You are on page 1of 27

Cahiers d'outre-mer

La culture du café en Haïti : des plantations coloniales aux "jardins"


actuels
Des plantations coloniales aux «jardins» actuels
Paul Moral

Citer ce document / Cite this document :

Moral Paul. La culture du café en Haïti : des plantations coloniales aux "jardins" actuels. In: Cahiers d'outre-mer. N° 31 - 8e
année, Juillet-septembre 1955. pp. 233-256;

doi : https://doi.org/10.3406/caoum.1955.1968

https://www.persee.fr/doc/caoum_0373-5834_1955_num_8_31_1968

Fichier pdf généré le 22/04/2018


La culture du café en Haïti :

des plantations coloniales aux "jardins" actuels

exagérément
vallées
Marmelade,
preinte
gime
«techniques
demi
haïtienne,
ce
économie
mes
lable,
afin
hectares,
massifs
dans
tiques,
l'Ouest,
aussi
mais
tinues.
les
Plaisance.
plantations
lées
important
aucune
quelle
uns
en
deslegs
que
partie
«massifs,
Sur
Le
de
efforcé
de
les
mornes
les
foncier,
du
d'indépendance.
il
colonial
mesure
cœur
monde
nous
les
àses
étude
bien
du
dans
plus
importe
la
zones
se
montagnes
l'Est,
café
caféière
les
et
il
Dans
mieux
traits
passé.
agraires.
Nord;
carte
de
répartissent
essaierons

si
souligner
du
les
faut
régions
»développé;
le
fraîches,
un
le
rural
dans
reprendre
la
bananiers
»,dans
typique,
de
qui
domaine
Massif
l'érosion
les
meilleurs
cependant
statut
les
tant
(fig.
l'autre
orientées
modelé,
de
vie
On
établir
culture
entourent
«les
haïtien
plus
bien
du
L'économie
Saint-Domingue
le
soit
la
rurale
basses
à1),
ouvertes
Sans
de
social,
Massif
de
Montagnes
enquel
Sud
mais

retrouve
àet
caféier
originaux.
la
arrosées
convergente
yles
adapté,
peu
cantons
la
faire,
la
la
et
deux
de
est
sont
de
filiation
haïtienne
cesse,
»,
culture
Hotte;
Marmelade,
également
base
point
les
caféières,
précise;
localiser
il
beaucoup
l'habitat,
de
très
cacaoyers
les
àdans
à«actuelle
àplus
n'a
partout
transformé,
l'humidité
la
et
caféiers
les
bandes
grands
la
elle
Noires
plus
vigoureusement
quand
les
du
entre
au
Selle,
au
donné
les
fois
données
amples
c'est
des
lui
provinces
la
commande
qui
café.
composées
sol
belles
les
XVIIIe
la
Massifs
Limbé,
s'explique
sont
:plus
production
»se
traits,
est
et
cours
on
1789
plus
dans
et
pourquoi,
basaltique
occupent
principales
modes
lieu,
Le
atlantique.
la:de
localisent
au
redevable
installées
du
caféières
étudie
réduites
celles
siècle
importante
et
chaîne
tableau
du
la
dans
Pilate,
centrales
d'eau
cours
terrains
problème.
jusqu'à
l'économie
aujourd'hui.
de
d'exploitation,
marqué
toponymie,
Nord
en
actuelle
des
pourra
nous
environ
la
ou
leaussi
terrains
a:d'un
des
et
partie
associées
de
Le
dans
de
Al'une
vie
domaine,
environs
calcaire
se
calcaires,
déblayé
moins
présent,
produisent
l'ancienne
nous

l'intérieur
Borgne
par
quelques-
Matheux,
Au
situe
siècle
dans
paraître
agricole
du
et
les
120.000
s'étend
par
couvre
basal¬
lepréa¬
l'em¬
C'est
dans
som¬
café
con¬
aux
val¬
des
sur
ré¬
les
les
de
et
leàà
si
234 LES CAHIERS D'OUTRE-MER

Port -de-Pai

sImUi

Acwin
»

Fig. 1. — Les principales zones caféières de Haïti. (En grisé, les altitudes
supérieures à 400 mètres)

petits bassins; celles de Plaisance et de Pilate, où la Trois-Rivières et


ses affluents ont modelé les versants au vent des rnornes qui domi¬
nent le fond du bassin. Vers l'Ouest, la culture demeure assez vivante
autour de Port-de-Paix mais elle ne fournit plus qu'une production
très secondaire, quoique réputée, dans les montagnes de Jean Rabel
et le plateau de Bombardopolis.
Au Nord et au Sud de l'Artibonite, la zone caféière des Matheux
et des Montagnes Noires constitue le domaine du fameux « café de
Saint-Marc ». Elle n'a plus la même richesse qu'à l'époque coloniale.
Le café du Mirebalais se dirige aujourd'hui vers Port-au-Prince. A
vrai dire, la culture ne garde quelque importance que dans la région
frontière de Savanette où la contrebande a contribué, semble-t-il, à
l'entretenir. A la Petite-Rivière sont rassemblés les cafés des mornes
des Cahos qui au Nord-Est dominent l'Artibonite. C'est surtout à
l'extrémité occidentale de la chaîne des Matheux, là où elle est vigou¬
reusement attaquée par les rivières descendant vers le Nord que sont
récoltés les cafés qui gagnent le port de Saint-Marc.
LA CULTURE DU CAFÉ EN HAITI 235

La grande région de production du café haïtien n'est plus aujour¬


d'hui dans ces provinces centrales, les mieux exploitées à l'époque
coloniale. On la trouve dans la presqu'île du Sud qui a révélé une
vocation caféière exceptionnelle. Au développement remarquable des
altitudes moyennes, à l'aibondance des sols profonds et fertiles recou¬
vrant les terrains volcaniques de la Selle ou les calcaires de la Hotte,
et dans l'ensemble préservés de l'érosion, — le déboisement ayant été
moins intensif qu'ailleurs — , le Sud ajoute les avantages de son cli¬
mat. C'est dans cette zone que les précipitations offrent le rythme
saisonnier qui convient le mieux au caféier; en particulier, la séche¬
resse, qui s'amorce fin octobre, achève dans les meilleures conditions
le mûrissement des cerises, alors que dans les massifs du Nord les
pluies souvent abondantes leur sont à ce moment grandement préju¬
diciables. Sans doute les secteurs proches de la capitale ont-ils perdu
une partie de leurs plantations en raison de l'extension de la banlieue,
d,e la déforestation et du progrès des cultures légumières. Mais la cul¬
ture du café se maintient et prospère dans les cantons plus éloignés du
Sud-Est jusqu'au voisinage de la frontière, dans l'arrière-pays de Sal-
trou et de Grand-Gosier. Au Sud de Petit-Goave s'étend la plus grande
région caféière d'Haïti; sa production correspond à 25 % de la récol¬
te totale; les « plateaux » de Fond-des-Nègres, malgré leur altitude
modeste, constituent l'un des meilleurs terroirs haïtiens; les caféiers
souvent associés aux bananiers y sont à la base d'une vie rurale flo¬
rissante. La plaine des Caves, prolongée par celle de Cavaillùn, est en¬
tourée d'une ceinture caféière très fournie, surtout à l'Est. Autour
de Gamp-Perrin, les vallées morcellent les massifs du versant méri¬
dional de la Hotte et multiplient les terroirs propices au café. Dans
le district des Cayes, on récolte annuellement 3.500 tonnes de café. La
production du district de Jérémie est encore supérieure : 4.500 ton¬
nes. Dans l'important secteur de Beaumont les caféteries s'étendent
très haut sur les mornes et pénètrent au cœur des grands massifs de
la Hotte. On les retrouve presque aussi nombreux dans les petits mas¬
sifs isolés qui s'échelonnent de Jérémie à l'Anse d'Hainault, à l'extré¬
mité de la presqu'île.
Dans les différentes provinces d'Haïti, ces « plantations » procu¬
rent à une masse de petits exploitants la majeure partie des revenus
en argent, alors que la subsistance est principalement assurée par les
jardins à vivres. Dans quelle mesure sont-elles les héritières des café¬
teries de l'époque coloniale ? La question vaut d'être posée si l'on
songe qu'en 1789 la production du café était à 'peu près équivalente
à la production actuelle. On estime en effet que les exportations se
montaient à 30.000 tonnes en 1791, à 24.000 tonnes en 1840, à 36.000
tonnes en 1890 et à 26.000 tonnes en 1950. Mais au xvni® siècle le
236 LES CAHIERS D'OUTRE-MER

Fig. 2. — Plan d'une caféterie coloniale (reproduction d'une planche de Laborie,


ouvr. —
dins. cit.).
F -—Terres
A - Maison
des esclaves.
d'habitation
— G -et« bâtiments
Savanes ».d'exploitation.
— H - Plantations
— B, C,de Dcaféiers.
- Jar¬
— I - Bois debout.

café était produit dans de toutes autres conditions que de nos jours;
non différentes.
très seulement les conditions sociales,
♦♦* mais aussi les techniques étaient

Ce contraste n'a peut-être pas été suffisamment souligné. Les his¬


toriens accordent, semble-t-il, un intérêt excessif à la production su-
crière dans le bilan économique de Saint-Domingue vers 1789. Certes,
les sucres fournissaient alors, en valeur, plus de la moitié des exporta¬
tions, et les 793 sucreries — terrains et bâtiments — représentaient
un capital évalué à plus de 165.000.000 de livres, sur les 342.500.000 aux¬
quels on estimait l'ensemble des établissements de la colonie. Cepen¬
dant, le sucre n'a plus, dans les dernières années de l'ancien régime,
le rôle prééminent qui avait été le sien vers 1770. La spéculation
caféière s'est développée avec une telle rapidité depuis 1760, que
LA CULTURE DU CAFÉ EN HAITI 237

fvp"
D

E=3

.Ë=Ë?

<F=(
u

F=

ploitation
carré
àger.
le nègres
descafé.
Fig
logements).
—hachuré
D—3.(celle
(Reproduction
- H,
—Cuisine.
AKPlan
du
—de
- haut
Glacis
M
lad'—une
fig.
- est
EBasse-cour.
d'une
de
2).
-caféterie
représentée
Moulin.
séchage.
-—planche
A -coloniale
——Demeure
—comme
Q
de
F,I -Laborie.
G,
- Cloche
: Canal
Maison
N
découverte
du - maître
Installations
d'amenée
Ced'habitation
de l'habitation.
plan
— Best
poyr demontrer
-pour
Jardin.
l'eau
l'agrandissement
et laver
bâtiments

la— disposition
LetC- vanner
- Cases
d'ex¬
Ver¬
du

la plupart des observateurs clairvoyants parlent de « révolution ».


Le mot ne paraît pas trop fort, bien qu'on ne fasse encore que
soupçonner les effets de cette « espèce de frénésie » du café qui,
selon Moreau de Saint-Méry, s'empare du monde des planteurs après
1770. Vingt ans plus tard, le café entre pour près de 30 % dans
les exportations, et Barbé-Marbois dénombre 3.117 caféteries produi¬
sant 77.000.000 de livres pesant, cinq fois plus qu'en 1767.
Ce vigoureux essor contraste avec la quasi stagnation de l'entre¬
prise sucrière. Voilà sans doute le thème majeur de l'évolution éco¬
nomique à Saint-Domingue, dans les vingt dernières années de l'an¬
cien régime : la grande plantation sucrière a cessé de faire la loi; l'at¬
tention se détourne de la plaine où elle régnait; la révélation des pos-
238 LES CAHIERS D'OUTRE-MER

sibilités du domaine montagneux haïtien oriente la colonie vers une


formule nouvelle, apparemment prometteuse. L'avenir est dans les
« mornes » et, à la veille des événements qui vont la conduire à sa
perte, Saint-Domingue se trouve engagée à fond dans une expérience
résolument menée qui la situe, parmi les « Isles » de la mer caraïbe.
à l'extrême pointe du progrès économique.
ni sans
La «contestations.
révolution duLecafé
débat
» neentre
se fait
lespas,
tenants
on leduconçoit,
sucre et
sans
les heurts,
cham¬

pions du café serait des plus intéressants à suivre si nos documents


n'étaient malheureusement fragmentaires et peu nombreux sur ce su¬
jet. Hilliard d'Auberteuil, Dubuisson et François de Neufchâteau, par¬
mi d'autres, s'y sont distingués et nous aident à le situer (1).
« Funeste présent de l'Arabie », ou « présent inestimable que le
hasard a fait », le caféier occupe tous les esprits à Saint-Domingue,
vers 1770-1780. A vrai dire, son expansion quelque peu désordonnée
soulève de sérieux problèmes. La multiplication des caféières est en
partie responsable de la hausse du prix des esclaves : les 3/5 des nègres
introduits dans la colonie à partir de 1767, ont été dirigés, nous dit-on,
vers les mornes où, traités avec rudesse dans les « ateliers » de défri¬
chement, ils étaient décimés par « un climat ennemi ». On constate
également que la fièvre du défrichement a mis pas mal d'anarchie
dans le système des concessions; de-ci, de-là, se manifeste « un grand
embarras dans les nouveaux établissements » (2), et Moreau de Saint-
Méry, évoquant le canton de Plymouth (3), d'un attrait si puissant,
conclut avec un brin d'humour : « L'ardeur d'y posséder des terres
n'a pu être égalée que par la complaisance avec laquelle les arpen¬
teurs ont prodigué les certificats sur lesquels on a obtenu des conces¬
sions en si grand nombre, qu'on dit en plaisantant, mais avec beau¬
coup de vTaisemblance, que les arpenteurs de Jérémie sont déjà par-
delà l'Ile à Vache. Aussi, il y aura bien des vœux trompés et une
multitude d'individus n'auront obtenu qu'un procès » (4). Il est à sup¬
poser, d'autre part, que l'installation d'une modeste caféterie, rela¬
tivement peu onéreuse et rapidement rentable, avait de quoi tenter tous
ceux qui, autrefois, n'ambitionnaient que de devenir des fondés de
pouvoir dans les sucreries : les aléas croissants de la gérance et de
l'économat coïncident avec les progrès de la spéculation caféière. Celle-

Saint-Domingue...
Saint-Domingue;
bert
la
l'Imprimerie
l'Est
et
torique
Baradères
disette
(1)fils,
(2)
(3)
(4)leLes
Hilliard
Hilliard.
Moreau
massif
dejeune,
du
massifs
la de
au
partie
numéraire
ded'Auberteuil.
d'Auberteuil.
1780,
€'laude
en
Nord,
la
Saint-Méry.
Aconnus
réponse
Paris,
Hotte
française
164etLamort,
p.àCavaillon
aujourd'hui
etSaint-Domingue,
chez
— àConsidérations
Considérations
constituent
François
Description
celles
de Grange,
1788,
l'Isle
de
au178
encore
de
Saint-Domingue...
M.H.D.
Sud.
1776-77,
p.
l'arête
topo
Neufchâteau.
.....
et
sur
sous
graphique,
At.sur
2l'état
montagneuse
Paris,
I,vol.
leles
p.nom
—présent
moyens
105.
Mémoire
rue
Aphysique,
Id.,
dePhiladelphie,
Dauphine,
«Nouvelles
dePlymouth
de
d'y
la
enlacivile,
presqu'île,
remédier...
forme
coilonie
chez.
considérations
»1797,
politique
deCellot
prolongent
française
discours
t.entre
A II,Metz,
etet
p.
Corail
Joni-
vers
his¬
sur
813.
de
LA CULTURE DU CAFÉ EN HAITI 239

ci engendre une nouvelle catégorie de colons, laborieux, dynami¬


ques, « le teint frais et vermeil », inventifs comme tous les pionniers,
pressés de réussir et de prospérer après avoir parfois longtemps vé¬
gété : ce sont eux que les aristocrates de la plaine traitent avec mé¬
pris d' « Européens qui ne seront jamais qu'étrangers dans la colo¬
nie » (5).
Le débat a assurément un contexte social. Il convient toutefois de
ne pas en exagérer la portée. On ne peut, sur ce point, opposer sché-
matiquement les deux domaines du sucre et du café. Bon nombre de
propriétaires de la plaine, réalistes et entreprenants, ont établi des
caféières dans les « étages » de leurs habitations; et, surtout, la con¬
quête des mornes aboutit en général à la création de grandes exploi¬
tations. Très vite, l'aristocratie du café n'a rien à envier à celle du
sucre. Sur les mornes, les petits exploitants ne sont qu'une mino¬
rité. Les hommes libres de couleur, eux-mêmes, ne paraissent pas y
jouer un rôle notable. En fait, l'extension rapide des plantations de
caféiers ne change pas grand chose à la structure sociale de la colo¬
nie. Mais, du point de vue technique, elle crée un mode d'exploita¬
tion d'une incontestable originalité.
A vrai dire, la culture du café à Saint-Domingue n'a suscité que
de très sommaires descriptions. Après avoir rassemblé les quelques
brefs passages ou les discrètes allusions qui la concernent à travers
toute la littérature coloniale généralement connue, on n'est pas en me¬
sure de la définir . C'est pourquoi elle est d'ordinaire très sommaire¬
ment évoquée chez les auteurs modernes. Par bonheur, un ouvrage
apparemment très rare et qui ne semble pas avoir fait jusqu'ici
l'objet de commentaires attentifs, celui de P.-J. Laborie (6), apporte
sur ce point une documentation décisive. L'auteur est un planteur
venu sur le tard à l'exploitation caféière; après avoir fait carrière
dans la magistrature, il a fondé, dans les hauteurs du Borgne, une
habitations de 225 carreaux (7) qu'il a réussi à « amener à un haut de¬
gré de perfectionnement » (8) (fig. 2 et 3). Réfugié au Port-au-Prince à
l'époque où les Anglais occupaient la ville et voulant témoigner de
sa reconnaissance à l'égard de la protection étrangère, il composa
à l'intention spéciale des colons de la Jamaïque encore mal initiés à
la culture du café, une étude d'une extrême précision. Le bilan qu'il
dresse de son expérience personnelle devient une sorte de manuel du

taining
the
245
Chrétienne.
commentaire,
environ.
(5)
(6)
p.
(7)
(8)
year
british
Hilliard
P.-J.
(avec
Carreau
P.aJ.
Celte
1789.
view
government.
Laborie.
Port-au-Prince.
Laborie.
21 siunité
To
planches
:d'Auberteuil.
offidèle
c'est
which
thede
L.L.D.
The
leconstitution,
soit-il.
mesure
London.
hors-texte).
are
carré
coffee...,
Le
TheConsidérations....,
added
Sa
livre
de
est
Coffee
Printed
traduction
100
p.
encore
some
Consulté
est
government,
III.
pas
planter
d'un
by
hints
de T.
utilisée
às'avère
intérêt
3 t.of
laCadell
pieds
onlaws
I,couramment
Santo
bibliothèque
the
p.capital.
indispensable.
etand
186.
(present/
demi.
Domingo.
W.
state
Il Ilen
Davies,
des
mériterait
state
ofHaïti.
équivaut
With
Frères
that
of inthe
ancolony,
the
bien
de
à appendix
Island,
1l'Instruction
strand.
hectare
plusprevious
under
qu'un
1798,
con
1/3
240 LES CAHIERS D'OUTRE-MER

parfait planteur caféier, manuel directement rédigé en anglais pour


les besoins de la cause. Si l'appendice de l'ouvrage consacré à l'état
de la colonie avant 1789 n'offre rien de bien nouveau, par contre,
une série d'aperçus généraux sur le travail et la vie dans les planta¬
tions de Saint-Domingue
classique. C'est surtout à travers
enrichit
cet singulièrement
ouvrage que nous
la documentation
essaierons de
saisir les caractères essentiels de l'exploitation caféière à Saint-Do¬
mingue, à la fin du XVIIIe siècle. L'archéologie rurale vient d'ail¬
leurs appuyer de façon remarquable les écrits de Laborie.

** *

On ne s'étendra pas sur le chapitre des conditions naturelles,


telles qu'elles ont été définies par Laborie. C'est aux altitudes moyen¬
nes, sur les pentes modérées, exposées de préférence à l'Est et au
Sud dans les secteurs frais et humides, à l'Ouest et au Nord dans les
endroits secs et chauds, sur une terre profonde, assez compacte sans
être trop argileuse, que le caféier réussit le mieux. Bien qu'on ne
puisse préjuger de la qualité du sol par sa couleur, « celui qui est
quelque peu rougeâtre, possède plus souvent que les autres les prin¬
cipales qualités requises » (9). Mais l'aspect de la végétation naturel¬
le reste, en fin de compte, l'élément le plus sûr dans le choix du
terroir favorable.
La description minutieuse des étapes successives de l'établisse¬
ment de la plantation est d'un tout autre intérêt. Pour installer une
caféterie, il faut faire place nette. Le sol est d'abord entièrement dé¬
friché. On rejoint ici l'annotation du « Voyage d'un Suisse... » :
« Le propriétaire, après avoir fait abattre les cantons de forêt..., met
le feu aux arbres renversés, dont les cendres ajoutent à la fertilité de
la terre » (10). Même observation chez Nicholson : « Lorsque le terrain
a été jugé convenable, on abat les anbres qui le couvrent, on les brûle, et
lorsque la place a été bien nettoyée, on y trace la nouvelle planta¬
tion » (11). C'est-à-dire, d'abord, les routes et les allées. Celles-ci
requièrent le plus grand soin; il faut tenir compte de la déclivité du
sol, prévoir la circulation des eaux de ruissellement le long des bor¬
dures renforcées de haies de petit mil, d'herbe Guinée ou de bana¬
niers. La plantation des caféiers suit immédiatement l'ouverture des
chemins. Elle se fait avec une précision presque mathématique, au
moyen de cordeaux pourvus de « petits morceaux d'étoffe écarlate »
régulièrement espacés : « Deux homimes tiennent le cordeau bien ten-

avec(11)
l'imp.
374 (9)
(10)
p.,une
Laborie,
de
p.
Voyage
Nicholson.
la
table
31. Société
d'un
p.
d'observations
9.Essai
Suisse
Lythographique,
surdans
l'Histoire
météorologiques
différentes
1785,
Naturelle
colonies
416 p.,
faites
dep.d'Amérique,
Saint
279.
à Saint-Domingue.
Domingue.
pendant
Paris,
laA dernière
Neufchâtel.
Gobreau,guerre,
177G.
De
Site
XXXV minuscules P.
Moral.
Pl. Lacroix.
VIII quelques Clichés
caféière
Tome
d'arbres,
ldes
de
ruines
'habitation les
bouquets
Sous
générale
inculte.
et
Vue
2.
jardins
«
».
dénudé
premier
Au
glacis.
les
sur
citernes.
les
Lacroix:
31
n° rel'ceueauil ie
pluie
de
caféière
amène
d'Outre-Mer l'habitation
de
qui
Ruines le
Cahiers canal
1.
Les plan,
Les Cahiers d'Outre-Mer n° 31 Tome VIII Ijl, XXXVI

1. Ferme cafcicre typique (Dans la région de Camp-Perrin, au S. du massii


de la Hotte). — « Maquis caféier » autour de la maison et petit glacis de séchage.
Les murs de la maison («caille ») sont en « clissé », élevés sur une sole en
maçonnerie, enduits d'un mortier d'argile et de lait de chaux ; couverture d' « herbes »

2. Le « maquis caféier » haïtien (Région de Beaumont, au N. du massif de la


Hotte). — La maison s'élève au milieu d'un lopin récemment défriché. A l'entour,
les bouquets d'arbres qui servent de couvert aux caféiers Clichés P. Moral.
LA CULTURE DU CAFÉ EN HAITI 241

i3=L l-HUlllli-l

I—
-

!i
t
-'rrTTTTTi

conservées,
d'altitude
effectué
maître.
lin. Fig.—
— Fpar
4.(fig.
-B—sont
le
Cases
- C.F.
1Plan
Verger.
: situées
D).
àRobert,
des
nègres.
Le
—ruines
auC
plan
des
-sommet
Glacis
de
ci-dessus
Frères
l'habitation
de
ou
deala
plates-formes.
l'Instruction
étéchaîne
caféière
réalisédes
àChrétienne.
Dion
—partir
Matheux,
D — - du
Citernes.
Ces
relevé
—vers
A
ruines,
-—
sur
1.200
Demeure
Elefort
- terrain
mètres
Mou¬
bien
du

du en le faisant reposer sur le sol. Si l'alignement rencontre quelque


obstacle, une souche par exemple, le cordeau doit être placé carré¬
ment dessus, plutôt que d'être dévié. D'autres nègres transportent
des piquets de bois, de 18 pouces de long environ, et les enfoncent
là où ils trouvent les repaires d'étoffe, et toujours du même côté du
cordeau... Puis celui-ci est déplacé latéralement, selon l'écartement
prévu entre les rangées de caféiers, et qui est mesuré au centre et
aux deux extrémités. Et ainsi de suite... » (12).
Les distances entre les arbustes varient selon la nature et la pente
du terrain, les caractères du climat. Un carreau est susceptible de
contenir plus de 13.000 caféiers disposés en carrés de 3 pieds; il n'en
admet que 850 avec les carrés de 12 pieds. Entre ces limites, le carré
de 5 à 6 pieds est le plus communément employé; il donne de 3.500
à 4.000 arbres au carreau. Mais il y a encore bien d'autres combinai¬
sons : « Certains planteurs prévoient, entre les alignements du cor¬
deau, une distance un peu plus grande qu'entre les repaires d'étoffe;
ceci est destiné à faciliter la circulation des travailleurs dans la plan¬
tation ». (13). Il y a aussi la quinconce, prônée par Laborie, et dont
l'avantage est de rapprocher les rangées, c'est-à-dire d'économiser
le terrain, sans que les distances entre les arbres soient réduites.
C'est également pour tirer le parti maximum du terrain défriché
de la plantation que la plupart des colons intercalent certaines cul-
(12) Laborie, p. 111.
(13) 110.

LES CAHIERS D'OUTRE-MER 17


242 LES CAHIERS D'OUTRE-MER

tures vivrières — pois, maïs, manioc, malangas., patates, etc... —


dans les alignements de caféiers. Très souvent, « une rangée assez
fournie de maïs est plantée entre les arbres, flanquée de deux haies
de pois » (14). D'ailleurs, « toutes sortes de plantes potagères, de ra¬
cines, viennent admirablement parmi les caféiers, surtout quand la
terre est légère et friable et la température fraîche » (15).
Mais la plantation n'est pas l'opération essentielle. Tout le se¬
cret de la culture du café à Saint-Domingue réside dans la technique
de la taille. Ce n'est pas par hasard que Laborie lui consacre la des¬
cription la plus attentive, la discussion la plus savante. L'émondage
est couramment pratiqué dans les plantations de l'époque coloniale.
On lui attribue de nombreux avantages : il va de soi que la cueillette
en devient plus facile; l'arbre, nous dit-on, résiste mieux au vent;
il acquiert plus de vigueur « à la fois au-dessous et au-dessus du
sol » (16), et ses branches inférieures deviennent les plus fécondes:
enfin, il prend une forme régulière, harmonieuse, bien agréable au
regard dans la disposition géométrique de la plantation. N'est-ce pas
réaliser ainsi l'accord de l'utile et du beau ? Et quelle douce satisfac¬
tion, que de voir la main de l'homme, guidée par la raison, réfréner
les instincts trop généreux de la nature qui, elle-même, « accepte
avec joie de prêter son concours à nos efforts » (17). Notre planteur
se double assurément d'un philosophe : « Le redressement de tout ce
qui est défectueux, tel est l'objet de la culture, ainsi que la pratique
de l'émondage tend à le prouver » (18). Et puis, enfin, quel spectacle
magnifique que la résurrection de la caféterie, après sa dénudât-ion
passagère : « Une plantation de café complètement émondée ressem¬
ble à une forêt d'Europe en hiver. Les arbres sont dépouillés; quel¬
ques feuilles restées au bout des branches, paraissent déplorer la
mort de leurs compagnes. Le sol est jonché de cadavres desséchés.
Une profonde mélancolie envahit l'âme. La nature, momentanément
silencieuse, comme abattue, donne l'impression de méditer sa re¬
vanche. Mais, en réalité, mieux employée, sensible aux bons soins
qu'elle a reçus, et reconnaissante, elle rassemble ses forces pour res¬
tituer ses richesses, avec usure. Allez donc contempler la plantation
quelques jours plus tard. Tout est transformé. Délicieuse sensation.
La sève circule partout. Des millions de jeunes pousses recouvrent les
anciennes blessures, et tandis que la vue se réjouit de cette exubé¬
rance de verdure, l'esprit est exalté par l'orgueil du succès » (19).
Nous pouvons laisser de côté tout- ce qui, dans le style de Laborie,
sent un peu trop son époque, mais nous retiendrons que la taille était

(14)
(15)
(16)
(17)
(18)
(19) Laborie,
Laborie, pp.
p.p. 103.
29.
28.
126.
106.
142-143.
LA CULTURE DU CAFÉ EN HAITI 243

sévère et vigoureusement conduite dans les caféteries de Saint-Do¬


mingue vers 1789. Sans doute notre homme est-il un planteur mo¬
dèle. La technique de la taille est loin d'être uniforme et surtout elle
n'est pas également perfectionnée dans toutes les plantations. La
hauteur à laquelle l'arbre est arrêté dans sa croissance dépend des
conditions locales. L'optimum paraît être entre 5 et 6 pieds. Nichol¬
son a remarqué que lorsque l'arbre « est parvenu à cette hauteur on
l'étête et l'on coupe le sommet des branches qui tendent à s'élever
plus haut » (20). Dans certains cas, cependant, on peut descendre
jusqu'à 4 ou même 3 pieds. Dans les secteurs soumis à des vents vio¬
lents, l'arbre est quelquefois arrêté à 1 pied et demi au-dessous de la
hauteur normale, à laquelle il est ramené lorsqu'il a acquis une résis¬
tance suffisante; mais cette méthode favorise la poussée de surgeons im¬
productifs. Ducœurjoly note qu'on laisse souvent l'arbre produire
« son premier rapport avant de commencer à le tailler et que, d'ail¬
leurs, « chacun arrête les cafés à sa manière » (21). Enfin, les plan¬
teurs ne sont probablement pas nombreux qui, à l'exemple de La¬
borie, font éliminer tous les gourmands, voire tout « ce qui s'écarte
de la symétrie naturelle » (22). La « taille entière » nécessite beau¬
coup de travailleurs qualifiés — Laborie se vante d'en avoir possédé
une trentaine. Comme elle est souvent trop onéreuse on lui préfère,
dans bien des cas la « demi-taille », moins draconienne, qui semble
la plus répandue. Mais bien des colons négligent l'émondage et se
contentent de faire enlever les rameaux desséchés; ils laissent leurs
caféiers croître en désordre et dépérir, à moins qu'ils ne louent les
services d'émondeurs ambulants, dont la besogne donne rarement sa¬
tisfaction. Sans doute constate-t-on bien des défaillances dans l'entre¬
tien des plantations, tel que la grande culture l'exigerait. C'est pour¬
quoi l'on a conclu parfois, non sans quelque exagération : « L'art
de tailler le caféier est ici dans l'enfance » (23). Du moins cette affir¬
mation nous permet-elle de souligner toute l'importance que l'on at¬
tachait, à l'époque coloniale, aux techniques de la taille dans les
caféteries.
Ailleurs, Laborie nous entretient des modes de préparation de
la fève, si important lorsqu'on veut obtenir du café de qualité. Ils va¬
rient notablement d'une plantation à l'autre; en voici trois principaux.
Le séchage « en cerises » est le procédé le plus rudimentaire; dans
quelques petites plantations, on persiste à la faire à même le sol, « ce
qui est inadmissible » (24). Même lorsqu'il est pratiqué sur de bonnes
plates-formes, il reste aléatoire : les fruits soumis aux intempéries, ris-

1802,'24)
(20)
(22)
(23)
(21)
t. Laborie,
S.-J.
II,
Voyage
Nicholson.
p. Ducœurjoly.
9. d'un
p. Essai...,
135.
45.Suisse...,
Manuel
p. p.
32. 288.
de9 Habitants de Saint-Domingue... A Paris, chez Lenoir,
244 LES CAHIERS D OUTRE-MER

Fig 5. — Moulin à café de l'époque coloniale, encore en usage. — Dessiné


d'après une vue prise dans la région de Petit-Goave. Il est conforme à la description
de Nicholson, citée dans cette étude. La ferme qu'on aperçoit à l'arrière-plan évoque,
par son allure, une exploitation relativement importante.

quent de moisir ou de fermenter. Bien que cette méthode rustique


fournisse en général les fèves les meilleures, ell'e est inadaptée à la
grande exploitation. Dans la seconde manière, plus perfectionnée, et
probablement la plus courante, « les cerises sont, soit dépulpées puis
immergées dans l'eau jusqu'à putréfaction des restes de la pulpe, soit
uniquement gragées (25), soit encore trempées dans l'eau sans être
dépulpées au préalable; puis, de toute façon, mises à sécher sur les
glacis » (26). Il y a encore des inconvénients : perte de temps, danger
de fermentation et accumulation de déchets nauséabonds, la « bouse
de vache ». Ce n'est à tout prendre, qu'une caricature de la troisième
méthode, la meilleure, la méthode du séchage en parches (27) ainsi
qu'elle se pratique au Borgne. Celle-ci ne comporte pas moins de sept
opérations successives et met en œuvre un outillage compliqué. Le
café passe d'abord dans le « moulin à grager », manœuvré et alimenté
par une équipe de 11 nègres, qui dépulpe les cerises à la cadence de
33 barils à l'heure; travail pénible, effectué le soir, et que le maître
récompense d'un petit verre de rhum. Le lavage consiste ensuite à

(25) Laborie,
(26)
(27)
(28) « Parche
Grager p.
» ou
signifie
49.
48. parchemin
littéralement
: tégument
râper.léger
Le mot
qui recouvre
a ici le même
la fève,
senssous
queladépulper.
pulpe.
LA CULTURE DU CAFÉ EN HAITÎ 245

faire macérer le café pendant vingt-quatre heures, en le remuant cons¬


tamment, dans un grand bassin de décantation; les « écumes » qui
se réunissent à la surface, sont dirigées vers un réservoir contigu :
séchées et triées à part, elles donneront un café de qualité inférieure.
Le café est alors égoutté de nouveau pendant 24 heures, sur une pla¬
te-forme. Puis il est étalé sur les glacis, le matin, dès que la rosée
s'est évaporée; râtelé plusieurs fois par jour, il est rassemblé, pour
la nuit et quand la pluie menace, au milieu de la plate-forme, dans
le bassicot (29). Lorsque le séchage est achevé, le café « en parches »
passe au moulin proprement dit. Presque toutes les habitations en
possèdent un, quel que soit le mode de préparation de leur café. Ni¬
cholson nous l'a laborieusement décrit : « Cette espèce de moulin
n'est autre chose qu'un arbre perpendiculairement placé, que l'on
fait tourner sur lui-même par le moyen de l'eau ou de quelque animal;
cet arbre fait tourner avec lui deux meules posées verticalement dans
un orbite dont il occupe le centre; ces meules mises en mouvement
décrivent la circonférence de cet orbite qui est une espèce d'auge où
l'on verse le café » (30). Laborie remarque que c'est la même meule
qui, en France, sert à l'écrasage des pommes pour la fabrication du
cidre. De même, le vannage du café s'effectue dans un ventilateur , sem¬
blable à ceux qui sont utilisés en Europe pour le vannage du blé, et
que « des ouvriers ingénieux ont considérablement amélioré pour les be¬
soins particuliers de cette manufacture » (31). Une fois vanné, le café
est trié à la main sur de longues tables; la tâche dévolue à chaque
trieur est de 100 livres par jour; les fèves défectueuses et les brisu¬
res fournissent le café triage. Enfin, lorsque le café est complètement
préparé, quelques planteurs le font encore repasser au moulin, « pour
une dizaine de tours », afin qu'il prenne un aspect luisant, du meil¬
leur aloi.
Il resterait à connaître la proportion des établissements caféiers
utilisant des techniques aussi perfectionnées. Les planteurs capables
et désireux d'investir plus de 20.000 livres dans l'achat des divers
accessoires ne formaient peut-être qu'une minorité. A Saint-Domin-
gue, le matériel est loin d'être « standardisé »; d'après Hilliard d'Au-
berteuil, il y a presque "autant de types de moulins à déceriser que
de caféteries. De son côté, Ducœurjoly présente un tableau assez mo¬
deste de l'équipement caféier; il fait largement place aux procédés
archaïques, que l'emploi de la main d'œuvre servile permet de con¬
server sans trop de gêne : 15 nègres peuvent piler au mortier 2.000
livres de café par jour.
Quoiqu'il en soit, comme il s'agit presque toujours de grandes

recouvert
(-29)
(30) Laborie.
>311 Le avec
Nicholson.
« bassicot
des
p. Essai...,
58.
îeuilles
» est une
p.de 34.
bananier
petite construction
ou des toiles.
circulaire en maçonnerie. Le calé y est
246 LES CAHIERS DOUTRE-MER

plantations, les divers bâtiments du siège d'exploitation forment un


ensemble imposant. A l'époque coloniale, la manufacture caféière
devait, le plus souvent, avoir très grande allure, avec ses hangars
abritant les machines, ses plates-formes, ses bassins, ses entrepôts,
sans compter la maison d'habitation, les cases à nègres et toutes les
dépendances. Disposée en carré autour de la demeure du maître ou
étagée en terrasses que dominait la grande case, selon la topographie
du lieu, elle couvrait une respectaJble superficie. Son aménagement
était souvent conditionné par l'approvisionnement en eau, d'une im¬
portance particulière. « Si l'eau est rare à l'endroit où l'habitation est
établie, s'il n'y a pas d'eau courante, le remède consiste à utiliser un
abreuvoir ou une citerne, disposés de telle sorte qu'ils recueillent la
pluie qui tombe sur les plates-formes de séchage. Dans ces conditions, il
est évident que le moulin à grager et ses annexes doivent se trouver
sous la réserve d'eau, c'est-à-dire en contre-bas des plates-formes, ce
qui rend la manipulation du café plus malaisée » (32).
Cet agencement, on peut le retrouver dans la plupart des ruines
qui subsistent, en nombre, dans la chaîne des Matheux, de ces café-
tèries coloniales éparses sur les plateaux amples et fertiles étagés vers
1.100-1.200 mètres d'altitude dans le haut de la montagne. Ces masu¬
res — c'est ainsi que les nomme le langage populaire — ont été jus¬
qu'à présent préservées de la destruction totale, autant par la crainte
superstitieuse qui les entoure que par l'inutilité de leurs matériaux.
Complètement isolées de la plaine qu'on découvre comme à leur pied,
à l'issue d'une ascension de plusieurs heures à dos de mulet, elles se
dressent, aberrantes, au milieu de solitudes dénudées, où, de loin en
loin, des bouquets d'arbres abritent quelques caille-paille rudimen-
taires (33) et de petits taillis de caféiers. Beaucoup de ces « masures »
des Matheux restent à découvrir, à identifier, à explorer. A mesure
qu'elles seront, ainsi que d'autres, mieux connues, le contraste se pré¬
cisera entre l'économie caféière du XVIII6 siècle et l'économie actuelle
(planche XXXV; fig. 4 et 5).
***

Telle était, assez surprenante pour les Modernes, l'ancienne cul¬


ture coloniale du café en Haïti. Aujourd'hui, les « jardins » caféiers,
ont d'autres traits. Ils s'intègrent dans ce qu'on a appelé le « faciès
haïtien » de la vie rurale. L'expression, qui évoque le système com¬
plexe et anarchique en apparence des cultures mêlées d'Haïti, s'appli¬
querait avant tout à la culture du café. Il faut chercher les petites café-
teries haïtiennes dans les secteurs les plus boisés de chaque province.
Elles sont installées sur les replats où la terre s'est bien conservée, les

verte(33)
(32)enLaborie,
Caille-paille
chaume.p. 74.: nom générique donné le plus souvent à la maison paysanne cou
LA CULTURE DU CAFÉ EN HAITI 247

platons (34), les fraîches coulines (35) où elles disparaissent sous le cou¬
vert végétal le plus dense. Confinés dans l'ombre des grands arbres
— manguiers, avocatiers, sucrins ou autres — , les caféiers forment un
sous-bois d'une extraordinaire densité; ils poussent presque pied con¬
tre pied, envoyant les branches dans toutes les directions. Des plantes
parasites, des liserons aux fleurs mauves ou roses, croissent et courent
dans ce fouillis d'un vert sombre et luisant. Le sol, jonché de feuilles
mortes se recouvre d'une épaisse couche d'humus et de moisi. Les
arbustes eux-mêmes, vigoureux, rustiques, atteignent trois à quatre
mètres de hauteur et plus. Ils croissent à peu près en liberté. C'est
bien là le maquis caféier caractéristique des zones les plus élevées et
des plantations les plus éloignées. La caféière la plus proche de la mai¬
son offre un aspect plus humanisé sinon moins anarchique; on voit
les ricins et les bananiers s'intercaler entre les rangs des caféiers sur
lesquels s'accrochent les longues tiges du giraumon; quelques pieds de
patates ou quelques touffes de pois parviennent encore à s'infiltrer
dans les espaces restés libres de ce fourré cultivé. Certes, dans les bas¬
ses, lorsque le couvert naturel s'éclaircit et que l'association du bana¬
nier et caféier est de règle, la plantation s'aère; les arbustes s'espa¬
cent; ils tendent même à s'aligner. Mais dans l'ensemble le désordre
et le resserrement des arbustes caractérisent la caféière haïtienne mo¬
derne.
Les « plantations » — le terme fait ici illusion — se régénèrent
d'elles-mêmes : les cerises tombées au moment de la récolte ou trans¬
portées par les rats, friands de la pulpe, donnent de nouvelles pousses;
aussi, de jeunes caféiers en plein rapport voisinent-ils avec de vénéra¬
bles reliques au tronc moussu. La taille est pratiquement inconnue.
Depuis longtemps les pouvoirs publics essaient, sans grand succès,
d'introduire la pratique de l'émondage dans les secteurs de produc¬
tion; ils se sont toujours heurtés à l'indifférence, voire à l'opposition
rétive des paysans. L'entretien des caféières se réduit, en général, à un
sarclage sommaire, à un nettoyage approximatif, une fois l'an, à la
veille de la récolte. Les cerises, cueillies plus ou moins mûres, sont
mises à sécher sur le minuscule glacis familial, sinon à même le sol.
Elles sont ensuite décortiquées, « pilées » à la main, dans des mor¬
tiers ou des canots en bois. Après le vannage dans les paniers plats de
latanier, le « café pilé », « café naturel » ou « café habitant » est ven¬
du par petits lots aux spéculateurs (36) des bourgs. La denrée ainsi
obtenue constitue encore les 9/10 de la production totale du pays.
Les techniques archaïques sont à la mesure de la petite exploita-

maisons
«entre
marrons
(34)deux
(35)
(38) Platon
Couline
« d'exportation.
Spéculateur
», ravines.
qui: : plateau
achètent
petit» vallon
: exigu,
terme
les assez
produits
fréquemment
général
encaissé.
des
pourpaysans
allongé,
désignerpour
qui
tousselesles
développe
revendre
intermédiaires,
auaux
flanc
usines
patentés
des mornes,
ou aux
ou
248 LES CAHIERS D'OUTRE-MER

tion haïtienne. Une caféière de plus de dix hectares (il y on a peu) est
considérée comme une propriété exceptionnellement importante; elle
définit le bacha (37), le notable du « quartier » (38). Une très belle
plantation ne dépasse pas cinq hectares, et la plupart des caféières
n'atteignent même pas un carreau; le plus souvent elles ne couvrent
que quelques centaines de mètres carrés, à proximité immédiate de
la maison, là où les arbustes peuvent « respirer l'odeur des repas »
(planche XXXVI). **3k

Du système de culture pratiqué il y a cent cinquante ans à celui


qui caractérise aujourd'hui Haïti, on est évidemment frappé, d'abord,
par le contraste entre la vaste concession du passé et le petit « jar¬
din », mi-caféier, mi-vivrier. de notre époque; entre la grande manu¬
facture et la caille prolongée par son glacis de séchage; entre l'accu¬
mulation de la main d'œuvre servile et l'exploitation strictement fa¬
miliale. Mais tout cela n'a rien qui puisse surprendre.
C'est dans le mode de culture même qu'il faut chercher la diffé¬
rence essentielle entre la plantation coloniale au XVIIIe siècle et les
« jardins » du XXe. A Saint-Domingue, au XVIIIe siècle, le café se
plantait, on l'a vu, à découvert, sur un terrain au préalable parfaite¬
ment nettoyé, dénudé, égalisé au besoin; rien ne s'opposait à l'ordon¬
nance rigoureuse de la plantation et Laborie pouvait en appeler à
l'expérience des jardiniers d'Europe pour commenter le système de la
quinconce. Aujourd'hui, et aussi bien dans les té cho que dans les
té fret (39), le caféier ne peut croître qu'à l'ombre. Plus l'ombrage
est fourni, et plus l'arbuste est v'ivace. Les caféiers isolés, en marge
du couvert naturel, jaunissent et se rabougrissent; la « petite vérole »
— une maladie cryptogamique assez commune — se concentre sur eux,
laissant à peu près indemnes leurs voisins bien abrités. Les expérien¬
ces de plantations faites sous des couverts insuffisants, bien que dits
« améliorés », ont toutes échoué. Et pourtant, que l'on consulte à nou¬
veau Laborie : dans les caféières des hauteurs, la proximité du bois-
debout est souvent pernicieuse, ou celle d'un sommet voisin, projetant
so>n ombre sur la plantation; dans le premier cas, il n'y a rien de
mieux à faire que de détruire le canton forestier « intempestif » : « J'en
ai observé un exemple dans un vallon profond où les arbustes étaient
exposés au Sud et où, par ce remède, on a obtenu le résultat souhai¬
té » (40). Les bois-debout ne peuvent être conservés à l'entour de la

de
« gros
la ces
contrée
(37)
(39)
(38)deux
(40) nèg
La
Laborie,
«Bacha»
«Quartier»
dehors
de
distinction
expressions
dimensions
p.: ».123.
aristocrate
: leentre
—terme
est
restreintes.
les
fondamentale
de« tè
colonial,
la cho»
campagne.
toujours
etdans
les On
lacourant,
« tèvie
ditfrèt
rurale
aussi
»désigne,
— haïtienne.
«don»,
on devine
d'une
«gros
manière
aisément
habitant»,
générale,
le sens
ou
LA CULTURE DU CAFÉ EN HAITI 249

plantation que lorsque l'on a à redouter, de façon spéciale, les rava¬


ges du vent : c'est le cas des caféteries du sommet de la Tortue.
fouettées par les « nords ». Enfin, il faut que la plantation occupe les
pentes les plus basses — à moins de 100 mètres d'altitude parfois,
comme en bordure de la plaine du Gap — pour qu'il s'avère néces¬
saire
de bananiers.
de protéger les caféiers de la chaleur excessive par des rangées

Le passage de la culture à découvert à la culture sous aibri naturel


pose un certain nombre de problèmes. Selon tonte évidence, le mode
de culture colonial se trouvait conditionné par l'émondage sévère et
les soins attentifs donnés à la plantation : sarclage, désherbage, élimi¬
nation des arbustes souffreteux, épandage des résidus de la manufac¬
ture. Abandonné à lui-même, le caféier dépérissait, donnait des ce¬
rises plus ou moins avortées, les crocros. Il faut ajouter que les ca-
féières étaient installées dans les terroirs les plus féconds et qu'une
pépinière assurait le rajeunissement de la plantation. Seule, la gran¬
de exploitation disposant d'une main-d'œuvre nombreuse et éminem¬
ment économique pouvait satisfaire à toutes ces exigences techni¬
ques. L'Indépendance, la ruine du système colonial, eurent naturelle¬
ment comime conséquence l'abandon partiel des techniques et du
mode de culture antérieurs. Les cultivateurs, libérés en principe, mais
menacés en fait du travail quasi forcé sur un certain nombre de gran¬
des habitations conservées ou reconstituées, s'éparpillèrent dans les
mornes, s'installant de préférence au milieu des bois-debout où ils
trouvaient à la fois les fruits des arbres nourriciers et les cachettes les
plus sûres. Il est à supposer que cette double loi, impérieuse, de la
subsistance et de la sécurité, fit entrer le caféier sous le couvert na¬
turel, où il prospéra et où il est demeuré.
Sur cette migration des caféières et sur la transformation du sys¬
tème de culture du café, on pourra longtemps encore épiloguer. Du¬
rant les premières années, ou même les premières décennies de l'Indé¬
pendance, la grande exploitation caféière de type semi-colonial parvint
à subsister, semble-t-il, sous la férule des puissants du jour. A vrai
dire, sur ce point, les témoignages sont rares. Nous n'avons que quel¬
ques bribes de descriptions, telles que celles qu'on trouve sous la plu¬
me du jamaïcain Richard Hill, vers 1830 (41). Parcourant le chemin
de la Coupe à Bellevue, dans les hauteurs du Port-au-Prince, il obser¬
ve, sur l'habitation du secrétaire d'Etat Imbert, « de jeunes caféiers,
entretenus et taillés avec un soin admirable » (42); un peu plus loin,
à Maturé, dans une caféterie appartenant au Président Boyer, « on

ettraduit
tiques
1831,
(42)
(41) sur
adressées
Richard
de l'abolition
l'anglais.
Hill.
11:11.
à sonParis,
de
Extraits...,
Extraits
ami
l'esclavage
en
Hachette,
Angleterre,
desp. lettres
89.
et 1835,
ses résultats
in
d'un
907Z. p.,
Macaulay,
voyageur
p.4 39Saint-Domingue
sq.àHaïti,
Haïti,ou pendant
renseignements
et à lalesGuadeloupe.
années
authen¬
1830
250 LES CAHIERS D OUTRE-MER

débarrassait le flanc de la montagne du bois inutile, et les arbres,


nouvellement taillés, ne pouvaient tarder à égaler ceux de l'ancienne
plantation » (43); plus haut encore, à Kenscoff, « on avait éclairci et
émondé les caféiers; ceux qui étaient morts ou devenus presque sté¬
riles avaient été remplacés par de jeunes plants » (44); là, des cultu¬
res lègumières s'intercalaient dans les belles plantations dont la pro
priétaire n'était autre que la belle-fille de l'ancien colon. Mais le
même auteur signale aussi, au cours de ses voyages dans le Nord du
pays, de « nouvelles plantations de caféiers entremêlés de vergers »
(45); il note, vers Ennery — l'ancien fief de Toussaint, lui-même grand
planteur caféier — que « les habitants tirent également parti des
caféiers sauvages qui poussent en assez grand nombre dans les bois,
et dont ils récoltent les graines » (46). Enfin, l'anglais James Franklin,
à la même époque, décrit la caféière haïtienne typique, dans les mor¬
nes de Léogane : « Ce qui, dans ce pays, porte le nom de plantation
de café n'est rien d'autre qu'une vaste étendue de terrain en friches
dans lequel les caféiers croissent spontanément... Il faut être assez
habitué à voyager en Haïti pour reconnaître une plantation de café
en bordure du chemin » (47). La disparition progressive des grands
domaines, la généralisation de l'exploitation familiale finirent par
avoir raison des dernières séquelles de la culture de style colonial.
Il' est probable qu'au milieu du XIXe siècle, après les terribles re¬
mous économiques et sociaux des années 40, la transformation était
achevée.
N'y aurait-il pas eu dans l'ancienne économie coloniale de Saint-
Domingue des exemples isolés de techniques moins perfectionnées dont
auraient pu s'inspirer les exploitations modernes ? Il serait présomp¬
tueux de répondre par la négative. On connaît trop mal encore, notam¬
ment, le vrai visage des régions du Sud, où les petits établissements
abondaient, ceux, par exemple, que Moreau de Saint-Méry, décri¬
vant la paroisse de Dalmarie, hésite à qualifier d'habitations, et « qui
n'ont que 6 ou même 4 nègres et où l'on fait aussi du coton et des
vivres » (48). Il n'est pas sur du tout que la culture sous abri n'ait
pas été pratiquée, à Saint-Domingue, en même temps que la prépa¬
ration la plus fruste du café et le séchage à même le sol. Encore une
fois, à mesure qu'on avance dans la connaissance de l'économie co¬
loniale, on découvre un tableau infiniment plus nuancé et divers
qu'il1 n'y paraît tout d'abord. Il devait y avoir aussi, à la fin du

p. 352.
(43) Moreau
(44)
(45)
(46)
(47)
(48) Richard
James
RichardFranklin.
de
Hill,
Hill,
Hill,
Saint-Méry.
p.p.p. 131.
90.
94.
The
130. present
Description...,
state of t.Hayti
Il, p. (Santo
774. Domingo), Ixmdon, 1828, 411 p.
LA CULTURE DU CAFÉ EN HAITI 251

XVIIIe siècle, beaucoup de caféiers poussant à l'état sauvage dans les


bois -debout et qu'on négligeait.
** *

La question comporte d'autres prolongements, On hésite à faire


des comparaisons entre le café tel qu'il devait sortir de la manufactu¬
re coloniale, par caravanes de mulets portant les sacs de 100 livres
estampillés à la marque du propriétaire, et l'actuel « café habitant »,
négocié par marmites , bidons ou fer blanc de '5 livres. Le meilleur
café au XVIIIe siècle est, selon Laborie, donné par des fèves parfaite¬
ment sèches, assez grosses, d'un vert léger, un peu sombre, un
« vert naissant », ayant une odeur prononcée et brillante, d'un
aspect, en somme, très engageant. Si les grains répondent à cette défi¬
nition, le produit se paie un sou de plus à la livre, sans doute parce
qu' « il est mieux à même de supporter les risques d'altération pendant
la traversée » (49). Mais le meilleur café reste celui qui provient des
arbres les plus âgés et qui a été séché en cerises. Les planteurs les
mieux établis et les plus évolués s'en procurent toujours pour leur
délectation personnelle. On peut donc se demander si la grande cul¬
ture ne sacrifie pas déjà la qualité au rendement; l'essentiel pour le
planteur n'est-il pas d'obtenir le produit le plus marchand en éco¬
nomisant et son temps et sa peine (50) ? Déjà, le café de Saint-Domin¬
gue au XVIII6 siècle était réputé « inférieur en bonté » à celui de
la Martinique. Il conservait, nous dit-on, « un reste de goût d'her¬
be » (51). Par contre, dès la deuxième moitié du XIXe siècle, le café
haïtien, aux fèves jaunâtres, irrégulières, racornies, mêlées d'impu¬
retés, d'un aspect plutôt rebutant, est connu pour être « aussi bon
que mal préparé »; mais il est « un des meilleurs cafés des Antilles
si l'on soigne sa préparation » (52). Il est à noter, enfin, que le café
à grain rond et petit, provenant des secteurs les plus secs et qui, sous
le nom de caracoli, continue à bénéficier aujourd'hui encore d'un
préjugé favorable, rappelle directement celui qui, à l'époque colonia¬
le, était spécialement prisé à cause de sa ressemblance avec le moka
auquel il était frauduleusement mélangé.
D'ailleurs, le domaine caféier actuel ne coïncide pas tout à fait
avec œlui du XVIIP siècle. Le déplacement des aires de production
s'est sans doute effectué tout à fait localement, de l'ancienne plan¬
tation au bois-debout qui la jouxtait, et qui couvrait bien souvent la
moitié de l'habitation, au-delà de la « savane » et des « jardins à
nègres ». Toutefois, les parts respectives des grands ensembles ré-

ques...
(49) Paris,
(50)
(51)
(52) Laborie,
Le commerce
J.-iB. Roussel.
Librairie
p. 47.
44. de
Dictionnaire
Internationale,
l'Amérique analytique
par1859,
Marseille.
p. et
382.raisonné
A Avignon,
des articles
1764, t. I,indigènes
p. 258. et exoti¬
252 LES CAHIERS D'OUTRE-MER

gionaux ont été considérablement modifiées. En 1789, 45 % des ca¬


féiers étaient dans le Nord, 37 % dans l'Ouest et 18 % dans le Sud.
Vers 1820-1825, la répartition est déjà toute autre : 20, 45 et 35 % dans
le même ordre. Quarante ans plus tard, l'évolution est à peu près
achevée : 13, 33 et 54 %.
Le déclin du Nord a des causes multiples, qu'on discerne assez
mal : ampleur exceptionnelle des destructions, surtout dans les ca-
féières des basses , prolongeant les habitations sucrières; persistance,
sous le règne de Christophe, d'un régime politique et social favori¬
sant la grande exploitation sucrière de plaine; coupes massives de
bois d'œuvre fournissant pour un temps des ressources d'appoint.
Inversement, les progrès du Sud sont remarquables. Le tonnage de
production a presque triplé dans les 60 premières années de l'Indé¬
pendance. Gela tient probablement à la gravité moindre des troubles
révolutionnaires, au développement relativement rapide de la petite
propriété, et surtout à la révélation d'une incomparable vocation ca-
féière — sols, climat, végétation — dans un domaine encore près
que vierge en de nombreux endroits. Quant à la région dite de l'Ouest
elle a perdu toute son ancienne prospérité, en particulier dans la
chaîne des Matheux. Les raisons de cette ruine sont encore plus mal
connues qu'ailleurs On peut certes évoquer la longue lutte fratri¬
cide entre la République de Pétion et l'Etat de Christophe, qui fit
de la montagne un rude « no man's land »; de plus, l'exploitation
forestière fut particulièrement fiévreuse et anarchique. Mais peut-être
l'importance exceptionnelle des établissements coloniaux — les rui¬
nes en font foi — a-t-elie été à la base même du discrédit de la con¬
trée, au lendemain de l'Indépendance ? A la fin de la période colo¬
niale, les Matheux, attaqués à la fois par le Nord et le Sud, devaient
être déjà très déboisés : « Les montagnes qui bornent ces plaines
(plaines du Montrouis, des Gonaïves, et du Port-au-Prince) sont pres-
qu'entièrement nues et stériles; celles qui peuvent être cultivées en
café seront bientôt dépouillées » (53). Ils n'offraient plus dès lors an
très grand intérêt pour la nouvelle exploitation caféière, même si,
pendant quelque temps, la grande culture y persista, dans les sec¬
teurs du Fond-Baptiste et des Orangers, grâce à quelques familles
d'immigrants noirs américains.
Quoique peut-être un peu particulier, le cas des Matheux nous
permet, semble-t-il, de poser, grâce à son archéologie rurale extrê¬
mement riche les graves problèmes du déboisement et de l'appau¬
vrissement des sols. Déjà, vers 1789, une réelle inquiétude se mani¬
feste. « D'immenses forêts ont tracé dans les airs le souvenir de leur

essentiel.
les (53) Dutrône
habitants
Suiviet de
sur
Laplusieurs-
Couture.
l'état actuel
mémoires
Précis
de Saint-Domingue.
sursurla lecanne
sucre,etsur
Paris,
surle les
vin
1790,moyens
de382canne,
p., d'en
p. sur
343.
extraire
l'Indigo,le sur
sel
LA CULTURE DU CAFÉ EN HAITI 253

existence », écrit Descourtils (54); Barré de Saint-Venant constate,


pour sa part que, « parmi les terres des montagnes... une partie a
été dégradée, épuisée par la culture du caféier » (55); et Moreau de
Saint-Mérv d'ajouter : « Des forêts entières furent abattues pour cé¬
der leur place à l'arbuste qui semble s'être approprié toutes les mon¬
tagnes dp la colonie » (56). Il est donc à peu près certain que la pros¬
périté caféière de l'époque coloniale se solda en définitive par un sé¬
rieux handicap pour l'agriculture moderne d'Haïti. Or, les déboise¬
ments des planteurs de café furent suivis après 1804, des coupes ac¬
célérées de bois d'œuvre, commandées par la nécessité de trouver,
coûte que coûte, des ressources exportables; elles prirent rapidement
une allure de dévastation dans tous les secteurs montagneux que l'en¬
treprise caféière de la fin du siècle précédent avait déjà largement
entamés. Et l'on est mis ainsi sur la voie d'un paradoxe : que l'éton¬
nante avance prise par Saint-Domingue au XVIIIe siècle dans l'exploi¬
tation caféière fut loin d'être avantageuse pour Haïti, en raison même
des transformations radicales du mode de production du café depuis
la fin de l'époque coloniale; et que la culture de type haïtien est une
création originale, quasiment sans rapport avec sa devancière. La
vocation naturelle du pays et les circonstances historiques, après 1804,
ont suscité une nouvelle politique caféière qui n'a pas pris ses mo¬
dèles dans la plantation coloniale dont les techniques n'étaient plus

utilisables. *♦♦

Tout cela aboutit, en somme, à une véritable rupture entre Saint-


Domingue et Haïti. Au lendemain de l'Indépendance, la culture du
café a été un recommencement bien plus qu'un prolongement. Et
pourtant, il est couramment admis que, si Haïti procède en partie
de Saint-Domingue, c'est d'abord par l'économie caféière. De fait,
le café est toujours resté la pièce maîtresse de l'économie et le fon¬
dement de l'activité nationale haïtienne. Sa production ne s'est pas
effondrée comme celle du sucre, mais en raison, justement, du chan¬
gement du mode de culture; dès 1820, les tonnages de la produc¬
tion coloniale sont de nouveau presque atteints. Depuis, et en dépit
de fluctuations annuelles fort accentuées — mais qui dira la part de
fraude et de gabegie qu'elles comportent ? — on observe une excep¬
tionnelle permanence de la récolte du café. La production actuelle
peut être évaluée à 35.000 tonnes, soit 25.000 pour les exportations
et 10.000 pour la consommation intérieure : c'est approximativement

t. II,(56)
ment (54)p.deBarré
(55) Descourtilz.
Moreau
49.celle de
dedeSaint-Venant.
Saint-Domingue.
Saint-Méry.
Voyages d'un
Des
Description...,
naturaliste
Acolonies
Paris, chez
modernes
t.et II,ses
Brocliot
p.observations...
658
souspère,
la zone
an X,
Paris,
torride,
p. 174.
Dufart
et particulière
père, 1800,
254 LES CAHIERS D'OUTRE-MER

le chiffre de 1789. Haïti doit probablement à son café la sauvegarde


de l'Indépendance, au milieu des pires épreuves. Ce fut vrai de 1804
à 1820, lorsque les Haïtiens pouvaient craindre un retour offensif des
anciens colons; ce fut vrai encore dans les années 1930; le mot d'or¬
dre n'était-il pas alors : « Sauvons notre café. Sauvons notre pays ».
Mais s'il s'agit toujours de café, il v a loin des plantations de 1789
aux « jardins » modernes d'Haïti.
** *

Il n'aura fallu que l'aubaine d'une découverte de bibliothèque


pour apercevoir sous un jour nouveau les rapports entre l'économie
coloniale de 'Saint-Dominique et l'économie actuelle d'Haïti. Mais
l'ouvrage de Laborie, qui a été en partie le mobile de cette étude, in¬
vite encore à d'autres réflexions. On aimerait savoir, par exemple,
comment s'est constituée la grande exploitation caféière de Saint-Do¬
mingue, comment elle a mis au point ses techniques et ses méthodes,
d'où elle a pu recevoir les directives, si elle n'a pas elle-même innové.
Le planteur de Saint-Domingue aurait-il appliqué au caféier cette
idée sans doute préconçue, et qu'Hilliard d'Auberteuil exprime caté¬
goriquement : « Dans les pays chauds, rien ne croît au pied des ar¬
bres » ? (57) ...Faudrait-il, à propos du café, penser à un véritable
mimétisme à l'égard des plantations de plaine ? Trouverait-on, à l'ori¬
gine l'a priori d'une utilisation rationnelle et harmonieuse du sol ?
...Laborie évoque, avec une pointe de condescendance, les « petites
récoltes » des Arabes du Yemen et leurs techniques frustes. (A une
époque où la production de l'Arabie n'est que le cinquième de celle
de Saint-Domingue). Il fait également allusion au retard de la Mar¬
tinique, où, pour le séchage des cerises, « les planteurs possèdent des
bâtiments formant comme des tiroirs. Ces tiroirs, sortis le matin et
rentrés le soir, ne peuvent convenir qu'à des établissements de fai¬
ble envergure et sont très malcommodes quand il s'agit de faire sécher
quelque 10.000 ou 20.000 livres de café en même temps. Au surplus
aucune construction en bois ne peut égaler la plate-forme cimentée »
(58).
Par ailleurs, la pédagogie combien consciencieuse de Laborie
s'adresse à des colons non avertis, en l'occurrence ceux de la Jamaï¬
que : « J'ai appris que la culture du caféier, qui avait atteint, il y a
quelques années, une extension et un perfectionnement considérables
dans le quartier dont je suis originaire, n'a pas encore — pour des
raisons que j'ignore — suscité beaucoup d'intérêt à la Jamaïque « (59).
Saint-Domingue aurait-elle créé la grande culture caféière ? C'est plus
que probable.

(57)
(58)
(59) ILaborie,
Hilliard p.
Laborie, d'Auberteuil.
p. 86.
111. Considérations..., p. 112.
LA CULTURE DU CAFÉ EN HAITI 255

On ne sait malheureusement pas grand chose sur la diffusion


de ce mode d'exploitation ultérieurement à 1789. Un grand nombre
de colons dominguois se réfugièrent dans 1' « Oriente » cubain où ils
transportèrent leur industrie. Voilà un thème de recherches particu¬
lièrement prometteur. En ce qui concerne les Antilles anglaises, le
livre de John Lowndes, planteur de la Dominique, ne donne que de
vagues indications (60). Ce n'est, du reste, qu'un « digest » de l'ou¬
vrage de Laborie. Mais Lowndes a essayé l'a méthode avec succès,
semble-t-il.
On pourrait peut-être rechercher des filiations à Java à partir de
1830 où est appliqué le travail forcé et, dans un champ beaucoup plus
vaste, au Brésil. La grande exploitation caféière de Saint-Domingue
ne réalise-t-elle pas, longtemps avant la lettre, le type de culture qu'on
peut appeler « brésilien » depuis la fin du XIXe siècle ? Les ressem¬
blances entre l'habitation coloniale décrite par Laborie et la fazenda
pauliste — l'esclavage mis à part — sont impressionnantes. Sans comp¬
ter que le remue-ménage économique et social que le café provoque
dans la région de Sâo Paulo, vers 1870, n'est pas sans analogie avec
la « révolution caféière » de la fin du XVIIIe siècle, à Saint-Domin¬
gue (61). Entre l'époque où les colons français « viennent combattre
jusqu'au pied du Macaya » (62), et celle où les « leaders de la marche
pionnière » s'avancent à travers les plateaux de la rive gauche du
Rio Parana, ne peut-on découvrir les symptômes d'un possible che¬
minement des enseignements de l'expérience coloniale ? Celle-ci, après
avoir été anéantie sur son propre territoire, se serait-elle pleinement
régénérée, un siècle plus tard et à des milliers de kilomètres de dis¬
tance sans qu'on puisse retrouver de l'une à l'autre des jalons qui
marqueraient des étapes intermédiaires ? La question est posée.
***

Le voisinage des ruines qui rappellent la puissance de l'écono¬


mie caféière de Saint-Domingue et des « cailles » actuelles, entourées
de leurs petits maquis caféiers, pourrait, aux yeux d'observateurs
mal avertis, offrir l'image d'une décadence absolue et irrémédiable,
accablante pour Haïti. Il faut se garder de porter un jugement « sen¬
timental » sur un tel spectacle, si contrasté soit-il. Là comme ailleurs,
il ne saurait être question de tenter une réhabilitation du système co¬
lonial, ou de le justifier a posteriori. Tout au contraire. Au demeu¬
rant, l'exploitation caféière haïtienne d'aujourd'hui porte un peu,
dans son éparpillement même, le secret de sa stabilité. Fortement in-

p.quis-Court,
of 83that
(60)et Moreau
(61)
(62) John
Pierre
article
s. Drury
Lowndes.
iMojibeig.
of
de West-India
Lane,
Saint-Méry.
The
Pionniers
1807,
coffee
produce.
76Description....,
planter;
p. et(avec
planteurs
London.
or
6 planches
ant. Printed
essay
de
II, p.
Sâohors
on
801.
-Paulo.
and
thetexte).
published
cultivation
Paris. A.byand
Colin,
C. manufacturing
Lowndes
1952, 376Mar¬
p.,
256 LES CAHIERS D'OUTRE-MER

tégrée à l'agriculture vivrière, pratiquée par une multitude de petits


producteurs — un demi-million et plus, peut-être, eux et leurs famil¬
les — à qui elle procure la majeure partie des revenus en argent, ella
constitue comme la charpente solide de toute la vie rurale haïtienne;
c'est elle, surtout, qui fait pénétrer l'aisance et le progrès dans les cam¬
pagnes. On a pu le constater au cours de ces dix dernières années,
pendant lesquelles le café n'a cessé de bénéficier de prix très rému¬
nérateurs. Et s'il est vrai qu'une crise se profile actuellement sur le
marché mondial, l'économie rurale d'Haïti n'est-elle pas capable en
raison même de sa structure, de l'absorber en la «diluant », en quel¬
que
annéessorte,
30. dans la masse paysanne ? Cela s'est vu déjà pendant les

Ce qui ne veut pas dire que la modernisation de la culture doive


encore attendre longtemps. Et, à ce propos, seule une formule sociale
hardie — la coopérative, par exemple — semble pouvoir, en embras¬
sant à la fois tous les problèmes — fonciers, techniques, financiers,
moraux même — désarchaïser l'économie caféière haïtienne, tout en
la préservant de la grande exploitation, dont les vestiges coloniaux
pourraient bien encore fournir le modèle.

Paul MORAL