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1IJ3B

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L’UNIVERS

HISTOIRE ET DESCRIPTION
DE TOUS LES PEUPLES

ASIE IIIMEAIKE

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'l'YPO(iUAt*lllh: DE FlUMIN DIUOT FUÉRES, FILS KT C“
111 E JACUU, V o(i.

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ASIE MINEURE
DKSCHirTKIS

üRogkaphique, historique et archéologique

ÜËS PROVINCES ET D£S VILLES DE LA CHERSONNESE D'ASIE

l'Ut

CHARLES TKXIEK
IIK l'INSTITIT

PARIS
riKMIN DIDOT FKÈHES, FILS ET C'% KDITEUKS
IMHUMErUS ItE L*IN.SnTLÏ DE l UANCE
HUK JACOU, 5U

M UCCC LXll

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16APR.1994

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ASIE MINEURE,
DESCRIPTION

GÉOGRAPHIQUE, HISTORIQUE ET ARCHÉOLOGIQUE, ,

PAR CHARLES TEXIER,


DE L’rairmiT.

LIVRE PREMIER.
AVANT-PROPOS. — TRAVAUX DES VOYAGEURS MODERNES.
CONSEILS SUR l’ORGANISATION d’uN VOYAGE EN ASIE. — HYGIÈNE.

Dintisna politiques et géographiques de l’Asie.

Périple de l’Asie Mineure. — Orographie.

CHAPITRE PREMIER. vit même qui ne pouvaient dessiner que


la carabine d’une main et le crayon
Trente années se sont écoulées de- de l’autre ,
position peu commode pour
puis que l'auteur de ce livre entreprit un peintre. De sérieux obstacles s’étaient
d’explorer en son entier la presqu’île certainement présentés , qui avaient
de l’Asie Mineure. En ce temps-là arrêté l’essor d’explorateursentrepre-
cette contrée paraissait presque inabor- nants ; des attaques soudaines avaient
dable, et tous les voyageurs qui i'a.- été suivies de conflits dont l’issue fut
vaient parcourue revenaient en faisant fatale.Les difOcultés presque insurmon-
des récits émouvants des dangers qu’ils tables que rencontraient les voyageurs
avaient courus. Les uns, comme Tour- n’étaient pas de nature à encourager
nefort, racontaient combien de fois ces sortes d’entreprises; des contrées
les attaques des brigands les avaient for- désertesà traverser, la guerre civile, les
cés de se détourner de leur route; les dissensions intestines entre les diverses
autres entamaient leur narration comme autorités, les privations des choses les
s’il se fût agi d’une expédition guer- plus nécessaires, tels étaient les obsta-
rière. Le colonel Leake partait avec une cles contre lesquels il fallait lutter. Qui-
escorte very well armated; d’autres conque voulait visitér l’Asie devait sur-
ne dormaient que sous la protection de tout cacher à un peuple déliant l’inten-
leurs dottble-barelled gun (1) . On en tion d’observer le pays et d’en étudier
les monuments; car dans une opération
(i) Felloiv's Journal, p. ig5. Aruiidell, topographique les populations étaient
Smen Churehes, p. 3, etc. toujours disposées a soupçonner l’idée
V' LivraUm. (Asib Mineure.) T. II. 1

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. ,

3 - L’UOTYJiRS.

d’une invasion étrangère. Les voyageurs CONSEILS AUX VOYAGEURS.


étaient obligés d’emprunter l’habit de
simples marchands pour traverser C6 Lé premier principe qui doit guider
pays avec plus de sécurité, et pour ob< un voyageur dans ces contrées lointai-
tenir des notions qui étaient accueillies nes ,
c’est la conliance dans les popu-
avec avidité par les savants de l’Europe. lations qu’il visite. Nous pouvons dire
Mais grâce à l'énergie du souvecaia >
qu’il n’y a pas d’exemple qu’un cava-
qui avait ané.àDti les janissaires, et qui lier arrivant franchement dans une tri-
voulait fermement modiüer l’esprit. de bu, et y demandant l’abri et les vivres,
son peuple, un heureux changement aucun secours lui ait été refusé. L’hos-
s’était fait dans les relations des habi- pitalité ,
l’alfa et la diffa ,
comme on
tants de l’Asie Mineure avec les étran- dit en Afrique, sont toujours dans les
gers qui les visitaient, et, pendant plu- mœurs des Orientaux qui ne se sont pas
sieurs années, l'auteur a pu parcourir gâtés au contact des villes. Il est ce-
la contrée, non-seulement sans ren- pendant une condition imporlante, c’est
contrer d'opposition de la part des au- de parler tant soit peu fa langue du
torités ou des paysans, mais encore c’est pays et de pouvoirs’exprimer soi-méme.
à l’aide des renseignements qu’il obte- C’est déjà différent tpiand on est à la
nait , et qui étaient toujours accompa- merci d’un drogman presque toujours
gnés des offres de service les plus ami- élevé dans la crainte des Turcs et de
cales, qu’il a pu pénétrer dans ces ré- la peste, et dispose néanmoins à vanter
gions presque désertes où les vivres lui ses nombreux exploits contre les bri-
eussent manqué sans le concours em- gands. Comme la plupart de ces auxi-
pressé qu'il trouvait dans ce pays. liaires, qui ont cependant leur degré
Cet état de choses, qui paraissait si ne connaissent que médiocre-
d’utilité,
nouveau alors , fut bientôt annoncé et ment langue turque, ils sont exposés
la
publié en Europe. L’auteur s’empressa à causer au voyageur les plus grands
de le faire conwtre, et appela de tous mécomptes ,
soit sur les routes qu'il
côtés les explorateurs d’un pays sur veut parcourir, soit sur les ressources
lequel l’histoire comme les sciences qu’il doit rencontrer.
avaient tanta apprendre. C’est à partir II est donc de la plus grande impor-

de ce jour que les voyages de l’Asie de- tance pour ceux qui veulent entrepren-
vinrent si nombreux et si fructueux. Si dre un long voyage dans ces contrées
l’on se reporte à la connaissance que les d’apprendre sutlisamraent de langue
érudits comme les géographes avaient turque pour savoir au moins compter
alors de l'Otient, on comprendra les couramment ; cela est nécessaire pour
immenses progrès que les sciences et les distances comme pour les dépenses.
l’histoire ont faits dans cette voie. La connaissance des monnaies et des
L’Angleterre comme l’Allemagne et mesures est des plus faciles à acquérir.
la Russie ont apporté leur tribut au On ne compte guère les distances que
tonds commun des connaissances de l’O- par heures de marche, sahat; un che-
rient, et cependant, malgré ce qui a été val au pas fuit six kilomètres dans un
fait, ou peut dire que cette étude n’est sahat; ceci résulte d’uu calcul fait
encore qu’à l’ctat naissant. Nous allons pendant plusieurs années. Un voyageur
résumer dans ce volume l’élat des con- qui veut parcourir l’Asie, nous enten-
naissances historiques et géographi- dons ici l’Asie depuis Smyrne jusqu’au
ques qui résulte des études déjà faites, golfe Persique , car les mœurs sont à
et nous signalerons les lacunes qui exis- peu près les mêmes dans toutes ces
tent encore et les espérances que fait contrées, doit avoir soin de se munir,
concevoir cette ardeur de connaître par l’intermédiaire de son ambassade
qui est un des cachets saillants de la d’un fermao impérial valable pour les
jeunesse d’aujourd'hui.- autorités des provinces qu’il veut visi-
ter. l’.es. gouverneurs des grandes villes,
(t i
'

comme Smyrne, Broussa, etc., délivrent,


à la demande des consuls, des 6o«youn/i
ou passeports valables pour le rayon de
i
ASIR AlINFX'RE. 3

leur fiouveniement ; mois ces papiers ne le moleste pas paria demande de la


sont loin d'avoir l’influence des fer- capitation ou sous quelque autre pré-
mans. Enfin pour aller d’un lieu à texte, que les vivres nécessaires lui
un autre, il y a encore un papier de soient fournis, qu’il trouve toujours
route appelé teskéré , qai n’est bon que hospitalité, égards et protection , sui-
pour avoir des chevaux de poste. L’in- vant leS' capitulations impériales. Tel
convénient de ces deux dernières piè- est l’objet de mon présent ferman
; dès
ces , c’est qu’elles ne mettent pas le sa réception, conformez-vous-y exacte-
voyageur à l’abri des visites douanières ment.
à tous les lieux de péage, tandis que Écrit à la fin de la lune de safer 1251
le porteur du ferman h’y est jamais (20 Juin 1835).
exposé, soit qu’il aille par terre ou par Traduit par le soussigné, secrétaire
mer. interprètedu Roi.
Nous donnons ici le modèle d’un Signé: Annibal DANTAN.
ferm.on délivré sous le règne du sultan
Mahmoud à la demande de l’ambassa- Pour le personnel quevoyageur le
deur de France. veut emmener avec personnage
lui, le
le plus important est un bon cawass.
Traduction d'un ferman adressé à tou- Un cawass est une espèce de maréchal
tes les autorités ciniles et militaires des logis qui porte le ferman et qui se
des pays situés entre Constantinople charge de procurer à la caravane, hom-
et Tarsous. mes et chevaux, tout ce dont elle a
besoin. Ce raxvass est nécessairement un
L’ambassadeurde France, près ma Su- Turc; mais il n’a pas besoin d’être réel-
blime Porte, amiral baron Roussin, mo- lement tiré du corps des cawass. Il
dèle des grands de la nation chrétien- suffit qu’on lui fasse délivrer une com-
ne, a dernièrement, dans la note qu’il a mission par les bureaux de la Porte.
présentée , exposé oue le gentilhomme Quand un voyageur est assez heureux
irançais N... se reno de Constantinople pour avoir trouvé un bon cawass, il
à Tarsous pour faire un voyage de curio- peut partir tranquille; il trouvera tou-
sité, avec uu certain nombre de domes- jours sa tente ou son konac bien ap-
tiques francs, et il a demandé que ce provisionné, les chevaux bien four-
entilhomme, partout sur sa route, nis d’orge et de foin et bonne réception
epuis Constantinople Jusqu’à Tarsous, partout. Mais il faut se défier d’un ca-
soit logé convenablement; qu’il n’é- wass querelleur, qui croit se donner
prouve aucune difficulté ni pour lui- de l’importance en molestant le petit
même, ni pour ses effets et ses mon- nombre de curieux et d’enfants qui
tures, que les vivres nécessaires lui s’arrêtent pour voir passer le captan ;
soient fournis, qu’on se garde bien de c’est le nom que les 'Turcs du peuple et
le molester en lui demandant la capi- des bazars donnent aux Européens.
tation, ou pour tout autre prétexte, que Après le cawass vient le cuisinier. On
les règles de l’hospitalité soient obser- prend ordinairement un jeune Grec qui
vées envers lui, et qu’il Jouisse d’une n’a besoin que de savoir faire le pilaw ;
pleine et entière protection, conformé- il n’est pas même nécessaire qu’il sache
ment aux capitulations impériales. plumer des poules, car dans ce payssm
Mon ordre est qu’il soit agi ainsi que se- contente de les tremper un moment
de.<!sus. Vous donc qui êtes les autorités dans l’eau bouillante, et d’un seul geste
susdites , vous saurez que ce gentil- on enlève tout, plumes et peau, et
homme mérite hospitalité et respect. quelquefois la viande.
Dans quelque lien qu'il débarque, en L’interprète vient ensuite ; il se pré-
allant de Constantinople à Tarsous avec sente ordinairement comme parlant
un certain nombre de domestiques > indistinctement > toutes les langues
francs, vous aurez soin qu’il soit logé du pays. Il est presque toujours dans le
convenablement, qu’il iréprouve au- vrai. Son emploi consiste à préparer les
cune difficulté ni pour lui-même, ni bagages et à les surveiller au moment
pour ses effets et ses montures, qu’-on des haltes. 11 fait les menues oommis-
L-
4 LTINIVEaS.
sions dans les bazars, et accompaftne CHAPI'raE 11.
le voyageur dans les visites qu’il fait
aux autorités. HYOIÈIfB.
L’organisation de la caravane exige
beaucoup de soins. Autrefois le service Au nombre des provisions utiles , on
des postes d’Asie, qui était établi depuis doitcompter une petite pharmacie con-
Cyrus, fonctionnait assez régulièrement ; tenant les médicaments les plus usnels,
le ferman donnait droit àétre servi comme comme le sulfate de quinine , du lau-
ageut et au tarif du gouvernement. Le danum, de l’ammoniaque, quelques
prix était une piastre, 0,25 cent, par prises de purgatifs , une trousse conte-
cheval et par heure de marche; mais nant ciseaux, lancettes, pierre infernale
aujourd'hui ce service est presque dé- et quelques bandes dans le cas d’un
sorganisé ; de plus les prix ont été con- accident. Il est utile d’emporter un
sidérablement augmentés; il est mieux scariOcateura vecdes ventousesà pompe.
de faire uii traité avec, un caravaneur Ce petit instruiiient, qui remplace avan-
arménien, un katergi, qui se charge, tageusement les sani^ues , peut rendre
moyennant un contrat passé de gré à de grands services. Dans presque toutes
gré', de fournir pendant tout le temps les eaux stagnantes de l’Asie l’on trouve
du voyage, et sur toute route, le nombre des sangsues; mais il faut avoir soin
de chevaux requis. Il se charge en outre de les faire dégorger pendant quel-
de la nourriture et de tout le personnel ques jours avant de les employer ; sans
des palefreniers (turu(gi), et sengage à cela leur morsure peut être venimeuse
remplacer tout cheval qui viendrait à et causer des abcès. Une boite de cly-
manquer en route. Celui qui désirerait sopompe ne devra pas être oubliée, ainsi
une monture plus Une que les chevaux qu^une pièce de uiachylon contre les
de caravane, et avoir un cheval à lui, clous et furoncles que l'iexcès de la cha-
ferait toujours bien de stipuler la nour- leur peut faire naître. Le moindre soin
riture de son cheval par le katergi; sans médical que l'on donne à ses gens est
cela il courrait risque d'étre rançonné toujours du meilleur effet; ils en sont
dans les villages où il s’arrêterait. très- reconnaissants et servent avec plus
Le matériel du voyage se compose de zèle.
de deux paires de cantines, en bois ou Il est à peu près inutile d’appeler un

en cuir, d’une petite tente, d'un lit des médeciusdu pays, tant leur ignorance
pliant avec quelques tapis, enfln d’une est grande ; mais maintenant dans pres-
cuisine portative, une marmite, des que toutes les villes on trouve des méde-
assiettesde fer battu et deux petits ton- cins européens. Ce sont les barbiers du
neaux pour l’eau. Les autres cantines pays qui se chargent de faire les sai-
contiennent les livres de voyage, les gnées ; ifs saignent ordinairement les
instruments, tels que boussole, lu- malades soit du pied soit de la main, et
nettes, et les objets qui servent à la laissent lemembre dans un bassin d'eau
spécialité des recherches que l’on veut chaude. Dans l'ignorance où ils sont
faire. Ainsi aujourd'hui, lu plupart de de l'anatomie, ils se hasardent rarement
ceux qui voyagent pour étudier les mo- à faire une saignée du bras dans la
numents ne manqueront pas d’emporter crainte d’un accident. On fera bien du
un appareil photographique; mais si reste, avant d’entreprendre uu long
l’on veut un bagage plus portatif, ilsufüt voyage, de prendre une consultation
de se munir d’une caméra lucida, petit écrite de son propre médecin qui don-
instrument qui offre les ressources les nera des conseils selon le tempérament.
plus étendues. Il faut aussi emporter Mais en route il ne faut pas négliger
un grand parasol de paysagiste qui sert les petites indispositions, que la fatigue
en même temps pour s'abriter dans les aggrave promptement, surtout les liè-
courtes haltes que l’on fait eu route. vres et la dyssenterie. Les insolations
doivent être soigneusement évitées, en
ayant soin de porter un chapeau à large
bord et de ne jamais stationner pour
dessiner ou écrire qu’à l’abri d’un parasol.
,

ASIE MINEURE. S

Le régime diététique est des plus toutes les populations champêtres. Les
simples :se conformer à la manière de mesures hygiéniques à prendre sont
vivre du pays. L’usage du vin du ta-
, des plus simples; excepté quelques can-
bac, du café n’a rien de nuisible. Ceux tons marécageux comme £phèse et
dont l’estomac pourra s’accommoder quelques embouchures de fleuves, le
du laitage sous toutes les formes trou- pays est d'une salubrité complète. Il
veront une ressource précieuse dans cet faut avoir soin de ne jamais dormir la
aliment. Les fruits sont généralement nuit en plein air pour ne pas contrac-
bons et très-abondants en Asie ; mais il ter d'ophtalmies et de ne pas dormir
faut savoir les choisir dans leur pro- en plein soleil. Les vêtements que l'on
vince natale. Les raisins de Smyrne doit porter ne diffèrent en rien de ceux
les poires d’Angora , les melons de que l’on porte en Europe; ceux qui sont
Cassaba sontd’un usage salutaire quand habitués aux vêtements de flanelle ne
on ne les prend pas par excès. Mais il devront pas les quitter à cause do la
faut s’abtenir autant que possible de chaleur; une ceinture de laine est un
toutes les solanées comme tomates mé- bon préservatif contre les refroidisse-
longènes et des concombres crus, dr>nt ments.
les indigènes font un usage immodéré. Nous devons, avant de terminer cette
Pour tout dire en un mot, le voya- question d’hygiène, dire un mot d'un
geur fera bien de ne pas s’écarter du fléau qui pendant bien longtemps a été
régime alimentaire qu’il suivait dans son un sujet d’effroi pour les voyageurs eu-
pays. Ceux qui ont l’habitude du thé ropéens ; nous voulons parler de la
peuvent en faire usage à toute heure peste, puisqu'il faut l’appeler par son
pour boisson habituelle; elle remplace nom. Lorsque nous sommes arrivé en
avantageusement le vin , qui est rare et Orient, nous venions comme tous les
médiocre dans l’intérieur. autres dans la persuasion que la fuite
Les salaisons ne sont pas un aliment seule pourrait mettre à l’abri de l’atteinte
sain ; on n'en trouve pas à acheter dans de la contagion; que le moindre attou-
l’intérieur, et celles qu’on emporte ne chement, le plus petit contact suffisaient
tardent pas à devenir rances. pour faire contracter la peste, et c'est
Ceux qui ne craignent pas d’augmen- dans ces idées, partagées du reste par
ter leur bagage pourront emporter une partie de la population franque de
quelques boites de conserves et de lé- l’Orient, que nous traversâmes plusieurs
gumes secs ; mais il est surtout impor- épidémies. Car de 1833 à 1842 la peste
tant de se pourvoir d’un sac de biscuits se manifesta dans les difl'erentes régions
qu'on appelle à Smyrne paximada pour de la Turquie d'Asie sous la forme de
le cas ou l’on ne trouverait pas de pain plus de trente épidémies dont quelques-
dans les haltes, et cela arrive fréquem- unes furent très-meurtrières. Les précau-
ment lorsqu’on entre dans les régions des tions que nous croyions devoir prendre
nomades. En effet ces tribus ne cuisent en voyageant ne nous mettaient pas tou-
pas de pain, mais préparent au mo- jours à l’abri du contact, et nous finîmes
ment du repas des galettes appelées par reconnaître que les dangers que
pita et qui ne sont autre chose que de peut présenter la peste ont toujours été
la pâte non levée , chauffée pendant fort exagérés. Notre expérience person-
quelques minutes sur une plaque de nelle ne suffirait certainement pas pour
tôle. On est toujours certain de trouver donner un conseil à ce sujet; mais de-
en route à s’approvisionner de viande puis cette époque les médecins du Caire
de mouton , d’œufs et de poules. Celui ont recueilli et publié des observations
qui prend goût aux préparations de lai- qui peuvent rassurer ceux que leurs pé-
tage que font les nomades se trouve régrinations conduiraient dans des con-
assuré contre toute privation; car trées où la peste se manifeste. Nous re-
dans toutes les tribus, comme dans les viendrons plus tard sur ce sujet, qui ne
villages, le lait est abondant. Ou le peut être traité d’une manière incidente.
consomme doux ou aigri; il prend alors La peste d’ailleurs ne se manifeste plus
le nom de youhourt, et (éit pour qu’à de rares intervalles et tend à dis-
ainsi dire la base de la nourriture de paraître de l’Orient.
6 L’UNIVERS,
Il un détail important à
est encore revenir ensuite au bord de la mer dans
question d’argent et celle
traiter, c’est la la Mysie, l’Æolide et la Carie.
du backckich, mot turc que les voya- La géographie pure exigerait (|ue
geurs apprennent bien vite à connaître, nous suivissions l'ordre des bassins des
et qui n’a pas d’analogue dans les au- fleuves; mais cette méthode a l’incon-
tres pays. Backcliich veut dire à la fois vénient de morceler l'histoire des pro-
présent, pour boire, bonne main, et ne vinces et de jeter le lecteur dans une
signifie pas seulement rémunération sorte de confusion. Nous pensons qu’il
d’un petit service, c’est une. libéralité vaut mieux étudier chaque province
gratuite que l’on attend de l’étranger. séparément ; les populations qui les ont
Mais comme le présent se borne ordi- successivement occupées ont formé des
nairement à quelque menue monnaie, groupes distincts qui seront mieux sai-
il n’est pas très-onéreux quand on sis par cette méthode, et les caractères
peut le donner sous cette forme ; voilà des monuments et des mœurs présen-
pourquoi il est très-important d’avoir teront un tableau plus complet.
avec soi une certaine provision de pias- Entre les œuvres d’art des Grecs de
tres et rie demi-piastres. l’Ionie, les monuments taillés dans le roc
Pour les fonds que l’on doit emporter de la Lycie, et les grottes grossière-
avec soi, les banquiers de Smyrne et de ment ébauchées de la Cappadoce, entre
Constantinople ont aujourd'hui beau- les villes de marbre par les
bâties
coup plus de relations qu’autrefois avec Grecs et les constructions gigantesques
les villes de l’intérieur. Il .'^ern donc des Lélèges et des Mèdes, la différence
possible de se procurer des traites sur ne vient pas seulement des races qui
Smyrne, Angora, Césaréc et Alep. les ont élevés, elle tient aussi à la for-
Ainsi organisée, nous conduirons mation du sol où vécurent ces diffé-
notre caravane dans les régions les rentes populations ; le caractère de l’ar-
plus reculées de la péninsule et lui dé- chitecture change avec la nature des
velopperons toutes les beautés de la matériaux que l'on peut mettre en œu-
nature et de l’art qu’elle renferme. vre. Les premiers édifices en brique et
en pisé furent bâtis dans les plaines de
la Chaldée et de la Babylonie, et le dé-
CHAPITRE III.
faut de bois de construction dut con-
duire les habitants à inventer la voûte
DIVISION DE l’OUVBAGE. pour couvrir leurs monuments. Les
contrées montagneuses où la roche est
Les géographes anciens ne parais- tendre et facile à travailler offrirent
sent pas avoir adopté de plan fixe dans aux populations troglodytes des repaires
les descriptions de l’A.sie Mineure qui commodes, et les grands rochers cal-
sont parvenues jusqu’à nous. Strabon caires de la Perse et de la Médie furent
commence par la province centrale de pris comme le livre impérissable où
la Cappadoce, et marche de l’est à les conquérants d’alors firent graver
l’ouest sans s’attacher à un ordre mé- leurs exploits.
thodique. Scylax fait le tour rie la La fine et précise architecture des
presqu’île depuis le Pont jusqu’à la Grecs n’aurait jamais orné les villes
Cilicie nous le suivrons dans son pé-
;
et les colonies anciennes si d’inépui-
riple. Pline et Mêla suivent une mar- sables carrières de marbre n’eussent
che contraire. Les géographes modernes fourni d’abondants et de riches maté-
ont adopté plus volontiers, dans la des- riaux aux artistes d’Europe ou d’A-
cription de la presqu’île d’Asie, l’ordre sie. Si les vallées où coulent de grands
des provinces du septentrion au midi ; fleuves ont souvent servi de frontières
c’est en effet ordinairement par la Bi- aux États, elles ont rarement arrêté
tbynie que presque tous les voyageurs conquérants la marche de
l’essor des ;

qui ont décrit le pays sont entrés dans ne doit donc en tenir compte
l’histoire
l’Asie Mineure; nous adopterons la que dans le cas où elles ont réelle-
même marche. Nous étudierons la Bi- ment formé une barrière entre des*
thvnie et les firovinces centrales pour raceji distinctes . comme lit le fleuve
,

ASIK MlJjEÜRE. - ^

Halys dans la haute antiquité asiati- Les Cataoniens ; ,

que, entre les races européennes et les Les Cariens ;


races sémitiques. Les Lyciens.
Les historiens anciens avaient dans Ces derniers se divisent en quatre
leurs écrits implicitement démontré branches qui sont ;

que ce fleuve partagea la population Les Myliens :


ae l’Asie en deux souches bien dis- Les Solymes;
tinctes; mais cela ressort phitôt de la Les Termiles ;
comparaison des documents qu’ils Les Lyciens.
nous ont laissés que d’un grand fait
généralement reconnu et attesté par LE N ou d’asie.
eux ; nous avons cherché il y a long-
temps (() à que
faire ressortir tout ce D n’est pas surprenant qu’une contrée
ce fait avait depour l’étude
saillant qui fut rhorcelée par des populations
de la contrée, et nous voyons que si différentes de langue et d’origine
depuis ce temps non-seulement aucune n’ait jamais été désignée sous un nom
controverse ne s’est élevée sur ce sujet unique. Le nom d’Asie ne fut d'abord
de la part des auteurs qui l’ont traité; appliqué qu’à la partie occidentale de
mais il est regardé aujourd’hui comme la presqu'île, à celle que les Romains
acquis a l’histoire (2) ; ce sont ces deux appelaient province d’.Asie. Quant à l'o-
souches, l’une, appelée par les anciens rigtne de ce nom, qui de nos jours s'ap-
Leuco-Syriens ou Syriens blancs, issus plique au vaste continent oriental, nous
des races sémitiques qui peuplèrent l’A- lisons dans Hérodote (I): « On croit
sie occidentale jusqu’à la Phenicie
, et
néanmoins, d’après ce que rapportent
l’autre connue sous le nom générique que l’Asie fut ainsi nommée
les Grecs,
de Bryges et de Mysiens émigrés de du nom de la femme de Proniéthée.
la Thrace, et qui sont par conséquent Cependant les Lydiens réclament pour
de race européenne , ou comme d’au- eux l’honneur d’avoir donné le nom à
tres l’ont démontré de race indo-ger- l’Asie, et soutiennent qu’il vient non pas
manique. de la femme de Proniéthée, mais d^A-
Voilà donc une division naturelle sias, fils de Cotyset petit-fils deManès, et
dont nous devrons tenir compte, et que la tribu Asiade qui existe à Sardes
qui peut s’établir de la manière sui- lire le sien de la même origine. » Néan-
vante : moins ce nom d’Asie que se disputaient
les peuples de la région occidentale s’est

Races indo-germaniques ou euro- bientôt répandu au delà de ces limites;


péennes : car Hérodote nous apprend que les ré-
gions situées à l’est de l’Euphrate por-
I.es Thraces; tèrent aussi le nom d’Asie « Les As-
;

Les Mysiens ; syriens, dit-il, étaient maîtres de toute


Les Lelègps; l’Asie supérieure, depuis cinq cent
Les Bitbyniens ; vingt ans, lorsque les Mèdes commen-
Les Phrygiens ; cèrent les premiers à se soustraire à leur
Les Paphlagoniens ; domination (2V. » On pourrait encore
Les Grecs ; citer un grand nombre de passages où
le nom d^Asie est applique à tout le
Races sémitiques : continent , témoin ceux-ci ; « Cyaxare,’
fils de Phraorte, soumit toute l’Asie au-
Les Cappadociens ; dessus de l’Halys (1, 103). Les Scythes
Les Ciliciens , demeurèrent maîtres de l’Asie pendant
Les Lycaohiens; vingt-huit ans (1, 1 06). Astyage fit passer
sous le joug des Perses les Mèdes, qui
(i) Asie Mineure, 1839, introduction, avaient dominé sur l’Asie au delà du
p. 10.

U) ror. Vivien de Sainl-Msrtin, Hisl. (i) Hérod., IV, 45 .
• les dec. genfrr,, etc., etc.
(ï) Hérod., T, pS.

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8 L’XJWIVERS.
fleuve Halys pendant cent vingt-huit nom à la totalité de TAsie actuelle;
ans , non compris le temps de l’invasion mais comme dans leurs connaissances
des Scythes (I, 130). Les Perses qui géographiques ils n’avaient aucune idée
s'étaient soustraits à la puissance des bien précise de ce que nous appelons
Mèdes furent, depuis la défaite d’As- un continent, ils ont étendu le nom
tyage, les maîtres de l’Asie {ibid.). » d’Asie de proche en proche à mesure
Ces mots, haute et basse Asie, sont qu’ils ont avancé dans l’intérieur. Les
employés par Hérodote (i) pour dési- Lydiens le connaissaient déjà, et il est
ner les contréessituées à l’est et à l’ouest probable qu’il leur était venu des peuples
e l’Halys. En parlant des campagnes de l’Asie moyenne; voilà pour le conti-
de Cyrus et d’Harpage dans le pays situé nent entier. Le nom d’Asie Mineure
entre Sardes et la Lyrie, il s’exprime n’apparaît nulle part dans l'histoire
ainsi « Tandis qu’Harpage subjuguait
: ancienne ; sous l’empire romain cette
l’Asie inférieure Cyrus lui-même por-
, contrée est désignée sous le nom de
tait la guerre dans l’Asie supérieure. » province d’Asie; elle comprend les pays
La limite qui séparait ces deux contrées situés au nord c'est à-dire en de([à
,

varia à différentes époques; elle fut fixée du Taurus , mais elle n’avait pas d'ap-
d’abord au fleuve Sangarius, puis à' pellation distincte. Strabon se contente
l’Halys (2). Il ressort de toutes ces ci- de la nommer La Chersonnèse fl) en
tations que si dans la très-haute anti- opposition avec tout le continent a’Asie.
quité la contrée appelée Asie avait porté Le nom d’Asie Mineure n’apparaît
un autre nom, cette tradition était com- dans l’histoire que sous les empereurs by-
léteinent effacée de la mémoire des zantins. On disait alors la petite Asie (2).
ommes, et que déjà six ou sept cents Dans les divisions de cette province en
ans avant notre ère. ce nom était appli- rtièmes l’empereur Constantin Por-
quée toute la partie connuedu continent. phyrogénète lui fait prendre la déno-
Cela ressort des vers du poète Mimnerme mination de Thème Anatolique, d’où
cité par Strabon (3). Cet auteur, parlant est venu le nom d'Anatolie et par cor-
de l’expédition des Æoliens qui chas- ruption de Natolie, qui se trouve sur
sèrent les Léièges du territoire d’É- plusieurs cartes. Ces deux derniers
phèse, s’exprime ainsi : « Après avoir noms commencent à tomber en désué-
quitté Pylos.... Nous arrivâmes par mer tude, et sa dénomination d’Asie Mineure
en Asie, objet de nos désirs » ; or le poète est généralement adoptée pour désigner
Mimnerme passe pour avoir été contem- la Chersonnèse d’Asie.
porain de Solon; il écrivait donc dans
le septième siècle avant notre ère. Pau- CHAPITRE IV.
sanias, racontant les circonstances du
départ des Ioniens sous la conduite de DIVISIONS DE l'ASIE MINEUBE A DIE-
Nilée, fils de Codrus, mentionne les di- FÉBENTES EPOQUES.
verses tribus grecques qui l’accompa-
gnèrent ; —
« ils se rendirent sur des Un pays qui a été peuplé et colonisé
vaisseaux en Asie » (4). Ces événe- — par tant de tribus de races différentes
ments se passaient dans le onzième siècle abordant de tous les points de l’horizon,
avant notre ère; or si à cette époque l’A- a dû nécessairement, dans le cours des
sieeüt portéun autre nom, l'auteur n’eût siècles, subir de nombreuses et impor-
pas manqué de le dire comme il le , tantes modifications dans ses divisions
dit pour les villes et les provinces. territoriales. Cependant il est un fait
Vouloir remonter plus haut dans les an- attesté par Homere, c’est que, avant la
tiquités grecques serait se jeter dans guerre de Troie, les principales provinces
des conjectures. Il est possinle que les étaient déjà constituées en corps d'État,
nouveaux colonq n’aient pas étendu ce en d’autres termes les grandes migra-
tions thraces venues d’Europe pour s’é-
(i) Hérod., liv. IV, 45. tablir dans la presqu’île avaient eu lieu.
(a) Hérodote, I, 7 a; VI_, 43.
(3) XIV, 634. ( 1) Strab., XIV, 664.
( 4 ) Pausanias, I. VII, ch. a. (») Voy. Paul Oruie, I. I", cb. II.
ASIE MINEURE. 9
Si nous voulons rechercher quelles- fu- l La Bithynie.
rcut les divisions de la contrée anté- La Paplilagonie.
rieurement à ces migrations , nous en Le Pont.
Àu nard ;
sommes réduits à rassembler quelques L’Honoriade.
faits épars dans les anciens écrivains, L’Hellénopont.
qui nous apprennent, il est vrai, que du I Le Pont Polémoniaque.
nord et de l’est de grandes invasions
eurent lieu à diverses époques antéhcl- Les trois dernières en furent détachées.

léniques; mais ces expéditions tempo- ' Les deux Mysies.


raires ne ehangèrent rien aux divisions La Troade.
géographiques. L’invasion de Sésos- L’Æolide.
tris (1) fut aussi de peu de durée, et A l’occident :
L’Ionie.
les Égyptiens, vainqueurs des tribus La Doride.
asiatiques, n’ont laissé dans le pays au- La Carie.
l
cune trace de leur séjour, à l’exception La Lycie.
du monument de Nyniphi, cité par La Pamphylie.
Hérodote. Au midi :
La Cilicie Trachée.
Le cours de l’Halys, qui coupe la I La Cilicie Champêtre.
presqu’île en deux parties à peu prés La Galatie.
égales parait avoir été la base des oeux La Phrygie épictète.
grandes divisions primitives, soit pour Au centre: La graude Pnrygie.
Îes races, soit pour le territoire. La ré-
La Pisidie.
;ion située à l’est du fleuve et qui dans I L’Isaurie.
Îa haute antiquité était désignée sous
La Cappadoce.
le nom de Leucos-Syrie faisait partie .1 l’est : L’ Arménie I".
de cette dernière contrée. La Cappadoce L’Arménie 2".
était déjà constituée en royaume , sans
doute sous la suzeraineté des rois d’As- Les Romains, faisant abstraction des
syrie. Tout le territoire situé à l’ouest
régions situées au delà du Tauriis, don-
du fleuve était pour ainsi dire a la naient le nom d’Asie propre, quæ pro-
merci des tribus errantes, comme les prie vocatur Asia, à toute la contrée
Pélasges, les Léièges et les habitants des située au nord de cette chaîne ; elle com-
lies qui venaient tour à tour se dispu- mençait au Golfe de Telmissus (I), et
ter quelques lambeaux de territoire. finissait à la presqu’île des Thyniens à
Après la guerre de Troie l’invasion des
l’entrée du Bosphore (2). Agrippa divisa
ieuples grecs suit un courant régu- cette Asie propre en deux parties; il
fier, et les grandes et riches colonies donnait à la première pour limites à
ioniennes s’établissent sur la cote orien- l’orient la Phrygie et la Lycaonie, au
tale, tandis que la monarchie des Perses
couchant la mer Égée, au midi l’É-
s’avance au couchant du fleuve fron-
gvpte (3) ? au septentrion la Paphlago-
tière faisant d’abord la guerre aux rois
,
nie; il lui supfiosaitqualre cent soixante-
aborigènes de Lydie avant de .se mesu- dix mille pas de long sur trois cent
rer avec les Grecs. C’est à partir de cette
mille pas de large. 11 fixait pour limites
époque du sixième au cinquième siècle à la seconde partie de l’Asie propre à
avant notre ère que nous avons des do-
l’orient l’Armenie Mineure, à l’occident
cuments suffisants pour établir une divi-
Phrygie, la Lycaonie la Pamphylie (4),
la
sion géographique de l'Asie Mineure
au septentrion la province pontique, au
qui (ireseute un certain caractère de midi la mer de Pamphylie et faisait sa
précision.
Ces provinces sont classées de la ma-
(i) Pline ,
V, ch. 47.
nière suivante, d’après leur ordre de
(3) Pline, V, ch. 3s.
position du nord au sud, eu deux gran-
(3) Pline dit i|uel(|ues lignes plus haut
de.sdivisions : la Pontique, l’Asiatique,
qu’elle commençait à Telmissii.
qui forment vingt-quatre provinces.
(4) Ici les provinces du sud ne font
plus
partie de l’Asie propre; on est en droit de
(i) Hérod., liv. II, ch. loi. supposer une faute dans le mot Égypte.

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’L’UiMVKRS.
La CiBYBATiQUK, ctief-lieu Cibyra,
longueur de ciny c'eut soixante mille
de Phrygie; elle compte vingt-cinq
pas, sur trois ceiit vingt-cinq mille ville

pas de largeur. L’Ionie et les prai- cités dans son ressort.


La Synnadiqüb, chef-lieu Sjmnada;
ries asiennes que les Grecs regardaient
comme le cœur du pays faisaient ellea dans son ressort vingt et un
partie de cette division ; c'est là aussi
peuples divers dont six seulement sont
qu'étaient situées les sept églises d’Asie nommés (1).
L’apaméenwk, chèf-lieu Apamée de
mentionnées dans l’Écriture. Darius,
maître de l’Asie, divisa la contrée en Phrvgie; elle compte dans son ressort
quatre satrapies auxquelles il imposa six villes qui sont nommées et neuf
un tribut. Hérodote donne
(1) les dift dont le nom
est passé sous silence
férentes divisions de ces gouvernements ; comme n’ayant aucune célébrité.
nous les mentionnerons en parlant des Halicabnasse, chef -lieu Halicar-
provinces. nasse; les six villes qui sont sous sa
juridiction lui ont été attribuées par
CHAPITRE V. Alexandire le Grand.
Alabanda, cité libre qui donne son
JOBIDICTIONS BOMAINES. nom au ressort dont elle est le chef-
lieu. Sous sa juridiction sont dix villes,
Dès l’origine de la puissance romaine La Sabdique, chef-lieu Sardes; sa
en Asie , la contrée fut divisée en dio- juridiction s’étend par delà le mont
cèses ou gouvernements, dans lesquels il Tmolus jusqu’au Méandre; elle com-
où l’on rendait la
y avait un tribunal prend dix villes. Pline en nomme cinq et
justice. Strabon se plaint de la confu- d’autres peu connues {ignobiles).
sion que ce mode de division apportait La Lycaonie, annexée au district de
dans la géographie, les provinces n’é- l’Asie propre. Elle a dans son ressort
tant plus renfermées dans leurs limites cinqnatious. De cette province, fut, de
respectives et variant selon les caprices plus, distraite, une tréirarchie qui con-
des vainqueurs. fine à la Galatie. Cette juridiction com-
« Les pays qui suivent au midi (de
mande quatorze villes dont la plus c.'-
la Catacécaumène) jusqu’au mont
Tau-
lèbreest Iconium.
rus sont tellement confondus les uns Smybne, tenant dans son res.sorl la
avec les autres, qu’il est bien difficile de plupart des villes d’Æolide,les Magné-
déterminer au juste ce qui appartient à siens du Sipyle et les Macédoniens
la Phrygie , à la Lydie , à la Carie
ou a
Hircaniens.
la Mysie. Ce qui n’a pas peu
contribué
Romains, Éphèse comprend dans sa juridic-
à cette con fusion , c’est que les tion neuf populations diverses au
dans la distribution de ces pays, n’ont
nombre desquelles on comptait ceux
point eu égard à la différence des na- d’Hypoepa, ville célèbre par son temple
tions; mais ils les ont divisés en juridic- de Diane persique.
tions dont chacune avait une
ville
Adramyttiüm. avait dans son res-
principale où les juges s’assemblaient sort toute la Troade , et par conséquent
pour tenir les assises (2). » étendait son gouvernement jusqu’au
JNous emprunterons à Pline les détails fleuve Esepus.
sur les circonscriptions de ces dépar- Pergame , « la ville la plus célèbre
tements, sur lesquels l’auteur latin nous
de l’Asie. » Elle avait dans son ressort
fournit des documents précieux ; néan- d’autres cités de
douze peuples et
moins il ne suit pas d’ordre méthodique marque.
dans sa nomenclature , et il en compte Telles sont les juridictions mention-
plusieurs sans nommer leur chef-lieu
nées par Pline. Il ne reste qu’une
d’arrondissement.
faible lacune pour arriver aux confins
Nous en donnons un tableau selon le de l’Asie propre, c’est-à-dire au Bos-
classement qu’en fait l’auteur (3) phore; c’est la généralité de Bithynie
dont il ne donne pas le chef-lieu ; mais
(i) Liv. III, 89.
(i) Sirabon, XIII, 6ag.
1) Plint* V, 39.
(3) Pline,
lie. T, pn-eiim. (
,

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ASIE MINEURE. tV

Cette lacune est comblée par Pline le CHAPITRE VI.
Jeune, <|ui, comme gouverneur de cette
province, résidait à Niconiédie. ASIE DIVISÉE EN THÈMES.
On voit que dans cette répartition
des gouvernements les noms des an- Le nom de thème, qui fut donné à
ciens peuples et les limites des an- ces divisions territoriales, vient du
ciennes provinces sont tout à fait lais- mot grec qui signifie position. Le
sés de côté, comme si déjà l’empire
thème anatolique, qui plus tard donna
avait voulu tenter une fusion entre les
son nom à toute la contrée, Anatolia,
différentes races. Cet état de division
Anatolie, d'«à l'on lit par abbréviatjon
en Juridictions ayant chacune son ma-
Natolie, n’est cependant pas le plus éloi-
gistrat particulier fut cependant modifié
gné vers l’orient ; mais, comme le fait
sous le règne de Vespasien, qui sépara
observer l’empereur Constantin Por-
une partie de l’Asie pour en faire le phyrogénète, qui a laissé un traité des
gouvernement qu’on appela l’Asie pro- thèmes de l’empire byzantin ce nom ,
consulaire. Une loi de l’empereur An-
fut donné à la province eu égard à sa
tonin établit en principe que cette
po.sition vis-à-vis de Byzance ; mais ce
modification fut faite à la demande des
thème est au couchant de la .Mésopota-
peuples d’Asie, ad desideria Âsia-
mie et des provinces de l’est.
norum, et à cette époque on ajouta les
Iles à l’Asie proconsulaire; la ville
THÈME I ANATOIQUIE.
d’Éplièse fut déclarée première métro-
pole. Ceci ne paraît pas avoir rien changé
au.x limites des juridictions, mais aug- Le thème anatolique est habité par
mentait l’autorité du proconsul sur cinq peuples divers ; il commence à la
chacun des départements. Avant l’em- petite ville de Mérus(l) appartenant à la
pire d’Alexandre Sévère chaque pro- province de Phrygie salutaire. Il se pro-
vince eut son préfet particulier ; cepen- longe jusqu'à Iconium et se termine au
dant depuis Vespasien jusqu’à Antonin pays des Isaures vers le Taurus; cette
le proconsul d’Asie paraît avoir eu une contrée est aussi appelée Lycaonie, où
inspection générale sur toutes les pro- se trouvent les montagnes froides ( le
vinces d’Asie et une juridiction plus Taurus ) ; le versant nord de la Pam-
particulière sur la province proconsu- phylie en fait aussi partie.
laire et sur les îles de l’Hellespont. Dans La région intérieure du thème ana-
la suite le vicaire du diocèse d’Asie par- tolique comprend la Pisidie et la partie
tagea cette inspection Ces divisions de la
.
de la Phrygie capatienne depuis Acroï-
haute administration politique ne chan- nuin jusqu’à Amorium. La Carie et la
gèrent rien aux anciens chefs-lieux de Lycie en forment les limites maritimes.
juridiction civile dans lesquels on con- Ce thème est donc compris dans les
tinua à rendre la justice. Mais sous limites suivantes. II commence à Mé-
Constantin tout le territoire de l’empire rus, frontière du thème Obséquium, s’é-

fut divisé en quatre diocèses, et l’O-i tend en longueur jusqu’aux montagnes


rient n’en forma plus qu’un seul. 11 y de l’Isaurie. En largeur, il a vers sa
eut plusieurs provinces dans un même gauche les frontières du thème des Bu-
diocèse, tandis qu’auparavant le diocèse cellaires et le commencement de la
était borné à une seule juridiction ; en Cappadoce; à sa droite l'Isaurie et le
d’autres termes, le mot diocèse est en commencement du thème cibyrrhœti-
langue grecque synonyme de juridic- que; ce thème est gouverné par un
tion (n. proconsul qui a sous ses Ordres un ma-
La division de l'empire décrétée par gister agminum, cliefdes milices et qui
Constantin le Grand dura jusqu’au plus tard reçut le nom de patrice.
n gue de Constantin Porphyrogénète. Dans le principe, la répartition n’était
pas faite ainsi; le département militaire
(i) .Slralioii. Xlt, 6ïy. était divisé en préfectures, qui renfer-

(r^ VoY. le SynecttèmY tl’Hirroi- è'i.


, ,

19 L’UNIVERS.
maient un nombre de troupes indé- Magnésie ,
Tralles , Hiérapolis , Co-
terminé. lossæ (t), Laodicée, Nyssa, Stratoni-
Les cinq nations qui composaient le cée, Alabande, Alinda ,
Myrina , Téos
thème anatolique étaient les Phrygiens, Lébédus, Philadelphie (2).'

les Lycaoniens, les Isaures, les Pam-


phy liens et les Pisidiens. Ces peuples, THÈME IV OBSEQDIUU.
antérieurement à la conquête romaine,
formaient ou des républiques ou des
Le nom d’Obsequium vient d’un mot
monarchies ; les Romains les divisèrent
grec désignant, à la cour de Byzance,
en provinces et en préfectures. Le pré- le secrétaire des commandements (3) ;
fet duprétoire avait l’administration
aussi le chef du thème Obsequium n’n
militaire et le préfet urbain le gouver-
pas le titre de préteur, mais celui de
nement civil.
comte.
L’étendue de ce thème est détermi-
THÈME II ABMÉNIAQOS. née ainsi qu’il suit :

Il commence au golfe Astacénus (de


Le thème arméniaque est ainsi
Nicomédie) et au promontoire Dascy-
nommé parce qu’il est voisin des fron-
lium; il s’étend jusqu'à Tritonos aux
tières de l’Arménie. Straboii ni les au-
monts Sigriains, et l'île Proconnése et .

tres auteurs qui ont traité de la géogra-


se prolonge jusqu’à Ahvdos, (’.vziipieel
phie de la contrée ne font aucune men-
Pariura. Du golfe Astacénus il s'étend
tion de ce nom, qui lui fut donné par
jusqu’à l’Olympe mysien à la région
l’empereur üéraclius. Il comprend
des Dagotthéniens et jusqu’à Pruse
presque toute la Cappadoce. Cette der-
nière province fut divisée en trois par-
même où habitent les Bithyniens.
Au sud il comprend une partie de
ties la Cataonie, qui commenceà üléli-
:
l’Olympe jusqu’au Rhy-ndacus où ha-'
tèoe ; la Taurique, qui s’étend jusqu’au
bitent les Mysiens sur le littoral, et a
pied du Taurus, et le centre, ou est
Cyziqueoù habitent les Phrygiens et les
Césarée, métropole. La grande Cappa-
Grecs. De ce côté il s’étend jusqu’à Do-
doce commence à Césarée et s’étend du célèbre
rvlée et Cotyæum, patrie
Jusqu’au royaume du Pont; elle est bor-
Ésope. A l’orient il va jusqu’à la ville,
née au couchant par l’Halys et à l’o-
de Mérus; au couchant il flnità Ahvdos.
rient par la Mélitene.
En largeur il s’étend du fleuve Rhyn-
La petite Cappadoce embrassait une
dacus jusqu’à la 'ville de Domatére. Les
partie de la Cilicie, qui renfermait qua-
chefs de ce thème avaient dans leurs
tre villes.
attributions l’entretien vies voies et des
Le thème arméniaque contient sept
édifices et des logements royaux.
villes, qui sont ; Aniasée Ibora, Zali-
Les nations qui habitaient ce thème
,

chus , Andrapa, Aminsus, Neocésarée,


étaient les Bithyniens, les Mysiens, les
:

Sinope.
Phrygiens , les Dardaniens que l’on
appelle aussi les Troyens. Il contenait
THEMES lit DES THKACIENS.
les villes suivantes :

Nicée( métropole), Cotyæum, Dory-


Ce thème comprenait ce qu’on appe-
lée, Midæum, Apamée, Myriée, Lamp-
lait primitivement la province d’Asie et
saque , Parium , Cyzique, Abydos.
ui était sous les ordres du proconsul
’.Vsie.
Le nom de ce thème lui vient de ce (i) Célèbre par son église de l’Archange

qu’au temps d’Alyatte, roi de Lydie, des Mirhel,


(a) Il est à remarquer que la pusition de
colons de Mysie, qui est une contrée de
toutes ces villes est aujourd'hui bien déter-
la ïhrace d’Europe, vinrent s’établir
minée.
dans cette région. honoris causa , piw-
une (3) Ordinis tuendi et
II comprend vingt et villes, qui
eunt.
sont :

Ephèse, Smyme, Sardes, Milet,


Priène Colophon , Thyatirc Pergame
, ,

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, ,

ASIE MINEURE. |3

THÈME V OPTIMÀTUM. Les nations sont les Galates , les Bi


thyniens, les Maryandiniens.
On ignore par quelle raison ce thème
fut appelé Optimatum les troupes n’y
;
- THEME VII DE PAPHLAGONIE.
sont point placées en cantonnement et
il est commandé par un fonctionnaire Les Paphlagoniens étaient regardés
qui porte le titre Je Domestique, et oui dans l’antiquité comme la nation la plus
est d'un ordre inférieur au préteur ; les stupide, la plus impudente et la plus
peuples qui habitent ce thème sont : détestable qu’on pût rencontrer. Homère
Les Bitbyniens , les TbarSiates , les les cite pourtant au nombre des peu-
Thyniens, qui sont voisins des Phry- ples qui vinrent au secours de Priam
giens. et déjà à cette époque la Paphlagonie
Les villes remarquables .sont : était célèbre par la race de ses mules.
Nicoinédie, me'tropole, Héiénopolis, Les Paphlagoniens passaient pour
Prœnetus, Astacus, Parthenopolis. être de race égyptienne, conduits par
Le thème Optimatum est arrosé par Phinée, qui le premier habita la Paphla-
le fleuve Saugarius, sur lequel un pont gonie ; il fut ^re de Paphlagon^ qui
maguifique a été construit par l’empe- donna son nom au pays.
reur Justinien. Les villes principales sont : Amastra
Ce pont existe encore ; nous en par- Sinope et Teium (i).
lerons en décrivant la Bithynie. I.,a Paphlagonie est bornée à l’o-
rient par l’Halys et au couchant par
HBME VI DES BUÇELLAIBES. le Billoeus.

Ce thème n’a pas non plus reçu son THÈME vin CHALDIA.
nom d’un lieu particulier ou de quel-
que peuple célèbre, mais tout simple- Ce thème est ainsi nommé des an-
ment des bucellaires, qui sont des agents ciens Perses venus de la Chaldée. La
inférieurs chargés de la subsistance inétropole est Trébizonde, ville grecque
des troupes (des vivres, pain, selon l’ex- ainsi que l’atteste Xénophon. Dans
pression usiiée aujourd'hui. ) On ap- l’intérieur sontcompris des pays ap-
pelle bucellus (1) un petit pain rond partenant à l’Arménie Mineure, comme
et plat ;
le garde pain s’appelle cella- leprouveqt les noms seuls des contrées.
rius. La Celtzène, les Syspérites et Gœza-
I.,es peuples qui occupent ce thème num, dont il est fait mention dans l’É-
sont les Maryandiniens et les Gâtâtes. criture au quatrième livre des Rois. Les
Il commence a la ville de Modrena, con- Assyriens ayant réduit en servitude
fronte rOptimatum, remonte vers la les habitants de Samarie les transpor-
métropole d’Ancyre et s’étend jus- tèrent prèsdu fleuve Gœzaniim. Le pays
qu’aux coulins de la Cappadoce et au fut appelé Chaldée par les Perses pour
château de Saniana ; tout ce territoire se rappeler leur contrée natale, d’ou ils
est occupé par les Galates. ont été appelés Chaldéens (2).
T, es Galates, colonie des Francs, ar-
rivèrent en Asie du temps d’Attale, roi THÈME XI DE SÉBASTE.
de Pergame et de Nicomède, fils de Zi-
pcetès; ils occupèrent le pays jusqu’au thème de Sébaste commence à
rovaume de Pont et jusqu’à la ville la petiteArménie; il prit son nom de
d’Héraclée et au fleuve Parthénius. Sébaste (César), qui honora du même
Dans les terres ils s’étendeut jusqu’au titre plusieurs villes de l’Asie.
fleuve Halys. Il n’en est donné ni la nomenclature
Les villes de ce thème sont ; des villes ni celledes frontières.
Ancyre, inétropole des Galates, Clau-
diopolis. métropole des Maryandiniens (i) Déjà nonimre dans l'autre Ibème.
Héraclée, Pruse (sur l’Hypius), Teium. (a) Les thèmes IK de Mésopotamie et X
Colonea ne font point partie de la pres-
(i ) Lillér. buuchcr. qu’île.

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14 L’UNIVERS.
THIeME Xn DE LYCANDVS. THÈME XIII DE SELEUCIE.

Lycandus ne commeni^a à être Le thème de Séleucie est cette partie


comptée au nombre des tlièmes et des de risaurie bornée au couchant par le
villes que sous le règne de l’empereur mont Taunis à l’orient par les monta-
,

Léon antérieurement la ville était sans


;
gnes de la Cilicie où sont les villes ma-
aucune population , tant Lycandus q^ue ritimes.
Izamondus et toute la région frontière Les villes principales sont :

de l’Arménie. Séleucie , Gorycus, l’antre de Corycus


Cependant un Arménien de distinc- et la plaine qui produit le safran, les
tion, haut comme un colosse, gendre villes de Soli, Ægée, Pompéiopolis,
de Lœrastria, homme à la main longue Aphrodisias, Issus avec le golfe de
et ambidextre , appelé en langue armé- même nom dans le voisina^ duquel
,

nienne Azotus, vint soit comme trans- est la ville de Tarse, patrie dé l’apotre
fuge, soitcomme ami, touver l’empe- Paul.
reur Léon, et ayant reçu le comman- Séleucie n’eut d’abord ni le titre de
dement des troupes, sous le titre de thème, ni même celui de préfecture;
præ/ectus agminis , s’en alla faire la c’était un simple château avec une ve-
guerre aux Bulgares. Mais il fut battu dette pour sun'eiller les incursions des
et disparut ainsi que Théodose , le pro- Sarrasins qui possédaient Tarse; mais
tovestiaire de l’empereur. l’empereur Romanus, qui augmenta
L’Arménien avait avec lui un ami les frontières de l’empire, eu fit une
nommé Mélias, qui s’échappa sain et préfecture.
sauf du combat, et comme il était fait Cette ville reçut son nom de son fon-
à la vie d’aventures, il rassembla une dateur Séleucus Nicanor. Ce district fut
poignée d’Arméniens, alla s’emparer de aussi appelé Décapole , parce que, outre
Lycandus, rebâtit la citadelle et restaura Séleucie, il contenait dix villes, sa-
les ruines de la ville. La contrée, réta- voir :
blie dans son ancien état, fut rendue Germanicopolis , Titiopolis, Domé-
aux Arméniens. Comme elle était fer- liopolis, Zénopolis, Néapolis, Clau-
tile et admirablement pourvue de bons diopolis, Irenopolis, Césarée, Lauza-
pâturages, elle fut classée parmi les dus, Dalisandus.
thèmes et devint une des belles prétures Danscette dernière ville on conserve
par les soins et le courage de Mélias. le bouclier du saint martyr Théodore,
Le nom de la ville est d’origine armé- suspendu à la voûte du temple.
nienne. On raconte que l’empereur
Justinien, parcourant les provinces de THÈME XIV DE CIBYBBHA.
l’Asie Mineure arriva h Lycandus. Le
promeus de la ville, magistrat muni- Le thème de Cibyrrha commence à
cipal, était si riche en bétail, qu’il offrit mer Orientale
Séleucie, située sur la , et
à titre d’hommage à Justinien dix trou- finit au couchant dans les parages de
peaux de mille brebis variés de couleur Milet, de Jassus et du golfe de Bargylia.
et divisés de la sorte ; Il s'étend chez les Andaniens où est si-

Mille noires, mille blanches, mille tuée Mvlasa, ville très-célèbre, la villede
grises, mille mélangées, mille rous- Bargylia, Myndus , Strobelus, Halicar-
ses, mille couleur de belette, mille nassé, patrie d’Hérodote, où l’on voit
jaunâtres, mille marquées de noir, le tombeau de Mausole
mille rouges et mille dorées, qui rap- En marchant vers l’orient on trouve
pelaient, au dire des Grecs, la célèbre le golfe Céramique et la ville du même
toison d’or. L’empereur accepta avec nom. A l’extrémité du rivage est la ville
joie, et fit inscrire sur la porte de Ly- de Cnide; en continuant vers l’orient
candus une inscription qui est une sorte on trouve le golfe OEdemus, le port
de jeu de mots. de ï.aryma, situé ep face de llle de
L’auteur grec ne donne pas les noms Synié. La région maritime appartient
des villes principales du thème de Ly- aux Rhodiens, qui possèdent des arse-
candus. naux En traversant de l’autre côté, on
ASIE MIKEURE. 13

trouve la célèbre ville de Telmissus, lui échut en partage. Ce sont ces noms
ensuite Patare et Xautbus, patrie du qui sont encore usités parmi les Turcs,
peintre Protogène, puis cette ville de et les anciennes conscriptions territo-
Lycie exhalant l'odeur des parfums, riales sont à peu de chose près celles
c’est Myra, la ville du bienheureux des pachalik d'aujourd’ hui. Chaque di-
saint Nicolas dont le corps laisse exha- vision territoriale porte le .nom de
ler des parfums comme l’indique le saudjak.
nom de la ville (1). De là on voit le Le saudjak de Broussa avait reçu
fleuve Phoenix et la ville du même d'Othman le nom de Khodawenkiar.
nom, puis Phaselis; ville célèbre et La divisionmoderne de l’Asie Mineure
Attalia, fondée par Attale Philadelphe. est donc aujourd’hui classée ainsi qu’il
Ensuite Sylœum puis Perga, ville cé- suit:
lèbre, Sidé repaire des pirates et Seigé, La Bithynie, sandjak de Khodaiven-
colonie de Lacédémone. kiar.
La montagne et le château d’Anemu- La Mysie, Kara-si.
rium, ensuite Antioche seconde et ,
La Lydie, Saruk Khan.
Cibyrrha, la ville dont le thème a pris Mæonie, Aidin.
son nom vulgaire et sans renommée. ) Carie, Mentesche.
On trouve ensuite Sclinus, petite ville La Lycie, r i

Tekké.
avec un fleuve de même nom, puis le La Pamphylie, |

port vieux et Sélencie elle-même. Voilà Pisidie, I

les villes qui sont soumises à l’admi-


Uamid.
Isaurie, j

nistration du préteur de Cibyrrha. Lycaonie, |


Carainan.
Dans l'intérieur des terres, sur les Cappadoce, j

frontières du thème Thracien, le thème Cappadoce, Iconium.


de Cibyrrha commence à Milet, passe à Phrÿgie, Kermian.
Stratonicée. Ce qu’on appelle Mogola, PapRiagoUiBi . Kastamouni.
la ville de Pysie, il traverse la région Ua^- e'Pont. "tsùin Amasia.
ghia et Tauropolis. Il s’étend ju^n’à t\- >l'

Tlos et OEnoanda, et traverse Phileta, CHAPITRE VII.


Podalia , le lien dit Anomatichos et ar-
rive à Sagalassus pour finir dans les ré- COUP d’oeil sue la forme géné-
gions du Taurus où demeurent les rale DE LA FBESQU’IlE.
Isaures. Telle est l’étendue du thème
de Cibyrrha dont les habitants se sont 11 suffit de jeter les yeux sur la carte

souvent montrés rebelles aux ordres des continents pour être frappé de la
des empereurs. L’ile de Rhodes est si- particularité que présente la forme de
tuée au voisinage de ce thème qui, re- l’Asie Mineure. Toutes les grandes
gardant en même temps le nord et le presqu’îles du globe, tous les grands
midi affecte la forme triangulaire d’un caps sont en effet tournés vers le pôle
A. Il est peuplé par une colonie do- sud, le cap de Bonne- Espérance,
rienne venue du Péloponnèse et qui se comme le cap Horn, l'Italie comme
prétend de la race d’Hercule. :
'
la Grèce ou la presqu’île indienne.
L’AsieMineure seule se détache du con-
DIVISION DE l’ASIE SOUS LA DOMI- tinent, en se dirigeant de Test à l’ouest.
NATION OTTOMANE Ses côtes sont baignées par les eaux de
trois mers qui diffèrent entre elles au-
Après la chute de l’empire byzan- tant par leur étendue que par leur ca-
tin, les princes seidjoukides se parta- ractère physique ; enfin le relief de la
gèrent les différentes provinces et cha- presqu’île , la forme et la direction de
cun d’eux donna son nom à celle qui ses montagnes, viennent pour ainsi dire
se grouper pour faire de cette partie
(ï) Les saints dont le corps exhale des de l’Asie une terre exceptionnelle.
huiles parfumées étaient appelés Myroble- La presqu’île que nous connaissoM
tés; — il
y a une sorte de jeu de mots sur le aujourd’hui sous le nom d’Asie Mi-
nom de la ville de Myra. - > neure ou d’Anatolie est cette partie du
,

16 L’UNIVERS.
grand continent asiatique rehfermée rendaient pas bien compte de la courbe
entre le 24° 35' et le 55° dené de lon- qui ferme la côte de la Lycie, et pre-
gitude orientale. Les côtes de la partie naient leurs mesures en suivant les
nord appartenant à l’empire ottoman sinuosités de cette côte. La forme gé-
se prolongent jusqu’au 39‘ degré. nérale de la presqu’île est certainement
Én latitude, le cap Anemour,qui est la conséquence des nombreux soulève-
la plus sud, passe par le 36°
terre le ments des montagnes qui ont sur» à
degré, et au nord, le promontoire de différents âgesgMiogiques ; mais fac-
Siuope passe par le 42° degré H minu- eu aussi une
tion des feux souterrains a
tes. Kl le est baignée au nord par le part énorme dans la constitution de ré-
Pont-Euxin, le Bosphore et la Propon- gions entières.
tide; la mer Égée baigne ses côtes occi- Néanmoins, malgré l’effet des terri-
dentales; la région du sud est limitée bles tremblements de terre dont nous
>ar cette partie de la .’lléditerranée que voyons de nos jours l’action désas-
fes anciens appelaient mer de Rhodes treuse , nous persistons , malgré l’opi-
ou de Cilicie. nion de quelques géologues , basée du
Ducôté de l’orient, les limites de reste sur une traoition de l’antiquité,
l’Asie Mineure ont été très-variables et nous persistons à croire au syuchro-
sont ntoins faciles à déterminer. Stra- nisipe des bassins des mers. Ainsi pour
boii et Anollodore inclinent à penser nous le Bosphore comme les Darda-
ue. tout le territoire qui est à l'orient nelles et le détroit de Gibraltar appar-
e la ligne tirée d'Amisus à Issus, ou tiennent, comme les éléments constitu-
de Samsoun à Scandéroun, doit être tifs, à la période géologique actuelle.
regardé comme n’appartenant pas à la Nous pouvons même aflirmer, que si
presqu’île.Trébizonae et son territoire depuis notre époque géologique, la
en seraient alors exclus. La distance forme du Bosphore a été modilire ce ,

qui sépare ces deux points , d’après canal a été plutôt rétréci qu’élargi , car
Ératosthène, a trois mille stades de tout le terrain qui avoisine les îles
700 au degré, soit 554 kilomètres, 865 Cyanées d’Europe et celles d’Asie, est
mèt.; cette mesure est loin d'être exacte. formé par des terrains de trachytes
Les géographes modernes ont étendu qui se sont épanchés dans la mer. Les
le territoirede l’Asie Mineure à l’orient bassins des mers conserveraient selon
de l’Halys; c’est le cours de l’Euphrate nous depuis cette époque leurs limites
qui en forme la limite à l’orient. Jusqu’à respectives si leurs rivages n’étaient
la hauteur de Malatia et d'Eguine; en- soumis à une loi géologique appartenant
suite la frontière s’incline à i’est pour à la troisième période ; nous voulons
venir rencontrer la mer Noire à l’est parler de la loi des atterrissements.
de 'l'rébizonde. L’erreurdes anciens sur
la forme réelle de l’Asie Mineure est ALLUVIONS DES FLEUVES.
d’ailleurs bien excusable; car il n’y a
guère que soixante ans que les obser- Si l’on examine la tradition conser-
deBeauchamp et celles du com-
vations vée par quelques historiens, ou ne man-
mandant Beaufort ont donné à l’Asie quera pas d’exemples pour prouver l’ir-
Mineure savéritable forme en l’élargis- ruption ou la retraite des eaux marines
sant d’un degré. Danville avait bien sur certaines côtes; mais partout où
senti la difficulté, mais n’avait pu la ré- nous avons été à même de vérifier cette
soudre. Strabon compte 3,500 stades assertion, nous avons reconnu l’effet
de Chalcédoine à Sinope, soit 647 34, normal desalluvions. Pour mettre cette
tandis qu’en réalité il n’y en a oue 520. vérité en évidence , nous nous conten-
Il compte 5,000 stades de Rhoaes à is- terons de prendre pour exemples quel-
sus, soit 554 865, tandisqu’iln’yaque ques ports fondés sur les bords de la
125 milles géographiques. Il fait cepen- Méditerranée qui nous permettront
dant la remarque très-exacte que Amisus d’établir avec certitude le mouvement
et Issus se trouvent sur le même méri- de retrait, et en même temps les causes
dien. L’erreur des anciens géographes de la retraite des eaux de la mer.
provient sans doute de ce qu’ils ne se Les ports de Cymé, de Miiet, de
ASIË MINEURE. 17

Pompéiopolis , sur la côte d'Asie, Bip- polis ; ce port est aujourd’hui entière-
pone et Carthage sur la côte d’Afrique, ment comblé. Ici les eaux douces ont
,

nous donnent des jalons pour mesurer une propriété incrustante qu’on remar-
la marche des alluvions sur ces côtes, que dans prevue toutes les rivières de
et nous pouvons constater d'autre part la côte. Ainsi , le port de Pompéiopolis
que les ports situés loin des embouchu- est rempli par une véritable roche , et
res des neuves ont continué d’étre fré- les blocsde «lionnes ou autres débris
quenté par les navires. qui sont épars dans cette masse, sont
Les hommes des premiers âges , les
Babyloniens, les Egyptiens, les Assy- £a rivière de Douden, que les anciens
riens , qui avaient , plus que nous, eon- appelaient Catarrbactès , parce qu’elle
servé une impression profonde des se précipite dans la mer d'une grande
temps diluviens, s’étant établis sur les hauteur, jouit au plus haut degré’ de
borcls des grands fleuves de l’Asie ou cette propriété incrustante. Tout le ter-
de l’Afrique, avaient pris toutes les pré- ritoire de son parcours est converti en
cautions imaginables pour se mettre à véritable rocher qui englobe les plantes,
l’abri des inondations. Les travaux qu’ils les restes d’animaux, et les couvre d’une
exécutèrent dans ce but étonnent notre couche calcaire.
imagination, et nous serions tentés de En continuant le périple vers l’ouest,
les regarder comme fabuleux, si, chaque on arrive dans la province de Lycie qui
jour, les études faites sur ces contrées offre d’immenses et magnifiques ports
n’apportaient la preuve la plus évidente dans un état parfait pour le mouulage
de la véracité des historiens de l’anti- des navires : le port de Marmarice, ce-
uité, et si l'on n’était souvent à même lui de Macri ; les ports de Myra , Phel-
e vérifier, sur le sol même, la réalité ius Antipbilo : c’est qu’id le 'Taurus do-
des travaux entrepris et menés à leur mine la côte presque verticalement et
fin. les eaux n’ont pu charrier de limon
Le golfe d’ Alexandrette, qui était dans dans ces ports.
l’antiquité un port aussi salubre que Nous avons souvent entendu les marins
commode, n’offre plus sur son rivage et les géographes se demander pourquoi
que des marais pestilentiels; l’effet na- la côte d’Asie et la côte du nord de
turel des vagues apportant nécessai- la Méditerranée étaient si riches en ex-
rement sur cette côte tous les détritus cellents ports, tandis que dans tout son
que contiennent les eaux a suffi en quel- parcours la côte d’Afrique n’en offrait
ques siècles pour opérer cette métamor- pas un seul digne de ce nom. Yod la
phose. véritable raison : le continent Africain
La province voisine, que les anciens a été dans l’origine aussi écbancré que
appelaient la Cilicie champêtre , est une le continent d’Asie ; mais sous l'influence
immense étendue de terrains d’atterris- des atterrissements et surtout, car
sement qui sont couverts de la plus ceci est une cause majeure, sous l’in-
abondante végétation. Plusieurs rivières, fluence des vents du Nord qui régnent
le Sarus , le Pyramus , le Cydnus ,
ar- sur cette côte pendant huit mois de l’an-
rosent ces contrées et continuent de née , le mouvement de la mer loin d’en-
l’accroître en étendue. Ce mouvement lever la moindre parcelle de sable, les
des terres est déjà apparent dans l’an- accumule sans cesse sur le rivage. Tout
tiquité Entre la ville d'Adana et la mer, ce qui existait de ports, golfes ou échan-
sont de vastes inaremmes qui se sont crures, a été peu à peu comblé, tandis
formées depuis cette époque. La ville que la côte d’Asie, abritée par ses hautes
de Tarsous, qui était maritime dans montâmes est restée dans l’état où elle
l’antiquité , ne reçoit plus maintenant fut créée.
de navires , et le fond de la mer s’est Si nous remontons vers le Nord en
tellement exhaussé que les navires sont suivant la côte , nous trouvons un des
obligés de mouiller à Mersine, à deux exemples les plus curieux de la puis-
lieues de Tarsous. sance des atterrissements pour changer
A l’ouest de Tarsous , il
y avait un la surface d’un pays. Nous voulons parler
port romain, dans la ville de Pompéio- de la villedeMilet, une des places mari-
2* Livraison. (AstG Mineuse. T. U. 3
, ,,

L’UWIVERS.

limes les plus célèbres de l’antiquité. comme la vallée a très-peu de pente,

Milet avait quatre ports , dont un seul de voir les eaux prendre une direction
pouvait contenir une flotte entière ; elle en sens inverse du cours du fleuve et
fut fondée onze cents ans avant J.-C., former des noeuds qu’il est impossible
et sous Alexandre elle jouissait encore de déterminer exactement parce qu’ils
de son pouvoir maritime. Mais Milet sont toujours variables. La nature du
était située à l’embouchure du Méandre, terrain, qui est composé d’un sable argi-
et ce petit fleuve, dont le sinueux par- leux, se prête à ces jeux de la nature,
cours est devenu proverbial, a sufli pour et comme le sol de la vallée du Méandre
anéantir complètement cette mère de est presque entièrement couvert de praj-
quatre-vingts colonies. Il jj a un fait re- ries , d’herbes fines , le -cours de la ri-
marquable, qui parait avoir été oublié : vière s’y dessine d’une manière saisis-

c’est que les sinuosités du Méandre sont sante qui a frappé tous ceux qui ont par-
essentiellement variables. Dans l’espace couru ces rives. Une autre ville, Priene,
de deux ou trois ans, la direction des située dans le voisinage du fleuve, et
eaux change plusieurs fois, et, sans enfin Iléraclée du Latmus, placée au
abandonner positivement la ligne géné- fond d’un golfe du même nom , partici-
rale de son parcours, le fleuve se prati- paient aux privilèges des villes mariti-
que à droite et à gauche d’innombrables mes. Le Méandre, en charriant des sa-
lacets qui finissent par former des lits bles, a peu à peu comblé le port de
nouveaux. Priène , celui de Milet, et a fermé l’en-
Toutefois Strabon(l) mentionne un trée du golfe de Latmus, de manière à
usage des Ioniens qui prouve que cette en former un lac qu’on appelle aujour-
observation avait déjà été faite par les d’hui Oufa-Baü. Milet est a plus de deux
riverains du fleuve. On raconte, dit-il lieues dans les terres, et une île, l’île de
qu’on intente des procès au Méandre Laile, assez éloignée jadis du continent,
toutes les fois qu’il change les limites a été englobée dans les atterrissements,
des champs en rongeant les angles de et ne se retrouve, plus aujourd’hui.
ses rives, et que en est convaincu,
s’il La ville maritime d'flphèse a eu le
on le condamne à des amendes qui sont même sort que Milet. Son port est au-
prises sur, les péages. jourd'hui comblé par les alluvions du
Le Méandre coule depuis la ville de Caystre.
Yéni-Cheher jusqu’à la mer, dans une Un autre fleuve de l’Asie Mineure
masse de terrain meuble dont la puis- l’Hermus, qui se jette dans le golfe de
sance n’est pas connue, mais qui dé- Smyrne , joue à l’égard de cette ville le
»asse de beaucoup la profondeur de son même rôle que le Méandre à l’égard de
Îit. Dans les grandes crues , quand le
Milet. Les masses énormes de limon
courant est devenu rapide , les eaux ra- u’d charrie ont formé une large bande
vinent peu à peu le rivage, qui , presque e terrain sur laquelle est assise la ville
partout, forme une falaise verticale. de Ménimen; mais, de plus, il forme
Dans les endroits où il y a un remous, à l’entrée du golfe de Smyrne un banc
la falaise ruinée peu à peu, s’écroule, et dont l’étendue augmente de jour en
le fleuve s’enfonce dans un coude qu’il jour, et , si des travaux de draguage ne
creuse incessamment. Ce mouvement sont pas exécutés dans un bref délai
des ondes va ensuite frapper la rive op- on peut prédire le moment assez rap-
posée qui est ravinée de la même ma- proché où les vaisseaux ne pourront
nière de sorte qtie les eaux se creusent plus aller mouiller à Smyrne. Bien plus,
,

un lit en zizgag qui a donné à ce


cours on peut être assuré que dans un temps
d’eau un caractère particulier. Mais donné le golfe de Smyrne deviendra un
l’action des eaux sur les rives étant in- lac, comme le golfe de Milet.
cessante , les terres sont peu à peu en- En dehors du golfe de Smyrne, vers
traînées dans le lit du fleuve , les coudes le nord , était une autre ville célèbre , la
ville de Cvme, avec un port maritimeet
se comblent pour se reformer sur de
nouveaux dessins, et il n’est pas rare, un port de commerce. Les alluvions
du Calque, ont tellement changé l’aspect
(t) xu, 58o. de cette côte que l’on cherche en vain
,
,

ASIE MINEURE. 19

l’ancien rivage; les jetées de l’ancien CHAPITRE VllI.


port se voient à près d’une lieue dans
les terres , au milieu de marécages qui
portent dans le pays le nom de Touzla
PBHIPLB DE l’aSIB UINEUBB. —
CÔTE SEPTENTRIONALE.
cazleu, la Saline-aux-Oies. On com-
prend dans quelle perplexité se sont
trouvés les géographes qui voulaient re- Après cet exposé des causes qui ont
trouver les vestiges du monde ancien produit la forme actuelle de la pres-
avant que ces observations eussent été qu'île, nous suivrons le contour des
faites. Les fleuves de la Troade , qui côtes et nous verronsjusqu’à quel point
ont changé leurs cours et mêlé leurs ces considérations générales sont justi-
eaux, mettaient nos devanciers dans un fiées.
"

embarras inextricable. Trébizonde, située à l’origine de la


Cette action évidente des alluvions, courbure que forme la partie extrême
qui ont formé de vastes territoires sur de la mer Noire par 37® 20' environ de
les côtes d’Afrique et dont le delta du longitude, offre le premier point de la
Nil est le plus célèbre exemple , a lieu côté qui ait Tapparence d’un mouillage;
également sur la côte nord de l’Asie quel(|ues rochers volcaniques, traces
Mineure. Les vents du nord et du nord- d’une coulée de laves qui s’est épanchée
ouest étant ceux qui régnent le plus dans la mer, ont servi de base à un
régulièrement dans ces r^ons, tous les môle qui y fiit fait dans le sixième siè-
sables charriés par les rivières si petites cle, mais qui est aujourd’hui détruit.
qu’elles soient sont rejetés sur la côte Les navires sont mouillés aux pafages
et ont converti les moindres criques de Platana, où ils sont abrités du vent
en pâturages. Si l’on jette les yeux sur de l’ouest et du 'nord-ouest; mais le
la cote opposée, la presqu’île de Crimée seul véritable port de Trébizonde est
offre les magnifiques ports de Sébas- la côte même ou les habitants ont l’ha-
topol, Balakiava et plusieurs autres bitude de tirer les barques exactement
mouillages. Sur la côte d’Asie, il n’y comme du temps de X'énophon.
a que la presqu’île de Sinope, qui, abri- A partir dé ce poinf' la' côte s’inflé-
tant la côte des vents du large, a pré- chit au nord en Ibrmant une dentelure
servé le port des ensablements. Dans peu accusée. Les terres sont élevées et
la Propontide , l’exemple n’est pas abruptes, s 'ouvrant pour donner pas-
moins frappant; sur toute la côte de sage à des vallées verdoyantes. Peu à
Tbrace, il n’y a aucun port, tandis que peu les côtes s’aplanissent' et Pou ar-
sur la côte opposée on voit encore le rive aux alluvions du YechîMrmak. '

port de Cvzique qui pourrait s’ouvrir Toute la plaine qui forme le bassin
pour abriter une flotte. Suivons un inférieur des fleuves est basse et maré-
moment la même loi sur tout le littoral cageuse. Cette pointe sablonneuse et
sud de la Méditerranée ; nous trouvons le delta des Kizil Irmak forment les
partout des mouillages forains, excepté deux pointes extrêmes de la baie de
dans la baie d’Oran ; tandis que sur la Samsoun , sur le golfe d’Amisus,' à la-
côte nord, nous comptons la Spezzia, uelle les anciens donnaient une éten-
Gênes, Villefranche , Toulon, Mar- ue exagérée. Cest la partie la plus
seille et d'autres encore jusqu’à Gibral- saillante au nord et la plus accidèntée
tar. Ceci n’est certainement pas l’effet de toute la côte; un autre golfe plus
du hasard. large et non moins profond 'suit im-
I.a côte occidentale de l’Asie Mineure, médiatement celui d’Amisus; 'c’est la
étant fortement accentuée, présente en baie de Sinope dont la pointe ouest
même temps l’un et l’autre des deux très-saillante est formée par une pres-
phénomènes, c’est-à-dire des golfes qu’île rocheuse Bnuz tépe bouroun qui
larges et profonds comme ceux de engendre l’excellent mouillage de Si-
Smyrne, de Jassus et d'Halicarnasse, et uope ,
le seul port de toute la côte.
en même temps des golfes comblés A partir de Sinope jusqu’au mouillage
comme ceux de Latmos et de Cymé. d’Érégli , la côte s'infléchit au sud en
décrivant un arc de cercle. Le cap
2 ,
, ,

lonsivfiftâ.
20
est le point grands lacs africains ne peut agir avec
Kérembé autrefois Carambis Aumi
courbe ; ensuite autant de puissance sur la cote.
le plus saillanide cette
pointe d une vovous-nous de grands golfes , Je golfe
vient Amassera, située à la Mou-
Bender de Nicomédie, celui de Cius ou de
sinuosité du rivage, et enUn terres
une dania entrer profondémentdans les
Erégli, l’ancienne Héraclée, avec époques des pre-
et rester, comme aux
presqu’île peu saillante. vierges de tous les détritus
miers âges
La côte forme ensuite une courbure ,

que charrient les eaux marines. Les lies


en sens contraire,, c’est-à-dire
d^t la
On ne nombreuses , la grande île de m.ybre
concavité est tournée au nord.
nom de golfe a cet de Marmara donnent de la variété a
saurait donner le om-
les ou- cette mer, tandis que les forêts
espace de mer, ouvert à tous
aucun breuses de la côte reflètent leur verdure
ragans du nord ; ici il n y a
dans ces ondes toujours pures.
mouillage; les atterrissemeius de
la
L’aspect des côtes des Dardanelles
Sakkaria et de l’Hypius, deux
flet'yfs
ne présente aucune particularité digne
importants pour la contrCe. ont comblé du
était pro- d’être notée. I.e courant violent
toute cette baie qui autrefois
des ter- Bosphore a perdu de sa puissance en
fonde, et converti en pâturages
traversant la mer de Marmara et
les
rains autrefois inondes. A
partir de ce
avec
commence à s’exhausser eaux de la mer Noire s’épanchent
point, la côte
en plus rocheuse, une sorte de tranquillité dans 1 Helles-
et devient de plus
du Bosphore ou on 1 pont. Tj côte asiatique des Dardanelles
jusqu’à l’entrée ,
châ-
liesCyanées d Europe est basse et peu accidentée; les
rencontre les
grou- teaux d’Asie , le cap Sigée qui signale
et celles d’Asie; ce sont plusieurs basses
flancs l’entrée du détroit sont des terres
pes d’Ilots très abruptes , leurs aspect est aussi
vagues, et sans mouvement. Cet
étant toujours assaillis par les de l’Ida
celui de la Troade. I-a chaîne
fis sont dénaturé volcanique, comme laisse entre
qui s’élève loin de la côte
les deux côtes qui les avoisinent ; leur territoire qu’on
elle et la mer ce vaste
composition est très-variée ; on y distin- de Troie, terrain ou
appelle la plaine
gue au milieu de rognons de trachytes,
l’on rencontre des bancs de
coquilles
des couches de cendres volcaniques
de marines pétrifiées et dont les espèces
avec du pyroxène et des fragments qui vivent
sont les mêmes que celles
chalcédoine altérée.
encore dans ces mers. Les eaux tombant
Tel est le rivage nord de la presqu
Ile,
de l’Ida ont, bien avant que les hom-
semblable, comme nous l’avons dit, pour
mes soient venus habiter ces régions
Tuniformité des lignes, à ceux des autres plaine qui devait être si
formé cette
continents qui présentent leur front au
célèbr6. -
nort*- ....
cet admirable et singu- L’île de Ténédos en face de la Troade
Le Bosphore, des vents du large et
dont la for- arrête l’effet
lier canal des deux mers ,
permet aux navires de mouiller avec
mation a toujours été pour les popula-
sûreté sur cette côte dont le nom
est
si grand
tions riveraines le sujet d’un
venu a sup- devenu à son tour historique sous le
étonnement qu’on en est
poser des phénomènes impossibles
pour nom de baie de Bézica. Le petit port an-
tique d’Alexandria Troas, avec un
môle
expliquer son existence , le Bosphore,
de ensablé était le seul mouillage que
qui est à lui seul un port magnifique côte, qui a
constamnient les anciens eussent sur cette
six lieues de long, balaye
partir de ce point devient roide
et in-
cotes
de ses ondes mugissantes les Le con-
hospitalière pour les navires.
d’Europe et d’Asie, et ne laisse aucune un groupe montagneux
Son tinent forme ici
alluvion se former sur ses rives.
de nommé cap Baba ; c’est l’ancien pro-
le
courant de droite entre dans le port
montoire d’Assos formant la corne sep-
la Corne-d’Or et enlève les sables que
tentrionale du golfe d’Adramytte;
ici
charrient constamment le Cyndaris et
le
côte s’infléchit tout à coup à
l’est ;
Barbyzes, et empêche tout ensablement.
la
change elle est abrupte et sans la moindre
Ici le tableau des côtes d’Asie
baie; ce n’est qu’en approchant du
d’aspect; la mer de Marmara dont
fond du golfe que les terres s’abaissent
l'étendue surpasse à peine celle des
ASIE MINEURE. 31

et donnent passage à quelqnes ruis- ue par des tempêtes locales peu re-
seaux. Tout ce groupe de montagnes outables pour les navires.
est entièrement volcanique ; ce sont les Nous n^avons aucune donnée pour
laves en s’épanchant dans la mer qui établir jusqu’à quel point la physiono-
ont formé celte côte. mie delà côte nord du golfe de Smyrne
a pu changer depuis l’antiquité ; mais
les aliuvions de rHermus sont si abon-
CHAPITRE IX.
dantes qu’elles modifient presque à vne
d’œil les lignes de la côte en formant un
CÔTE OCODENTALE. delta qui s’avance incessamment vers
la côte opposée. Cette grande plaine où
L’autre corne du golfe d’Adramytte l’Hermus traîne ses ondes tranquilles
est loin de ressembler à la précédente. a dû à une période reculée être une an-
Un groupe d'iles que les Grecs appellent nexe du golfe de Smyrne ; et il fut un
MoscoNisi(lestles aux Veaux) découpent temps où le groupe accidenté de Pho-
les abords du continent comme une den- kia se présentait comme une lie; mais
telure au milieu de laquelle les barques cette forme des terres a dû précéder
comme les gros navires trouvent un de beaucoup tous les âges historiques.
abri. En continuant le périple au sud, La côte sud du golfe est aussi accentuée
le golfe de Tchanderli, autrefois de que celle du nord est plane. Le cap
Pitane. EtaUikos Kolpos, succède à Mêlas est composé de roches volcam-
celui d’Adramytte; c'était l’ancien port ues et de laves noires ; plus loin ce sont
de Pergame et ici la côte n’a pas changé es trachytes rougeâtres qui ont valu
de physionomie depuis l’antiquité. Il son nom a la ville d’Erythræ , la ville
n’en est pas de même des parages qui Rouge. En avançant dans le golfe on
suivent : tout ce qui fut autrefois le aperçoit deux pitons jumeaux d’une
golfe de Cymé toutes les terres sur les- formé régulière que les Turcs appellent
quelles s’élevaient les villes de Myr- Iki kardach (les oeux Frères) et qui sont
rbina Néonticbos etd’Ægé ont tellement bien connus des navirateurs français
changé de physionomie qu’il est im- sous le nom des Mamelles. Un certain
possible à l’observateur de suivre sur nombre de petites fies et notamment
,

le terrain aucune description ancienne la grande et la petite Ourlac, longent


de ces parages , les aliuvions ont tout cette côte du golfe et contribuent à en
modifié. faire un des plus beaux et des plus im-
Les petites baies de Phokia, ainsi portants mouillages de l’Asie Mineure.
appelées aujourd’hui de l’ancienne et A la hauteur des Mamelles, la presqu’île
de la nouvelle Phocée, sont les derniers qui forme la côte sud subit un étran-
mouillages que présentent cette côte glement qui la réduit aux proportions
jusqu'au golfe de Smyrne. L’effet des d’un isthme. La côte occidentale fait
aliuvions ne s’est pas fait sentir jusque- face à nie de Chio et au milieu des dé-
là et la mer a conservé sa profondeur. coupures sans nombre forme la baie de
Deux groupes montagneux signalent Tcliesmé. Au sud de l’isthme les navires
l’entrée du golfe de Smyrne; celui du trouvent encore la baie de Sighadjik, qui
nord est appelé Kizil Lournou àcause de était l’ancien port de Téos. Quelle ri-
la couleur rouge des terres. L’autre Ka- chesse de bons mouillages et comme
ra bournou (le cap Noir), ainsi nommé on comprend bien que les nations ac-
de sa couleur noire qui avait déjà frappé tives et intelligentes venues de l’Occi-
le.sanciens. Aussi avait-iJ reçu le nom dent s’établir dans ces parages ont dû
de cap Mêlas. L’entrée du golfe de rapidement s’élever à une prospérité
Smyrne est dirigée vers le nord-ouest; commerciale inouïe. Les villes deCiaros,
elle est abritée des vents et de la mer du Colophon, Lebedus brillaient sur cette
Jjirge par la grande Ile de Métélin; la côte dans des situations heureuses et
ligne des côtes suit d’ailleurs un con- bien choisies. Éphèse seule , fondée à
tour sinueux qui s’infléchit d’abord à l’embouchure du Cayslre, eut dès ses
l’est, ensuite au nord-est; de sorte que premiers temps à luttercoutre l’envahis-
les eaux du golfe ne peuvent être agitées sement des aliuvions; des lagunes se
22 Î,’UNIVERS.

tonnaient, qui ont engendré les étangs CHAPITRE X.


sélinusieus; les rois Attales faisaienten
vain jeter des môles pour donner de la CÔTK HÉBIDIOHALB-
rapidité aux eaux des (leuves; les sables
gagnaient toujours et en même temps, Au fond du golfe de Symé s'élève

iar un phénomène encore inexpliqué,


une haute montagne dont les acrotères
mer gagnait d’autres parties du ri- descendent dans la mer par des pentes
Îa
vage; de sorte qu’on voit aujourd’hui le rapides mont Phœnix avec la
c’est le

a
;

singulier spectacle d’uii pont situé en


n’île du même nom, connue au-
’hui sous le nom peu poétique de
pleine mer là ou fut dans le moyeu âge
l’embouchure du Caystre. Barba Nicolo, que porte aussi une pe-
tite lie voisine. groupe montagneux
Nous avons parlé plus haut des at-
lerrissemenis du Méandre; c’est a cette du mont Phœnix engendre une baie
latitude que finit l’action des grandes profonde et singulière, qui s’appelle au-
alluviuns. Le cap Arbora, peu accen-
jourd’hui baie de Mermeridjé et en
français de Marmarice. Cette baie, d'une
tué, indique l’entrée du golfe de Jassuit,
dans lequel nous finîmes par rencon- forme pnsque circulaire, a son entrée
trer, après tant de vaines recherches
tournée vers le sud. Un îlot, qui a été
de nos prédécesseurs, le golfe de Bar- naturellement rejoint au continent par
gylia,que l’on croyait comblé. A la nou- une bande de sable, défend l’entrée des
velle de celte découverte, l’amirauté an- lames du large ; et à gauche de l’îlot
glaise envoya le navire Heacon pour une passe assez profonde pour que les
faire le re èvement de ce port si sin- plus gros navires puissent la franchir
gulièrement perdu. On explique du donne entrée dans le port, qui est le

reste comment le golfe de Bargylin est plus sûr de la côte. Il est vrai que cet
resté longtemps ignoré des rares na- avantage est balancé par un immense
vigateurs qui remontent le golle de inconvénient ; un seul navire mouillé à
Jassus ou Hassein ..alé si. Car ces l’entrée peut bloquer le port , et dans
parages sont à peu près déserts et ne ces dernières années la flotte ottomane,
sont Iréqueutés que par quelques bar- qui avait eu l’imprudence de se retirer à
ques du pays; l’entrée du golfe de Bar- Marmarice fut bloquée par un vaisseau
gylia, qui lui-même est une anttexe de de Mehemet-Ali qui gardait la pa,sse.
celui de Jassus, est masouée par une Après Marmarice s’ouvre le vaste et
grande île ; de sorte qu’elle n’est pas magnifique golfe de Macri, qui fut une
aperçue du large. C’est en nous diri- possession des chevaliers de Rhodes.
geant par terre d’Halicarnasse vers Un grand nombre d’îles en défendent
Jassus que nous retrouvâmes ce l’entrée contre les vents et la mer. Une
golfe. île longue , qu’on appelle encore aujour-

Le cap Krio, si célèbre dans l’anti- d’hui l'tle des Chevaliers, le sépare pour
quité sous le nom de Triopium pro- ainsi dire en deux bassins; celui qui
moutorium, forme la corne méridio- est le plus avancé dans les terres est
nale des terres du golfe de Cos (|ui l'ancien Glaucus Siuussurle bord du-
prend son nom del’ile voisine. De nom- quel était la ville de Teimissus. Ici
breuses baies s’ouvreul de part et d'au- nous retrouvons le phénomène ter-
tre, parmi lesquelles il laut compter restre des alluvions sous un aspect nou-
la baie deBoudroum ou d'Ilalicarnausse. veau, c’est-a-dire que non-seulement
Les terres du cap K-rio sont tellement la vallée qui s’étend à plusieurs ki-

échancrées que tout autour de l’isthme lométrés daiis les terres a été entière-
dorique les navires trouvent des abris ; ment comblée par les alluvions ; mais
il en est de même du golfe de Svmé.
1rs monuments antiques comme les

Aussi les anciens Cariens étaient-ils de tombeaux et les magasins qui étaient
liardis navigateurs et des pirates redou- Jadis au bord de la mer, sont aujour-
tiibles. d’hui baignés par les flots et enfoncés
à une certaine profondeur. Ce mouve-
ment ne peut être dû à un exhausse-
ment des eaux de la mer; car il se re-
A&teiYftNEORE. 193

trouverait marqué sur toute la côte , U parages de l’Oe Kakara l’ancieilne Do-
faut donc l’uttribuer à un abaissement lichiste. Cette lie longue et rocheuse
local du terrain Nous remarquerons plus est séparée du continent par un canal
à l'est le même pliéuomène, tandis qu’au qui ira pas un kilomètre de large; le
port de 'Wathi près d'Antiplieilus les continent lui-même est découpé en
monuments antitmes occupent encore une dentelure profonde qui engendre
près du rivage leur position primi- plusieurs petits ports, notamment le
tive. port Tristomo, dont le nom antique est
Toute la côte depuis Macri jusqu'à inconnu. Le canal de Kakava offre le
l’iie de Kastellorizo forme une suite plus beau mouillage du monde pour
non interrompue de saillies et de re- une flotte entière ; le fond est de roche
traites motivées par les contreforts ou et partout on atteint le fond par douze
acrotères du Taurus qui descendent ou quinze brasses. Les nombreuses
jusque dans la mer. Il faut noter dans constructions antiques s’élèvent tant sur
ce nombre la saillie appelée yèdi bou- rtle que sur le rivage et offrent, bien
roun par les Turcs, Uepta Kavi par les plus accusé, le singulier phénomène que
Grecs ou en français les Sept-Caps. On '

nous avons déjà signalé à Macri, c’est-à-


arrive ensuite à la grande vallée du dire que les habitations comme les tom-
Xanthus, à l’emboucliure de laquelle beaux sont envahis par les eaux. Tout
était la ville et le port de Patare. Toute le reste du littoral environnant n'ayant
la physionomie de ce territoire a telle- pas changé de niveau, il faut en conclure
ment changé que l’on a peine à recon- à un abaissement de plusieurs mètres du
naître les descriptions des anciens. Les massif de l’île de Kakava et du fond du
atterrissements ont comblé le port de détroit qui sépare l’ile de la terre ferme.
Patare, et les eaux du Xanthus tonnent Les découpures <lu rivage engen-
une plage qui gagne toujours sur la mer. drent encore une autre baie profonde
A six milles environ à l’est, la baie deRa- à l’est dei’île de Kakava; c’est la liaie
lamaki,lePhoenicusportus des Romains, Andraki, non loin de laquelle est la ville
offre encore aux navires un mouillage de Myra. Toute la plaine de Myra est
aussi sain que tranquille; c'est comme formée par les alluvions d’une rivière
un bassin daau limpide au milieu d’une appelée üemeri.
nature vierge et austère. Une fois que La baie de Phinéca reçoit les eaux
le bâtiment est mouillé à Kalamaki, on de plusieurs rivières, dont la plus consi-
perd de vue l’entrée, et les marins com- dérable est le Allagliir tchaî, ^ui ont
parent ce mouillage à une cuvette. formé un vaste dépôt ailuviomtaire dont
Malheureusement l’eau douce y man- l'âge ne paratt-pas tnt-ancien ; car dans
que et il est d’autant moins fréquenté toute cette plaine on ne trouve aucune
que ses rives ne sont que des monta- trace de ville antique. La villede Limyra,
gnes abruptes et sont complètement in- qui est la plus voisine, est assise sur
habitées. Un groupe de petites îles, les collines qui appartiennent aux pen-
les îles Volo et Okendra , sont comme tes inférieures du Taurus.
fa tête d’un petit archipel dont l’ile de Le cap Chélidonia, qui forme la
Xastellorizo est le centre. Cette der- pointe sud-est de la Lycie, est aussi la
nière est placée juste dans le méridien terre la plus avancée vers le sud; en-
du port Sevédo où fut la ville d’Âoti- suite la côte tourne brusquement dans
ihellus; le port Sévédo excellent mouil- la direction du nord. Elle est partout
ÎBge est divisé en deux parties par une de nature rocheuse, ne reçoit aucun
langue de terre rocheuse; l’autre petite cours d’eau important et se prolonge
crique porte le nom de port Vathy (pro- ainsi dans une longueur de quarante
fond); die n’est bonne que pour les milles ,
et forme la branche occidentale
bari(ue$ ; on mouille au fond du port du golfe d’Adalia. Une inQnité de petites
Sévédo |tar sept ou huit brasses. criques découpent cette côte, où floris-
La baie Hassar, qui suit celle de Sé- saieut plusieurs villes anciennes.
védo, est ouverte aux vents du sud- La situation d’Adalia marque le fond
ouest et n’est intéressante à aucun point du golfe de même nom formé par la côte
de vue. Il n’en est pas de même des« de la Pamphylie. Toute cette terre.
L’UNIVERS.
dans U
longueur de plus de quatre- côte reprend son aspect varié tantôt
vingts kilométrés, est formée par les al- rocheux, tantôt agreste; c’est la Ciiicie
luvions de trois rivières dont les noms Trachée des Grecs. Les géographes
anciens sont le Catarrhactès, le Cestrus comptent toute cette plage comme fai-
et l’Ëurymédon. Ici le travail des al- sant partie du golfe d'Adalia. Jusqu’au
luvions se manifeste avec une puissance cap Anémouril n’y a pasunseul mouil-
dont le reste de la côte n’offre pas lage sur tout le long de la côte; car ce-
d’exemple. A part quelnues collines de lui d’Alaya est ouvert au sud-ouest.
roche tendre et qui elles-mêmes sont Les bâtiments des indigènes, qui con-
composées d’une espèce de travertin, naissent bien ces parages, ont l’habi-
c’est-à-dire de formation d’eau douce, tude de mouiller en pleine côte et tout
tout le territoire compris entre Adalia près du rivage; ils se considèrent ainsi
et Sidé est formé de terrains de trans- comme à l’abri des vents du sud, qui
port. Les villes anciennes qui peuplaient cependant donnent en plein dans le
cette contrée sont assises sur les con- olfe; mais par suite de la proximité
treforts inferieurs Taurus. Non-
du es montagnes qui forment comme un
seulement la côte gagne en étendue sur vaste écran, la côte, selon l’expression
la mer qui la baigne, mais dans les pa- des marins, refuse le vent, et les plus
rages d’Adalia elle gagne aussi eu hau- fortes bourrasques du sud causent ra-
teur par la vertu incrustante des eaux rement des sinistres aux bâtiments
du Catarrhactès. Nous avons une preuve moutllés en pleine côte. Nous avons
palpable des importantes modifications même vu des bâtiments de guerre de la
que cette côte a subies par les témoi- marine égyptienne rester en station à
gnages des auteurs anciens qui men- l’ancre à l’abri de ce mouillage précaire.
tionnent un grand lac, le lac Capria, au En jetant un coup d'œil sur la carte,
centre de la Pamphylie, et que nous n’a- on voit que lacôtesud de l’Asie Mineure
vons plus retrouvé^. Ceux qui comme est pour ainsi dire composée de deux
nous ont visité le pays dans ces dernières golles, celui d’Adalia et celui de Tar-
années n’ont pu que constater la dis- sous, séparés par un large promontoire
parition de ce lac, qui a certainement dont le cap Anemour forme la pointe
été comblé par les atterrissements. la plus avancée. Toute la partie est de
L’embouchure des fleuves s’est aussi ce promontoire est de nature rocheuse
sensiblement modifiée. Ces rivières de et forme par conséquent, par sa ren-
Pamphylie étaient pour la marine des contre avec les eaux de la mer, un cer-
Grecs comme autant de ports où les tain nombre de petites criques, parmi
flottes trouvaient un abri. Aujourd’hui lesquelles le Lessaii el Kalpé, petit cap
des Itarres formées par les sables n’en protégé par un îlot, l’Ilot Provençal
permettent l’accès qu’à de faibles bar- peut mériter le titre de véritable port;
ques, et encore dans la saison des hautes mais c’est le dernier de la côte ; car de-
eaux. puis ce point jusqu’au golfe d’Alexan-
Ou voit par le nombre infini de drette nous retrouvons les plages allu-
mouillages, de criques et d’ilots dont la vionnaires formées par les nombreux
côte de l’ancienne Lycie est hérissée cours d’eau du Taurus, parmi lesquels
combien cette contrée était favorable à le Cydnus à Tarsous, le Sarus à Ada-
la piraterie. Des grottes naturelle.s creu- ua, et le Pyramus à Ayas Jouent le
sées dans les rochers, une montagne principal rôle. Dans le premier siècle
presque infranchissable qui descend de notre ère un témoignage non équi-
jusqu’à la côte étaient des retraites sûres voque d’un auteur contemporain atteste
pour le brigandage. La vue de ce pays que la ville de Tarsous était située prés
explique comment la puissance romaine d’un lac qui servait en même temps de
a été forcée de compter avec les pirates port et d'arsenal (1). Aujourd’hui on
et quelquefois de capituler avec eux ne trouve plus vestige de ce lac.
avant d’en purger les mers. Le delta formé par les fleuves Sa-
Le fleuve Mêlas qui marquait la fron- rus et Pyramus change de jour en jour
tière orientale de la Pamphylie est aussi
la limite du pays de plaines. Au delà la (0 Slrab., XIV, 67a.
,

ASIE MINEURE. 35

la physionomie de la côte. Ce phéno- oltstruée par les sables. Le vent de


mène tellement appréciable du
était mer, qu’on appelle dans ce pays i/n-
temps même des Grecs qu*on prévoyait dat , pousse dans le golfe une’ partie
déjà le Jour où la mer de Chypre serait des sables cbarriés par les fleuves et
comblée , et on prêtait à l'oracle la pré- contribue à son envasement. Aujour-
diction suivante : Un temps viendra où d’hui le mouillage d'Alexandrette est
la postérité verra le vaste et rapide le seul <]ui soit praticable pour les gros
Pyramus atteindre l’île sacrée de Chypre navires.
à force de reculer la côte de la terre Les caps Karatasch, à l’ouest, et
ferme (t). On sait que les anciens Kanzir, à l’est, limitent les rivages du
étaient fort prodigues de faits sem- golfed’Alexandrette ou de Scanderoun ;
blables , soit ^ur réunir, soit pour sé- il s’avanee dans les terres dans une pro-

parer les lies et les continents; mais fondeur d’environ 0°40', soit quinze
il n’en est pas moins vrai que toute lieues selon la direction nord-est. La
cette contrée gagne h vue d’œil sur la ville de Scanderoun est située sur la
mer, et les barres formées à l’embou- côte orientale, au sud d’une petite anse ;
chure des neuves engendrent ces étangs le mouillage est abrité des vents du
qui sont comblés à leur tour. large par les terres environnantes. C’est
Le Pyramus, après avoir charrié des au cap Kanzir que se termine le périple
monceaux de sable qui ont obstrué de l’Asie Mineure; tout le reste du lit-
son embouchure, a pris son cours plus toral appartient à la Syrie.
à l'est et s'est creusé un nouveau lit qui Ce rapide coup d’œil jeté sur les
s'ouvre près du cap Karatasch. Sur côtes de la presqu’île montre jusqu’à
toute cette côte les navires ne sauraient quel point le prolil de son littoral a été
.

trouver un mouillage, tant elle est hé- inodilié non-seulement par les grands
rissée (le bas-fonds sablonneux. phénomènes géologiques qui ont pré-
Nous devons dire aussi que le long cédé l’arrivée des premiers habitants
de cette côte, et notamment au mouil- mais encore par l’effet du travail des
lage de Mersyn, près de Tarsous, ce alluvions. Depuis les époques histo-
qui a contribué le plus à gâter le mouil- riques, plusieurs lacs, des golfes, ont
lage, c'est l’habitude séculaire des marins été comblés par les terres amoncelées
qui viennentsur lest pour faire des cbar- et sont devenus des terres habitables.
eements sur cette côte et qui jettent Un calcul a été fait duquel il résulte
leur lest dans la mer. En effet, des que l’Asie Mineure depuis l’époque de
,

sondages opérés par un marin fran- Strabon, s’est augmentée d’une surface
çais ont ramené des pierres travaillées, égale à la moitié d’un département de
jes bri(iues et une quantité de pro- la France. Il sera donc toujours im-
duits hétérogènes qui prouvent que le portant pour ceux qui voudront s’oc-
fond sur cette côte n'est rien moins que cuper de questions de géographie an-
naturel. L'ancien lit du Pyramus est en cienne de tenir compte de cés modi-
,

communication avec un vaste étang fications.


marin de peu de profondeur ; la nou-
velle embouchure a déjà formé un CHAPITRE XL
delta considérable, et les vents modi-
fient à leur gré les sinuosités du rivage MONT TAUBUS.
en rassemblant tantôt le sable en col-
lines et en falaises, tantôt en formant Montagnes de la Lycie.
des barres à fleur d’eau ou sous-ma-
rincs. nouvelle embouchure du Py- Nous avons déjà exposé un des ca-
ramus se trouve maintenant à l'ouest ractères qui distinguent la presqu’île
du cap Karatasch, et par conséquent d’Asie des autres contrées de l’Europe ;
dans le golfe même d'Alexandrette. mais il en est un plus frappant encore,
La baie d’Ayas, qui fut autrefois un c’est le haut relief de ses terres qui
excellent mouillage, est maintenant surgissent du sein des mers comme une
pyramide tronquée dont le sommet
(i) Sirab., Xa, 536. forme les plateaux intérieurs. Ces bau-
36 L’UNIVERS.
tes terres ne s’abaissent jamais à moins l’habitant, qui, s’en rapportant seulo-
de six ou cents métrés au-dessus
liuit ntent au témoignage de ses yeux , voit du
des mers, et forment, pour ainsi dire, grandes montagnes dans ce qui n’est en
le niveau moyen de l'Asie occidentale; réalité que les contreforts des terres éle-
car l’Arménie et la Perse restent, dans vées du centre. Mais toutes ces monta-
leurs ré^^ions, à six cents mètres au- gnes secondaires ont en un nom qui se
dessus de la mer. rattache a des événements historiques ;
Il
y a peu d’années que l’invention leurs ondulations ont formé les limites
du baromètre portatif a permis aux de provinces et de royaumes ; elles sont
observateurs de mesurer avec une exac- donc pour l’étude de la presqu’île aussi
titude sufiisante l'altitude des contrées importantes à connaître sous le point de
qu'ils parcouraient, et les récits des vue historique que sous celui de la
premiers voya;>eurs furent accueillis géographie.
avec la plus grande incrédulité. Nous Du peu de mots que nous avons dit
ne saurions croire, disait un rédacteur de la distribution des eaux sur cette
du Journal des Savants, que la ville partie du continent on ne doit rien con-
d'Erzéruum soit aussi élevée que le col clure de défavorable à la contrée.
du petit Saint-Bernard. C’est pourtant L’incomparable beauté du climat, la
ce qui a lieu, et les vérifications réité- richesse de la végétation feront toujours
rées des mêmes altitudes, si elles ne de ce pays une terre privilégiée où le
concordent pas à quelques mètres près, travail intelligent de l’homme recevrait
offrent cependant un moyen de con- au centuple la récompense de ses
trôle suffisant pour qu'on puisse dès an- soins.
jourd’hui tracer le proQI de toute celte Du côté du sud le plateau central de
partie du continent asiatique. On pour- l’Asie Mineure est soutenu par une
rait dire , non sans quelque apparence grande chaîne qui suit les onJulations
de raison , que l’Asie Mineure u est pas de la côte et qui se prolonge dans toute
une contrée sillonnée par des chaînes la longueur de la presqu'île. Cette
de montagnes , mais qu'elle est à elle chaîne, appelée par 1rs anciens Taurus,
seule une montagne dont les chaînes du mot syrien Tor { montagne ) est
ne sont que les dentelures. En effet, une de celles qui ont été le mieux étu-
vues de la mer, les côtes se présentent diées par les géographes anciens; ils
comme une suite à peine interrompue en faisaient la base de tout le .système
de montagnes rocheuses et abruptes; géographique de l’Asie.
\Ties du coté de la terre, les sourcilleux Le mont Taurus est comparé par
sommets ne sont plus que des collines, Ératosthène à un baudrier qui cou-
dont l'ascension est des plus faciles. perait le continent en deux parties,
Cette manière d'envisager la contrée l’une septentrionale,rautre méridionale.
n’est pas nouvelle; car le géographe Ces deux parties sont, relativement aux
Eratosthène estime la largeur de la Grecs, en dei^à et au delà du Taurus , et
chaîne du Taurus égale à celle de toute la chaîne elle-même était regardée
la presqu’île (I). Les anciens avaient déjà comme la plus considérable de la terre
remarqué que la conséquence de cette habitée. Elle était considérée comme
conformation n’était pas des plus heu- prenant naissance aux colonnes d’Her-
reuses pour en faire une région homo- cule, passant le détroitde Sicile , lon-
gène. Les eaux y sont trop dispersées, geant les extrémités méridionales du
les rivières maigres et torrentueuses, Péloponnèse et de l’Attique, et s’éten-
les terres en pentes trop rapides; de là dant jusqu’à Rhodes et au golfe d’issus.
ces immenses alluvions dont nous avons Du golfe d’issus elle remonte vers le
tracé un tableau dans le chapitre pré- nord va joindre la grande chaîne de
,

cédent. rimaüs dans l’Inde, et se prolonge jus-


Cette forme du relief des terres tjue qu’à la mer des Indes dans utie lon-
révèle l’étude barométrique du conti- gueur de quarante-cinq mille stades
nent d’Asie échappe en grande partie à soit835 myriamètres. Mais dans tout
ce parcours il change tant de fois de
(i) Strnbsn, liv. XI, 490. nom qu’on a peine à reconnaître lu
,

ASIE MINEÜRE. 37

même chatne. Pline (1) ne lui en tions anciennes qui ont beaucoup plus
donne pas moins de vin^ différents de précision. Ije nom même du Taurus
parmi lesquels les plus connus sont l’I* est aujourd’hui complètement oublié, et
maüs, le Paropamisus, le Pariadrès, chaque groupe porte un nom particu-
le Caucase. Strabon le divise en cinq lier.
groupes parmi lesquels il compte le
mont Zagros de Perse. Ammien Mar- CRAOCS.
celin et Paul Orose lui donnent cinq
noms qui diffèrent de ceux des autres .'//< dagh.
géographes. Ptolémée ne lui en donne
pas moins de vingt-deux dans l'étendue A l’ouest de la vallée du Xantbus s’é-
de son parcours et Pomponius Mêla lève le massif gigantesque de 1 Akdagh,
dit sagement que les Grecs avaient le Cragus, qui domine toute la Lycie
l’habitude d’appeler ces montagnes les et dont la hauteur atteint 8,000 mètres.
monts Cérauniens. Son sommet est presque toujours cou-
Depuis que la géographie de ces con- vert de neige et ses rameaux s'étendent
trées est mieux étudiée, on a reconnu dans une direction diagonale selon le
que cette longue suite de montagnes nord-ouest et le sud-est. Au nord il
n’appartenait pas à la même chatne; fait sa jonction avec le mont Cadinus
mais pour les anciens c’était toujours au inoven d'un plateau qui n’a pas
le Taurus, c’est-à dire le pays monta- moins de 600 mètres au-dessus du ni-
gneux par excellence , et sous ce rap- veau de la mer. Il se relie, à l’ouest,
port ils étaient dans le vrai. avec le mont Massicytus qui domine la
Pour le continent qui nous occupe, le baie de Telniissus ou de Macri , et ses
mont Taurus prend naissance dans la acrotères méridionaux forment les caps
province de Lycie au sud ouest de l’A- de Phinéca et de Chélidonia.
sie, c’est-à-dire dans le groupe deCragns Pour bien classer ce groupe lycien
ui domine, la baie de Telniissus, et qui, d’après l’ancienne géographie, nous
e nos jours, porte le nom de Akdagh éprouvons une certaine difficulté, pré-
(la montagne Blanche). Le mont Mas- cisément à cause des documents variés
sicytus s’élève à l’ouest de cette monta- que nous ont laissés les géographes.
gne et fait partie intégrante du groupe. Ainsi Strabon (1), Pline (2), Sénèque (S)
Des vallées presque inextricables se croi- n’hésitent pas à placer le mont Chi-
sent en tous sens dans ces hautes ré- mère dans le Cragus même et dans le
gions; la plus longue et la mieux dessi- mont Solyme, qui en est proche.
née est celle du fleuve Xanthus que les D'après la description de Strabon, il
habitants appellent Kodja tchaî, la mat- faudrait donner le nom de Cragus à
tresse riviere. On sait combien, dans tout le massif qui est à l’est du fleuve
ces régions, les nomenclatures géogra- Xanthus, et toutes les autres monta-
phiques données par les habitants sont gnes qu’il nomme ne seraient que des
arbitraires et incertaines ; les montagnes différentes régions du groupe principal.
changent de nom
presque dans chaque Toute la région qui est a l’ouest du
district: les fleuves dix fois dans leur olfe de Marri appartenait aux Rho-
parcours. Ce sont presque toujours des iens ; c’est la région appelée Peræa et
dénominations prises de la couleur des que &:ylax appelle le pays des Hho-
roches ou des eaux : la montagne blan- diens.
che rouge jaune ; aucun souvenir des
, I.a ville et le mont Dædala appar-
,
noms historiques n’est resté dans le tenaient aux Rhodiensf4); mais la mon-
pays ; et il n'est pas rare que les habi- tagne faisait partie de la Lycie, c’est-à-
tants d’un même village n’aient plu- dire qu’elle est regardée comme appar-
sieurs noms pour désigner la même tenant au Taurus.
montagne. Aussi serait-il à désirer que
les géographes européens conservas-
i) Slraboii ,
XIV, 665.
sent autant que possible les dénomina- Pline V, a-.
ï) ,

(3) Sénèque , ep. 79 .

(0 V, «7. (4) Slrab., XIV, 664.*^


,

38 L'UNIVERS.
« le mont Dædala vient l’An-
Après nom. On l’appelle aujourd'hui Taktalu'
ti-Cragus, montagne coupée à pic, puis (montagne des planches), parce qu’il y
le mont Cragus avec ses huit cimes et a une scierie pour débiter les bois.
une ville de même nom. C'est dans ces La région nord, dont les cimes s’éche-
montagnes que la fable place la Chi- lonnent parallèlement à la mer, est le
mère, et l’on voit à peu de distance une mont Climax, qui descend jusqu’au ri-
vallée nommée Chimæra et dont l’ou- vage. Lorsque du port d’Adaba on est
verture commence dès le rivage de la témoin du coucher du soleil derrière
mer (I). » Cette description embrasse ces montagnes, le spectacle est des plus
donc toute la largeur de la Ljcie puis- majestueux. Chaque plan de montagne,
que nous sommes arrivés a la côte chaque sommet se dessine dans la va-
orientale. Strabon nomme en effet les ieur bleue , et l’on peut à loisir compter
fies chélidoniennes qui terminent cette fes échelons du mont Climax, qui se
côte; ce qui ne l’empêche pas de mettre présente comme un escalier gigan-
dans la même région le mont Olympus tesque pour atteindre les hauteurs de
ou Phœnicus, et tout à fait au même la Lycie. Voilà selon nous le groupe qui
endroit le mont Soiyma (2), près de doit porter les noms do Cragus et d’An-
Phasélis dont la position est bien con-
,
ti-Cragus. Ce dernier était ainsi nommé
nue, et toujours dans la même région le parce qu’il se présentait d’abord aux
mont Climax (échelle), qu’ Alexandre navigateurs qui venaient de l’ouest
franchit avecdifhculté,etdans ce nombre Si nous reprenons les définitions des
nous devons encore trouver place pour auteurs grecs et latins, nous trouverons
le mont Massicytus (3), avec une ville qu'elles sont toutes d’accord pour at-
du même nom. Pour faire concorder tribuer le Cragus à la Lyeie et non
cette topographie avec l’état du pays il la chaîne qui court plus vers l’est.
est clair que nous devons restreindre les Étienne de Byzance le désigne comme
différents groupes et les faire rentrer montagne de Lycie qui prit son nom
l’un dans l'autre. Aussi l’Anti-Cragus d’un fils de Tréniilus et de la nymphe
est la montagne qui s’élève à l’est du Praxidice. Il s’y trouvait des grottes
golfede Macri, et qui projette sept consacrées aux dieux champêtres. (Steph.
promontoires dans la mer; on donne )Byz. V. Cragus). Ovide(l)nomme ensem-
aujourd’hui à ce massif le nom turc ble le Cragus, les villes de Xanthus et
de Yedi bournuu. Ce groupe est li- de Lymira, qui en étaient voisines.
mité à l’est par la vallée du Xan- Pline (2) ne mentionne le Cragus que
tlms , Kodja tchaï. Le massif suivant comme un promontoire ; mais il le met
qui est limité à l’est par la courte et dans la Lycie près du mont Massycitus.
abrupte vallée de Phinéca, est le mont Une seule autorité a pu porter quel-
Massicytus, aujourd’hui Ak dagh. Il ues géographes à supposer que le nom
comprend un certain nombre de som- e Cragus était donne à quelque chaîne
mets notamment le Sousousdagh (mon- de la Cilicie ; c’est la mention faite par
tagne sans eau); ensuite vient la So- Ptolémée de la ville d’Aiitiochia ad
lyma mons appelé tantôt Almaludagh Cragiim qui appartenait à la Cilicie ; ce
du nom de la ville voisine, tantôt Ya- qui est confirmé parles médailles. Mais
lynizdagh (montagne solitaire). Strabon donne l’explication de cette
Le versant oriental du mont Soiyma difficulté (3) en mentionnant sur la côte
donne naissance à la vallée d’Alaghir de (iilicie un écueil qui avait aussi le
tchaï , qui forme la limite entre la côte nom de Cragus. « Puis Cragus. rocher
orientale et le dernier groupe ; enfin la (Petra) voisin delà mer, escarpé de tous
bande montagneuse comprise entre côtés. > On voit que ce n'est pas le nom
mer est divisée en deux
cette vallée et la d’une montagne. Selon Bochart le nom
iar le cap Avova. La région sud est de Cragus serait, comme celui de "Tau-
fe mont Olympus avee la ville du même rus, d’origine sémitique, et viendrait du

([) Strabon, XIV, p. 665. (i) Métam., IX, 645.


(a) Ibid., 666. (a) V, î 7 . “

(3) Win., V, aj. (3) Str»b., XIV, 66p.


ASIE MraEüRE. M
mot Crac, qui en langue syriaque si* forme des montagnes et des vallées.
guiOe une roche. Ce sont ces roches brisées et entraînées
Tout le massif lycien est composé de dans les bas fonds par la fonte des
roches qui se rapportent à l’âge du cal- neiges qui ont formé par la suite des
caire alpin , c'est-à-dire de formation siècles ces grandes collines de brèches
secondaire. et de conglomérats qui composent pres-
La base des montagnes qui entourent que toute la ceinture de la Lycie. Nous
le golfe de Telmissus est une brèche avons déjà dit quelques mots de ce
calcaire tendre dans laquelle on a pu mouvement insensible des rivages ma-
facilement creuser les monuments dont nifesté par l’exhaussement ou renfon-
nous parlerons dans la suite. Ce genre cement des monuments antiques ; on
de conglomérat forme des montagnes le reconnaît dans presque tout le pour-
entières dans tout le pourtour de la tour de la T.ycie. Le port de Caunus
Lycie. La masse des montagnes , même est aujourd’hui converti en un lac d’eau
des plus élevées est d’une formation douce qui s’épanche dans la mer, et
crétacée ; c’est un calcaire blanc com- les antiques constructions de la ville
pacte souvent marneux et dont l’âge sont à trois kilomètres du rivage; leur
est déterminé par la présence de fossiles niveau actuel indique un exhaussement
de cette époque; mais généralement ces successif du sol. Déjà dans l’antiquité
fossiles sont très-rares sur la côte de le territoire de Caunus passait jiour
Lycie ; on rencontre seulement une for- malsain. Strabon parle du teint hâve
mation assez puissante de nummulites et maladif de ses habitants et rappelle
au port Tristomo, à l’île de Kakava. le mot d’un plaisant qui disait on :

Le calcaire qui compose la plus ne saurait appeler malsain un endroit


grande partie des montagnes de la Lycie où les morts mêmes marchent (I)
est blanc de lait, sonore, très-facile à L’ensemble du massif lycien parait être
travailler et a tous les caractères d’une contemporain de la formation crétacée,
roche métamorphique; c’est une question oui se reconnaît dans toutes les lies de
que les géologues auront à décider. Il l'archipel et sur la côte du Pélopon-
est remarquable en ce qu’il présente nèse. Il a donc peu d’espoir d’y trou-
y
dans sa contexture des sortes d’excava- ver des dépôts métalliques, et, en effet,
tions qui ont souvent la forme de longs jamais il n’en a été fait mention dans
tubes; d’autres fois de géodes remplies la contrée. Plus au nord dans la pro-
de sable rouge. vince de Cibyratis les habitants étaient
La vallée du Xanthus, toute d’allu- renommés par leur habileté à travail-
viou ,
présente sur ses flancs quelques ler le fer ; mais il ne parait pas que
bancs de grès vert, et surtout des ces mines aient jamais été très-consi-
dépôts d’eau douce ; la vallée de Myra dérables ; elles sont aujourd’hui com-
est d’une même époque jKologique, et plètement ignorées ou épuisées.
ses monuments sont taillés dans une
roche blanche compacte et d’un travail TAUBDS DE PAMPRYUE ET DE CI-
facile. C’est l’abondance des roches LICIE.
calcaires qui a porté le peuple de la
Lycie à pratiquer un art dans lequel il Toute la côte orientale de la Lycie,
a excellé à l’égal des Perses l'art de
,
qui se termine au cap Chélidonia pr
tailler les monuments dans le roc. cinq petites lies qu’on appelait les Iles
Toutes ces montagnes sont encore Chélidoniennes (des hyrondelles) forme,
aujourd'hui couvertes d’épaisses fo- comme nous l’avons dit, une crête mon-
rêts, et rien ne saurait peindre la beauté tagneuse qui se dirige au nord. Elle
de ces vallées inextricables au fond des- uitte le bord de la mer et remonte
quelles roulent les eaux des torrents; ans les terres en laissant sur la côte
mais la nature tendre ,de leur forma- la grande plaine d’Adalia.
tion et surtout les lits de marne qui Ce massif montagneux dans lequel se
sont intercalés dans les bancs plus so- trouvaient plusieurs villes anciennes se
lides sont des causes incessantes d'é-
boulements qui changent peu à peu la (i) Straboo, XIV, 65i.
M L’ITNiVEaS
noraiiM Smsous dagh ; on. lui dooaait du Taurus qui la limite au nord prend
autrefois le nom de Sngalassus. L’épais- en. effet un aspect plus sauvage et plus
seur de ce massif est d'environ quarante alpestre que dans la région de l’ouest.
kilomètres; il forme le contrefort méri- Sa largeur est aussi plus considérable ;
dional du lac d’Ëgdir et s’ouvre pour il constitue presque en entier le sol de

laisser passer les eaux de la rivière Dou- la province de Pisidie ; mais pour l’a-
den ; une des passes se trouve au sud nalyse géographique sommaire que
d’Aglasoun (Sagalassus); c’est l’ancienne nous faisons, nous sommes contraint
passe de Termessus qu’Alexandrea en- de nous en rapporter uniquement aux
levée avec peine. Le caraclère de ces noms anciens ; car les noms modernes
montagnes se présente de la même ma- ne sont que confusion.
nière dans tout le parcours de la côte. Dès que le Taurus a donné passage
Du côté du sud, ce sont de hautes cimes au fleuve Mêlas, il se rapproche de Ta
qui s’élèvent de quinze cents à deux mer et constitue pendant une longueur
mille mètres au-dessus de la mer. Vues de près de cent cinquante kilomètres
du côté du nord, ce ne sont plus que le rivage même de la mer, dans laquelle
des collines, tant le plateau intérieur il vient plonger en grandes falaises
conserve de hauteur, de huitàneuf cents abruptes. Il est impossible de joùir d’un
mètres. spectacle plus grandiose et plus saisis-
sant lorsqu’on navigue en rangeant les
CHAPITRE XII. terres de la Cilicie. Le point culminant

MONTAGNES DE LA PAHPHYLIE de cette chaîne est la montagne que


ET DE LA CILICIE. l’on nomme aujourd'hui Goeukdagh (la
montagne céleste) (1) et représente à
A la plaine d’Adalia commence la ré- n’en pas douter le mont Aodriclus

gion de Pamphylie, qui est bordée au (oros Àndriclos) la seule montagne


nord par la chaîne du Taurus, dans que nomme Strabon dans ces parages.
lequel s’ouvre un autre passage qui don- Le Gœukdagh est de nature calcaire
nait accès dans la Pisidie ; tout ce mas- comme tout le reste de la chaîne. Dès
sif porte aujourd’hui le nom de Des- les premiers jours de décembre, ses
poïras dagh. Il s’étend jusqu’aux lacs sommets se couvrent de -neige.
d’Ëgdir et de Beychéri. Des pics nom- Le fleuve Selinus nous donne un re-
breux et d’une élévation considérable père pourdéterminer lerocher duCragus
dominent le parcours de la chaîne et place à l’ouest du cap Anemour. Kous
forment un dédale de vallées qui cons- avons déjà fait observer (à) que ce nom
tituaient la province sauvage de Pisi- de Cragus était tout à fait local et n’ap-
die ; les eaux de ces montagnes se dé- partenait pas à une chaîne ; c'est donc
versent dans la Méditerranée par trois introduire une grave erreur en géogra-
rivières principales qui sont le Cestrus, phie que d’appliquer le nom de Cragus à
Acsoii , l'Eurymédon , le Keuprisou et cette partie du Taurus; il n’y a rien d’é-
le Mêlas Manafgatsou. tonnant du reste de retrouver le même
Après la Despo'irasdagh, la montagne nom appliqué à deux localités diffé-
prend le nom de Baoulo et se rap- rentes; il y a en Asie une quantité de
proche de la côte vers son extrémité fleuves Lycus, plusieurs Mêlas et non
orientale; une autre chaîne, celle du moins d’OIympe. Le rocher d’Anemu-
Bouzbouroundagb, court parallèlement rium, qu’on appelle encore aujourd’hui
à la première. Au nord, jusqu’aux plai- Anemour, est le point le plus saillant
nes de Konieh, sont plusieurs massifs, de la côte tant en hauteur qu’en lati-
et notamment le Karadagh, près de tude; c’est le point où le continent se
Karamnn, qui appartiennent au Tau- rapproche le plus de Chypre ( 3 ).
rus topographiquement, mais qui en Le fleuve Calycadnus, qu’on appelle
diffèrent comme formation ; car ce sont
des montagnes volcaniques. C’est au (i) Geeuk veut dire liltéralemeol bleucé-
fleuve Mêlas ou Manafgat que les an- leile.
ciens faisaient commencer la Cilicie (a) Voy. pins haut, p. aS, col. a.
Trachée c’est-à-dira rocheuse. Lachatne ( 3) Strab., XIV, 669.
ASIE MINEURE, 31

anjoard’hai Sélefké tehaï , est. encore Après avoir escaladé ce défilé, on


un repère pour reconnaître quelques arrive sur un plateau d’où partent en
détails de la région montagneuse; c’est diverses directions des vallées qui con-
à l’est de cette rivière que se trouvait duisent au nord, à l’est et à l’ouest. De
la roche nommée Pœcile avec une route notre temps c'était Samour-bey, dévoué
des échelles taillée dans le roc pour à Méhémet-Ali, qui occupait ce Yaëla,
aller de la côte à Séleucie. Ici Stra- c'est-à-dire que le pacha d'Égypte était
bon emploie encore le mot petra pour de fait maître de l’Asie Mineure. D’é-
désigner ce rocher, comme il l'a fait paisses forêts d’essences d’arbres verts
pour le rocher Cragus de Cilicie. Pour et des cèdres couvrent ces montagnes,
le mont Andriclus qui selon nous forme et la nature des roches prouve qu’elles
la frontière septentionale de la Cilicie, appartiennent à une formation bien an-
le géographe grec emploie le mot orot térieure à celle du Taurus ; le sommet
qui s'applique aux chaînes aussi bien offre de nombreux fossiles qui ne se
qu’aux montagnes isolées. Il y a dans rencontrent que dans les couches infé-
Strabon une sorte de confusion dans la rieures du terrain secondaire; le pied
nomenclature des montagnes de cette de ces montagnes est couvert par des
côte. Après avoir fait parcourir à son formations plus récentes, et nous y
lecteur toutes les côtes et les montagnes avons recueilli une espèce d’hultre, la
de la Cilicie, il ajoute <• Aux extrémités plus grande espèce connue , et qui n’a
du Taurus est le mont Olympus... pas encore reçu de nom des géologues ;
d'où l'on voit toute la Lvcie, la Pam- elle a plus de cinquante centimètres de
phylie et la Pisidie, et qui servit de re- longueur (1). Le versant oriental de
traite au pirate Zineticus(l) ». U est clair CPS montagnes donne passage au fleuve
que c’est la même montagne qu’il a Sarus, qui coule au milieu des forêts
mentionnée en Lycie (2) ; il était hors de cèdres. Ici les habitants divisent les
de propos d’en parler ici. montagnes en deux groupes, l’un appelé
Il nous reste à placer une chaîne ci- Buyuk Phyrat (1^ grand Phyrat) et
licienne appartenant au Taurus et dont l’autre KUtchuk Phyrat. Ces deux mon-
Strabon n’a pas parlé, c’est le mont Im- tagnes sont calcaires et séparent le bas-
barus, que Pline indique au nord de sin du Sarus de celui du Pyramus.
Séleucie (3); ce serait alors l’ancienne Ici l’Anti-Taurus remonte au nord pour
dénomination de toute cette partie du former un des contreforts de la vallée
Taurus qui conGne à la Cilicie cham- où coule l’Euphrate, qu'on appelle aussi
pêtre jusqu’à la chaîne qu’on appelait Phyrat tehaï. Ces montagnes ont été
Anti-'Taurus, et qui commence au delà longtemps au pouvoir des princes chré-
du fleuve Pyramus. tiens, et les ruines de nombreux châ-
C'est dans la région orientale de teaux du moyen âge, attestent que ces
rimbarus ou du Taurus de Cilicie passages étaient vigoureusement dé-
que se trouvent les célèbres portes fendus. Ici In largeur du Taurus, selon
dliciennes appelées aujourd'hui Kulek Pline (2), est de douze mille pas. Pen-
Boghaz ( le défilé du moucheron ). On ne dant qu’il traverse le Taurus, l’Eu-
saurait se faire une idée de la confu- ihrate perdait son nom pour prendre
sion de montagnes qui existent en cet fe nom d’Ommas. Après avoir franchi
endroit, tantôt des précipices qu’il faut les rapides de la montagne, il reprend
tourner en longeant des corniches de son nom d'Euphrate (3). L’Anti-Tau-
rochers glissants, tantôt des pentes si rus ou grand Phyrat a abandonné la
rapides qu’on ne saurait les franchir à direction de l’ouest à l’est pour pren-
cheval si le chemin n’eût été rendu dre celle du nord. Ici nous retrouvons
praticable en couvrant le rocher avec dans sa contexture les mêmes boulever-
des troncs d'arbres qui forment une sements , on pourrait dire les mêmes
espèce d’escalier.
(i) Plusieurs échantillons sont déposés
(j) Strab., XIV, 671. dans les galeries du Jardin des plantes.
(a) XIV, fi«6. (ï) Liv. V. ch. » 4 .
3 Liv.
( )
V, rli. 37. (
3 ) Pline, ibid.
, , ,

83 L*OmVERS.
aberrations que dans la branche paral- MONT AMANUS ET MONT HHOSUS
lèle à mer; mais la formation des
la BEILAN DAGH.
montagnes est des plus variées et très-
difficile à déflnir : ce n’est plus le cal- La chaîne de montagnes qui borne
caire alpin dont bien connu
l’âge est à l’est le golfe d’Alexandrette se com-
des géologues, c’est un mélange de pose du mont Rhosus et du mont
schistes d'argiles de diverses époques
,
Amanus, connu aujourd’hui sous le nom
et de roches qui ne sont pas encore de BeTlan dagh. Cette chaîne court
étudiées; mais nulle part on ne voit ap- dans la direction du sud au nord ; elle
paraître le granit ni les rochers à base forme avec le Taurus un angle aigu
de feldspath ; les terrains volcaniques dans lequel s’enfonce le golfe d^Alexan-
y sont très-peu étendus ; ce sont les drette.
schistes irisés et des roches d’un noir Le mont Rhosus occupe la partie
de jais qui au premier aspect ont méridionale de la chaîne. La hauteur ne
l’apparence de houille ; mais hélas on dépasse pas dix-huit cents mètres. Il se
est bien vite détrompé. L’Anti-Taurus termine au! sud par un grand promon-
après avoir formé comme une barrière toire qui est marqué sur les cartes sous
ue l’Euphrate franchit en écumant le nom de Raz el kanzyr ( le cap du
epuis la latitude de Malatia jusqu’à Cochon ) ; entre l’Amanus et le Rhosus,
celle (le Bir ou de Biradjik, l’Anti-Tau- il
y a une dépression qui donne accès
rus file sur la rive droite du fleuve dans l’intérieur ; la ville de Beïlan est
pour aller regagner les montagnes de située à l’entrée de ce défilé, qui était
l’Arménie. Alors il n'est plus de notre connu sous le nom du passage de l’A-
domaine. Nous pouvons donc résumer manus.
ainsi les diverses branches de cette chaîne du Rhosus s’étend jusqu'à
I-a
longue chaîne. la latitudede la ville de Skanderoun ; là
se trouve un autre passage qu’on ap-
chaIne du taubus. pelle aujourd’hui Beli Boghaz.
Ce mot Beli, qui se trouve assez
I" Croupe Cragus, comprenant :
fréquemment dans les noms de lieux ,

dans ces régions signifie beau, joli; il

Anti-Cragus, Yedi Bouroun dagh , est fréquemment employé dans fa con-


Massicytus, Ak dagh, versation pour dire très-bien.
Solyma, Bey dagh, Pour suivre l’opinion des géographes
Climax-Chimæra, Tactalu dagh. anciens qui ont donné des montagnes
d’Asie une description plus méthodique,
2' Groupe Taurus pamphylien :
nous devons rattacher au systècne du
Pas deTermessus, Taurus une grande partie du plateau et
Sousous dagh des montagnes de la Cappadoce, c’est-à-
Sagalassus dire les monts Kara dagh qui s’élèvent
Agiasoun dagh, Baoulo. le long du revers septentrional du
Taurus , dans les régions de la ville de
3' Groupe Andriclus de la Cilicie Karaman et les montagnes de la Pisidie
Trachée. etquelques-unes de celles de la Carie,
notamment le mont Cadmus qu’on ap-
Kara dagh pelle aujourd’hui Baba dagh.
Despoïras dagh.
Il en serait de même du plus grand
4* Groupe Imbarus de Cilicie cham- et du plus célèbre volcan de l’Asie Mi-
pêtre. neure, du rival de l’Ararat; en un mot
du mont Argée qui domine la ville de
Ala dagh Césarée de Cappadoce; mais en don-
Kulek boghaz. nant une description abstraite de ces
5' Groupe Anti- Taurus. montagnes et surtout avec les nonns
modernes qui, comme nous l’avons déjà
Buyuk Phyrat, dit,sont si variables, nous ne présente-
Kutchuk Phyrat. rions au lecteur que des idées confuses

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ASIE MINEURE. 3S

ou insaisissables , il est préférable de L’Hermus, qui descend des plateaux


donner la description de ces groupes de la Phrygie, apporte à la mer de
isolés avec celle des provinces dont Smyrne le tribut des eaux des monta-
ils font partie. Nous nous bornerons, gnes du nord.
dans cet aperçu orograpliique à donner ,
Pour suivre selon leur position la
une idée des grandes chaînes dont la description de ces montagnes, nous
position et la aénomination sont bien continuerons de remonter du sud au
admises et constatées, et qui servent à nord depuis les versants du Taurus.
déterminer les limites des provinces. La Lycie, dont le groupe montagneux
Le mont Taurus, à ce point de vue, doit est si remarquable ,
forme comme le
fixer d’abord l'attention de tous ceux coin sud-ouest de la presqu’île. Nous
qui veulent se rendre compte de la géo- avons dit, d’après l’autorité des anciens
graphie de la presqu'île d'Asie, puis- géographes, que tout ce qui était à l'oc-
qu’il sert de base à cette grande divi- cident de ce groupe n'appartenait pas
sion d’Asie au delà du Taurus et d’Asie au Taurus. Cette division pouvait être
en deçà du Taurus qui a été admise considérée comme arbitraire; car les
dans tout le cours de l’antiquité. ramifications de cette grande chaîne se
se prolongent vers le nord et forment
CHAPITRE XIII. plusieurs bassins lacustres. Mais la
division politique de la presqu’île de-
CHAINES DE l’iNTÉBIEUB. mandait ce partage pour conserver les
régions distinctes d^Asie en deçà du
Il est important de faire remarquer Taurus et d’Asie au delà du Taurus (1).
combien le.s anciens ont cherché à
mettre de méthode dans la déOnition MONT PHGENIX.
des montagnes qui sillonnent la pres-
qu'île de l’Asie Mineure; et malgré La contrée quis’étend à l’ouest du
l’extrême difficulté de classer ces golfe de Macri appartenait à la Carie;
chaînes qüi se coupent en divers sens, mais comme elle avait été longtemps
.ilsont saisi la physionomie de la con- la propriété des Rhodiens, elle conser-
trée aussi bien que pourraient le faire vait le nom de Peræa et finissait au
les géographes modernes ; il faut ùire mont Phoenix. L’étude de cette der-
la part des difficultés qui se présen- nière montagne exigerait de plus longs
taient en foule par faute d’instruments dévéloppements que ceux que nous
de précision, la boussole et le baro- pouvons y consacrer dans ce tableau
mètre. On recounalt dans le tableau sommaire. Elle domine un des plus re-
orographique de l’Asie Mineure trois marouables golfes de la côte , le golfe
grandes chaînes principales et qui sont de Marmarice ou Phiscus (3). Aujour-
à peu près parallèles entre elles dans d’hui elle est sans nom local. Au som-
la direction de l’est à l’ouest, au sud le met on reconnaît encore les vestiges
Taurus qui est le contrefort sud du pla- du célèbre fort dont les défenseurs ont
teau central, au nord le mont Ida et résisté jusqu’à In mort aux attaques

au centre le mont Tniolus. Deux chaînes d’Alexandre.


intermédiaires, le Sipylus et le Mes- La variété des marbres précieux dont
sogis, ont moins d’importance, mais se composent différentes parties de
viennent toutes deux s’amortir au pla- cette montagne lui a valu le nom
teau central de la Plirygie et en for- qu’elle porte aujourd'hui. Le fort Phoe-
ment comme les contreforts occiden- nix est situé sur un mamelon, à 1,300
taux. mètres environ au-dessus de la mer, et
Cette formation, qui au premier est dominé par un pic beaucoup plus
abord ferait concevoir l’existence de élevé. Le golte, dont la forme est un
longues vallées transversales, est inter- triangleamort aux angles forme comme
rompue par des ramifications qui s’é- le centre de nombreuses vallées qui
tendent en diverses directions et ne
laissent passage qu’à deux grands cours (i)Strab., XIV, 65 1 .

d’eau, le Méandre et le Caystre. (a) Strab., XIV, 663.


3"^ Ltvraüon. (Asib Minbubb.ît 11 . •
34 L’UNIVERS.
viennent en rayonnant se réunir près- (les pays très-accidentés où se trou-
(|ue en un point central du golfe. vaient les villes de Stratonicée, .Mylasa,
Une presqu'île rocheuse de calcaire Jassus, Hnhearnasse et Cnide. Toute
blanc sert d'assiette à la petite ville de cette contrée est d’une richesse in-
Marmarice. On pourrait uireque ce sou- croyable eu carrières de marbre blanc et
lèvement est d’une date presque his- veiné. La montagne sur laquelle est
torique; car au sommet des roches, à bâtie Jassus est d'uu marbre de mé-
plus de dix mètres au-dessus de la mer, diocre qualité, avec des bancs schisteux
on trouve le rocher percé par les pho- qui se débitent en tablettes. Mais les
lades, et nous avons encore trouve des murs de la ville sont du plus beau
coquilles en place;. Ce fait doit se ratta- marbre blanc, tiré des environs; le
cher au mouvement extraordinaire que temple d’Apollon est également de
nous signalons sur toute la côte de marbre blanc; Nous parlerons de la ri-
Lycie, mouvement d’ascension d’une chesse desmonuments de Cnide. Toutes
part et d’abaissement de l’autre, qui mé- ces carrières sont loin d’être connues;
rite une sérieuse attention de la part d’autres générations y puiseront des
des géologues et qui doit ouvrir des matériaux pour les monuments de l’a-
points de vue nouveaux sur la physique venir. Strabon n’oublie pas de mention-
du globe. ner ces carrières (1) « Mylasa est située
:

Cette presqu’île rocheuse est entourée dans une plaine très-fertile ; elle est do-
>ar une grande plaine d’alluvion sur minée par une montagne où il y a une
faquelle s’élèvent trois Ilots de roche. carrière de fort beau marbre blanc. »
Il est clair qu’à une certaine époque Les montagnes qui dominent Qali-
toute cette plaine faisait partie du carnasse s’abaissent dans la mer eu
golfe et que les alluyions apportées par formant plusieurs caps, parmi lesquels il
deux petites rivières ont comblé la partie faut remarquer le cap Triopæum où
haute. était située Cnide. Ici la roche est com-
Une autre singularité à signaler, c’est posée d’un poudingue calcaire dans un
l’entréedu golfe même, qui est barrée ciment sablonneux ro^eâtre, qui n’est
par une grande lie, et a puche les propre à aucun emploi.
montagnes viennent se profiler de ma- On pourrait considérer ce pays mon-
nière a cacher complètement l’entrée tagneux comme un des contreforts sep-
du canal. A droite, c’est-à-dire à l’est, il tentrionaux du Taurus <mi se rattache
semble qu’ily a une passe ouverte dans au mont Cadmus, le Baoa dagh d’au-
laquelle le navire u’a qu'à se lancer ; jourd’hui, qui s’élève à 1,850 mètres au-
mais c’est là qu’est le danger pour ceux dessus du niveau de la mer. Cette mon-
qui ignorent ces lieux; car une barre tagne, composée de calcaire, tantôt
de sable ferme tout à fait ce passage. compacte, tantôt marneux, pourrait ap-
Il faut donc pour entrer dans la baie de partenir aux terrains de l’âge de la craie
Marmarice louvoyer entre la grande et du calcaire compacte qui compose le
île et l’ilot (1) et toujours ranger la côte Taurus et la plupart des lies de l’archi-
ouest. La constitution géologique de ces pel. Ses ramifications s’étendent vers le
montagnes parait d’une époque anté- sud, où nous avons franchi un col au sud
rieure a celle du mont Taurus. On y delà villede Deniziy quiest à 1377 m..
reconnaît des marbres sacdiaroïdes de de hauteur absolue.
différentes couleurs, des serpentines en Le versant norddu Baba dagh donne
couches assez puissantes et des roches naissance au Lycus et nous transporte
calcaires avec (les pénétrations d'autres dans les plaines du Méandre. Mais
roches siliceuses dont nous ne saurions nous avons encore à étudier deux i-haiues
déterminer l’âge. qui forment le flanc méridional de cette
Le revers septentrional du mont vallée, le mont Latmus et le mont
Phœnix se rattache aux montagnes de Grius (2).
la Carie, qui ne constituent pas de
chaînes très-élevées, mais qui forment (i) XIV, 658.
(») Slr»b., xrv, 835.
0} Voir la carte.
,

ASIE MINEURE. 3â

MONT LATMDS. mait autrefois 'la rive occidentale du


golfe de Milet. mont Grius ou
C’est le
La cliatne du Latmus commence à Ghazohleudagli, dont les sommets ma-
se détacher doucement du Baba dagh melonnés sent couverts d’une épaisse
(Père des montagnes) et se dirige forêt. La chaîne du Grius est aussi com-
vers l'ouest en donnant, par diverses posée de schistes micacés et de meiss,
dépressions qui paraissent tout à fait qui la placent dans le cadre de Ta for-
des vallées d’érosion, passage à plu- mation primitive. Cette chaîne s’étend
sieurs petits affluents du Méandre, jusqu’à Mendelia (Euromus) (t). Elle
notamment la Tcbina et i’Arpas finit par s’élargir vers le sud et forme
tchaï. Toute la composition de cette entre Euromus et Mylasa un rempart
niuntagne est d'un schiste micacé qui dans lequel sont des carrières de marbre
nous annonce des terrains très-anciens cristallin.
et de première formation. I.,a montagne Le Méandre, qui forme la limite entre
de Arpas , qui tire son nom de l’an- l’Ionie et la Carie, coule de l’est, à l'ouest
cienne ville de Harpasa, forme un des devant chaîne du Latmus. Le versant
la
renflements principaux de la montagne, formé par
septentrional de la v.allée est
qui continue defilervers l’ouest eu pré- une chaîne longue et continue que les
sentant des sommets peu accidentés; anciens appelaient le mont Messogis
enfin elle se termine par le massif de {Mesogkis)-, or pour une oreille grecque
Becli parmak dagh (les Cinq-Doigts ), ce nom peut signifier le milieu de la
qui est l’ancien et le célèbre Latmus terre, comme s’il divisait la région en
dont mer baignait jadis la base. Toute
la deux parties égales.
cette montagne est granitique ou for-
mée de roches à base de feldspath; MONT MESSOGIS.
c’est donc une des plus anciennes for-
mations de la contrée, contemporaine Le mont Messogis, que l’on nomme
du mont Tinolus , et qui vit
autour aujourd’hui Kestenous dagh (la monta-
d’elle surgir toutes les montagnes que gne des Châtaigniers), s’étend dans une
nous avons déjà visitées. Aujourd’hui, longueur de plus de vingt myriamètres,
comme nous l’avons déjà dit, le pic du depuis le plateau de la Phrygie où était
mont Latmus se baigne dans un lac située Célænæ, aujourd’hui Dinaire,
marécageux qu’on appelle Oufa-Ball, jusqu’à la mer, où il vient s’amortir en
dont les eaux jadis marines , adou- formant le groupe du Mycale. Du côte
cies par les pluies, ne sont plus que du sud, le mont Messogis se présente
saumâtres. Un fait assez curieux, c’est sous un aspect verdoyant et fertile. I>es
que ce lac contient des mulets et au- sommets sont arrondis et plusieurs val-
tres poissons de mer qui furent enfer- lées s’ouvrent pour donner cours à de
més lorsque le Méandre eut bouché petites rivières qui viennent se jeter
l’entrée du golfe et qui s’y sont per- dans le Méandre. La formation du
pétués. Messogis diffère complètement de la
Le mont Latmus est entouré d’une chaîne du Latmus, qui lui fait face au
ceinture de forêts qui sont célèbres sud. La majeure partie du groupe de
dans la fable. On
y montrait dans une Kestenous est composée de cailloux
grotte voisine d’un ruisseau le tombeau roulés et de terrains d'alluvion charriés
d’Endymion. Le sommet de la mon- sans doute par le Méandre à une époque
tagne, complètement dépouillé de ver- très-reculée. Ces terrains sont d’une
dure, se compose de cinq pitons grani- fertilité sans égale et étaient dans l’an-
tiques qui lui ont valu son nom de mon- tiquité peuplés de vilVes nombreuses.

tagne des Cinq-Doigts. C’est une des plus Le Messogis du côté de l’est offre une
élevées de la enatne ; mais si l’on en juge assez faible élévation, parce que la val-
par la fonte rapide des neiges au prin- lée du Méandre s’élève insensiblement
temps, son altitude ne doit pas dépasser jusqu’au plateau de la Phrygie.
quinze cents mètres. La plus importante des villes qui oc-
De l’autre côté du lac court une
chaîne d’un ordre secondaire et qui for- (i) StraboQ, XIV, 035.
8.
36 L’UNIVERS.
cupeat les pentes est Tralles, aujour- le Lethæus, qui coulait à Magnésie, et
d'hui Aïdin qui est à l’entrée d’une val- l’Eudon, qui coulait à Tralles.
lée profonde, coupant la montagne dans Une branche occidentale du mont
la direction du nord au sud. Ensuite Messogis se détache dans la direction
vient la ré.gioa fertile qu’on appelle le du nord et donne naissance à la chaîne
marché aux hgues, Nosly bazar. C’est du montPactyas, qui contieutles chaînes
cette province qui fournit les ligues con- secondaires, le mont Prion et le mont
nues sous le nom de figues de Smyrne. La Thorax (1).
beauté du pays a bien sa contre-partie Le mont Pactyas est la chaîne que
dans les affreux tremblements de terre l’on franchit pour aller de Smyrne à
^ui ont ravagé la contrée à différentes Éphèse ; c’est sur le versant nord de cette
époques. Pourtant dans ces régions on montagne que l’on trouve les ruines de
n’observe aucune trace de terrains vol- Métropolis.
caniques. Le mont Messogis vient s’a-
mortir à la côte en formant une mon- MONT PBION.
tagne élevée et arrondie; c’est le mont
Mycale, si célèbre dans l’antiquité. On La chaîne du mont Prion court pa-
l'appelle aujourd'hui Samsoun dagh; rallèlement au mont Paetps et forme
q’est aussi le nom du reste de la chaîne la côte méridionale de l’ancien golfe
qui descend jusqu’au Méandre. d’Éphèse, aujourd'hui comblé. Les crê-
tes dénudées et rocheuses de cette
UONT HYCALB. montagne qui se détachent sur le ciel en
rofondes dentelures qui lui donnent
Le mont Mycale se présente du côté f apparence d’une scie, r-pitnt en grec.
de la mer comme un cône régulier à Pausanias (3) lui donne le nom de mont
sommet tronqué. Ses ramifications des- Pion, ainsi nommé, dit-il, à cause de la
cendent du coté du nord et forment le fertilité de son sol, du mot grec r.iuiv,
mouillage de Scala Nova et les ondu- gras, fertile. Mais tous ceux qui ont vu
lations montagneuses qui entourent le cette montagne conviendront que la
détroit de Samos. Strabon (1) décrit eu dénomination de Strabon lui est bien
ces termes le mont Mycale « Après l’em-
: plus applicable, car ses sommets se pré-
bouchure du Méandre vient le rivage sentent aux yeux comme une falaise dé-
au-dessus duquel sont la ville de Prièue chirée. Nous devons ajouter cependant
et le mont Mvcale. Cette montagne, qui que Pline donne également le nom de
est couverte de bois et abondante en gi- Pion à la montagne sur laquelle Êphèse
bier, s’incline versl’tle deSamos,et forme étaitbâtie,« attoUitur monte Pione{3).^
au delà du cap Trogilium un détroit Le revers méridional du mont Prion,
d’environ sept stades (1,308 mètres). » composé de nombreuses vallées bien
Cette distance est trop petite; mais le arrosées, va se rattacher au mont Tho-
restedela description peutencores’appli- rax, qui domine la vallée du fleuve L»-
querau mont Samsoun. Le mont Mes- thæus où était àituée Magnésie du
sogis, selon le géographe Théopompe (2), Méandre. Le mont Thorax se présente
s'étend depuis Celænæ jusqu’à Mycale; du côté du sud comme un cône arrondi
en sorte que cette montagne celle qui
, à son sommet. Ses flancs renferment de
avoisine Celænæ et Apamée, est habitée belles carrières de marbre qui ont servi
par les Phrygiens , une autre partie par à bâtir la ville de Magnésie et plusieurs
des Mysi et des Lydiens, le reste par monuments d’Éphèse. La position des
des Cariens et des Ioniens. monts Pactyas et Thorax est fixée par
Le revers nord est plus abrupte et Strabon de la manière suivante. « Le
(4)
plus accidenté que le versant sud. 11 premier lieu que l’on rencontre en
est sillonné par des vallées plus pro- sortant d’Éphèse est Magnésie sur le
fondes, qui donnent naissance à de pe-
tites rivières autrefois célèbres, comme (i)Slrab., XIV, 633.
(a) L 7, cil. V.
(i) XIV, m>. (3) Liv. V. cil. ay.
Sliab., XIII, () XIV, 646.
ASIE MINEURE. 37

Méandre; on l'appelleainsi parce qu’elle table; mais c’est de ses flancs nord que
est située près de ce fleuve ;
mais elle est sort le Pactole, qui déjà du temps des
encore plus près du Lethæus ,
qui vient Romains avait perdu de sou antique re-
du moût Pactyas des Ëphésiens. Ma- nommée. Nous nous étendrons dans la
gnésie est située dans une plaine au partie historique sur les recherches que
pied du mont Thorax, où fut cruciGé le nous avons faites sur le régime de ce
grammairien Daphylas. » fleuve. Un petit lac, situé presque au som-
Le revers septentrional de la mon- met de la montagne, en forme la source
tagne n’offre pas un caractère aussi et rochers de gneiss et de mica-
les
tranché; il s’abaisse rapidement vers la schiste fournissent encore aujourd’hui
grande vallée transversale où coule le à ses ondes les parcelles de mica qui
Caystre. donnent au sable cet aspect brillant.
Le mont Tmolus est à nos yeux le

CHAPITRE XIV.
MONT TMOLUS.
Le mont Tmolus est la chaîne qui
K
premier noyau , l’ossature de toute
c est cette chaîne qui, d’après

île ;

géologique aujourd’hui géné-


>rie
ralement admise, adû surgir la première
du sein de la terre, alors que le géant
la

forme le revers septentrional de la val- du Taurus était encore englouti dans les
lée du Caystre. 11 se rattache, à l’o- abîmes terrestres. Le Tmolus est en ef-
rient, au mont Messogis par des ondu- fet composé de granit et de roches pri-
lations, qui se prolongent jusqu’au mont mordiales; c’est une rareté en Asie Mi-
Cadinus; de sorte que cette montagne neure que nous ne retrouverons guères
forme comme le nœud où se réunissent qu’à l’Ma et à l’Olympe. L'aspect de la
plusieurs chaînes ; c'est peut-être à cause montagne offre tout le cachet, séduisant
de cela que les Turcs lui ont donné le pour le peintre, des contours accidentés
nom de Baba dagh (le Père des monta- que présentent les rochers granitiques..
gnes). Peut-être dans quelques-unes de ses ra-
Le mont Tmolus était célèbre dans mifications pourrait-on signaler quelques
l’antiquité par ses excellents vignobles, lambenux calcaires; mais nous n'en
dont il ne reste plus aujourd'hui que de avons pas rencontré. Dans les redons de
faibles traces dans les villes de Baindir. la villede Tapoë, l’ancienne Ilypoepa,
et de TapÔe (1). Strabon le dépeint le granit passe tout à fait au schiste
comme étant couvert de forêts (2) dont micacé. Le versant nord commande la
il ne reste plus que le souvenir. On plaine de Sardes, où coule le fleuve Ber-
voit encore sur les flancs de ses val- mus. Tous les contreforts de ce côté
lées des restes de forêts de chênes qui sont composés d’agglomérats de cailloux
ont été incendiées et dont les troncs roulés, de fragments de gneiss et de
charbonnés restent comme les tristes té- sable; c’est à un de ces contreforts
moins du passé. Le mont Tmolus est qu'appartient le massif sur lequel s’é-
appelé aujourd'hui Bouz dagh (monta- levait la citadelle de Sardes. Le Tmo-
gne de la Neige), parce que c'est sur ses lus ou Bouz dagh commence à se dé-
sommets que la ville de Smyrne et les irimer en s’approchant de la mer et
villages environnants viennent s’appro- faisse entre lui et le mont Pagus une
visionner de neige. Il s’étend de l’est à large vallée qui conduit dans la vallée
l’ouest dans une longueur de cent vingt du Caystre. Au nord, le long de la chaîne,
kilomètres environ. Aussi la phrase s’étend la vallée de Bournabat, à l’entrée
que les traducteurs français prêtent à de laquelle est située la ville de Smyrne.
Strabon (3) « Le mont Tmolus est
: Nous devons mentionner aussi un pays
assez ramassé », ne nous paraît pas montagneux qui forme la barrière nord
exacte. Le Tmolus du côté du sud ne de la vallée de Bournabat. Cette chaîne,
donne naissance à aucune rivière no- dont l’altitude atteint à peine la hau-
teur de quinze cents mètres, appartient
(i) Pline, liv. V, cIk ag. en entier au système crétacé c’est dans ;

ta) XIII, 6ag. les rochers qui dominent la ville de


(i) XIII, 62g. Bournabat que les touristes vont visiter
38 L’UNIVERS.
(les excavntioDS appelées , sang aucune tièrement composé de trachytes et de
espèce d’autüi'ité, les Grottes d'Homere. roches de nature volcanique, et a cela
Cette tradition a pour base un passage de particulier que c’est une fornintioii
de Paiisanias (t) qui a été faussement isolée au milieu des montagnes caicai-
appliqué à cette localité. « Les Smyr'» res. Les Turcs l'appellent Kizil dagh ;l i

néens ont dans leur pays le fleuve Mê- montagne Rouge). Au sud sont les mon-
lés dont les eaux sont excellentes; près tagnes de Téos, de Claros et de Colo-
de sa source est une grotte où Homère, phon en calcaire gris qui approche du
dit-on, composait ses poèmes. • I-es marbre, et au nord la vallée de Bour-
grottes que l’on montre aujourd’hui ne nabat.
sont pas à la source du fleuve, cesontdes
excavations peu profondes dans la ro-
che calcaire, et qui n’ont rien de remar-
CHAPITRE XV.
quable. Le versant oriental de ce rameau
(lu Tmolus est couvert d’une forêt assez MONT MIMAS.
touffue dans laquelle est le célèbre ro-
cher où se trouve gravé le portrait de Le groupe qui forme la rive méri-
Sésostris. La jolie ville de Nymphi , cé- dionale du golfe de Smyrne est re-
lèbre par ses plants de cerisiers, est si- marquable par deux montagnes coni-
tuée au pied de cette montagne. Ces ques, égales de forme et de dimension
différentes chaînes nous ont conduit que les navigateurs fram^ais appellent
jusqu'au bord de la mer au golfe de les deux Mamelles et les Turcs Iki Kar-
Smyme. Nous avons à examiner lesgrou- dach {les Deux Frères). Au pied de
pes montagneux qui l’entourent et qui ces montagnes sont situées les sources
ont servi d’asile aux premières colonies chaudes mentionnées par Strabon (1)
ioniennes qui vinrent s’établir en Asie. et par Pausanias (2). Les Clazomé-
<<

L’étude de ces montagnes offrirait niens, dit-il, ont une source chaude où
un puissant intérét'au géologue, attendu ils rendent une espèce de culte à Aga-

que sous un cadre restreint il pourrait memnon. »

trouver des formations de tous les âges, Les ruines de Clazomènes sont en
depuis les granits jusqu’aux roches vol- effet situées dans le voisinage. Pausa-
caniques du terrain tertiaire. La forme nias donne le nom de Marna au pro-
de ces montagnes se présente sous des montoire voisin de Téos; ce serait alors
traits grandioses et saisissants, qui se la pointe du port de Sighadjik.
gravent facilement dans la mémoire du Pline (3) attribue au mont Mimas
navigateur. foute l’étendue de cette presqu’île et
Nous suivrons pour notre étude la lui donné deux cent cinquante mille pas
ligne de la chaîne (lu Tmolus. La mon- d’étendue. Il ne mentionne pas les Ma-
tagne qui domine la ville de Smyrne est melles, qui sont cependant fort remar-
le mont Pagus près duquel Alexandre quables.
est censé avoir eu une vision (2). Pli- A l'ouest de ces montagnes il y a
ne (3) lui donne le nom de Martusie. entre les golfes de Smyrne et de Téos
Dans cette même contrée on trouve le ou de Sighadjik un abaissement de
mont Martusie adossé à Smyrne { a tergo terrain qui avait donné à Alexandre
Smyrnæ), et dont les racines vont join- le Grand la velléité de faire couper
dre celles du mont Olympe. Tout cela l’isthme, dont la longueur est de sept
n’est pas très-exact; car entre les mon- milles romains (4). 11 voujait ainsi faire
tagnes de Smyrne et l’Olympe, il y a de une île de presqu’île d’Érythrée et du
la
grandes vallées sans compter celle du mont Mimas. Mais ce projet n’a pas
Mélés dont l’auteur vient de parler dans même eu de commencement ; du moins
le même chapitre. Le mont Pagus ou il n’en reste aucune trace. 11 s’est con-
Martusie est presque conique; il est en-

(i) XIV, 645.


(i) Liv. Vit, ch. V, (a) L. VII, ch. 4.
(») Paus., ach. 5. (3) Liv. V, ch. ag.
(3) Liv. V, cb. » 9 - (4) Pline, liv. V, ch. ag.
,

A SJlî' MINEURE. 3»

tenté de faire réonir au continent l'ile CHAPITRE XVI.


de Clazomènes.
Ces projets de couper les isthmes HONT SIPYLUS ET SES EMBBANCHB-
furent souvent entrepris dans l’anti- MENTS.
uité, mais jamais n’abouiiret t. Héro-
ote raconte au sujet des Cnidiens une Sur la rive droite du golfe de Smyrne
anecdote assez plaisante. Le massif sur et non loin de remboucluire du Mêlés
lequel est bâti la ville de Cnide est réuni s’élève une montagne conique dont
au continent par un isthme de la lar- les ramilications forment le groupe do
geurde cinq stades (740°’). Les Cnidiens Maniser dagh (montagne de Magné-
qui avaient voulu le couper, rencontrant mont Sipylus, un des plus
sie). C’est le
une foule d’obstacles, envoyèrent con- célèbres de la Phrygie. Cette mon-
sulter l’oracle de Delphes, qui leur ré- tagne se présente plutôt sous la forme
pondit ingénuement : » Ne vous donnez d’un massif que d’une chaîne; elle
pas tant de peine. Si Jupiter avait voulu doit son origine à de très-anciens vol-
que votre territoire fdl une île, il n’au- cans dont les éruptions ont couvert la
rait pas eu besoin de vous pour cela. »Les contrée à des époques antérieures aux
Cnidiens se le tinrent pour dit (I). temps historiques, et doivent être ran-
Darius voulut couper l'isthme du gés dans l’ordre des volcans anciens.
mont Athos, Néron l’isthme de Corinthe ; Les roches qui les composent sont des
tous ces projets sont toujours restés trachytes rouges et bleus; mais à une
inachevés. époque plus récente des laves se sont
C’est aux montagnes des Mamelles faitjour sur les flancsde cette montagne,
et à la hauteur des îles d’Ourlak que et ont donné naissance à des coulées
s’arrête la formation calcaire. Le grand qui sont eu tout semblables à celles des
cap qui forme la corne méridionale du volcans de l’Auvergne. Le groupe du
golfe de Smyrne s’appelle aujourd’hui Sipylus s’étend à l’est jusqu'à la ville de
Kara bournou. C’était autrefois le cap Magnésie et est séparé par une dépres-
Mêlas ; l’un et l’autre nom signifie le cap sion assez forte des montagnes calcaires
Noir ainsi nommé de la roche volca- de Bournabat et de Nymphi ; au nord
nique noire dont il est composé, et sa base est baignée parles eaux de l’Her-
dont on fait des meules de moulin. inus que les Turcs appellent Sarabat
C’est cette montagne que les Grecs ap- ou Kediz tchaî et qui va se jeter dans
pelaient Mimas. 'Tout le reste du pro- le golfe de Smyrne, à l’ouest de la mon-
montoire où sont les ruines d’Erythræ tagne. A U nord-est, le Sipylus se rattache
est composé de trachytes rouges c’est ;
pardes ondulations presque insensibles
je pense, en dépit des autres étymolo- au Mourad dagh le mont Dindymène,
mes de ce nom, ce qui a motivé le nom une des montagnes importantes de la
d’Érythræ, la ville Rouge. Au sud du Phrygie centrale.
mont Mimas et du golfe d’Érythræ L'importance du mont Sipylus étant
sont les collines qui dominent Tchesmë, beaucoup plus grande sous le rapport
composées de tuf volcanique blanc. historique qu’au point de vue géogra-
Toutes ces couleurs des côtes qui s’har- phique, nous compléterons l’étude de
monisent avec le bleu intense du ciel cettemontagne lorsque nous nous oc-
donnent à la côte d’Ionie un aspect cuperons desvilles situées sur son ter-
particulier qui se grave dans le souvenir ritoire.
de tous ceux qui ont visité ces parages. Le reste de la côte nord du golfe est
Le.s îles .Arginusses ,
aujourd’hui .Spal- formé d’alluvions qui s’étendent jus-
madores, appartiennent aussi aux ter- qu'aux rochers de Phokia, l’ancienne
rains plutoniens, tandis que l’île voi- Phocée placée a l’entrée du golfe.
sine de Chio rentre dans la grande fa- Depuis la plaine de l’Hermus jusqu’à
mille des îles de l’archipel qui sont, Pergame et sur la côte jusqu’au golfe
moins deux ou trois îlots ,
du système d’.Adramytte le pays est compose de
crétacé. plaines peu accidentées dans lesquelles
coule le fleuve Caïque et l’un de ses af-
(i) Hérodote, I, 174. fluents, le Selinus,
40 L’UNIVERS.
terrain commence à présenter
Ici le CHAPITRE XVII.
un aspect nouveau ; la région purement
calcaire a cessé et les roches schis- MONT IDA.
teuses avec des Hlons de quartz com-
mencent à surgir, mais souvent entre- Il serait difliciie de dire laquelle des
coupé par des épanchements trachyti- deux montagnes de l’Ida ou de l'U-
ties. Cnaque montagne, chaque colline lympe pa sait dans l’opinion des an-
e cette région porte un nom moderne, ciens pour avoir la plus grande célé-
mais wi ne se rattache en rien aux sou- brité mais il en est peu qui aient été
;

venirsnistoriques. Le groupe méridional le sujet de commentaires plus variés et


est toujours le Maniserdagh, et le massif plus nombreux. Le voisinage de la
entier est le Kodja dagh, ( ta maîtresse Troade, toutes les traditions mytholo-
montagne). Plus on avance vers le nord, logiques dont le mont Ida fut le théâtre
plus le terrain primitif se développe. Au- donnent un intérêt particulier à l’étude
dessus de la ville de Pergame on entre de cette montagne. Nous n’avons au-
en plein dans le système granitique ou jourd'hui à notre disposition quedes frag-
de micaschiste qui constitue l’ensemble ments tronqués de Démétrius de Scepis
du mont Ida. Les différents torrents qui que Strabon nous a conservés ; mais ces
descendent de ces montagnes témoi- fragments sont précieux pour nous gui-
gnent que les sommets sont de même der dans la connaissance de cette chaîne
nature que la base; car tous les cailloux dont l'étude est des plus compliquées.
roulés qu’on ramasse dans leurs lits Nous pouvons faire au sujet du mont
sont de syénite, de gneiss et de micas- Ida la même observation que nous
chiste. M. Tchihatcheff, qui a bien ob- avons faite au sujet du Taurus; c’est
servé ces parages, cite une localité cu- que ce nom était donné dans l’antiquité
rieuse dans le Madara dagh au nord , non pas à une seule chaîne, mais à un
de Pergame; c’est un chaos de blocs de système montagneux qui coupait toute
syénile accumulé comme par suite la Troade depuis le golfe d’Adramytte
d’un tremblement de terre et dans les- jusqu’à l’Hellespont, et la séparait pour
quels on observe la roche depuis l'état ainsi dire du reste de la Mysie. C’est
sain et compacte jusqu’à celui de la plus sous ce point de vue qu’il faut accepter
complèledé-sagrégation. Là, un petit vil- la définition de Strabon; car ou éprou-
lage du nom deXchamoglou s'est installé verait quelque déception si l’on voulait
au milieu de ce désordre de la nature. suivre une seule et unique chaîne dans
Les maisons sont en partie établies, tout le parcours qu’il lui assigne.
sous les blocs suspendus, et forment des Aussi les anciens et surtout ilonière
habitations moitié cavernes moitié mai- ont-ils l'habitude de nommer le mont
sons. Chaque fissure, chaque crevasse a Ida au pluriel.
pour ainsi dire été utilisée pour y établir
une demeure, et quelques murailles de (àa.ssvmque .^iih ipsit
pierres sèches couvertes de branchages Aiilamlrovt Plirvgiiu mollnmr inoiililius IJ.T.
ont complété l’habitation. (Virg.,Æ«., lil). lit, V. 5.)
Cette montagne du .Madara dagh,
Les différents passages des anciens au-
qui selon toute apparence est restée
teurs qui ont fait mention de cette
dans tout le cours de l’antiquité sans
autres habitants que quebjues Lé.lèges chaîne offrent trop d’intérêt pour ne pas
'rrogloilites (I), est peu visitée de nos être ;
ils nous serviront
recueillis ici

jours, et l’on doit savoir gré à M. Tchi- comme point de comparaison avec l’é-
tat moderne,tel que l'on peut l’ob-
hatchef de l’avoir si bien décrite, au
prix de beaucoup de fatigues (3). server aujourd’hui.
Nous commencerons par les extraits
de Strabon, qui a puisé dans les écrits
(i) Él. r>y/. V. Oargaru. de Démétrius de Scepsis, et qui s’attache
(î) Jsic Mineure , I. l, |i. 4^*^-
plus particulièrement aux détails topo-
graphiques.
La meilleure idée topographique de

''
eû D; ogle
,

ASIE MINEURE. 41

ce qu’on appelle vérilablementla Troade plaine, à la même distance oue \' Ilium
doit être prise de la position de l’Ida. recens, située entre ceS extrémités, tau-
Cette haute montagne se dirige vers le dis que l’ancienne Ilium était placée
couchant et la mer occidentale, en se au lieu où commencent ces bras. Ce
repliant aussi un peu vers le nord et demi-cercle renferme la plaine simo-
vers la côte septentrionale qui est celle sienne, que traverse le Simoïs et la
de la Propontiue, depuis le détroit d’A- plaine scamandrienne, où coule le Sca-
bydos jusqu'à l’Æsepus et à la Cyzi- mandre. Ces deux plaines sont séparées
cene. l’une de l’autre par un long col qui, s’é-
L’Ida a plusieurs extrémités qui s’a- tendant en ligne droite depuis l'ilium
vancent en forme de pieds qui lui actuelle, adossée à ce même col, jusqu’à
donnent la figure d'un scolopendre ; les la Cébrénie , forme avec les deux bras
deux dernières sont du côté du septen- ci-dessus décrits la figure de la let-
trion, les hauteurs près deZéléia, et tre e(i>.
du côté du midi le cap Lectum. f.es T.e mont Ida a été qualifié par Ho-
premières se terminent dans les terres mère de montagne abondante en sour-
un peu au-dessus de la Cyzicène, à la- ces à cause de la quantité de fleuves
ueile Zéléia même appartient aujour- qui en sortent.
’hui ; mais le cap I.ectum s'avance Une colline dépendante du mont Ida
jusqu’à celte partiedela mer Égée qu’on et nommée Cotylus, est à environ 120
traverse pour aller de 'fénédos à Les- stades au-dessus de Scepsis; de cette
bos. Il parle (Hamère) ici fort à propos colline sortent leScamandre, le Graiii-
du Lectum en le considérant comme que et l’Æ.sepus (I).
une portion de l’Ida et comme le pre- Étienne de Byzance cite en ces ter-
mier lieu où l’on arrive de la mer pour mes le mont et la ville de Gargara :

se rendre à cette montagne. « C’est, dit-il, une ville de Troade située


Ce poêle distingue fort bien aussi de sur le sommet du mont Ida ;
on l’appelle
ses extrémités le sommet de la mon- aussi Palægargara. « Strabon l’attribue
tagne sous le nom Gargarum ; car en- aux /Eoliens. Le mont Gargara était ha-
core aujourd’hui l’on montre sur les bité par les Léièges. Gargara était, dit-il,
tarties élevées de cette montagne un fondée par les habitants d’Assos. Selon
fieu nommé Gargarum et dont Gar- Éphore, cité par Macrobe, ces deux vil-
gara, ville actuelle des Æoliens, tire les étaient "tres-voisines, et Gargara fut
son nom. ainsi nommée de Gargare, fils de Ju-
En doublant le cap Lectum nu , piter, qui vint de Larisse de Thessalle.
trouve un vaste golfe formé par l’Ida Le grammairien Diotime, natif d'Adra-
ui se retire du Lectum pour avancer mytte, y tint une école; c’est de lui
ans l'intérieur des terres et par Canæ qu’Aratus dit en deux vers « Je pleure :

autre cap opposé au Lectum quelques- ;


sur Diotune qui s’asseoit sur les rochers
uns l’appellent golfe de l’Ida ; d'autres pour enseigner l’alphabet aux enfants de
lui donnent le nom de golfe d’Adra- Gargara (2). « On donnait aussi ce nom
mylte (I). Deux montagnes s’élèvent à un promontoire ; mais nous croyons
au-dessus de la Propontide, l’Olympe de qu’il faut l’identifier aveclecapLectum,
Mysie et l’Ida. Au-dessous de la pre- car il n’y en a pas deux dans ces pa-
mière est la Bithynie, et en re l’Ida et rages.
la mer Troade (2).
est la Étienne de Byzance nous apprend
Selon Démétrius de Scepsis, des par- de plus, d’après Lycophron que le som- ,

ties du mont Ida voisines de la Cénré- met chauve et dénudé de l’Ida portait
n ie se détachent deux bras qui s’avancent le nom de Phalacræ. Ce mot, dit-il,
vers la mer,
dans la direction de
l’un désigne le sommet de l’Ida, ne produi-
Rhœtium, l’autre dans celle de Sigeum, sant aucune plante à cause de la neige et
et forment comme un demi-cercle dont de la glace, mais qui est tout à fait dé-
les extrémités se terminent dans la pouillé. Toutes les montagnes privées

(i) XIII, 583. (i) xm, 5y:.


(a) XII. 574. (a) XIII, 6 oI2

>
'..-C-Oglc
42 L’UNIVERS.
de végétation portent le nom de Plia- sur la côte dans une longueur de dix ou
lacræ. Selon Diodore de Sicile, la mon- douze kilomètres. C’est sur le penchant
tagne de l’Ida tire son nom d’Ida, fille de ces pitons qu’est située l’ancienne
de Melissée, roi de Crète ; c’est la plus ville d’Assos. Toute la montagne est for-
haute de celles qui dominent l’Helles- mée de trachytes rouges très-durs et
pont; on y remarque, au milieu, un an- qui ont presque l’apparence du por-
tre où l’on dit que les trois déesses fu- phyre. C’est de ces carrières inépuisables
rent jugées par Pâris. On prétend — que les Grecs ont tiré les matériaux des
aussi oue ce fut dans l’Ida que les dac- monuments d’Assos; la solidité de cette
tyles iaéens étaient établis, et que, ins- roche est à toute épreuve ; mais le ton,
truits par la mère des dieux ils furent ,
d’un violet foncé, est triste à la vue, et
les premiers à travailler le fer; enOn on sa dureté, jointe à sa nature cristalline,
observe dans cette, montagne un phé- empêche de donner à la pierre aucun
nomène qui lui est propre. Ici Diodore poli. On remarque autour de la ville de
décrit un phénomène d’optique causé très-grands amas de scories de fer ; d’où
par le lever du soleil, et qui de nos jours viennent ces scories? ce n’est certaine-
peut encore, être observé dans ces splen- ment pas la pauvre population du vil-
dides matinées caniculaires, quand les lage de Beyram qui a jamais exploité
brumes de la montagne se dorent des des mines. Il est plus probable que ce
rayons du soleil naissant(l). Pomponius sont lus vestiges des exploitations anti-
Mêla rapporte les mêmes phénomènes ques commencées par les Léièges et
en les exagérant (2). contiuuées par les Grecs. Les scories
Nous pouvons maintenant parcou- sont très-riches en fer, et forment des
rir cette longue chaîne recherchant à rognons agglomérés épars sur le sol.
identifier lesnoms modernes avec les I.a formation volcanique s’appuie
noms anciens. L’extrémité de la chaîne à l'est et au nord sur le terrain grani-
de l’Ida vient s’amortir dans la mer tique, Derrière ce premier étage de la
au cap Baba, qui est l’ancien promoii- montagne s'élève la belle chaîne du
toriiim Lectmn. On peut mouiller Garsara, jadis séjour des dieux, appelée
sous les terres du cap, abrité par une aujourd’hui Kaz dagh (la montagne de
jetée qui s’avance d’une vingtaine de l’Oie ). Les Turcs sont très-portés à dé-
mètres dans la mer; elle est formée poétiser les noms.
de grosses pierres accumulées sans Le Gargara se rattache à une autre
beaucoup d’art et ne peut défendre les chaîne orientale dont les sommets for-
navires contre les vents de l’ouest. ment un demi-cercle, et la courbure de
r.e petit village de Baba se présente à cette chaîne est tournée vers l’ouest,
mi-côte; on y remarque un pauvre ca- c’est-à-dire vers la plaine de Troie. Les
ravansérail et une petite mosquée, et contreforts de cë grand cirque de mon-
un petit fort est bâti sur une pointe tagnes s’abaissent insensiblement vers
qui s'avance dans la mer. Les monta- la plaine, et tout ce relief topographique
gnes qui forment le cap Baba sont dé- rappelle assez bien la forme que nous
nudées à leur sommet et se présen- avons représentée plus haut. Les ma-
tent sous des contours très-accentués; gnifiques forêts de chênes qui couvrent
la roche nue de couleur jaunôtre sort le flanc de ces montagnes et qui don-
de terre en forme de pic ;
la partie nent naissance à ces minces ruisseaux
moyenne est couverte de quehiues jadis si renommés font de ces vallées
broussailles. Ce cap forme la corne sep- un séjour plein de charmes pour le
tentrionale du golfe d’ Ad ramytte. foute voyageur qui attache quelque prix aux
la côte court dans une direction est et souvenirs de l’antiquité.
ouest. La seconde chaîne que nous avons
Les terrains calcaires que l’on ob- mentionnée, et qui se rattache au Gar-
serve au cap Baba font bientôt place gara , était le mont Cotylus, qui encla-
aux terrains volcaniques qui s’étendent vait la plaine de Cébrenie; c’est dans
ces vallées qu’étaient situées les villes
(r) Diodore, XVII Ç. de Scamandrie et de Scepsis et les mi-
(a)Liv. I, r. iS. nes d’argent qui étaient exploitées dans
ASIE MINEURE. 43

la haute antiquité. La nature géologi- Au nombre des lacs que renfermait la


que du terrain ne s’oppose nullement région de l’Olympe, lés anciens citent
à l’existence de mines d’argent dans souvent le lac Dascylitis, qui était aux
ces parages, parce que les roches sont de environs de Cyziqiie (1). Rien n’a pu
la nature du gneiss, du quartz et des nous mettre sur les traces de ce lac, qui
micaschistes , qui souvent servent de passait cependant pour un des plus im-
gangue au rainerai d’argent. portants de la contrée, et aucun des
Le massif qui compose la chaîne de voyageurs qui ont consacré quelques
ridane vient pas s’abaisser dan s la plaine pages à la description de la Bithynie ne
selon une ligne de circonvallation, maisil parait s’étre souvenu de son nom;
est entouré d’un cercle de montagnes in- nous devons en conclure ou qu'il s’est
férieures qui circonscrivent la plaine de desséché, ou que ce nom s’est con-
Troie, et au nombre desquelles se trouve fondu dans celui d'un des autres lacs
la célèbre éminence du Pergama. Au sud d’Apollonias ou de Milétopolis. Cepen-
ellesse rapprochent de la mer, et le pays dant Strabon (2) les nomme tous les
depuis les ruines d' Alexandrie Troas Jus- trois simultanément. C’est une ques-
qu’au cap Baba va toujours én s’élevant tion curieuse de géographie, qui n’est
au-dessus de la mer. pas encore résolue.
Au nord, au contraire, le massif mon- Un si grand nombre de villes an-
tagneux intermédiaire laisse entre lui ciennes peuplaient les vallées et les pla-
et la mer toute la plaine de la Troade, teaux formés par ces montagnes , que
le cap Sigée ou Janissaire , et se courbe leur nomenclature trouvera mieux sa
selon la ligne des Dardanelles. Tous ces place dans les chapitres consacrés' à ces
groupes secondaires sont généralement villes. Nous mentionnerons encore le
de calcaire marneux et par conséquent Katerli dagh (montagne des Mulets), qui
d’une constitution beaucoup plus récente est un des acrotères de l’Olympe projeté
que la grande chaîne de l’Ida. vers le nord et forme le cap de Bouz
Le massif granitique reparaît sur la bouroun dans la mer de Marmara.
côte de l'Hellespont dans la presqu’île Ici finit le système de l’Ida et com-
de Cyzique où il forme le mont Din- mence celui de l’Olympe Mysien ; mais
dyinene, aujourd’hui Kapou dagh (la nous devons le laisser pour le moment,
nÜontagne de la Porte.) Cette montagne afin de suivre dans toute son étendue
est conique elle se rattache au continent
;
le rempart montagneux qui soutient
ar la presqu’île de Cyzique qui est les plateaux du centre à partir du golfe
E asseet sablonneuse ; mais autrefois elle de Nicomédie.
formait une île (1). La constitution de ces montagnes est
Son flanc occidental se prolonge en des plus variées et n’appartieiit plus
un cap qui forme la presqu’île d’Ar- à une nature homogène comme la
taki (2), avec un îlot du meme nom et plupart de celles que nous avons dé-
qui est de nature calcaire, marbre gri- crites.
sâtre ; c’est une amorce de la grande Nicomédie et ses alentours offrent
lie de Procconèse ou de Marmara qui seuls un tableau varié des terrains de
donne son nom à toute cette mer qu’on sédiment de plusieurs âges géologiques,
appelait autrefois Propontide. C’est la parmi lesquels le grès rouge parait
limite que les anciens assignaient à la former un noyau considérable, puis-
chaîne de l’Ida; elle se rattache au. qu’on le retrouve à plusieurs stations
massif de l'Olympe de Mysie par des tant sur le bord du Sangarius que dans
ramifications die médiocre liauteur qui les villes de Géivéh et d’.\kseraï.
donnent passage à plusieurs fleuves et Toute la chaîne, d’une élévation mé-
forment un certain nombre de bassins diocre, qui forme un dés côtés du bassin
lacustres d’une certaine importance qui du lac de Sabandja, couct à une distance
donnent à la province de Bilhynie cet moyenne de quinze kilomètres de la
aspect si riant et si fertile. côte. Elle s’ouvre pour donner passage

(i) Stnb., XU, 575. (i) Strabon, XII, S^S.


fa) Id.,Xn, 576. (9) Ibid.

ogle
,

44 L’UNIVERS.
au fleuve Saiigarius aujourd’hui Sak- chait à la hauteur de Trébizonde avec
karia l’un des plus longs de l’Asie Mi- les monts Thechès. Ce que nous pour-
neure et dont le volume d'eau paraît rons en dire trouvera mieux sa place
avoir singulièrement diminué si l’on ,
dans la description des provinces qu’ds
s’en rapporte aux descriptions des his- traversent.
toriens (I).
Les ondulations de terrain qui se CHAÎ.NES DU CENTRE.
manifestent entre ces montagnes et la
mer sont bien déOnies par les Turcs, qui Si l'on voulait établir une théorie des
ne leur donnent pas le nom de dagh, montagnes du centre comme les anciens
montagne, mais celui de tépé, butte. géographes l’ont fait du mont Taurus
Toute la côte sud du Bosphore de Thrace on pourrait dire que l’Olympe de Mysie
est généralement basse et peu ondulée: joue au nord le même rôle que le mont
il n’y a que la montagne ihi Géant Cragus de Lycie au sud; c’est-à-dire
(temple de Jupiter Urius), qui s’élève en qu’il forme comme la souche de toutes
face du golfe de Buyukdéré et qui les chaînes qui sillonnent la partie cen-
présente une masse assez importante; trale de la presqu’île.
mais il faut penser que sa base baigne A l’ouest il .se rattache au mont Ida
dans les eaux de la mer. Son revers par une suite de soulèvements continus.
méridional est déjà beaucoup moins Il se dirige au sud par le Tuuinandji

abrupte; sa hauteur absolue n’atteint dagh jusqu’au centre de la Phrygie, et à


pas cinq cents mètres. Ainsi les plai- l'ouest il se rattache à TEIma dagh, qui
nes de l’intérieur, situées immédiate- n’est que la continuation des monts
ment au sud de cette montagne , dé- Ala dagh. Il est une particularité bien
passent de quatre ou cinq fois en hau- plus commune en Asie que dans les
teur le sommet même de la montague, régions d’Europe, c’est que les cours
puisque leur hauteur moyenne est de des différents fleuves ne suivent que ra-
800 a 1,000 mètres. rement la pente des montagnes , mais
Kara hournou est le cap qui indique viennent au contraire les couper à angle
l’entrée du Bosphore. De là jusqu’à l’em- droit et s’onvrent un pas.sage là où l’on
bouchure du Sangarius le pays est plat, ne croirait pas qu’une rivière dilt passer.
se relève aux environs de Chilé; mais Pline dépeint d’une manière très-animée
l'aspect des montagnes est des plus la lutte de l’Euphrate avec le mont
uniformes; elles se composent de som- Taurus (I) lorsque le fleuve rencontre
mets arrondis et couverts de verdure, le géant des montagnes d’Asie. Mais ce
s’abaissant pour donner pa.ssage aux fleuve n’est pas le seul qui semble pren-
fleuves et se relevant ensuite mais sans dre à lâche de se détourner de son cours
changer de physionomie. On peut dire pour aller chercher des issues impos-
que les plateaux inférieurs viennent ici sibles. L’Ilalys, après avoir longé les
s’amortir par échelons bien déterminés montagnes dé la Cappadoce , tourne
sans former ces grands prolils monta- brusquement au nord et va se jeter sur
gneux que l’on remarque dans le sud les montagnes du royaume au Pont
et dans l’ouest. Ajoutez à cela que ces qu’il franchit dans les délilés de Son-
montagnes de la Paphlagonie et du gourlou.
royaume de Pont n’offrent que peu de Le Uhyndacus, qui se rend dans la
souvenirs historiques; leur étude détail- mer de Marmara, l’Hermus prenant sa
lée n’aurait pour le lecteur qu’un in- source dans la même région, et(|ui suit
térêt tout à fait abstrait, une nomencla- un cours tout à fait opposé , présentent
ture de noms turcs qui ne se rattache à le tnènie car.ictère, et cependant ces
aucun nom antique; c’est tout le prolit défilés étroits qu’ils franchissent ne sont
qu’en pourrait tirer le lecteur. Nous )as des vallées d’érosion creusées par
nous bornerons à faireObserver que toute fes eaux, ce sont comme des fentes
cette chaîne portait autrefois le nom de ouvertes dans les chaînes et (jui sont
monts Oigassus, et qu’elle se ratta- contemporaines de la formation. La

(i) Procope, De Mdif., I. V, c. 3. (i) Pline, liv. V,ch. H*


,

ASIE MINEURE. 45
plupart des petits fleuves de la côte sud mais toutes les montagnes qui viennent
se composent d'une manière analogue. s’appuyer sur ses flancs appartiennent
On peut dire qu'il n’y a que le Méaiidre au système caîcaire et à l’argile. Aussi
et le Cayslre qui coulent régulière- la contrée située entre Brou.ssa et Ku-
ment dans leurs vallées respectives en tayah se présente-t-elle sous des traits
longeant tranquillement les montagnes uniformes et monotones, l^a ville même
qui dirigent leurs cours. Ainsi le pas- de Kutayah est dominée par une mon-
sage d’un fleuve du continent à la mer tagne crayeuse. Toute la plaine envi-
n’est-il pas le moins du monde l’indica- ronnante est dépourvue de végétation.
tion d’une vallée supérieure. Il suffit Le Mourad dagh offre un tableau tout
de jeter les yeux sur la carte d’Asie pour différent. Ses pics, hardiment découpés,
voir combien le cours des rivières est se dessinent sur l'horizon. De vastes
tourmenté et par conséquent combien forêts et des vallées profondes offrent
le relief du terrain est diflicile à peindre aux nombreuses populations nomades
d’une manière intelligible. La chaîne des retraites d’été appelées yaéta aussi
ou plutôt le massif de l’Olympe niysien fraîches que salubres. Le Mourad dagh,
s’élève rapidement a peu de distance vu des hauteurs de Kédiz grand ,

de la mer de Marmara, et c’est du côté yaéla qui est situé à 1,100 mètres au-
du nord qu’il présenté le plus imposant dessus de la mer, se dessine comme une
aspect. L'histoire de l’Olympe est tel- chaîne courant de l’est a l’ouest. Mais
lement liée à celle de la ville ue Broussa du côté du sud ses contreforts des-
que ce serait rompre l’unité du tableau cendent en suivant le cours de l’Her-
que de les séparer l’une de l’autre. mus presque jusque dans les parages
Nous nous contenterons ici de grouper de Koula De nombreuses villes de la
les chaînes qui se rattachent au massif Phrvgie Épictète se cachent dans les
de l’Olympe et qui contribuentà former replis du terrain et sont aujourd’hui
,

le relief de la contrée. Toute la région de pauvres villages. Au delà du Mourad


méridionale de l'Olympe règne à une et vers le sud-ouest court le Gouroun
hauteur de mille à onze cents mètres dagh, dont les sommets restent cou-
au-dessus du niveau de la mer, etquoique verts de neige une partie de l’eté. Mais
les ondulations des montagnes qui la toutes ees montagnes, dont les noms an-
sillonnent ne paraissent que de peu d'im- ciens sont ignorés, ne présentent, au
portance elles ne laissent pas que d’a-
, point de vue historique, qu’un médiocre
voir une altitude absolue considérable. intérêt, et dans I état incertain de la
La chaîne qui se détache de l’Olympe nomenclature turque il est difficile
du côté du sud s’étend jusqu’à Kutayah d’en donner une description satisfai-
et s’abaisse vers celte ville en formant sante, puisqu’elles changent de nom,
divers plateaux. Celui de l’est est arrosé presque à chaque village, comme les
par le Poursak ou Thymbrius, qut va se cours d’eau qui les arrosent. .Ainsi
leter dans le Sangarius. Le plateau de l’Hermus s’appelle à sa source Kediz
l’ouest, au centre duquel est située la ville tchaï-, plus loin vers la plaine de Sardes
d’Aizani, est arrosé par le Rhyndacus, c’est le .Sarabat.
qui se rend directement à la mer, en Une autre chaîne un peu mieux ca-
traversant le Iqc d’Apolloni.is. Ce pla- ractérisée ,
partant du mont Olympe
teau d’Aizani, appelé aujourd’hui Tchaf- sépare la Bythinie de la Phrygie Lpic-
der hissar (le Château de seigle) est tète. C’est l'Ak dagh dont les raiiiiUca-
comme le point de partage des eaux tions s'étendent jusqu'à Angora ; cette
entre la Propontide et la mer Ionienne. chaîne appartient presque tout entière
A très-peu de distance d’Aizani, un à la formation granitique. Elle est ar-
autre fleuve l’Hermus prend sa source rosée par le fleuve Sangarius, ets’aliaisse
et coule vers le sud. vers le sud pour former le vaste plateau
Une grande chaîne courant est et de la ville de Sevri hissar. Mais le re-
ouest donne passage à ce cours d’eau. vers sud est bordé par une chaîne se-
Elle.porte aujourd’hui le nom de Mou- condaire offrant des soulèvements de
rad dagh. C’est le mont Dindymène. syénite Ires-remarquables. C’est au
Le massif de l’Olympe est granitique ; pied d’une de ces montagnes qu’est si-
43 L’UJVIVERS.

tuée la ville de Pessinuate, et par con- contiennent plusieurs lacs, notamment


séquent la montagne est le mont Din- le grand lac Salé et plusieurs autres lacs,
dymène cité par Strabon , mais différent ^puyés aux versants septentrionaux du
de la chaîne que nous venons de nom- Taurus. Puis viennent les terrains vol-
mer. C’est la dernière montagne histo- caniques d’Urgub appartenant à la for-
rique de ces régions. mation plutonienne dont le mont Argée
Au sud s’étendent les terrains acci- est le point saillant.
dentés de la Phrygie, qui sont presque Du côté de l’ouest une autre région,
tous le produit de feux souterrains. appelée la Catacécaumène ou pays brûlé,
Le système calcaire se montre de est aussi le produit dgs feux souter-
nouveau à l’est et s’étend jusqu’à la rains. La description de ces contrées
plaine de K.ara hissar; c’est dans ces sera mieux placM à côté de celle des
montagnes que se trouvent les célèbres villes qu’elles renferment. On se fait
carrières de marbre de Synnada et les mieux une idée des traits généraux du
grands épanchements trachytiques qui pays.
ont valu son nom à Kara hissar ( le On voit par le tableau très-succinct
Château Noir ). que nous avons fait du relief de la
L’Ak dagh, changeant de nom, so qu’on peut la considérer
presqu'île,
prolonge toujours à l’est. Il donne pas- comme un vaste plateau soutenu au
sage au fleuve Halys et va se rattacher nord et au sud par des contreforts
aux montagnes d’Amasie. montagneux qui ne sont autres que le
Au sud de cette chaîne , qui se dé- Taurus et le mont Olgassus. Dans sa
compose en plusieurs ramifications pa- partie ouest, les chaînes de montagnes
rallèles qui traversent la province de viennent s’amortir au bord de la mer;
Haimanan, commence la ré^ou des pla- c’est ce qui forme ces golfes si nom-
teaux, qui, rarement interrompus par breux et si profonds qui sont presque
des ondulations de terrain, s’étendent tous parallèles entre eux.
jusqu’au delà de Césarée. Ces plateaux

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,

LIVRE II.

LA BITHYNIE.

CHAPITRE PREMIER. trouvait hors de la Bithynie an-


cienne (1).
Etienne de Byzance fait descendre
PBEMIERS COLONS DE LA. BITHYNIE.
cette peuplade des Itébryciens de Bé-
LIMITES DE LA CONTBÉE.
bryce ou de Bébrycée, sans indiquer
qu'elle ait aucune communauté d’ori-
La grande et fertile eonlrce qui est gine avec les Bébrycjens d’Espagne (‘21.
située sur les bords de la nier Noire, du Ce qui parait certain, c’est que la na-
Bosphore et de
Propontide, et que
la tion des Bithyniens ne descend pas de
les Grecs et les Romains ont appelée celle (les Bébryces , car celle-ci fut ex-
Bithynie. était, dans l’origine, occupée terminée par la guerre (3). Si les Bé-
par le peuple des Bébryces (I), et por- bryces ne sont pas cités par Homère
tait le nom de Bébrycie (2), Lorsque les dans le recensement c’est que selon
, ,

Argonautes remontèrent dans la Pro- la remarque d’Apollodore, ils sont


pontide les Bébryces étaient gouvernés
,
compris sous le nom des Phrygiens
par le roi Amycus , fils de Neptune et avec les Dolious. Et quoique Strabon
de la nymphe Bitbynis (3). Mais ce nom dise positivement que les Bebryces sont
parait apocryphe , car les autres au- originaires de Thrace (4) il est certain
,
teurs anciens se taisent sur ce point; qu’ils sont venus s’établir en Asie long-
Pline et Strabon déclarent formelle- temps avant la guerre de Troie.
ment que la Bithynie reçut ce nom Tous ces faits épars daus les histo-
après l’invasion des Thracês, nommés riens concourent à nous prouver que les
Bithyniens et Thyniens. peuples qui occupaient l’.Vsie Mineure
Tout ce qui est relatif à l’histoire dans les derniers siècles avant notre ère,
primitive de cette contrée est tellement étaient tous étrangers à la contrée.
obscur, que les historiens anciens eux- Nous verrons eu étudiant les autres
,
mêmes sont loin d’être d’accord sur le provinces et en clierchant à débrouiller
petit nombre de faits qui nous sont le chaos de tribus et de peuplades qui
parvenus. D’après un scoliaste d’Apol- se sont succédé depuis le quatorzième
lonius de Rhodes , les Bébrvces n’occu- siècle av. J.-C., que la majorité des
paient pas tout le pays qui fut depuis peuples qui ont occupé la partie de la
fa Bithynie, mais ils s’étendaient au presqu’île située à l’occident de l’Ha-
couchant fort au delà de ses limites. lys , était originaire d’Europe. C’est la
« Amycus était roi des Bébryces dans la
Thrace qui a fourni le plus fort con-
Bithynie, et possédait principalement tingent de population à la partie sep-
le pays vers les côtes (4). » Charon pré- tentrionale (le l’Asie Mineure. Les
tend (lue l’ondonnait anciennement le Dryopes , qui se mêlèrent avec les Bé-
nom ae Bébrycie au pays des Lampsa- bryces , avaient émigré avec les Athé-
ciens. Le territoire de” I>ampsaque se
(i) Les Bébryces et les Dryopes occupaient
(i) ServiuB , Coiiinienl. sur l’Ëncide, les environs d’Abydos. Strabon, tir. XIII,
liv. V, p. 373. p. S86 Hérodote , liv.
;
I, ch. CXLVI.
(a) Proxinta Behricii pandunlitr limina (ï) Verho Bedpuxuv.
regiii Valer. Flaccus, IV, p. 99.
liv. 3 Éraloslhènes cité par Pline ,
Ilist. iia-
( )

(
3 ) Apollod. Bibl., liv. I, ch. TIII,
§ 20. tur., liv. V, ch. XXX; Apollonius de Rhod.,
(4 )
Scboliasla Pariseitsia ad Apollon. Rho- Argon., liv. II, ch. II. p. 118. Schœfer.
dienseni. Argon., liv. II, ch. II, p. 118, (4 )
Sirabon. liv. XIU, p. 586 ; Hérod.,
Scbasfer. liv. I, ch. CXLVI.

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,

48 L’UNIVERS.
niens et les Ioniens; ceux-ci se fixèrent brement , ne fait mention ni des Bithy-
dans la région occidentale de l’Asie niens, ni des Thyniens, dont la puis-
Mineure, et les Dryopes vinrent dans la sance s'est accrue dans la contrée au
Bébrycie et s’établirent sur les rives de point d'absorber tous les autres peu-
la Propontide. Quant aux limites des ples. Hérodote affirme que les Bithy-
territoires occupés par ces différentes niens sont Thraces d’origine; qu’ils
peuplades, il serait superflu de vouloir sont venus des bords du fleuve Stry-
les déterminer d’une manière positive moii , qu’ils ont été chassés de leur pays
car Strabon remarquait qu’elles ont par les Teucriens et les Mysiens, et que
subi tant de variations, et que la Bitby- ces derniers envoyèrent eux-mémes une
nie a été occupée par des peuples si dif- colonie en Asie (1).
férents, que les géographes déjà renon- Cette invasion des peuples de la fa-
çaient à l’éclaircissement de cette ques- mille thrace dure pendant plusieurs
tion si difficile. siècles. Les Phrygiens paraissent avoir
Après la mort d’Amycus roi des Bé- ,
été les premiers, puisqu'ils ont pénétré
bryces, tué par Pollux (I), les Argo- plus avant dans l’intérieur du pays.
nautes bâtirent un temple en l'honneur C’est en transportant le nom delà mète
du dieu qui leur avait donné la vic- patrie dans la nouvelle contrée qu’ils
toire (2). De leur côté, les Bébryces venaient occuper, que les différentes
élevèrent à la mémoire d’Amycus un familles de colons ont jeté une grande
temple qui n’était éloigné que de cinq confusion dans la géographie de ces
stades du Nympliéon de Cbalcédoine. contrées. Ou trouve des Phrygiens, des
Un laurier d’une grandeur extraordi- Mysiens, des Bithyniens, des Thyniens
naire avait crû prcs de ce temple. 11 et des Tliraces en Europe et en’ Asie.
avait la vertu de rendre invincibles au Le scoliaste d’Apollonius de Rhodes
jeu du cestc ceux qui avaient mâché dit : 11 faut observer qu’il y a deux Bi-

de ses feuilles (3). thynies l’une, en Europe, aux envi-


:

I.a race d’Amycus régna encore rons de Salmydessus, c’est un lieu de la


quelque temps sur les Bébryces. Étienne Thrace; l’autre en Asie, jusqu’au Bos-
de Byzance mentionne Mucaporis phore (2). La majeure partie des Bithy-
comme roi de Bitbynie et Mandron, qui niens e.-it originaire de la Thrace, mais
régnait à Lampsaque", lorsque les Pho- s’est accrue par l’émigration de Grecs
céens s’eu emparèrent (4). C'est vers du continent qui .'ont venus s’établir
celte époque que les Cimmériens péné- dans celte contrée. Pausnnias va plus
trèrent dans la Bébrycie et s’en rendi- loin ; il regarde tous les Bithyniens
rent maîtres. Une partie des Bébryces comme originaires du continent de la
fut exterminée ; mais les Cimmériens ne Grèce. Les Bithyniens, dit-il , sont ori-
purent former d’établissement durable, ginaires de r.Arcadie et de Mantinée(3î.
et furent à leur tour chassés par les Néanmoins, Strabon avait dit, avant
Thraces bilhyniens (.5). lui : La plupart des auteurs s’accor-
Quoiqu’il soit très-difficile de fixer dent à regarder les Bithyniens comme
positivement l’époque où les tribus eu- originaires de la Mysie’. Ils ont reçu
ropéennes qui occupaient la Thrace et leur nom des Bithyniens et des Thÿ-
la Macédoine se sont transportées dans niens , deux peuples de la Thrace qui
l'Asie Mineure, il parait certain que ce vinrent s’établir parmi eux. Les preuves
fut avant la guerre de Troie. Ces tribus, qu’on en donne par rapport au peuple
çui ont émigré à différentes époques, des Bithyniens, c'est qu’il existe de nos
étaient Phrygiens, les Mysiens et
les jours dans la Thrace une peuplade
les Thyniens. Homère, dans sou dénoni- nommée Bithyniens, et par rapport aux
Thyniens, c’est que la côte près d’A-
(i) Théonilc, Idvl. XXII. pollonie et de Salmydessus porte le nom
(a) Niccpli., Hisl. eci l. liv. VII, ch. !..
de Thynias. Un passage d’Hérodote,
(3) Pline, liv. XVI, ch. XLIV; Oyon.,
p. ao, (i) Hérod., liv. VII, ch. LXXV.
(4) Cliaioii. Ilelleiiica, fi, cd. Müllcr. (î) If, vers 177.
(5) Ait. apiid Emt., p. 53, in Dioiiysiiini. (3) Paiisauias, liv. VIII, ch. IX.
ASIE MINEURK. 40

(]tie nous avons cité plus haut ,


atteste plade. Les Milésiens ayant bflti Héra-
les mêmes faits. clée, soumirent les Mariandyniens,
Ce fut seulement sous les rois de anciens habitants de cette contrée , et
Ttithynie que la contrée eut des limites les vendirent comme esclaves, mais
bien déterminées. Leurs possessions sans les envoyer hors du pays(l). Ainsi,
étaient comprises entre le Sangarius à dit Eustathe,' leur condition ressemblait
l’orient , et le Rhyndacus au couchant. beaucoup à celle des Ilotes. Etienne de
Anciennement, les Bithyniens possé- Byzance nomme aussi, d’apr^ Théo-
daient le pays depuis le Bosphore jus- pompe, les Ladepsi et les Tranipsi
qu’au fleuve Rhebas. Le pays monta- comme faisant partie des peuples de la
gneux qui suit était habité par les Thy- Bithynie; mais il ne dit pas en quelles
niens jusqu'à la rivière de Calés, de régions ils étaient établis (3).
manière que les Bithyniens et les Thy- 2° Les Caucones. Cette peuplade oc-
niens étaient limitrophes (t). cupait une eticlave du pays des Mariun-
Du côté (lu sud , il est beaucoup plus dyniens vers les bords de la mer, jus-
difficilede déterminer les limites de la qu’au fleuve Parthénius, qui prend sa
Bilhynie, même sous les rnis. Leurs source dans la Paphlagonie meme. Il y
conquêtes se sont étendues jusque dans a, dit Eustathe, un peuple en Arcadie
l’intérieur de la Phrygie , et ils possé- nommé Caucones , qui , se croyant ori-
dèrent la Phrygie Hellespontique ou ginaire delà Paphlagonie, prêta du se-
Epictète (2). Le royaume de Bithynie cours aux Troyens. C’est dans cette par-
se composait donc des peuples sui- tie de la Bithynie qu’existe encore une
vants : peuplade nommée Cauconiate, voisine
t“) Les Mariandyniens; la langue et des Mariandyniens (3). Ils sont cités par
les usages de ce peuple ne diffèrent pas Homère dans le dénombrement. Vers
de ceux des Bithyniens. Il est probable la mer, dit il , sont cantonnés les Ca-
que c’est un peuple thrace (3). I.es Ma- riens et les Péoniens, célèbres tireurs
riandyniens possédaient la partie la d’arc , les Leléges , les Caucones et les
plus orientale delà Bithynie, et don- nobles Pélasges (4).
naient leur nom au golfe où tombe le Ces Caucones étaient des tribus er-
Sangarius (4). Étienne de Byzance rantes , répandues en Grèce et en Asie.
nomme Map>.av6uv(a •/cip» le pays qu'ils Eustathe nous a conservé une note très-
habitaient. Il pense avec Eustathe (S) curieuse et fort positive à ce sujet. Il
que ce peuple prenait son nom d’un mentionne les Caucones du Pélopon-
homme d’Æolie, nommé Mariandynus. nèse. On sait, dit-il, que les Caucones
Mais Strabon, sur l’autorité de 'î'héo- sont un peuple nomade , et qu'il y avait
pompe (6), dit que ce Mariandynus non-seulement des Caucones en Arca-
était maître d’une partie de la Paphla- die , mais aussi dans la Paphlagonie.
gonie, envahit ce canton sur les Bébry- Us étaient voisins des Mariandyniens et
ces, et lui donna son nom après la con- habitaient la côte ju.squ’au fleuve Par-
quête. Lorsque les Argonautes eurent thénius (5). Il n’est pas étonnant de
quitté la Bébrycie, ils s’arrêtèrent chez trouver dans ces contrées des peuples
les Mariandyniens , sur les(]uels régnait nomades, car les Scythes qui, sous la
Lycus, qui les reçut favorablement, conduite de Madiès, s’étaient emparés
parce qu’il était Grec d’origine et de la de l’Asie, en poursuivant les Cimmé-
race de Pélops (7). Xénophou nous ap- riens chassés d*Europe (6) , et qui , après
prend quelle fut la fin de cette peii- la défaite des Mèdes, la réduisirent
tout entière sous leur domination (7),

(i) Eustathe, ad Uion. Xénoph., Kxp. Cyr.,


(1) li». VI.
() .Sirahon , li». XII , p. 543. (
2 ) Tliéop., Pragm., Ifb. VIII, p. 280 , cd.
(3) .Sirabou, liv. XII, p. 54a. Millier. El. Byz. v. Ladepsi.
(4) Pline, H'ul. nat., tir. VI, ch. I. (3) Eusialhr, ad Hom., lllad., 363.
(5) Apiid Dionys., li». V, p. a 88 ( 4 ) Eustathe, ad Hom., Ilia J., 362.
.

() Théop., p. 3ia, cd. MUIIer. (5) Kuvtalhe, Oilyss., liv. III, ». 366.
(7
Bibliolh. d'Apollod., liv. I, ch. VIII, 6 ) HéVodole, liv. I, ch. Cltl.
(
§^3. { 7) Hérodote, li». I, ch. CVI.

Livraison. (Asie Müvkurr. ) T. H. 4


,,

50 L'UNIVERS.
(lurent, chassés à leur tour par les Mè- Nous croyons que ces documents sur
(les , laisser quelques tribus vagabondes les ancieiis peuples qui ont occupé la
au milieu des montagnes de la Paphla- Bitbynie sont les seuls qu’on doive re-
gonie ctdu Pont, c’est-à-dire des monts garder comme positifs. Strabon lui-
Pnryadres et Orminius (1). Cette suppo- même a éprouve tant de difficulté à
sition est couürmée par Strabon .« Quant bien faire eoiinaitre leur origine, qu'il
aux Caucones, dit-il , qui, selon quel- termine sa description en disant Telle :

ques auteurs , occupaient la côte à l’est était donc la disposition de ces lieux et
(les Mariaudynieus jusqu'au fleuve Par- de ces peuples. Elle ne ressemblait
thénius , et qui possédaient la ville de guère à celle que l'on voit aujourd'hui.
Tieiuni , les uns leur donnent une ori- Il faut cliercher cette différence dans
gine Scythe, les autres les regardent les diverses révolutions qui ont tantôt
comme une peuplade sortie de la Ma- séparé, tantôt confondu les peuples,
cédoine, d’autres encore comme des suivant la volonté des maîtres, qui n'ont
Pélasges. On prétend aussi qu'ils avaient pas toujours été les mêmes ; car, après
lenr demeure dans le pays qui s'étend la prise de Troie , ces pays passèrent
depuis Héraclée et les Manandyniens successivement sous la domination des
jusqu’aux Leucosyriens que nous nom- Phrygiens , des Mysiens , des Lydiens
mons Cappadociens. On trouve le peu- des Éoliens, des Ioniens , des Perses et
ple des Caucones aux environs (^e des Macédoniens et en dernier lieu
,

Tieium qui s’étendent jusqu’au fleuve


,
des Romains , sous lesquels la plupart
Partbénius et celui des Uénctes de l’au- de ces peuples ont perdu jusqu'à leur
tre côté, à qui appartient la ville de langage et leur nom.
Cytorus. Encore de nos jours, ou voit Peu de temps après l’ctablissemeut
aux environs de ce fleuve une peuplade des Bitliyniens dans cette contrée , iis
qui porte le nom de Cauconides. » furent soumis par Crésus (I). A la des-
3“ Les Thyniens qui occupaient la truction de l’empire de Lydie, ils pas-
presqu’île formée par le Pont-Euxin , le sèrent sous la domination de la Perse
Bosphore et le golfe de Nicomédie. Ces et leur territoire forma une satrapie
Thyniens, comme nous l'avons vu, eennue sous le nom de Dascylium ou
étalent Thraces et sortaient des États d’Uellespontique.
dn roi Phynée. Des colonies grecques étaient déjà
4° Les' Bébryces dont nous avons venues s'établir sur les côtes de la Pro-
parlé. pontide et avaient repeuplé uu pays
5» Les Mysiens qui occupaient le depuis longtemps ravagé par la guerre.
mont Olympe et qui sont venus de la Mais cet état de prospérité ne fut pas
Thrace vers la meme époque que les de louguc durée; les républiques de
Phrygiens. Ces tribus , qui se sont éten- Byzance et de Clialcédoine firent plu-
dues vers la Troade, ont donné leur sieurs invasions dans la Bitbynie,
nom à cette province. Quant à ceux saccagèrent
(3)
différentes villes de celte
qui s’étaient établis près du lac Asca- province et en massacrèrent les habi-
nius et dans l’Olympe, quoique cette tants (2). Les Bithyniens eurent aussi à
montagne ait conservé de tout temps le souffrir (lu passage de l’armée de Xé-
nom d’OIympe Mraien, pour la distin- noplion. .Une rencontre eut lieu près de
guer des autres du même nom , ils se Calpe ils furent vaincus , et l’armée des
;

sont confondus avec les Bithyniens (2). dix mille arriva à Chrysopolis (3).
Ces défaites successives n’affaiblirent
(1) Ptolémée, Géog., V. cependant pas le courage des Bitliy-
(2) Apollodore oous apprend que du niens , qui tentèrent constamment de
temps d'Ântycus, roi des Bebnces la My-
, s’affranchir de la domination des Per-
sic était gouvernée |»r Lycus, uls de Dascy- ses, et malgré les embarras continuels
lii.s
,
qui fut secouru par Hercule coulro que le satrape Phaniabaze leur suscita
Auiyciis. Dans celle guerre, Hercule tua
Mygdon, frère d'Amycus et roi d’une por-
tion de la Bébrycie qui reçut de lui le nom
,
(i) Héiodole, liv. I, ch. CXXVUI.
de Mygdouie. (Bîbl, AtioU., Uv. II, cb. V, (a) Diodorc, liv. I,ch. LXXXII.
s V-) XcDupb., Hut., liv. lU, cb. O.
,

ASIE MINEURE. 51

au dehors , le Bithynien Dédalsès , en niée, général d'Antigone, envoyé au


s'emparant d’Astarus, fonda une sorte secours des Grecs, combinées avec
de gouvernement monarchique. Cest ce celles de Chalcédoiiie. Mais les discus-
prince que l’on peut regarder comme le sions qui éclataient entre les généraux
fondateur du royaume de Bithynie, d’Alexandre les forcèrent bientôt à veil-
quoique Memnon (1) ne le désigne lui ler à leurs propres intérêts (1), et les
et ses descendants que par le titre d’é- nouvelles républiques se trouvèrent ex-
parques. posées à la vengeance des rois de Bi-
Cet état de choses dura jusqu’au mo- thynie. Chalcédoine, qui avait voulu
ment où Alexandre anéantit la puis- continuer seule la guerre, vit son ar-
sance des Perses en Asie Mineure. C’est mée taillée en pièces , et toute la ville
alors que la Bithynie devint un royaume sur le point d'être pillée; mais In répu-
sur lequel les historiens anciens nous blique de Byzance, qui avait toujours
ont laissé quelques renseignements. tenu secrètement pour les Grecs, se
torta médiatrice entre les Bithyniens et
CHAPITRE II. fes habitants de Chalcédoine.
Le règne de Zipoetès ne fut qu’une
BOIS DE BITHYNIE. suite de guerres heureuses. En vain les
lieutenants d’Alexandre , convoitant ses
Étienne de Byzance nous donne le riches provinces, lui cherchaient des
tableau ehronologique du règne des huit ennemis dans l’Asie et dans la Thrace (2).
rois qui ont gouverné la Bythynie de- Les princes d’Héraclée se souvenaient
puis sa constitution en royaume jusqu’à encore des succès des rois de Bithynie
sa réduction en province romaine. et s’étaient liés avec Lysimaque contre
Botyras, Gis de Dédalsès, se trouva Zipoetès, qui résolut de marcher droit
maître de la Bithynie à la mort de son contre Héraclée. pour soumettre à ja-
père il défendit Astacus contre les
: mais une ville avec laquelle il ne pou-
entreprises de Denys , tyran d’Héraclée, vait vivre en paix. Cette partie de la
qui vint l’assiéger avec une armée nom- Bithynie, située au delà du Sangarius,
breuse. Son Gis Bias, qui hérita de son qui avait été occupée par les Mariandy-
pouvoir et de ses États , eut à soutenir uiens , était un pays presque désert , et
de nombreuses guerres avec ses voisins les peuples qui l’habitaient , obéissant à
pour maintenir ses droits (378 à 328 l’instinct nomade, vivaient dans des
av. J.-C.). Il résista avec avantage à huttes construites à la hâte , etn’avaieut
Caranus b), lieutenant d’Alexandre, aucune ville. Ces habitudes se conser-
qui commandait en Phrygie et qui avait vent encore parmi les peuples du pla-
formé le projet de rendre la liberté aux teau septentrional de l’Asie Mineure,
villes grecques tombées au pouvoir des au delà de l’Halys. Mais les Bithyniens,
(3)
Bithyniens. originaires d’Europe, et habitues à des
La mort d’Alexandre délivra pour demeures fixes, sentaient le besoin de
toujours Bias de cet adversaire dange- créer des villes dans tous les lieux de
reux ; c’est alors qu’il prit le titre de leur domination. Pendant cette cam-
roi que sa postérité conserva pendant pagne, qui traîna en longueur, iZipœtès
trois siècles. Son Gis et successeur fonda la ville de Zipœtium, au delà du
Zipoctès dut aussi affermir par les ar- Sangarius, près du mont Lypérus. Elle
mes son pouvoir sur des provinces dont n’est mentionnée que par Memnon et
la possession lui était contestée. Les Étienne de Byzance (3). Le silence des
républiques grecques ,
jalouses de voir historiens d'un temps postérieur donne
un royaume naissant qui menaçait in- lieu de penser qu’elle changea de nom
cessamment leur liberté, se liguèrent ou qu’elle ne subsista pas longtemps.
entre elles pour faire la guerre à Zipœ- .1, ^IVH;
tès, qui, dans le commencement, fail- (i) Conf. Diod, de Sieile.
lit être accablé par les forces de Ptolé- (2) Memnoa , ap. Phot., cU. XXI.
CODf. Til. Üv., liv. XXXVIlt, (11.

(1) Apud Pbot., p. 722. .. .i-

(2) Diodore, p. 492.


4.
52 L’UNIVERS.
NICOHÈDB I*'. côtes de la Troade dans le but d’y for-
mer un établissement (I).
Zipœtès mourut après un règne de Il valait mieux les appeler comme
quarante-sept ans, en laissant son fils des amis que d’attendre ciu’ils vinssent,
Niconiède 1*'' possesseur de ses Étals. les armes à la main , réclamer un pays
Ce prinee signala son avènement au pour s’établir. Lorsque nous nous oc-
trône par un crime trop commun dans cuperons de l’invasion des Gaulois en
les annales de l’Orient. Il fit massacrer Galatie, nous examinerons en détail les
se.sfrères , dans la crainte que leur am- circonstances qui ont précédé leur arri-
bitiun n’amenôt le démembrement d'un vée. Nicomède signa avec eux un traité
royaume encore mal affermi. Le plus qui nous a été conservé parPhotius(2).
jeune d’entre eux Zibéas ou Zipœtès,
, Les intérêts de Byzance sont ménagés
fut assez heureux pour échapper à la dans ce traité , ainsi que ceux des autres
mort. Retiré dans la partie orientale de de Nicomède. Les Gaulois
villes alliées
la fiitbynie, il rassembla des partisans, devaient se déclarer ennemis de tous
et marcha contre sou frère. ceux qui entreraient, les armes à la
Nicomède s’était ainsi suscité le dan- main, dans les diverses terres dépen-
ger qu’il redoutait le plus. Effrayé dantes de cette république.
des progrès que faisait son ennemi , il
demanda l’alliance des habitants d’Hé* LBS GAULOIS PASSENT EN ASIE.
raclée, anciens ennemis de la Bithynie,
mais depuis loni^temps fatigués âe la L’arrivée des Gaulois en Asie chan-
guerre. Chalcédoiue avait été tellement gea la face des affaires. Bien qu'Antio-
maltraitée qu'elle vit avec joie une pro- chus. Grec de nation, eût toutes les
position qui était propre à amener la sympathies des républiques de la Bithy-
cessation des troubles dont elle avait nie, elles restèrent fidèles à Nicomède.
tant souffert. Byzance suivit la fortune Héraclée fournit même des vaisseaux
de Chalcédoine." Mais, d’un autre côté, pour défendre les côtes. Les Gaulois
Antiochus, roi de Syrie, qui songeait marchèrent contre l’armée d’Antiochus
depuis longtemps à réduire sous sa do- et la forcèrent de repasser le Taurus.
mination les provinces de l’.Asie Mi- Nicomède , pour récompenser la valeur
neure situées en deçà du Taurus , était de ses nouveaux alliés, leur céda quel-
venu offrir des secours à Zipœtès. C’est ques terres au delà du Sangarius (ô).
alors que Nicomède, pour faire face à C’est là que nous les retrouverons plus
un ennemi si puissant, eut l’idée d’ap- tard, imposant des lois à toute l’Asie
peler à son secours des alliés dont la centrale.
renommée avait déjà traversé l’HclIes- Délivré de tous ses ennemis, en
iont, et qui seuls pouvaient contre-ba- bonne harmonie avec ses voisins Nico- ,
fancer puissance d’Antiochus On
la mède put donner ses soins aux intérêts
vit paraître sur les bords de la Propon- de son royaume. Astacus la principale ,

tide les plus hardis compagnons de ville de Bithynie, avait si longtemps


Brennus, qui avaient laissé au loin der- souffert des ravages de la guerre, qu’elle
rière eux la Grèce et la Macédoine, et était presque démantelée. Il songea à
qui campaient aux portes de Byzance fonder une capitale , et choisit pour l’é-
comme des alliés menaçants. Il est pro- tablir la position la plus heureuse de
bable que le traité que Nicomède avait toute la côte de Bithynie. Nicomède s’é-
signé avec les Byzantins ne fut pas sans tait allié à une princesse phrygienne
influence sur la détermination du roi, nommée Kosingis (4), dont il eut trois
et que les Byzantins furent heureux , en enfants. A la mort de Kosingis il ,

lui prêtant secours, de .se débarrasser épousa une femme nommée Étazéta,
d’une amitié onéreuse. En ouvrant les qui traita les enfants du premier lit avec
portes de l’Asie à une poignée d’hom-
mes qui arrivaient pour fonder un em- (i)Slrab.,liv. xir, ch. IV.
pire ,
Nicomède fit preuve d’une poli- (î) Memnon apmi Pholium
, , p. 720.
tique sage. D^à les émissaires des Gau- (3) 281 à 240 .-iv.

lois avaient fait une descente sur les (4) Meiiiiioii, apiid Phol.. p. 724.
ASIE MINEURE. 53

tant de dureté, que Ziélas, l’atné, fut FBUSIAS BOl.


contraint de se retirer près du roi d'Ar-
ménie. La fin du règne de Nicoinède L’autre fils de Nicornède, Prusias,
fut constamment heureuse. Les tenta- régnait sur la partie occidentale du
tives des rois de Syrie , pour lui susci- royaume; mais ,
constamment occupé
ter des ennemis, n’eurènt aucun suc- dans les guerres civiles
,
il ne continua

cès ; il mourut après un règne de trente- pas les entreprises de son père Kico-
cinq ans , en désliéritant ses enfants du mède ,
travaux commencés pour
et les
premier lit, au profit de Prusias, fils fonder et embellir les villes restèrent
aîné de sa seconde femme. suspendus.

ZIÉLAS ftoi. FBUSIAS

Mais Ziélas , en apprenant la mort de A la mort de Ziélas , son fils Prusias,


son père, vint à la tête d’un certain qui est généralement regardé comme le
nombre de partisans revendiquer ses premier roi de ce nom, parvint à réunir
droits à la couronne. Il trouva un appui à son royaume les provinces que gou-
inattendu dans la nation des Gaulois vernait sou oncle Prusias. Ce fut le, su-
tectosages (1) qui se souvenait de l’al- jet de la première guerre suscitée entre
liance qu'elle avait contractée avec .son les rois de Bitbynie.et ceux de Pergame.
père, et qui en même temps accueillait Les deux partis trouvaient facilement
avec joie l'occasion de faire la guerre. des alliés parmi les princes grecs et les
Avant d’être arrivé aux fronlières de la petites républiques, qui espéraient le.“
Bitliynie ,
il avait déjà rassemlilé une uns et les autres quelques agrandisse-
armée nombreuse; mais ceux d'iléra- ments comme fruit de la victoire. At-
clée et de Tium avaient pris le parti de tale s’étant ligué avec la république de
la reine. Ziélas , du reste , s’en vengea Byzance, Prusias, pour mieux lui résis-
en excitant contre eux les Gaulois , qui ter, alliance avec Philippe , roi de
fit
ravagèrent Is territoire d’Hérac.lée. Si Macédoine. Ce prince avait déjà eu plu-
nous devons nous en rapporter à Étienne sieurs occasions de porter la guerre en
de Byzance (2), et croire que Ziélas a Asie , et saisissait avec empre.ssement
fondé la ville de Zéla dans le royaume de nouveaux motifs de s’immiscer plus
de Pont, il faudrait supposer qu’il a avant dans les querelles des rois de cette
donné son nom aux lieux où il s’était contrée. Sous les plus frivoles prétextes,
retiré pendant son exil , sans s’arrêter il attaquait les villes de la côte choi- ,

à la difficulté que présenteraient d’au- sissant le moment où leurs alliés étaient


tres auteurs qui placent cette ville in- engagés dans desentreprises lointaines.
distinctement dans Pont, dans l’Ar-
le Une des places les plus importantes de
ménie ou dans la Cappadoce, car les la Propontide, dont l’origine remontait
frontières de cette province ont si sou- à une haute antiquité, puisqu’elle était
vent varié, que la ville de Zéla peut regardée comme fondée par un Argo-
avoir été comprise tantôt dans l’une, naute (1) qui lui avait laissé son nom,
tantôt dans l'autre de ces provinces. Les la ville (le Cius (2), ayant fait alliance
dissensions de Ziélas et de sa belle- mère avec les Ætoliens, s'attira ainsi la co-
eurent pour résultat le partage de la lère de Philippe qui l’attaqua , la prit,
,

Bitliynie,et unaccommodemeut eut lieu et en fit vendre les habitants, après l’a-
sous les auspices de la république d'Hé- voir ruinée de fond en comble (3). La
raclée. Ziélas s’établit dans la partie
orientale delà province. C’est peut-être
(1) Hérodote, liv. V, diap. CXXÜ.
à cette époque que remonte la division
(2) Suivant Apollodoix- ( itildlotb., lib. tl;,
en première et deuxième Bithynie, qui la villede Ciiiv fui fondée par l’Argoiiauie
ne fut pas cependant très-usitée. Polypliéme , qui, à $ou l^‘luul' de Colchidr,
descendit à terre avec Hercule. Se trouvuul
(1) Mémo., apud Phol., p. -24. abaudouiié sur la cote, il fonda la ville de
(2) Vcrho ZvjXa. Cius, et s’en fit roi.
3 Folylic
( ) , 709.

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,

54 L’UMVERS.
ville de Myrlée, fondée par Myrlus, avait tenté de l’assassiner; la guerre fut
chef des CÔlophoniens , fut également décrétée, et Prusias employa, mais en
saccagée par Philippe. Les Rhodiens vain, son influence auprès'des envoyés
alliés (leces deux villes, se liguèrent de Rome pour détourner la républi(|ue
avec Attale 1", et déclarèrent la guerre d’un pareil projet. (170 av. J.-C.) Pour
au roi de Macédoine. Prusias qui avait ,
rendre son intervention plus utile à son
épousé A pâmée, (ille de ce prince, reçut beau-frère, Prusias attaqua Euinène,
en présent le territoire des villes con- et porta la guerre dans les États du roi
quises ; il rebâtit Cius, et lui donna son de Pergame, qui fut ainsi contraint de
nom. La ville fut appelée Prusiade, et, rester en Asie Mais ces événements
pour distinguer de la ville du même
la servaient mieux la politique de Rome
nom, au pied de l'Olympe, on
située que n’aurait pu faire une guerre directe.
l'appela Pruse sur mer. La ville de Les Romains attendaient que les rois
Myrlée prit le nom d’Apamée reine de ,
d'Asie se fussent suffisamment affaiblis
Riihynie et femme de Prusias. Ce fut, les uns par les autres, pour les attaquer
suivant Étienne de Byzance fl), îsico- ensuite ouvertement.
niède Épiphane qui donna à la ville de Les armées de Prusias remportèrent
Myrlée le nom de sa mère A pâmée. sur celles d'Eumène de nombreux avan-
Lorsque les Romains déclarèrent la tages; elles durent ces succès moins à
guerre à Philippe, Prusias ne soutint l’hahileté de leurs généraux qu’aux con-
pas son allié, et laissa le roi de Pergame seils d’Anuibal, qui, errant et proscrit,
passer en Grèce pour porter du secours s’était retiré à la cour de Prusias, père
aux Romains. Profitant des dissensions de Cynægus. Le général cartiiaginois
suscitées
)
entre des États qui pouvaient combattit lui-même la flotte d’Eu-
voir d’un oeil jaloux l'agrandissement de mène (I) et mit ses vaisseaux en fuite.
la Bithynie , Prusias résolut d’étendre Des services aussi éclatants ne purent
ses frontières du côté de l’Orient. Il cependant détourner Prusias de fa plus
entreprit le siège d’Héraclée , l’une des lâche trahison. Eumène s’était plaint
principales places de la Paphlagonie, aux Romains de la conduite de ce
et qui fut annexée au royaume de Pont prince ; déjà la république était l’arbitre
par Mithridate. Blessé pendant le siège, suprême auquel se soumettaient les
ilrenonça aux conquêtes , et finit tran- monarques d'Asie, quand la voie des
quillement sa vie après un règne de ,
armes n'était pas assez prompte.
quarante ans, laissant la couronne (2) Quintius Flaminius envoyé du sé- ,

à un fils qui portait son nom. nat ,


arriva en Bithynie avec la mission
avouée de rétablir la concorde entre
PRUSIAS II. les deux rois. En apprenant que l'im-
placable ennemi des Romains vivait en
Ce Prusias, surnommé Cynægus, le Bithynie comme l'hôte et l’ami de Pru-
chasseur, monta sur le trône de Bithynie sias, Flaminius ne dissimula pasqhe le
vers 192 avant J.-C. L’alliance qui avait peuple romain ne consentirait jamais à
existé entre son père et les princes de recevoir pour allié un ami d’Annibal.
Macédoine subsistait toujours, malgré C’est alors que le roi de Bithynie ne
la conduite équivoque de Prusias envers rougit pas de solliciter la protection de
Philippe. Le roi de Bithynie épousa Rome, en promettant de livrer son
une des sœurs de Persée ,
et prit une hôte; mais celui-ci , averti à temps du
part active aux intrigues que ce prince complot tramé contre lui , avait préparé
entretenait avec tous ies ennemis des du poison , qu’il prit au moment où les
Romains en Orient. Rumène, allié de gardes du roi venaient l’arrêter. Il fut
la république et jaloux de la puissance
,
enterré à Libyssa, village qui était au
des rois de Bithynie, se plaignit aux bord de la mer (2).
Romains de la perfidie de Persée, qui
(i) Pliitarqiir, Tie d’Aiinibal.
(1) Vurbo MufXÉia. (a) Il Fuit et Libyssa oppiihim ,
iibl uiiih;

(
2 Til. l iv., XXXIl, ch. :i4; XXXTII, Hamiibalis tanliini Uinudiis... > Plinii A'atu-
ch. 3o. ral. Histor., lib. V, rap. XXXII.
,
.

ASIE MINEURE.
Prusias , obligé de rendre à Euniène atteindre Nicomède, qui laissa cepen-
les provinces conquises, entreprit le dant son trône à un Gis du même nom
voyage de Rome pour tâcher de se
,
Ce prince, sous le nom de Nicomède III,
concilier, par sa présence , les intérêts soutint d’abord une guerre contre son
du sénat. Mais l'attitude suppliante frère Socrate, protège par Mithridate;
qu’il prit en abordant le Capitole, la ce motif seul lui valut l’alliance des
bassesse de ses supplications , lui furent Romains, qui le rétablirent plusieurs
plus défavorables auprès des fiers répu- fois sur son trône. Depuis ce moment
blicains que la conduite hardie qu’il la Bithynie fut acquise aux Romains,
avait tenue en attaquant leurs alliés. et, quelques années plus tard, Nico-
Renvoyé avec mépris, il revint en Bi- mède, en mourant, les institua ses hé-
thynie pour se venger sur les rois de ritiers. Cependant, ils n’entrèrent p'a.s
Pergame, et déclara de nouveau la sans combattre en possession de leur
guerre à Attale II, successeur d’Eu- héritage, et Mithridate mit une nom-
mène; il le vainquit, et s’empara de sa breuse armée en campagne pour dé-
capitale ; mais les Romains le forcèrent fendre la Bithynie, qui fut soumise,
de nouveau à restituer cette ville à son malgré ses efforts, par Silanus, Lu-
souverain légitime. Des soulèvements cullus et Cotta. Ce dernier avait établi
survenus en Bilhynie forcèrent Prusias son quartier général à Chalcédoine,
à s’enfuir à Nicoinédie ; son fils Nico- pendant que Lucullus assiégeait Aparaée
mède vint l’attaquer, à la tête des ré- et Pruse; cerné dans la ville par Mithri-
voltés , dans sou dernier refuge. Après date, qui avait armé une flotte nom-
l’avoir fait assassiner, il fut proclamé breuse , il fut secouru à temps par son
roi , et reçut le surnom de Philopator. collègue (1).
Les premières années de son règne se La dynastie des rois de Bithynie doit
passèrent dans une paix profonde. donc être établie de la manière sui-
vante :

HICOHBDE il.
avant J.*C.
Bias, régna de 378 à 328
L’alliance de ces monarques avec les Zipoetès, — 328 à 281
rois grecs, et leurs relations continuel- Nicomède I"', — 281 à 246
les avec les princes asiatiques les plus Prusias (Zelas) — 246 à 232
renommés par leur faste, donnent lieu Prusias I*', — 232 à 1!>2
de croire que la cour des rois de Bithy- Prusias II, — 192 à 149
nie n’était pas moins brillante que celle Nicomède II, — 149 à 92
des Attale et des Séleucides. Mais la
Bithynie a été trop souvent envahie et
Nicomède III, — 92 à 7*
saccagée, pour qu’on puisse espérer d’y
retrouver quelque monument impor-
LA BITHYIUE BÉOUITE EN PBOyiNCE
tant qui date de l’époque où elle n’etait
KOMAINB.
pas soumise à la domination étrangère.
Dès lors, ce pays, converti en pro-
vince romaine tombe sous le gouver-
mCOMÈDE III. ,

nement des proconsuls et des préteurs


T.’alliance que contracta Nicomède et rentre dans l’administration générale
avec Mithridate lui attira la haine des de l’empire. Décrétée province du peuple
Romains , mais ne l’empêcha pas de romain (2), la Bithynie fut gouvernée
conquérir la Cappadoce et la Paphla- par des proconsuls tirés au sort. Plu-
gonie, qu’il partagea avec son allié. Les sieurs empereurs la visitèrent, et sou-
Romains appelés pour arbitres dans uu
,
vent son territoire devint le champ de
différend^ qui s’éleva entre eux, s’em- bataille où les prétendants à l'empire
parèrent de la Cappadoce pour venger Grent valoir leurs droits.
le roi Ariarathe assassiné par Mithri-
date (1). Le même sort ne tarda pas à (i) 71 av. J.-C.
(a) Pline, ép. IV, 9; V, ao; VI, 5 ; Vtl,
(i) Appian.. Bell. 7-ao. 6 et 10.

I
Pi. :
, ,

M L’UNIVERS.
EMPEBEUBS BYZANTmS. en mettant le siège devant les villes
qu’ils occupaient. Les soldats de Pro-
De tous les combats qu’excitèrent les cope, qui étaient à Nicée, purent
ferres civiles, il n'en est pas de plus néanmoins faire une sortie, et vinrent
important que celui qui décida du sort inquiéter l’armée de Valens qui en-
de l’empire entre Licinius et Constantin. tourait Chalcédoine. La fuite sepic mit
La flotte du premier avait été battue l’empereur à l’abride leurs poursuites ;
devant les murs de Byzance; presque il se sauva par le lac de .Sophon
tous ses vaisseaux et cinq mille soldats u’Ammien Marcellin (1) nomme lac
avaient péri. Il passa secrètement à 3 e Sunon. Il est clair que l’auteur latin
Chalcédoine , et eut bientôt réuni autour ne veut pas parler du lac Ascanias :

de lui une armée de cinquante mille car tout le territoire de Nicée était
hommes; mais Constantin, sans lui occupé par les eunemis, tandis que Ni-
donner le temps d’assembler des forces comédie tenait pour l’empereur. Cet
plus considéraules, traversa le Bosphore événement, qui augmenta le nombre
et engagea la bataille, qui se donna sur des partisans de Procope , lui donna les
les hauteurs de Chrysopolis, aujour- moyens de poursuivre le siège de Cy-
d'hui Scutari ; tout le champ de bataille zique , mais ne lui ouvrit pas pour cela
est occupé aujourd’hui par le vaste ci- le chemin de l’empire. Attaquée par

metière des musulmans, qui s’étend de- Valens dans la plaine de Nacolia , en
puis la ville Jusqu’au pied du mont Plirygie, son armée fut vaincue, et le
Boulgourlou. général lui-même, arrêté dans sa fuite,
Pendant les règnes .suivants, l’em- eut la tête tranchée par ordre de l’em-
pire, balancé entre des victoires et des pereur, dont la vengeance ne s’arrêta
revers , soutint presque constamment pas là, car plusieurs des villes qui avaient
des guerres lointaines , et la Bitbynie pris le parti de Procope eurent leurs
ainsi que les provinces limitrophes, murailles rasées. Aussi, lorsque les
jouirent d’une sorte de tranquillité, que Perses, sous la conduite de Cliosroès,
des soulèvements partiels ne parvinrent firent une invasion en Bithynie, il leur
pas à troubler. Julien à peine monté
,
fut facile de s’emparer des villes ainsi
sur le trône , se Bt gloire de réparer les démantelées. Aux irruptions des Perses
édifices des principales villes qui avaient succédèrent celles des Cotlis et des
été endommagées par des tremblements Scythes, qui n’avaient pas pour usage
de terre. Partant de Nicomédie,il tra- de faire une guerre en réglé, mais dont
versa l’Asie pour aller faire la guerre le seul but était de descendre sur la
aux Perses. Son successeur, Jovien, côte pour piller les habitants et brûler
couronné dans Ancyre, ne vit pas même ce qu’ils ne pouvaient emporter.
comme empereur les murailles de Malgré la persécution qu’elle avait
Constantinople. Valentinien, l’un de éprouvée sous les règnes des empereurs
ses tribuns, avait été appelé d’ Ancyre en Dèeeet Dioclétien, la religionchrétienne
Bithynieparun parti puissant qui,' d’ac- se répandit arec rapidité en Bithynie;
cord avec l’armee, l’élut empereur dans du moment qu’elle trouva uue pro-
la ville de Nicée. A peine investi de cette tection près du trône, les fidèles cou-
dignité, il se rendit à Nicomédic, et vrirent de monastères et d’éulisc.s les
associa son frère Valens à l’empire. Le environs des villes et les penchants des
grand concours de partisans qui s’é- montag.'tes. Toutes les vallées de l'O-
taient réunis autour des nouveaux em- lympe virent arriver des anachorètes
pereurs ne put cependant étouffer les ui formaient des disciples fervents et
prétentions de Procope, allié à la famille évoués.
impériale. Malgré la présence de l’em-
pereur, il s’empâta de Nicée et de Chal- DOMINATION MUSULMANE.
cédoine. La mort de Valentinien sur-,

venue sur ces entrefaites, fit passer Les autres parties de l’Asie Mineure
l'empire sans partage entre les mains étaient depuis longtemps tombées entre
de Valens, dont le premier soin fut de
poursuivre avec vigueur les rebelles, (i) Lib, XXV! ,
c. 8.
,

ASIE mine:ure. 57

les mains de la race musulmane, qui leur était dévolu à eux et à leurs des-
avait formé des royaumes et des prin- cendants. C’est là l'origine de la puis-
cipautés indépendantes; mais la vigi- sance des dérébeys (I), dont le gouver-
lance des empereurs byzantins avait nement, tout à fait féodal, fut pendant
éloigné jusque-là des frontières de la plusieurs siècles d’un si grand secours
Bithynie les hordes des émirs et des a la puissance des sultans. Quelques-
califes. Haroun-al-Rachyd, qui s’était uns de ces fiefs, donnés pour un certain
emparé d'Angora , et dont l’avant-garde nombre d’années, rentraient, a l’extinc-
était venue presque à Héraclée , s’était re- tion du titre, sous le pouvoir de la
tiré, parsuite d’un traité signéavecl’em- Porte. Les guerres particulières que se
pereur(l). I^es Seidjoukides , d’ailleurs livrèrent ces beys, les vexations de
constamment eu guerre avec d’autres toute espèce dont ils accablèrent non-
princes musulmans, avaient mollement seulement les chrétiens, mais encore
attaqué la Bithynie, lorsque ToghruI, le les différentes tribus musulmanes qui
chef de la dynastie d’Osman, voulant venaient camper dans leurs districts,
aussi conquérir un empire pour les siens, contribuèrent à anéantir les derniers
marcha droit vers l’ouest, et vint mourir éléments de civilisation et de commerce
sur les bords du Sangarius, en montrant dans cette contrée. Un des grands
à son fils Orkhan les hauteurs de principes de la politique du sultan
Broussa. Ala-Eddin, sultan seldjoukide, Mahmoud était de réunir sous un prin-
lui avait donné en apanage toutes les cipe unique et absolu le gouvernement
terres qu’il pourrait conquérir au delà de l’empire. La puissance des dérébeys
du Sangarius. La prise de Broussa, fut attaquée , et ceux qui étaient dans
dont les Osmanlis firent leur capitale le voisinage de. Constantinople furent
en Asie, amena la chute du pouvoir obligés de se soumettre. Aujourd’luii
des empereurs en Bithynie. Des guerres la Bithynie est gouvernée par des pa-
infructueuses, un pouvoir précaire, ne chas, qui reçoivent tous les ans l’in-
peuvent être considérés comme la vestiture à l’époque du Beyram. Ou
marque d’une domination. Plus tard, n’entend plusparler de ces soulèvements
lorsque les armées des croisés vinrent hardis qui mettaient en feu des pro-
occuper ces contrées, les Osmanlis, vinces entières, et maintenant Turcs et
quoique vaincus, ne furent Jamais com- chrétiens, courbés sous le même niveau,
plètement chassés, et la prise de Cons- jouissent, de la part des autorités, sinon
tantinople, en couronnant les efforts de la meme bienveillance, du moins
de deux siècles, cimenta pour jamais la d’une tranquillité relative.
domination musulmane.
Lorsque le sultan Orkhan détermina CHAPITRE III.
les limites de la province nouvellement
conquise, il donna les noms de ses FaONTlÈBËS DE LA. BITHYNIE.
lieuten.mts aux principaux districts
dont ils s’étaient emparés. Ainsi, le pays Le royaume de Bithynie. formé du
des Thyniens fut appelé Khodja-Ili , et démembrement de plusieurs peuples
l.a partie occidentale de la* province eut naturellement des frontières varia-
reçut le nom de Khodawenkiar; les bles; néanmoins, du côté de l’ouest,
fiels que l’émir s’était réservés autour les limites furent constamment lixée.s
de rOlvmpe furent appelés Sultan- par le Rbyndacus. Du côté de l’est, il
OEni.Mais le sultan ne gardait pas pour fut longtemps borné par le cours du
lui seul les terres conquises, et les plus Sangarius (2) ; mais après l’adjonction
braves de ses émirs recevaient des por- du pays des Mariandyniens , il s’é-
tions de territoire qui devaient au tendit jusqu’à Héraclée, et même jus-
trésor public, outre une redevance en qu’au Parthénius, c’est-à-dire , jusqu’à
argent, un certain nombre d'hommes la limite extrême du territoire de Cau-
armés ; le gouvernement de ces districts coues. Cette Thrace qui est en Asie,

(i) De Hammer, Histoire de l'empire ot- (i) Déréliey, liey de» vallées.
iomaftf tonie L (a) Strabon, liv. XII, p. 54r.
, ,

£8 L’UNIVERS.
dit Xénophon, commence ii l’embou- terminées par la chaîne de l'Olympe,
chure du Pont-Euxin et s’étend jusqu’à qui est presque parallèle à la cote de
Héraclée. Elle est à droite de ceux qui I Euxiii
, et qui étend ses ramiGcations
naviguent vers le Pont ; de Byzance à dans la Paphlagonie jusqu’au Pont et au
Héraclée il y a une journée de naviga- fleuve Halys.
tion pour une trireme dans les plus
longs Jours (1). IIONOBIADE.
Les frontières déterminées par Stra-
bon sont un peu différentes. « La Bi- Vers cinquième siècle , Théodose II
le
tbynie est bornée à l’orient par les Pa- détacha de la Bithynie une vaste portion
phlagoniens et les Mariandyniens , et dont il forma un gouvernement parti-
par quelques-uns des Épictètes ; au culier qui fut appelé Honoriade , du
septentrion par le Pont-Euxin, depuis nom de, son oncle Honorius. Héraclée
l’embouchure du Sangarius jusqu’au reçut le titre de métropole et devint le
Bosphore qui sépare Byzance de Chal- lieu de résidence du gouverneur (1).
céduinc; à l’occident, par la Propon-
tide , et au midi par la Mysie et la
,
PAn.XGES DU nOSPHOBE.
Phrygie surnommée Épictète , laquelle
est aussi appelée Phrygie Hellespon- La partie de la Bithynie qui est bai-
tique (2). » gnée par la mer a été de tout temps la
Sous la domination des Romains , les mieux connue et la plus peuplée. Les
limites de la Bithynie furent un peu vastes ports que forment les sinuosités
changées. Toute la côte, dit Strabon de la côte attiraient , avant la fondation
(la partie droite du Pont-Euxin) ,
était de Byzance le commerce de la Grèce
,

soumise à Mithridate, depuis la Colchide et les colonies de l'Europe.


jusqu’à Héraclée. Mais le territoire si- Depuis l'embouchure du RhjTidacus
tué au delà de cette ville jusqu’à l'em- dans la Propontide jusqu’à l’emboucliure
bouchure du Pont-Euxin et jusqu’à du fleuve Cius, la côte est peu élevée.
Chalcédoine , était resté sous la dépen- Toute cette plaine est riche en oliviers
dance du roi de Bithynie. Après la chute et en pâturages. Le fleuve Cius, qui
des rois de ce pays, les Romains con- sort du lac Ascanius, vient se jeter dans
servèrent les mêmes limites, de sorte un golfe profond qui prenait son nom
qu’ Héraclée appartenait au Pont; mais de la ville la plus importante construite
le pays qui est au delà de cette ville sur ses bords. Au reste, on n’est pas d’ac-
appartenait à la Bithynie (3). La dé- cord sur cette dénomination ; Pomponius
termination de Ptolémée est diffé- Mêla s’exprime ainsi
y a au delà
« 11 :

rente. La Bithynie, dit-il, est bornée, de Dascyiium deux golfes de moyenne


au midi , par l’Asie propre , comme le grandeur; l’un, qui n’a point de nom
montre la ligne tirée depuis le fleuve baigne la ville de Cius (2). >
Rhyndacus jusqu’à la frontière ; à l'o-
rient , par In Galatie et la Paphlagonie C.\P POSIDIUH.
d’après la ligne tirée depuis la limite
mentionnée jusqu’à Cytorus , ville du Le promontoire de Cius , qui fut ap-
Pont. pelé aussi le cap Posidium (3), est formé
Néanmoins, tous les auteurs mo- par un prolongement du mont Argan-
dernes qui ont traité de la Bithynie thonius, sur le penchant duquel était
ancienne se sont accordés avec Étienne bâtie la ville de Cius. Ce cap est sans
de Byzance et Arrien (4), pour en fixer doute le Neptuni fanum de Pomponius
les limites au Parthénius du côté de ÎMéia. Il est couvert de forêts c’est en ;

l’orient. Au sud , les frontières sont dé- en ce lieu que la fable place l’aventure
d’Hylas enlevé par les nymphes.

fi) Xénoph, Cyci, Uv. V, eh. III,


O. I. (i) Jean Malala, Clironog., liv. XFV,
(i) Sirabon XII, 563. p. 69 , 6 , éd^Oxon.
(3) Strabou, liv. XII, p. 54 1 . (a) Mêla liv. I, ch. XIX.
,

(4) Perip., liv. I, p. i4, t5. 13) Ptolomée , liv. V. ch. I.

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ASIE MINEURE. 69

En remontant vers le nord , et après Depuis Chalcédoine jusqu’à l’embou-


avoir doublé le cap Posidium , on entre chure du Pont-Euxin , la partie de la
immédiatement dans un autre golfe qui côte d’Asie qui est baignée par les eaux
s’étend de l’est à l’ouest, dont la partie du Bosphore se prolonge du nord au
sud est forniée par le mont Argantho- sud sans former de golfes profonds ;
nius , et la côte nord par la partie sud les bâtiments peuvent cependant mouil-
de la presqu’île des Thyniens. ler à Scutari , dont le port était autrefois
très-fréquenté , mais qui a été comblé
GOLFE d’ASTACUS OU DE MCOHÉDIB. pendant les guerres civiles. Pierre Gilles
en vit détruire les derniers vestiges,
Ce golfe, prenant son nom des villes lorsque la fille du sultan .Soliman fit
les plus importantes construites sur ses bâtir une mo.squée .sur la côte d’Asie.
bords ,
est appelé tantôt Olbianus de la On voit encore dans la mer quelques
ville d’Olbia(t), tantôt .^siacenus delà pierres qui ont appartenu à l’ancièn
villed’Astacus (2). môle, dont la construction avait pour
Plus tard , la ville deNicomédie ayant but d’arrêter les efforts du courant.
remplacé la ville d’Olbia , ce golfe prit
le nom de golfe de Nicomédie, qu’il a PORT CALPÉ.
conservé jusqu’à nos jours. La côte sud
de la presqu^le des ïhyniens se pro- La côte baignée parles eaux du Pont-
longe du nord-ouest au sud-est, depuis Euxin n’offre aucun abri aux navires de-
le cap de Chalcédoine jusqu'à la partie puis l’entrée du Bosphore jusqu’au port
la plus étrpile du golfe. A ce point, les Cal pé, situé près de la rivière de ce
terres se rapprochent, forment une nom. Étienne de Byzance nous apprend
sorte de détroit, qui, arrêtant l’impé- qu’il y avait également une ville de
tuosité des vagues , fait du golfe de Ni- Calpé; Xénophon (I) nous a fait une
comédie un vaste et tranquille port. description de ce port : il est ouvert
à l’abri d’un rocher escarpé qui s’a-
FORT HEBÆUS. vance dans la mer, et qui a vingt aunes
de haut à l’endroit le plus bas; et au-
Le cap de Chalcédoine, nommé aussi dessus un espace d’environ quatre cents
Héraeus, est bordé d’une quantité de ieds de large capable de loger dix mille
rochers. Au dedans de ce promontoire, ommes. Au-dessous est le port, vers
la mer forme un golfe, qui, à le voir, l’occident, avec une source qui ne tarit
semble être partout d’une égale profon- jamais et qui coule le long de la mer.
deur. Cependant il n’y a qu’autant Le cap qui forme le port Calpé s’a-
d’eau qu’il en faut pour couvrir le ter- baisse du côté de l’est, et la côte est
rain (3). Justinien fit réparer ce port plate et sans accident. Le fleuve San-
Héræus (4). 11 fit faire un nouveau port garius , qui se jette dans la mer un peu
dans le même endroit; comme l'ancien lus à l'est , servait aussi de port pour les
était exposé à la violence des vents et arques. Mais, en réalité, après le port
des tempêtes, il y remédia en faisant de Calpé, il n’y avait que celui d’Héraclée
jeter quantité de' caisses dans la mer, qui offrit un abri certain aux navires.
et il eleva par ce moyen deux môles Tels sont les principaux traits de la
jusqu’à la surface de l’eau, au-dessus géographie et de l’histoire d’un pays
desquels il posa des roches pour résister qui, à différentes époques, a appelé
à l'impétuosité des vagues. Ainsi il , rattention des peuples les plus civilisés
rendit ce port extrêmement sûr même de l’Europe et la convoitise des hordes
pendant Thiver et durant les plus- fu- incultes de l’Asie. De cette monarchie
rieuses tempêtes. bithynienne qui fut l’alliée des plus il-
lustres rois grecs, et dont la république
(i) nicla, id. ibid. romaine, à l’époque de sa puissance,
{») Slrabon, liv. X.Il,p. 563. envia l’héritage, il ne reste pas un
(3) DémcMiii. de Billiytiie , liv. IV. apud mouument qui puisse faire juger quels
SIeplianuin ByzanI, verbo ’Hpata.
(4) Proro|ie, De JEtii finis, ïà\. i"ch.XI. (i) Kip. Cyri,, liv. VI, ch. IV.
,

60 L’UNIVERS.
principes avaient dirigé les artistes de Neptune, fonda une ville
fut déclaré Pis de
ce pays. Il n’est pas probable que le <àlaquelle il donna son nom , et le goliè
style de l’architecture phrygienne , dont lui-méme prit le nom de la ville. Le.s
on retrouve quelques exemples, ait été Mégariens arrivèrent en Asie vers le
pratiqué long^mps par les Bithyniens conimencement de la dix-septième olym-
qui, voisins des côtes de la mer, et en piade, c’est à-dire sept cent douze ans
relations constantes avec les colonies avant J.-C. Memnon (I) rapporte le
grecques, durent suivre dans leurs arts passage suivant « Astaensétait habitée
:

rimpre.ssion que donnait aux peuples par une colonie de Mégariens au com-
d’Asie le génie hellénique. mencement de la dix-septième olym-
Tous les monuments de l’antiquité piade; ils donnèrent à la ville le nom
que l’on rencontre en Bithvnie sont de d’Astacus pour obéir à l’oracle, en mé-
l’époque romaine. Presque'tout ce que moire d’un certain Astacus, l’un des
les princes byzantins avaient bâti aiec Spartes habitant de Thèbes. » Si en effet
une rapidité qui témoignait plutôt du la ville d’Astacus fut détruite par Lvsi-
désir de. jouir vite que de faire des maque,elle ne dura que pendant iine
choses durables, a été anéanti par ériode de quatre cents ans, et les
suite des guerres, des tremblements tie abitants furent transportés à Nico-
terre et des renouvellements qu’a mo- inédie par le fondateur de cette nouvelle
tivés une domination nouvelle. Les ville (2). l.a prospéritéde la colonie nais-
débris épars de ces temps reculés, de- sante ne tarda pas à porter ombrage aux
venus plus rares de jour en jour, acquiè- chefs indigènes, qui attaquèrent et sou-
rent encore plus de prix aux yeux de mirent les nouveaux colons. Dédal-
l’historien qui les conserve avec respect, sès, le chef de la dynastie bithynienne,
comme les derniers témoins d’une bril- incorpora dans ses États les deux villes
lante époque. Les contrées moins favo- grecques, et Astacus tomba sous les
risées de la naturel dont les sites sau- coups de Lysimaque pendant la guerre
vages, héri.ssés de rochers, ont clé que ce prince livra à Zipoetès. Cet évé-
dédaignés par les populations modernes, nement doit être placé entre 328 et 324
nous offriront une plus ample moisson av. J .-C., cette dernière date étant celle
d'antiijuités; mais nous avons cru de- de la mort de Lysimaque. l.e succe.s-
voir recueillir scrupuleusement les mo- seur de Zipoetès, Nicomede L'', appela
numents byzantins de Bithynie ,
qui dans la nouvelle capitale qu'il venait
ne brillent' paspar la perfection du de fonder les débris de la population
style, mais qui se rattachent par des d’Astacus; ce qui n’empécha pas cette
liens précieux à notre histoire nationale. ville oe se relever en partie de ses ruines,
tout en laissant à Nicomédie la supré-
CHAPITRE IV. matie qu’elle avait conquise.
Pausanias (3), en décrivant les objets
NICOMÉniF. MÉTROPOLE. d'art conservés dans l’enceinte d’O-
ASTACllS. OLBIA. lympie, mentionne une statue d’ivoire
de Nicomède 1", roi de Bithynie « qui
Lorsque les premiers colons grecs a donné son nom à la plus grande ville
arrivèrent sur les côtes d’Asie, ils choi- de ce royaume, car Nicomédie s’appelait
sirent le.s sites les plus favorables pour anciennement Astacus ».
le développement ilu commerce et de
C’est du moins l’opinion de Strabon;
l’agriculture. Les Mégariens remontè- mais il n’en est pas moins vrai que
rent la Propontide et s'établirent au longtemps après cette époque Astacus
fond d’un vaste golfe situé à l’entrée du est mentionnée par plusieurs auteurs

Bosphore de Thrace. comme existant sur le rivage du golfe


Astacène concurremment avec Kico-
ASTACUS. médic; ce fait est facile à expliquer en

Tous ces lieux étaient alors sans nom ; (r) Meinuon apiid Pholiiim, cli. XXI.
lechef de la colonie, nommé Astacus, fils (a) Strabon, XII, 563.
d’Olbia, qui en sa qualité de navigateur (3) Liv. V, cb. la.
ASIE MINEURE. 61

disant qu’Astacus s’est relevée de ses de Nicomédie qu’une seule et même


ruines après la mort de Lysimaque. ville. Ptolémée (1) fait aussi une dis-
Du temps de Constantin Porphyro- tinction entre Astacus et Olbia. Nous
génète, Astacus est mentionnée parmi devons en conclure que, malgré les
les villes encore existantes: I" Nico- assertions contraires des historiens ro-
médie métropole...; 4“ Astacus. Pompo- mains , il y eut dans le golfe Astacène
iiius Mêla, après avoir décrit le polie de trois villes qui chacune à son tour ac-
Cius, poursuit en ces termes; » L’autre quirent une certaine renommée et dont
golfe, qu’on appelle Olbianns, porte sur les populations vinrent se fondre dans
son promontoire un temple de Neptune, celle de Nicomédie qui resta seule en
et dans son enfoncement Astacus, fon- possession de donner son nom au vaste
dée par les Mégariens. » Ce promontoire golfe dont elle occupe l’extrémité.
est le cap Posidium, aujourd'hui Botiz Le cap Posidium formait la pointe
bouroun (lecap de la Glace), ainsi appelé sud du golfe Astacène; le cap Acritas
non pas parce qu’il y fait plus froid formait la pointe nord : c’est là que
que dan.s le voisinage, mais parce que commence le. Bosphore. Cec.ip s’appelle
c'est en ce lieu qu’on emharqiiait pour aujourd’hui Fanar Baghtchési (le fanal
Constantinople les provisions de neige re- du Jardin); il y a un petit phare pour
cueillies dans l’Olympe; c’est donc dans signaler l’entrée du golfe.
le voisinage de ce cap qu’il faut chercher
remplacement encore inconnu de l’an- ISICOMÉDIE.
cienne Astacus, et sur celte côte aucune
localité ne parait avoir mieux convenu Le titre de fondateur d’une ville
à l’assiette d’une ville antique que le était tellement recherché que le pre-
site de Kara Moursal. mier soin d’un prince vainqueur ou
puissant était de supprimer le nom des
OLBIA. villes déjà existantes et de le remplacer
par le sien propre. Le même sort est
Une autre ville du nom d’Olhia fut arrivé à Nicomédie, fondée parle Thrace
également fondée par les Mégariens; Zipœtès, père de Nicomède. Ce der.
elle prit son nom de la mère de leur
nier prince, avant de faire une se-
rhei, et le golfe fut indifféremment dé- conde dédicace de ia nouvelle capi-
signe par les Grecs sous les noms de tale de son royaume, offrit un sacrifice
golfe d’OIbia ou d’Astacus. L’examen iour se rendre les dieux favorables, et
attentif de ces côtes ne saurait conduire fes prêtres lui annoncèrent, d’après les
à reconnaître le site de la ville; car ce présages des victimes, que la ville dont
golfe attira, pendant tout le cours de ilallait jeter les fondements serait une
l’empire byzantin, une population nom- des plus grandes et des plus florissantes
breuse, et un nombre considérable de de l’Asie, et que la durée en serait
villes, de forteresses et de châteaux cou-
éternelle (2). Une statue d’ivoire, repré-
vrirent ses rivages. sentant Nicomède, fut élevée sur la place
Scylax ne fait aucune mention d’As- principale; c’est cette même statue que
tacus et ne parle que de la ville d’OIbia Trajan transporta à Rome (3).
et du golfe CIbianus. Ou peut inférer
Suivant l’usage presque général dans
des documents épars qui nous restent l’antiquité de placer les villes sur deg
,
sur ces deux cités qu’Astacus , fondée hauteurs, Nicomédie fut bâtie sur une
par les Mégariens, vit bientôt sa popu- des collines qui entourent le golfe.
lation s’augmenter par l’arrivée de co-
On voit encore dans la partie la plus
lons athéniens qui se fondirent dans
élevée une suite de murailles flanquées
la population bithynienne en- allant
de tours, qui paraissent avoir appartenu
s’établir à Nicomédie.
à l'ancienne cité, et qui plus tard ser-
Ammien Marcellin (1) est du nombre virent d’acropole à la ville bithynienne,
des historiens qui ne font d’Astacus et
(t) I.iv. V, ch. 1 .

(i) Liv. XX U et Ticlir’l PoHio in Hist. (i) Libaniiis, 1. II.


A"g. (.X) Pausaiiias, lib. T, ch. 12.

ogle
,

62 L’UMVKRS.
lorsqu’elle fut arrivée an plus haut degré Près des égouts et dans le terrain qui
de prospérité. Une grande portion de est occupé aujourd'hui par l’arsenal , ou
ces murailles plus de deux
s’élève à voit les débrisd’un môle qui, semblable à
mètres au-dessus du l.es tours,
sol. celui de Pouzzoles, était formé d’arcades
demi-circulaires, sont construites en comme un pont. Cette invention des
pierres de petit appareil , qui indiqueut Romains avait pour but de laisser un
évidemment un ouvrage romain; mais passage aux courants sous-marins qui
les soubassements sont formés d’é- entraînant avec eux du sable et du li-
normes blocs de pierre calcaire, restes mon , auraient bientôt comblé les ports
de la construction primitive. Ces mu exposés à leur action. Ce môle était bâti
railles descendent dans l’intérieur de de briques et couronné de larges assises
la ville moderne. On les reconnaît fa- de pierre. Les piles des arclies sufG-
cilement au milieu des maisons; Nico- saieut pour rompre l’impéluositc des
médie étant fondée sur une colline de vagues. Les débris de cette construction
de grès, elles ne peuvent se confondre sont encore baignés par les eaux de la
avec les roches naturelles. mer; mais la portion la plus considé-
F.n descendant du côté ouest de la rable se trouve au milieu d’un terrain
colline principale, les murailles se per- qui n’existait pas du temps de l’an-
dent bientôt au milieu des jardins et cienne Nicomedie. En effet, le golfe
des groupes de maisons. Cependant, de d’Astacus est soumis aux mêmes lois
distance en distance, on remarque des que tous les autres golfes qui commu-
murs de soutènement construits en niquent avec des plaines. Des atterris-
grands blocs , qui formaient sans doute sements considérables ont été formés
de magnifinues terrasses sur lesquelles par les eaux des torrents, qui ont charrié
étaient situées les habitations. Le der- les terres sur lesquelles sout bâtis
nier mur de ce genre est au pied de la maintenant les arsenaux de la ville
colline de l’ouest. 11 était à cette époque turque.
situé au bord de la mer; il est bâti de Non loin du môle, et sur la der-
briques , etsoutenu , de trois mètres en nière terrasse, se trouve une construc-
trois mètres ,
par de grands contre-forls tion dont la destination n’est pas facile
de pierre, entre lesquels s’ouvraient à expliquer. C’est une plate-forme dont
les égouts, qui étaient aussi au bord de l’élévation varie de cinq à deux mètres,
la nier. Ces égouts sont encore en par- sur la pente du terrain. Elle est bâtie
fait état de conservation
, et annoncent en grands blocs de pierre, appareillés
les débris d’une opulente et vaste cité. avec le plus grand soin, et forme un
Ce sont de grands canaux dans lesquels carré de vingt et un mètres cinquante
un homme peut marcher debout. Ils centimètres de côté , sur trois desquels
pénètrent horizontalement dans l’inté- sont placés des avant-corps carrés. On
rieur des terres. On conçoit, pour lu ne voit aucune trace de porte ni d'es-
ville de Nicomédie, la nécessité d’avoir calier autour de ce massif qui est assez
eu des égouts nombreux et bien entre- bien conservé. Le couronnement est
tenus. Située sur la pente d’une colline formé de grosses pierres ponant une
rapide, sur un terrain très-ondulé, elle moulure et percées d'un trou carré,
eût été exposée aux ravages des eaux comme si elles avaient dû supporter
pluviales, comme on le remarque au- une grille. Sa situation dominant la
jourd’hui dans la ville moderne. baie conviendrait beaucoup à un temple;
Par la seule observation de ses mu- mais ce terre-plein paraît avoir été
railles et des rares débris de l’ancienne primitivement inaccessible de tous côtés.
ville, on peut rapporter les ruines de Ni- Etait-ce le piédestal de quelque colosse
comédie à trois époques différentes, l’é- ou de quelque trophée, c’est ce qu’il
poque de la Bithynie indépendante, l’é- est impossible de décider.
poque romaine et l’époque byzantine. Ni- La ville de Nicomédie fut richement
comédie ne resta pas longtemps au haut dotée par les rois de Bithynie (J). Nico-
de la colline; ses habitants se portèrent
naturellement vers la mer où les appe- (i) Animieii Marrrllin lui dotiiie le litre
laient le commerce et la navigation. de mère des villes de riilliyiiie (liv. XVII,
ASIE MIM'.URE. 63

mède l’orna de monuments somptueux qui avait reçu des embellissements con-
et l’éclatde sa cour attira dans ses Etats sidérables, et l'on voit dans ses lettres
non-seulement les princes ses voisins, à l’empereur (jtielle était sa sollicitude
mais séduisit le plus illustre des Ro- pour le bien-être de la province qu’il
mains, qui dut regretter plus d’une fois administrait. Parmi les projets de tra-
le trop long séjourqu’i 1 fit chez N icomède. vaux publics que le préteur de Bithynie
Les empereurs romains , maîtres de .soumettait à Trajan, il en est un qui est
la Bithynie, traitèrent les habitants exposé en détail dans une de ses lettres
plutôt en alliés qu’en peuples conquis. à l’empereur (1 ). Pline songeait à joindre
Des routes somptueuses furent ou- à la mer par un canal le lac de Sabandja,
vertes dans toutes les directions , des éloigné de Nicomédie d’une distance
ports furent creusés , des canaux même d’environ trente kilomètres; d’autre
entrepris pour mettre les provinces part ce lac aurait pu être Joint au fleuve
en rapport direct avec les villes mari- Sangarius, et la navigation aurait pu se
times. L’exploitation des forêts qui faire directement entre la mer Noire et
couvraient la Bithynie fut un des points le Nicomédie sans avoir à passer
golfe de
qui attirèrent le plus l’attention des le Bosphore. Le chemin était abrégé de
préteurs. Le luxe des constructions tout le circuit de la presqu'île des Thy-
commençait à se répandre dans Rome, niens. Ce projet avait reçu de la part
et l’Europe ne suffisait plus à fournir d’un roi de Bithynie un commencement
les matériaux précieux dont les patri- d’exécution ; mais il parait, malgré l’ap-
ciens embellissaient leurs riches villas. probation que Trajan envoie à Pline (2),
L’île de Proconnèse offrait une mine qu’aucun travail ne fut exécuté.
inépuisable de marbre blanc; mais la Pendant que Pline visitait quelnues
passion des roches précieuses et rares villes de son gouvernement, un violent
augmentait à mesure qu’elle se trouvait incendie éclata à Nicomédie et détruisit
satisfaite. Les arsenaux de PJicomédie, non-seulement plusieurs maisons par-
riches en matières premières, fournis- ticulières, mais encore deux édiuces
saient des navires qui transportaient publics, le temple d’isis et la Gérousie
jusqu’en marbres de prix , les
Italie les ou palais du sénat. A cette occasion
jaspes colorés et les métaux qui ser- Pline proposé à Tïajan d’établir une
vaient pour la décoration. IN'icomédie communauté de surveillants pour pré-
proGtait, pour ses constructions, du venir les incendies; mais l’empereur,
voisinage de tant de carrières magni- auquel les conférences des chrétiens
Gques le mont Dindymène de Cyzique
; étaient déjà suspectes, refuse l’autori-
lui fournissait des granits, la vallée du sation, en faisant remarquer combien
Sangarius de» jaspes, les terrains vol- cette province à déjà été troublée par
caniques de Lynissa des matériaux plus des sociétés de ce genre (3). En effet,
grossiers, mais non moins solides. I.a à peine les premiers chrétiens eu-
pierre calcaire employée dans les con- rent-ils prêché la doctrine du Christ
structions était tirée des montagnes qui dans ces contrées, que de nombreux
sont en face, de l’autre côté du golfe, adeptes se réunirent à eux. Pline, qui
car le sol de la ville et les environs ne résidait à Nicomédie, usa avec modé-
sont composés que de grès. ration du pouvoir que lui donnait l’em-
Pline, nommé préteur de Bithynie pereur pour poursuivre les sectateurs
sous le règne de Trajan , parle avec les de la nouvelle doctrine.
plus grands éloges de Nicomédie (1), Il mentionne dans ses lettres les
bains , les aqueducs les forums et les
,

ch. XIII), et Pline l’appelle la ville illustre


temples qu’elle renfermait. C’est à cette
(liv. V, ta fine). époque que Nicomédie fut ravagée par
Lorsque la Bithynie fut réduite eu le terrible incendie qui détruisit ses
(()
province romaine, Nicomédie devint le siège monuments publics. Soit par flatterie,
des gouverneurs, dont quelques-uns lui pro-
curèreut de grands avantages. Pline l'orna (i) Pline le Jeune, liv. X, let. L.
d’une place publique et y construisit uu (a) Il)id., iel, LI.
aqueduc. Lettres i6, 4o, 41, 5o. (3) Plin. liv. X, letl. XLII, XLIII.
64 L’UNIVERS.
soit par reconnaissance, cVtait un Dioclétien ,
qui songeait déjà sérieuse-
usage répandu dans toutes les villes ment à créer en Orient une seconde
de l’Asie Mineure d'élever des temples métropole; mais l’activité qu’il dé-
en l’honneur des empereurs. Nico- ploya pour augmenter et emmllir cette
médie obéit au mouvement général; ville, se changea bientôt en vexations,
mais le sénat, pour donner plus de que sa cupidité rendait encore plus in-
prix à une pareille faveur, ne rac- tolérables. Laetance s’est plu à recueillir
cordait qu’avec une extrême réserve. tous les actes odieux reprochés à Dio-
Aussi Dion (1) fait- il remarquer comme clétien à cause de son goût désordonné
une preuve du grand crédit de Soater, pour des constructions faites sans but
natif de Nicomédie et favori de Com- et sans projet arrêté; car chaque jour
mode , la permission qu’il obtint pour il donnait l'ordre de démolir des édi-
sa ville natale de faire élever un temple fices construits ou à peine achevés pour
à l’empereur, et de fonder des jeux et les remplacer par d'autres. I.e goût des
des combats en son honneur. Sur un jeux du cirque s’était répandu au point
morceau de frise richement orné, on que pas une ville ne voulait être privée
lit encore quelques lettres qui semblent de cette jouissance. Dioclétien fit bâtir
être la fin du mot Antonimjs. Il serait un hippodrome somptueux qui n’existe
possible que ce fût un débris du temple plus de nos jours, parce que de tout
de Commode. Ce prince a reçu, en ef- temps celte ville ayant été florissante ,

fet , dans plusieurs capitales de l’empire les matériaux de ‘marbre des monu-
les bonneurs divins. ments furent taillés a nouveau pour
Dans la lutte qui s’engagea entre être employés dans d'autres édifices.
.Septime-Sévère et Niger, la ville prit Un hôtel des monnaies, un arsenal,
parti pour le premier. Elle resta tou- des fabriques d'armes, des palais pour
jours fidèle à rempereur, et parmi les sa femtne et pour sa fille, furent élevés
monuments de son règne on trouve par ses ordres, et les habitants, ap-
une portion d’inscription qui doit avoir pelés par corvée, travaillaient à leurs
appartenu à une statue élevée en l’hon- frais à ces constructions gigantesques,
neur ce prince par ordre de son fils
(le qui ne s’élevaient qu’aux dépens des
Caracalla; elle est gravée sur un pié- nabitations de la ville. Tous ces édi-
destal dont la partie inférieure manque; fices, construits à la hâte, ne résistèrent
mais on peut la restituer d’après une pas à l'effort des siècles. 11 est même
inscription identique qui existe dans les probable que, pour la plupart, ils ne
ruines de Synnada. Ces monumentssont furent pas achevés. Dioclétien, en
postérieurs à la prise de Ctésiphon par quittant la résidence de Nicomédie,
Sévère. coupa court à une fortune aussi im-
prévue. La cérémonie de son abdication
A 1.1 bonne Fortune, la ville (honore)
l’enipn enr César Mare Aiircle Anionin An- eut lieu l’an 305 de J.-C., dans la grande
gmte, pirnx, sébasie, la ii' année de .sa
plaine située à l’est de Nicomédie. Il
pniss.inee tribnnilienne,
consul, sons reni- monta immédiatement en litière, et se
ppiTiir César .SepiimeSévcre, pieux, Perlinax, retira à Salone pour v finir ses jours.
auguste , vainqueur de l’.Arabie , de l'Adia- Ce fut ,î Nicomédie, en 30:5, que
liéne, des Parlhcs , très-puissant et nuiitre commença la persécution contre les
de la terre et de la mer. chrétiens. Galcrius vint trouver l’em-
Cette inscription est de l’an 202 de pereur dans celte ville, et obtint, par
notre ère, l’année du premier consulat ses instances, que les moyens les plus
de Caracalla, et la onzième depuis que rigoureux seraient mis en usage pour
son père l’avait as.'ocié à l’empire. forcer les fidèles à abandonner leur foi.
Héliogabale (218) partant d’Antioche L’église cathédrale fut le premier édi-
fice qui supporta la fureur du peuple :
pour se rendre Home s’arrêta à N’i-
,i

comédie, où il passa l’hiver qui suivit on enfonça les portes, on livra au


son élection. piljage tous les meubles et les livres
qu'il contenait, et peu s’en fallut qu’il
Nicomédie fut le séjour favori de
ne fût incendié; la crainte de voir le feu
(i) In Commodo. se propager au delà de l’enceinte de
ASIK MINEURE. 6.5

rédiUce sacre put seule empêcher l’em- composèrent des poèmes pour chanter
pereur d’exécuter son dessein. L’évêque les derniers jours de Nicomédie.
saint Authyme eut la tête tranchée. On Libanius, dans sa Monodie, écrite
trouve dans une grecque de la
église vers l’an 354 (1), chante ainsi la ruine
Mysie une que nous rap-
inscription de Nicomédie : « INicomédie , naguère
porterons quandnous examinerons encore une ville, mais aujourd'hui
cette province, et dans laquelle est rentrée dans la poussière, doit être
mentionné un évêque du même nom pleurée par moi en silence. Tant d’édi-
qui administrait le diocèse de Scaman- fices publics et privés qui faisaient l’or-
dria. nement de la ville croulèrent les uns
Engagée dans la guerre entre les Ro- sur les autres! depuis la citadelle jus-
mains et les Perses, iNicomédie souffrit qu'aux jardins, tout s’abîma; les pré-
des maux inouïs lorsque les derniers toires et les tribunaux , la multitude de
vinrent assiéger Clialcédoine (1). Quel- temples, la masse des thermes, le magni-
ques années plus tard , les Goths , arri- fique palais, et le théâtre, qui suffisait
vant par le canal du Bosphore, s’em- pour illustrer la ville.
parèrent de Clialcédoine (:!), et cette « Le soleil était à peine arrivé à son
conquête inattendue leur fournit des midi. A ce moment les dieux gardiens de
armes et des provisions de toute es- la villeavaient abandonné les temples,
pèce. De là ils marchent sur JNicomé- et sombrait comme un navire
la ville
die,et, guidés par un transfuge, ils sans pilote; les murs tombaient sur les
parviennent à se rendre maîtres de la murs, les colonnes sur les colonnes, les
place. Tout ce que cette ville renfermait toits sur les toits, les fondements même
de richesses tomba en leur pouvoir; les étaient détruits; le théâtre s’écroula
monuments publics furent livrés aux le premier avec fracas. Alors l’incendie
flammes, et ce que le feu ne détruisit commence; les toitures propagent les
ias fut rasé quelque temps après, flammes le Cirque lui-même, plus solide
;

Ïorsque les barbares se trouvèrent obli- que les murs de Babylone, est détruit;
gés de lever le siège de Cyzique. les animaux affamés errent à l’aventure;
Cependant tous ces désastres étaient les portiques, les musées le temple des ,

facilement réparés; car, malgré les Grâces et des Nymphes et le grand bain
expressions exagérées des histbrieus, qui portait le nom de l’empereur (2)
il esc probable que les villes dont ils tous ces édifices disparaissent, et le
mentionnent la destruction n’étaient peuple au milieu de ces désastres erre
ias complètement ruinées; mais lorsque comme des fantômes. »
fes phénomènes naturels se joignirent à La relationd’Ammien Marcellin, dans
tant d’invasions et de revers, N icomédie sa description du tremblement de terre
vit sa fin approcher, et tout le luxe de qu’éprouva Nicomédie, nous fait con-
ses édifices disparut en un seul jour, naître un grand nombre d’édifices qui
anéanti par un terrible tremblement de seraientignoréssans lui. « Dansces jours
terre. En examinant la nature de la de désolation, dit-il, d’horribles tremble-
contrée, on est d’autant plus étonné ments de terre ont ravagé la Macédoine,
de voir qu’elle ait souffert de si vio- l’Asie et le Pont, et par leurs secousses
lentes secousses, que rien, dans ses répétées ont anéanti un grand nombre
environs, ne décèle une grande force de villes et de montagnes. Et au milieu
des feux souterrains, à peine si l’on de tant d’affreuses calamités, nous de-
voit près de la mer quelques affleure- vons rappeler la ruine de Nicomédie,
ments de terrains volcaniques. Ce fut métropole de la Bithynie , dont je vais
dans le quatrième siècle que la ville eut donner un vrai et succinct récit :

à souffrir les plus rudes atteintes; tous « Le 24 août, à la pointe du jour,


les écrivains du temps ont parlé de d’épais nuages s’étant rassemblés, cou-
cette catastrophe dans les termes les vrirent la surface du ciel, et la lumière
plus lamentables; Libanius et Ephrem
(i) l.lbanii Monudia de Nieomedia, in
(i) Nicéphore Calliste, Vit. oper. ed. Moreli., II, 1675.
(2} Animirii Marcellin, liv. XXII, rli. IX. (») Sans doute les thermes d’Aotonin,
j" UvraUon. (Asie Minekbk.) T. II. 5
LUNIVERS.
du soleil ,
disparut au point qu’on ne Ce ne
fut guère que sous le règne de
distinguait pas les objets les plus voi- Justinien, vers le milieu du sixième
sins; puis, connme si un dieu eût lancé siècle que JNicomédie vit renaître nue
,

lu foudre et excité les vents des quatre partie de sa prospérité passée (I). Pro-
l'oins du monde, on entendit le bruit cope s’étend avec complaisance sur les
efirayant des tempêtes et le fracas des nombreux monuments dont l’empereur
Ilots débordés ; à cela se joignirent des dota cette ville c’étaient encore des
;

tourbillons et des torrents de vapeurs bains, des aqueducs et des églises;


enflammées, avec d’affreux tremble- mais aucun de ces édiflees n’a subsisté
ments de terre qui renversèrent de fond jusqu’à nous, et nous devons cliercher
en comble et la ville et les faubourgs. au milieu des jardins de la ville turque
La plupart des maisons qui se trouvè- les débris d’une cité qui fut si puis-
rent sur le penchant des collines tom- sante.
bèrent les unes sur les autres , et les .Sous le rapport de l'antiquité, on
échos portèrent de tous côtés le bruit ne saurait espérer faire de grandes dé-
de cet horrible désastre. Les sommets couvertes dans une ville qui a supporté
des montagnes
renvoyaient les cris de si déplorables catastrophes. Il ne
plaintifs de ceux qui cherchaient leurs reste plus rien de ces temples, de ces
épouses, leurs enfants et leurs proches; ues si nombreux. A l’orient de
enfin , longtemps avant la troisième
heure du jour, les ténèbres étant dis-
ra e, vers le quartier appelé Zeï-
toun, MahaUé-si, et dans le lieu
sipées et l’air devenu plus serein, on nommé lmbaher,au milieu des terrains
découvrit toute l'étendue de ces ra- du cimetière juif, se trouvent les ruines
vages. d'une grande citerne qui fournissait de
« Quelques malheureux accablés par
, l’eau à l’ancienne ville. Elle est com-
les décombres, périrent écrasés; d’au- posée de trente six piliers port.mt des
tres, ensevelis Jusqu’aux épaules, expi- arcades surmontées de voûtes en pen-
rèrent faute de secours; ceux-ci se trou- dentifs. Toute la construction est de
vèrent susp>-ndus à de hautes poutres briques les impostes seules sont d’une
:

sur lesquelles ils étaient tombés; on espèce de grès volcanique. La surface


vit alors confondus les cadavres d’un de cette citerne est de deux cent cin-
grand nombre d’habitants que le même quante mètres carrés; elle contenait
coup avait détruiis; quelques-uns mou- quinze cents mètres cubes d’eau. Pline
rurent de crainte et de disette dans avait trouvé une source considérable
leurs maisons ruinées. Ce fut ainsi que qu’il proposMit à l’empereur d’utiliser
termina misérablement ses jours Aris- pour l’usage des liabitants, en la con-
teiiète, qui avait recherché la place de duisant à la ville au moyen d’un ou-
vicaire du diocèse créé par Constance vrage voûté (arcuato apere), et il
pour honorer la piété de sa femme Ku- tenait particuliérement à maintenir le
sébie On aurait pu sauver une niveau de la source, afin que les quar-
grande partie des temples, des mai- tiers élevés pussent en profiter égale-
sons et des habitants, si l'ardeur des ment. Il proposait, pour cela, de res-
flammes, qui se répandirent aussitôt, taurer un aqueduc qui avait coûté aux
n’eût pas , pendant cinquante jours et habitants trois millions trois cent vingt-
cinquante nuits, achevé de ruiner neuf inille sesterces (G44,993 francs),
tont (1). » et qui étaitresté imparfait ('ij. On ne voit
C’est à cette époque que tout ce qui plus de traces de ce monument ; niais la
restaitde l'art ancien dans la ville fut position de cette citerne, à mi-côte,
entièrement détruit. On pourrait dire donne lieu de penser qu’elle a reçu les
que Nicomédie renferme encore les eaux de la source aujourd'hui perdue.
preuves de ce tremblement de terre; L’intérieur était revêtu d’un enduit
car ses rues et ses cimetières sont jon- composé de trois couches différentes :

chés de colonnes, de débris d’archi- la première, appliquée immédiatement


traves et de fragments informes.

(() Procope, De Ærfi/., liv. 'V.

(i) Amm. Marcell., lib. XVII, cap. VII. {%) F.f>hl. XIV, lib. X.
, ,

ASIK MliSETIRF., 67

sur les briques , était un bloeage com- occupait. Elle est toujours une des villes
posé de chaux et de ciment la deuxièuie, ; les plus importantes de l’Asie Mineure;
un mélange de charbon pilé et de chaux ;
sa population peut être évaluée à 30,000
et la troisième était un stuc fort dur, âmes, reparties de la manière suivante :

formé de pierres pilées, de chaux et Turcs 2,500 familles.


d’huile. Grecs 1,200 frf.
C’est de ce lieu, qui domine une vallée Arméniens 800 frf.
rofonde, qu’on jouit du plus beau coup Juifs 500 frf.
’oeil de la ville et du golfe. Les mina- Mais on sait combien il est difficile
rets qui s’élèvent au milieu des niasses d’obtenir des ren.seignements exacts sur
de verdure, et les nombreux jardins de la population réelle des villes musul-
Nicomédie , lui donnent cet aspect de manes; car tout le monde, les gouver-
fraîcheur et de richesse particulier aux neurs comme les habitants, ont intérêt
villes de Bithynie. à en dis.siinuler le chiffre Quelque con-
Après avoir suivi la fortune de la ca- fiance que l’on inspire aux rayas, ils
pitale de l'empire d’Orient, Nicomédie croiront toujours utile de diminuer le
tomba entre les mains des Turcs en l’an nombre de leurs coreligionnaires parce .

727 de l’hégire, ou 1326 de notre ère, que le karatch ou capitation étant établi
après les efforts inutiles que fit Ka- par tête, et recueilli par les tchorbadji
loioannès, frère de Marie Paléologue, ou primatsde chaque nation, on parvient
pour défendre cette place. Après la ainsi, en divisant l’impôt sur un plus
prise de Constantinople par les Latins, grand nombre de têtes, à en alléger le
les princes Comnènes vinrent résider à poids, et les gouverneurs devant re-
Nicomédie. mettre au trésor le montant des impôts
Presque toutes les églises furent con- établis suriinnomhredonnéd'liahitanis,
verties en mosquées par le sultan Orkbau. sont enclins à donner un chifre moindre
Néanmoins, Nicomédie conserva tou- our qu'il reste une partie notable de
jours dans l’Eglise grecque les privilèges f impôt perçu, dans leurs caisses.
et l'importance d’un siège épiscopal ; et Le principal commerce de Nico-
dans les grandes fêtes de l’Eglise de médie est le bois et le sel. On a utilisé
Constantinople , l’évéque de Nicomédie les vastes marais qui sont au fond du
marche à côté de celui de Nicée immé- , golfe, pour établir des salines qui sont
diatement après le patriarche. On con- d'un grand produit. La fabrication du
serve dans l’église de Nicomédie plu- sel est entre les mains des particuliers ;
sieurs reliques, parmi lesquelles on le gouvernement se réserve la dîme do
remarque le bras de saint Basile ren- sel fabriqué I.e commerce de bois est
fermé dans une châsse d'argent, qui a libre, à la charge de vendre au gouver-
la forme d’un bras et qui est richement nement de choix qui
les échantillons
ornée de rubis et de perles. peuvent être iitilesà la marine. Mais cette
La moderne Nicomédie est appelée liberté est chèrement achetée par les
par les Turcs Isnikmid par suite de charges qui pèsent sur les habitants; car
cette corruption de langage qui a altéré les Rayas comme les Turcs qui s’occu- ,

les noms des anciennes cités. Isnikmid pent du commerce des bois, doivent four-
n’est qu'une portion de ces mots grecs : nir en corvées les ouvriers nécessaires au
e!ç Nizo[jn5osiav. service de la marine. Le gouverriemeùt
Le grand vizir Koupruli a fait établir alloue une journée de cinq piastres pour
à Nicomédie des arsenaux maritimes qui les ouvriers de ces chantiers; mais cette
ont longtemps fourni les galères et les somme est rarement payée intégrale-
caravelles les plus estimée- de (ionstan- ment et nul n’oserait là réclamer du
,

tinople. Tous les armements importants gouverneur. Les Arméniens se livrent


se font à Constantinople, mais on cons- volontiers à la fabrication du maroquin,
truit encore à Nicomédie quelques bâ- qui s’exporte à Constantinople.
timents de guerre. Cette ville doit à son La ville moderne de Nicomédie est
heureuse position, à son voisinage des composée de vingt-trois quartiers, dont
forêts, et à l’activité de ses habitants, dix-neuf sont habités par les Turcs, trois
de n’avoir pas déchu du rang qu’elle par les chrétiens et un par les juifs.
6 .
,

C8 L’UNI VERS.
plus ancienne mosquée était au-
La cadence du style turc primitif date
trefoisune église grecque qui fut con- du règne du sultan Osman, qui envoya
sacrée par le sultan Orkhan au culte de en Italie des artistes pour étudier les
rislain. Le plus grand temple musulman monuments de l’Occident c’était l’é- :

a été bAti par Pertew pacha , grand vizir poque où l’école du Bernin était à son
du sultan Soliman le Grand, et qui resta apogée.
pendant sept ans à Mcomédie comme A leur retour, ils introduisirent dans
gouverneur. Cette mosquée est près du les constructions les modèles d’un art
port à l’entrée de l'arsenal Sinam , qui
: italien déjà dégénéré , et encore abâtardi
en fut l’architecte, imita dans de moin- en passant dans des mains qui ne le
dres proportions la mosquée que le comprenaient pas. Le faible reflet de
sultan faisait bâtir à la même époque à l’art des Arabes fut totalement éclipsé,
Constantinople, et qui porte le nom de et l’art des Turcs tomba au degré où
Soliman. Le même areliitecte construisit nous le voyous aujourd’hui.
des bains et un caravanséraï. Ces mo-
numents, en rapport avec le commerce CONSTITUTION DU SOL AUX SNVIBONS
et la population de la ville, n’offrent DE NICOMÉDIE.
cependant rien de remarquable comme
œuvre d’art. Il n’y a plus de traces du Les collines sur lesquelles est bâtie
magnifique palais que le sultan Mou- de Nicomédie sont un embran-
la ville
rad IV Gt bâtir h Mcomédie, et qui était chement de la chaîne qui forme la côte
entouré de jardins splendides. Les nord du golfe et dont le mont Maltépé
palais que les premiers sultans firent est le jioint culminant; au nord elles se
construire en Asie Mineure, celui de rattachent au mont Sophon ou de Sa-
Broussa et celui de Magiipsiedu Si vins, bandja.
ne sont plus que des amas de décombres. Le terrain calcaire bleu qui constitue
L'arsenal impérial d'où sortirent Jadis le sol de Scutari cesse bientôt pour faire
les vaillantes galères qui tinrent en place à des roches à base de quartz, et
échec les marines de Gênes et de Ve- le grès rouge finit par dominer. Cette
nise, aujourd’hui désert et ruiné, ne nature de roche s’étend jusqu’au bassin
peut plus servir à la construction des du Sangarius. Dans riiitérieur de la
Sâtiments d’un fort tonnage; car les at- ville, il se présente sous la forme de
terrissements formés peu à peu au fond stratifications bien distinctes inclinées
du golfe. Ont comblé la darse et rendu de 30 degrés à l’est, les couches ont
le mouillage impraticable pour les grands environ deux mètres d’épaisseur. Elles
vaisseaux. sont séparées par des lits de cailloux de
Si les ruines de Nicomédie , exami- quartz et de jaspe qui dans la partie su-
nées en détail, ne sont plus pour périeure de la colline ont à peine la
l’antiquaire qu’un souvenir vague et grosseur d’un pois, et en descendant les
confus d’une civilisation effacée; si l’ar- couches intercalaires et les cailloux aug-
tiste ne trouve rien qu’un sentiment mentent d’épaisseur, de sorte qu'à Ta
pittoresque dans les constructions éle- base de la colline elles forment avec la
vées par les Osmanlis, la nature s’y. roche mémeun poudingue à gros noyaux;
montre toujours vivace, m'ande et ma- bientôt le grès rouge disparaît et lé ter-
jestueuse ; les collines ombragées de té- rain est entièrement composé de cail-
réblnthes , les vigoureux et noirs cyprès loux.
qui entourent les demeures des morts La base du terrain des deux autres
les jardins verdoyants qui embellissent collines est également (le grès rouge;
chaque maison , donnent à la ville iin mais daus la partie supérieure il est
aspect général de richesse et de gaieté stratifié par un calcaire marneux à cas-
qui s’évanouit quand on entre dans sures conchoîdes d’une dé.>agrégation
l’intérieur. Les nombreux cimetières facile. Ces couches sont recouvertes par
placés près des mosquées renferment une véritable marne, qui s’étend indéfi-
quelques monuments qui datent de l’é- niment vers l’est. Nous avons donc ici
|Mque où l’art des 'Ûircs puisait ses l’origine du terrain de grès rouge qui
inspirations dans l’école araoe. La dé- forme une partie du sol de la province.
ASIE MINEURE. <)9

CHAPITRE V. ordinairement de quinze jours; ou pro-


fite de la saison des cerises; l’usage de
rÉlUPLE BU GOLFE DE NICOMEDIB. ce fruit aide, dit-on, singulièrement l’ac-
tion des eaux.
Pour entreprendre le périple du golfe Les coupoles qui couvrent le bain
de Nicomédie il faut retourner à
,
cette sont, dit-on, celles qui furent construites
ville et suivre la côte nord. Il est bien par l’impératrice Hélène. Non loin de
important pour les voyageurs qui s’oc- là sont quelques ruines qui apparte-
cupent de recherches d’antiquité de ne naient sans doute à l’hospice et au pa-
jamais traverser un ancien cimetière lais d’Hélène et de Constantin (i). C’est
sans examiner avec soin les pierres tu- à son retour de Jérusalem qu’Hélène
mulaires; car on peut presque toujours fit construire ces édifices sur l’empla-

y recueillir des inscriptions; les stèles cement de l’ancienne Drépanon, et


et les colonnes votives étant d’un Constantin, pour honorer sa mère,
transport facile, les habitants les em- éleva le bourg au rang de ville, et lui
ploient volontiers pour décorer les donna le nom de Hélénopolis; lui-
tombes. méme aux derniers temps de sa vie,
,

La route de caravane entre Nico- s’y rendit quelquefois et mourut dans


médie et Constantinople suit la côte sa villa d’Ancyron, petite place voisine
nord du golfe. Après cinq heures de de Nicomédie.
marche, on arrive à Yarimdjé, et on C’est à Hélénopolis que se retira
couche au khan de Héréké. On distingue l’armée des croisés commandée par
sur la route les ruines d’un château by- Pierre l’Ermite et Gauthier sans Avoir,
zantin qui domine la montagne voisine lorsqu’elle abandonna Nicée pour se
et qui descendent jusqu’à la mer. Hé- mettre en communication avec la côte,
réké paraît occuper la place de l’ancienne et pour renforcer l’armée dans le but
Ancyron, petite ville des environs de d’attaquer Nicée. Après le malheureux
Nicomédie, où Constantin avait une combat contre les Sarrazins, ces der-
villa et où il est mort; ce qui explique niers élevèrent une pyramidr avec les
pourquoi les uns placent le lieu de sa ossements des Francs tombés sur le
mort à Nicomédie, les autres à Ancyron. champ de bataille; ilsét.rient au nombre
En effet cette place pouvait être regardée de vingt-cinq mille, si l’on en croit Alexis
comme un fauho'irg de la capitale. Toute Comnene.
cette côte était jadis occupée par des Entre Yalovatch et Bersek coule un
villas des patriciens de Byzance. petit ruisseau dont les eaux forment
Bouz bouroun forme le point de sé- mille détours; on l’appelle aujourd’hui
paration entre le golfe de Nicomédie et Kirk ghetekid; c’est l'ancien fleuve
celui de Cius ou de Mnudania. Pour se Draco, auquel ses détours sans nombre
rendre à Nicée en droite ligne, on peut avaient valu cette dénomination. Il prend
descendre au village de Samanli , et de sa source dans les montagnes qui sé-
là se diriger par la rive sud du lac en parent le lac de Nicée de la mer (2). Ce
passant parKurla. petit fleuve formait la limite entre l’em-
Un peu plus à l’ouest est le village ire des Byzantins et celui des Selljou-
de Yalovatch qui marque la position ides, quand Alexis Comnine, menacé
de Drépanon appelé ensuite Héléno- du côté de l’ouest par le duc de Nor-
polis. Il faut chercher de ce côté les mandie , et du côté de l’est par Soliman,
bains chauds où la princesse Hélène fut obligé de conclure la paix; il aban-
aurait fait fairede grandes constructions. donna a ce dernier toutes les terres
Ces bains étaient fréquentés par les qu’il avait conquises depuis Nicée Jus-
babitantsde l’ancienne Byzance, comme qu’au fleuve Draco, et il ne re.sta plus
aujourd’hui par ceux de Constantinople, au prince grec que l’étroit territoire
qui les préfèrent à ceux de Broussa à compris entre le fleuve et la mer. Le
cause de la proximité de la capitale. village de Hersek est bâti sur un pro-
Leur situation dans une vallée om-
breuse en fait un lieu des plus agréa- (i) Piocopv, De Ædif., V, ».
bles dans la saison d’été. La cure est (») Procope, De Æ<hf., loc. cil..
I.UNIVERS.
Constantinople; on prend les eaux de
montoire qui se trouve directemeut en
Taouchandil avant d’aller terminer sa
face de celui de Dit ; de sorte qu’eu ce
point le golfe de ^icomédie est telle-
cure à Yalovatch. Pendant trois jours
ment resserre que sa largeur n’a pas on s’abstient de tout mets salé e.t de
toute espèce de viande; le quatrième
plus de six kilométrés. (;e village tient
jour on commence à prendre le matin
son nom du gnind visir H6rst'k Alimtd
pacha, qiiien 1457 lit hâtirune mosquée
une grande lasse d’eau et l’on se tient
chaudement. Cela dure trois jours ; les
et un cariniuiseral. Non loin de
llersek
dont le trois jours suivants ou boit de l’eau trois
est le village de Kara Moursal
fois par jour et l’on ne mange que du
nom rappelle la première victoire du
poulet au riz non salé. Cjuand ou s’est
sultan Osman. Mours:d,uu des compa-
gnons d’armes de Aghidjé Kodja, ayant purgé dix ou quinze fuis , on prend de
la limonade ou de la soupe acidulée
pris le nom de Kara Moursal (le Noir),
s’empara de la partie méridionale du avec un citron qui procure des éva-
cu.itions. Pendant le temps de la cure,
golfe de Nicomédie, qui lui fut donnée
le nazir ou directeur des eaux y fait sa
en fief à condition qu'il entretiendrait
résidence pour maintenir l’ordre public.
des barques armées pour veiller à la
conservation de sa conquête (1326). Un
Souvent au lieu de faire succéder à
cette première cure l’usage des bains
château (]u’il Ot construire dans la
partie sud du golfe porte encore sou
de Yalovatch, on le remplace par des
bains de sable, et alors on continue le
uom et est devenu le centre d’un vil-
régime de volailles et de riz. I-a plupart
lage; c’est en cet endroit que fut sans
des buveurs d’eau sont installés. sous
doute foudée Astacus « en face de Ni-
des tentes autour de la source; d’autres
comédie ». A quelques lieues de cet en-
demeurent dans le village. Cette époque
droit se trouvent les bains chauds de
Yalovatch, l’ancienne Urépanon qui ,
de la saison des eanx rassemble à Taou-
chandil une foule, de marchands, de
prit ensuite le nom de Hélénopolis.
baladins, de cafédji (jiii préparent le
Comme nous avons dit plus haut.
sorbet c’est un tah eau des plus animés.
fa: village que l’on rencontre en
sui- ;

vant la côte porte le nom d’Krégli ,


qui Les femmes turques se dispensent de
place de Kribolon. la règle qui leur defend de paraître sans
parait occuper la
mentionnée par voile hors du logis.
Cette même ville est
Ptolémée sous le nom d’Kribaca.Giaoiir En continuant de cotoyer le golfe,
Erégli, village situe sur la montagne voi-
on arrive après une heure et demie de
sine, est occupé par les familles grecques
marche à une langue de terre sablon-
neuse que l’on appelle üil , c’est-à-dire
chassées du lùtrd de la mer.
langue. La pointe de Dil est placée
Tous ces rivages étaient couverts de
exactement en face de celle de Hersek;
riches villas byzantines; aussi trouve-
c’est ce qui forme l’étranglement du
t-on à chaque pas des vestiges d’an-
golfe de Nicomédie et en fait un excellent
ciennes murailles; mais il n’existe au-
cun édifice complet.
mouillage en empêchant la merdu large
d’y entrer. Cette terre est si basse et
paraît si peu tenir au continent que les
TA.OUCHANDIL. habitants du pays racontent qu elle a
été faite par un derviche qui voulait

La Langue de Lièvre. Un gros village traverser le golfe et n’avait pas de quoi


paver son passage; les bateliers du
du même nom s’élève sur le dos de
la colline; c’est .sans contredit le plus voisinage , craignant de voir l’entrée du
considérable et le plus pittoresque de golfe comblée, s’empressèrent de lui of-
frir leurs barques; et comme dans ces
toute la côte. 11 est célèbre par des
sortes de réiits il a toujours une
y
sources minérales qui coulent à trois
kilomètres du village, et qui sont preuve à l’appui , on montre dans le
le but de nombreux pèlerinages pen-
voisinage le tombeau d’un derviche
dant toute la belle saison, mais surtout qui s’appelait Dil Baba ( le père de la
dans le mois d’avril. A cette époque les langue ). 11 y a à Dil un petit khan et une
malades ilc toute classe arrium! de foniaiiie qui furci.! construits en 1638
.

ASIE MINEURE. 7i

par Mustapha BostaDdji, chef des jardi- dans les terres (1), Pierre Gilles donne
niers du sultan Mourad 111. au village moderne le nom de Dacibyssa
On arrive après une lieure de marche Tous les itinéraires mentionnent cette
au village nommé Mahallé-ul- Alime (le ville comme lieu d’étape; ce qui prouve
quartier des aimées) qui n’offre rien de qu’elle existait encore sous l’empire by-
reinaruualile. zantin. L’itinéraire d'Antonin place Li-
Guébizé, dont le nom u’est autre byssa entre Chalcédoine et N icomedie de
qu’une altération de Ly bissa, est située à cette manière :

six kilomètres de Taouchandil ; c’est en


ce lieu que mourut Anuibal 11 y a, dil Antomn.
Plutarque (I), en Bithyuie un village sur Chalcedonia.
le rivage de la mer, que ceux du pays ap- Pantiebium. . . . M. P. XV,
pellent I.ybissa duquel on dit qu’il se Libyssam M. P. XXIV,
trouvait un oracle tout commun en cette Nicornediam . . M. P. XXII.
.

sorte :

Tables de Peutineer.
Terre Lj hisse engloutira le corps
De Aiinilial, i|iiaiKl l'ime en sera hors. Gulcedoniu.

Anuibal, retiré à Lybissa, avait fait


I.iuissa XXXVTI.
creuser des souterrains autour de sa
Nicomédia .... XXIII.
maison pour prendre la fuite dans le Itiuéraire de Bordeaux.
cas où il serait poursuivi. Mais sa re-
traite ayant été cernée par des gardes, Chalcedonia.
il se décida à mourir pour ne pas Nas.sete. . . , . . M. P. VII.
tomber entre les mains des Romains. Pandicia . . . . M. P. V||.
Plutarque rapporte qu’il s’empoisonna Puntamus M. P. Xlll.
en buvant du sang de taureau. Cette Libyssa M. P. tX.
croyance, généralement répandue dans Ibi positus est rex Annibaliamis qui
l’antiouité, n’est basée sur aucun fait fuit Afro.um.
réel le sang de taureau n’est pas plus
;
Biuuga M. P. XII.
nialfaisantque celui de tout autre animal. Nicomédia .... M. P. Xlll.
Il faut donc s’en tenir à l’autre version
rapportée egalement par Plutarque que Le Port de Guébizé était autrefois
le général carthaginois mourut en défendu par un château fort de cons-
buvant un poison qu’il portait toujours truction byzantine dont il ne reste
avec lui. Le monument ou plutôt la ue quelques vestiges. Sous le règne
colline qu'on regarde comme le tom- e Soliman le Grand , une mosquée fut
beau d’Anpibal est un tumulus qui est construite à Guébizé par Tchoban Mus-
aujourd’hui couvert de gazon et qui tapha pacha; cette place était au nombre
ns présente au dehors aucune trace des conquêtes du sultan Orkhan.
de construction ; c’est un emplacement En (luittant Guébizé pour suivre la
vierge pour les futurs faiseurs de route de Constantinople, on commence
fouilles. à entrer dans l’interleur du pays ; mais
Pline parle de Libyssa comme d’une on ne perd jamais la mer de vue. Da-
ville qui n’existait plus de son temps (2). ridjé, petit village, est situé sur le ri-
« On y voyait la ville de Libyssa, dont vage; c’était du temps des Byzantins
il ne reste plus que le tombeau d’An- un château fort qui fut pris par Maho-
nibal. » met 11 en 1423. Il y a aussi à Oaridje
Étienne de Byzance (3) ne la cite comme à Taouchandil une source mi-
pas moins comme une ville maritime; nérale qui est fréquentée par les Grecs
tout cela s’explique, attendu qu’elle était comme la première l'est par les Turcs.
très-voisine de la mer. Ptolémée la place Pendik, l’ancienne Pantichium est si-
tuée à six kilomètres de Guébizé et à
(i) Anuibal, in fine; Amjot. égale distance de Kartal ; c’est la pre-
(a) Liv. V, 3a.
(3) V. Libyssa. (ly l.iv. V, ch. I.

uigitized '
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L’UNIVERS.
inière étape après Constantinople. Ici le
selon Pline, éloignée de soivante-deax
rivage est très-accidenté et se découpe
mille cinq cent pas de Nicomédie I).
enuneinflnité de promontoires. On ar- (
Les fondateurs de Byzance ayant été
rive enfln au pied d’une montagne
d’où consulter l’oracle pour lui demander
la vue s’étend sur toute la
capitale; en quel lieu ils devaient fonder
c’est le Maltépé, c’est-à-dire la colline une
ville : Allez, leur répondit-il
du trésor. On raconte que bien des re- , établissez-
vous devant la ville des aveugles. Cette
cherches inutiles ont été faites à sa satyre contre les habitants de Chal-
base pour retrouver des trésors ima- cédoine fut répétée par Mégabyze
ginaires; c’est le point culminant d’une (2)
général perse. Ces gens-là, dit-il,’
petite chaîne de collines qui va aboutir
étaient donc aveugles pour avoir
a la mer. .Maltépé est à seize kilomè- été
choisir un territoire si ingrat lorsqu’ils
tres de Scutari et à douze de
Chalcé- avaient devant eux une contrée si
doine; ce lieu paraît marquer l’empla- ma-
gnifique. Byzance en effet fut
cement de Pélékanon ; mais ce n’est fondée
dix-septans après Chalcédoine.
qu’une conjecture, car il ne reste aucun Sous le règne de Darius Chalcédoine
indice sufQsant pour s'assurer de cette lut souiT)ise ou pouvoir dps
position. Pprs6S.
Pharnabase s’empara de la ville, et après
avoir réduit tous les jeunes gens à l’état
CHAPITRE VI. d eunuques, il hsenvova à Darius.
Polyen raconte la manière dont les
CHALCBDOINE. Perses s’emparèrent de la ville (3). Ils
creusèrent un souterrain de quinze
L’ancienne Chalcédoine est située stades qui avait son entrce sur le
entre Scutari et Kadi-Keui,dans la plaine flanc
dune colline et qui pénétrait sous les
qu’on appelle Dogliandjilar méidani murailles jusqu’à la [ilace du marché.
(la place des Fauconniers). C’est aujour- Une nuit que les assiégés étaient dans
d’hui le champ de manœuvres des Jo plus grande quiétude,
les Perses en-
troupes cantonnées à Scutari. Au fond trerent par le souterrain'et la ville
d’une petite baie formée par la pointe fut
prise.
de Kadi-Keui se trouve le jardin de Pendant la guerre entre les rois Pru-
Haïder Pacha avec une fontaine om- sias et Philippe, les Rhodiens, d’abord
bragée par un magnifique platane. allies des .Etoliens ensuite de Phi-
Dans l’antiquité
cette fontaine portait lippe,s’emparèrent de Lysimachie, ville
le nom de source d’IJerinagoras.
de Troade, ensuite de Cius et enfin de
Kadi Keui, c’est-à-dire le village du Chalcédoine.
juge, s’élève sur l’emplacement de l’an-
Dans la guerre contre Mithridate,
cienne Chalcédoine dont les ruines
celte dernière ville fut prise par le prê-
même ont disparu, et qui ne vit plus que teur Aurélius Cotta,76 ans avant J.-C.
dans les souvenirs historiques.
Lorsque Mithridate devint de nouveau
Chalcédoine fut fondée l’an 1575 maître de la Bithynie, il marcha contre
avant J.-C. par Archlas, qui conduisait
Chalcédoine; Cotta se retira dans la
une colonie de Mégariens. Elle prit son place, et laissa Nudus, le
nom du fleuve Chalcédon, qui arrose la commandant
de la flotte, occuper la plaine devant la
plaine voisine, et qui lui-même tenait
ville.Chassé de cette position, ce der-
son nom soit d’un fils de Saturne, soit nier voulait se retirer vers les portes
du fils du devin Chalcas. Les autres mais dans
;
le tumulte de la retraite, il
traditions découlent probablement de
perdit beaucoup de monde
l’oracle local, qui avait une grande cé- (4).
La garde des portes lit descendre
lébrité. Il était placé dans le temple
d’A- du haut des murailles un panier dans
pollon et n’avait pas moins d’autorité
que l’oracle de Delphes.
(i) Pline, I.V,c. XXXII.
Cette ville reçut aussi les noms
de (a) Hérod., IV, it\.
Procérastis et de Coipusa, sans doute
à (3) Pulyanus, S(ratag., VII,
causede sa position devant la Corne d’or, XI, 5, ap.
Ha m mer.
qui est le golfe de Byzance, Elle
était. (K) Appieii ,
BeU. Mithr.
,

ASIE MINEURE. 73

lequel furent hissés Nudus et quel- nèse et en partie ruinée mais l’invasion
;

ques ofriciers ; le reste fut mis en dé- des Scythes dans le courant du troi-
route. Mithridate, qui ne perdait au- sième siècle, sous le règne de l’em-
cune occasion , vint le même jour se pereur Gallien , porta le comble à ses
placer avec sa flotte devant l’entrée du malheurs; la ville fut entièrement rasée.
ort, brisa les cliatnes qui le fermaient, Constantinople venait à peine d’être
rdla quatre vaisseaux ennemis, amarra fondée, quand les Goths firent une ir-
le reste, au nombre de soixante , à la ruption août lesravage.s furent réparés
suite des siens, tandis queCotta et Nii- par Cornélius Avitus.
diis qui se trouvaient dans la ville ne Dans la vingt et unième année de son
pouvaient opposer aucune résistance; règne, hî 28 juin 320, jour de la Saint-
dans cette action, Mithridate ne perdit Pierre, Constantin lit détruire les tem-
que. peu de monde. ples de Chalcédoine , ou les convertit
Pierre Gilles emprunte à Denys de en églises. L’oracle d’Apollon fut en-
Byzance un récit qui montre à quelles glouti sous les décombres, et le temple
fourberies avaient recours les devins de de Vénus fut transformé en église de
Cbalcédoinepour attirer la foule à leurs Sainte-Euphémie. Cette égli.se était si-
prétendues révélations. tuée dans le faubourg du Chêne (Drys ).
Un faux devin, nommé Alexandre, C’était le plus brillant quartier de
s’étant associé ii Byzance avec un cliro- Chalcédoine ; c’est là que Rufin, le mi-
nographe diffamé nommé Coccouas nistre favori d’Arcadius, possesseur de
avaient remarqué que les trésors pleu- richesses immeii.ses, avait fait construire
vaient dans les temples de Delphes, une splendide villa, qui englobait telle-
Claros, Delos, et que l'art de la divi- ment les constructions environnantes
nation donnait de grands profits; ils que tout le quartier était appelé Rufi-
entreprirent de fonder eux aussi un Dopolis ; elle s’élevait sur la colline qui
oracle. Cocconas préférait Chalcédoine avait favorisé la prise de la ville, par les
comme un lieu fréquenté par les mar- Perses. Ses colonnes de marbre pré-
chands. Alexandre penchait pour une cieux se iniTaient dans les eaux du Bos-
ville de Paphlagonie nommée Aboni phore. L’or et les mosaïques ornaient de
Teichos des murs d'Abon), et son avis somptueux appartements, et Rufin, quoi-
l'emporta. Ils partirentdonc pour Chal- que non baptisé, avait faitbâtirune église
cédoine, et imaginèrent de faire dé- sous l’invocation des apôtres Pierre et
terrer près du temple d'Apollon des Paul. Toutee luxe etec^s démonstrations
tables de bronze [lortant une inscrip- religieuses plaisaient a Théodose, dé-
tion dont le sens était que bientôt Es-
: fenseur ardent de la foi orthodoxe. L'em-
culape avec son père Apollon arriverait pire d’Orient était infecté d’arianisme
dans le royaume de Pont, et s’établirait depuis Valens; les ariens triomphaient;
uuiis la ville d’Aboni Teichos. La fraude le désordre était dans f Église; chaque
fut assez bien concirtée pour que le église avait sa règle, et les evêques se
bruit (le cet événement se répandit lançaient mutuellement des anathèmes.
rapidement dans la Bithynie et arrivât Le polythéisme profitait de ces dissen-
usqu'à la ville, qui s’empressa de faire sions, et les sacrifices païens se multi-
Ilôtirun temple à Apollon. Cocconas pliaient. Rufin, n’étant encore que néo-
resta à Chalcédoine, distribuant les ora- phyte, s’était déclaré avec vigueur pour
cles avec succès. On pense, ajoute le clergé orthodoxe ; mais il ne pouvait
Pierre Gilles, qui rapporte ce fait d’a- rester plus longtemps sans entrer dans
près Lucien, que les tables de bronze le giron de f Église, et le jour où le
trouvées dans les fondations des murs monastère et le temple qu’il avait fait
de Chalcédoine, quand Vnlens les lit bâtir furent achevés, la dédicace en fut
démolir, remontent à cette époque. faite avec une splendeur inusitée, et
Elles contenaient quelques vers hexa- Rufin reçut le baptême le 24 septembre
mètres annom^nt à Byzance des évé- 394. Les evêques furent mandes des di-
nements sinistres. vers diocèses de l’Asie; un concile de
Chalcédoine fut assiégée par Alci- dix-neuf prélats procédas la dédicace et
biade pendant la guerre du Pélopon- au baptême- Les anachorètes de la Thé-

j.git:;sd y VjOOgle
74 l.nUNIVERS
baïdeet de l’ÉgypU* avaient été appelés ; ment en face. L’ensemble des cons-
ils étaient arrivée sons la conduite de tructions se composait de l'église et de
leurs abbés couverts de peaux de chèvres, deux vastes mona.-tères avec des por-
d’autres presque nus, les tdieveux et la tiques et des promenoirs. C’est la qu’en
barbe en désordre ; ils rappelaient les l’année 451 se tint le concile contre
Bosci ou anachorètes broutans, qui vi- l’héresie d’Kutycnès et qui prit son
vaient dans les montagnes de {'.esarée. nom de la ville ou il eut lieu, lliéro-
La cuve baptismale était entourée d'un clès chasse Chalcéeoine parmi les \illes
rideau de pourpre, et Kufin y ilescendit de la PoHlica prima, et lui assigne le
soutenu par Aininonius, le célébré suli- premier rang parmi les évêchés de la
taire du Pont. province.
Trois fois on lui plonttea la tête dans Dans seconde année du règne de
la
l'eau b.iptismale, et au sortir des fonts, Justinien, en 56 , le 21 mars, le général
1

Ainmonius lui donna l'acculade. De ri- sarrasin Almunzar s’empara d'un fau-
ches eulotties (les présents baptismaux) bourg de Cbalcédoine, et le réduisit eu
furent envoyées aux principaux habi- cendres. C'est de ce moment qu'une
tants de Cbalcédoine. (>tte cérémonie croyance s'établit dans Chalcédoiue (|ue
fut illustrée par l'homélie de Gréftoire le vingt et unième jour du mois était
de Nysse, plus que par la pompe théâ- un jour malheureux. On se rappelait
trale qui raccompa<!uait. Ce fut pour de sinistres événements arrivés a cette
ainsi dire le dernier éclat de la splen- même date
deur de Cbalcédoine (I). L'invasion des Perdes suivit à peu
Sur le promontoire Heroeon s'élevait près la même marche que celle des Sar-
un somptueux p.dais qui appartenait rasins ; ils se présentèrent devant Chal-
à Théodose ce ;
lieu était célèbre chez cédoiue, la cinquième année du régné
les Byzantins. C’est de là que Théodose d'Heraclius, eu 715, et comme ils lie
écrivit aux chefs des ariens de Constanti- pouvaient pas s'en rendre maîtres im-
nople, qu’ils eussent à rentrer dans la médiatement, ils laissèrent un corps
commuiiion de Nicée ou à abandonner d’observation, et aniiee d'après ils
I

les églises dont ils étaient en po.sses- l'emportèrent (I). Enfin la ville étant
sion. Une assemblée de ces sectaires tombée entre les mains des Turcs peu
ayant eu lieu, les ariens se soumirent de temps avant la prise de Constanti-
à la sentence de Théodose et quit- nople, ils détruisirent les derniers ves-
tèrent les qu’ils possédaient
édifices tiges de ses riches monuments pour
dans la ville, pour
s’installer dans ceux bâtir dans leur nouvelle capitale des
du faubourg. D’après cette maxime mosquées et des bains. Aujourd'hui on
qu’ils avaient adoptée Si vous êtes per-
: cherche en vain remplacement de ses
sécutés dans une ville, retirez-vous (fans murs et de ses édifices ; n ais la fon-
une autre. taine d'Hermagoras continue de ra-
de .Sainte-Kuphémie. décrite
I.’église fraîchir le sol ; et le petit lleiive Cbaleé-
par Évagrius (2). fondée comme nous don, sous le nom peu poétique de
avons dit par Constantin, était distante Kadi-Keui-Souiou , porte toujours ses
de deux stades { 368 m. )du Bosphore, eaux à la mer après avoir arrosé quel-
sur le penchant d’une colline dépendant ques jardins.
d’un faubourg de Chalcédoiue. On Pierre Gilles vit détruire les derniers
avait voulu que les fidèles qui se ren- vestiges du pàlais de Burin,quifiit plus
daient à l’eglise pussent en même tard occupe par Bélisaire. I,es pierres
_

temps jouir du spectacle de la nature, de taille étaient transportées à (Cons-


du murimire des Ilots et de la verdure tantinople pour construire la mosquée
de la campagne. Son plus bel orne- de Soliman le Grand. Cette destinée
ment, .ajoute l’écrivain, était l’admi- des pierres de Chalcédoiue inspire au
rable tableau que présentait la vue de .savant écrivain de Hammer une triste
Constantinople qui s’élevait directe- monodie dans le genre de celles de Liba-
nius sur IS'icomedie! « Ah si ces pierres
(i) Ailiéd. Thierry, 1860.
(a) Giiliiis, üc H . Turac., lib. Ifl. (() Théupliane, ans 6 et 7 de Uéracliiis.
ASIK MINEURK. 76

pouvaient parler, s'écrie-t-il, elles nous breuses constructions en ornèrent les


rediraient les hymnes chantés dans les abords.
fêtes nocturnes’de Vénus, les psaumes Lorsque les habitants du moderne
qui retentirent dansl’eftlise de Sainte- village de Kadi Keui font quelques
Euphemie; aujourd’hui, au lieu des ex- fouilles pour planter des arbres ou
hortations des Pères de l’Éplise, elles élever quelque muraille il est rare,

n'entendent pins que la voix du mollah qu’ils ne tombent pas sur d'antiques
qui leur crie cinq mis par jour // n'est : fondations. Tous les fragments qu’on a
aanlre Dieu que Dieu, et Mahomet est mis a découvert datent des temps by-
son prophète.... Jusqu’à ce qu'un trem- zantins; il y a longtemps que le dernier
blement de terre ou une révolution vestige de la ville grecque a disparu.
inattendue leur donne une autre desti- Les médaillés qu’on exhume à de rares
nation » ! intervalles sont aussi du bas empire ; il
Les anciens écrivains attestent que est même difUcile de s’en procurer.
les habitants de Chalcédoine ne se dis-
tinguèrent jamais dans les lettres ; mais
LA FONTAINE ZABBTA.
ils s'adonnaient avec ardeur à la pêche
(les thons et des pélamides, et étaient
devenus très-adroits dans l’.irt de fa- y aurait aux environs de Chalcé-
Il

doine une curiosité archéologique et


briquer et de tendre les filets. Les pois- naturelle à rechercher : c’est la fontaine
sons du genre scombre sont en effet Zaréta, citée par plusieurs écrivains
très-nombreux dans le Bosphore ; à anciens et qui nourrissait de petits cro-
certaines saisons ils remontent le cou-
cocliles.
rant pour aller frayer dans la mer
Etienne de Byzance la mentionne en
Noire et redescemient ensuite pour
,
ces termes (I) :’n lly a une fontaine au-
gagner la Méditerranée et continuer dessus delà merde Chalcédoine nourris-
leur pérégrination autour du globe. La
sant de petits crocodiles,» etStrahon(3),
ville de Chalcédoine avait deux ports •• on trouve dans la Bithynie la ville de
formés par deux promontoires ; l'un, Chalcédoine..., le bourg de Chrysopolis
nommé Acritas, portait à son extré- et le temple chalcédonien; au dessus de
mité un temple de Vénus Marine; ces lieux et non loin delà mer la fontaine
l’autre, qui s’appelle aujourd’hui Fa-
Azarétia, qui nourrit de petits croco-
nar bouroun ,
est regardé par Pierre
diles. » D’autres écrivains, notamment
Gilles comme l'ancien Hœreum pio- Siace (3) et Antigonus de Caryste (<),
montorium. Le grand port fut défendu tarlent aussi de ces animaux ; le premier
par un môle, ouvrage du questeur et fes appelle des lézards byzantins ( By-
protcspathaire Eulrope, qui lui donna zantiacos lacertos). C’était sans doute
sou nom. L’autre port plus au nord une espèce de salamandre et non pas
s’ouvrait sur le Bosphore, Justinien y
de lézards (.S), car ces animaux ne vi-
fit taire quelques ouvrages et notam-
vent pas dans l'eau.
ment des casemates pour les barques Le faubourg de Drys à Chalcédoine
que l’on tirait à sec sur le rivage. Cet
avait pris l’accroissement d’une ville ;
usage est encore .suivi à Constanti-
aussi est il désigne par les écrivains du
nople, et ces sortes de remises sont ap-
temps comme une ville et un port de
pelées Ka'ik-Hané, maisonsde bateaux.
mer (6). Cédrénus n’en parle que comme
Justinien lit construire un palais non
d’un faubourg qu’on nommait de son
loin du promontoire Hœreon, nous temps RuHniana. Du temps de N. Ca-
avons dit que Théodose en possédait
liste, il gardait encore le nom de Rufin.
déjà un au même lieu. On y voyait aussi
une église de Saint-Jean ; et comme le
(i) V. Z.nrela.
rivage était couvert de plantes marines,
(a) XII, 5(>3.
on appelaitcette plage Calamotum. Pro-
(3) Liv. 4.
cope nous apprend que par les ordres
(4) Hislor, AJirnh., c«p. i64.
de Justinien un môle, supporté par des (5; yoy. Sirabon, traduction lV..nçaisc,
arcades, fut construit dans le but (le tom. 4 , p. 79.
rendre le grand port plus sôr. De noni- (6) Suci'ül , ffhl, rcclef.t l- VI» ch» *4»

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*

76 L’UNIVERS
Le faubourg de Drye ou du Chéiie avait navires (jui traversaient le Bosphore en
pris son nom d’un chêne gigantesque venant du Pont-Euxin. Une flotte de
qui en faisait l'ornement. On disait alors trente voiles sous deux commandants
le faubourg de Ruphin. veillait à la sûreté du port. 1.106 partie
de ce port fut comblée, lorsque la ville
CHAPITRE VII. de Clialcédoine fut détruite, et l’autre
partie, sous les empereurs byzantin.s,
CHRYSOPOLIS. — SCUTABI. — tlSKU- pour empêcher les barbares d’y trouver
DAH. un refuge. Les derniers vestiges de ce
port disparurent au commencement du
A dix stades environ de Clialcédoine seizième siècle lorsque la lille du sultan
et dans le territoire appelé lilialcedo- Soliman lit bâtir la mosquée qui porte
nia (t) SC trouvait l'arsenal des Clialcé- son nom. Quelle (lue fut son impor-
doniens, qu'on appelait Clirysopolis, et tance commerciale du temps des Grecs,
dont l'cniplaceinent est occupé par la Chrysopolis ne subit aucun accroisse-
ville moderne de Scutari, nomniee tJs- ment pendant le règne des rois de Bi-
kudar par les Turcs. La ville s'élève sur thynie. Strabon ne la mentionne que
une pente douce au pied du mont Roiil- comme un village dépendant de Chal-
gourlou, du haut duquel on jouit du cédoine. Son nom acquit quelque célé-
plus magnilique panorama qu'il soit brité, parce, que c’est dans le voisinage
possible d’imaginer ; en aucun lieu de de Chrysopolis que Licinius fut vaincu
la côte la vue du Bosphore et de Cons- par Constauiin en l’an 324, et la dix-
tantinople ne se développe d’une ma- neuvième année de son règne. Licinius,
nière aussi splendide. prisonnier, fut conduit à Thessalonique,
L’antique tihrysopolis était, sous où il eut la tête tranchée. Le nom de
l’empire des Perses, le lieu où se ver- Scutari, qu’on ne trouve pas dans les
saient les tributs levés sur les peuples auteurs anciens, vient sans doute de ce
delà presqu’île; c’est de laque lui vint que cette ville renfermait un corps des
le nom de la ville d'Or. Etienne de sciitahi, porte-boucliers, equi/es primi
Bvzance, (|ui rapporte les traditions des scularii , créé avec les sagUlarii par
Grecs, nous les montre lidèles à leur ha- l’empereur Valens. Ils précédaient le
bitude de faire dériver tous les noms des corps des seconds scutaireset se trou-
villes et des peuples de quelque héros vaient sous les ordres du maître des mi-
de leur race; selon cet auteur Chry- lices pour l’Orient (1). Selon M. deliam-

ses, lils de Chrvseis et d'Agamemuon, mer, le nom uskudar est perse et cor-
fuyant la persécution d’/Egiste et deCly- respond au mot de astandar, que Xeno-
tPinncstre, se retira en Asie, et mou- phon emploie pour désigner les courriers
rut en ce lieu, où il eut sa sépulture. En impériaux, les angari des Perses.
commémoration de ce fait, la ville fut
appelée Chrysopolis. Quoique le voisi- LES COURUIEHS EN ORIENT UaNS
nage de Byzance ait toujours été un l’antiquité ET DE NOS JOURS.
obstacle à l’accroissement de cette ville,
comme elle se trouve être le point de I,es Perses «avaient établi «à Chryso-
l’Asie le plus avancé du côté (le TEu- polis une station de courriers qui por-
ropc, elle fut toujours un lieu de tran- taient les ordres dans tout l’empire, et
sit assez fréquenté Les Dix mille, après cette institution fut soiuneusemcnt con-
avoir quitté Trêbizonde, s’arrêtèrent servée par l’empire romain. Auguste
pendant sept jours à Chrysopolis pour imita les Perses en établissant une cor-
poration de veredarii ou courriers qui
y vendre leur butin (2). Les Athéniens
s’étant emparés de Chrysopolis, l’en- avaient des stations tous les cinquante
tourèrent d’une muraille, et en tirent milles. Là on trouvait non-seulement des
une place où se versait l’argent prove- chevaux de rechange, mais encore de.s
nant des dîmes perijues sur tous les voitures h deux et à quatre roues qui
pouvaient porter jusqu’à mille livres.
(i) Xéiiopbon, VI, 6, 36.
(«} Xéaoph., I. 6. (i) Notice (Iv l'F.iiipirc, p. Sp.
ASIE MINEURE. 77

Le nombre des animaux, chevaux ou mu- nie (t). Cette institution des angari ou
lets, qui devaient être attelés était fixé des postes publiques commençait à dégé-
par des règlements (1); les voitures à nérer sous l’empire by7.antin,'les auber-
deux roues ne pouvaient porter que cinq gistes, par faveur ou à prix d’argent, ob-
cents; le cheval de poste ne portait tenaient la faculté de servir les cour-
qu’un excédant de trente livres l’été ; riers, et ils louaient leurs chevaux à tout
on attelait huit mules et.l'hiver dix; les venant. Le mauvais entretien des routes
voitures à deux roues étaient attelées de rendait inutile l’emploi des chariots;
trois mules. Valentinien défendit de se le désordre se mettait dans l’adminis-
mettre plus de trois personnes dans ces tration quand les Turcs se sont rendus
dernières voitures (2). Outre ces trans- maîtres du pays. En leur qualité de peu-
ports, il y avait des chevaux de course ples cavaliers et nomades, leurs princes
appelés veredi qui franchissaient ra- n’ont pas laissé tomber en désuétude
pidement de grandes distances (3). La une dans laquelle le cheval
institution
selle et la bride ne devaient pas excéder joue principal rôle. Aux mansiones
le
le poids de soixante livres sous peine r'omaines succédèrent les mensil-bané,
d’amende. Chaque station devait être que le sultan Soliman organisa d’une
garnie de vingt chevaux et jamais elle manière régulière. Lasdiploma délivrés
ne devait être vide. Les patriciens affi- par le préfet du prétoire furent rempla-
chaient un grand luxe dans l’équipage cés par des bouyourdi délivrés par le
de leurs montures ; les mors et souvent pacha, et les agents seuls du gouverne-
les brides étaient dorés ; enfin un vété- ment avaient le droit de se servir des
rinaire payé par la commune était at- chevaux. Mais dans cette institution des
taché à rétablissement. transports, le commerce n’était pas ou-
Chaque année le nombre des chevaux blié; les routes, mal entretenues, il est
était renouvelé par quart, et c’était la vrai, autant par incurie que comme
province qui avait la charge de les rem- question de défense, ne pouvaient plus
placer. Par le moyen de ces courriers, les servir aux voitures, et la rheda des La-
nouvelles se répandaient avec la plus tins , dont les Turcs ont fait le mot
grande célérité ; des esclaves se tenaient nraba, la voiture, finit par devenir en
constamment prêts pour seller les che- Asie un objet de curiosité. Mais en re-
vaux des greniers bien approvbionnés
; vanche ils ont mis un grand soin à fon-
servaient non-seulement aux chevaux de der des établissements magnifiques sous
poste, mais encore aux cavaliers qui le nom de caravanséraî, c’est-à-dire pa-
voyageaient par détachement. Les em- lais des caravanes. Ces établissements
pereurs eux-mêmes faisaient usage de contiennent au rez-de-chaussée de vastes
ce moyen de transport. Titus tomba écuries, des magasins pour les marchan-
malade dans une maison de poste. dises et au premier étage des chambres
Les particuliers pouvaient faire usage pour les voyageurs. Il y a ordinaire-
des postes impériales moyennant une ment une dotation attachée à l’établis-
permission du præfectus prætorio, qui sement pour défrayer le personnel, et les
délivrait des diplômes. Pline, préteur de caravanes sont reçues moyennant une
Bithyuie, parait avoir été tres-diflicile très-minime redevance. Les caravan-
pour délivrer ces permis de poste, et il séraïs sont classés parmi les fondations
écrit à Traian qu’il n’en donne que dans pieuses, comme les fontaines eties hospi-
le cas d’absolue nécessité. Lui-même, ces, et la création d’un tel édificedispense
lorsqu’il parcourait sa province, ne voya- un musulman du voyage de la Mecque.
geait pas à cheval mais dans des voitures Aux angari des Persans, aux cererfa-
;
c’est ainsi qu’il se rendit d'Éphèse à rii des Romains a succédé chez les Turcs
Pergame. Mais ce voyage le fatigua beau- une corporation qui tenait de près à
coup, et il se rembarqua à Pitane, le port celle des janissaires et qui cependant
de Pergame pour se rendre en Bithy- existe encore, c’est le corps des tatars,
qui sont considérés comme courriers du
(i) L.S, G)d. Tli. cabinet pour porter les ordresde la Porte.
(a) L. 19 , 3o, Cod.TlieoJ.
(3) Procop., De Uello Pers., lib. a. (i) Pline, liv. X, Un. XVIII.
7fi L’ÜNIVF.flS.

Non-seulement ils ont le droit de pren- stations étaient sur les sommets Isamo.s,
dre dans cha(|ue mensil liané les che- Ægylos, Manias, Kyrizos, Mokilas (t),
Nuux qui leur sont nécessaires; mais sommet du mont
et la dernière sur le
dans les villages ou même sur les routes Auxent (Boulgourlou), où était le monas-
nul cavalier n'oserait refuser de troquer tère des Acœmites (qui ne dorment. pas).
son cheval contre celui d'un Tatar en Ce dernier point correspondait directe-
mission, quitte à retrouver sa monture ment avec le ^lais. Il est fait mention
dans la maison de poste prochaine. Les de cette télégraphie dans l'histoire by-
tatars sont reconnaissables à leur cos- zantine au sujet de l’empereur Mi-
tume particulier; ils portent un grand chel I|1 en 842. Ce prince, abandonnant
béniche, sorte de robe rouge avec le fez, les soins de l’empire, se livrait avec em-
et tout l'attirail de campagne ne les portement aux jeux du cirque. Un cour-
quitte jamais; nous voulons parler des rier du palais vint au moment des cour-
armes de toute sorte et des accessoires ses lui annoncer que les Sarrasins ve-
de la pipe. naient d’envahir une des provinces de
l’empire. Il lit écarter cet importun et
TÉLÉGnAPniE CHEZ LES BVZANTI.XS. ordonna d'éteindre les feux qui dans les
temfis d'alarme avertissaient tous les
Indépendeminent de cette transmis- pays situés entre Constantinople et Tar-
sion terrestre des ordres impériaux, les sus (2).
souverains de iSyzance avaient établi Le promontoire de Scutari forme la
une ligne de télégraphie aérienne véritable limite entre le Bosphore et la
nocturne entre Tarsus et la vdle de Propoiitide; c’est à cette place que, se-
Sciitari. La première station était placée lon la tradition des Grecs, la vache lo
sur le mont lioulgourlou Ce système de aurait traversé la mer; aussi le cap de
signaux correspondait avec Constanti- Scutari était-il appelé Damalis ou le cap
nople, soit à la tour des vedettes (t), de la Vache. Si l’on veut chercher une
soit à la tour du centenier voisine du source historique à ce nom de Damalis,
palais. L’invention de ces signaux re- il faut franchir plusieurs siècles et ar-
monte aux plus anciens temps histori- river à l’époque d’Alexandre. Philippe
ques. I.a prise de Troie fut annoncée à de Macédoine assiégeait Byzance qui
,
la Grèce' par des signaux nocturnes qui était défendu par Charès, général athé-
se répétèrent de proche en proche sur nien. Sa femme Damalis étant morte
les sommets de toutes les montagnes (2). pendant le siège, les Byzantins, pour
Les Gaulois connaissaient le même reconnaître le.-- services que leur avait
moyen de correspondance; mais l’or- rendus Charès, élevèrent un tombeau à
ganisation régulière des signaux télé- Damalis sur le cap de Scutari et dres-
graphiques ne date oue du neuvième sèrent une colonne portant la ligure em-
siècle de notre ère. Ils furent perfec- blématique d’une vache (3).
tionnés sous le règne de Théophile par Scutari est du petit nombre des villes
Léon le Philosophe, évêque de Thessa- d’ Asie qui n’ont pas vu leur prospérité
lonique. I.a nécessité de connaître les déchoir avec la domination musul-
mouvements des Sarrasin^ avait fait or- mane. Faubourg de Constantinople
ganiser ce service les feux étaient dis- coinme elle l'était de Chalcédoine, c’est
^
posés de manière a former des chiffres toujours le lieu de casernement des
qui correspondaient à des phrases; huit principales troupes réunies autour de
stations étaient établies entre Tarsus et la capitale, et de magniliques casernes,
la capitale. La première à Kola dans qui s'augmentent tous les jours, peuvent
le voisinage de Tarsus (saus doute recevoir des corps d’artillerie et de ca-
Kulek-Boghaz )(3), une seconde sur les valerie.
du mont .'\rgce(4i. I.es autre-
hniiteiirs Autant par esprit de religion que
(i) Coliorles vigiliiim.
(i) Ksdiyle, /1j>omemiion, v. aSi, i85. (i) Aujourd’hui inconnu.!.
(3) Voyez page 3i. (») Cibboii, régné de Michel.
(4) Cüiitimialor Tlu'ophanis, IV, § 35, ap (3) Codin d’après Deiiys de ltyzance(Ua-
Hauinier, loc. cil. malis).
ASIE MINEURE. 79

pour plaire aux troupes cantonnées h .àla vie civile, n’en sont pas moins regar-

Sciitari, la plupart des sultans ont con- dés commedes fondations pieuses. Nous
tribué à embellir Suulari de plusieurs voulons parler des bains et descaravan-
monuments remarquables ; les lontaines serais. Ces derniers édifices sont dignes

y sont décorées avec gortt et de nom- d’une ville qui est la première place :1e
breuses mosquées rompent, par la forme transit entre l’Asie et l’Europe, ils sont
«légante de leurs coupoles et la multi- nombreux et largement installés. Ou
plicité de leurs minarets, l’uniformité est toujours certain d’y rencotitrer des
des lignes du paysage. Moins voisine de caravaneurs arméniens pour des voyages
Coustaniinople, Sciitari passerait pour de long cours; ils sont aussi disposes à
une ville remarquable. partir pour la Perse et l’Afganisian que
pour Its environs de Smyrne mais
;

MOSQUÉE BU SULTAN SOLIMAN. pour tout ce qui concerne l’equipement


du voyage, c’est à Constantinople seule-
Le sultan Soliman, de Sclim, fit
fils ment qu’on peut se les procurer.
bâtir en 1.547, en l’honneur de sa fille La ville de Scutari est entourée d’un
Mihrma sultane, une. mosquée qui est immense champ des morts planté de cy-
restée la plus belle de la ville. Elle e.st près séculaires, qui font de ce lieu un
située au bord de la mer ; les nombreuses des sites les plus remarquables des en-
coupoles de son avant-cour (harem) virons de la capitale. Il n’y a pas en
sont couvertes de plomb et soutenues Asie d’autres jardins publics que les ci-
par des colonnes de marbre. metières. Ce sont des lieux de prome-
I.a mosquée bâtie par la mère du sul- nade aussi bien que de recueillement. La
tan Mahomet lit est située dans la par- mort n’est nas envisagée, parles niu.^ul-
tie sud de la ville; elle fut bâtie en mans sous le même point de vue que par
1597, et est imitée d’une église gn cque leschrétiens,et ridéed’uneautrevie leur
de Constantinople qu'on appelle Kilicé- cause plutôt un sentiment de quiétude
IJjami-si. La grande coupole est entou- que de tristesse. La terre d’Asie étant
rée. de six autres demi-coupoles dispo- la patrie commune de tous les Osman-
sées en polygone et quatre autres s'élè- lis, les principaux habitants de Cous- '

vent dans les (juatre angles. Cet édili e t.'intino|ile attachent un certain prix à
est situé sur une éminence non loin dti l’idée d’aller reposer où re|K)sent leurs
inarclié aux chevaux (at bazari) et do- ancêtres, et font transporter leur dé-
mine presque toute la ville. pouille mortelle à .Sculari. Cependant
Différentes sultan<s et princesses ont le grand cimetière n’est pas décoré de
suivi le même exemple et ont orné la monuments somptueux, de chapelles
ville de Sculari d’éiiilices religieux, de sépulcrales ou Turhéh, comme on en
tekkès ou couvents de derviches et voit un grand nombre à Constantinople.
d’hospices pour les pauvres. Tous ces Autrefois la dignité du mort était indi-
monuments ont été bâtis à une époque quée sur sa tombe par la forme du tur-
où l’architecture turque abandonnait ban qui couronnait la pierre tumulaire;
l’ecole arabe, dont elle avait été un re- aujourd’hui c’est le simple fez qui in-
flet original, pour se jeter dans l’archi- dique la sépulture des grands comme
tecture bâtarde qui n’est ni musulm.tne des marchands. Les tombeaux des fem-
ni chrétienne. La mosquée de Sélim III mes sont décorés d’une simple inscrip-
en est un exemple déplorable. Quoique tion au milieu de laquelle est sculpté
bâtie eu marbre et décorée avec un cer- un cyprès la tête penchée ; c’est le sym-
tain luxe, on ne trouve ni dans son en- bole de l'âme qui s’est envolée au ciel.
semble ni dans les details de ses. orne' Une fois le mort déposé dans la tombe,
ments rien qui rappelle plutôt l’orient la famille vient quelquefois rendre vi-
que l’occident; c’e.stun style qui n’a pas site a la sépulture ; mais le tombeau
même pour lui l’originalité de la bar- reste sans gardien sous la protection
barie. Les princes musulmans qui ont de la piété publique, sans que jamais on
doté la ville de Scutari de tant de mo- songe à sa réparation ou à son entre-
numents religieux n’ont pas oublié d’y tien. Aussi quoique le cimetière de Scu-
joindre ceux qui, bien que se rapportant tari date de rétablissement des Turcs
80 I/UNIVF.RS.

à Constantinople, on y découvre à L’ancienne tour était un ouvrage de l’em-


peine un seul tombeau qui remonte au pereur Manuel ; c’est en ce pointqu’était
delà d’un siècle. Les nombreuses ins- attachée la grande chaîne qui fermait
criptions peuvent cependant offrir quel- l’entrée du Bosphore et dont l'autre ex-
que intérêt à l’orientaliste; il y trouvera trémité était reliée au continent d’Eu-
toujours le sentiment religieux exprimé rope. L’ancienne tour, dont il reste
sans emphase, et quelquefois des ex- quelques dessins, était un bâtiment mas-
traits des poètes persans ou arabes les sif, couronné de créneaux et couvert par

plus aimés des musulmans. un toit pyramidal. Une jetée sous-ma-


Le mont Boulgourlou est l’ancien rine reliait cet écueil au continent d’A-
Damatrys ; les environs étaient couverts sie. L’édifice byzantin que P. Gilles a

de jardins et de maisons de plaisance. vu et décrit a été démoli au commen-


L’Anonyme de Constantinople, dans sa cement de ce siècle, et remplacé par un
nomenclature des palais et des monas- iavillon dans le godt moderne et dont
tères construits au oclà du Bosphore ( ), 1 fa coupole est surmontée d’un fanal.

cite le palais de Bryas , ainsi nommé, Il est entouré de quelques corps de

dit-il, parce que le dernier des empe- garde où stationne un poste. Déjà du
reurs byzantins, fuyant sa capitale pour temps de P. Gilles on croyait que l’in-
se retirera Jérusalem, pourra dans son térieur de ce petit fort était alimenté
palais de Bryas entendre les cris de dé- par une source d’eau vive; mais il est
sespoir des habitants. constant qu’il n’y a qu’une citerne qui
Il fut construit par les empereurs Ti- reçoit les eaux pluviales. Les Turcs ra-
bère et Maurice, qui bâtirent aussi le content au sujet du nom de l’édifice,
palais de Damatrys, où se trouvait le la Tour de la Fille, une histoire roma-
boisdeConsiantin l’Aveugle, fils d’Irène. nesque d’une princesse qui y fut déte-
Le port d’Eutrope, ainsi nommé du nue; c’est sans doute ce conte qui a
protospaihaire de l’empereur Constan- motivé de la part des Européens le nom
tin, qui le lit construire, était voisin de de Tour de Léandre, quoiqu’elle n’ait
ces lieux. rien de commun avec l’événement poé-
Les princes byzantins avaient pris les tique dont .Sestos fut le théâtre.
mœurs des Orientaux avec lesquels
ils étaient en communication constante, CHAPITRE VIII.
et le goût des jardins appelés Paradis
chez les Perses, s’était introduit chez les LES ILES DES PRINCES. DAIHONISI.
Grecs; ils étaient établis de préférence
sur la côte d’Asie ; le palais de Damatrys Les Iles des Princes forment un pe-
était entouré d’un vaste parc rempli de tit archipel peu éloigné de la côte de
gibier, où les empereurs et les princes Bithynie et à l’entrée du golfe de Nico-
leurs allaient se livrer à l’exercicede
fils médie ; les Grecs les appelaient Daimo-
la chasse. Tous ces palais ont disparu ; nisi (les Iles des Génies). Il est assez
mais les fontaines qui les arrosaient cir- difficile d’identifier avec les noms mo-
culent encore au milieu des jardins des dernes les nombreuses îlesqui sont men-
Turcs. tionnées par Pline (I) sur toute la sur-
face de la Propontide ; nous ne pouvons
LA TOUR DE LÉANDRE. reconnaître que l’île Proconnèse ou de
Marmara, l’MedeBesbicusouCalolimno,
A quelques encablures du rivage, et legroupe des Iles des Princes. Ces
dans voisinage de Scutari, s’élève une
le dernières sont mentionnées sous les
tour de construction moderne, que les noms suivants: Élée, les deux Rliodusse,
Turcs appellent Kiz-Koulé-si (la Tour de Érébinthe , Mégalé, Chalcite et Pityode.
la Fille), et qui est connue des Européens Le caractère de chacune de ces îles,
sous le nom de Tour de Léandre. Elle leur position respective, permettent de
est bâtie sur un écueil à fleur d’eau. se reconnaître dans cette sèche nomen-
clature.
(i) Anonyoïi, Pais lit, liv. III, p. 5g,
ap Kaiuliii'i. (i) Pline, liv. V, ch. XXXII.
ASIE MINEUSE. SI

Comme ces Iles sont nommées, d'a- Les des Princes > furent ainsi
lies >
près leur position à l’égard de Chalcé- nommées par les Byzantins, parce que
doine, Élée s’identifie arec Proté ou la durant toute la pénode de cet empire
première. Étienne de Byzance (I) cite elles furent couvertes d'églises et de mo-
ce passage d’Artémidore. * En partant nastères qui servirent de lieux de re-
du cap Acritas , après avoir navigué traite forcée ou volontaire à un grand
cent dix stades (2), on arrive au cap nombre de princes détrônés ou chassés
Hyris. Il y a dans ce voisinage l'ile Pi- de la cour.
tyode, une autre Ile nommée Chalcitis,
célèbre par ses mines de cuivre, et une PBOTK.
autre tie nommée Prota; de là à la ville
de Chalcitis
y
il a quarante stades ( sept . L’empereur Romain Diogène, qui fut
kilomètres et demi). Les deux Rhodusse prisonnier de Alp-Arsl.in, recouvra sa
sont aujourd'hui Rhobito et Anti- liberté moyennant trois cent soixante
Rhobito, très-voisines l’une de l’autre; mille pièces d’or, pour venir expirer
Chalcitis n’a pas changé de nom ; c’est comme prisonnier religieux dans un
l’île de Chalki. Pityode est Pita; Eré- mon.Tstère de l’tle de Proté, qu’il avait
binthe est alors Antigone ; car l'ile de fondé (I). Cent trente ans auparavant
Megalé, la plus grande de toutes, est cer- l'empereur Romain P'' avait éprouvé
tainement l’ile du Prince, qui a donné un sort semblable. Renfermé par ses
son nom à tout le groupe. La distance fils dans un monastère, il y unit ses
donnée par Artémidore sert à fixer les Jours.
positions du cap Acritas, qu'il faut Le plus ancien cloître de l’ile de
placer dans le voisinage de Scutari. > Proté uit bâti dans la première année
Les noms turcs diffèrent complète- du neuvième siècle ; c’était une prison
ment de ceux donnés par les Grecs ; les d’État aussi bien qu’une maison reli-
difQcnItés que nous avons signalées gieuse, et chaque révolution accomplie
pour la nomenclature des fleuves et des dans Constantinople fournissait un
montagnes se retrouvent encore dans contingent au personnel des moines du
celles des villes. Il en est plusieurs qui, couvent. Les successeurs de Nicéphore
même aujourd’hui, portent plusieurs furent rasé.s et renfermés dans le cou-
noms, les uns turcs, les autres grecs, et vent de cette lie ; il arrivait quelquefois
d’autres donnés par les marins étran- que ceux des reclus qui n'avaient pas eu
ers. L’archipel des Princes est connu les yeux crevés ou arrachés trouvaient
es Turcs sous le nom de Kizil Adalar moyen, à l’occasion de quelque révolu-
(les lies Bouges). Cest aussi le nom de tion de palais, de jeter de coté la haire
l’ile Prinkipo, la plus grande du groupe. pour reprendre la cuirasse.
Elles doivent donc être classées d'après
la nomenclature suivante (3) : ÀIVTIOONE.

PaoTX. ProU. Kinali ada si. Du temps des empereurs byzantins


Stiu •i|nlft<*atioti,
Antigone avait rem le nom de Panor-
SIeCALé. Prinkipo. Kizil ada si.
Lllr Rou|«. mus; on y avait bâti un château formi-
Erebentdi'S. Antigone. Bogbazii ada si. dable dont l’anonyme de Constantino-
1/lIr du Détroit.
ple (2) fait une description romanesque
Chalcitis. Chalki. Heibeli ada si.
L*llf RéiiBèé.
de laquelle il ressort que Cbosroës as-
RiiODcssF.1'*. Rhobito. Taoochaaadaal. siégea cette place avant d’attaquer Chal-
L'ile dfs Lfèvrrt. cédoine. Outre ses hautes murailles, le
RiioduueII*. Anii Rhohilo. Sadefadati. château était protégé par un buste de
L'ilcdMCoquilIrt.
femme à deux têtes qui était placé dans
la tour du nord au-dessus de la porte
(i) V. Cbalritia.
( 9 ) Vingt kiloiDètrea. (i) Voyez Hammer, ComtantinopoUs und
(3) I/C premier nom est en romain, le se- der RosidioroSf |». 36i. Brunet de Preale,
cond en giec modei-ne, le truisieme en J.a drece, p. 109.
turc. (ï) Anonyme de C. P., li». V, p. 83

Uvraiton. (Asm Mikbure.) T. II. ®


83 L’UNIVERS.
d’entrée. Le feu ayant été mis au châ- la Vierge et le troisième dédié à la sainte
teau, et toute la place réduite en cen- Trinité,où l’on est conduit par une allée
dres, la tour seule subsistait encore de cyprès séculaires.
grâce à la vertu de la statue bicéphale
qui écartait les flammes de quinze au- PRINKIPO.
nes des murailles. Chosroès einpcrta
cette statue en Perse, où elle fut I objet Il
y a toute apparence que l'Ile ap-
d’un culte. pelée aujourd’hui Prinki^ doit être
Les ruines du château de Panorinus identifiée avec celle que Pline appelle
existent encore au bord de la mer près Mégalé ;
c’est la plus considérable du
du port on les appelle Bourphaz; les
',
groupe. Les Turcs lui donnent le nom
ruines de citernes et de murailles que de Kizil ada si, c’est-à-dire l’île Rouge,
l’on découvre au sommet de la colline à cause de la couleur de ses monta-
appartiennent au monastère, prison d’Ë- gnes. Chalki et Prinkipo sont placées
tat dont il est souvent fait mention. vis-à-vis l’une de l’autre et ne sont sé-
C'est là que Méthodius, avant d’être parées que par un étroit canal. Son
élevé au patriarcat de Constantinople, étendue ne dépasse pas cinq kilomè-
.souffrit un long et cruel supplice. Ren- tres ; elle est allongée dans la direction
fermé dans un cachot obscur avec deux nord-est sud-ouest, et traversée par une
brigands, l’un d’eux vint à mourir, et ligne de petites collines.
on laissa le cadavre infect avec le pri- La nature du sol est calcaire et
sonnier. Ce supplice dura sept ans, a la quartzeuse ; elle renferme des traces de
suite desquels Méthodius fut tiré de sa fer oxydé. A la pointe nord est situé
prison par Michel, fils de Théophile, et le grand village qui porte le même
nommé patriarche. nom que l’Ile ;
il renferme trois monas-
tères ;
l’un bâti dans la plaine et deux
CH.XLCITIS . autres sur une colline. Le village est
entouré de vergers, d’oliviers, et de ri-
Chalcitis prit son nom des anciennes ches cultures ; les bois de cyprès et d’ar-
mines de cuivre qu'on y exploitait ; on bres fruitiers donnent à ce petit coin de
reconnaît encore quelques traces des an- nie un aspect de fraîcheur bien rare
ciens travaux dans les environs du port. aux environs de la capitale. Du côté du
Elle est couverte d'une magniDque végé- nord on trouve au contraire une con-
tation, abondamment arrosée, et s’élève trée sauvage et aride qui contraste avec
comme un cônede verdure au milieu du la fertilité des jardins du village. Il ne
groupe d’iles dont elle fait presque le reste en fait dfe ruines des anciennes
centre constructions byzantines que quelques
Elle parait avoir été dès les plus anciens pans de murailles ayant appartenu à
temps un séjour de paix et de tranquil- des monastères.
lité , étrangère a toutes les catastrophes A la pointe sud de I1le se trouve le
nolitiqiies qui retentissaient dans les monastère de Saint-Georges. Du haut de
Iles voisines. Le cuivre de ses mines la colline voisine on jouit du magnifique
était d.s plus estimés et était surtout panorama de toute l'Ile. Deux belles
employé pour fabriquer les statues des sources ombragées par des platanes con-
dieux. C’est de l’airain de Chalcitis lent non loin du chemin ; c'est le lieu de
qu’avait été faite la statue d’Apollon à rendez-vous des habitants de Constan-
Sicyone. I.’lle produisait outre le cuivre tinople, principalement des Grecs qui
du lapis lazuli et du borax ou chryso- s’y rendent le dimanche en caïk.
colle. Ari.stoie lui-même mentionne ces Une si heureuse situation fut appré-
Iles comme dignes de remarque. L’Ile ciée par les princes byzantins qui éle-
entière affecte la forme triangulaire ; vèrent à l’envi des villas et des monas-
vuedii râlé du sud, elle se présentesous tères dans les vallées de l’Ile. Justinien
la forme d’un cône unique ; mais vue y fit bâtir un palais dont les ruines sont
en travers ou y découvre, trois sommels peut-être celles que l’on observe près
couronnés toiis trois par des monas- du couvent de Saint-Nicolas, et c’est
tères, celui de Saint-Georges, celui de sans doute du règne de cet empereur
.

ASIE MINEURE 83

que Mégalé a pris le uom de l’üe du de Satyrus fut cpnstruit par le patriar-
Priuce (I). Otte île fut, comme les au- che Ignatius.
tres, le théâtre de ces revers de for- La petite île d’Oxeia est voisine de
tune si communs au moment de la Platée. Sou nom, quisjgnilie, rude âpre,
chute de Byzance, et il semblait que est bien d’accord avec son aspect désolé.
les princes et les impératrices ne fissent Les autres ne soutque di s rochers
îlots,
bâtir des monastères que dans la pré- où séjournent pendant la belle saison
vision de leur chute. L’impératrice Irène, quelques familles de pêcheui;s.
dont le règne jeta un si vif éclat, ter-
mina ses Jours dans un monastère de CHAPITRE IX.
Prinkipo, et l’impératrice Zoé, forcée de
prendre le voile, fut uu moment ren- PABAGES UE LA MER NOIRE. LE MORT
fermée dans cette île par Michel Cala- GÉANT.
fate. Mais elle en sortit bientôt pour
remontersur le trône. L'usurpateur fut La montagne située sur la côte d’Asie
privé de la vue et renfermé à son tour immédiatement en face du golfe de
dans le monastère de Sergius. Buyukdéré est connue de tous les navi-
Aujourd'hui ce petit archipel a perdu
g iteurs qui traversent le Bosphore. Les
tonte son importance stratégique au Turcs lui donnent ie nom de Yorus
point de vue de l’attaque et de la dé- dagh on l’appelle aussi quelquefois
;

fense de la capitale; mais à l’époque .luschadagh (la montagne de Josué). Les


byzantine il vit plus d'une fois les flot- indigènes prétendent que c’est là que
tes des Perses et des Turcs se glisser au fut enterré le prophète des Hébreux. Au
milieu du dédale des îles pour fondre haut de la iiiootagne on trouve une en-
sur Constantinople. ceinte carrée, ^entourée d’uu mur de
L’île de Platée est tout à fait nue et pierres sèches. Ce lieu correspond au
désolée ; elle servit de lieu d’exil à Mi- .siteappelé le lit d’Heroule. Un mara-
chel Rhangabé, qui, su commencement bout avec quelques arbustes auxquels
du neuvième siècle, y fut renfermé dans sont suspendus des chiffons marquent
un monastère et forcé de prendre la le degré de superstition que les indi-
tonsure avec son fils. Il y vécut encore gènes ont au sujet de certaines pierres
trente-deux ans sous le nom d’Athanase. ou de certains arbres ; cette oroyange
Ses deux fils, dans la fleur de l’âge, fu- des musulmans répandue sur, touf^ la
rent privés de leur virilité; le premier, terre de l’islam mérite quelques dévelop-
Rustratius, mourut peu de temps après, pements que nous donnerons en parlant
et fut enterré du côté gauche de l’église, des lieux de pèlerinages célèbres.
et le tombeau du père fut placé à droite.
Le second fils, Ignatius. arriva à la di-
LE TEMPLE DE JUPITBB LtHIOS,.
gnité de patriarche et devint le fonda-
teur du monastère de Satyrus, qui fut temple fut bâti parPhryxus. Il était
bâti sur le mont Maltépé; c’est là qu’il situé a l'entrée du Bosphore, dans la par-
eut sa sépulture. tie la plus étroite du canal, au poipt qù
A cinq kilomètres de Pandik, sur la la chaîne deTOlympe Mysien vient ren-
route de Chalcédoine et à douze kilo- contrerîe rivage'; cet endroit fut.dès les
mètres de Scutari, se trouve le port de temps' les plusreeutésregar^ pqmmt; le
Kartal dans le voisinage duquel s'élevait plus important peur la défense de la «Ote
le palais de Bryas et le monastère Sa-
d'Asie; et dans lèa derniers siè les il
tyrus ; ils se trouvaient entre le port et devint la possession des Génois qui y bâ-
le mont Maltépé qui en est peu éloigné. tirent un cliâteau aujourd'hui eu ruines,
On y voit en effet quelques ruines qui mais qui porte encore le nom de Djiné-
ont pu appartenir à un ;ialais. Le palais vise kalé si (le diâteau génois), .Ce lieu
de Bryas fut construit par les empe- est généralement désigne par les auteurs
reurs Maurice et Tibère ; le monastère anciens sous le nom de Uiéron ou de
temple de Jupiter. Jason, à son retour
aux
(i) Hamnier, CoiislaiilinopoVu und du (le lâiGolcbidq,
y i^Dsacra un autel
limpltoroij I. II, I-Iî. nT-.ff(,*i;i(M douze dieux : les navigateurs du Pnnt-
6.
L’UNIVERS.
64
piler les Grecs étaient supérieurs aux
Euxin étaient dan* l’asage d'y consa- ;

l.a po^se!>slon de ce
barbares ; mais ils s’enfuirent à l'arrivée
crer des iifliamles.
luuBtemps un ohjel de con- des Goths et livrèrent Chalcédoine qui
territoire fut
ha- fut mise au pillage.
testation entre les Byzantins et les
La première apparition des Russes
bitants de Clialeédoine. Prusias finit par
mais dans le Bosphore eut lieu en 866 ; ils s’a-
S eu rendre maître et s'y forlifla;
le rendre aux Byzan- vancèrent jusqu'au Hiéron. Us revin-
il fut contraint de
avait en- rent une seconde fois en 94î, dans la
tins avec tmi* les objets qu’il
tuiles , et vingt-troisième année du règne de l'em-
levés du temple , les bois , les
pereur Romanus , brûlèrent Sténia_, la
les caissons.
tradition conservée par hotte grecque, et s’emparèrent de Hié-
**D^'nrès*ia
ron;enliniisarriveTent jusqu a Byzance.
Diodore de Sicile, les Argonautes re- S em-
Galsia, s cm-
J- Âiaitt arrivés h Génois. maîtres de Galata,
I .es Génois,
V 6 n 9 fit d6 Colchos , éisnt 8rri\és ô
l.es
parèrent du Hiéron, et y construisirent
remboucbure du Bosphore, y sacrifiè- encore aujour-
le château dont on voit
rent aux douze dieux. Le temple
pa-
consacré a Jupiter d'hui les ruines. L’écusson de la répu-
rait avoir alors été
blique de Gênes subsiste au-dessus de
la
l’autre dieu
et à Neptune; car l’un et
porte d’entrée.
étaient honorés dans l'Hiéron du Bos- em-
phore (IJ. Pausanias.vainqueurdeMar- Au delà de ce château jusqu a I

bouchure de la mer Noire, il y avait


donius à Platée, consacra une coupe
ele- plusieurs antres places qui ne sont plus
d’airain à Neptune Sauveur, et nt
connues que de nom; mais que P* Gil-
ver une statue à ce dieu avec le con-
d'après Denys de Bvzauoe, place
cours des habitants de Chalcédoine. les,

Cicéron fait mention d'une statue


de dans l'ordre suivant : Chelæ, c est-à-dire
les échellt^s qui sont situées entre le^ fa-
Jupiter Urius qui existait égalementdaus aujourd’hui
nmn Jovis et Pantichium ;
ce lieu sacré.
ce lieu est complètement sauvage
. et
Pieire. Gilles décrit ainsi le
château
désert, les monUgnes couvertes de
ver-
fort tel qu’il existait de son
temps; les
Grecs lui donmnt encore le nom de dure descendent jusque dans la mer.
un petit fort défendu aussi Paniichium, différent de celui qui
Iliéron. C’est
placé était sur le golfe d'Astacus, est ainsi
bien par la nature que par art, I

du pro- nommé des fortifications qui l’entou-


sur la pointe la plus avancée aujourd’hui le
montoire qui est formé de plusieurs raient. Le cap Coracium,
par des vallées boi- fort Poinis, est entouré de rochers «n-
éminences, séparées de
restait encore à cette époque des où les corbeaux ont I habitude
sées. âi
•rca. Il
*_
-
/J-t»
AfltKnUP
niiAlniiPv débris des anciens éaitices
^

venir nicher;
fjn:iici c’est à cause de ce
,
-- fait —
que les Grecs lui ont donné le
nom de
composés de grondes pierres de. taille
que les'furcs enlevaient pour les porter cap a.
fl roiistanlinonle. Après ce cap vient la tour de «édée
Mcaee
qui se présente sous la forme d un ro-
Ce remnart de Bvzance ne put arrê-
ter^esŒnns de^ barbares.*^ En 248 Sher arîondi et dans le vo.|upage sont
une descente les Cyanées d Asie
de J -C. les llérules firent
au moyen d’une Botte de cinq
cents , senter l’avpect singulier
jaaïuuca, et vinrent
barques, assiéger Glirysopo- •
d’Europe. Strabon esUme à vingt stades
. v_ ^1.^* nAoevl ilc lu-
naval ils fil. distance entre ces deux écueils.
lis; mais après un combat
la

rent obligés de battre en retraite


jus- Vient ensuite le promontoire Ancy-
en ræum où Jasonprit une ancre de pierre
qu’au Iliéron. Vers la même époque,
en Bt- abandonna plus tard. On arrive
268, les Goths firent une invasion qu’il

thynieel ravagèrentle paysjusqu'a


Nieo- enGn au fleuve Rhebas dont l’embou-
s’emparèrent du fort de Hié- chure est située à quatre-vingt-dix sta-
médie ; ils
Une des du Hiéron ce cours d’eau forme la
ron où ils déposèrent leur butin. ;

les limite de la presqu’île des


Thyniens , et
garnison de Chalcédoine gardait
abords du château et du temple de Ju- marque , selon les Byzantins , l entrée
du Bosphore. Il porte encore le nom
de
a
Thneico, liv. UI. Riva ; un petit fort ou kavak est bâti
(i) P. Gille», Je Bosph.
l’embouchure pour surveiller les côtes.
ch. V.
ASIE MINEURE. SS

CHAPITRE X. que confirmer son opinion. Quelques


restes d’antiquité prouvent qu’en effet
ROnOBIADB. DUSÆ PBOS OLYMPUH. ce village est situé sur une station an-
PBUSB SDB L’HVPIUS. tique. En continuant vers l’est, on ar-
rive au bord d’une petite rivière nom-
Dans le principe, le cours du Sanga- mée Milan sou, qui n’est autre que le
rius formait la frontière orientale de la fleuve Hypius, dont lecours n’a pas une
Bithynie; mais le roi Prusias, s'étant grande etendue. Il se jette dans la mer
emparé de la côted’Héraclée, annexa tout à cent quatre vingts stades de l’embou-
ce territoire à ses États et en porta la chure du Sangarius. On ne peut douter
frontière jusqu'à cette dernière ville (I). qu’il ne soit identii|ue avec la rivière
Voilà pourquoi dans la même page du nommée Milan tchaï par les Turcs.
géu::raphe grec on trouve deux limites Dans l'antiquité l’embouchure de l’Hy-
différentes assignées à ce royaume. pius offraitun assez bon mouillage aux
Nous avons dit oue la province d'Uo- navires, et la flotte de Miihridate y
noriade fut détachée de la Bithynie par trouva un refuge momentané pendant
l’empereur Théodose qui voulut créer uue violente tempête.
«n nouveau département de l’empire en I.a rivière prend sa source dans les
riionneur de son oncle Honorius. Toute montagnes voisines de Boli,qui sont ap-
cette contrée fut dans l’origine détachée pelées indistinctement mont Liperus et
de la Paphlagonie, et cette dernière mont Hypius (t). Elle traverse un petit
province rétmie au royaume de Pont lac, et après avoir contourné une colline
n'eut plus même d'administration par- boisée, vasejeterà la mer après un cours
ticulière. La province de l’Hononade de trentre kilomètres environ. Tout ce
est portée dans le synecdème de Hiéro- territoire fut conquis sur les Maryandi-
clès comme contenant six villes Prusias, : niens par lesBebryces, qui .s’avancèrent
Héraclée, Tium, Claudiopolis, Hadria- jusqu'au fleuve Hypius, et l’on bâtit en
nopolis et Cratia. Les trois premières ce heu une ville qui fut nommée Hy-
sur la côte, les trois autres dans l’inté- pia (
2 ).
rieur des teries. Les noms d’Héraciée La dynastie des Prusias regardait
(Heraclea Pontica) et de Tium sont trop comme uue gloire d'attacher à la fon-
intimement liés à l'histoire du royaume dation d’une ville un nom qui devait
de Pont pour en être détachés; nous rester à jamais célèbre. Aprèsdeux vil-
nous occuperons de l’histoire de ces les de Pruse fondées l’une au pied de
villes quand nous étudierons cet ancien l’Olympe et l'autre au bord de la mer,
royaume. Prusias IV voidiit créer une ville de son
DLSTCHÉ. nom dans la prorinee qu’il avait récem-
ment conoiiise et fut le foudateur de
Après avoir, franchi le Sangarius, Prose sur (’llypius, épithète qui lui fut
ou arrive au village de Tchandak où donnée pour la distinguer des autres
se trouve une maison de poste. On villes du même nom. Comme les histo-
rencontre çà et là quelques vestiges riens ne font plus aucune mention de la
d'autiquité qui prouvent qu’on se tient ville d’Hypia, il est à croireque le nom
toujour-i sur grande voie romaine
la de Pruse fut donné à cette ville d'Hy-
qui conduisait dans l'est; on traverse pia et qu’on créa Prusa ad Hypium.
ensuite une plaine découverte et assez Cette ville est connue par ses méitiailles;
bien cultivée, et l’on arrive au village elle est mentionnée par Ptolémée, et un
de Dustché, dont le nom rappelle celui de ses évê tues, nommé Hesychius de
de Dusse Pros Olyuipum, petite ville Pruse siirl'Hypius, faisait partiedu con-
plus connue par les cartes itinéraires cile de Nicée.
que par l’histoire. Otter, dans ses voya- Les mines de Pruse sur l’Hypiusont
ges, est le premier qui ail identifié la été retrouvéessur remplacement même
Tilleantique avec le petit village, et les de la petite ville de Eski bagh, que les
observations faites depuis lors n’ont fait «
(i) Pline, V, ch. 3v.
(i) Siraboo, XII, 543. (v) Scbol. Apoll., I. II, v. 7P7.
Rfi L’UNIVERS.
habitants i Uskiibi. Eski
rononct-iit sisté à la fureur des iconoclastes (I;.
bagh ancien jardin, rappelant
signifle Les habitants de tous ces districts
sans doute un de ces grands parcs de paraissent mener une vie assez heureu.se.
plaisance nommés paradis, dans lesquels Le pays est extrêmement fertile, et de
les princes d’Orient se livraient aux plai- belles forêts, qui appartiennent toujours
sirs de la chasse. au pays boisé de Olympe f la mer des
I

La ville turque s’élève au milieu des arbres), couronnent les montagnes L'ex-
jardins sur le penchant d’une colline ploitation des bois est une source in-
qui était couronnée par l’acropole de cessante de travail, et de nombreuses
Priise ; c’esteiicorc la résid.’ncede l'agha. immunités sont accordées aux paysans
i.es inurailles de l’ancienne ville, en- bûcherons en compensation des char-
core conservées, se prolongent en par- ges que leur impose le goiivernemeut-
tie sur la colline et en partie dans la Le bétail est nombreux; mais dans ces
plaine. Elles sont de diverses époques pays trop humides, le mouton ne pros-
et l'on observe même quelques parties père pas aussi bien que dans la région
qui sout faites avec des débris de mo- des hauts plateaux. La nature sylvestre
numents antiques. Une des portes attire est peu différente de celle de l’Italie,
surtout l’attention ; elle est composée mais infiniment plus belle et plus abon-
d’énormes pierres, et l'architrave qui dante que celle des eûtes de Provence.
la couronne est d'une seule pièce et n’a Le goût de la marine n’est pas très- ré-
pas moins de quatre mètres de long; pandu dans les villages d'alentour, et
mais les fortes dimensions des pierres les Turcs paraissent plus disposés à se
ne suffisent pas pour donner le cachet livrer aux travaux des champs.
de la haute antiquité; cette porte ne pa-
rait pas antérieure aux murailles ro- CHAPITRE XL
maines.
A l’exception du théâtre, dont la co- tTIXÉBAlBE DE NICOMÉDIE Al) LAC
téa ou salle, creusée dans le flanc de DE SABANDJA (SOPHOK).
la colline, est assez bien conservée. Il ne
reste que des débris des autres monu- La route de Nicomédie à Sabandja se
ments; les gradins du théâtre sonj en- dirige vers l’est. On cotoie d’abord les
core en partie à leur place; le prosce- salines,qui peuvent avoir deux kilomè-
nium est détruit et l’on ne peut le res- tres de long sur huit de large. Ici les
tituer que par conjecture. Les buissons collines cessent de suivre les contours
qui couvrent le sol, les hautes herbes de la baie pour se diriger vers le nord,
qui envahissent les monuments anti- et forment ainsi une large vallée qui a
ques sont un obstacle à des recherches environ huit kilomètres d’étendue et
superOcielles; mais il est certain que dont la culture est riche et variée. Après
des fouilles entreprises en cet endroit six kilomètres de marche, on traverse
qui n’a jamais été exploité comme car- sur un pont la petite rivière Xérès, qui
rière donnerait lieu a des découvertes va se jeter dans le golfe. Pendant les
intéressantes. Il ne faut pas oublier que vingt-quatre kilomètres que l’on par-
moins une ville a eu d’importance dans court de Nicomédie à Sabandja on ne
les temps modernes, plus on doit es- quitte pas cette vallée, on marche tou-
pérer d'y faire des découvertes d’anti- jours sur le terrain d’alluvion qui ren-
quités. fenne peu de cailloux; il est arrosé par
M. Boré, dans sa correspondance, fait un certain nombre de ruisseaux oui des-
mention d’une ancienne statue de la cendent des montagnes du nord; de là
Vierge qu’il aurait découverte dans un sa grande fertilité. Tout porte à croire
jardin. Il est à croire qu’il aura con- ne dans la haute antiquité, le régime
fondu quelque statue antique avec la es eaux de ces régions était tout à fait
représentation de la Vierge; car non- différent. Le Sangarius, dont le cours
seulement ce n’est pas dans l’usage de moyen est del’est a l’ouest, devaitsuivre
l’Église d’Orient d’avoir des figures de la ligne des montagnes de Sabandja et
ronde bosse, mais on peut dire que bien
peu de bas-reliefs chrétiens ont ré- (i) E. Boré, Correspond., 197-000.
,

VSi>i)M»îiKURE. »7

venir déboHclwr dans le «olfe de IN'i- dénué Sophou (I). Le lac de Soplion a
coinédie en traversant la dépression du reçu dans Bas-Empire différentes dé-
le
lac de Sabandja , comme le Rliyndacus nominations; Aminien Marcelliu l’ap-
traverse le lac Apollonias (1). Les allu* pelle le lac de Sunon, Sunonensis la-
vions ayant exhaussé le terrain entre le eus (2); Aune Coninéne lui donne le
lac et le golfe, le fleuve fut forcé de nom de Baana (3). Il est séparé, de la
prendre qu'il suit aujour-
la direction ville par des jardins assez étendus. Sa
d’hui, et Sangarius alla se jeter dans
le longueur est d'environ dix kilomètres,
la mer JNoire, en
laissant des marécages et sa largeur n’en a pas plus de six. Du
qui marquent son ancien lit. côté de Sabandja c’est-à-din; de la
,

A droite de la route de Nicomédie à grande vallée, c’est une plage sablon-


Sabandja, la chaiiiedecollines s’élève in- neuse; mais du côté du nord et du sud,
sensiblement et se couvre de taillis qui le lac est encaissé dans une chaîne de
plus loin deviennent une véritable forêt montagnes boisées qui descendent Jus-
appartenant à cette région de l’Olympe u’au bord de l’eau. I.a circonférence
que les indigènes appellent Agatdi dé- u lac est estimée par Otter a quinze
nt.«i(la Merdes arbres). milles, soitviiigt sept kilomètres et demi.
On arrive après six heures de marche TchiliatchetT estime son pourtour à
à Sabandja, située dans la partie sud du trente-six kilomètres ; Les eaux sont
lac, mais non pas sur la riveimmédiate, dotices et potables.
dont elle est séparée par des Jardins et Il est une loi générale sur les lacs
des cultures. '
c’est que leurs eaux sont douces toutes
Sabandja n’est qu’une ville de transit^ les fois qu’ils sont en communication
elle doit son existence anx nombreuses avec la mer ; du moment qu’ils sont sans
caravanes qui la traversent en venant communication, ils deviennent de |>e-
de l’est ou du sud de la presqu'île. On tites mers intérieures leurs eaux sont
:

y compte de cinq à six cents maisons, saumâtres ou salées.


une mosquée de chétive apparence et ,
La pensée d’utiliser les eaux de ce
des khans pour les voyageurs. Aucun lac pour créer un canal de navigation
monument de l’ancienne ville ne sub- entre ce pays et le golfe de Nicomédie
siste plus , on trouve çà et là dans les a souvent été agitée dans l’antiquité
rues (les fragments d’architecture qui et examinée de nos jours. i\I. de Hain-
sont presque tous de l’époque du Bas- mer (4) a fait, au point de vue histo-
Empire. rique, une étude approfondie de la
question; mais le projet proposé par
LE LA.C DE SOPHON. Pline le Jeune à Trajan ne paraît pas
avoir reçu un commencement d'e.xécu-
tion, du moins il n’en existe aucune
A défaut d’autres renseignements,
trace (5).
la présence du lac suffirait pour per-
mettre d’identifler Sabandja avec iW- Pour se rendre au pont du Sangarius,
qu’on appelle dans le pays Bech-Kou-
prou (les Cinq ponts) , on commence
(i) Sollte Texiers Angabe riclitig sciii,
a côtoyer le lac; mais bientôt les collines
daxs die game EinKnkune vom Nieomedia abruptes venant jusque dans les eaux,
Golf ostwaila ziiiu Sabanuscha-See nur aus
ou est obligé de marcher pendant plu.s
aufgescbnenimlera Land von Sand und
d’une heure dans le lac même sur un
Kieselcbuti bestâiide so wâre es nicht un-
,
warsclieiiilich , das der Sangarius einst dort
fond de sable; dans quelques endroits
seine Ausiadung znm Meere batte,... und les chevaux ont de l'eau jusqu’aux
aeiti Bette iioi^narls erst eiiieni jiingem sangles. Les collines sont composées de
Durrhbriicbc verdankte. Gart. Ritler Erd- :
roches quartzeuses avec du sable rou-
kuiide, i 8 part. 3* vol., pag. 676 .

Nous ne pouvons développer pins longue (i) Cédrénii.s, II,|i. 6 x 8 , ffU/. mêlée.
nuint nu sujet qui demanderait un mémoire (a) Amniien Marc(dlin, tiv. XX.VI,ch. viii.
spécial; nous recommandons celte question
(3) X, a8a.
ans voyageurs géologues qui visiteront oacb Broiivsa,
celte (4) Uiibtick auf einer Reise
province.
(5) Pliue.le((.. liv. X. loti. 4.

ogie
,

ts L’ÜNIVERS.
geâtre qui contient du fer hydraté. Lea Justinien a commencé d’y faire un
eaux du lac en minant constamment la pont, et il s’applique avec une telle ar-
base des collines ont causé des éhoule- deur à cet ouvrage , que je ne doute pas
ments qui ont taillé prest^ue .à pic le ter- qu’il ne l’achève en peu de temps (I). »
rain de la rive; cependant de distance en L’ouvrage fut en effet terminé dans
distance s'ouvrent de petites vallées dont la trente-quatrième année du règne de
la verdure contraste agréablement avec Justinien, c’est-à dire en 561 de J.-C.
ce sable aride. D’après Paul Diacre, on détourna le San-
Bientôt on abandonne les bords du garius de sou lit pour exécuter la fon-
lac pour entrer dans des terrains ma- dation des piles.
récageux mais cultivés; ce n'est qu’au Constantin Porphyrogénète rappelle
bout d’une heure que l'oii rencontre la en ces termes la coustruciion de ce mo-
petite rivière qui sort du lac de Sabandja nument. • Le thème Optimatumesttra-
etqu on appelle Kdissou; elle passe sous versé par le fleuve Sangarius, dont les
un pont romain d'une seule arche, et rives sont jointes par un pont digne
tourne ensuite vers le sud. A peu de d’étre vu. Il fut bâti par l’empereur
distance de la, on franchit une colline Justinien, qui ne sera jamais assez glori-
de grés rouge, et l’on arrive au pont fié. Sur une des pierres du pont est

monument d'une rare magniricence et placée l’inscription suivante :


qui mérite tous les éloges qu’en ont fait
les contemporains. Toi auvii ,
comme l'orgueilleuse Hrapérie,
les peuples médiqiies et toutes les liordes
liarbares, Saiignriiis, dmil le cours iiiipé-
CHAPITRE XII.
lueiix est romiiu par ces voàies, lu roules
niaiiiteiiani esclave d’un travail loiiveraiii, ja-
PONT DE JUSTINIEN SUE LE SANOA- dis rebelle aux navires, jadis indomplé,
BIl'S. niaiiilenant lu gis sous les entraves d'une
]Hcrre iiillexible (aj.
L’empereur Justinien, pour faciliter
les communications d’un bout à l’autre Cette inscription n’existe plus, mais le
de l’empire, songea particulièrement, monument est pre.sque intact. Il est
dans les travaux qu’il entreprit, à éta- composé de huit arches et a quatre cent
blir de grandes routes et a restaurer vingt-neuf mètres de longueur. L’ou-
celles qui existaient déjà. La
plus im- verture des grandes arches est de vingt-
portante était celle qui conduisait de trois mètres, et la longueur des piles de
Nicomédie aux confins de la Syrie en six mètres cinquante centimètres. Il est
traversant la l’brygie et la Cappadoce. bâti en grands blocs de pierre calcaire;
Cette route était coupée a peu de dis- les arches sont à plein ceintre et s’élè-
tance de Sopbon par le fleuve Sanga- vent toutes à la même hauteur, de sorte
rius; c’est là que l’empereur entreprit que le tablier du pont est parfaitement
de construire le pont monumental qui horizontal. Au niveau du pont sont
existe encore. Il fut sans doute com- ménagées sur chaque pile des héxèdres
mencé vers l’an 553, lorsque Justinien exactement comme au Pont-Xeuf à
fît la paix avec les Perses. Il n’était pas Paris.
encore achevé lorsque Procope écrivait A l’extrémité du côté du lac est une
son livre Des Édifices. « Le Sangarius, grande porte en forme d’arc de triom-
dit l’historien de Justinien , ce fleuve phe renferniant un escalier en hélice
dont le cours est si rapide dont la pro-
, pour monter au sommet.
fondeur est un abîme et dont la largeur A l’autre extrémité est une grande
ne peut être comparée qu'à l’étendue de niche de la même dimension que l’arc;
l’Océan , n’avait jamais souffert de pont. c’était un lieu de repos pour les voya-
Ceux qui étaient assez hardis pour le geurs.
traverser attachaient ensemble plu- En ce point la route se bifurque ; une
sieurs bateaux et passaient dessus ; mais branche se dirige vers le nord pour en-
cela ne se faisait pas sans danger, car
le fleuve, rompant les cordages, disper- De Ædif.,
(t) Proro|>e, liv.V, ch. m.
sait les bateaux et novait les hommes. (a)C. Purpbyrogcnètr, Tliem., V,
ASIE MINEURE. 80

trer dans la Paphlagonie ;


l’autre em- Sangarius. Ce village est situé sur la
branchement tournait vers le sud pour rive gauclie du fleuve, qui en cet en-
conduire en Phrvgie. droit a une largueur dVnviron crut
Une chose curieuse, c'est que le fleuve mètres , et se divise ensuite en deux
Sangarius , si rudement tr.aité dans branches qui forment ce qu’on appelle
l’inscription de Justinien, n’a pas con- nie. Pendant l’été, ces deux branches
senti à se soumettre à l’éternel esclavage sont presque à sec ; ce qui explique le
dont il était menacé; peu à peu son nom de Xérobates que les anciens don-
cours s’est porté à l'est, et aujourd’hui naient quelquefois au Sangar us (1).
il ne passe plus sous ce pont qu'un mince Les deux branches du fleuve sont
ruisseau marécaj^eux le grand courant
: réunies par un double pont que l’on
s’est transporté a l'est; ceci tendrait à nomme Uzun-kouprou, et la route se
prouver qu’en effet le pont de Justinien continue vers l’est jusqu’à ce qu'on ren-
fut établi sur un lit factice qui s’est peu contre un autre petit fleuve nommé
à peu trouvé encombré par Ve limon du Milan sou, l’ancien Hypius.
fleuve.
Ces mouvements des rivières de l’A- CHAPITRE XllI.
sie ne sont pas sans exemple; on peut
en citer plusieurs qui se sont ouvert ITIKEBAIHE UE SA B ANDJ A A OEI VKH ( 2 ;,
de nouvelles embouchures depuis les L’A^CIEN^E TOTTOEÜM, ET A NICEE.
temps historiques
Lorsque l’empire byzantin se vit me- En sortant de Sabandja, on suit la
nacé par tous les peuples de l’Islam , grande route de caravane i|ui traverse
les Perses, les Mongols et les Tartares, obliquement l’Asie, et l’on fait quelques
qui, des régions de l’est, se ruaient sur kilomètres dans la direction de l’est. Le
Constantinople, le cours du Sangarius terrain que l’on parcourt est très-acd-
devint une ligne de défense bien plus deiile II est presque entièrement coni-
importante qu'auparavant. Aussi les po.sé d’argile plastique entremêlée de
Coninènes eurent-ils soin de faire cons- marues verdâtres contournées, talqui li-

truire sur ses rives des châteaux pour ses, qui paraissent servir de lit à l'argile.
surveiller les ennemis. Les abords du La nature des cailloux roulés par les
pont furent laissés dans l’abandou ; torrents indique que ces terrains no s'é-
les marécages comtnencèrent à se for- tendent pas fort loin ; car les ruisseaux
mer et le neuve peu à peu changea la cliarient üe nombreux fragments de
direction de son ht. quartz et de serpentine.
Les culées du pont sont assises de Après neuf kilomètres de marche, on
part et d'autre sur des collines de grès se retrouve sur le terrain de grès rouge
rouge dont l’inclinaison concorde. Du de la même formation que le^ collines
côté du lue elles forment uii éperon qui du pont de Sabandja, et sans doute le
res.serre le défilé par où les eaux s’é- même que l'on retrouve à Nicomédie.
chappent pour aller au Sangarius. Après avoir frauchi cette colline, la na-
Attenant à la culée orieutale du pont, ture du terrain et du pays change su-
on remarque une construction encore ,
bitement ; on descend dans une vallée
bien conservée qui se compose d’un
,
profonde enclavée dans des montagnes
certain nombre de salles voûtées; tout presque à pic, composées d’un poudin-
est bâti en pierres de grand appareil gue dans letjuel il entre des cailloux de
comme le reste de l’édifice, fl y a lieu quartz et de jaspe, et d’une roche blanche
de regarder cette annexe comme une sta- analogue à la baryte sulfatée. Le ciment
tion de veredarii, ou une de ces maisons naturel qui uuit ces différentes natures
de poste qui jalounaient cette grande de roche n’offre aucune solidité , de
voie jusqu’aux contins de la Cilicie. sorte qu’elle se désagrège facilement,
Après avoir traversé le pont, on re- et ses parties coustituautes vont se ré-
joint la route qui se dirige au nord-est, pandre dans le lit des torrents.
et l’on arrive au petit village de Ada-
bazari (le Bazar de l’ile), ainsi nommé (i) Flutarch., </« 1, p, 34.
d'un Ilot formé par deux branches du (a) Prononcei Ghéiveb.
90 L’UNIVKRS.
Le cours du fleuve qui arrose cette d’antiquité pour être certain qu'elle oc-
vâllée, grossi par les eaux et la fonte cupe la situation d’une ville antique ; il
des neiges, vient chaque année ronger a sur la grande place plusieurs dé-
peu à peu la hase des falaises, qui s’é- ris de sarcophages, et un autel orné
croulent en élargissant la vallée. Il n’est de palmettes sur lequel on lit en grands

pas difficile de trouver au milieu des caractères le nom AXIAAETl; un autre


cailloux qui encombrent le lit des ruis- fragment de cippe en marbre porte sur
seaux des fragments de jaspe rubané sa partie supérieure la trace de deux
rouge et vert d’une grande beauté ; les pieds qui appartenaient à une statue de
>arties polies par les eaux laissent voir grandeur naturelle.
fes plus brillantes couleurs. En jetant les yeux sur les itinéraièes
En continuant la route, on se trouve anciens, on reconnaît une ville de Tôt-
sur une formation schisteuse qui en- toeum, située sur la route de Constanti-
gendre des rocs pointus et des formes nople à Antioche, entre Oriens Medio
très-tounnentées ; on arrive ensuite à et Dablis, à vingt-huit milles de la pre-
une vallée transversale qui est un des mière et à égale distance de l’autre.
affluents du Sangarius; c’est une ri- Tottoeum se trouve également sur la
vière rapide, dont les eaux sont jau- route de Nicée à Ancyre, et dans la
nâtres et charrient beaucoup de sable vallée du Sangarius elle' est marquée à
elle coule au milieu d’une formation quarante milles de Nicée, distance qui
de poudingue trèsKiur, qui s’étend pres- convient parfaitement à Geïveh (I);
que jusqu’à Nicée. Dablæ est à vingt-huit milles, etDadas-
La ville de Geïveh est située sur la tana, où mourut l’empereur Jovien (3),,
rive droite du Sangarius ; on traverse le à quarante-cinq milles. La tablede Peu-
fleuve sur un 'pont musulman de six tinger est aussi d’accord avec ces dis-
arches, ouvrage du sultan Bayazid. La tances. Dadastana est marquée par Am-
vallée a environ quatre kilomètres de mien Marcellin comme étant sur la
large. Geïveh est dans la plaine, et du frontière de la Bithynie et de la Ga-
côté du sud la vue est bornée par la latie. Il y a sept heures de marche on
ligne des montagnes du Toumandji vingt-huit kilomètres entre Sabandja et
dagh, qui fait partie de la chaîne de l’O- Geïveh.
lympe. De nombreuses cultures de mû- Ak seraï, la Maison blanche (douze
rier et des jardins bien arrosés cou- kilomètres de Geïveh petite ville sans
),
vrent les environs. Les melons et les importance, est situéesur la rive gauche
fruits de Geïveh sont célèbres dans la du Sangarius, que l’on traverse sur un
contrée ; mais la difficulté de transport bac en venant de Geïveh ; les fragments
|ui existe dans toute la Turquie d’Asie d’architrave etde colonnes que l’on peut
?orce de les consommer presque sur trouver dans Ak seraJ proviennent de
place ; on en porte cependant jusqu'à Lefké, l’ancienne Leucæ, qui en est dis-
Broussa. Geïveh était autrefois une ville tante de huit kilomètres ; mais elle n’est
assez considérable; elle avait au delà de pas sur la route directe de Nicée.
trois cents maisons ; elle fut totalement
ruinée par une inondation du Sangarius LBUCiE.
qui la rasa presque entièrement sous le
règne de Mourad IV ( 1640); jamais La de Leucæ est située sur une
ville
elle ne s’est relevée de cet échec. Les petite Lefké sou que le
rivière appelée
maisons construites depuis cette époque colonel Leake et d'autres géographes
paraissent avoir été biâties en prévision ont démontré être la même que le fleuve
d'une autre inondation; elles sont pour Gallus, qui, selon Strabon, prenait sa
la plupart élevées sur de grands piliqrs de source dans la Phrygie Hellesponti-
bois et bâties en terre battue. qiie (3) et allait se jeter dans le San-
Il
y a plusieurs caravanséraïs et une gariusà trois cents stades deNicomédie ;
chétive mosquée; autrefois elle avait
plusieurs écoles et des mosquées, qui ont (i) Ilinêr. i4r.
disparu. (») ARimirn Marc., I. XXV, ch. X. ,
On trouve à Geïveh assez de vestiges (3) Slrtbon, XII, 543.
ASIE MINEURE. 01 .

nous pensons cependant qu’il est dif- nombreux disséminés sur les collines
férent du fleuve Gallus cité Pline (1), vertes animent le paysage, dont le fond
duquel les Galles, prêtres de Cybèle, secompose des sommets resplendissants
avaient pris leurnom ; ce dernier fleuve de l’Olympe. Tant desilence et de soli-
doit couler aux environs de Pessi- tude ont succède aux marches guer-
nunte. rières des nations. Cet amas rouge de
Le Gallus qu’on appelle Lefké sou briques , c’est Nicée où se sont battus
prend sa source dans le versant orien- avec acharnement presque tous les
tale de l'Olympe ; on l'appelle Bedrè anciens possesseurs du sol, les Ro-
tchai, il coulé vers l’est, rassemblant tous mains comme les Byzantins, les mu-
les cours d’eau secondaires et notam- sulmans et les croisés, et maintenant
ment celui qui s’échappe du lac d’Ai- à peine l’habitant de ces lieux sait-il le
neh gheul (le Lac du Miroir), voisin nom de cette ville qui fut si chèrement
de la petite ville du même nom dont le disputée. En descendant dans la vallée
site répond à celui d’Angelocomé des du lac, on arrive, après une heure de mar-
Byzantins ; enfin il va se jeter dans le che, à un ancien camp retranché en rui-
Sangarius à l’est de Lefké. Dans leur nes. C’est une enceinte carrée flanquée
habitude de confondre ensemble tous de tours; l’endroit paraît abandonné. Les
les cours d’eau, les Turcs, donnent aussi habitants donnent à cet endroit le nom
à cette rivière le nom de Sakkaria (le de Kara eddin (la Religion noire). C’est
Sangarius), ce qui a pendant longtemps un des anciens camps construits par
apporté beaucoup de confusion dans les croisés pendant qu’ils assiégeaient
l’hydrographie de cette province, Nicée.
Aineh gheul est une villede trois mille
habitants dont la principale industrie CHAPITRE XIV.
consiste dans l’exploitation des forêts,
lis cultivent aussi de la soie, qui se vend MCÉE.
sous le titre de soie de Broussa. Sa si-
tuation sur la grande roule de Constan- Nicée, l’ancienne capitale de la Bi-
tinople à Kutavah la rend assez floris- thynie, célèbre à tant de titres dans les
sante. annales des chrétiens, aujourd’hui dou-
De GeTveh à Nicée en ligne directe blement déchue du rang qu’elle occu-
on compte quarante-huit kilomètres, on pait comme place de guerre et comme
laisse Lefké au sud. La première poste métropole, n’offre plus dans son en-
est à Ak serai, douze kilomètres, la ceinte que les débris épars de la cité by-
valléedu Sangarius qui s’étend à perte zantine; mais l’importance et la conser-
de vue est peuplée de nombreux villages vation parfaite de son système de dé-
composés chacun de quinze ou vingt fense en font un des lieux les plus in-
maisons. On fait une courte halte à téressants à étudier, pour l’intelligence
Mécridjé, huit kilomètres. A partir dece de la poliorcétique ancienne, et des
point on abandonne le bassin du San- sièges nombreux que cette ville a sou-
garius pour entrer dans celui du lacAs- tenus contre les Arabes, les Grecs et
canius ou de Nicée. En sortant de Mé- les Latins.
cridjé, on franchit un col élevé ; le ter- Comme point stratémque,Nicée com-
rain de grés rouge que l’on n’a pas mande la grande vallée dans laquelle
quitté jusqu’à Ak serai fait place à une est situé le lac Ascanius , l’un des plus
nature de roches schisteuses etde mica- grands de l’Asie Mineure , et défend le
schiste. col qui sépare le bassin du Sangarius
Arrivé au haut de la montagne, un du bassin de la Propontide. Aussi les
splendide spectacle se déroule aux re- premiers peuples qui , venant de la
gards. Le lac de Nicée étend à l'horizon Thrace.se sont établis dans la Bithyiiie,
sa nappe argentée; de loin en loin, des ont dû nécessairement choisir de préfé-
groupes d'arbres indiquant des villages rence un point si important et si facile
ombragent le tableau, et les troupeaux à défendre. Séparé au nord du golfe
de Nicomédie par la chaîne du mont
(I) Liv. V, ch. 3. Arganthonius , et défendu au sud par

sd ûv oglf
,

93 L’UNIVERS.
les contre-forts inférieurs de l’Olympe, puisqu’elle la portait encore vers l’an
le bassin du lac a été de tout temps cé- 120 de J.-C. A cette époque, elle était
lèbre par sa fertilité; mais les anciens le lieu de résidence des proconsuls;
avaient déjà remarqué ^ue la pureté de sous Néron, Caius Pétronius (I) ; sous
l’air ne répondait pas a la beauté du Hadrien, Sévère, qui depuis fut em-
pays, et que les habitants alors, comme pereur; sous Trajan, Servilius Cal-
aujourd’hui, achetaient pardes maladies vus, y exercèrent cette dignité. Constan-
épidémiques les avantages du climat (I ). tin, en témoignage du respect pour le
Suivant Etienne de Ityzaoce (2), elle fut premier concile général qui s’y était as-
dans l’origine colonisée par les Bottæi semblé (2), affranchit Nicée de la juri
qui lui donnèrent le nom d'Aiicora diction de Nicomédie. Mais l’empereur
C’AyxûpT]). Mais un a peu de docu- Valens, qui persécuta les chrétiens de
ments sur cette ville du temps de la cette contrée, lui enleva le titre de mé-
Bithynie indépendante ; il n’est pas même tropole pour le rendre déGnitivement à
bien certain qu’elle ait existe à cette Nicomédie. C’est sans doute alors qu’elle
époque; car, selon Strabon, son origine dut l'effacer de ses monuments, commé
est moins ancienne. Elle a été fondée nous l’avons vu dans les inscriptions ci-
par Antigone, Gis de Philippe, qui la tées plus haut.
nomma Jntigonia; ce qui ferait re- Les tremblements de terre qui rava-
monter son origineà l’an 3 là avant J.-C., gèrent cette partie de l’Asie, à différentes
époque où Antigone devint maître de époques, n’épargnèrent pas la ville de
toute cette partie de l’Asie, après la Nicée. L’empereur Hadrien , vers 1 20 de
mort d’Eumèiie. Après la chute d’An- J.-C. (3), rebâtit les murailles, et Gt cons-
tigone, la ville tomba entre les mains de truire les deux portes de marbre blanc
Lysimaque, qui l’appela Nicée, du nom qui existent encore au nord et à l’est.
de sa femme, Glle d'Auti|iater. ,Sous le règne de Valérien, en 259,
Voilà à peu près tout ce que nous sa- les Scythes, qui avaient fait invasion m
vons de l’origine de la Nicée grec(|iie, Bithynie, prirent et pillèrent Nicée; de
dont l'histoire avait été écrite par Mé- la, iis se airigèrent vers Cyzique, mais
nécratès, cité par Plutarque dans la vie furent arrêtés par le fleuve Rhyndacus,
de Thésée. Quoique Strabon donne à subitement grossi par les pluies; ils brû-
Nicée le titre de métropole, Nicomédie lèrent Nicomédie et Nicée, qu’ils s'é-
lui contesta toujours ce privilège, et taient d'abord contentés de ravager. Le
l’antipathie qui existait entre ces deux séjour de ces barbares en Bithynie ne
villes semanifesta dans plusieurs occa- fut pas de longue durée, et les villes
sions; ainsi, dans la lutte entre Niger qui avaient souffert de leurs invasions
et Sévère, Nicomédie s’étant déclarée se relevèrent bientôt de leurs ruines. On
pour ce dernier, Nicée, par haine pour employa dans la consiniction des murs
les Nicomédiens, embrassa le parti de les débris des édifices que les Scythes
son adversaire, et les deux villes pri- avaient renversés; les plus beaux frag-
rent' les armes pour soutenir les chefs ments d’architecture, les stèles et les
Les rois de
qu’elles avaient choisis (3). iiédestaux qui contenaient les actes pu-
Uithynie habitèrent constamment cette filics de la ville et qui mentionnaient les
dernière viUe, dans la(|uelle se trouvait services rendus par les citoyens, furent
leur palais. Dans les médailles frappées employés pêle-mêle avec, les matériaux
sous les empereurs, Nicée n’est point bruts. Les colonnes des temples, cou-
désignée comme métropole: cependant chées comme des pièces de bois, servi-
plusieurs inscriptions tracées sur les rent à affermir les fondations des tours
portes semblent attester qu’elle prenait ébranlées par les machines. Peu à peu,
ce titre sur ses monuments publics. tout ce qui restait de l’ancienne Nicée
Il paraîtrait que Nicée conserva cette disparut de sou enceinte et fut remplacé
qualiGcation pendant plus d’un siècle, par des édifices bâtis à la hâte, qui ne

(i) Siralion, liv. XII, p. 565. (0 Tacite, lib. XVI, «8.


(s) Voce Nicea. (a) Dion Cbryvostome ,
ürat. XXXVIIl,
(3) Cf. Herodieo, liv, UI, ch. a. ^3) Eusébe, Clironitoii,
ASIE MINEURE. 93

rappelaient, ni par leur goût ni par la Il n’existe plus rien des thermes de
solidité de leur construction, les inonu- Justinien, et les grands bains bâtis par
inents élevés à la belle époque de l'art. les sultans , abandonnés à la dévasta-
L’empereur Claude II , trente ans tion et à l'incurie, ne sont plus que des
plus tard, éleva les deux portes qui exis- ruines ajoutées à celles qui jonenent le
tent aujourd'hui au sud de la ville sol de Nicée.
et n l’ouest du côté du lac; les inscrip- La célébrité que Nicée s’était ac-
tions qu'on lit encore sur les architraves uise par les deux concilesqui se tinrent
lui attribuent la reconstruction des mu- ans son enceinte , la plaça toujours
railles. au premier rang des métropoles ecclé-
[.'époque brillante de la ville de Ni- siastiques. Favorisée de toutes les ma-
cée est celle où la religion chrétienne, nières par les empereurs grecs, elle
protégée par l’empereur, prit son essor devint le principal objet des attaques
et sortit victorieuse des persécutions du des conquérants arabes, qui, arrivés
paganisme que les chrétiens dissiilents comme chefs de tribus errantes dans le
tentaient de renouveler. Le premier sud de l’Asie Mineure, avaient en peu
concile œcuménique, dans lequel trois de temps fondé un État dont la puis-
cent dix-huit évéques déterminèrent les sance devint redoutable an vieil empire
actes de la foi catholique , lixèrent le de Byzance. Sous tes premiers califes,
temps de Pâques, posèrent les bases de les Arabes s’avancèrent en vainqueurs
la discipline ecclésiastique, et con- Jusqu’à Héraclée de Bithynie, et ne se
damnèrent l'hérésie d'Arius ; ce cé- retirèrent qu’après avoir signé avec les
lèbre concile se tint , non pas dans empereurs byzantins des traités qui
une église, mais dans le palais im- accordaient aux musulmans de grands
périal. avantages. Mais la paix ne fut pas de
Sous le règne de Valens, la ville longue durée, et leurs armes victorieu-
souffrit encore des atteintes d’un ses vinrent se briser contre les rem-
tremblement de terre qui endommagea parts de Nicée, qui, malgré les échecs
ses publics; ils furent re-
édifices réitérés qu’elle avait éprouvés, était en-
construits par la libéralité de l’empe- core la place forte la plus redoutable
reur (l). de toute la contrée. Les empereurs
Sous le règne de Justinien, la ville Léon le Philosophe et Constantin Por-
reçut des embellissements considéra- phyrogénète, son fils, qu’il avait eu de
bles , et les temples détruits furent Zoé, sa troisième femme, élevèrent les
rempl.ncés par des églises et des mo- murailles de marbre arec les tours qui
nastères. Procope nous apprend que se voient au nord-est de la ville , et
cet empereur fondu plusieurs établis- constatèrent par une inscription leur
sements religieux pour les hommes et victoire sur les Arabes, vers 9 12.
pour les femmes. Il restaura le palais Ces succès éloignèrent pour quelque
qui avait été presque entièrement dé- temps les entreprises des Arabes ; mais
truit, et rétablit un aqueduc mis hors vers le milieu du onzième siècle fl 074),
d’usage par la vétuste; c’est prubable- Soliman le Seidjoukide, sultan d'Ico-
ment'celui qui apporte encore aujour- nium, conquit Nicée, qui lui fut cédée
d'hui ses eaux dans la ville par la porte en toute propriété par l’empereur grec,
de Lefké. Nous savons, par le même Nicéphore Botoiiiates; il y établit sa
auteur, c|ue Justinien fit construire des résidence. Les deux fils de Soliman,
thermes près de l’hôtellerie des cour- s’étant, à la mort de leur père, échap-
riers (2). L’importance de cet établis- pés de la prison où ils étaient retenus,
sement ressortait du grand nombre de se rendirent à Nicée, où ils furent re-
routes qui, de tous les points de l’em- çus avec tous les honneurs dus au sang
pire, venaient converger vers cette ville. des sultans, et le gouverneur de la ville
la remit entre leurs mains, comme un

(i) Chronicott Paschale, page 557, ôd. de bien qui leur appartenait par droit de
Bonne. naissance. Kilidj-Arsian , l’atné des
(a) y«redariorum Diversorio Procope, deux frères, voulant augntienter la po-
de ÆdificiU. pulation de la ville et lui rendre son
,

94 L’UNIVERS.
ancienne importance, fit rassembler les riches débris de monuments anciens
femmes et les enfants des -hommes qui épars sur le sol, pour que cet art, créé
étaient en ttarnisou dans Nicée, et leur dans le but de suppléer à la disette
ordonna de venir habiter la ville (I). de matériaux destines à l’ornement
C’était un usage qui se perpétuait de- pût subsister dans cette contrée. La
puis les anciens conquérants, de trans- fabrique de Nicée fournit également
porter par une simple ordonnance les de .ses produits à Constantinople , et
populations d'un district dans un autre. un poète persan était attaché a l’éta-
I.«s sultans dépeuplèrent ainsi Méli- blissement pour composeï les inscrip-
tène, qui, sous Justinien, était une des tions reproduites sur les émaux (I).
plus grandes villes de la seconde Ar- Nous arrivons maintenant à l’époaue
ménie, et en transportèrent les habi- où l'histoire de Nicée efface celle aes
tants à Constantinople. C’est depuis autres villes de l’Asie, par le rôle impor-
ce temps que la nation arménienne est tant qu’elle joue dans les annales du
devenue si nombreuse dans cette capi- christianisme.
tale. 1,’arrivée des croisés en Bithynie, en
Nicée se ressentit bientôt du goût 1005, fut signalée par la malheureuse
pour les arts qui distinguait les princes expédition de Pierre l’Ermite et de
seidjoukides, et elle commença à voir Gauthier sans Avoir. A son départ de
fleurir dans ses murs une ère nouvelle Constantinople, l’armée s’embarqua sur
de civilisation arabe. Rivaux des ca- des vai.-seaux que lui avait tournis
lifes de Bagdad et de Cordoue , ces l’empereur grec, et se dirigea vers Ni-
princes rassemhlaieut à leur cour tous coinétlie , où elle séjourna peu de
les hommes distingués dans les arts et temps. Elle alla ensuite dresser son
dans les sciences. L’élan qu’ils don- camp aux environs de Kemlik, l’an-
nèrent à l’art de construire ouvrit bien- cienne Cius, appelée Civitot par les his-
tôt une phase nonvelle et une route in- toriens des croisades, et que les Grecs
connue où se jetèrent les artistes orien- appellent aujourd'hui GMo. C’est de ce
taux. Ils avaient appelé de l’Arabie et point que l’armée, parcourant les bords
de la Perse les astronomes et les poètes. du lac, exerça ses déprédations sur le
Ce fut aussi a cette contrée qu’ils de- territoire de Nicée. Les soldats enle-
mandèrent des artistes pour élever les vaient le gros et le menu bétail appar-
élégants éditices ornés d’émaux dont tenant àdes Grecs serviteurs des Turcs.
l’antique empire de la Chine, avait ré- Le pays était gouverné alors par So-
pandu peu à peu le goût dans l’Asie liman le Jeune, surnommé KilidJ-Ars-
occidentale. Ils marchaient, emprun- lan (1).
tant toujours aux peuples chez lesquels Le succès des Latins encouragea les
ils s'établissaient quelque chose de Teutons à tenter une entreprise sem-
leurs arts et de leurs usages, mais con- blable; s’étant rassemblés au nombre de
servant comme par instinct le type trois mille hommes d'infauterie, ils
d’ornementation créé par les Arabes et prirent la roule de Nicée, et vinrent at-
fondé uniquement sur les règles de la taquer une ville située au pied d'une
géométrie. montagne, à quatre iivlles environ de
L’art d’émailler la faïence, si utile Nicée. Guillaume de Tyr ne nomme
pour orner des monuments construits point cette place, mais il atteste que c’é-
dans les plaines de la Cappadoce, où tait un point fortifié et capable de ré-
le marbre sont très-
et la pierre à bfttir sister à une attaque; en effet, il fallut
rares, fut transporté à Nicée. Celte fa- toute rimpéluosiié des Teutons pour
brique donna quelques produits qui vaincre les efforts des habitants, qui
furent employés à la décoration des furent presque tous massacrés. .Soli-
inonuineuts. Nicée et Broussa en ont man , apprenant le succès des chré-
conservé des traces ; mais la Rithyuie tiens , rasseinblaquinze mille hommes,
était trop riche en matériaux de toute et revient à Nicée pour chasser les
espèce, en marbres blancs et veinés, en
(i) Moui’adgf&-n*Oiisson, t. III.

(i) Alexiade, lib. VI, cap. II. (a) GuîUauiue de Tyr, liv. I, p. 66»
, ,,

ASIE MINEURE. 9â

Teutons du fort qu’ils occupaient (l). droite de l’est à l’ouest, tandis que du
Les prodiges de courage de ceux-ci ne côté du nord la côte est bien plus si-
peuvent éloigner les Turcs, qui Gnis- nueuse et les montagnes plus escar-
sent par mettre le feu à la porte du pées.
château et par entrer dans la place. La nouvelle de la défaite des Teu-
Les hardis auteurs du coup de main tons arriva cependant au camp de Civi-
sont massacrés sans pitié; deux cents tot, et plongea les pèlerins dans la
jeunes gens sont conservés pour l’es- consternation ; niais bientôt le déses-
clavage, et tout le reste périt par le poir fit place à la soif de la vengeance,
glaive. et une multitude sans ordre vint as-
Sur la route directe de Nicée à Ghio saillir la tente de Gautbier-sans-Avoir,
on ne trouve aucune trace du château qui résista longtemps , mais finit par se
mentionné dans Guillaume de Tyr; mettre à la tête des siens , et marcha
mais, en remontant à quatre milles a avec deux cent cinquante mille hom-
l'est dans la grande vallée qui conduit mes sur Nicée pour surprendre Soli-
au Sangarius , on reconnaît près du vil- man. Le sultan, averti par ses espions,
lage Kara cddinun vaste camp retranché sort rie la ville et se cache dan.s les dé-
ou cassaba de forme carrée que nous ,
filés des montagnes formant les contre-
avons décrit plus haut. II y a lieu de forts du mont Olympe. Surpris par les
croire que les Teutons, dans leurs ex- Turcs les croisés' sont massacrés , et un
,

cursions avaient tourné la ville de Ni-


, petit nombre de pèlerins parvint seul à
cée , et étaient venus s'emparer de cette réchapiier, et se retira dans une forte-
position (3). resse rnin^ qui se trouvait près de Ci-
Toutes les communications entre les vitot. C’est dans cette malheureuse af-
contrées de l’est et la ville de Nicée se faire que périt Gautbier-sans-Avoir, qui
sont toujours faites par la rivesud du lac. tomba percé de sept flèches.
A cette époque , la grande voie romaine, Deux ans après l’expéditioa de Gau-
restaurée par Néron, qui conduisait de thier, la grande armée des croisés,
Nicée à Apamée, devait être bien plus composée de sept cent mille hommes,
praticable que de nos jours ; d'ailleurs vint sous la conduite de Godefroi de
,

la rive sud du lac soit une ligue presque Bouillon , de Tancréde et de Bobémond,
faire le siège de Nicée. Soliman Kilidj-
Arslao, sultan d’Iconium, l’un des plus
(i) Albert d’Aix, liv. I, p. a6.
(a) Les historiens des croisades n’ont pas
célèbres princes seidjoukides , étendait
laissé assezde documents pour que l'on puisse alors son pouvoir sur la majeure par-
déterminer d'une manière positive la posi- tie de l’Asie Mineure. Au moment où
tion du château appelé Excrogorgnnv par le il avait été informé de la marche des

moine Robert, Exorogorgum parGuiberl de croisés , il s’était rendu chez les princes
Nogent, et Xeiigordon par Anne Comnéne. ses voisins , et leur avait persuadé que
La distanre de quatre journées de Nicomé- sa cause était celle de tout l’islamisme.
die n’est |>as une donnée suffisante , puisque Il en avait obtenu des renforts considé-
nous ignorons quel chemin suivaient les rables (1) et des secours en argent et en
croisés, et qu'ils peuvent avoir employé matërirl. Mais avec une grande intel-
,

quatre jours s'ils «ut passé par Sahandja et


ligence de la stratégie , il avait compris
Ak-Seraï pour gagner la grande vallée de
que son action serait beaucoup plus
Nicée. Cette roule est plus longue , mais il
effiiace s'il se tenait hors de la ville,
li'y a pas de montagne à franchir. Guillaume
de Tyr, en rapportant la défaite des Teutons au lieu de s’enfermer dans les murail-
dans ce château, n'en donne point le nom; les. En conséquence, il se retira dans

mais il ditqn'il étaitsilué an pied d'iine mon- les défilés de l'OIympe avec une troupe
tagne à quatre milles environ de Nicee. Il d’environ cinquante mille soldats sur
parait que ce passage a échappé à M. de lesquels il comptait pourattaquerà dos
Hammer quand il a discuté la position les chrétiens. Il mit d’ailleurs tous ses
d’Ttxnrogorgum , qu'il place à Ak-Son , ville soins à prémunir Nicée contre un long
située sur le versant nord-est de l’Olympe siège. Toutes les fortifications élevées
et séparée du bassin de Nicée par une chaîne,
de montagnes d’un accès difficile. (i) Guillaume de Tyr, liv. U, p. laS.
,, ,

9H LTJNIVEnS.
par lea empereurs grecs avaient été mond de Saint-Gilles, et est repouasé
mises en bon état, et la triple ligne de après des prodiges de valeur. Les chré-
circonvallation qui défendait son en- tiens, non moins barbares que leurs
ceinte flt l'admiration des croisés, et, ennemis , coupèrent les têtes des morts,
loin de les intimiiler, redoubla leur et les jetèrent dans la ville à l'aide de
courage. Un large fossé communiquant leurs machines.
avec lé lac était toujours rempu d'eau La ville était investie de trois côtés,
et le revers du cdté de la place était et les chrétiens veillaient jour et nuit à
défendu par un ag^er flanqué de tours, ce qu'aucun convoi de vivres ou de
formant un chemin couvert de seize munitions ne pût être introduit dans
mètres de large en avant du rempart Nicée. Mais à l'ouest les murs étaient
lequel avait dix mètres de hauteur sur baignés par les eaux du lac Ascanius,
une épaisseur de quatre mètres. De dis- qui offraient une communication facile
tance en distance, des tours de dix-neuf avec le dehors. Les chrétiens , n’ayunt
mètres de hauteur et de dix mètres de à leur disposition ni barques ni bateaux,
diamètre protégeaient la muraille et le se trouvaient dans l’impossibilité de ré-
chemin de ronde qui circulait tout au duire la ville par la famine. Soliman
tour de la ville. lui-même prenait souvent la voie du lac
La forme de la ville est irrégulière pour aller voir sa femme et son fils
etson grand axe se dirige du nord au qu’il laissait dans la place pour mieux
sud toute la partie sud est défendue
;
encourager les assiégés à résister aux
par le lac, sur lequel il n'y avait pas croisés.
d'embarcations. La porte du Nord con- Plusieurs semaines s’étaient écoulées
duisait vers le mont Ai^anthonius, sans que les croisés eussent tenté un
dont les collines sont boisées et cou- assaut; chaque jour on inventait des
vertes de jardins. La porte de l'est machines pour renverser 1rs murailles.
s'ouvre sur la grande vallée qui forme Parmi les princes les uns dirigeaient les
le prolongement du bassin du lac, et la balistes, les autres fabriquaient des bé-
porte du sud communique avec la route liers de fer pour battre en brèche les
qui conduit à Broussa par la montagne. remparts , mais !e génie des Sarrasins
'Toutes ces portes étaient défendues par ne le cédait pas à celui des Francs. Les
un double rang de tours et par des che- portes avaient été fermées avec soin
mins tortueux que formaient les res- par des herses de fer glissant dans des
sauts de l’agger, et qui forçaient l'as- rainures, et les murailles garnies de
saillant de passer immédiatement sous machines de toutes sortes écrasaient les
les traits de la place. Telle était la ville assiégeants sous des Quartiers de roche,
que les chrétiens vinrent assiéger au ou enlevaient avec nés crochets de fer
nombre de six cent mille fantassins et les combattants qui s’approchaient trop
cent mille cavaliers cuirassés. Le duc près des murailles et les laiss'iient re-
,

Godefroi se chargea d'aitaquer l'est de tomber morts ou mutilés. Les têtes


la ville, c'est-à-dire, la porte de Lefké des vaincus servaient de part et d'autre
et les remparts qui la défendaient. de projectiles , et chaque fois que les
Bohémond et Tancrède occupèrent la Sarrasins effectuaient une sortie, les
position du nord L’ouest de la ville fut têtes de ceux qui succombaient étaient
bloqué avec difficulté par Hugues le coupées et portées à l’empereur de
Grand et Tèvéque Adhémar. Le valeu- Constantinople, comme un sanglant
reux comte de Toulouse , arrivé depuis trophée. F.n récompense, Alexisenvoj'ait
peu, défendit la position du sud; ce aux croisés des vivres et des chariots
rut ce corps d’armée qui eut à soutenir chargés d’armes , de munitions et d’ha-
le premier engagement avec les Sarra- billements.
sins. Soliman, qui était en embuscade Les chefs de l’armée fermement ,

dans les défilés situés au sud du lac résolus à s'emparer de Nicée , pour ne
( il occupait probablement le territoire pas laisser entre les mains de leurs en-
de Yenicbeher ) , voulant dégager les nemis une place aussi importante , se
abords de Nicée occupés par les chré- décidèrent à pousser le siège avec vi-
tiens, s’élance sur la troupe de Ray- gueur. Deux seigneurs croisi's, Henri
,,

ASIK jMllNKURli;. 97

de Hache et le comte Herman , Grent la ville était constamment ravitaillée


construire une machine appelée le /te* par jugèrent qu’elle ne tom-
les navires,
nard, faite en bois de chêne, et recou- berait jamais entre leurs mains , s’ils ne
verte de claies d’osier et de cuir. Cet parvenaient à fermer cette voie. En
appareil, qui pouvait contenir vingt conséquence , ils s’adressèrent à l'ein-
hommes , devait être approché des mu- ercur pour qu’il leur fût donné des
railles pour en saper les fondements; arques, qui furent transportées sur
mais, pendant qu’on le traînait , tous des traîneaux tirés par des chevaux et
les bois s'affaissèrent et écrasèrent les par des hommes, du port de Civitot
hommes qui s’y étaient renfermés. .jusqu’au lac de Nicée, dans une longueur
Quoique les murailles ne fussent bâties de sept milles; les bâtiments étaient
que de briques les machines des Francs
,
assez grands pour contenir jusqu’à cent
étaient imparfaites, qu’ils purent à
si combattants. Cette entreprise fut ache-
peine entamer le ciment qui les reliait. vée dans l’espace d’une nuit.
Cependant à force d’attaques réitérées,
,
L’histoire mentionne plusieurs faits
ils parvinrentà pratiquer quelques fentes de ce genre. Au siège de Tarente , les
dans les murs. La résistance désespérée Romains , maîtres de la citadelle , in-
des Turcs arrêtait l’élan des chrétiens, vestis de tous côtés par l'armée d’An-
et dès qu’une muraille était entamée, nibal avaient cependant la mer libre,
,

on en rebâtissait une autre derrière. Ils et reçurent de Métaponte assez de ren-


combattaient du haut de leurs remparts forts pour détruire les ouvrages avancés
avec un infatigable , et lançaient
zèle des Carthaginois. Annibal, pour inter-
sur les chrétiens de la poix , de l’huile cepter toute communication entre la
des torches enGammées, et toutes les citadelle et la mer, Gt fabriquer des
matières propres à incendier les machines machines pour traîner les galères , qui
des assiégeants. furent transportées à travers la ville,
En voyant les efforts de courage dé- du port jusqu’à la pleine mer (I). Dans
ployés dans ce siège mémorable, en la guerre contre Mithridate, Lucullus
comptant le nombre des assiégeants, étant venu pour délivrer Cyzique , blo-
qui devait s’élever au moins à quatre quée par l’armée de ce prince, Gt prendre
cent mille hommes effectifs, il y a lieu sur le lac Dascylitis une grande barque
de s’étonner qu’une place comme Nicée u’il Gt traîner sur un chariot jusque
n’ait pas été enlevée car située en: ans la mer, et ayant embarqué des
plaine, elle n'est défendue que par des soldats, il l’introduisit dans la ville (2).
ouvrages d’art, sans que la disposition Plus tard, au siège de Constantinople
des lieux vienue ajouter à la difficulté par Mahomet II, les Ottomans, vou-
de l’attaque. Elle a été néanmoins re- lant s’emparer du port, dont l’entrée
gardée par les historiens des croisades était fermée par des chaînes, firent
comme la place la plus forte de toute passer sur des chariots des barques
l’Anatolie. Robert le moine regarde la armées en guerre depuis le point du
,

reddition de Pücée comme une preuve Bosphore appelé aujourd’hui Château


de la protection divine : « Car, dit-il d’Europe (3), jusqu^à la partie supé-
nulle force humaine n’aurait pu l’em- rieure de la Corne d’Or. Mais de
porter sans le secours de Dieu, et il toutes ces entreprises , celle des croisés
était bien juste que cette ville, qui avait fut la plus difficile , puisqu’on une nuit
vu sanctionner tous les dogmes de l’É- les barques parcoururent sept milles de
lise catholique, fût enlevée aux ennein is chemin par terre. Ils suivirent proba-
e notre sainte foi et réconciliée au blement la vallée d’écoulement du lac
Seigneur, et qu’elle rentrât dans le sein au pied des collines, où coulait la ri-
de notre sainte mère Église comme un vière appelée par les anciens fleuve As-
de membres. » Malheureusement,
ses canius.
la croixne brilla pas longtemps sur les
de Nicée, car peu d’années après,
églises
(i) Tile-Live, II, ctiap. III.
elleretomba entre les mains des Otto- (a) Pliitarcli., in Lueiulo.
mans. Haromer, UUt, de* Ot-
(3) Kouinili-Hissar.
Cependant les chrétiens, voyant que tomans, tODI. II.
7' Livraison. (Asie Mineure.) T. II. 7

Ogif
, , ,

98 L’ÜNIVERS.
Cette flottille était sous les ordres du pour fuir par le lac; mais elle fut ar-
capitaine Butumites, que les historiens rêtée avec son fils , et livrée aux princes
des croisades appellent Tatin et qui croisés. C’est alors que les musulmans
était particulièrement attaché à la per- envoyèrent des députés à Godefroi pour
sonne de l’empereur. T/rrsque les mu- traiter de la reddition de la place ; Bu-
sulmans virent les murailles du côté du tumites, qui avait reçu des instructions
lac cernées par les barques des chrétiens, secrètes de l’empereur Alexis, pénètre
leur courage comment^a à les abandon- dans la ville, et décide les Ottomans à
ner. Du côté des chrétiens, au contraire, rendre de préférence la ville à l’empe-
l'attaque fut poussée plus vigoureuse- reur. Cette proposition fut acceptée,
ment; le côté du midi, c’est-à dire de et les princes croisés virent sans envie
la porte de Yéni cheher, où comman- une trahison qui les privait du fruit de
dait le comte de Toulouse, était remar- leur victoire. Mais, sous le rapport po-
quable par une tour d’une grande élé- litique, ils avaient atteint leur but :
vation; près de là se trouvait le palais car, devant s’enfoncer dans l’intérieur,
des sultans, qu’Anne Comnène nomme ils étaient sûrs de ne pas laisser sur

sullanikon, et où demeuraient la femme leurs derrières un ennemi redoutable.


et la sœur de Soliman. Ce palais était En 1106, la ville de Nicéefut remise
.sans doute le même que celui qui fut par l’empereur Alexis aux princes seld-
construit par les empereurs grecs et joukides. A la mort du jeune Alexis,
restauré par Justinien. Tous les efforts Andronic Comnène, peu de temps après
des croisés se tournèrent vers ce point, son avènement à l’empire, en 1183 , se
et les machines les plus puissantes fu- présenta devant les villes de Pruse et de
rent approchées pour battre en brèche Nicée, qui lui refusaient l’obéissance;
et renverser la tour. Ils parvinrent, à INicée ayant été réduite, fut saccagée
l’aide d’un bélier très-solide, traîné à par les troupes impériales, qui y com-
force de bras , à faire dans la muraille mirent des cruautés inouïes (1); mais
une ouverture assez grande pour que elle revint aux Comnènes, au moment
deux hommes pussent y passer. La nuit de la prise de Constantinople par les
ayant mis un terme aux travaux du Latins, et l’empereur Théodore Lasca-
siège, les chrétiens s’aperçurent avec ris, qui s’y fit couronner en 1203, y éta-
découragement que les Turcs avaient blit le siège de l'empire de Nicée. .
_

irolité de leur repos pour réparer tous A la chute de Tempire des SeldjoB-
fes dommages de la veille. Un des as- kides , les Osmanlis s’emparèrent rapi-
saillants, Lombard de naissance, pro- dement de leurs anciennes provinces.
pose enfin de construire une machine Orkhan eut d’abord à se rendre maître
au moyen de laquelle la muraille sera des places de Broussa et de Nicée,
sapée sans danger pour les assaillants. dont son père avait préparé la conquête.
Les chefs des croisés lui fournissent A cette époque, Andronic le Jeune ré-
l’argent et les matériaux nécessaires gnait à Constantinople (1330). La prise
et bientôt les Turcs voient une tour de de Nicée n’offrit pas à l’armée ottomane
bois, dont la hauteur égale celle des moins de difficultés qu’à celle des croi-
remparts , s’avancer lentement , et venir sés, et la marche du si^e fut exacte-
s’appliquer contre la muraille, sans que mentla même. Orkhan s’empara des pe-
les combattants qu’elle contient soient tits forts construits dans les plaines en-
exposés aux traits de la ville. La mu- vironnantes , et bloqua la place assez
raille est minée ;
les pierres de la base étroitement pour que les habitants,
sont remplacées par des pièces de bois, pressés par la famine, songeassent à lui
et bientôt le feu, consumant ces sup- ouvrir leurs portes. Il s’empara du fort
ports, amène la chute du rempart, qui de Karatekin, voisin de Nicée , ce qui
s’écroule en entraînant la tour, objet acheva d’intercepter toute communica-
d’une attaque si bien combinée. Cet tion avec le dehors. Enfin, les habi-
événement acheva de démoraliser les tants, épuisés par des assauts multipliés
assiégés, d’autant plus que la femme et par un blocus de plusieurs années
de Soliman voyant sa retraite menacée
,

par la chute de la tour, fit une tentative (i) Art de vérifier les dates, p. 44$. ^ >
,

ASIE MllNEURE. 99

traitèrent de leur reddition, dont les nien fit construire la grande église de
conditions fiirent acceptées par le sul- Sainte-Sophie, à Constantinople, en 538,
tan. La garnison pouvait sortir avec ses toutes les grandes églises reçurent la
bagages, et se retirer à Constantinople, forme d’une basilique. On peut citer, à
près de l’empereur, et les habitants qui l’appui de cette opinion, le monastère
resteraient à Nicée, en acceptant la loi de Saint-Jean-Stuaius, qui subsiste en-
du vainqueur, conservaient la liberté core dans cette ville, et réglise de Beth-
de pratiquer leur religion. Ces conditions léem bâtie par l’impératrice Hélène
,

acceptées, les habitants se portèrent en mère de Constantin deux monuments


,

foule au-devant du sultan, 'qui fît son dont la date est certaine. Ces églises
entrée triomphale par la porte de Yéni sont formées par deux rangs de colon-
cheher. nes intérieures, supportant une toiture
La première pensée d’Orkhan fut d’é- en charpente. Au fond de l’église est
lever des mosquées et d’établir des éco- l’hémicycle (to pijpa), où était placé
les religieuses. Plusieurs églises appar- l’autel. Cette forme primitive a été imi-
tenant aux Grecs furent converties en tée de la basilique ues anciens, où se
mosquées ; on remarque encore aujour- tenaient les assemblées ( ixxXr, mai ). Plu-
d'hui les ruines de l'église appelée sieurs de ces ^lises de premier style
Agilia-Sophia, qui était, comme la mé- n’étaient que d’anciens temples, dont
tropole de Constantinople', consacrée à l’intérieur avait été élargi en entourant
la sagesse du 'Verbe incarné. Toutes les d’une muraille la colonnade du péri-
peintures et les mosa'iques représentant style. Ce ne fut qu’à l’imitation du chef-
des sujets religieux, tous les versets des d’œuvre d’.Anthemius que les architectes
livres saints inscrits sur les murailles d’ime époque postérieure à Justinien
furent détruits et recouverts de chaux, construisirent des églises à coupole.
et on leur substitua des sentences du L’église de Sainte-Sophie est un monu-
Coran , dont il reste encore aujour- ment trop peu connu et trop peu étu-
d'hui de nombreux vestiges ; mais de- dié car c’est de sa création que date
,

puis plus d’un siècle, depuis la dé- une ère nouvelle pour l’architecture by-
chéance complète de la ville de Nicée, zantine. L’église d’Aghia-Sophia à Ni-
cette mosquee même est abandonnée ;
cée était couverte par un dôme en pen-
la coupole s’est écroulée, et tout le dentif sur un plan carré. Ce caractère
quartier environnant n’est plus qu’un seul indique qu’elle est plus récente
amas de décombres. que la seconde moitié du sixième siècle.
Nous pensons donc que l’église qui exis-
ÉGLISE DE SAINTE SOPHIE. tait à l’époque du premier concile devait
être, comme toutes les autres, en forme
Les voyageurs ont souvent cherché de basilique. Il nous reste trop peu d’é-
les traces de l’église illustrée par le léments pour baser une opinion sur l’é-
grand concile œcuménique qui déter- tendue et la position de cette église,
mina les actes de la foi catholique, et mais il ne faut pas la chercher parmi
posa les bases de la discipline ecclésias- celles qui subsistent encore. Il n’est pas
tique. PaulLucas avait cru reconnaître certain d’ailleurs, que le premier con-
cette église
dans les ruines du théâtre cile général, qui s’assembla le 19 juin
romain que l’on observe encore dans 325, se soit tenu dans une église; l’em-
la partie sud-ouest de la ville. Cette
pereur Constantin, qui le présida en
opinion n’a pas besoin d’être discutée. iersonne, n’était pas encore baptisé. Se-
M. de Hammer croit que l’église d’A- fon ['Histoire des conciles (1), le saitit
ghia-Sophia est la même que celle où synode se tint dans le palais impérial.
se tint ce premier concile. Mais pour L’empereur, pour honorer les évêques,
ceux qui ont suivi les phases de l’archi- prit sa place au milieu d’eux sur uu
tecture byzantine depuis Constantin siège d’or fort bas. Ce palais devait être
jusqu’à la chute de Constantinople, il le mênje qu’occupaient les préteurs ro-
est lacilede déterminer les limites chro- mains et les empereurs grecs, et qui
nologiques des différents styles d’ar-
chitecture. Jusqu’à l’époque où Justi- (i) Tome I, page ao3.
7.
100 L’UNIVERS.
était au rentre de ta ville. Mais les ca- tellement malsain pendant l’été, que
rartères de l’église d'Aghia-Sophia se le métropolitain est autorisé à habiter
rapportent parfaitement à eeux des mo- la ville de Gbio. Les habitants n’ont
numents du huitième siecle, et, par d’autre industrie qu’un peu de jardi-
conséquent, il ne serait pas impossible nage et la récolte de la soie. Quelques
que le second concile, qui se tint en 787, familles grecques fabriquent des tissus
s'y fdt rassemblé. qui se confondent dans le commerce
Orkhan lit élever à Nicée le premier avec ceux de Broussa.
imaret (hospice pour les pauvres) que
lesOttomans aient construit dans cette ClIATITRE XV.
partie de l’Asie; mais les sultans seld-
joukides avaient déjà créé, dans la par- LES MUES.
tie orientale de l’Asie Mineure, de ces
fondations pieuses où l’on distribuait Tant de maîtres divers, tint de sièges
aux pauvres et aux vieux soldats des vi- et de catastrophes , ont apporté trop
vres et des secours. Ces monuments de changements dans la forme de l’en-
recevaient toujours de la piété du fon- ceinte de Nicée, pour qu’on puisse es-
dateur, ou des donations particulières, pérer d’y rien rencontrer qui date de la
un revenu en immeubles destiné à l'en- Nicée de Lvsimaque, ni même de celle
tretien de l’établissement. Ces biens, d’Hadrien. Du temps de Strabon, la
désignés sous le nom de vakouf, con- ville avait seize stades ou deux mille
sistaient en terres conquises sur les neuf cent quarante-quatre mètres de
chrétiens, en bazars et en bains, dont circuit; le pied de ses murailles était
la location revenait à la mosquée de la- baigné par les eaux du lac, qui la d^
quelle les imarets dépendaient généra- fendaient du côté de l’ouest. I,e géo-
lement. graphe grec remarque, en outre, que
Un des soins du sultan Orkhan après ses quatre portes pouvaient être aper-
la conquête de Nicée fut d’organiser çues d’une pierre située au milieu du
l’administration, et de déterminer les gymnase. Ce gymnase avait été com-
limites ou sandjaks nouvellement con- mencé un peu avant l'arrivée de Pline
quis. Nicée fut déclarée capitale du en Bilhynie, pour remplacer l’ancien
sandjak de Kodjà-Illi mais, sous Ma-
; édifice- que le feu avait détruit. On le
homet II, le chef-lieu fut transporté à reconstruisait sur un plan beaucoup
Nicomédie, et ce fut le signal de l’anéan- plus vaste, mais Pline blâme beaucoup
tissement de Nicée. l’architecte. Il trouve que l’édifice est
Aujourd'hui la villë de Nicée est gou- irrégulier, et que les parties en sont
vernée par un mutzellim ressortissant mal ordonnées, et, d’après l’avis d’un
au pachalik de Broussa. architecte, il pense que les murs ne
La ville moderne, appelée par les Turcs pourront soutenir la charge qu’on leur
Isnik , corruption des mots grecs it{ destine, quoiqu’ils aient vingt-deux
Neixalav , occupe la partie centrale de la pieds de large, dimension prodigieuse
cité byzantine. En entrant par la porte pour un monument de cette espèce (I).
de I.efké, on parcourt un grand espace Le peu desolidité des édifices de Nicée
planté en jardins, avant d’arriver a la tenait particulièrement à la mauvaise
ville moderne, dont les maisons bâties qualité du terrain, qui, composé
d’argile offrent l'aspect le plus miséra- d’atterrissements, n’a pas la solidité
ble ; la rue principale, formant le ba- nécessaire pour soutenir de lourdes
zar, est la seule dont l’aspect soit un masses.
peu vivant. I.a population grecque ne Au premier coup d’œil, on serait
dépasse pas douze a quinze cents âmes, tenté de croire que les murailles n’ont
et habite un quartier séparé, voisin de pas changé de forme, car les portes se
l’église actuelle, dont le métropolitain trouvent encore aujourd’hui aux extré-
tient sous sa juridiction tout le pays mités de deux axes qui se coupent à
environnant, depuis Ak-séraï , à l’est, angles droits. Mais, ainsi que nous l’a-
jusqu’à Ghio, à l’ouest, et jusqu’à Yéni
cheher, au sud. Mais Tair de Nicée est (i)PliD., lib. X, lettre XLV III.

1
ASIE MINEURE. 101

vons observé, les remparts sont beau- mètres de largeur, et l’intérieur des
coup plus modernes, et renferment de murailles est un béton composé de gros
nombreux débris de monuments an- sable et de cailloux. Généralement,
ciens le système de défense, un des
-, l’appareil des murailles est eu assises
plus complets et des mieux conservés réglées ; mais, soit caprice des ouvriers,

de toutes les villes de l’Asie Mineure, soit pour donner plus de solidité à
est encore presque entier; il se com- certaines tours, on en remarque quel-
pose d’une enceinte fortifiée, flanquée ques-unes dont les assises sont ajustées
de tours demi-circulaires, c’était le obliquenrent pour former une espèce
itiœniiim ou rempart des Latins. En d'épi ou d'ajustement bizarre. Dans
avant du mœnium et à une distance de plusieurs endroits la muraille est ap-
,

seize mètres s’élève une deuxième en- pareillée avec trois assises de moellous
ceinte également flanquée de tours, dis- et deux assises de briques alternant. Il
posées en échiquier devant celles du n'existe point d'inscription qui nous
rempart, et qui défendaient les abords apprenne à quel règne remonte la cons-
du fossé. C’était Vaqqer des fortifica- truction des murailles , mais le sys-
tions anciennes qui, dans le principe, tème général de défense est tellement
était tout simplement composé des semblable à celui de Constantinople,
terres du fossé rejetées du côté de la qu’on doit penser que ces deux villes
ville. Plus tard, l'ag"er fut une fortifi- ont été fortifiées à la même époque,
cation construite , défendue par des c’est-à-dire, dans le courant du qua-
tours qui correspondaient aux inter- trième siècle.
valles des tours du mœnium. Enfin, le Du côté de l’orient, les murs suivent
fossé, vallum, dont la largeur est au- une ligne droite dirigée du nord au
,

jourd’hui indéterminée par suite des sud , depuis l’angle sud jusqu’à la
ébouiements, complétait la défense de porte principale, qu'on appelle encore
la ville. Des canaux communiquant aujourd'hui porte de Lefké ou de Leucæ.
avec le lac servaient à inonder le fossé Cette muraille est défendue par vingt et
dans les cas d'attaque. Les tours et les une tours.
murailles de l’agger sont moins élevées La tour de l'angle sud-est est fendue
que celles du mœnium, afin que les dans toute sa hauteur ; elle ne porte
machines placées sur le sommet des néanmoins a l'extérieur aucune trace
tours du mœnium puissent agir aussi de l’effet des machines. A la hauteur
près que possible de l’enceinte des mu- du rempart contient une grande
elle
railles. Les tours de Nicée, engagées chambre voûtée et éclairée sur la ville.
dans le rempart de la largeur d'uu dia- On peut facilement cheminer sur le
mètre, ont une saillie égale à ce même parapet dans toute la longeur des
diamètre , c’est-à-dire qu’elles sont murailles. Le chemin de ronde est
formées par un cercle tangent aux mu- pavé de grandes dalles de marbre, ex-
railles et relié par deux plans perpen- traites des monuments anciens. On re-
diculaires. Ces tours ne sont cependant marque surtout un grand nombre de
pas toutes égales ou semblables, car ou piédestaux de l'",!!» de hauteur sur
eu voit quelques-unes qui n’ont de o,hG de large, et qui portent tous des
saillie que les deux tiers d’un diamètre, bases de colonne attenant au même
et d'autres qui sont carrées mais ces
;
bloc, et, de part et d’autre, des arrache-
dernières sont d’une époque plus ré- ments de marches. Il est évident que
cente. Elles ne sont pas également es- tous ces piédestaux ont appartenu à un
pacées; il y en a qui n’ont que dix mè- même monument, qui devait être cons-
tres d’intervalle d'axe en axe, d’autres truit dans la forme d’une basilique. On
ont jusqu’à vingt-cinq mètres. compte soixaute-quatre piédestaux d’é
La construction générale des mu- gale dimension ,
qui proviennent évi-
railles est eu briques, qui ont de trente demment du même heu. Les autres
à quarante centimclres de longueur sur blocs sont des morceaux d’architrave,
une largeur de vingt-cinq à trente. Le. des stèles sépulcrales et d’autres débris
ciment qui les relie est très-épais; le lit sculptés. .Sur ce chemin de ronde était
de mortier a de deux à trois centi- placé le parapet avec le.s créneaux. Une
102 L’UNIVERS.
tours df celte muraille est surtout re-
dt's On arrive à la plate-forme supérieure
marqualile la grande chambre avait été
;
de la tour par un escalier pratiqué
murée il
y a plusieurs siècles, et n’a été dans l'intérieur de la muraille. Cette
ouverte ([lie vers l’année 1834. Elle of- plate-forme est défendue par des cré-
frait dans toute leur intégrité les disposi- neaux qui subsistent encore. Au dehors,
tions intérieiireset la décoration. Dans les tours de Nicée sont complètement
de la tourest une ro-
la partie inferieure unies , sans ressaut ni mâchicoulis. La
tonde voûtée, nui servait sans doute de ligne qui joint la porte de Leucæ à la
magasin pour les machines. Ou arrive porte du Nord ou de Constantinople
sur le rempart , par un escalier ex- (Stamboul-Kapou-Sou) suit une ligne
térieur, dans une salle des gardes de sinueuse, dont la direction générale
plain-pied avec le chemin de ronde, et est nord-est et sud-ouest. Il
y a dix-
également circnilaire et voûtée. Elle est neuf tours dans cette partie, et une po-
éclairée par deux fenêtres fort étroites terne de marbre donne accès dans l'in-
ou harbacanes, qui communiquent avec térieur de la ville. Vers la pointe nord
deux cellules ménagées dans l’intérieur on remarque une longue portion de
des murs (I). Chacune de ces cellules a muraille dans une longueur de deux
deux niches avec un banc pour les ve- cent quatre-vingt-quatorze mètres, toute
dettes. Ce qui donne à celte tour un bâtie en marbre blanc. Elle est défen-
intérêt tout particulier, ne sont les due par trois tours carrées également
peintures qui décorent la salle des gar- en marbre, et ornées d’une corniche à
des; elles sont exécutées à l’encaustique denticules. La muraille porte onze as-
nir le stuc qui recouvre les briques. sises de 0“’,50 de hauteur, et la tour
Ces peintures représentent des prêtres vingt assises. La hauteur de la corniche
ou des saints, oont la tête est ornée est de 0“,56, et supporte un rang de
d’un nimbe d’or, et qui portent des créneaux. L’appareil de cette construc- |

costumes en usage dans l'ancienne li- tion est fait avec soin , aussi quelques
turgie. Quelques-uns avaient leurs voyageurs ont-ils regardé, cette portion
noms écrits, selon l’usage byzantin, en des murs comme un de la Nieée de
reste
colonne verticale. Une grande figure Lysimnque ; mais du côté de la ville cet
de saint George, monté sur un cheval appareil est infiniment moins soigné;
gris, était trop endommagée pour qu’il on voit une inscription dont les carac-
soit possible de la retracer; le cheval tères taillés en relief à la manière des
portait aux jambes des anneaux ornés inscriptions arabes , attestent une épo-
de pierreries. La voûte de la salle est que de décadence; elle est tracée en cinq
peinte en bleu avec des étoiles en rouge. lignes sur une table de marbre de l"',80
Ces peintures portent tous les carac- de longueur, et placée à sept ou huit
tères de l’art du douzième siècle; mais mètres au-dessus du sol. Un jardin
on sait que les peintres byzantins ont nouvellement planté et entouré de murs
plus que tous les autres cherché à con- attenant aux remparts intercepte la cir-
server un type déterminé dans leurs culation sur le chemin de ronde inté-
figures religieuses, et que même à rieur. Il faut entrer dans le jardin pour
notre époque les tableaux des Grecs voir l’inscription.
.sont copiés sur ceux du moyen ,'ige. Il
Ici est le trophée de mort des euneoiis et
serait aonc difficile de dire positive-
des Sarrasins couverts de honte;
ment à quelle époque remontent ces
nos empereurs fidèles au Christ , Léon
Ici
peintures. A
peine cette tour fut-elle
et Constantin,
ouverte, que les Grecs s’y transpor-
Ont réparé la ville, et, à cause du mauvais
tèrent eu foule, et couvrirent les mu- état de l'ouvrage.
railles d’inscriptions qui détruisaient Ont élevé depuis les fondements la tour
ces curieuses peintures ; il est à crain- des Centeniers,
dre que d’ici à quelques années elles ne Qu’ils ont achevée dans l'espace de sept
deviennent tout à fait méconnaissables. ans. Panéus, fifs du patrice Flavius Kuro-
palale , a (présidé).
(i)X'ojer Asie Mineure, t. 1'*', plan-
che X. De la porte de Constantinople à celle

Die .
,

ASIE MINEURE. 103

du Lac, la ligne des murailles se dirige Au nord 42


au sud-ouest; il y a seize tours, dont A l’est 58
quelques-unes sont carrées. La porte de Au sud 74
Constantinople se trouve donc au som- A l’ouest 64
met d’une espèce de grand triangle. De- Total. . . 238 tours.
puis la porte du Lac jusqu’à celle de
Veni cheher, au sud , les murailles sui- Quant à disposition indiquée par
la
vent une série d’angles rentrants et Strabon , bien que les quatre portes se

saillants qui donnent une grande force trouvent encore placées vers les quatre
'

à la défense. C’est le côté le plus fort points cardinaux , on ne saurait retrou-


de la place. Vers la porte de Yeni ver ni la forme carrée, ni la mesure du
cheher, elles enveloppent ,
en formant périmètre qu’il a indiquée; en effet,
une saillie rectangulaire, une enceinte Strabon donnant seize stades au péri-
assez étendue. Cette enceinte rappelle mètre, on trouve, en mesurant le
parfaitement le Castrum ou camp des pourtour des murailles (I) :

soldats qu’on observe dans les murailles


de Rome. Les fouilles que l’on fait dans
De la porte du Sud ou de Yeni
les champs qui occupent une partie de cheher à celle de Lefké. . . 1 125 m.
l’intérieurde Nicée mettent souvent à De la porte de l’Est ou de
découvert les fondations de divers édi-
Lefke à celle du nord. . . 1119

fices.Les débris qu’on trouve en ce lieu, De porte du Nord ou de


la

uniquement composés de briques de Stamboul à celle du Lac. . 1119


differentes sortes, indiquent que les De la porte du Lac à celle de
constructions qui l’occupaient étaient Yeni cheher 1064
faites dans un but d’utilité plutôt que Total pour le pourtour de la

de luxe. ville 4427


Depuis la mrte du Lac
jusqu’à l’an-
le. sud-est de la ville, la muraille est Les seize stades de Strabon équiva-
féfendue par vingt-trois tours , et ou- lent à deux mille neuf cent cinquante-
verte par deux poternes. La tour de neuf mètres. Ainsi , la circonférence ac-
l’angle sud-ouest est carrée, et forme tuelle de la ville , qui est presque de
une saillie considérable , tant en dedans vingt-quatre stades, est de moitié plus
qu’au dehors des murs. A la hauteur du grande que celle indiquée par Strabon,
chemin de ronde il y ,
a une grande c’est-à-dire que pour arriver à la me-
chambre voûtée, dont les murs sont sure de Strabon , il faudrait prendre le
presque entièrement construits avec des carré formé par les lignes qui join-
fragments antiques. Une tour voisine, draient les quatres portes deux à deux ;
dont la construction n’a rien de remar- ce qui donne un carré de trois mille
quable , porte sur une tablette de mar- deux cents métrés de pourtour, ou dix-
bre l’inscription suivante ; sept stades et demi. Mais , en examinant
les portes, nous verrons qu’elles ont
Tour de Michel été construites après l’époque où Strabon
grand roi
le écrivait, et nous devons en conclure
empereur eu Jésus-Christ. que la ville a été augmentée sous les
empereurs Hadrien, Claude II et Léon.
Depuis la porte de Yeni cheher jus-
qu’à l’angle sud-est de la ville la mu- ,
CHAPITRE XVI.
raille suitune ligne qui est à peu près
dans la direction du nord-est. Elle est LES FORTES.
défendue par quinze tours dont la cons-
truction ne diffère en rien de celles de Les quatre portes principales de la
l’est. ville de Nicée subsistent encore dans un
On compte aujourd'hui aux murail- état de conservation suffisant pour qu’on
les du Mœnium cent huit tours et à
i’Agger cent trente, qui sont disposées (i) Voyez Desc. de tAsie Mineure, plan-
ainsi : ches V et VI.

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104 L’UNIVERS.
puisse juger de leur ancienne disposi- mais chaque membre se pourtourne
tion. Mais, lorsqu’on a construit les pour venir former sur le chapiteau du
murailles actuelles, on a cru devoir ren- pied-droit une espèce d’architrave. Le
forcer les portes antiques par des ou- couronnement des portes latérales est
vrages qui, au premier coup d’œil, en orné de denticules; l’entablement est
altèrent les proportions. Deux tours d’ordre liorique , et la frise porte une
massives ont été ajoutées à droite et à inscription; il ii’a pas été possible de
gauche de chacune de ces portes, et déterminer les dimensions de l’attique ;

sur l’attique de marbre on a construit il


y a même lieu de croire qu’il a été
une salle communiquant avec le che- démoli. Dans la frise et dans l’archi-
min de ronde supérieur, et servant de trave qui regarde l’extérieur de la ville
corps de garde aux vedettes. Toutes ces on voit une longue inscription qui est
annexes étant de briques , se distinguent assez fruste et dont les caractères de
,

parfaitement de la construction ro- bronze étaient incrustés dans le marbre.


maine, qui est de marbre. La porte de On ne peut donc lire aujourd’hui que
Lefké et celle de Stamboul sont tout à d’après la trace des crampons et d’après
fait semblables. Nous nous contente- les entailles très-peu profondes qui
rons d’en examiner une en détail. avaient été faites pour maintenir les ca-
En entrant dans la ville du côté de ractères.
l’orient, on franchit d’abord une porte
de peu d’apparence, flanquée de deux
A la maison impériale et à l’empereur
César Hadrien la très-illiistre métropole de
tours, et près de laquelle sont encas-
Nicée a élevé res murailles, sous la surveil-
trés quelques bas-reliefs mutilés ; c’é-
lance et la direction de Cassiiis Chrestus.
tait la porte de l’Agger. On passe ensuite
dans une petite cour qui se trouve à Et sur l’architrave :

droite et à gauche sur le prolongement


du chemin couvert dont la communi- A
l'empereur César, fils du divin Hadrien,
,
petit-filsdu divin Trajan, à Titus Ælius Ha-
cation est interceptée par deux fortes
drien. auguste, l’annee de sa puis.saïu-e
murailles. Un arc de triomphe en mar-
tribnnitienne, la ville a élevé cette porte en
bre , engagé entre deux tours, et écrasé
conséiinence des fonds donnés par le trésor
par une massive construction de bri- des empereurs.
ques , sépare cette cour d’une seconde
orte de construction byzantine qui Ce monument , élevé par l’empereur
onne accès dans la ville. A droite et à Hadrien, remonte probablement à l'an-
gauche de celte porte, du côté de la née 120 de J.-C. 11 est remarquable eu
ville, étaient deux tours massives en ce que, contrairement au caractère im-
briques et en pierres , dont l’appareil est primés à l’architecture de cette époque,
formé de différents dessins (1). I^a tour sa structure est excessivement sitnple.
de gauche communique avec un château Les moulures sont d’un bon style, et se
d’eau , dépendant probablement de l’a- ressentent de la finesse du ciséou grec.
queduc construit par l’empereur Justi- Les deux niches pincées à droite et à
nien. L’arc de triomphe se compose gauche du grand arc ne font pas un
d’une grande arcade de 4“.23 d’ouver- bon effet , parce qu’elles écrasent les
ture; à droite et à gauche étaient deux proportions des petites portes. Du côté,
petites portes carrées qui donnaient droit, l’archivolte et la partie spliérique
passage aux piétons. Au-dessus de ces de la nielle sont d’un seul bloc de mar-
portes sont deux niches construites sur bre.
un plan circulaire , et dont la partie su- L’inscription placée sur la porte de
périeure est cintrée. L’entablement de Stamboul était egalement île bronze,
l'arcde triomphe est soutenu par deux mais 011 n’avait pas eu soin d’entailler
de peu d’importance.
pilastres doriques le marbre pourinscruster les caractères;
1/archivoltc du grand arc ne vient pas il s’ensuit qu’elle est devenue à peu près

poser d’aplomb sur les supports (2), illisible.


La partie supérieure de l’arcade est
(i) Voyez plaiirlic 40 . ouverte pour donner passage à la herse,
(a) Voyez les |i|.inrliea SS el 3y. qui servait, en tombant, à fermer une
, ,

ASIE MINEURE. 106

(orte à deux ventaux , en madriers de de 11“65. Les murailles de l’agger for-


chêne et garnie de fer ; ce système de ment en ce lieu des angles rentrants et
ciêture était fort usité dans les fortidca- saillants qui défendent d’abord l’entrée
tions romaines. On en voit des traces du chemin couvert, car il faut passer entre
nombreuses en France et en Italie. deux tours très-rapprochées de l’agger
pour arriver à la première porte, la-
POETE DE CONSTANTIKOPLE. quelle ne se trouve pas dans l’axe de la
grande porte de la ville, mais s'ouvre
A la porte du Nord, indépendam- perpendiculairement sous les traits de
ment de la double clôture qui existe à la tour de l’Ouest. Ce passage franchi
l’est, on voit encore les traces d’une en- on devait encore faverser une porte
ceinte de dix-neuf mètres de long sur fermée par une forte herse, et on se
vinut mètres de large et qui commu-
, trouvait dans une espèce de cour carrée,
nique avec la ville par trois portes qui semblable n celle de la porte de Stam-
sont à moitié ruinées. Les pilastres sont boul ; cette cour communiquait par trois
en marbre. portes avec la ville.
Les murailles de l'agger avaient dans
L'empereur Céiar Marc-.4urèle Claude
l’intérieur de grandes casemates, mais
pieux, heureux, auguste.
qui sont trop ruinées pour qu’on puisse
Grand puntifu, seconde année de sa
la

puissance Irihunitieiine, consul, père delà


en lever le plan. Ces ouvrages étaient
|ialrie.
de briques comme les grandes tours du
Proconsul (a fait élever) les murs de la rempart, et l’intérieur était en béton.
Nicée, sous la direclion de Vel-
Irès-illuslre Les fondations des grandes tours sont
lius Marriniis, très-illustre légat consulaire faites avec des blocs de marbre enlevés
et propréleur de l'empereur, et de Salliiis aux anciens monuments, et avec des
Anionius, le très-illustre logiste. colonnes couchées horizontalement
comme des morceaux de bois dans un
Marcus-Aurelius Claudius, qui est chantier. L’architecture de la porte ne
plus généralement connu sous le nom présente rien de remarquable; mais du
de Claude II , fut appelé à l’empire l’an côté de la ville, des deux pilastres qui
268 de J.-C. Il devint consul l’année fermaient la cour carrée, il y eu a en-
suivante, et mourut l'an 270. Cette ins- core un qui existe dans toute sa hau-
cription a donc été placée l’année de sa teur, et qui porte dans sa partie supé-
mort. rieure un morceau d’architrave sur le-
quel on lit un fragment d’inscription.
POETE UE YENI CHEHEE. Plusieurs pierres éparses sur le sol por-
tent également des fragments d'inscrip-
Au sud de la ville , il existe une troi- tions que des voyageurs ont copiées à
sième porte souvent réparée par les Ot- différentes époques , et qu’on a recon-
tomans, car c’est celle qui a souffert nues au bout d’un siècle seulement ap-
les plus nombreux assauts. C’est par là partenir à l’inscription du pilastre.
que les musulmans introduisirent les
troupes d’Alexis, plutôt que de rendre La Irès-ilhistre, très-grande, et Irès-iiohle

ville aux croises , et par là encore ville de Nicée a élevé les murailles et le.s a

quele sultan Orkliaii entra en triompha- eonsacrées à l'empereur César Marc-Âuréle,


Claude, pieux, heureux auguste, la .seconde
teur dans Nicée. Il paraît que quelques
,

année de sa puissance trihiinitienne, procon-


indices avaient fait comprendre aux in-
sul, père de la patrie, et au sacré sénat et
génieurs qui ont construit les remparts
peuple romain, sous la direction de l'itliistie
que ce point devait être principalement 'Velliiis Macrinus, légat consulaire et propré-
en butte aux attaques des ennemis, car teurde l'empereur, et de Salliiis AiUoniiius,
il est fortifié d'une manière toute parti- le irés-illusIre logisic.
culière. Deux énormes tours, se ratta-
cliant a un avant-corps quadrangulaire, Quoique cette inscription soit de la
sont construites obliquement en avant même année que celle de la porte du
du rempart. Ce.s tours ont 10"', 03 de semble devoir être postérieure
I.ac, elle
diamètre et sont séparées par un espace de quelques mois, puisque l’empereur

''
eû D; ogle
,

106 L1JNIVERS.
Claude n’y est pas nommé eu qualité de grande partie, et cependant inachevé,
consul. Ce sont les mêmes magistrats a déjà absorbé, m’a-t-on dit, plus de
qui ont présidé à l’érection de ces deux dix millions de sesterces (1,937,600
ortes, râi n’avaient rien de remarqua* francs); et je crains que cette dépense
le sous le rapport de l’architecture. ne soit inutile. De grandes fentes se
sont manifestées par suite des affaisse-
IHTÉRIEUR DE LA VILLE. ments, soit à cause du terrain qui est
humide et mou, soit à cause de la nnau-
En entrant dans
l’intérieur de la ville, vaise qualité de la pierre, qui est mince
on de l’aspect de tristesse et
est frappé et sans consistance. Il y a lieu de déli-
de désolation répandu sur ces lieux. bérer si on l’abandonnera ,
ou même
L’espace compris entre la porte de s’ilfaut le détruire, car les appuis et les
Yeui cheher et le bourg moderne d’is- constructions dont ou l’étaye de temps
nik est occupé par des jardins, du mi- en temps me paraissent peu solides et
lieu desquels s’élèvent c,à et là quelques fort coûteux. Des particuliers ont pro-
masuresappartenaut à d’anciennes cons- mis nombre d'utiles accessoires, des
tructions turques, l-n se dirigeant un basiliques autour du théâtre et des ga-
peu vers le sud, on aperçoit quelques leries dans la partie supérieure (por-
arcades élevées sur un tertre entouré de ticus supra caveam ); mais ces tra-
broussailles. Ce sont les ruines d’un vaux sont ajournés depuis qu’on a sus-
théâtre antique qui est aujourd’hui pendu la construction du théâtre. >
presque entièrement enfoui sous terre. L’empereur répond à Pline « Cestà:

Il est du petit nombre des théâtres de vous qui êtes sur les lieux d’examiner
l’Asie qui ne sont pas adossés à une et de régler ce qu’il convient de faire
montagne; lacaoea que forment
aussi, relativement au théâtre de Nicée Le
les gradins, n’étant soutenue que par théâtre achevé , n’oubliez pas de ré-
des voûtes , s’est-elle affaissée en plu- clamer des particuliers les accessoi-
sieurs endroits. La courbure du théâtre res qu’ils ont promis. » Ce n’est pas se
regarde le nord ; la scène a soixante- jeter dans des conjectures très-hasar-
dix-neuf mètres de diamètre ; mais il ne dées que de regarder les ruines qui
reste plus rien de cette partie de l’édi- existent comme celles du théâtre bâti
lice. Les vomitoires, dont la voûte sup- par les soins de Pline. L’appareil étant
portait les gradins , sont bâtis en gros en pierre de taille , il est à croire que
Llocs de pierre calcaire , unis sans ci- l’ancienne construction a été démo-
ment, et paraissent remonter à une lie pour faire place à celle que nous
époque assez reculée. Dans ce qui reste voyons.
de la construction générale de cet édi-
fice , on n’observe rien qui ne rentre MONUMENTS MUSULMANS.
dans les dispositions connues. Aussi,
dans un pays où les théâtres antiques Le sultan Orkhan, pour répandre et
sont si nombreux et si bien conservés, affermir les principes de l’islamisme,
celui-ci mériterait-il peu d’attention, avait fait construire dans la ville plu-
s’il ne rappelait des souvenirs histori- sieurs édifices religieux, que nous nous
ues, car il est probable que le théâtre sommes contentés de mentionner,
ont nous voyons les ruines est le même parce qu’ils sont ruinés et ne présen-
que celui qui fut. commencé par les ha- tent que peu d’intérêt sous le rapport
bitants de Nicée pendant que Pline de l’art. Pour imiter l'exemple du sul-
était préteur de Bithynie , et qu’il de- tan, plusieurs de ses lieutenants éta-
manda l’autorisation de réparer ou d’a- blirent aussi des fondations pieuses, et
chever. Il est certain que si ce n’est pas créèrent des waUoufs pour leur entre-
le même l’emplacement, du
édifice, tien. Chacun croyait faire une action
moins, n’a pas changé. Pline s’exprime agréable à Dieu en consacrant une part
eu ces termesdanssa letlreàTrajan(l) ; du buliu, soit au culte de l'islam, soit
« Le théâtre de Nicée, bâti en très- au soulagement des pauvres. Ainsi
outre \^stnédrécés (écoles religieuses),
(i) C. Plinii Epist., lib. X, XLVIII. où les jeunes gens étaient instruits gra-
,

ASIE MINEURE. 107

tintement ou moyennant une faible re- cades latérales sont formées par des
devance, il y avait des cuisines publi- barrières de marbre , découpées à jour
bliques ( imarets ) et des bains entre- avec une délicatesse extrême. Au-dessus
tenus aux frais d’un fondateur, qui de la porte , on lit cette inscription
étaient ouverts aux pauvres à certains dont les caractères sont gravés en re-
jours et à certaines heures. Ce zèle re- lief, selon l’usage des musulmans :

ligieux ne se ralentit pas sous les suc-


Au nom du Dieu clémeut et miséricor-
cesseurs d’Orkhan ; la ville de Broussa
dieux ce noble imaret a été bâti et consacré
fut richement dotée de monuments pu-
,

dans un esprit de piéié sous le règne du


blics par le sultan Mourad. Nicée ne grand prince Cheub*Eddin Mourad fils
fut pas oubliée par les lieutenants de d'Ourkhan.,.. Khayr-Eddin, fils d’Ali Al-
ce prince, et le plus gracieux monument djiudéré, que Dieu fasse miséricorde à tous
d’architecture arabe, qui existe encore deux, dans l’année sept cent quatre-vingt.
à Nicée, le temple appelé vulgairement Louange au Dieu unique.
laMosquée verte ( Yechil-üjamy) est
une des fondations de Khayr-Eddin pa- Sur la porte du portique on lit cette
cha, grand vizir de Mourad Ce autre inscription , tracée sur une seule
ministre, célèbre dans l’histoire otto- ligne :
mane par la prise de Salonique, dont a Cette mosquée, asile des oulémas,
il s’empara après un siège sanglant, a été bâtie par le vizir Khayr-Eddin-
laissa dans l'histoire une brillante répu- Pacha, l’an 775 (1373-1378). . La dif-
tation de sagesse etde bravoure. Il mou- férence de ces deux dates indique sans
rut à Yeni cheher, en Europe, en 1386, doute l’époque de la fondation et l’é-
peu de temps après la prise de Salo- poque de la consécration. Quant au mot
nique. imaret employé dans la première , il est
L’obligation où sont tous les musul- usité ehez les Arabes pour désigner in-
mans de faire au moins une fois dans distinctement toute fondation pieuse.
leur vie le pèlerinage de la Mecque peut Chez les Turcs, il désigne un hospice
être rachetée par des aumônes propor- où les pauvres reçoivent chaque jour
tionnées au rang et à la fortune des une distribution de* vivres.
croyants. C’est pour payer leur dette Dans l'intérieur d’un des gros murs
de pèlerinage que les sultans ont élevé est pratiqué un escalier qui conduit au
dans Constantinople ces mosquées qui minaret. Au fond du sanctuaire se trouve
font l’omenient de la ville. Le grand vi- la niche vers laquelle tout musulman
zir Khayr-Eddin, constamment engagé doit se tourner en faisant sa prière , et
dans des guerres qui ne lui laissèrent qui indique la direction de la Mecque;
pas le loisir d’accomplir ce pieux de- c’est ce qu’on appelle le Mirhab. Près
voir, fonda la mosquæ de JNicée, con- de là , a la droite de l’assistant , se
formément à cette sentence du Coran : trouve une chaire , dont la forme est la
« Celui qui élève une mosquée en l’hon- même dans toutes les mosquées musul-
neur du Seigneur notre maître, Dieu manes et qui consiste en un escalier
,

lui élève une maison dans le Paradis. » très-rapide, conduisant à une espèce de
L’édihce que nous décrivons a cela de pavillon, où se place le mollah pour
remarquable qu’il doit être regardé, les instructions religieuses; cette chaire
non comme une œuvre des artistes turcs, porte le nom de Minnber.
mais comme le dernier vestige des arts
des Seidjoukides dans l’occident de l’A- ÉGLISE GRECQUE.
sie Mineure.
L’édifice est quadrangulaire; il a Malgré tous tes efforts des musul-
26 mètres de long sur 12 ™,74 de mans ,
ils ne parvinrent pas à anéantir

large. En avant du temple, il existe la religion chrétienne dans la ville de


un porche en marbre blanc composé, Nicée. La nation grecque s’y est perpé-
sur la façade , de trois arcades ogivales, tuée fidèle à son culte , et entretient de
portées par deux colonnes de granit ses offrandes l’unique église que les
rouge , et en retour de deux arcades que vainqueurs ombrageux leur aient laissée.
sépare une seule colonne. Les deux ar- Elle est située dans la partie raéridio-
,

108 L’UNIVERS
n:)le du quartier grec ,
et ,
malgré les du lac, ou se trouve sur l’ancienne voie
nombreuses réparations qu’elle a subies, qui traversait toute l’Asie, et allait des
il est facile de voir que sa construction côtes de la Propontide aux confins de
remonte au delà du douzième siècle. la Syrie. Cette route francJiissait le
La nef est couverte par une coupole qui Sangariu.s sur le grand pont de Sa-
était ornée de mosaïques, aujourd'hui bandja; elle passait par Pessiiiunte, et
en partie détruites; mais l’hémicvle du delà s'inclinait nu sud pour aller gagner
fond conserve encore toute sa décora- la Pisidie, en traversant la Cappadoce.
tion primitive. Dans la demi-coupole C’est encore la voie la plus fréquentée
qui le couronne, on voit une figure de par caravanes qui viennent de Bag-
les
la Vierge portant l’enfant Jésus ; de part dad et de la .Syrie ; mais depuis long-
et d’autre sont des anges revêtus d’un temps on ne songe plus h l’entretenir
riche costume orné, de pierreries et de ou a la réparer. L’état de dégradation
perles, et qui portent un étendard. où se trouvent les routes de l’empire ot-
Le premier vestibule ou narthex con- tonian est une des marques les plus
serve aussi quelques tableaux en mo- évidentes de l’incurie et de l'impré-
saïque. Au-dessus de la porte principale, voyance de radministration des pro-
on remarque une figure de la Vierge vinces, qui se trouvent forcées de con-
les mains étendues, et vêtue d’un inan- sommer sur place leurs produits, et ne
teau bleu. Cette mosaïque est à fond peuvent tirer qu’à grands frais les den-
d’or, et dans le champ du tableau on lit rées du dehors. C’est surtout en voyant
ces mots : le soin que mettaient les anciens à" ou-
vrir des communications faciles et di-
.Soigneur, secours ton serviteur Nicépliore,
rectes entre tous les points de l'empire,
palricc, préposé au vestiaire, et grand été-
riar<|uc.
que l’on peut juger du contraste entre
les deux époques et de la déchéance où
On sait que charge de vestiarius ,
la ce pays est tombé. Dès les premiers
qui correspond à ceHe de chambellan, temps de la conquête , les Romains ou-
était une des hautes fonctions de la cour vrirent une voie de communication entre
de Byzance. La charge d’étériarque,qui les villes d’Apamée et de Cius. places
s’exprime en latin par comitum dux, maritimes assez importantes et l’inté-
appartenait aussi à un des grands offi- rieur du pays. Elle fut réparée par
ciers du palais. Le nom de Nicéphnre, Néron, qui fit trancher un rocher dont
inscrit sur la principale porte de l'église, le prolongement interceptait la route.
est probablement celui du fondateur; Ce rocher est connu des habitants sous
mais on a négligé d’inscrire la date de le nom de Sari-Kaïa (la pierre jaune);

la construction. c’est un calcaire jurassique, jaunâtre à


On remarque dans l’église de Nicée la surface, mais gris à l'intérieur, lise

un sarcophage très-précieux en pierre présente en plusieurs mamelons , et ap-


spéculaire, dont la face antérieure
et partient à l'un des contreforts des mon-
est décorée d’ornements dans le goïlt tagnes qui encaissent le lac.
byzantin, d’une bonne exécution. Ce La base des collines est composée de
monument ne porte pas d’inscription. grès rouges, mais dans la partie su-
On peut supposer, d’après le caractère périeure on retrouve le calcaire juras-
de la sculpture, qu’il remonte au qua- sique avec ces roches .nbruptes qui sur-
trième siècle. Kn mettant des cierges gissent du sol en formant des pitons
allumés dans l’intérieur, la pierre laisse aux fiattes déchirés. Cette formation se
passer une lumière douce et uniforme, continue pendant trois heures de route,
et les ornements se découpent en noir jusqu’à un vallon environné de rochers
sur le fond qui est plus éclairé. Cette qui s’avancent jusque dans le lac. C’est
pierre se tirait de Galatie. la que les travaux ont été les plus consi-
dérables.
VOIE nOMAINE. Une inscription bilingue, tracée en
grands caractères , atteste que ces tra-
En sortant par la porte de Yeni vaux sont dus h l'empereur Néron , qui
cheher, et en suivant la rive méridionale les fit faire la quatrième année de sa

<
ASIE MINEURE. 109

puissance tribunitienne, par conséquent et 4"’ 35 de longueur et est taillé dans


l'an (le J. -G. 68 ou 69. Voici cette ins- un seul bloc de pierre calcaire. Sa
cription : forme est celle d’un ædicule ; la fa-
çade se compose d’un fronton soutenu
Néron Claude, fils du divin Claude, petit- aux angles par deux pilastres d’ordre
GU de Geriuanicus César, arriére-petit-fiU dorique, la corniche est ornée de denti-
de Tibère (iésar Auguste, arrière-petit-GU du cules. Dans l’intérieur sont taillées, à
divin César Auguste , César Auguste Germa- droite et à gauche, deux banquettes
iiicus, grand pontife , la ([uatriéine année de
pour déposer les corps. La forme et la
sa puissance tribunitienne, empereur pour dimension de ce mausolée ont déjà at-
la deuxième fois, ifonsul pour la troisième
tiré l’attention de quelques observa-
fois, a fait réparer la roule du Nicce à
teurs. Pococke a cru reconnaître sur
Apaméc, détruiin par le temps, par les soins
l’une de ses faces une inscription hé-
de Caiiis Julius Aquila, procurateur impé-
rial.
braïque dont il n’y a pas de vestiges ;
car on ne peut prendre pour tels quel-
ques traits informes dus au caprice des
CHAPITRE XVII .
passants. Les alternatives des saisons
ont déjà contribué à la ruinei'de ce mo-
I.A PYRAMIDE DE CASSIUS ASCLÉPIO- nument ; des fissures se sont ouvertes et
DOTUS. l’ont fendu dans toute sa hauteur.
II est certain que cette masse de
I.es environs de Nicée, aujourd’hui pierre, qui présente un volume de près
presque déserts, étaient certainement, de dix-huit mètres cubes, a été trans-
dans les premiers siècles de notre ère, iortée à cet endroit car le sol sur
;

couverts de nombreux villages et de fequel elle repose est de toute autre na-
maisons de campagne ; tout cela a dis- ture ; c’est un banc de schiste.
paru, ruiné par les sièges et les guerres La route de Bech tasch quitte les
civiles. On ne reconnaît aucun vestige collines pour se diriger au milieu des
de la nécropole. 11 e.xisle cependant au cultures de vignes et de mûriers; la vé-
nord, et à quatre kilomètres de la ville, gétation est magnifique dans cette ré-
un monument qui date du règne de Tra- gion comme dans tous les environs de
jan et qui mérite d’étre vu ; c’est la pyra- Nicée.
mide de Cassius, connue dans le pays sous Bientôt on retrouve les montagnes,
le nom de Bech tasch (les Cinq pierre.s). mais arideset pelées. Un grand soubas-
On trouve facilement à Nicée des guides sement sur lequel on arrive par un es-
(jui connaissent ce monument. calier de quatorze marches est entière-
La route suit d’abord les rives du lac ment taillé dans le roc; c’était sans
et se rapproche des collines qui bornent doute l’emplacement de quelque petit
l’horizon du côté du nord-est. Elles temple ou d’un autel de carrefour.
sont de formation jurassique, entre- En cet endroit la montagne est com-
coupées par les lits de schiste la roche ; posée de roches (le marbre blanc, mais
est un calcaire gris blanc compacte et d'une qualité médiocre; il est imprégné
un peu cristallin ; elle se présente en de particules cuivreuses qui forment
niasses non stratifiées, s’élevant en fa- des taches verdâtres. On arrive bientôt
laises presque verticales. C’est la meme dans une grande plaine au milieu de
formation que, l’on rencontre déjà à Ak laquelle est la pyramide, ou plutôt l’o-
serai et qui paraît ss prolonger sur bélisque de Cassius. Ce monument est
toute la côte nord du lac. construit en calcaire gris de la contrée.
On a employé cette roche qui est Il se compose d’un soubassement carré,
presque aussi belle et plus dure que le couronné par une corniche, sur lequel
marbre dans presque tous les monu- s’élève l’obélisque, de forme triangulaire;
ments anciens de la ville. ce qui n’est pas d’un goût très-pur. La
A une demi-heure de distance hors hase porte une mouluredans le style atti-
des murs, sur les flancs de la colline, ue.L’obélisqueétaitcomposédesix blocs
se trouve un sarcophage antique de e pierre; mais le couronnement est
grande dimension ;
il a 2*" 60 de large tombé; il ne reste plus que cinq assises.
I ,

110 L’UNIVERS.

Voila pourquoi les Turcs appellent ce mes. La chaîne du sud, qui est comme
monument Bech tasch. la première ceinture d’un des plateaux
Le côté qui regarde le couchant est de l’Olympe, est couverte d’une végé-
parallèle à la face du piédestal , au- tation alxmdante et alpestre qui donne à
dessus de la plinthe de l’obélisque, on cette région un aspect des plus riants.

lit la courte iiiscriptioii suivante


: I.elac Ascanius, d’après les anciens géo-
graphes, appartenait à la Mysie et fut
C. Ca«ius, fils d’Ascléplodolus, a vécu qiia- ainsi nommé de la région Ascania dont
Ire-vingt-lrois ans. il faisait partie. Le bourg d’Ascanie
était bâti sur les bords du lac dont les
Asclépiodote de Bithynie était ami eaux s’épanchaient dans la mer en for-
intime du poète Valérius Soranus qui mant le fleuve Ascanius. La contrée
vivait du temps de Cicéron et de César. était aussi appelée Dolionide (1). I..a si-
Lorsque ce poète fut mis en accusation, tuation et la raison d’être de ce lac sont
Asclépiodote lui témoigna toujours le parfaitement indiquées par la nature
même attachement; ses biens furent même du pays. La grande vallée cou-
confisqués et lui-même envoyé en exil ; rant est et ouest et qui se termine à
Soranus fut condamné à mort (I). Si l’est par les montagnes de Ak serai (2),
l’on ajoute à la date de ces faits les deux chaînes parallèles au nord et au
quatre-vingt-trois ans de la vie de Cas- sud, et enfin à l’ouest une barrière de
sius, on arrive à la fin du premier siècle, collines peu élevées qui donne passage
c’est-à-dire au temps où Pline était pré- au trop plein des eaux du lac.
teur de Bithynie. On est donc à peu Toutes les eaux pluviales ne pour-
près certain de la date de ce monu- raient cependant suffire à l’entretien, à
ment. l’évaporation et à l’épanchement de
cette nappe d’eau ; il faut de plus sup-
CHAPITRE XVII poser des sources souterraines qui en-
tretiennent son niveau.
ROUTE DF. NICÉE A CIÜS, GHIO, PAR Si l’on examine bien la rive nord, on
LA RIVE SUD DU LAC. LE LAC ASCA- verra que de ce côté les eaux tendent
NIUS. PYTHOPOLIS. à se retirer. Ce n’est que la conséquence
des atterrissements formés par les
Nicée se trouve en communication pentes du mont Katerli. Les eaux du
avec la mer par deux routes, la pre- lac sont très-saumâtres. Aristote attri-
mière que nous avons indiquée plus bue au nitre qu’elles
cette particularité
iiaut (2) par Hélénopolis et la vallée du tiennent en dissolution et non pas au
fleuve Draco, la seconde par la rive mé- sel marin Les eaux du lac nourris-
(3).
ridionale du lac et le port de Cius ; c’est sent plusieurs espèces de poissons qui
cette route que nous allons suivre. ne sont pas encore étudiés ; il y en a qui
ont plus de soixante centimètres de lon-
LE LAC ASCANIUS. gueur et qui ressemblent au sterlet;
mais il est très-diflicile de s’en pro-
Les murailles de Nicée du coté de curer ; à peine peut-on trouver un ba-
l’ouest plongent dans les eaux mêmes teau sur le lac de Nicée. Toute la partie
du lac, qui s’étend dans une direction d’histoire naturelle du lac, coquilles
moyenne de l’est à l’ouest, et dont le mollusques et poissons, est encore à
grand axe a environ vingt-deux kilomè- étudier.
tres de longueur, tandis que le petit axe Peu de plantes aquatiques croissent
nord et sud n’en a pas plus de dix. 11 est sur ses bords qui sont neanmoins fré-
,

encaissé entre deux chaînes de monta- uentés par de nombreuses troupes


gnes; celle du nord, qui n’est autre que ’oiseaux, parmi lesquels on remarque
le mont Arganthonius, aujourd’hui Ka-
terli dagh, offre des ligues assez unifor- Strabon,XlV,68i ; XII, 564. Homère,
(1)
//., b. 86a, n. 79a.
(i)Tacit., y4nnaL, XVI, ch. 33. (a) Voy. pl. haut.
(a) Voy. pase 69. (3) Aristote, de lUirat., ch. 54.

(.
,

ASIE MINEURE. m
les hérons, les cigognes et les pélicans des eaux stagnantes. Dans tout ce long
appelés par les Turcs Saka Kouch parcours à peine traverse-t-on quelques
(l’Oiseau porteurd’eau).Ungrand nom- ruisseaux qui portent au lac un maigre
bre d’échassiers, l’avocette, la spatule tribut. Bientôt cependant on rencontre
prennent leurs ébats sur la plage, sans un cours d’eau qui va se jeter dans l’an-
s’elTrayer de la présence de l’homme cien fleuve Ascanius, qui sans ce sup-
qui les laisse jouir en paix de cette na- plément courrait risque d’être à sec une
ture sauvage. La végétation des collines partie de l’année; en effet, d’après les
n'est pas moins intéressante que la renseignements fournis par les habi-
faune; les arbres des pays méridionaux, tants,le fleuve qui sort du lac, autre-
l’arbousier, le myrte, le laurier, attei- ment dit la rivière de décharge, ne
gnent des proportions inconnues dans coule qu’à certaines époques, environ
nos contrées. L’agnus castus, arbuste six mois de l’année, quand les pluies
jadis consacré à Junon , commence à ont exhaussé la surface du lac. Cela se
faire son apparition il couvre des ré-
;
conçoit vu la rareté des affluents qui sont
ions entières dans le sud et dans l’ouest sur la rive sud.
e la province. Sa petite fleur bleue et On l’a vu rester à sec pendant plus
d’une odeur de poivre sert à purifier d’une année.Voilà pourquoi il n’y;a pas
l’atmosphère ; les anciens lui donnaient de moulins sur ses bords quoique son
le nom d’agnus castus, parce qu’ils cours soit assez rapide.
croyaient que ses petits fruits, pris en Ces deux cours d’eau peuvent être
infusion, entretenaient la chasteté. Les facilement identifiés avec leurs an-
branches servaient pour fouetter les en- ciennes dénominations. La rivière du lac
fants. est sans aucun doute le fleuve Asca-
On traverse de temps à autre de niiis et l’autre serait le fleuve Cius, ce
grandes plantations de mûriers et d’o- qui donnerait raison à Pline (t) qui
nviers ; plus loin c’est un vallon planté fait des fleuves Cius et Ascanius deux
en haute fûtaie de châtaigniers et de cours d’eau différents.
platanes les sentiers serpentent sous les
-,

arbres. PYTHOPOUS.
Mais les villages ne paraissent pas ;
ils sont situés loin de la route et à mi- C’est dans cette région d’Ascanie
côte; c’est tout le contraire de l’Eu- qu’il faut placer la ville de Pythopolis,
rope où les habitations se rappro- fondée par Thésée mais il est dinicile
;

chent le plus possible des voies fré- d’en déterminer la position à moins
quentées. qu’on ne la mette sur l’emplacement
Le lac parait encaissé dans un bassin même de Nicée qui n’existait pas en-
de poudingue dont les couches, peu in- core. Si l’on s’en rapporte à Plutar-
clinées, plongent sous les eaux. Avec que (2), qui emprunte ce fait à Méné-
moins d’attention on pourrait se croire crate, historien de Nicée, Pythopolis au-
sur la trace de quelque voie romaine ; rait été fondée par Thésée dans le voi-
c’était en effet la ligne qu’elle suivait. sinage du lac Ascanius dans les circons-
Les montagnes s’avancent peu à peu tances suivantes Soloïs, ami de Thésée,
:

jusqu’au bord du lac ; c’est là que des s’étant jeté dans la rivière voisine par
travaux furent exécutés par ordre de suite d’un désespoir amoureux, Thésée
l’empereur Néron pour ouvrir un pas- désespéré donna au fleuve le nom de So-
sage ; la roche est dure et compacte loïs ; c’est le fleuve Ascanius. De plus,
comme dans les montagnes de l’est. pour obéir aux conseils de la Pythie, il
Après vingt kilomètres de route, la londaen cet endroit une ville qu'il nom-
chaîne qui encaisse le lac s’en éloigne; ma Pythopolis. D’après ce récit il fau-
les eaux ont moins de profondeur et drait chercher cette ville dans le voisi-
commencent à laisser croître des joncs et nage du Uc. Pline (3) la met au nombre
d’autres plantes aquatiques. Le terrain
est uni et marécageux ; mais comme le
(1) Liv. V, ch. 3a.
.sol estcomposé d^un sable fin, la route (aj Plutarque, Pïe de Théeét.
est encore praticable même au milieu (3) V, 3a.
113 L’UNIVERS.

des villes détruites. « Les villes dePy- Cependant le nom de Cius subsista
thopolis, Parthénopolis, et Coryphaiite toujours, et l’on peut dire que c’est celui
ont péri. • On doit en conclure que cette qui a prévalu ; car le nom moderne de la
ville et celle que le.s historiens byzan- ville que les Grecs appellent Ghio n’est

tins nomment Pythia sont deux places que l’altération de l'ancien nom Kios.
tout à fait différentes. Nous parlerons Les croisés, qui avaient fait de ce port
de cette dernière an sujet des bains de leur principal point de débarquement
Brnussa. en Asie, lui donnaient le nom deQvilot,
Étienne de Byzance, qui mentionne et pour compléter la multitude de noms
les deux places (1) , Tlierma et Pylho- que cette petite ville a reçus depuis l’an-
polis, en fait deux villes différentes, tiquité, les Turcs l’appellent Guemlek,
puisqu’il place celte dernière d.ansla My- ce qui veut dire cJiemise, parce que c’est
sie. Ce canton appartint en effet primi- de cette ville que viennent par transit les
tivement à la Mysie. chemises de soie que l'on fabrique à
Broussa.
CHAPITRE XIX. La position de la moderne Cius est

I
des plus heureuses ; le beau golfe de
.Moudania développe ses flots bleus
ClUS, GIIIO.
devant les maisons bâties en amphi-
théâtre, et derrière la ville s’élève le
La petite ville de Gbio, l'ancienne
mont Arganlhonius, célèbre dans l’anti-
Cius, est située au bord de la mer sur
quité par la du jeune Hylas, favori
fable
le revers oriental d’une colline dépen-
dant du mont Katerli; elle n’occupe d’Hercule, qui, au moment où la flotte
qu’une très-petite partie de la ville an- des Argonautes était mouillée dans le
port , descendit à terre pour puiser de
tique; l’ancien port est aujourd'hui
l’eau et fut enlevé par les nymphes.
comblé et converti en jardins ; mais le
port moderne offre un excellent mouil- Nous avons rapporte la tradition con-
un arsenal où l’on cons- servée par Apollodore qui attribue à
lage et contient
de grands navires. Polyphénie la fondation de Cius; celle
truit
Cius est une des pins anciennes villes de Strabon est différente; c’est l’Argo-
de la contrée, puisqu’elle passe pour
naute Cius , autre compagnon de Jason,
uni, revenant de la Colchide, s’arrêta
avoir été fondée par Cius, l’un des Ar-
gonautes à son retour de (iolcbide (2). dans ce port et fonda la ville à laijuelle
Cette ville, placée à l’entrée d’un golfe
il a donné son nom (I). Les Grecs ai-
bien abrité, en communication avec le maient beaucoup celte fable d’Hylas (2),
et le souvenir de cet événement se per-
lac Ascanius par la rivière du même
nom , devint bientôt un lieu d’entrepôt pétua parmi les habitants de Cius, qui
instituèrent une fête nocturne appelée
considérable , attira dans sou sein de
nombreux colons grecs. C’est pour cette Oribasie, pendant laquelle on courait
raison qu’elle fut aussi regardée comme par la montagne en portant des flam-
uue colonie des Milésiens. On connaît neaux et en appelant Hylas.
peu de chose de ancienne de
l’histoire Le nom d’Hylas fut donné à la source
et au ruisseau "près duquel on suppose
Cius qui paraît n’avoir jamais été qu’une
place de commerce. Philippe, fils de Dc-
quele jeune Argonaute avait disparu. Ce
métrius, après avoir détruit Cius et Myr-
cours d’eau, qui est qualifié fleuve par
la plupart des géographes anciens, est
léa, ville voisine, les donna toutes deux à
Prusias, fils de Zélas qui rebâtit la ville
encore ignoré aujourd’hui (3).
et lui donna le nom ae Pruse. Pour la Le mont Arganlhonius qui domine la
ville fut ainsi appelé d’Arganlhonis,
distinguer de celle qui existait au pied
de l’Olympe, en l’appela Pruse sur mer femme de Rhésus (4); c’est une monta-
Prusa ad mare. Les habitants de Pru- gne , boisée et découpée par de longues
siade vécurent en paix avec les Romains
et en reçurent quelques privilèges. ([I Stral)., XII ,
loc. rit.
(a) 'Viig., Kcl., 6.
(i) Kl. Byz., V. Tlicnua, Pylhopoliv. (3) Pliiic, V, 3a. .Sliab., loc. cit.
(») Sirab., XII, 563. (4) Et. Byz., j4rgmUhon!t.
ASIK MllSEtJRË. US
vallées
,
qui s’étend le long de
la Pro- BOUTS DE onio a-bboussa.
(lontide. La
de Ghio forme une
rivière
ligne de séparation bien tranchée entre La route de Ghio à Broussa se dirige
les deux natures de roches qui consti- droit vers le sud ; du moment qu’on a
tuent ces montagnes ; celle qui domine passé la rivière, on commence à monter
la villede Ghio ofhre de nombreux gi- et l’on ne quitte plus le pays monta-
sements de serpentine et de marbre gneux. I-a route est belle et très-prati-
cipolin dont on faisait des colonnes. cable, parce qu’elle est fréquentée par
Les restes d'antiquité les plus re- les chars qui portent des bois de l’O-
marquables dans l'ancienne Gins sont lympe à l’arsenal de Ghio. Le transport
les murailles, qui datent certainement se fait au moyen d’attelages de qua-
de In fondation de la première ville ; torze à seize bœufs ; lorsqu’on emploie
elles s'étendent depuis l'acropole , où les buffles on n'en met que six. Ces
est aujourd'hui la demeure de l’agha , animaux sont en Asie beaucoup plus
jusqu'à la baise ville; leur construction grands et plus forts qu'en Italie ; leurs
en blocs assemblés à joints irréguliers cornes sont un objet de commerce con-
dans le style pélasgique est des plus sidérable à Constantinople.
remarquables. I.es dimensions de cha- Sur toute cette partie de la route, la
que pierre ne dépassent pas un mètre nature est tout à fait à l’état sauvage.
carré; la face de la pierre est à bossage On franchit des collines rocheuses cou-
et les joints sont régulièrement aplanis vertes de végétation. A dix kilomètres
au ciseau. environ de la ville, on descend dans un
On doit faire observer que cet appa- vallon qui était autrefois coupé par une
reil seul n’est pas une condition de très- énorme muraille d’appareil pélasgique ;
hautc antiquité , car il a été pratiqué le milieu a été démoli pour faire passer
iar les Romains; mais de leur temps la route; cette muraille se prolonge à
f'intérieur du mur était rempli en blo- droite et à gauche jusqu’au sommet de
cage uni avec du mortier; tandis que chaque colline ; elle est bâtie en pier-
dans la haute antiquité il n’y a jamais res de grande dimension assemblées à
de mortier employé dans la construction joints irréguliers, et porte tout le cachet
des murailles. Pour nous conformer à d’une haute antiquité. Placée ainsi loin
l’expression reçue, nous appellerons pé- de toute ville, on ne peut que supposer
lasgiques les constructions à joints irré- qu’elle a été élevée pour séparer deux
guliers que nous aurons à décrire, mais peuplades, peut-être les Doliones et les
sans attacher à cette expression une Mysi. Ces murs frontières, Ænw ou do-
autre idée que celle de la forme des suræ. sont assez dans les habitudes de
pierres et non pas d'antiquité. ces temps, et la muraille qui existe en
Les monuments romains sont presque cet endroit ne parait pas avoir eu
tous détruits. C’est ce qui a lieu dans d’autre destination. Il serait intéressant
toutes les villes qui ont conservé leur de savoir où sont les points d’attache ;
population. Mais les fouilles faites pour peut-être en suivant son parcours se-
ta construction des maisons mettent rait-on conduit à quelque découverte.
souvent à découvert des fragments d’ar- Après avoir franchi un second col, on
chitecture. On a retrouvé dans un descend dans la vallée du INiloufer, que
de la ville moderne
jardin en dehors l’on passe sur un pont de hois. Les
remplacement d'un temple dont les sommets de l’Olympe se développent à
colonnes entières mais couchées sur le la vue dans toute leur majesté; le pay-
sol sont en marbre cipolin; elles ont sage de Broussa, vu du côté du nord,
6™ 64 de longueur; les chapiteaux corin- est des plus magnifiques qu’on puisse
thiens sont en marbre blanc. Malheu- imaginer.
reusement les habitants s'empressent
d’utiliser dans leurs constructions tous
BOUTE DE HOUDANIA A BROUSSA.
les fragments d’architecture qu’ils ren-
APAHEA MYBLBA.
contrent. Voilà pourquoi les inscriptions
sont si rares à Ci us.
Myriea était située au fond du golfe
du même nom et à peu de distance à
8* Livraison. (Asik Minkure.) t. II. 8
.

114 L’ülsrVEBS.

une colonie de
l'ouest de Cius; c'était sous celui de Seguino comme celui de
Colophon qui prospéra pendant quel- Moudania sous celui de Montagnac
ques années comme indépendante.
ville On trouve à Moudania une maison
Mais elle fut prise et détruitepar Phi- de poste assez mal administrée, où l’on
lippe, roi de Macédoine, fils de Dénié- peut prendre des chevaux pour se rendre
trius, père de Persée, et qui donna son à Broussa ; la route n’est que de vingt
territoire à Prusias, roi de Bithynie, son kilomètres. On commence à monter
gendre. Ce prince la rétablit et lui donua au milieu des jardins qui bordent la
le nom d’Apamée, sa femme. côte; le pays n’est pas très-accidenté, et
Myriéa prit sou nom de Myrlus, chef quoique la terre paraisse propre à toute
de la colonie des Colophoniens; enfin sorte de culture, le pays est a peu près
Étienne de Byzance (I) dit que c’était désert et la terre en friebe. Ën descen-
le nom d’une amazone. Le nom d’A- dant la dernière colline, on arrive au
iamée fut le seul qui subsista pendant bord de la rivière Niloufer, qui sépare
fa période romaine. la plaine de Broussa des terres des
T.,es habitants conservèrent le droit Apaméens.
d’administrer leurs affaires (2) ; dans La rivière Niloufer, qui traverse la
quelques circonstances seulement ils le plaine de Broussa , prend sa source sur
remettaient entre les mains du procon- le versant est de l’Olympe et entoure
sul. comme d’une ceinture tout le pied de la
La ville de Moudania, qui occupe montagne, recevant tous les cours d’eau
l’emplacement de l’ancienne Apamee, qui en descendent, et notamment le
est située au bord de la mer. Ses mai- Gœuk déré, qui est le plus considéra-
sons blanches s’élèvent sur le penchant ble ( I ). Le cours de cette rivière est très-
d’une colline et sont entourées de jar- encaissé et souvent dangereux ; elle va
dins d’oliviers et de vignes. On ne trouve se jeter dans le Rhyndacus, à huit kilo-
aucun vestige d’antiquité , et l’ancien mètres au-dessus de son embouchure en
port est complètement détruit. Mouda- longeant au sud le lac Apollonias. Nous
nia est le principal point de débarque- ne connaissons le nom ae cette rivière
ment des navires qui font le transit qu’à partir du quatorzième siècle, et
entre Broussa et Constantinople ; il est nous eu sommes réduits aux conjectures
préféré à celui de Ghio parce que la sur son nom ancien. Cependant les
route qui conduit à Broussa est plus géographes modernes sont assèz d’ac-
praticable. cord pour l’identifier avec le fleuve
Les principales ressources de Mou- Odryssès, d’après ce passage de Stra-
dania consistent eu huile, blés et fruits ; bon (2) tiré d’Hecatée. • Après la ville
il n’y a aucune industrie. d’Alazia est le fleuve Odryssès. Il Vient
Les bâtiments mouillent pour ainsi de l’occident, du lac Duscylitis, traverse
dire en pleine côte ; le golfe, qui fut la plaine de Mygdouie ët va se jeter
successivement appelé de Cius , de Myr- dans le Rhyndacus. >
lén, portait dans le moyen âge le nom De tout ce passage le Niloufer ne
de golfe de Polimeur; il est diftlcile de remplit réellement qu’une seule con-
savoir pourquoi, car aucune ville de ce dition , c’est de se jeter dans le Rhyn-
nom nA jamais exi.sté. dacus. « Il vient de l’occident » est
Un peu à l’ouest de Moudania, sur
(i) La belle Niloiirer, remmedii cummaiidant
la côte , se trouve le village de Siki (des
de Biledjik, (omba an pouvoir d'Osman, qui
figues), ainsi nommé à cause des nom-
a’était emparé de re ehiteau. Dans le partage
breuses plantations de figuiers qui l’en-
du butin la captive fut donnée par le ndtan à
tourent. C’était jadis une petite ville
.son fils Orkban, lequel, charmé de sa. beauté,
avec une église grecque dédiée à saint l'épousa, et en eut un OU, qui fut Mourad 1*’.
Michel. Près du rivage est une belle Kn souvenir de ce mariage , les compagnons
source qui arrose quelques jardins. Sur d’Osman donnèrent le nom de Niloufer (Né-
les cartes anciennes ce nom est défiguré nuphar) au petit fleuve qui Uaverse la plaine
de Broussa , et son nom byzantin est reste
(i) V. Myrloca. ignoré.
(a) Pline, t.eii., liv. XtVI. (a) Strab., XII, 5&o.

ogie
ASIE MINEURE. 115

une expression vsfnie qui n’est que re> de cette villé à cinq cent cinquante ans
lative;
mais surtout
il ne sort du environ avant notre ère. Ce document a
lac Dascylitis puisqu’il descend de l’O- été contesté non sans raison par tous les
lympe. Cependant comme aucun cours écrivains modernes gui ont traité cette
d’eau notaole ne vient dans ces parages nestion. Il est ainsi conçu. « La ville
se jeter dans le Rhyndacus, tout en con- e Prusa, située au-dessous de l’Olympe
sidérant le passage de Strabon comme en Mysie, aux frontières de cette contrée
teu exact, on s’est accordé pour donner et de la Phrygte a été fondée par Pru-
Îe nom d’Üdryssès au Niloufer d’au- sias, qui lit la guerre contre Crésus.
jourd'hui. C’est une ville bien gouvernée -Étienne
Nous traiterons cette question plus de Byzance attribue la fondation de
en détail eu parlant du »c Dascylitis. Prusa à un roi du même nom qui fut
contemporain de Cyrus, ce qui ne di-
CHAPITRE XX. minuerait en rien l’antiquité de la ville
de Pruse.
BBOUSSA. PBUSA AO OLYMPUH. Pline lui assigne une autre origine.
I Selon cet écrivain , elle fut fondée par
>

Pbuse bomaine. Nous ne saurions Annibal, lorsque, vaincu et fugitif, ce


trouver dans les anciens vestiges de la général se retira à la cour de Prusias.
ville de Broussa aucun monument qui La fondation de Prusa ne remonterait,
nous permette de suppléer aux lacunes selon cette tradition, qu’à deux cent
que présente l’histoire de la capitale de cinquante ans environ avant notre ère.
la Bithynie. Précisément parce que cette Nous pouvons avoir une idée de l’an-
ville arriva, pendant la période du cienne capitale de la Bithynie en voyant
moyen âge , à un haut degré de splen- l’enceinte du château de Broussa , qui
deur et de développement, les édifices occupe évidemment Remplacement de
|ui pouvaient subsister à cette époque l’ancienne ville.
?urent détruits pour faire place à des On pour établir une
choisissait alors
constructions nouvelles. Pour l’histoire ville un élevé et d’une facile dé-
lieu
de l’ancienne ville, nous eu sommes fense; était dominé de loin par
s’il
donc réduits à nous en rapporter aux quelque hauteur, on s’en inquiétait peu,
laconiques mentions qu’en font deux ou les mojectiles d’alors n’ayant quune
trois écrivains romains. portée très-limitée. L’antique Prusa
L’assiette de cette ville sur le pen- étaitde forme carrée et abondamment
chant du mont Olympe, dominant une irvue d’eaux excellentes. Elle ne jouit
vaste plaine et commandant d’impor- longtemps de son autonomie , car
tantes vallées comme celles du Rhyn-
dacus et du Macestus , devait lui donner
E ;que Lucullus eut battu Mithridate à
Cyzique , Prusa fut assiégée et prise par
une importance qui n’a été comprise Triarius. Elle devint possession ro-
qu’au moment où les tribus turques 'maine;et'dans l’organisation des pro-
sont venues attaquer l’empire byzantin. vinces, elle fut soumise à la juridiction
Pendant la période romaine , l’ancienne de Nicomédie. L'influence de Prusa sur
Prusajoua toujours un rdle secondaire; les affaires de Bithynie était si peu im-
la ville de Cyzique était alors le point portante que Tite Live n’en fait pas
militaire le plus important de la con- même mention dans la campagne de
trée. 'Manlius contre les Gaulois. Sous le
Les rois de Bithynie du nom de règne de Téajan, Prusa jouissait encore
Prusias fondèrent dans différentes ré- d’une apparence de droits municipaux;
gions de leurs États trois villes aux- , elle était en possession d’un sénat dont
quelles ils donnèrent leur nom. Prusa, les décisions, si l’on en juge par la lettre
surnommée ad Olympum , fat, selon de Pline le Jeune à Trajan (1), étaient
Strabon p), fondée par un roi du nom subordonnées à celles du gouverneur
de Prusias, qui fut contemporain de romain.
Crésus; ce qui ferait remonter l’origine Pendant le règne de cet empereur.
/ .
.
I

«.ItT .1 / C)
(i) XII, 564, J. .
(i) X, 85.

St.
,

116 L’UNIVERS
Prusa paraît avoir atteint le plus haut sion , à condition toutefois que le ter-
degré de prospérité, grâce à la bonne rain n’ait pas reçu la consécration re-
administration du gouverneur de la ligieuse à laquelle il était destiné.
Province , qui n’était autre que Pline le Il résulte de cette correspondance
Jeune. Il était assisté dans l’exécution qu’il n’est nullement question des eaux
de ses grands projets par Nymphydius thermales , dont les sources sortent de
Rufiis lé primipilaire (1), son ami et son terre assez loin de la ville. Il faut arriver
ancien compagnon d’armes. Tous les à l’époque byzantine pour en trouver la
soins du gouverneur, après avoir réglé première mention dans les écrivains an-
les affaires d’administration et de G- ciens.
nance , avaient pour but de faire cons- Il ressort des lettres de Pline, que la
truire des édiOces somptueux et d’utilité ville de Prusa était décorée de tous les
publique. Nous avons au sujet d’un bain monuments qu’on retrouve habituelle-
construit à Prusa une suite de lettres ment dans les ruines des villes romaines
intéressantes de Pline à Trajan, qui peu- d’Asie, un gymnase, des thermes , un
vent donner une idée des précautions agora, et des portiques publics. Par
irises par le gouvernement au sujet de une autre lettre (I) nous apprenons que
fa construction des édiGces municipaux. la ville possédait une bibliothèque
« Les Prusiens, écrit Pline à Trajan, renfermant la statue de Trajan, placée
ont un bain vieux et en mauvais état. probablement au milieu d’un portique.
Ils voudraient le rétablir, si vous le per- A partir de cette époque, il existe une
mettez. Je crois, après examen, qu’il est lacune de six cents ans dans l’histoire
nécessaire d’en construire un nouveau de Broussa.
et il me semble que vous pouvez leur
accorder leur demande. Les fonds PYTHIA.
pour le construire se composeront , d’a-
bord : des sommes que j’ai obligé les
St les eaux thermales paraissent avoir
particuliers à restituer, et puis de Par-
été négligées par les Romains, elles at-
lent qu’ils avaient coutume d’employer
tirèrent l’attention des souverains de
a l’huile du bain, et qu’ils ont résolu
de consacrer à la construction. C’est ce Byzance, et une petite ville du nom de
que, d’ailleurs, semblent demander, et Pythia fut fondée dans leur voisinage
la beauté de la ville, et la splendeur de
immédiat. C’est au village de Tcbékir
votre règne.Trajan accorda la permission
guéh qu’jl faudrait placer l’ancienne
Pythia. Étienne de Byzance en fait
de rebâtir le bain, pourvu que cet ou-
vrage n’imposât aucune charge nouvelle mention en parlant des eaux chaudes
aux habitants. Dans une autre lettre (3) de l’Asie en même temps que de Do-
rylée (3). » II y a également un Therma
Pline annonceà l’empereur qu’il a choisi
pour rebâtir l'ancien bain l’emplace- en Bithvnie qu’on apjielle aussi Pythia ;
ment d’une maison qui avait été léguée ce sont les bains royaux de Prusë. «
à l’empereur Oaude dans le but de Procope mentionne en ces termes la
ville de Pythia sans dire quelle était
construire à cet empereur un temple
sa position à l’égard de Prusa « Dans
environné de portiques. Ce monument
:

n’ayant pas été exécuté, Pline écrit à un endroit de la Bithynie qui s’appelle
Trajan : > Si vous daignez, seigneur, ou Pythia, il y a des sources d’eau chaude
donner maison ou la faire vendre
la
dont plusieurs personnes et principale-
aux Prusiens, ils en seront reconnais- ment les habitants de Constantinople
tirent un notable soulagement dansleuis
sants. Je me propose de construire le
bain sur le même terrain, et de l’en- maladies. Justinien a laissé en cet endroit
tourer de portiques et d’exèdres ou de des marques d’une magniGcence toute
royale en faisant bâtir un superbe pa-
sièges. Cet ouvrage sera , par sa magni- y
lais et un bain pour l’usage du public
Gcence, digne de la splendeur de votre ;

règne. «Trajan accorde enGn la permis- de plus il y a fait conduire par un ca-

(0 '»• (0 X. «5.
(») X, 7®. (i' V. Therma.
,

ASIE MINEURE. 117

nal des eaux fraîches a6n de tempérer la gire, les princes de la dynastie seld-
chaleur des autres. » joukide avaient envahi plusieurs pro-
Du temps de Constantin Porphyro- vinces de l’empire grec. ToghruI bey
génète Pythia avait pris le nom de So- petit-GIs de SeIdjouk, contracta une al-
teropolis (la ville du Sauveur). liance avec le calife successeur de Mah-
Selon Zonare, c’est là que Constan- moud le Ghaznévide , et mourut en
tin est tombé malade il se fit trans-
: laissant le pouvoir à son neveu Alp
porter dans sa ville d’Ancyron, où il Arsian, qui, le premier, étendit au delà
mourut. de l’Euphrate la renommée des tribus
Les souverains comme les patriciens turcomanes.
de Byzance continuèrent dans la suite L’empereur Romain Diogène régnait
de fréquenter les eaux thermales, et ces à Byzance, lorsque les Turcs se ruè-
voyages étaient pour eux l'occasion de rent pour la première fois sur les villes
déployer tout le luxe de leurs équipages. de l’Asie Mineure. Césarée fut prise et
L’impératrice Théodora, femme de Jus- pillée, et l’avant-garde des futurs pos-
tinien, alla, en l’année 525, prendre les se.sseurs du Bosphore s’avança jusqu’au
eaux chaudes de Prose avec une suite mont Olympe. Seifed Dewîet, prince
de quatre mille serviteurs. de la dynastie de Hamadan , assiégea
Broussa en 924, la prit par capitulation,
BHOliSSA BYZANTINE. et la Gt démanteler, mais non pas raser
entièrement; car plusieurs tours et une
Mais les années s’écoulaient. Au luxe grande partie des murailles portent le
et a l’indolence des Byzantins devait caractère d’une époque antérieure.
bientôt succéder le bruit des armes, les Une heureuse expédition, entreprise
cris de guerre ; une nation dédaignée et pendant le règne d’Alexis Comnène en
presque ignorée de ses maîtres superbes 1097, amena de nouveau les musul-
avait vu naître un homme qui devait mans sous les murs de Broussa , qui
changer la face de l’Asie romaine. fut prise et pillée; mais les musulmans
Mahomet, vainqueur des empereurs se retirèrent de nouveau.
byzantins en Arabie et sur l’Euphrate, Lorsque les Latins se furent emparés
avait révélé à tant de tribus insoumises de Constantinople, les princes byzan-
le secret de leur force. Chaque ville prise tins, pour repousser ces nouveaux en-
était pour se.s guerriers l’occasion du nemis, n'hésitèrent pas à faire alliance
p.artage d’un butin considérable. Il n’en avec les princes musulmans. Théodore
fallait pas davantage pour appeler au- Lascaris, despote de Remanie, s’étant
tour du nouveau prophète toutes ces liéavec le suit.ui d’Iconiurn, s’empara
peuplades disséminées dans les steppes de Broussa, qui fut en vain assiégée par
de l’Asie antérieure. Aux Arabes qui les Latins.
avaient ravagé l’Osrhoëne et la Mésopo- Le château, qui passait alors pour
tamie succédèrent les tribus turques, une place imprenable résista à toutes
dont le nom était à peine connu des les attaques, et la place resta entre les
Byzantins. C’est alors que commença mains des Grecs jusqu'à la paix en
ce duel de trois siècles qui devait linir 1214.
par l'anéantissement de Pempire de By- La mollesse que les habitants .avaient
zance. montrée dans leur défense contre les
musulmans excita la colère de l’em-
CHAPITRE XXI. pereur Andronic. Il punit les principaux
iiabitants en livrant leurs biens au pil-
INVASION MUSULMANE. lage, et Gt périr ou exiler un grand nom-
bre d’entre eux. C’est par cès moyens
Dans la série d’événements qui s'ac- violents qu’il se maintint à Broussa Jus-
complirent pendant la période du qu’à ce qu’il eût reconquis son empire
dixième au quinzième siècle, nous ne sur les Latins.
mentionnerons (|ue ceux qui se ratta- Nous sommes arrivés aux derniers
chent directement à l’iiistoire de jours de la Prusa byzantine. Les musul-
Broussa Dès le troisième siècle de l’hé- mans vainqueurs voüt régner en mal-
IIR L’UNIVERS.
1res sur la plus belle ville de la ermtrée, autre monastère auquel il donna son
et en faire la base de leurs attaques nom.
eontre la capitale des Byzantins. Orkhan, une fois maître du trône,
Vers l’an 1300, Krthogrul laissa le songea à poursuivreses conquêtes ; c’est
gouvernement entre les mains de son alors qu’il entreprit la campagne contre
(ils Osman, qui ne perdit pas de vue les Nicée et Nicomédie. Son zèle religieux
grandes destinées de sa race. A peine s’accroissant en proportion de ses vic-
eut-il mis ses troupes en état d’entre- toires, il ordonna la construction de
prendre de nouvelles expéditions, qu’il plusieurs mosquées, et appela dans son
reprit avec vigueur le siège de la ville nouvel État des artistes persans qui in-
( 1307 ).
Deux de ses généraux, Ak Ti- troduisirent à Broussa la fabrication des
mour, qui était le propre neveu du sul- fa’iences émaillées. A la mort du sultan,
tan, et Balnban, reçurent l’ordre d’é- son corps fut déposé dans la chapelle fu-
lever deux forts dans la plaine pour in- nèbre où reposait son père ; la voûte, dé-
tercepter les communications de la place corée de lames d’argent , était désignée
avec la mer. Ak Timour établit le sien sous le nom de Gumuschli Koubhé.
du côté des bains, c’est-à-dire vers Mourad l*', successeur d'Orkhan, fut
l’ouest ;
Balaban occupa les bords de la déclaré sultan en 1360. Il se montra aussi
rivièreNiloufer,qui coule dansla plaine. zélé que ses prédécesseurs à élever des
Pendant prés de dix années, les garni- monuments publics.
sons de ces forts se bornèrent à inter- Le palais qu’il fit construire sur la
cepter tout commerce entre la ville et colline qui domine la plaine de Broussa
la mer, jusqu'à ce qu’entin Osman, de- est aujourd’hui complètement ruiné.
venant vieux résolut de diriger toutes
,
Mais au milieu des décombres on peut
ses forces contre Broussa. encore reconnaître les dispositions pre-
Ils’empara en 1317 delà ville d’É- mières. Les habitations n’étaient pas
drenos,la démantela, et alla placer son groupées en un seul corps de biiti-
camp à Bounar bachi, en resserrant la ments ; c’était une suite de kiosks plus
ligne du blocus. ou moins étendus disséminés dans des
Le commandant de la ville se pré- jardins. Le palais du sultan Sélim à
iarait à une vigoureuse résistance, Andrinople est disposé de la même ma-
forsque l’empereur Andronic lui envoya nière, et lorsqu’on visite le palais des
l’ordre de capituler. Il obtint un sauf- schah de Perse à Téhéran et a Ispahan,
conduit pour les habitants, qui se ren- on ne peut s’empêcher d’établir une
dirent à Gbio, une autre Prusa, qui de- comparaison avec l’en-semble du palais
vait aussi devenir la proie des musul- de Darius à Persépolis, et de conclure
mans. que, chez les monarques d’Orient, la
Osman, le fondateur de la dynastie coutume d’avoir des habitations clair-
des Osmaiilis, ne jouit pas longtemps semées dans des jardins est restée la
du fruit de sa victoire; il mourut en ap- même depuis l’antiquité. De somp-
prenant l'entrée de son fils Orkhan tueux jardins arrosés d’eaux courantes,
dans les murs de Brussa en 1326. Le dont il ne reste plus que les rigoles des-

corps du premier sultan fut déposé séchées, entouraient les élégantes ha-
dans la chapelle de l'ancien château de bitations du palais de Mourad. Les his-
Brou.ssa, qui fut convertie au culte de toriens ottomans nous ont laissé les
l’islam. Il avait reçu du sultan Ala Ed- plus brillantes descriptions de cette ré-
dyn l’investiture ae la principauté de sidence, que les successeurs de Mourad
Karadja hissar, et mourut sultan des se sont plu h embellir et à augmenter.
Ottomans. En 1380 eurent lieu dans ce palais
A l’ouest des thermes de Kaplidja, les noces de Bayazid lldirim, (ils de
on voit encore le monastère et le tom- Mourad avec la iille du prince de Ker-
beau de santon Abd-ul-Mousa qui mian. Les ambassadeurs de tous les
avait accompagné Orkan dans toutes princes de Aïdin, Mentesche, Gasta-
ses expéditions. Lalaschin, un des meil- mouni, Karaman apportèrent a la jeune
leurs généraux du sultan, et qui servit mariée de riches présents en châles et
sous Mourad U’, fonda en 1330 un en chevaux. Édrenos bey, rénégat grec,
,

ASIE MINEURE. 119


1

offrit cent esclaves grecsdes deux sexes, du sultan Mourad, Djem, frère du sul-
les plus beaux de sa nation. Dix d'entre tan Bayazid, se déclara comme un com-
eux portaient des assiettes d’or remplies pétiteur au trône des Osmaulis. Bayazid
de ducats, des vases de parfums, des ai- était en Europe , et le prince Djem
guières d’or d'un travail précieux. La aidé de quelques partisans , put facile-
jeune mariée apportait en dot les clefs ment s'emparer de Broussa. Le sultan
des villes d’Erzinghani, Taoucbanli, Si- ne daigna pas marcher en personne
maul et Kulayab. contre sou frère rebelle. Une faible ar-
Le Gis de Mourad, étant monté sur mée attaqua les troupes de Djem dans
le trône en 1389, Qt entourer la ville de les plaines du Yéni cheher et les mit
firoussa de nouvelles fortilications; en déroute. Peudant ce temps les ja-
mais la suitede son règne fut loin d'étre nissaires se livraient au pillage de
d'accord avec ses brillants débuts. Broussa. Djem, poursuivi par Bayazid,
Après la bataille d’ Angora, Broussa fut alla demander asile au prince, d’fco-
envahie, en 1402, par les troupes de niuin ; mais, ne se trouvant pas assez en
Timour; les écoles et les mosquées sûreté dans celte ville, il se relira près
furent saccagées et lorsque les géné-
, du grand maître de Rhodes. La suite
raux eurent partagé les trésors qu'ils des aventures du prince Djem est
avaient trouvés dans la ville, ils la li- étrangère aux événements de l’Asie ; il
vrèrent aux flammes. A la prise de la mourut à Naples en 1495. Une am-
ville les trésors de Bayazid turent dis- bassade ottomane fut envoyée à Naples
tribués aux soldats ; les objets précieux pour demander les restes mortels du
étaient innombrables; les soldats mesu- prince Djem ;
ils furent apportés à
raient au boisseau les perles et les Broussa et déposés dans un tombeau si-
pierres précieuses. tué dans l’enceinte des souverains, (,'e

Après la mort de Bayazid, Moham- monument existe encore intact, et donne


med , fils de ce sultan, qui régna dans une idée du luxe bizarre des monu-
la suite sous le nom de Mahomet ments funèbres de celte époque. L’autre
quitta la ville de Tocat, et vint prendre sépulture, voisine de celle de Djem, est,
possession de Broussa en 1404. Isa dit-on, celle d’Isa bey, son frère, qui
bey, un de ses frères et son compéti- ne fut pas plus heureux dans sa révolte
teur, se présenta devant Broussa, et contre Bayazid.
somma les habitants de lui ouvrir les
portes; mais le plus grand nombre se CHAPITRE XXII.
retira dans le château et se défendit
avec tant de fermeté, qu’Isa bey, ne BBOUSSA MUSULMANE.
pouvant l’emporter de vive force, se re-
tira après avoir fait briller la ville, qui L’ensemble de la ville de Broussa se
venait à peine d'être rebâtie. compose de la ville proprement dite, du
Broussa fut encore exposée aux at- château et des faubourgs; le tout forme
taques du Karaman, sultan d'Iconium, une suite de constructions ayant en
qui la prit et la pilla en 1413. Il fit dé- longueur quatre kilomètres environ et
terrerjes os de Bayazid et les fit brû- en largeur uu kilomètre, placée sur un
ler publiquement pour se venger de ce des penchants de l’Olympe, dont les
que ce prince avait fait couper la tête sommets encadrent un riche et majes-
à son père. Ce siège désastreux fut le tueux paysage. Les faubourgs s’étendent
dernier que Broussa eut à souffrir ; mais à droite et à gauche, et le château , so-
les incendies qui
y éclatèrent à plu- lidement assis sur une roche élevée,
sieurs époques , et notamment le grand domine la ville, et forme une enceinte
désastre qui ravagea les vingt-cinq ré- crénélée flanquée de tours massives.
gions de la ville en 1490, ainsi qu’un Trois portes donnent accès dans la
incendie non moins cmiisidérable qui ville, celle du nord, appelée Tabak Ca-
éclata en 1804, et qui n'épargna ni les poiisi (la Porte des assiettes), celle de
mosquées, ni les tombeaux des sultans, l’est, Yer Capou si (la Porte de terre),
ont été aussi funestes à Broussa que et celle de l’ouest Kaplidja Capou si

plusieurs sièges consécutifs, A la mort (la Porte des bains).


130 L’UNIVERS.
Deux autres petites portes, appelées les nombreuses et intarissables sources
l’une Sindan Capou si (la Porte de la thermales qui ont une si grande célé-
prison), et l’autre Sou Capou si (la brité dans tout l'Orient. Deux magni-
Porte de l’eau), conduisent du chAteau fiques mosquées forment le centre de
sur les penchants de l’Olympe; mais ne chacun de ces faubourgs et paraissent
sont fréquentées que par ûn petit nombre avoir motivé leur création; celle de
d’habitants de la campajrne qui appor- l’est a été bâtie par le sultan Bayazid,
tent des provisions. L’ancienne ville, et celle de l'ouest par le sultan Mourad.
qui est encore entourée de murs, est Entourées l’une et l’autre par des bos-
établie sur un rocher à pic du côté du quets de cyprès et de platanes, elles
nord. Les portes sont bâties de briques restent encore aujourd’hui comme le
et revêtues dedalles de marbre. Pococke lieu de pèlerinage et de promenade le
cite une inscription qui mentionne plus fréquenté par les habitants. Dans
l’empereur Théodore Lascaris comme d’autres quartiers , et surtout dans celui
un des constructeurs de ces murailles. des eaux chaudes, de nombreuses plan-
Du côté de l’ouest, le soubassement tations, disposées d'une manière pit-
des murs est antique; il est construit en toresque, forment d’agréables prome-
grands blocs de travertin posés en pa- nades qui contribuent à faire de Broussa
rement et en boutisse. Le chemin qui une ville délicieuse entre toutes celles
conduit de cette porte à la vallée voi- de la contrée. On distingue surtout la
sine est taillé au ciseau dans le roc et promenade du Tchamiidja dont les sa-
parait remonter à une haute antiquité. pins séculaires offrent une ombre im-
La côtedusud,c’est-à-diredansla partie pénétrable; la nature seule fait les frais
qui fait face à la montagne, la ville est des embellissements de ces lieux cham-
défendue par une fortification complète, iétres: il faut cependant en excepter
lamuraille l’Agger et un large fossé. fe kiosk d’Abdoui-Mumin, qui s'élève
Les tours sont espacées d’environ vingt à l’entrée d’une des gorges de l’Olympe.
mètres ; elles sont carrées et construites Un café, placéprèsd’un ruBseau, réunit,
en travertin et en blocs de marbre pro- les jours de fête, une foule nombreuse;
venant en grande partie de monu- mais la, comme partout ailleurs, chaque
ments détruits. On remarque quelques classe, chaque religion, a sa place
fragments de sculpture d’un bon style. choisie. Les Grecs ne se mêlent pas aux
Au delà des murailles sont les ci- Turcs, les Arméniens aux Grecs. La pipe
metières , plantés de hauts et magni- et le eherbet sont les délices que Von
fiques cyprès. Les fossés sont occupés vient chercher dans ce paradis, que
maintenant par des plantations de nul- parfois les lazzis d'un boutfon turc ren-
riers. Cette enceinte parait occuper l’as- dent plus bruyant que de coutume.
siette de l’ancienne Pruse, qui, au dire Les voyageurs devront aussi faire
des auteurs contemporains , était une une excursion a la source appelée Aïn-
ville de peu d’importance. Cette partie Assa , située à une demi-heure de la
de la ville est habitée uniquement par les ville sur le penchant de l'Olympe ; c’est
Turcs; les habitants chrétiens , armé- un bois de vieux châtaigniers dont les
niens et juifs résident dans les faubourgs. fruits sont célèbres par leur grosseur;
Du côté du sud il existe trois portes, une source abondante et limpide coule
mais toutes du moyen âge. Près de celle sous les ombrages au milieu des ro-
du milieu, il existeune ancienne prison, chers de granit. Ce lieu est aimé des
remarquable par un puits carré, large et musulmans parce que le vieux derviche
profond, dans lequel on renfermait au- Emir sultan venait souvent s’y asseoir
trefois les prisonniers. Le rocher sur et méditer. Il avait l'habitude de rester
lequel la ville est bâtie est un tuf cal- longtemps appuyé sur son bâton de
caire déposé par les nombreuses sources, derviche. C’est en souvenir de ce fait
et qui forme un véritable travertin. Le que la source a pris le nom de Aïn-
faubourg de Émir sultan est situé sur Assa (la Source du bâton). I.’autre forêt
la route de Nicée; celui de Tcbékir- de châtaigners, non moins célèbre à
guëh est traversé par la route de Mou- Broussa, porte le nom de Sobran. Là il
dania; c’est de ce côté que surgissent n’y a ni kiosque ni légende; mais une
ASIE MINEURE. 131

admirable nature, dans toute sa sauvage métropolitain de leur culte qui egt su-
majesté, dédommage amplement celui bordonné au patriarche de Constanti-
qui a tenté cette excursion. nople. Le sort de l’Église chrétienne à
Les habitants jouissent avec calme Broussa est dés plus misérables. Privés
mais avec un plaisir extrême de toutes de tous les monuments religieux qui .

les beautés que la nature a répandues avaient été construits par leurs ancê-
autour de la ville, il n'est pas un des tres, les chrétiens ne jouissent aujour-
versants de l’Olympe qui n’offre aux d’hui que de pauvres églises qui au
yeux quelque point de vue euchanteur. dehors se distinguent à peine des mai-
Toutes les essences de la plaine et delà sons particulières.
montagne, Içs cèdres et les cyprès, le Le quartier turc occupe la partie cen-

chêne et le platane, le châtaigiier et trale de la ville ; c’est là que sont situés


le hêtre s’y multiplient avec une abon- les caravanseraïs ,
le bezestein et les
daiieo et une sève incroyables. Il est rare bazars.
de voir des forêts présenter réunis tant Tout le versant inférieur de l’Olympe
d’arbres d'une si belle venue, et chaque est couvert d’épaisses plantations de
pas que l’on fait donne lieu à une sur- mûriers qui servent à la nourriture des

prise nouvelle à la vue d’arbres gigan- vers à soie ; c’est surtout le mûrier mul-
tesques qui portent plusieurs siècles ticaule qui est préféré. Les habitants
sur leurs cimes altières. Le pied de ces regardent sa feuille comme plus nour-
forêts est entouré d’une large ceinture rissante et ils signalent cet avantage
de verdure plus sombre et plus épaisse; articulier, c’est que pour la nourriture
ici ce n’est plus la nature seule, c'est es vers, on n’arrache pas lafeuille, qui
l’agriculture et l’industrie qui veillent à arrive toujours un peu flétrie dans la
la production de ces arbres exotiques. magnanerie; mais on coupe les jeunes
tiges qui atteignent quelquefois la lon-
CHAPITRE XXlll. gueur de deux ou trois mètres. T.a
feuille arrive alors fraîche et intacte ,
ÉTAT MODEKNE. —INDUSTBIE. — avec toute sa sève et tout son parfum ;
COMMEBCE. elle nourrit mieux le ver, et lorsqu’il est
prêt à monter, il trouve dans la tige qui
Les maisons de Broiissa sont bâties fui a servi de nourriture un appui tout
dans le genre de celles de Constanti- prêt pour y établir son travail.
nople, c’est-à-dire que le bois domine On ne compte pas moins de sept espèces
dans la construction. Les rez-de-cbaussée de mûriers dont un botanisteseul pourrait
sont ordinairement bâtis en moellon et en faire la distinction; toutes ces variétés
brique; mais les façades sont extrême- prospèrent également aux environs de
ment simples. L’intérieur se compose Broussa. Les mûriers couvrent de leur
d’un vestibule donnant accès à un es- ombre les bords des ruisseaux, et for-
calier ordinairement de marbre; c’est ment les haies du chemin. Ils semblent
au premier étage que sont les apparte- avoir retrouvé là leur climat natal;
ments d’habitation ; ils donnent tous sué aussi, par la beauté et l'abondance de
un vestibule ouvert appelé kayat, sorte ses soies, Broussa est-elle devenue une
de salon d’été où se tient la famille pen- ville renommée dans le monde entier.
dant les beaux jours. Au milieu est uA Les soieries qu’elle fabrique se répan-
bassin d’eau vive, la ville étant en pente dent dans tout l’empire turc, mais sont
vers le nord. Quelle que soit la direction peu connues en Europe. Les velours de
dans laquelle s’ouvre la grande fenêtre soie forment au.s.si une branche impor-
du vestibule, les maisons de Broussa tante d’industrie que la concurrence
jouissent toutes d’une vue magniOque, d’Europe finira bientôt par anéantir.
soit des gorges sauvages de la mon- L’industrie des soies, qui a rendu
tagne, soit des vastes horizons de la Broussa si célèbre, n’occupe aucune
plaine. grande manufacture; les ouvriers,
Le quartier des chrétiens occupe la comme ceux de Lyon , travaillent en
régiou de l’est. Les Arméniens et les chambre. Les fabricants lenr donnent
Grecs sont placés sous la juridiction d'un un poids donné de soie, qu’ils doivent

fXt by i^iOOglc
,

L’UNIVERS.
reudre ouvrée, avec la différence que il
y a cinquante ans, on remarquait une
comporte le tissage. On fabrique aussi hausse considérable dans le prix des
luie étoffé de soie que nous connaissons suies; aujourd’hui, malgré 1a concur-
sous le nom
de brocard ; c’est un ma- rence des soies de Lyon et de celles de
gnilique tissu orné de Heurs d’or. Les Chine, les prix se maintiennent. On es-
^
* time à cent mille pièces le montant de
Turcs l’appellent du sélymieh parce
qu’il fut inventé du temps du sultan l’exportation de la soie ouvrée.
Sélim 11 ne se vend guère que pour l’u- 11 y a aussi à Broussa quelques fa-
.sage des harem de Constantinople. On briques d’étoffes de coton, et notam-
sait qu’il n’y a pas de nation au monde ment de serviettes et de peignoirs pour
ui fasse plus de dépenses pour le luxe le bain. Les serviettes sont d’un tissu
e leurs femmes. de peluche extrêmement commode pour
Ces étoffes de soie blanche, alternati- sécher la peau ; les foutha ou serviettes
vement rayées de bandes opaques et bleues dont on s’entoure le corps sont
claires et qui sont assez répandues à composées de larges bandes iie soie
Paris maintenant, sont aussi de la fa- rouge et jaune sur un tissu de coton.
brique deBruussa. Elles servent pour L’usage des bains est si général en
faire les chemises des femmes, et des Orient que ces deux seuls articles sont
gandoura ou chemises pour la sortie du l’objet d’un commerce considérable.
bain. Les coussins pour les sofas sont
aussi l'objet d’une industrie considé- CHAPITRE XXIV.
rable; on peut en avoir une idée eu son-
geant que dans tout l’empire musul- LES EàDX.
man le sofa est le seul meuble en usage ;
c’est la chaise, la table et le lit des Orien- Un des caractères les plus saisissants
taux. de la ville, celui qui frappe d'abord le
Les soieries de Broussa sont peu con- nouvel arrivant, c’est la variété et l’a-
nues en France, où elles ont été long- bondance extrême des eaux qui sur-
temps prohibées; elles jouissent de cet gissent de toutes parts , eaux froides
avantage qu’elles peuventselaver comme eaux tièdes, eaux glacées de l’Olympe,
des foulards. Le dessin est assez uni- eaux bouillantes des sources minérales.
forme; il consiste en grandes bandes de Les possesseurs byzantins comme leurs
diverses couleurs entremêlées de petites successeurs les musulmans se sont plu
guirlandes de Heurs. La rayure est le à les aménager de la manière la plus
fond du dessin le plus goûté en Orient; agréable pour l’u.sage des habitants.
c’est ce qu’on appelle pour les étoffes Les fontaines ne se comptent pas et
Tchiboukieu (en nâtons) ; on n’aime pas chaque maison a dans son vestibule un
les jeux de fond comme nos fabricants bassin avec un jet d’eau courante et
ont l’habitude d'en faire; dès longtemps limpide pour l’usage de la famille. Ce
cette observation a été faite à la cham- n’est pas seulement pour les usages do-
bre de commerce de Lyon, qui s’éton- mestiques que les eaux de l’Olympe
nait du peu de débit des étoffes de fournissent aux habitants le cristal de
Lyon en Orient. Depuis que les fabri- leurs ondes, les rui.sseaux descendant
cants ont adopté les dessins orientaux de la montagne sont divisés en mille ca-
)our leurs cotonnades comme pour naux divers dans les jardins de la ville
feurs soieries ,
le débit en est plus con- et contribuent à leur donner cet aspect
sidérable. Pour les châles de rlnde, le verdoyant et riche qui frappe d’abord
dessin rayé est aussi très-godté; on ap- les regards. Malheureusement, de nos
pelle ces châles Fermaïch ; les châles Fer- jours, l’entretien de ces canaux laisse
niaïcli sont très-connus à Paris ; on les a désirer, et les eaux se répandent sur
confond pour le nom avec les châles de les routes et dans les parties déclives du
Cachemire. sol et forment souvent des lagunes ma-
La soie brute fut de tout temps l’ob- récageuses.
jetd’un grand commerce d’exportation. On compte à Broussa trois cours
On estime à plus de trois mille quintaux d’eau principaux; c’est plus que des
métriques la quotité de la récolte. Déjà, ruisseaux , ce ne sont pas des rivières.
,

ASIE MIJNEURE. 123

r,e premier s’appelle Bounar bachi (la l’Olympe, et coule vers la ville par une
tête de la source), le second Ghoeuk déré large vallée, la seule de la montagne qui
(la valléecéleste), et le ruisseau de Akts ait son ouverture vers le nord-est. Il
chaghlan. forme de nombreuses et abondantes
Bounar bachi est situé dans le voi- cascades qui, au moment de la fonte des
sinage immédiat de la vieille ville. Les neiges, présentent un spectacle pitto-

eaux sortent de terre avec assez d'abon- resque et imposant. Un pontd’une seule
dance pour former un ruisseau rapide arche, et surmonté d’une galerie cou-
qui coule dans un bassin entouré de verte comme certains ponts de la Suisse,
platanes et de hêtres. C’est le lieu de est jeté sur la vallée, et joint le quartier
rendez-vous le plus fréquenté pendant arménien au quartier turc. (Voy. pl. 41.)
la belle saison ; plusieurs échoppes de
café étalent à l’entour leurs divans de CHAPITRE XXV.
nattes et leurs escabeaux bariolés , où
les habitants viennent s’aæeoirpour sa- LES EAUX THEBMALKS.
vourer la pipe et le narguileh ; les bouf-
fons de toute sorte , les jongleurs de Toutes les eaux thermales auxquelles
toutes les nations font de ce lieu le Broussa doit sa renommée surgissent
théâtre de leurs tours, et à certains jours, d’un des contreforts inférieurs de l’O-
le soir, la promenade s’illumine, et aux lympe dans la région occidentale de la
réjouissances du matin succède les re- ville. Le terrain dans lequel elles
pren-
présentations théâtrales, c’est-à-dire des nent naissance est composé de calcaire
marionnettes dont le langage plus que de schiste et de grès tertiaire. Rien à la
libre n’effraye cependant pas la grave surface du sol n’annonce qu’à aucune
société qui les écoute. époque des phénomènes volcaniques se
Les eaux du Bounar bachi étaient soient manifestés dans cette région;
du temps de la splendeur de Brous», mais aujourd’hui l’on sait que la chaleur
conduites par des canaux souterrains interne du globe est la seule cause de
dans le palais du sultan Mourad, et là, la haute température de certaines eaux,
rendues à la lumière , elles circulaient et les sources qui sont conduites entre
dans des canaux de marbre au milieu de les couches gémogiques à une certaine
jardins enchanteurs dont il ne reste profondeur dans le sein de la terre en
plus que le souvenir. sortent infailliblement à une tempéra-
Un grand pilier de maçonnerie, situé ture élevée sans que pour cela la con-
non loin du palais , est regardé par les trée où elles apparaissent ait jamais
habitants comme le premier Sou -Térazi présenté un caractère volcanique. Si
qui ait été construit en Turquie. Cette quelques sources thermales d’Auvergne
méthode de conduire les eaux a été, se- et d’autres contrées ne sont pas dans ce
lon leur opinion transportée d’Égypte
, dernier cas, on peut en citer une infinité
où les Arabes la pratiquent de temps d'autres qui surgissent de terrains
immémorial. Les eaux sont conduites crayeux ou calcaires dont la formation
par des tuyaux de poterie jusqu’en haut n’est nullement dueaux terrains volcani-
de ces piliers , qui sont creux , et elle ques. On compte à Broussa sept sources
reprend alors une nouvelle impulsion principales, quatre dans la plaine au
pour arriver à son but (1). Malgré l’é- pied de l’Olympe, et trois sur le dernier
tat d’abandon et de ruine où se trouvent contrefort de la montagne. Les quatre
aujourd’hui la plupart des édifices pu- remières sont Eski Kaplidja (l’ancien
:

blics, le système d'hydraulique est le ain chaud), Yeni Kaplidja (le nouveau
seul qui paraisse intéresser la ville et le bain chaud), Keukurdli (le bain sulfu-
seul qui soit encore bien entretenu. reux), et celui de Kara Mustafa qui porte
Le ruisseau de Ghoeuk déré prend le nom de son fondateur.
sa source dans les hautes régions de Les thermes sont divisés en trois par-
ties; la première, qui sert de salle (ren-

(i) Osystème d'hydraulique a été décrit trée dans laquelle oh quitte ses vête-
ments et l’oii se prépare au bain s’ap-
eu détail par le général AndréoMy (Cont- ,

laniinople ancienne et moHeme). pelle Djamégan ; la seconde, qui est ta


12-1 L’UNIVERS.
Snlle tiède où l’on stationne avant d’en- issue aux eaux chaudes; d’autres robi-
trvr dans l’étuve pour ne pas être fa- nets sont placés dans les murailles au-
tigué par la trop grande chaleur; enfin tour de la salle pour l’usage des bai-
le liainproprement dit, où se trouve la gneurs.
source principale, qui répand la chaleur Tout l’intérieur de l’edifice est décor •

dans tout l’édiQce. Autour de cette salle de plaques de marbre de diverses cou-
sont disposés des cabinets ou cellules leurs. Les niches sont surmontées de
dans lesquelles on peut prendre son bain coupoles sculptées dans le godt oriental.
en particulier; mais la généralité des Le bain de Kski Kaplidja, le plus an-
•baigneurs se tient dans la grande salle. cien de tous, est certainement celui qui
La salle d’entrée forme un grand carré est mentionné par Etienne de Byzance
couvert par une voûte en pendentif, comme un des bains royaux de la By-
éclairée par de nombreuses fenêtres. Au tbynie. Les eaux sortent de terre à la
milieu une fontaine de marbre composée température de 80 degrés; elles sont re-
de plusieurs coupes répand une nappe nommées parleurs vertus curatives. Le
d’eau fraîche ù fusage des baigneurs. grand dôme est un ouvrage du sultan
C’est un des charmes de ces établisse- Mourad I", qui embellit la ville de
ments de trouver l’une à côté de l’autre Broussa de tant de monuments magni-
et avec la même abondance l’eau cbaude fiques.
et l’eau froide sortant presque des Sous la grande salle sont des souter-
mêmes tuyaux, elles nouveaux arrivés, rains voûtés par le.squel; les eaux sont
qui ne se rendent pas bien compte de distribuées dans les différentes parties
la nature des eaux thermales, s’étonueut de l’édifice.
d’un phénomène dont l’explication est Elles arrivent dans la grande salle par
si simple. des canaux qui les déversent dans des
Dans l’avant-salle le baigneur ne man- coquilles de marbre et de la circulent
que pas de trouver, comme en tous les pour l’usage des baigneurs Dans cha-
lieux de réunion en Orient, lecafédjï, qui cun des angles de la salle sont des cel-
lui présente à son arrivée sa pifie et le lules destinées aux baigneurs de distinc-
café, et à sa sortie le miroir incrusté de tion.
nacre dans lequel le tchilébi, l’élégant Le bain de Yéni Kaplidja ou le nou-
Turc, donne un dernier coup d’œil à sa veau bain est le plus riche et le plus re-
toilette. C’est sur le miroir que le bai- marquable de tous; il est situé sur la
gneur dépose la modeste rétribution que pente inférieure de la montagne entre
touchent les baigneurs; car les bains la ville et l’ancien bain. Les salles sont
sont dotés d’une fondation pour que le couvertes par des coupoles recouvertes
public en puisse jouir gratuitement. de plomb. Toutes les voûtes intérieures
Tout autour de la salle sont disposées sont revêtues de faïences et de plaques
des estrades garuies de rideaux et de de marbre percées de polygones qui lais-
coussins sur lesquels s’installent les bai- sent tomber dans l'intérieur une lu-
gneurs ; etilest curieux de voir le calme, mière douce et uniforme. Une inscrip-
le silence et le recueillement qui rè- tion tracée sur une plaque émaillée ap-
gneut daus cette enceinteoù les baigneurs prend que ce bain a été construit par le
se réunissent souvent par centaines. grand vizir de Soliman le Grand, qui
La salle tiède est aussi de forme car- éprouva le bienfait de ces eaux. Il se-
rée; elle est chauffée par des tuyaux rait oiseux de rapporter tous les contes
souterrains qui portent au dehors les qui se débitent au sujet des cures opé-
eaux de la source principale. Au milieu rées dans les thermes de Broussa ; mais
est une estrade de marbre sur laquelle nous ne pouvons nous empêcher de
s’asseoit le baigneur avant d’entrer mentionner un fait curieux dont nous
dans l'étuve. La troisième salle, dans la- fûmes témoin. Le bain de Yéni Kap-
quelle sont les sources chaudes, est cou- lidja possédait, au dire des Turcs, la
verte par une coupole éclairée par un pierre à renfoncer les douleurs ; c’était
grand nombre de polygones fermés par un bloc de trente centimètres environ
des verres convexes. Un robinet de de diamètre en pierre de serpeutine, et
bronze, placé en face de l’entrée, donne ayant à peu près la forme ovale d’une
ASIE MINEURE. 13S

demi-pa<tèque. Il était plat en dessous de toute la population agglomérée au-


et bombé en dessus. Sur la partie con- tour des bains ; c’est là qu’il paraît con-
vexe était un trou avec un reste de scel- venable de placer l’ancienne Pytliia. Ce
lement de plomb. Pour ceux qui ont vu qui prouve que dans les temps byzan-
des poids antiques dans les collections, tins cette petite ville avait une certaine
nul doute que cette pierre n’ait servi à importance, c’est que le sultan Mourad
cet usa);e. Les Turcs étaient persuadés y fit bâtir une mosquée impériale, ce
ue cette pierre placée sur une partie que les sultans ne font que dans les lieux
u corps affectée d’une douleur quel- où ils ont résidé.
conque, avait la vertu de la dissiper ;
aussi chaque baigneur entrant dans le CHAPITRE XXVI.
bain avait-il soin de s’inscrire, pour
ainsi dire, afin de jouir du bienfait de LES MOSQUÉES DE BBOUSSA.
la pierre merveilleuse; il n’^ aurait la
qu’une croyance en uu remede chimé- Si l’on s’en rapportait au dire des
rique, comme nous en voyons journelle- habitants, la ville de Broussa compterait
ment en Europe; mais les habitants au delà de trois cents mosquées ; mais
avaient soin d’ajouter, qu’un jour, cette dans ce nombre ils comprennent les
pierre ayant été dérobée par une main petites chapelles ou mesjid les sébil-
,

inconnue, elle était revenue d’elle-méme khun, où résident des derviches. Il n’y
se réintégrer dans le bain. a pas en réalité plus de douze grandes
On dit que le milieu de la grande mosquées qui aient un caractère monu-
salle était autrefois décoré de fîgiires de mental ; elles sont toutes l’ouvrage des
lions en marbre qui répandaient l’eau sultans de Broussa, et depuis la prise
par des conduits placés dans leur gueule ; de Constantinople, aucun, nouvel édi-
mais cette imitation de la fontaine des fice religieux n’a été construit.
lions de l’AI-Hambra est aujourd’hui
détruite. CABACTÈBE DE LA MOSQUÉE TUBQUE.
Le bain de Keurkurdii est d’une cha-
leur intense (90” centin.) et ses eaux Il y a longtemps qu’on l’a dit ; les Os-

sont essentiellement cnargées de sul- manlis n’ont pas d’architecture particu-


fates alcalins. Il est surtout fréquenté lière à leur nation ; tribus de la tente, ils
our la guérison des maladies de peau. sont restés étrangers à l’art de bâtir, et
f,es autres bains sont situés à mi-côte leurs édifices publics sont l’ouvrage d’é-
dans le petit village de Tchékirgué, dont trangers, d’architectes arabes ou per-
les eaux atteignent jusqu’à .50" centi- sans d’abord, et d’architectes grecs en-
grades. Ils sont divisés en cellules des- suite. Aucun genre d’édifice ne peut
tinées aux malades qui veulent se soi- mieux que les monuments du culte don-
gner loin du tumulte des grands bains. ner la preuve de ce fait.
Ues baignoires de marbre sans aucun Mahomet, qui dans son livre a réglé
ornement sont placées dans chaque ca- les plus intimes détails de la vie pu-
binet ou kiosque, quiavecuu petit jardin blique ou privée, n’a, pour les monu-
composent l'ensemble de rétablisse- ments religieux , rien prescrit que la
ment, dont un médecin du pays est le condition de se tourner vers la Mecque
directeur. Les eaux sont ainsi disper- en faisant sa prière, et l’ablution avant
sées dans le village,
où un grand nom- de la commencer. Tout lieu qui offrira
bre de maisons jouissent du privilège de l’eau dans son voisinage et qui per-
d’avoir des bains particuliers qui sont mettra de se tourner vers la Mecque
à la disposition des malades moyennant pourra donc être un lieu convenable
une très-modique redevance. pour la prière. Le minaret, qui se pré-
Il n'y a autour des grands bains qui comme
sente le type le plus connu
sont dans la plaine aucun vestige d’an- de l’édifice religieux musulman, n’est
cienne ville. Mais le village de Tchekir- pas de prescription rigoureuse, et l’i-
gué, situé sur la hauteur voisine , est man peut remplir son emploi même sur
abondammeut pourvu de sources chau- la place publique. Seulement, comme les
des, et forme pour ainsi dire le centre chrétiens avaient pour usage d’appeler
126 L’UNIVERS.
aux offices au moyen d’instruments de truites dans l'empire Ottoman furent
boisou de bronze, il voulut que la voix imitées de l’église de .Sainte-Sophie, ou
humaiue fût seule employée pour con- plutôt prirent le type de l’Église grecque
voquer ses croyants. de l’époque de Justinien c’est-à-dire,

Les premiers lieux de priere chez les une salie quadrangulaire décorée ou non
Arabes furent simplement des enceintes de colonnes à l’intérieur, mais toujours
carrées sur un côté desquelles était uue couverte par une voûte ou pendentif
pierre debout qui indiquait de quel edté éclairée par de nombreuses fenêtres. Le
I fallait se tourner pour faire une prière harem précède la mosquée, et les nom-
valable. f./>rsque les Arabes, devenus breuses fontaines coulent aux alentours
maîtres des villes, voulurent construire de l’édifice pour l’usage des croyants.
des Djami (lieu d’assemblée), ils Orent Cette loi de l’architecture musulmane
de vastes portiques entourés de pilas- est générale et absolue, et on ne peut
tres ou de colonnes; au milieu était uue citer aucune mosquée postérieure à la
cour qu’on appela harem , c’est-à-dire prise Constantinople qui soit bâtie
rie

lieu fermé. I.a niche qui indiquait la en portiques; et réciproquement toute


direction de la Mecque fut appelée mosquée dont le dôme est éclairé par
mihrab. Ils imitaient ainsi les portiques des fenêtres est certainement bâtie après
des temples de l’Égypte et les ajiora, qui 1453 .

étaient nombreux dans les villes ro- Jje minaret, cette haute tour qui s’é-
maines ou byzantines. L’imam ou plu- lève devant la mosquée et qui donne
tôt le muezzin montait sur la terrasse aux villes d’Orient un cachets! original,
et convoquait le peuple aux heures de n’â rien dans sa construction ni dans sa
la prière. forme qui permette d’établir sur l’édi-
Un grand nombre de mosquées arabes fice auquel il appartient aucune donnée
et turques, bâties sur ce plan, subsistent chronologique.
encore daus le monde musulman. Les Les plus anciens minarets, ceux du
musquées du Caire, celles d’Adana, de Caire, ont la forme des tours carrées di-
Tarsous, la grande mosquée d’Alger, minuant d’étage en étage; ceux du Ma-
celle de Tlemcen en sont des exemples. roc et de l’Algérie sont aussi des tours
Toutes sont antérieures à la prise de carrées sans aucun ornement. Il faut
Coustautinople. Plus lard, les Arabes aller vers l’Orient pour rencontrer les
ayant converti en édifices religieux quel- premiers minarets en forme de colonne
les églises byzantines, on construisit ronde et élancée comme ceux qui ac-
es mosquées sur le modèle de ces compagnent les mosquées de Constan-
églises ,
c’est-à-dire que la grande salle tinople. Cette forme paraît avoir été im-
de prière fut couverte d’une coupole et portée chez les Turcs par les architectes
le harem forma uue cour en avant de persans qui eux-mêmes l’avaient imitée
l'édiilce. Dans les mosquées de cette des minarets de l'Inde. C’est, divent les
époque, qui commence avec l’empire des Thaleb, Mahmoud le Ghaznévide qui
Seljoukides , le pendentif n’est pas en- est l’inventeur de cette forme de mina-
core bien accuse. La coupole est basse ret. Les Mongols et le prince Djihan
et n’est pas éclairée par des fenêtres, et schah, qui bâtit à Tabriz cette magni-
les ornements sont encore de style arabe. fique. mosquée émaillée , l’ont transMr-
On peut citer comme exemples de ce tee en Perse, où elle est d’un goût géné-
genre d’édiiiee quelques mosquées d’I- ral. En effet rien n’est plus élégant que
conium, 1a mosquée du sultan Mourad ees colonnes surmontas d’un léger
et celle du sultan Bayazid à Broussa. kios(|ue, qui enupent les ligues horizon-
Chose curieuse, la ville de Constantinople tales des villes musulmanes, ('.ette forme
se contient pas un seul modèle de ce de minaret a si bien été adoptée par les
genre. Mais lorsque la capitale de l’em- Turcs qu’ils n’en ont jamais bâti que
pire byzantin tomba entre les mains sur ce modèle ; quelques minarets des
des Osmaulis, Mahomet II, comme l’ou mosquées de 'Tarsous et d’Adana sont
au culte de l’islam la ca-
sait, convertit des imitations de ceux du Caire.
thédrale de Sainte-Sophie. Dès ce jour Telle est la règle générale qui peut
toutes les mosquées qui furent cons- permettre à l’observateur de classer au

1. '.O
ASIE MINEURE. 137
premier coup d’œil un monument reli- lève à hauteur d’appui un bassin de
gieux des musulmans. Nous pourrions marbre alimenté par une fontaine per-
entrer dans d’autres détails sur la forme pétuelle, et des poissons privés nagent
de l’arc et la décoration mais ce serait
, avec sécurité dans cette eau limpide.
étranger au sujet de ce livre. Pour empêcher les oiseaux d’entrer dans
Nous devons cependant faire cette le temple, l’hypètre est couvert par une
remarque pour ceux qui s’attachent à grille ae bronzé. Les murailles du pour-
l’étude des monuments orientaux, c’est tour sont percées, à hauteur d’imposte,
que l’arc aigu des Turcs , n’est pas une de fenêtres qui correspondent à chaque
ogive comme nous l’entendons, c’est-à- travée ; elles sont ^lement fermées par
dire formée par deux arcs de cercle, mais des grillages.
c]est_un arc plein ceintre dont la partie La forme générale de l’édifloe est,
aiguë est formée par deux tangentes. comme on le voit, d’une grande sim-
Il est une dernière observation a faire plicité et dénote un art tout primitif.
sur l'architecture des Turcs, c’est qu’ils La niche appelée raihrab est tournée
ont rejeté complètement l’arc en fer à du côté du sud -sud-est, puisque c’est
cheval, c’est-à-dire à centre surhaussé dans cette direction que se trouve la
qui fut pratiqué par les Byzantins et Mecque.
adopté par les Arabes , parce que cette Les mollahs parlent avec admiration
forme d’arc manque de solidité. Tous de la décoration première de l’intérieur
ceux qui ont étudié les monuments de de ce temple; tous les piliers étaient,
l’Espagne et du Maroc savent combien disent-ils, oorésjusqu’à l’imposte, et sur
cette forme d’arc a été généralement em- cette dorure serpentaient des arabes-
ployée. ques entrelaçant les sura (chapitres) les
plus renommés du Koran. La chaire à
OULOn DJAMI. rêcher, que l’onappelle minnber, était
f œuvre a’un sculpteur arabe très-re-
La grande mosquée, Oulnu DJami, est nommé. Aujourd’hui ce luxe a disparu ;
élevée, sur le plateau central de la ville; un badigeon blanc recouvre tous les pi-
elle domine tous les quartiers envirou- lastres et des chiffres formés de lettres
uants, et forme comme le centre de pers- mystérienses, qui représentent les di-
pective du tableau pittoresque que pré- verses vertus d^Allah, sont les seuls or-
sente l’ancienne capitale des Osmanlis. nements qui peuvent distraire l’œil du
Les mosquées sont ordinairement dé- dévot musulman.
signées par le nom de leur fondateur ; Deux grands minarets s’élèvent à
mais celle-ci ayant été construite par droite et à gauche de la porte principale;
trois sultans n’â reçu que l’appellation ils ont la forme de colonnes cannelées;
vague de Ouloii Djami. le chapiteau est remplacé par une ba-
Elle fut fondée par le sultan Mou- lustrade à laquelle on arrive par un es-
rad 1"', continuée par Bayazid, fils de calier intérieur. On voit encore sur la
Mourad, et terminée par Mohammed I''', balustrade du minaret de droite le
neveu de ce dernier prince, ce qui ne ihon qui, partant du penchant de l’Ô-
les a pas empêchés de bâtir en leur fympe, amenait les eaux Jusqu’à cette
propre nom trois mosquées qui subsis- plate-forme pour l’épancher ensuite en
tent encore. Oulou UJami forme iin gerbes dans l’intérieur du temple.
large quadrilatère d’environ cent mètres
Outre la porte principale, la mosquée
de cAtè, divisé à l’intérieur en vingt- a deux autres portes, celle qui est des-
cinq compartiments, formés par autant tiuée au sultan quand il vient faire sa
de piliers. Chacun de ces comparti- prière, et celle qui porte le nom de
ments est couvert par une coupole , à Mékéméh Capou si la porte du tri-
(
l’exception de celui du milieu, qui reste bunal ).
à ciel ouvert pour donner de l’air et de
la lumière à tout l’intérieur. C’est ce qui
représente, dans les anciens édifices de
ce genre, l’hypètre ou harem. Au mi-
lieu de cette petite cour intérieure s’é-
138 L’UNIVERS.
CHAPITRE XXVII zantine. La façade a un certain rapport
avec celle du vieux palais à Venise.
MOSQUÉE DU SULT.iN BAYAZID. Au rez-de-chaussée cinq arcades ogi-
vales donnent accès à un long portioue
La mosquée du sultan Ildirim ^ya- ou iiarthex. Des barrières de marbre
zid est située dans le faubourg oriental sculptées à jour ferment les quatre ar-
au milieu d’un bosquet de cyprès et de cades latérales.
platanes ; elle est remarquable par la Le premier étaçe, .qui s’ouvre égale-
niasse de sa structure autant que par la ment sur un portique est aussi éclairé
simplicité de sa forme. L’entrée est pré- par cinq grands arcs en ogive divisés
cédée d’uii vestibule couvert par une par des fenêtres géminées dont les arcs
toiture de charpente On entre ensuite
sont supportés par une colonne unique.
I.e chapiteau est dans le goût byzantin ;
dans une avant-salle peu éclairée, à
les ornements des frises sont sculptés
droite et à gauche de laquelle sont des
cellules pour les lampes et les différents en feuilles de vigne et de lierre qui
ustensiles de la mosquée. Il n'y a qu’un rappellent tout à fait le ciseau grec.
seul minaret d’une forme extrêmement
L’intérieur de la mosquée présente
simple. une disposition unique en Orient. On
mosquée se contruisait en arrive dans la iief par un vestibule obs-
Celte
même temps que la grande mosquée cur; de sorte que l’on est frappé de la
impériale ; aussi les travaux furent-ils lumière qui règne dans l'intérieur. I.Æ
sou vent interrom pus. Sur ces entrefaites, centre de la nef est couronné par une
le sultan lui-même tomba entre les coupole surbaissée. Le vestibule d’en-
mains de Timoiir à la bataille d’An- trée donne par un double escalier accès

gora.et l’édifice religieux resta inachevé. au premier étage, où sont disposées des
Cependant la grande nef couverte par cellules pour les desservants et les étu-
diants de la mosquée. Le même édifice
une coupole et deux salles contiguës
out été entièrement terminées et sont sert ainsi de temple et d’école.

consacrées au culte. Le plan de cette Le plein ceintre est employé con-


mosquée est tracé dans le style de tran-
curremment avec l’ogive dans l’intérieur
sition dont nous avons parlé, c’est-à- du monument; tout enfin y dénote un
dire quela coupole repose sur le plan
rudiment de l’art byzantin.
carré de la nef et n’est pas éclairée par Les historiens du temps, et notam-
des fenêtres. ment Khatib Tchelébi, rapportent en
effet que le sultan Mourad employait
Près de la mosquée on a élevé le
tombeau du sultan Bavazid. Ce monu- des ouvriers et des artistes chrétiens à
ment rappelle aussi la simplicité des la construction des nombreux monu-
ments qu’il lit élever dans sa nouvelle
premières constructions des Osmanlis ;
capitale.
il contient deux grands et deux petits
sarcophages; l’un d’eux renferme le
corps du sultan dont la destinée se ter- LA MOSQUÉE DE MOHAMMED l'L

mina d’une manière si lamentable.


Aupointdevuede la perfection du tra-
MOSQUEE DE MOUnVD l’’’’
du soin avec lequel tous les orne-
vail et
A TCHÉKtHOIlÉ. ments sont sculptés, cette mosquée est
sans contredit la plus remarquable de
Outre mosquée qui porte son nom,
la peut être citée comme un des
la ville et

le sultan fit encore bâtir dans le


Mourad monuments les plus parfaits de l’art
faubourg de Tchékirgué une mosquée osmanli; mais on doit ajouter que c’est
appelée ''Ghazi Unkiar Djami si (mos- une imitation des édifices de l’Inde mu-
quée du conquérant). Cet édifice diffère sulmane.
tellement par ses dispositions générales Le harem ou l’avant-cour qui devait
et surtout par le caractère de sa façade précéder l’édifice n’a pas été achevée;
des autres monuments des Osmanlis, elle est remplacée par un perron eu
qu’on est tenté au premier abord de le marbre blanc qui conduit directement à
prendre pour une ancienne église by- l’entrée.
ASIE MINEURE. 139

Les marbres les plus variés, refouillés généralement désignée, par les habi-
avec une délicatesse sans égale, ornent tants, sous le nom de Yechil Djami
les murailles extérieures. La porte est ( la
mosquée verte ), à cause de la cou-
entourée d’une longue inscription mélée leur verte des faïences qui la décorent.
d’entrelacs et de feuillages qui contient Jadis le minaret et la coupole brillaient
le premier sura du Koran. Trois années aussi des couleurs de l’émeraude ; mais
entières ont été employées à la sculp- le temps et le manque d’entretien ont
ture de cette porte ; chaque lettre est effacé peu à peu cette brillante parure,
en haut relief et la plupart des carac- et là, comme dans tous les édifices mu-
tères et des rinceaux sont entièrement sulmans, la décadence et la ruine sem-
dét.'ichés du fond. blent présager à l’Orient de nouvelles
Une inscription qui fait partie des destinées,
ornements de celte frise rappelle en ces
termes nom du fondateur Sultan
le : CHAPITRE XXVIII.
Mohammed 1% fils dusiiltan Bayazid
fils du sultan Mourad I"'. TOMBEAUX DES SULTANS.
L’intérieur du monument se compose
d’une double nef couronnée par aeux Dans le quartier de l’ouest, près de la
coupoles. Les murs sont revêtus de mosquée du sultan Mourad, se trouve
faïences émaillées qui donnent beau- l’enceinte consacrée à la sépulture des
coup d’éclat et de richesse à cet en- premiers sultans osmanlis. Ce sont des
semble dont les lignes sont cependant chapelles sépulcrales construites sur un
fort simples. L’ameublement d’une plan carré, octogone ou hexagone et
mosquée ne comporte que la chaire de généralement couvertes de coupoles.
l'imam à laquelle on arrive par un es- Elles sont au nombre de huit, et renfer-
lier de douze marches ;
c’est le minnber, ment les dépouilles mortelles du sultan
la tribune du muezzin ou mahlil, sorte Mourad, Mehemet Mouradi Sounni
d'estrade supportée par des coloonettes ; Mourad I*''(I389). C’est un monument
le mihrab ou niche centrale est en mar- fort simple dont la coupole est soute-
bre rouge entourée d’une frise sculptée. nue par quatre colonnes byzantines.
Dans chaque mosquée turque, on re- Les mollahs chargésde la garde du tom-
marque à droite et à puche du mihrab beau montrent encore avec orgueil son
deux énormes chanoeliers de bronze casque de bataille, entouré d’une mous-
supportant des cierges d’une grosseur seline en forme de turban, et dont le
et d’une hauteur exceptionnelles. Le poids est tel que bien peu d’hommes
grand soin des imams est de conserver pourraient le conserver longtemps sur
ces cierges (tout en les allumant le la tête. Le seul signe extérieur qui in-
vendredi} depuis l’époque de la fonda- dique la sépulture est une grande bière
tion de la mosquée ; aussi dès qu’ils sont de marbre ouverte et remplie de terre,
brûlés jusqu’au tiers inférieur, on refond aux quatre coins de laquelle sont placés
la cire qui reste avec d’autre cire pour quatre cierges de cire d'une hauteur
en fabriquer un nouveau cierge avant que remarquable et entretenus religieuse-
le précédent n’ait été entièrement con- ment.
sumé ; c’est ainsi que se perpétue le Le sultan Mourad fit aussi construire
flambeau qui fut allumé par le premier un médrécé ou école avec une fondation
fondateur. pour entretenir un certain nombre de
Du sommet de la coupole pen- docteurs.
dent des chaînes de bronze qui sou- La même enceinte renferme au.ssi les
tiennent des lustres de difiéreiites for- cendres de DJeni sultan, plus connu
mes et des œufs d'autruche rapportés sous le nom de Zizim, les peintures de
par des pèlerins de la Mecque. Le lu- cette chapelle et les étendards qui déco-
minaire est des plus simples ; il consiste rent la sépulture du fils de Bayazid,
en godets de verre dans lesquels l’imam sont soigneusement conservés. L’autre
entretient une mèche avec un peu sépulture, renfermée dans le même
d’huile. tombeau, est celle du sultan Moussa,
La mosquée de Mohammed 1*''
est qui disputa le trône à son frère.
Liwaüon. 'Asie Minecbe )t, II. 9
, .

130 L’ÜNIVERS.
Les autres chapelles sépulcrales sont CHAPITRE XXI\.
consacrées à Aïnischa et à Courloii,
deux GliesdeBayazid,etau sultan Mous- l’olympe de MYSIE.
tafa.
Dans le fond de l’enceinte sont les Pour l'étranger qui arrive par mer
tombeaux du derviche Kalgourlou, d’une sur les côtes de la Bithynie, te mont
princesse Mariam, fille d’un sultan et de Olympe présente le plus impo''ant spec-
deux Qlles de Moussa. Le sultan .Maho- tacle. Couvert de neige une grande par-
met II et ses successeurs sont enterrés tie de l’année , entouré d'une ceinture
à Constantinople. de forêts sombres et séculaires, cette
montagne apparaît comme un colosse
TOMBEAU d’OSHAN. qui écrase le pays d’alentour ; aussi les
Le tombeau d'Osman, appelé par les anciens n’en ont-ils jamais parlé qu’a-
Turcs Daoud Monnstir (le monastère vec une sorte d’admiration respectueuse.
de David , est une ancienne église Il est généralement désigné, par les écri-
grecque dédiée à saint Elle. L’édilice vains grecs et romains, sous le nom
est circulaire comme tous les monu- d'Olympe de Mysie. Du côté du nord
ments consacrés à saint Élie. La nef cen- c’est-à-dire de la mer, il se présente
trale est surmontée d’une coupole sou- comme une montagne à double som-
tenue par quatre colonnes de marbre met. Sa hauteur, qui parait considéra-
gris. Un narthex formant galerie pré- ble., ne dépasse pas en réalité 2,235 mè-

cède la nef; toute la décoration inté- très d’altitude absolue. Le plateau de la


rieuse consiste en revêtements de mar- ville est à 305 mètres au dessus de la
bre gris séparés par des filets denticu- mer. Le sommet de l’Olympe n’est qu’à
lés L’emplacement de f autel est éclairé 1,930 mètres au-dessus de la ville.
par trois fenêtres divisées chacune par Sur le revers sud, les acrotères de la
des meneaux de marbre gris formant montagne forment de nombreux pla-
des petites colonnes dont les chapiteaiLX teaux dont l'altitude atteint jusqu’à
portent des croix. 800 mètres; on conçoit qu’elle perde
On entre par une porte latérale ; car beaucoup de sou aspect imposant, d'au-
le narthex de l’église a été converti en tant plus que ses ramifications se ratla-
salle sépulcrale renfermant les tom- chent, à l’ouest, à la chaîne de l’Ida et,
beaux de princes et princesses aujour- à l’est, au Katerlidagh, qui est le mont
d’hui inconnus. Le grand incendie qui Arganthonius.
a détruit une partie de la ville, en 1804, Si l'on ne jugeait la constitution géo-
a considérablement endommagé ce mo- logique de l’Olympe que par les nom-
nument. La coupole s'est écroulée et a breuses sources chaudes qui sortent de
été réparée depuis; mais aucune des ses contreforts inférieurs, on croirait
inscriptions qui faisaient connaître ces que la nature volcanique domine dans
tombeaux n’a été conservée. Il
y a une sa formation; il n’en est rien, et la masse
cbafielle attenante au monastère oui de la montagne est principalement for-
renferme aussi les tombeaux de plu- mée de granit, de gneiss et d’autres
sieurs personnages. Elle a 8, 30 de lar- roches à base de feldspath. Sur cette
geur et est divisée en huit parties par masse primordiale s’appuient des for-
huit niches circulaires qui sont sépa- mations géologiques plus récentes; ainsi
rées par une couple de colonnettes ados- dans les vallées de l’oiu st, on remarque
sées a la muraille. de grands gisements de marbre blanc,
C’est dans ce tombeau qu’étaient dé- et üu géologue a observé ce singulier
posés les symboles d'investiture du phénomène au sommet de la montagne ;
premier sultan des Osmanlis qui lui il a reconnu le granit recouvrant la for-

avaient été envoyés par Ala-Eddin, sul- mation calcaire de marbre blanc. Ce
tan d’Iconium ils consistaient en un
; qui au premier coup d’œil lui parut une
tambour et un chapelet, tous deux de anomalie géologique, lui fut bientôt ex-
dimension peu ordinaires. Ces reliques pliqué par un examen des terrains en-
turques ont été consumées dans l’incen- vironnants. Il reconnut (|u’à une époque
die de 1804. très-ancienne ,
ces terrains avaient été

Lk^gle
,

ASIE MINEURE. 131

bouleversés par quelque commotion sou> pourrez imaginer de quelle fertilité doi-
terraine et que le granit qui recouvrait vent être les vallées, et comment les
la formation calcaire n’étaitautre chose forêts peuvent s’y multiplier avec une
qu'une masse énorme déplacée par ce luxuriante majesté.
tremblement de terre. I.es vallées orien- Aussi on peut dire que peu de forêts
tales de la montagne sont en partie teuvent être comparées à celles de l’O-
granitiques et en partie composées de fympe pour la richesse des essences et
trapps, dont les formations acquièrent la belle venue des arbres. Le chêne et
une grande étendue. Du côté de l’ouest le hêtre y acquièrent des proportions
011 reconnaît, surtout aux abords des inusitées ; le châtaignier y réussit moins
eaux chaudes, des grès rouges tertiaires bien quoiqu’il se multiplie avec abon-
dont quelques-uns offrent des teintes dance. Mais le hêtre offre à chaque pas
entremêlées de veines plus pâles , et qui au voyageur qui veut s’aventurer dans
pourraient être employés dans les cous- ces solitudes presque impraticables des
tructioiis, s'ils étaient susceptibles d’ac- sujets d’une merveilleuse beauté. Ce
quérir uu certain poli. En somme cette fait est très-remarquable an point de vue
masse énorme ne présente que très- de la persévérance des espèces végétales
peu de ressources comme carrière de dans les régions qui leur sont propices.
pierres à bâtir. Les pierres employées En effet il y a deux mille ans déjà que
dans la construction des mosquées sont c’était une observation antique on pré-:

apportées du bord de la mer ; le sol n’of- tendait que les Mysiens qui étaient ve-
fre qu'un travertin de qualité médiocre, nus s’établir en Bithynie, alors terre
ui est employé pour les remplissages phrygienne, avaient donné à la contrée
es murs, et il est peu d’édifices publics le nom de Mysie, parce qu’en leur lan-
pour lesquels on n’ait emprunté le se- gue mysos simulait un hêtre.
cours de la brique, comme offrant plus Parcourons maintenant la montagne ;

de durée et sans doute plus d’économie visitons ses vallées, ses pâturages et ses
que toutes les pierres que produit le sauvages habitants.
pays. Broussa étant située sur le penchant
Le marbre même quia servi à la cons- même de l’Olympe , on ne peut sortir
truction de plusieurs mosquées n’est pas de ta ville du côte du sud sans se trou-
tiré des vallées de l’Olympe ; il est ap- ver immédiatement dans ime des val-
porté de nie de Marmara, carrière iné- lées, qui remonte presque jusqu’au som-
puisable qui a servi déjà à bâtir plusieurs met. Cependant il n’y a qu’une seule
villes et qui servira encore pendant plu- route fréquentée pour arriver au som-
sieurs siècles. metde la montagne, c’est celle de Gœuk-
La forme générale de l’Olympe se déré (le vallon céleste), qui coupe la
présente topographiquement comme un ville en deux parties du côté de l’est.
cône à base elliptique couronné par un Après être sorti de ce côté, à peine
double sommet. a-t-on fait une demi-heure de marche
Du côté du sud les contreforts s’a-
, qu’on se trouve au milieu d’un majes-
planissent pour former de vastes pla- tueux amphithéâtre de rochers caché
teaux où se réunissent les eaux de tous par l’ombre épaisse d’arbres séculaires,
ces versants, pour former deux fleuves parmi lesquels on distingue le noyer,
et plusieurs lacs. De ce côté, les acro- le châtaigner, le hêtre et le chêne. Le
,

tères de la montagne sont beaucoup chemin serpente le long d’un ravin pro-
plus prononcés ; la nature avait besoin fond et dangereux ; c’est la dépression
de soutenir cette immense masse grani- supérieure du Gœuk-déré, la vallée la
tique; ce sont autant de petites chaînes plus célèbre de l’Olympe , celle dont
qui descendent du sommet dans la l’aspect est le plus grandiose, surtout
plaine et forment dans leur intervalle au moment de la fonte des neiges lors-
des vallées arrosées par des cours d’eau ue les torrents roulent avec les blocs
perpétuels, dont la source est dans les e granit les troncs des arbres déra-
neiges de l’Olympe. Couvrez ce sol cinés. En continuant à monter environ
vierge de l’humus des végétaux accumu- une heure , on arrive à un plateau ou-
lés pendant des milliers de siècles, vous vert de trois côtés ,
et dominé au sud
».
133 L’UNlVKftS.

par une immense muraille de ruchers. nos tentes d’Europe ; les autres présen-
De ce point on peut d’un coup d’œil tent l'aspect des huttes des Indiens;
Rompter les vallées de l’Olympe ; à droite elles sont rondes et couvertes par un
le Cœuk-déré; à gauche, dansuuepro- toit bombé comme une coupole. Ces
tbndeur incalculable, les contreforts qui dernières sont couvertes de peaux de
s'étendent jusqu’au mont Argantho- chèvres ou de vaches; elles sont par-
nius, et au loin la mer, qui forme l’ho- faitement closes, mais d’un transport
rizon du tableau. difficile. La muraille est faite d’un treil-
lis de roseaux qui se replie sur lui-
CHAPITRE XXX. méme et se roule; la calotte est d’un
grand embarras pour les changements
LKS NOMADES DK l’OLYMPR. de yaëla; elle s’emporte tout d'une pièce.
La première station que l’on fait sur
C’est sur ce plateau que commencent le plateau de l'Olympe a lieu chez le
les habitations d'été des Turcomans ap- kéhaya ou chef des 'Turcomans ; il est
pelées yaéla. Le yaëla Joue un grand là au centre de ses administres, qui oc-
rôle dans la vie des nomades d'Asie ; cupent les différents versans de la mon-
chaque tribu a sa demeure d’eté déter- tagne. Chaque yaëla se compose d'une
minée, et aucune autre ne viendrait l’en viugtaine de familles, qui ont leurs
déposséder. Ce sont des pâturages placés troupeaux eu commun. Le chef de tous
sur les versants des montagues, dans ces nomades, qui porte le titre de Yuruk
des endroits frais et bien arrosés. Cha- Agha-si (Tagha des nomades), faitsa ré-
cun s'y bâtit une hutte, ou y dresse une sidence à Muhalitch, oit il vit entouré de
tente. L'hiver on descend dans les ré- ses rustiques courtisans.
gions chaudes, ou guermesir. Chacun Ces nomades habitent la région
cultive un petit coin de terre et fait moyenne de la montagne depuis les fo-

paître ses troupeaux. Nous avons vu rêts de hêtres jus(iu’à la région des sa-
dans diverses régions de l’Asie un bien pins. lis s’élèvent rarement au-dessus
grand nombre de ces tribus turcoinanes, de ce niveau quoique la montagne soit
et nous pouvons aflirmer que partout couverte d'un gazon fin comme le ve-

nous avons trouvé l’aisance et le con- lours; ces pâturages ne paraissent pas
tentement. Aussi quelle sérénité sur convenir à leurs troupeaux. Cette popu-
ces visages, quel accueil sympatique est lation, qui anime le paysage pittoresque
fait à l’étranger qui arrive. Ils ne con- et sauvage de l’Olympe, ne laisse pas
naissent d'autre autorité que celle de que de causer des dégâts notables que
leur Ak-sakaI ( barbe blanche) ou an- Tineurie du gouvernement de Broussa
cien ; ils payent très-peu de chose au ne songe pas a empêcher. L’exploitation
gouvernement, et l’on peut dire que pas des bois se fait sans aucune méthode,
un d'entre eux ne changerait sa tente et pour abattre un arbre les bûcherons
pour la plus belle habitation de la ville. en détruisent plus de dix. Quant aux
Ces tribus lurcomanes sont très respec- nomades, comme ils jouissent du droit
tées des Turcs des villes, parce qu elles d’usage, de pacage, d’abattage sans
sortent de la noble souche de la tribu aucune restriction, on les voit couper à
du mouton noir, dont faisaient partie les plaisir les plus beaux troncs pour en
princes seldjoukides. tandis (|ue les tirer un profit minime; de plus cette
Turcs Osniaulis sont de la tribudu mou- habitude, invétérée chez la plupart des
ton blanc, qui fut longtemps feudataire montagnards non-seulement de la Tur-
des Seldjoukides. quie mais du monde entier, d’incendier
Les Tourouks, c'est-à-dire Turcomans les jeunes plants pour récolter du gazon
nomades, se construisent au yaëla des Tannée suivante, fait qu’une partie
cabanes de bois et de branchages. C'est notable des forêts de l’Olympe a subi
ce que les Algériens appellent des gour- l’épreuve du feu , et alors les arbres qui
bis; ils ont aussi deux sortes de tentes, ont été sauvés végètent rabougris et
lesunes en laine noire, faites de poil de chétifs. Les troncs carbonisés, au con-
chèvre ou de laine de mouton ; celle-ci traire, résistent à tout agent naturel de
se plante au moyen de piquets comme destruction, et l’on parcourt de vastes
,

ASIE MINEURE. 183

espaces couverts de ces pieux noirs et en liberté ; car on peut facilement arri-
cbarbonnés qui ont un aspect lugubre. ver à cheval jusqu’à cette hauteur. Des
L’exploitation régulière des Imis se broussailles de pin et de genévrier que
fait de préférence sur les pentes orien- les guides ont apportées servent à allu-
tales de l’Olympe, qui sont moins abrup- mer le feu où se prépare le repas cham-
tes, et où les transports sont relative- pêtre qui doit précéder l’ascension. Il
ment plus faciles; mais quelle industrie ne faut pas plus d'une heure pour arri-
primitive I Des chars dont les roues sont ver au sommet, et si l'on a été favorisé
des ais mai joints , et à peine arrondis par un ciel serein , la majesté du spec-
crient sur des essieux de bois auxquels tacle qui se déroule aux regards sufBt
tient un timon d’une longueur démesu- pour faire oublier les fatigues de la jour-
rée. Dix à douze paires de bœufs tirent née. Une grande partie de la carte de
avec lenteur une bille de hêtre qui de- l’Asie Mineure se développe sous les
mande cinq ou six jours pour être des- yeux du spectateur; la vue s’étend au
cendue dans le pays plat. Les fondriè- sud jusqu’aux vallées supérieures du
res formées par les roues et les pieds Rhyndacus, à l’ouest jusqu’à la ïroade,
des animaux arrêteut journellement la et au nord l’azur de la mer découpe la
marche du convoi. côte en mille golfes profonds dont les
Ces bois sont généralement transpor- échancrures sont rendues encore plus
tés jusqu’àNicomédie, où ou les embar- sensibles par la perspective. Les îles de
que pour Constantinople. Cependant, .Marmara , de Besbicus se de.ssinent
sur la pente occidentale, il s'est fait comme des points dorés sur le bleu de
une grande exploitation ; mais les forêts la mer. et à l’horizon du tableau on
de ce côté sont fort apauvries. Le seul aperçoit à l’aide d’une lunette les dômes
souvenir de res travaux subsiste dans le et les minarets de Constantinople.
nom d’un village qui s’appelle Odunli Ceux qui ne voudraient pas organiser
keui c'est-à-dire le village du bois; c’é-
, une caravane spéciale pour taire l’as-
tait l’entrepôt des bois coupés dans les cension de la montagne pourraient se
forêts. joindre aux convois qui partent presque
La région des prairies qui succède à toutes les nuits de la ville pour aller
celle des sapins n’a rien qui là dis- chercher la neige au sommet. La neige
tingue des sommets alpins des autres est coupée en grands blocs dont deux
montagnes. Une quantité de ruisseaux, font la charge d’un mulet, et le convoi
alimentés par la fonte des neiges, tra- redescend en ville vers neuf heures du
cent leurs méandres sur le gazon ténu. matin.
I.es habitants appellent ces ruisseaux Le sommet de l’Olympe se divise,
Kerk bounar (les quarantesources). Déjà comme nous l’avons dit, en deux pitons
à cette hauteur la neige reste dans les qui forment un plateau de plusieurs
anfractuosités pendant la plus grande hectares d’étetidue.
partie de l’été. Sur celui de l’est, on voit les ruines
Les rochers verticaux qui semblent d’un édilice en pierres sèches qui parait
supporter le sommet de la montagne af- avoir étéune chapelle ou un monastère;
fectent les formes les plus bizarres. Ce mais rien dans sa construction ne per-
sont de hautes falaises de granit qui se met de lui assigner une époque déter-
dessinent en murs crénelés, eu colonnes minée.
prismatiques qui présentent la silhouette Du temps des empereurs byzantins,
de murs écroulœ et de châteaux en las vallées de l’Olympe devinrent le re-
ruine. fuge d’une foule d’anachorètes qui
Ici commeuce l’ascension du dernier fuyaient le tumulte de la capitale. Là,
mamelon de la montagne; partout la comme au mont Athos, les cellules ac-
neige remplit les crevasses; mais le che- compagnées de chapelles se. multi-
min ne présente aucun danger. C’est or- plièrent à l’iiiGni. L’empereur Constan-
dinairement au pied du dernier pic que tin Porphyrogénète fit un pèlerinage a
les guides turcomans font arrêter les l’Olympe , et y répandit d’abondaiites
voyageurs qui tentent l'ascension de la largesses. On citait parmi les plus cèle
montagne. Ou laisse les chevaux paître bres monastères l’abbaye de Medice,
iS4 LTJMVERS.
fon<lee sous Constantin Copronvnie par quer que les habitants de l’Olympe, qui
l'al)l)ésaint ISicéphore sous l’invoca- vinrent demander du secours à Crésus
tion de saint Serge et sous la règle des contre les ravages du sanglier, étaic nt
Acœiiiites (qui ne dorment point). Ce des pasteurs comme ceux que nous
noiiastèrc devint le refuge de plusieurs voyons aujourd’hui. Si l’on s’en tient
prélats orthodoxes durant les persécu- au récit de Strabon (t), les brigands
tions des iconoclastes. de l’Olympe n’étaient pas gens de peu ;
Moins heureux que leurs frères du ilsavaient des châteaux forts situes au
moût Athos, les moines de l’Olympe milieu d’épaisses forêts, et les Romains
furent chassés ou exterminés par les eurent plus d'une fois à compter avec
Turcs, qui s’emparèrent de Broussa. eux, témoin ce Cléon qui, deson village
Néanmoins la montagne conserva le natal, Gordiu Cômé, faisait une ville
souvenir de ses anachorètes et encore sous le nom de Juliopolis en l’honneur
eujourd’hui le fier Olympe est connu de son ami Jules César. Il posséilait
des Turcs sous le modeste nom de dans l'Olympe un château nommé Cal-
Chéchirh dagh^a montagne du Moine). lydium et son pouvoir était assezétendu
Lorsque l’islamisme se fut établi dans la pour faire pencher la victoire du côté
contrée, les dévots musulmans reprirent du parti qu'il embrassait. 11 quitta fort
les traditions des cénobites chrétiens et à propos le parti d'Antoine pour se
fondèrentdans la montagne des santons mettre dans celui d'Auguste qui l'en
qui attirèrent de nombreux visiteurs. récompen.sa en lui donnant la grande
I..e sultan Orklian bâtitau lieu appelé prêtrise de Comana, et l’investiture du
Goetik binar un couvent pour le der- gouvernement de la province de Mo-
viche appelé Kéïkii Baba (le père du rena dépendant de l'Olympe et de la
cerf). Cette retraite, encore très-tréquen- Mysie Abrettene.
tée par les pèlerins, s’élève à l’est de la Dans aucune des vallées de la mon-
ville. tagne un ne trouve de vestiges de haute
Plusieurs sultans ne dédaignèrent antiquité ; les seules ruines que Ton ob-
pas d’aller en personne y faire un pèle- serve sont des temps byzantins. I.es
rinage et la tradition cite de préten- sangliers de.^ceudant du sanglier my-
dues prédictions faites par de célèbres sien errent en paix au milieu des forêts
derviches qui se seraient accomplies où ils trouvent une nourriture abon-
de point en point. Là comme dans bien dante dans les châtaignes, les faînes et
d’autres lieux de l’Asie les religions adop- les glands qui jonchent le sol. et comme
tent les endroits célèbres des religions les musulmans n’ont garde de les tou-
ennemies. Le christianisme remplaça cher ni même de les chas.ser, ils mè-
par des églises les temples des païens, nent dans ces lieux la vie la plus pai-
et l’islamisme planta son croissant sur sible.On ne cite aucun animal féroce
les ruines chrétiennes. Partout le culte faisant son séjour dans TOlympe; quel-
nouveau cherche à remplacer le culte ques chats sauvages, le loup cervier
aboli. L’antiquité n’eut pas moins de fort rare et un petit léopard que les
respect pour la reine des montagnes Turcs appellent Caplan, sont les seuls
d’Asie; cependant le mont Ida était animaux destructeurs dont il soit fait
plus spécialement désigné pour y placer mention ; aussi le gibier abonde-t-il dans
le séjour des dieux. les vallée.s.
L’Olympe passait alors pour être ha- Le bétail de TOlympe comme celui
bité par des tribus féroces et des ani- de bien d’autres pays montagneux offre
maux redoutables. C’est dans les vallées un aspect peu satisfaisant. Nous voulons
du sud que le sanglier mysien, célèbre parler des bœufs, car les moutons s'y
dans l’histoire de Lydie, avait son re- reproduisent avec une grande abon-
paire; c’est là que s’accomplit la tra- dance et leur chair est d’une excellente
gédie de la mort d’Atys, (ils de Crésus, qualité. La laine est fine et sert à fabri-
tué par Adraste, neveu du roi Midas. quer ces tapis célèbres en Europe sous
Le récit d’Hérodote (I) semble iudi- le nom de tapis de Smyrue, quoiqu’on

(i) !.. XU (i) Sirab.. XII, 575.


W

ASIE MINEURE. 1

n'en fabrique pas un seul en cette CHAPITRE XXXI.


ville. La plupart des voyageurs célèbres
ui visitèrent Broussa dans les deux l’ile de besiiicus (Calolimuo).
erniers siècles ont effectué l'ascension
(le l’Olympe. Voici la relation qu’en
Le fleuve Rhyndacus qui traverse le
lac Apollonias forme la limite occiden-
fait Tournefort; nous la reproiluisonsici
tale de la Biihynie; tout le pays situé
parce que, comme botaniste éminent,
sur la rive gaui-he appartenait aux ha-
il fait connaître en peu de mots la
bitants de Cyzique et antérieurement
flore de la montagne ( I ).
» Nous laissâmes tout ce jour-là le
aux Doliones.
mont Olympe à notre gauche. C’est une A quatorze milles (1) du rivage et
horrible chaîne de montagnes sur le
daus le méridien de l’embouchure du
fleuve s’élève un îlot qui porte aujour-
sommet desquelles il ne paraissait en-
d'hui le nom de Calolimno (2); c’est
core que de la vieille neige et en fort
l’ancienne île de Besbicus. Pline ('’,) lui
grande quantité. En approchant du
mont Olympe, on ne voit <jue des chênes, donne dix-huit milles de circuit;
Étienne de Byzance l'indique comme
des pins, du thym de Crete, du cyste à
étant voisine de Cyzique; il rapporte
laudanum et une autre lielle espèce de
cette fable touchant son origine. • Les
cyste à larges feuilles. L'aune, l’ièble,
éants, dit-il, arrachant de gros blocs
le cxirnouiller mâle et femelle, la digitale
à dent ferruginée, le pissenlit, la chi- U rivage , les jetaient dans la mer et
tâchaient ainsi de fermer l’embouchure
corée, le petit houx, la ronce sont com-
muns aux environs du mont Olympe. du Rhyndacus; mais Proserpine, crai-
La montée de cette montagne est assez gnant pour nie de Cyzique, affermit ces
douce ; maisaprès trois heures de marche rochers et en fit une île qui fut ensuite
à cheval, nous ne trouvâmes que des sa-
nommée Besbicos par un des Pélasges
pins et de la neige; de sorte que nous
qui l’habitèrent; Hercule y détruisit le
fûmes obligés de nous arrêter près d’un reste de ces géants. » Selon Apollonius,
petit lac dans un lieu fort élevé pour
on voyait en ce lieu le tombeau du
aller de là au sommet de la montagne
géant Ægœon (4). Pline croyait qu’an-
qui est une des plus grandes de l’Asie;
ciennement Besbicus n’était pas une
Ile; mais elle tenait au continent et en
semblable aux Alpes et aux Pyrénées, il
fut détachée par un tremblement de
faudrait que les neiges fussent fondues
terre.
et mareher encore pendant toute une
Cet îlot partageait avee les îles des
journée. Les hêtres ,
les charmes, les
trembles, les noisetiers n’y sont pas Princes le privilège de servir de lieu de
rares. Les sapins ne diffèrent pas des
délassement aux seigneurs de Byzunee.
Besbicus, dit Pachymère (5), célèbre
nôtres. »
par sa fécondité et la beauté de ses
C’est près du mont Olympe que les
Gaulois furent défaits par Manlius, qui,
campagnes, fut exposée aux ravages (les
sous prétexte qu’ils avaient suivi le Turcs (jui arrivaient avec trente vais-
seaux et dévastèrent le pays. Les habi-
parti d’Antiochus, voulut se venger sur
tants furent massacrés à l’exception
eux des maux que leurs pères avaient
faits en Italie. Les Grecs ont autrefois
d’un petit nombre qui se jeta dans la
donné à l’Olympe le nom de montagne forteresse ; d’autres s’embarquèrent
des Caloyers parce (|ue plusieurs soli- avec leurs familles et firent naufrage
taires s’y étaient retires. Cette montagne
devant l’île de Skyros (Syra).
était célèbre au huitième siècle par di-
Besbicos faisait partie du territoire de
vers monastères où la discipline se Kéié (6); elle fut conquise en 1308 par
trouvait dans un état florissant.
(i) kilom.
() Le bon port.
(f) f'oy. du Levant, t. II, p. t86. V, XXXII.
(3) Liv. cil.

(4) Apoll., drg., I, 1164.


(5) Liv. VI, 17.
() KaToixia de Pachyoïèrc ,
t. II, liv. V,
ch. p. aS;,
,

1S8 LTINIVERS
Kara Ali, filsd'AlKOuldap.Osinaïulonna aujourd’hui ; on ignore d’où ils ont été
«n mariage au vainqueur une fille grcc- tirés (t); peut-être en cherchant hieil
(|ue qui faisait partie du butin de Ca- Irouvertwt-on que Maignine est la cor-
lolimuo. ruption de Vagnitis, village qui est situé
Ou mouille, dans la petite baie de à la pointe sud de l’île.
Calolimno par dix brasses de fond; les
rivaRes de File sont eu effet irès-accores CHAPITRE XXXII.
et plongent rapidemeut sous les eaux,
l.a région nord est formée par une
LA VILLE DE DASCYLIU.M ET LE LAC
montagne escarpée qui se relie à celle
UASCYLITIS.
du sud par une crête très-étroite. La
majeure partie des terrains est formée
d'argile sableuse dans laquelle sont in-
Il
y a dans la détermination positive
tercalés des couches de grè.s friable.
du lac et de la ville de Dascyliuin un
Le village du même nom que File est curieux problème de géographie et
d’histoire à résoudre. Les écrivains de
assis sur la corne nord d'une baie peu
étendue; il a un aspect de propreté et l'antiquité n’ont laissé qu'un calios dans
les documents qu'ils ont recueillis sur
d'ai.sance peu ordinaires dans les villes
d'Orieiit ; les maisons sont blanchies a ces lieux; l’examen du pays n’a encore
la chaux et bâties en pierre ; Fîlot ne
mis aucun observateur moderne sur la
produit d'autre bois que quelques oli- trace de la vérité, ün ne peut cependant
viers. douter que la ville de Dascyliuin n’ait
Le terrain de File se compose de existé puisqu’elle était le chef-lieu d'une

couches de calcaire argileux verdâtre grande satrapie sous l’empire de Da-


inclinées de 37° à 45° et courant de rius. Quant au Inc, il est inentioniié tant

Fest a l'ouest; cette roche au sommet de fois par les historiens de l’époque
des monlagues est fortement colorée en romaine qu’on ne peut douter de son
ro.se. Le calcaire est recouvert par une existence. A-t-il disparu ou faut-il le

couche de grès d'une décomposition confondre avec le lac d’A|)ollonias, c’est


la question à résoudre. Dans l'état des
facile.
Une crête aiguë traverse File dans connaissances géographiques de la con-
toute sa longueur et forme deux pentes trée, il n’y a que deux lacs, celui d’A-

de falaises élevées ducs à l’érosion de boullonia et celui de Manyas. Si le lac


la mer; elles plongent rapidement sous Dascylitis a disparu, on doit trouver au
les eaux; aussi ne trouve-t-ou de mouil- moins sa place; nous allons résumer
lage qu'en deux points à l’est près de
:
les renseignements que les anciens
Calolimnoet au sud-ouestprès du bourg nous ont laissés sur la ville et le lac de
de Vagnitis ahandonué aujourd'hui. On Dascyliuin (2).
trouve dix brasses à une encablure de La satrapie de ce nom comprenait la
terre. Mysie et la Kithynie. Du temps de Cy-
riis, Mitrobate, satrape de Da.scylium,ftJt
L’île a viugt-huit kilomètres de lon-
gueur sur environ quatre kilomètres de mis à mort par ordre d’Oretès, gouver-
large; elle renferme une population de neur de .Sardes, pour lui avoir fait des
deu.x mille âmes tous Grec.s. reproches de l'enlèvement de Poly-
L’examen des leirains de cette île, crate(3). Plus tard, après la soumission
comparés avec ceux du continent, prouve de l'Ionie, Dascylium était gouvernée
qu’il n’y a aucune concordance et qu’il par OEbarès, fils de Mégabize, Fauteur
faut la considérer comme étaut dans du bon mol contre les Chalcédoniens (4).
l'état où nous la voyons depuis la pé- Hérodote lui donne le titre d’éparque.
riode géologique actuelle. C’est entre les mains d'OEbarès que les
Dans la manie qu’avaient les naviga- habitants de Cyzique vinrent faire leur
teurs de donner aux lieux d'Orieut des
noms de leur invention, ils avaient ap- (i) Vny. Eaiidi-aiicl en 1705.
pelé Rcshicus File de Maignine, située, (a) Voy. plus haut p. Su.
disaient ils, dans le golfe de Polimeur. (3) Hérod., liv. lit, cli. lao-iiO,
Aucun de ces deux noms n'est connu (4) Vuyi’x page 7a.
,

ASIE MINEURE. 137

du lac Artynia (I). Or comme ce fleuve


soumission avant l’arrivée de la flotte
traverse le lac d’.Aboullonia, on serait
des Phéniciens, qui s’emparèrent de
tentéde conclure, en suivant fidèlement
toutes les villes de la Chersouncse (1), a
les textes, que le lac d’Apollonias
l’exception de celle de Cardie (2). Cette
Abotillonia ) n’est autre chose que le
deruiere ville était voisine de Dascylium (

qui lac Dascylitis.


et célèbre par ses eaux chaudes
Cependant un passage de Strabon (2),
étaient aussi douces que du lait (3). Or
Pausanias donne à cette dernière ville
citant en même temps trois grands lacs
de Bithynieet de laMysie, nomme le
le titre de xiapiri, c’est-à-dire de tourg.de
la
lac Dascylitis le lac Apollonias et le
village; ce qui prouve qu’elle était bieu
lac Miletopolis. « Au-dessus du lac Das-
déchue de son temps. De son côté,
cylitis il a deux autres lacs consi-
Étienne de Byzance (4) mentionne la y
ville de Brvilis « dans le territoire de
dérables : on nomme fun Apolloniatis,
l'autre Miletopolis.
laquelle était la petite ville de Dascy-
est la ville de
« Près du lac Dascylitis
liuni » ; il est, de plus, disposé à identi-
Dascylium; près du Miletopolis celle
fier Bryllis avec la ville de Cius- Tout
ceci peut mettre sur la voie de l’empla-
de Miletopolis et près de fApolloniatis
est la ville d’Apollonia sur le Rhyn-
cement de Dascylium. Cette ville était
dacus. »
sur la rive droite ilu Rhyndacus et
Voici uu autre passage de Strabon (3)
d’après Mêla , colonie des Colophoniens
qui augmente encore la difficulté;
comme Myrléa. On connaît une médaille
portant l'inscription AaoxuXlTcav. S’il n’é-
après avoir dit quelques mots du siège
tait question que de la ville, il n’y aurait de Cyzique, il ajoute que les C^zicé-
)
niens possédaient « une partie du lac
rien de surprenant qu’elle ait été ruinée
Dascylitis, dont le reste appartient aux
de fond en comble et qu’elle eût disparu
du sol ; mais le lac dont il habitants de Byzance, une portion du
de la surface
est si souvent question dans les auteurs pays des Doliones jusqu'aux lacs Mi-
même sort sans leiopolis et Jpolloniatisyi. Il n’y a donc
ne peut avoir eu le
laisser de traces.
pas moyen de supposer que l’un des
principaux ici les deux lacs eût jamais eu deux noms;
Nous rassemblons
de plus, le lac Dascylitis était assez
passages des auteurs anciens qui trai-
étendu pouravoir été partagé entre deux
tent de ce lac; peut-être une explora-
de province pourra- peuples différents.
tion plus assidue la
Maintenant, si nous reprenons le pas-
t-elle conduire à débrouiller l’obscnrité
sage d’Hécatée que nous avons cité
qui l'environne.
Aphnéens dit plus haut (4), le fleuve Odryssès,que l’on
Strabon en parlant des :

sont nommés Aphnéens, nom qui regardecommele Niloufer actuel, vien-


. Ils
Aphnitis, car c’est ainsi drait du lac Dascylitis; or ce petit
vient du lac
fleuve, comme nous f avons dit, ne sort
qu’on appelle le me Dascylitis (5) ». Si
(5) d’aucun lac. Le passage d’Hécatée, qui
nous prenons le texte d’Etienne de By-
« Aphneioii, rappelle le culte particulier renduà Apol-
zance (6), nous y lisons ;

lon par les habitants de cette partie de


ville de Phrvgie près de Cyzique et de
la contrée, serait en faveur de l’opinion
Miletopolis. Le lac aux environs de Cy-
de ceux qui veulent assimiler les deux
zique s’appelle Aplmitis; il portait au-
lacs sans la difficulté que présente le
paravant le nom d’Artynia. »
texte de Strabon. Un passage de Plu-
Pline ajoute encore à la confusion,
tarque, dans la vie de Lucullus IS), n’est
puisque suivant lui le Rhyndacus sort
pas propre à éclaircir la question. « Il
de Cyzique
y a assez près de la ville
(i) Hcroilole, comme Slraboii, voy. plus
un lac qui s’appelle Dascylitis, et qui est
haut page 8, ne couiiait l’Asie Mineure
cpie sous le nom de ('.hersonnèse.
ch. 33. (O l-iv.V. ch. XXXII.
() Hérodote, liv. X'I,
(i) Liv. XII, p. 575.
(3) Pausanias , liv. IV, ch. 35.
3 ) Slrahoil, XII, 676.
( 4 Verbo Hryltium. (

XIH, 5*7. (4) Voy.page


Slrah., liv. , „
LucuUut.
5 ) Siège de Cyzique, rie
() Verb. jiphntium. (
S

138 L’UMVERS.
navigable à d'assez grands bateaux. Lu- de roiympc, à environ quinze kilo-
cullus fil tirer à terre un des plus mètres de la mer. Sa forme est trian-
grands, et le fit traîner sur iin cbariut gulaire et son pourtour estimé de
i

jusnu’à la mer et y fit embarquer des trente-sept à quarante kilomètres. La


soldats, etc. » Ce lac ne communiquait côte sud-est accuse une ligne assez
donc pas avec la mer. T'n autre passage régulière, c’est celle qui regarde la
prouve que tous ces événements se pas- montagne, et le terrain est formé des
saient sur la rive gauche du Kliyndaeus, alliivions charriées par les eaux. La
c’est-à-dire en Mysie. Un corps de côte nord, au contraire, est fortement
troupes de Mithridate, qui était sorti découpée et remarquable par une pres-
pour faire (les viv res (t), fut surpris par qu’île rocheuse devant laquelle est assise
Lucullus et taillé en pièce. « Uucullus la ville d’Aboullonia, l'ancienne Apol-
les atteignit près de la rivière du lonias.
Rbyudacusel en fit un carnage que
tel La partie occidentale du lac reçoit
lesfemmes même de la d’ApoI-
ville une rivière qui n’est autre que le fleitve
lonia sortirent et allèrent dépouiller ceux Rliyndacuset qui en sort pour aller se
ui revenaient chargés de vivres. I.es jeter dans la- Propontide.
eux villes et les deux lacssontdonc par- Le lac est en outre alimenté par les
faitement distincts. fontes des neiges de l'Olympe qui au
La ville de Ilascylium a cependant printemps inondent tout’ le territoire
subsisté sous l'empire byzantin ; elle d’alentour. Il est à remarquer que le
était épiscopale sous l’archevêque d’A- courant qui entre dans le lac en sort
pamée ; voilà tout ce qu’on en sait. Ce presque avec le même volume d’eau, ee
qui a été écrit sur ce sujet dans les qui semble indiquer que le fond du lac
temps modernes n’est qu’un tissu d’er- n'est pas alimenté par des sources alion-
reurs. Selon fiaudraud (2), celte ville daiites.
existe encore sous le nom de Diasebilo ; Une exploration bydrOgrapliique du
« elle est assez bien entretenue par les fleuve, etdu lac fut faite en avril 1835
Turcs et située sur un cap du même par la goélette de l'État /a Mésange
nom entre Pruse à l’orient et Cyzique à qui vint mouiller au port de Calolimno
l’occident ». Enfin une note de itl. Gos- dans la petite île voisine. Une fois le
selin, l'un des traducteurs de Strabon, bâtiment en silreté, le commandant fit
ajoute à la confusion (3). • Dascylitis, armer un grand canot, et en compagnie
dit-il, est une langue à l’embouchure de quelques officiers, nous nous apprê-
du Nénufar (le Niloufer); elle con- tâmes à remonter le fleuve dont le
serve le nom de Diaskillo. » Cette note cours à celte époque était à jieu près
a été copiée par tous ceux qui dans ces inconnu.
derniers temps se sont occupés de la Le fleuve débouche dans la mer par
géographie de cette province; mais il une belle vallée qui forme une solution
n’y a aucun endroit moderne du nom de continuité dans la chaîne de mon-
de Diaskillo , et l’emplacement de la tagnes de la Mysie : cette vallée a
ville et son lac sont encore à re- cinq cents mètres environ de large;
trouver. les bâtiments d’un fort tonnage peu-
vent remonter à environ dix kilo-
CHAPITRE XXXIII. mètres dans l’intérieur et stationnent à
un village qu’on appelle Iskélé (l’É-
tA V1U.E ET LE LAC d’ APOLLONIA chelle ) c’est là qu’est établi le bureau
;

(ABOULLONIA). — LE HHYiVDACUS. de péage. Des balises placées de dis-


tance eu distance indiquent les bancs
Le lac d’Apollonias est situé entre la mobiles dans lesquels les bâtiments
Propontide et les pentes septentrionales pourraient s’engager. Après avoir re-
monté environ six kilomètres, on laisse
(i) Cf. .Sirab., XII, 763. sur la rive droite (orientale) l'embou-
(a) Ed. i63i. chure du Mloufer qui n’a pas plus de
(3) Stiabon, traduction française ,
t. V, quarante mèitres de large. Le fleuve se
p. ia5. resserre bientôt entre deux chaînes de
ASIE MINEURE. 1$S
montagnes et sou cours devient plus fourrure etniiut; graude vesu^de peau,
rapide. Nos matelots mirent pied à de longues bottes leur montant jus-
terre pour haler la barque, et nous ar- qu'aux genoux. Ces hontmes nous ap-
rivâmes le soir même au village d'Is- prirent qu’ej» eft'ct ils étaient Russes.
kelé. Il d'une mon-
est situé à la base Établis depuis plusdeeeut ans en Asie,
tagne (le marbre
; cette roche pa-
gris ils avaient formé une petite colonie
rait constituer chaîne qui court de
la qui vivait en bonne intelligence avec les
l’embouchure du lleuve jusqu'à Cy- Turcs et jouissant de tmelques im-
nique. Notre intention était d'entrer munités , notamment de pratiquer
dans le lac d’Apolloiiias en remontant sans contrainte leur religion. Ils sont
le lUiyndacus; nous naviguions tou- adonnés à la pêche , et se rendaient à
jours poussés par une forte brise du l’embouchure du fleuve pour pè.cher
nord, et loin de trouver aucun con- l’esturgeon , dont ils fabri(|uent le ca-
fluent, le fleuve nous paraissait s'é- viar.Ce genre de poisson est en effet
largir toujours; enliu nous aper^(umes, très-abondant dans ces parages, à tel
sur une hauteur, la ville de Muhalitch. point qu’on n’utilise, que les œufs et
N(tus avions navigué plus de trente ki- que la chair est délaissée. Ces Russes
lomètres sans savoir sur quelle nappe habitent un village qu’ou appelle Kosak
d’eau nous étions; le courant qui .se keui, et qui est situé près du lac de
confondait avec ce prétendu lac, était Manyas. Ils possèdent quelques ba-
souvent embarrassé par des lianes et teaux longs qu’ils placent sur un train
des troncs d’arbres ; nous n’aperce- de quatre roues, mettent dedans leurs
vions la trace d’aucun être humain ; enfants et leurs ustensiles de pêche, et
lorsqu’enGn nous pâmes mettre pied à vont ainsi, selon la saison, pêcher dans
terre et envoyer aux renseignements les différents lacs et cours d’eau de la
vers quelques indigènes que nous aper- contrée. Ils ignorent à quelle occasion
çûmes. Nous apprîmes que nous avions ils sont venus dans ce pays; les Turcs
depuis longtemps dépassé le cours du disent qu’ils se recrutent de déser-
Rhyndacus et que nous naviguions .sur teurs et de matelots russes qui vien-
le Sou sougherlé (la rivière des bulles) nent à Constantinople. Sout-ce d'anciens
qui vient de Siinaul. prisonniers amenés dans ces parag'es
Il n’est pas rare de voir cette vaste par les Turcs ce<û est plus probable.
.’

inondation se reproduire au printemps Le lac d’Apolionias fut aussi appelé


au moment de la fonte des neiges de lac Artynia ; mais il liait par prendre
L’Olympe, et les habitants la regardent le nom de la ville principale, construite
comiïie le signe d’une année d’abon- sur ses bords et qui devint célèbre par
dance. L’inondation couvrait tout le le culte que l’on rendait à Apollon.
terrain de la plaine de Mubalitch et 1/6 Rhyndacus portait aussi le nom
confondait les rives du lac avec celles de Lycus, que les Grecs donnaient à
du Sou sougherlé, de sorte que la petite tous les fleuves sujets aux déborde-
ville de Loupad se trouvait presque ments.
cernée par les eaux. L’année précédente nous avions ex-
Après un court séjour à Muhalitch, ploré le cours supérieur du Rhyn-
nous redescendîmes le lleuve sous la dacus, dont nous donnerons ici une
conduite d’un homme du pays, et nous courte description pour n’avoir plus à
allâmes mouiller sous les murs de nous occuper du régime de ce fleuve.
Loupad. Le Rhyndacus prend sa source dans
Le lendemain, après avoir reconnu le voisinage de la ville d’Aizaui (1),
lepont qui indique l’entrée du lac, nous aujourd’hui nommée Tchafder hissar
allâmes mouiller dans les environs d’A- (lé château du seigle). Ce territoire
bonllonia. faisait partie de la Phrygie Épiclète. Il
Notre guide nous avait quittés à sort d’une montagne calcaire apparte-
l’embouchure du Rhyndacus pour re- nant au groupe du mont Dindyniène à
joindre un convoi de' paysans qui pa- une hauteur de 1,085 mètres au-dessus
raissaient étrangers au pays ; ils avaient
le costume des Russes, ’nn bonnet th' fl) Sirob., XII, 57fi.
140 L’UNIVERS.
de la mer, traverse la plaine d’Aizani Cet événement se passait sous le règne
dans la direction du sud au nord et de Claude le Gothique (1).
après une course de vini^ kilomètres, Dans toute l’étendue de son parcours,
contourne un col peu élevé près de depuis sa source jusqu’à sa sortie du
Sofon keui, qui sépare la plaine de lac , le fleuve ne reçoit aucun affluent
Tchafdèr de celle de Taouchanli ( la iii porte un nom historique mais, ;

ville des lièvres ), petite ville assez po- ans son cours inférieur, il reçoit de
puleuse adossée au revers méridional l’ouest une rivière considérable qui
du Toumandji dagh, un des contre- s’appelait Megistus ou Macestus, et au-
forts sud-est de l'Olympe. La plaine de jourd’hui .Sou sougherlé. Nous n’avons
Taouchanli est bien cultivée et ren- pas parlé du nom moderne du Rhynda-
ferme plusieurs villages. En traversant ciis; on peut à peine dire qu’il en a un,
cette plaine le fleuve prend son cours c’est-à-dire qu'il en change à chaque
vers l'ouest et le nord-ouest, pour village. Dans les hauts plateaux on l’ap-
contourner le massif de l’Olympe, dé- telle rivière de Thafdère; plus loin c’est
bouche dans la plaine aux environs du fa rivière de Taouchanli ; enfin au petit

village de Kirmasii, et va se jeter bourg d’Edrenos le Rhyndacus preud le


dans le lac Apollonias vers l’angle sud- nom d’Edrenos tchal jusqu’au lac Apol-
ouest. Pendant la saison des hautes lonias.
eaux où nous nous trouvions, il ne Ce n’est pas tout. A sa sortie du lac,
nous fut pas possible de reconnaître les habitants le confondent aveu le Ma-
dans le lac aucune espèce de courant ; cestus et l’appellent, jusqu’à la mer.
mais l’inondation étant causée par la Sou sougher li (la rivière des buffles
fonte des neiges, le volume du fleuve ou des Itoeufs d’eau). Il faudrait dire lit-
n’en était pas augmenté dans son cours téralement sou segher li, seg/ier, bœuf,
supérieur. tou segher, bœuf d’eau, sou segher li
L’accumulation des neiges dans ces tchaï, la rivière des hœufs d’eau ; voilà
régions et les rudes hivers de la Bilhy- pourquoi la géographie des Turcs est
nie se représentent assez fréquemment; un cahos.
aussi les orangers et les plantes des Celui qui n’a pas quelques notions
contrées méridionales ne croissent-ils de la langue ne saurait s’y reconnaître;
pas dans cette province. Plutarque (I) il
y a cependant un avantage, c’est que
rapporte que pendant le siège de Cyzi- tous les noms de ville, de montagne ou
que Lucullus ayant fait une sortie pour de fleuve ont une signiQcatioii prise de
se mettre à la poursuite des soldats de leur caractère saillant et cela se fixe
Mithridate « trouva les neiges si abon- très-hien dans la mémoire.
dantes, le froid si âpre et le temps si
rude que plusieurs des soldats, ne pou- LS MACESTUS SOU SOUGHEBLE
vant le supporter, moururent par le TCHAÏ.
chemin ».
Nous n’avons, cependant, aucune « Le Rhyndacus prend sa source dans
preuve historique d’un froid continu de l’Aizanitidé, après s’étre grossi des eaux
dix degrés centigrades qui eût infailli- de plusieurs fleuves de la Mysie Abret-
blement gelé le lac d’ Apollonias; de tène, entre autres de celles du Macestus,
mémoire d’homme la surface du lac n’a qui vient d’Ancyra de l’Ahasitide, se
été entièrement gelée. décharge dans la Propontide près de
Mais l’inondation dont nous fûmes nie de Besbicus (2). » Ce court passage
témoin et qui au dire des habitants se
,
de Strabon, d’une exactitude parfaite,
renouvelle fréquemment , fut terrible nous a aidé à retrouver les sources du
en l’année 268. Les Goths, qui faisaient Rhyndacus et nous permettra de suivre
le siège de Cyzique , furent surpris par sans difficulté le cours du Macestus, qui
un débordement des lacs et des fleuves ; porta aussi le nom de Megistus (3), sans
une partie de l’armée fut engloutie et le
reste fut obligé de battre en retraite. (i) Zon«re, XII, lï^.
(») .Strab., XII. 57 B.
(t) Fit! de LueuUtu, (3) Pline, liv, V, ch, 3»,

1'
.
ASIE MINEURE. 141

doute parce qu’il était le cours d’eau le quai en solide maçonnerie qui s’élève de
plus considérable de la Mysie Abrettèue. plus d’un mètre au-dessus de l’eau ; la
Le Macestus prend sa source dans le forme de l’Ilot est un rectangle terminé
lac de Siinaul, près du village du même par un liémicycle. Les restes qu’on re-
nom et dans le voisinage duquel M. Ha- marque dans son enceinte se composent
milton a déterminé la positiou d’Ancyre de colonnes et de pans de murailles qui
de Phrygie ; ce qui constate l’exactitude ont sans doute appartenu au temple
de Strabon, le lac est alimenté par des d'Apollon ou peut-être de Diane ; l’ilot
sources abondantes. Au nord du village s’appelle aujourd’hui Kiz-Ada si (l’îlot
de Kilissé keui se trouve une gorge de la fille ou de la vierge). Est-ce un
étroite par laquelle l’eau du lac s’é- souvenir de la divinité grecque ?
chappe avec impétuosité et forme une On cite un grand nombre de médailles
cascade au milieu des rochers, (^e ruis- de cette ville , tant autonomes qu’impé-
seau est la source du Macestus. Dans riales; le revers porte quelquefois la
toute cette région, il porte le nom de figure du fleuve Rhyndacus couché et
Simaul tchaï, arrose les plaines volcani- appuyé sur une urne; c’est le symbole
ques où sont situés de nombreux vil- aÀpoUonia ad Rhyndacum, epithète
lages. En passant près de la petite ville donnée à cette ville pour la distinguer
de Sou sougberlé, il en prend le nom, des autres du même nom. D’autres
u'il conserve jusqu’à Muhaliteh ; enfin médailles portent au revers la figure
e cette ville à la mer, après la Jonction d’Apollon près duquel est un trépied.
des deux rivières, le fleuve prend les noms Le temple d’Apollon dont nous avons
de Muhaliteh tchaï et de Sou sougherlé. parlé est représenté sur une médaille
Tout le territoire arrosé par le Maces- de Caracalla ; il est à quatre colonnes,
tus appartenant à la Mysie Abrettène et ce qui s’accorderait assez bien avec la
à la Phrygie Épictète, nous les décrirons nature des ruines que l’on observe dans
en même temps que cette dernière pro- nie.
vince. Il faut que les habitants de la ville

moderne se soient attachés à détruire


APOLLONIAS. les inscriptions; car les anciens Apol-
loiiiates mettaient le plus grand soin
La petite Ile sur laquelle la ville est à confier au marbre les faits nota-
bâtie est située dans la partie nord-est bles de leur cité. Dans plusieurs villes
du lac ; elle a environ cinq kilomètres de d’Asie et notamment à Éphèse on ob-
circonférence. On y arrive au moyen serve des inscriptions votives dédiées
d’un pont de bois en mauvais état. La par les habitants d’Apollonie sur le
ville, quoique séparée du continent, était Rhyndacus; et Arundell cite une ins-
défendue par une forte muraille flan- cription de cette ville copiée à Dinaire
quée de tours dont quelques spécimens l’ancienne Colossæ , votée par les Apol-
restent encore en place ; mais toutes ces loniates.
constructions ne datent pas de la pé- i<Le peuple des Apolloniates sur le
riode hellénique; on peut reconnaître « Rhyndacus honoreXibériusClaudius,
certaines parties construites avec des « fils de Tibérius Cyréna Mithridate,
matériaux antiques et qui datent de la « grand prêtre d’Asie , leur protecteur
période byzantine. Il ne reste dans l’in- « et leur bienfaiteur, et en reconnais-
térieur de cette bourgade qui a rem-
,
« sance de ses services lui ont élevé
placé l'ancienne Apollonias, aucun « une statue par les soins d'Apollo-
monument digne d’être observé ; ce fut « nius, le plus distingué de leurs con-
un lieu de refuge , pendant le temps « citoyens (1). »
de l’invasion musulmane , pour les Du temps des empereurs romains,
malheureuses populations chrétiennes, tout ce territoire appartenait à Cyzi-
chassées de Pruse ou d’Apamée. que (2). A l’époque byzantine, la ville
Au nombre des petites îles qui éinaih était épiscopale sous la métropole de
lent la surfacedu lac , il en est une qui
porte des traces évidentes de construc- (i) Arundell, Srven ehurches.
tions helléniques ;
elle est entourée d’un (u) Siral)., Xli, SyS.
,

Mcomédie; ce privilège a maintenant leva cette place, qui ne fut jamais re-
passé à Ghio. Il n'y a à Apollonie prise par les Byzantins.
u’une pauvre église’à peu près aban- Il ne parait pas que dans l’antiquité

3 onnée. romaine il y ait jamais eu en ce lieu


quelque ville importante; les voyageurs
CHAPITRE XXXIV. du dernier siècle (!) citent un assez
grand nombre de ruines entre cette ville
LOUPAUIUM. — LOl'PAD. et Mubalitch; elles ont dû appartenir à
Miletopülis, qui était dans le voisinage.
La route d’Apollonias à Loupadium Aujourd’hui la population a presque to-
suit la côteuord du lac à travers une talement abandonné Loupad à cause
contrée déserte et marécageuse. Les oi- de la mal aria qui devient de plus en
seaux a<|uati(|ues aboudent dans ces plus redoutable. On n’y trouve plus
parages qui sont fréquentés à de rares pour habitants que quelques familles
intervalles par des pasteurs nomades. grecques et un monastère abandonné, où
Le seul édifice que l’on rencontre sur vit avec sa famille un pauvre papas qui
cette route est un vieux kban aban- fait leservice religieux des chrétiens de
donné appelé Kirsiz klian , le c.ara- Loupad.'^
vanseraï des voleurs c’est une construc-
;

tion du moyen dge, mais un ouvrage HADBUm ÉDBBNOS DANS LA VALLÉE


turc. DU BHYNDACUS.
On franchit le Rbyndacus sur un
pont de bois en très -mauvais état pour Le cours du Rhyndacus, à travers les
arriver à la petite place de Luupad défilés de l’Olympe, offre des alterna-
bôtie sur la rive gatudie du fleuve, et tives de défilés et de plaines qui rea-
juste à son point do sortie du lac. fermaient quelques villes importantes et
Loupadium fut kUie par Alexis qui aujourd'hui sont peuples de nom-
Comnène pour défendre les abords de breux villages. Tous ces districts ontété
Broussa contre les Sarrasins. C’est à l’époque byzantine le théâtre des
plutôt une forteresse qu’une ville; elle luttes entre les Sarrasins et les Grecs.
reçut cependant un contingent de po- Aussi les passages des vallées étaient-
pulation qui a pu s’élever à deux mille ils défendus par de nombreux châ-
âmes dans le temps de sa plus grande teaux dont ou voit encore les ruines,
prospérité. Ixiupadium est bâtie en mais dont les noms ne peuvent être
forme de rectangle, selon l’usage des restitués que par conjecture, car les
Byzantins ; la muraille est de briques inscriptions monumentales de cette
parmi lesquelles on a mêlé une foule époque sont extrêmement rares.
de fragments antiques et de débris de En remontant le Rhyndacus à partir
colonnes. De dix mètres en dix mètres, de son entrée dans le lac Apollonias,
la muraille est flanquée détours rondes on arrive, après douze heures de mar-
et poligonales. Mcétas Choniates, qui che, au petit bourg d’Édrénos qui con-
écrivait dans le treizième siècle, appelle serve encore les vestiges de l’ancien
cette ville Loupadium (I) elle est éga-
;
nom de la ville dont il occupe la place.
lement citée parAnne Comnène (2j. Iladriani, ville fondée par l'empereur
Loupad défendait l’entrée du lac Apol- Hadrien, était en effet située sur le
lonias aux
barques des Sarrasins et bord du Rhyndacus ; c’était la place la
commandait en même temps le cours plus considérable de la province. Pour
du Macestus; de sorte que comme point la distinguer d'une autre ville du même
stratégique, sa construction est assez nom, située dans le centre de la pro-
bien entendue. Loupad tomba entre les vince, on l’appelait Uadriani près de
mains des Turcs en 1330. Orkban, s’é- l’Olympe. Du temps de l’empire by-
tant ligué avec l’émir Toursoun pour zantin elle devint épiscopale et était
aller attaquer le princede Karasi, en- comprise dans la province de fHelles-
pout. L'emplacement d’Uadriani fut dé-
(i) Nie. Chou., p. i86.
{‘i) Aun. Cunin., p, 177. fi) Lucas, 1 . 1, 179.
ASIE MINEURE. M3
terminé d’abord par Sestini au village tatives pour arracher du sol les frag-
d’Édrétios, et les ruines de cette ville ments qui s'y trouvent et qui nuisent
antique ont été décrites par M. 11a- à leurs cultures, et ils ont accumulé
niilton. près des murailles existantes une quan-
La route de Broussa à Éd rénos tité de corniches et de colonnes bri-
remonte la vallée du Rhyndacus de- sées d’une belle exécution.
puis le point où il entre dans le lac Le grand édifice dont les ruines sont
Apollonias. On arriveaprès vingt-quatre encore conservées parait avoir été un
kilomètres de marche à la petite ville gymnase; les murs de fondation peuvent
de Kerinasli, dans le voisinage de la- encore être parfaitement distingués.
quelle s’élève un château byzantin. Rir- C’était ud édifice carré d’environ
inasli est bâtie sur les deux rives du soixante-six mètres de large; sur qua-
fleuve et contient environ huit cents rante-huit de profondeur; mais à 1 ex-
maisons dont la majeure partie est ha- ception du côté sud-ouest, les murs ne
bitée par des Turcs. Les ruches qui en- s’élèvent pas à plus de trois ou quatre
vironnent la ville sont de nature vol- pieds au-dessus du sol ; les murailles
canique, entrecoupées par les marnes de l’ouest ont environ vingt mètres de
calcaires. A huit ou dix milles de Kir- hauteur et peuvent être aperçues d’une
niasli, ou passe une rivière qui va se très-grande distance ; elles sont magnifi-
jeter dans le Rhyndacus et qui formait quement construites en grandes assises
la limite de la.Mysie Abrettèue. On fait de marhre;l epaisseur du mur est d’en-
encore vingt-quatre kilomètres de. Kir- viron un mètre et toute la construction
masli jusqu’à Kesterlek, petit village est appareillée sans ciment; ce qui
de quarante ou cinquante maisons. Peu montre avec quel soin l’édilice a été
de temps après avoir quitté ce village, construit.
un remarque un château byzantin dont Les fondations des pièces de l’in-
les murailles sont bâties de briques et térieur sont seules visibles, et il est diffi-
de pierres; cette construction paraît cile de connaître leur di-position.
être du même âge que le château de Près du gymnase sont les vestiges de
Loupad. deux autres édifices qui, si l'on en juge
La route se prolonge ensuite à tra- par les colonnes brisées qui sont dans
vers une contrée boisée et presque dé- le voisinage, paraissent avoir été des
serte; on passe plusieurs petits cours temples, l’un d’ordre dorique, l’autre
d’eau qui vont se jeter dans le Rhyn- ionique. De belles volutes et des frag-
dacus, et l'on arrive, après huit heures ments de corniche sont là gisant à
de marche ou quarante-huit kilomètres, terre. Trois colonnes de petite dimen-
au village d’Édréuos, situé dans le voisi- sion et encore eu place indiquent sans
nage des ruines d’Hadriaui. doute remplacement d’un portique ; et
Le bord de la rivière est défendu par les murailles voisines sont remplies de
un ancien château byzantin mais les
;
fragments de toute .sorte. Les inscrip-
ruines d’IIadriani sont à deux milles tions sont rares à lladriani; mais on
plus loin. en découvre quelques-unes au village
L'édilice qui frappe d’abord les re- de Beyik; elles paraissent avoir été
gards, est une ancienne porte de ville transportées de la ville.
composée de trois arcades ; mais on ne La ville d'Hadriani est le lieu de
trouve aucune trace de murailles; l’ar- naissance de l’orateur Aristide, qui dans
chitecture de cette porte est d’un style ses écrits a laissé quelques passages
assez médiocre. Un peu plus loin sont relatifs à son pays natal. Ou comp-
les ruines d’un édilice considérable qui, tait cent soixante stades (I) entre. Ha-
avec tous les débris d’architecture qui driani et Poemaninus et deux jours de
l’entourent , indiquent parfaitement marche entre Cyzique et la première de
remplacement d'une ancienne ville, et ces deux villes.
la concordance des noms ne permet pas Au-dessus du village d’Édrénos le
de douter que ce ne soient les ruines fleuve se trouve de plus en plus res-
d’Hadriani.
Les habitants ont fait bien clés ten- (() Vingt-neuf kilomètres et demi.
144 L’UNIVKRS.
Tou-
serré par les défliês que forme le pendant deux heures et demie, nous
mandji da^h; mais ou rencontre de arrivâmes à Yeui cheher. La ville est
distance en distance quelques villages petite mais jolie; tous les vendredis il
bâtis sur les pentes. Rniin l’on arrive à s’y tient un grand bazar ; on y vend
un ruisseau qui va se jeter dans le presque de tout; mais le principal com-
Rliyiidacus en venant de l’est et qu’on merce est celui des chevaux que les
appelle Toumandji sou ; c’est la li- Tarlares y amènent (t). > Yéni cheher
mite entre la Phrygie et la Bithynie. était le centre des opérations de Soli-
man lorsqu’il attaquait Nicée. Bilédzik,
autre village à l’est de Yéni cheher, est
YÉM CHEHEB, SUGUUD ET QUELQUES regardé comme l’ancienne Belecoina;
VILLES DE l’INTÉKIEUB. on n’y remarque aucune ruine intéres-
sante.
Les versants est et sud de l’Olympe, A la jonction de la rivière Poursak
quoique moins peuplés que le versant et du Sangarius se trouve la ville de
nord, renferment cependant quelques Sughud, qui a joué un grand rôle dans
villes qui méritent d’étre mentionnées. l’histoire ottomane, puisque c'est le
La région est forme un bassin parti- premier fief que posséda le chef des
culier au centre duquel est un petit tribus turques lorsqu’elles arrivèrent
lac qui porte le nom de Yéni cheber en Asie Mineure. Auparavant elles n’a-
comme la ville bâtie sur sa rive ; il est vaient été que des hordes à la solde des
alimenté par quelques sources et par sultans d'iconiutn. Ala Kddin fit pré-
les eaux de la montagne. Sou canal d’é- sent de ce territoire a ErtoghruI , qui
coulement se rend dans la rivière d’Ak fit de ce lieu le centre de ses opéra-
sou qui va au Sangarius en se joignant tions contre Broussa. I.e site de Sug-
au Uéré tcliai qui prend aussi le nom hud, dont le nom turc signifie l’otter,
de Bédré tcliai; c'est la rivière de correspond, selon Hanimer, à celui
Lefké. La ville de Yéni cheber (nou- de Thebazion, ville byzantine de peu
velle ville ) est regardée comme de fon- d’importance; mais aujourd’hui on n’y
dation musulmane; elle était autrefois observe aucune ruine antique. Elle est
le lieu de cantonnement d’une orta de célèbre parmi les Turcs, comme le lieu
janissaires; on sait que cette milice de sépulture du sultan ErtoghruI, dont
fut créée a Broussa et composée de le tombeau s’élève aux environs de la

jeunes chrétiens convertis a l’isla- ville i|ui elle-même est située à l'en-
misme. Si l'on compare son état actuel trée d'une vallée et entouree de nom-
avec le tableau qu’en fait un ancien breuses plantations de mûriers.
voyageur, on doit convenir qu’elle est Le tombeau du sultan est une cha-
bien déchue aujourd’hui, car le lac pelle sépulcrale dans le genre de celles
n’est plus qu’un marais et les maisons qui furent depuis construites à Broussa,
tombent en ruine. et que les Turcs appellent Turbé. Ce
Paul Lucas décrit en ces termes la genre de .sépulture, qui n'est ni romain
route qu’il lit pour se rendre à Yéni ni chrétien, a été importé dans l'Asie
cheher. « Nous partîmes de Nicée le Mineure par les Seidjoukides qui eux-
25 au matin: nous eûmes le lac à main mêmes en avaient pris le modèle chez
droite et nous le côtoyâmes pendant les Mongols. Le tombeau du chah
une bonne heure et demie; ensuite nous Koda Benda à Sultanieh, en Perse, en
commençâmes à monter de fort hantes est un des plus beaux exemples. Dans
montagnes; le chemin nous en parut la plaine de Césarée et aux environs
des plus rudes et nous dura prés de d'Iconium on observe un certain nom-
deux heures; au plus haut sommet bre de ces tomlieaux du temps des .Seid-
nous nous reposâmes environ une joukides et qui sont comme le type des
heure dans un village appelé Uerbent Turbés des Turcs. Le tombeau d’Erto-
défilé ) qui n’est habité que par des glirul s’élève au milieu d’une planta-
( le

Grecs ; enlin nous descendîmes par une tion de cyprès et de platanes et offre
pente fort douce dans une plaine des
plus agréables, et après y avoir marché (i) l.ucu, t. I, p. 7a.
ASIE MINEURE. I4i

un tableau pittoresque des sépultures L’empereur Romain Dii^ne régnait


de l’Orient. à Byzance lorsque les Turkomans se
Unautre fief fut donné à ErtoghruI ruèrent pour la première fois sur les
par prince des SeIdjoukides après
le villes de l’Asie Mineure. Ils passèrent
une grande victoire remportée contre l’Euphrate et s’emparèrent de la ville
les Grecs. Ala Kddin fit présent à Erto- de Césarée, capitale de laCappadoce;
ghrul pour lui et ses descendants de l'église de Saint- Basile fut mise au pil-
tout le territoire situé au confluent du lage. Le trésor renfermait les offrandes,
Pours.'ik et de laSakkaria (le Sangarius) ; accumulées pendant plusieurs siècles,
il de
voulait ainsi fortifier ses frontières des princes fils de Constantin et des in-
l'ouest contre son plus grand ennemi, nombrables fidèles venus de toutes les
l’empereur de Byzance. Ce territoire fut contrées de l’empire pour honorer les
appelé Sultan œuni(le front du sultan), reliques du saint; c’était le but de l’ex-
et cette possession s’étendait jusqu’au pédition des tribus turkomanes : toutes
pied de l’Olympe et dans le Toumandji ces richesses tombèrent entre leurs
un de ses embranchements.
dagli, qui est mains. Les portes enrichies de perles
La nature du terrain, qui, entre Ni- du reliquaire furent enlevées c’est tou-
:

cée et Lefké, est de grès et de calcaire, jours chez les peuples orientaux le sym-
change complètement dans les parages bole de la conquête.
de Sultan auni. On commence à ren- L’empereur byzantin s’avança jus-
contrer les roches volcaniques qui an- qu’au centre de la Phrygie pour repous-
noncent le pays brillé de la Catacecau- ser au delà du fleuve ces hordes qui
inène. menaçaient d’envahir ses États. Les
Grecs, qui menaient avec eux comme
CHAPITRE XXXV. auxiliaires plusieurs corps de troupes
étrangères, remportèrent des avantages
LES TURCS s’établissent EN ASIE. marqués; ils reconquirent plusieurs
laces fortes déjà occupées par les Tur-
Boghra Khan, chef des tribus de la omans. L’armée, qui comptait plus de
grande Bucharie, fil alliance avec les cent mille hommes, n’avait à combattre
tribus turkomanes, et leur permit de que des tribus qui connaissaient à peine
s’établir sur son territoire. Leur chef, la discipline, mais chez lesquelles le
du nom de Seidjouk, s’appliqua pendant courage indomptable tenait lieu de toute
une période de trente années à intro- tactique. La victoire fût sans doute res-
duire l’organisation militaire parmi ces tée du côté des Byzautins, si les corps
peuples qui étaient primitivement pas- auxiliaires n’eussent commencé à faire
teurs. Ils s’engagèrent sous les ordres défection. Alp Arsian accourut lui-même
de plusieurs princes de l'Asie centrale, au secours de ses tribus menacées , et
et contribuèrent à de nombreuses ex- se précipita à la tête de quarante mille
péditions jusqu'à ce qu’ils se sentissent cavaliers sur l’armée byzantine, qui
assez forts pour tenter par eux-mémes éprouva une défaite complète. L’empe-
la conquête des régions de l'occident reur Romain Diogène fut fait prison-
déchirées par des dissensions intestines. nier, et racheta sa liberté par une ran-
Cet esprit de conquêtes fut soigneuse- çon de cent mille pièces d’or et la pro-
ment entretenu par les dynasties seid- messe d’un tribut de cent soixante mille
joukides, qui pendant un siècle acqui- livres d’or.
reutsuccessivemeut les contréesdu Fars, C’est ainsi que les Turcs apparurent
de Damas et d’Alep et y répandirent la en Asie Mineure eu conquérants avides,
religion de Mahomet. portant partout le carnage et la destruc-
Toghrul-bey, petit-fils de Seidjouk, tion et ne songeant au peuple qui habi-
contracta une double union avec le ca- tait ces riches contrées que pour le ré-
life successeur de Mahmoud le Ghaz- duire en esclavage.
uévide, et mourut en laissant le pouvoir Alp Arsian mourut en laissant le pou-
à son neveu Alp Arsian, qui le premier voir a son fils Melek-Sebah. Ce prince
étendit au delà del’Euphrate la renom- abandonna à son cousin Suleiman, ar-
mée des tribus turkomanes. rière-petit-fils de Seidjouk, la domination

UvraUon. (Asie Minku&b.) T. II.


146 L’UNIVERS.
de tous pays situés au delà d'Antio-
les Mineure, réduites sous la domination
che, c’est-à-dire le pays de Roum ou ottomane, perdirent leur nom. Byzance
l’Asie Mineure. C'est de ce moment que n’avait plus de possession au delà des
s’établit une séparation entre les Sdd- versants de l’Olympe, et tout le reste de
joukides de Perse et ceux de l’Asie Mi- la presqu’île était divisé en autant de
neure. La race des premiers s’éteignit en gouvernements qu'il avait eu d’émirs
y
la personne de Sandjar, petit-flis de Alp pour attaquer Ala Edidin. La Bithynie
Arsian. restait encore aux empereurs de Byzance
Les fils de Suleiinan, üaoud et Kilid- avec une partie de la Troade.
jiArsian, fondèrent à Iconium le si^e La Mysie devint l’apanage et prit le
d’une souveraineté indépendante, qui nom du prince. Karasi, Sarou-Khau eut
conserva pendant deux siècles la supré- la Mœonie, l'émir Aïdin prit possession
matie sur tous les autres petits Etats des rives du Méandre, et la ville de
musulmans. Tralles perdit son ancien nom pour
Kilidji Arsian enleva aux princes voi- prendre celui de son nouveau maître.
sins la Cappadoceet la Karamanie (1171), La Carie échut à Mentesche. La Lycie
et reconquit Nicée sur les croisés, qui et la Pamphylie furent réunies sous la
s’en étaient emparés depuis dix ans. domination de Tekké. La Pisidie et l’I-
Le successeur dece prince, Azeddin Ki- saurie échurent à l'émir Hamid, qui
lidji Arsian, reconquit les provinces qui donna son nom à ces deux provinces.
avaient été enlevées à son frère, mais La Caramanie reçut le nom de Ka-
bientôt après, partagea son empire en- raman, qui avait fondé un Etat indépen-
tre ses nombreux enfants, et par cette dant dont le chef-lieu, placé à Laranda,
mesure prépara le triomphe des armées fut daus la suite transféré à Konieh,
chrétiennes qui, sous la conduite de l’ancienne capitale des Seidjoukides.
Frédéric Barberousse, traversaient l’A- La Phrygie septentrionale perdit son
sie Mineure. Le prince croisé s’empara nom pour prendre celui d'une ville du
d’Iconium et de Tarsous. second ordre qui s’appelait Forum Cera-
Les villes grecques de Phrygie et de morum, et devint la province de Ker-
Citicie, attaquées paries musulmans, ré- mian.
clamèrent les secours des croisés , mais Les provinces limitrophes de la mer
ne pouvant s’accorder avec ces auxi- Noire, l’ancienne Paphlagonie et le
liaires, préférèrent se soumettre aux royaume de Pont restèrent sous la do-
musulmans; c’est ainsi que la place d’A- mination de Gazi Tchélébi , dernier prince
dalia fut incorporée à l’empire seldjou- de la race seidjoukide.
kide d’Iconium; cependant cette ville Pendant que les princes ottomans se
ne resta pas longtemps entre les mains disputaient les débris de l’empire des
des musulmans; elle fut prise par les Seidjoukides, l’organisation de toutes
Francs de Chypre qui la gardèrent Jus- les tribus turques en corps de peuple
qu’en 1214. Attaquée par le sultan Keï- prenait de jour en Jour plus de puis-
kaous, la ville fut définitivement réunie sance, et au commencement du trei-
au domaine des princes d'Iconium. zième .siècle , l’empire ottoman fut dé-
I.a puissance seidjoukide touchait à finitivement fonde.
sa fin ; les beys turkomans du nom de Ertoghrul, chef des tribus turques,
Karaman, Kermian, et Mentesche avait obtenu du sultan seidjoukide
s’étaient emparés des provinces qui por- Ala Eddin un territoire étendu aux en-
tent encore leur nom aujourd’hui. Au virons d'Angora. A peine en possession
nord les armées mongoles démembraient, de cette contrée, Ertoghrul entreprit
par leurs conquêtes, cet empire chan- contre les Grecs habitant les provinces
celant, et les tribus turkomanes éten- voisines plusieurs expéditions heu-
daient leurs puissances sur toutes les reuses. Il reconnaissait alors la supré-
provinces dédaignées par les Mongoles. matie des sultans d’Iconium, et ces pre-
La mort d’Ala Éddin III, vaincu et tué miers combats furent plutôt livres à
ar le sultan mongole Ghazau , mit tin titre d’auxiliaires des sultans pour dé-
l’empire d’Iconium en 1307. fendre leurs frontières. Les Turcs s’a-
Les anciennes provinces de l’Asie vançaient rapidement vers l’ouest, c'est-
ASIE MINEURE. 147

:•dire vers la capitale de l’empire by- et rendu impossible, cette lutte entre
zantin. Tout le territoire conquis par deux races rivale<; renaissait avec plus
Ertoghrul aux environs de Broussa, les d’acharnement et allait se résoudre
plaines de Yéni cheher, d’Aineh gheul et cette fois en faveur des tribus asiati-
de Sughud lui furent données en lief par ques la question posée à la guerre de
;

le sultan. Ce fut le berceau de la puis- Troie dure encore et les générations


sance ottomane. Ertoghrul ne poussa pas présentes ne la verront pas finir.
plus loin ses conquêtes, et mourut en
laissant le pouvoir à son tils Osman.
A cette époque l’empire byzantin
CHAPITRE XXXVI.
avait perdu la plus grande partie de BOLl BT SES ENVIRONS. — CLAUDIO-
l’Asie Mineure ; il possédait encore les POLIS. — HODBE.NÆ. — CHATIA.
provinces occidentales et quelques villes
isolées de la côte sud. L’empire seld- Indépendamment de la voie militaire
joukide s’étendait dans tout le centre ui passait au pont de Sabandja et qui
de l’Asie jusqu’à l’Euphrate, et uue esservait les régions du littoral, la
partie des provinces de la mer Noire partie orientale de la Bythinie était tra-
étaient sous le pouvoir de Ghazi ïché- versée par une autre voie romaine qui
lébi, un des derniers rejetons de la race franchissait le Sangarius à Leucæ,
de Seidjouk. Lefké et se dirigeait vers la Phrygie
Pendant un demi-siècle la puissance Épictète. Tout le territoire compris
d’Ertoghrul ne fit que s’affermir sans entre ces deux routes avait une forme
s’étendre ni diminuer; les châteaux et presque triangulaire dont la ville de
les petites places des environs de l’O- Dadastana formait le sommet vers le
lympe et des rives de la Propontide fu- sud. Cette dernière ville était située,
rent prises et reprises plusieurs fois par selon Zonare, à une journée de chemin
les Byzantins et par les Turcs. d’Ancyre, et d’après Ammien Marcel-
Le fils aîné d’Ertoghrul, le jeune Os- lin (I) était sur la frontière de la Bithy-
man, préludait dans ces expéditions aux nie et de la Galatie. Son nom moderne
grandes entreprises qu’il lui était donné est inconnu.
d’accomplir. Combattant tantôt pour Dadastana n’a d’autre célébrité dans
défendre les possessions de son suzerain l’histoire que d’avoir été témoin de la
Ala Eddin, tantôt pour étendre les con- mort subite de l’empereur Jovien, qui
quêtes de son père, on le voyait tou- fut enseveli en toute hâte et transporte
jours à la tête de ses troupes et au plus à Constantinople pour être déposé dans
fort du danger. Les Scheik et les San- le tombeau des Au^stes, pendant que
tons qui acconapagnaient l’armée pro- Valentinien marchait sur Nicée pour se
clamaient déjà sa grandeur future an- faire élire empereur (2).
noncée par les songes et les prophéties. Le territoire situé à l’est du Sànga-
Ala Eddin confirma la puissance d’Os- rius appartenait primitivement aux
mau en lui envoyant les insignes du Caucones (3). Cette province est arrosée
pouvoir suprême (i:t89). par deux petits fleuves , l’Hypius près
Pendant qu’avaient lieu tous ces évé- duquel était la ville de Pruse, et le
nements, dont l’influence devait être si Bilfœus, le Billis de Pline (4) qui porte
fataleâux destinées delachréticnté, l’Eu- aujourd’hui le nom de Filias tchaï. Ce.
rope, fatiguée de luttes saus issue, res- fleuve, après avoir fertilisé le territoire
tait inattentive aux dernières angoisses de plusieurs villes antiques, sort des
de l’empire byzantin; bieu plus, on frontières 'de la Bithynie et va se jeter
voyait des États chrétiens faire alliance dans la mer Noire près de Tium. Il prend
avec les musulmans contre les princes sa source dans la chaîne de montagnes
grecs. Cette lutte de l’Asie contre l’Eu- qui, de l’Olympe mysien, se dirige vers
rope que l’instinct national des Grecs
avait soulevée et résolue en faveur de
(i) Liv. XXV, cb. X.
l’Occident, deux mille ans auparavant, (a) En février 364. ' ''

oe conflit que la valeur et la profonde Voyez page 4g.


(3)
politique d’Alexandre avait ressuscité (4) Liv. V, ch. XXXn.
to.
148 L’UNIVERS.
Tout ce pays est couvert de forêts
l’est forme les groupes dont les
et
dagh
,
épaisses. Le petit village de Khan
noms modernes sont: Elmalu dagh et des
est situé au milieu des jardins et
Karmalu dagh. Cette chaîne secondaire
arbres forestiers; la route qui conduit à
correspond au mont Orminius de Pto-
Dutché passe au milieu de la forêt
lémée (1). Le Billoeus, dans son cours (1)
portait
et laisse de côté un aqueduc qui
supérieur, se compose de deux branches
sans doute l’eau à cette ville. Ue Sa-
principales; l’une, qui prend sa source
est appelée baudja à Khan dagh ou compte vinçt-
a l’est