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les images des casseurs sont dans toutes les têtes.

La France est-elle contaminée par le virus améri-


cain ? Des bandes « raciales » sont-elles en train de
se constituer dans les banlieues ? Blacks contre
beurs. Immigrés contre Français. Colorés contre
blancs. Zoulous contre gaulois. La France s'amé-
ricaniserait, au moment où le modèle multicultu-
rel américain craque de toutes parts (voir notre
dossier spécial Etats-Unis). Certains sociologues
tirent le signal d'alarme depuis longtemps. Dans
les cités, la guerre des gangs rèmplace la lutte des
classes. « On a affaire à des jeunes qui ne s'identi-
fient plus à des groupes sociaux, explique le
sociologue François Dubet (2). Aujourd'hui, les
bandes se définissent selon des critères territo-
riaux et ethniques. On se rapproche, toutes
proportions gardées, d'un scénario à l'américaine,
avec ses gangs de blacks, de chicanos, de porto-
ricains... » Après les émeutes de Vaulx-en-Velin,
Alain Touraine écrivait dans « Libération »
« Comment ne pas voir que les catégories ethni-
ques sont en ce moment presque les seules qui Boulevard Saiut-Germain, le 5novembre : après le passage des casseurs
produisent une action collective ?»
C'est vrai, dans la région parisienne, les bandes métro. Nourris de séries B et de vidéoclips, ils sanglants. Un certain « Scorpion », arrêté il y a
de jeunes noirs se sont multipliées. Black Dra-- vénèrent Eddie Murphy et Mike Tyson. Ils se quelques mois, a avoué deux cents agressions
goons, Requins vicieux, Derniers Salauds GI prennent pour des guerriers du Bronx. Ils rêvent commises dans le Val-d'Oise.
Joe, Criminal Killer Crew... On les appelle les d'une Amérique mythique. Les Renseignements Les zoulous précurseurs d'un nouveau « Bronx
zoulous. Leurs quartiers généraux ? Les Halles, généraux, qui ont créé un service spécialisé en la sur Seine » ? « On surestime le phénomène, assure
La Défenseje Trocadéro. Ils ont leurs codes, leur matière, le groupe Violences urbaines, ont dé- un inspecteur de Saint-Denis. Il y a un effet de
langage et leur uniforme. La casquette à visière, nombré plus de cent groupes. Ils ont à leur actif mode. Pour se faire mousser, des jeunes vous
le jean trop large, le bomber, les chaussures des viols collectifs, des agressions dans les bus et jurent qu'ils appartiennent à une bande. D'autres
Adidas. Ils écoutent du rap. Ils taguent dans le les métros, des vols et des règlements de comptes vous annoncent qu'ils sont deux cents, alors que

UNE JOURNÉE AVEC CEUX D'ARGENTEUIL se sont revus à la Défense encore : «Neuf blessés
9 du côté des Bosquets, deux du côté d'Argen-
"Ça va encore friter teuil, » Dans les manifs ils se sont cherchés pour
la baston. La semaine dernière, les Bosquets ont
Un pied à l'école, la tête ailleurs, ils ontfait toutes les mane lycéennes. Et fait une descente sur la nationale et tapé les
quelques magasins voitures du 95. « Vous voyez où on habite ? On.
Vendredi 16 novembre, 14h 30, dans le train Retour à Argenteuil, 18 heures. Dans le train, un préfère garder nos problèmes pour nous. Mats
entre Argenteuil et Paris. La voiture à deux autre groupe. Des blacks, =beur. Membres des ça va encore friter. »
étages est pleine de lycéens partant pour le sit-in Cl3T, les Criminal Boys Taggers. Deux ans de Le soir au téléphone avec Zohra : « Ça n'a pas fini
organisé sur le Champ-de-Mars. Quatre beurs, tags derrière eux, et ce n'est pas fini . Pas de d'être le western ici, dit-elle. Ils se croient à New
dans un coin, se font un cours de géographie de Blancs chez eux. Les Blancs, ils les appellent les York. C'est une guerre de gamins. » Les « ta-
leur ligne : ici, vers Sannois, « ils ont foutu le rourns, les toubabs, les beniards, ou les cachets peurs», comme elle les appelle, elle «les connaît
feu », là, à Epinay, ils se sont « fait serrer par les d'aspirine. Les casseurs ? Ils préfèrent parler du comme si elle les avait faits ». Certains vont au
crevés (la police). Aux Grésillons ils parlent « ministre de la Justice qui nous vole des lycée comme elle. A la manif du 5 novembre, «ils
plus bas. Ils « n'aiment pas les journalistes ». millions » et des « ripoux de Lyon qui volent et ont fait Célio et Benetton et, à celle du 12, C&A.
Vraiment pas. « Nous sommes du mouvement tuent ». Juste avant de descendre à Epinay-sur- Ils se sont habillés pour l'hiver. Ils s'amusent,
lycéen, claironne l'un d'eux. La situation dans Seine, l'un d'eux tâte le pull blanc de son copain, sans plus, mais l'ennui, c'est qu'ils commencent
les lycées est par-fai-te-ment anti-dé-mo-cr.a- « un sorcier)) « Voilà du C&A », dit-il ! à aller directement dans les magasins, sans
tique et les lycéens veulent du pognon pour Des policiers campent à la sortie de la gare, à côté passer par la manif. Ils ont déjà été à Sport 2000
l'éducation. » Un discours qui les fait se tordre de leur gyrophare. Une troupe de malabars, à Colombes. Ils sont sympas, mais on n'est pas
de rire en douce. En vrai, les revendications autour d'un grand black à béret et à boucle d'accord avec eux. »
lycéennes, ils s'en fichent. d'oreille, stationne devant eux. Ils se plaignent « Avant », Zohra avait sa bande, rien que des
A l'arrivée sur le Champ-de-Mars, ils me des flics de la Défense, d'où ils viennent e Un filles, les Fly Girls, devenues ensuite les Chaba
plantent là. Le plus grand, voûté, le crâne rasé, par magasin, c'est trop ! » Difficile d'emmener Girls. « Une vingtaine de meufs, des Françaises,
entraîne sa troupe à l'écart du flot des manifes- ces cinq lycéens revenus du Champ-de-Mars des blacks et des beurs, des meuts qui rappent
tants. Le plus petit sort son badge et le colle sur prendre un pot Ils « savent des choses »mais «ne super bien. Nous avions de grosses montres
sa manche : « Est-ce que j'ai une tête de veulent pas d'embrouille)) Je demande : «Pour- autour du cou et des blousons dorés. On allait
génération sacrifiée ? » Sur le podium de la quoi êtes-vous si méfiants ? » Ils ne connaissent aux soirées et on débarquait dès juin à la fête des
coordination lycéenne une voix hurle au micro : pas le mot rnéfiant. Loges. »
« Depuis dix ans on mène les jeunes en bateau ! Vite fait, ils racontent la guerre qui a commencé Zohra et ses copines ont « préféré se calmer ».
Yen amarre! C'est de leur faine, à ces bâtards, entre « ceux des Bosquets », à Montfermeil, et Elles « n'arrivaient plus à suivre. Et puis il y a les
ces enculés I Vous savez ce que sont ces cités de « ceux d'Argenteuil », il y aune semaine ou deux études ». Elle espère une place en BTS. Deux
banlieue avec leurs lycées de merde?» La bande une engueulade sur la dalle de la Défense, un ans d'études pour avoir une paie de 8 000 francs,
d'Argenteuil n'écoute pas. Ils sont « pressés de pistolet à grenaille, une oreille décollée. Le ça vaut le coup. »
,revenir là d'où ils viennent». dimanche suivant, ils ont « appelé du monde» et Anne Fohr
82 LE NOUVEL OBSERVATEUR /FRANCE
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