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ÉÉpilogue

Table of Contents

1

Élle eétait morte et au paradis. Voire mieux, car pouvait-on faire l'amour et la grasse matineée au paradis ? Mais elle eétait bel et bien vivante, en pleine forme. Un peu somnolente, totalement satisfaite, et enchanteée que la fin des Guerres Urbaines quarante ans auparavant ait donneé lieu aà ce congeé de la Journeée internationale de la paix.

Ce dimanche de juin avait eéteé choisi au hasard peut-eêtre, mais de manieàre symbolique, certainement. Les reésidus de cette peériode abominable souillaient sans doute encore certaines reégions du globe, meême en 2060. Mais elle se dit que les gens avaient droit aà leurs deéfileés, barbecues, discours ronflants et autres longs week-ends bien arroseés.

Én ce qui la concernait, elle eétait ravie de pouvoir profiter de deux journeées de repos d'affileée, quelle qu'en soit la raison. Surtout quand un dimanche commençait aussi bien que celui-ci.

Éve Dallas, flic de la Criminelle et donneuse de coups de pied au cul, eétait allongeée nue sur le corps de son mari, qui venait de l'envoyer au septieàme ciel. Élle songea qu'elle en avait fait autant pour lui tandis qu'il lui caressait distraitement les fesses, le cœur battant comme un marteau-piqueur.

Galahad, leur chat grassouillet, deécida de les rejoindre sur le lit maintenant que le spectacle eétait termineé.

« Voilaà notre heureuse petite famille reéunie par cette belle matineée »pensa-t-elle. N'eétait-ce pas merveilleux ? Élle avait une heureuse petite famille, une maison somptueuse, un homme beau comme un dieu et fascinant qui l'aimait et (deétail non neégligeable) la comblait sur le plan sexuel.

Cerise sur le gaêteau : elle n'irait pas travailler aujourd'hui.

Ronronnant avec presque autant d'enthousiasme que Galahad, elle blottit sa teête dans le cou de Roarke.

— C'est bon, murmura-t-elle.

— C'est le moins qu'on puisse dire.

Il l'eétreignit.

— Que veux-tu faire maintenant ?

Le sourire aux leàvres, elle savoura le moment, les meélodieuses inflexions irlandaises de sa voix, la douceur des poils du chat qui lui donnait des coups de teête dans le bras pour reéclamer son attention.

Ou, plus prosaïïquement, son petit-deéjeuner.

— Rien de speécial.

— Je peux t'arranger cela.

Roarke changea de position et le chat s'eétira vers lui, queémandant une caresse.

Éve se hissa sur le coude pour contempler le visage de son mari. Il ouvrit les yeux.

Seigneur ! Ces iris d'un bleu profond, ces cils eépais, cette lueur taquine dans le regard qu'il ne reéservait qu'aà elle !

Se penchant vers lui, elle reéclama ses leàvres en un baiser langoureux.

— Je t'aime.

Élle embrassa ses joues ombreées d'une barbe naissante.

— Peut-eêtre parce que tu es si mignon, ajoutaêt-elle.

« C'est vrai », songea-t-elle tandis que Galahad rampait sous son bras pour se pelotonner entre eux. Cette bouche sculpteée, ce regard envouêtant, cette sombre chevelure lisse encadrant un visage aux traits reéguliers. Si l'on ajoutait a cela une silhouette longue et muscleée, l'ensemble frisait la perfection.

Il parvint aà l'enlacer de nouveau en deépit du chat.

Qu'est-ce

qu'il

attend

pour

descendre

repoussant l'animal qui lui labourait le torse.

harceler

Summerset

?

grogna-t-il

en

— Je meurs d'envie d'un cafeé. Je vais le chercher.

Éve se leva - nue, grande, eélanceée - et traversa la pieàce jusqu'aà l'autochef.

— A cause de toi, je suis priveé d'une deuxieàme partie de jambes en l'air, marmonna Roarke aà l'adresse du chat.

Les yeux bicolores de Galahad eétinceleàrent -d'amusement, peut-eêtre - et il sauta aà terre.

Éve commanda les croquettes et, parce que c'eétait un jour de feête, un suppleément de thon. Quand Galahad se rua dessus, elle programma deux tasses de cafeé treàs fort.

J'avais

aujourd'hui.

envisageé

une

seéance

de

gym,

mais j'ai eu ma dose d'exercice pour

Élle avala une gorgeée de cafeé en regagnant la plateforme sur laquelle eétait jucheé leur lit gigantesque.

— Je vais prendre une douche, annonça-t-elle.

— Moi aussi. J'en profiterai pour te sauter dessus.

Il lui sourit en s'emparant de la tasse qu'elle lui tendait.

— Un deuxieàme entraïênement, disons. Treàs sain. Ét pour suivre, un Irlandais complet.

— Tu es un Irlandais complet.

— Je pensais plutoêt petit-deéjeuner mais tu peux avoir les deux si tu veux.

Comme elle semblait heureuse et reposeée - aà croquer ! Ces cheveux chaêtain clair en bataille, ces grands yeux ambre brillant d'espieàglerie. Cette petite fossette au menton qu'il adorait et qui s'accentuait lorsqu'elle souriait.

Ces instants de compliciteé totale lui semblaient tenir du miracle.

Le flic et le criminel - ex-criminel - aussi normaux que l'incontournable salade de pommes de terre de la Journeée internationale de la paix.

Il l'examina par-dessus le rebord de sa tasse.

— Tu devrais porter cette tenue plus souvent. C'est ma preéfeéreée.

Élle inclina la teête.

— Je reêve d'une treàs longue douche.

— Ça tombe bien, moi aussi.

— Dans ce cas, nous ferions aussi bien d'y aller.

Plus tard, trop paresseuse pour s'habiller, elle enfila un neégligeé pendant que Roarke leur commandait encore du cafeé et deux petits-deéjeuners irlandais complets. Un sentiment de bien-eêtre l'envahit. Le soleil matinal filtrait aà travers les feneêtres d'une chambre plus vaste que l'appartement dans lequel elle vivait deux ans auparavant.

Le mois prochain, ils ceéleébreraient leur deuxieàme anniversaire de mariage. Roarke avait surgi dans sa vie et tout avait basculeé. Ils s'eétaient trouveés et, depuis, les angoisseés qui les hantaient eétaient moins freéquentes et moins sombres.

— Ét maintenant ? s'enquit-elle.

Il chargea les assiettes sur un plateau et le porta jusqu'au coin salon.

— Je croyais que tu ne voulais rien faire.

— Hier, c'est moi qui ai deécideé. Selon les reàgles du mariage, c'est chacun son tour.

— Ah, oui, les reàgles

...

Flic un jour, flic toujours.

Comme Galahad s'approchait pour inspecter les plats, Roarke le menaça du doigt. Lui jetant un regard de deédain, le chat entreprit de se toiletter.

— Donc, c'est mon tour, murmura Roarke en attaquant ses œufs au plat. Voyons une belle journeée de juin.

...

C'est

— Merde.

— Tu as un probleàme avec les belles journeées ou avec le mois de juin ?

— Non. Merde. Juin. Charles et Louise, grommela-t-elle.

Le mariage. Ici.

— Én effet, la ceéreémonie aura lieu samedi prochain et, que je sache, tout est sous controêle.

— D'apreàs Peabody, comme je suis la dame d'honneur, je suis censeée contacter Louise

tous les jours de cette semaine pour savoir si elle a besoin de moi erreur, non? Tous les jours ? Franchement !

...

C'est suêrement une

Du reste, pourquoi aurait-elle besoin de moi ?

— Pour faire des courses ?

Éve cessa de manger et eétreécit les yeux.

— Des courses ? Quel genre de courses ?

— N'ayant jamais eéteé une jeune marieée, je n'ai aucune expeérience en la matieàre mais, aà mon avis, il s'agit par exemple de veérifier les deétails avec le fleuriste ou le traiteur. De courir les magasins en queête d'escarpins ou de tenues pour la lune de miel ou encore ...

Tu

plaisantes

?

s'eécria-t-elle,

atterreée.

Comment

peux-tu

me

dire

des

choses

pareilles quand je t'ai expeédieé au septieàme ciel deux fois en une matineée ? C'est cruel.

— Rassure-toi. Connaissant Louise, elle maïêtrise la situation. Ét te connaissant, si Louise voulait de la compagnie pour s'acheter des chaussures, elle ne t'aurait pas choisie comme dame d'honneur.

— J'ai organiseé sa soireée d'enterrement de jeune fille.

Roarke eétouffa un rire.

— Ça s'est passeé ici et j'eétais preésente, argua-t-elle. Ét je vais faire un effort pour la robe.

Il sourit, amuseé sociaux.

par sa perplexiteé, ainsi que par ses craintes concernant les rites

— Comment est-elle, cette robe ?

— Peu importe. Jaune, je crois - c'est elle qui a choisi la couleur et a creéeé le modeàle avec

l'aide de Leonardo. Le meédecin et le styliste. Mavis preétend que c'est parfait bien reéfleéchi, m'effraie un peu, vu les gouêts de Mavis. J'en freémis d'avance.

...

Ce qui, tout

— Mavis est excentrique, certes, mais c'est aussi ta meilleure amie. Élle connaïêt tes gouêts. Quant aà Leonardo, il sait exactement ce qui te va. Le jour de notre mariage, tu eétais magnifique.

— J'avais un cocard sous le fond de teint.

— Ravissante, en accord avec toi-meême. Pour en revenir aà Peabody et aà son sens de l'eétiquette, il me semble que tu pourrais passer un coup de fil aà Louise, histoire de lui dire que tu es aà sa disposition, le cas eécheéant.

— Ét si elle a vraiment besoin de moi ? Élle aurait duê demander aà Peabody d'endosser ce roêle au lieu de la nommer sous-chef ou je ne sais quoi.

— Demoiselle d'honneur.

— Peu importe, fit Éve en agitant une main impatiente.

Élles s'entendent bien et Peabody adore tous ces

...

ces trucs de filles.

Une veéritable folie, selon Éve.

— Ça paraïêt d'autant plus bizarre que Peabody est plus ou moins sortie avec Charles avant de se mettre avec McNab.

Ét apreàs aussi, poursuivit-elle, sourcils fronceés. Pourtant, ils ne se sont jamais tapeé dessus, ni sur le plan personnel ni sur le plan professionnel.

— Qui ? Charles et McNab ?

— Arreête ! riposta-t-elle en ravalant un rire. Peabody et Charles n'ont jamais coucheé ensemble tant que Charles eétait un pro. Ce qui m'eétonne, c'est qu'il eétait compagnon licencieé quand Louise et lui se sont installeés ensemble.

Pendant toute la peériode ouà ils se sont freéquenteés - et deéshabilleés - elle n'a pas sourcilleé aà l'ideée qu'il s'offre aà d'autres femmes. Puis, du jour au lendemain, il laisse tout tomber sans l'en avertir, suit une formation de theérapeute, acheàte une maison et lui demande sa main.

Comprenant son dilemme, Roarke la laissa deévelopper sa logique heésitante tout en engloutissant œufs, pommes de terre frites et bacon.

— Ouà veux-tu en venir exactement ?

Élle posa sa fourchette et avala une gorgeée de cafeé.

— J'ai peur de tout gaêcher. Élle est si heureuse, ils le sont tous les deux, et ce mariage compte tellement pour elle. Je le comprends. Vraiment. Pour le noêtre, je me suis montreée compleàtement nulle.

— Ce n'est pas mon avis.

— Bien suêr que si ! Je t'ai laisseé t'occuper de tout !

— Il me semble que tu avais deux ou trois meurtres sur les bras.

— Oui. Alors que toi, eévidemment, tu n'avais rien d'autre aà faire que de rester assis sur tes montagnes d'argent.

Il secoua la teête tout en eétalant de la confiture sur un toast.

— Nous faisons ce que nous faisons, Éve cheérie. Ét je pense que nous le faisons bien.

— La veille du grand jour, j'ai peéteé les plombs, et tu eétais dans tous tes eétats.

— Cela ajoutait du piment aà l'affaire.

— Puis je me suis souêleée aà mon enterrement de vie de jeune fille dans un bar aà strip- tease avant de proceéder aà une arrestation, ce qui, maintenant que j'y repense, eétait plutoêt marrant. Ce que je veux dire, c'est que je n'ai pas vraiment suivi le rituel. Je n'ai donc aucune ideée de la manieàre de proceéder.

Il lui tapota le genou. Si elle savait faire preuve d'un courage incroyable en certaines circonstances, en d'autres, elle s'affolait pour un rien.

— Si elle te sollicite, tu sauras reépondre aà sa requeête. Sache que lorsque tu es venue vers moi ce jour-laà, tu eétais comme une flamme. Brillante, belle. J'en ai eu le souffle coupeé. Je ne voyais que toi.

— Ét environ cinq cents de tes amis les plus proches.

— Que toi, insista-t-il en lui prenant la main pour y deéposer un baiser. Je te parie qu'il en sera de meême pour eux.

— Je veux juste qu'elle soit satisfaite. Ça me rend nerveuse.

— Cela s'appelle l'amitieé. Tu porteras une robe jaune, et tu seras laà pour elle. Ce sera amplement suffisant.

— Je l'espeàre, car je n'ai aucune intention de prendre de ses nouvelles tous les jours. Je

persiste et signe

...

Ouf!

Comment peut-on avaler tout ça? conclut-elle en regardant son assiette.

— Avec lenteur et deétermination. J'en deéduis que tu n'es pas assez motiveée.

— Plus du tout.

— Voilaà qui reàgle le probleàme du petit-deéjeuner. J'ai reéfleéchi.

— A quoi ?

— AÀ ce que nous pourrions faire ensuite. Que dirais-tu d'une expeédition aà la plage ?

— Pourquoi pas ? La coête de Jersey, les Hamptons ?

— Je pensais aà quelque chose de plus tropical.

— Tu n'envisages tout de meême pas d'aller passer une partie de la journeée dans ton

ïêle ?

Le lieu preéfeéreé de Roarke eétait situeé aà l'autre bout du monde. Meême aà bord de son jet priveé, ils en auraient pour au moins trois heures de trajet rien qu'aà l'aller.

— Je pense aà un endroit dans les ïêles Caïïman qui conviendrait aà merveille. Une petite villa y est aà notre disposition,

— Ét tu sais cela parce que

...

?

— Parce que je projette de l'acqueérir. Nous pourrions nous y rendre en moins d'une heure, explorer les alentours, profiter du soleil et de la mer, boire quelques cocktails.

Nous finirions par une longue promenade au clair de lune.

Malgreé elle, Éve sourit.

— La villa est si petite que ça ?

— Suffisamment pour nous servir de pied-aà-terre un week-end par-ci, par-laà, mais assez grande pour y recevoir des amis si le cœur nous en dit.

— Tu rumines ce projet depuis un certain temps.

— Én effet, je l'avais classeé dans la cateégorie « si et quand ». Si tu le souhaites, nous pouvons reégler la question du « quand ».

— Je serai preête dans moins de dix minutes.

Élle se leva d'un bond et se preécipita vers sa commode.

— Les bagages sont deéjaà faits. Pour nous deux. Au cas ouà.

— Rien ne t'eéchappe !

— Ce n'est pas souvent que je peux passer un dimanche entier avec mon eépouse. J'en profite.

Élle troqua son neégligeé pour un deébardeur blanc et un short kaki.

Son communicateur bipa.

— Zut. Nom de nom ! Merde !

Son cœur se serra lorsqu'elle lut le nom de l'eémetteur de l'appel. Élle adressa aà Roarke un regard deésoleé.

— Whitney.

Én un eéclair, le temps de contacter son supeérieur, elle se meétamorphosa en flic. « Dommage », songeaêt-il.

— Commandant.

— Lieutenant, navreé de vous deéranger.

Le visage large de Whitney emplit l'eécran minuscule, et Éve sentit les muscles de sa nuque se raidir.

— Ce n'est pas grave, commandant.

— Je sais que vous eêtes en congeé, mais nous avons un probleàme. Rendez-vous au 541 Central Park South. Je suis sur place.

— Sur une sceàne de crime ?

Aïïe ! L'affaire devait eêtre grave.

— Affirmatif. La victime est Deena MacMasters, aêgeée de seize ans. Son corps a eéteé deécouvert toêt ce matin par ses parents aà leur retour de voyage. Dallas, son peàre est le capitaine Jonah MacMasters.

Élle eut une breàve heésitation.

— Brigade des Produits illicites. J'ai entendu parler du lieutenant MacMasters. Il a donc eéteé promu ?

— Il y a deux semaines. MacMasters tient aà ce que ce soit vous qui meniez l'enqueête. J'aimerais lui accorder cette faveur.

— Je preéviens l'inspecteur Peabody immeédiatement.

— Je m'en charge. Rejoignez-moi au plus vite.

— J'arrive.

— Merci.

Élle coupa la communication et se tourna vers Roarke.

— Je suis deésoleée.

— Ne t'inquieàte pas, la rassura-t-il en la rejoignant. Un homme a perdu son enfant, c'est infiniment plus important qu'une escapade sur la plage. Tu le connais ?

— Pas vraiment. Il a pris contact avec moi quand j'ai arreêteé Casto. MacMasters n'eétait pas son lieutenant, mais il voulait me feéliciter d'avoir cloêtureé l'affaire et eélimineé un ripou. J'ai appreécieé son geste. Il jouit d'une excellente reéputation, enchaïêna-t-elle en eéchangeant sa tenue de vacances contre un pantalon sobre. Je n'eétais pas au courant de sa promotion, mais elle ne me surprend gueàre.

Élle se coiffa en se passant les doigts dans les cheveux.

— Il est des noêtres depuis au moins vingt ans. Voire vingt-cinq. D'apreàs ce que je sais, il se fixe des objectifs et s'y tient en s'assurant que ses hommes en font autant. Il meàne ses enqueêtes jusqu'au bout.

— Il n'est pas le seul.

Éve sortit un chemisier de l'armoire.

— Possible.

— Whitney ne t'a pas preéciseé comment sa fille a eéteé tueée.

— Il veut que j'arrive sans preéjugeés. Il n'a pas dit que c'eétait un homicide. Ce sera au leégiste et aà moi-meême d'en deécider.

Élle attrapa son harnais et le fixa, empocha son communicateur, accrocha ses menottes aà sa ceinture. Élle ne prit pas la peine de grimacer quand Roarke lui mit une veste leégeàre sur le bras.

— La preésence de Whitney signifie de deux choses, l'une : soit c'est louche, soit ils ont des liens d'amitieé. Peut-eêtre les deux.

— Le fait qu'il soit sur la sceàne de crime ...

— Mouais, marmonna-t-elle en chaussant ses boots. La gosse d'un flic. Je ne sais pas quand je rentrerai.

— Aucun souci.

Élle s'immobilisa, le deévisagea, pensa aux valises qu'il avait preépareées « au cas ouà », aà leur balade au clair de lune.

— Tu pourrais aller visiter la villa.

— J'ai largement de quoi m'occuper ici, assuraêt-il en posant les mains sur ses eépaules pour l'embrasser leégeàrement sur les leàvres. Tiens-moi au courant deàs que tu en sauras davantage.

— Éntendu.

— Prends soin de toi, lieutenant.

Élle descendit au pas de course, ralentissant aà

peine l'allure quand Summerset,

l'homme aà tout faire de Roarke et son cauchemar ambulant, surgit dans le vestibule.

— J'avais cru comprendre que vous eétiez en congeé jusqu'aà demain, observa-t-il.

— J'ai un cadavre sur les bras qui, malheureusement, n'est pas le voêtre, reétorqua-t-elle. Dites-lui de faire autre chose que travailler. Ce n'est pas parce que moi, je ...

Élle s'interrompit, haussa les eépaules et sortit.

Rares sont les flics qui ont les moyens de vivre dans une maison particulieàre aux abords verdoyants de Central Park. Certes, rares sont les flics - elle eétait bien la seule - aà vivre dans un veéritable palais au beau milieu de Manhattan. Curieuse de savoir comment MacMasters se deébrouillait pour s'offrir un tel luxe, elle lança une recherche aà son sujet tout en roulant aà travers les rues presque deésertes.

— MacMasters, capitaine Jonah, neé le 22 mars 2009 aà Providence, Rhode Island. Parents Walter et Marybeth neée Hastings. ÉÉtudes secondaires aà Stone-bridge, diploêmeé de l'universiteé de Yale en 2030. Marieé avec Franklin, Carol 2040, un enfant de sexe feéminin, Deena, neée le 23

novembre 2043. A rejoint le NYPSD le 15 septembre 2037.

Deécorations et distinctions

honorifiques.

..

— Passons au chapitre finances. D'ouà provient l'argent ?

— Recherche en cours

Capital d'une valeur d'environ huit millions six cent mille

... dollars. A heériteé d'une partie des biens de son grand-peàre, MacMasters, Jonah, deéceédeé de causes naturelles le 6 juin 2032, fondateur de Mac Cuisines et Bains, sieàge situeé aà Providence. Valeur actuelle de la socieéteé ...

— C'est bon. J'ai ma reéponse.

« Fortune familiale, songea-t-elle. ÉÉtudes supeérieures aà Yale. Flic de la brigade des Produits illicites aà New York.

Inteéressant. Une seule eépouse, et un mariage qui dure depuis vingt ans, nombreuses reécompenses. Reécemment promu capitaine. » Tout cela ne faisait que confirmer ce qu'elle savait deéjaà de lui.

Un type solide.

Ét voilaà que ce type solide qu'elle connaissait aà peine voulait lui confier l'enqueête sur la mort de sa fille unique.

Pourquoi ?

Élle lui poserait la question.

Ayant atteint sa destination, elle se gara derrieàre un veéhicule de patrouille, alluma son enseigne lumineuse en service et examina la demeure. « Pas mal », conclut-elle en descendant de voiture pour reécupeérer son kit de terrain.

C'eétait une construction preé-Guerres Urbaines, superbement restaureée, treàs eéleégante avec ses murs en brique rose, ses boiseries peintes en blanc casseé, ses grandes feneêtres, tous stores baisseés.

Des pots deébordants de fleurs montaient la garde de part et d'autre d'un petit escalier en pierre. C'eétait assez joli.

Mais ce qui inteéressait Éve, c'eétait le systeàme de seécuriteé.

Cameéras, moniteur, eécran tactile d'identification et - elle eétait preête aà le parier - verrous aà activation vocale doteés d'un code d'acceàs. Un flic, surtout nanti, prenait forceément toutes les mesures neécessaires pour proteéger sa demeure et ses proches.

Pourtant, sa fille gisait morte aà l'inteérieur.

On n'eétait jamais assez prudent.

Élle sortit son insigne de sa poche et le brandit sous le nez de l'uniforme aà la porte, puis l'accrocha aà sa ceinture.'

— On vous attend, lieutenant.

— Vous eêtes le premier arriveé sur la sceàne ?

— Non, lieutenant. Le colleàgue se trouve avec le commandant, le capitaine et sa femme. Mon coeéquipier et moi avons eéteé appeleés par le commandant. Mon partenaire est aà l'arrieàre du baêtiment.

— Parfait. La mienne ne va pas tarder. Inspecteur Peabody.

— On m'a preévenu, lieutenant.

Celui-laà n'eétait pas un bleu. Il s'effaça pour la laisser passer.

Élle jeta un coup d'œil aà gauche, un autre aà droite, imaginant les voisins derrieàre leurs rideaux, trop polis (ou trop intimideés) pour sortir jouer les badauds.

Élle peéneétra dans un vaste vestibule au milieu duquel se dressait un escalier. Sur le gueéridon, les fleurs eétaient fraïêches. Élle nota une coupelle remplie de bonbons aà la menthe. Les couleurs eétaient douces, accueillantes. Rien ne traïênait hormis une paire de sandales violettes, l'une en dessous d'une chaise, l'autre aà coêteé.

Whitney eémergea d'une pieàce sur la gauche, immense et impressionnant, le visage inquiet, le regard triste.

Il s'adressa toutefois aà Éve d'un ton neutre.

— Nous sommes par ici, lieutenant. Si vous voulez bien nous rejoindre un instant avant de vous rendre sur la sceàne.

— Bien suêr, commandant.

— Pour commencer, je tiens aà vous remercier d'avoir accepteé cette enqueête.

Comme elle heésitait aà reépondre, il faillit sourire.

— Si vous avez eu l'impression que je ne vous donnais pas le choix, c'est ma faute.

— Je ne me suis pas poseé la question.

Il hocha la teête, et la preéceéda dans la pieàce attenante.

Élle tressaillit en apercevant Mme Whitney. L'austeériteé et la froideur de l'eépouse du commandant avaient une faêcheuse tendance aà la glacer. Pour l'heure, cependant, celle-ci semblait n'avoir qu'une preéoccupation : consoler la femme assise aà ses coêteés sur le canapeé.

Petite et menue, ravissante creéature aux cheveux bruns, Carol MacMasters contrastait avec l'eéleégance blonde d'Anna Whitney. Élle frissonnait comme si elle eétait assise nue dans un bain de glace.

MacMasters se leva. Énviron soixante-cinq ans, mince, presque maigre, il portait un jean et un tee-shirt. Ses eépais cheveux sombres bouclaient autour de son visage eémacieé.

Ses yeux, d'un vert paêle, presque brumeux, croiseàrent ceux d'Éve. Dans son regard, elle deécela du chagrin, de l'increéduliteé et de la coleàre.

Il lui tendit la main.

— Merci. Lieutenant ...

Il se tut, aà court de mots.

— Capitaine. Je vous preésenteé toutes mes condoleéances.

— C'est elle ? s'enquit Carol, les joues ruisselantes de larmes. Vous eêtes le lieutenant Dallas ?

— Oui, madame. Je ...

— Jonah m'a dit que vous eétiez la meilleure. Vous allez deécouvrir qui

comment

Mais

... cela ne nous la rameànera pas. Mon beébeé nous a quitteés pour toujours. Élle est laà-haut. Élle

...

est laà-haut, et on m'interdit de rester aupreàs d'elle. Élle est morte. Notre Deena est morte.

— Carol, le lieutenant va faire de son mieux, la rassura Mme Whitney en lui entourant les eépaules d'un bras reéconfortant.

— J'aimerais tant m'asseoir preàs d'elle !

— Bientoêt, promit Anna Whitney. Bientoêt. Pour l'instant, je suis laà. Le lieutenant va prendre soin de Deena.

— Lieutenant, allons-y, intervint Whitney. Anna ?

Celle-ci opina. Bien que distante et intimidante, elle savait s'y prendre avec des parents deésespeéreés.

Jonah,

ne

bougez

pas

d'ici,

continua

Whitney Je redescends tout de suite.

Lieutenant ?

 

Éve attendit qu'ils soient dans le vestibule pour lui demander :

— Vous eêtes un ami des parents de la victime ?

— Oui. Anna et Carol appartiennent aà diverses associations caritatives, et nous passons beaucoup de temps ensemble. J'ai ameneé mon eépouse en tant qu'amie de la meàre de la victime.

— Son aide sera preécieuse.

Ils commenceàrent aà gravir l'escalier.

— C'est dur, Dallas. Nous avons connu Deena lorsqu'elle n'eétait encore qu'une fillette. Élle illuminait leur existence.

Une gamine intelligente, adorable.

— AÀ en juger par ce que j'ai vu, la maison est parfaitement seécuriseée. Savez-vous si le systeàme eétait brancheé quand les MacMasters sont rentreés ce matin ?

— Les verrous, oui. Én revanche, Jonah s'est rendu compte que les cameéras ne l'eétaient pas et que les enregistrements des deux derniers jours avaient disparu. Il n'a toucheé aà rien. Il a interdit aà Carol de toucher aà quoi que ce soit -

sauf aà la petite. Ét il l'a empeêcheée de deéplacer le corps ou de souiller la sceàne.

— Bien.

Cette inversion des roêles mettait Éve mal aà l'aise. Élle n'eétait pas habitueée aà interroger son commandant.

— Savez-vous aà quelle heure ils sont arriveés ?

— 8 h 32, treàs preéciseément. J'ai proceédeé aà une veérification du registre des entreées ; elle confirme les deéclarations de Jonah. Je vous en transmettrai une copie. Il m'a contacteé immeédiatement, requeérant vos services et ma preésence si possible. Je n'ai pas scelleé la chambre, mais elle est seécuriseée.

Il lui indiqua la pieàce d'un geste, recula d'un pas.

— Je vous laisse. Je vous envoie votre partenaire deàs qu'elle sera laà.

— Merci, commandant.

Il poussa un soupir, se tourna vers la porte ouverte.

— Dallas ...

C'est terriblement difficile.

Élle attendit qu'il ait regagneé le rez-de-chausseée. Une fois seule, elle franchit le seuil pour examiner le corps de la jeune Deena MacMasters.

2

— Énregistrement. Dallas, lieutenant Éve, sur place, MacMasters, Deena, victime.

Élle parcourut la chambre tout en enduisant ses mains et ses boots de Seal-It. C'eétait une vaste pieàce, claire et aeéreée.

Les trois feneêtres, dont les stores avaient eéteé baisseés, donnaient sur le parc. Une banquette matelasseée joncheée de coussins multicolores se trouvait dessous. Les murs peints en mauve eétaient couverts d'affiches de chanteurs, d'acteurs et de personnaliteés diverses. L'estomac d'Éve se noua lorsqu'elle tomba sur celle de son amie Mavis Freestone, cheveux bleu eélectrique voltigeant autour de la teête, bras leveés triomphalement. Élle eétait intituleée : La materniteé, ça m'eéclate !

Élle reconnut l'eécriture eénergique de son amie.

Yo, Deena,

Tu m'éclates, toi aussi !

Mavis Freestone

Deena avait-elle preésenteé le poster aà Mavis aà la fin d'un concert ? Mavis - peétillante, surexciteée - l'avait-elle signeé avec le feutre violet de Deena ? Éve imagina le brouhaha, les lumieàres et les couleurs. La vie, quoi. Ét un souvenir inoubliable pour une adolescente de seize ans qui n'aurait jamais imagineé en profiter si peu.

Une partie de la pieàce eétait consacreée aà l'eétude : bureau laqueé blanc, eétageàres,

ordinateur dernier cri, disques parfaitement rangeés. Une autre eétait reéserveée aà la deétente :

coussins, plaids, peluches

...

Laà encore, tout eétait en ordre.

Une brosse aà cheveux, un miroir aà main, quelques flacons coloreés, une coupe remplie de coquillages et un trio de photos encadreées occupaient le dessus de la commode assortie au bureau.

D'eépais tapis barioleés parsemaient le parquet cireé. Éve nota que la descente de lit eétait leégeàrement deéplaceée. Il avait duê treébucher dessus - aà moins que ce ne fuêt Deena.

Une petite culotte (blanche, toute simple) traïênait non loin de laà.

— Il lui a oêteé ses sous-veêtements, annonça Éve. Il les a jeteés par terre.

Sur les tables de chevet de part et d'autre du lit, des lampes jumelles surmonteées d'abat-jour orneés de fanfreluches.

L'un d'eux eétait de guingois. Cogneé par un bras ou un coude. Tout le reste autour du lit exprimait aà la fois la meéticulositeé et une passion pour les objets de petite fille.

Un peu eétonnant pour une adolescente de seize ans. Mais comment pouvait-elle en juger ? A cet aêge-laà, elle-meême comptait les jours qui la seéparaient de sa majoriteé, date aà laquelle elle pourrait enfin eéchapper aux foyers d'accueil.

Dans son univers, il n'y avait jamais eu de fanfreluches ni de peluches.

Élle avait le sentiment que Deena n'avait pas compleàtement quitteé l'enfance. Pourtant, elle eétait morte en subissant ce qu'une femme craint le plus au monde.

Au milieu de cette chambre respirant la joie et la beauteé, le lit n'eévoquait qu'une violence sordide. Les draps blanc et rose maculeés de sang seécheé eétaient enrouleés autour de ses jambes comme une corde. Il s'en eétait servi pour lui attacher les pieds aux montants du lit, la forçant aà eécarter les cuisses.

Élle s eétait deébattue. Les heématomes et les marques sur ses chevilles et ses cuisses attestaient qu'elle avait lutteé de toutes ses forces, prouvaient qu'il l'avait violeée brutalement. Éve s'accroupit pour examiner les menottes qui maintenaient les mains de la victime dans le dos.

— Des menottes de flic. La victime est la fille d'un flic.

Bleus et laceérations aux poignets. Élle ne s'est pas laisseé faire. Aucun signe de mutilation. Des ecchymoses indiquent des coups porteés au visage, et les bleus sur le cou, une strangulation manuelle.

Élle ouvrit la bouche de la victime et l'inspecta aà l'aide d'une lampe de poche et d'une grande cuilleàre.

— Quelques fils et des bouts de tissu entre les dents et sur la langue. Du sang sur les leàvres et les dents. Élle s'est mordue profondeément. Du sang et peut-eêtre de la salive sur la taie d'oreiller. On dirait qu'il s'en est servi pour l'eétouffer. Les veêtements sont en deésordre, mais n'ont pas eéteé retireés. Le chemisier est deéchireé au niveau des eépaules, il y manque des boutons. Il a tireé dessus, mais les preéliminaires habituels du violeur ne l'inteéressaient pas plus que cela.

La gorge seàche, elle continua :

— Il l'a tortureée - eétrangleée, eétouffeée, violeée. Viols vaginal et anal. Reépeéteés, aà en juger par le nombre d'heématomes et de deéchirures.

Élle s'efforça de respirer. Inspiration, expiration.

— Le sang dans la zone vaginale laisse supposer que la victime eétait vierge. Ce sera au meédecin leégiste de le certifier.

Élle dut se redresser, maïêtriser de nouveau sa respiration.

Élle ne pouvait pas se permettre d'arreêter l'enregistrement le temps de reprendre son calme. Élle devait controêler le tremblement de ses mains, ravaler ses nauseées.

Élle savait ce que c'eétait de se retrouver dans cette situation d'impuissance totale, de terreur.

— Apparemment, aà ce moment-laà, le systeàme de seécuriteé eétait brancheé. Les cameéras ont eéteé neutraliseées par la suite et les disques emporteés. Aucune trace d'effraction - aà confirmer. Élle a ouvert la porte ; elle l'a laisseé entrer. Fille de flic. Élle le connaissait, avait confiance en lui. Viol et meurtre en face aà face. Il la connaissait et voulait voir son visage. C'est personnel. Treàs personnel.

Recouvrant un semblant de calme, elle sortit ses instruments pour deéterminer l'heure du deéceàs.

— Heure

du

deéceàs 3

h

26.

La responsable

de l'enqueête penche pour la theàse du

viol/homicide.

confirmer

par

le

meédecin

leégiste.

Je

deésigne

le

Dr

Morris

s'il

est

disponible.

— Dallas.

Compleàtement absorbeée par l'instant preésent - et par le passeé entendu sa coeéquipieàre arriver.

-, Éve n'avait pas

Élle se composa une expression neutre avant de se tourner vers Peabody, qui se tenait sur le seuil de la pieàce.

— Élle est morte dans des conditions atroces. Élle a lutteé.

Je ne vois pas de fibres sous ses ongles, mais il y en a plein sur les draps. On dirait qu'il lui a plaqueé l'oreiller sur la figure et qu'elle s'est mordu la leàvre. Dans la mesure ouà il s'agit sans doute de viols aà reépeétition, on peut supposer que c'est la bagarre qui l'excitait. Il l'a aussi eétrangleée.

Nous devrions pouvoir mesurer la taille de ses mains d'apreàs les heématomes.

— Je la connaissais vaguement.

Instinctivement, Éve se deéplaça, bloquant la vue sur le corps et obligeant Peabody aà la regarder dans les yeux.

— Comment ça ?

Peabody ne put cacher sa tristesse.

— Quand j'ai deébuteé, nous avons participeé aà une sorte de service public dans les eécoles.

Peabody se racla la gorge.

— Élle eétait mon agent de liaison, mon guide. Une gamine charmante, treàs intelligente.

Élle devait avoir onze ou douze ans. Je venais de deébarquer aà New York et elle m'a fileé des

tuyaux, ouà faire mes courses, par exemple, des trucs de ce genre. Ét dernier, elle a fait un exposeé sur les adeptes du Free Age.

...

euh, ce devait eêtre l'an

Peabody marqua une pause pour s'enduire les mains de Seal-It.

— Élle m'a contacteée et je l'ai aideée en lui fournissant des eéleéments de base et diverses anecdotes personnelles.

— Cela va-t-il vous poser un probleàme ?

— Non, souffla Peabody en repoussant une meàche de cheveux. Non. C'eétait une fille bien et je l'appreéciais beaucoup. Je veux deécouvrir qui lui a fait ça. Je veux participer aà l'arrestation de ce salaud.

— Commencez par veérifier la seécuriteé et les appareils eélectroniques de la maison. Cherchez la moindre trace d'effraction.

La demeure eétait vaste. Le processus suffisamment long pour remettre Peabody en mode flic.

— Il faudra analyser tous les communicateurs. Avertissez les techniciens, mais prenez soin d'annoncer un code jaune. Impossible d'eéviter compleàtement les meédias vu l'implication d'un colleàgue, mais la discreétion est de mise.

Je veux Morris, aà moins qu'il ne soit pas libre.

— Il est rentreé ?

— Il doit reprendre son service demain. S'il est deéjaà en ville et disposeé aà s'y mettre tout de suite, je le veux illico.

Peabody opina, sortit son communicateur.

— Comme c'est la fille d'un flic, j'imagine que nous allons faire appel aà Feeney.

— Vous imaginez bien. Allez-y, preévenez votre copain.

Feeney aura besoin de McNab de toute façon, autant reéunir au plus ite notre eéquipe de la DDÉ.

— Il est en stand-by. Quand Whitney m'a appeleée, je lui ai demandeé d'attendre que je lui fasse signe.

Si vous eêtes preête aà la retourner, enchaïêna Peabody, je peux vous aider.

Éve comprit le sous-entendu : « Il faut que je le fasse. Je veux prouver que j'en suis capable. »

Élle s'eécarta, pivota vers le cadavre.

— Il ne lui a pas oêteé ses veêtements. Il les a deéchireés, repousseés. Selon moi, c'eétait moins une question d'humiliation sexuelle que de punition, de violence, de deésir de faire mal. Il se fichait de la deéshabiller, de l'exposer. On y va aà trois. Un, deux, trois !

— Mon Dieu ! s'exclama Peabody, bouleverseée. Ce sang ne provient pas uniquement du

viol. Je pense qu'elle

...

qu'elle eétait vierge. Ét qu'est-ce que c'est que ces menottes ?

Regardez comme elles lui ont laceéreé les poignets. Il aurait pu l'attacher aà la teête du lit. C'eétait deéjaà assez cruel comme ça.

— Celui qui inflige la douleur a tout pouvoir sur sa victime, reétorqua Éve. Que savez- vous de ses amis ? Petits copains, hommes ?

— Pas grand-chose. Lorsque j'ai travailleé avec elle sur son exposeé je lui ai demandeé si elle avait un amoureux, comme vous le faites toujours.

Tout en parlant, Peabody entreprit d'examiner la chambre.

« Ouf ! songea Éve. Élle s'est ressaisie. »

— Élle a rougi et m'a avoueé qu'elle ne sortait pas souvent parce qu'elle preéfeérait se concentrer sur son travail. Élle aimait la musique et le theéaêtre, mais voulait eétudier la philosophie et les cultures alternatives. Élle envisageait de rejoindre le Corps de la Paix ou

de l'ÉÉducation pour tous apreàs

l'universiteé.

.

Timide, conclut Éve. Ideéaliste, seérieuse.

— Je me rappelle qu'un jour nous nous sommes retrouveées dans un cybercafeé pour une seéance de recherche. McNab m'a rejointe aà la fin. Élle est devenue eécarlate. Les membres du sexe opposeé la mettaient mal aà l'aise.

Certaines adolescentes sont ainsi.

— Bon, je termine ici. Occupez-vous du reste.

Les

garçons

l'effarouchaient.

Ses

parents

s'eétaient

absenteés

pour

le

week-end.

Ideéalisme rimait souvent avec naïïveteé, surtout chez les jeunes.

Avait-elle deécideé de sauter le pas ? Laisseé entrer l'homme ou le garçon ? Éve examina de nouveau ses veêtements.

Jolie jupe, haut assorti. Élle s'eétait peut-eêtre appreêteée pour son propre plaisir, mais n'eétait-il pas plus plausible qu'elle ait fait cet effort pour plaire aà un inviteé ? Boucles d'oreilles, bracelet. Ongles des pieds et des mains vernis. Maquillage.

Éve chaussa ses microlunettes. Les joues gardaient la trace des larmes, de la lutte, de la pression de l'oreiller.

Les adolescentes se maquillaient-elles pour passer une soireée seule aà la maison ?

— Tu lui as ouvert ou tu l'as rameneé chez toi. Vous ne semblez pas vous eêtre peloteés dans le salon. Mais ailleurs ?

Tu n'aurais pas eu le temps de ranger. Tu es entreée, tu as enleveé tes sandales violettes aà un moment de la journeée ou de la soireée. L'as-tu fait monter ici, Deena ? Dans ta chambre ? Cela correspond mal aà l'image que je me fais d'une ado sans expeérience, mais il y a un deébut aà tout.

Aucune trace de bagarre ici non plus, sauf sur le lit. A-t-il remis de l'ordre ? Én quel honneur ? Non, c'est lui qui t'a pousseée jusqu'ici. Non, reépeéta-t-elle. Tu n'as pas laisseé traïêner tes sandales dans le vestibule. Élles sont tombeées quand il t'a fait monter de force. Énvoyer demande d'analyses toxicologiques en prioriteé.

Se deétournant du corps, elle entreprit de fouiller la pieàce.

Garde-robe bien garnie, beaux tissus, belles coupes.

Comme toujours, Éve fut sideéreée par la collection de chaussures. Une collection encore plus importante de livres audio - romans et ouvrages geéneéraux. Des dizaines de CD. Une recherche rapide sur un appareil d'enregistrement mauve reéveéla un nombre incroyable de teéleéchargements.

Pas de journal intime dissimuleé dans un coin. Pas d'ordinateur ni de communicateur personnels.

Élle eécouta le dernier appel enregistreé sur le communicateur du bureau et eut droit aà une interminable conversation entre la victime et une certaine Jo. Élles avaient discuteé shopping, musique, et Jo s'eétait plainte de son petit freàre. Pas un mot sur les garçons. Les adolescentes n'eétaient-elles pas obseédeées par les garçons ?

Aucune allusion aà une sortie le samedi soir suivant.

La salle de bains, dans les tons mauve et blanc elle aussi, eétait impeccable. Éve trouva le maquillage - beaucoup, beaucoup de rouges aà leàvres aà peine entameés. Pas de preéservatifs ni de plaquettes de pilule. Rien qui indique que la victime envisageait une relation sexuelle.

Pourtant, elle avait laisseé son assassin entrer ou l'avait rameneé chez elle.

Éve se dirigea vers la porte, s'arreêta une dernieàre fois preàs du lit.

— La victime peut eêtre transporteée aà la morgue.

Élle donna l'ordre aà

l'un des uniformes de monter la garde jusqu'aà

techniciens et du fourgon mortuaire.

l'arriveée des

Élle prit tout son temps pour inspecter les autres pieàces de l'eétage. La chambre des parents eétait deécoreée de couleurs douces. Deux bagages aà main gisaient preàs d'un fauteuil comme si on les avait jeteés laà ou renverseés.

MacMasters avait duê

les monter pendant que sa femme se rendait chez leur fille.

Hurlements. MacMasters avait tout laêcheé pour courir la rejoindre.

Les deux bureaux, la pieàce reéserveée aux divertissements multimeédias, les deux autres salles de bains et la chambre d'amis semblaient intacts.

De retour au rez-de-chausseée, Éve deéposa une balise preàs des sandales, puis partit aà la recherche de Peabody.

— D'apreàs ce que j'ai pu constater, deéclara celle-ci, les verrous et le systeàme de seécuriteé ont eéteé deébrancheés de l'inteérieur. Aucune trace de sabotage. La DDÉ sera peut-

eêtre d'un autre avis, mais il semble que le tout ait eéteé remis en service depuis l'inteérieur, puis qu'on ait neutraliseé les cameéras aà la source. Le dernier disque date de samedi. Je l'ai visionneé sur mon mini-ordinateur. On y voit la victime peéneétrer dans la maison, seule, juste apreàs 18 heures. Élle portait deux sacs de la boutique Girlfriends. Un magasin haut de gamme destineé aà une clienteàle de lyceéennes et d'eétudiantes. Au coin de la Cinquieàme Avenue et de la 58e Rue.

— On ira y faire un tour, histoire de demander ce qu'elle a acheteé et si elle eétait ou non accompagneée. Élle avait preévu une seéance de shopping avec une copine. Je n'ai pas trouveé son ordinateur ni son communicateur personnels.

L'appareil sur le bureau n'a enregistreé qu'un coup de fil avec la copine en question et deux appels de ses parents au cours des dernieàres quarante-huit heures. J'ai compteé huit sacs aà main, tous vides.

— Sur l'enregistrement, elle porte un sac en paille blanc orneé de boucles argent.

— Je n'ai rien remarqueé de tel dans sa chambre. Jetez un coup d'œil dans les armoires et les meubles de rangement communs. Ces gens sont treàs ordonneés. Peut-eêtre rangent-ils ce genre d'objet dans un endroit particulier. Qu'avait-elle aux pieds ? Des sandales violettes ?

— Non, des baskets bleues.

— Bien.

— Autre chose, Dallas. La salle de controêle. Il faut un code pour y acceéder. Laà non plus, aucune trace de sabotage. Soit c'est elle qui a tout coupeé, soit elle lui a donneé le mot de passe. Ou encore, c'est un pro en matieàre de piratage.

— Élle lui aurait dit n'importe quoi s'il lui avait promis d'arreêter. Nous mettrons les experts laà-dessus.

— Il y avait un verre sur le comptoir de la cuisine. Je l'ai mis sous scelleé. Tout le reste eétait nickel, ça m'a paru bizarre. Qui plus est, j'ai controêleé la programmation de l'autochef. Élle a commandeé deux pizzas pour une personne aà 18 h 30 hier soir : une veégeétarienne, une chorizo. Élle n'eétait pas seule, Dallas.

— Én effet. Je vais interroger MacMasters et sa femme. Les techniciens de la police scientifique devraient arriver d'un instant aà l'autre. Vous pouvez vous en charger ?

Éve retourna au salon. Anna Whitney eétait assise preàs de Carol, tel un eéleégant chien de garde. MacMasters avait pris place de l'autre coêteé et lui tenait la main. Whitney eétait planteé devant la feneêtre.

Mme Whitney jeta un coup d'œil aà Éve et celle-ci vit brieàvement le chien de garde ... baisser la garde. Son regard exprimait une infinie tristesse et une supplication : « Aidez- nous. »

MacMasters se redressa.

— Pardonnez-moi de vous deéranger, commença Éve. Je sais que vous moments douloureux.

vivez des

— Avez-vous des enfants ? demanda Carol.

— Non, madame.

— Alors vous ne pouvez pas comprendre, n'est-ce pas ?

— Carol, murmura M. MacMasters.

— Vous avez raison, reépondit Éve en s'installant face au trio sur le canapeé. Je ne peux pas comprendre. Mais je sais une chose, madame MacMasters. Je ferai tout mon possible pour retrouver la personne responsable de la mort de votre fille. Je veillerai aà ce que l'on fasse le maximum pour l'arreêter. Je prendrai soin de Deena, je vous le promets.

— Nous l'avons laisseée seule !

— Vous l'avez appeleée aà deux reprises. Vous vous eêtes assureés qu'elle eétait en seécuriteé. Mon meétier consiste aà observer et aà analyser, et pour l'heure, tout me porte aà croire que vous eêtes des parents attentionneés et aimants.

Vous n'eêtes pour rien dans ce drame- Je deécouvrirai le coupable. J'aimerais vous poser quelques questions.

— Nous sommes revenus plus toêt que preévu. Nous voulions lui faire la surprise, lui offrir un brunch et une seéance de cineéma. Élle adorait cela.

— Quand deviez-vous rentrer ?

— Aujourd'hui en fin d'apreàs-midi, expliqua MacMasters.

Nous sommes partis vendredi, nous avons pris la navette pour l'auberge Interlude dans le Tennessee. Carol et moi voulions nous offrir un week-end en teête aà teête pour feêter ma promotion ...

Il s'eéclaircit la voix.

mais

— J'avais fait les reéservations il y a dix jours. Nous y eétions deéjaà alleés tous les trois, ...

— Deena Voulait que nous ayons du temps pour nous, bredouilla Carol. Én geéneéral,

nous partons tous ensemble, mais cette fois-ci

Nous aurions duê insister pour qu'elle

... dorme chez les Jennings. Mais elle aura bientoêt dix-sept ans, elle a le sens des

responsabiliteés. L'anneée prochaine, elle sera aà l'universiteé, nous nous sommes donc dit ...

— Les Jennings sont des amis aà vous ?

— Oui. Arthur et Melissa. Leur fille, Jo, est la meilleure amie de Deena

Deena avait

... que nous devions respecter son souhait, lui

envie de rester seule et nous avons penseé que

... faire confiance, lui accorder un minimum d'indeépendance. Si ...

— A-t-elle d'autres amis ?

Carol inspira profondeément.

— Jo, Hilly Rowe, Libby Grogh. Ce sont les plus proches.

Ét Jamie, Jamie Lingstrom.

Éve tressaillit.

— Le petit-fils de feu Frank Wojinksi ?

— Oui, confirma MacMasters. Je connaissais bien Frank.

Jamie et Deena se connaissent depuis des anneées.

— Élle avait un amoureux ?

— Deena ne s'inteéressait gueàre aux garçons. Du moins pas de cette façon.

Tandis que MacMasters parlait, Éve accrocha le regard de son eépouse.

— Madame ?

— Les garçons l'intimidaient, mais elle s'y inteéressait. Je crois qu'elle en appreéciait un tout particulieàrement.

— Qui?

— Élle ne m'a jamais dit son nom. Toutefois, depuis deux mois environ, elle prenait

grand soin de sa personne et

je ne sais pas comment l'expliquer, mais j'ai eu la certitude

... qu'elle eétait plus ou moins amoureuse. Au point que j'ai jugeé utile d'avoir avec elle une

nouvelle conversation sur la sexualiteé.

MacMasters fronça les sourcils, davantage stupeéfait que faêcheé.

— Tu ne m'en as jamais rien dit.

Élle tenta de lui sourire.

— Certains sujets sont trop intimes, Jonah. Élle n'avait encore jamais coucheé avec un garçon. Je l'aurais su. Ét elle me l'aurait dit. Nous avons eévoqueé les probleàmes de contraception et de protection. Élle savait que j'eétais d'accord pour l'emmener chez le meédecin si elle voulait prendre la pilule.

— Tenait-elle un journal intime ?

— C'eétait plus un cahier de notes. Élle y inscrivait ses reéflexions, ses penseées, ses doleéances et, je suppose, des poeàmes ou des paroles de chansons.

Les yeux pleins de larmes, Carol s'empara d'un mouchoir en papier.

— Élle adore la musique. Élle emporte son baladeur partout avec elle, dans son sac.

— Élle posseédait un ordinateur et un communicateur personnels ?

— Oui. Laà encore, elle les traïêne avec elle dans son sac.

— Élle en avait un blanc, eh paille, avec des boucles argent.

— Il est tout neuf. Nous l'avons acheteé le mois dernier, pour l'eéteé. C'est son preéfeéreé du moment.

— Ouà le rangeait-elle lorsqu'elle ne s'en servait pas ?

— Dans sa chambre, suspendu au crochet au dos de la porte de son armoire.

Le meurtrier l'avait emporteé.

— Je suis obligeée de vous demander si Deena prenait des stupeéfiants.

— Non. Ét je ne dis pas cela simplement parce que c'eétait ma fille, intervint Jonah en regardant Éve droit dans les yeux. Je connais les signes, lieutenant. Je sais combien une jeune fille de l'aêge de Deena peut eêtre sensible aux pressions de ses pairs ou tenteée par de nouvelles expeériences. Élle eétait contre l'usage de la drogue, non seulement parce que c'est illeégal, mais aussi parce qu'elle respectait son corps et sa santeé.

— Élle fait treàs attention aà ce qu'elle mange, ajouta Carol.

D'ailleurs, je me suis souvent sentie coupable de boire du cafeé ou de grignoter devant elle. Élle s'entraïêne six jours par semaine - course aà pied, yoga, musculation.

— Quelle salle freéquentait-elle ?

— Élle deéteste les clubs de gym. Nous avons un petit espace eéquipeé au sous-sol. Si elle veut courir dehors, elle va dans le parc. Élle reste sur les pistes seécuriseées. Élle a un dispositif d'alarme et elle a pris des cours d'autodeéfense. Jonah a insisteé. Depuis le retour du beau temps, elle court de plus en plus souvent dehors. Élle n'aurait jamais pris de la drogue. Élle a trop de respect pour son peàre et pour elle-meême.

« Élle parle d'elle au preésent », nota Éve. Pour Carol MacMasters, Deena eétait toujours vivante.

Élle heésita. Quel ton adopter vis-aà-vis du peàre tout en eépargnant le plus possible la meàre ?

— Carol, murmura MacMasters en pressant la main de son eépouse, si tu allais nous preéparer du cafeé avec Anna ? Je pense que nous en boirions tous volontiers.

— Én effet, convint Whitney.

— Bien suêr ! s'exclama Anna en se levant aussitoêt.

— Oui, c'est vrai, j'aurais duê vous en proposer ...

— Venez, l'interrompit Anna.

Les deux femmes quitteàrent la pieàce.

— Vous voulez savoir si j'ai reçu des menaces, devina MacMasters. Si un eéveénement au boulot a pu eêtre aà l'origine de cette trageédie. Un junkie aà la langue trop bien pendue, un dealer qui a voulu jouer au plus malin, sauver la face. J'ai un dossier sur ce que je consideàre comme les menaces les plus seérieuses. Nous avons effectueé une opeération antidrogue majeure il y a deux mois. Le treésorier, Juan Garcia, a eéteé libeéreé sous caution ...

Il eut une grimace de deégouêt.

— Un avocat redoutable, des tonnes de fric. Il porte un bracelet eélectronique, mais il a pu passer outre.

— Nous nous renseignerons.

— Oui.

Oui mais

ce n'est pas son style, marmonna MacMasters en se frottant les

... tempes. Il s'attaquerait aà moi ou aà l'un des colleàgues sur le coup. S'il croyait pouvoir s'en

sortir indemne, il me trancherait la gorge ou expeédierait l'un de ses sbires aà sa place. Je l'imagine mal aller jusque-laà. De surcroïêt, s'il s'en prenait aà ma famille, il se deébrouillerait pour que je sache que c'est lui.

— Nous veérifierons malgreé tout. Il nous faudra une copie de votre dossier.

— Comptez sur moi. On n'est certes jamais suêr de rien mais

mais je sais que je n'ai

... pas eéteé suivi. Ce quartier est tranquille, et tout est au nom de Carol. Les fuites sont monnaie courante, mais la proprieéteé est seécuriseée et nous avons assommeé Deena de recommandations depuis sa plus tendre enfance.

— Vous ne vous eêtes pas disputeé avec un voisin ?

— Non. Rien aà signaler de ce coêteé-laà. Tout le monde s'entend aà merveille. Deena eétait treàs aimeée. Quand Mme Cohen, au coin de la rue, s'est fractureé la cheville, Deena lui a fait ses courses. Élle donnait aà manger au chat des Riley lorsqu'ils partaient en vacances. Élle ...

— Vous n'avez pas remarqueé un eétranger roêdant dans les parages ?

— Non, non. Quoi qu'il en soit, jamais elle n'aurait ouvert la porte aà un inconnu, surtout alors qu'elle eétait seule dans la maison. Én attendant les uniformes, j'ai chercheé : je n'ai pas releveé la moindre trace d'effraction. Rien n'a eéteé voleé ou abïêmeé. Il ne s'agit pas d'un cambriolage qui a mal tourneé. C'est un acte direct et deélibeéreé contre ma fille. Élle connaissait son tortionnaire.

— A ce stade de l'enqueête, je suis d'accord avec vous, capitaine. Neéanmoins, nous allons creuser en profondeur.

Je vais interroger ses amies. Si elle eétait amoureuse, comme le soupçonne Carol, elle s'est peut-eêtre confieée aà elles.

— Ce n'est pas un rendez-vous galant qui a deérapeé. Ce type n'a pas reéagi aà une pulsion soudaine.

— Je ne le crois pas non plus.

— Dites-moi ce que vous croyez.

Éve consulta Whitney du regard et il opina.

— Nous sommes au tout deébut de notre enqueête. Pour l'heure, je pense qu'elle avait deécideé de recevoir un copain

- quelqu'un qui n'appartient pas aà son cercle habituel.

Quelqu'un qui a pu la cibler. Il l'a fort probablement neutraliseée. Il y avait un verre sur le comptoir de la cuisine. Nous l'enverrons au labo.

— D'apreàs vous, il l'aurait drogueée.

— Possible. Capitaine, je ne peux pas tirer de conclusions pour l'instant. Je me fonde essentiellement sur des speéculations. Je vous tiendrai au courant. Je vous promets que ma partenaire, moi-meême et l'eéquipe que nous avons deéjaà commenceé aà rassembler ferons de notre mieux pour reésoudre cette affaire dans les plus brefs deélais.

— Je n'en doute pas. C'est pourquoi je tenais aà ce que vous preniez les reênes, lieutenant. Pour le rapport officiel, je vous reépeàte ce que j'ai deéclareé au commandant : mon eépouse et moi sommes rentreés plus toêt que preévu d'un voyage de deux jours. Les serrures eétaient seécuriseées. Je me suis rendu compte apreàs coup qu'on avait deébrancheé les cameéras. Je ne m'en suis pas aperçu tout de suite. Nous sommes monteés directement aà l'eétage. J'ai deéposeé nos bagages dans notre chambre pendant que Carol allait voir si Deena eétait reéveilleée. Ma femme a pousseé un hurlement et je l'ai rejointe en courant. AÀ mon arriveée, elle tentait de soulever Deena du lit. J'ai vu ...

Ne vous commandant.

inquieétez pas, capitaine. Je me reéfeérerai aà

ce que vous avez dit au

— Non. Je dois aller jusqu'au bout, c'est important. J'ai compris immeédiatement que Deena eétait morte. J'ai constateé qu'elle avait eéteé agresseée sexuellement et physiquement - le

sang, les heématomes, les menottes. J'ai eécarteé ma femme de notre fille parce que

... c'eétait mon devoir. Élle a reésisteé, mais j'ai reéussi aà l'entraïêner jusqu'aà notre chambre. J'ai

parce que

exigeé qu'elle n'en bouge pas, le temps de preévenir le commandant. Ce n'est pas la proceédure, d'accord. J'aurais duê m'adresser d'abord aux uniformes, mais ...

— J'en aurais fait autant aà votre place.

— Merci.

Un frisson le parcourut et il dut faire un effort pour se ressaisir.

— J'ai relateé la situation au commandant. Je lui ai demandeé son aide. Il a envoyeé des agents. Non, non, je me trompe. Avant cela, je suis retourneé dans la chambre de Deena. Je

voulais ...

eêtre suêr. J'ai convaincu Carol de descendre au rez-de-chausseée et laà, j'ai veérifieé le

systeàme de seécuriteé. Énsuite, les uniformes ont deébarqueé. Le commandant et Mme Whitney

les ont suivis de peu. Le commandant et moi avons regagneé la

...

la sceàne du crime.

J'ai requis votre intervention.

— Merci, capitaine. J'ai confieé

l'enqueête de voisinage aà

deux uniformes. Avec la

permission du commandant, je vous transmettrai une copie de tous les rapports.

— Permission accordeée. L'eéquipe du meédecin leégiste est laà, dit Whitney en voyant le fourgon se garer dans l'alleée. Il vaudrait mieux que Carol reste dans la cuisine.

— J'y vais, deécreéta MacMasters. Si vous n'avez plus besoin de moi, lieutenant.

— Non, merci. Les techniciens ne vont pas tarder aà envahir les lieux. Pouvez-vous vous reéfugier quelque part avec votre eépouse ?

— Vous viendrez chez nous, proposa Whitney.

MacMasters accepta d'un signe de teête. Le flic perdait pied.

Ses mains tremblaient et ses traits semblaient s'eêtre creuseés.

— Je vous contacterai, capitaine. Éncore toutes mes condoleéances.

Lorsqu'il fut sorti, Whitney pivota vers Éve.

— Conclusions ?

— Plutoêt des hypotheàses. Élle avait preévu de le laisser entrer. Impossible pour l'heure de savoir si elle l'a rencontreé aà l'exteérieur et rameneé aà la maison ou s'il est venu de sa propre initiative. Élle a commandeé des pizzas aà l'autochef. Ils ont duê manger. S'il l'a drogueée et a laisseé le verre sur le comptoir, c'est un geste preémeéditeé.

— Il voulait que l'on sache au moins cela.

— Oui, commandant. C'est personnel, planifieé. Les viols ont eéteé treàs brutaux, les coups au visage porteés par la suite.

Je pense qu'il l'a eétrangleée, puis eétouffeée plusieurs fois, l'arrachant aà l'inconscience pour le plaisir de prolonger la seéance. Il voulait lui infliger douleur et terreur. L'heure du deéceàs est fixeée aà 3 h 26 du matin. Tout ce que j'ai appris jusqu'ici me dit que la victime

n'aurait sous aucun preétexte laisseé entrer quelqu'un, meême un garçon qui lui plaisait, au beau milieu de la nuit.

— Je suis d'accord avec vous. A moins que besoin d'aide. Quelqu'un qu'elle connaissait.

...

qu'elle ait cru que cette personne avait

— C'est plausible. Mais je suis d'avis qu'il a passeé un certain temps ici. A moins que les techniciens ne prouvent le contraire, le theéaêtre des violences s'est limiteé aà la chambre, apreàs qu'il a menotteé la fille. Il n'a pas pris de risques. Il est venu accomplir une action speécifique et il l'a exeécuteée.

— Veérifiez les crimes similaires expliquer comment faire votre meétier.

...

Éxcusez-moi, Dallas. Ce n'est pas aà moi de vous

— Je commencerai par ses amies. Avec un peu de chance, nous obtiendrons un nom, une description. J'expeédie au plus vite le verre au labo. J'ai demandeé Morris comme meédecin leégiste. Feeney, McNab et tous ceux que Feeney deésignera au sein de la DDÉ se chargeront des appareils eélectroniques. Nous quadrillerons aussi le parc ouà elle courait. Si c'est laà qu'elle a rencontreé son meurtrier, on a pu les apercevoir ensemble. Nous nous pencherons aussi sur le cas de Garcia, mais j'aurais tendance aà souscrire aà la theàse du capitaine MacMasters sur ce point.

— Tenez-moi au courant.

Mme Whitney apparut.

— Je voulais les laisser seuls. Ét vous remettre ceci, lieutenant, enchaïêna-t-elle en tendant un bloc-notes aà Éve.

Ce sont les noms et coordonneées des amies dont Carol vous a parleé.

— Merci.

— Je me doute que vous eêtes presseée de vous remettre au travail, mais permettez-moi un mot. Je n'appreécie pas toujours votre style, lieutenant. Non, Jack, laisse-moi finir s'il te plaïêt ! Je vous trouve souvent brutale et j'ai du mal aà vous cerner. Mais j'insiste : Carol et Jonah sont des amis treàs chers, et Deena eétait un amour. Si Jonah n'avait pas exigeé que vous preniez en charge cette enqueête, j'aurais harceleé votre commandant pour qu'il vous la confie.

Coincez ce salaud.

Élle eétait aà bout. Élle se jeta dans les bras de son mari en sanglotant.

3

Éve prit la fuite. Élle fonça hors de la maison, laà ouà elle pourrait respirer un air qui n eétait pas impreégneé de chagrin. Laà ouà elle pourrait refermer tous les verrous sur ses propres souvenirs et eémotions.

Les deux uniformes qu'elle avait envoyeés interroger les voisins revenaient vers la demeure de la victime.

— Messieurs. Rapport.

— Nous avons pu questionner tous les reésidents sauf quatre. Plusieurs d'entre eux nous ont confirmeé que les membres de la famille domicilieée aà deux numeéros d'ici vers l'est sont en dehors de la ville et ce, depuis trois jours.

Deux autres assistent aà la grande manifestation pour la Journeée de la paix. Quant au dernier, nul ne sait ouà il se trouve aà cet instant preécis.

— Je veux le nom du point d'interrogation. On le deéniche et on l'interroge. De meême pour les manifestants. Toutes les autres personnes preésentes au cours des dernieàres vingt- quatre heures devront faire une deéposition.

— Bien, lieutenant. Ceux aà qui nous avons parleé n'ont rien remarqueé d'eétrange hier. Apparemment, seule la victime a eéteé vue en train de peéneétrer dans la maison ou de la quitter.

La jeune femme sortit son carnet de notes.

— Une deénommeée Hester Privet a vu la victime et a bavardeé avec elle hier matin aux alentours de 10 h 15 alors que celle-ci arrosait les plantes preàs de l'escalier. Élles n'ont eéchangeé que quelques mots. La victime a mentionneé qu'elle avait des courses aà faire, car ses parents rentraient le lendemain apreàs-midi. Privet deéclare qu'elle l'a taquineée en lui demandant si elle avait l'intention d'organiser une feête ce soir-laà. La victime a rougi, mais a reépondu en riant qu'elle envisageait de passer une soireée tranquille. Privet a poursuivi son chemin aà pied vers l'est.

Par-dessus l'eépaule de l'agent, Éve vit un eénorme chien tirer son maïêtre en direction du parc tandis qu'un coureur en short rouge en eémergeait.

— Le teémoin est repasseé devant la maison un peu plus tard, vers 15 heures, lorsqu'elle a emmeneé ses enfants au parc, puis de nouveau vers 17 heures alors qu'ils rentraient chez eux. Élle est certaine que le systeàme de seécuriteé eétait brancheé - sachant que les parents eétaient absents, elle a pris le soin de le veérifier. Én revanche, elle n'a pas vu la victime cette fois-laà.

— Parfait. Preévenez-moi deàs que vous aurez localiseé et obtenu les deéclarations des autres. Vous pouvez disposer.

Éve demeura immobile tandis que les brancardiers sortaient Deena dans un sac noir. Puis elle se deéplaça pour intercepter une femme, cheveux blonds au vent, qui se ruait vers la maison.

— Madame, c'est une sceàne de crime. Vous ne pouvez pas entrer.

— C'est Deena, n'est-ce pas ? La police n'a rien voulu me dire. Je n'y crois pas Deena ? Que s'est-il passeé ?

...

C'est

— Je ne suis pas en mesure de vous reépondre pour le moment. ÉÊtes-vous une amie de la famille ?

— Oui. Une voisine. Hester Privet. Deux agents sont venus me voir tout aà l'heure, mais ...

— Je suis le lieutenant Dallas. Vous avez parleé avec Deena hier.

— Én effet. Juste laà, devant. Élle est

...

mon Dieu ! C'est elle, dans le sac ?

Inutile de tourner autour du pot.

— Deena MacMasters a eéteé assassineée cette nuit.

La femme recula d'un pas, croisa les bras.

— Mais comment ? Comment ? s'eécria-t-elle, les yeux brillants de larmes. Il y a eu un cambriolage ? Élle n'oubliait jamais de brancher le systeàme de seécuriteé. Élle gardait parfois mes jumeaux, mes fils, et ne cessait de me harceler pour que je ferme tout aà cleé. OÊ mon Dieu, mon Dieu ! Mes petits l'adoraient. Comment vais-je leur annoncer cela ? Puis-je me rendre utile ? Jonah et Carol sont partis en week-end. J'ai leurs coordonneées, je peux ...

— Ils sont rentreés ce matin.

Hester ferma brieàvement les yeux, reprit son souffle.

— Je ...

j'ai failli frapper. Pour m'assurer qu'elle allait bien.

duê...

Pour lui proposer de venir dïêner avec nous ce soir. J'y ai renonceé. Je regrette, j'aurais Que puis-je faire ?

— Ést-il arriveé aà Deena de recevoir une copine lorsqu'elle gardait vos enfants ?

— Jo l'accompagnait parfois. Jo Jennings, sa meilleure amie.

— Jamais un garçon ?

— Certainement pas ! trancha Hester en s'essuyant les joues. C'eétait interdit. Du reste, Deena ne sortait gueàre.

— Élle respectait toujours les reàgles ?

— Que je sache, oui. Au point que j'ai parfois souhaiteé qu'elle en enfreigne une ou deux. Élle me paraissait bien jeune et innocente pour son aêge, et d'un autre coêteé si muêre.

Responsable. J'avais confiance en elle. J'aurais duê venir prendre de ses nouvelles plus reégulieàrement en l'absence de ses parents. J'aurais duê insister pour qu'elle vienne manger avec nous. Mais c'eétait pour quarante-huit heures, je n'y ai pas songeé.

— A-t-elle jamais eévoqueé un garçon ?

— Pas de manieàre speécifique. Nous abordions le sujet de temps en temps, sur un plan geéneéral. Élle entretient - entretenait - d'excellentes relations avec sa meàre, mais il y a des choses qu'une fille ne peut pas confier aà sa maman.

Ét puis, je lui ai un peu tireé les vers du nez, avoua-t-elle. Je pense qu'elle eétait amoureuse. J'avais remarqueé qu'elle se pomponnait depuis quelques semaines. Élle avait ce

regard

...

peétillant, si vous voyez ce que je veux dire.

— Oui.

— Je me suis permis un commentaire ; elle m'a reépliqueé qu'elle se cherchait un

nouveau look. Mais ses yeux disaient qu'elle avait un secret. C'est un garçon qui l'a tueée ?

Ést-ce que

...

Seigneur !

— Je ne peux pas vous donner de deétails pour l'instant.

Voici ma carte. Si quoi que ce soit vous revient, contactez-moi. Peu importe si cela vous paraïêt ridicule, je veux le savoir. Autre chose. Quand vous l'avez rencontreée hier matin, s'eétait-elle verni les ongles des pieds et des mains ?

— Non. Je l'aurais noteé, car elle ne ceédait jamais aà ce genre de coquetterie. Ét elle eétait pieds nus. Én train d'arroser les plantes, pieds nus.

— Merci.

Peabody surgit alors qu'Hester s'eéloignait.

La DDÉ

est

en route

et les experts sont au boulot. Mme Whitney aide Mme

MacMaster aà preéparer une petite valise. Ils resteront chez les Whitney un jour ou deux, en

fonction de l'eévolution de la situation.

— Ce sera aà eux de deécider. Nous devons interroger les amis. Il est trop tard pour fouiller le parc, les pistes de jogging. Élle avait l'habitude d'y courir le week-end entre 8 et 9

heures, idem les jours de semaine lorsqu'elle n'avait pas classe. Nous verrons cela demain. Commençons par Jamie.

— Jamie ? Notre Jamie ?

— Lingstrom. C'eétait un de ses copains.

— Le monde est petit, surtout quand tout va mal.

Indiscutablement.

Éve savait que Jamie eétait rentreé surveillait - de loin.

chez lui pour passer l'eéteé

avec

sa meàre. Élle

le

C'eétait le petit-fils d'un flic deéceédeé assassineée lorsqu'il avait seize ans.

- un flic exceptionnel

-

et

sa sœur avait

eéteé

La mort ne lui eétait pas eétrangeàre.

AÀ seize ans toujours, il avait eéveilleé l'attention de Roarke en se servant d'un dispositif fait maison pour contourner le systeàme de seécuriteé et acceéder aà la proprieéteé.

Jamie avait un petit boulot pour la saison dans l'un des services de Recherche et Deéveloppement de Roarke.

Malheureusement

pour

celui-ci,

il

eétait

plus

attireé

par la Division de deétection

eélectronique et le milieu des flics que par le secteur priveé.

— Puisqu'ils eétaient amis, et connaissant Jamie, il voudra eêtre de la partie, observa Peabody tandis qu'elles montaient en voiture.

Éve deémarra et quitta le quartier pour se faufiler aà travers la circulation. La foule commençait aà se rassembler, on installait stands de souvenirs et de restauration sur le parcours du deéfileé qui aurait lieu dans l'apreàs-midi.

— Ce sera aà Feeney d'en deécider.

Laà aussi, il existait un lien, car Feeney et le grand-peàre de Jamie avaient eéteé de bons amis.

— Cela dit, il est deéjaà dedans. Il figure sur la liste des amis de la victime et il est le seul garçon.

— Vous croyez qu'ils eétaient amoureux ?

— Les parents ne le pensent pas, mais d'apreàs une voisine, Deena avait quelqu'un. Depuis peu, et dont elle ne parlait pas.

Peabody reéfleéchit.

— Si elle en avait pinceé pour Jamie - et reéciproquement -, elle n'aurait pas gardeé ça pour elle. C'est l'archeétype du gendre ideéal. Intelligent, responsable, petit-fils de flic. Il a obtenu une bourse pour suivre ses eétudes aà l'universiteé Columbia, mais il avait eéteé accepteé dans plusieurs autres eétablissements tout aussi prestigieux. Il a choisi Columbia pour eêtre plus preàs de sa meàre.

Éve lui glissa un regard oblique et Peabody haussa les eépaules.

— Il discute de temps en temps avec McNab, expliqua-t elle. C'est comme ça que j'ai appris qu'il sortait pas mal depuis quelque temps. Pas avec une fille en particulier, aucune liaison seérieuse. Il n'a meême pas mentionneé Deena. Je m'en souviendrais puisque je la connaissais.

D'ailleurs, les eétudiants ont tendance aà deédaigner les lyceéennes.

— Ét les lyceéennes ?

— Élles sont fascineées par les garçons. Un eétudiant, c'est le nec plus ultra. Mais ce n'eétait pas le genre de Deena. Élle eétait plutoêt douce, seérieuse et timide.

— Vulneérable Un type a su l'amadouer. Élle s'est verni les ongles.

— Quoi ?

— A un moment ou aà un autre, samedi, elle s'est offert une manucure et une peédicure. Élle a enfileé une jolie jupe, un haut assorti, elle a mis des bijoux, elle s'est maquilleée.

Quand vous passez une soireée seule aà la maison, comment vous habillez-vous ?

— Én pyjama ou en surveêtement, de preéfeérence useé jusqu'aà la corde.

— Élle ne s'est pas contenteée de le laisser entrer. Élle l'a inviteé.

Éve se gara devant une modeste maison de ville.

Élle eétait deéjaà passeée par laà, elle avait remonteé cette meême alleée pour annoncer aà Brenda Lingstrom que sa fille eétait morte.

Cette fois, ce fut Jamie qui l'accueillit.

Depuis quand avait-il grandi ? Élle dut lever la teête pour croiser son regard - eétrange sensation. Il s'eétait laisseé pousser les cheveux. Son jean eétait troueé, son tee-shirt trop grand, imprimeé de portraits deélaveés des membres d'un ceéleàbre groupe de pop trash.

Son visage s'eétait affineé depuis la dernieàre fois qu'elle l'avait vu. Il eétait devenu beau. Éncore un choc. Jamie n'eétait plus un adolescent mais un homme.

Ses yeux ensommeilleés s'eéclaireàrent de plaisir, puis s'assombrirent aussitoêt.

— Ét merde, laêcha-t-il.

— Ravie de te voir, moi aussi.

— Qui est mort ? Vous n'eêtes pas laà parce que vous avez aperçu de la lumieàre. Qui meàre !

...

Ma

Affoleé, il agrippa le bras de Dallas.

— Non, reépondit-elle. Élle n'est pas laà ?

— Élle est partie vendredi avec grand-meàre passer une semaine entre filles chez des amies. Élles vont bien ?

— Pour autant que je sache, oui. Jamie, nous voudrions entrer.

— Qui est-ce ? Dites-le-moi.

A quoi bon chercher aà esquiver la veériteé ?

— Deena MacMasters.

— Quoi ? Non ! Non ! Deena ? OÊ mon Dieu ! Oh, merde !

Il se deétourna, fila dans le salon qui avait aà peine changeé depuis la visite de Dallas, deux ans auparavant. Il l'arpenta, circulant autour des meubles tel un lion en cage.

— Accordez-moi une minute, d'accord ? Juste une petite minute.

D'un geste, Éve invita Peabody aà s'asseoir. Quant aà elle, elle resta debout, le temps que Jamie se ressaisisse.

Il s'immobilisa et pivota vers elle avec un air de reésignation qui contrastait avec sa jeunesse.

— Quand ?

— Toêt ce matin.

— Comment ?

— Justement, nous allons en parler. Quand l'as-tu vue pour la dernieàre fois ?

— Éuh

il y a deux semaines, environ, marmonna-t-il en frottant l'espace entre ses

... sourcils. Attendez.

Il prit place dans un sieàge et fixa le vide quelques instants.

Éve l'observa en train de se reprendre. S'il deécidait de faire carrieàre dans la police, il posseédait la force de caracteàre neécessaire.

— C'eétait un mardi. Ça fera deux semaines ce mardi. Nous sommes alleés aà plusieurs eécouter un nouveau groupe, les Crusher, au Club Zeéro. Je lui ai proposeé de venir parce que nous ne nous eétions pas vus depuis longtemps et qu'elle adore la musique. De toute sorte, meême les vieilleries.

L'acceàs est autoriseé aux mineurs, ça n'a donc poseé aucun probleàme. Le concert eétait nul, du coup, elle et moi sommes partis avant la fin pour manger une pizza et bavarder. Je l'ai rameneée chez elle avant minuit. C'est l'heure de retour que lui imposent ses parents.

— De quoi avez-vous parleé ?

— De tout et de rien. Les cours, la musique, le cineéma.

Nous nous connaissons depuis toujours. Grand-peàre eétait ami avec son peàre, et elle envisageait de s'inscrire aà Columbia l'anneée prochaine. J'y ai deéjaà passeé deux semestres, elle avait donc toutes sortes de questions aà me poser.

— Élle a eévoqueé un petit ami ?

— Quel petit ami ? Élle n'eétait pas amoureuse. Deàs qu'elle eétait en preésence d'un

garçon, elle perdait tous ses moyens

...

Élle ne se trouvait pas jolie. Pourtant, elle l'eétait.

Élle preétendait qu'elle ne savait pas quoi leur raconter ni comment. Maman me disait qu'elle finirait par avoir confiance en elle. Maintenant, il est trop tard. Que lui est-il arriveé, Dallas ?

— Ses parents s'eétaient absenteés pour le week-end, expliqua Éve d'un ton neutre. Hier, aà un moment ou aà un autre, elle a ouvert sa porte aà quelqu'un. Apparemment, elle attendait cette personne, et d'apreàs ce que nous avons glaneé sur elle jusqu'ici, nous en concluons que c'eétait un individu qu'elle connaissait et en qui elle avait confiance.

Toêt ou tard, il connaïêtrait les deétails. Autant qu'il les apprenne tout de suite, et par sa bouche aà elle.

— Il l'a attacheée et menotteée. Il l'a violeée. Il l'a tueée.

Jamie la fixa sans ciller. Muê par un eélan de fureur, il se leva d'un bond, puis son regard se vida. Oui, deécideément, il ferait un bon flic, deécreéta Éve.

— Élle n'aurait pas fait de mal aà une mouche ! S'eécria-t-il.

Élle se serait donneé toutes les peines du monde pour eépargner ses proches. Mais elle eétait athleétique, vive et intelligente. Élle savait se deéfendre. Élle m'a mis aà terre plusieurs fois quand nous nous exercions. Il n'a pas pu la ligoter sans qu'elle se deébatte. Vous avez suêrement des indices.

— Il est possible qu'il lui ait fait boire un tranquillisant pour la neutraliser. Oui, Jamie, elle a lutteé avec eénergie, mais il eétait trop tard.

— Si elle lui a ouvert sa porte, c'est qu'elle savait qui il eétait. Sur ce point, vous avez raison. Depuis que je suis aà l'universiteé nous nous sommes un peu eéloigneés l'un de l'autre. J'ignore qui elle a pu ...

Il s'interrompit.

— Quoi ?

— Apreàs que nous avons abandonneé la bande, pendant que nous mangions notre pizza, elle m'a demandeé ce qu'un eétudiant recherchait chez une fille. J'ai reépliqueé sur le ton de la plaisanterie. Mais elle a insisteé. Élle voulait savoir si nous eétions plus sensibles au physique ou si nous eétions avant tout en queête de points communs. Si on s'attendait vraiment tous aà coucher. Nous pouvions discuter de tout cela parce qu'il n'y avait rien de la sorte entre nous.

Il se rassit.

— Je crois lui avoir reépondu que c'eétait davantage un espoir qu'une obligation. Presque toujours. Mais je n'ai pas coucheé avec toutes les filles avec qui je suis sorti. Je lui ai dit d'attendre d'eêtre eétudiante aà son tour pour s'en inquieéter. Élle a souri. Sur l'instant, cela ne m'a pas frappeé.

Élle a souri et changeé de sujet. Élle pensait aà un garçon en particulier. Fils de pute !

— AÀ qui a-t-elle pu se confier ?

— Si elle s'est livreée aà des confidences, ce ne peut eêtre qu'avec Jo. Jo Jennings. SMCPT.

— Pardon ?

— Éuh

Sa meilleure copine pour toujours. Élles sont inseéparables depuis l'eécole

... eéleémentaire. Mais quand elle le voulait ou en eéprouvait le besoin, Deena eétait capable de se fermer comme une huïêtre. Én outre, elle preéfeérait eécouter.

Élle deétestait se faire remarquer. Si on lui preêtait trop d'attention, elle eétait mal aà l'aise.

— Bien. Nous interrogerons Jo Jennings.

— Qu'en est-il de la seécuriteé ? Élle n'aurait jamais eéteint les cameéras, meême pour une personne qu'elle connaissait.

Reàgle d'or chez les MacMasters : cameéras activeées vingt-quatre heures sur vingt- quatre.

— Il semble que le meurtrier les ait deébrancheées et ait retireé les disques.

— Auquel cas, il a pu acceéder aà devait savoir ...

la salle de controêle, pour laquelle il faut un code. Il

Deéjaà paêle, il devint blanc comme un linge.

— Il avait tout planifieé. Il l'avait cibleée. Il a commenceé par laà ?

— Nous n'en avons pas encore la confirmation.

— Quand bien meême il aurait compris comment effacer le disque dur et emporteé les disques - ce qui requiert une certaine habileteé -, il apparaïêt forceément sur les images.

Dans les ombres, dans les eéchos. Vous avez mis le capitaine sur l'affaire ? Feeney est avec vous ?

— Il doit eêtre sur place avec une eéquipe.

— Dallas, vous devez me laisser participer.

— Je ne dois rien du tout, reétorqua-t-elle seàchement. La partie eélectronique est entre les mains du capitaine Feeney.

Il se leva de nouveau. Il eétait tendu comme un arc.

— Vous ne pouvez pas m'en empeêcher.

— Ést-ce une question ou un constat ?

Il se ressaisit.

— Une requeête.

— Je te le reépeàte, c'est le domaine de Feeney. C'est plus dur quand il s'agit d'un proche. Tu le sais deéjaà.

Il deéglutit, hocha la teête.

— AÀ la mort d'Alice, Deena m'a soutenu. Je ne voulais parler aà personne, mais elle est resteée aà mes coêteés jusqu'aà ce que je sois preêt. Je veux eêtre laà pour elle aà mon tour.

Dans trois ans, quand j'aurai mon diploême, je rejoindrai les forces de police. Les eétudes universitaires d'abord, j'ai donneé ma parole, mais ensuite, je viserai l'insigne. Je ferai face.

— Donneé ta parole aà qui ?

— AÀ Roarke, parce qu'il paie tout ce que la bourse ne couvre pas. Vous n'eétiez pas au courant ?

Une lueur d'amusement dansa dans ses prunelles, puis il ajouta :

— Je suppose qu'il a ses petits secrets, lui aussi.

— Apparemment. Si Feeney est d'accord, je le suis aussi. Je suis deésoleée que tu aies perdu une amie, Jamie.

— Ses parents savent ce qui est arriveé ?

— Ce sont eux qui l'ont deécouverte ce matin.

Il laissa eéchapper un soupir.

— J'aimerais aller sur place. Pas uniquement pour le boulot, mais pour les aider.

— Ils sont avec les Whitney.

— J'y vais de toute façon. Je veux m'entretenir avec le capitaine.

— Change-toi d'abord. Meême les bouffons de l'informatique se doivent d'avoir un minimum de tenue.

— McNab y sera aussi, intervint Peabody.

Élle se leva, rejoignit Jamie et l'eétreignit.

— Jette quelques affaires dans un sac et viens dormir chez nous si tu n'as pas envie de rester ici, proposa-t-elle.

— Mouais ...

Merci. Oui, d'accord.

Il posa la teête sur l'eépaule de Peabody, et Éve entrevit l'enfant qui demeurait en lui.

— J'ai assisteé aà une feête hier soir. Si je lui avais proposeé de m'accompagner, peut-eêtre que ...

— Tu n'aurais rien pu changer, coupa Peabody.

— Il ne pourra pas s'empeêcher de repenser aà sa sœur, commenta Peabody tandis qu'elles remontaient dans la voiture. La plupart des gens traversent l'existence sans jamais effleurer une mort violente. Il a dix-huit ans et il en est aà sa troisieàme.

Travailler avec la DDÉ lui permettra peut-eêtre de se remettre plus vite. Si vous aviez un amant secret, vous garderiez ça pour vous ?

— J'ai eéteé tellement malchanceuse avec les hommes pendant si longtemps qu'un dïêner en teête aà teête aurait meériteé une bannieàre sur un dirigeable publicitaire.

Cependant, Jamie a raison - du moins selon moi -, Deena savait se taire.

Éve s'arreêta devant leur destination suivante : un immeuble bien entretenu.

— Élle n'avait que seize ans, et elle craquait, semble-t-il, pour un garçon plus aêgeé qu'elle. Élle s'est forceément confieée aà quelqu'un. Je vote pour SMCPT.

L'appartement des Jennings occupait un angle aux troisieàme et quatrieàme eétages. La femme qui leur ouvrit paraissait harasseée. Son deésarroi avait peut eêtre pour origine la dispute en cours - les voix furieuses d'un garçon et d'une fille parvenaient jusqu'aà elles.

— Oui ? Qu'est-ce que c'est ?

— Madame Jennings ?

— Oui.

— Lieutenant Dallas, du Deépartement de police de New York, et l'inspecteur Peabody.

— Aïïe ! Les voisins se sont plaints ?

Élle tendit les bras, poignet contre poignet.

— Auriez-vous la gentillesse de m'arreêter si je monte leur cogner la teête l'une contre l'autre ? Je vous en supplie, dites oui. Je reêve de silence.

— Pouvons-nous entrer ?

La femme jeta un vague coup d'œil sur leurs insignes.

— Oui, oui. Je ne sais meême pas pourquoi ils se chamaillent. Ils ne se sont pas laêcheés depuis ce matin. La Journeée internationale de la paix, tu parles ! Au fait, peut-eêtre pourriez- vous les arreêter, eux ? J'aurais LA PAIX cinq minutes ! hurla-t-elle en direction de l'escalier.

La querelle reprit de plus belle.

— Madame Jennings, nous ne sommes pas ici aà cause de vos voisins.

Pourquoi ne leur donnait-elle pas tout simplement l'ordre de se taire ?

— Nous sommes de la Criminelle.

— Je n'ai tueé personne. Du moins, pas encore. Il y a eu un probleàme dans l'immeuble ?

— Non, madame. Il s'agit de Deena MacMasters.

— Deena ? Pourquoi voulez-vous

...

Deena ?

— On l'a assassineée toêt ce matin. Nous avons cru comprendre que votre fille, Jo, et Deena eétaient amies.

— Deena ? reépeéta-t-elle en reculant. Mais comment ?

Élle leva la main comme pour repousser une meàche, mais ses cheveux eétaient attacheés en queue-de-cheval.

— Vous eêtes suêre ?

— Absolument.

— Nous savons que c'est un choc pour vous, madame Jennings, intervint Peabody. Nous aurions toutefois besoin de bavarder quelques minutes avec Jo. Cela pourrait nous eêtre utile.

— Jo. Jo n'est pas au courant. Élle a passeé toute la matineée aà la maison aà se disputer avec son freàre. Élle ne sait rien.

— Élle n'a rien aà craindre, la rassura Peabody. Nous interrogeons tous les amis de Deena. La proceédure l'exige.

Vous connaissiez Deena depuis longtemps ?

Élles

— Oui. Oui

...

Ma fille et elle se sont rencontreées aà l'eécole quand elles avaient huit ans.

... O mon Dieu ! Que s'est-il passeé ?

— Si nous pouvions questionner Jo, s'interposa Éve. Vous eêtes autoriseée aà rester dans la pieàce.

— Oui. D'accord.

Élle alla se planter au bas des marches, agrippa la rampe.

— Jo ! Jo, j'ai besoin de toi ici. Tout de suite ! Dois-je lui annoncer la nouvelle ? Dois-je ...

— Nous nous en chargeons, coupa Éve.

Élle perçut 'un bruit de pas reéticents, puis une adolescente aux boucles brunes et aux yeux noisette luisants de rage apparut dans l'escalier. Élle portait un bermuda noir et pas moins de trois deébardeurs empileés l'un sur l'autre afin que le bleu apparaisse sous le rouge et le noir, sous le bleu.

— Pourquoi est-ce qu'on s'en prend toujours aà moi ? grogna-t-elle. C'est lui qui a commenceé. Il ne ...

Élle s'interrompit en apercevant Éve et Peabody.

— Je ne savais pas qu'il y avait du monde.

— Jo, ma cheérie ...

— Je suis le lieutenant Dallas. Voici ma coeéquipieàre, l'inspecteur Peabody.

— La police ? fit Jo en les rejoignant. Vous allez enfin me deébarrasser de ce deébile ?

— La deébile, c'est toi !

Un garçon brun, qui affichait une expression furieuse, deévala l'escalier.

— Taisez-vous ! Tous les deux !

« Énfin ! » songea Éve. Visiblement ahuris par le ton sans appel de leur meàre, les deux adolescents la fixeàrent comme si elle eétait une extraterrestre aà deux teêtes.

Éve s'avança et deésigna un sieàge.

— Assis.

— Je n'ai rien fait de mal. Je le jure !

— Deébile, grommela son freàre, avant de se recroqueviller sous le regard glacial de Dallas.

— Jo, j'ai le regret de t'informer du deéceàs de Deena MacMaster.

— Quoi ? s'eécria l'adolescente, increédule. Pardon ? Les larmes se mirent aussitoêt aà ruisseler sur ses joues.

— Maman ? Maman, qu'est-ce qu'elle raconte ? Én geéneéral, Éve preéfeérait laisser les

braillards aà

Peabody

mais, cette fois-ci, elle se planta en face

de

Jo tandis

que sa meàre

l'eétreignait.

— Quelqu'un l'a tueée. Quelqu'un qu'elle connaissait. Un garçon qu'elle voyait en secret. Quel est son nom ?

— Élle n'est pas morte ! Nous sommes alleées faire des courses samedi

Pourquoi dites-vous ça ?

avec Hilly.

Atterreé, son freàre se preécipita vers elle.

— Élle a reçu cette personne chez elle en l'absence de ses parents. Avec qui sortait-

elle ?

— Personne.

— Ça ne sert plus aà rien de mentir.

— Lieutenant, je vous en prie, intervint Mme Jennings.

Vous voyez bien qu'elle est bouleverseée. Nous le sommes tous.

— Ses parents aussi. Ils sont rentreés chez eux et l'ont deécouverte. Qui freéquentait-elle,

Jo ? Comment s'appelle-t-il ?

— Je n'en sais rien ! Maman, dis-lui de s'en aller

...

Dis-moi que ce n'est pas vrai.

— Malheureusement, si, reétorqua Éve, sans laisser aà Mme Jennings le loisir de prendre

la parole. C'est arriveé. Tu eétais son amie ?

— Oui.

— Je vais lui chercher un verre d'eau, murmura Peabody.

Élle s'eéloigna en queête de la cuisine.

— Dis-moi tout ce que tu sais. C'est le seul moyen de lui venir en aide deésormais. Si tu

eétais son amie, tu dois l'aider.

— Mais je ne sais rien. Élle ne m'a jamais preésenteé ce garçon, je ne l'ai meême jamais vu.

Élle l'appelait David. Il paraïêt qu'il eétait merveilleux. Ils se sont rencontreés dans le parc il y a

quelques semaines. Élle y courait souvent.

— Parfait. Comment ont-ils fait connaissance ?

— Ce jour-laà, il eétait sur la meême piste qu'elle et il a treébucheé. Il est tombeé lourdement,

alors elle s'est arreêteée pour lui demander s'il eétait blesseé. Il eétait horriblement geêneé ; il

s'eétait cogneé le genou et fouleé la cheville. Il l'a rassureée et lui a conseilleé de poursuivre son

chemin, mais quand il a voulu se lever, sa bouteille d'eau - qu'il avait laêcheée dans sa chute -

s'est renverseée. Du coup, il eétait encore plus geêneé parce qu'il avait mouilleé les baskets de

Joe. Ils se sont assis dans l'herbe et ont bavardeé un moment. Il eétait treàs mignon.

— Peux-tu me le deécrire ?

— Difficile. Élle m'a juste preéciseé qu'il eétait treàs mignon.

Qu'il venait de Georgie, qu'il eétait eétudiant aà Columbia et qu'il avait un accent adorable.

Qu'il eétait maladroit, gentil et courtois. Un peu vieux jeu. C'est ce qui lui plaisait le plus.

Peabody revint avec un verre d'eau qu'elle tendit aà l'adolescente.

— Merci, souffla-t-elle. Je ne comprends pas. Je ne comprends pas.

— Pourquoi n'a-t-elle parleé de lui aà personne ? s'enquit Peabody avec douceur.

— C'eétait si romantique ! Élle ne s'est confieée aà moi que le mois dernier, et encore,

uniquement parce qu'elle avait l'impression qu'elle allait eéclater

...

Ses parents lui auraient

forceément poseé toutes sortes de questions, et il lui avait avoueé qu'il avait eu des petits

soucis avec la police en Georgie. Une histoire de stupeéfiants. Le peàre de Jo aurait sauteé au

plafond.

Élle voulait attendre un peu avant de laêcher sa bombe.

— Mais elle ne te l'a pas preésenteé.

— Il eétait timide et il preéfeérait, si j'ai bien saisi, qu'ils se voient seuls pendant un temps.

Ils n'ont rien fait. Je t'assure, maman, ils n'ont pas

...

tu sais quoi.

— Ne t'inquieàte pas, ma cheérie.

— Ils se retrouvaient dans le parc et se promenaient ensemble, ils sont alleés voir un ou

deux films. Ils eéchangeaient beaucoup par communicateur. Il a patienteé plusieurs semaines

avant de l'embrasser. Il avait dix-neuf ans. Élle craignait que cette diffeérence d'aêge ne

choque ses parents.

— Ils avaient rendez-vous hier soir ?

Jo opina, effondreée.

— Ils devaient dïêner chez elle avant d'aller au theéaêtre. Il avait acheteé des billets pour

Coast to Coast. C'est pour ça qu'on avait preévu une seéance de shopping. Élle voulait une

nouvelle tenue. Élle a acheteé une superbe jupe mauve - sa couleur preéfeéreée - et des sandales

assorties. Élle eétait surexciteée.

Éve pensa aux sandales abandonneées preàs de l'escalier, aà la jupe remonteée jusqu'aà mi-

cuisses.

— Dans l'apreàs-midi, elle s'est offert une manucure et une peédicure.

Secoueée de sanglots, Jo se blottit contre sa meàre.

— Élle voulait que je l'accompagne, mais nous devions aller chez mes grands-parents.

Élle eétait si heureuse ! Il n'a pas pu lui faire du mal. Il eétait gentil. Il y a une erreur quelque

part.

— AÀ qui d'autre en a-t-elle parleé ?

— Personne. Élle n'avait pas l'intention de me reéveéler quoi que ce soit, ils s'eétaient

promis de garder le secret. Mais elle n'a pas pu reésister. J'ai duê lui jurer de ne rien dire aà

Hilly ou aà Libby. J'ai tenu parole. Motus et bouche cousue.

Il y a une erreur quelque part, reépeéta-t-elle.

« Én effet, il y a eu une erreur quelque part », se dit Éve en regagnant sa voiture. La

jeune Deena l'avait commise.

David de Georgie - quel baratineur ! -s'eétait joueé d'elle deàs leur premieàre rencontre

dans le parc. Timide, maladroit, gentil

...

Irreésistible aux yeux de Deena.

Il avait incarneé son prince charmant.

Mais pourquoi ?

4

— ÉÉtait-elle une cible depuis qu'il la croisait reégulieàrement dans le parc ? s'interrogea

Peabody. Ou meême avant cela ?

Je veux dire, Deena MacMasters en particulier, pas une quelconque adolescente doteée

de certains caracteàres physiques.

— Éxcellente question.

— S'il s'agissait d'un hasard, n'aurait-il pas renonceé en apprenant que son peàre eétait

flic ? Il existe des proies plus faciles.

— C'est peut-eêtre ce qui l'a attireé, suggeéra Éve. Élle preésentait un deéfi. Il en savait deéjaà

pas mal le jour ouà il a maniganceé leur rencontre. Il avait suêrement effectueé des recherches

sur elle. Il savait que le peàre eétait dans la police. Il connaissait ses gouêts. Un garçon timide,

maladroit, gentil.

Peabody fronça les sourcils.

— Donc,

excellente ?

c'est aà

elle qu'il en voulait preéciseément. Én quoi ma question eétait-elle

— Nous ne pouvons pas eéliminer d'embleée l'alternative. Je vous deépose chez la

prochaine copine et je vous laisse le soin de l'interroger. D'apreàs moi, Jo n'a pas menti en

affirmant que personne n'eétait au courant sauf elle.

Toutefois, je preéfeàre m'en assurer. Quand vous aurez questionneé toutes les copines,

rejoignez-moi au Central. Je vais reéserver une salle de confeérences. Je veux que la DDÉ

assiste aà la reéunion et nous preésente son rapport preéliminaire

...

Ils se promenaient,

murmura Éve, repensant aux reéveélations de Jo. Je parie qu'il s'est deébrouilleé pour qu'ils

ne se baladent jamais dans son quartier, au risque de croiser des gens qui la

connaissaient. Il l'emmenait au cineéma, ouà il fait noir. Il l'obligeait aà garder le secret. « C'est

plus romantique, et j'ai honte de ma transgression mineure. Je suis timide. » Leur relation

remonte aà plusieurs semaines. C'est long. Ce salaud ne manque pas de patience.

— S'il a vraiment dix-neuf ans, il est treàs jeune.

— J'imagine qu'il sait se rajeunir. Je vais

faire un

saut aà

la morgue. Apreàs quoi je

lancerai une recherche sur les crimes similaires, deéclara Éve en se garant le long du trottoir.

Dites

veéhicule.

Morris

...

euh

...

bienvenue, marmotta Peabody avant de descendre du

« Droêle d'accueil », pensa Éve en redeémarrant en trombe.

La circulation eétait dense. Treàs vite, elle dut ralentir, et se retrouva aà rouler aà une allure

d'escargot. Élle sentit la coleàre monter devant les troupeaux de touristes et d'autochtones

formant des murs impeéneétrables. Si elle en repeérait encore un seul en train de brandir un

signe de paix ou un fanion aà fleurs, elle deégainerait son arme et le neutraliserait illico.

Élle consulta sa montre, poussa un soupir, puis contacta Roarke via le communicateur

de son tableau de bord.

— Lieutenant. Je suppose que tu n'es pas preàs de rentrer aà la maison.

— Non. Pour l'instant, je m'efforce de me frayer un chemin dans le chaos de cette

putain de Journeée internationale de la paix. Si ces imbeéciles veulent la paix, pourquoi ne

restent-ils pas chez eux ?

— Parce qu'ils veulent partager leur bonne volonteé avec leurs compatriotes ? suggeéra-

t-il.

— Tu parles ! Parce qu'ils veulent s'enivrer et se peloter en douce dans la foule.

— Pourquoi pas ? Ouà vas-tu ?

— AÀ la morgue. Sale affaire.

— J'en suis deésoleé. Tu peux en parler ?

— La fille de MacMasters a eéteé violeée et assassineée, reépondit-elle brieàvement.

— C'est affreux.

Le regard bleu intense de Roarke scruta celui d'Éve en queête de la moindre feêlure.

— Je vais bien.

— Tant mieux. Puis-je me rendre utile ?

« Tu viens de le faire en me posant la question », songea-t elle.

— J'essaie de rassembler les pieàces du puzzle. L'une d'entre elles se preésente sous la

forme de Jamie.

— Comment ça ?

— Ils eétaient amis.

— Tu n'imagines tout de meême pas que ...

— Non. Je veérifierai son alibi par acquit de conscience, mais il ne figure pas parmi les

suspects. Élle avait un amoureux secret - un type qui, selon toute apparence, l'a cibleée et a

planifieé son acte. Je me rends aà l'institut meédico-leégal dans l'espoir de glaner des indices.

Énsuite, j'irai au labo.

Élle entrevit un passage possible, appuya sur l'acceéleérateur, enclencha le mode vertical

et s'envola vers l'ouest.

— J'ai demandeé aà Whitney de rapatrier Morris deàs aujourd'hui. Apreàs cela, reéunion au

Central. Il faut rechercher les crimes similaires, analyser les appareils eélectroniques, sonder

ses centres d'inteéreêt, je ne pourrai donc pas ...

— Je crois que je vais te rejoindre pour te regarder travailler.

— ÉÉcoute ...

— Je peux rester aà distance si c'est ce que tu souhaites.

Mais tu auras du mal avec Jamie. Ét je pourrai peut-eêtre te donner un coup de main. J'ai

entendu ce matin que les parents, dont le peàre est capitaine de police, l'ont deécouverte aà

leur retour de voyage. Tu n'eévoques ni systeàme de seécuriteé ni disques. Or un flic aguerri sait

prendre toutes les preécautions neécessaires pour proteéger sa famille. Je pressens un gros

boulot coêteé informatique.

— C'est le domaine de Feeney.

— Dans ce cas, je l'appelle.

Éve ne fut pas eétonneée.

— Tu ne preéfeàres pas passer un dimanche tranquille aà la maison ?

— Si mon eépouse eétait avec moi, je preéfeérerais, si. Mais elle a d'autres chats aà fouetter.

A ta guise. Au fait,

pourquoi ne m'as-tu pas dit que tu compleétais la bourse de

Jamie ?

— Pris en flagrant deélit, reépliqua-t-il, vaguement deéconcerteé.

— Ce n'est pas un crime.

— Je n'en suis pas si suêr, vu que tu pourrais consideérer cela comme un appaêt destineé aà

l'attirer dans l'une de mes socieéteés.

— Ce n'est pas le cas ?

— Si, bien entendu. Cependant, Jamie reêve de devenir flic.

S'il est toujours aussi deécideé quand il aura termineé ses eétudes, c'est toi qui y gagneras

et moi qui y perdrai. Ce garçon est brillant.

— Autant que toi ?

Les yeux bleus peétilleàrent.

— Non, mais nettement plus honneête. AÀ tout aà l'heure au Central.

— Pour l'amour du ciel, eévite la Cinquieàme Avenue. Je n'y crois pas ! J'ai devant moi un

creétin deéguiseé en signe de paix - il est nu au milieu d'un cercle jaune. Deécideément, le monde

est fou. AÀ plus !

Élle s'eétait attendue aà la proposition de Roarke. Au fil du temps, elle avait eu l'occasion

d'appreécier son habileteé aà analyser et aà contourner cryptages et mots de passe.

Deena avait pu fournir aà

son

assassin

le

code de

la

salle de controêle. Mais

pour

deébrancher les cameéras, effacer le disque dur et subtiliser les disques, il lui fallait bien

davantage. De seérieuses connaissances en informatique, par exemple.

Sur ce point, son ex-escroc de mari eétait imbattable.

— Brillant, marmonna-t-elle en reprenant le terme employeé par Roarke.

Én ce jour feérieé, l'effectif de la morgue eétait reéduit au minimum, et les membres du

personnel resteés pour garder le fort portaient des shorts de couleurs vives sous leur blouse.

Éve songea que les reésidents n'en avaient pas grand-chose aà cirer.

Élle marqua une pause, le temps d'adresser une grimace au distributeur de boissons.

Élle avait envie d'un tube de Pepsi, mais n'avait pas le courage de se battre avec cette fichue

machine.

— Vous ! lança-t-elle en pointant le doigt sur un technicien qui passait par laà. Deux

tubes de Pepsi.

Élle lui remit les creédits neécessaires.

— D'accord.

Il s'exeécuta poliment. Élle le remercia, s'empara des boissons deàs qu'elles tombeàrent

dans le reéceptacle et s'enfuit avant que l'appareil n'entonne son jingle du moment.

La premieàre gorgeée fut glaciale. Éxactement ce dont elle avait besoin. Élle remonta

l'interminable tunnel blanc, poursuivie par l'eécho de ses talons sur le carrelage et les

odeurs de cadavre qui impreégnaient l'air malgreé les bouffeées de parfum au citron et de

deésinfectant jaillissant des conduits d'aeération.

Devant la double porte de la salle d'autopsie, elle s'immobilisa pour se preéparer aà

affronter non pas la mort, mais l'homme qui l'eétudiait.

Élle inspira profondeément et entra.

Il eétait laà, fideàle aà lui-meême.

Il portait une blouse protectrice transparente par-dessus un costume noir, une chemise

or et une fine cravate assortie. Élle fronça les sourcils en apercevant l'insigne de la paix

accrocheé aà son revers tout en se disant que sur Morris, cela n'avait rien de choquant.

Ses cheveux de jais eétaient tireés en une tresse brillante.

Il eétait pencheé

presque artistique.

sur la jeune

fille

dont il avait

deéjaà

inciseé la poitrine d'un Y preécis,

Lorsqu'il leva les yeux vers elle, l'estomac d'Éve se noua.

Il semblait inchangeé, mais l'eétait-il vraiment ?

— Droêle de façon de feêter votre retour, marmonna-t-elle en lui offrant le deuxieàme

tube de Pepsi. Deésoleée de vous avoir arracheé aà votre congeé, surtout un jour feérieé.

— Merci.

Il accepta le soda, mais ne l'ouvrit pas.

— Morris.

— J'ai des choses aà vous dire.

— Bien. Je vous eécoute.

— Merci d'avoir rendu justice aà Amaryllis.

— Ne ...

Il la fit taire d'un geste de la main.

— Je veux m'exprimer avant de poursuivre mon travail.

Laissez-moi parler.

Impuissante, elle fourra les mains dans ses poches.

— Vous et moi sommes confronteés aà la mort jour apreàs jour. Nous croyons - ou

espeérons - qu'en trouvant les reéponses, nous aidons les morts et leurs proches. Ét c'est le

cas. Je ne sais pas comment, mais ça marche. Je ne le crois plus, je ne l'espeàre plus, je le sais.

Je l'aimais et cette perte ...

Il heésita, deécapsula le tube, but une gorgeée.

...

est immense. Cependant, vous avez eéteé laà pour moi.

Én qualiteé de flic et d'amie. Vous m'avez tenu la main pendant ces premiers instants de

souffrance atroce, vous m'avez permis de me ressaisir. Graêce aà vous, elle et moi sommes en

paix. Aujourd'hui est une journeée symbolique.

Le meétier que j'exerce est souvent sordide et impitoyable.

Je tiens aà vous remercier.

— Éntendu.

— Je n'ai pas fini, Éve.

Morris l'appelait rarement par son preénom. Il posa la main sur son bras.

— J'ai beau savoir

que cela vous

met

mal

l'aise, enchaïêna-t-il en esquissant un

sourire, merci de m'avoir conseilleé de rencontrer le peàre Lopez.

— Vous eêtes alleé le voir ?

— Oui. J'avais penseé

partir au loin jusqu'aà

ce que ...

Jusqu'aà ce que. Mais aucune

destination ne me tentait, et en toute franchise, je me sentais mieux preàs d'elle. Je suis donc

resteé et j'ai consulteé votre preêtre.

Élle reéprima un tressaillement.

— Ce n'est pas mon preêtre.

— Il m'a reéconforteé. C'est un homme d'une foi ineébranlable, aà l'esprit ouvert, et plein

de compassion. Il m'a soutenu et m'a fait comprendre que je n'eétais pas au bout de mes

peines ...

Merci aussi de m'avoir fait confiance alors que je doutais de moi.

— Je ne comprends pas.

— Avant de recevoir votre requeête, ce matin, je m'inventais toutes sortes de preétextes

pour ne pas revenir - pas tout de suite. Pas avant une semaine, peut-eêtre deux. Je n'eétais pas

certain de tenir le coup. Mais vous m'avez demandeé.

Vous m'avez

fait

confiance,

confiance aà mon tour.

si bien

que

je

n'avais

d'autre choix que de me faire

— Élle a besoin de vous.

Sur ce point, Éve avait une foi aussi ineébranlable que celle du peàre Lopez.

— Votre eéquipe est formidable, mais c'est de vous que Deena MacMaster a besoin,

insista-t-elle. De nous.

— Oui. Éh bien ...

AÀ l'immense surprise d'Éve, il lui effleura les leàvres d'un baiser.

— Je suis content de vous voir.

— Éuh. Idem pour moi.

Il lui serra brieàvement le bras.

— Ouà est la respectable Peabody ?

— Sur le terrain.

— Mettons-nous tout de suite au travail. Je connais MacMasters, bien suêr. Un type

solide. Il doit eêtre aneéanti.

— Il fait face.

— Que faire d'autre ? Son preénom est Deena, c'est bien cela ? Une jeune fille de seize

ans en excellente santeé avant sa mort. Élle prenait soin d'elle-meême et eétait en bonne

forme. Le scan ne montre aucune blessure preéalable et confirme qu'elle se nourrissait de

manieàre exemplaire. Son dernier repas, consommeé aux alentours de 18 h 30, se composait

d'une pizza agreémenteée de poivrons, champignons et olives noires, le tout arroseé d'un fizzy

aà la cerise. Comme vous aviez exigeé une analyse toxicologique en prioriteé, j'ai pu

deéterminer que le barbiturique qu'elle avait ingeéreé eétait meélangeé aà sa boisson.

— Il l'a drogueée.

— Je ne peux pas l'affirmer, je peux seulement dire qu'elle a ingeéreé un barbiturique et

que, d'apreàs mes informations, ce n'eétait pas dans ses habitudes. Au contraire. Vu son poids,

et en partant du principe qu'elle ne prenait jamais de stupeéfiants, la dose eétait suffisante

pour la plonger dans l'inconscience pendant presque une heure.

— Le temps

pour lui

de la monter

l'eétage, de l'attacher, puis de deébrancher les

cameéras et de reécupeérer les disques. Én admettant qu'il ait proceédeé dans cet ordre. Én

reprenant connaissance, elle devait eêtre compleàtement groggy.

— Oui. Élle a ingeéreé une deuxieàme dose, plus petite, vers minuit.

— Une deuxieàme dose ?

— Oui. Ses mains eétaient menotteées dans le dos. Les ecchymoses et les laceérations

indiquent qu'elle s'est deébattue avec force. Les marques sur ses chevilles sont le reésultat de

liens d'un autre type - sans doute en tissu.

— Les draps.

— Ça colle. Laà encore, elle a lutteé. Si vous voulez jeter un coup d'œil, ajouta-t-il en lui

tendant une paire de microlunettes

...

Les nœuds eétaient treàs serreés, ils se sont enfonceés

dans la chair. Voyez ici

...

ici

...

et laà.

Il

l'a

attacheée,

violeée,

deétacheée,

retourneée, rattacheée, sodomiseée. Deétacheée,

retourneée et violeée de nouveau ?

— C'est mon avis. Viols et sodomies multiples, d'une violence extreême. Comme vous

pouvez le constater ...

Il se deéplaça le long du corps. Un filet de sueur glaceée roula le long de l'eépine dorsale

d'Éve. Mais elle resta calme, refoula les souvenirs et examina les deégaêts.

— Les larmes, le traumatisme. Son hymen eétait intact avant le viol. Si jeune, murmura

Morris. Aucune trace de lui sur ou en elle. Je pense qu'il a duê se raser les parties geénitales,

voire le corps tout entier avant l'acte. Sans quoi, meême s'il s'eétait entieàrement proteégeé avec

du Seal-It, nous aurions releveé au moins un poil. On note des bleus sur les cuisses et le torse

infligeés par les mains de l'agresseur. Sur les eépaules, aussi, ouà il semble avoir appuyeé plus

fortement. Sur la gorge ...

— Il l'a eétrangleée. Én la regardant dans les yeux. Jusqu'aà ce qu'elle s'eévanouisse. Éntre

les viols, parce qu'il ne voulait pas prendre le risque d'aller trop loin, de la tuer trop vite, de

gaêcher le plaisir.

Élle voyait la sceàne, la chambre avec ses murs mauves et ses meubles laqueés blanc. La

terreur, l'horreur. La douleur.

— Il l'eétrangle pendant qu'elle se deébat, cherche sa respiration, s'eévanouit. Puis il lui

deétache les jambes, la retourne, la rattache. Ét il attend qu'elle revienne aà elle pour la

sodomiser. AÀ quoi bon, si elle est inconsciente ? Il veut lui faire du mal. Peut-eêtre est-ce le

seul moyen pour lui de jouir.

— Vous eêtes bleême. Allez vous asseoir.

Élle refusa d'un signe de teête. Élle ne s'effondrerait pas.

Fixant son propre passeé autant que celui de Deena, elle s'essuya le front avec le tube

froid.

— Énsuite, quand il a fini, quand elle gïêt devant lui, quand elle ne ressent plus rien, il

lui enfonce le visage dans l'oreiller, la maintient, l'eétouffeé jusqu'aà ce qu'elle s'eévanouisse

encore une fois. Ét il recommence le tout. Il l'a tortureée ainsi pendant presque huit heures,

une journeée entieàre de travail. Il est possible qu'il lui ait promis de la laisser tranquille si

elle lui donnait le code d'acceàs aà la salle de controêle. Mais je pense qu'il avait deéjaà reégleé ce

probleàme. Quoi qu'il en soit, le supplice a dureé. Élle a duê lui demander pourquoi. Il lui a sans

doute reépondu. Vu qu'il comptait la tuer.

— Pourquoi ? chuchota Morris.

— Aucune ideée. Pour l'instant. Mais il a duê le lui dire parce qu'il ne la deésirait pas. S'il

s'est donneé tant de peine pour l'aneéantir physiquement, n'est-il pas logique qu'il ait

souhaiteé la martyriser aussi sur le plan psychologique ? La faire craquer, la deétruire

centimeàtre par centimeàtre. Il voulait qu'elle sache qu'elle n'eétait rien pour lui. Qu'il s'eétait

moqueé d'elle. L'humilier? Joli bonus

...

Le masque est tombeé. Il est devenu inutile. Il voulait

qu'elle le voie, qu'elle sache ce qui lui deéchiquetait les entrailles. Il a prolongeé la seéance

pendant des heures jusqu'au moment ouà, pour la dernieàre fois, il a serreé les mains autour

de sa gorge.

Éve recula de quelques pas. Élle ne tremblait pas. Élle avala une longue gorgeée de

Pepsi.

— Il laisse les menottes. Des menottes de flic. Aux normes.

Il lui deétache les jambes mais pas les poignets. Un message aà l'intention de son peàre. Ce

n'est pas aà Deena qu'il en veut. Élle n'est qu'un instrument. Une arme. Il aurait pu la tuer

des dizaines de fois auparavant, de dizaines de manieàres diffeérentes. Il voulait le faire dans

la maison ouà le flic pensait que sa fille n'avait rien aà craindre.

Élle deévisagea Morris.

— La deuxieàme dose eétait aussi pour MacMasters. Il voulait eêtre certain qu'on retrouve

la substance dans son organisme. D'apreàs ses renseignements, les parents ne devaient pas

rentrer avant la fin de l'apreàs-midi. C'est la raison pour laquelle il a laisseé traïêner le verre.

— Le verre ?

— Celui qui eétait poseé sur le comptoir de la cuisine. Le labo y preéleàvera des traces de

barbiturique. C'est un peu comme

...

comme se curer le nez. L'insulte supreême. «

Voyez ce

que

je peux faire

dans le sanctuaire

de votre demeure, aà

votre

fille

si

preécieuse. » Il n'avait rien contre Deena. C'est encore pire, n'est-ce pas ?

....

Pour les

MacMasters

...

Deena n'eétait que le moyen pour justifier la fin.

— Én effet, convint Morris.

« Ét vous ? se demanda-t-il. Qui eétiez-vous pour celui qui a abuseé de vous ? »

Il se garda de lui poser la question. Il la connaissait trop bien, il la comprenait.

Plus tard, une fois dehors, elle aspira aà grandes gouleées l'air moite de New York. Élle

avait tenu bon. Élle n'avait pas ceédeé aà l'eémotion. Élle remonta dans sa voiture et fonça au

labo.

Élle s'attendait aà une empoignade avec le chef Dick Berinski. AÀ vrai dire, elle comptait

dessus pour se deéfouler.

Seule

une

poigneée

de

techniciens

s'affairaient

dans

leur

boxe

en

verre

ou

sommeillaient sur leur paperasse. Quant au patron, avec sa teête en forme d'œuf couronneée

de cheveux noirs eépars, il eétait devant son eécran, ses doigts courant sur le clavier.

— Ouà en eêtes-vous ? lança-t-elle d'un ton de deéfi.

Il lui adressa un regard noir.

— J'avais des billets pour le match. Une loge.

Obtenus sous la table, sans doute.

— Le capitaine MacMaster avait une fille. Je me fiche eéperdument de votre putain de

loge.

— Élle n'en serait pas moins morte si j'eétais en train d'engloutir un hot dog au soja et

de boire une bieàre en encourageant les Yankees en cette fichue Journeée internationale de la

paix !

— Ma foi, vous avez raison. Dommage qu'elle ait eéteé violeée, sodomiseée, violeée de

nouveau, terroriseée, puis eétouffeée la veille de la Journeée internationale de l'a paix dans le

seul but de vous contrarier !

— C'est bon, Dallas, trancha-t-il. Je suis laà, non ? Ét j'ai deéjaà analyseé le verre. Fizzy aà la

cerise et barbiturique. Du Slider sous forme liquide avec une pointe de Zoner en poudre.

— Du Zoner ?

— Juste un zeste. C'eétait inutile, mais le meélange provoque chez l'utilisateur des reêves

bizarres. Én geéneéral, il se reéveille avec une sacreée migraine. Je ne vois pas l'inteéreêt

d'ingurgiter ce genre de cocktail, mais il faut de tout pour faire un monde.

— Én conseéquence, elle a souffert meême inconsciente.

— S'il avait simplement voulu l'assommer, le Slider aurait suffi. J'ai un eéchantillon

d'ADN et des empreintes. Les deux correspondent aà ceux de la victime. Je m'appreêtais aà

transfeérer les reésultats. Ce n'eétait pas la peine de venir jusqu'ici.

— Ét les draps, ses veêtements ?

— Je ne suis pas une machine, nom de nom ! Je vais m'y atteler. Les techniciens ont

proceédeé aux premiers examens sur la sceàne du crime. Aucune trace de sperme. J'en deéduis

qu'il s'eétait proteégeé. Mais on va creuser. S'il a laisseé fuir la moindre goutte, s'il a baveé, on le

saura. Au fait, les menottes sont d'un modeàle standard. Élles paraissent neuves. Én tout cas,

elles n'ont pas beaucoup servi. Le sang et les tissus sont ceux de la victime. Pas

d'empreintes.

Quelques fibres, probablement en provenance des draps.

Harpo s'en occupera demain matin.

Inutile de s'eénerver, il avait fait son boulot.

— Je veux les rapports deàs que possible.

La nuque douloureuse, elle regagna le Central au pas de charge.

Meême aà cette heure-ci, il bourdonnait comme une ruche.

Proteéger et servir rimait avec vingt-quatre heures sur vingt-quatre, et maudite soit la

paix. Les meéchants ne prenaient jamais de congeés. Certains des commissariats eéparpilleés aà

travers l'ïêle eétaient sans doute envahis par des pas-si-meéchants-que-ça qui avaient trop bu

ou laisseé leur portefeuille aux mains des pickpockets disperseés dans la foule.

Élle emprunta les tapis roulants plutoêt que les ascenseurs, histoire de s'accorder un

temps de reépit.

Dommage qu'elle ne puisse pas faire un deétour par l'une des salles de gym pour se

requinquer en flanquant une racleée aà un droïïde. Huit heures apreàs l'appel de Whitney, elle

fit son entreée aà la Criminelle et fonça directement dans son bureau.

Vite, du cafeé ! Du vrai ! Élle devrait se contenter de ça.

Il

eétait

assis

dans

le

fauteuil

reéserveé

aux

visiteurs

-

un

sieàge

volontairement

inconfortable parce qu'elle ne voulait pas que l'on s'y attarde.

Mais il eétait laà, son mini-ordinateur sur les genoux, manches de chemise retrousseées,

cheveux attacheés comme chaque fois qu'il s'appreêtait aà entreprendre une taêche compliqueée.

Élle ferma la porte.

— Je te croyais avec Feeney, s'eétonna-t-elle.

Je l'eétais.

Ils

ne

sont pas arriveés depuis longtemps. Ils preéparent la salle de

confeérences que tu as reéserveée.

Élle opina et alla se planter devant l'autochef pour se programmer un cafeé.

— J'ai besoin de quelques instants pour reéfleéchir. Dis-leur que je les rejoins tout de

suite.

Élle aurait voulu ruminer face aà son unique et minuscule feneêtre tout en s'imbibant de

cafeéine, mais ruminer exigeait d'eêtre seule. Élle pivota pour se diriger vers son bureau.

Roarke s'eétait leveé et posteé derrieàre elle. Il faisait moins de bruit que leur chat. Il lui

prit sa tasse des mains et la posa.

— Heé ! J'ai besoin d'un remontant !

— Dans une minute.

Il lui caressa les joues.

— D'accord.

Laêchant prise, elle accepta son eétreinte. Élle ferma les yeux et s'abandonna. Que c'eétait

bon d'eêtre enlaceée, aimeée, comprise.

— Laà, souffla-t-il en pressant les leàvres sur ses cheveux.

Laà...

— Ça va.

— Pas si bien que ça, riposta-t-il. Je ne te demande pas si tu vas refiler le beébeé. Tu ne

ferais jamais cela, quand bien meême ce ne serait pas pour un colleàgue

...

que tu peux aller jusqu'au bout.

Tu veux prouver

— C'est le cas.

— Én effet. Mais n'oublie pas que rien ne t'oblige aà affronter cette eépreuve toute seule.

— Élle avait seize ans. Deux fois l'aêge que j'avais quand on m'a violeée. Pourtant ...

— Élle eétait jeune, sans deéfense, innocente.

— Innocente, je ne l'eétais deéjaà plus. Jetais

...

A la morgue, en la regardant, j'ai penseé que

ç'aurait pu eêtre moi sur cette table d'autopsie. Il m'aurait tueée toêt ou tard, ou pire ...

transformeée en sa chose. Je devais l'eéliminer, je n'avais pas le choix. Deena n'a pas eu cette

chance. Élle avait un foyer stable, des parents aimants qui ne s'en remettront jamais.

Mais elle n'a pas eu ma chance. Je me dois de l'aider.

— Je comprends.

Élle s'accrocha aà lui encore une minute, puis s'eécarta.

— Je regrette de ne pas avoir le temps d'eécrabouiller un droïïde de combat.

— Ah ! s'exclama-t-il avec un sourire. La victoire assureée pour toi.

— Oui. Mais je preéfeàre tes caêlins.

Il lui rendit sa tasse de cafeé.

— Tu devrais prendre un cachet pour ta migraine.

— Ça passera.

— La pizza que j'ai commandeée devrait ...

— Tu as commandeé des pizzas ? Je t'ai dit cent fois d'arreêter de nourrir les flics. Tu vas

les pourrir et les corrompre.

— Il n'y a qu'un seul flic que je veux pourrir et corrompre et, comme par hasard, la

pizza est l'un de ses plats preéfeéreés.

Élle avala son cafeé en faisant mine de grogner.

— Il y en a une au chorizo ?

5

Feeney engloutissait une part bien garnie. Debout devant la table de la salle de

confeérences, il se concentrait sur la premieàre pizza tandis que Jamie et McNab attaquaient

la deuxieàme. L'ex-partenaire de Dallas, deésormais capitaine de la Division de deétection

eélectronique, parvint aà tenir en eéquilibre ce qui restait de sa pizza et sa boisson tout en

examinant les photos de la sceàne du crime que Peabody n'avait pas encore eu le temps

d'accrocher au tableau de meurtre.

Il s'eétait fait couper les cheveux reécemment, nota Éve, mais les meàches rousses strieées

de fils gris eétaient toujours aussi deésordonneées. Son visage, tanneé et useé, s'affaissait comme

la gueule d'un basset somnolent. Élle aurait mis sa main aà couper que sa veste marronnasse

et son pantalon froisseé dataient d'avant la naissance de McNab, son meilleur eéleément.

Contrastant avec lui, le jeune geénie de la DDÉ et compagnon de Peabody brasillait en

bermuda rouge atomique et tee-shirt couleur jaune d'œufs radioactifs brouilleés avec des

eéclairs. Ses cheveux blonds eétaient rassembleés en une tresse souple.

Puisque la pizza eétait laà, sous son nez, Éve se servit.

— Tu es d'accord pour embaucher Jamie sur ce coup ? demanda-t-elle aà Feeney.

— Il va s'y plonger de toute façon. J'aime autant garder un œil sur lui. Ce sera difficile

au deébut, mais il finira par se reprendre. Moi aussi, je connaissais

Deena. Une fille eépatante, marmonna-t-il, le regard riveé sur les photos. Ce type est

malade. La nouvelle va se reépandre aà travers le deépartement. Les colleàgues vont te harceler

pour avoir des deétails.

— Tu eétais treàs proche de MacMasters ?

— Nous avons travailleé ensemble sur plusieurs affaires, bu quelques verres. C'est un

bon flic.

Un compliment preécieux dans la bouche de Feeney.

— Quand on voit ça, Dallas, on se dit - en tant que flic et en tant que peàre - qu'on a beau

s'appliquer, bien faire son boulot, rester clean, on n'est jamais aà l'abri.

Il secoua la teête, furieux.

— Nous voulons nous convaincre que nous pouvons proteéger nos proches.

Il marqua une pause, but une longue gorgeée de soda.

— Je m'appreêtais aà me rendre avec ma femme dans le New Jersey cet apreàs-midi. Notre

fils organise un barbecue. Le New Jersey ! reépeéta-t-il avec ce deédain propre aà tout New-

yorkais digne de ce nom.

— Console-toi, tu te serais retrouveé coinceé dans des embouteillages monstres.

— Mouais. Énfin ! Élle me rapportera des restes

...

davantage que d'un barbecue.

Cette petite sera priveée de bien

— Il l'avait cibleée, Feeney. Il savait comment l'embobiner.

Il y a forceément une raison. C'est de laà que nous allons partir.

— Une vengeance

...

Possible. MacMasters exerce depuis longtemps ; il a appartenu aà la

brigade des Produits illicites pendant presque dix ans. Aujourd'hui, il est capitaine. Il

cloêture les enqueêtes et ne se laisse pas marcher sur les pieds. C'est un bon flic, insista-t-il.

Les bons flics se font des ennemis, mais ...

— Justement, je me concentre sur les « mais ». Mettons-nous au boulot. Affichage eécran

mural, commanda-t-elle.

Tout le monde se tut et la reéunion commença.

— La victime se nomme Deena MacMasters, sexe feéminin, seize ans. Le meédecin leégiste

a confirmeé la theàse de l'homicide par strangulation manuelle. Élle a eéteé violeée et sodomiseée

aà de multiples reprises sur une peériode de six aà huit heures. Les traces d'un barbiturique -

du Slider - meélangeé aà une petite dose de Zoner en poudre reéveéleées par l'analyse

toxicologique indiquent qu'elle a eéteé drogueée.

— Du Perruque.

Éve haussa un sourcil en direction de Jamie.

— Deésoleé, lieutenant. Je voulais simplement vous informer que les toxicos ont baptiseé

ce cocktail « Perruque » parce que ça deécoiffe vraiment. Si on en ingurgite suffisamment, on

fait des cauchemars bizarres. Ét on se reéveille avec une migraine carabineée.

Feeney pointa l'index sur Jamie.

— Comment sais-tu tout ça ? Si tu t'amuses aà ce genre de conneries aà l'universiteé, je ...

— Éh ! Du calme. Je suis clean. Je me fais prendre une fois, et je peux dire adieu aà ma

bourse. Du reste, si j'ai envie de faire des cauchemars, je n'ai qu'aà manger un burrito et

visionner un film d'horreur aà minuit.

— L'explication de Jamie confirme celle du chef du labo, enchaïêna Éve. Dans la mesure

ouà nous n'avons repeéreé aucun signe de lutte preéalable, nous pensons que l'assassin l'a

obligeée aà boire cette deécoction, puis l'a porteée dans sa chambre ouà il l'a attacheée. Poignets

menotteés dans le dos, chevilles ligoteées aà l'aide des draps.

— Il voulait que son supplice commence alors qu'elle eétait inconsciente, murmura

Peabody. Pendant ce temps, il a pu en profiter pour nettoyer les assiettes et son verre, puis

acceéder aà la salle de controêle.

— A part sa culotte, elle eétait habilleée. Il s'est contenteé de repousser ses veêtements. Son

chemisier est deéchireé, mais de manieàre aà suggeérer un geste deélibeéreé.

Jamie voulut prendre la parole, mais le coup d'œil d'Éve l'arreêta dans son eélan.

— Les heématomes mineurs sur le visage et la poitrine prouvent qu'il l'a frappeée, mais

assez mollement. Les bleus sur les biceps et les eépaules montrent qu'il l'a maintenue

plaqueée sur le lit. Les ecchymoses et laceérations aux poignets et aux chevilles attestent

qu'elle s'est violemment deébattue. Son meurtrier a prolongeé le plaisir ; il l'a neutraliseée en

l'eétranglant ou en l'eétouffant jusqu'aà ce qu'elle s'eévanouisse. Apreàs quoi, nous pensons qu'il

lui a deétacheé les jambes pour la retourner. Il les a rattacheées, puis a sans doute attendu

qu'elle se reéveille pour la violer de nouveau. Selon toute apparence, il a reépeéteé le processus

aà plusieurs reprises.

Élle se tourna leégeàrement vers Jamie. Il eétait livide, les yeux brillants, mais il ne dit rien.

— Ceci nous en apprend beaucoup.

Éve guetta les reéactions de l'assembleée.

— Éuh ...

Il n'a pas gaspilleé son eénergie aà la frapper ? proposa Peabody. Cela ne

l'inteéressait pas. Il ne l'a pas deéshabilleée parce qu'il s'en fichait. L'humiliation qu'il voulait

lui infliger eétait d'un autre ordre.

Éxact,

approuva

Éve.

Domination. Douleur.

L'acte

n'en devient que plus insultant. Peéneétration.

Son cœur se mit aà battre plus vite. Élle deévisagea Roarke, se calma.

— Le laboratoire a confirmeé que le verre laisseé sur le comptoir de la cuisine contenait

les substances preéleveées dans son organisme. Én ce qui concerne les menottes, il s'agit d'un

modeàle standard de la police. Élles eétaient maculeées de sang et de reésidus de peau

appartenant aà la victime. Pour l'heure, la police scientifique n'a releveé aucune trace de

l'assassin sur la sceàne du crime. Pas d'ADN. Il s eétait proteégeé. Deépositions des teémoins,

Peabody.

— Le lieutenant et moi-meême avons interrogeé deux des amies de la victime ainsi que

Jamie. J'en ai questionneé deux autres aà partir de la liste que nous ont fournie les parents.

Seule, Jo Jennings croyait savoir que Deena MacMasters avait une relation avec un homme.

D'apreàs elle, il aurait dix-neuf ans. Il aurait raconteé aà Deena qu'il eétait originaire de Georgie

et eétudiant aà Columbia. Ils se seraient rencontreés il y a plusieurs semaines dans le parc ouà

Deena courait reégulieàrement. Ils auraient commenceé aà se voir en secret. Toutes les

personnes interrogeées ont assureé que Deena posseédait un mini-ordinateur et un

communicateur de poche. Pourtant ni l'un ni l'autre n'ont eéteé deécouverts sur les lieux. Nous

en avons deéduit que le meurtrier les avait emporteés. D'apreàs toutes les deéclarations,

personne n'est en mesure d'identifier cet individu.

Éve prit le relais.

— Toujours selon Jo, il aurait avoueé aà Deena qu'il s'eétait fait arreêter une fois dans le

passeé pour usage de stupeéfiants et semble s'eêtre servi de cet argument pour la convaincre

de cacher leur histoire aà son entourage.

— Élle aurait respecteé son deésir, intervint Jamie. S'il lui avait dit que cela le geênait, elle

l'aurait fait. Élle deétestait mettre les gens mal aà l'aise.

— Ét un petit ami secret, quoi de plus excitant pour une adolescente ? observa McNab.

— D'apreàs nos constatations, non seulement la victime lui a ouvert sa porte ce soir-laà,

mais elle l'attendait. Il devait passer manger un morceau avec elle, puis l'emmener au

theéaêtre. Aux alentours de 18 h 30, elle a commandeé deux pizzas pour une personne aà

l'autochef dont une au chorizo alors que Deena est veégeétarienne. Élle a ingeéreé la premieàre

dose de drogue avec son soda.

— La premieàre ? s'enquit Feeney.

— Élle en a avaleé une deuxieàme vers minuit. Il devait savoir que les parents avaient

preévu de rentrer en fin d'apreàs-midi. Il voulait que les traces de barbituriques apparaissent

dans le rapport toxicologique. Il ne pouvait pas imaginer qu'ils reviendraient plus toêt que

preévu. Il a deéposeé le verre sur le comptoir de la cuisine pour s'assurer qu'on l'analyserait.

— Une gifle pour MacMasters, marmonna Feeney en fronçant les sourcils tandis que

les reésultats s'affichaient aà l'eécran. D'accord, mais

...

si on en veut au flic, on s'en prend au

flic. Si on s'attaque aux siens, ouà est la signature ? Il s'agit suêrement d'une vengeance.

D'autre part, il a pris un risque en demandant aà Deena de se taire. AÀ cet aêge-laà, les moêmes

parlent. Élle s'est confieée aà une amie.

Éve leur preésenta une photo d'identiteé de Deena : jeune, fraïêche, souriante.

— C'eétait plus amusant ainsi. Plus personnel. Dans la maison, dans la jolie chambre de

Deena. Ét elle lui a ouvert la porte. N'est-ce pas ?

— Én effet, reépondit Feeney. Aucun signe de sabotage.

Notre chronologie preéliminaire colle avec la voêtre.

Serrures deésengageées de l'inteérieur selon la proceédure, aà 18 h 23, puis aussitoêt

reéengageées selon la proceédure. Élle l'a laisseé entrer et a refermeé aà cleé derrieàre lui. AÀ 23 h 18,

entreée dans la salle de controêle aà l'aide du code d'acceàs et deébranchement des cameéras -

toujours selon la proceédure.

— Il la torturait depuis deéjaà quatre heures, preécisa Éve.

Élle a fini par craquer, par lui donner le code. Il n'a pas eu aà se creuser la cervelle.

— C'eétait la fille d'un flic ! objecta Jamie. Élle eétait intelligente. Je ne pense pas qu'elle

lui aurait faciliteé la taêche.

Le pauvre n'imaginait pas quel supplice elle avait endureé.

Comment eétait-ce possible quand on n'avait jamais connu ça ?

— Pendant quatre heures il la viole, la terrorise, l'eétrangle, l'eétouffeé. Puis il lui dit : «

D'accord, je m'en vais, mais il faut que je deébranche les cameéras et que je reécupeàre les

disques. » Élle refuse peut-eêtre au deébut. Il reprend de plus belle. Éncore et encore. «

Donne-moi les codes, Deena, et je te laisse tranquille. »

— Élle ne lui a pas donneé le code pour obtenir les disques, fit remarquer McNab. Du

moins, pas le bon. Élle ne le connaissait peut-eêtre pas. Élle n'avait aucune raison de le

connaïêtre. Il a pirateé ce systeàme-laà, mais il n'a pas mis longtemps. Dix minutes tout au plus.

On peut donc en conclure qu'il est habile et bien outilleé. Il a retireé les disques aà 23 h 31. Les

disques durs ont eéteé effaceés et endommageés, mais nous avons reéussi aà eétablir l'heure.

Avec un peu de chance, nous parviendrons aà reconstruire les donneées et des images. Ce

n'est pas gagneé d'avance, mais on a une piste.

— Foncez, ordonna Éve. Une fois les disques reécupeéreés et les disques durs effaceés, il est

retourneé preàs d'elle pendant plus de deux heures.

— Il est reparti par la porte principale, preécisa Feeney. Il l'a ouverte de l'inteérieur et

refermeée aà 3 h 43.

— Le temps, apreàs l'heure du deéceàs, de nettoyer, veérifier qu'il n'avait laisseé aucune

trace, poser le verre dans la cuisine. Inutile de se presser. Une eétape aà la fois. Je parie qu'il

avait une liste et qu'il l'a cocheée au fur et aà mesure, grommela Éve. Il quitte les lieux

suffisamment toêt pour qu'on ne risque pas de le remarquer. Pourtant, il faisait encore jour

quand il est arriveé et personne ne l'a vu. Il se fond dans le deécor. Il y a deux stations de

meétro aux environs. J'ai requis des copies du service de seécuriteé.

Toutefois ...

s'il est malin, il s'est deéplaceé aà pied. S'il habitait loin, il a pu venir en voiture

ou en taxi. Il se sera gareé ou fait deéposer aà quelques centaines de meàtres de sa destination.

AÀ moins qu'il n'ait pris un putain de bus.

— AÀ pied, c'est plus prudent, intervint Roarke. Le samedi soir, la ville grouille de

monde. Il fait beau. Personne ne se retourne sur un jeune homme qui se balade

tranquillement. Bien habilleé, selon moi, mais pas trop pour eéviter d'attirer l'attention.

Lunettes noires pour se proteéger du soleil, pourquoi pas une casquette ? Des eécouteurs

dans les oreilles ou un communicateur aà la main en guise d'accessoire. Si l'occasion se

preésente, il se glisse parmi un groupe de passants de son aêge. Il passera encore plus

inaperçu s'il est entoureé. Quand on envisage de commettre un crime dans un quartier, il est

sage de se montrer auparavant, de s'inteégrer. A sa place, j'aurais aussi appeleé ma cible aà

quelques paêteés de maisons de chez elle.

Le regard d'Éve s'aiguisa.

— Pour lui faire savoir que tu seras bientoêt laà. « Je meurs d'impatience. Je ne suis pas

loin. Notre rendez-vous tient toujours, n'est-ce pas ? » Ce genre de discours.

— Éxact. Au cours de la conversation, elle se rapproche de la porte pour le guetter. Élle

lui ouvre avant meême qu'il ne grimpe l'escalier. Én quelques secondes, il est aà l'inteérieur.

Roarke haussa les eépaules.

— Én tout cas, c'est ainsi que je l'aurais joueé.

— Élle l'accueille, son communicateur aà

chercher au fond de son sac.

la main.

Il

est content

:

il

n'aura pas aà

le

Éve effectua quelques alleées et venues en pianotant sur sa cuisse.

— On quadrille quand meême le voisinage. Ét le parc.

Surtout le parc. Peabody, nous nous en chargeons. Feeney, ton eéquipe est responsable

de l'eélectronique. Concentrez-vous sur la seécuriteé. Je vais effectuer une recherche sur les

crimes similaires, et demander aà Mira de me preéparer un profil. J'ai deux agents qui

inspectent les lieux qu'elle freéquentait, et j'en ai envoyeé deux autres interroger un certain

Juan Garcia, dealer de son eétat.

Feeney indiqua les photos du menton.

— Ces gars-laà n'opeàrent jamais de cette manieàre.

— Je suis d'accord, mais nous l'eéliminerons ainsi que tous les autres qui pourraient

figurer dans les fichiers de MacMasters. Je ne pense pas qu'il l'ait emmeneée dans des

endroits ouà elle eétait connue. Apreàs le contact initial, il s'est deébrouilleé pour l'eéloigner de

son milieu. Promenades, seéances de cineéma, mais hors de son territoire.

— S'il s'agit d'une vengeance

...

commença Feeney.

— Nous allons nous pencher sur toutes les enqueêtes de MacMasters - avec lui. Jamie,

sais-tu quelle sorte de garçon aurait pu l'attirer ?

— Éh bien ...

un type bien sous tous rapports. Bonne tenue, langage correct. Il lui a dit

qu'il eétait eétudiant aà l'universiteé Columbia ? Ce deétail a pu lui plaire puisqu'elle avait

l'intention de s'inscrire dans cette meême faculteé l'anneée prochaine. Ah ! Ét les bonnes

manieàres. Quelqu'un de poli.

S'il avait eéteé trop direct, il l'aurait effaroucheée.

Les institutions prestigieuses ne manquaient pas aà New York. Pourtant, il avait choisi

celle que freéquentait l'un de ses meilleurs amis et ouà elle irait bientoêt. Éve deécida que cela

n'avait rien d'une coïïncidence.

— Il s'est renseigneé sur elle, il l'a suivie, dit-elle. Il a pris son temps.

Non, ce n'eétait pas un dealer ni l'un de ses junkies.

— MacMasters a reéserveé les billets pour leur voyage il y a dix jours. Ce salaud eétait

preêt. Il a sauteé sur l'occasion. Élle lui a certainement annonceé la promotion de son peàre.

— Élle m'a preévenu par texto le soir meême, fit Jamie. A mon avis, elle a averti tous ses

copains. Élle eétait treàs fieàre.

Ça m'a eétonneé qu'elle n'accompagne pas ses parents pour feêter cet eéveénement en

famille.

— Une adolescente au deébut d'une relation amoureuse n'a aucune envie de passer un

week-end avec ses parents quand elle peut rester aà la maison et en profiter pour voir son

ami en toute tranquilliteé, intervint Peabody. Élle tergiverse, il lui dit qu'elle va lui manquer,

elle ceàde.

— On avance aà partir de ce dont on dispose deéjaà. Peabody, contactez Columbia au cas

ouà il lui aurait dit la veériteé. Je veux une liste de tous les eétudiants de sexe masculin - ajoutez-

y les membres du personnel - inscrits ou employeés actuellement et sur les cinq dernieàres

anneées, originaires de Georgie. AÊgeés de dix-huit aà trente ans. Pendant que vous y eêtes,

rameutez Baxter et sa perle. Je veux qu'ils interrogent Garcia puis qu'ils assurent le suivi sur

l'enqueête de voisinage.

De retour dans son bureau, Éve lança une recherche sur les crimes similaires en

passant par la creéation de Feeney, le fichier IRCCA, afin d'eélargir la palette au niveau

mondial et interplaneétaire.

Tandis que son ordinateur ronronnait, elle installa un deuxieàme tableau de meurtre.

L'image de Deena - vivante et morte - ne la quitterait plus tant qu'elle n'aurait pas reésolu

l'affaire.

— Une gosse intelligente, murmura-t-elle en eépinglant photos, rapports et

chronologies. Fille de flic. Tout le monde dit ça. Mais tu n'en es pas moins une ado. Un beau

garçon s'inteéresse aà toi, trouve les mots justes, te regarde d'une certaine façon. Tu n'es plus

intelligente du tout.

Éve n'avait pas eéteé plus maligne. Roarke s'eétait inteéresseé aà elle, avait trouveé les mots

justes, l'avait regardeée d'une certaine façon. Élle n'avait pas agi plus intelligemment.

Élle avait enfreint ses propres reàgles, pris des risques, fondu pour un homme qu'elle

savait dangereux, soupçonneé d'avoir commis un meurtre.

Non, elle n'avait pas fait preuve de discernement. Élle s'eétait laisseé envouêter. Comment

pouvait-on en vouloir aà Deena d'avoir succombeé ?

— Je sais ce que tu as ressenti ou cru ressentir. Je sais comment il t'a appaêteée, enjoêleée,

captiveée. Moi, j'ai eu de la chance. Pas toi. Mais je sais comment il a contourneé tes deéfenses.

Én conseéquence, plutoêt que de reéfleéchir comme la fille, elle devait reéfleéchir comme

l'assassin.

Élle pivota vers l'autochef. S'immobilisa.

Du cafeé, se rappela-t-elle. Le premier cadeau que Roarke lui avait offert, c'eétait un

paquet de cafeé. Du vrai.

Irreésistible, plus preécieux aà ses yeux qu'une poigneée de diamants.

Un geste charmant, attentionneé - parfaitement approprieé.

Y avait-il eu un petit cadeau ?

Élle regagna son bureau, eétudia le portrait de Deena.

Passionneée de musique et de theéaêtre. De lecture, aussi.

Tous ces disques, songea Éve. Lui avait-il enregistreé une compilation conçue juste pour

elle ? Ou eécrit des poeàmes ?

Les femmes n'eétaient-elles pas sensibles aà la poeésie, surtout lorsqu'un homme en eétait

l'auteur ?

L'ordinateur bipa, signalant la fin de la premieàre taêche.

Éve le laissa poursuivre et s'installa pour compulser divers dossiers de viols/meurtres.

Élle lut pendant plus d'une heure, mais rien ne lui sauta aux yeux. La recherche via

l'IRCCA ne donna pas davantage de reésultats. Élle avait quelques vagues pistes aà explorer,

mais son instinct lui disait que ce n'eétait que pour la forme. Élle n'avait pas le choix.

Élle en avait eécarteé la moitieé quand Peabody apparut.

— Columbia vient de m'expeédier une premieàre liste. Pour la suite, il faudra attendre

demain. A ce stade, nous avons soixante-trois eétudiants originaires du grand ÉÉtat de

Georgie, quatre enseignants, un gardien et deux autres employeés. Le gardien a la trentaine

avanceée ; on a un jardinier de vingt-quatre ans et un technicien de maintenance de vingt-

six.

— Je veux leurs anteéceédents.

— Je suis presque suêre qu'il lui a menti aà ce sujet.

— Selon moi, il a avanceé suffisamment de veériteés pour que son histoire tienne le coup

si jamais la fille du flic s'amusait aà veérifier les faits.

Peabody deésigna l'autochef, hocha la teête.

— Vous pensez qu'il est eétudiant aà Columbia ? demanda-t elle en s'approchant pour

programmer un cafeé.

— Je pense qu'il s'est deébrouilleé pour apparaïêtre sur les fichiers au cas ouà elle aurait eu

l'ideée de farfouiller un peu.

Il a peut-eêtre deéjaà effaceé les traces. Voici comment il a pu proceéder, aà condition de

prendre toutes les preécautions. Il suffit de seélectionner un eétudiant, de cloner son identiteé,

de prendre son nom ou de le modifier. Je mettrais ma main aà couper qu'il posseédait une

carte d'eétudiant en bonne et due forme. Ça donne droit aà des reéductions, non ? Quand on va

au concert ou au cineéma. Il l'a sortie, il a eéteé obligeé de la preésenter. Ét il fallait bien que le

document passe l'eépreuve du scanner.

— Je n'y avais pas songeé. Ce qui explique que vous soyez un peu mieux payeée que moi.

Élle tendit une tasse bruêlante aà Éve.

— Donc, il est possible qu'un parmi ces soixante-trois soit sa dupe. Ou alors

...

pourrait eêtre un complice.

ce

— Il œuvre seul. Partenaire rime avec confiance. Quand on bosse en solo, on controêle

tout. Je parie qu'un de ces eétudiants s'est fait voler sa carte d'identiteé au cours des six

derniers mois. Il la clone, remplace la photo, alteàre les donneées de base si neécessaire. Deena

peut se renseigner : elle deécouvrira qu'il est inscrit. Pour l'heure, on les passe tous au crible.

Demain, nous demanderons si l'un ou plusieurs d'entre eux ont reéclameé le remplacement

de leur carte. Prenez les trente premiers. Je me charge du reste.

Vous pouvez vous y mettre ici ou chez vous. Rendez-vous aà mon domicile demain aà 7

heures.

— Ouà allez-vous ?

— Je retourne sur la sceàne du crime. Transfeérez la liste chez moi.

— Éntendu. Si j'ai la moindre touche, je vous preéviens.

Éve but une longue gorgeée de cafeé avant de joindre Roarke.

— Des progreàs ? s'enquit-elle.

— Ce ne sera ni facile ni rapide.

— J'ai fini ici. Je retourne sur la sceàne du crime. Énsuite, je travaillerai de la maison.

— Je te retrouve dans le parking.

— Ni facile ni rapide, tu te rappelles ?

— Avec la beéneédiction du capitaine je vais pouvoir controêler plusieurs des appareils

dans mon labo. Je suis mieux eéquipeé. Cinq minutes.

Il coupa la communication.

Éve rassembla tout ce dont elle pourrait avoir besoin, reéexpeédia chez elle tous les

rapports, notes et fichiers. Én chemin pour le parking, elle prit des nouvelles des colleàgues

chargeés de l'enqueête de voisinage. Ils avaient localiseé et interrogeé tous les reésidents du

quartier de la victime. Personne n'avait vu quelqu'un entrer ou sortir de la maison pendant

le week-end, hormis Deena elle-meême.

Peut-eêtre Baxter et son fideàle assistant Trueheart seraient-ils plus chanceux. Ou que

Peabody et elle tomberaient sur un bavard le lendemain dans le parc. Mais quand un

individu s'arrangeait pour ne laisser aucune trace sur la sceàne d'un viol/meurtre, quand il

prenait des heures pour accomplir sa taêche, comment imaginer qu'il ait pu eêtre neégligent au

point de se laisser voir en compagnie de sa victime ?

Quelqu'un, quelque part, les avait aperçus ensemble.

Forceément. Quant aà s'en souvenir ...

Deena et son amoureux avaient marcheé, bavardeé, mangeé, erreé aà travers la ville au fil

des semaines. Il suffisait d'un passant, d'une faille aà creuser.

Élle s'approcha de sa voiture et s'adossa contre le coffre pour prendre quelques notes

suppleémentaires.

Columbia. Carte d'eétudiant.

Georgie. Accent du Sud.

Veériteé ou mensonge ? Pourquoi dire la veériteé, pourquoi mentir ?

Absence de communicateur de poche, de mini-ordinateur, voire de e-journal dans le

sac. Autres objets importants ?

Protection et tropheée ?

Élle leva les yeux en entendant Roarke.

— Quand tu ciblais une victime, t'arrivait-il de prendre un accent ?

— Droêle d'endroit pour aborder ce sujet, du moins de mon point de vue. Puisque tu es

occupeée, je prends le volant.

Il attendit d'avoir deémarreé avant de reépondre aà sa question.

— Oui, de temps en temps, par souci d'adaptation. Mais le plus souvent, l'inflexion

irlandaise convenait parfaitement.

J'en rajoutais parfois un peu.

— Mais si c'eétait un projet au long terme exigeant pas mal d'eéchanges avec la cible, tu

t'en tenais aà ce qui te venait naturellement. C'eétait plus facile et plus suêr.

— Én effet, conceéda-t-il. Un faux pas et tout peut s'eécrouler.

— Ce type lui dit qu'il vient de Georgie. Élle aime son accent, en parle aà son amie. Il est

malin. Il a peut-eêtre veécu dans le Sud un certain temps. Il lui dit qu'il fait ses eétudes aà

Columbia. Il y est peut-eêtre passeé, ou bien il connaïêt suffisamment le campus pour en parler

quand elle s'exclame : « C'est droêle, j'ai un copain qui y est inscrit ! »

Il me paraïêt bien patient et deétermineé pour un garçon de dix-neuf ans.

Roarke deéboïêta, profitant d'un leéger ralentissement de la circulation.

— AÀ dix-neuf ans, j'avais une longue expeérience derrieàre moi. J'en avais par-dessus la

teête d'eêtre un escroc et mon but eétait d'en sortir. J'avais acquis certaines connaissances, et

appris la patience et la deétermination.

— Le meurtre est diffeérent de l'escroquerie.

— Treàs diffeérent, en effet. Surtout quand il s'agit du meurtre deélibeéreé d'une jeune fille

innocente. Tout est une question de motivation, n'est-ce pas ? Planifier un tel acte,

l'exeécuter de cette manieàre requiert une sacreée motivation.

Mais pour certains, c'est le frisson qui compte par-dessus tout, non ?

— Pas pour lui. L'opeération est trop calculeée.

Roarke garda le silence, le temps de doubler un Rapid Taxi et de franchir le carrefour

avant que le feu passe au rouge.

— C'est sans eétat d'aême que j'ai abattu les hommes qui avaient tortureé Marlena aà mort.

Au vu du reésultat, certains ont pu penser le contraire, mais je n'ai pas eéprouveé le moindre

freémissement de plaisir.

Éve songea aà la fille de Summerset, que Roarke avait consideéreée comme une sœur, et

que l'on avait sauvagement assassineée pour le mettre en garde, lui.

— Deena n'a pas eéteé exeécuteée. S'il existe une similitude entre Marleàne et elle, c'est la

vengeance. Ce mot me revient sans arreêt. D'un autre coêteé, il aurait pu la tuer autrement, aà

d'autres moments. Il aurait pu l'enlever et infliger cette agonie aà MacMasters avant de s'en

deébarrasser.

— Tu penses que ça l'a amuseé d'endosser le roêle du petit ami. De prolonger la relation,

de seéduire Deena. C'est peut-eêtre un joueur, et c'est cette eétape du jeu qui lui aura procureé

le grand frisson.

Il se gara devant le domicile des MacMasters, Éve descendit de la voiture et se planta

sur le trottoir.

— Il est plus tard que lorsqu'il est arriveé. Il n'a pas pu venir autrement qu'aà pied, le

contraire n'aurait aucun sens. Il a pu s'approcher d'un coêteé comme de l'autre, voire

traverser le parc. Impossible de le savoir tant que nous n'aurons pas de teémoin. Il avait les

menottes, les barbituriques. La soireée eétait tieàde, mais il portait probablement un blouson

ou une veste - c'est un accessoire de mode plus qu'une neécessiteé pour la plupart des jeunes.

Il lui fallait aussi des outils. Une mallette, un sac aà dos ? AÀ moins qu'il n'ait reéussi aà tout

glisser dans ses poches ? Les pantalons de McNab en comportent des dizaines. Je l'imagine

avançant seul, l'air de savoir ouà il va. Le style eétudiant, beau, propre, bien habilleé. Personne

ne fait attention aà lui. Comme toi, je suis d'avis qu'il l'a appeleée depuis l'un ou l'autre de ces

paêteés de maisons. Juste pour dire « j'arrive » ou, plus astucieux, feindre d'avoir oublieé

l'adresse. Ainsi, elle l'a guetteé, elle lui a ouvert avant qu'il ait atteint les marches.

— Élle ne tenait certainement pas aà ce que les voisins signalent aà ses parents qu'elle

avait reçu un garçon en leur absence.

— Treàs juste. Oui. Ils avaient peut-eêtre preévu le coup d'avance. Leur petit secret.

Élle gravit l'escalier en se repreésentant la sceàne, brisa le scelleé, sortit son passe-

partout.

— Malgreé tout, quelqu'un pourrait le voir. Cela ne l'inquieàte pas outre mesure. Deàs

qu'elle sera morte, rideau.

Én revanche, il doit se meéfier de ce que les gens peuvent remarquer. Donc oui, j'opte

pour le blouson ou la veste, une casquette, des lunettes de soleil. Teête baisseée, mains dans

les poches, des eécouteurs aux oreilles. Les eéventuels teémoins pourront deécrire les

veêtements : aucune importance, il s'en sera deébarrasseé entre-temps.

Élle s'immobilisa dans le vestibule.

— Élle est nerveuse. Il lui dit bonjour et l'embrasse sur la joue. Le garçon gentil, timide.

Il doit maintenir les apparences afin de pouvoir la neutraliser sans probleàme.

Élle a mis de la musique. Élle adore ça. Élle lui fait peut-eêtre visiter une partie de la

maison, puis elle l'entraïêne dans la cuisine ouà ils pourront manger, boire.

Éve se dirigea vers le fond du couloir, Roarke aà ses coêteés.

— C'est excitant, un dïêner en teête aà teête. Il fait attention de ne rien toucher. S'il y est

obligeé, il en prend note pour effacer ses empreintes par la suite. Il remet les mains dans ses

poches. Ce sont des moêmes, ils deécident de s'installer laà pour manger.

Élle s'approcha de la table bleu vif entoureée de banquettes matelasseées. La pieàce

donnait sur une petite cour fermeée par un haut mur.

— Vous vous asseyez l'un en face de l'autre pour pouvoir discuter. Vous mangez, vous

riez, vous plaisantez, vous flirtez. « Au fait, tu veux un autre Fizzy ? » Bien suêr qu'il en veut

un, et quand tu vas le chercher, il verse la drogue dans ton verre. Trop facile. Tu te sens

bizarre, mais graêce aà la pinceée de Zoner, deétendue. Tu t'assoupis. Il te monte laà-

haut ...

Élle pesait cinquante-deux kilos. Un poids mort, mais pas trop lourd pour un

jeune homme en forme, enchaïêna Éve en continuant vers l'escalier de la cuisine. Il est passeé

par laà. Logique. A quoi bon gaspiller son eénergie ? S'il avait pris ses repeàres au preéalable,

j'en suis aà peu preàs suêre. Il savait ouà eétait la chambre de Deena. Il l'avait aperçue par la

feneêtre quand les stores eétaient remonteés. Les couleurs, les affiches. Ce ne pouvait eêtre que

celle de Deena.

Roarke ne disait toujours rien, se contentant de la laisser se couler tour aà tour dans la

peau de la victime et dans celle du tueur.

— Tu as commenceé par la ligoter. Inutile de prendre des risques inutiles. Les menottes,

les draps. Tu serres les draps : tu veux qu'elle sente la douleur. Tu veux laisser des marques.

Tu espeàres qu'elle va se deébattre. Élle le fera. Tu le sais. Tu descends ranger la cuisine. A

l'exception du verre, tu mets toute la vaisselle dans la machine. Tu lances le programme de

steérilisation par preécaution. Tu jettes un coup d'œil aà la porte de la salle de controêle. Inutile

de s'attarder. Élle finira par te fournir le code d'acceàs. Tu y veilleras. Tu reviens ici, tu te

deéshabilles, tu t'enduis le corps de Seal-It.

Élle effectua un cercle, secoua la teête, agaceée.

— Non, non. Pas dans cet ordre-laà. Tu aurais fait ça en bas, avant de la monter dans la

chambre. Il n'y a rien ici qui t'appartienne. Toutes tes affaires sont meéticuleusement

empileées au rez-de-chausseée. Quand tu en as termineé avec elle, tu inspectes le contenu de

son sac, tu descends le deéposer avec tes veêtements. Tu remontes, tu t'assures que tu n'as

rien laisseé traïêner, tu veérifies l'ordinateur, le communicateur ...

Élle marqua une pause, errant aà travers la pieàce, ouvrant des tiroirs qu'elle avait deéjaà

inspecteés.

— A-t-il ingurgiteé un produit pour eêtre suêr de bander ? Il faut une eénergie folle pour

violer quelqu'un plusieurs fois.

AÀ meéditer. Peut-eêtre n'en a-t-il pas besoin. Peut-eêtre que la terreur de la fille lui suffit ...

C'est alors qu'elle se reéveille, et que le spectacle peut enfin commencer.

— Ne t'inflige pas cette eépreuve, murmura Roarke. Nous savons ce qui s'est passeé.

N'insiste pas.

— Je n'ai pas le choix. Élle est

...

lui fiche la migraine.

deécontenanceée. La drogue lui brouille le cerveau, puis

Éve regarda le lit, qui avait eéteé deébarrasseé de ses draps.

— Il me vient aà l'esprit qu'il aurait pu se faciliter la taêche.

Én lui donnant une dose de Whore ou de Rabbit. La deécision est deélibeéreée. Il ne voulait

pas qu'elle participe. Il voulait qu'elle soit terrifieée, qu'elle souffre. La preévient-il de ses

intentions ou se jette-t-il sur elle ? Je ne le cerne pas encore. Élle pleure. Élle n'a que seize

ans. Élle lui demande pourquoi. Élle ne veut pas croire que son gentil amoureux est un

monstre. Mais la fille de flic a compris. Élle sait qui il est en reéaliteé. Il veut qu'elle le sache.

Élle se deébat meême pendant qu'il la viole. Élle hurle, elle sanglote, elle supplie.

Élle est vierge - cerise sur le gaêteau. Élle saigne laà ouà tu l'as transperceée, des poignets,

des chevilles. Élle est solide, elle lutte de toutes ses forces.

Le ventre noueé, Roarke regardait Éve se deéplacer, contourner le lit. D'une voix calme,

elle deécrivit les derniers instants de la vie de Deena MacMasters.

Il demeura muet jusqu'aà ce qu'elle ait fini et passe de nouveau la pieàce en revue.

— Apreàs tout ce temps, je me demande encore comment tu fais, comment tu parviens aà

te mettre aà leur place, aà visionner les sceànes.

— C'est indispensable.

— Tu parles ! Tu le fais pour Deena et pour tous les autres aà qui l'on a arracheé la vie. Tu

ne te contentes pas de deéfendre les morts. Tu les accompagnes aà travers leur supplice. J'en

ai vu beaucoup dans ma vie, mais j'ignore si j'aurais le courage de faire ce que tu fais jour

apreàs jour.

Élle s'immobilisa, pressa les doigts sur ses yeux.

— Je ne peux pas me deérober. Je n'ai pas le choix.

Cependant je suis incapable de me repreésenter ce monstre.

Pas uniquement parce que nous manquons de teémoins.

Qui est-il ? Pourquoi a-t-il commis ce crime odieux ? Je ne le vois pas. Il est flou.

Imaginer le deéroulement des eéveénements m'aide aà y voir un peu plus clair

...

Combien de

temps te faudrait-il pour reécupeérer les enregistrements d'un systeàme comme celui de cette

maison et effacer le disque dur ?

— Je connais ce dispositif.

— Je sais, c'est un des tiens, j'ai veérifieé. Mais lui aussi devait le connaïêtre. J'en mettrais

ma main au feu.

— Il me faudrait une trentaine de secondes pour effectuer le tout. Mais d'apreàs ce que

nous avons pu glaner aujourd'hui, il a infecteé le systeàme pour le corrompre. Un virus

compliqueé, capable d'eéliminer toutes les donneées et les images. Il faut un certain temps

pour le teéleécharger, et beaucoup d'habileteé ou d'argent pour l'obtenir.

— Il est moins bon que toi - je ne te cire pas les pompes, mais il n'a pas ton expeérience.

S'il peut passer pour un garçon de dix-neuf ans, je doute qu'il en ait trente.

Comptons donc large, et supposons qu'il a mis deux ou trois fois plus de temps que toi.

— Que cherches-tu, Éve ? Si tu me le disais, je pourrais peut-eêtre me rendre utile au

lieu de rester laà sans bouger.

— Je l'ignore. Quelque chose. Tu m'as offert du cafeé.

— Pardon ?

 

— Il

a duê

lui donner un petit cadeau. Toi, tu m'as envoyeé du cafeé juste apreàs notre

rencontre.

— Ét toi, tu m'as interrogeé en tant que suspect dans une affaire de meurtre.

Ça

a

marcheé. Le

cafeé, j'entends. Tu

as su appuyer

sur

le

bon

bouton. Ét

lui

?

Comment s'y est-il pris ? Qu'est-ce que

...

J'en eétais suêre ! Putain, j'en eétais suêre !

Élle brandit un disque pris parmi la centaine que

 

.contenait le support.

 

Je

te

lis l'eétiquette

: Happy mix pour Deena. Ét regarde laà

!

Élle

y a apposeé

un

autocollant en forme de cœur avec des initiales.

— DM pour elle, DP pour lui.

— Pour celui qu'il a preétendu eêtre, marmonna Éve. David, a dit Jo. Ils ne sont jamais

aussi malins qu'ils le croient. Il aurait duê chercher ce CD et l'emporter. C'est un indice. Le

seul, pour l'heure.

Élle s'empressa de le glisser dans un sachet.

— Les chances de remonter aà la source sont astronomiques, observa Roarke.

Un indice est

un indice. Il l'a enregistreé, lui rappela-t elle avant de balayer

la

chambre du regard. Bien. Je n'en apprendrai pas davantage ici. Du moins pour le moment.

Au boulot !

6

Summerset n'eétant pas laà pour les accueillir lorsqu'ils peéneétreàrent dans la maison, Éve

haussa les sourcils.

— Ouà est le grand escogriffe noir ?

Roarke lui coula un regard aà la fois reésigneé et seéveàre.

— Il a pris sa soireée.

— Quoi ? La maison est aà nous ? Dommage qu'on soit obligeés de bosser.

Il glissa la main le long de son dos et l'immobilisa sur ses fesses.

— On pourrait s'offrir une pause.

— Pas question. J'ai plus de trente recherches aà effectuer.

Én plus, j'ai omis d'envoyer mon rapport aà Whitney.

J'espeérais un miracle.

Élle fonça vers l'escalier, s'arreêta brutalement en apercevant sur le palier le chat qui la

contemplait d'un œil franchement agaceé.

— Seigneur ! Il est pire que ton abruti de majordome !

— Il n'aime pas eêtre abandonneé aà lui-meême.

Je

ne

vais

tout de meême pas me mettre

Deébrouille-toi, camarade, lui lança-t elle.

le traïêner sur mes sceànes de crime.

Élle se pencha toutefois pour le caresser au passage.

— Certains d'entre nous doivent travailler pour vivre.

Énfin, l'un d'entre nous. L'autre le fait surtout pour s'amuser.

— Justement, je dois y aller

...

labo.

m'amuser. Apreàs quoi, je passerai un moment dans le

Ils poursuivirent leur chemin ensemble, Galahad gambadant entre eux.

— Tu peux me faire une copie de ce disque ? s'enquit Éve.

Je veux conserver l'original en l'eétat.

— Pas de probleàme, reépondit Roarke en s'emparant du sachet qu'elle lui tendait. Nous

mangeons dans deux heures, ajouta-t-il avant de se diriger vers son bureau.

D'ici laà, tu peux nourrir le chat.

Raêler ne servirait aà rien. Élle peéneétra dans son propre bureau et s'arreêta de nouveau

brusquement en apercevant le chat en peluche que Roarke lui avait offert - une reéplique de

Galahad - vautreé sur un fauteuil.

Élle porta le regard de l'original aà la reéplique.

— Je ne veux meême pas savoir aà quoi tu as joueé avec ça.

Dans la cuisine, elle lui remplit sa gamelle et se programma un cafeé.

Apreàs quoi, elle brancha son ordinateur et s'installa pour organiser ses notes et ses

rapports tout en s'attaquant aux dix premiers noms de la liste de Columbia. Pendant que la

machine ronflait, elle relut le document qu'elle avait reédigeé aà l'intention de Whitney.

Élle

le

peaufina,

le

relut

encore.

Éspeérant

qu'il serait satisfait, du moins

provisoirement, elle le lui envoya au Central et chez lui.

Élle ordonna aà l'ordinateur d'afficher ses reésultats et se cala dans son sieàge, son cafeé aà

la main, pour les examiner.

Ils eétaient tous terriblement jeunes. Aucun d'entre eux n'avait le profil d'un criminel.

Élle appela les fichiers des autres, puis opta pour un angle d'analyse diffeérent.

— Ordinateur, rechercher parents et fratries ayant un casier et/ou un lien avec

MacMasters, capitaine Jonah, en qualiteé d'enqueêteur ou de responsable d'enqueête.

— Requeête entendue

...

Recherche en cours

...

La vengeance, s'il s'agissait bien d'une vengeance, pouvait venir de racines diffeérentes.

Élle se leva pour installer un troisieàme tableau de meurtre.

— Recherche termineée ...

— Afficher les reésultats.

Cette fois, elle releva quelques anomalies. Onze personnes avaient eu maille aà partir

avec la police pour deétention de substances illeégales, quelques-unes aà plusieurs reprises.

Toutefois, elle ne deécouvrit aucun lien avec MacMasters.

Apreàs reéflexion, elle s'inteéressa aà ses colleàgues. Le lien avec MacMasters eétait peut-eêtre

plus neébuleux.

Rien.

Élle poserait directement la question aà MacMasters. Peut-

eêtre l'un d'entre eux eétait-il un vieil ami d'enfance ou un cousin issu de germain.

Élle en doutait fort, mais elle devait tout tenter.

Élle tourna autour du tableau de meurtre, en vain. Quand Roarke se montra, elle

secoua la teête.

— La vengeance consistait aà tuer la fille de MacMasters, marmonna-t-elle. Ést-ce un

effet de miroir ? MacMasters est-il coupable d'une façon ou d'une autre, dans l'esprit de

l'assassin, du viol ou de la mort de son propre enfant ?

— Si le tueur a dix-neuf ans comme il l'a preétendu, il ferait un peàre extreêmement jeune.

Ét si c'eétait lui, l'enfant, et que MacMasters soit coupable d'une façon ou d'une autre, dans

son esprit, du viol ou du meurtre d'un de ses parents ? Il se perçoit peut-eêtre comme une

victime.

— Tu as raison, j'envisage aussi ces possibiliteés, soupira-t elle en se passant les mains

dans les cheveux. Je suis dans une impasse. Au fond, ce ne serait pas mal que je m'arreête

une heure, histoire de m'eéclaircir les ideées.

— J'ai fait une copie du disque de musique.

Le ton de Roarke l'intrigua. Élle se tourna vers lui. v

— Qu'y a-t-il ?

— J'ai effectueé une auto-analyse pendant que je travaillais sur autre chose. C'est une

compilation aà la fois audio et videéo, ce qui est treàs inhabituel. Ce qui me tracasse, ce sont les

rajouts enregistreés ce matin aà 2 h 30, puis juste apreàs 3 heures.

— Le salaud ! Tu l'as regardeé ?

— Non. Je suis parti du principe que tu n'approuverais pas.

Élle s'empara du disque, le glissa dans le lecteur de son ordinateur.

— Deémarrer aà 2 h 30 ce jour. Visualisation de la videéo sur l'eécran mural.

Sans un mot, Roarke vint se placer aà coêteé d'elle.

Ils entendirent d'abord la musique, leégeàre et enjoueée. Le genre de meélodie qu'on

diffuse en bruit de fond dans certains magasins. Prodigieusement agaçant.

L'image apparut ensuite, d'abord floue, puis de plus en plus nette jusqu'aà ce que

chaque heématome, chaque larme, chaque goutte de sang de Deena MacMasters apparaisse

clairement.

Élle eétait aà demi assise contre les oreillers, face aà l'objectif.

Probablement celui de son mini-ordinateur ou de son communicateur de poche. Son

regard eétait vide, deévasteé, impuissant. Sa voix, lorsqu'elle prit la parole, eétait paêteuse.

— S'il te plaïêt. S'il te plaïêt ne m'oblige pas.

Fondu enchaïêneé.

— D'accord ! D'accord ! Papa, c'est ta faute. Tout ça, c'est ta faute. Ét

...

et, mon Dieu ! OÊ

mon Dieu ! D'accord. Je ne te pardonnerai jamais. Je te hais. Papa. Papa

...

S'il te plaïêt.

D'accord. Tu ne sauras jamais pourquoi. Moi non plus.

Mais ...

m'aide ?

mais je dois payer pour ce que tu as fait. Papa, aide-moi ! Pourquoi personne ne

L'image disparut, et la musique changea. Éve reconnut un hymne funeàbre tandis que la

cameéra exeécutait une lente remonteée. Pieds, jambes, poitrine, visage. Regard vide. Sur ce

plan fixe, un texte commença aà deéfiler :

Tu mettras peut-eêtre un certain temps avant de trouver ceci. Ta fille adorait la musique

! J'en ai mis pour elle pendant que je la violais. Éntre nous, elle n'eétait pas futeée, mais elle

avait un beau cul. J'espeàre que notre petite videéo t'incitera aà te coller ton arme dans la

bouche et aà te faire exploser la cervelle ...

Élle n 'a pas bien respecteé le texte, mais ça ne change rien.

Tout est ta faute, connard. Ton imbeécile de fille est morte aà cause de toi.

Combien de temps pourras-tu vivre avec ce poids sur la conscience ?

La vengeance, ça m'eéclate !

Én guise de crescendo, la bande-son cracha les hurlements de Deena.

— Ordinateur, repasser le meême segment.

— Doux Jeésus, Éve !

— J'ai besoin de le revoir, trancha-t-elle. Il faut l'analyser.

Peut-eêtre qu'il a prononceé un mot, qu'on distingue son reflet quelque part.

Élle se rapprocha de l'eécran.

Roarke s'approcha du panneau mural, le fit coulisser, et sortit une bouteille de vin.

— Il n'y a ni glace ni aucune surface de reéflexion. Ét ses yeux ? Vu sa position, il est

peut-eêtre possible de voir son reflet dans les yeux de Deena.

— Vivante ou morte ? Pardon. Je suis deésoleé. Sinceàrement.

— Ce n'est pas grave.

— Si. Élle est si jeune, si terrifieée, sans deéfense.

— Élle n'est pas moi.

— Non. Ni toi ni Marlena. Mais ...

Il lui tendit un verre de vin, but une gorgeée du sien.;

— Je vais voir si je peux en tirer quelque chose. J'aurai plus de chances de reéussir avec

l'original.

— Je dois l'enregistrer au Central, l'expeédier aà

Feeney

...

Je refuse d'emprunter les

raccourcis.

— Comme tu voudras

...

Tu ne vas pas montrer ça au peàre, devina-t-il.

— Non. Ce serait cruel et inutile.

Parce qu'il en avait envie, parce qu'il eéprouvait un besoin de contact, Roarke lui prit la

main.

— La vengeance semble bel et bien eêtre le mobile, observaêt-il.

— J'en avais la certitude.

Élle relut le texte final, le message abject du meurtrier.

— Il se pavane, murmura-t-elle. Il n'a pas pu reésister aà la tentation de remuer le

couteau dans la plaie. Il avait laisseé ce disque aà dessein. Mais il a commis une grosse erreur

en inseérant ce texte.

— Torturer la gosse, la forcer aà accuser son peàre ne lui suffisait pas. Il a voulu y ajouter

son grain de sel.

— Éxactement. Le controêle, la logique, et meême la patience se sont leézardeés. Il eétait si

fier de lui. Toutes ces semaines, tous ces mois de preéparation pour aboutir aà ce qu'il

consideàre comme une victoire personnelle. Il n'a pas pu se retenir de fai