment, comme tout ce, qui s'y produit chaque jour,
dérive du spirituel au moyen du naturel, et cela non
seulement dans le règne animal, mais aussi dans le
règne végétal.
Un autre fait également connu et semblable au
premier, c'est que pour tout effet il existe une cause
principale et une cause instrumentale, et que ces
causes, quoique distinctes, agissent en commun et
apparaissent comme une cause unique. Cette loi
s'applique au spirituel et au naturel; car le spiri-
tuel est dans le naturel comme une fibre dans un
muscle et le sang dans les artères, ou comme la
pensée dans la parole et l'affection dans le ton de la
voix. De ces considérations il résulte déjà - mais
d'une manière encore indistincte - que le spirituel
se revêt du naturel comme l'homme se revêt d'un
habit.
Notre organisme matériel est comparé à un vête-
ment parce qu'il enveloppe l'âme, et que l'âme le
rejette comme un vieil habit, lorsque par le décès
elle passe du monde naturel dans le monde spiri-
tuel, auquel elle appartient. En outre le corps s'use
comme un vêtement, mais non l'âme, qui est une
substance spirituelle. Elle n'a donc rien à faire avec
les changements auxquels la nature est assujettie.
- 222-
Ainsi le corps est mis en action par l'âme, qui à
son tour est animée par le Seigneur. Toute la créa-
tion nous enseigne effectivement qu'il n'existe au-
cune chose postérilmre qui n'agisse d'après une chose
antérieure, et que de cause en cause on remonte né-
cessairement à la cause première, qui ne saurait être
que Dieu.
*
* *
A prendre la question par un autre côté, il n'existe
qu'une seule vie, et cette vie ne peut être créée, mais
elle est éminemment capable d'influer dans les
formes organiques adaptées à sa réception.
Swédenborg attache une très grande importance
à ce point de vue, qui est celui de l'Ecriture Sainte
et qui attribue à Dieu toute la gloire. Beaucoup de
gens s'imaginent néanmoins que l'homme vit par
lui-même, et non en vel·tu de l'Influx divin. « Mais
ces gens ne peuvent éviter de former une sorte de
nœud gordien de mensonges, par lequel ils enchai-
nent tous les jugements de leur esprit, jusqu'à ce
qu'ils aboutissent à la folie à l'égard des choses spi-
rituelles. Ou ils construisent un labyrinthe, dans
lequel la pensée ne peut jamais r"trouver son che-
min et dont elle ne peut pas sortir. On peut dire en-
core qu'ils descendent dans des cavernes souter-
raines, où ils demeurent éternellement dans les té-
nèbres. »
D'une pareille croyance proviennent d'innombra-
bles faussetés et des convoitises monstrueuses, qui
asservissent les habitants de l'Enfer et dont chacune
- 223
est horrible. «J'entendis une fois, ditle théosophe, un e
voix céleste qui disait: Si une étincelle de la vie
qui est en l'homme lui appartenait en propre, au
lieu de lui venir de Dieu, il n'y aurait ni anges dans
le Ciel, ni Eglise sur la terre, et par conséquent pas
de vie éternelle. »
Par cette union de l'esprit et de la matière en sa
personne, ou de deux forces complémentaires,
dont l'une est active et l'autre passive, - l'homme
est rendu capable de parler rationnellement et d'agir
moralement.
II semble an premier abord que la langue et les
lèvres parlent d'après une certaine vie qui serait en
elles, et que les bras et les mains agissent de la même
manière. Mais il n'en est pas réellement ainsi. C'est
la pensée qui parie et la volonté qui agit; et ces
deux forces spirituelles le font au moyen des organes
matériels qui sont à leur service. Cela est clair comme
le jour pour celui qui est attentif à la considération
sni vante: Enlevez au langage la pensée, la bouche
ne devient-elle pas mnette à J'instant? Enlevez de
même à l'action la volonté, les mains ne sont-elles
pas tout de suite immobiles?
Ponr illnstrer sa théorie, Swédenborg recourt,
suivant son excellente habitnde, à diverses images;
nous voudrions en rencontrer quelqnes-unes chez
les philosophes contemporains 011 elles font trop
souvent défant. Dans ce cas particulier il n'yen a
pas moins de quatre. Nous citous exactement:
.. L'alliance des choses spirituelles avec les maté-
- 2;M-
rielles, - dont résulte une apparence de vie dans
les objets matériels, - peut être comparée à un vin
généreux dans une éponge propre, au moût sucré
dans une grappe de raisin, au jus délicieux dans une
pomme et à l'odeur aromatique de la caunelle. Les
fibres contenant toutes ces choses sont des substan-
ces matérielles, qui par elles-mêmes n'ont ni goût
ni odeur, mais auxquelles leurs fluides communi-
quent ces propriétés. C'est pourquoi, si vous en ex-
primez ces différents jus, elles se changent en fils
inertes et morts. Il en est ainsi des organes du corps,
quand la vie en est ôtée. »
*
* *
Les comparaisons ci-dessus sont de véritables ar-
guments, si du moins il existe une correspondance
entre les divers "ègnes de la nature et si la création
forme un tout. Swédenbourg n'en continue pas
moins sa démonstration. Selon lui, l'étude analytique
de la pensée et de la conduite humaines prouve
jusqu'à l'évidence que l'homme est un être f'ationnel
et moral. Or s'il l'est, c'est par la faculté dont il a
été doué de recevoir le divin Influx à travers le Ciel
angélique, où est la résidence même de la sagesse et
de l'amour, par conséquent de la rationalité et de la
moralité. C'est donc grâce à cette union du spirituel
et du naturel en notre personne que nous pouvons
être des hommes « spirituellement naturels ». Quant
au chaugement qui s'opère en nous par la mort, il
cousiste en ceci: notre âme est alors revêtue d'un
corps «substantiel», exactement comme dans ce
monde elle était revêtue d'un corps matériel.
- 225-
Le paragraphe suivant, que je me contente de tra-
duire fidèlement, aura l'avantage dé montrer que
Swédenborg n'a pas les yeux fermés sur l'extrême
importance de nos organes actuels. Je rappelle que
« le prince des anatomistes de son siècle, » comme
l'appelait notre grand de Haller, a étudié le Cerveau
avec une patience tout spéciale, et qu'on est en
train de publier à Stockholm plusieurs volumes de
notes, qu'il a laissées en manuscrit sur ce sujet.
«Beaucoup de gens croient que les perceptions et
les pensées de notre esprit, étant spirituelles, in-
fluent toutes nues, et non pas au moyen de formes
organisées. Toutefois, pour rêver ainsi, il faut n'avoir
jamais vu les intérieurs de la tête, où les percep-
tionset les pensées sont dans leurs commencements,
et ignorer que les cerveaux se trouvent là, entrelacés
et composés des substances cendrées et médullaires,
ainsi que les glandes, les cavités et les septa, le tout
environné des méninges et des mères. Il faut aussi
ne pas savoir qu'un homme pense et veut d'une façon
normale ou insensée suivant la conditi on saine ou dé-
formée de tous ces organes, que par conséquent il
est rationnel et moral suivant la structure organique
de son esprit. Car la vue rationnelle d'un homme,
laquelle est son intelligence, sans certaines formes
organisées pour la réception de la lumière spirituelle,
serait une abstraction et un pur néant, exactement
comme le serait sa vue naturelle sans yeux, et ainsi
dans d'autres exemples. »
*
* *
SWÉDEl'I'BORG v 15
- 226-
Comme tous ceux qui croient véritablement au
libre arbitre, Swédenborg lui donne un rôle prépon-
dérant dans la destinée de l'homme. Nous ne créons
rien. Le bien et le vrai viennent du Seigneur seul;
mais nous avons la faculté de les recevoir ou de les
repousser, et cela produit un nombre infini de diffé-
rences entre les individus de notre race.
Rappelons-nous en outre que, pour notre philo-
sophe, aimer est identique à vouloir, puisqu'on veut
toujours ce qu'on aime et qu'on aime toujours ce
qu'on veut.
Cela étant, il résulte de ce que nous avons établi
que chacun de nous reçoit l'Influx divin selon l'état
de son amour et de sa sagesse. Ainsi nous n'avons
point affaire à une prédestination inéluctable, qui
assignerait une partie de l'humanité au Ciel et une
autre partie à l'Enfer, comme l'enseignait par exem-
ple Calvin; mais chaque individu se prédestine lui-
même et fixe son sort éternel, selon le choix qu'il
fait entre le vrai et le faux, le bien et le mal.
En effet, nous devons tous opter entre les jouis-
sances de la chair et celles de l'esprit, jouissances
fort différentes les unes des autres, mais faites ce-
pendant pour s'harmoniser. Ajoutons que les délices
de l'amour et les plaisirs de la sagesse sont incom-
parables; car ce sont des affections qui constituent la
vie dans son essence, et lui permettent de se mani-
fester ou d'exister. L'Influx divin apporte ces plai-
sirs et ces délices, ou répand dans l'âme une paix et
une joie qui sont un avant-goût du Ciel.
- 227
*
* *
L'homme qui aime la sagesse est comparable au
jardin d'Eden, dans lequel se trouvent deux arbres
aux effets opposés. L'arbre de vie signifie qu'on re-
çoit de Dieu l'amour et la sagesse, et l'arbre de la
science du bien et du mal signifie qu'on les reçoit
de soi-même, ou qu'on s'en attribue le mérite. Celui
qui les reçoit de cette dernière façon est insensé,
tout en se croyant souverainement sage; mais celui
qui les reçoit de la première façon est réellement
sage, tout en croyant que Dieu l'est seul, et qu'un
bomme n'est sage que dans la mesure où il recon-
naît cela, le sent et le veut.
Le sage tient en bride ses convoitises, dont il
comprend la nature, parce qu'il croit en Dieu et non
en lui-même; mais l'insensé se laisse aller au mal,
en le légitimant, parce qu'il croit en lui-même et
non en Dieu. Or croire en soi-même, c'est croire
qu'on aime et qu'on est sage par ses propres forces,
ce qui est représenté par manger de l'arbre de la
connaissance du bien et du mal; mais croire en
Dieu, c'est croire que l'amour et la sagesse provien-
nent du Seigneur, ce qui est représenté par manger
de l'arbre de vie.
Swédenborg est trop difficile en fait de logique
pour se figurer qu'il a suffisamment prouvé sa
thèse. Aussi conclut-il: «Ces considérations per-
mettent de voir, mais seulement encore comme à la
lueur de la lune pendant la nuit, que la réception
- 228-
de l'Influx divin chez un homme est en rapport avec
l'état de son amour et de sa sagesse. » Et il appuie
de nouveau sa théorie de quelques images emprun-
tées au monde naturel.
Il y a un Influx de la lumière et de la chaleur
dans les végétaux, qui portent des fleurs et des fruits
suivant la structure de leurs fibres, c'est·à-dire sui-
vant la réception. Il y a de même un Influx des
rayons de la lumière dans les pierres précieuses,
dont les couleurs varient selon la composition de
leurs parties constitutives, ainsi selon la réception.
Il en est pareillement des verres optiques et des
gouttes de pluie, qui offrent à la vue des arcs-en-
ciel suivant l'incidence et la réfraction, c'est-à-dire
suivant la réception de la lumière. Tout cela corres-
pond à la lumière spirituelle, qui provient du Sei-
gneur considéré comme Soleil et qui influe per-
pétuellement, mais qui est reçue de différentes ma-
nières suivant les dispositions des individus.
*
*
Nous l'avons vu, la lumière et la chaleur sont in-
séparables dans le Soleil spirituel qui est leur
source, mais elles ne sont pas accueillies en même
temps par les deux facultés qui leur servent de ré-
ceptacles dans le mental humain. La première reçue
est la lumière qui forme l'intelligence, et plus tard,
par degrés insensibles, l'amour qui forme la vo-
lonté. Cet ordre provient de la Providence; car tout
homme a besoin d'être réformé, et cette réformation
- 229-
ne peut s'opérer que par l'entendement. Nous de-
vons dès nos jeunes années acquèrir des connais-
sances qui nous enseignent à bien vivre, c'est-à-dire
à vouloir agir droitement. C'est ainsi que la volonté
se forme au moyen de l'intelligence.
Dans ce but, Dieu nous adonné le pouvoir d'élever
notre entendement presque jusqu'à la lumière du
Ciel, par conséquent de voir ce que nous avons à vou-
loir et à faire afin de prospérer ici-bas pour un
temps, et d'être bénis après la mort pour l'éternité.
En effet, dès la naissance, notre volonté nous porte
à faire le mal: c'est là l'enseignement de la Bible et
de la Confession des péchés, et Swédenborg le prend
au sérieux. Et si cette volonté naturelle n'était pas
retenue par l'intelligence, nous nous plongerions
dans toute espèce de vices et de crimes, nous irions
même jusqu'à tuer ceux qui ne se subordonnent pas
à nous et ne favorisent pas nos intérêts.
En outre, si l'entendement ne pouvait pas être
perfectionné séparément, pour que la volonté fût re-
dressée par son moyen, l'homme serait un simple
animal. Car sans cette séparation, qui permet à l'in-
telligence de s'élever au-dessus de la volonté,
l'homme ne serait pas capable de penser, ni d'expri-
mer ses pensées par la parole. Encore moins serait-
il capable de connaître Dieu et de s'unir à lui. Ses
affections diverses ne se manifesteraient que par des
sons inarticulés, et, au lieu d'être guidé par la rai-
son, il n'agirait que par instinct.
C'est donc par l'usage et le développement de son
-230 -
intelligence que l'homme parvient à aimer les
choses d'en haut plus que celles de la terre. Autre-
ment il se plait à ce qui est en bas, et reste plongé
dans les convoitises des sens. Ici encore plusieurs
comparaisons illustrent l'état où il se trouve:
« Il est semblable à un aigle planant au haut des
airs, qui, aussitôt qu'il aperçoit au-dessous de lui
une proie désirable, telle que poulets, jeunes
cygnes ou même petits agneaux, - se précipite su-
bitement sur elle et la dévore.
j) Il ressemble aussi à un adultère, qui tient une
courtisane cachée dans la cave de la maison, mais
remonte souvent dans les appartements de l'étage
le plus élevé, pour y converser sagement sur la chas-
teté avec ceux qui les habitent, puis redescend al-
ternativement auprès de la courtisane pour s'adon-
ner avec elle aux délices du péché.
), Il est encore pareil à un voleur qui prétend
faire le guet au haut d'une tour, mais qui, dès qu'il
aperçoit en bas un objet de sa convoitise, se hâte
de descendre et s'en saisit.
" Il est enfin comparable à des mouches de ma-
rais, qui voltigent en colonne au-dessus de la tête
d'un cheval pendant qu'il court, mais qui s'abattent
quand le cheval s'arrête, et qui plongent alors dans
leur marécage. j)
*
* *
Nous venons de rapprocher l'homme de l'animal.
Swédenborg n'est pourtant pas de ·ceux qui con-
fondent les deux espèces. Les animaux n'ont, selon
- 231 -
lui, ni volonté ni entendement, mais seulement une
ressemblance, un analogue 1 de ces deux facultés.
Eclairée par la lumière du Cie!, et pensant dès
lors d'une manière analytique, l'intelligence hu-
maine est vivante; c'est par conséquent une véri-
table intelligence. De même la volonté humaine, re-
cevant l'Influx de l'amour divin, est vivante; c'est
par conséquent une véritable volonté. Il en est tout
différemment des animaux.
La soi-disant volonté de l'animal n'est qu'un ins-
tinct, qui le pousse fatalement à l'action. La soi-
disant intelligence de l'animal ne s'élève pas jusqu'à
la raison, ni même jusqu'au raisonnement, et ne
peut jamais contrôler l'instinct. Ainsi un homme
est homme par le fait que sa volonté libre obéit à
son intelligence, et l'animal est animal par le fait
que son intelligence apparente obéit à sa volonté
naturelle, qui n'est autre que l'instinct.
En d'autres termes, chez les animaux la volonté et
l'intelligence adhèrent l'une à l'autre; et, comme la
volonté est aveugle par elle-même, provenant de la
chaleur et non de la lumière, elle rend l'intelligence
également aveugle.
« La vie de l'animal peut être comparée à un som-
nambule, qui marche et agit en vertu de sa volonté
tandis que son intelligence dort; - à un aveugle,
qui passe dans les rues sous la conduite d'un chien;
- à un idiot, qui, préparé et accoutumé à son tra-
1 Notre auteur assure que ce terme est employé par les savants.
- 23'2 -
vail l'exécute selon certaines règles. Elle est égale-
ment comparable à un homme dépourvu de mémoire,
et par suite d'intelligence, qui cependant a appris à
s'habiller, à manger les mets qu'il préfère, à aimer
le sexe, à aller dans la ville de maison en maison,
et généralement à faire ce qui lui plalt naturellement,
quoiqu'il ne pense point et par conséquent ne sache
point parler " »
Ainsi, suivant Swédenborg, un abîme sépare
l'homme et là bête, malgré leurs ressemblances su-
perficielles. Ils se trompent donc gravement, ceux
qui accordent aux bêtes la rationalité, ne leur refu·
sant que la parole. De cette erreur capitale découlent
deux conclusions égalernent fausses: l'une, c'est que,
si l'homme survit à la mort, l'animal survivra aussi;
l'autre, c'est que, si l'animal ne vit point après la
mort, l'homme ne vivra pas non plus. Nous pouvons
affirmer, au contraire, que l'immortalité comme des-
tination de l'homme est exigée par une philosophie
rationnelle, tandis que l'immortalité de l'animal n'a
aucun argument sérieux à faire valoir.
*
*
Nous avons vu plusieurs fois qu'il existe deux
sortes de degrés: les degrés continus, qu'on connalt
depuis très longtemps, et les degrés discrets, que
Swédenborg a constatés le premier. Ces derniers, les
1 Si nous continuons à parler de rir"telligence et de la fJolonté de",
animaux, il doit être entendu que ceux-ci ne possèdent ces deux facul-
tés qu·en apparence.
-233
degrés de hauteur, marquent qu'une chose provient
d'une autre ou en est formée', comme par exemple
un nerf est composé de ses fibres et une fibre de ses
fibrilles, ou bien encore un morceau de bois, de
pierre ou de métal de ses parties, ou chaque partie
de ses particules, Les degrés continus, au contraire,
indiquent, dans le même degré discret, une aug-
mentation ou une diminution de largeur, de lon-
gueur, de hauteur et de profondeur, ainsi un vo-
lume plus ou moins considérable d'eau, d'air ou
d'éther, et une masse plus ou moins grande de bois,
de pierre ou de métal. Ces deux espèces de degrés
se rencontrent partout, tant dans le Monde spirituel
que dans le monde natlll'ei " C'est là un fait fonda-
mental, qui joue un rôle très important dans le sys-
tème de notre philosophe, et sans lequel on ne peut
pas comprendre la relation des différents domaines
de l'univers,
Il y a par conséquent dans les deux mondes non seu-
lement un soleil, mais trois atmosphères absolument
distinctes l'nne de l'autre et constituant autant de de-
grés discrets; seulement, en vertn de leur origine,
ces atmosphères sont substantielles dans le Monde
spirituel et matérielles dans le monde naturel, Il en
résulte qu'i! y a, dans l'un comme dans l'autre, trois
degrés de lumière et de chaleur; or, comme nous
1 C'est la relation de l'antérieur au ou de la cause à
l'elfet, et non la simple différence du plus au moins.
2 Chaque degré discret se subdivise en degrés continus, dont le
nombre est illimité.
- 234, -
l'avons expliqué, la chaleur est amour et la lumière
sage'sse dans le monde suprasensible. Ces trois de-
grés forment les trois Cieux angéliques décrits dans
notre tome premier; le nombre des Cieux n'a plus
lieu de nous surprendre, et ne pourrait être autre
qu'il n'est, puisque les degrés discrets vont toujours
par trois.
Cette division du Ciel en trois Cieux est profondé-
ment psychologique. Car l'homme est une image du
Ciel, ou un Ciel sous sa plus petite forme, un Micro-
ourane 1; il a donc en lui les mêmes degrés discrets,
qui peuvent s'ouvrir progressivement, et qui, sui-
vant leur ouverture, le préparent à habiter le troi-
sième, le secoud ou le premier Ciel, à devenir ainsi
ange céleste, ange spirituel ou ange naturel.
«La connaissance de ces degrés a, de nos jours,
une valeur suprême. Car beaucoup de gens, par le
fait qu'ils ne les connaissent point, demeurent atta-
chés au degré le plus bas, où se trouvent les sens;
et par suite de leur ignorance, qui plonge leur en-
tendement dans d'épaisses ténèbres, ils ne peuvent
s'élever à la lumière spirituelle, qui est au-dessus
d'eux. Aussi le naturalisme les envahit-il pour ainsi
dire spontanément, aussitôt qu'ils essaient d'étudier
l'âme, le mental et sa rationalité, et encore plus
lorsqu'ils étendent leurs recherches jusqu'au Ciel et
à la vie après la mort. .. Ils ressemblent à des bou-
chers, qui se croient d'habiles anatomistes, parce
1 De même qu'il est un ou la très petite image du
Cosmos.
- 235-
qu'ils ont examiné extérieurement, mais non inté-
rieurement, les viscères des bœufs et des moutons.»
En réalité, la lumière spirituelle peut seule nous
faire comprendre les choses d'en haut. Parler de ces
choses sans avoir reçu l'Influx divin, c'est se con-
damner à prononcer de vaines assertions comme les
diseurs de bonne aventure.
*
*
La théorie des degrés a l'inappréciable avantage
de nous montrer partout, - c'est-à-dire en Dieu
même, dans le Monde spirituel, dans notre monde
et dans l'homme, - la vie, le mouvement, le pro-
grès, ainsi que de mutuels rapports. Les degrés dis-
crets se suivent régulièrement comme la fin, la
cause et l'effet. Chez chacun de nous, la fin est
l'amour; car -ce que nous aimons, nous le pre-
nons pour but '. Vient ensuite la cause, qui est af-
faire d'intelligence; car la raison nous fournit des
causes efficientes ou des moyens pour réaliser notre
fin. Quant à l'effet, il est l'opération du corps telle
qu'elle résulte de la fin et de la cause. Nos actions
renferment donc simultanément nos affections et nos
pensées, et témoignent de notre caractère; aussi la
Bible enseigne-t-elle que tout homme sera jugé selon
ses œuvres.
1 La fin est appelée souvent Cause finale. Swédenborg réserve
le nom de Cause pour le second degré. 11 n'en regarde pas moins la
fin qu'on a en vue dès le commencement comme la cause de la
Cause.
- 2.'l6-
Quand on ne connalt pas ces distinctions, on re-
monte inévitablement, pour expliquer le monde,
soit aux atomes d'Epicure, soit aux monades de Leib-
niz, soit aux substances simples de Wolff. L'intelli-
gence en reste alors à sa propre lumière, qui pro-
vient de nos sens corporels et ne comprend rien à
l'Influx spirituel. Quand au contraire on admet les
degrés discrets, ou peut apprécier la qualité de
chaque personne, à la condition de connaître son
amour dominant. Car, ainsi que nous venons de le
voir, la fin, qui appartient à la volonté, les causes,
qui appartiennent à l'entendement, et les effets, qui
appartiennent au corps, proviennent de son amour
comme un arbre de sa semence ou comme un fruit
d'un arbre.
Or il y a trois sortes d'amour: l'amour du Ciel,
qui est spirituel, l'amour du monde, qui est maté-
riel, et l'amour de soi, qui est corporel. Tout ce qui
procède d'un de ces trois principes en porte néces-
sairement le caractère, et l'individu se trahit par ce
qu'il dit et fait.
De cette manière, assure notre théosophe, les
anges du Ciel peuvent apprécier justement chacun
de ceux qu'ils rencontrent dans l'autre vie. Ils per-
çoivent son amour principal par le son de sa voix,
sa foi par son visage, sa vie enfin par ses gestes et sa
tenue.
*
* *
Dans un dernier chapitre, Swédenborg rappelle
qu'on connaissait avant lui l'Influx de l'âme dans le
- 237-
corps, mais qu'on ignorait l'Influx de Dieu dans
l'âme; puis il ajoute:
«Maintenant, puisqu'il m'a été accordé de vivre
dans le Monde spirituel et dans le monde natnrel en
même temps, et de voir ainsi les denx mondes et les
denx soleils, je suis obligé par ma conscience de faire
part aux autres de ce qne j'en sais. Car à quoi sert
la connaissance à moins q n'on ne la communique?
En quoi consiste-t-elle, si ce n'est, pour ainsi dire,
à réunir et à conserver des trésors dans une cassette,
en se bornant à les regarder et à les compter de
temps en temps, sans nulle intention de les em-
ployer? L'avarice spirituelle n'est pas antre chose. »
*
* *
Permettez-moi de transcrire ici une de ces Rela-
tions mémorables qui occupent une si grande place
dans les écrits du célèbre Voyant, et qui le singula-
risent parmi les philosophes. Nous y trouverons
développées les théories rivales qu'il a fait connaître
sommairement dans l'Introduction de son traité.
« Après avoir écrit ces pages, je demandai au
Seigneur la permission de converser avec quelques
disciples d'Aristote, de Descartes et de Leibniz, afin
de savoir leurs opinions sur les rapports réciproques
de l'âme et du corps. Lorsque ma prière fut ter-
minée, je vis neuf hommes s'approcher de moi et
m'environner: trois aristotéliciens, trois cartésiens
et trois leibniziens ; les admirateurs d'Aristote étant
à gauche, les partisans de Descartes à droite et ceux
- 238-
de Leibniz derrière moi. A une distance considé-
rable, et distants aussi l'un de l'autre, j'aperçus trois
personnages couronnés de laurier, et j'appris, par
une perception venue d'en haut, que c'étaient ces
trois grands chefs d'école ou maltres eux-mêmes.
Derrière Leibniz était debout quelqu'un qui tenait
le pan de son habit, et l'on me dit que c'était Wolff.
Dès que les neuf hommes se virent mutuellement,
ils se saluèrent avec courtoisie et se mirent à causer
ensemble.
»Mais soudain surgit d'en bas un esprit tenant à
la main droite une torche, qu'il brandit devant leurs
figures; ils devinrent aussitôt ennemis, trois par
trois, et se jetèr'ent des regards furieux, car ils étaient
saisis par la manie des altercations et des disputes.
» Alors les aristotéliciens commencèrent à discu-
ter, disant: Qui ne voit que les objets influent dans
l'âme par les sens, comme un homme entre dans
une chambre par les portes, et que l'âme pense
d'après cet Influx? Lorsqu'un amant voit une belle
vierge ou sa fiancée, son œil ne brille-t-i1 pas et ne
transmet-il pas à l'âme cet amour? Lorsqu'un misé-
rable voit des sacs pleins d'argent, tous ses sens ne
s'allument-ils pas et ne communiquent-ils pas cette
ardeur à l'âme, avec le désir de posséder cette for-
tune? Lorsqu'un orgueilleux entend qu'on le loue,
ne dresse-t-il pas l'oreille et celle-ci ne transmet-elle
pas ces louanges à l'âme? Les sens du corps ne sont-
ils pas les cours extérieures, par lesquelles il faut
passer pour arriver à l'âme? De ces considérations
et d'une foule d'autres tout à fait analogues, qui
- 239-
n'est forcé de conclure que l'Influx provient de la
nature, c'est-à-dire qu'il est Physique?
» Tandis que les aristotéliciens s'exprimaient
ainsi, les sectateurs de Descartes tenaient leurs
doigts à leurs fronts; alors, les ôtant de là, ils répli-
quèrent: Vous parlez selon les apparences 1 Ne
savez-vous pas que ce n'est pas l'œil, mais l'âme,
qui aime une vierge ou une fiancée? que les sens
corporels ne convoitent pas les sacs d'argent par
eux-mêmes, mais d'après l'âme, et que les oreilles
ne dévorent pas d'une autre manière les louanges
des flatteu rs? N'est-ce pas la perception qui cause
la sensation? Or la perception appartient à l'âme,
non à l'organisme corporel. Dites, si vous pouvez,
ce qui fait que la langue et les lèvres parlent, si ce
n'est la pensèe, et ce qui fait que les mains agissent,
si ce n'est la volonté. Or la pensée et la volonté ap-
partiennent à l'âme, non au corps. Dès lors, qu'est-
ce qui rend tous nos organes capables de percevoir,
sinon l'âme?
» De ces considérations, et d'une foule d'autres
semblables, tout homme dont la sagesse s'élève au-
dessus des choses sensuelles conclut que l'Influx ne
va point du corps à l'âme, mais de l'âme au corps;
et cet Influx, nous l'appelons Occasionnel ou Spiri-
tuel.
» Quand les cartésiens eurent été entendus, les
trois hommes qui étaient debout derrière les précé-
dentes triades, et qui se rattachaient à Leibniz, par-
lèrent à leur tour comme suit:
» Nous avons écouté et comparé les arguments
- 240-
des deux parts; et nous avons trouvé que sur cer-
tains points les derniers sont les plus forts, tandis
que sur d'autres points les plus forts sont les pre-
miers. C'est pourquoi, si vous le voulez bien, nous
mettrons fin à la dispute.
» A la question: Comment? ils répondirent: Il
n'existe aucun Influx de l'âme dans le COl'PS, ni du
corps dans l'âme; mais il y a une opération una-
nime et instantanée des deux ensemble, à laquelle
un célèbre auteur a donné un nom élégant en l'ap-
pelant Harmonie préétablie.
» Après cela, l'esprit qui tenait une torche appa-
rut de nouveau. Seulement la torche était alors dans
sa main gauche, et il l'agitait derrière leurs têtes;
en conséquence toutes leurs idées devinrent con-
fuses, et ils crièrent d'un commun accord: Ni notre
âme, ni notre corps ne sait quel parti nous devons
prendre; terminons donc ce différend par le sort,
et tenons-nous en au billet qui sortira le premier.
» Ils prirent alors trois morceaux de papier, ils
écrivirent sur l'un INFLUX PHYSIQUE, sur le second
INFLUX SPIRITUEL et sur le troisième HARMONIE
PRÉÉTABLIE, puis ils les mirent dans le fond d'un
chapeau. Ils choisirent ensuite l'un d'entre eux
pour tirer au sort; celui-ci tira du chapeau le pa-
pier sur lequel était écrit INFLUX SPIRITUEL. Ayant
vu et lu cela, ils dirent tous, - les uns d'une voix
claire et sonore, les autres d'une voix faible et
sourde: - Tenons-nous en à cette décision, car elle
est sortie la première.
- 241-
» Mais en cet instant un ange se montra près
d'eux et leur dit: Ne vous imaginez pas que le bil-
let favorable à l'Influx spirituel est sorti le premier
par hasard, car c'était par providence. Vos idées
étant confuses, vous ne voyez pas sa vérité; mais la
vérité même s'est présentée sous la main de celui
qui tirait au sort, afin que vous lui accordiez votre
assentiment. })
*
Ce llfémorable, que j'ai tenu à citer tout au long,
donne lieu à quelques observations qu'on me per-
mettra de consigner brièvement.
D'abord il est le type de beaucoup de narrations
d'outre-tombe, dans lesquelles Swédenborg nous
fait assister à une discussion sur un sujet métaphy-
sique, pour arriver à une conclusion. Ces discus-
sions approfondies et subtiles, traitant à divers
points de vue des problèmes souvent abstrus, ne
doivent pas nous donner l'idée que les habitants du
monde invisible ne se préoccupent que de questions
pareilles; elles nous prouvent simplement que notre
écrivain aime à remonter à la racine des choses, à
examiner leur genèse et leur développement, qu'il
a en un mot une prédilection marquée pour la phi-
losophie. Nous ne serons pas surpris que, dans les
sphères supérieures, il rencontre surtout des esprits
analogues au sien, et qu'il assiste à des joûtes intel-
lectuelles sur les matières qn'il s'est efforcé de son-
der ici-bas. D'après le principe que les semblables
s'attirent, un artiste aurait affaire à d'autres ar-
S'WÉDENHORG v 46
- 242-
tistes, un prédicateur à d'autres prédicateurs, un
négociant à d'autres négociants, et les questions
qu'il entendrait traiter seraient celles auxquelles il
aurait le plus pensé. C'est ainsi que le Ciel de cha-
cun se distingue du Ciel d'autrui.
* *
Mais la relation ci-dessus ne nous montre pas
simplement que Swédenborg a l'esprit philoso-
phique; elle nous montre en second lieu qu'il est
versé dans l'histoire de la philosophie, qu'il connaît
les grands philosophes du présent et du passé, qu'il
sait analyser leurs systèmes et en relever le principe
central. Cette érudition particulière, digne d'un
« Docteur en philosophie D, - titre que notre au-
teur a reçu de l'Université d'Upsal à l'âge de vingt
et un ans, - se joint à sa possession de toutes les
sciences de la nature pour lui donner une supério-
rité incontestée sur Jacob Bœhme, le cordonnier si-
lésien auquel on serait tenté de le comparer. Ce
théosophe génial a dû, vu son ignorance, se conten-
ter de spéculations abstraites et aventureuses sur la
genèse de Dieu, sans les rattacher à la longue
chaine des systèmes philosophiques. Rappelons
d'ailleurs que Swédenborg s'est délibéremment abs-
tenu de lire les ouvrages de Bœhme, né plus d'un
siècle avant lui " sans doute pour ne pas s'embar-
l Bœhme a vécu de 1575 à 16M. M. Emile Boutroux lui a consacré
un très remarquable travail. publié dans ses Etudes d' Histoire de la
Phüosophie.
- 243-
rasser dans un inextricable tissu de vérités et d'er-
reurs. Sa philosophie et son illumination étaient
tout autres que celles de son prédécesseur alle-
mand.
*
* *
Nous voyons en troisième lieu, par ce Mémorable,
l'extraordinaire valeur que Swédenborg attribue à
sa doctrine de l'Influx. Les développements dans
lesquels nous sommes entrés prouvent, en effet, que
cette doctrine est non seulement originale et scienti-
fique, autant qu'une hypothèse peut l'être, mais
qu'elle a de plus une portée immense au point de
vue religieux en remplaçant le matérialisme par le
spiritualisme, c'est-à-dire en rattachant la créature
au Créateur.
On m'objectera peut-être que Swédenborg n'a rien
inventé dans ce domaine, puisque le Nouveau Testa-
ment raconte que le Saint-Esprit créa l'Eglise le
jour de Pentecôte, et fut accordé aux hommes en
plusieurs autres occasions.
A cela je répondrai deux choses. La première, c'est
que cette effusion de l'Esprit de Christ n'est pro-
mise et octroyée qu'aux cr01'ants et aux croyants ré-
solus, tandis que l'Influx est universel. Ces deux ac-
tions de Dieu sont donc essentiellement diffèrentes,
et il faut être bien superficiel pour ne pas s'en aper-
cevoir.
La seconde, c'est que l'œuvre du Saint-Esprit,
peu comprise par les chrétiens eux-mêmes, est gé-
néralement tout à fait ignorée par les libres-pen-
- 244-
seurs, qu'en conséquence elle n'entre jamais dans
les systèmes philosophiques et n'est pas discutée
par les chefs d'école. Cela se comprend, car elle
suppose la foi à l'Evangile, et on ne peut pas la de-
mander aux simples philosophes, dont un grand
nombre ne croient pas même en Dieu.
La théorie de l'Influx, an contraire, a l'avantage
de ne pas réclamer la foi. Elle se démontre, nous
l'avons vu, sur la base de l'expérience avec le se-
cours de la raison, par conséquent sans sortir des
limites assignées d'un commun accord à la philoso-
phie. Si son ingénieux et savant auteur l'a vérita-
blement démontrée, - ce dont je vous laisse juger,
- il devrait en résulter une nouvelle orientation de
la pensée humaine, du moins chez les philosophes
marquants.
* *
Par malheur, - je l'ai dit plusieurs fois, - Swé-
denborg n'est point étudié comme il mériterait de
l'être; d'ordinaire, même dans les classes cultivées,
on ne le connait que de nom. Ce fait est si étonnant
qu'on ne sait guère comment l'expliquer. Voici pour-
tant une explication que je hasarde : Les théolo-
giens et les pasteurs le négligent parce qu'il n'était
pas officiellement l'un des leurs; c'était un ingé-
nieur des mines, un géomètre, un académicien, un
membre de la Diète suédoise, un laïque, non un
professeur en théologie ni un évêque. Et les philo-
sophes le négligent parce qu'il n'était pas officielle-
ment l'un des leurs; il a scruté autant de questions
- 245
profondes, si ce n'est plus, que Pythagore, Platon,
Aristote, Descartes, Spinoza, Condillac ou Kant,
mais il n'a pas occupé une chaire de philosophie
dans une Université, il ne passait point pour philo-
sophe.
Il l'était cependant et il se présente comme tel.
J'ose même croire que, si on prenait la peine de le
lire, - ceux du moins qui peuvent le comprendre,
- on ne tarderait pas à le ranger parmi les grands
penseurs qui ont marqué dans l'histoire de l'esprit
humai;n, et fait faire à la philosophie un pas dé-
cisif.
CINQUIÈME LEÇON
Relations de l'Ame et du Corps.
(Fin.)
30 QU'EST-CE QUE L'INFLUX? Discussion dans l'autre vie
sur l'existence de Dieu. Cause de l'athéisme. Le Monde
spirituel, révélé à Swédenborg, influe dans le monde na-
turel. Les deux soleils. L'I:(lflux reçu par la volonté et par
l'entendement. Influx immédiat et médiat. Vie et Nature.
1° L·Esprit.
Entité spirituelle. Doctrine opposée aux réincarnations. Accord
avec M. Testuz. Le corps spirituel. Aug. Sabatier.
2° L'Ame.
Ce qu'est l'Ame. Son origine. Elle provient du père. Aristote
d'après Boutroux. Nature de Jésus-Christ. Sa pleine divi-
nité. Psychologie spiritualiste et réaliste. L'Ame de la bête.
Sept acceptions du mot Ame. Les érudits et les anciens. En-
core Aristote. Distinction de l'Ame et de l'Esprit.
Relations de l'Ame et du Corps. (Fin.)
1
0
QU'EST-CE QUE L'INFLUX? - Une discussion
prolongée, à laquelle Swédenborg assiste dans le
Monde des Esprits, tend à prouver qu'il existe un
Dieu au-dessus de la nature. Ce sujet est repris dans
un autre Mémorable aussi intéressant que profond,
- 247
mais dont le détail nous arrêterait trop. Notons
cependant une argumentation très forte sur la
production et le développement des végétaux, sur
la naissance, la croissance et l'organisation des ani-
maux, en particulier des oiseaux et des insectes, sur
les infiniment petits dont notre œil est incapable de
discerner les parties, sur le merveilleux instinct de
certaines espèces, notamment des abeilles, sur les
métamorphoses des vers en chrysalides, en aurélies,
en nymphes et en papillons. Tout cela indique une
prévoyance, une sagesse, une finalité qu'une raison
éclairée ne saurait attribuer à la nature.
I! est toutefois possible, il est même facile de con-
clure dans le sens opposé; il suffit pour cela d'être
tourné mentalement vers la terre et non vers le Ciel.
L'entendement, vu à la lumière spirituelle, est alors
ouvert par le bas, mais fermé par le haut. C'est le
cas, affirme Swédenborg, pour la majorité des éru-
dits. Six cents sur mille tombent dans une com-
plète incrédulité. Les quatre cents autres, ceux qui
se prononcent pour Dieu, le font parce que c'est
l'opinion reçue, parce qu'on leur a enseigné que
Dieu est le Créateur du monde, et non pour y avoir
eux-mêmes réfléchi. Car l'habitude et la mémoire,
séparées de l'exercice de la pensée et de l'intelli-
gence, produisent une espèce de foi. En réalité la
nature est morte et sans aucun pouvoir d'action.
Toute puissance appartient à Dieu. I! a créé la na-
ture pour qu'elle serve d'instrument à la Vie, qui
est en lui, dérive de lui seul et anime tout l'univers.
- 248-
L'athéisme ne provient nullement, comme d'au-
cuns se plaisent à le dire, d'une intelligence plus
éclairée etd'une raison plus exigeante, mais d'une dis-
position sensuelle, d'un défaut de spiritualité. Tous
les hommes, savants et ignorants, peuvent se con-
vaincre de l'existence du Divin en considérant avec
une sérieuse attention les choses visibles. Saint
Paul le disait déjà, « les perfections invisibles de
Dieu se voient comme à l'œil, dans ses ouvrages,
depuis la création du monde ". Et Swédenborg a le
droit d'en conclure: "Que chacun se garde donc
des confirmations pour la nature, et se confirme au
contraire pour le Divin! Les moyens ne manquent
pas. JJ
Après ces généralités préliminaires, voyons avec
quelque détail ce qu'est l'Influx dans son origine, sa
façon de procéder, ses conditions et ses effets. Je re-
viens pour cela au traité sur Le Commet'ce de l'Ame
et du Corps, en me conformant à l'ordre suivi par
Swédenborg dans les thèses qu'il a soutenues, cet
ordre étant d'une logique telle qu'on ne saurait
l'améliorer.
*
* *
«Il existe un Monde spirituel, absolument dis-
tinct du monde naturel» : on peut exprimer en ces
mots la thèse fondamentale du théosophe scandi-
nave. Selon lui, le Monde spirituel se compose des
anges et des esprits bons ou mauvais, y compris
ceux de l'Enfer, tandis que le monde naturel est
habité par les hommes en chair et en os. Mais, con-
- ~ 9 -
trairement à l'opinion répandue par l'Eglise, les
anges ne forment pas une race à part, différente de
l'humanité et supérieure à elle; ce sont des hommes
sanctifiés et glorifiés, c'est-à-dire parvenus à des-
tination. Les esprits de toute catégorie sont égale-
ment des désincarnés. Chacun de nous passe, à sa
mort, du monde visible dans le monde invisible.
L'existence de ce dernier a été, suivant notre au-
teur, cc profondément cachée jusqu'à maiutenant,
même au sein de la chrétienté, par le fait qu'aucun
ange n'est descendu pour la révéler de vive voix, et
qu'aucun homme n'y est monté pour en rendre après
témoignage. C'est pourquoi, de peur que l'ignorance
à l'égard de ce monde-là ne rendit les hommes na-
turalistes ou athées, il a plu au Seigneur d'ouvrir
mes yeux intérieurs, d'élever mon esprit au Ciel et
de le faire descendre dans l'Enfer, afin de montrer
à ma vue la nature de l'un et de l'autre. »
« Pour que l'Influx, sujet de cet opuscule, puisse
être étudié dès son origine, il est nécessaire de pré-
senter d'abord certaines informations sur ces deux
mondes. Car le Monde spirituel influe dans le monde
naturel et l'actionne dans toutes ses parties; il vivi-
fie ainsi les hommes aussi bien que les animaux, et
constitue le principe végétatif dans les arbres et les
herbes. »
* *
Nous arrivons à la deuxième thèse, qui est un dé-
veloppement de la première: Cl Chacun de ces deux
mondes dépend de son propre soleil. »
250 -
Si les deux mondes sont radicalement différents,
c'est que chacun d'eux tire son origine de son soleil
particulier. En effet, un monde où tout est spirituel
ne saurait provenir d'un soleil dont les produits
sont naturels; autI'ement il faudrait admettre un In-
flux physique, ce qui, nous l'avons vu, est opposé à
l'Ordre.
Au reste, il est clair que notre monde doit au so-
leil son existence, et non l'inverse, car toutes les
choses qu'il renferme subsistent au moyen du soleil.
Or la subsistance démontre l'existence, on peut
même l'appeler une existence perpétuelle. Il est dès
lors évident que, si le soleil ètait supprimé, notre
monde rentrerait dans le chaos, et ce chaos dans le
néant.
Le Monde spirituel a de même un soleil, qui diffère
totalement du nôtre. Ce soleil, qui, comme le nôtre,
parait enflammé, ne se lève ni ne se couche, mais
reste immobile dans le ciel, à une altitude moyenne
entre le zénith et l'horizon, en sorte que les anges
jouissent d'une lumière perpétuelle et d'un perpé-
tuel printemps.
Tout Influx provenant nécessairement d'un soleil,
notre vue interne reçoit l'Influx du Soleil spirituel,
et notre vue externe l'Influx du soleil naturel; mais
ces deux vues doivent agir en parfaite harmonie,
comme l'âme et le corps.
*
Faisons un pas de plus. En quoi consiste le Soleil
spirituel? Il est pur amour, car Dieu, l'amour même,
- 251-
y réside. A proprement parler, il n'est pas Dieu,
mais il provient de Dieu, étant la sphère qui l'envi-
ronne de plus près. Le divin amour a créé toutes
choses par l'instrumentalité de la sagesse. Attribuer
la création des mondes à une autre source, c'est se
condamner à l'aveuglement, aux ténèbres et à la
stupidité. Ceux qui le font sont semblables à des
fous, qui prennent des spectres pour des hommes,
des fantômes pour des objets lumineux et des figu-
res imaginaires pour des êtres réels.
*
* *
Nul n'ignore que le feu symbolise l'amour divin.
C'est dans un buisson embrasé que Jéhova appa-
rut à Moïse, et du sein du feu qu'il parla, sur le
Mont Sinaï, aux enfants d'Israël. En outre, le feu
sacré devait être entretenu jour et nuit dans le
temple de Jérusalem. Ces faits démontrent que, dans
la religion de l'ancienne alliance, le feu correspon-
dait à l'amour.
Du Soleil divin procèdent à la fois la chaleur et la
lumière, spirituelles tontes deux, cela va sans dire; et
les anges profitent de l'une et de l'autre dans la
mesure où ils sont ouverts à l'amour et à la sagesse
du Seigneur.
Or, ne l'oublions pas, l'amour et la sagesse sont
inséparables, comme l'essence et l'existence; car
l'amour existe au moyen de la sagesse et en propor-
tion de celle-ci. Cela revient à dire que l'amour
dépourvu de sagesse n'est pas le véritable amour.
- 252-
" Il en est à cet égard comme dans notre monde.
Au printemps la chaleur s'unit à la lumière, ce qui
produit la germination et plus tard les fruits. De
plus, chacun sait que la chaleur spirituelle est l'a-
mour et que la lumière spirituelle est la sagesse;
en effet, un homme se réchauffe quand il aime, et
son intelligence s'éclaire quand il devient sage. co
*
D'après Swédenborg, il n'existe rien dans l'univers
qui ne se rapporte soit au bien, soit au vrai. En
conséquence nous possédons deux réceptacles de la
vie: l'un pour le bien, c'est la volonté; l'autre pour
le vrai, c'est l'entendement. Or le bien appartient
à l'amour; car nous aimons ce que nous voulons, et
quand nous le transformons en acte, nous le nommons
le bien. D'autre part le vrai appartient à la sagesse,
car toute sagesse est fondée sur les vérités acquises.
En outre ce que pense un sage est la vérité, qui se
change en bien dès qu'il la veut et la met en pra-
tique.
On ne peut rien comprendre à l'Influx spirituel
sans avoir appris à distinguer nettement ces deux
réceptacles de la vie. C'est donc dans notre volonté
qu'influe le bien de l'amour, et dans notre entende-
ment qu'influe le vrai de la sagesse. Ce bien et ce
vrai proviennent l'un et l'autre du Seigneur, à la
fois immédiatement par le Soleil des esprits et mé-
diatement par le Ciel angélique.
. Ajoutons que l'Influx reçu par l'homme se con-
- 2f>3 -
tinue en lui. Le mental influe d'un côté dans le lan-
gage, de l'autre côté dans les actions. Le premier de
ces Influx vient de la volonté par l'entendement, le
second vient de l'entendement par la volonté.
*
Quelques penseurs avaient déjà reconnu que l'âme
influe dans le corps, mais ils ne remontaient pas
plus haut; Swédenborg comprit le premier que
l'âme reçoit préalablement un Influx divin. Ce qui
vient de Dieu passe de l'âme dans le mental ration-
nel, et de là dans les choses qui constituent le corps.
L'âme en effet n'est point la vie; elle est le réci-
pient de la vie de Dieu, lequel a la Vie en lui-même.
Aussi, pour bien comprendre l'Influx, faut-il partir
de Dieu et non d'une station intermédiaire; si nous
ne remontions pas jusque-là, notre doctrine de l'In-
flux ressemblerait à un chariot sans roues ou à un
bateau sans voiles.
Notre auteur considère l'âme - ou plus exacte-
ment l'esprit 1 - comme une substance spirituelle
d'ordre supérieur, et le mental comme une subs-
tance spirituelle d'ordre inférieur, En conséquence
l'Influx arrive à l'âme immédiatement et au menta,l
médiatement, c'est-à-dire à travers le Monde spirituel.
Quant au corps, étant composé de substances natu-
relles qui portent le nom de «matière», il reçoit l'In-
flux médiatement aussi, mais d'une façon plus indi-
recte encore, à travers le monde naturel.
t Nous reviendrons sur la distinction de ces deux termes.
*
Nous avons constaté que le feu symbolise l'amour,
qui dans le monde d'en haut a l'apparence du feu.
Or, si notre raison est quelque peu cultivée, nous
comprenons sans peine que le feu spirituel ou
l'amour est vivant, tandis que le feu matériel est
mort. Donc le Soleil divin communique la vie, et
notre soleil en est par lui-même dépourvu. Il en est
ainsi de tous les produits de ces deux soleils: si les
uns sont vivants, les autres sont morts.
En résumé, tout ce qui se passe dans l'univers
provient de deux forces: la Vie et la Nature. Ces
forces suivent l'Ordre, quand la nature est animée
du dedans par la vie; elles transgressent l'Ordre,
quand du dehors la nature pousse la vie à l'action.
Tel est le cas de ceux qui placent la nature au-
dessus de la vie; ils s'adonnent dés lors aux plaisirs
des sens et aux convoitises de la chair, regardant
comme rien les intérêts de l'âme et les idées vrai-
ment rationnelles. Ces personnes-là peuvent exciter
la jalousie par leur luxe, leur éclat mondain, le tour-
billonnement d'une vie heureuse et riche en appa-
rence; mais l'Ecriture, qui va plus au fond, les ap-
pelle d'un nom lugubre: les morts.
Swédenborg les compare aux hiboux, qui voient
mieux dans l'obscurité qu'à la lumière; elles pren-
nent effectivement le faux pour le vrai et le mal pour
le bien. Elles sont encore, dit-il, semblables aux oi-
seaux de proie et aux animaux féroces, qui dévorent
- 255-
les cadavres comme si c'étaient des mets délicieux,
et auxquels les odeurs fétides émanant des tombeaux
semblent d'incomparables parfums. Parmi ces
« morts]) il faut compter tous les naturalistes' de
notre globe qui sont tombés dans l'athéisme, et tous
les satans de l'Enfer.
*
* *
J'ai rapporté aussi exactement que possible les re-
latIOns réciproques de l'âme et du corps, telles que
les comprend le théosophe scandinave; nous devons
maintenant distinguer l'âme de ses synonymes, dé-
composer, pour ainsi dire, notre être mental afin de
voir quelles sont ses diverses parties. Ce sera péné-
trer plus profond dans la psychologie de notre au-
teur.
Les termes dont nous avons tout d'abord à déter-
miner la signification sont en latin Spiritus, Anima,
Mens et Animus, que nous rendons en français par
l'Esprit, l'Ame, le Mental et la Disposition ou l'.Tn-
tention. Examinons-les successivement.
i. L'Esprit.
L'ESPRIT (Spiritus) est l'homme lui-même consi-
déré comme entité spirituelle, l'homme interne qui
est revêtu de l'homme externe pendant qu'il habite
le monde naturel, mais qui continue à vivre
quand, privé de son corps matériel, il est entré dans
1 Nous dirions les matérialistes; il ne s·agit point des hommes qui
lé vouent aux sciences naturelles.
256 -
le monde invisible. Car notre Esprit est une subs-
tance organique; c'est dire qu'il a un corps, des
organes, des sens, ce qu'on ignore généralement
jusqu'à ce jour. Mais ce corps, avec ses organes, n'a
plus rien de matériel; il est purement spirituel. Dès
maintenant, c'est en chacun de nous l'Esprit qui
sent, pense, désire et veut; ce n'est pas le corps.
A proprement parler, ce ne sont pas nos yeux qui
voient, nos oreilles qui entendent; c'est notre Esprit
qui voit par nos yeux et entend par nos oreilles.
Nos cinq sens ne sont que les instruments de l'Es-
prit qui vit dans le corps et le fait agir, qui l'anime
dans l'ensemble comme dans chaque partie et qui
en est la substance la plus pure.
Notre corps est simplement le matériel annexé à
notre Esprit, et adéquat au monde naturel où nous
sommes appelés à vivre un certain nombre d'années.
Quand il ne nous servirait pl us à rien, quand il nous
gênerait même, il nous est retiré et ne nous manque
absolument pas; aussi ne le reprendrons-nous jamais.
Pour le dire en passant, - quoique ce soit un point
d'un grand intérêt, - ceci est contraire aux réincar-
nations enseignées par Annie Besant et pal' la So-
ciété théosophique dont elle est présidente. CeUe
doctrine des réincarnations, ou de la pluralité des
existences sur le plan terrestre, paraît être une des
principales attractions de la théosophie hindoue;
j'ai peine à le comprendre, car elle est à mon avis
effroyable. Au reste,' avec Swédenborg, nous n'en
avons pas besoin, l'homme n'étant jamais condamné
- 257-
pour des tares héréditaires, et tous les progrès pou-
vant s'accomplir dans le monde suprasensible, sans
que l'Esprit doive retomber sous le joug pesant de
la matière.
Il est vrai que nous ne garantissons pas le salut
final de ceux qui persévèrent dans le vice et le crime;
mais notre théorie est plus morale, plus philoso-
phique et plus scripturaire. Elle parle plus fOt·tement
à la conscience et donne à la Rédemption toute sa
valeur. Il ne s'agit plus de nous sauver nous-mêmes
par une série d'existences expiatoires; il faut seule-
ment nous laisser sauvet· par le Seigneur en nous
soumettant à sa loi sainte, et la transformation com-
mencée ici-bas se poursuit au delà du tombeau dans
des conditions bien plus favorables. C'est, selon moi,
un grand avantage que de nous débarrasser du
cauchemar des pitoyables réincarnations dont l'éso-
térisme bouddhique, ainsi que le spiritisme, nous
menace tous.
*
Aujourd'hui même, je rencontre avec plaisir mon
point de vue sous la plume de M. Alfred Testuz,
spirite convaincu, mais avant tout chrétien. Après
avoir exprimé ses « répugnances instinctives» pour
la réincarnation, M. Testuz poursuit:
«Ce que notre raison réclame impérieusement de
la justice divine, c'est qu'elle nous place, après notre
départ de ce monde où nous avons gémi de nos pé-
chés et de ceux des autres, dans des milieux nou-
veaux où la loi du progrès s'impose à nous avec la
SWÉDENBORG V 17
- 258-
même autorité que dans l'économie actuelle, mais
avec des facilités plus grandes de réalisation. Il est,
pour en arriver là, de toute nécessité que notre corps
charnel soit remplacé par le corps spirituel dont
parle éloquemment Paul, l'apôtre.
li Ainsi comprise, la pluralité des existences, qui
devient une pluralité de séjours" n'a plus rien qui
choque la raison. Elle est pour moi quasi un dogme,
puisqu'elle satisfait à la fois mes espérances chré-
tiennes et mes aspirations à une perfection incom-
patible avec ce corps de chair, que je me réjouis
d'abandonner définitivement.
li La seule pensée que je dusse affronter une nou-
velle existence dans l'économie actuelle me ferait
douter à tout jamais de la miséricorde divine '. »
Quant au corps que nous aurons dans la vie à ve-
nir, ou au Cl. corps spirituel» comme saint Paul le
nommait déjà·, il est la Cl. forme» sans laquelle l'Es-
prit n'existerait point, l'organisme dont l'Esprit est
la substance; aussi notre psychologue l'appelle-t-il
« substautiel ». Ce corps futur, iuvisible pour l'œil
de la chair, a toutes les propriétés du corps naturel;
1 Dans le Monde spirituel. C ~ e s t précisément l'idée de Swéden-
borg.
2 Revue Suisse des Scùmus Psychiques. Juin 1913, p. !09. Cette
revue parait à Genève. et M. Testuz en est le rédacteur.
S S'il y a un corps animal (proprement Psychique, c·est-à-dire animé
de la vie purement naturelle), il Y a aussi un corps spirituel.
t Cor. 15 : .u.
- 259-
ses sens sont même plus délicats et plus puissants,
étant affranchis des entraves de la matière. Les es-
prits et les anges se voient donc entre eux, conver-
sent, vivent en société, et jouissent, à un plus haut
degré que nous, de tous les plaisirs légitimes. Ainsi
la vie du Ciel est intégrale, parfaite, ayant de quoi
satisfaire abondamment tous les côtés de notre na-
ture, nos aspirations corporelles, intellectuelles, mo-
rales et religieuses.
Paul, il est vrai, avait oublié son admirable intui-
tion du « corps spirituel', » ou du moins n'en com-
prenait pas la portée, quand il écrivit une année plus
tard: «Celui qui a ressuscité Jésus-Christ d'entre
les morts rendra aussi la vie à vos corps mortels par
son Esprit qui habite en vous. Nous soupirons en
nous-mêmes, attendant l'adoption, la rédemption de
notre corps '. » D'après ces deux passages, c'est évi-
demment le corps charnel qui doit être ressuscité,
transsubstancié, élevé à une seconde puissance; en-
core l'Apôtre n'altribue-t-il la résurrection qu'à ceux
qui ont reçu l'Esprit de Christ. Pour Swédenborg au
contraire le corps spirituel, que nous possédons
tous dès cette vie, diffère absolument du corps na-
turel, et s'en dégage une fois pour toutes lorsque
ce dernier a cessé de servir.
t La première Epître aux Corinthiens a été composée en 57, rEpttre
aux Romains en 58 .
• Rom. 8 : 11 et i3.
* *
- 260-
L'Esprit, organisé en forme humaine et spirituel-
lement visible, est en harmonie avec le Ciel, qui
dans son ensemble affecte une forme semblable et
s'appelle le Très grand Homme, Horno Maximus.
La théorie du corps spirituel a longtemps manqué
à l'eschatologie '. Swédenborg l'a magistralement
établie en la faisant rentrer dans une psychologie
complète. Elle est formulée admil'ablement, de ma-
nière à répondre aux diverses objections qu'elle
peut soulever. Il est regrettable que nos théologiens
la connaissent si peu, car ils arrivent à sentir, eux
aussi, le besoin d'un corps spirituel; mais ils n'ont
ni la couception de l'univers, ni l'anthropologie et
la psychologie qui leur permettraient de définir en
quoi ce corps spirituel consiste et d'en justifier
l'existence. Parmi les modernes qui tâtonnent à cet
égard du côté de la lumineuse doctrine de Swéden-
borg, je citerai Auguste Sabatier; on sait quelle
maîtrise il a e x e r c ~ de son vivant, et exerce encore
aujourd'hui, sur le protestantisme de langue fran-
çaise. La plupart de nos professeurs en théologie
s'inspir'ent de ses ouvrages et mentionnent son nom
comme une autorité.
2. L'Ame.
L'AME (Anima) est le mot général que nous avons
employé, sans le définir d'une façon précise, en par-
lant des relations de l'Ame et du Corps. Nous l'a-
vons fait pour nous en tenir au langage usuel; mais.
l Science des choses futures, de l'avenir, de l'éternité.
- 261-
comme Swédenborg le reconnaît, « il est plus con-
venable de dire l'Esprit On l'homme intérieur que
de dire l'Ame, D pour désigner l'homme lui-même
qui vit actuellement dans un corps terrestre, et qui
après la mort entre dans le Monde spirituel. Nous
pourrions donc répéter à propos de l'Ame ce que
nous venons de dire de l'Esprit. Cependant, à par-
ler strictement, l'Ame se distingue de l'Esprit et
voici ce qu'on peut en affirmer d'après notre au-
teur.
Dans un sens universel, l'Ame désigne toute
vie, ou ce par quoi une chose quelconque est et vit.
Dans les Ecritures elle signifie donc tantôt la vie in-
terne, tantôt la vie externe, tantôt celle du régé-
néré, tantôt celle de l'homme naturel. De ce rapport
radical entre l'Ame et la Vie provient l'expression
biblique « Ame vivante. D
Donc l'Ame de l'homme est son essence intérieure,
en particulier sa volonté, qui, l\omme nous l'avons
vu, constitue sa substance même. Elle est le tout
dans le corp"1, ainsi que la cause est le tout dans
l'effet; dès lors ce qui n'est pas pénétré par elle
n'appartient pas à l'être humain.
* *
Nous parvenons ici à des assertions particulière-
ment profondes et hardies. L'Ame vient du père, et
le corps dont l'Ame est revêtue vient de la mère.
Cette pensée est exprimée comme suit: « L'intime
de la vie de chaque homme, ce qu'on appelle Ame,
- 262-
vient du père, et ce qui enveloppe cet intime, ce
qu'on appelle corps, vient de la mère. Que l'intime,
qui vient du père, influe et opère continuellement
dans l'externe, qui vient de la mère, et s'efforce de
le rendre semblable à soi, même dans l'utérus, c'est
ce qu'on peut voir d'après les fils; car ils naissent
avec le caractère du père, et parfois les petits-fils el
les arrière-petits-fils avec le caractère de l'aïeul et
du bisaïeul. Cela provient de ce que l'Ame, qui est
du père, travaille sans cesse à former à son image
l'externe, qui est de la mère. »
Ainsi le corps est à l'instar de l'Ame, et les deux
sont un comme l'antérieur et le postérieur, ou comme
l'être et l'exister; et dans la conception de chaque
individu le rôle actif appartient à l'homme, tandis
que le rôle passif est réservé à la femme.
J'avais entendu dire que cette théol'Îe sur l'origine
de l'Ame et du Corps remontait au philosophe Aris-
tote, qui vécut au quatr'ième siècle avant Jésus-
Christ et fut disciple de Platon, mais je n'en avais
pas la preuve; cette preuve, je l'ai trouvée dans un
très remarquable tt'avai! publié par M. Emile Bou-
troux sur Aristote. «Selon lui, dit-il, les matériaux
du nouvel être se t'arment à l'aide de substances dif-
férentes de celles des pal'ents eux-mêmes. Il y a un
liquide séminal mâle, le sperme, et un liquide sémi-
nal femelle, les menstrues. Du mélange de ces deux
éléments, comme de l'union de la forme avec la ma-
t Etude. d:Histoire de la Philosophie. Aristote, p. 160. Précédem-
ment Gran.de Encyclopédie.
- 263-
tière, résulte le germe. De l'homme natt ainsi l'Ame
et de la femme le Corps de l'enfant qui résulte de
leur union '. »
Or, comme Swédenborg, Aristote est éminent
parmi les érudits aussi bien que parmi les cons-
tructeurs de systèmes. D'après Boutt·oux, il est ([ le
véritable créateur de la biologie chez les Grecs. Il
procède avant tout par observation, la détermination
des phénomènes devant précéder la recherche des
causes. A l'observation pure et simple il paraît avoir
joint la dissection. Il va de l'anatomie à la physiolo-
gie; et il appuie, d'une manière générale, la biologie
sur la physique, en lui donnant pour base la con-
naissance des quatre éléments. Il a abordé non seule-
ment tous les problèmes concevables de son temps,
mais presque tous ceux qui préoccupent la science
moderne. »
Si l'accord complet de ces deux génies universels
sur la naissance de l'Ame et du corps parle en fa-
veur de leur opinion, il ne m'étonne pourtant pas,
car on a depuis longtemps désigné Swédenborg
comme l'Aristote du Nord. En effet, c'est Aristote
0; le gentil» qu'il cite le plus souvent dans ses re-
cherches psychologiques, bien qu'il mentionne oc-
casionnellement les Pères de l'Eglise, Grotius 0; le
philosophe chrétien D, ainsi que Descartes, Leibniz,
Wolff et l'Essai Doré de Locke. D'ailleurs l'observa-
tion scientifique se joint à la spéculation pour
rendre tout au moins vraisemblable la théorie qui
attribue au père l'impulsion vitale ou l'Ame de l'en-
- 264-
fant, et à la mère son corps charnel, que durant
neuf mois elle forme à peu près complètement, mo-
lécule après molécule, de sa propre substance.
*
* *
La doctrine que nous venons d'exposer est spécia-
lement importante quant à la nature de Jésus-Christ,
dont l'Eglise a toujours admis, suivant l'Evangile,
la conception miraculeuse. Or, comme le Seigneur
«a, par sa propre puissance, dompté et rejeté le mal
héréditaire, il a aussi, par sa propre puissance, uni
l'essence humaine à l'essence divine: l'un est la
conséquence de l'autre. Etre conçu de l'Eternel,
c'est n'avoir d'autre interne ou d'autre Ame que
l'Eternel. Par rapport à l'Ame ou à la vie, Jésus fut
donc l'Eternel lui-même; car la divine essence ne
saurait être divisée comme l'Ame du père humain
dont les enfants sont conçus.
« Autant l'enfant s'éloigne de la ressemblance pa-
ternelle, autant il s'éloigne du père. De fait il s'en
éloignede plus en plus selon que l'âge avance; il en
résulte que l'amour du père envers ses enfants dimi-
nue aussi. Il en est autrement du Seigneur. L'âge
avançant quant à l'humaine essence, il ne s'éloigna
pas, mais s'approcha sans cesse jusqu'à la parfaite
union. Il est évident d'après cela qu'il est un avec
Dieu le Père, comme il l'enseigne clairement dans
saint Jean: Je suis le chemin, la vérité et la vie; "ul
ne vient au Père que par moi .... Il y a si longtemps
que je suis avec vous, et tu ne m'as pas conn'u, Phi-
- 265-
lippe! Celui qui m'a vu a vu le Père. Comment dis-
tu: Montre-nous le Père? Ne crois-tu pas que je suis
dans le Père, et que le Pè>'e est en moi? - Le Père
et moi, nous som,mes un!» (A. C 1921.)
Ce point de vue est exprimé par Swédenborg dans
d'autres passages. «L'interne du Seigneur, dit-il, a
été Jéhova lui-même, puisque le Seigneur a été
conçu par' Jéhova, qui ne peut être divisé ni deve-
nir l'interne d'un autre, comme celui d'un fils conçu
par un homme. Car le Divin n'est pas divisible
comme l'humain, mais il demeure toujours un et
identique; et, comme l'interne du Seigneur a été
Jéhova, il n'a pas été simplement une forme réci-
piente de la vie, il a été la vie elle-même. Par l'u-
nion, l'essence humaine du Seigneur est devenue
pareillement la vie; c'est pourquoi le Christ a dit
tant de fois qu'il est la vie. Par exemple: CMnme le
Père a la vie en lui-'fnême, ainsi il a donné au Fils
d'avoir la vie en soi, Autant donc le Seigneur
était dans l'humain qu'il reçut par hérédité mater-
nelle, autant il apparut distinct de Dieu et adora
Dieu comme un autre que lui; mais autant le Sei-
gneur dépouilla cet humain, autant il fut un avec
Dieu. Le premier cas fut l'état d'humiliation du Sei-
gneur, tandis que le second fut son état de glorifi-
cation. » (A. C. 1999.)
Un peu plus loin: « Dans le Ciel on ne connait
pas d'autre Père que le Seigneur; car en lui est le
Père avec lequel il est un, et quand on le voit, on
voit le Père, comme il l'a lui-même atfirmé. » (2004)
- 266-
« Il est aussi nommé le Père dans Esaïe : L'enfant
nous est né, le fils nous a été donné, et l'empire a été
posé sur son épaule. On l'appellera Admirable, Con-
seille-l', Dieu, lIéros, PÈRE n'ÉTERNITÉ, Prince de la.
Paix. Chacun le voit, l'enfant qui nous est né, le fils
qui nous a été donné, c'est le Seigneur, qui est
nommé Père d'éternité. »
De même dans le second Esaïe: « C'est to'i qui es
notre père. Quand même Abraham, ne saurait rien de
nous, et quand Israël ne nous reconnaitrait pas, toi,
Eternel, t'u es noh'e père, tu es notre Rédempteur:
tel fut ton nom de tout temps! Là encore c'est le Sei-
gneur qui est appelé l'Eternel notre Père, car i! n'y
a pas d'autl'e Rédempteur» (2005).
*
Enfin « il est admis dans tout le monde chrétien
qne le divin et l'humain du Seigneur forment une
seule personne. Le Symbole d'Athanase dit en effet:
Quoique Christ soit Dieu et hornme, cependant il
n'est pas deux, mais un seul Christ; il est mê'me abso-
lument un dans une personne unique. Car, comme le
corps et l'Ame sont un seul homme, ainsi Dieu et
l'homme sont un seul Christ (10824).
» Que le Seigneur ait été conçu par Jéhova le
Père, et qu'ainsi il ait été Dieu par conception, c'est
ce qui est connu dans l'Eglise. On y sait également
qu'i! est ressuscité avec tout son corps, n'ayant rien
laissé dans le sépulcre.... Il en est autrement de
tout homme ; car l'homme ressuscite seulement
- 267 -
quant à l'esprit et non quant au corps. Aussi,
quand Jésus dit n'être pas semblable à un esprit, il
déclare qu'il n'est pas comme les autres hommes. Il
en résulte avec évidence que dans le Seigneur l'hu-
main aussi est divin» (10.825).
* *
Mais si tout est divin en lui, il s'ensuit qu'il pos-
séde un pouvoir illimité dans les Cieux et sur les
terres, comme d'ailleuI's il l'enseigne à plusieurs re-
prises. Cette souveraine puissance, il l'a exercée en
sauvant le genre humain qui sans cela eût péri de la
mort éternelle. Il l'a sauvé en subjuguant les Enfers
et en glorifiant son humain, deux œuvres insépa-
rables et surnaturelles. « Glorifier, c'est rendre di-
vin. Il est dès lors évident que, si le Seigneur ne
fût venu dans le monde, n'eût été fait homme, et
par ce moyen n'eût délivré de l'Enfer tous les
croyants qui l'aiment, aucun des mortels ne pour-
rait être sauvé. Il faut entendre de cette manière
que sans le Seigneur il n'y a point de salut» (10.828).
« Quand le Seigneur eut pleinement glorifié son
humain, il dépouilla l'humain provenant de sa mère
et revêtit l'humain provenant du Père. Il ne fut
plus alors le fils de Marie, il fut le Fils de Dieu de
qui il était issu. Que dans le Seigneur il y ait le
Trine, - à savoir le Divin même, le Divin humain
et le Divin procédant, - c'est là un arcane des-
cendu du Ciel à l'usage de ceux qui feront partie de
la sainte Jérusalem» (10.830, 10.831).
268
* *
La pensée de Swédenborg est parfois déconcer-
tante et parait au p .. emier abord subtile, mais en y
regardant de plus p .. ès on s'aper<;:coit qu'elle est sim-
plement fine et profonde. Si son raisonnement nous
amène à des conclusions auxquelles nous ne vou-
lions pas abouti .. , c'est qu'i! est extraordinairement
rigoureux et d'une logique à laquelle on ne nous a
pas accoutumés. Il est en général impossible d'é-
chappe .. aux mailles serrées de cette argumentation
et d'en repousse .. les résultats. Ainsi pour ce qui
concerne la pleine divinité du Sauveur.
Quoique positivement enseignée par l'apôtre Paul,
qui est cependant la pius haute autorité théologique
de tous les réformés, cette pleine divinité est de
moins en moins admise à notre époque dans le
monde protestant. D'un côté les orthodoxes, étant
trinitaires, n'accordent à Jésus qu'un tiers de l'es-
sence divine, de l'antre les libéraux, de plus en plus
nombreux, accentuent tellement son humanité que sa
divinité devient illusoire. Ni les uns ni les autres ne
croient réellement que toute la plénitude de la Di-
vinité habite en Christ corporellement, qu'il est par
conséquent désormais non un fils subordonné en
tout à son Père, un avocat obligé de plaider sans
cesse pour les pécheurs, mais le Père lui-même, le
Maitre des Cieux et de la terre, le Dieu unique et
tout-puissant.
Cette doctrine fondamentale, vraiment évangé-
- 269
lique et primitive, se trouve inopinément remise en
lumière par Swédenborg et appuyée par lui sur une
psychologie que je suis forcé d'admirer. Il faut en
effet connaître sa notion spirituelle de l'homme, et
comprendre ainsi que 1 ui la parenté de l'homme avec
Dieu, pour suivre ses raisonnements sur la divinité
du Christ, en être frappé et définitivement con-
vaincu. Sans cette remarquable philosophie, il est
fort difficile aujourd'hui de rendre compte ration-
nellement de cette divinité complète, à laquelle le
Seigneur lui-même a rendu témoignage, dont nos
saints livres sont remplis, et qu'ont affil'lnée tI'ès spé-
cialement les deux plus éminents penseurs de la
première Eglise, Paul et Jean. Ce service immense
rendu par notre auteur à la dogmatique battue en
brèches de tous côtés, et par là même à la restaura-
tion du christianisme, suffirait pour démontr'er la
valeur de sa psychologie.
"
Je prie le lectenr de remarquer que cette psycho-
gie est essentiellement spiritualiste, puisqu'elle éta-
blit la priorité et la primauté de l'Ame; toutefois
elle est en même temps réaliste, puisqu'elle admet
l'existence réelle du corps et de la matière. Elle est
trop biblique pour nier que l'Ame soit attribuée aux
animaux, et trop expérimentale pour ne pas recon-
naitre que dans l'instinct il y ait un analogue de
l'intelligence et de la volonté. Cepeudant elle voit
une différence radicale entre l'Ame de l'homme et
celle des bêtes.:
- 270-
L'Ame de la bête, par suite de sa structure, ne
peut regarder qu'en bas; aussi périt-elle avec le
corps. « L'homme peut avoir des fins spirituelles et
célestes, mais l'animal ne saurait viser que des fins
terrestres. Les fins ne sont autre chose que les
amours. Si un très grand nombre de personnes ne
savent pas distinguer entre leur vie et celle des ani-
maux, c'est parce qu'elles sont pareillement dans les
externes et n'ont de souci que pour les choses mon-
daines et corporelles. Ceux qui sont tels croient
que, comme les bêtes, ils seront dissipés après la
mort. Car que peuvent être pour eux les choses spi-
rituelles et célestes, puisqu'ils ne s'en inquiètent
point et les ignorent 1 De là cette folie de nos con-
temporains de s'égaler aux brutes sans voir la di-
vergence interne. Mais celui qui croit aux choses
d'en haut, ou qui laisse influer en lui la lumière
spirituelle, voit absolument le contraire et sait com-
bien il est supérieur aux animaux privés de rai-
son 1 » (3646).
*
*
Cependant l'Ame proprement dite, ou l'Ame tout
court, est celle de l'homme aussi bien dans les
œuvres de notre écrivain que dans la Bible. Du
reste, d'après un très long paragraphe que nous ré-
sumons ICI, l'Ame est prise dans sept acceptions".
Elle signifie: 1° l'homme en général; 2<> spéciale-
l. Tout ceci sert à compléter ce que nous avons dit, p. 130 à 23!,
sur la différence de l'homme et de l'animal.
• Apocalypse Expliquée, § 750.
- 271-
ment la vie du corps; 3
0
la vie de l'esprit; 4° l'en-
tendement du vrai ou la foi; 50 le Divin Vrai; 60 la
vie spirituelle; 7° la vie dans le commun, y com-
pris celle des animaux domestiques ou sauvages, des
oiseaux, des reptiles et des poissons.
Beaucoup d'érudits se figurent que l'Ame con-
siste uniquement dans la pensée, qui, sans une in-
tervention miraculeuse de l'Eternel, se dissiperait
à la mort du corps comme un léger souffle ou
comme un feu sans aliment. D'autres croient que,
dans l'économie à venir, nous serons des spectres ou
des larves, semblables aux ombres de l'Odyssée.
D'autres encore ont pensé qu'ils ressusciteraient au
jour du jugement dernier et de la destruction du
système solaire; mais, comme ce grand jugement et
cette fin du monde se sont fait vainement attendre
durant des siècles, ils en ont conclu à tort qu'il n'y
aura pas de résurrection.
*
Selon notre auteur, les anciens avaient une juste
idée de l'Ame et de son immortalité, parce qu'ils
comprenaient qu'un degré discret sépare l'intérieur
et l'extérieur ou l'esprit et le corps, connaissance
qui disparut plus tard. (10.099)
Swédenborg raconte, par exemple, la conversation
qu'il eut dans le monde suprasensible avec un il-
lustre métaphysicien, qu'il reconnut pour Aristote.
Ce philosophe était d'un tout autre génie que les
scolastiques ses successeurs, ayant toujours pensé
- 272-
d'après l'intérieur et en vue de l'usage. Aussi sym-
pathisa-t-il avec Swédenborg et approuva-t-il ses ré-
flexions sur la science analytique. Notre auteur
poursuit en ces termes (4658) :
« Ensuite il me montra quelle idée il avait eue de
la suprême Déité. Il se l'était représentée avec une
face humaine et la tête entourée d'un cercle radieux.
Il sait maintenant que cet homme est le Seigneur,
et que son auréole est le Divin procédant de lui, Di-
vin qui inllue non seille ment dans le Ciel, mais aussi
dans l'univers, pour les disposer et les gouverner.
Il me dit aussi avoir cru à un seul Dieu, dont on si-
gnalait les qualités et les attributs' par autant de
noms que les autres adoraient de divinités » (4658).
« En dernier lieu il déclara quelle idée il avait eue
de l'Ame ou de l'esprit de l'homme, qu'il appelait
Pneuma. C'était, disait-il, un vital invisible, comme
quelque chose d'éthéré. Il avait su que son esprit
devait vivre aprés la mort, puisque c'était son es-
sence intérieure, qui peut penser et par conséquent
ne peut mourir. A côté de cela il n'avait eu sur ces
choses que des notions obscures, ne les connaissant
en quelque façon que par lui-même et un peu aussi
par les anciens '. Du reste Aristote est dans l'autre
vie parmi les esprits raisonnables, mais un grand
nombre de ses sectateurs sont parmi les insensés. D
Du fait que l'Ame est l'interne de l'homme, et dé-
signe aussi le Divin Vrai ou la vie de Dieu, il s'en-
1 Hist. lib. l, c. 17; De Mundo, lib. IV; De
lib. III, c. 6.
- 273-
suit qu'elle constitue en nous le centre ou l'intime
de l'être, le siège et l'organe de la religion. C'est
bien dans ce sens que Paul parle du Pneuma, et
qu'il oppose l'homme psychique ou naturel à
l'homme pneumatique ou spirituel.
*
* *
En résumé l'esprit et l'Ame, tout en étant syno-
nymes, se distinguent, me semble-t-il, de deux ma-
nières:
1
0
L'esprit désigne la substance de l'être humain,
et l'Ame sa vie; aussi notre corps à venir est-il ap-
pelé spirituel.
2
0
L'Ame est l'intime de l'esprit.
SWÉDENBOI\.G V
l8
SIXIÈME LEÇON
.1. Le Mental.
Pauvreté de notre vocabulaire. Le Mental. La volonté et l'en-
tendement; division et unité. Bipartition. Autre division.
Mental naturel. L'homme médium ou microcosme. Echelle
de Jacob. Besoin de régénération. Mental rationnel. Deux
portes, deux lumières. Correspondance et Influx. Mens sana
in corpore sanD.
4. La Disposition.
Animus, Nous, Mind. Mental inférieur ou naturel. Manifes-
tation des intérieurs. Les cinq parties constituantes de
l'homU1C. L'esprit et l'ange.
Le Rationnel.
Position intermédiaire de l'homme rationnel. L'intelligence et
le Rationnel ou la Raison. Corruption du Rationnel hu-
main. Le Rationne] avant et après la régénération. L'Influx
suivant l'Ordre. Hiérarchie des sphères de la vic chez
l'hoDlme. Spiritualisme normaL Nécessité de la nouvelle
naissance. Philosophie essentiellement chrétienne.
Le principe d'Ignorance ou rAgnosticisme.
Trois hypothèses. La deuxième démontrée. Ceux: qui n'en ac-
ceptent aucune. et les sciences. Ligne de
démarcation. Lord Bacon mal interprété. Principe d'Igno-
rance ou Agnosticisme. Pont jeté pour la première fois sur
l'abbne.. La Correspondance restée inconnue. Pourquoi?
Supériorité du savoir antique. Les vérités religieuses sont
accessibles à notre raison. Catholiques et protestants en
- 275-
face de ce principe. Largeur de Swédenborg. Sys-
tématisation du christianisme et d'une philosophie univer-
sene. Degrés du développement de notre auteur. La plu-
part reculent devant cette austère préparation. Nunc Licet.
Clef pour ouvrir la porte verrouillée des Ecritures. Sym-
bolisme ancien, mais renouvelé par la science.
Conclusion.
La double Mémoire et la Conscience. Parallèle entre notre
système et les autres. Le Bouddhisme d'après nature.
Fabre Présent et avenir.
3. Le Mental.
Nous souffrons de ne pas avoir, en français, un
vocabulaire assez riche et assez nuancé pour rendre
la moitié des quatre synonymes latins qui nous oc-
cupent. C'est ce que nous allons voir successive-
ment pour Mens et pour Animus.
Quant au terme de Mens, nous sommes obligés
de transformer un adjectif en substantif et de le
traduire par le Mental, mot auquel Alfred Fouillée
et d'autres philosophes contemporains ont eu d'ail-
leurs recours.
Notre Mental est constitué par la volonté et l'en-
tendement. Ces deux facultés doivent être d'accord,
et il en était ainsi dans la Très ancienne Eglise, qui
était céleste. Alors le Mental était un, la pensée et
la parole découlant de la volonté humaine, et cette
volonté s'inspirant de celle de Dieu. Il n'est pas per-
mis d'avoir un Mental divisé, c'est-à-dire de com-
prendre et de prononcer le vrai tout en voulant et
en faisant le mal. C'est pourtant ce qui arrive très
- 276-
généralement ici-bas, mais dans l'autre vie cette
lutte intestine cessera et le Mental aura finalement
son unité. Les bons seront dans le vrai et les mé-
chants dans le faux. L'apparence correspondra donc
à la réalité. Il y a dès maintenant des personnes dont
le Mental n'est pas divisé: ce sont celles qui agis-
sent en conformité avec ce qu'elles considèrent
comme vrai et bien.
*
* *
Cette bipartition du Mental est-elle juste? Inté-
ressante question qui doit nous arrêter un instant.
Avec la majorité des philosophes, M. Flournoy dis-
tingue trois facultés mentales: l'intelligence, le sen-
timent et la volonté. Swédenborg les réduit à deux
en confondant la volonté avec le sentiment ou le
cœur. Il peut sembler, à première vue, que cette
simplification soit exagérée; pourtant elle se jus-
tifie, lorsqu'on pèse les circonstances que je vais
énumérer.
Les sentiments, - qu'au dix-huitième siècle on
appelait des « affections », - n'acquièrent une réelle
importance qu'en devenant des volitions, je veux
dire des actes de volonté. Tant qu'ils restent vagues,
contenus ou combattus, ils n'èxistent pas encore,
suivant le langage de notre auteur; pour qu'ils de-
viennent choses de la vie, qu'ils s'incorporent à
notre personnalité et que nous en soyons respon-
sables, il faut qu'ils se manifestent, qu'ils se chan-
gent en paroles et en actions. Nous ne nions pas
leur importance; nous disons simplement qu'ils
- 277-
n'exercent leur pouvoir sur nous et sur les autres
qu'à la condition de se manifester extérieurement.
Cette manifestation, quelle qu'en soit la forme, est
un acte, qui est nécessairement intérieur et volon-
taire avant d'être phénoménal. Or s'il en est ainsi,
- ce que nul ne contestera, - ne peut-on pas en
conclure que le sentiment aboutit à la volonté, ou
que la volonté est un sentiment développé, mûri,
complet, en d'autres termes que sentiment et vo-
lonté sont une seule et même chose?
Le psychologue suédois est de cet avis. Pour lui
le cœur est le siège de la volonté ou de l'amour,
comme la tête est le siège de l'intelligence ou de
l'entendement. Notre amour dominant détermine la
place que nous occupons dans l'échelle des êtres, il
nous classe parmi les bons ou parmi les méchants,
nous associe avec telle Société du Ciel ou de l'En-
fer; mais cet amour n'est ni inconscient ni fatal, il
résulte d'une libre détermination, il est lui-même
une volonté générale et décisive. De cet amour
principal découlent des affections particulières, des
sentiments partiels qui règlent les détails de notre
vie, et qui ne sauraient le faire s'ils n'étaient aussi
des volitions.
« On aime ce qu'on veut, et on veut ce qu'on
aime" : voilà sur ce point la doctrine de Swéden-
borg, et elle me parait incontestable. En effet, on
ne saurait vouloir, je veux dire vouloir librement,
ce qu'on n'aimerait pas; d'autre part on ne saurait
aimer une chose sans la vouloir. 11 peut bien se li-
- 278-
vrer en nous un combat entre des affections diffé-
rentes, - naturelles, spirituelles ou célestes; -
mais alors la plus forte maîtrise la plus faible, rem-
porte la victoire et notre âme recouvre son unité.
Ainsi l'amour de Dieu peut triompher de l'amour
du monde, la charité de l'égoïsme, l'humilité de
l'orgueil, ou vice versa, et suivant l'issue de ce con- \
fIit nous devenons meilleurs ou pires, pieux et nobles
ou révoltés et corrompus. Tout cela nous est impu-
table et notre conscience nous le dit: preuve que
cela provient de l'usage, normal ou illicite, de notre
volonté.
Du reste, en ramenant le Mental humain à deux
facultés au lieu de trois, Swédenborg n'a pas in-
nové: il n'a fait que suivre Descartes, précédé lui-
même à cet égard par Calvin. L'autorité de ces deux
grands esprits suffirait, s'il en était besoin, pour le
couvrir.
*
* *
Mais si le Mental est double quant aux « essen-
tiels » ou facultés qui le composent, il est double
également au point de vue des degrés discrets. Il
existe en effet, à ce dernier égard, un Mental ration-
nel, qui appartient à l'interne de l'être humain, et
un Mental naturel, qui appartient à son externe. Le
premier doit être comme un maitre de maison qui
commande, et le second comme un serviteur qui
obéit.
Quand l'homme est soumis à la loi divine, telle
qu'il la connaît, son Mental rationnel ou intél'ieur
- 279-
vit déjà dans le Monde spirituel et pense spirituelle-
ment. tandis que son Mental naturel ou extérieur
vit dans le monde naturel et pense naturellement.
Les choses spirituelles tombent alors dans les natu-
relles et font un par Correspondance.
*
* *
Le Mental naturel existe chez tout homme et se
développe le premier. Il se meut dans le domaine
des naturels, qui appartiennent au corps, mais qui
ne sont pas pour cela exclusivement matériels ou
physiques, car certaines connaissances et certaines
idées en font partie. Ainsi ce que Swédenborg ap-
pelle les «scientifiques », j'entends par là les sciences
proprement dites, consistent dans l'observation sen-
sible des phénomènes et dans les conclusions que
la pensée naturelle en tire. Voilà pourquoi les sa-
vants s'élèvent si rarement au-dessus d'une concep-
tion matérialiste de l'univers; pour que leur philo-
sophie devienne religieuse, il faut que des éléments
spirituels se soient introduits d'autre part dans leur
expérience.
C'est dans le Mental naturel que les choses de la
terre et celles du Ciel se rencontrent, et c'est grâce
à lui que les hommes servent de medium entre la
nature et Dieu. En effet, nous avons été créés de
telle sorte que par notre intermédiaire les Divins
du Seigneur descendent jusqu'aux derniers de la
nature. et que de là ils montent vers Celui qui siège
au-dessus des Cieux.
-280-
« Que l'homme ait été ainsi fait, on le voit en ce
qu'il est un microcosme (petit monde) quant à son
corps. Tous les mystères de la nature ont été dépo-
sés en lui. Car tout ce qu'il y a de mystérieux
dans l'éther et dans ses modifications a été placé
dans l'œil; tout ce qu'il y a de mystérieux dans l'air
a été placé dans l'oreille; tout ce qu'il y a d'invi-
sible qui flotte et agit dans l'air a été placé dans
l'organe de l'odorat, où il est perçu; tout ce qu'il y
a d'invisible dans les eaux et dans les autres fluides
a été placé dans l'organe du goût. Les changements
d'état eux-mêmes ont été placés de tous côtés dans
le sens du toucher, outre que les choses encore plus
cachées seraient perçues dans nos o r ~ a n e s inté-
rieurs, si notre vie était selon l'Ordre. Il est dès lors
évident que par l'homme il y aurait descente du Di-
vin dans le dernier de la nature, et ascension de ce
dernier vers le Divin, si par la foi du cœur, c'est-à-
dire par l'amour, l'homme reconnaissait le Seigneur
pour sa fin dernière et première.
:e Tel a été l'état des Très anciens, qui furent des
hommes célestes; car tout ce qu'ils saisissaient par
quelque sens était pour eux un moyen de penser au
Seigneur et à son royaume. C'était la source du
plaisir qu'ils prenaient aux choses mondaines et
terrestres. Bien plus, quand les inférieurs et les
derniers de la nature étaient ainsi contemplés, ils
leur apparaissaient comme vivants; car la vie de
laquelle ils descendaient était dans la vie interne et
dans la perception de ces hommes, et les choses qui
-281-
se présentaient à leurs yeux étaient les images de
cette vie. "
Cette divine communication fut symbolisée, dans
l'histoire du patriarche Jacob, par les anges mon-
tant et descendant sur une échelle dressée à terre,
dont le sommet atteignait le Ciel et sur laquelle se
tenait Jéhova.
Le Mental naturel semble au premier abord être
une « porte" par laquelle nous entrons dans le do-
maine interne, qui est celui de l'esprit. Il semble,
en d'autres termes, que nos affections et nos pen-
sées proviennent des impressions sensibles, c'est-à-
dire des objets matériels. Mais c'est une simple ap-
parence, une illusion, comme on le voit par cette
régIe générale que les postérieurs ne peuvent in-
fluer dans les antérieurs. En effet, les antérieurs in-
fluent dans les postérieurs, ou, ce qui revient au
même, les supérieurs influent dans les inférieurs,
les intérieurs dans les extérieurs, les plus purs dans
les plus grossiers; mais l'inverse n'a jamais lieu.
Ainsi, malgré les apparences, l'homme interne ou
rationnel influe dans l'homme externe ou naturel,
et il ne saurait en être autrement en vertu de
l'Ordre immuable qui régit toutes choses.
Le Mental naturel peut et doit être régénéré par
cette action de haut en bas ou du plus pur sur le
plus grossier, c'est-à-dire par le Mental rationnel au
moyen des connaissances du vrai et du bien, con-
naissances qui de l'entendement, où elles étaient,
passent alors dans la volonté. Cette régénération est
-282 -
nécessaire pour mettre fin à la guerre intestine dont
nous avons parlé, en réconciliant ces deux facultés
fondamentales et en rétablissant l'unité dans l'in-
dividu.
*
* *
Le Mental "ationnel est un autre nom pour
l'homme interne, car la volonté et l'intelligence in-
ternes sont ses deux constituants. Ce Mental, dont
les idées sont intellectuelles ou immatérielles, ne
pense d'après les mots d'aucune langue, ni par con-
séquent d'après les formes naturelles : aussi pense-
t-il en un moment ce qu'il peut à peine exprimer
en une heure, et cela grâce aux universaux qui ren-
ferment une quantité de singuliers.
Il existe chez chaque homme «deux portes »,
dont l'une conduit vers l'Enfer et l'autre vers le
Ciel; la première est ouverte chez les bons, la se-
conde chez les méchants. Deux chemins aboutissent
en effet au Mental rationnel: un chemin supérieur
ou interne par lequel entrent le bien et le vrai pro-
cédant du Seigneur, et un chemin inférieur ou ex-
terne par lequel entrent le mal et le faux sortis de
l'Enfer. Le Mental rationnel, vers lequel se dirigent
ces chemins opposés, est lui-même dans le milieu.
L'Ecriture Sainte le compare à une ville, avec des
portes, assiégée par des ennemis, qui dans le sens
spirituel sont les esprits mauvais, tandis que ses
défenseurs sont les anges. Si les adversaires pou-
vaient pénétrer dans la ville, l'homme serait entiè-
rement perdu; mais quand ils remportent un avan-
- 283
tage et croient l'avoir prise d'assaut, elle est alors
fermée et il n'y influe plus du Ciel ni bien ni vrai,
sauf par quelques fentes qui laissent passer un peu
de lumière. En conséquence, de tels hommes ne
sont plus réellement rationnels, quoiqu'il leur
semble qu'ils le soient. Ils n'ont plus rien de la
charité ni de la foi, placent le bien dans le mal et le
vrai dans le faux, et sont appelés « morts ", eux qui
pensent être plus vivants que les autres. Tout cela
parce que la porte du Ciel leur a été fermée r
*
Comme on peut l'inférer de ce qui précède, le
Mental rationnel est dans la lumière céleste, tandis
que le Mental naturel est dans la lumière du monde,
ce que Swédenborg démontre de la façon suivante:
« E..es choses qui sont dans l'homme externe,
quoiqu'elles ne semblent pas appartenir à la lu-
mière du monde, y appartiennent cependant; car
rien ne peut être saisi par l'homme naturel sinon
par le moyen des choses qui existent dans le sys-
tème solaire, et n'ont une forme que par la lumière
et son ombre. Toutes les idées du temps et de l'es-
pace, - qui jouent ici-bas un si grand rôle que
sans elles nous ne saurions penser, - appartiennent
aussi à la lumière du monde. Mais la lumière du
Ciel est pour l'homme spirituel ou interne. Notre
Mental intérieur, où les idées intellectuelles rési-
dent, est dans cette lumière. L'homme ignore cela,
bien qu'il appelle vue son entendement et qu'il lui
- 284,-
attribue une lumière. La raison de cette ignorance,
c'est que, tant qu'il est dans les mondains et dans
les corporels, il perçoit seulement les choses qui ap-
partiennent à la lumière du monde et non celles qui
appartiennent à la lumière du Ciel. Cette lumière cé-
leste vient du Seigneur seul. Aussi est-elle immen-
sément plus parfaite et plus brillante que la lumière
du monde, et contient-elle l'intelligence et la sa-
gesse. Elle influe dans la lumière du monde et rend
l'homme naturel capable d'avoir des perceptions
sensibles. »
*
* *
"Entre ces deux lumières, ou entre les choses
qui sont dans la lumière du Ciel et celles qui sont
dans la lumière du monde, il existe une Correspon-
dance, quand l'homme naturel fait un avec l'homme
spirituel, c'est-A-dire quand l'externe est au service
de l'interne; alors ce qui existe à la lumière du
monde est le représentatif de ce qui existe à la lu-
mière du Ciel. li
Mais il n'y a pas uniquement Correspondance
entre ces lumières, il y a de plus Influx de l'une
dans l'autre, de la lumière spirituelle dans la lu-
mière matérielle. Quant aux hommes, cet Influx,
qui consiste en vrais et en biens, ne peut être
reçn que par ceux qui sont dans l'innocence, dans
l'amour envers le Seigneur et dans la charité, car
chez eux seuls le Mental rationnel a été ouvert.
Etant pensée et volonté, le Mental n'a proprement
affaire qu'au bien et au vrai, mais il ne reçoit les
- 28f) -
choses spirituelles et célestes que dans la mesure
où elles sont adaptées à sa conception. Avan't l'avè·
nement du Christ, les Juifs étaient dans une telle
incrédulité qu'ils ne savaient rien sur la survivance,
sur l'homme interne, sur la foi et la charité, et que
leur religion était formaliste et intéressée. Aujour-
d'hui encore, ceux qui ne vivent que pour eux-
mêmes et pour le monde ont en aversion les choses
d'en haut; s'ils lisent la Parole, elle les ennuie, et
ils se gardent d'en rechercher le sens spirituel. Il
en est tout particulièrement ainsi des savants, qui
sont plus tentés que les autres de se glorifier de
leur intelligence. Aussi le Seigneur remercie-t-il
son Père d'avoir caché ces choses aux sages et aux
intelligents et de les avoir révélées aux enfants, c'est-
à-dire aux simples. C'est en effet la fausse science
qui a réduit en système, pour le répandre ensuite
dans les masses, le matérialisme ou l'athéisme.
Nous devons faire effort pour posséder Mens sana
in corpore sano, un Mental sain dans un corps bien
portant. Il faut pour cela, comme nous l'avons vu,
que ce Mental soit régénéré; autrement il n'a pas la
puissance de se faire obéir, car cette puissance lui
vient exclusivement de l'Influx divin. Il n'est rien
par lui-même, et sans la vie que le Seigneur lui
communique incessamment il n'aurait pas même la
faculté de penser.
- 286-
4. La Disposition.
Nous venons d'étudier trois des quatre termes em-
ployés par notre écrivain pour désigner l'Ame sous
ses différents aspects; dans la langue originale ces
quatre termes sont Spiritus, Anima, Mens et Ani-
mus. Il nous reste à voir le second de ceux qu'il est
malaisé de traduire du latin en français. Nous
avons rendu Mens par le Mental; nous rendrons
Animus par l'Esprit, la Disposition ou l'Intention.
En ce faisant, nous prêterons le flanc à la critique,
mais il nous est impossible de faire autrement; car
il nous manque pour le moins un mot, l'équivalent
de Nous en grec et de Mind en anglais. Preuve nou-
velle que les langues ne correspondent pas avec
exactitude, et qu'une traduction est du plus au
moins une trahison. Traduttore tradittore.
Le Bois des Guays a dû rendre, dans l'immense
majorité des cas, Animtls par Esprit, en mettant
Animus en parenthése pour distinguer cet Esprit-là
de celui qui est la traduction normale et constante
de Spiritus 1. Cette pauvreté de notre idiome est un
véritable inconvénient pour la psychologie. Or, si
Animtlg désigne certainement l'Esprit, c'est dans le
sens spécial de Disposition et d'Intention, bien que
ces derniers mots puissent rarement figurer dans
une version française des ouvrages de Swédenborg.
l Les Anglais ont deux termes pour Spiritus: GOOst et Spirit.
,.
,. ,.
- 287-
L'Animus (Disposition, Esprit) est une sorte de
Mental très extérieur, formé par des inclinations et
des affections naturelles résultant principalement de
l'éducation, de la société et de l'habitude. Est-il
identique avec le Mental naturel ou plus extérieur
encore?
J'allais dire que nous n'en savons rien, n'ayant
pas rencontré de réponse à cette question dans les
œuvres principales de Swédenborg; mais je trouve
une explication là-dessus dans ses Adversaria, où je
lis plusieurs passages tels que ceux-ci:
« Le Mental inférieur ou naturel, ordinairement
appelé Animus.... La troisième des facultés de
l'homme, en succession, est le Mental naturel ou
Animus. - Il a été donné aux bêtes un certain Men-
tal, nommé l'Animus, d'après lequel elles sont ap-
pelées animaux: la même faculté a été donnée à
l'homme afin qu'elle rendît des services à son Men-
tal intellectuel. - Les bontés infracélestes affectent
proprement le Mental naturel, ou Animus, que les
hommes ont en commun avec les animaux. ])
Potts dans sa Concordance tantôt conserve le subs-
tantif latin Animus, tantôt le traduit par les mots
anglais Mind, Disposition et Intuition. Il rend donc
Mens et Animus par l'unique vocable Mind, ce qui
confirme l'identification que nous avons faite de
l'Animus avec le Mental inférieur ou extérieur.
*
* *
- 288-
Cela étant, nous aurons très peu à dire de la Dis-
position. Elle nous est connue chez les autres par
les manifestations corporelles, surtout par le son de
la voix, les gestes et la physionomie. En effet, « si
les intimes ne paraissent plus aujourd'hui sur la
face, les intérieurs s'y montrent en quelque ma-
nière, à moins que l'homme n'ait appris dès l'en-
fance à dissimuler; car il prend alors comme un
autre caractère et par conséquent revêt un autre
visage. C'est ce dont les hypocrites ont contracté
plus que tous les autres l'habitude, et cela d'autant
plus qu'ils sont plus fourbes. Chez les gens sincères,
le bien rationnel se montre sur la figure d'après un
certain feu de la vie, et le vrai rationnel d'après la
lumière de ce feu. Chacun de nous connaît cela par
une sorte de science innée, sans étude, car c'est
l'Esprit de l'homme qui se manifeste ainsi par la vie
relativement au bien et au vrai; et comme l'homme
est un Esprit revêtu d'un corps, il sait cela d'après
la perception de son Esprit, c'est-à-dire d'après lui-
même.»
« Les intérieurs se manifestant de cette manière,
les Très anciens, - ignorant absolument la dissi·
mulation, à plus forte raison l'hypocrisie et la four-
berie, - voyaient clairement les Mentais d'un autre
homme sur son visage comme dans une forme.
Aussi le visage signifiait-il les volontaires et les in-
tellectuels, ou les intérieurs rationnels quant au
bien et au vrai. »
"
* *
- 289-
En résumé, selon notre grand anthropologiste,
l'homme est constitué comme suit du dedans au
dehors:
1° L'Ame (Anima) ou l'intime, qui communique
avec Dieu, source de toute vie.
2° Le Mental (Mens), tant naturel que spirituel,
formé de l'entendement et de la volonté.
30 La Disposition (Animus), qui n'est autre chose
que le Mental extérieur ou naturel.
4° L'Esprit (Spiritus), portion suprasensible et
pourtant organisée de notre être, élément essentiel,
vital, qui fait agir le corps. Cet Esprit comprend
l'Ame et les deux portions du Mental, par consé-
quent aussi la Disposition.
5° Enfin le Corps, matériel ou naturel, dont l'Es-
prit est survêtu pendant son séjour sur la terre, et
qui lui sert d'instrument dans ses rapports avec le
monde et J'humanité. Cet instrument disparait
quand il a cessé d'être utile.
Par la mort et la résurrection, l'homme s'élève
dans la sphère invisible avec un corps non moins
réel que le précédent, plus réel même et à tous
égards plus parfait, corps désigné par Swédenborg
comme Cl spirituel» et 0: substantiel ». L'homme de-
vient alors pur Esprit en attendant d'être un Ange,
ce que chacun de nous est par destination.
SWÉDItNBOI\G V 19
- 290-
Le Rationnel.
Après avoir défini l'Ame sous ses diverses faces et
en avoir analysé les facultés, il nous reste quelque
chose à dire sur un sujet qui rentre dans la psycho-
logie, mais sur lequel nous n'avons pas eu l'occasion
de nous expliquer suffisamment. Je veux parler du
Rationnel.
Rappelons-nous que notre auteur est minutieu-
sement exact dans son langage; nous distinguerons
donc avec soin, dans les adjectifs qu'il emploie, les
trois degrés de comparaison: le positif, le compara-
tif et le superlatif.
Or, d'après Swédenborg, il existe chez chacun de
nous: 1
0
un homme interne; 2° un homme ration-
nel ; 3° un homme externe ou naturel. L'homme ra-
tionnel peut être appelé intérieur. Il tient en effet le
milieu entre l'homme interne et l'homme externe.
Dans l'état de chute où nous vivons, l'homme ne
nait pas rationnel, il le devient par l'Influx du Sei-
gneur.
Nous avons vu que le Mental ,a, pour ainsi dire,
deux compartiments: qu'il est d'une part naturel,
de l'autre rationnel. Employé substantivement, le
Rationnel est difficile à distinguer du Mental ration-
nel, et me parait tout à fait synonyme de notre mot
Raison. Voici en tout cas ce que Swédenborg en
dit :
- 291-
Le Rationnel sert d'intermédiaire entre notre ex-
terne et notre interne; il est donc supérieur aux
autres facultés naturelles, quoiqu'il soit inférieur à
l'Intelligence proprement dite. Car l'Intelligence ap-
partient à l'interne; elle vient, par ordre de dignité,
immédiatement après la sagesse et avant la science '.
« Trois choses constituent l'homme externe: le
Rationnel, le Scientifique et le Sensuel. Le Ration-
nel est plus intérieur que les autres. C'est par lui
que l'homme externe est uni à l'interne. » - « En
un mot, l'homme intérieur ou moyen n'est autre
chose que l'homme rationnel, qui devient soit spi-
rituel, soit céleste quand il regarde en haut, mais
qui reste animal quand il regarde en bas. »
Quoique bon primitivement, le Rationnel est de-
venu mauvais et infernal par la déchéance de la fa-
mille humaine. Il était interne dans la Très an-
cienne Eglise, mais il est externe depuis le commen-
cement de l'Eglise Ancienne, c'est-à-dire depuis
l'inondation du mal et du faux symbolisée dans la
Bible par le déluge.
« Il semble que l'homme devienne rationnel au
moyen des choses sensuelles et scientifiques, pour-
l Chez ceux qui sont dans l'amour envers le Seigneur, c'cst-à-djre
chez les hommes célestes, la sagesse, l'intelligence, la science et
œ se suivent en ordre de l'intime au dernier. La sagesse y est
car c·est vouloir bien d'après l'amour; l'intelligence vient
en second, car c'est comprendre bien d'après vouloir bien. Ces deux
appartiennent à l'homme interne. La science est savoir bien, et
rœuvre est raire bien. Ces deux derniers appartiennent à l'homme
externe.
- 21}2-
tant c'est une erreur. Le bien influe constamment
du Seigneur par notre faculté rationnelle et adopte
les scientifiques; or dans la mesure où il réussit à
les adopter et à les organiser, dans cette mesure
exacte nous devenons rationnels. »
*
* *
Tout ce qui fait partie du Rationnel purement
humain doit être détruit. '" L'homme en train de se
régénérer a deux Rationnels: l'un avant la régéné-
ration, l'autre après. Le premier lui vient par l'ex-
périence des sens, par la réflexion concernant la vie
civile et morale, par les connaissances et par les rai-
sonnements scientifiques, mais aussi par la connais-
sance des choses spirituelles, connaissance puisée
dans la doctrine de la foi et dans la Parole de Dieu.
» Il en est autrement du Rationnel après la régé-
nération. Il est formé par le Seigneur au moyen des
affections du bien et du vrai spirituels, affections
implantées d'une façon merveilleuse dans les véri-
tés du Rationnel précédent. Ainsi les choses qui s'y
trouvent en harmonie avec ces bonnes affections
sont vivifiées; les autres en sont séparées, comme
n'ayant aucune utilité, jusqu'à ce qu'à la fin les
vrais et les biens spirituels soient rassemblés pour
ainsi dire en fascicules, les choses inconciliables,
qui ne peuvent être vivifiées, étant rejetées à la cir-
conférence. »
« Le premier Rationnel est tout d'abord semblable
au fruit vert, qui mûrit peu à peu jusqu'à ce qu'il
- 293-
s'y forme des semences, et quand il est assez déve-
loppé pour commencer à se séparer de l'arbre, son
état est parfait. Le second Rationnel est comme le
même fruit provenant d'une bonne terre, dans le-
quel les choses placées autour des semences tom-
bent en décomposition; les semences poussent alors
par une force intime, produisent une racine, puis
un rejeton qui s'élève au-dessus du sol et devient
un nouvel arbre. Cet arbre se développe, porte à
son tour des fruits, et finit par former des jardins et
des paradis. "
« D'après son premier Rationnel, l'homme croit
penser le vrai et faire le bien par lui-même; mais,
une fois qu'il est régénéré, le second Rationnel, qui
lui est accordé d'en haut, le conduit à se rendre
compte que le bien et le vrai proviennent du Sei-
gneur. Alors le propre 1 du Rationnel précédent est
insensiblement séparé, et l'homme est doué d'un
propre céleste, qui devient celui de son nouveau
Rationnel. ])
*
* *
Ainsi, comme Platon, Swédenborg admet deux
Rationnels. L'un, celui de l'homme naturel et dé-
chu, est esclave des apparences et par conséquent
trompeur; l'autre, celui du régénéré, est éclairé par
la lumiére du Ciel, synthétise à notre usage toutes
les révélations divines, et nous rend capables de
1 Proprium. Le propre de l'homme, c'est ce que celui ... ci est natu-
rellement, par lui· même, indépendamment de Dieu.
- 294-
discerner clairement le sentier qui mène à la vie
éternelle.
«Voici, dit Swédenborg, comment les choses se
passent. La science n'a pas de plus ardent désir que
de pénétrer dans les célestes pour les examiner, ce
qui est contraire à l'Ordre, car elle viole par là les
célestes. L'Ordre véritable, c'est que le céleste s'in-
troduise par le spirituel dans le Rationnel et se l'a-
dapte, » en d'autres termes, que l'Influx aÏt lieu de
l'intérieur à l'extérieur, ou de haut en bas. « Si cet
Ordre n'est pas observé, il ne peut y avoir aucune
sagesse. »
Swédenborg insiste fortement là-dessus. «Il est
en effet dans l'Ordre que le céleste influe dans le
spirituel, le spirituel dans le Rationnel et le Ration-
nel dans le scientifique. Quand cet Ordre existe, le
spirituel est adapté par le céleste, le Rationnel par
le spirituel et le scientifique par le Rationnel. Les
scientifiques deviennent alors les derniers vases
correspondant aux Rationnels, les Rationnels cor-
respondent aux spirituels et ceux-ci aux célestes.
Là où cet Ordre existe, le céleste ne peut être violé;
il est violé partout ailleurs. »
*
* *
Il Y a donc, selon notre auteur, une hiérarchie en
l'homme, la vie, qui a sa source en Dieu, passant de
l'intime à l'extime, de l'âme au corps, à travers
toutes les sphères intermédiaires de l'être. Cet en-
seignement est d'une extrême importance; car il
- 295-
écarte absolument le matérialisme, qui, sous des
formes diverses, nous a fait tant de mal depuis le
dix-huitiéme siècle, et qui règne encore dans une
grande partie de la société sous l'influence des soi-
disant « libres-penseurs co. Cette profonde psycholo-
gie établit le spiritualisme le plus réaliste et le plus
normal, non pas un spiritualisme exclusif et intolé-
rant, qui nie la matière, mais un spiritualisme large
et modéré, qui subordonne le corps à l'âme, la ma-
tière à l'esprit.
Nous avons à faire, à propos du Rationnel, une
seconde observation non moins sérieuse et non
moins encourageante. Ce qui en a été dit prouve que
la Régénération est nécessaire. L'homme, quel qu'il
soit, est appelé à ce changement radical, à cette
évolution du dedans au dehors; s'il s'y refuse, il se
montre indigne et par sa faute incapable de parve-
nir à sa haute destination. Voilà l'Evangile confirmé
dans ses saintes exigences, ou quant au caractère
distinctif de sa morale, et le Christ justifié d'avoir
dit: « Convertissez-vous 1 Il faut que vous naissiez
de nouveau. Si un homme ne nalt d'eau et d'Esprit,
il ne peut entrer dans le royaume de Dieu ... La phi-
losophie de Swédenborg est essentiellement chré-
tienne.
- 296-
Le principe d'Ignorance ou l'Agnosticisme.
Des trois systèmes par lesquels on a tenté d'ex-
pliquer les relations de l'Ame et du corps, Swéden-
borg s'est prononcé pour le second, l'Influx spiri-
tuel ou occasionnel, qui repose sur les lois de
l'Ordre; mais, en l'approuvant, il reconnaissait que
cette opinion n'était pas démontrée, que la vérité
n'y était présentée qu'obscurément, qu'i! restait par
conséquent à la mettre en pleine lumière. C'est ce
qu'il pense avoir fait lui-même; je vous laisse à ju-
ger s'il a réussi.
*
*- *
Cependant ces trois hypothèses n'ont pas satisfait
tout le monde. Une quatrième étant impossible, et
le point de vue du grand Suédois demeurant in-
connu en dehors d'un cercle limité de partisans, on
est tombé dans une erreur qui, favorisant la paresse
et l'insouciance de la pensée, s'est répandue avec
facilité. On prétend aujourd'hui que tous les pro-
blèmes dépassant la sphère des sens corporels et de
la nature sont pour nous insolubles. Les savants et
les philosophes ont pour devoir d'accepter aveuglé-
ment, sur ce qu'ils ne peuvent pas mesurer et tou-
cher, une ignorance systématique. De là une nou-
velle forme de paganisme, sans parallèle jusqu'ici,
le culte de l'Inconnaissable.
- 297-
Les merveilleux progrès des sciences physiques
nous amènent, dit-on, à confesser notre ignorance
sur tout ce qui n'est pas matériel, ignorance incu-
rable, perpétuelle, nécessaire. Dans toutes nos re-
cherches, nous rencontrons une ligne que l'intelli-
gence et l'ingéniosité humaines sont incapables de
franchir. Cette ligne est facile à distinguer: d'ail-
leurs Lord Bacon l'a clairement tracée, et c'est pré-
cisément là le plus signalé service qu'il a rendu à
l'humanité.
Cette dernière assertion n'est point fondée. Bacon
de Vérulam déclare, il est vrai (cela n'est pas con-
traire à nos vues), «qu'on tenterait vainement de
faire descendre les sublimes mystères de la religion
au niveau de notre raison, li et que" nous devrions
plutôt élever nos esprits jusqu'au trône adorable de
la vérité divine; li mais il ajoute:
« Il en est autrement quant à la nature des esprits
et des anges, cela n'étant ni insondable, ni défendu,
mais en grande partie à la portée de l'esprit hu-
main, en raison de leur affinité. L'Ecriture nous dé-
fend en effet d'adorer les anges, ou d'entretenir à
leur égard des idées fantastiques jusqu'à les exalter
au-dessus des créatures; mais la sobre -recherche les
concernant, soit qu'elle s'élève à la connaissance de
leur nature par l'échelle des êtres corporels, soit
qu'elle les considère dans notre mental comme dans
un miroir, n'est nullement interdite. On peut en dire
autant des esprits révoltés ou impurs. Leur rendre
un culte quelconque serait encore pis; mais l'exa-
- 298-
men et la connaissance de leur nature, de leur pou-
voir et de leurs illusions apparaissent, d'après la
Bible, la raison et l'expérience, comme formant une
partie considérable de la sagesse spirituelle '. »
* *
Nous ne nous arrêterons donc pas à ce « principe
d'ignorance », qu'on appelle aujourd'hui l'agnos-
ticisme, et qui contredit catégoriquement l'idée de
Révélation. La foi chrétienne a le sentiment de con-
naitre par expérience et Dieu et les choses spiri-
tuelles. Quant à Swédenborg, il croit avoir construit
un pont sur l'abîme qui sépare les phénomènes phy-
siques des faits de conscience, et nombre de per-
sonnes intelligentes, capables d'apprécier sa philo-
sophie, sont convaincues qu'il a raison. S'il a réussi
là où tous ses prédécesseurs avaient échoué, c'est
qu'il s'est servi de la méthode analytique, dont il
avait reconnu l'efficacité dans ses longues études
sur les divers règnes de la nature'.
« L'Ame, dit-il, a toujours fixé la profonde atten-
tion de presque tous les esprits humains, depuis
l'enfance de la philosophie; elle les tient encore en
suspens, divisés et perplexes.... En conséquence,
dans le but de poursuivre mes investigations (sur
le mode d'!lxistence et la nature de l'Ame) et de ré-
soudre cette difficulté, j'ai décidé de m'en appro-
1. Advancement of liv. Ill, chap. i.
:If Voir Appendice, Note 2. La Philosophie de Swédenborl'.
- 299-
cher par la voie analytique; et je pense être le pre-
mier qw; ait choisi cette marche. "
* *
Le principe qui a permis au génial Scandinave de
triompher d'une difficulté regardée comme invin-
cible est exprimé dans les lignes suivantes : «Il
existe une Correspondance de la volonté et de l'en-
tendement avec le cœur et les poumons, par consé-
quent une Correspondance de toutes les choses du
mental avec toutes les choses du corps. »
Swédenborg poursuit: «Que cela soit resté in-
connu, - encore qu'on eût pu le connaitre, - c'est
parce que l'homme est devenu si externe qu'il n'est
pas disposé à reconnaître ce qui n'appartient pas à
la nature. La nature a fait et fait toujours les délices
de son amour et par suite de son intellect. Voilà
pourquoi il lui déplaît d'élevel' sa pensée au-dessus
et au delà du naturel, vers quelque chose d'exclusi-
vement spirituel. Aussi a-t-il été et reste-t-il encore
incapable de penser de lui-même autrement qu'il ne
fait, c'est-à-dire de considérer l'ordre spirituel
Gomme un ordre naturel simplement plus pur, et la
Correspondance comme quelque chose dont l'Influx
a lieu par continuité. Il y a plus: l'homme pure-
ment naturel est incapable de penser à rien qui soit
séparé du naturel; pour lui cela n'existerait pas.
» Il est encore une raison pour laquelle cela n'a
pas été vu et connu jusqll'à notre époque. Toutes
les choses qui se rapportent à la religion. et qu'on
300 -
nomme spirituelles, ont été éloignées de la vue de
l'homme en vertu du principe dogmatique qui pré-
vaut à travers tout le monde chrétien, à savoir que
les matières théologiques d'espèce spirituelle, que
les conciles et des chefs élus ont déterminées, doi-
vent être reçues avec une foi aveugle, attendu que,
selon leur façon de parler, elles dépassent l'intel-
ligence.
» Dès lors quelques-uns ont supposé que le spiri-
tuel est, pour ainsi dire, un oiseau volant au-dessus
et au delà de l'air, dans l'éther, où le regard hu-
main ne peut l'atteindre; tandis qu'il est comme un
oiseau du paradis qui voltige près de notre œil, en
touche la pupille de ses magnifiques ailes et souhaite
d'être regardé. Par la vue de l'œil j'entends la vue
de l'intellect. »
*
* ..
La citatiou que nous allons faire, en faveur de la
même thèse, n'étonnera point ceux qui sont au cou-
rant des découvertes faites de nos jours sur la plus
haute antiquité, en particulier des savants ouvrages
dus à la plume des priucipaux occultistes et théo-
sophes cuntemporains.
« Les principes de la science chez les anciens, dit
notre auteur, différaient absolument de ceux de
notre temps. La science des anciens traitait de la
Correspondance des objets du monde naturel avec
ceux qui existent dans le Monde spirituel. I"es ma-
tières scientifiques, appelées maintenant Philoso-
phie, telles qu'on les rencontre chez Aristote et
- 301-
d'autres penseurs, leur étaient inconnues. C'est ce
que prouvent les livres des premiers écrivains, dont
plusieurs sont écrits en termes qui siguifiaient et
représentaient les choses intérieures, en leur cor-
respondant.
» La science des anciens les amenait à une con-
naissance des choses spirituelles et célestes, dont
l'existence même est à peine connue aujourd'hui.
Celle qui lui succéda, et qui est proprement nom-
mée Philosophie, éloigne plutôt le mental de ce qui
est céleste et spirituel, en pouvant s'appliquer à la
confirmation du faux. Elle a pareillement la ten-
dance d'obscurcir le mental quand elle confirme des
vérités, car elle consiste pour la plus grande part en
simples termes, qui servent à ces confirmations et
qui sont compris par un petit nombre. Encore ce
petit nombre ne s'entend-il pas sur la signification
de ces termes. On peut voir par là combien la race
humaine s'est éloignée du savoir antique, qui con-
duisait à la sagesse. »
*
* *
Ainsi notre écrivain part de la conviction raison-
née et inébranlable que les vérités religieuses sont
accessibles à l'homme, comme les vérités scienti-
fiques. Il n'y a pas une ligne de démarcation tirée
par la Providence pour séparer le domaine maté-
riel, livré à nos investigations, et le domaine spiri-
tuel, qui serait à tout jamais interdit à notre intel-
ligence. Ce dernier nous est ouvert aussi bien que
- 302-
le premier; bien plus, il est souverainement digne
de nos persévérantes recherches et de nos médita-
·tions. Comprendre Dieu, par suite la façon dont il
s'est révélé et la nature de notre parenté avec lui,
tel est sans doute le plus haut objet de notre pen-
sée, le véritable but de nos études. Nous devons ai-
mer Dieu non seulement de tout notre cœur, mais
de toute notre intelligence, et si ce devoir nous est
imposé, il nous est possible de le remplir.
Swédenborg tient beaucoup à cette idée; elle a en
effet une extrême importance. C'est un principe fon-
damental, qui seul permet de construire une théo-
logie rationnelle; 01" c'est là ce qu'il a voulu faire,
et ce qu'il a fait réellement de l'avis de ceux qui ont
pris la peine de l'étudier à fond. Mais, quoi qu'on
puisse penser de la manière dont il a formulé les
doctrines évangéliques, ce qui nous intéresse en ce
moment, ce n'est pas cela, mais le principe même
qu'il a appliqué de son mieux. Il a cru que l'Ame
humaine était capax Dei, capable de se faire une
idée sinon parfaite, du moins juste, de Dieu et des
choses de l'esprit.
Ce principe est repoussé par l'Eglise catholique.
Elle impose des dogmes traditionnels, qu'on doit
admettre les yeux fermés, et dont l'acceptation est
d'autant plus méritoire qu'elle exige de la raison un
plus grand sacrifice.
Les protestants n'en sont plus là. Ils proclament
volontiers que la Révélation est essentiellement rai-
sonnable. Mais ne se figurent-ils pas que, dans se.
- 303-
articles capitaux, elle est obscure, incompréhen-
sible, et qu'il vaut mieux la recevoir en bloc, sur
l'autorité du cœur et de la conscience, sans la sou-
mettre dans le détail à un examen rigoureux?
N'affirment-ils pas qu'il y a, dans l'orthodoxie, des
vérités à tout jamais mystérieuses, transcendantes,
que Dieu nous a cachées exprès, et qu'il serait témé-
raire de regarder en face? Ne disent-ils pas qu'il faut
croire ces mystères avec la simplicité de l'enfant, et
que chercher à les approfondir, c'est se condamner
au doute, si ce n'est à l'incrédulité?
Cette manière de voir prévalait dans nos Eglises
au dix-neuvième siècle, et certainement elle n'en a
pas disparu. Si nos théologiens ont une idée plus
exaltée de l'intelligence humaine, la masse des
fidèles et beaucoup de pasteurs sont encore à demi
catholiques à cet égard. Ils ne sentent pas que Dieu
se platt à tout expliquer à ses enfants, que nous lui
sommes par conséquent agréables en scrutant les
choses suprasensibles aussi bien que celles de la
nature.
*
* *
Remarquez en tous cas la largeur d'esprit de
Swédenborg. Dans un temps où le protestantisme
est fort étroit, il 't'eut qu'on étudie tout sans excep-
tion, qu'on se pose les plus graves problèmes et
qu'on les discute avec une entière franchise, qu'on
revise impartialement, sans peur de l'intolérance,
les formules dogmatiques consacrées par les siècles.
Lui-même donne l'e:l<emple de la hardiesse la plus
- 304-
consciencieuse en écrivant uae Somme théologique
qui, sur les points essentiels: s'écarte grandement
du luthéranisme suédois de son temps. Je veux par-
ler de La Vraie Religion chrétienne. Nos Facultés
de théologie, comme les séminaires et les Universi-
tés catholiques, ignorent presque absolument ce
grand ouvrage; il n'en reste pas moins la plus forte
systématisation qu'on ait jamais entreprise et du
christianisme lui-même et d'une philosophie uni-
verselle.
*
* *
Il serait intéressant de montrer, si nous en avions
le temps, par quels degrés successifs Swédenborg
s'appropria les vérités nouvelles qui lui furent ré-
vélées; car, dans l'œuvre de la grâce comme dans
celle de la nature, rien ne se fait brusquement et
sans préparation. Or, si notre mental est appelé à
scruter les arcanes célestes, nulle étude n'est plus
délicate et plus ardue, nulle n'exige de pareils ef-
forts d'entendement et de volonté; aussi peu
d'hommes s'y consacrent-ils avec la persévérance et
l'abnégation sans lesquelles on ne peut aboutir.
Il y a beaucoup d'idées courantes à abandonner,
de préjugés à écarter, de liens à rompre, de défauts
personnels à corriger, d'actes compromettants à ac-
complir, avant qu'on soit prêt à recevoir une illumi-
nation supérieure. C'est cette longue et difficile
préparation, à la fois intellectuelle et religieuse"qui
fait généralement défaut. Voilà pourquoi nous n'a-
vons personne à comparer à Swédenborg; voilà
- 305
pourquoi si peu de gens, même parmi les docteurs
des Eglises, se soucient de le connaître, à plus forte
raison de le comprendre et d'en profiter. Pour saisir,
les choses spirituelles, il faut devenir spirituel au
préalable" et pour être membre de la Nouvelle
Eglise, au sens où l'entendait notre auteur, il faut )
avoir passé par une transformation qui n'est im- 1
possible à aucun de nous, mais devant laquelle la 1
plupart reculent. "i
*
*
On sait assez de nos jours que la création maté-
rielle doit être étudiée sans parti pris, d'une ma-
nière aussi approfondie que possible et avec les mé-
thodes les plus rigoureuses; mais les chrétiens sont
loin d'être d'accord sur la nécessité d'examiner de la
même façon les questions spirituelles, de réformer
ce qu'il y a de fautif dans les doctrines du passé, et
de formuler une conception religieuse à la hauteur
des besoins de l'heure présente. Tandis que les sa-
vants se sont affranchis de la Bible, qui dans la Ge-
nèse était censée contenir une cosmogonie et ailleurs
des prophéties sur la fin du monde, les croyants de-
meurent asservis non seulement aux textes sacrés,
mais à l'interprétation officielle qu'on en donne au-
tour d'eux. Il faudrait briser ces chalnes d'airain,
examiner la Révélation avec une complète indépen-
dance à l'égard de toute autorité extérieure, dans la
certitude que la vérité se fait reconnaitre à l'âme
• 1 Cor. 2 : 13-15.
SWÉDENBORG V 20
- 306-
sincère qui la cherche comme le plus précieux des
trésors. C'est là précisément ce qu'a fait Swéden-
borg, et selon nous avec un plein succès. Il a cons-
truit, à lui seul, de toutes pièces, un système évan-
gélique qui explique l'homme et l'univers mieux
qu'on ne les expliquait à son époque, et même
mieux qu'on n'y réussit aujourd'hui.
*
*
*
Il raconte quelque part une vision qui l'encoura-
gea dans cette voie de libres recherches. Il vit un
jour un temple superbe, dont les fenêtres étaient de
cristal et sur la porte duquel se lisaient les deux
mots latins NUNC LICET. Il comprit que ce temple
symbolisait l'Eglise de l'avenir, la Cl Nouvelle Eglise»
qui allait être fondée sur le sens interne des Ecri-
tures. Nunc Licet. «Maintenant il est permis », sous-
entendu: de pénéh'er par l'intelligence dans les mys-
téres de la foi. Ce qui était interdit à l'homme natu-
rel, ou plutôt ce dont il n'était psychologiquement
pas capable, est désormais possible, légitime,
louable et bienfaisant pour les régénérés. En effet,
pour la premiêre fois dans l'histoire, le christia-
nisme leur est présenté sous une forme absolument
spirituelle, par conséquent satisfaisante au point de
vue philosophique. Pour la première fois aussi, on
leur fournit une Clef qui leur permet d'ouvrir la
porte, jusque-là verrouillée, de la Parole de Dieu, et
d'entrer intellectuellement dans les mystères de
l'Evangile.
307
*
* *
Heureux les fidèles, pasteurs ou laïques, qui font
un usage journalier de cette Clef, c'est-à-dire qui
lisent les profonds commentaires de notre auteur,
et qui, à leur lumière, ont compris la haute portée
des Ecritures! Pour eux, par exemple, l'Apocalypse
n'est plus un livre fermé de sept sceaux, les prédic-
tions de l'Ancien Testament ne sont plus démenties
par les faits, celles de Jésus-Christ nous concernent
directement, le jugement dernier a déjà eu lieu plu-
sieurs fois en attendant de se réaliser pour chacun
de nous dans le monde à venir. Mais, en dépit des
incertitudes navrantes de l'exégèse usuelle sur les
points les plus importants, nos théologiens ne sont
pas encore disposés à recourir à l'herméneutique de
Swédenborg, à ce symbolisme qui fut de tout temps
employé par les docteurs chrétiens, mais qu'i! re-
nouvela en le fondant sur la nature au moyen de la
Correspondance, c'est-à-dire en le rendant scienti-
fique. Ne se trouvera-t-il pas un penseur pour exa-
miner attentivement cette Clef dédaignée, et la
mettre à l'épreuve en essayant d'ouvrir l'arche
sainte verrouillée depuis si longtemps?
- 308-
Conclusion.
Nous n'avons pas épuisé notre matière. Sur plus j
d'un point spécial il y aurait encore à noter des ob-
servations intéressantes, des théories originales, en
particulier sur la double Mémoire (extérieure et in-
térieure) et sur la Conscience envisagée comme une
nouvelle volonté, implantée dans la partie.intellec-
tuelle du Mental quand le propre de l'homme fut
irrévocablement perverti.
Mais nous en avons dit assez pour faire connaître
dans ses traits généraux la psychologie de Swéden- j
borg, même pour la présenter au public d'une façon
plus systématique et plus complète qu'on ne l'a ja-
mais fait, pensons-nous, même chez les peuples
anglo-saxons. Sans donner à notre traité les dimen-
sions d'un gros volume, nous espérons qu'on le
trouvera clair, autant qu'impartial, malgré les diffi-
cultés du sujet. Puissent les philosophes contempo-
rains y faire des découvertes inattendues, propres à
les confirmer dans leur respect pour la liberté, pour
le caractère absolu du devoir et pour la religion spi-
rituelle 1
..
.. ..
L'anthropologie que nous venons d'esquisser est
une portion considérable du système philosophique
du Prophète du Nord. Or, - on nous permettra de
e répéter en terminant, - ce système nous appa-
rait toujours plus comme dépassant en logique, en
- 309-
vraisemblance, en preuves rationnelles et expéri-
mentales, toutes les dogmatiques et toutes les phi-
losophies. Nous l'avons montré souvent dans le dé-
tail pour la théologie, en signalant les erreurs
énormes conservées par nos glorieux Réformateurs
et l'insuffisance des dogmaticiens modernes, soit ca-
tholiques, soit protestants. Quant aux puissants gé-
nies qui ont marqué fortement de leur empreinte
l'évolution religieuse de l'humanité, - Moïse,
Krishna, Bouddha, Zoroastre, Mahomet, etc., - au
cun n'a laissé un système qui me paraisse compa-
rable à celui de Swédenborg. Jugez-en vous·mêmes
en portant vos regards sur une religion qui est en
même temps une philosophie; cette religion a le
double privilège de compter, sur la terre, le plus
grand nombre de sectateurs, et de faire des con-
quêtes parmi nous dans les classes les plus cul-
tivées.
* *
La citation que je vais faire est empruntée à un
historien très érudit et très remarquable, Fabre
d'Olivet. Après avoir parlé d'un jeune Hindou, Sou-
got, qui fut appelé Foë, Boudha ou Shakya" l'au-
teur continue en ces termes:
li Les points essentiels de sa doctrine se réduisent
aux suivants: Les âmes des hommes et des animaux
sont de la même essence; elles ne diffèrent entre
elles que selon le corps qu'elles animent, et sont
l Nous sommes accoutumés à dire Bouddha et Çakyamouni.
-,HO-
également immortelles. Les âmes humaines, seules
libres, sont récompensées ou punies suivant leurs
bonnes ou leurs mauvaises actions.
:a Le lieu où les âmes vertueuses jouissent des
plaisirs éternels est gouverné par Amida, le principe
du Bien, qui règle les rangs selon la sainteté des
hommes. Chaque habitant de ce lieu fortuné, dans
quelque degré qu'il soit placé, se fait une douce il-
lusion de penser que son partage est le meilleur, et
qu'il n'a point à envier la félicité des autres. Tous
les péchés y sont effacés par la miséricorde et la mé-
diation d'Amida. Les femmes et les hommes ne dif-
fèrent plus. Les deux sexes jouissent des mêmes
avantages, selon la doctrine de Krishnen '.
" Le lieu réservé à la punition des mèchants ne
renferme point de peines éternelles. Les âmes cou-
pables n'y sont tourmentées que relativement aux
crimes qu'elles ont commis, et leurs tourments sont
plus ou moins longs, selon l'intensité des crimes.
Elles peuvent même recevoir quelque soulagement
par les prières et les bonnes œuvres de leurs pa-
rents et de leurs amis; et le miséricordieux Amida
peut fléchir en leur faveur Yama, le Génie du mal,
suprême monarque des Enfers. Lorsque ces âmes
ont expié leurs crimes, elles sont renvoyées sur la
terre pour passer dans le corps des animaux im-
mondes, dont les inclinations s'accordent avec leurs
anciens vices. Leur transmigration se fait ensuite
des plus vils animaux aux plus nobles, jusqu'à ce
1 On dit cénéralement Kri.hna.
- 311-
qu'elles soient dignes, après une entière purifica-
tion, de rentrer dans des corps humains : alors elles
parcourent la même carrière qu'elles ont déjà par-
courue, et subissent les mêmes épreuves t. "
Tout ceci est épouvantable, mais la théorie est
encore dépassée par la pratique. C'est ce dont fait foi
la note suivante, par laquelle Favre d'Olivet com-
plète le passage ci-dessus :
« C'est pour s'épargner ces épreuves réitérées que
les sectateurs de Foë, résolus à ne plus revivre sur
la terre, ont outré les préceptes moraux de leur
Prophète, et, par un esprit de pénitence, porté l'ab-
négation de soi à un excès presque incroyable. Il
n'est pas rare aujourd'hui même, après plus de trois
mille ans d'existence, de voir des fanatiques de ce
culte, si tolérant et si doux, devenir leurs propres
bourreaux, et se dévouer à une mort plus ou moins
douloureuse ou violente. Les uns se précipitent dans
l'eau, une pierre au cou; les autres s'ensevelissent
vivants; ceux-ci vont se sacrifier à la bouche des vol-
cans; ceux-là s'exposent à une mort plus lente sur
des rochers arides et brûlés par le soleil; les moins
fervents se condamnent à recevoir, au cœur de l'hi-
ver, sur leur corps entièrement nu, cent cruches
d'eau glacée; ils se prosternent contre terre mille
fois par jour, en frappant à chaque fois le pavé de
leur front; ils entreprennent nu-pieds des voyages
t Hisloire philo.ophiqu.e du Genre humain, tome l, p.. 3 3 0 ~ 3 3 1 .
Nouvelle édit., en i voL, Chacornae, Paris, 1910. Ce livre rare n"est
pas connu comme il mériterait de rêtre.
- 312-
périlleux sur des cailloux aigus, parmi des ronces,
dans des routes semées de précipices; ils se font
suspendre dans des balances sur des abtmes affreux.
II n'est pas rare de voir, dans les solennités pu-
bliques, une multitude de ces dévots Boudhistes se
faire écraser sous les roues des chariots ou sous les
pieds des chevaux. »
Par quelle étrange anomalie le bouddhisme,
même corrigé sur plusieurs points, peut-il être de
mode dans les pays christianisés? C'est à n'y rien
comprendre. Quelle différence pourtant entre cette
religion, si peu philosophique et si désolante, et
l'Evangile, compris dans sa spiritualité pure et sys-
tématisé de la façon la plus rationnelle par le théolo-
gien laïque de Stockholm! Quand les temps seront
venus, cette conception sublime de la vie et du
monde rencontrera des âmes bien préparées qui la
recevront avec joie, et parmi ces nouveaux croyants
quelques-uns au moins s'en feront les dévoués pro-
pagateurs.
- 313
APPENDICE
N° 1.
Foi et Croyance.
(Voir page 110.)
Notre vénérable ami César Malan, distinguait la
croyance et la foi, appelant a: croyance li l'acte de
l'intelligence seule et réservant le nom de a: foi li
pour l'acte de la volonté. La plupart des théologiens
font aujourd'hui de même. Nous n'entrons pas dans
cette distinction commode, qui ne nous parait fondée
ni sur la langue ni sur l'Ecriture. Swédenborg nous
semble ici plus profond et plus complet.
a: La foi du cœur, dit Malan, sera toujours un
rapport reliant deux personnes. De ce que c'est un
rapport de personne à personne il résulte qu'on
croira toujours à quelqu'un, et non pas à quelque
chose. Dans cette locution : a: Avoir foi à quelque
chose li, - par exemple à un fait historique ou à
une vérité abstraite, - le mot de foi est donc
employé abusivement. Il signifie alors une croyance
assurée et certaine li. Manuel d'Instruction religieuse,
p.260.
Si la foi est une croyance qui de la tête a passé
dans le cœur, il est évident néanmoins que croyance
- 314-
et foi ont un même fonds intellectuel. C'est ce que
nous relevons sans méconnaltre que la foi parfaite a
pour objet une personne, et même «la Personne
suprême ».
Note 1.
Principes de la Philosophie naturelle
de Swédenborg.
(Voir page U.S).
Dans un chapitre consacré aux travaux scientifi-
ques de Swédenborg de 1733 à 1736, son historien
Matter s'exprime en ces termes:
« Les quatre règles qu'il posa pour l'examen des
plus grands phénomènes et pour l'étude des éléments
mêmes qui les produisent, - l'aimant ou le magné-
tisme minéral, la lumière et l'atmosphère, - ont
encore une incontestable autorité. Ces quatre ma-
ximes, les voici:
» 1. Il nous faut partir du point de vue que la
nature agit par les principes les plus simples, et que
les parties de ces éléments sont les formes les plus
simples, les moins raffinées, les moins artificielles.
» 2. Nous devons admettre comme principe de la
nature le principe même de la géométrie, c'est-à-
dire déduire l'origine des diverses parties de la na-
ture du point mathématique, de même que les lignes,
les figures, toute la géométrie; et cela par la raison
qu'il n'est rien dans la nature qui ne soit géométrique,
et vice versa.
- 315-
» 3. Admettons de plus que tous ces éléments
peuvent se mouvoir en même temps et au même
lieu, et que chacun se meut sans en être empêché
par un autre.
}) 4. Il faut des f a i ~ s incontestables pour servir
de base à la théorie, et il n'est pas permis de faire
un pas sans être guidé par eux. »
Du reste il n'est pas nécessaire de multiplier sans
cesse le nombre des phénomènes connus; au con-
traire, cette inquiète recherche est le trait distinctif
des érudits qui ne savent remonter des effets aux
causes. Donc «les documents scientifiques ou les
faits amassés depuis des siècles suffisent pour sonder
les principes des choses. »
« Rien de plus légitime que cette foi scientifique
aux lois de la nature; rien de plus fécond que cette
puissance de déduction qui se transforme en syn-
thèse. C'est une hardie anticipation sur le génie de
Cuvier, rétablissant et créant tout l'animal par le
fragment d'un os. »
Ce n'est pas que nous prenions parti pour le sys-
tème philosophique construit par Swédenborg à
cette époque, avant son illumination de 1745. D'après
son éminent biographe, ce système «a perdu sa
valeur ».
(Voir Emmanuel de Swédenborg, par Matter,
p.37-39.)
- 316-
Note f!.
La Philosophie de Swédenborg.
(Voir page 298.)
Après avoir constaté Cl les pas J) par lesquels Dieu
s'approche de l'âme humaine afin qu'elle puisse
monter jusqu'à lui, Worcester fait l'observation
suivante:
« C'est par ces pas que Swédenborg, - acceptant
avec les idéalistes la certitude des perceptions inté-
rieures ou intuitives, avec les matérialistes la réalité
des impressions extérieures, - apprit à réunir ces
perceptions et ces impressions, et à s'élever ainsi
jusqu'à l'assurance des choses divines, même de la
Révélation et de l'Incarnation. Nous qui avons été
nourris de sa théologie comme l'enfant du lait de sa
mère, nous réalisons malaisément au prix de quelle
laborieuse discipline intellectuelle il en a posé les
fondements philosophiques.
» Cependant les matérialistes se bornent toujours
à étudier les phénomènes extérieurs, ignorant les
causes occultes. D'autre part, les rationalistes discu-
tent encore les procédés de notre mental, comme si
le monde entier se trouvait en eux. Mais en Alle-
magne il a surgi, par la bonté de la Providence, une
nouvelle école de penseurs, qui, ayant appris à rai-
sonner d'une façon vraiment philosophique, ont
conservé fidèlement la foi au christianisme et font
de la théologie. C'est à cette école que nous sommes
- 317
redevables d'un côté du ton affirmatif que prend
graduellement la philosophie allemande, de l'autre
de l'amélioration, à savoir de l'interprétation philo-
sophique, qui depuis un demi-siècle s'est glissée
sans bruit dans la pensée doctrinale des théologiens
calvinistes, luthériens et même catholiques ro-
mains
1
• »
Un autre écrivain, J.-D. Moreil, fait ici une ré-
flexion qui mérite également d'être rapportée:
« Après avoir suivi la philosophie de Swédenborg
jusqu'à son point culminant, nous pouvons pour un
moment regarder en arrière, afin de nous rendre
compte de toute sa manière de procéder. C'est évi-
demment une combinaison de la méthode inductive
avec la méthode synthétique. Commençant par l'ob-
servation, son esprit est remonté à certains axiomes
philosophiques et généraux; de ces principes il est
descendu, par le raisonnement, à la nature et aux
usages des objets particuliers. Peut-être est-ce la
seule tentative qu'on ait Jamais faite (à l'exception
des efforts malheureux d'Auguste Comte) pour s'éle-
ver des faits positifs et concrets aux idées purement
philosophiques '. »
1 Benjamin Worcester, The Life and Miuion of Emanuel Swe--
denborg. Boston, 1883. Il faut donc ajouter trente ans au « demi-
siècle» indiqué par rauteur.
• HÙltorical and Cril/cal View of Speculative Philoaophy of
Europe.
- 318-
Note 3.
L'Ile Maurice de t879 à t90t.
Je suis heureux de rectifier et de compléter,
d'après de nouveaux renseignements, ce que j'ai
raconté sur la Nouvelle Eglise de l'Ile Maurice '.
Quand M. Edmond de Chazal passa dans l'Au-delà
en 1879, l'œuvre admirable qu'il avait fondée fut
poursuivie, dans le même esprit, par un autre laïque
intelligent et convaincu, qui a laissé une explication
de l'Evangile selon saint Matthieu d'après le système
de Swédenborg. M. Napoléon Le Sage était un homme
droit, estimé et aimé de tous. Il présida le culte ré-
gulièrement, soit chez lui, dans une petite chapelle
qu'il y avait installée, soit, une fois par mois, à
Port-Louis, exerçant ainsi pendant vingt années un
ministère libre, gratuit et fort apprécié.
A sa mort, M. George Mayer devint chef de culte,
et l'Eglise resta florissante; mais il ne survécut que
deux ans à son prédécesseur. C'est alors seulement,
en 1901, que le petit troupeau, se trouvant sans
berger, commença à se disperser. Il fut heureuse-
ment reconstitué, en 1906, par la nomination d'un
pasteur consacré en Angleterre, le Dr Fercken, qui
exerce encore son ministère à l'Ile Maurice à la sa-
tisfaction générale. Nos meilleurs vœux pour l'ave-
nir de cette courageuse Eglise, qui est un poste
avancé de l'autre côté de l'Afrique!
l Swedenborg III. Pionniers et Fondateu'rs de la Nouvelle EgU.e,
p.159.
DÉDICACE
PRÉFACE
Swédenborg.
v
TABLE DES MATIÈRES
TREIZIÈME COURS
La Foi qui sauve.
PREMIÈRE LEÇON
Rôle capital de la Foi. La société et la science reposent
Pages
5
7
sur Ja foi. Foi religieuse et foi chrétienne . t3
Déjlnitioll de la Foi. On revient de DOS jours à l'examen
de cette question. Vues de Swédenborg. Reconnais-
sance interne du vrai. Foi et croire. La foi en Jésus-
Christ implique certaines idées. Contre-façons de la foL
La foi d'autorité. La raison n'est pas incompétente en
théologie. Sainte-Beuve. Vue spirituelle. Foi et vérité
ne font qu'un. Amouna. La foi séparée de la vérité.
Croire sans voir. Science et persuasion. Devoir d'exa-
miner les dogmes. Faux protestants. Situation dan-
gereuse. Moyens pour arriver à la foi. Chercheurs
dilettantes . t 6
Relation de la Foi et de la Charité. Ce qu'est la charité.
Le bien aime le vrai. Pourquoi on ne lit pas Swéden-
borg. La progression ou le trine des degrés discrets.
L'effort de fructifier. La foi est le médium entre la
- 320-
Pages
charité et l'usage. La Crise des croyances religieuses,
par M. P. Stapfer. Ce n
7
est pas le christianisme qui
meurt, c'est sa forme protestante. Le Fidéisme, der-
nier cri des libéraux. M. Ménégoz et son énorme pa-
radoxe. Foi inconsciente. Sujectivisme effréné. Ver-
dicts de Gaston Frommel et du professeur Doumergue. 30
DEUXltME LEÇON
Relation de la Foi et de la Charité. (Fin.) Reproches
encourus par la tentative fidéiste: a) Elle se bute
contre la langue, par conséquent contre l'exégèse et
le bon sens. b) Sa psychologie est simpliste. c) Pour
justifier, la foi doit être consciente. - Avantages de
la foi swédenborgienne: {O Elle est d'abord affaire de
tête, puis affaire de cœur .. 20 Psychologie exacte et
profonde. 30 Conviction personnelle, vue de resprit.-
Lutte contre l'intellectualisme. Les trois essentiels
réunis dans la foi vivante (Jldesformata). Vouloir et
penser le bien. Flamme céleste et lumière spirituelle.
Résumé. Jésus et Jacques aussi bien que Paul. Théo-
logie qui échappe à la condamnation de M. Stapfer.
Opportunisme. Domaine propre reconnu à la religion
à côté de la science. Harmonie de toutes deux dans le
système et dans la vie de Swédenborg. Le christia-
nisme est la véritable philosophie. L'essence et la
forme. Conclusion irréfutable. Argument tiré des
rapports du cœur et du poumon 41
Les Connaissances df.l vrai et du bien. Désir naturel et
spirituel de savoir. Magasin des connaissances qui
font la foi. Contradiction apparente. Plus urgent
d'aimer la vérité que de la bien connaUre. Deux
défauts de nos conducteurs religieux. Péchés intellec-
tuels. Les connaissances précèdent la foi, et ne de-
viennent choses de la foi que par leur union avec la
charité. Deux états successifs : Réformation et Régé-
nération. Changement d'orientation dans nos Eglises.
Condition du Réveil . 58
-38t-
TROISŒME LEÇON
Question spéciale controvere;ée par les anciens. La loi
antérieure quant au temps, la charité antérieure quant
au but. Illustrations. L'amour prenlier-né du mental
cn actualité . . .. . . .
Objet de la Foi saluifique. Foi au Fils unique, deve-
nue foi tripersonnelle. L'entendement asservi à l'or-
thodoxie. Foi spirituelle dans son essence et naturelle
dans sa forme. Impossibilité de croire à un Dieu tout
à fait invisible. Besoin d'un Dieu visible. Argument
historique. Mahométans, d é i s t e s ~ théistes. Argument
scripturaire. La Genèse. Les visions. Les anges et
l'ange de l'Eternel. Leur apparence humaine. L'Homme
de douleurs. Dieu manifesté en chair et en os. Argu-
ment philosophique. Impossibilité d'imaginer quelque
chose de supérieur à la forme humaine. Notre parenté
avec Dieu comprise pal" Swédenborg. Philosophie et
Révélation. Citations. Résumé: l'invisible est impen-
sable. - Le grand ohjet de la foi. Tout se concentre
en Jésus-Christ. Swédenborgianisme signifie adora-
tion du Seigneur. La foi chrétienne dans SOD idée uni-
verselle.
QUATRIÈME LEÇON
Définitions subtiles. Puissance extraordinaire d'analyse
Pages
68
et de synthèse . 95
Contrefaçons de la Foi.
La foi naturelle, ou hérétique, opposée à la foi spiri-
tuelle. Les vérités multipliables à l'infini. Séries ou
petits faisceaux. L'abondance et la cohérence des vérités
perfectionnent la foi. Indifférence des chrétiens à l'égard
des doctrines . 97
Formes de la Foi naturelle.
Lafol' sans la charité. Chacun reçoit l'influx selon sa
forme. Le Seigneur, la charité et la foi sont un com-
me la vie, la volonté et l'entendement. La foi Bans
swmSNBORa v
lit
-è-
Pages
les bonnes œuvres. Les miroirs de l'homme. Compa-
raison avec les animaux. L'homme est tel que son
interne. L'arbre. Le temple de Dieu. Les œuvres
indispensables au salut d'après l'Ecriture. La charité
et la foi s'y réunissent. Dogmatisme des anciens pro-
testants. Le Christianisme social. Gründlichkeil de
Swédenborg. Ni charité solitaire, ni foi solitaire. Simi-
litude du mariage. llIusion. La foi bdtarde. Hérésies
et schismes. Trois causes de ces déchirements. Sabel-
lius. Ariens et Sociniens. La foi hypocrite. L'homme
sensuel. Le prédicateur hypocrite. Loups couverts de
peaux de brebis. Résumé. Aucune ,foi chez les mé-
chants. Le « propre» de l'homme. Méchants en théorie
et méchants en pratique. Equilibre entre les deux
mondes par le libre arbitre. «Nul ne peut servir deux
maîtres ». Il ne suffit pas de croire en Dieu. Plus de
foi lors de la consommation du siècle. Prophéties s'ap-
pliquant non à mais au passé. Chaos séparant
deux périodes. Patience et espoir 1 • tta
QUATORZIÈME COURS
La Psyeholo.2ie de SwEdenborg.
PREMIÈRE LEÇON
La Méthode. Question préalable: la méthode. Swéden-
borg concourt à l'affranchis..o:;ement de la philosophie.
Sa méthode dans sa période scientifique. L'Expé-
rience. La Philosophie rationnelle. Spiritualisme de
l'antiquité. Superficialité des scolastiques. Accord avec
Goethe. La Géométrie et les sciences. La Faculté de
raisonner. Swédenhorg a-t-il conservé dans sa période
religieuse les principes qui ravaient dirigé dans sa
période scientifique? Oui, mais il a di'! en ajouter plu-
sieurs. Harmonie du· théologien et du savant. La
Conscience chrétienne nettement subordonnée à la
Parole écrite. Inspiration définie, mais autrement
qu'aujourd'hui. Coup de mort au littéralisme. Spiri-
Pages
tualisme vrai. L'Influx, seconde autorité théologique.
Nécessité d'un contrôle. L'Absolu ne nous est point
accessible. Le Voyant. Mouvement actuel en faveur des
faits objectifs de ce genre. Rapport des visions de
Swédenhorg avec sa théologie. Expériences surnatu-
relles. Hypothèse des hallucinations. Réponses à cette
objection. t 0 S'Wédenborg n ~ e s t pas un Mystique. 20 Il
ne se donne pas comme l'organe d'une Révélation nou-
velle. 30 Il apporte une théorie qui explique les rela-
tions avec l'autre monde. t3t
DEUXIÈME LEÇON
La Méthode. (Fin.) Pouvons-nous répéter les expériences
du Voyant 'IOn ne croit plus au miracle considéré
comme un bouleversement des lois de la nature. Mais
action du supérieur sur l'inférieur. Les relations
conscientes avec les désincarnés sont rares. Cause de
cette rareté. Grandeur morale des théosophes bibliques.
Conditions irnposées à qui doit servir de trait d'union
enlre la terre et le Ciel. Swédenborg les a-t-il rem-
plies? Raisons en faveur de l'affirmative. Notre con-
clusion ne saurait être évidente . t 60
Le Système. Unité logique. Plusieurs évolutions, pas une
révolution. Trois cercles concentriques qui se pénè-
trent. La Philosophie. La Dogmatique ou Théologie
proprement dite. La Théosophie. Réunion de ces trois
disciplines. Cette synthèse est-elle trop vaste? t 69
Recherches préparatoires. But et tâtonnements de Swé-
denborg avant son «illustration». L'Economie du
Règne animal. Façon de procéder. Grandes et fortes
pensées. Désintéressement. Théories préalahles. Auda-
cieuse tentative. Peu de sympathie de la part des con-
temporains. Motto emprunté à Sénèque. Coleridge et
le Dr Spurgin. Reproche 'lue se fait l'auteur. Le Règne
Animal .. La foi et l'intellect en face de la Révélation.
Esprit de ce livre. Ainler le vrai pour le vrai. Monter
de degré en degré. Société d'âmes ou Cité de Dieu.
-826,-
Page.
Le monde physique, pur symbole du monde spirituel.
Le Dr Garth Wilkinson. Psychologie rationnelle. La
Iiherté indispensable pour l'appropriation de la vérité. 176
TROISIÈME LEÇON
Relations de l'Ame et du Corps. Négateurs soit du
corps, soit de l'âme. Mission historique de Swéden-
borg. Anthropologie et psychologie. Franchise et sim-
plicité. Difficultés insurmontables. Traité latin de
Swédenborg hnprimé et traduit, mais non publié.
RlJves d'un Visionnaire et Lettre à Mlle de Knob-
loch. Kant et Swédenborg. Défaut de ne pas ré-
pondre aux lettres. Deux périodes dans la vie de Kant.
Contradiction entre ses deux écrits. Embarras du phi-
losophe de Konigsberg. Philosophie et Révélation.
Herder. De Commercio Animae et Corporis. L'Influx.
Trois solutions proposées: Influx physique; Influx
spirituel; Harmonie préétablie. Les lois de l'Ordre t 91
to QU'EST-cE QUI DISTINGUE LE SPIRITUEL ET LE NATUREL?
- Différence entre l'antérieur et le postérieur, entre
la cause et l'effet. Paul ravi au troisième Ciel. Trois
sortes de sagesse. Confrontation des deux domaines.
Dieu et la nature. Rajeunissement de la métaphysique.
Complication croissante de rextérieur à l'intérieur ou
de bas en haut. Deux conclusions .. i08
20 EN QUOI CONSISTE L'AME? - Scène d'outre-tomhe. Con ..
cours sur l'Ame et sa qualité. Discours du Grand-
Mattre. Igno;rance et diversité d ~ o p i n i o n s dans le Monde
des Esprits. Le problème est-il résolu? lIU,
QUATRIÈME LEÇON
Relations de l'Ame et du Corps. (Suite.) Force active
et foree passive. Cause principale et cause instrumen ...
tale. Le spirituel se revêt du naturel. Antérieur et pos-
térieur. Vie unique. Apparences contraires. Hommes
spirituellement naturels. Importance du cerveau ..
Option entre la chair et l'esprit. Croire en soi et croire
-MIl-
Pag ....
en Dieu. La réformation sYopère par l'entendement.
DifFérence entre l'homme et l'a.nimal. Trois atmos-
phères, trois degrés de lumière et de chaleur, trois
Cieux. Valeur des degrés discrets. Trois sortes d'a-
mour. L'Influx de Dieu dans l'âme, théorie originale.
Relation mémorable: Discussion entre quelques dis-
ciples d'Aristote, de Descartes et de Leibniz, et con ..
clusion providentielle. Observations sur ce Mémorable:
iO Type de nombreux récits d'outre.tombe, qui dé-
notent un esprit philosophique. 20 Connaissance de
l'histoire de la philosophie, par opposition à Jacob
Bœhme. 3
0
Portée immense de la doctrine de l'Influx,
différente de celle du Saint-Esprit. - Pourquoi Swé·
denborg est négligé par les philosophes comme par
les théologiens. La place qu'il mérite 220
CINQUIÈME LEÇON
Relations de l'Ame et da Corps. (Fin.) 30 QU'EST-CE QUE
L'INFLUX? - Discussion dans l'autre vic sur l'exis-
tence de Dieu. Cause de Pathéisme. Le Monde spiri-
tuel, révélé à Swédenborg, influe dans le monde
naturel. Les deux soleils. L'Influx reçu par la volonté
et par l'entendement. Influx immédiat et médiat. Vie
et Nature lIi6
1° L'Esprz"t. Entité spirituelle. Doctrine opposée aux
réincarnations. Accord avec M. Testuz. Le corps
spirituel. Aug. Sahatier . lI55
2° L'Ame. Ce qu'est l'Ame. Son origine. Elle provient
du père. Aristote d'après Boutroux. Nature de Jésus-
Christ. Sa pleine divinité. Psychologie spiritualiste et
réaliste. L" Ame de la bête. Sept acceptions du mot
Ame. Les érudits et les anciens. Encore Aristote.
Distinction de l'Ame et de l'Esprit . 1160
- 326-
SIXIÈME LEÇON
30 Le hIen/al. Pauvreté ùe notre vocabulaire. Le Mental.
'La volonté et l'entendement; division et unité. Bi-
partition. Autre division. Mental na/clrel. L'homme
médiunl ou microcosme. Echelle de Jacob. Besoin de
régénération. l'Jfental rationnel. Deux portes, deux
lumières. Correspondance et Influx. Mens sana in
corpol'c sanD . 274-
40 La Disposition. Animas, Nou.ç, Mind. Mental infé-
rieur ou naturel. Manifestation des intérieurs. Les
cinq parties constituantes de l'homme. L'esprit et
l'ange 286
Le Rationnel. Position intermédiaire de l'homme ration-
nel. L'intelligence et le Rationnel ou la Raison.
Corruption du Rationnel humain. Le Rationnel avant
et après la régénération. L'Influx suivant l'Ordre.
Hiérarchie des sphères de la vie chez l'homme. Spiri-
tualisme norlnal. Nécessité de la nouvelle naissance.
Philosophie essentiellement chrétienne. 290
Le principe d'Ignorance ou 1'Agnoslicisnle. Trois hy-
pothèses. La deuxième démontrée. Ceux qui n'en ac-
ceptent aucune. L'inconnaissable et les sciences. Ligne
de démarcation. Lord Bacon mal interprété. Principe
d'Ignorance ou Agnosticisme. Pont jeté pour la pre-
mière fois sur l'abînlc. La Correspondance restée in-
connue. Pourquoi? Supériorité du savoir antique. Les
vérités religieuses sont accessibles à notre raison.
Catholiques et protestants en face de ce principe.
Largeur d'esprit de Swédenborg. Systématisation du
christianisme et d'une philosophie universellc. Degrés
du développement de notre auteur. La plupart reculent
devant cette austère préparation. Nunc Licet. Clef
pour ouvrir la porte verrouillée des Ecritures. Sym-
bolisme ancien, mais renouvelé par la science.. 296
Conclusion. La double Mémoire et la Conscience.
Parallèle entre notre système et les autres. Le
Bouddhisme d'après nature. Fabre d'Olivet. Présent
et avenir 308
- 3')J'J.-
APPENDICE
Pages
Foi et Croyance . 313
NOTE I
Principe de la Philosophie naturelle de Swédenhorg 3H.
NOTE 2
La Philosophie de Swédenhorg
NOTE 3
L'Ile Maurice de 1879 à 1904
TABLE DES MATIÈRES.
FIN.
316
3i8
3t9
327
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1 •. Sa biographie. Le savant.-
Le philosophe.- Le l'évêlateur.
Second cours: 2. Le Ciel tel qu'il l'a vu.
TOME II. Un volutne in - 16 de 370, pages. -
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SomtJtaire : Cours trois ri six. 3- Le Monde des Es-
prits. 4. L'Enfer. - 5. L'Art de vivre. - 6. La Divine
Triade ou le Monothéisme et Jésus-Christ.
TOME III. Un volume jn-I6 de 346 pages.
Prix: 3 fr. 50.
Sommaire: Cours sept à neuf - 7. Admirateurs de
Swédenborg. Procès en hérésie. - 8. Pionniers et fonda-
tem's de la Nouvelle Eglise_ - 9. La Rédemption.
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Somm(l'ire: C.ours dix à douze. - 10. L'Esprit dans la
Lettre.- II. Le canon de la Nouvel1e Eglise. - 12. Exem-
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