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ils font l'objet sont profondément injustes.

ciaire ; sept sont laissées en liberté à la suite mettre de mieux préparer leur défense. A ces
M. Jean Daniel dénonce e ce qui se passe de cet examen. Dans neuf autres cas, le Par- dates, le tribunal a rendu ses décisions. Peut-
dans la tête des juges ». N'eût-il pas mieux quet estime nécessaire l'ouverture d'informa- on dire que c'était sous le coup de l'émotion ?
fait d'examiner de plus près les motivations tions ; des juges d'instruction sont saisis. Au La cour a statué sur certains appels les
(juridiques) des jugements qu'il conteste — terme de ce minutieux filtrage, les trente-deux 23 avril, 10 et 23 mai. Elle examinera les
c'est-à-dire les attendus clairement exprimés qui demeurent font l'objet de procédures de autres affaires le 1" juin. Parler, dans ces
d'une sentence publique --, plutôt que de flagrants délits. Le Parquet a estimé que les conditions, de décisions hâtives, faussées par
spéculer sur des motivations (psychologiques) faits reprochés à ces trente-deux personnes la passion, c'est franchir les bornes. Il n'y a
que nul ne peut connaître'? étaient manifestes, qu'elles avaient été pour pas de flagrant délit en appel.
Abandonnons les supputations pour les faits. •ainsi dire prises « la main dans le sac ». Je ne peux admettre non plus les déclara-
Le 23 mars, des exactions ont été commises Qu'on cesse donc de cultiver l'image de tions du genre : « Depuis le 30 mars, des inno-
ce sont autant d'infractions. La police pro- magistrats saisissant et frappant au hasard. cents sont emprisonnés pour l'exemple ». D'au-
cède, sur place et dans l'instant, à de nom- Le Parquet a joué, dans cette affaire, son tant plus qu'une lecture attentive de l'article
breuses interpellations : plus d'une centaine. rôle normal de contrôle et de discernement. où je relève ces mots montre que son auteur
Sur ce nombre, le Parquet de Paris ne retient Et ensuite ? Voyons les choses de plus près. prend ce mot d'innocent en un certain sens,
que quarante-huit individus. Plus de la moitié Les trente-deux prévenus ont comparu devant qui n'a rien... d'innocent. L'innocence n'est
des personnes interpellées regagnent librement le tribunal, le 26 mars ; quatre ont été jugés pas, dans cet article, la non-culpabilité ; l'in-
leur domicile, à l'abri de toute poursuite. Bien le même jour ; treize ont été remis en liberté, nocence, ce serait un mélange de naïveté,
qu'il y eût sans doute parmi eux plus d'un les audiences de jugement étant fixées au d'esprit de révolte et d'inexpérience. Qui
« casseur » le parquet avait estimé insuffisam- 4 avril ou, pour trois d'entre eux qui ont seraient ces « innocents » ? e Ceux qui, par
ment probantes les charges retenues. fait l'objet d'expertises psychiatriques, au entraînement, contagion, mimétisme, auraient
Le Parquet se fait présenter les quarante- 28 mai. Le tribunal en a maintenu quinze désormais tendance à considérer les terroristes
huit personnes restantes. Il étudie les procé- •en détention, en renvoyant aux 2, 3 et 4 avril comme de nouveaux héros. »
dures établies contre elles par la policé judi- l'examen au fond de leur cas, pour leur per- Qui ne voit que c'est là jouer sur les mots ?
Et ce jeu est grave, puisque sur lui s'appuie
l'accusation selon laquelle des juges auraient
condamné sciemment des « innocents » ! Un
délinquant, fût-il jeune, naïf, plein d'illusions
et vierge d'expérience, n'est pas un innocent,
mais un délinquant.
Certains considèrent sans doute que les
infractions commises par des jeunes doivent
échapper au jugement commun ; nombre des
réactions actuelles s'expliquent parce que
plusieurs des condamnés sont lycéens ou étu-
diants.
Il faut donc rappeler que la jeunesse fait
partie de la société, et qu'elle doit en respecter

Abordons enfin l'essentiel. Je ne discu-


terai pas le rappel des faits auquel procède
le ministre. Il n'y a rien à reprendre, non
plus, paraît-il, au cours de droit administra-
tif irréprochable qu'il nous inflige. M. Pey-
refitte a décidé de parler de la Justice telle
qu'elle devrait être. Nous nous sommes mis
en tête de parler de la Justice telle qu'elle
est. Il est normal dans ces conditions que
nous ne nous rencontrions pas. Mais, si nos
chemins sont différents, on verra que ce
La manifestation du 22 mai à Paris n'est pas un hasard. J'ai dit et je maintiens
Il faut revenir à la définition qu'on donne, en démocratie, de l'innocence qu'il faut revenir à la définition qu'on donne
en France, et en démocratie, de l'innocence
c'est un homme dont la culpabilité n'a pas
au nom desquels M. Alain Peyrefitte s'ex- fait qu'ils étaient informés des risques de été prouvée. C'est un accusé à qui le doute
prime avec la solennité de la diversion. Si la procédure des flagrants délits et • que doit profiter — et non, comme ce fut le cas
bien que, pressé d'en arriver à l'essentiel, M. Sadon avait même cru devoir la justifier. récemment, à qui_le doute doit nuire. La lo-
et pour rester dans le ton de mon honorable Mais parlons des juges eux-mêmes. Ils cution « bénéfice du doute.» est suffisam-,
interlocuteur, je serais bien enclin à pro- ont évidemment droit à cette justice que ment expressive. M. Peyrefitte ne dit rien'
clamer, tel César dans la pièce de Marcel réclame pour eux M. Peyrefitte. Mais il sur ce point.
Pagnol, à la fin de la célèbre partie de •appartient à l'opinion, et donc à la presse, J'ai dit — et je maintiens — qu'en accep-
cartes : « Mais je l'aime, moi, la magistrature de contrôler la façon dont ils exercent leur tant de recourir à la procédure des flagrants
française, je l'admire Au risque d'ail- fonction. Ils ont des comptes à rendre non délits pour appliquer la loi anti-casseurs,
,

leurs de m'entendre faire la non moins célè- seulement à leur conscience mais à la.na- c'est-à-dire pour juger des délits suscep-
bre réponse d'Escartefigue. Soyons sérieux : fion. Comment un garde des Sceaux peut- tibles d'entraîner de lourdes sanctions, on
M. Peyrefitte, au début et surtout à la fin il négliger le fait que c'est, précisément, prenait délibérément le risque de condam-
de sa réponse, veut qu'on parle des magis- pour permettre un contrôle populaire que ner des innocents, au sens précédemment
trats 1 Eh bien, soit. Parlons-en. les législateurs ont exigé la publicité des défini de ce terme. Pourquoi ? Parce que l'ar-
Extirpons, pour déblayer le terrain, la mau- débats ? Affirmer, comme le fait plus ou restation même d'une personne prise en fla-
vaise herbe de sa conclusion — in cauda moins explicitement M. Peyrefitte, qu'on grant délit — « la main dans le sac », selon
venenum. Nomerier, dit-il, c'est déjà mena- porte atteinte à l'honneur de la magistrature l'expression du garde des Sceaux — consti-
cer. Or je n'ai nommé aucun des magis- lorsqu'on exerce ce contrôle populaire, c'est tue déjà une accusation, une instruction, une
trats qui ont prononcé un verdict. J'ai cité être infidèle 'à l'esprit comme à la lettre de condamnation. Nous avons donné des exem-.
deux noms, ceux des procureurs Beteille et la constitution. L'audience publique ayant pies précis (et nous continuerons d'en don-
Sadon. Ce ne sont pas, que je sache, des révélé les bases de l'accusation et de la ner) où les droits de la défense n'avaient pas
juges. Il se trouve, au surplus, que je n'ai défense, nous avons pu, conformément à la été respectés, où l'instruction du dossier
pas mis en cause leur probité mais le loi, nous prononcer sur l'une et sur l'autre.

Le Nouvel Observateur 55