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Comment et pourquoi les hommes et les femmes

(se) disent-ils bonjour ? 1
Olivier Maulini
Université de Genève
Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation 2
Octobre 2009

« Dis bonjour à la dame ! » « Eh, tu dis pas bonjour ?! » Nous avons tous entendu ces
phrases une fois ou l’autre dans notre vie. Dire bonjour, c’est « la moindre des politesse »
expliquent les adultes aux enfants. Et les enfants – s’il n’aiment pas toujours dire bonjour aux
dames qu’ils ne connaissent pas – aiment par contre que leurs camarades ne les ignore pas.
« Tania ne m’a pas dit bonjour ce matin, et hier non plus. Est-ce qu’elle ne m’aime plus ? »
peut par exemple se demander, à juste titre, sa copine Natacha.
Pourquoi faut-il dire bonjour à ceux que nous aimons, que nous connaissons et même aux
personnes que nous ne connaissons pas ? Parce que nos parents ou nos maîtres nous ont dit de
le faire ? Peut-être. Mais pourquoi nous disent-ils de le faire ? Parce que leurs propres parents
leur ont dit la même chose ? Evidemment. Mais alors, d’où vient, finalement, cette
invention ? Comment se fait-il que les hommes se saluent, pourquoi le font-ils, à quoi cela
sert-il ? On ne peut le comprendre qu’en changeant provisoirement de question. Voyons
d’abord, non pas pourquoi mais comment nous pratiquons les salutations. Les manières de
faire nous aideront à voir ensuite quelle est leur utilité, ce que les spécialistes des sciences
humaines appellent la fonction des salutations.

1. Comment nous saluons-nous ?
Observons les gens dans la rue, au magasin, à l’école, à la maison. Comment se disent-ils
bonjour (ou non) ? Il y a des dizaines de manières de faire la même chose, même et surtout si
on ne peut pas les utiliser partout, avec n’importe qui, ni dans n’importe quelles conditions.
- On se regarde dans les yeux et on se salue d’un mot : « Bonjour ! Salut ! Hello ! Tchô ! »
- Eventuellement, on fait un signe du bras (ou de la tête, ou des yeux…).
- On peut aussi s’approcher, se tendre et se serrer la main.
- Ou alors, on s’approche un peu plus, et l’on s’embrasse sur la joue (une fois, deux fois,
trois fois, etc.) en fonction des habitudes et de l’endroit.
- On peut s’approcher encore plus, et se prendre dans les bras. On se tape dans le dos. On
met sa main sur le visage de l’autre. Si l’on est amoureux, on s’embrasse sur la bouche. Il
y a toute sortes de façons de s’embrasser, mais on ne le fait pas de la même manière si
l’on est dans la file d’attente devant le cinéma, ou dans la salle, pendant le film et dans le
noir…
- Entre copains, on s’amuse un peu. Les filles rient en s’embrassant. Les garçons se
frappent les mains ou les poings les uns contre les autres, d’une manière suffisamment

1 Texte rédigé à l’intention des élèves de l’école de la Jonction-Genève menant une enquête sur les différentes manières de
dire bonjour localement et dans d’autres cultures.
2 Maître d’enseignement et de recherche dans le domaine Pratiques pédagogiques et innovation. Olivier.Maulini@unige.ch
& www.unige.ch/fapse/SSE/teachers/maulini/

. .blog. Dire « Salut ! » ou « Salut. Au Japon. ni trop. . mais n’inclinent que la tête. ou en refusant de le faire lorsque vous rendez visite à vos cousins marseillais. parce que les manières de faire à un endroit donné (ici. Mal les saluer peut blesser les autres : nous commençons peut-être à voir à quoi servent ces habitudes. En Suisse ou en Allemagne. Il peut être utile de les connaître lorsqu’on voyage. Les Thaïlandais font la même chose. mais plus longtemps que chez nous. vous vous présentez en tenant vos bras en position de prière. comme nous le demande notre maman. Il faut dire « Bonjour maîtresse ! ». ni trop peu. En Afrique du Nord : vous saluez en disant « Salaam Aleykoum (La Paix soit sur vous) ». vous serrez les mains. Mais on se jette dans les bras de notre grand-mère en criant « Mémé !!! » parce qu’on sait qu’elle aime ça (et qu’on aime qu’elle nous aime). . en embrassant un Japonais sur la joue. En Belgique et aux Pays-Bas : vous accueillez l'autre en l'embrassant au moyen de trois grosses bises sur ses joues. En Russie ou en Palestine. En Angleterre : vous la saluez lorsqu’elle se tient à une distance d'environ un demi mètre et vous lui serrez légèrement la main. compliquée et décidée pour montrer qu’ils font partie d’un groupe. pour montrer aux autres si l’on a envie ou pas de leur parler. puis vous touchez votre cœur pour montrer que le salut est authentique et sincère. malgré ou à travers le fait qu’elles sont variées. En Chine. Genève) peuvent être différentes lorsqu’on change de pays. on se dit « Hi ! » ou « Hello ! » en levant la main. par exemple. comment vas-tu ? » ne sont pas équivalents. . Quand on ne connaît pas les personnes. Les Inuits saluent en frottant leur nez contre celui de l’autre.mongenie. » en serrant la main de sa voisine. mais pas forcément « Bonjour Monsieur le boulanger. . d’un clan. . on le fait entre hommes aussi bien qu’entre femmes. on se fait un gros câlin. -2- . on voit quelques illustrations de ces différentes manières de faire dans le monde. Sur la page suivante. . et qu’on l’invite à prendre un moment pour parler.com/) a relevé quelques exemples : . tout en la regardant dans les yeux. on s’incline également vers l’avant ou l’on sert la main des personnes importantes. Pour ne pas paraître impoli. . Nous pourrions prolonger cette liste. Aux Etats-Unis. » ou « Au revoir postier ! » : eux trouveraient bizarre qu’on leur rappelle leur métier… . . Au Portugal ou en Espagne : vous saluez en embrassant par le biais d’une bise sur chaque joue. les rapport sont plus distants : on dit « Bonjour Madame. C’est seulement dans le second cas que l’on s’inquiète de la santé ou du moral de la personne rencontrée. ». en alternant les côtés. d’une bande. les paumes l'une contre l'autre et en vous inclinant vers l'avant. Mais il faut aussi en dresser une autre (ou plusieurs autres). « Bonjour docteur. Il est important de saluer comme il faut. on accueille l'autre personne par une bonne poignée de main. Un internaute suédois (ake. Dans le sud de la France.

-3- .

on mange tous les jours deux carrés de chocolat au goûter : ce sont des actions régulières. taper dans le dos. C’est pour cela qu’il ne faut pas se tromper de convention. À Genève. des règles. tendre une ou deux mains. je l’invite à parler alors qu’il ne veut pas.). se tourner vers elle. coutumières. toucher le visage. les échanges entre les personnes qui appartiennent à un groupe . La voisine ne sera pas blessée si l’on renonce au chocolat ou au pain grillé. On se frotte les yeux en se levant. ce serait insolent. etc. les hommes et les femmes se saluent partout dans le monde. ces manières sont régulières. d’une époque ou d’un groupe à l’autre : regarder la personne rencontrée. etc. Nous devons la saluer comme elle le juge bon si nous ne voulons pas qu’elle nous juge mal à son tour. Nous le faisons par une série d’actions qui varient d’un lieu. même et surtout s’il doivent ôter leur couvre-chef à l’école. des manières de saluer correctement. frapper les mains ou les poings. Le salut doit montrer tous les jours que nous existons pour autrui et qu’il respecte notre intimité. on allume le grille-pain sans y penser. je ne lui laisse aucune place à lui. je lui signifie qu’il n’a pas de place dans ma vie. mettre la main sur le cœur. Si j’envahis l’autre (je le serre trop fort dans mes bras. joindre les paumes. -4- . Troisièmement. autant d’étapes qui permettent d’ajuster notre comportement à celui de l’autre). Repensons à Tania et Natacha : est-ce que notre copine est encore notre copine lorsqu’on a l’impression qu’elle ne nous voit pas ? Des chercheurs en sciences humaines (sociologie. mais eux-mêmes les ont reçues de leurs parents qui les ont reçues de leurs propres parents. D’où l’importance de deux choses : 1. Elle est par contre concernée si elle a l’impression que nous lui manquons de respect en ne lui demandant pas de ces nouvelles ou en nous mêlant au contraire trop de ses affaires. mais parce qu’ils en avaient besoin pour deux raisons. 2. c’est parce que ces codes démontrent que chacun est à sa place. Dans d’autres pays. psychologie. sourire ou faire la grimace. embrasser sur la joue ou sur la bouche. Ils ont trouvé que les hommes ne les ont pas inventés par hasard. protéger ces personnes en leur assurant régulièrement qu’elles ont une place dans le groupe et qu’elles ne sont pas perpétuellement menacées d’être rejetées ou obligées de se soumettre. ou je lui tend les doigts au lieu de l’embrasser chaleureusement. tendre la main ou la garder le long du corps. les employés devant le patron. Premièrement. Deuxièmement. linguistique. C’est le principe de la réciprocité : « dire bonjour » n’est valable que si c’est partagé.) ont observé de très près ce qu’ils appellent les rituels ou les cérémonials de salutation. je fais comme s’il n’existait pas. Les garçons qui portent aujourd’hui des casquettes ne font plus ça. faciliter les rapports sociaux. etc. Dans les deux cas. incliner notre corps ou notre tête. certes. les automatismes (cela évite de tout le temps tout négocier). Il y a quand même des changements. la succession des gestes (regarder la personne ou non. les salutations ne sont pas des habitudes comme les autres. Ces raisons sont ce qu’on appelle généralement les fonctions de la communication : première fonction. etc. c’est-à-dire les relations. On les adopte parce que les adultes nous les enseignent. tourner notre corps dans sa direction ou pas. Voilà peut-être la réponse à la question : s’il y a des conventions. Pourquoi nous saluons-nous ? Récapitulons d’abord.). etc. Ils paraîtraient moins polis que ridicules en se découvrant devant leur copine. seconde fonction. Les messieurs levaient autrefois leur chapeau devant les dames.) saluent les premières. on s’attend par exemple à ce que les personnes en « position basse » (les enfants devant le adultes. les contacts. donc que chacun a une place. donc des évolutions. Il doit aussi assurer que l’autre existe pour nous et que nous ne voulons pas l’envahir.2. mais elles ne concernent pas directement les autres. souhaiter une bonne journée ou que « la paix soit avec vous ». lui sourire. etc. Si j’ignore l’autre (je ne le salue pas.

3 Notez le double sens du mot aimable : en étant aimable (prévenant vis-à-vis des autres). C’est parce qu’il y a ce double risque que les rituels humains sont. se répète régulièrement. les hôpitaux. Toutes ces pratiques ont en somme les deux mêmes fonctions : forger un groupe en tissant et préservant des relations sociales . comme eux. et ne faisons pas comme si l’homme était seul au monde. Plus on s’approche de nous. -5- . 129-138). Quand un incident arrive (« Tania ne m’a pas attendue ce matin… »). notre bien commun. F-Auxerre : Sciences Humaines Editions. ils les dressent s’ils sont confiants. ce qui peut donner confiance. d’échanges entre les personnes. plus les gestes s’apparentent aux nôtres. presque automatiques. les prisons. In Ph. prendre soin des personnes du groupe en montrant que nous les jugeons estimables. Mais surtout. donc que nous sommes aimables3 en retour. Etat des savoirs (pp. (2005). La première fois qu’un garçon rencontre une fille. C’est pour cela que les scientifiques parlent – plus globalement – de rituels d’interaction. (2004). s’inviter à goûter. il faut y ajouter des rituels de confirmation : aller ensemble à l’école. de nous mettre en danger. de nous saluer – puisent une partie de leurs racines dans la façon dont procèdent les animaux. mais ils négocient quand même leurs places respectives.-F. donc de le faire évoluer. soit c’est Natacha qui lui demande si elle est toujours d’accord de l’accompagner. Les chevaux couchent les oreilles s’ils sont méfiants. La communication. il devra trouver le moyen – avec elle – de s’en approcher peu à peu. D. dans leur ensemble. Les rituels de l’interaction. estimer pour être estimable. Apprendre à dire bonjour… Educateur. Cette espèce de danse entre les êtres humains ne se limite pas aux salutations. Regardez les chimpanzés : ils se prennent la main en signe de connivence et cultivent les rituels permettant de créer des liens (grimaces). par exemple en montrant le dessous de leur bec. au cheval ou à la jument qui s’avance. nous les aidons à nous aimer en retour (nous sommes plus faciles à aimer : plus aimables). on le signifie par des rituels justement nommés rituels de passage : la fête des promotions. celui de donner une image négative de soi et celui d’envoyer à l’autre une image négative de lui-même ». travailler chaque jour à « bien nous tenir » pour que l’autre ne se sente pas menacé et ne s’avise pas. O. confirmer qu’on a du plaisir à se voir et à se parler. etc. Nos manières de nous comporter – par exemple. etc. en retour. Cabin & J. en le frottant à celui de l’autre. Deuxième remarque : soyons modestes. de les confirmer (épouillage) et de les réparer lorsqu’ils sont rompus (caresses). Picard. Premièrement. ils peuvent s’ignorer. les asiles. réciproquement. l’examen de conduite. il faut un rituel de réparation : soit Tania s’excuse.3. etc. Dortier (Ed. S’il en tombe amoureux. Et si le temps qui passe nous amène à passer de l’école au cycle d’orientation ou de la marche à pied au permis de conduire. respecter pour être respectable. les rituels de salutation sont des successions régulières. Pourquoi nous saluons-nous ? Peut-être parce que les singes l’ont fait avant nous. Il a écrit qu’« interagir avec l’autre représente un double risque. Les rats couinent pour montrer qu’ils ont de bonnes intentions. s’affronter ou se lier entre eux par des signes d’apaisement ou de soumission. C’est le principe de réciprocité. parce que nous devons. 6. il lui serre la main ou lui fait la bise. Les salutations amorcent une rencontre : ce sont des rituels d’accès. les écoles. Les rituels d’interaction : un bien commun Ces explications appellent au moins deux remarques. Erving Goffman est un chercheur canadien qui a étudié les conduites humaines dans la rue. Il faut aimer pour être aimable. Lorsque deux oiseaux se rencontrent. Ils n’ont pas de mots à disposition. l’anniversaire des 18 ans. Si l’on veut que cette rencontre dure.). Pour en savoir plus : Maulini. et en même temps des moyens de négocier l’espace à disposition.

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