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Question 2 – Du modernisme au post-modernisme juridique

La conception moderne de la société se forme pendant la Renaissance, alors que les
individus s’affranchissent progressivement de la volonté de Dieu comme force toute-
puissante régissant leurs rapports dans la société1. Quand « Dieu disparait de la scène
juridique » 2, cette mutation de conscience place l’humain au centre des préoccupations
sociales. En passant du droit révélé à un droit conçu et réfléchi, le droit positif rompt avec
la fatalité et donne carte blanche à l’individu, pour se définir et réinventer son destin,
rationaliser et orienter ses rapports dans la société3. En effet, le modernisme incarne la
transition d’un système, où la vérité est toujours détenue par une force extérieure, vers un
système qui favorise le développement des sciences de la nature et de la technique. C’est
l’empire de la Raison dotant l’humain d’une maitrise toujours plus grande sur la réalité4.
L’invention de l’imprimerie, par exemple, rend possible l’accès aux connaissances à tous
les individus, alors que la codification des normes écrites elle contribue à la stabilité et la
prévisibilité du droit.

Le besoin de confier l’organisation de la société à des institutions responsables de
l’objectivation des connaissances et du comportement humain conforte et de renforce le
rôle de l’État qui commence à agir sans l’intervention de l’Église, pour s’imposer comme
centre de la normativité juridique5. L’État assume ainsi la fonction de centraliser et d’unifier
normativement tous les différents champs sociaux suivant un modèle de références
universelles applicables à l’ensemble des membres de la population sur un même
territoire6. Dans la logique du droit posé, la cohabitation de personnes très différentes doit
nécessairement passer par la standardisation des rapports sociaux, qui repose sur le
monopole et l’unicité de source7. De plus, afin de s’affranchir du pouvoir arbitraire, le droit

1
Hans KELSEN, « Positivisme juridique et doctrine du droit naturel », dans Mélanges à l’honneur de Jean
Dabin, Paris, Sirey, 1963, p. 141-148.
2
Norbert ROULAND, Aux confins du droit, Paris, Éditions Odile Jacob, 1991, p. 57.
3
Jacques CHEVALLIER, « Vers un droit post-moderne ? Les transformations de la régulation juridique »,
(1998), 3 Revue du droit public 659, 661.
4
Id.
5
Id., p. 665.
6
Guy ROCHER, « Pour une sociologie des ordres juridiques », (1988) 29 C. d. D., p. 91-120, 96
7
Hans KELSEN, « Qu’est-ce que la théorie pure du droit? », dans Droit et société, no 22, 1992, p. 551-568.
2

doit être dépersonnalisé en vue d’incarner le principe d’égalité juridique et de faire
correspondre au mieux les idéaux de légalité et légitimité8.

Or, c’est exactement cette dépersonnalisation et cette objectivation des rapports que le
droit de type postmoderne vient qualifier d’archaïsme dépassé par l’évolution des rapports
sociaux. En effet, la crise de la modernité se doit entre autres aux désillusions du progrès,
à l’industrialisation et à un intérêt organique grandissant pour les subjectivités individuelles
qui se trouvent mal servies par l’objectivation de la réalité. À défaut d’intégrer ces
subjectivités, le droit perd son effectivité. Dans la lutte contre la monarchie absolutiste, la
Révolution vient réchauffer les concepts jusnaturalistes de sauvegarde des droits naturels,
ces droits subjectifs de l’Homme qui précèdent la société et que les lois positives doivent
protéger et non pas refouler9.

La rupture avec l’objectivation moderniste s’est également vécue dans le domaine des arts
visuels, lorsque l’invention de la photographie à la fin du 19e siècle a fait ressortir
l’insuffisance de la reproduction objective de la réalité suivant les règles de l’art de
l’académisme. Les artistes arrêtent de reproduire fidèlement la réalité, pour commencer à
rendre compte de leurs perceptions uniques et subjectives de cette même réalité, de leurs
impressions distinctives des choses. Cette tendance est à l’origine de l’impressionnisme10.

La rupture avec le droit moderne met le projecteur sur l’individu et sur sa singularité. Il ne
suffit plus de simplement reproduire un certain modèle de comportement, mais il y a lieu
de reconnaitre que l’objectivation ne peut pas assurer la fixité d’une norme de référence
considérée comme absolue. On abandonne le « fétichisme de la règle » 11, cette règle qui
se prend pour la réalité même, capable de matérialiser ce qu’elle énonce pour l’ensemble
des gens sur un territoire, sans considération pour leur individualité ou leur vision de la
réalité. On s’éloigne de la conception parfaitement uniformisée de l’humain, pour se diriger
vers une perspective qui confère aux individus une plus grande autonomie que jamais. Si
chaque individu produit des activités distinctives, si chaque point de vue personnel a le

8
Herbert Lionel Adolphus HART, « Le Concept de droit», (1976) Publications des Facultés universitaires
Saint-Louis, Bruxelles, p. 246.
9
J. CHEVALLIER, préc. note 3, p. 667.
10
Pierre NOREAU, Notes de cours et diapos, DRT-1022, Hiver 2016.
11 Id., p. 668.
Fondements II, Hiver 2016, Rédaction Finale, © Rossita Stoyanova, 2016 3

potentiel de se réapproprier le monde à partir de sa propre subjectivité, il est impossible
alors que le droit soit seul à détenir le monopole de la normativité sociale. C’est ainsi que
le droit de type postmoderne déconstruit la thèse d’une idée générale objective de
l’identité de chaque personne. Comme la réalité de chaque individu est digne d’attention,
on arrête de traiter les individus comme s’ils étaient tous interchangeables.

Puisque le droit doit d’abord composer avec ce qui n’est pas du droit 12, il s’impose un
dialogue, une forme de négociation 13 entre les normes, permettant d’intégrer des
perceptions qui peuvent changer d’un citoyen à l’autre et de reconnaitre que même si ces
perceptions-là sont partagées, elles peuvent changer dans le temps. Le postmodernisme
juridique se caractérise par sa souplesse et la volonté d’action sur le réel 14 . À titre
d’illustration, le mouvement de la médiation et de la conciliation se présente comme un
mouvement de type postmoderne opérant l’intégration du pluralisme juridique dans les
points de vue législatifs et judiciaires. C’est dans cet esprit qu’en 2016 le nouveau Code
de procédure civile 15 introduit dans le système judiciaire la volonté personnelle des
justiciables, leur rappelant les possibilités qu’ils ont de régler un différend à partir de leur
point de vue et de leurs intérêts, avant de le soumettre aux tribunaux16.

La transformation et la complexification des réalités sociales rendent possibles
l’acceptation de la multiplicité des subjectivités individuelles et des valeurs. Avec les
années, les humains se rendent à l’évidence qu’il existe plusieurs idées partagées de
l’interprétation juste des normes. À l’instar du domaine de la santé où il s’opère une
négociation importante entre patients et médecins, le système judiciaire aussi, a arrêté
d’être le monopole des praticiens et des juges. Aujourd’hui, 40% des gens en matière
civile se représentent seuls, ce qui a complètement transformé l’économie des rapports à
l’intérieur des cours, en y introduisant le citoyen comme un nouvel acteur. Le citoyen ne
comprend pas toujours le droit, ce qui oblige le juge à s’adapter, élargissant de cette
manière sa marge de manœuvre face à des situations diverses.

12
G.ROCHER, préc. note. 6, p. 94.
13
J. CHEVALLIER, préc. note 3, p. 675.
14
Id., p. 677.
15
R.L.R.Q., c. C-25.1.
16
Id., art. 1.
4

Lorsque les normativités individuelles entrent en compétition les unes avec les autres, on
n’a pas le choix de faire des choix. À l’aide de l’interprétation, le droit réussit à intégrer ces
particularités en reconnaissant une plus grande place à la liberté d’expression, ainsi qu’à
des comportements et des modes de vie distincts. La métaphore cartographique17 illustre
le travail de l’interprète en proposant que si l’on aborde un sujet sous un angle, on doit
nécessairement en exclure un autre. Ça pourrait être une question d’échelle physique,
selon la distance qu’on voudrait prendre ou selon le contexte local, global, contemporain
ou historique18. Ça dépend aussi de ce qu’on met au centre de la disposition interprétée.

L’internormativité est une autre expression du droit de type postmoderne qui se
caractérise par la création d’un 3e ordre juridique dans le but de régler certains problèmes
spécifiques dans l’interface de deux ordres distincts19. À titre d’exemple, au début de
l’occupation du territoire québécois, le droit de la communauté francophone sanctionnait le
meurtre par l’emprisonnement, alors que la normativité autochtone imposait la peine de
mort pour ce même acte criminel. Afin de concilier ces différences normatives, il s’est
finalement décidé qu’en cas de violence intercommunautaire, chaque communauté serait
responsable du châtiment de ses propres membres20. La circulation des normes a ainsi
résolu ce problème intercommunautaire.

Le panjurisme, quant à lui, avance la thèse que si l’État décide de ne pas intervenir dans
certains rapports, c’est parce qu’il délègue ce pouvoir aux citoyens. Par exemple, dans le
domaine commercial, on laisse les contrats faire la loi entre les cocontractants. On parle
aussi d’ordres juridiques qui ne sont pas nécessairement soumis les uns aux autres, mais
qui sont en interaction. C’est déjà une perspective qui reconnait que l’ordre juridique de
l’État existe parmi d’autres ordres juridiques non étatiques21.

17
Boaventura DE SOUSA SANTOS, « Droit : une carte de la lecture déformée. Pour une conception post-
moderne du droit », (1988) 10 J.L. & Soc’y 379.
18
Id., p. 393-395.
19
Jeremy WEBBER, « Rapport de force, rapports de justice : la génèse d’une communauté normative entre
colonisateurs et colonisés », dans J.G. BELLEY (dir.), Le droit soluble – Contribution québécoise à l’étude de
l’internormativité, Paris, L.G.D.J. (Coll. Droit et société), 1995, p. 113-149.
20
Id., p. 127-131.
21
J. CHEVALLIER, préc. note 3, p. 687-688.
Fondements II, Hiver 2016, Rédaction Finale, © Rossita Stoyanova, 2016 5

La notion de champs normatifs semi-autonomes découle d’une vision encore moins
monopolistique22, en ce qu’elle reconnait que l’internationalisation des rapports sociaux, la
globalisation des rapports économiques et la migration des populations ont comme
résultat que plusieurs systèmes de régulation échappent graduellement à l’ordre juridique
de l’État. C’est une autre façon pour le droit de type postmoderne de remettre en cause le
droit de type moderne, en s’éloignant progressivement de l’idée que tout le droit est dans
les lois.

Question 3 – Théories critiques

Les théories critiques remettent directement en cause les fondements philosophiques de
la légitimation positiviste qui défend le droit comme un système de référence ou de
régulation fixée sur ses promesses et ses idéaux. Parmi les grands mouvements de la
théorie critique, nous allons aborder le marxisme, le féminisme libéral, la « sociological
jurisprudence » et le réalisme américain.

Pour l’essentiel, les théories critiques s’opposent diamétralement à la conception idéaliste
du monde en partant de la prémisse que la mise en œuvre du droit, loin d’être égale pour
tous est à géométrie variable, et ce au détriment des plus démunis, pour lesquels l’accès à
la justice est un idéal impossible à atteindre. Les inégalités au sein de la société sont
historiquement ancrées, puisque l’évolution des rapports économiques basés sur la
nécessité ont progressivement créé une division centrale entre les classes, opérant ainsi
un conflit perpétuel entre un groupe dominant et un groupe dominé23. Que ce soit entre
maîtres et esclaves, entre seigneurs et serfs ou entre bourgeois et travailleurs à l’ère du
capitalisme industriel, l’histoire de l’humanité se caractérise par une lutte des classes. La
règle juridique est ainsi devenue un outil de domination sociale dans les mains de la
classe dominante, lui permettant de favoriser et d’entretenir des inégalités, afin de servir et
de promouvoir ses propres intérêts24. Comme outil de domination, le droit a aussi comme
fonction d’assurer le maintien et la légitimation des rapports de domination. À cause de ce

22
G. ROCHER, préc. note 6.
23
Karl MARX et Friedrich ENGELS, Œuvres Choisies en Trois Volumes, Tome III, Édition du progrès,
Moscou, dans Pierre NOREAU, Recueil du cours DRT 1022 (Fondements II), Montréal, Coop Droit 2016 à la
page 253.
24
K. MARX et F. ENGELS, préc. note 22.
6

qui précède, la posture critique prétend que sans une modification radicale dans la
société, le droit continuera toujours à servir les intérêts du groupe dominant.

Le marxisme se trouve à l’origine des théories critiques. Il importe de noter que le contexte
économique et social dans lequel Marx a évolué à la fin du 19e siècle n’est pas étranger à
celui des pays en développement actuels qui sont présentement aux prises avec les
mêmes problèmes liés à l’industrialisation, à l’exode rural et au développement du capital,
créant des immenses contrastes entre propriétaires et ouvriers, entre riches et pauvres.
Que ce soit en Inde ou en Amérique latine, force est de constater que la religion est très
forte dans ces pays. Selon Marx, ce qui empêche la classe ouvrière de se mobiliser contre
l’exploitation du capitalisme est cette espèce d’aliénation qui découle justement des
mythes et des valeurs imposés par la religion et par la superstructure du droit, qui elles
visent à idéaliser et à légitimer des situations abjectes, pour ultimement interdire la révolte.
En effet, le positionnement religieux devient un élément qui participe à la superstructure
de la domination et à l’aliénation, ce qui permet à la majorité de la population d’intérioriser
l’exploitation qu’elle subit. Malheureusement, le groupe dominé n’atteint jamais un niveau
de conscience suffisamment avancé pour se rendre compte qu’il est exploité. De plus, les
ouvriers sont trop nombreux et désorganisés, pour faire une révolution.

Une faiblesse du marxisme réside en ses conséquences historiques. La conception de
l’État comme outil d’oppression sociale25 et l’intention de l’abolir se sont avérées des idées
radicales et inefficaces. Marx et Lénine semblent oublier que l’État participe au contrat
social26 où son rôle est de protéger ses citoyens27. S’il y a une division entre les classes,
on pourrait percevoir cette situation comme une inexécution du contrat social et chercher
des solutions, mais il n’en demeure pas moins que l’État est une conquête sociale trop
importante28 pour être simplement abolie. Les projets révolutionnaires visant à modifier la
structure de l’État ont été un pur échec et ont abouti à des régimes totalitaires.

25
LÉNINE, De l’État, Conférence faite à l’Université Sverdlov, le 11 juillet 1919, Éditions en langues
étrangères, PEKIN 1970.
26
Jean-Jacques ROUSSEAU, Du contrat social, Chapitre VI, Du pacte social, Paris, Flammarion, 1966, p. 50-
52.
27
John LOCKE, Traité du gouvernement civil, Paris, Flammarion, 1984, p. 386-371, par. 97.
28
Joseph R. STRAYER, « Les origines médiévales de l’État moderne », Collection Miguel ABENSOUR. (dir.)
Payot, Paris, 1979, p. 26-66.
Fondements II, Hiver 2016, Rédaction Finale, © Rossita Stoyanova, 2016 7

La posture critique insiste sur le fait qu’on ne peut pas étudier la réalité du droit sans
reconnaitre que le droit est un milieu de conflits. Les lois protègent certaines valeurs plus
que d’autres et, venu le moment de trancher entre des conflits normatifs, le législateur
opte toujours pour les valeurs de la classe dominante. Le droit participe à cette histoire
que la société se conte sur elle-même qu’il faut accepter des situations inacceptables. À
titre d’exemple, même si le transgenre est un concept relativement nouveau, la théorie
critique dirait que l’adoption récente d’une alarmante loi anti-transgenre en Caroline du
Nord29 reflète les valeurs d’un groupe dominant, en l’espèce l’individu blanc suprématiste
qui résiste à l’évolution des valeurs dans la société et ne peut s’empêcher d’opprimer un
groupe dominé transidentitaire, même au risque de subir des sanctions économiques et
sociales30.

Si la règle juridique peut effectivement venir justifier des situations injustes, elle s’est
également avérée une solution efficace d’une facette de la domination sociale dans les
rapports entre les hommes et les femmes. C’est ce qu’a réussi à faire valoir le féminisme
libéral, une théorie critique dominante chez les juristes nord-américains. Pour l’auteure
Boivin, il est clair qu’entre les hommes et les femmes, le droit joue le même rôle que dans
le capitalisme 31 , en ce qu’il participe à la superstructure masculine afin de rendre
acceptable la soumission des femmes aux hommes. Cependant, l’auteure propose qu’il
est possible de recréer une forme d’égalité entre les hommes et les femmes à l’intérieur
du champ juridique par le mécanisme des droits fondamentaux, qui eux viennent équilibrer
le rapport des forces et encadrer la validité même des normes juridiques. Par exemple,
dans l’arrêt Brooks 32, la Cour suprême a renversé une de ses décisions33, rendue 10 ans
plus tôt, en déclarant que la différence de traitement pour cause de grossesse constitue
une forme de discrimination fondée sur le sexe. Cette perspective a heurté de front la
doctrine des deux sphères34 qui exclut du discours public la différence biologique propre

29
General Assembly of North Carolina Second Extra Session 2016, Session L 2016-3, House Bill 2, en ligne :
http://www.ncleg.net/Sessions/2015E2/Bills/House/PDF/H2v4.pdf, consulté le 24 avril 2016.
30
RÉDACTION DE HUFFPOST, « La Caroline du Nord et sa loi anti-transgenre se mettent à dos de plus en
plus de personnalités », publié le 16 avril 2016, consulté le 24 avril 2016, en ligne :
<http://quebec.huffingtonpost.ca/2016/04/16/la-caroline-du-nord-se-met-a-dos-de-plus-en-plus-de-
personnalites_n_9708818.html?m=true>.
31
Michelle BOIVIN, « Les acquis du féminisme en droit : conceptualisation de la représentation des femmes et
de leur place dans la société canadienne », (1995) 36 C.de D. 1995 27, 35-37.
32
Brooks c. Canada Safeway Ltd., [1989] 1 R.C.S. 1219.
33
Bliss c. Procureur général du Canada, [1979] 1 R.C.S. 183.
34
M. BOIVIN, préc. note 30, p. 35, 39-40.
8

aux femmes, justifiant ainsi leur subordination aux hommes. Le droit ne pouvait plus rester
aveugle aux réalités subies par les femmes, parce que ces réalités, que ce soit la
grossesse, l’harcèlement sexuel au travail35 ou la pornographie36, dépassent la sphère
strictement privée, en ce qu’elles produisent des conséquences pour la société tout
entière37.

L’intégration dans le droit de paramètres juridiques liés aux différences biologiques entre
les femmes et les hommes38 est un acquis du féminisme qui a permis au droit de sortir de
l’idéologie juridique universelle et du totalitarisme de la norme. Le féminisme libéral a
effectivement contribué à réobjectiver la norme à partir de la subjectivité des personnes
que la norme vise à protéger réellement. Suivant cette logique, dans l’arrêt Morgentaler39
la Cour suprême a décriminalisé l’avortement et a reconnu aux femmes la liberté de
conscience sur les choix qui portent des conséquences pour elles. C’est ainsi que la
femme a acquis en droit le statut de personne raisonnable40. En effet, la perspective des
femmes sur le monde est devenue, grâce au féminisme libéral, un critère légitime de
rationalité41, permettant au droit d’évoluer d’un lieu de commandement en un lieu de
discussion.

Qui plus est, le réexamen de la règle juridique à la lumière des droits fondamentaux
promus par les théories critiques a permis à la société civile de s’organiser et d’établir des
contrepouvoirs contre les inégalités juridiques, financières et économiques. Une fois qu’on
a établi des lois sociales, le droit a commencé à servir la classe opprimée. Ainsi, la durée
de la semaine normale de travail a été diminuée, un régime d’assurance maladie a été
établi, les conditions salariales se sont améliorées, des conventions collectives ont été
signées. Par cette dépolarisation des rapports, par cette normalisation, le droit lui-même
s’est transformé en un élément d’égalisation. Il a arrêté d’être un outil strict de domination.

35
Janzen et Govereau c. Platy enterprises Ltd., [1989] 1 R.C.S. 1252; le juge Dickson décrit l’harcèlement
comme un abus de pouvoir qui affecte toutes les femmes collectivement.
36
Butler c. La Reine, [1992] 1 R.C.S. 452; M. BOIVIN, préc. note 30, p. 56-58.
37
M. BOIVIN, préc. note 30, p. 39, 42.
38
Id., p. 43.
39
R. c. Morgentaler, [1988] 1 R.C.S. 30.
40
M. BOIVIN, préc. note 30, p. 51-53.
41
R. c. Lavallée, [1990] 1 R.C.S. 852.
Fondements II, Hiver 2016, Rédaction Finale, © Rossita Stoyanova, 2016 9

Pour terminer, il y a lieu de mentionner deux grands courants critiques qui ont permis de
transformer et d’équilibrer les rapports entre les pouvoirs législatif et judiciaire, la
« sociological jurisprudence » et le mouvement réaliste américain 42 . Ces courants ont
remis en cause le formalisme selon lequel les juges devaient imposer à la réalité des
idéaux abstraits et artificiels posés par le législateur, plutôt que de résoudre des conflits.
Ces théories soutiennent que le juge ne peut pas, comme le veut la doctrine dominante,
simplement appliquer les lois dans le cadre d’un syllogisme abstrait, sans tenir compte de
la réalité générale de la société, dans laquelle ces lois sont interprétées. S’il fait ça, la
règle du précédent ne devient qu’une règle abstraite et le juge n’est rien de plus qu’un
automate, un robot au service de la classe dominante qui édicte les lois43. Pour cette
raison, la « sociological jurisprudence » reconnait au juge une marge de manœuvre dans
l’interprétation de la règle juridique, ainsi qu’un rôle de créateur du droit.

Puisque les finalités sociales constituent une notion toujours plus large que l’intention du
législateur44, la solution ne doit pas seulement être légale, mais elle doit aussi être juste.
En effet, le droit n’est qu’un élément sur lequel le juge doit se fonder. Par conséquent, on
pourrait considérer que la réintroduction de l’équité dans les décisions judiciaires est
également une des forces des théories critiques.

42
Françoise MICHAUT, Le rôle créateur du juge selon l’école de la « sociological juridsprudence » et le
mouvement réaliste américain. Le juge et la règle de droit, (1987) 2 Rev. int. dr. comp. 343.
43
Id., 345-347.
44
Id.
10

BIBLIOGRAPHIE

Loi

Code de procédure civile, R.L.R.Q., c. C-25.1

Jurisprudence (par date)

Butler c. La Reine, [1992] 1 R.C.S. 452

R. c. Lavallée, [1990] 1 R.C.S. 852

Brooks c. Canada Safeway Ltd., [1989] 1 R.C.S. 1219

Janzen et Govereau c. Platy enterprises Ltd., [1989] 1 R.C.S. 1252

R. c. Morgentaler, [1988] 1 R.C.S. 30

Bliss c. Procureur général du Canada, [1979] 1 R.C.S. 183

Doctrine (par ordre alphabétique)

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Droit international

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consulté le 24 avril 2016

Articles

RÉDACTION DE HUFFINGTON POST, « La Caroline du Nord et sa loi anti-transgenre se
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avril 2016, en ligne : <http://quebec.huffingtonpost.ca/2016/04/16/la-caroline-du-nord-se-
met-a-dos-de-plus-en-plus-de-personnalites_n_9708818.html?m=true>.