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Ce qui, ce­pen­dant, de­meure mys­té­rieux, ce sont les forces à l’œuvre dans les phé­no­mènes.

Scho-pen-hauer dis-tingue le mal subi, la souf-france psy-cho-lo-gique et phy-sique, et le mal


com­mis ou mal mo­ral, qui est l’in­jus­tice que nous in­fli­geons à au­trui. D’où vient que nous
souf­frons d’une part, que nous sommes sou­vent in­justes les uns en­vers les autres d’autre part ?
Certes, je peux com-prendre que tel homme souffre car son dé-sir est frus-tré, ou en-core que tel
autre souffre car tel autre a com­mis en­vers lui une in­jus­tice. Mais d’où vient que tel homme
dé-sire ar-dem-ment telle chose, au point de res-sen-tir son manque comme une vive souf-france ?
D’où vient que tel autre com­met des in­jus­tices, au mé­pris de l’in­té­gri-té phy-sique et mo-rale
d’au­trui ? Qu’est-ce qui, dans la na­ture pro­fonde de l’homme, est à l’ori­gine de la frus­tra­tion et
de l’in­jus­tice ?

Il s’en­suit que l’homme ne peut plus se dé­fi­nir d’abord et es­sen­tiel­le­ment par ses fonc­tions
cog-ni-tives : ce qui est es­sen­tiel et pre­mier en lui, c’est le vou­loir.

Ce sont nos dé­si­rs qui condi­tionnent l’exer­cice de nos fonc­tions cog­ni­tives, et non l’in­verse.

La lutte des forces en pro-ve-nance du vou-loir, du reste, ne se li-mite pas au règne du vi-vant mais
concerne l’uni­vers en­tier : par-tout, des forces na-tu-relles entrent en conflit les unes avec les
autres, comme en at-testent par exemple les trem-ble-ments de terre ré-sul-tant des pres-sions
exer-cées sur les roches. Le vou-loir, en s’ob­jec­ti­vant dans la mul­ti­pli­ci­té des êtres du monde,
en­traîne un conflit uni­ver­sel. Le mal ré­side à l’ori­gine dans le pas­sage de l’uni­té du vou­loir à la
mul­ti­pli­ci­té des forces à tra­vers les­quelles il s’ex­prime. Cette vi­sion pes­si-miste*, ac-cor-dant
au mal une po­si­ti­vi­té, contre­dit ra­di­ca­le­ment le point de vue op­po­sé, ce­lui de l’op­ti­misme,
qui re­pose sur l’idée d’un di­vin au­teur du monde.

le monde que nous connais­sons ré­sulte se­lon notre phi­lo­sophe d’un écla-te-ment du vou-loir en
une plu-ra-li-té de forces en conflit les unes avec les autres : loin d’être l’œuvre d’un Dieu bon et
bien­veillant, il pro­cède du Mal, de la di­vi­sion de l’un en une mul­ti­pli­ci­té d’étants lut­tant
in-di-vi-duel-le-ment pour se main­te­nir dans l’être.

Scho-pen-hauer nous dé-bar-rasse en-tiè-re-ment de cette concep-tion de la souf-france comme


consé­quence d’une faute. Si « faute » il y a, elle consiste se­lon lui dans l’acte mé­ta­phy­sique
pri­mor­dial du vou­loir, qui en s’in­car­nant dans l’es­pèce hu­maine in­flige aux in­di­vi­dus les
tour­ments de l’exis­tence. La libre ob­jec­ti­va­tion du vou­loir dans les êtres hu­mains est
l’équi­valent sé­cu­la­ri­sé du pé­ché ori­gi­nel.

Ici tou­te­fois, li­ber­té* n’est pas sy­no­nyme de choix mais d’ab­sence d’em­pê­che­ment : rien
n’em­pêche le vou­loir de s’ob­jec­ti­ver, de s’ex­pri­mer dans le mul­tiple. On ne peut donc pas
vé­ri­ta­ble­ment par­ler d’une « faute » au sens mo-ral du terme, puisque cette ob-jec-ti-va-tion est
non dé­li­bé­rée et non consciente. Il s’agit plu­tôt d’un drame mé­ta­phy­sique ori­gi­nel, qui
consiste sim-ple-ment dans le pas-sage mys-té-rieux – et à vrai dire in-com-pré-hen-sible – de l’un au
mul­tiple, de l’uni­té du vou­loir à la plu­ra­li­té des forces na-tu-relles en lutte les unes avec les
autres

Contrai-re-ment à ce que sou-tient la tra-di-tion chré-tienne, la souf-france hu-maine ne pro-cède


pas du pé-ché ou du mau-vais usage de notre libre ar-bitre. Elle vient de ce que nous sommes, nous
aus-si, ré-gis par ce vou-loir fon-da-men-tal, qui se ma-ni-feste en nous sous forme de dé-si-rs
im­pé­rieux. Ces dé­si­rs gé­nèrent la frus­tra­tion d’une part, l’égoïsme et l’in­jus­tice d’autre part,
dé-fi-nie comme ten-dance à sa-tis-faire nos in-té-rêts au mé­pris de ceux d’au­trui.

Af-fir-mer le vou-loir-vivre, c’est d’une part souf­frir : c’est vivre sous la ty­ran­nie de dé­si­rs qui, une
fois sa­tis­faits, cèdent bien­tôt la place à l’en­nui, qui ne cesse qu’avec l’ap­pa­ri­tion de nou­veaux
dé-si-rs, et ain­si de suite. C’est d’autre part être por­té à l’égoïsme, à la réa­li­sa­tion de nos
in­té­rêts propres au mé­pris de ceux d’au­trui. Scho­pen­hauer ex­pose plu­sieurs voies per­met­tant
de s’af­fran­chir de ce vou­loir, comme source de souf­frances et d’in­jus­tices.

L’ex­pé­rience es­thé­tique com­porte se­lon Scho­pen­hauer deux as­pects es­sen­tiels : 1) un


plai­sir d’es­sence né­ga­tive, consis­tant dans la sus­pen­sion pro­vi­soire de nos dé­si­rs ; 2) un
plai-sir po-si-tif lié à la dé-cou-verte, par le biais de l’œuvre d’art, de cer­taines ca­rac­té­ris­tiques
es-sen-tielles de la réa-li-té.

Les mo­dernes (Cor­neille, Ra­cine, Sha­kes­peare, etc.) montrent que l’exis­tence hu­maine contient
un ca­rac­tère né­ces­sai­re­ment fu­neste tant que l’in­di­vi­du s’at­tache à af­fir­mer ses dé­si­rs (M,
1171). Le mal­heur n’est plus la consé­quence d’un des­tin par­ti­cu­lier, agis­sant comme une force
ex­té­rieure à l’homme. Il est in­hé­rent à la condi­tion hu­maine comme vie dé­si­rante, as­pi­rant au
bon­heur à tra­vers l’af­fir­ma­tion du vou­loir-vivre.

Le grand art nous li-bère du vou-loir en nous trans-for-mant en spec-ta-teurs dés-in-di-vi-dua-li-sés,


pro-vi-soi-re-ment ou-blieux de nos in-té-rêts in-di-vi-duels. Dans la contem-pla-tion es-thé-tique,
nous ne sommes plus les jouets du vou-loir-vivre, mais de purs contem-pla-teurs des Idées
sug­gé­rées par l’œuvre.

Aus-si Scho-pen-hauer en-vi-sage-t-il une autre voie de li-bé-ra-tion, plus du-rable et plus ef-fi-cace,
qui offre en outre l’avan­tage de contri-buer à faire re-cu-ler le mal comme « in-jus-tice ». Cette voie
est celle de l’agir com­pas­sion­nel. Scho­pen­hauer ar­ti­cule d’une cer­taine ma­nière l’es­thé­tique
à l’éthique en sou­li­gnant que la fré­quen­ta­tion des tra­gé­dies éveille en nous le sens de la
com-pas-sion. En nous fai-sant par-ti-ci-per aux mal-heurs du hé-ros, en sus-ci-tant notre
in-di-gna-tion face aux coups qui le frappent in-jus-te-ment, la tra-gé-die consti-tue une
re-mar-quable pré-pa-ra-tion à la mo-rale com-pas-sion-nelle.

Ce dé­cen­tre­ment est source d’un bon­heur né­ga­tif, consis­tant dans la sus­pen­sion de mon
vou-loir-vivre in­di­vi­duel, à quoi s’ajoute, si mon aide s’avère ef­fi­cace, un pro­fond sen­ti­ment de
sa-tis-fac-tion.

La li-bé-ra-tion par la com-pas­sion n’est ré­ser­vée qu’à ceux qui, au-delà des
ap­pa­rences,per­çoivent l’uni­té fon­da­men­tale de tous les êtres.

Ce qui échappe à notre conscience, dans cette pers­pec­tive, c’est 1) l’in­fluence des fins du vou­loir
(conser-va-tion, adap-ta-tion, évi­te­ment de la peine) sur l’exer­cice de notre pen­sée ; 2) l’exer­cice
de cette pen-sée lui-même, c’est-à-dire le trai­te­ment de l’in­for­ma­tion, le plus sou­vent
in-cons-cient, qui pré-pare nos dé-ci-sions et nos ac-tions vo-lon-taires.