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LIQUIDITÉ,

INCERTITUDE ET CRISE
CHRISTIAN G O L L I E R
Professeur, Toulouse School of Economies

Les prêts hypothécaires dits « subprimes » représentent un peu moins de 1 000 milliards
de dollars d'encours aux Etats-Unis. Une bonne partie corresponda des prêts contractés avant
2005 dont on peut raisonnablement penser qu'ils seront entièrement remboursés. Parce que
l'on peut aussi raisonnablement penser que le marché immobilier américain va corriger
d'environ 20% la bulle qu'il a connue suite à la politique de tauxfaible de la Federal Reserve
(Fed) depuis 2001, on estime communément la perte directe liée à la crise des « subprimes »
pour l'ensemble du monde financier autour de 300 milliards de dollars, perte qui devra être
épongée par le secteur dans les quelques prochaines années. Pour comparaison, cette perte
est dans le même ordre de grandeur qu'une chute du marché américain des actions de 1 %, ce
que les banques et les assureurs épongent de façon routinière sur une base journalière.
Dès lors, comment ce grain de sable a-t-il pu générer une telle crise de liquidité, impliquant
une impressionnantefiiitevers la qualité, accroissant les risquas de récession aux États-Unis,
gonflant les spreads de taux sur les différents niveaux de notation à des degrés très inattendus ?
L'intermédiation bancaire est sujette à deux types de crise de nature très différente : la crise ¿ie
liquidité et la crise de solvabilité. Parce que ces 300 milliards de perte ne sont qu'une goutte
d'eau dam l'océan des 7 000 milliards d'actif des banques commerciales américaines, il est
difficile d'imaginer que nom soyons confiontés à une crise de solvabilité, en tout cas au niveau
macroéconomique. Nous sommes donc bien confiontés à une crise de liquidité.

a liquidité dans une économie est la capacité ^n empruntant, agit de la même façon. Comme il est
qu'ont les agents à transformer facilement des «re que le fiux de revenus corresponde au fiux de
í-íZy/;->wífiiturs plus ou moins incertains en dépenses au niveau de chacun des agents écono-
•^ ^ cashs immédiats. Acheter une maison à crédit miques, la garantie de cette liquidité est un élément
procède de cette logique où un ménage reçoit un prêt quasi vital du fonctionnement de nos économies,
en échange d'un remboursement échelonné dans le Dans un monde aux marchés fonctionnant
temps. Une entreprise qui finance un investissement parfaitement, il n'y aurait aucune raison de s'inquiéter
en émettant de nouvelles actions, des obligations, ou de la liquidité. Le premier théorème du bien-être

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s'applique aussi au secteur financier : dès lors qu'un crise exige un traitement en amont par l'ouvertur
agent dispose d'un projet dont la valeur actualisée d'une ligne de crédit de 12 par le prêteui
nette est positive, il trouvera d'autres agents disposés L'engagement de ce dernier joue le rôle d'assurance e
à financer ce projet en échange d'un droit sur les le conduira à une perte ou un profit sur ce contra
cash-flows qu'il génère. selon que le choc se produit ou non.
Traditionnellement, les banques ont joué ce rôl
d'assureur/créateur de liquidité. Néanmoins, ce rôl
d'assurance conduit les banques à risquer de faire fac
Crise de liQuidité elles-mêmes à des chocs de liquidité, en particulier Í
les risques d'appel de fonds de leurs clients sont posi
ans la réalité, d'importants problèmes
tivement córreles. Les banques ont donc besoin à leu
d'agence existent qui contredisent les
tour de bénéficier d'un assureur de liquidité. Ce son
hypothèses du théorème cité supra,
les banques centrales qui exercent ce rôle de prêteu
rendant ses conclusions caduques, créant
en dernier ressort, comme on l'a vu de façon répété
sources d'inefficacité et de crise. Ces problèmes sont
depuis la première alerte d'août 2007. Le problem
magistralement exposés dans Tiróle (2006) qui a reçu
est que ce système emboîté d'assurance de liquidit
le dernier prix Risques-Les Échos. L'emprunteur peut
crée de sérieux problèmes de risque moral : le
par exemple disposer d'informations privilégiées sur
emprunteurs sont trop peu incités à réduire la proba
le risque inhérent aux cash-flows fiiturs, ce qui va
bilité du choc et les banques sont trop peu incitées
inciter les prêteurs potentiels à la prudence. Par
limiter l'ouverture de lignes de crédit aux seuls projet
ailleurs, certains projets peuvent nécessiter des appels
rentables, chaque niveau de risque moral renforçan
de fonds supplémentaires pour faire face à une crise
de liquidité, sans que cette crise ne remette en cause d'ailleurs le précédent ! D'où la réticence de certaine
la profitabilité de long terme du projet. Considérons banques centrales à s'engager ex ante à ofïrir de I
par exemple un projet dont le coût est de 10 en t=0, liquidité en aveugle en cas de crise.
qui rapporte 25 en t=2, et supposons que le taux On a longtemps pensé que ce problème de risqu
d'intérêt soit nul. En t=l, il y a une probabilité ? moral pouvait aisément être éliminé par une régula
qu'une dépense supplémentaire de 10 soit nécessaire tion prudentielle des intermédiaires financien
pour poursuivre le projet. Si ce « choc de liquidité » Mais des règles comme Bale II ou Solvabilité II on
n'est pas couvert par un financement complémentaire essentiellement été pensées pour limiter le risque d
équivalent, le projet doit être abandonné. Ce projet crise de solvabilité, pas les crises de solvabilité. D
est socialement désirable puisque sa valeur présente plus, elles ont conduit ces intermédiaires financiers
espérée nette est positive. En t=0, l'entrepreneur sortir de leur bilan une bonne partie de leurs respon
dispose de 8 en fonds propres qu'il investit dans le sabilités d'offreur de liquidité parce que cette activit
projet et emprunte les 2 manquants. Pour résoudre est risquée et donc fortement pénalisée. Il s'ensuivi
les problèmes d'agence, il est nécessaire de garantir à une imponante vague de désintermédiation financier
l'entrepreneur un revenu minimal de 14 en t=2. Il ne qu'illustrent les prêts hypothécaires « subprimes
reste donc plus que 25-14-2=9 de cashflows libre à dont les risques ont été vendus directement aux inves
cette date. Si le choc de liquidité de 10 se produit en tisseurs. Les résultats furent donc inverses de ceu
t=l, aucun investisseur n'acceptera donc de refinancer escomptés par les régulateurs. Au lieu de réduire 1
le projet, malgré qu'il soit socialement désirable de le problème de risque moral, celui-ci fiit décuplé. Le
faire (la rentabilité reste positive même dans le souscripteurs des prêts « subprimes » vendirent le
mauvais état). Si le choc de liquidité se produit, le
risques de leur activité à des véhicules spéciatix qu
projet rentable est abandonné et l'entrepreneur et le
émirent des titres dérivatifs de crédit qu'achetèren
prêteur essuient une perte sèche pouvant entraîner
une multitude d'investisseurs mal informés par de
des faillites en chaîne. En fait, l'anticipation de cette
agences de notation peu regardantes, et ce, en dehor

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de tout contrôle des régulateurs. À chaque échelon En temps normal, les investisseurs évaluent et sélec-
de ces relations d'agence s'accumulent manque d'in- tionnent leur exposition au risque dans le monde très
citation et perte de transparence. Pire, les banques rationnel des probabilités quantifiées sur base des
originatrices de ces prêts se sont finalement senties expériences passées. Mais ils ont été pris par surprise
obligées de les reprendre dans leur bilan afin d'éviter l'été dernier lorsqu'ils furent confrontés à des pertes
la perte d'image que produirait une faillite du sur des tranches AAA de certaines obligations
véhicule spécialement mis en place par elles pour se adossées à des dérivés de crédit. Dès lors, ils se sont
défaire de ces risques. mis à douter de leurs modèles d'évaluation quand ils
La désintermédiation et la sécuritisation doivent ont réalisé que la récente vague de désintermédiation
pourtant être défendues en raison de l'amélioration financière les avait fait basculer du monde bien balisé
des partages de risque qu'elles procurent, de la réduc- des risques dans celui, plus sauvage, de l'incertitude.
tion des coûts de transaction qu'elles génèrent, et de Cette incertitude a infecté leur vision de l'ensemble
leurs capacités à faire émerger des prix d'équilibre du marché du crédit.
pour des risques longtemps enfouis dans des bilans On doit à Daniel Ellsberg (1961) d'avoir mis en
bancaires aux valorisations mal définies. Une leçon de évidence les conséquences de l'incertitude sur les
l'épisode actuel est évidemment qu'il est nécessaire choix des acteurs. Le jeu d'EUsberg porte sur une
d'imposer plus de transparence à ces nouveatix urne contenant des boules dont certaines sont
marchés, notamment par la standardisation des blanches et d'autres noires. On tire au hasard une
produits et des modes d'évaluation par les agences de boule de l'urne et le joueur reçoit un prix si la boule
notation. Il faudra aussi résoudre la difficile question tirée est de la cotileur qu'il a préalablement choisie.
des frontières de la consolidation des bilans des inter- Dans la version « risquée » du jeu, le joueur sait que
médiaires financiers pour intégrer, d'une façon ou
l'urne contient autant de boules blanches que de
d'une autre, leurs engagements implicites. Par contre,
boules noires. Dans sa version « incertaine », on ne lui
je ne suis pas favorable à l'imposition de contrôles
donne aucune information sur la composition de
lourds de ces nouveaux instruments par un corps
l'urne. De nombreuses études menées en laboratoire
d'État. Contrairement aux épargnants et aux assurés
ont montré une nette préférence pour la version
qui ont besoin d'être protégés de l'impéritie des
risquée du jeu. C'est un paradoxe puisque les joueurs
institutions qui ont des engagements envers eux, les
sont en général indifférents à parier sur noir ou blanc,
investisseurs sont suffisamment matures pour déter-
révélant ainsi une probabilité de ? de gagner dans l'un
miner les actifs dans lesquels ils devraient investir.
ou l'autre jeu. Si les risques sont les mêmes, pourquoi
donc les valoriseraient-ils différemment ? La raison
s'en trouve dans l'aversion au caractère ambigu de la
Incertitude et réaction probabilité de gagner dans le jeu incertain. Cette
aversion à l'incertitude se rajoute à l'aversion au
des marchés risque (Gollier - Toulouse School of Economies -,
2008) pour créer une fuite vers la qualité, mesurée
e propose d'étudier, dans cette section, les non pas par l'absence de risque mais par l'existence de
mécanismes qui ont conduit à une réaction probabilités objectives. Dans le monde qui suit la
aussi inattendue des marchés. Car il faut se crise des « subprimes », non seulement beaucoup
rappeler que le problème des « subprimes » est d'investisseurs éprouvent des difficultés à évaluer les
cs/ámx dès l'hiver 2007, mais que les experts informés probabilités de défaut des actifs dérivés de crédit,
n'anticipaient pas de problèmes sérietix à ce que les mais cela est aussi vrai des grands intermédiaires
marchés « avalent » cette perte. Ricardo Caballero et financiers.
Arvind Krishnamurthy (2008) nous offrent un L'ampleur de la fuite vers la qualité observée
coupable à la forte réaaivité des marchés : l'incertitude. depuis neuf mois est révélatrice de l'intensité de cette

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aversion à l'incertitude. Une étude menée à convergence qui devra bien advenir un jour sur leí
l'université de Toulouse par Laure Cabantous (2007) modèles d'évaluation des autres éléments du bilan
auprès d'actuaires français permet de se faire une idée Les investisseurs devront s'habituer à une volatilit«
du problème. Elle leur a d'abord demandé de ftxer le plus fotte des bilans dans le secteur ; cependant, jt
prix d'une probabilité de 2 %o de perdre 1,5 million persiste à penser qu'une volatilité accrue mais révélant
d'euros : en moyenne les actuaites l'estimaient à la vérité des prix est préférable à une volatilité plu;
35 % de la perte espérée. Dans une deuxième faible dont chacun sait qu'elle ne dit pas la vérité.
expérience, on leur expliqua que les experts recon- Cette plus grande transparence pose néanmoin;
naissaient leur incapacité à établir une probabilité deux difficultés. La première porte sur une perte d(
objective mais que celle-ci était certainement comprise capacité du secteur de l'assurance vie à organiser ur
entre 1 et 3 %o. La prime moyenne de risque monta partage des risques entre générations d'assurés
à 78 % ! Et quand on expliqua que les experts étaient partage que les marchés sont incapables d'offrir. L
en désaccord entre eux, la moitié estimant la liberté supplémentaire qu'offre une approche er
probabilité à 1 %o et l'autre moitié à 3 %o, alors la valeur historique en laissant l'assureur libre de s;
prime de risque monta à 88 % ! Dans ce dernier cas, stratégie de réalisation des plus-values permettait er
plus d'un actuaite sur cinq aurait recommandé à son effet, aisément, de reporter certains profits ou certaine;
employeur de ne pas accepter ce risque, quel que soit pertes vers les générations futures de contrats
son prix du marché. Nous sommes probablement là Comme je le montre dans un article publié dans It
au cœur du problème de la crise. foumal of Public Economies (2008), il y aurait un coûi
Les baisses successives des tatix d'intérêt orches- social important à ce que les assureurs abandonnent
trées par la Fed ne peuvent avoir qu'un effet la production de ce service aux assurés. La deuxièmt
secondaire sur la source de la crise. Atissi longtemps difficulté générée par une comptabilité en valeur d(
que l'on ne pourra évaluer objectivement le risque marché est mise en avant par Adrian et Shin (2008)
d'insolvabilité des banques, nous vivrons des temps Dans une comptabilité en valeur historique, le;
difficiles. Le rôle des banques centrales est aujourd'hui intermédiaires financiers sont incités à avoir ur
de réduire l'incertitude pour raccrocher le secteur comportement anticyclique consistant à ne pa;
financier au monde des risques quantifiables. Elles vendre en période de baisse des indices boursiers d(
peuvent le faire en garantissant l'existence d'un manière à ne pas faire apparaître les moins-values
prêteur crédible en dernier ressort. Dans une comptabilité en valeur de marché, le bilar
est modifié pratiquement en temps réel par l'évolu-
tion des marchés. Supposons que, en accord avec 1;
méthode value at risk, la banque cherche à maintenii
Vaieur historiQue, vaieur un rapport de 1 à 10 entre fonds propres et valeur de;
de marché et bul ies ses actifs. En conséquence, une hausse de 1 % du pri)
des actifs va faire croître ses fonds propres de 10 %
' n autre moyen de réduire l'incertitude qui vont permettre à la banque d'augtnenter ses prêt;
est de mieux assurer la transparence au secteur privé de 10 % ainsi que le total de se;
des bilans des banques et des sociétés actifs. Les intermédiaires vont donc avoir un com-
d'assurances sur lesquels subsistent portement fortement procyclique sur les marché;
toujours des doutes sérieux plus de neuf mois après le financiers, ce qui va renforcer les cycles haussiers mai;
début de la crise ! Les normes IERS {International aussi baissiers : une petite baisse de la valeur des actif;
financial reporting standardi) ont de ce point de vue entraîne une baisse relativement plus importante de;
un grand mérite en imposant l'approche en valeur de fonds propres qui incite la banque à vendre des actif;
marché pour tous les éléments du bilan qui peuvent pour rétablir son rapport fonds propres sur total de;
être valorisés de cette façon, et en chetchant une actifs. La réforme des règles comptables en valeur ai

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marché est donc susceptible d'avoir renforcé la Aayis Joumat of Finance, 2008.
volatilité des marchés financiers. Adrian et Shin
suggèrent que la crise des « subprimes » ne serait CABANTOUS, L., « Ambiguity aversion in the field of
qu'une première illustration de ce phénomène et insurance : insurers' attitude to imprecise and conflicting
recommandent un œtotir à des règles en valeur histo- probability estimates », Theory and Decision, 2007.

rique dès que les conditions de marché le permettront...


ELLSBERG, D . , « Risk, ambiguity, and the Savage axioms
Au prix d'une plus forte incertitude sur la réalité de
», Quarterty Joumat of Economics, 75, 1961, pp. 643-69.
la santé financières des banques et des sociétés
d'assurances ? GOLLIER, C , « Does ambiguity aversion reinforce risk
aversion ? Applications to portfolio choices and asset
prices », mimeo, Toulouse School of Economics, 2008.
Bibliographie
GOLLIER, C , « Intergenerational risk-sharing and
ADRIAN, T ; SHIN, H.S., « Liquidity and lever^e », risk-taking of a pension fund », Journal of Public
mimeo, Princeton University, 2008. Economics, vol 92/5-6, 2008, pp. 1463-1485.

CABALLERO, R . ; KRISHNAMURTHY, A., « Collective risk TIRÓLE, J., The theory of corporate finance, Princeton
management in a flight to quality episode », à paraître University Press, 2006.

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