Louis-Claude de Saint-Martin, le Philosophe "missionné

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LOUIS-CLAUDE DE SAINT MARTIN, Le Philosophe « missionné » 1743-1803

Merci Maître…, merci d’avoir accepté cet entretien à bâton rompu. Esquissons, si vous le voulez bien, à traits épars diversement colorés et nuancés par vos biographes, certaines étapes de votre parcours terrestre, en ce siècle qui fut pour toute l’Europe celui des « Lumières ».

Arts, Architecture, Sciences, Littérature, Philosophie, Magie, surtout noire, Sorcellerie sont en pleine effervescence. On se passionne bien entendu pour les astres ! Quatre villes, Bordeaux Lyon, Paris et Strasbourg marqueront votre parcours ! « Contre Paris, centre encyclopédiste, Lyon ! » Lyon devint la capitale des activités ésotériques, un foyer mystique, certainement le plus actif de toute L’Europe. Vous vous y rendez à l’invitation de Jean-Jacques Du Roy d’Hauterive membre éminent de l’Ordre des Elus Coens, vous faîtes la connaissance de Jean Baptiste Willermoz, un érudit, d’un caractère peu facile, taciturne et compassé, certainement un des plus intéressants personnages de l’ésotérisme du siècle des Lumières que l’on consultait comme un oracle. Ils vous chargent d’enseigner aux élus Coens. Willermoz était en correspondance suivie avec les plus éclatantes autorités maçonniques de l’Occident. Votre lien avec cet initié passe par votre Maître Martinés de Pasqually que Willermoz avait rencontré en 1768 et qui fut totalement conquis par son enseignement. Il vous offre gîte et couvert, très spartiates. Vos relations, seront parfois… « nuageuses », voir « orageuses » ! Vous serez tenu en curiosité un temps par les révélations d’un mystérieux « Agent Inconnu » qui fait remettre à Willermoz des cahiers qui prétendent transmettre la « doctrine de vérité », la doctrine de Jésus Christ. L’Agent secret se révèlera n’être autre que Madame de Vallière, c'est-à-dire Marie-Louise Catherine de Monspey, chanoinesse de Miremont ! C’est à Lyon que vous écrivez votre premier ouvrage en 1775, sur un

coin de table de cuisine : « Des erreurs et de la vérité, ou les Hommes rappelés aux principes de la science. » Dans les salons de cette époque, qu’ils soient parisiens, lyonnais, ou d’ailleurs, on réorganise la Société. Vous aimez bien ces lieux parfois futiles et froufroutant parce qu’on y brille, ne vous en défendez pas, quand on est jeune et bien de sa personne on aime à se faire valoir, on a un auditoire attentif ; en vous écoutant, femmes jeunes et moins jeunes tout en décolleté frissonnent de désir! Quel ravissement éprouve ces belles dames à philosopher, elles interpellent penseurs, philosophes, elles les ont tous lus ! ! Diderot leur a expliqué: « Le philosophe, c’est celui dont la profession est de cultiver sa raison pour ajouter à celle des autres ». C’est dans ces lieux privilégiés où les petits gâteaux sont si savoureux qu’on rencontre des êtres exquis autant que perfides ! N’êtes-vous pas de cet avis ?! Les salons les plus aristocratiques n’ont de cesse de vous accaparer ! Je vous rappellerais au hasard les noms de quelques unes de vos admiratrices, de vos conquêtes et protectrices : les marquises de Lusignan, de Coislin, de Chabanais, la Comtesse de Clermont-Tonnerre, la duchesse de Bourbon qui instruite par Bacon de la Chevalerie s’intégrera à la maçonnerie en 1770. Parenthèses, vous lui devrez beaucoup ! Vous composez à son attention « Ecce Homo », afin de la détourner d’une attention un peu trop marquée jugez-vous pour les Sciences occultes, le merveilleux. Vous ferez chez elle d’assez étranges et intéressantes rencontres ! Elle accueille dans son château de Petit-Bourg pèle mêle tout ce que Paris compte de mages, de prophètes, de voyantes en renom, de magnétiseurs, de somnambules, à tout ce monde se mêlent de nombreux indics bien entendu ! Malgré ses opinions très libérales la citoyenne sera emprisonnée sous la Terreur et bannie de France, exilée en Espagne, d’où elle ne reviendra qu’en 1796, ce que vous avouerez fut un moindre mal ! Aristocrate, garder sa tête pouvait relever du miracle. Vous rencontrez chez « la Bourbon », la prophétesse Suzette ou Suzanne (selon), Courselle de Labrousse qui voyait, tout comme vous, dans la Révolution, la venue d’un Age d’or. Elle avait prédit cette Révolution 10 ans avant qu’elle n’éclate. Son disciple l’évêque constitutionnel Pierre Pontard parlait lui d’un événement messianique, d’une « Révolution rêvée ! » Vous vous liez également avec Gombault, ami de tous les illuminés que comptait la capitale, il était membre des « Illuminés d’Avignon. N’auriez-vous eu dans les salons que des admiratrices ? Non ! Je citerai un admirateur inconditionnel… tenez, le Maréchal duc de Richelieu, il ne

tarissait pas d’éloges sur vous auprès de Voltaire dont vous heurtiez les idées de front ! ! Le Maréchal Duc voulut même organiser une rencontre de réconciliation qui tourna court du fait du décès de l’irascible vieillard. C’est à cette époque, 1776, que vous vous éprenez… par nécessité dirons des mauvaises langues, de la marquise de La Croix. Personnage étonnant, elle exorcisait, guérissait, voyante, elle entretenait de singulières et régulières relations avec les « esprits », elle bénéficiait de leur part d’apparitions sensibles, elle conversait avec eux. Convenez-en, la marquise avait tout pour vous fasciner ! Vous êtes en difficultés pécuniaires, et bien… elle vous accueille elle vous entretient tout bonnement, vous vous installez chez elle rue du Pot-de-fer à Paris ! Des rumeurs circulent disant qu’elle vous maltraite… Vous vous brouillez, c’est un fait… suite à « un conflit doctrinal… » vous la quittez, disons qu’une substantielle rentrée d’argent vous y aide !! Je vois, vous ne tenez pas à ce qu’on s’appesantisse sur le sujet. Votre cœur était pour les affections tendres il ne l’était point pour le mariage. Vous devez vous souvenir de ces années troublées par une grave crise agricole, … 1776, 1778. Vous voilà à Toulouse, vous y engagez par deux fois votre cœur au point d’envisager mariage ! Pour expliquer les ruptures vous argumentez que « l’homme qui reste libre n’a à résoudre que le problème de sa propre personne ; celui qui se marie a un double problème à résoudre. » Et vous avez cette conclusion, somme toute facile et dont ces jeunes personnes dépitées devront se contenter : « Je sens au fond de mon être une voix qui me dit que je suis d’un pays où il n’y a point de femme », moi Maître j’entends des voix féminines qui s’écrient : « Que voilà bien les hommes ! » Des unions passagères semblent vous avoir suffi ! Vais-je trop loin en disant cela ? « Dans « Portrait historique » vous avouez, vous formulez ce jugement sur cette société très sensuelle où vous évoluez: « J’abhorre l’esprit du monde, et cependant j’aime le monde et la société. » Vous avez tout eu pour réussir dans ces salons mondains, un esprit fin et délicat, une conversation vive, pénétrante, pleine de saillies, des manières naturellement élégantes, tout cela vous ouvre bien des portes ! Votre regard d’une grande douceur « doublé d’une âme » murmurent ces dames, trouble, fait tressaillir les cœurs de cette belle aristocratie qui papillonne et soupire en vous contemplant! Leur compagnie « pressante » ne vous laisse pas indifférent ! Votre foi et votre … naïveté… naïveté de vos sentiments, enchantent; vous enseignez, les dames se pressent autour de vous ! Dans votre âge mûr quand vous aurez acquis sur la nature de la femme des lumières moins frivoles, plus profondes, vous les honorerez d’une autre manière… et vous n’hésiterez

pas à écrire à une de vos inconditionnelles : « La femme m’a paru être meilleure que l’homme ; mais l’homme m’a paru plus vrai que la femme. » « L’homme est l’esprit de la femme et la femme est l’âme de l’homme. » Charmantes pirouettes Maître ! Un poète du XX s, Aragon a dit simplement que la femme était l’avenir de l’homme ! A qui adressiez-vous ces lignes, à la « citoyenne » B ? ... mais laquelle ?! C’est un clin d’œil ! … Vous êtes musicien, c’est une facette de votre personnage qui est peu connue ! Vous avez appris parallèlement à vos études à Pont-Levoy à jouer du violon avec un professeur, un nommé Quentin, il fera de vous un honnête amateur, vous charmerez là encore ! Vous êtes « le seul théosophe du XVIIIè siècle qui s’appliqua à des questions musicales ». Pour vous « la musique se prête à merveille pour peindre l’état du monde depuis son principe d’harmonie originel jusqu’à son état actuel de désordre et de dissonance », n’est-elle pas dîtes vous encore : « la langue première et universelle dont l’homme a perdu l’usage » C’est curieux que vous ne fassiez à aucun moment référence à Jean Philippe Rameau que vous ne pouviez ignorer… Rappelez-vous, sa querelle avec Rousseau, voyons ! La Musique possède pour vous « cette vertu essentielle de permettre à
l’homme de briser les barrières temporelles qui l’environnent, pour que les vertus d’en haut puissent le pénétrer ».Votre violon a été retrouvé dans un petit appartement que vous occupiez rue Saint Florentin à Paris.

Dans cette ville qui vous a accueilli si bien malgré vos réticences, il y a des langues qui vous taxeront de « théosophe de salon ! » Il n’empêche que votre nom est sur toutes les lèvres ne leur en déplaise ! Partout en Europe à l’exemple de Lyon, prolifèrent, s’épanouissent sanctuaires mystiques, sectes, églises avec leurs grands prêtres, leurs cultes séparés, les adeptes et les gogos, y a-t-il une telle différence, y fourmillent, en quête de merveilleux. De mystérieux personnages comme le comte de Saint Germain intriguent l’Europe.
Parmi les Ecoles célèbres qui voient le jour citons bien entendu celles de Lyon, fondée et gouvernée par le « comte Phœnix » alias Cagliostro, « le divin Cagliostro » ; celle d’Avignon, plus tard transportée à Zurich, et « suspendue » aux lèvres éloquentes d’un illuminé : Lavater qui professe la rotation des âmes et le retour de saint Jean , de Copenhague qui ne jure que par Swedenborg, de Strasbourg « nourrie » aux écrits de Jacob Boehm , n’oublions pas celle de Bordeaux attentive aux oracles de Martinés de Pasqually dont vous fûtes l’adepte, l’ami et le secrétaire bénévole après le départ du « désordonné » futur abbé Fournier, à qui il faut reconnaître une médiumnité exceptionnelle, que vous soupçonniez en fait d’être assez proche des idées de Madame Guyon, la protégée de Fénelon. Après le décès de Martinés de Pasqually, en 1774, Fournié sera gratifié de visions constantes du Maître pendant plusieurs années. Et puis pour en terminer avec ces « Ecoles », celle des Philalèthes dont les adeptes cherchaient

leur voie aussi bien chez Martinez que chez Swedenborg proches l’un de l’autre, n’en déplaise peut-être à certains qui m’ont fustigé pour avoir osé le soutenir.

Je voudrais, Maître qu’on revienne un instant sur ce Cagliostro « père adoré, maître respecté » que vous détestiez, je ne pense pas me tromper en avançant cela! Il avait fondé à Lyon une loge maçonnique s’inspirant des anciens rites égyptiens. A cette époque on ne jurait que par la mystérieuse Egypte pharaonique comme aujourd’hui on ne jure que par le Tibet ! Cagliostro pensait que les trois premiers grades de la Maçonnerie bleue ne permettaient que d’accéder à la méthode et à la voie ésotérique, que seuls les hauts grades d’une Maçonnerie supérieure permettaient d’ouvrir l’initié aux Grands Mystères de l’antiquité, et d’obtenir des pouvoirs supra normaux. Il était entouré au cours de cérémonies grandioses de très jeunes prêtresses, les « colombes » vêtues de blanc, qu’il exaltait jusqu’à l’extase pour leur faire rendre des oracles. Il usait aussi de miroirs magiques pour lire l’avenir et évoquer les morts. Au grade de Maître notamment il communiquait au récipiendaire la puissance de faire intervenir les esprits, il lui redonnait la puissance qu’il avait avant la chute du premier homme. Voilà qui n’est pas sans faire penser aux pratiques théurgiques de Jean Baptiste Willermoz et de Martinés de Pasqually… Pourquoi est-ce que j’insiste ainsi sur ce mystérieux Cagliostro? Tout simplement parce que j’ai mis la main sur un témoignage de choix qui décrit les phénomènes surnaturels qui se passaient au cours de ces cérémonies. Vous vous doutez du nom de ce témoin ? : Marquis… Marquis Louis Claude de Saint-Martin ! Vous êtes alors paré du titre de Marquis… vous les avez tous portés ! Vous retracez dans une correspondance avec Kirchberger « la cérémonie merveilleuse qui se déroula à la consécration de la loge et qui dura trois jours, les prières cinquante quatre heures. » … « Tandis que les vingt membres assemblés priaient l’Eternel de manifester son approbation par un signe visible, et comme Cagliostro se trouvait au milieu de ses disciples, le Réparateur, parut et bénit les membres de l’assemblée. Il était descendu devant un nuage bleu qui servait de véhicule à cette apparition; peu à peu il s’éleva encore sur ce nuage qui, du moment de son abaissement, du ciel sur la terre, avait acquis splendeur si éblouissante, qu’une jeune fille, présente, n’en pu supporter l’éclat. Les deux grands prophètes et le législateur d’Israël leur donnèrent aussi des signes d’approbation et de bonté. » C’est curieux cette antipathie que vous éprouvez pour le « Grand Copte »… car il vous fascine. Des correspondances attestent que vous êtes fort au courant de certaines pratiques qui autrefois menaient droit au bûcher… Je ne résiste

pas à extraire ce passage d’une longue instruction que vous adressez le 5 mai 1771 à un maître maçon postulant pour les Elus Coens : « Ex conjuration du midi pour les équinoxes, » qui commence ainsi : « Je te conjure Satan, Belzébuth, Baran, Léviathan, à vous tous, êtres formidables, êtres d’iniquités, de confusion et d’abomination, à vous tous, alerte, terreur et frémissement, prompts à ma voix et commandement, à vous tous Grands et Puissants Démons des quatre régions démoniaques »… etc. ! Je dois vous avouer que cette invocation n’est pas sans me perturber, m’inquiètent sur certains aspects de votre personnalité ! Je sais que vous étiez à l’époque de cette correspondance sous l’emprise de Martinés de Pasqually ! Vous connaissez la clé ancienne du tarot, c’est à dire le mystère des alphabets sacrés et des hiéroglyphes, hiératiques. Vous avez laissé plusieurs pentacles, l’un d’eux est la clé traditionnelle du « grand œuvre » que vous nommez « la clef de l’enfer ». Vous pratiquez, vous invoquez et tout ceci, je trouve ça merveilleux, (!) à une époque, où un malheureux prêtre, dans le but de découvrir des trésors, l’abbé Rouzic, est condamné à 20 ans de galère pour s’être livré à des pratiques de magie ! Vous écrirez plus tard à votre ami et confident Morat : « Je ne vous cacherai point que, dans l’école où j’ai passé, il y a plus de vingt cinq ans, les communications de tout genre étaient nombreuses et fréquentes, que j’ai eu ma part comme tous les autres, et que, dans cette part, les signes indicatifs du Réparateur étaient compris » Voilà un témoignage ! Il est une période de votre vie qui est pour moi assez énigmatique, et qu’il faut que nous abordions… c’est celle de la Révolution. Vous l’avez traversée sans dommage, à Dieu merci ! Durant cette période les « cidevant » étaient particulièrement désignés à la vindicte populaire et comme tous les nobles vous portiez le poids de l’ancien Régime ! Vos revenus fondent comme neige au soleil au milieu de ce marasme, mais au delà de ces difficultés du quotidien avez-vous pensé au moins une fois un instant à votre tête, et pour la sauver, à émigrer comme vous en exhortait madame de Rosenberg qui se proposait de vous emmener à Venise ! En place de songer à passer la frontière, inconscient, vous vous promenez tranquille dans les rues de la capitale livrées aux hordes sanguinaires ! Vous dîtes regretter les abus commis par la noblesse et l’Eglise, vous ajoutez : « Cet ordre social a mérité d’être renversé par la justice divine, une ère nouvelle va commencer où l’homme ramené à son point de départ ne connaîtra plus d’autre puissance que celle de Dieu. » « Il est peut-être nécessaire qu’il y ait des victimes d’expiation pour consolider l’édifice. »

La Révolution telle que vous la concevez vous apparaît irréversible, « elle lave l’esprit humain » ; elle est tantôt comme un sermon les plus expressifs qui ait été prêché dans le monde, tantôt comme une « image abrégée » du Jugement dernier, comme un moment essentiel de l’évolution du genre humain. Le bouleversement dont vous êtes témoin a pour vous un sens hautement mystique. C’est à vous que Joseph de Maistre empruntera l’idée que la Révolution est un fait surnaturel, un miracle effrayant destiné tout à la fois à régénérer le monde et à l’instruire. Vous écrivez : « Je crois voir la Providence se manifester à tous les pas que fait notre étonnante révolution. »… La Providence… c’est curieux quand même que vous n’y ayez pas vu sa « main » à Valmy ! Quelle étrange victoire !! Vous êtes confiant dans l’avènement d’une ère grandiose. Vous êtes à espérer que Dieu arrêtera les obstacles que les ennemis ne manqueront pas de semer dans cette grande carrière qui va s’ouvrir et d’où peut dépendre le bonheur des générations. Avez-vous imaginé, une fois, dans les paniers de la guillotine des têtes qui vous ont aimé ?... Pensez-vous vraiment que la Providence avait besoin d’être servie par un Maillard et sa bande assoiffée de sang, brandissant au bout de leurs piques des têtes, le sexe de la Princesse de Lamballe…
Se cacher derrière la Providence , le Bonheur du genre humain, pour tout excuser, cela conduira à bien des tragédies sanglantes d’une autre ampleur que celle de la Révolution qui ne fit si on peut dire que 60.000 victimes ! L’évêque constitutionnel Pierre Pontard, cette connaissance, lui, cherche dans l’Apocalypse, les Prophéties d’Isaïe la preuve d’une volonté divine dans ces évènements, il les interprète tout comme vous comme le prélude à une « Régénération universelle ». Dans la lignée de Rousseau vous condamnez la propriété, vous proclamez: « Qui ne travaille point n’est pas digne de vivre ! » Bien entendu vous êtes contre la peine de mort, vous vous en expliquez malgré certaines approbations !! Je vous cite : « La peine de mort n’est pas une punition, mais une destruction qui devient inutile au coupable et qui n’est guère plus profitable aux méchants qui en sont les témoins.- « Tuer est une punition qui n’effraye que l’homme de matière et amende rarement l’homme moral ». Vous n’êtes pas tellement « chaud » pour l’abolition de l’esclavage… Et puis vous affichez une curieuse attitude à l’égard du peuple, un certain mépris, presque épidermique. Vous êtes en fait un homme pétri de contradictions ! Votre nom est si célèbre, si reconnu mon cher Maître, si respecté, que l’Assemblée Constituante va vous nommer avec Sieyès, Bernardin de Saint Pierre et Berquin précepteur potentiel de l’enfant royal! Vous devez donc, quitter votre exile provincial, et vous rendre à Paris, votre ville « purgatoire ». On vous assigne en première mission de monter la garde à la porte Temple. Curieusement il n’est nulle part à ma connaissance, fait état des sentiments que vous avez pu éprouver en regard du drame de cet enfant… puis vous êtes « geôlier » dans le donjon. Si vous nous parliez de votre première rencontre… une parole murmurée: « Sire.» ? Le son de sa voix, son visage n’ont-ils jamais hanté vos souvenirs, ne vous ont-ils jamais réveillé en sursaut ?... Vous

n’exprimez rien… Combien de fois vos regards se sont-ils croisés, votre estomac ne saitil jamais noué à la pointe de l’aube ? Aucune hésitation à affirmer que vous percevez la Révolution à l’évidence comme faisant partie d’un scénario providentiel qui se déchiffre comme le signe éminemment positif de l’entrée dans une ère nouvelle. Vous accomplirez avec sérieux, je n’ose pas dire avec bonne conscience, votre devoir de citoyen mandaté. Dans la petite pièce qui vous est allouée, dans le donjon du Temple, transformée en oratoire, vous méditez pendant vos longues heures de garde, vous priez… pour l’enfant ? … Vous êtes fier dans le fond d’appartenir à la noblesse, même si vous la décriez, … nous sommes d’accord ? Votre présence à la prison du Temple,… est connue, faut-il croire que personne ne cherche à vous contacter dans le but de faire évader l’enfant royal ? Vous ne faîtes aucun geste vers l’extérieur ? Avez-vous eût vent de complots? Vous n’étiez pas sans vous apercevoir que cette prison n’était pas absolument étanche ! Les prisonniers mêlés à une foule bigarrée en sortent, y rentrent de leur propre gré pour y subir leur funeste sort ! ! Le 27 germinal de l’an II, 1794, un décret de la Convention vous relève de votre fonction. Votre dernière garde vous inspire une curieuse réflexion : « La dernière garde que j’ai monté avant de quitter paris, l’an II de la République, a été au Temple dans la cour intérieure, et au pied de la tour où est enfermé le petit capet. Je ne pus m’empêcher de faire des réflexions sur l’état des choses politiques dans le moment actuel, de regarder ce lieu où je me trouvais, comme le point de mire sur lequel portait à la fois tous les yeux de l’Europe, et de me rappeler que lorsqu’on m’avait mis sur la liste de ceux parmi lesquels on se proposait de choisir le gouverneur du dauphin d’alors, on ne pensait pas que je le garderais un jour d’une autre manière qu’on l’imaginait. » Que vouliez-vous dire par là exactement ? Il me vient une étrange idée… peut-être étiezvous, l’instrument d’une confrérie secrète d’Illuminés chrétiens, vengeresse d’un crime inique, la mort sur le bûcher de Jacques de Molay… Voyez-vous Maître, je suis étonné de voir de tels passages, où le mot « missionné », est écrit sans qu’il soulève des réactions interrogatives ! Je m’excuse, mais cette prose qu’a-t-elle d’intéressant si elle n’est pas la clé d’une porte ou de portes à forcer? ! Vous n’exprimerez aucune compassion sur le sort de la famille royale, et curieuse est encore cette phrase qui semble vouloir justifier votre passivité : « Je voue un éternel silence, une fidélité et une obéissance inviolables à tous les supérieurs et aux statuts de l’Ordre. Dans ce qui est l’objet de ce même Ordre je renonce à mon propre jugement… » Cette phrase laisse entendre que vous obéissez en cette période à une puissance supérieure…qui est ? Vous écrivez, c’est en toutes lettres, que vous êtes « missionné », que vous avez un rôle à jouer… lequel ? Vous êtes missionné par la « Providence !» Vous parlez aussi de « commissaires divins »… qui sont ces commissaires, comment reconnaître ces êtres privilégiés qui sont appelés à régénérer la société, à conduire les peuples vers l’accomplissement de leur destinée ? Vous avez cette réponse : « On les reconnaîtra à plusieurs signes, d’abord quoique semblables, par leur nature, aux autres hommes, ils s’en distingueront d’eux par la supériorité de leurs facultés et de leurs lumières. Le spectacle de l’iniquité et de l’anarchie les fera souffrir davantage, et ils éprouveront à un plus haut degré le besoin de l’ordre et de la justice, ils auront une foi inébranlable dans leur autorité ou dans leur mission, et ils emploieront toute leur énergie à la faire accepter au nom de la justice même. » Je m’exclame : SYNARCHIE !! «… les peuples, croyant voir en eux leurs libérateurs, se soumettront volontairement à leur empire, auront une foi inébranlable dans leur autorité, courrons au devant d’eux, ils s’abandonneront à leur volonté et à leur

sagesse, persuadés qu’elles attireront sur eux les dons de la bonté et de sagesse divines ». Ces lignes sont-elle de vous ou de Joseph de Maistre ?! Il vous apparaît que vous faîtes l’objet d’une « protection vigilante » vous mettant à

Il y a du vrai si on considère bien les évènements ! Un mandat d’arrêt est délivré contre vous ! Vous allez devoir la vie, à un complot mystico délirant … Eclate ce qu’on a appelé « l’affaire Catherine Théot Barenton ». Elle n’est nullement noble, elle est née tout simplement à Barenton, c’est au moment des faits une vieille femme totalement illettrée, se disant la mère de Dieu et qui catéchise dans son quartier, la Contrescarpe. Elle fut arrêtée une première fois sur plaintes et passa plus de trois années internée avec quelques adeptes. Relâchée « la martyre » fut recueillie presque aveugle par la femme Godefroid, modeste couturière qui se fit sa servante et secrétaire. Leur vie commune n’était troublée que par les visites de Dieu à son élue. Catherine Théot devenue « la mère du verbe » lisait dans les tarots, surtout pour les « politiques » inquiets de leur avenir, et elle acquit une certaine notoriété. Mais vous la connaissiez ! … chez la Duchesse de Bourbon ! Théot et sa charitable secrétaire vécurent 10 ans en toute tranquillité jusqu’à ce que sur une dénonciation en 1793 la soupçonneuse police de Chaumette perquisitionne le petit logement que les deux femmes occupaient. On y trouva des brouillons de lettres, L’un de ceux-ci entre autre déclancha tout, et vous sauva ! Je lis : « J’ai l’honneur de vous écrire ceci, comme j’ai beaucoup de confiance en vous et que vous aimez à faire les œuvres de Dieu, c’est pourquoi que Dieu de confiance en vous et que vous aimez à faire les œuvres de Dieu, c’est pourquoi que Dieu vous a choisi pour être l’ange de son conseil, et pour être le guide de sa police, et pour être le guide de sa milice pour les conduire dans la voie de Dieu … Je vous prie de prier l’assemblée de faire faire des processions, afin que le Seigneur nous envoie de la pluie… et faire faire un mandement qui soit signé de l’assemblée… » Si l’on suppose, et pourquoi pas que cette requête était adressée à « l’Incorruptible » qui fréquentait, et c’est avéré, la soupente, il y avait matière pour ses ennemis à le railler, n’était-il pas aussi appelé dans certains feuillets « ange du Seigneur » « guide des milices célestes »… On dit Maître que vous aussi vous vous faisiez tirer les cartes par la prophétesse… Vous y avez rencontré forcément dom Gerle, moine chartreux, brillant orateur, médium et guérisseur qui avait été député du Tiers Etat, il ne jurait que par « dame Catherine ». Vous y avez croisé le « guide des milices célestes » dont la célèbre mademoiselle Lenormand, autre voyante renommée, racontait à qui voulait l’entendre qu’il frissonnait et pâlissait à la vue du 9 de Pique! Votre adhésion à cette « secte », ce « cercle » n’aurait rien
l’abri des purges...

d’étonnant car vous avez toujours recherché à recevoir des initiations, à droite, à gauche. Cette Catherine Théot « La mère de Paris » comme tout le monde la surnommait alors, proclamait qu’elle était la nouvelle Eve, la mère de Dieu, Jésus Christ ! Elle se disait destinée à enfanter à 70 ans le nouveau Messie dont le trône devait s’élever en face de l’église Ste Geneviève à Paris et qui serait vu de tout l’univers. Loin d’étouffer l’affaire les ennemis de l’Incorruptible donnèrent à ces ragots démentiels les proportions d’une conspiration de fanatiques qui avait à sa tête le « colosse » de la Révolution. Marc GuillaumeAlbert Vadier, ennemi juré de Robespierre n’hésite pas à rattacher le tyran à la vieille prophétesse, il brandit les brouillons trouvés où il est dit entre autre également que Robespierre a pour mission de proposer une « Constitution surnaturelle » en prélude à la « Régénération universelle » . Ce complot rocambolesque monté en épingle marque la « chute » du « Grand Moïse », son parti est décapité… au sens propre, c’est la fin de la Terreur. Avecce qu’on a appelé la « retraite de Robespierre », et la réaction thermidorienne, votre inculpation tourne court, on oublie les chefs d’accusation vous concernant vous serez même nommé enseignant à l’Ecole Normale dont le but est de former les professeurs de la nouvelle France. CetteEcole vous apparaît bientôt comme ayant un but sinistre, « l’établissement de l’athéisme et la doctrine de la matière dans toute la République ».
Qu’aviez vous pu donc faire ou dire qu’on ait voulu faire rouler votre tête? Vous aviez semble t-il porté ombrage aux autorités du jour en proclamant peut-être un peu trop « fort » chez la Duchesse de Bourbon, pardon, chez la citoyenne Bourbon, ces trois mots : « Liberté, Egalité, Fraternité » qui devaient pourtant devenir le programme de la Révolution…, c’est ce qui est rapporté par Louis Blanc dans son Histoire de la Révolution. Vous avez bien été, c’est vrai, à deux doigts de comparaître devant le tribunal révolutionnaire c'est-à-dire de monter tout bonnement à l’échafaud ! Vous direz plus tard que sous la Révolution une Puissance surnaturelle vous avez pris sous sa protection, et vous écrivez que Dieu est votre passion, vous ajoutez sans vergogne : « J’aurais pu dire avec plus de justice, que c’est moi qui était la sienne, par les soins continus qu’il m’a prodigués et par ses opiniâtres bontés pour moi, malgré toutes mes ingratitudes ; car s’il m’avait traité comme je le méritais, il ne m’aurait pas seulement regardé. » Pardonnezmoi Maître, mais quel orgueil ! Il est vrai à votre décharge que presque tous les grands mystiques se sont bercés d’une telle illusion … Nous avons dit : « propos à bâton rompu ! » Venons en à votre arrivée dans ce monde terrestre !

La naissance : Vous voyez le jour à Amboise, le 18 janvier 1743 dans une famille anoblie en 1672 par le roi Louis XIV. Noblesse peu fortunée, mais dont vous tirerez toujours une grande fierté, ce qui ne sera pas sans mettre en évidence certaines contradictions avec votre idéal socialo mystique. Vous êtes baptisé le 19 janvier 1743 en l’église Saint Florentin d’Amboise ! Vous êtes le quatrième rejeton d’un 1er brigadier des Gardes,

Chevalier de Saint Louis, qui assurera dès 1769 les fonctions de « maire avocat » dans votre ville natale. Hélas vous perdez votre mère très jeune, vous avez 3 ans. Votre père se remarie, le foyer est recomposé et votre belle-mère est pleine d’amour pour vous, elle vous “enchanta” direz-vous. Vous recevez une éducation religieuse que vous qualifierez “d’éclairée”. Un portrait physique qui a été fait de votre personne et qui les résume tous ! Ne protestez pas, acceptez la réalité ! « II était beau de visage et élégant dans sa proportion. Il était d’une apparence si délicate, qu’on a pu dire : « on lui a donné de corps qu’un projet. » Apparence délicate qui venait d’une santé fragile. C’est reconnu votre âme est tendre et aimante, il émane de votre personne une sensualité charmeuse, clé de bien des coeurs. Pour le caractère… Maître, je vous cite : « J’ai été gai, mais la gaîté n’a été qu’une nuance secondaire de mon caractère ; ma couleur réelle a été la douleur et la tristesse. » J’ajouterai une tristesse sans larmes, vos amis prétendent que vous n’en n’avez jamais versé une seule sur la mort d’une personne vous fut-elle très chère car vous avez toujours considéré la mort comme un avancement, d’ailleurs en parlant vous l’appeliez: « l’autre vie. » Pour rappel, vos études. Après avoir eu un précepteur, vous faites vos humanités au collège de Pont-Levoy. Votre père désire ardemment que vous deveniez magistrat, carrière toute tracée avec un grand-oncle Conseiller d’Etat, dont la charge aurait pu un jour passer à vous par droit d’héritage, mais vous éprouvez pour le Droit, je dirais, une profonde aversion paralysante! Mais en fils obéissant vous sortez diplômé de la Faculté de Droit de Paris. Vous occupez pendant 6 longs mois de calvaire l’office d’avocat du roi Louis XV au baillage et siège présidial de Tours. Vous le dîtes, vous avez beau faire des efforts en assistant aux procès, vous ne savez jamais qui a gagné ou perdu ! Je devine à l’expression de votre visage que cette période ne vous a laissé aucun bons souvenirs! Vous avez, désespéré, pensé au suicide par deux fois en cette période… n’est-ce pas exact ? … Il ressort de cette pénible expérience judiciaire une façon de voir la Justice qui vous correspond parfaitement: « Là où l’homme ne voit que lois, « la Règle », la vraie, est celle contenue en chacun de nous, celle qu’utilise le vrai Régulateur, le Grand Réparateur des maux humains. » De par vos lectures d’adolescent, Montesquieu, Rousseau, Voltaire, on perçoit la pente naturelle de votre esprit pour tout ce qui touche à l’homme. Brûlons des étapes ! Dans le cadre de ce XVIIIs. turbulent…, non, je n’ai pas oublié Maître ! J’y viens ! C’est en 1784 …, exactement, le 4 février,

que vous êtes admis dans la « Société de l’Harmonie » fondée par Franz Anton Mesmer qui se proposait « de rétablir l’harmonie primitive qui régnait entre l’homme et l’univers » grâce au magnétisme animal. Ce qu’enseigne le docteur vous passionne. Le postulat de base est celui de Cornélius Agrippa : « L’homme a tout en lui : le poids, la mesure, le nombre, le mouvement, les éléments et l’harmonie. » Cette Société a une succursale à Lyon, s’y côtoient des rosicruciens, des kabbalistes, des alchimistes, des théosophes, des théurges faisant partie de l’Ordre maçonnique des « Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte » fondée par Jean Baptiste Willermoz. On enseignait chez Mesmer l’influence mutuelle qu’il y avait entre les corps célestes et les corps animés, et l’effet alternatif qui en découlait pouvait être considéré comme un flux et un reflux créant un « Egrégore », cohésion intime entre hommes et femmes. Cohésion si intimement poussée que la police crut bon un jour d’y mettre bon ordre !! Mais au-delà du caractère pris par les baignades prescrites par le docteur, le langage était bien proche de celui que Martinés de Pasqually tenait à ses disciples. A cette exception près, que le magnétisme était chez Mesmer, tout animal ! Oserais-je vous demander si vous avez participé à ces « trempettes » communautaires mixes dans les célèbres baquets ? Bon, … je n’insiste pas ! Avant cette adhésion enthousiaste vous avez participé en 1780 à la fondation de la « Société Philanthropique » une institution à vocation sociale de la franc-maçonnerie à laquelle vous étiez encore attachée. Le social vous a toujours interpellé ! Reparlons musique, j’y repense ! Savez-vous que le docteur Messmer passa commande à Mozart, alors âgé de 12 ans, d’un Opéra : « Bastien et Bastienne »? Mais revenons à votre parcours. Vous mettez fin à vos fonctions d’avocat vous allez vous tourner vers la carrière militaire qui vous paraît être plus à votre convenance, elle vous laissera plus de temps libre. Grâce à la protection de monsieur de Choiseul, en 1765 on vous attribue un brevet de sous-lieutenant au régiment de Foix Infanterie, cantonné à Bordeaux, au château Trompette. Vous avez alors 22 ans. Vous resterez sous les armes 6 années, vous serez nommé lieutenant, en 1769. Le temps est à la paix, une paix précaire, mais une paix qui vous évite le baptême du feu ! Vous faîtes des passages en garnison à Lorient, Longwy, Saint Omer, Lille. Vous vous êtes lié d’amitié avec un officier de votre unité, Monsieur Pierre André de Grainville, franc-maçon, initié dans la loge d’un certain Martinés de Pasqually dont vous direz plus tard devoir votre entrée dans « les vérités supérieures. » Vous ajouterez que sur cette Terre deux hommes vous ont profondément marqué, Pasqually et le

Cordonnier de Görlitz : Jacob Boehm. J’allais oublier également votre amitié pour un autre officier, le capitaine Champoléon. Les autres personnages que vous avez côtoyés n’avaient pour la plupart qu’un but, direz-vous, devenir « Maîtres » alors qu’ils n’étaient pas même en état d’être disciples. Vous ne pensiez probablement pas à Eckashausen en disant cela ! Je me permets de vous rappeler qu’il fut l’un des meilleurs représentants de ce que vous avez appelé « la voie cardiaque », et qu’il joua un rôle considérable dans la théosophie chrétienne, eût un rôle prépondérant dans la diffusion en Europe de votre message spirituel.
Monsieur de Grainville... oui... revenons à lui, il vous fait donc connaître celui qui deviendra comme vous le dîtes votre Maître et ami, Martinés de Pasqually. Vous êtes initié maçon à Bordeaux aux“Élus Coens“, en 1768. Vous devenez rapidement le secrétaire bénévole et zélé du Maître fondateur, « Grand Souverain de l’Ordre des Chevaliers Maçons Élus Cohen de l’Univers.” Pardonnez-moi mais le titre est ronflant, j’allais dire, théâtralement pompeux. Le Maître meurt en 1774 à Saint Domingue, où il est parti recueillir dit-on un héritage. Tout ce qui touche à la vie de Martines de Pasqually reste flou ! Ce qui ne peut être mis en doute c’est que vous perdez celui qui fut le premier de vos guides spirituels, « votre premier Instructeur » comme vous ne cesserez, de le rappeler. Cette amitié admirative ne vous a pas empêché d’exprimer au fil du temps de fortes réticences face à ses pratiques théurgiques, pratiques qui d’ailleurs lui causèrent quelques déboires en particulier chez des « Frères » toulousains au cours d’une Tenue mémorable qui s’acheva par son expulsion manu militari ! L’enseignement de Martinés peut lapidairement se résumer ainsi : que l’homme soit Dieu et soit appelé à redevenir Dieu. L’homme déchu se souvient des cieux, et grâce à des pratiques théurgiques il doit retrouver sa grandeur passée et son pouvoir de commander à tous les esprits, bons ou mauvais. Vous vous détournez à la longue de l’aspect magique, trop théâtral, du système Coen, vous direz même trouver la Voie dangereuse. Vous en viendrez à considérer que les rituels complexes ne sont rien en comparaison de l’attitude intérieure que l’homme doit avoir lors de sa « quête ». C’est par ses mérites propres, dont seul Dieu est témoin, que le “cherchant” spirituel peut prétendre à

la Réintégration. Ca
n’est qu’à la date présumée, j’insiste sur ce « présumé », du décès de Martinés de Pasqualy, que vous exprimerez très ouvertement votre rejet de sa théurgie. A Lyon en 1784 la rencontre l’homme qui soulève l’engouement ne sera pas sans vous rappeler dans les « pratiques » votre « premier Maître » ! Il s’agit de Cagliostro !! Décidé d’avoir vos coudées franches, vous quittez l’uniforme en 1771, pour vous consacrer à ce que vous appelez la « Cause » que vous avez épousée, à son enseignement. Vous faîtes un crochet par la Touraine natale, puis vous allez à Paris! Vous parcourrez une grande partie de la France et de l’Europe en compagnie princière. Vous rencontrez des philosophes, des mystiques. En Angleterre, vous êtes reçu par Best, vieillard mystique qui souleva pour vous dit-on les voiles de l’avenir. Vous vous liez avec William Law, traducteur anglais des œuvres de Jacob Boehm, on dira que vos œuvres

sont en harmonie, se calquent. Vous y rencontrerez aussi une femme tout à fait remarquable: Jane Lead, curieuse des « précieux mystères » qui hantent votre esprit. En Angleterre vous rencontrez en fait surtout des aristocrates gagnés aux sciences secrètes, à l’ésotérisme, qui se sont installés en Angleterre. C’est au retour de ces voyages que vous vous séparerez définitivement de la maçonnerie, et que vous marquerez le désir que votre passage y soit jusqu’à effacé, « votre cœur et votre esprit n’y ont vraiment jamais été présents! » avouez-vous. Un moment de curiosité, un espoir par trop déçu ? Votre père tombe malade, une soudaine paralysie et vous rentrez au plus vite en France le 20 juillet 1787. Il se rétablit, vous reprenez vos voyages : l’Italie via Lyon, où vous ne vous attardez pas! Par contre vous vous « attardez » à Chambéry où vous êtes chaleureusement accueilli par Joseph de Maistre ; enfin Rome ! Vous avez 48 ans quand vous posez vos malles dans la capitale Alsacienne et là vous y rencontrez une personne dont vous allez vous éprendre, elle est séparée d’un mari volage, tout est donc pour le mieux ! Vous souriez ! Vous ne pouvez qu’en convenir ! C’est madame Charlotte de Böecklin, née de Roeder elle a votre âge, c’est une grandmère encore douée d’une grande grâce extérieure et d’une très grande spiritualité. Vous allez bientôt avoir une tendresse passionnée pour cette « chérissime » Charlotte. Tendresse qui finira par être… payée de retour si vous me permettez l’expression, vous allez vous installer chez elle. Vous écrivez : « J’ai dans le monde une amie comme il n’y en a point ; je ne connais qu’elle avec qui mon âme puisse s’épancher tout à son aise. » Mais au-delà de cette passion…, elle fait office de messager céleste en vous faisant connaître les écrits du cordonnier mystique : Jacob Boehm. Enthousiasmé vous allez entreprendre la traduction de ses ouvrages, et pour cela vous apprenez l’allemand. Ce théosophe, vous le dîtes, sera pour vous « un abîme de connaissances et de profondes vérités ». Vous ne manquerez pas de professeurs pour apprendre sa langue ! Vous en arriverez à traduire l’« Aurore naissante. » A cette époque vous incliniez vers Swedenborg cet extraordinaire savant visionnaire suédois qui a défié les chroniques, vous avez été initié à sa doctrine par son neveu le chevalier de Silferhielm qui fréquentait avec d’autres érudits de qualité le salon de madame de Boecklin. On dira même que votre « Nouvel Homme » a plus subi l’influence du Suédois que celle du cordonnier de Görlitz. Vous vivez à Strasbourg 3 années de bonheur, les femmes vous entourent, encore elles, toujours elles ! ! Votre charme les subjugue toujours, vous vous souvenez sûrement de la baronne d’Oberkirsch ? Par deux fois la Providence vous aura sauvé la vie durant la période révolutionnaire ! La première fois : Saint Juste sévit à Strasbourg, la guillotine y fonctionne, « Les têtes tombent comme les ardoises un soir d’orage », mais vous échappez aux diligents commissaires du peuple, votre père malade se croyant à l’article de la mort réclame votre retour auprès de lui, vous lui « obéissez ». Cette obéissance vous épargnera le couperet ! Ce départ vous ulcère, vous écrivez : « Il fallut quitter mon paradis pour aller soigner mon père. La bagarre de la fuite du roi me fit retourner de Lunéville à Strasbourg, où je passai encore quinze jours avec mon amie ; mais il fallut en venir à la séparation. Je me recommandais au magnifique Dieu de ma vie pour être dispensé de boire cette coupe; mais je lus clairement que, quoique ce sacrifice fut horrible, il fallait le faire, et je le fis en versant un torrent de larmes. » (?!) Vos frères ou sœurs sont-ils décédés pour que votre père fasse ainsi appel à vous ? En 1797 vous retournerez à Strasbourg, mais peu de détails sur ces retrouvailles… et en fait eurent-elles bien lieu ? Disons qu’Amboise c’est pour vous l’Enfer, votre père a toujours été fermé aux idées que vous nourrissiez et avec l’âge cela ne s’est guère amélioré ! « Tout ce qui tenait à

l’esprit lui était antipathique », écrivez-vous. Vous lui consentez en fils soumis de rester auprès de lui jusqu’à sa mort. Votre cœur, toutes vos pensées sont avec Charlotte, vous puisez votre force dans les lettres qu’elle vous envoie, « Que chacun reste dans la vocation où Dieu l’a appelé » vous écrit-elle. Vous êtes amenés à autocensurer vos correspondances, on traque les ennemis de la Révolution ! Ses lettres ne vous empêchent pas d’éprouver des moments de désespoir, de ressentir les « secousses du néant.» Une année horrible passe ainsi. Ni les peines de la solitude ni les douleurs d’une si cruelle séparation ne peuvent expliquer chez un homme comme vous tant de sombres images et de si singuliers ressentis… Dans « Portrait historique » Matter écrit : « J’ai cru remarquer qu’il existait sur lui un décret de la Providence qui lui permettait d’approcher du but sans pouvoir le toucher ; mais que dans l’année 1792, précisément celle où il a tant souffert, il a connu, par une révélation expresse, cet acte de la volonté divine, sans lequel il aurait percé plus loin qu’il ne convient à une créature humaine, et aurait dévoilé à la terre des mystères destinés à lui rester cachés encore longtemps. » Voilà Maître, pardonnez-moi d’avoir ravivé ces souvenirs. Pour la seconde fois de votre vie vous succombez à la tentation du désespoir. Votre vie vous apparaît alors si sombre que les générations vous entourant vous semblent comme des corps sans âme, des cadavres, et des cadavres, Dieu sait, il y en a eu ! Vous vous comparez en continuant à vous consacrer à votre œuvre malgré tout, à une sorte de musicien qui avec son archer jouerait des valses et contredanses pour un bal de cimetière ! Une lueur pourtant ! Vous êtes mis en relation épistolaire sur recommandation de madame de Boecklin avec monsieur de Kirchberger, baron Liebisdorf qui appartient justement à l’école de Jacob Boehm… C’est un notable bernois d’une grande intelligence et d’une grande culture. Il vous intéresse, vous passionne, voir vous amuse malgré vos sombres pensées en vous montrant comment les idées peuvent devenir des personnages fabuleux, comment la légende se substitue à la métaphysique. Vous échangez vos portraits. Cette amitié ne sera pas sans brouilles passagères, sur des sujets touchant à la Vierge Marie, et à la divine et sainte Sophia. Votre propension naturelle à une tristesse permanente a fait dire à Matter: “ Né du monde, et l’aimant, il était toujours spirituel et gai quand il convenait de l’être; d’ordinaire théosophe grave, humble avec l’air d’un inspiré.” Cela vous fait sourire. Vous avez toujours été adulé, apprécié, vous le savez ! Vos « Pièces philosophiques » en 1771 ont déterminé votre stature dans tous les milieux, ésotériques, et occultistes. Dans les salons où l’on débattait, vous étiez une référence incontournable! Toute cette effervescence mondaine autour de votre personne n’affectera en rien votre détermination spirituelle ! La tourmente passée, on va se disputer à nouveau votre personne dans les plus élégants salons, ceux-ci n’ont plus droit de cité à Paris, ils ont émigré en Province, mais qu’importe ! La noblesse libérée des geôles par décret, de retour d’exil au fil du temps s’y presse. Autour de votre personne se constituera un groupe informel qui prendra le nom de « Cercle Intime », de « Société des Intimes » La main de l’homme retarde la marche de la Providence, la Révolution s’est figée. Votre regard se tournera alors vers « l’étonnant Bonaparte », il fait surgir en vous un nouvel espoir. Après la bataille de Marengo vous allez le regarder comme un instrument temporel des plans de la Providence, vous lui attribuez à lui aussi une « mission divine ! » Vous résumez dans votre autoportrait les 4 influences mystiques qui vous ont le plus fortement imprégnées : “c’est à l’ouvrage d’Abbadie intitulé “L’Art de se connaître”

que je dois mon détachement des choses de ce monde. C’est à Burlamaqui que je dois mon goût pour les choses naturelles de la raison et de justice de l’homme, c’est à Martinés de Pasqualis que je dois mon entrée dans les vérités supérieures. C’est à Jacob Böhme que je dois les pas les plus importants que j’aie fait dans ces vérités »… « J éprouvai pour eux une sensation vive et universelle dans tout mon être que j’ai regardé depuis comme l’introduction à toutes les initiations qui m’attendaient ». Ce « Portrait de Saint Martin fait par lui-même » fait partie de vos œuvres posthumes…Votre sœur devenue la marquise d’Estenduère chargera vos amis Prunelle de Lière et Gilbert de la publication de ces manuscrits. Sur la fin de votre existence terrestre vous vous « retirez» de ce monde en affirmant qu’il vous est étranger, il ne vous appartient ni par votre âge ni par votre langue, ni par vos idées. J’ai le sentiment, voyez-vous que vous ne vouliez pas toucher du doigt un drame, une douleur intime qui dépassaient l’abstrait d’une belle théorie! Vous avez pris ouvertement fait et cause pour un séisme, que vous pensiez être d’origine divine, qui devait renverser « un ordre social qui ne serait pas rétabli et disparaîtrait bientôt des lieux où il existait encore ». C’était une ère nouvelle pour l’homme…« La Révolution a lavé l’esprit humain de sa ténébreuse apathie, et a remis la liberté, comme les autres potentialités humaines en activité. » Encore : « La Providence saura bien faire naître du cœur de l’homme une religion qui ne sera plus susceptible d’être infectée par le trafic du prêtre et par l’haleine de l’imposture… Et puis, ceci dit vous vous « retirez » le monde vous devient étranger! Cette façon d’avoir un jugement sur un Ordre social et de prophétiser son avenir rayonnant est l’expression pour moi de cette naïveté utopique qui a tant plu et fait sourire dans les salons! … Cette ère nouvelle qui devait mener à l’apothéose de l’homme, cette ère qui vous a fait tant chaud au cœur a donné naissance à des crimes tous plus horribles les uns que les autres où je refuse catégoriquement de voir l’ombre d’une volonté divine ! … Je me suis un peu emporté, j’ai peut-être eu des propos de Procureur, mais je vois dans vos paroles une diatribe qui est l’expression d’une sorte de marxisme léniniste avant la lettre ! Oui, je m’emporte, je le reconnais, en point de départ nous avons un enfant dont les parents sont assassinés devant une populace en délire ! Si nous parlions des inimitiés que vous eûtes ! Elles ne vous ont guère déstabilisé ! Il y eût en tout premier lieu celle de monsieur de Voltaire, et sur le tard celle de monsieur de Chateaubriand, que vous admiriez. La lecture de son « Génie du christianisme » vous fit une forte impression. Vous n’eûtes de cesse de le rencontrer. C’est grâce au peintre Neveu que ce souhait pût se concrétiser. Monsieur de Chateaubriand relate votre entrevue ; « Au cours du dîner monsieur de Saint Martin s’échauffant se mit à parler en façon d’archange ; plus il parlait, plus son langage devenait ténébreux. » Vous aviez promis, c’est Neveu qui le rapporte, qu’au cours de ce dîner se manifesteraient des choses extraordinaires, mais il ne se passa rien. Cette soirée eût lieu le 27 janvier 1803. Une entrevue sans relief pour l’un comme pour l’autre, une déception ! Plus tard Chateaubriand dira : « Monsieur de saint martin était un homme d’un grand mérite, d’un caractère noble et indépendant. Quand ses idées étaient explicables, elles étaient élevées et d’une nature supérieure. » Il y a une pointe d’ironie ! Dans ses « Causeries du lundi » rétrospectivement si je puis dire, monsieur SainteBeuve vous donne une place honorable, il rapporte de vous une fine peinture où se glisse une pointe de malice : « monsieur de Saint Martin mérite une étude ou du moins une première connaissance même de la part des profanes comme nous qui n’aspirent point à pénétrer dans ce qu’il a d’obscure… C’est une noble nature, une douce et belle âme qui a

de sublimes perspectives dans le vague, des éclairs d’illumination dans le nuage ; qui excelle à pressentir sans jamais rien préciser, et sait atteindre en ses bons moments à des aperçus d’élévation et de sagesse ; » Joseph de Maistre, qui fut l’un des fondateurs du Régime Ecossais Rectifié a rendu hommage à votre caractère et à votre talent d’agitateur de foule ! C’est ainsi que devant une assemblée admirative de 2000 personnes vous n’avez pas hésité à contrer brillamment l’ancien ministre de la Convention Garat, alors professeur dans les Ecoles normales. Vous fûtes heureux d’annoncer à votre ami bernois Kirchberger : « J’ai jeté une pierre dans le front d’un Goliath ! » Ici transparaît bien l’aspect provocateur, et justicier de votre personnalité. Vous présentez à l’observateur plusieurs facettes secrètes et contradictoires qui peuvent échapper à trop d’admiration ! Je plaisante ! Les années vous apportent ce que vous appelez le « spleen de l’homme », vous spécifiez bien que ce spleen n’est pas celui des anglais. Vous précisez : « celui de nos voisins d’Outre-manche rend sombre et triste, le vôtre vous rend intérieurement et extérieurement tout couleur de rose ». Chaque pas que vous faîtes dans la vieillesse est salué comme un acheminement non pas vers la délivrance mais vers le couronnement des joies qui vous ont accompagné dans ce monde. J’ai un pincement au cœur en repensant à tout ce sang versé que vous avez approuvé, fusse au nom de la Providence ! … Est-il nécessaire d’admettre les choses les plus contestables, les plus intolérables en vue de la seule réalisation d’un plan, d’un ensemble concerté, élaboré dans l’optique d’un on ne sait quel bonheur qui se perd dans une fuite sans fin ! Comment synthétiser en quelques mots votre parcours terrestre ? ... Une vie tout entière tournée vers la jouissance anticipée du ciel, à partir de la doctrine de votre ami, Martinès de Pasqually contenue dans son « Traité sur la Réintégration des êtres. » Vous dîtes que nous sommes tous “veufs,” veufs de la Sagesse, de la Sophia et que notre tâche est de nous remarier! Et que c’est après l’avoir épousée, et d’abord cherchée, puis courtisée que nous pourrons engendrer le Nouvel Homme en nous. En 1803 vous eûtes quelques avertissements d’un ennemi physique qui avait emporté votre père. Vous écrivez : « Ma soixantaine m’a ouvert un nouveau monde. Mes espérances spirituelles ne vont qu’en s’accroissant. J’avance grâce à Dieu, vers les grandes jouissances qui me sont annoncées depuis longtemps et qui doivent mettre le comble aux joies dont mon existence a été constamment accompagnée dans ce monde ». Le 23 octobre vous vous éteignez à Aulnay à La Colinière la maison de campagne de votre ami le sénateur Lenoir Laroche en recommandant à vos amis de vivre dans l’union fraternelle et dans la confiance en Dieu. A 23 heures vous les quittiez. J’entends par delà les gémissements des agonisants de la Terreur... “Il faut imiter le Christ en faisant le bien, subir le mal, donner à autrui son temps, ses forces, son intelligence, son amour; vivre dans le monde avec le monde, travailler en pleine pâte cette humanité dont il est le levain, telle est la tâche de l’homme de Désir. La seule Initiation, la vraie, est celle par laquelle nous pouvons entrer dans le cœur de Dieu et faire entrer le cœur de Dieu en nous pour y célébrer, sceller, un mariage indissoluble qui nous fait l’ami, le frère et l’époux de notre Divin Réparateur. Il n’y a pas d’autres moyens pour arriver à cette initiation que de nous enfoncer de plus en plus jusque dans les profondeurs de notre être et de ne pas lâcher prise, que nous ne soyons parvenus à en sortir la vivante et vivifiante racine.”... Vous avez aussi magnifiquement indiqué ce que devrait être utopiquement la vraie démarche de tout homme de bonne volonté, de « Désir »: “Exalter ce qu’il y a de meilleur en l’homme; l’admiration, l’amour, la solidité des rapports humains, et la présence du grain de sénevé enfoui dans le cœur de chacun,

mais qui doit nous porter jusqu’aux cieux, transfigurer la nature même, et rendre à l’homme sa splendeur passée.”... Être un « homme de Désir » !... Vous l’avez été passionnément permettez moi de dire : sur tous les plans…! Je sais bien qu’André Tanner dans une anthologie de vos oeuvres dit qu’il faut restituer à ce mot “Désir”, dans notre esprit toute sa pureté, bien entendu, toute sa portée. “Le désir est le propre de l’homme, le signe de sa misère et de sa grandeur. De sa misère, quand il porte l’homme à se dégrader, de sa grandeur lorsqu’il le porte à s’élever spirituellement.” Il nous faut conclure ! Bien des poètes et écrivains ont subi votre influence, à l’Est, à l’Ouest, au Nord, au Sud ! Je citerais : Honoré de Balzac, Sainte Beuve, Gérard de Nerval, et d’une manière générale la plupart des penseurs spiritualistes du XIX s. Une synthèse… l’expression est peut-être mal choisie ! Votre système, à la manière de Gavroche : votre « truc » il a eu pour but d’expliquer tout par l’homme, clé de toute énigme, image de toute vérité. Vous soutenez que pour ne pas se méprendre sur l’existence et sur l’harmonie de tous les êtres composant l’Univers, il suffit à l’homme de se bien connaître lui-même, parce que son corps a un rapport nécessaire avec tout ce qui est visible. C’est dans l’étude de ses facultés physiques dépendantes de l’organisation de son corps, des ses facultés intellectuelles dont l’exercice est souvent perturbé par les sens, les objets, ses facultés morales où sa conscience qui suppose en lui une volonté libre, c’est dans cette étude que l’homme trouvera en lui-même tous les moyens nécessaires d’y arriver. C’est ce que vous appelez si joliment : « la Révélation naturelle ». Je vous sens fatigué… aussi vais-je me retirer sur la pointe de vos souvenirs ! Peut-être m’accorderez-vous un autre entretien plus tard, alors je vous ferai entendre les cris d’un monde comme le vôtre, s’enivrant au parfum acre des incendies, et de la poudre, tandis que les crachats rouges de la mitraille siffleront, qu’une folie nourrie à l’utopie broiera des millions d’hommes. Des chœurs d’enfants estropiés, déguenillés, chanteront un opéra fabuleux sur un livret d’apocalypse. « Ah ça ira, ça ira, ça ira » « tous les aristos à la lanterne » « Tous ces révoltés n’en sont pas moins vos frères ne l’oubliez pas ».