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LA TRIBULATION ET SES EFFETS

- Extrait des discours de Saint Bellarmin -

La tribulation purifie l'âme, elle l'éclaire et elle la perfectionne : tels sont les trois
degrés hiérarchiques de la vie chrétienne dont parle saint Denis dans son livre De la
hiérarchie de l'Eglise.

Comment la tribulation procure-t-elle la purification de l'âme?

De trois manières: en effaçant les souillures des péchés anciens, en diminuant les
peines qui leur sont dues, en fortifiant contre les tentations à venir.
1. Elle efface les souillures des péchés anciens. Qui l'atteste? L'Ecriture. Votre nom est
béni, Dieu de nos pères, dit Tobie, vous qui faites miséricorde quand vous êtes irrité, et
remettez les péchés dans la tribulation à ceux qui vous invoquent. Parce que Dieu est pieux
et miséricordieux, dit l'Ecclésiastique, il remettra les péchés au jour de la tribulation. Mais
comment, direz-vous? Il est facile de vous le faire comprendre.
La tribulation a cela de propre qu'elle fait rentre l'homme en lui-même, tandis que la
prospérité le pousse quelque sorte à l'extérieur de son âme. La matière, elle aussi, se
resserre sous le fardeau qui pèse sur elle, et se dilate à l'action d'un douce chaleur.
Ecoutez David: Je me suis converti. Et quand? Dans ma détresse, sous le piquant de l'épine.
Ecoutez l'enfant prodigue; riche il s'en était allé vers les régions lointaines, pauvre il
s'écrie: Combien de mercenaires ont le pain à discrétion dans la maison paternelle, et moi
je péris ici de faim. Je me lèverai, et j'irai vers mon père, j'ai péché contre le ciel et contre
vous.
Regardez ce jeune adolescent: riche, noble, vigoureux, fleuri, il ne fait qu'apparaitre
dans sa demeure; à la chasse aujourd'hui, au banquet demain, ou à la danse, ou à la salle
d'armes, il est sans cesse en chemin, et son esprit, errant comme son corps, ne se replie
jamais sur lui-même pour songer à Dieu, à la mort et au jugement.
Mais que la tribulation survienne, une maladie, un désastre de fortune, ou, ce qui est
très possible, une tentation qui le pousse dans une crime et de là dans un cachot; qu'il
soit condamné à la mort, alors il commence à se regarder en face et à se repentir: J'ai crié
vers le Seigneur, s'écrie-t-il avec le Psalmiste, dans mon affliction, et il m'a exaucé. Ayez
pitié de moi, mon Dieu, selon la mesure de votre miséricorde. J'ai péché contre vous seul, et
fait le mal en votre présence. Non content de ce retour, il appelle un prêtre, il se confesse,
il reçoit la pénitence et regagne la grâce perdue.
Dis-moi, o pécheur, qui t'a forcé à cette rétractation salutaire de ton crime, si ce n'est
la tribulation? Tu étais naguère si superbe, si arrogant, si obstiné, si éloigné de confesser
tes fautes, que tu aurais dévoré vivant quiconque eût osé douter tout haut de ta vertu?
C'est pourquoi Dieu t'a envoyé le bourreau; il t'a mis à la question pour t'arracher, par la
douleur, l'aveu de ton péché, non pour te condamner au supplice de la croix, après cet
aveu, mais pour t'absoudre et te sauver.

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Dieu n'est pas un préteur, en effet. Celui-ci fait périr le coupable qui se manifeste lui-
même, et il l'absout dans le cas contraire. Dieu absout qui s'accuse, et fait périr celui qui
nie. O le meilleur des amis de la race humaine qui nous torture pour nous contraindre à
revenir de l'enfer au ciel! O suave contrainte, o douleur bienheureuse qui nous vaudra
l'immortalité! Quel bienfait! Qui saura l'apprécier dignement? Car qui saura jamais la
grandeur du péché et du châtiment qu'il encourt en chassant violemment Dieu de l'âme
de l'homme! Si la trahison du sujet qui renverse son roi du trône est horrible; si la
trahison de la femme qui expulse de sa couche, par l'adultère, son époux légitime, est
atroce; si l'expulsion d'un père et d'une mère par un fils de leur propre demeure est un
crime inouï; de quel nom appellerai-je l'audace de ce petit ver de terre qui bannit Dieu
de la maison qu'il a façonnée de ses mains, relevée par sa mort, cimentée par son sang,
et purifiée, pour son usage, par le saint baptême? Oui, la tribulation qui purge d'un pareil
crime et d'un prix inestimable.
2. Elle amoindrit de plus la peine réservée à ce péché dans le purgatoire.
Deux voyageurs entrent dans une taverne où ils mangent et boivent jusqu’à satiété.
Mais le soir venu, l’un se dérobe et laisse la dette à payer à son compagnon. Qu’arrivera-
t-il ? Il arrivera que ce dernier acquittera le mémoire de l’hôtelier, si cela est nécessaire,
aux dépens de son propre manteau.
L’âme et le corps sont ces deux voyageurs. Ensemble ils sont entrés dans le monde :
ils ont bu et mangé ensemble : le corps a participé à l’orgueil de l’âme, et l’âme s’est
abandonnée à la luxure du corps ; leur dette, la dette du péché, est évidemment
commune ; cependant, la mort venue, le corps se dérobe, il s’enfuit se cacher au fond
d’une tombe, tandis que l’âme est chargée des chaines du purgatoire et jetée dans une
prison de flammes, pour y acquitter jusqu’au dernier obole le mémoire inexorable de
Dieu. Or, pour amoindrir cette disproportion entre les destinées de l’âme et du corps,
qu’a fait le Créateur ? Il envoie la tribulation qui force le corps d’acquitter la portion de
sa dette avant l’heure de sa séparation d’avec l’âme. Cette contrainte, certes, est un
grand bienfait. Toute dette est sacrée, mais les dettes contractées avec la justice du ciel,
qu’on ne s’abuse pas sur ce point, sont, surtout, rigoureusement exigées. Avez-vous donc
contractez des souillures ? Purifiez-vous. Avez-vous mangez et bu ? Débarrassez-vous de
cette dette. Avez-vous péché avec bonheur ? Acceptez une punition douloureuse. Vous
ne voulez pas des tribulations de la vie, ni des tribulations que Dieu envoie, ni des
tribulations que la conscience s’impose, et qui s’appellent le jeûne et l’aumône ? Prenez
garde : vous paierez tout avec usure au jour du purgatoire. Pourquoi cette tribulation
universelle qui doit fondre sur le genre humain avant le jugement dernier, sinon, comme
l’indique saint Irénée, pour que les élus en profitent comme d’un moyen de payer leur
dette et de monter tout droit au paradis ? Après le jugement, en effet, il n’y aura plus de
purgatoire. Puisque vous ne pouvez échapper à votre créancier, usez donc sagement de
l’épreuve, forcez le corps à expier en commun avec l’âme une faute qui leur fut
commune. Tout vous y engage. Le marchand cède à bas prix à l’acheteur qui le paie
argent comptant : Dieu agit de la même, et ce qu’il fait payer sans pitié dans le
purgatoire, il le pardonne pour une satisfaction légère en comparaison, en faveur de la
bonne volonté du débiteur qui s’acquitte volontairement dès ce monde.
3. La tribulation, enfin, prévient les rechutes.
Qu’est-elle, en effet ? Un remède qui guérit du péché et en préserve. Les hébreux
s’abandonnent à l’oisiveté, qui, dit l’Ecclésiastique, enseigne une grande malice. L’homme
fortuné, avait déjà écrit Moise dans le Deutéronome, engourdi, repu, dilaté par la

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jouissance, a abandonné Dieu son créateur, s’est éloigné de Dieu son salut. Voici l’iniquité
de Sodome, ajoute Ezéchiel, la superbe, l’abondance, la plénitude des richesses, l’oisiveté et
l’oisiveté de ses femmes. Le livre de Juges nous apprend que Dieu ne voulut pas
exterminer complétement les Cananéens pour ménager des ennemis aux Juifs, qui les
tinssent en haleine et les gardassent des vices qu’enfante un repos prolongé. Les
Romains doutaient s’il fallait détruire Carthage. Caton y poussait. Mais Scipion Nasica,
l’un des sénateurs les plus sages, s’y opposait fortement, de crainte que la jeunesse,
délivrée de cette rivale, ne négligeât les armes, et ne s’adonnât à l’oisiveté et à ses
conséquences désastreuses. L’évènement a donné raison à Scipion Nasica. La corruption
des vieilles mœurs, les intrigues du forum et les guerres civiles qui s’élevèrent, datent du
jour où Rome, enrichie des dépouilles des nations, n’aperçut plus d’ennemies
redoutables à sa frontière. L’histoire vient donc se joindre à l’Ecriture pour nous
enseigner que la tribulation contient l’homme, qu’elle réveille sa torpeur, occupe sa
vigilance, maitrise son attention et chasse au loin l’oisiveté et la luxure.
Mais comment ?
En exténuant cette bête féroce que l’Apôtre entendait hurler au fond de son âme, la
concupiscence, mère de tous les vices, cette hydre, cet autre Cerbère infernal qui lève
toujours sa triple tête pour chercher une pâture.
Et quelles sont ces trois têtes ?
Ecoutez l’apôtre saint Jean : Tout ce qui est de ce monde est ou concupiscence de la
chair, ou concupiscence des yeux, ou orgueil de la vie. Voilà les trois têtes du Cerbère :
 l’impudicité,
 l’avarice
 la superbe
 La première vomit la crapule, l’ivrognerie, la fornication, l’adultère et la
légion de crimes qui marche sur leurs pas ;
 La seconde le vol, la rapine, l’usure, les contentions, les procès, les haines
fraternelles, les fraudes et la cupidité insatiable qui entasse trésors ;
 La troisième l’ambition, la simonie, l’outrage, l’homicide, le duel, la
prodigalité, ses vanités et ses pompes.
Eh bien, c’est cette hydre que la tribulation descend combattre.
Elle attaque l’impudicité par la maladie, l’avarice par la pauvreté, l’orgueil par une
note publique d’infamie. Elle terrasse pour nous l’ennemi que nous se saurions dompter.
Comprends donc, o mortel, la bonté et la sagesse de Dieu. Tu dis, je ne nuis à
personne, je m’applique a mes affaires je suis charitable quand il faut, pourquoi la
tribulation me visite-t-elle, pourquoi ces désastres, ces désolations qui se succèdent
dans ma demeure ? Pour te préserver du péché, homme aveugle. Dieu t’aime, il sait ta
bonne volonté, il apprécie tes œuvres, mais il voit l’hydre de la concupiscence agiter sa
triple tête au-dessus de ton âme, et il veut la combattre. Es-tu meilleur que l’apôtre saint
Paul ? Est-ce que cet intime ami de Dieu n’a pas dit quelque part : Je sais que le bien
n’habite pas en moi, c’est-à-dire dans ma chair ? Il ressentait donc les morsures de
l’hydre, il entendait les trois têtes du Cerbère s’agiter, aboyer dans sa poitrine, et, non
content des souffrances que Dieu envoyait à son secours, il affligeait son corps : Je le
châtie, disait-il, et le réduis en servitude, de peur que je ne devienne réprouvé en prêchant
aux autres.

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Ne nous étonnons donc plus si Dieu a préparé des remèdes pour le mal qui nous
consume depuis Adam. Certes, personne, comme le remarque Saint Basil, ne s’irrite
contre le médecin et contre le fer qui torture le corps pour le guérir. On est
reconnaissant, au contraire, et on escompte sa gratitude au poids du l’or. Le médecin, en
effet, n’en veut pas au corps mais à la maladie. Agissons de la sorte. Dieu n’en veut qu’à
la concupiscence. Rendons-lui donc grâces; offrons-lui avec reconnaissance le salaire des
bonnes œuvres, bénissons la tribulation, c’est, dans les mains divines, le fer qui fouille
notre mal et le détruit à mesure. Quelle qu’elle soit, qu’elle vienne de l’élément
insensible, ou de l’homme, acceptons-la, remercions celui qui nous l’apporte, aimons-le,
cet ennemi prétendu est un bienfaiteur insigne, et le pardon que nous devons lui
accorder pour ce qu’il croit une injure doit nous être par suite une générosité facile.

Comment la tribulation éclaire-t-elle l'âme?

L'ange Raphael rendit la vue à Tobie en touchant ses yeux avec le fiel d'un poisson. Il
voulut user de ce corps amer et imprégné de sels, afin de nous apprendre l'utilité de la
tribulation sortie de l'océan de ce monde pour guérir les yeux de notre âme par son acre
amertume. Ces paroles de l'Apocalypse referment le même enseignement. Baigne tes
yeux dans le collyre, dit le Seigneur, afin que tu voies, car je réprimande et je châtie ceux
que j'aime. Comme le collyre absorbe par sa nature les humeurs qui fatiguent les yeux du
corps, la tribulation attaque et détruit les affections mauvaises qui obscurcissent
singulièrement la vue de notre âme. L'homme, la philosophie le dit elle-même, juge au
gré des instincts qui le dominent. Que fait alors Dieu? Tes yeux sont obscurcis, dit-il,
accepte la tribulation que j'envoie, et elle les rétablira dans leur pureté primitive. Ne
doutez point que tel soit le sens des paroles de l'Apocalypse que je citais plus haut, car le
Seigneur ajoute immédiatement: Je réprimande en effet, et je châtie ceux que j'aime. Osée
a signifié la même chose sous une autre image quand il a écrit: Voici que je la conduirai
dans la solitude et que je parlerai à son cœur. Qu'est-ce que cette solitude, sinon la
tribulation? Vous le savez, Tempore felici multi numerantur amici.
Regorgez-vous de richesses, êtes-vous le favori de la gloire, les flatteurs
tourbillonnent autour de vous, ils vous obsèdent sans cesse. Dieu voudrait vous
entretenir de l’affaire de votre salut, mais il ne peut obtenir d’audience. Que fait-il donc ?
Il dépossède les puissants de leur siège, il appauvrit le riche, il obscurcit la gloire, et les
faux amis s’enfuient soudain, et vous restez seul ; Dieu s’approche alors, il parle à votre
cœur et il illumine vos yeux intérieurs de la lumière de sa sagesse.
Mais que voit-on à cette lumière ?
On voit dans leur vrai jour ce qui est au dessous de nous, l’enfer et le monde des
corps ; ce qui est au-dessus de nous, Dieu et l’ange ; ce qui est à l’entour, les autres
hommes ; on se voit, enfin, soi-même.
Nous habitons comme un milieu entre la région des esprits purs et la région de la
matière. Celle-ci est au dessous de nous, l’enfer aussi. La partie des esprits nous domine,
et nos pareils nous entourent. Tel est le panorama qui se déroule à nos regards éclairés
de la lumière de la tribulation ; parcourons-le rapidement, puis nous nous examinerons
nous-mêmes à la splendeur de ce précieux rayon.

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La moindre douleur, à la tête, aux dents, à l’estomac, nous inspire cette réflexion : si
une si petite souffrance torture de la sorte, que sera le feu de la géhenne ? Si une si
mince portion de notre corps exige tant de soins, excite tant de soucis, que sera-ce dans
l’enfer où le corps entier sera en proie à un ineffable tourment qui n’aura ni médecin ni
remède. En vérité Isaïe a bien dit : Qui de vous pourra habiter avec le feu dévorant ? ou
qui de vous habitera au milieu des ardeurs éternelles ?
Dans la prospérité, nous méconnaissons la nature des biens temporels, ou nous n’en
comprenons pas toute la valeur et l’origine ; nous sommes prodigues de la fortune,
prodigues de la santé, nous ne rendons pas grâces à celui qui nous les donne ; mais, la
tribulation venue, - la ruine et la maladie, - nous les estimons à leur valeur, nous nous
tournons vers Dieu, qui les donne. D’autres fois, dans le bonheur, nous en exagérons
l’importance, nous les traitons comme des dieux. C’est alors que l’avarice est une
servitude d’idolâtrie et que notre ventre est une divinité. Mais quand cet or, quand toutes
ces délices s’évanouissent en un instant, on s’aperçoit de sa folie et de la vanité de cette
poussière qui n’a de valeur que relativement au salut, et qu’il faut bien se garder
d’estimer selon son étiquette à l’étalage des pompes humaines. Bien fugitifs, rêve d’une
nuit, navire qui effleure l’horizon : nous ne devons en jouir qu’en passant comme on se
rafraichit aux oasis dans la course à travers le désert. Mais qui le conçoit ? Celui
seulement que la tribulation éprouve. J’ai connu des hommes illustres, fortunés,
glorieux, qui ne se sont aperçu de cette vérité qu’au jour de la ruine de leur position
mondaine. Heureuse tribulation, ils lui durent de mourir comme des saints.
Le malheur pressant élève immédiatement l’âme vers Dieu. Celui-ci se dresse comme
un sauveur devant la pensée épouvantée du fracas d’une fortune qui croule ou d’une
santé qui s’éteint. On invoque sa bonté, on invoque l’ange, tous les habitants du Paradis.
On comprend que Jésus est notre avocat, que Marie est notre mère, que les saints sont
nos patrons dévoués. On se hâte vers eux. On récite les litanies, on épuise le calendrier
de l’Eglise, on ne néglige aucun des bienheureux. Israël adorait Baal, le veau d’or,
Astaroth, dans les jours de calme ; il revenait toujours à Dieu dans la tribulation.
L’idolâtre, lui-même, couronne, fleurit, encense ses fausses divinités dans le moment de
sa joie, mais dans l’infortune il lève les mains au ciel, il crie miséricorde, il implore un
Dieu comme s’il ne se souvenait plus du paganisme. Oui, Davis avait raison : Jetez,
Seigneur, l’ignominie à la face des coupables, et ils invoqueront votre nom … . Quand vous
les exterminez, ils vous supplieront, ils rebrousseront chemin, et viendront dès le matin à
vos pieds. Je n’en veux plus citer qu’un exemple frappant. On sait que Julien l’apostat,
effrayé du succès des incantations de ses magiciens, fit le signe de la croix, et qu’aussitôt
les spectres apparus s’évanouirent et que le calme revint dans son cœur. Il rétracta
ensuite cet acte du christianisme, et rappela de nouveau par la magie les démons de
l’abîme ; mais, succombant encore à l’effroi, il répéta le signe sauveur, et les fantômes
rentrèrent de nouveau dans leurs ténébreuses demeures. Ainsi, l’ennemi le plus cruel de
Dieu fut contraint par la tribulation de recourir à lui.1
Elle nous apprend encore à discerner les vrais amis et les hommes de probité. Tant
que vous êtes heureux, les parasites vous entourent. Etes-vous malheureux, comme ces
pailles qui abandonnent le froment que frappe le fléau dans l'aire, les parasites se
retirent et vous laissent seul. Alors encore vous reconnaissez les hommes probes. Ceux-
ci s'élèvent toujours dans la souffrance; les mauvais descendent vers les enfers. La

1 Voir Lactance, Orig. des erreurs, et Grég. de Naz., Premier discours sur Julien

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tribulation est, dans ce cas, une nouvelle échelle de Jacob. Elle est encore la fournaise qui
rend à chaque métal son brillant ou son obscurité naturels.2
La tribulation nous ouvre les yeux sur nous-même. Qui êtes-vous, que valez-vous, que
pouvez-vous seul, que pouvez-vous avec Dieu? Que pouvez-vous par vous-même? Rien;
votre pensée, elle-même, n'est pas vôtre, dit saint Paul. Que pouvez-vous avec Dieu?
Tout; il n'y a pas d'impossibilité pour vous dans ce cas; c'est le même apôtre qui l'assure.
Or, c'est la tribulation qui nous donne ce discernement; c'est la tentation qui nous donne
la mesure de nos forces dans l'une et l'autre occurrence. Plus d'orgueil alors, de
présomption; notre néant apparaît; mais nous savons aussi qu'avec l'alliance de Dieu
notre faiblesse peut triompher de Satan.

Comment la tribulation purifie-t-elle l'âme?

Je ne puis dire que peu de choses sur ce point, car le temps fuit. Abrégeons. En quoi
consiste surtout la perfection? Dans la charité. Interrogez saint Paul. Quelle est la
plénitude de la loi? La charité. Quelle est la fin du précepte? La charité. Quel est le lien de
la perfection? Toujours la charité. Or, que fait la tribulation? Elle nous force à l'amour de
Dieu. Heureuse nécessité.
Vous avez vu le forgeron jeter de temps en temps un peu d'eau sur le fer qui chauffe
pour le faire rougir plus promptement: Dieu agit de la sorte, pour exciter dans notre
cœur son amour affaibli par nos préoccupations pour une épouse, une fortune, une
position, une famille, il verse de distance en distance l'eau de la tribulation; il enlève ces
objets étrangers aux affections du ciel pour donner des ailes de flammes à l'amour divin.
Vous avez vu les nourrices baigner dans l'absinthe l’extrémité de leurs mamelles pour
dégoûter leurs nourrissons et les préparer à une nourriture solide: Dieu agit de même; il
trempe le plaisir dans l'amertume pour nous amener à accepter la nourriture de la vertu
chrétienne.
Vous avez vu le chasseur réduire au jeûne ses chiens et ses faucons pour les exciter à
dévorer la proie; vous avez vu le cavalier stimuler sa monture de l'éperon, du fouet et de
la voix, pour accélérer sa course; Dieu agit ainsi: il nous sèvre des jouissances terrestres
pour nous rendre avides de celles du ciel; il nous frappe pour que nous marchions avec
précaution dans le chemin difficile de la vie: nous nous reposerons dans l'éternité.
Malheur donc aux mondains qui veulent faire de la carrière de l’épreuve un paradis
voluptueux.

2 Voir S. Aug., la Cité, l. 1, chap. 8.