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WERNER SOMBART

LES JUIFS

ET

LA VIE ÉCONOMIQUE

TRADUIT DE L'ALLEMAND AVEC L'AUTORISATION DE L'AUTEUR

PAR LE Dr S. JANKELEVITCH, 1923

Nouvelle édition grand format

Éditions Saint-Remi
– 2012 –
Éditions Saint-Remi
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NOTE DU TRADUCTEUR

Ancien professeur à l'Université de Breslau, actuellement professeur à Berlin, Werner Sombart est
aujourd'hui un des représentants les plus autorisés de la science économique en Allemagne.
Rompant avec les traditions de l'école économique classique, s'écartant sur beaucoup de points de
l'école historique, représentée par Schmoller et ses élèves, et à plus forte raison de l'école purement
mathématique, Sombart professe un large relativisme économique.
D'après lui, il n'existerait pas de théorie universelle, susceptible d'expliquer la vie, l'activité écono-
miques en général. A chaque époque, à chaque période économique convient une théorie différente.
L'explication des phénomènes économiques qui avait prévalu entre le XVIe et le XVIIIe siècles était té-
léologique. Rien de plus naturel, dit Sombart, étant donné la réglementation voulue, l'organisation
consciente auxquelles avaient été soumises l'activité et les relations économiques dans l'État policier,
paternellement protecteur, de l'époque dont il s'agit.
De nos jours, la conception téléologique des phénomènes économiques a fait place à leur concep-
tion causale. Mais on aurait tort de conclure de cette substitution à la supériorité de celle-ci sur celle-
là : de même que la conception téléologique convenait à un régime fondé sur la subordination de la
vie économique à la réglementation administrative, la conception causale est la seule qui convienne à
une organisation économique fondée sur la liberté et l'individualisme, soumise aux lois du marché,
dont l'action s'exerce avec la rigueur des lois naturelles.
Il y a toutefois une différence essentielle entre les faits économiques et les phénomènes naturels.
Tandis que ceux-ci présentent des rapports constants et immuables, la science sociale et économique
doit tenir compte de ce fait élémentaire que les phénomènes sur lesquels portent ses recherches su-
bissent des changements incessants, mais n'affectant ni au même degré ni en même temps tous les
phénomènes à la fois, ce qui rend nécessaire un réajustement continu de leurs rapports réciproques.
Aussi la science sociale et économique, si elle veut conserver malgré tout son caractère de science,
est-elle obligée de recourir à un compromis consistant à formuler des lois spécifiquement sociales qui,
tout en ayant une valeur limitée, ne s'en offrent pas moins à l'esprit avec le maximum de généralité et
d'universalité.
Ce compromis n'est réalisable que pour autant qu'on s'attache à ramener tous les phénomènes so-
ciaux et économiques aux mobiles humains, considérés comme leur cause première.
Mais, dira-t-on, les mobiles qui poussent les hommes à agir sont multiples et complexes à l'infini.
Comment nous débrouiller au milieu de cette complexité et de cette multiplicité ? Sur quel critère nous
baserions-nous pour ranger ces mobiles dans l'ordre de leur importance au point de vue économique,
dans l'ordre de leur universalité ou, tout au moins, de leur généralité ?
Questions oiseuses, répond Sombart, et ceux qui les posent sont toujours hantés par le spectre de
l'absolu. Encore une fois, il ne s'agit pas de formuler une théorie universelle, applicable à toutes les
phases de l'évolution économique, à toutes les manifestations de la vie économique. Le besoin, le sens
économique, et tant d'autres mobiles qu'on a tour à tour invoqués pour rendre compte de la phéno-
ménologie économique, ne sont que des explications verbales et, dans l'appréciation la plus favorable,
ne tiennent pas compte du caractère essentiellement relatif de cette phénoménologie. Ce qui importe,
ce n'est pas de chercher le ou les mobiles qui président à l'activité économique en général, mais seu-
lement celui ou ceux qui exercent une influence prépondérante à une époque donnée, dans un milieu
social donné et se révèlent comme tels à l'observateur attentif.
Bref, Sombart met à la base de l'étude de la vie économique et sociale ce qu’il appelle la psycholo-
gie historique, branche encore inexplorée de la psychologie sociale et collective.
Les mobiles dominants d'une période économique une fois dégagés, rien ne sera plus facile que de
classer ces mobiles en tenant compte de l'intensité relative de leur action, d'une part, de l'importance
relative des sujets économiques, d'autre part. C'est ainsi, par exemple, que dans le régime capitaliste
les mobiles de l'entrepreneur l'emportent sur ceux du salarié, les mobiles du producteur sur ceux du
consommateur. Mais, même parmi les mobiles du producteur et du consommateur, il est possible de
distinguer ceux qui ont un caractère normal, en ce qu’ils contribuent à la consolidation et au dévelop-
pement du régime capitaliste dans ce qu’il a d'essentiel, de ceux susceptibles d'engendrer des actes
qui, jugés à la lumière du capitalisme, seraient des anomalies, de simples caprices.
Tandis que d'autres écoles, l'école autrichienne, par exemple, tout en accordant aux mobiles psy-
chiques une grande place dans leurs préoccupations, négligent totalement le milieu historique et social
dans lequel ces mobiles manifestent leur action, Sombart (et en cela il reste un fidèle disciple de
Marx) accorde au milieu social, aux conditions historiques, une place au moins aussi importante que
celle qu’il assigne aux mobiles psychiques.
Celui, dit-il , qui, voyant dans l'esprit capitaliste la force motrice de la vie économique moderne,
veut le suivre dans toutes ses principales manifestations, doit avant tout tenir compte de ce fait que le
capitalisme a commencé à se développer dans ce milieu particulier qu'était le moyen-âge européen,
c'est-à-dire au sein d'une nature déterminée, au milieu de races déterminées à un moment où les
connaissances techniques et la civilisation spirituelle avaient atteint un niveau déterminé, dans le ca-
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dre d'une organisation juridique et d'un ordre moral déterminés, bref que le même esprit capitaliste
aurait pu produire des effets totalement différents, s’il avait eu à se manifester dans des conditions
différentes. Il existe donc une théorie du capitalisme moderne, et non une théorie du capitalisme en
général. (Der Moderne Kapitalismus, T. I. Einleitung, p. XXVIII).
Tels sont, brièvement résumés, les principaux points de la conception économique de Sombart qu’il
a développée dans une série d'ouvrages qui ont été âprement discutés en Allemagne et hors d'Alle-
magne et dont quelques-uns ont été traduits dans les principales langues étrangères : Der Moderne
Kapitalismus, Der Bourgeois et celui dont nous offrons aujourd'hui une traduction au public français.
Appliquant sa théorie du relativisme économique à un problème spécial, Sombart cherche à montrer
dans ce dernier livre, non que le capitalisme est une création spécifiquement juive, mais que le capita-
lisme moderne ne serait certainement pas ce qu’il est, sans la rencontre de la spécificité psychique du
peuple juif avec les conditions sociales, historiques, climatiques et autres du milieu européen.

S. JANKELEVITCH
5

Préface

Quelques lecteurs seront peut-être curieux d'apprendre comment j'ai été amené à écrire
ce livre bizarre, et de savoir comment je voudrais qu’il fût lu.
Ce fut tout à fait par hasard que je me suis trouvé en présence du problème juif. Voulant
refondre mon ouvrage Le capitalisme moderne, je cherchais à me rapprocher, plus que je
ne l'avais fait précédemment, des origines de «l'esprit capitaliste». Les travaux de Max We-
ber sur les rapports entre le puritanisme et le capitalisme m'ont nécessairement amené à
examiner plus attentivement que je ne l'avais fait jusqu'alors l'influence de la religion sur la
vie économique, et c'est alors que je me suis heurté pour la première fois au problème juif.
Une analyse approfondie de l'argumentation de Weber m'a en effet convaincu que ceux des
éléments du dogme puritain qui ont exercé une influence réelle sur la formation de l'esprit
capitaliste n'étaient que des emprunts aux idées qui forment la base de la religion juive.
Mais cette conviction n'aurait pas suffi, à elle seule, à me décider à m'occuper des juifs
d'une façon toute spéciale, à propos de l'histoire du capitalisme moderne, si, au cours de
mes études ultérieures, une autre conviction ne s'était imposée à moi, à savoir que les Juifs
ont joué dans l'édification de l'économie moderne un rôle infiniment plus grand que celui
qu'on se plaît généralement à leur accorder. J'ai acquis cette dernière conviction, en cher-
chant à m'expliquer les transformations qui se sont accomplies dans la vie économique de
l'Europe entre la fin du XVe siècle et la fin du XVIIe et qui ont eu pour effet un déplacement
du centre de gravité économique des pays sud-européens dans les pays du nord-ouest de
l'Europe. La rapide décadence de l'Espagne, le non moins rapide essor de la Hollande, l'ap-
pauvrissement de tant de villes italiennes et allemandes, la prospérité de tant d'autres,
comme Livourne, Lyon (prospérité passagère), Anvers (dont la prospérité fut également de
courte durée), Hambourg, Francfort-sur-le-Main, me parurent ne pas trouver une explica-
tion suffisante dans les causes généralement citées : découverte de la route maritime des
Indes Orientales, déplacement de la puissance politique, etc. J'eus alors pour la première
fois la révélation subite du parallélisme, en apparence tout extérieur, entre les destinées
économiques des États et des villes, d'une part, et, d'autre part, les déplacements des Juifs,
dont la répartition territoriale s'était trouvée, à cette époque, profondément bouleversée. En
y regardant de plus près, j'ai pu, en effet, me rendre compte que c'étaient les Juifs qui,
sous les rapports essentiels, favorisaient l'essor économique des pays et des villes dans les-
quels ils s'installaient, et la décadence économique des pays et des villes qu’ils quittaient.
Mais cette constatation laissait intact le problème économique proprement dit. Que faut-il
entendre par «essor économique», lorsqu'on parle des siècles qui nous intéressent ici ?
Quelles étaient les contributions spécifiques des Juifs à cet «essor» ? Qu'est-ce qui les ren-
dait aptes à fournir ces contributions ?
La solution complète de ces questions n'était naturellement pas possible dans le cadre
d'une histoire générale du capitalisme moderne. La tâche ne m'en parut pas moins assez
tentante pour me décider à interrompre pendant une année ou deux le travail qu'exigeait
mon ouvrage principal, et à me consacrer entièrement au problème juif. Et telle est la ge-
nèse de ce livre.
L'espoir de le terminer dans le délai que je m'étais assigné ne tarda pas à se montrer ir-
réalisable, faute de travaux d'approche suffisants.
Chose singulière, en effet : dans toute l'abondante littérature consacrée au peuple juif on
chercherait en vain un travail traitant sérieusement et à fond le problème le plus important,
celui du rôle des Juifs dans la vie économique. Les travaux que nous possédons sur l'histoire
économique juive ou sur l'histoire économique des Juifs sont pour la plupart des travaux sur
l'histoire du droit, voire de simples chroniques juridiques qui, au surplus, ne tiennent aucun
compte des temps modernes. J'ai donc été obligé de réunir des matériaux disséminés dans
des centaines de monographies, dont quelques unes excellentes, de m'adresser directement
aux sources documentaires, je ne dirai pas pour tracer, mais seulement pour ébaucher pour
la première fois le tableau de l'activité économique des Juifs pendant les trois derniers siè-
cles.
Si de nombreux historiens locaux se sont efforcés de retracer tout au moins la vie éco-
nomique et l'histoire extérieure des Juifs pendant cette période, l'idée n'est venue à per-
sonne de poser, ne serait-ce que dans ses termes généraux, la question de savoir quelles
6 LES JUIFS ET LA VIE ÉCONOMIQUE
furent les causes des destinées singulières des Juifs pendant les trois siècles qui nous inté-
ressent ou, plus précisément, qu'est-ce qui les a rendus capables de jouer, dans l'édification
de l'économie moderne, le rôle prépondérant que tout le monde s'accorde à leur reconnaî-
tre ? Ceux qui ont essayé de répondre à ces questions s'en sont tenus à des schémas va-
gues, à des lieux communs périmés : «contrainte extérieure», «aptitudes spéciales pour le
commerce et le trafic», «absence de scrupules», telles sont quelques-unes des phrases gé-
nérales qu'on nous offrait en guise de réponse à l'une des questions les plus délicates que
nous pose l'histoire universelle.
Il fallait cependant commencer par bien établir ce qu'on voulait expliquer, autrement dit
par établir exactement le genre et la nature des aptitudes dont on voulait démontrer l'exis-
tence chez les Juifs. Et c'est seulement après avoir montré de quoi les Juifs sont capables
en général, qu'on pouvait aborder l'examen des faits d'où semble découler cette aptitude
spécifique des Juifs qui a fait d'eux les fondateurs du capitalisme moderne. C'est à cet exa-
men qu'est consacrée une grande partie du livre, et ce n'est pas ici le lieu d'énumérer les
résultats auxquels m'ont conduit mes recherches. Tout ce que je veux que le lecteur re-
tienne comme une sorte de leitmotiv retentissant constamment dans ses oreilles, c'est ce-
ci : je vois, dans une combinaison particulière de circonstances extérieures et de conditions
intérieures, la raison de l'influence énorme, dépassant toutes les autres, que les Juifs ont
exercée sur l'évolution de l'économie (et, avec elle, de la civilisation) moderne ; j'attribue
cette influence au fait (qui n'est, au fond, qu'un accident historique) qu'un peuple au sang
chaud, peuple du désert, peuple nomade, est entré en contact avec des peuples d'une cons-
titution toute différente, doués d'un tempérament calme, voire froid, sédentaires, attachés
au sol, et s'est trouvé condamné à vivre et à travailler dans des conditions extérieures qui
ne ressemblaient en rien à celles de sa patrie primitive. S’ils étaient restés dans leur pays
ou s’ils avaient émigré dans d'autres pays chauds, les Juifs auraient encore agi, sans doute,
selon leur tempérament, mais leur action n'aurait pas eu ce caractère dynamique par lequel
elle s'est manifestée dans les pays européens. Ils auraient peut-être joué seulement un rôle
analogue à celui des Arméniens dans le Caucase, des Kabyles en Algérie, des Chinois, des
Afghans ou des Perses dans l'Inde. Mais nous n'aurions jamais eu ce produit extraordinaire
de la civilisation humaine : le capitalisme moderne.
Le fait suivant, qui explique d'ailleurs en grande partie la nature du capitalisme moderne,
montre tout ce qu’il y a de singulier dans ce phénomène : le capitalisme doit sa naissance à
l'association purement «accidentelle», de peuples possédant des constitutions radicalement
différentes et dont les destinées ont été déterminées par mille circonstances également
«accidentelles». Pas de capitalisme moderne, pas de civilisation moderne, sans la dispersion
des Juifs dans les pays de l'hémisphère nord du globe terrestre.
J'ai conduit mes recherches jusqu'à l'époque contemporaine, et j'espère avoir démontré
que notre vie économique n'a pas cessé de subir, et dans une mesure croissante, les in-
fluences juives. Mais ce que je n'ai pas dit, et ce que je dirai ici, c'est que depuis quelque
temps ces influences semblent être en voie de diminution. C'est un fait incontestable, et qui
peut être établi à l'aide d'un simple dénombrement, qu'on rencontre de moins en moins de
noms juifs parmi ceux des titulaires de postes de directeurs ou de membre des conseils
d'administration des grandes banques. Ce serait là, il est vrai, un indice purement extérieur,
mais il y a des faits qui permettent de croire à un recul réel de l'influence juive. Or, il serait
intéressant de rechercher les causes de ce phénomène significatif. Ces causes peuvent être,
à notre avis, de plusieurs ordres. Il peut s'agir, d'une part, d'une modification des aptitudes
personnelles des sujets économiques, les non-Juifs s'étant adaptés davantage aux condi-
tions et aux exigences du système économique capitaliste, ayant «appris», tandis que les
Juifs, a la suite des changements survenus dans leur situation extérieure (amélioration de
leur statut civique, diminution du sentiment religieux) auraient perdu, en partie tout au
moins, les aptitudes qui leur ont permis jadis d'exercer une influence décisive sur la vie
économique ; mais, d'autre part, les causes de la baisse de l'influence juive proviennent
peut-être de la modification survenue dans les conditions objectives au milieu desquelles
s'exerce l'activité économique : les entreprises capitalistes (nos grandes banques, par
exemple) deviennent de plus en plus des administrations bureaucratiques qui n'exigent plus
au même degré qu'auparavant l'intervention d'aptitudes personnelles et spécifiques; le bu-
reaucratisme se substitue au commercialisme.
Il sera réservé à des recherches ultérieures d'établir d'une manière exacte si et dans
quelle mesure la toute dernière phase du capitalisme est caractérisée par une diminution de
PRÉFACE 7

l'influence juive. En attendant, je ne puis qu'utiliser les observations faites par moi et par
d'autres, et en donnant des faits la seule interprétation qui me paraît plausible, je me
trouve confirmé une fois de plus dans la conviction que mon essai d'explication de l'in-
fluence juive répond à la réalité des faits. La diminution de cette influence constitue, en ef-
fet, comme une démonstration expérimentale de la direction dans laquelle il convient de
chercher ses causes.
Toutes ces raisons m'autorisent à croire que ni la deuxième partie de mon livre, dans la-
quelle j'essaie de dégager les aptitudes des Juifs pour le capitalisme, ni la première, dans
laquelle je montre la part que les Juifs ont prise à l'édification de l'économie moderne, ne
pourront plus subir de grandes modifications à l'avenir. Elles pourront subir quelques cor-
rections de détail, elles pourront surtout être complétées, mais les idées fondamentales qui
y sont développées résisteront, je l'espère, à l'épreuve des recherches futures.
Je n'éprouve pas le même sentiment de tranquille certitude, lorsque je pense à la troi-
sième grande division de ce livre, qui traite la question des origines de la nature juive et
celle de sa spécificité. Dans ces questions, nous en sommes réduits (et le serons peut-être
toujours), quant aux points décisifs de la démonstration, à des suppositions et à des hypo-
thèses qui sont naturellement marquées d'une forte équation personnelle. Je ne m'en suis
pas moins imposé la tâche de réunir et de soumettre à une analyse critique dans un chapi-
tre spécial, consacré au «problème des races», les opinions que nous pouvons aujourd'hui
considérer comme plus ou moins fondées, et surtout de dénoncer les nombreuses hypothè-
ses incertaines. Aussi ce chapitre est-il devenu un véritable monstre: lourd, haché, informe,
il laissera au lecteur un sentiment pénible d'insatisfaction, de déception, que je me suis ef-
forcé d'atténuer, sinon d'effacer, dans le dernier chapitre où je traite du «sort du peuple
juif», considéré dans ses lignes générales. Mais ce dernier chapitre, je n'ai pu l'écrire
qu'après avoir fondu en un tableau synthétique tous les faits isolés et disparates que la re-
cherche scientifique nous offre pêle-mêle, sans triage préalable. Ce tableau se ressent for-
cément des éléments subjectifs qui ont présidé à sa composition, et seul l'avenir dira (peut-
être) jusqu'à quel point ce tableau subjectif est conforme à la réalité.
Je veux enfin relever quelques particularités de ce livre, afin de prévenir certains malen-
tendus susceptibles de former autour des idées qui y sont exprimées et développées une
sorte de brouillard à la faveur duquel le lecteur «critique» serait capable d'y voir tout autre
chose que ce qu’il est en réalité.
1. Ce livre est un livre unilatéral ; et il est unilatéral, parce que s’il veut opérer dans les
idées la révolution qu’il ambitionne, il doit l'être.
Ce livre veut montrer le rôle des Juifs dans la vie économique moderne. A cet effet, il ré-
unit tous les matériaux se rapportant à ce seul et unique sujet, sans mentionner aucun des
facteurs qui, en dehors et à côté des Juifs, ont contribué à l'édification du capitalisme mo-
derne. En procédant ainsi, il ne méconnaît nullement l'influence de ces autres facteurs. On
pourrait tout aussi bien écrire un livre sur le rôle des races du nord dans l'édification du ca-
pitalisme moderne, ou bien paraphrasant ce que j'ai dit au sujet des Juifs : «sans les Juifs,
pas de capitalisme» proclamer : «sans les conquêtes de la technique, ou sans la découverte
des trésors de l'Amérique pas de capitalisme».
Mais tout en étant, ainsi que j'en conviens moi-même, unilatéral, mon livre
2. n'est pas un livre à thèse. Cela veut dire : il ne cherche pas à démontrer l'exactitude
de telle ou telle «conception de l'histoire» ; il ne cherche pas à faire prévaloir la conception
«raciale» de la vie économique. Quelles que soient les déductions «théoriques» ou «histori-
co-philosophiques» qu'on tirera de mon exposé, elles n'auront rien à voir avec le contenu
même du livre. Dans celui-ci, je cherche seulement à raconter ce que j'ai vu et à interpréter
les faits observés. C'est pourquoi celui qui se proposera de «réfuter» mes affirmations fera
bien de prendre pour point de départ la réalité empirico-historique et se contenter de rele-
ver les erreurs que j'ai pu commettre en affirmant certaines réalités ou les conclusions erro-
nées que j'ai pu formuler, dans tel ou tel cas particulier, en cherchant à dégager les causes
de telle ou telle réalité.
Enfin, avec une insistance faite pour étonner, je dis que
3. ce livre est un livre rigoureusement scientifique. Et si je le dis, ce n'est pas pour faire
son éloge, mais, au contraire, pour expliquer un de ses défauts. En tant que livre scientifi-
que, il se borne à constater et à expliquer les faits et s'abstient de tout jugement de valeur.
Les jugements de valeur sont toujours subjectifs, ne peuvent être que subjectifs, car ils dé-
coulent, en dernière analyse, de la manière strictement personnelle de chacun de nous de
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concevoir le monde et la vie. Or, la connaissance objective subit un trouble, toutes les fois
qu'intervient un jugement de valeur, c'est-à-dire un jugement subjectif. C'est pourquoi la
science et ses représentants devraient fuir comme la peste toute tentation d'émettre un ju-
gement de valeur sur les faits qu’ils ont réussi à établir. Mais nulle part ailleurs l'apprécia-
tion subjective n'a causé autant de mal, nulle part elle n'a autant retardé la connaissance
des réalités objectives que dans le domaine de la «question des races», et plus particuliè-
rement dans celui de la «question Juive».
Ce livre présente cette particularité que tout en consacrant 500 pages à parler des Juifs,
et rien que des Juifs, il réussit à s'abstenir, d'un bout à l'autre, de la moindre appréciation
sur les Juifs, sur leur caractère, sur leurs œuvres et sur leurs actes. Sans doute, il est pos-
sible de traiter scientifiquement le problème de la valeur et, dans ce cas particulier, de la
plus ou moins grande valeur de certaines groupes ethniques. N'oublions seulement pas que
ceci ne devrait être fait qu'à titre d'explication ou d'avertissement critique.
On peut, par exemple, montrer que les peuples comme les hommes doivent être jugés
d'après ce qu’ils sont et d'après ce qu’ils font ; mais il faut s'empresser d'ajouter que, dans
chaque cas donné, le dernier critère est d'ordre subjectif qu’il n'est par conséquent pas
permis de parler de races «supérieures»et «inférieures»et de dire des Juifs qu’ils font partie
de celles-là ou de celles-ci, car c'est le sentiment éminemment personnel de chacun qui dé-
cide en dernier lieu de la valeur ou de la non-valeur de caractères ethniques et de manifes-
tations de l'activité d'un peuple.
Cette manière de voir se justifie par les considérations suivantes :
Envisageons, par exemple, les destinées des Juifs : ils sont un peuple éternel, au-dessus
des autres peuples. «Un peuple se lève, un autre disparaît, mais Israël demeure éternelle-
ment», dit avec orgueil le «Midrasch» du Psaume XXXVI. Cette longue durée d'un peuple,
dont les Juifs se glorifient encore aujourd'hui est-elle une qualité précieuse ? Tel n'était pas
l'avis d'Henri Heine, lorsqu’il écrivait :
«Ce vieux peuple de malheur est depuis longtemps condamné et traîne ses tortures de-
puis des milliers d'années. Oh, cette Egypte ! Ses produits défient le temps ; ses pyramides
sont encore là, immuables ; ses momies sont aussi indestructibles que jadis, aussi indes-
tructibles que ce peuple-momie qui erre à travers la terre, enveloppé dans ses vieux langes
faits des lettres de la loi, morceau pétrifié de l'histoire, spectre qui, pour subsister, se livre
au commerce des lettres de change et des vieilles culottes».
Les contributions des Juifs ? ils nous ont gratifiés du Dieu unique, de Jésus-Christ et du
christianisme, avec le dualisme de sa morale.
Don précieux ? Tel n'était pas l'avis de Frédéric Nietzsche.
Les Juifs ont rendu possible le capitalisme sous sa forme actuelle. Devons-nous leur en
être reconnaissants ? La réponse à cette question variera également selon l'attitude person-
nelle que chacun adopte à l'égard de la civilisation capitaliste.
Qui, sauf Dieu, pourrait juger de la valeur «objective», du caractère ou des actes de tel
homme ou de tel peuple ? il n'est pas d'homme ni de race dont on puisse dire qu’ils sont
«objectivement» supérieurs ou inférieurs à un autre homme ou à une autre race. Et quand
des hommes sérieux ne s'en hasardent pas moins à formuler des jugements de ce genre,
personne ne peut leur contester le droit d'exprimer ce qui n'est que leur opinion essentiel-
lement personnelle. Mais dès qu’ils veulent donner à leurs jugements de valeur le caractère
de jugements objectifs et généraux, c'est nous qui avons le droit de les dépouiller de la di-
gnité qu’ils ont usurpée et, étant donnés les dangers que présentent les généralisations de
ce genre, nous ne devons pas reculer devant l'emploi de l'arme la plus efficace dans les ba-
tailles spirituelles : ridiculiser l'adversaire.
Rien de plus comique, en effet, que de voir les représentants de certaines races, de cer-
tains peuples, vanter leur race, leur peuple (tel le fiancé sa fiancée), comme la race «élue»,
comme le peuple supérieur, d'une valeur inappréciable, etc. Deux races (ou groupes ethni-
ques) ont été dernièrement portées aux nues, je dirais presque à cause de la réclame qu'el-
les ont su faire autour d'elles : les Germains et... les Juifs qui ont (avec raison) pris la dé-
fense de leurs coreligionnaires à tendances nationalistes contre les attaques des prétendus
porte-parole des autres peuples, notamment des peuples germaniques. Personne, naturel-
lement, ne peut contester aux représentants de chacun de ces groupes de considérer le
groupe dont ils font partie comme le plus précieux et de l'aimer comme tel (toujours l'his-
toire du fiancé et de la fiancée). Mais rien de plus ridicule que de vouloir imposer ses goûts
à d'autres. Lorsqu'on entend quelqu'un vanter les peuples germaniques, pourquoi ne lui op-
PRÉFACE 9

poserait-on pas ces paroles de Victor Hehn qui, lui, était pourtant un Germain authentique :
«dans l'échelle qui s'étend des types inférieurs aux organismes de plus en plus nobles, l'Ita-
lien occupe une place supérieure et représente un type plus spirituel, plus richement doué
que l'Anglais, par exemple» ? (il va sans dire que ce jugement de Hehn est aussi dépourvu
d'objectivité que le jugement contraire des germanomanes).
Et si je m'avise de déclarer que les Nègres sont supérieurs aux habitants blancs des
États-Unis, qui pourrait me réfuter ? Serait-ce me réfuter que de m'opposer l'extraordinaire
degré de développement de la culture matérielle des Yankees ? Mon adversaire aurait alors
à fournir la «preuve» que la culture américaine est plus précieuse que l'inculture des Nè-
gres.
Une analyse scientifique du problème de la classification hiérarchique des races aurait à
s'acquitter d'autres tâches encore. Elle aurait à montrer notamment les déplacements que
les critères de la valeur subissent au cours des temps. En ce qui concerne plus particulière-
ment le dernier siècle, elle découvrirait une ligne de développement qui, selon l'expression
d'un homme d'esprit, mène de l'humanité à la bestialité en passant par la nationalité ; mais
elle constaterait aussi qu'à peu de distance du point terminal de cette ligne s'en détache
une autre, collatérale, dont la direction peut être caractérisée ainsi : de l'humanité (conçue
non comme une idée normative, mais comme un critère général applicable à tous les hom-
mes) à la spécialité (ou qualité) en passant par la nationalité (ou culte des races). Autre-
ment dit, cette dernière ligne aboutit à un critère d'appréciation fondé sur les qualités spéci-
fiques et constitutionnelles de l'homme, mais ne tient aucun compte du groupe ethnique
auquel il appartient. Nous assistons ainsi en ce moment à une transformation de la notion
de race, en ce sens qu'on tend de plus en plus à y voir une exigence idéale, et non un fait
positif, résultant d'une longue évolution.
En renonçant de plus en plus, comme à un procédé trop plébéien, à l'appréciation en bloc
de races entières et de peuples entiers, on ne veut pas recourir au procédé encore plus plé-
béien qui consiste à attribuer la même dignité et à accorder la même valeur à tout ce qui
présente un aspect humain, mais on cherche à se rapprocher de la conception plus «élevée»
(?) d'après laquelle l'homme tirerait sa valeur de la qualité du sang qui coule dans ses vei-
nes, que ce soit du sang germain, juif ou nègre. L'homme, dit-on, doit «avoir de la race», et
d'après cette manière de voir, une Juive «de race» a plus de valeur qu'une Germaine vul-
gaire, molle et flasque, et inversement.
Une analyse scientifique des jugements de valeur appliqués à des groupes ethniques tout
entiers aurait enfin à tenir compte de ce fait qu’il y a des hommes pour lesquels les races et
les peuples n'existent pas, qui ne formulent des jugements de valeur que sur des individus
et qui professent cette opinion que toute foule, qu’il s'agisse d'une race ou d'un peuple, se
compose de non-valeurs, au milieu desquelles on découvre ça et là un homme de valeur, un
homme noble. Ces gens ont cessé depuis longtemps de classer les hommes verticalement ;
ils tirent une ligne horizontale, au-dessus de laquelle il placent tous les «hommes» et relè-
guent au-dessous d'elle tout le reste ; et il va sans dire qu'on peut trouver «au-dessus» de
cette ligne aussi souvent (ou aussi rarement) des Juifs que des Chrétiens, des Esquimaux
que des Nègres (qu’il y ait des «hommes» dans tout groupe ethnique, c'est ce que personne
ne saurait nier ; car, s’il n'en était pas ainsi, nous serions très embarrassés de dire au-
dessous de quel Germain ou Juif de classes élevées nous devrions ranger le nègre Booker
Washington et tant d'autres si hautement qualifiés au point de vue intellectuel, artistique et
moral, de cette race généralement considérée comme la lie de l'humanité).
Il est évident que cette dernière manière d'apprécier un groupe ethnique donné dépend
entièrement de l'expérience personnelle de chacun. Pour montrer combien d'entre nous,
hommes modernes, sont portés, malgré eux, à éprouver la plus profonde estime précisé-
ment pour les Juifs, je citerai ces vers classiques de notre cher poète Fontane :
(Pour mon soixante-dixième anniversaire. Ceux qui sont venus pour mon anniversaire
portaient des noms tout différents. Ils étaient également «sans peur et reproche» , mais
d'une noblesse presque préhistorique. Innombrables étaient ceux dont les noms se termi-
naient par «berg» et par «heim», ils firent irruption en foule, des Meyers sont venus par
bataillons et des Pollacks, et d'autres encore qui habitaient encore plus à l'est, Abraham,
Isaac, Israël, tous les patriarches sont là et me reconnaissent amicalement pour leur chef.
Pour chacun je fus quelque chose, tous m'ont lu, tous me connaissaient depuis long-
temps, et c'est là l'essentiel... «Venez, Cohn»).
10 LES JUIFS ET LA VIE ÉCONOMIQUE
Un examen scientifique du problème de la classification hiérarchique des races devrait
aussi, dis-je, tenir compte de cette dernière variété de jugements de valeur, pour mettre
plus particulièrement en relief leur caractère éminemment personnel. Eminemment person-
nel, donc, non scientifique. Or, ayant voulu écrire un livre scientifique, j'avais le devoir de
m'abstenir de jugements de valeur. L'opinion personnelle de l'auteur n'intéresse pas tout le
monde ; elle ne peut intéresser que ses amis, et ceux-ci la connaissent.

WERNER SOMBART
11

PREMIÈRE PARTIE

LA CONTRIBUTION DES JUIFS


A L’ÉDIFICATION DE L’ÉCONOMIE MODERNE

CHAPITRE PREMIER

MÉTHODES DE RECHERCHE.
NATURE ET ÉTENDUE DE LA CONTRIBUTION DES JUIFS
AU DÉVELOPPEMENT DE L’ÉCONOMIE MODERNE.

Deux méthodes s'offrent à celui qui veut déterminer le rôle que tel ou tel groupe de po-
pulation a joué ou joue dans telle ou telle branche d'activité économique : la méthode sta-
tistique et la méthode qu'on pourrait appeler «génétique».
A l'aide de la méthode statistique, on peut essayer, ainsi que l'indique son nom même,
de déterminer le nombre total d'individus engagés dans une certaine activité, par exemple
dans le commerce avec un pays donné ou dans une certaine branche de l'industrie, et de
calculer ensuite, par rapport à ce nombre total, la valeur numérique constituée par les indi-
vidus du groupe qui nous intéresse. Cette méthode présente, sans doute, de grands avan-
tages. Je puis, en effet, me faire une idée très claire du rôle que les étrangers ou les Juifs,
par exemple, jouent ou ont joué dans le développement d'une certaine branche du com-
merce, si je réussis à établir à l'aide de chiffres que les étrangers ou les Juifs sont engagés
dans cette branche dans une proportion de 50 ou de 75 %. Cette méthode donnera des ré-
sultats d'autant plus complets que le nombre de facteurs auxquels elle sera appliquée sera
plus grand et que ces facteurs eux-mêmes seront plus importants ; lorsqu'elle pourra, par
exemple, nous renseigner sur le montant des capitaux investis, sur la quantité des biens
produits, sur l'importance du mouvement des marchandises, etc. Aussi se servira-t-on vo-
lontiers et avec avantage, dans des recherches de ce genre, de la méthode statistique ;
mais on ne tardera pas à s'apercevoir que, malgré tous ses avantages, elle laisse subsister
des lacunes et ne fournit pas de réponses à toutes les questions. C'est que, dans un cas
comme celui que nous avons en vue, la meilleure statistique est incapable de nous rensei-
gner sur ce qui nous intéresse et nous importe le plus. Elle reste notamment muette devant
le problème de l'action dynamique que peuvent exercer dans la vie économique (comme
dans toutes les autres branches de l'activité humaine) de fortes individualités dont l'in-
fluence se manifeste bien au delà du cercle de leur activité immédiate, dont le rôle dans le
développement et le fonctionnement d'une certaine branche est, par conséquent, infiniment
plus important que ne le ferait croire leur proportion purement numérique. Lorsqu'une seule
banque a acquis une importance telle qu'elle conditionne les affaires de dix autres banques
et détermine l'orientation générale des affaires d'un pays donné à une époque donnée, il est
évident que dans ce cas aucun rapport ne peut être établi entre l'influence exercée par cette
banque et la proportion numérique qu'elle représente dans l'ensemble de tous les établis-
sements similaires. C'est ainsi qu'on sera toujours obligé de compléter la méthode statisti-
que par d'autres méthodes de recherche.
Mais la méthode statistique présente un autre défaut, peut-être encore plus sensible que
celui que nous venons d'indiquer : dans la grande majorité des cas, elle se montre inappli-
cable, à cause de l'insuffisance des matériaux numériques. Ce n'est que rarement et dans
des cas particulièrement heureux que le passé nous offre des données numériques précises
concernant le nombre de personnes engagées dans telle ou telle branche de l'industrie ou
du commerce, l'importance du mouvement des affaires, avec des indications sur la propor-
tion dans laquelle un groupe ethnique donné (les Juifs, dans le cas qui nous intéresse) a
contribué au développement de cette branche. Pour le présent et pour le passé, il sera peut-
être possible d'établir des données de ce genre sur une vaste échelle. Encore faudra-t-il
pour cela des circonstances particulièrement favorables. De quelques-unes de ces données il
12 LES JUIFS ET LA VIE ÉCONOMIQUE
sera question au cours même de ce travail. Nous voudrions seulement attirer l'attention sur
les énormes difficultés qui s'opposent à ce genre de recherches. Les recensements généraux
portant sur les professions et sur les métiers ne nous sont d'aucune utilité. Dans le cas le
plus favorable, ils nous renseignent sur la répartition des professions et métiers entre les
adhérents des diverses confessions religieuses. Mais ces renseignements sont loin de suffire
à notre but car, d'une part (et nous avons déjà insisté sur ce point) la seule évaluation nu-
mérique des personnes, sans indications relatives au montant du capital ou à la capacité de
production ou de vente que représentent ces personnes, ne nous apprend pas grand'chose
et, d'autre part, échappent à cette évaluation toutes les personnes qui, bien qu'ayant chan-
gé de confession, ne cessent pas pour cela d'appartenir au groupe ethnique dont elles sont
issues. Si l'on veut obtenir des résultats tant soit peu satisfaisants, on doit confier l'établis-
sement de données numériques de ce genre à des personnes connaissant spécialement telle
ou telle branche, ainsi que les personnes qui y sont engagées. Les travaux de ces spécialis-
tes seront d'un caractère monographique et fondés sur l'examen comparatif des sources les
plus diverses : livres de comptabilité et livres d'adresses de commerçants et d'industriels,
rôles de contributions des communautés juives, etc. Je voudrais que mon livre fût de nature
à susciter des recherches de ce genre, conduites sur une vaste échelle, bien que je ne me
dissimule pas qu'elles exigeraient, pour être menées à bien des sommes considérables. Mais
pour le moment nous ne possédons, en dehors de l'enquête projetée par M. Sigmund Mayr
à Vienne, aucun travail utilisable de cette nature. Et un livre comme celui-ci n'aurait jamais
pu être écrit, si, pour définir le rôle des Juifs dans notre vie économique, nous ne pouvions
utiliser que la méthode statistique. Mais ainsi que je l'ai rappelé plus haut, nous possédons
encore une autre méthode, que j'ai appelée génétique et qui, loin d'être seulement une mé-
thode auxiliaire de la statistique, présente sur celle-ci de grands avantages et peut être em-
ployée conjointement avec elle.
Cette méthode génétique peut être caractérisée à peu près ainsi : nous voulons connaître
le degré d'influence qu'un groupe de population donné (les Juifs) a exercé ou exerce sur la
marche et l'orientation, sur la nature et sur le caractère de la vie économique moderne ;
autrement dit, nous voulons connaître l'importance qualitative ou, selon le terme dont je me
suis servi plus haut, la valeur dynamique de ce groupe. Or le meilleur moyen d'arriver à
cette connaissance consiste à notre avis, à examiner si ce ne sont pas les Juifs qui ont mar-
qué de leur empreinte les caractères les plus distinctifs de notre vie économique, autrement
dit si ce n'est pas à l'activité des Juifs que nous devons certaines formes d'organisation ex-
térieure de cette vie et si ce n’est pas l'esprit spécifiquement juif qui a engendré les lois
fondamentales auxquelles elle est soumise de nos jours. Il est facile de voir que l'application
de cette méthode nous oblige à remonter jusqu'au point de départ des lignes de dévelop-
pement de notre vie économique, c'est-à-dire faire entrer dans nos considérations l'enfance
du capitalisme moderne ou, tout au moins, l'époque à laquelle il a reçu sa première em-
preinte. Loin toutefois d'avoir à nous attarder à cette période de sa jeunesse, nous devons
suivre avec attention ses phases de développement et de maturation, car, depuis ses dé-
buts jusqu'à nos jours, le capitalisme n'a pas cessé de se renouveler et, d'une façon géné-
rale, un système économique n'acquiert ses caractères essentiels qu'à une époque tardive.
Il faut pouvoir saisir le moment précis où le nouveau apparaît pour la première fois et, cela
fait, se demander quels sont ceux qui, dans ce moment décisif, ont joué le rôle prédominant
dans la branche de la vie économique qui a subi cette nouvelle impulsion.
Il n'est pas toujours facile, il est même souvent impossible, d'établir ce fait d'une façon
précise et incontestable. Comme dans la plupart des cas, le savant sera guidé ici par son
flair scientifique. Il va d'ailleurs de soi que les personnalités qui ont pris l'initiative créatrice
d'introduire dans la vie économique une institution ou une idée directrice ne sont pas tou-
jours et nécessairement les inventeurs de cette institution et les auteurs de cette idée. On a
souvent dit que les Juifs sont dépourvus d'esprit d'invention, que toutes les nouvelles «in-
ventions», aussi bien dans le domaine technique que dans le domaine scientifique, ont eu
pour auteurs des non-Juifs et que les Juifs n'ont su qu'utiliser habilement les idées des au-
tres. Ainsi généralisée, cette thèse ne me paraît pas exacte : j'espère pouvoir montrer que
les «inventeurs» juifs ne manquent pas dans le domaine technique, et surtout dans le do-
maine économique. Mais alors même que cette thèse serait exacte sans réserves, on aurait
tort d'en tirer une objection contre notre manière de voir, à savoir que les Juifs ont imprimé
leur cachet spécial à certaines parties de la vie économique, car ce qui importe dans le
monde économique, c'est moins l'invention que son exploitation, c'est à dire le don de
LES JUIFS ET L’ÉCONOMIE MODERNE 13
communiquer de la vie à une idée, d'implanter une nouvelle pensée dans le sol de la réalité.
Ce qui est décisif pour la marche et l'orientation du développement économique, ce n'est
pas le fait qu'une tête ingénieuse a, dans un moment de loisir, découvert une possibilité
théorique, par exemple la vente à tempérament, mais le fait que se sont trouvés des hom-
mes ayant intérêt à faire accepter par la masse cette nouvelle forme de commerce et capa-
bles de l'imposer.

***

Avant donc d'essayer d'établir la part qui revient aux Juifs dans l'édification de la vie
économique moderne, je voudrais répondre brièvement à la question suivante : jusqu'à quel
point est-il possible, par l'emploi combiné des deux méthodes dont nous disposons, c'est-à-
dire de la méthode statistique et de la méthode génétique, de déterminer la valeur exacte
et réelle de la contribution qui nous intéresse ?
Il est tout d'abord évident que l'influence des Juifs sur le développement de l'économie
moderne paraîtra beaucoup plus importante qu'elle ne l'est en réalité, du fait même que
tous les phénomènes seront considérés à ce seul et unique point de vue ; quelle fut la
contribution des Juifs à ce développement ? Cette exagération de la valeur d'un seul facteur
se produira (et il ne pourra guère en être autrement) toutes les fois qu'on détachera d'un
ensemble complexe de circonstances ce seul facteur, pour l'analyser indépendamment et
sans tenir compte de tous les autres. C'est ainsi que pour celui qui écrirait l'histoire de la
technique moderne et de son influence sur la marche de la vie économique, tout paraîtrait
subordonné à des conditions et à des facteurs purement techniques, de même que celui qui
ne s'intéresserait qu'au rôle de l'État moderne dans la genèse du capitalisme serait porté à
voir dans toutes les manifestations de cette vie autant d'effets de l'intervention de l'État.
Tout le monde comprend ces choses-là, mais j'ai tenu à y insister quelque peu, afin d'écar-
ter d'avance le reproche qu'on pourrait m'adresser d'exagérer l'influence des Juifs sur la
marche de notre vie économique. J'admets parfaitement que mille autres circonstances ont
contribué à imprimer à notre économie nationale son aspect actuel. Sans la découverte de
l'Amérique et de ses mines d'argent, sans les inventions de la technique moderne, sans les
particularités ethniques des nations européennes et sans leurs vicissitudes historiques, le
capitalisme moderne aurait été impossible au même degré que sans l'influence des Juifs.
Cette influence ne forme qu'un chapitre des volumineuses annales du capitalisme, et dans le
nouvel exposé génétique de celui-ci, que j'espère pouvoir donner sous peu, cette influence
sera remise à la place qui lui revient et envisagée parallèlement et en association avec d'au-
tres facteurs, non moins décisifs. C'est ce qu’il m'est impossible de faire ici, et c'est pour-
quoi plus d'un lecteur inexpérimenté sera porté à déformer le tableau exact de la réalité au
profit d'un seul facteur. J'espère toutefois que mon avertissement ne manquera pas de pro-
duire son effet (subjectif) qui, joint à une certaine circonstance (objective), permettra de
corriger dans une certaine mesure cette déformation. Cette circonstance à laquelle je fais
allusion est la suivante : l'influence que les Juifs ont exercée sur la marche de notre vie éco-
nomique est incontestablement beaucoup plus grande qu'elle n'apparaît dans les exposés
historiques.
Et cela pour une raison bien simple : l'influence en question ne peut être établie qu'en
partie, tandis que pour une autre partie, qui est peut-être la plus grande, et en tout cas la
plus importante, elle échappe tout à fait à notre connaissance, soit faute de données
concrètes, dont nous avons déjà relevé l'insuffisance en parlant de la méthode statistique,
soit (et ceci se rapporte au point de vue génético-dynamique) faute de renseignements suf-
fisamment précis concernant les personnes ou les groupes de personnes qui ont fondé telle
ou telle industrie, développé telle ou telle branche du commerce, introduit tel ou tel principe
dans la conduite des affaires. Je suis, quant à moi, convaincu que nos connaissances sur ce
sujet n'iront qu'en augmentant et que déjà aujourd'hui les renseignements qui s'y rappor-
tent sont beaucoup plus nombreux que ceux que je possède et que j'ai pu utiliser dans mon
exposé. C'est ainsi que l'insuffisance objective (c'est-à-dire découlant de circonstances pu-
rement extérieures) de nos connaissances se complique dans notre cas d'une insuffisance
subjective résultant de l'information incomplète de l'auteur ; et il en résulte qu'une partie
seulement (et peut-être la plus petite) des matériaux dignes d'être connus sont mis sous les
yeux du lecteur. Quoi qu’il en soit, le lecteur ne devra jamais oublier que ce que je dis des
Juifs et de leur contribution à l'édification de l'économie nationale moderne ne forme qu'une
14 LES JUIFS ET LA VIE ÉCONOMIQUE
petite fraction de la réalité et j'ajouterai que, pour une autre raison, cette fraction, déjà suf-
fisamment petite, est de nature à apparaître plus insignifiante encore par rapport à l'en-
semble des faits. C'est que si nos connaissances relatives à l'origine de notre économie na-
tionale sont insuffisantes, pour autant surtout qu’il s'agit de questions de personnes, nous
sommes encore plus mal renseignés sur la question de savoir si telles personnes dont nous
avons pu, dans tel cas favorable, constater l'influence, identifier le nom et reconstituer la
biographie, étaient Juifs ou non.
«Juifs» : ce nom désigne les personnes faisant partie d'un peuple qui professe la religion
de Moïse. (Dans cette définition, je m'abstiens intentionnellement de toute allusion à la
communauté de sang, que je laisse provisoirement de côté, comme un élément douteux ou
peu essentiel). Je n'ai pas besoin de dire que d'après cette définition et malgré l'élimination
de tout ce qui se rapporte à la notion de race, reste Juif celui-là même qui a cessé de faire
partie de la communauté religieuse juive ; il en est de même de ses descendants, pour au-
tant que nos souvenirs historiques nous permettent d'établir leurs origines. (On trouvera
plus loin la justification de cette manière de voir).
Dans nos efforts de déterminer la contribution des Juifs à la vie économique, nous nous
heurtons sans cesse au même obstacle : à des gens qui, tout en étant Juifs, se prétendent
chrétiens, parce qu'eux-mêmes ou leurs ancêtres ont une fois subi le baptême. La véritable
situation se trouve ainsi faussée, et j'ai déjà dit que ceci est plus particulièrement sensible,
lorsqu'on applique la méthode statistique, car les statistiques ne portent que sur la confes-
sion ; mais même en appliquant l'autre méthode, on a souvent l'occasion de constater l'in-
convénient qui résulte de ce que l'état réel d'une personne se trouve dissimulé sous un faux
manteau religieux.
Mais il est certain que le nombre de Juifs qui, à toutes les époques, ont abandonné leur
religion est considérable. Autrefois, les conversions de la religion judaïque à la religion chré-
tienne se faisaient surtout sous la pression de la contrainte. Les premières de ces conver-
sions coïncident avec le début du moyen âge; elles étaient nombreuses en Italie pendant les
VIIe et VIIIe siècles, en Espagne vers la même époque et dans l'Empire mérovingien ; mais
nous les retrouvons dans tous les pays chrétiens jusqu'à l'époque moderne, c'est-à-dire
jusqu'à l'époque où la conversion n'apparaît plus que comme un phénomène collectif spon-
tané, se produisant en dehors de toute contrainte : tel est plus particulièrement le cas du
dernier tiers du XIXe siècle, pour lequel nous possédons d'ailleurs des données statistiques
sûres, alors que les renseignements qui nous sont parvenus concernant les époques précé-
dentes sont souvent dépourvus de toute vraisemblance. C'est ainsi que je trouve tout à fait
invraisemblable le renseignement de Jacob Fromer, d'après lequel la moitié environ de la
population juive de Berlin se serait convertie au christianisme vers la fin de la deuxième dé-
cade du XIXe siècle1. Je ne crois pas qu'on puisse accorder plus de créance à l'affirmation
que le rabbin Dr Werner (de Munich) a formulée dans un rapport à une réunion de l'Associa-
tion centrale des Citoyens allemands de Confession judaïque, à savoir que 120.000 Juifs se
seraient jusqu'à présent convertis au christianisme, et cela rien qu'à Berlin. Cette affirma-
tion est en contradiction avec les chiffres se rapportant aux époques pour lesquelles nous
possédons des données statistiques sûres. D'après ces chiffres, le mouvement de conver-
sion n'a commencé à devenir intense qu'aux environs de 1890 ; toutefois, la proportion des
convertis n'a jamais dépassé 1,28 O/OO par an (ce maximum a été atteint en 1905), la
moyenne étant, depuis 1895, de 1 pour mille. Il n'en reste pas moins que le nombre de per-
sonnes qui, à Berlin, quittent tous les ans la religion judaïque est assez respectable : plu-
sieurs centaines ; et il représente un total de 1869 pour la période 1873-1906. (2)
Les conversions sont beaucoup plus nombreuses parmi les Juifs autrichiens, surtout à
Vienne. A Vienne, tous les ans, cinq à six cents personnes quittent la communauté juive ; le
nombre de celles qui se sont converties pendant la période 1868-1903 est de 9085. Ce
mouvement a d'ailleurs suivi une marche ascendante: la moyenne annuelle des conversions
a été de 1 pour 1200 Juifs pendant la période 1868-1879, de 1 pour 420-430 pendant la pé-
riode 1880-1889, de 1 pour 260-270 pendant la période 1890-1903. (3)
Si encore les Juifs convertis étaient les seuls qui échappent aux recherches de celui qui
étudie la contribution de ce groupe ethnique à la vie économique ! Mais il y a encore plu-

1
Tous les chiffres en italiques entre parenthèses renvoient aux notes et référence orthographiques de la
fin du volume.
LES JUIFS ET L’ÉCONOMIE MODERNE 15
sieurs autres catégories de Juifs dont l'activité est très difficile, sinon impossible, à détermi-
ner.
En disant cela, je ne pense pas à toutes ces femmes juives, qui, mariées à des Chrétiens,
cessent complètement d'appartenir au judaïsme par leur nom, sans renoncer pour cela, se-
lon toute probabilité, à leurs caractères essentiels (nous en parlerons d'ailleurs plus loin) et
sans cesser de répandre autour d'elles ce qu'elles ont de spécifiquement juif. Je pense plu-
tôt au groupe, d'une importance historique extraordinairement grand, des Crypto-Juifs que
nous retrouvons (et il en sera plus amplement question plus loin) à toutes les époques et
qui formaient parfois des fractions notables du judaïsme. Ces Crypto-Juifs s'entendaient ce-
pendant si bien à se faire passer pour des non-Juifs que beaucoup de gens les considéraient
réellement comme des Chrétiens (ou des Mahométans). Voici, par exemple, ce que nous
apprenons concernant les Juifs d'origine hispano-portugaise qui habitaient le Midi de la
France pendant les XVe et XVIe siècles, et même plus tard (et cela s'applique également à
tous les Marranes de la presqu'île Ibérique et d'ailleurs) : «ils obéissaient à toutes les prati-
ques extérieures de la religion catholique ; leurs naissances, leurs mariages, leurs décès
étaient inscrits sur les registres de l'Église, qui leur octroyait les sacrements chrétiens du
baptême, du mariage et de l'extrême-onction. Plusieurs même entrèrent dans les ordres et
devinrent prêtres» (4). Rien d'étonnant si, dans tous les récits concernant les entreprises
commerciales, les créations d'industries, etc., ils apparaissent comme des non-Juifs et que
certains historiens parlent encore de nos jours de l'influence bienfaisante qu'auraient exer-
cée des immigrés «espagnols» ou «portugais». Les Crypto-Juifs savaient parfois si bien ca-
cher leurs origines véritables qu'aujourd'hui encore des spécialistes des questions judaïques
ne sont pas d'accord sur les origines juives ou non-juives de telle ou telle famille (5). L'in-
certitude est particulièrement grande dans les cas où les Crypto-Juifs ont adopté des noms
chrétiens. Les Juifs devaient être particulièrement nombreux parmi les réfugiés protestants
du XVIIe siècle et cette supposition se justifie aussi bien par des raisons générales que par
le grand nombre de noms juifs qu'on trouve parmi les Huguenots (6).
Échappent enfin à nos recherches tous les Juifs qui, tout en participant à la vie économi-
que avant les journées de Mars, n'étaient pas reconnus par les autorités, parce que la loi
leur interdisait l'exercice de leurs professions. Ils étaient donc obligés soit de s'abriter der-
rière des hommes de paille, choisis parmi les Chrétiens, soit de rechercher la protection de
Juifs privilégiés, soit de recourir à un autre artifice quelconque, pour tourner la loi. A en
croire des gens compétents, le nombre de ces Juifs travaillant dans l'ombre devait être
considérable dans beaucoup d'endroits. C'est ainsi, par exemple, qu'à Vienne le nombre des
Juifs devait être, entre 1840 et 1860 «d'après une estimation modérée», de 12.000. Déjà
alors ils avaient entre leurs mains tout le commerce de gros de tissus ; des quartiers entiers
de la ville intérieure étaient occupés uniquement par des maisons de commerce juives. Et,
cependant, la liste officielle de 1845 ne compte que 63 Juifs, qui sont cités comme étant des
«négociants juifs tolérés», autorisés à se livrer au commerce de certains articles (7).
Je m'arrête là. J'ai voulu montrer que pour diverses raisons le nombre de Juifs a toujours
été plus élevé que celui accusé par les statistiques officielles. En ne s'en tenant qu’à celles-
ci, le lecteur risque de se faire, de la contribution des Juifs à la formation de notre économie
nationale, une idée très éloignée de la réalité. Nous allons enfin essayer de préciser le degré
même de cette contribution.
16 LES JUIFS ET LA VIE ÉCONOMIQUE

CHAPITRE II

LE DÉPLACEMENT DU CENTRE DE GRAVITÉ ÉCONOMIQUE


A PARTIR DU XVIe SIÈCLE.

Parmi les faits qui ont été d'une importance décisive pour le développement économique
moderne, il convient de citer en premier lieu le déplacement du centre de gravité des rela-
tions économiques mondiales, ainsi que du centre de l'énergie économique, déplacement
dont l'effet a été de faire passer le principal rôle dans la vie économique des nations sud-
européennes (Italiens, Espagnols, Portugais et quelques régions de l'Allemagne du sud) aux
peuples du Nord-Ouest de l'Europe aux Hollandais (et Belges) d'abord, aux Français, aux
Anglais et aux Allemands du Nord ensuite. L'événement le plus important fut le brusque
épanouissement de la Hollande, qui a favorisé le développement intensif des forces écono-
miques de la France et de l'Angleterre, entre autres : pendant toute la durée du XVIIe siècle,
théoriciens et praticiens des nations du Nord-Ouest de l'Europe n'ont eu qu'un seul objectif :
rivaliser avec la Hollande dans le commerce, l'industrie, la navigation, la possession de co-
lonies.
Pour expliquer ce fait connu, les «historiens» ont invoqué les raisons les plus burlesques.
C'est ainsi, par exemple, que si l'Espagne et le Portugal, si les cités italiennes et celles de
l'Allemagne du Sud ont perdu leur importance économique, ce fut, d'après les «historiens»
à cause de la découverte de l'Amérique et de la route des Indes : ces deux découvertes au-
raient porté un grand préjudice au commerce levantin et ébranlé ainsi la position des villes
italiennes et de celles de l'Allemagne du Sud qui vivaient de ce commerce. Rien de plus in-
consistant que cette explication. En premier lieu, le commerce levantin a maintenu pendant
toute la durée des XVIIe et XVIIIe siècles sa suprématie dans les relations avec presque tous
les autres pays : la prospérité des villes commerciales du midi de la France, ainsi que celle
de la ville de Hambourg reposaient principalement sur lui. En deuxième lieu, beaucoup des
villes italiennes, qui ont perdu leur puissance au XVIIe siècle, avaient encore, pendant tout
le XVIe, entretenu des relations commerciales très intenses avec le Levant, et cela malgré la
découverte des nouvelles voies commerciales : tel fut, par exemple, le cas de Venise. Mais
pourquoi les peuples qui ont joué le rôle prédominant jusqu'au XVe siècle, c'est à dire les
Italiens, les Espagnols et les Portugais, auraient-ils éprouvé un préjudice du fait du déve-
loppement de nouvelles relations commerciales (par la voie maritime) avec l'Amérique et
l'Asie Orientale ? En quoi leur situation géographique était-elle de nature à les mettre dans
un état d'infériorité par rapport aux Français, aux Anglais, aux Hollandais, aux Hambour-
geois ? Autant de questions auxquelles il n'est pas facile de répondre. Comme si les ports
portugais et espagnols n'étaient pas les plus rapprochés de ces régions nouvellement dé-
couvertes, précisément découvertes par des Portugais et des Italiens et ayant eu pour pre-
miers colons des Espagnols et des Portugais.
Non moins inconsistante est une autre raison qu’on invoque pour expliquer le déplace-
ment du centre économique vers le Nord-Ouest de l'Europe : les peuples de cette partie de
l'Europe, dit-on, étaient en possession d'une puissance politique centralisée qui leur assurait
une supériorité sur les Allemands et les Italiens morcelés.
A ce propos encore, on se demande avec étonnement si la puissance politique de la reine
de l'Adriatique au XVIe siècle, par exemple, était inférieure à celle des Sept-Provinces au
XVIIe. L'Empire de Philippe II ne dépassait-il pas en puissance et en considération tous les
autres empires de son temps ? Et on se demande encore avec étonnement pourquoi dans ce
même Empire allemand, politiquement morcelé, certaines villes, telles que Francfort s/M. et
Hambourg, ont atteint pendant les XVIIe et XVIIIe siècles une prospérité que peu de villes
françaises ou anglaises ont connue ?
Ce n'est pas le lieu ici de rechercher le déterminisme complet du phénomène qui nous in-
téresse. Il va sans dire que ce phénomène est l'effet de toute une série de circonstances
mais étant donné le point de vue auquel nous envisageons le problème, il nous parait indi-
qué d'attirer l'attention sur une possibilité qui mérite, à notre avis, d'être prise en très sé-
rieuse considération et à laquelle, chose bizarre, personne, autant que nous sachions,
n'avait encore pensé jusqu'à présent. Je pense naturellement à la possibilité de rattacher le
déplacement du centre de gravité économique du Sud vers le Nord de l'Europe (qu'on nous
LES JUIFS ET L’ÉCONOMIE MODERNE 17
passe cette expression peu exacte ; nous l'employons en manière d'abréviation) aux migra-
tions des juifs. Il suffit d'envisager cette possibilité, pour voir aussitôt une lumière insoup-
çonnée se répandre sur les événements de cette époque qui nous paraissaient jusqu'à pré-
sent plongés dans la plus profonde obscurité. Et nous sommes étonnés que personne n'ait
perçu le parallélisme tout au moins extérieur qui existe entre les déplacements locaux du
peuple juif et les destinées économiques des divers peuples et cités. Tel un soleil, Israël se
lève sur l'Europe : partout où il paraît, on voit surgir une vie nouvelle, tandis que dans les
endroits qu’il quitte tout ce qui avait fleuri jusqu'alors dépérit et s'étiole. Un rapide coup d
œil sur les vicissitudes bien connues auxquelles le peuple juif s’est trouvé exposé depuis la
fin du XVe siècle nous fournira plus d'une preuve à l'appui de cette remarque.
Le grand événement historique auquel il faut penser ici en premier lieu est l'expulsion
des Juifs d'Espagne et de Portugal (1492-1495 et 1497). Il ne faut jamais oublier que la
veille même du jour (3 août 1492) où Colomb, dit-on, est parti de Palos à la découverte de
l'Amérique, 300.000 Juifs ont émigré d'Espagne en Navarre, en France, dans le Portugal et
vers l’Est ; et que pendant les années que Vasco de Gama a mises à découvrir la route des
Indes, les Juifs ont été obligés de quitter les autres parties de la presqu'île Ibérique.

Il est impossible de préciser à l'aide de chiffres les déplacements locaux que les Juifs
ont subis depuis la fin du XVe siècle. Les tentatives qui ont été faites dans cette voie
n'ont abouti qu'à des chiffres purement conjecturaux. Le meilleur travail que je connaisse
est celui de J. Loeb : Le nombre des Juifs de Castille et d'Espagne au Moyen Âge, parue
dans la «Revue des Etudes Juives» 14 (1887). p. 166 et sv. Bien que beaucoup des chif-
fres cites par M. Loeb soient calculés d'après la population juive actuelle dans différents
pays, je tiens à communiquer les résultats de son très consciencieux travail. D'après M.
Loeb, la population juive de l'Espagne et du Portugal aurait été de 235.000 âmes en
1492, dont 16.000 en Castille, y compris l'Andalousie, Grenade etc., 30.000 en Navarre.
Deux cents ans auparavant, ce chiffre était à peu près le même ; sur ces 235.000 Juifs
hispano-portugais, 50.000 ont subi le baptême ; 20.000 ont péri en cours de route, les
165.000 restants ayant émigré dans les pays suivants :
Turquie 90.000
Egypte et Tripolitaine .................... 2.000
Algérie ........................................ 10.000
Maroc 20.000
France 3.000
Italie 9.000
Hollande, Hambourg, Angleterre, Scandinavie 25.000
Amérique 5.000
Autres pays 1.000
Je compléterai ces données par celle que je trouve dans le rapport d'un des ambassa-
deurs vénitiens, généralement bien informés : «Si giudica in Castilla ed in altre province
di Spagna il terzo essere Marrani ; un terzo dico di coloro che sono cittadini e mercanti,
perché il populo minuto è vero cristiano, é cosi la maggior parte delli grandi» ; (On es-
time qu'en Castille et dans les autres provinces de l'Espagne un tiers de la population est
constituée par des Marranes ; ceci s'entend des citadins et des marchands, car le bas
peuple et la plupart des grands sont de vrais chrétiens).

(Vicenzo Querini (1506), chez Alberi, Rel. degli Amb. Ser., t. I, p. 29). Donc, après l'ex-
pulsion officielle, un tiers de la bourgeoisie était formé par des Juifs. Ceci autorise à suppo-
ser (et d'autres raisons viennent encore à l'appui de cette supposition) que l'émigration des
Juifs espagnols (et portugais) a eu lieu surtout pendant le XVIe siècle.

C'est une coïncidence singulière que ces deux événements également mémorables - la
découverte de nouveaux continents et le changement le plus puissant dans les destinées du
peuple juif - se soient accomplis dans le courant de la même année. Mais l'expulsion offi-
cielle des Juifs d'Espagne et du Portugal n'a pas clôturé aussitôt leur histoire dans ces pays.
De nombreux Juifs y restèrent à titre de faux chrétiens (Marranes), et c'est seulement sous
la pression de l'Inquisition, dont la sévérité s'était accrue sous Philippe III (8), qu’ils furent
obligés de quitter le pays : une grande partie des Juifs espagnols et portugais n'émigrent
dans d'autres pays qu'au cours du XVIe siècle, et plus particulièrement vers la fin de ce siè-
18 LES JUIFS ET LA VIE ÉCONOMIQUE
cle, c'est à dire à l'époque où la décadence de l'économie nationale hispano-portugaise est
un fait accompli.
Le XVe siècle est marqué pour les Juifs par leur expulsion des principales villes commer-
ciales allemandes : de Cologne (1424-25), d'Augsbourg (1439-40), de Strasbourg (1438),
d'Erfurt (1458), de Nuremberg (1498-99), de Ratisbonne (1519).
Au cours du XVIe siècle, ils sont frappés du même sort dans nombre de villes italiennes :
en 1492 ils sont chassés de la Sicile, en 1540-41 de Naples, en 1550 de Gênes et de Venise.
Ici encore on note une coïncidence entre la régression économique et le départ forcé des
Juifs.
Mais on note, d'autre part, un épanouissement économique, parfois excessivement ra-
pide, des villes et des pays qui ont servi de centres d'immigration aux Juifs espagnols, et
cela à partir du moment même où les réfugiés juifs s'y sont installés. (C'est ainsi que Li-
vourne, une des rares villes italiennes qui aient connu une grande prospérité au cours du
XVIe siècle, avait servi de refuge à la plupart des Juifs qui ont immigré en Italie (9).
En Allemagne, ce fut surtout Francfort s. M. et Hambourg qui accueillirent de nombreux
Juifs pendant les XVIe et XVIe siècles.
Francfort-s.-M. avait reçu surtout les Juifs qui, pendant les XVe et XVIe siècles, avaient
été chassés des autres villes de l'Allemagne du Sud. Mais pendant les XVIIe et XVIIIe siè-
cles, Francfort reçut également pas mal de Juifs venant de Hollande : c'est du moins ce
qu’il est permis de supposer, étant données les étroites relations commerciales qui, pen-
dant ces deux siècles, ont existé entre Francfort et Amsterdam. D'après les données de
Friedrich Bothes (Beitrage zur Wirthschafts und Sozialgeschichte der Reichsstadt Frank-
furt 1906, p. 70 et sv.), le nombre de Juifs pendant le seizième siècle augmente dans la
proportion de 1 à 20 ; il est de 2.800 en 1612 ; en 1709, un recensement officiel accuse
3.019 Juifs sur une population totale de 18.000 âmes environ. Sur la provenance des
Juifs francfortois nous sommes particulièrement bien renseignés grâce au consciencieux
ouvrage de A. Dietz : Stammbuch der Frankfurter Juden. Geschichtliche Mitteilungen ue-
ber die Frankfurter Judischen Familien von 1549-1849. (1907). Dietz a pu établir dans la
plupart des cas l'endroit d'où telle ou telle famille était venue à Francfort. Malheureuse-
ment, nous ne possédons pas de données certaines sur la provenance antérieure de ces
familles : Est de l'Allemagne, Hollande. Espagne, etc. Pour l'époque antérieure, (jusqu'à
1500), voir K. Bucher : Bevölkerung von Frankfurt a.M. (1886), 526-601.
Les premiers réfugiés juifs s'installent à Hambourg, le plus souvent sous le masque du
catholicisme, entre 1577 et 1583. Ils venaient eux-mêmes et se complétaient par des
Juifs venant des Flandres, d'Italie, de Hollande et directement d'Espagne et du Portugal.
Pendant le XVIIe siècle, commence également l'immigration de Juifs orientaux (alle-
mands). Selon la description du comte Galeazzo Gualdo Priorato, il y avait à Hambourg
en 1663 quarante à cinquante maisons juives allemandes, à côté de 120 maisons de Juifs
portugais.( «Zeitschrift für Hamb. Gesch.» 3, 140 et sv.). Sur l'établissement et les
débuts des Juifs à Hambourg, voir A. Lerchenfeld : Die Aelteste Geschichte der Deuschen
Juden in Hambourg, dans «Monatsschrift fur Geschichte und Wissenschaft des Juden-
tums», 43, (1899), M. Grunwald: Portugiesengräber auf Deutscher Erde, 1902 ; du
même : Hamburgs Deutstche Juden, 1904.
A partir de la fin du XVIIe siècle, le nombre de Juifs à Hambourg augmente rapide-
ment. Vers le milieu du XVIIIe, on parle déjà d'une «épouvantable» quantité de Juifs,
qu'on évalue (en exagérant naturellement) à 20 - 30.000. Voir Chr. Ludw. Griesheim :
Die Statdt Hamburg (1760), p. 47 et sv.

Et chose singulière : celui qui traversait l'Allemagne du XVIIIe siècle pouvait, pour peu
qu’il fût observateur, constater que la plupart des anciennes villes (impériales) commercia-
les étaient en décadence : Ulm, Nuremberg, Augsbourg, Mayence, Cologne ; de deux villes
seulement on pouvait dire alors qu'elles avaient conservé leur ancien éclat et étaient en voie
de prospérité croissante : de Francfort s /M. et de Hambourg (10).
En France, les villes les plus florissantes pendant les XVIIe et XVIIIe siècles étaient Mar-
seille, Bordeaux et Rouen, c'est à dire les principaux centres qui avaient accueilli les réfu-
giés juifs (11).
En ce qui concerne la Hollande, on sait quelle brusque ascension économique (au sens
capitaliste du mot) elle a subi vers la fin du seizième siècle. Les premiers Marranes portu-
gais s'établissent à Amsterdam en 1593 et ne tardent pas à y recevoir du renfort. La pre-
LES JUIFS ET L’ÉCONOMIE MODERNE 19
mière synagogue s'ouvre à Amsterdam en 1598. Vers le milieu du dix-septième siècle il y a
déjà de nombreuses communautés juives dans beaucoup de villes hollandaises. Au com-
mencement du dix-huitième, le nombre des huisgezinnen est évalué à 2400 rien qu'à Ams-
terdam (12). Leur influence morale devient prédominante dès le milieu du dix-septième siè-
cle : juristes et philosophes parlent de l'État des anciens Hébreux comme d'un Etat modèle
auquel devrait se conformer la constitution hollandaise (13). Les Juifs eux-mêmes parlent à
cette époque-là d'Amsterdam comme de leur nouvelle et grande Jérusalem (14).
Les Juifs établis en Hollande venaient soit directement d'Espagne, soit des parties des
Pays-Bas restées espagnoles, et principalement d'Anvers où ils s'étaient rendus pendant les
dernières décades du quinzième siècle et après leur expulsion d'Espagne et de Portugal. Les
«placards» de 1532 et de 1549 interdisent bien aux faux Chrétiens le séjour à Anvers mais
restent sans effet. En 1550, l'interdiction est renouvelée, mais ne s'applique qu'à ceux qui
ont moins de six années de séjour. Elle reste également sans effet : «les Israélites clandes-
tins se multipliaient de jour en jour». Ils prennent une part active aux luttes d'émancipation
des Pays-Bas, dont les péripéties les obligent à se déplacer progressivement vers les pro-
vinces du Nord (15). Or, et toujours par une coïncidence singulière, la brève prospérité
d'Anvers, en tant que centre du commerce mondial et des transactions financières mondia-
les, commence avec l'arrivée des Marranes et prend fin avec leur départ (16).
En Angleterre enfin ce qu'on appelle l'essor économique c'est à dire le développement du
système capitaliste (17) semble se dérouler parallèlement à l'afflux d'éléments juifs princi-
palement de provenance hispano-portugaise (18).
On croyait autrefois qu'entre l'expulsion des Juifs sous Edouard I (1290) et le retour (plus
ou moins officiel) à la liberté d'immigration sous Cromwell (1654-1656) il n'y avait pas de
Juifs en Angleterre. Cette manière de voir n'est plus partagée aujourd'hui par aucun de ceux
qui sont au courant de l'histoire des Juifs d'Angleterre. De tout temps il y a eu des Juifs
dans ce pays, mais ils sont devenus très nombreux au cours du seizième siècle. Elisabeth
elle-même avait une certaine préférence pour les études hébraïques et pour un entourage
juif. Elle avait pour médecin Rodrigo Lopez, le Juif qui a fourni à Shakespeare le modèle de
son Shylock (18).
On sait que vers 1655, grâce à l'intervention de Manasseh ben Israël, les Juifs ont été
admis officiellement en Angleterre et que depuis lors leur nombre n'a pas cessé d'augmen-
ter rapidement, grâce à des afflux constants (entre autres, et depuis le dix-huitième siècle,
de Juifs venant d'Allemagne). D'après l'auteur de Anglia Judaica, 6000 Juifs étaient établis à
Londres en 1783 (19).

***

Il va sans dire que la coïncidence que nous venons de constater entre les déplacements
des Juifs et les destinées économiques des peuples ne prouve nullement que le départ des
Juifs d'un pays donné soit la cause de la déchéance de ce pays, ni que leur établissement
dans un pays soit la cause de son essor économique. Raisonner ainsi équivaudrait à la
conclusion : post hoc, ergo propter hoc.
On pourrait nous dire que beaucoup d'historiens se sont prononcés en faveur de cette
manière de voir ; mais bien que l'opinion de certains d'entre eux, de Montesquieu par
exemple, ne soit pas négligeable, je ne la considère nullement comme probante et m'abs-
tiendrai en conséquence de citer des témoignages de ce genre.
Je voudrais cependant, par simple piété, préserver de l'oubli l'opinion d'un homme peu
connu, mais extraordinairement clairvoyant, qui a été le seul jusqu'ici à entrevoir les rap-
ports peu apparents qui existent entre l'expulsion des Juifs des villes commerciales alle-
mandes et la décadence de ces villes. Voici ce qu'écrivait Jos. F. Richter en 1842 : «il est
possible de prouver, documents à l'appui, que le commerce de Nuremberg était arrivé à un
tournant à la suite de l'expulsion des Juifs, car, à partir de ce moment-là, la ville était privée
d'au moins la moitié des capitaux dont elle avait besoin ; et sa décadence, qui, depuis lors,
n'avait fait que s'accentuer, et qu'on attribue généralement à la découverte de la route des
Indes par les Portugais, doit plutôt être attribuée à la disparition de l'audacieux esprit de
spéculation qui constitue l'apanage des Juifs» (20).
Les jugements des contemporains méritent, à mon avis, une attention particulière. J'en
citerai ici quelques-uns parmi les plus significatifs, car très souvent ils projettent avec un
20 LES JUIFS ET LA VIE ÉCONOMIQUE
seul mot sur les événements de l'époque une lumière que, sans leur secours, nous ne pour-
rions obtenir qu'à la suite de longues et pénibles études.
Lorsqu'en 1550 le Sénat de Venise eut décidé d'expulser les Marranes et d'interdire tout
commerce avec eux, les marchands chrétiens déclarèrent à la ville que l'application de cette
mesure signifierait leur propre ruine et qu’il ne leur resterait plus qu'à partir à leur tour,
étant donné qu’ils ne vivaient que du commerce qu’ils faisaient avec les Juifs. Ceux-ci
avaient entre leurs mains :
1° tout le commerce des laines espagnoles ;
2° le commerce des soies et pourpres espagnoles, du sucre, du poivre, des denrées colo-
niales provenant des Indes, des perles ;
3° une grande partie du commerce d'exportation : les Juifs envoient aux Vénitiens des
marchandises en commission, «accioché gele vendiamo per loro conto guadagnando sola-
mente le nostre solite provisione» (!) (Afin que nous les vendions pour leur compte, en ga-
gnant seulement notre provision habituelle) ;
4° tout le commerce de change (21).
Nous savons qu'en Angleterre les Juifs étaient très favorisés par Cromwell ; mais nous
savons également que parmi les raisons de cette sympathie celles tirées des besoins éco-
nomiques du pays étaient loin de jouer le dernier rôle : il croyait avoir besoin des riches
maisons de commerce juives, pour favoriser le commerce de marchandises et d'argent et
pour assurer au gouvernement des amitiés utiles et efficaces (22).
Les Juifs avaient joui, pour la même raison, de la sympathie du grand homme d'État
français Colbert au dix-septième siècle. Et je considère comme particulièrement significatif
le fait que ces deux grands organisateurs de l'État moderne aient reconnu l'aptitude des
Juifs à favoriser l'économie nationale (capitaliste) du pays. Colbert, dans une de ses ordon-
nances aux intendants, attire l'attention sur le grand avantage que la ville de Marseille peut
retirer des aptitudes commerciales des Juifs (23). Les habitants de la grande ville de com-
merce française, dans laquelle les Juifs avaient joué un grand rôle, connaissaient depuis
longtemps par expérience ces avantages et tenaient beaucoup à conserver les Juifs dans
leurs murs. Nous connaissons plus d'un jugement favorable sur les Juifs, émanant surtout
des habitants de Bordeaux. Lorsqu'une armée de mercenaires se livre, en 1670, à toutes
sortes de violences à Bordeaux, nombre de Juifs aisés se disposent à quitter la ville. Le
conseil communal s'émeut et les conseillers, effrayés, se plaignent : «Les Portugais, qui
tiennent des rues entières et font un commerce considérable, ont demandé leurs passe-
ports. Les Portugais et étrangers, qui font les plus grandes affaires, cherchent à se retirer
d'ici : Gaspard Gonzalès et Alvarès ont quitté depuis peu, qui étaient des plus considérables
parmi eux. Nous nous apercevons que le commerce cesse» (24). Et deux années plus tard,
le sous-intendant résume ainsi le rôle joué par les Juifs dans le Languedoc : «Sans eux tout
le commerce de Bordeaux et de la province périrait infailliblement» (25).
Nous avons vu qu'au seizième siècle les réfugiés hispano-portugais dirigeaient volontiers
leurs pas vers Anvers, la grande ville commerciale des Pays-Bas espagnols. Lorsque vers le
milieu de ce siècle, I'Empereur leur eut retiré (par le décret du 17 juillet 1549) les lettres de
franchise qu’il leur avait accordées auparavant, le bourgmestre, les échevins et le consul
adressèrent à l'évêque d'Arras une supplique, dans laquelle ils attiraient son attention sur
les difficultés d'appliquer le décret. Les Portugais, disaient-ils, sont des gens très entrepre-
nants, ils ont rapporté de leur patrie de grandes richesses et entretiennent un commerce
considérable. «Nous ne devons pas perdre de vue, ajoutaient-ils, que la ville d'Anvers ne
s'est développée que lentement, qu’il lui a fallu beaucoup de temps pour attirer vers elle le
commerce. Et la ruine de cette ville signifierait la ruine du pays tout entier. Tout cela doit
être pris en considération à propos de l'expulsion des Juifs». Le bourgmestre Nicolas v. d.
Meeren entreprit encore d'autres démarches. Pendant le séjour de la reine Marie de Hon-
grie, régente des Pays-Bas, à Rupplemonde, le bourgmestre se rendit auprès d'elle, pour
plaider la cause des non-Chrétiens. Il excusa la conduite du magistrat d'Anvers qui n'avait
pas publié cette ordonnance : cette publication aurait été préjudiciable aux intérêts les plus
vitaux de la ville (26).
Mais ces efforts sont restés sans succès, et les Juifs et les néo-Chrétiens d'Anvers émi-
grèrent à Amsterdam.
Ce ne fut qu'au dix-septième siècle, Anvers ayant perdu beaucoup de son éclat de jadis,
qu'on se rendit compte de la valeur des Juifs, en tant que créateurs de bien-être. La com-
mission, nommée en 1633 à l'effet d'examiner la question de savoir si l'on devait permettre
254 TABLE DES MATIÈRES

NOTE DU TRADUCTEUR........................................................................................................................................ 3

PRÉFACE.................................................................................................................................................................... 5

PREMIÈRE PARTIE LA CONTRIBUTION DES JUIFS A L’ÉDIFICATION DE L’ÉCONOMIE


MODERNE................................................................................................................................................................ 11
CHAPITRE PREMIER MÉTHODES DE RECHERCHE. NATURE ET ÉTENDUE DE LA CONTRIBUTION
DES JUIFS AU DÉVELOPPEMENT DE L’ÉCONOMIE MODERNE............................................................... 11
CHAPITRE II LE DÉPLACEMENT DU CENTRE DE GRAVITÉ ÉCONOMIQUE A PARTIR DU XVIe
SIÈCLE. .................................................................................................................................................................. 16
CHAPITRE III L'ESSOR DU COMMERCE INTERNATIONAL DES MARCHANDISES ............................. 23
CHAPITRE IV FONDATION DE L'ÉCONOMIE COLONIALE MODERNE ................................................... 26
CHAPITRE V FONDATION DE L'ÉTAT MODERNE. ...................................................................................... 35
I. LES JUIFS COMME FOURNISSEURS......................................................................................................... 36
II. LES JUIFS COMME FINANCIERS. ............................................................................................................ 37
CHAPITRE VI LÀ COMMERCIALISATION DE LA VIE ÉCONOMIQUE ..................................................... 41
I. APPARITION DES PAPIERS-VALEURS..................................................................................................... 41
II. LE COMMERCE DES VALEURS................................................................................................................ 56
III. CRÉATION DE PAPIERS-VALEURS........................................................................................................ 69
III......................................................................................................................................................................... 78
CHAPITRE VII FORMATION D'UNE MENTALITÉ CAPITALISTE............................................................... 79

DEUXIÈME PARTIE LES APTITUDES CAPITALISTES DES JUIFS......................................................... 101


CHAPITRE VIII LE PROBLÈME ...................................................................................................................... 101
CHAPITRE IX LES FONCTIONS DU SUJET ÉCONOMIQUE DANS LE RÉGIME CAPITALISTE........... 103
CHAPITRE X LES APTITUDES OBJECTIVES DES JUIFS POUR LE CAPITALISME. .............................. 109
I. - LA RÉPARTITION DANS L'ESPACE. ..................................................................................................... 109
II. - LA QUALITÉ D ÉTRANGER. ................................................................................................................. 111
III. - LA DEMI-CITOYENNETÉ. .................................................................................................................... 112
IV. - LA RICHESSE. ........................................................................................................................................ 115
CHAPITRE XI LA RELIGION JUIVE ET SON IMPORTANCE POUR LA VIE ÉCONOMIQUE. .............. 122
REMARQUE PRÉLIMINAIRE. ...................................................................................................................... 122
1. - L'IMPORTANCE DE LA RELIGION POUR LE PEUPLE JUIF. ............................................................ 122
II. LES SOURCES DE LA RELIGION JUIVE................................................................................................ 125
III. LES IDÉES FONDAMENTALES DE LA RELIGION JUIVE. ................................................................ 130
IV. L'IDÉE DE L'ÉPREUVE ET DE LA RÉCOMPENSE .............................................................................. 135
V. LA RATIONALISATION DE LA VIE ....................................................................................................... 140
Dans la population totale................................................................................................................................... 149
Chez les Juifs..................................................................................................................................................... 149
Année ................................................................................................................................................................ 150
VI. ISRAËL ET LES ÉTRANGERS. ............................................................................................................... 151
VII. JUDAÏSME ET PURITANISME .............................................................................................................. 156
CHAPITRE XII LA SPÉCIFICITÉ JUIVE. ......................................................................................................... 158
I. LE PROBLÈME. ........................................................................................................................................... 158
II. ESSAI DE SOLUTION................................................................................................................................ 166
III LE GÉNIE JUIF AU SERVICE DU CAPITALISME................................................................................. 173

TROISIÈME PARTIE LE MODE DE FORMATION DES CARACTÈRES SPÉCIFIQUES JUIFS......... 177


CHAPITRE XIII LE PROBLÈME DES RACES. ............................................................................................... 177
REMARQUE PRÉLIMINAIRE ....................................................................................................................... 177
I. LES CARACTÈRES ANTHROPOLOGIQUES DES JUIFS ....................................................................... 178
II. LA «RACE» JUIVE. .................................................................................................................................... 182
III. CONSTANCE DE LA NATURE JUIVE. .................................................................................................. 185
IV. CARACTÈRES ETHNIQUES ET THÉORIQUES DES RACES ............................................................. 199
CHAPITRE XIV LE SORT DU PEUPLE JUIF. ................................................................................................. 209

NOTICES ET RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES..................................................................................... 225