La crise de l’Ancien Régime

La société d'Ancien Régime (ou société d'ordres) est un mode d'organisation sociale qui a prévalu en France du XVIe au XVIIIe siècle. La population française est alors divisée en trois ordres hiérarchisés et inégaux : le clergé, la noblesse et le tiers état. Cette séparation repose sur une idéologie et non sur des critères de fortune ou de mérite personnel. Les ordres étaient en théorie fermés, mais une frange de la bourgeoisie pouvait échapper à son état de naissance par différents moyens. La Révolution française, avec l'abolition des privilèges dans la nuit du 4 août 1789, a mis fin au système des ordres et à l'inégalité juridique des Français, qui sont passés du statut de sujets à celui de citoyens. La société d'Ancien Régime est aussi une société coutumière et catholique. I] ORDRE ADMINISTRATIF 1. Le service civil du roi Le service du roi, à l’origine relativement restreint (quelques dignitaires et serviteurs autour des premiers Capétiens), augmente considérablement lorsque s’étendent le domaine royal et le pouvoir du roi sur ses vassaux. Les missions traditionnelles consistent en l’administration du palais royal avec, par exemple, l’échanson, le garde des Sceaux royaux et les serviteurs de la maison royale. La police et l’administration du domaine sont déléguées à des baillis et sénéchaux, tandis que, à partir du XIVe siècle, une administration embryonnaire est instituée pour collecter les impôts extraordinaires destinés à financer l’effort de guerre du royaume. La justice enfin est réservée à des officiers royaux. 2. Les officiers Dès le XVe siècle, les offices royaux peuvent être mis en vente et deviennent l’une des sources normales du revenu royal. Ces offices concernent l’administration à tous les échelons, de la paroisse à l’État en passant par les bailliages et les gouvernements. Ils recouvrent des fonctions de police, de justice et de fiscalité qui se substituent progressivement aux mêmes fonctions qu’exerçaient aux échelons locaux les officiers des seigneurs. Ils peuvent être prestigieux et onéreux, tels les offices de président à mortier au Parlement de Paris. Au début du XVIe siècle, il n’y a encore que cinq mille officiers royaux. À mesure que croissent les besoins financiers de la monarchie, le nombre des offices augmente également : certains offices peuvent ainsi être conjointement tenus par plusieurs officiers. En 1661, Colbert dénombre 45 780 offices, dont ceux de « jurés crieurs de vin » ou de « taxateurs de ports de lettres et paquets en tous les bureaux de poste » ; cette inflation le scandalise au point qu’il cherche à en limiter la pratique. Néanmoins, la création d’office est devenue, selon l’expression de l’historien A. Doucet, une « forme normale d’administration ». Pour la monarchie, l’intérêt des offices est, au moins jusqu’au XVIIe siècle, incontestable et multiple. D’une part, ceux auxquels sont accordés les offices deviennent les serviteurs du roi. Nombre d’offices seigneuriaux sont ainsi transformés en offices royaux à l’échelon du bailliage (le phénomène a été très clairement montré pour le bailliage de Senlis) ; la création des offices permet donc à la monarchie d’étendre son emprise administrative, policière, fiscale et judiciaire sur l’ensemble du royaume. D’autre part, la création des offices ainsi que les divers revenus liés à leur possession assurent au pouvoir des rentrées d’argent de plus en plus importantes. La fameuse taxe dite de la Paulette qui permet de rendre héréditaire la possession des offices (1604) est un exemple de ces revenus attachés aux offices. La vénalité des offices et leur hérédité, en principe interdites l’une et l’autre, sont progressivement légalisées au cours du XVIe siècle. Il transforme le corps des officiers en une catégorie sociale à part qui, progressivement, peut s’affranchir de la dépendance royale. Aussi les fonctions les plus importantes sont-elles confiées non à des officiers, mais à des commissaires sur lesquels le roi peut conserver un contrôle entier. 3. Les commissaires Les commissaires reçoivent du roi des « lettres de commission » leur attribuant une mission précise, souvent limitée dans le temps et dans l’espace. Au fur et à mesure que les officiers deviennent une caste fermée, le pouvoir réel des commissaires se fait de plus en plus important. Les premières commissions sont confiées par Henri II pour des « chevauchées » dans les provinces ; elles se multiplient et s’institutionnalisent avec la création, par Richelieu, des intendants de police, justice et finance — en particulier par l’édit de 1635. D’autres commissions sont créées — notamment celles de la marine — sous Louis XIII et Louis XIV. Le terme demeure cependant ambigu : nombre de commissaires sont en fait des officiers, comme les commissaires de police au Châtelet de Paris. Les plus importants parmi ces commissaires sont les intendants du roi en province. Choisis parmi les membres de la noblesse, le plus souvent parmi les maîtres des requêtes au Conseil des parties, et envoyés dans une généralité, ils y représentent l’autorité du roi en matière judiciaire, fiscale, policière et militaire. Ils peuvent, par exemple, transférer les causes d’un tribunal à un autre et ont eux-mêmes le pouvoir judiciaire. Leur rôle, très

comme le sire de Gouberville qui a laissé à la fin du XVIe siècle un précieux journal. II] ORDRE SOCIAL 1. confirmé dans son rôle de direction morale par l’élimination progressive des protestants aux XVIe et XVIIe siècles. sont à Paris les lieux de résidence noble par excellence) ou le palais royal. l’ordonnance de Villers-Cotterêts (1539) donne aux curés un rôle central dans l’état civil : ils sont chargés d’enregistrer les baptêmes. les tenants de la tradition tentent de lutter contre cette tendance : à la fin du XVIIIe siècle.3) Le tiers état Le tiers ordre représente environ 95 p. le service militaire devient le service du roi. qui bénéficie en théorie du monopole des armes. est pourtant essentiel à l’unification du royaume.controversé à la fin du XVIIIe siècle. les Bellatores. dite « noblesse d’épée ». les droits seigneuriaux. Régulièrement. dont les origines remontent aux croisades. les « cadets de Gascogne » sont l’illustration de ce mouvement migratoire. De même. dont le port de l’épée. alors que la demeure noble par excellence est le château durant tout le Moyen Âge. doit se résoudre à admettre les nouveaux nobles venus de l’office (la « noblesse de robe ») : les nécessités financières obligent les grandes familles nobles à se mésallier. Les nobles les moins fortunés. L’existence de privilèges attachés aux deux premiers ordres est la marque de cette hiérarchie. Ce raidissement dans la structure sociale entre en ligne de compte dans les fureurs paysannes de la Grande Peur. Celle-ci.1) Le clergé De Henri IV à Louis XVI. De plus. et ils sont souvent les instigateurs d’une véritable politique sociale de la monarchie. tandis que les offices supérieurs de l’armée sont réservés aux nobles pouvant faire état de « quatre quartiers » (quatre générations) de noblesse (1781). comme les offices de conseiller au Parlement. tandis que le recrutement des abbés et des hauts prélats s’effectue la plupart du temps dans la noblesse. D’autres. tel le célibat pour les ecclésiastiques. possibilité d’accéder à différentes fonctions politiques ou militaires. du faubourg Saint-Germain. la fonction des ordres privilégiés évolue. doit renoncer définitivement à contrôler des armées privées après les guerres de Religion : désormais. 100 de la population du royaume et cette dénomination recouvre des réalités aussi différentes que celles des armateurs bordelais lesquels. les « hobereaux de province ». en l’occurrence le palais de Versailles. Dès le XVIe siècle. la « réaction féodale » voit ainsi de nombreux seigneurs redonner vie à d’anciens prélèvements qui sont tombés en désuétude. puis Saint-Honoré. Il y a. au XVIIIe siècle. ceux qui travaillent. ces différentes passerelles sont plus ou moins étroites : les règnes de François Ier ou de Louis XIV. Ces ordres privilégiés imposent aussi des contraintes. sur les fiefs laïques ou religieux. Les ordres de la société L’Ancien Régime repose sur l’idée de la tripartition sociale. Cette division est aussi une hiérarchie : ceux qui prient sont les premiers. et doivent acheter au roi des brevets d’officiers pour continuer à assumer leur fonction traditionnelle. Les vieilles structures féodales de l’ost demeurent. L’appartenance aux deux premiers ordres garantit des privilèges nombreux : exemptions fiscales. mais n’ont plus guère de consistance dans un État où les fiefs sont tous contrôlés par le pouvoir royal. 1. ainsi que de nombreux privilèges honorifiques. les mariages et les décès. Le clergé. Les nobles n’ont d’ailleurs plus les moyens de subventionner des troupes. soucieux d’abaisser le prestige des privilégiés. Le contrôle du roi sur le clergé depuis le concordat de Bologne contribue à faire du premier ordre un relais efficace de l’autorité monarchique : les prêtres doivent ainsi lire les édits royaux lors des messes dominicales. autorisation de prélever des impôts. Par un système combinant des pensions soigneusement distribuées.2) La noblesse Le même phénomène concerne la noblesse. est un moyen de passer de la roture à la noblesse. La société est divisée entre les Oratores. traitent de pair avec la . ou tiers état. l’institutionnalisation de l’étiquette et l’obligation de dépenses. La noblesse traditionnelle. ceux qui travaillent les derniers. favorisent la promotion des roturiers. entre les ordres. 1. théoriquement réservé à la noblesse. ceux qui prient. Louis XIV sait réduire la noblesse de France à n’être plus que la vitrine du prestige royal. l’achat d’offices anoblissants. ceux qui combattent. en particulier pour le clergé. et l’appel du 19 janvier 1789 apprend à tous les sujets du royaume que le roi en appelle à leurs avis éclairés pour renflouer les caisses de l’État. deviennent les gestionnaires scrupuleux d’un domaine dont l’exploitation soigneuse est la condition impérative pour échapper à la ruine. et les Laboratores. doit en même temps accepter de se mettre non plus au service de Rome mais au service du roi. à épouser des roturières pour redorer des blasons ternis par la ruine. des possibilités de passage : nombre de curés et de moines sont issus du tiers ordre. Selon les périodes. elle devient l’hôtel urbain (les quartiers du Marais. voient souvent leur condition sociale tendre vers la misère et doivent chercher une nouvelle fortune à Paris . 1.

d’innombrables privilèges locaux existent : les villes de Normandie sont exemptées de la taille. jusqu’au XVIIIe siècle. mais cette nécessité ne peut qu’être laissée à la population la plus vile. entre le 17 juin et le 26 août 1789. publié en 1610 par le juriste Charles Loyseau. pour le deuxième ordre. devenue purement allusive et formelle. la lutte contre les révoltes populaires se formule non seulement en termes politiques ou sociaux. et l’une des prières les plus célèbres demande : « Seigneur. jamais dans celui du tiers état. En la matière. la révolte est forcément œuvre du Malin. il n’y en a aucune entre 1614 et 1789. détaille ainsi la hiérarchie qui. comme le banc réservé. et l’église paroissiale lui accorde de nombreuses marques d’estime. achève un processus commencé probablement dès la mort du « Grand Roi » Louis XIV en 1715 et qui s’est développé pendant le siècle des Lumières. . Cette primauté du clergé trouve sa justification dans le credo selon lequel. selon une terminologie fréquente à l’époque. soudée par le mariage dont le caractère religieux garantit l’absolue solidité. 2. Cette corporation. hiérarchie qui se manifeste lors des processions accompagnant les entrées royales. Au contraire. la vie n’étant qu’une « vallée de larmes ». sépare presque irrémédiablement le « peuple gras » du « peuple menu ». Le rôle de la noblesse est de préserver l’harmonie sociale en défendant la société du mal. qui place au-dessus des hommes ceux qui choisissent la vie monastique. le seigneur est toujours le défenseur de son curé. à partir du XIVe siècle. Longtemps. En effet. le rôle de l’Église est décisif. Les ordres disparaissent. Le tiers ordre a une représentation commune lors des états généraux. le corps politique est profondément ancré dans la foi. par nature chargée de mener les troupes au combat. est une réplique exacte de celle qui. La société doit être le reflet de la volonté divine telle qu’elle est transmise par l’Église catholique. professionnelle en ville ou paroissiale à la campagne. Néanmoins. Et plus le travail rapproche de la terre. selon sa seule volonté. l’Église a maintenu une condamnation sans appel des manipulations monétaires qui sont par force devenues une spécialité des juifs. les positions de Rome s’assouplissent. La grande brutalité des répressions contre les croquants. sauf lors des États généraux. excluant les minorités religieuses comme les protestants et les juifs. Le Traité des ordres et simples dignités. La vie privée est normalement celle d’une famille plus ou moins étendue. si la cérémonie de l’adoubement s’est largement perdue aux XVIIe et XVIIIe siècles. tient son rang de la volonté divine . au sein du tiers état. délivre-nous de la faim. L’effondrement du système L’effondrement du système se produit avec une rapidité surprenante. pour être parfaite. le travail est l’héritage du péché originel. Il en est de même de l’idée selon laquelle le tiers ordre regroupe les nonprivilégiés car. cette légitimité ayant complètement supplanté celle due à l’élection. Une société religieuse La religion est le fondement principal de ce système social. de la peste et de la guerre ». L’organisation du clergé est à l’image de la « Cité de Dieu » selon les préceptes de saint Augustin. puis. il a vis-à-vis de ses sujets le rôle du pasteur et doit. Tout individu du tiers état appartient d’abord et principalement à une corporation. mais aussi en termes religieux : même quand elle est menée localement par des curés. du démon. rendent plausible le credo précédent : un seul enfant sur quatre atteint l’âge de vingt ans au XVIIe siècle. de nombreux officiers bénéficient d’importants avantages fiscaux. La vie publique ne s’inscrit que dans ces cadres communautaires contraignants et. Sa stricte hiérarchie. c’est-à-dire les deux fondements de cet Ancien Régime. difficiles pour la majorité du peuple. c’est déroger et donc renoncer à la noblesse . d’autant que les conditions matérielles. il est nécessaire de nourrir l’Église qui s’en rapproche et la noblesse qui la défend. les va-nu-pieds ou les camisards — soulevés pour des raisons à la fois religieuses. une instance exceptionnelle que le roi peut convoquer en cas de crise pour remédier aux problèmes de l’État. ou jurande (les dénominations variant beaucoup). une hiérarchie très stricte existe entre les différentes stratifications sociales du tiers état. L’unité du tiers ordre est donc une fiction sous l’Ancien Régime. les plus durement exploités. est dotée de règles — les « coutumes » dans les villages — extrêmement codifiées pour les métiers urbains. 3. Évêque par le sacre. La noblesse. plus grand est le mépris dans lequel il est maintenu dans l’imaginaire de l’Ancien Régime. et les paysans métayers du Bourbonnais ou du Languedoc écrasés d’impôts et soumis parfois aux restes d’un arbitraire seigneurial extrême. le travail rappelle l’incapacité de l’Homme à atteindre la perfection du paradis perdu : certes.grande noblesse éclairée. au ciel. Si les convocations sont assez nombreuses aux XVe et XVIe siècles. travailler. son objectif unique doit être la préparation du salut. sépare Dieu des bienheureux. en fait. celle-ci représentant le premier des ordres. Le roi tient son pouvoir de Dieu : il est roi de droit divin. qui marque l’entrée dans l’histoire de la notion d’Ancien Régime. L’organisation de la société doit. reproduire cette même échelle des valeurs. Aussi les plus pauvres des paysans sont-ils paradoxalement les plus taxés. les conduire vers le salut politique. fiscales et sociales — est aussi d’origine religieuse. Cette révolution. comme le droit divin du roi. Le Concordat lui donne la responsabilité du choix des prélats supérieurs et une autorité très grande sur son Église. c’est-à-dire vers l’harmonie de l’ordre social et de la paix civile. D’une part. puis des protestants .

Or. sous Louis XIV. Il y a une multitude de groupes: les Ordres. les corps de métiers. elle le définit en insistant sur les profonds caractères d’unité d’une période qui. une nouvelle période de régence. de Rousseau à Voltaire. non seulement une partie de la noblesse. prônée en particulier par son frère Charles d’Artois.les établissements scolaires. par la déchéance de la légitimité de la noblesse et par la division croissante au sein du clergé.qui est un laboureur-fermier aisé). perturbé par une grave maladie. en abolissant l’Ancien Régime. a connu tant de bouleversements et permis à la fois la stabilisation des frontières de la France et la naissance d’un sentiment national cohérent. en deux siècles au moins. intéressé par les progrès du siècle des Lumières. il est en butte aux coteries de Versailles. Les élites roturières ont pu. Le déclin de la société d’ordres Le système des ordres décline à la fois par l’ascension contrariée des élites roturières. en particulier au combat. l'humble officier seigneurial. La crise de 1787-1788 et l’explosion de la question financière stigmatisent ces évolutions diffuses : la vacance du pouvoir. La dégradation de l’image royale La mort de Louis XIV impose. puis pendant la période de la réaction féodale. dépositaire d'une parcelle d'autorité publique.4. il annonce une souveraineté réformatrice. à sa propre faiblesse et au creusement d’un déficit budgétaire vertigineux. confessée par le roi lui-même. paradoxalement. le niveau des revendications des élites roturières croît : le mouvement des Lumières énonce une critique vigoureuse des principes de la fiscalité d’Ancien Régime. 5. avec Philippe d’Orléans et Louis XV. Chaque "corps". qui rompt immédiatement avec le lourd et imposant cérémonial caractéristique de Versailles à la fin du règne de Louis XIV. méprise le "coq de village". faisant de Voltaire son historiographe et encourageant dans tout le royaume la création des académies royales. et une politique de réformes. et dans laquelle la position jugée supérieure méprise celle qui est perçue comme inférieure (le plus pauvre nobliaux regarde avec morgue le riche financier. Sa mort. la personne n'a pas de droits individuels. le roi est confronté à une dégradation de son image et même de son autorité. Philippe d’Orléans propose de l’autorité royale une image renouvelée. tant bourgeois que nobles. économiques et sociales se combinent pour contredire la hiérarchie sociale de l’Ancien Régime. Ainsi. mais aussi de la roture. III] UNE SOCIÉTÉ HIÉRARCHISÉE Dans la société d'Ancien Régime. accéder massivement à la noblesse et aux responsabilités politiques par l’intermédiaire des offices anoblissant. Mais il y a parallèlement une hiérarchie liée aux mentalités: il existe une échelle de valeurs qui classe les positions sociales. En fait. . Ces corps sont hiérarchisés en fonction de leur position dans la production (employeurs ou employés). en 1774. monarque guerrier . La Révolution française est le moment où les dysfonctionnements du système traditionnel entraînent son effondrement. c’est à la fois parce qu’il sait montrer des qualités royales.. Influencé par les avis contradictoires de son entourage. parfois malheureux autant que par un comportement privé à l’opposé de l’austérité des dernières années de Louis XIV. soulève l’espérance : le jeune Louis XVI suscite l’enthousiasme. et parce qu’il sait préserver et augmenter le nouvel esprit de la Régence. les villes . La philosophie des Lumières. Si la première partie du règne de Louis XV « le Bien-Aimé » à partir de 1721 redonne au prestige du roi un lustre nouveau. il hésite entre une politique conservatrice favorable à la réaction féodale. rapidement. jamais Louis XVI ne paraît sur un champ de bataille. les communautés rurales. qui s’avoue incapable de faire les choix financiers judicieux pour redresser le budget de l’État. eu égard à la minorité du jeune Louis XV. ses franchises et ses privilèges qui l'identifient et le distinguent des autres. mais elle est bénéficiaire de ceux de son groupe social.. Les parlementaires désireux d’imposer leur sagesse face à l’arbitraire royal. Au tournant du siècle. traduit l’accueil favorable fait à ces idées. Simple. de leurs revenus (le grand financier et le médiocre épicier). Mais. oppose à l’idée d’une inégalité hiérarchique d’origine divine l’idée d’une égalité essentielle ordonnée par la nature. tous participent à la dégradation de l’image du roi. des considérations à la fois politiques. chaque communauté. les anoblissements par office sont très nettement déconsidérés et restreints. Parallèlement. traumatisé par l’attentat manqué de Pierre Damiens qui est condamné à une invraisemblable accumulation de supplices. ainsi que de ceux du mercantilisme qui règne sur les choix commerciaux du royaume. Des mesures presque vexatoires ôtent aux plus fortunés des roturiers les possibilités d’exercer des fonctions importantes dans l’armée. La large diffusion de l’Encyclopédie dans les milieux éclairés. Ce roi pacifique est incompatible avec l’essence même du monarque d’Ancien Régime. entouré par d’excellents esprits comme Turgot. laisse aux multiples revendications toute latitude d’expression. Par ses choix politiques — expérience de Law ou polysynodie —. Necker ou Malesherbes. beaucoup plus en accord avec les aspirations des élites du royaume. chaque état a son réglement. les philosophes outrés par les persécutions contre les protestants (affaire Calas) et par une censure qui retarde longtemps la publication de l’Encyclopédie. Celle-ci est assumée par Philippe d’Orléans.

3. Au XVIIe siècle. nées dans la roture. au sens étymologique du terme : certaines provinces. Les deux premiers ordres ne sont cependant pas les seuls à bénéficier de privilèges. Cette triade n'est pas sans rappeler le dogme chrétien de la trinité et du trifonctionnalisme cher à Georges Dumézil. champart). Le clergé demeure le premier ordre de la hiérarchie sociale. entendent les confessions et donnent la messe. l'adoubement pour les chevaliers. Souvent issus des rangs de la noblesse. le tiers état est également très hétérogène : tout sépare le marchand enrichi du mendiant pourchassé par la police ou du domestique. Le clergé est exempté d'impôt. les lettrés du clergé élaborent les cadres théoriques d'un système social censé garantir l'harmonie et la paix du royaume . certaines villes. Le tiers paie de nombreux impôts. • En ville. Les archives de leurs châteaux conservent leurs droits seigneuriaux. Tout noble qui ne respecte pas ces devoirs peut déroger et se voir déchu de sa condition. Il est formé de tous ceux qui n'appartiennent ni au clergé ni à la noblesse. L'ancienne noblesse remonte au Moyen Âge. • Le tiers est avant tout rural et paysan. et fréquentent les princes et le roi. Il observe que chaque ordre est subdivisé en catégories plus fines. Le tiers état Louis Le Nain. ils résident en ville. 2. Cela concerne plus de 95 % des Français. enfin. Une grande partie des citadins travaille dans l'artisanat ou tient une boutique. Ils tirent leurs revenus de la dîme et des offrandes des fidèles. La plupart des impôts reposent sur le tiers état. "ceux qui combattent" (bellatores) et "ceux qui travaillent" (laboratores) composent la société française dominée par le roi. Elle se réclame d'une race particulière dotée de qualités propres et qui se transmettent par le sang. au début du XIe siècle. des archevêques. Leur vie tient à l'abondance des récoltes. La noblesse plus récente doit son statut au roi qui a seul le pouvoir d'anoblir par lettres patentes ou par l'achat de charges. en particulier la taille royale et les taxes seigneuriales (cens. la société française est profondément inégalitaire. parfois à Versailles.IV] LES BASES IDÉOLOGIQUES DE LA SOCIÉTÉ D'ORDRES Dès le Moyen Âge. la plupart des emplois lui sont refusés. Louvre . Le clergé Philippe de Champaigne. Elle a des places réservées dans l'administration et l'armée. La noblesse Il est difficile de cerner la noblesse à l'époque moderne. il lui revient cependant de faire des dons au roi et de prendre à sa charge l'assistance au pauvre et l'instruction. Ils travaillent dans des ateliers et appartiennent à une corporation. les évêques Adalbéron de Laon et Gérard de Cambrai posent les bases de la théorie des ordres : "ceux qui prient" (oratores). conservé au musée du Louvre : le tiers état rural Il est difficile de définir le dernier ordre de la société d'Ancien Régime tant il est divers. les chevaliers mettent leurs armes au service de l'Église et protègent les faibles . le clergé Le clergé est le premier ordre dans la hiérarchie sociale de l'époque moderne. La hausse du prix du pain peut entraîner des émeutes urbaines. 1. Elle est jugée par des tribunaux particuliers. elle doit verser son sang. de porter l'épée et de pratiquer la chasse. La noblesse est en revanche soumise à des devoirs. Les représentants les plus influents sont Richelieu et Mazarin. Elle a le droit d'avoir des armoiries. au moment de la montée de l'absolutisme. 1641. Charles Loyseau apporte une définition juridique des trois ordres. des abbés et des évêques ne forme qu'une petite partie de cet ordre. Chacun des trois ordres doit être complémentaire des deux autres : les moines prient pour le salut des laïcs . Les philosophes sont à l'origine de la prise de conscience que l'ancien régime est un régime injuste ne respectant pas les libertés de la population. Il écrit un Traité des ordres et simples dignités en 1610 dans lequel il décrit la séparation des trois ordres qu'il nomme aussi "états". Les paysans sont astreints aux banalités et aux corvées. les corporations. La charrette. Les prêtres de campagne vivent souvent chichement dans leur paroisse mais tiennent un rôle important de notable : ils tiennent les registres de baptême et de sépulture. tout en insistant sur l'obéissance due au roi. . ce qui représente des millions de personnes. l'impôt royal. la noblesse dispose de privilèges : elle n'est pas assujettie à la taille. Comme le clergé. composé des cardinaux. les universités et les académies sont dispensées d'une part de la charge fiscale. distribuent les sacrements comme le mariage. les membres du clergé suivent des études de théologie plus ou moins approfondies et Le haut clergé. Ex Voto de 1662. V] LES TROIS ORDRES DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE Sous l'Ancien Régime. qui sont des survivances du Moyen Âge. Les laboureurs sont cependant plus riches que les tenanciers et les ouvriers agricoles (les journaliers). Voués au célibat. L'accès aux deux premiers groupes est conditionné par des rites (l'ordination pour le clergé . en perçoit de nombreux et possède des tribunaux spéciaux (officialité) Si le clergé ne paie pas la taille et lève la dîme. les paysans cultivent la terre pour nourrir les deux premiers ordres.

En achetant des charges d'officier ou de finances. les charges militaires permettent d'échapper à la roture. Ces coutumes sont différentes selon les régions (ainsi le système d'héritage n'est pas le même en Normandie ou dans le Languedoc). La bourgeoisie cherche à imiter le mode de vie des nobles. Tiers États • Corporations • Échevinage • VII] LES MOBILITÉS ET LES RELATIONS SOCIALES Jean-Baptiste Colbert. La noblesse méprise le tiers parce qu'il travaille. tente bien de mettre de l'ordre dans cette multitude mais conserve le plus souvent les particularités. pendant la Fronde. à condition d'avoir la vocation et d'adopter la continence. — dont sont responsables des agents a dénomination. À partir de la deuxième moitié du XVIIIe siècle. 1. Certains bourgeois enrichis achètent des charges administratives qui les annoblissent. La charge de secrétaire du roi est la plus coûteuse. il parvient à se forger une belle fortune et à placer ses proches en politique • Les couches les plus modestes de la population peuvent entrer dans le clergé et profiter de ses privilèges. Le mariage est aussi l'occasion d'intégrer un ordre supérieur. mais très recherchée: c'est la "savonette à vilains". les concurrences exacerbent les inimitiés : le haut clergé porte un regard condescendant sur le bas clergé. les offices. Les solidarités entre ruraux ou entre urbains se feront jour au moment de la Révolution française. à plusieurs reprises. Religion Église catholique. Une fraction d'entre elle se montre anticléricale et reproche au haut clergé ses accointances avec la haute noblesse. (Voir la catégorie : Droit ou coutume de l'Ancien Régime) . La bourgeoisie a peur des vagabonds dans les villes. Le tout fait de la société une mosaïque. à l'administration et aux commandements militaires. Le gouvernement royal. mais aussi les religions catholique et officieusement protestante aussi. VIII] UNE SOCIÉTÉ COUTUMIÈRE Les individus et les groupes socio-économiques ont des relations réglementées par des coutumes multiséculaires qui forment en fait le droit privé. l'impot. Le roi vend ses charges pour en tirer des bénéfices mais il laisse se créer des dynasties d'officiers qui peuvent échapper à son contrôle. le territoire de la France d'Ancien Régime est quadrillé d'une hiérarchisation — France . • À l'intérieur de chaque ordre. Pourtant. Ces parvenus de la "savonnette à vilains" sont vus d'un mauvais œil par la vieille noblesse. Duc Comte Politique Conseil du Roi Secrétaire d'État Impôts (Finance) Intendant des finances Intendant général Intendance et Intendant Police et ordre Gouverneur • • • • 2. Notons pour finir que l'on peut perdre ses privilèges d'ordre : les nobles qui dérogent à leur mode de vie sont déchus de leurs prérogatives. zones . Rome et pape Province ecclésiastique et archevêque Diocèse et évêque Paroisse et curé Protestants Pasteur 3. La haute noblesse éprouve du dédain pour les petits gentilhommes ruraux. issu des rangs de la bourgeoisie. L'élite intellectuelle du tiers aspire à participer davantage à la politique. les nobles ont instrumentalisé les paysans pour les inciter à se révolter contre le pouvoir. titre et rôle précis. elle s'élève au rang de la noblesse de robe. Certaines charges municipales permettent l'intégration des bourgeois dans la "noblesse de cloche". la politique.VI] L'ORGANISATION DE LA SOCIÉTÉ PROPREMENT DITE Pour chaque domaine que sont la noblesse. etc. • Une société figée ? Les trois ordres de l'Ancien Régime ne sont pas fermés : le clergé est ouvert aux autres ordres. Pouvoir Noble Roi de France Prince du sang (Bâtard légitimé) Duc et pair. Elles sont aussi différentes selon les groupes sociaux : la noblesse et le Tiers-État bien souvent n'ont pas les mêmes règles pour les successions. sous-zones . Par contre le sud du royaume est soumis au "code Justinien" qui perpétue le droit romain. Il faut attendre la fin de l'Ancien Régime pour les voir prendre part à l'industrie et au commerce.

Jean-Jacques Rousseau établit que la démocratie repose sur un pacte garantissant l'égalité et la liberté. la société d'ordres. ils sont considérés comme des "asociaux". Durant l'hiver 88/89. Ce pacte est contracté entre tous les participants. A cet héritage du Moyen-Age. Enfin les guerres quasi permanentes sous l'Ancien Régime contribuent à renforcer l'autorité royale (nécessité de moyens financiers d'où fiscalité permanente et sans cesse alourdie). les prix agricoles ne cessent de baisser entrainant la ruine des campagnes. C'est pourquoi la politique antiprotestante de Louis XIV sera de fait approuvée. 1.IX] UNE SOCIÉTÉ CATHOLIQUE Le catholicisme est la religion de l'État et de la Couronne. Dans Du contrat social. mais il est aussi le conseiller dans les affaires privées et le directeur de conscience. Le prêtre catholique est un des rouages essentiels de la vie de la communauté villageoise ou de quartier.un fondement féodal (le roi est le suzerain suprême) . elle organise la scolarisation à tous les degrés d'enseignement. les difficultés s'aggravent. Voltaire s'attaque aux mœurs de son temps dans Zadig. c'est-à-dire l'ensemble exhaustif des citoyens. bien qu'héritier légitime du trône. Avec la famille. dut se convertir. Les Français qui ne sont pas catholiques ( les juifs et les protestants) n'existent pas légalement. les caractères de Jean de la Bruyère et les pièces de Molière dénoncent les travers du système. Mis en place à partir du Moyen-Age. X] AU SIÈCLE DE LOUIS XIV Beaucoup d'écrivains illustres ont vécu sous l'Ancien Régime et ont critiqué. Valois. il faut ajouter l'héritage de la Renaissance qui redécouvre le droit romain et la notion d'Etat souverain (le roi devient chef d'Etat). Ce que chacun perd de sa liberté naturelle à exercer son droit du plus fort permet d'établir ce contrat social. ou encore Candide. les satires de Nicolas Boileau.2) La crise économique Le royaume s'est engagé auprès des E. Lors de son sacre le roi jure de défendre l'Église catholique mais aussi d'extirper l'hérésie de son royaume. par les préceptes de l'Eglise catholique. La crise de la monarchie absolue 1.U. la paroisse est le cadre de base de la vie religieuse mais aussi civile. contre les anglais (1778) dans la guerre d'indépendance. le commerce et l'artisanat. La concurrence de l'Angleterre (plus développée) entraine des difficultés pour les manufactures. la misère se développe. La très grande majorité des Français sont guidés de la naissance (avec le baptême) à la mort (avec l'extrême-onction). De 1776 à 1787. La bourgeoisie exige de participer au pouvoir pour le rôle actif qu'elle joue dans la société. Ce pouvoir repose sur : . Bourbons) . Non seulement il distribue les sacrements. elle tient l'État-Civil (les registres de baptême). XIII] LA CRISE DE L'ANCIEN REGIME ET LA CONVOCATION DES ETATS-GENERAUX L'opposition de la bourgeoisie et les difficultés économiques précipitent la crise de la monarchie. Chaque corps de la société a son saint patron. La vie collective est rythmée par les fêtes religieuses catholiques. Le Bourgeois gentilhomme se moque de Monsieur Jourdain qui veut imiter le genre de vie des nobles. Le prix du pain augmente. XI] LES PHILOSOPHES DES LUMIÈRES Les philosophes des Lumières ont critiqués l'inégalité juridique et sociale de l'Ancien Régime. sous couvert de comédies ou de fables. elle fournit l'assistance publique avec les hôpitaux. Le chômage et les faillites se multiplient.1) La bourgeoisie remet en cause l'absolutisme Après la mort de Louis XIV en 1715. . et fait gagner à chacun liberté et égalité. XII] L’ABSOLUTISME 1. l'absolutisme repose sur le fait que le roi acquiert de plus en plus de pouvoir. Nul ne peut être roi de France s'il n'est catholique: le protestant Henri de Navarre. Les dépenses militaires s'alourdissent d'autant plus que sévit une crise économique. 1. voire glorifiée. 1788 et 1789 enregistrent deux mauvaises récoltes. Définition L'absolutisme est un système de gouvernement où le souverain (roi ou empereur) a un pouvoir sans partage ni contrôle.un fondement religieux (le roi est sacré à Reims. sauf celui de Dieu.la continuité dynastique (Capétiens. la monarchie est de droit divin). Cette Église joue le rôle de service public. il doit imiter Dieu dans son gouvernement. Les fables de Jean de La Fontaine. par la quasi totalité de ses sujets ( hormis les victimes et quelques très rares opposants).

Le manque d'énergie des souverains (Louis XVI surtout) et l'opposition des privilégiés bloquent toute tentative de réforme. la Monarchie convoque une assemblée de notables afin de leur faire approuver des réformes fiscales.Le système financier craque. Pau. A partir de juin 1788. demander la convocation des Etats Généraux. roi faible s'il en est. les manifestations se multiplient. le Parlement de Paris par la Déclaration des Lois Fondamentales du Royaume rapelle que l'impôt ne peut être voté que par les Etats Généraux et que les privilèges sont inviolables. Celui de Paris réclame la convation des Etats Généraux. Les Parlements et les Etats Provinciaux organisent la résistance contre les réformes. 40 000 cahiers sont rédigés. Cette convocation doit être interprétée comme une capitulation de la monarchie qui ne sait pas imposer sa volonté. 2. Mais à sa mort en 1774. Les tentatives de réformes et leur échec 2.2) La Révolution aristocratique et la convocation des Etats Généraux Contre le supression des Parlements. Les fermiers généraux détournent une partie importante des recettes. Turgot et Calonne. Le roi suprime de nouveau les parlements déclenchant ainsi la révolution aristocratique. La révolution aristocratique 3. chaque ordre doit rédiger des cahiers de doléances qui seront amenés aux Etats Généraux par les députés élus. Le trésor royal est vide. La campagne électorale est lancée. tentent des réformes.2) L'impossible réforme fiscale C'est la principale revendication des paysans. se développe la résistance en province par l'intermédiaire des Etats Provinciaux où l'aristocratie entraine dans son sillage la noblesse libérale et la grande bourgeoisie. 3. les rétablit pour calmer les mécontentements. Mais il échoue (aôut 1787). Louis XVI. Louis XV supprime les parlements. Sur appel du roi. deux contrôleurs des finances. Pour la première fois au monde. 3. mais ils sont renvoyés. . La monarchie capitule et convoque les Etats Généraux pour le 1er mai 1789 et la tentative de réforme qui avait provoqué la révolte est abolie et les parlements rétablis. grands propriétaires fonciers constituent la principale opposition à l'absolutisme.1) La réaction nobiliaire En février 1787. L'opposition des notables est relayée par celle des Parlements. En février 1771. Grenoble). tout un peuple prend la parole. Avec la baisse des rentes royales. provoquer des troubles.1) L'échec des réformes judiciaires Les parlements composés de nobles. L'opposition des privilégiés aboutit au déclenchement de la révolution aristocratique. faire la grève de la justice. Mai 1788. L'armée est peu sûre car aux mains de nobles la plupart hostiles. les nobles augmentent les redevances seigneuriales. Son objectif : empêcher l'installation de nouveaux tribunaux. 2. Les impôts rentrent mal. tournant parfois à l'insurrection (Toulouse.