You are on page 1of 498

ŒUVRES COMPLÈTES

DE

BLAISE PASCAL

TOME TROISIÈME

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET O
BOULEVARD 79
SAINT-GERMAIN,

1872
PHYSIQUE.

NOUVELLES EX ÉRIENCES TOUCHANT LE VIDE.

AU LECTEUR.
Moncherlecteur, quelquesconsidérationsm'empêchantde donner à
présent un Traité entier, où j'ai rapporté quantité d'expériencesnou-
velles que j'ai faites touchant le vide, et les conséquencesque j'en ai
tirées, j'ai voulu faire un récit des principalesdanscet abrégéoù vous
verrez par avancele desseinde tout l'ouvrage.
L'occasionde ces expériencesest telle. Il y a environ quatre ans
qu'en Italie on éprouvaqu'un tuyau de verre de quatre pieds, dont un
bout est ouvert, et l'autre scellé hermétiquement,étant rempli de vif-
argent, puis l'ouverturebouchéeavecle doigt ou autrement, et le tuyau
disposéperpendiculairementà l'horizon, l'ouverturebouchéeétant vers
le bas, et plongéedeux outrois doigts dans d'autre vif-argent, contenu
en un vaisseaumoitié plein de vif-argent, et l'autre moitié d'eau; si on
débouchel'ouverture, demeurant toujours enfoncéedans le vif-argent
du vaisseau, le vif-argentdu tuyau descenden partie, laissantau haut
du tuyau un espacevide en apparence, le bas du mêmetuyau demeu-
rant plein du mêmevif-argentjusqu'à une certaine hauteur. Et si on
hausseun peu le tuyau jusqu'à ce que son ouverture, qui trempoit au-
paravantdans le vif-argentdu vaisseau, sortant dece vif-argent, arrive
à la région de l'eau, le vif-argent du tuyau monte jusqu'en haut avec
l'eau, et ces deux liqueurs se brouillent dansle tuyau; mais enfintout
le vif-argenttombe, et le tuyau se trouve tout plein d'eau.
Cette expérienceayant été mandée de Rome au R. P. Mersenne,
minimeà Paris, il la divulgua en France en l'année 1644, non sans
l'admiration de tous les savanset curieux, par la communicationdes-
quels étant devenuefameusede toutes parts, je l'appris de M. Petit,
intendantdes fortifications,et très-versé entoutesles belles-lettres,qui
l'avoitapprisedu R. P. Mersennemême.Nousla fîmesdoncensembleà
Rouen, ledit sieur Petit et moi, de la même sorte quelle avoitl été
faite en Italie, et nous trouvâmesde point en point ce qui avoit été
mandéde ce pays-là, sans y avoir pour lors rien remarquéde nouveau.
Depuis, faisant réflexionen moi-mêmesur les conséquencesde cette
expérience,elle me confirmadans la penséeoù j'avoistoujours été, que
le viden'étoit pas une choseimpossibledans la nature, et qu'elle ne le
fuyoitpas avectant d'horreur que plusieurs se l'imaginent.
Ce qui m'obligeoità cette pensée étoit le peu de fondementque je
voyoisà la maximesi reçue, oue la nature ne souffrepoint le vide, qui
PASCAL III 1
2 NOUVELLES EXPERIENCES
n'est appuyéeque sur des expériencesdont la plupart sont très-fausses,
quoiquetenues pour très-constantes: et des autres, les unes sont entiè-
rement éloignéesdecontribuerà cettepreuve, et montrentque la nature
abhorrela trop grande plénitude, et non pas qu;ellefuit le vide : et les
plus favorablesne font voir autre chose, sinonque la nature a horreui
pour le vide, ne montrant pas qu'elle ne peut le souffrir.
A la foiblessede ce principe, j'ajoutois les observationsque nous fai-
sons journellement de la raréfaction et condensationde l'air, qui,
comme quelques-uns ont éprouvé, peut se condenserjusqu'à la mil-
lième partie de la place qu'il sembloitoccuper auparavant, et qui se
raréfie si fort, que je trouvois comme nécessaire, ou qu'il y eût un
grand videentre ses parties, ou qu'il y eût pénétrationde dimensions
Maiscommetout le monde ne recevoit pas cela pour preuve, je crus
que cette expérienced'Italieétoit capablede convaincreceux-là mêmes
qui sontles plus préoccupésde l'impossibilitédu vide
Néanmoinsla forcede la préventionfit encoretrouver des objections
qui lui ôtèrentla croyancequ'elle méritoit. Les uns dirent que le haut
de la sarbacaneétoit plein des esprits du mercure ; d'autres, d'un grain
imperceptibled'air raréfié; d'autres, d'une matière qui ne subsistoitque
dans leur imagination : et tous, conspirantà bannir le vide, exercèrent
à l'envi cette puissance de l'esprit, qu'on nomme subtilité dans les
écoles, et qui, pour solutiondes difficultésvéritables, ne donneque de
vaines paroles sans fondement.Je me résolus donc de faire des expé-
riencessi convaincantes,qu'ellesfussentà l'épreuvedetoutesles objec-
tions qu'on pourroity faire; j'en fis au commencementde cette année
un grand nombre, dont il y en a qui ont quelquerapport avec celle
d'Italie, et d'autres qui en sont entièrementéloignées, et n'ont rien de
commun avec elle. Elles ont été si exacteset si heureuses, que j'ai
montré par leur moyen, qu'un vaisseausi grandqu'on pourra le faire,
peut être rendu vide de toutes les matièresqui tombent sous les sens,
et qui sont connuesdans la nature ; et quelle force est nécessairepour
faire admettre ce vide. C'est aussi par là que j'ai éprouvé la hauteur
nécessaireà un siphon, pour faire l'effet qu'on en attend, aprèslaquelle
hauteur limitée, il n'agit plus, contre l'opinionsiuniversellementreçue
dans le monde durant tant de siècles; comme aussi le peu de force
nécessairepour attirer le piston d'une seringue, sans qu'il y succède
aucune matière, et beaucoup d'autres choses que vous verrez dans
l'ouvrage entier, dans lequel j'ai dessein de montrer quelle force la
nature emploiepour éviter le vide, et qu'elle l'admet et le souffreeffec-
tivementdansun grand espace, que l'on rend facilementvidede toutes
les matièresqui tombentsousles sens. C'estpourquoij'ai diviséle traité
entier en deux parties, dont la premièrecomprendle récit au long de
toutesmes expériencesavecles figures, et une récapitulationde ce qui
s'y voit, diviséeen plusieurs maximes ; et la seconde,les conséquences
quej'en ai tirées, diviséesen plusieurspropositions,où j'ai montréque
l'espacevide en apparence,qui a paru dans les expériences,est videen
effetde toutes les matièresqui tombent sousles sens, et qui sontcon-
nues dansla nature. Dansla conclusion,je donnemonsentimentsur le
TOUCHANT LE VIDE 3
sujet du vide, et je répondsaux objectionsqu'on peut y faire.Ainsi,je
me contentede montrer un grand espacevide, et je laisse à des per-
sonnessavanteset curieuses à éprouver ce qui se fait dans un tel
espace: comme, si les animauxy vivent ; si le verre en diminue sa
; et tout ce qu'on peut y faire
réfraction : n'en faisant nulle mention
dans ce traité, dont j'ai jugé à propos de vous donner cet abrégépar
avance,parcequ'ayantfait ces expériencesavec beaucoupde frais, de
peine et de temps, j'ai craint qu'un autre qui n'y auroit employéle
temps, l'argent, ni la peine, me prévenant, ne donnâtau public det
chosesqu'il n'auroit pas vues, et lesquellespar conséquentil ne pour-
roit pas rapporteravecl'exactitudeet l'ordrenécessairepour lesdéduire
commeil faut: n'y ayant personnequi ait eu des tuyaux et des siphons
de la longueur des miens, et peu qui voulussentse donner la peine
nécessairepour en avoir.
Et commeles honnêtes gens joignent à l'inclinationgénéralequ'ont
tousles hommesde se maintenirdansleurs justes possessions,cellede
refuserl'honneurqui ne leur est pas dû, vous approuverezsans doute,
queje me défendeégalement, et de ceux qui voudroientm'ôter quel-
ques-unesdes expériences queje vousdonneici, et queje vouspromets
dansle traité entier, puisqu'ellessont de mon invention; et de ceux
qui m'attribueroientcelled'Italiedontje vousai parlé, puisqu'ellen'en
est pas. Carencorequeje l'aie faite en plus de façonsqu'aucunautre,
et avec des tuyaux de douzeet mêmede quinzepieds de long, néan-
moinsje n'en parleraipas seulementdansces écrits, parce queje n'en
suis pas l'inventeur; n'ayant desseinde donnerque cellesqui me sont
particulièreset de mon propregénie.
Abrégé de la premièrepartie, dans laquellesont
rapportées les expériences.
EXPÉRIENCES.
I. Uneseringuede verreavecun piston bien juste, plongéeentière-
mentdans l'eau, et dont on bouchel'ouvertureavecle doigt, en sorte
qu'il toucheau bas du piston, mettant pour cet effetla mainet le bras
dansl'eau; on n'a besoinque d'une forcemédiocrepour le retirer, et
fairequ'il se désunissedu doigt, sans quel'eau y entre en aucunefaçon
(ce que les philosophesont cru ne pouvoirse faireavecaucune force
finie): et ainsi le doigt se sent fortement attiré et avec douleur; le
pistonlaisse un espacevideen apparence,et où il ne paroît qu'aucun
corps ait pu succéder, puisqu'il est tout entouré d'eau qui n'a pu y
avoird'accès,l'ouvertureen étant bouchée : si on tire le piston davan-
tage, l'espacevide en apparencedevientplus grand ; maisle doigt ne
sent pas plus d'attraction
: et si on le tire presquetout entier hors de
l'eau, et en sorte qu'il n'y reste que son ouvertureet le doigt qui la
bouche ; alors ôtant le doigt, l'eau, contre sa nature, monteavec vio-
lence, et remplitentièrementtout l'espaceque le pistonavoitlaissé.
II. Un souffletbien ferméde tous côtésfait le mêmeeffetavec une
pareillepréparation,contrele sentimentdes mêmesphilosophes
4 NOUVELLES
EXPÉRIENCES
III. Un tuyau de verrede quarante-sixpieds, dont un bout est ouvert,
et l'autre scelléhermétiquement,étant rempli d'eau, ou plutôt de vin
bien rouge, pour être plus visible, puis bouché, et élevéen cet état, et
portéperpendiculairementà l'horizon, l'ouverturebouchéeen bas, dans
un vaisseau plein d'eau, et enfoncédedans environd'un pied; si l'on
débouche l'ouverture, le vin du tuyau descendjusqu'à une certaine
hauteur, qui est environde trente-deux piedsdepuisla surfacede l'eau
du vaisseau, et se vide, et se mêle parmi l'eau du vaisseauqu'il teint
insensiblement, et se désunissant d'avec le haut du verre, laisse un
espace d'environ treize pieds vide en apparence, où de mêmeil ne
paroît qu'aucun corps ait pu succéder: si on incline le tuyau, comme
alors la hauteur du vin du tuyau devientmoindrepar cette inclinaison,
le vin remontejusqu'à ce qu'il vienneà la hauteur de trente-deuxpieds:
et enfin si on l'incline jusqu'à la hauteur de trente-deux pieds, il se
remplit entièrement, en ressuçantainsi autant d'eau qu'il avoit rejeté de
vin: si bien qu'on le voit plein de vin depuisle haut jusqu'à treize pieds
près du bas, et rempli d'eau teinte insensiblementdansles treize pieds
inférieurs qui restent.
IV. Un siphon scalène, dont la plus longue jambe est de cinquante
pieds, et la plus courte de quarante-cinq, étant rempli d'eau, et les
deuxouverturesbouchéesétant mises dans deuxvaisseauxpleins d'eau,
et enfoncéesenviron d'un pied, en sorte que le siphonsoit perpendicu-
laire à l'horizon, et que la surfacede l'eau d'un vaisseausoit plus haute
que la surfacede l'autre de cinq pieds: si l'on déboucheles deux ouver-
tures, le siphon étant en cet état, la plus longuejambe n'attire point
l'eau de la plus courte, ni par conséquentcelledu vaisseauoù elle est,
contre le sentimentde tous les philosopheset artisans; mais l'eau des-
cend de toutes les deux jambes dans les deux vaisseaux, jusqu'à la
même hauteur que dans le tuyau précédent, en comptantla hauteur
depuis la surface de l'eau de chacun des vaisseaux ; mais ayant incliné
le siphonau-dessousde la hauteur d'environtrente et un pieds, la plus
longuejambe attire l'eau qui est dansle vaisseaude la plus courte; et
quand on le rehausseau-dessusde cette hauteur, cela cesse, et tousles
deuxcôtésdégorgentchacundansson vaisseau ; et quand on le rabaisse,
l'eau de la plus longuejambe attire l'eau de la plus courtecommeaupa-
ravant.
V. Si l'on met une corde de près de quinze pieds avec un fil attaché
au bout (laquelleon laisselongtempsdans l'eau, afin que s'imbibantpeu
à peu, l'air qui pourroit y être enclos, en sorte) dans un tuyau de
quinze pieds, scellé par un bout comme dessus, et rempli d'eau, de
façonqu'il n'y ait hors du tuyau que le fil attaché à la corde, afin de
l'en tirer, et l'ouvertureayant été misedans du vif-argent
: quandon tire
la corde peu à peu, le vif-argentmonte à proportion,jusqu'à ce que la
hauteur du vif-argent, jointe à la quatorzièmepartie de la hauteur qui
reste d'eau, soit de deux piedstrois pouces : car après, quand on tire la
corde, l'eau quitte le haut du verre, et laisse un espacevide en appa-
rence , qui devientd'autant plusgrand, que l'on tire la cordedavantage :
que si on inclinele tuyau, le vif-argentdu vaisseauy rentre, en sorte
LE VIDE.
TOUCHANT 5
que, si on l'inclineassez, il se trouvetout plein de vif-argentet d'eau
qui frappe le haut du tuyau avec violence,faisantle mêmebruit et le
même éclat que s'il cassoit le verre, qui court risque de se casseren
: et pour ôter le soupçonde l'air que l'on pourroitdire êtredemeuré
effet
dansla corde, on fait la mêmeexpérienceavecquantitéde petitscylin-
dresde bois, attachésles uns aux autres avecdu filde laiton.
VI. Uneseringueavecun piston parfaitementjuste, étant mise dans
le vif-argent, en sorte que son ouverture y soit enfoncéepour le moins
d'un pouce, et que le reste de la seringuesoit élevéperpendiculairement
au dehors : si l'on retire le piston, la seringuedemeuranten cet état, le
vif-argententrant par l'ouverturede la seringue, monteet demeureuni
au piston jusqu'à ce qu'il soit élevé dans la seringuedeux pieds trois
pouces;mais après cette hauteur, si l'on retire davantagele piston, il
n'attire pas le vif-argent plus haut, qui, demeuranttoujours à cette
hauteur de deux piedstrois pouces, quitte le piston : de sorte qu'il se
fait un espacevideen apparence,qui devientd'autant plus grand, qua
l'on tire le piston davantage: il est vraisemblableque la même chose
arrive dans une pompe par aspiration, et que l'eau n'y monteque jus-
qu'à la hauteur de trente et un pieds, qui répond à cellede deux pieds
trois poucesde vif-argent. Et ce qui est plus remarquable, c'est que la
seringuepeséeen cet état sans la retirer du vif-argent, ni la bouger en
aucune façon, pèse autant (quoiquel'espacevide, en apparence, soit si
petit que l'on voudra)que quand, en retirant le pistondavantage, on le
fait si grandqu'on voudra, et qu'ellepèsetoujours autant que le corps
de la seringue avec le vif-argentqu'elle contientde la hauteur de deux
piedstrois pouces sans qu'il y ait encore aucun espace vide en appa-
rence ; c'est-à-dire, lorsquele piston n'a pas encorequitté le vif-argent
de la seringue. mais qu'il est prêt à s'en désunir, si on le tire tant soit
peu. Desorte que l'espacevide en apparence, quoiquetous les corpsqui
l'environnenttendent à le remplir, n'apporte aucun changementà son
poids, et que, quelquedifférencede grandeurqu'il y ait entreces espaces,
il n'yen a aucuneentre les poids.
VII. Ayantrempliun siphonde vif-argent, dont la plus longuejambe
a dix pieds, et l'autre neuf et demi, et mis les deux ouverturesdans
deuxvaisseauxde vif-argent, enfoncéesenvirond'un poucechacune, en
sorte que la surface du vif-argentde l'un soit plus haute de demi-pied
que la surfacedu vif-argentde l'autre: quand le siphonest perpendicu-
laire, la plus longuejambe n'attire pas le vif-argentde la plus courte;
mais le vif-argent, se rompant par le haut, descenddans chacunedes
jambes, et regorgedansles vaisseaux,et tombejusqu'à la hauteurordi-
naire de deux pieds trois pouces, depuis la surfacedu vif-argent de
chaquevaisseau : que si on inclinele siphon, le vif-argentdes vaisseaux
remontedansles jambes, les remplitet commencede coulerdela jambe
la plus courtedansla plus longue, et ainsi vide son vaisseau ; car cette
inclinaisondansles tuyaux où est ce vide apparent, lorsqu'ils sont dans
quelqueliqueur, attire toujoursles liqueursdes vaisseaux, si les ouver-
tures des tuyaux ne sont pointbouchées,ou attire le doigt, s'il boucha
ces ouvertures.
6 NOUVELLES
EXPÉRIENCES
VIII. Le même siphon étant rempli d'eau entièrement, et ensuite
d'un'è corde, commeci-dessus, les deux ouverturesétant aussi mises
dans les deuxmêmesvaisseauxde vif-argent,quand oh tire la cordepar
une de ces ouvertures, le vif-argentmontedes vaisseauxdanstoutesles
deux jambes : en sorte que la quatorzièmepartie de la hauteur de l'eau
d'une jambe avec la hauteur du vif-argent qui y est monté, est égale
à la quatorzièmepartie de la hauteur de l'eau de l'autre, jointe à la
hauteur du vif-argentqui y est monté; ce qui arrivera tant que cette
quatorzièmepartie de la hauteur de l'eau, jointe à la hauteur du vif-
argent de chaque jambe, soit de la hauteur de deux piedstrois pou-
ces: car après, l'eau'se diviserapar le haut, et il s'y trouvera un vide
apparent.
Desquellesexpérienceset de plusieursautres rapportéesdansle livre
entier, où sevoientdes tuyaux detoutes longueurs,grosseurset figures,
chargésde différentesliqueurs, enfoncésdiversementdans des liqueurs
différentes,transportés des unes dans les autres, pesés en plusieurs
laçons, et où sont remarquéesles attractionsdifférentesque ressentle
doigtqui bouchele tuyau où est le vide apparent, on déduitmanifeste-
ment ces maximes :
MAXIMES.
I. Quetousles corps ont de la répugnanceà se séparerl'un de l'autre,
et à admettrece vide apparentdansleur intervalle, c'est-à-dire, que la
nature abhorrece vide apparent.
II. Quecette horreur ou cette répugnancequ'ont tous les corps n'est
pas plus grande pour admettre un grand vide apparent qu'un petit,
c'est-à-dire pour s'éloignerd'un grand intervalleque d'un petit.
III Quela forcede cette horreur est limitée, et pareilleà celle avec
laquellede l'eau d'une certaine hauteur, qui est environde trenteet un
pieds, tend pour couleren bas.
IV. Queles corpsqui bornent ce vide apparent ont inclination à le
remplir.
V. Que cette inclinationn'est pas plus forte pour remplirun grand
vide apparent qu'un petit.
VI. Quela forcede cette inclinationest limitée, et toujours pareilleà
celle avec laquelle de l'eau d'une certainehauteur, qui est environde
trente et un pieds, tend à couleren bas.
VII. Qu'une force plus grande, de si peu que l'on voudra, que celle
avec laquelle l'eau de la hauteur de trente et un pieds tend à couleren
bas, suffitpour faire admettre ce vide apparent, et même si grand que
l'on voudra ; c'est-à-dire pour faire désunir les corps d'un si grand in-
tervalle que l'on voudra, pourvu qu'il n'y ait point d'autreobstacleà
leur séparation, ni à leur éloignement,que l'horreur que la nature a
pour ce vide apparent
LE VIDE.
TOUCHANT 7

Abrégéde la deuxièmepartie, dans laquellesont rapportéesles consé-


quencesde ces expériences,touchant la matière qui peut remplir cet
espacevideen apparence, diviséeen plusieurspropositions,avecleurs
démonstrations.
PROPOSITIONS.
I. Que l'espace vide en apparencen'est pas rempli de l'air extérieur
qui environne le tuyau, et qu'il n'y est point entré par les pores du
verre.
II. Qu'il n'est pas plein de l'air que quelquesphilosophesdisent être
enfermé dans les pores de tous les corps, qui se trouveroit, par ce
moyen, au dedansde la liqueur qui remplit les tuyaux.
III. Qu'iln'est pas plein de l'air que quelques-unsestimentêtreentre
le tuyau et la liqueur qui le remplit, et enfermédans les intersticesdes
corpusculesou atomesqui composentces liqueurs.
IV. Qu'il n'est pas plein d'un grain d'air imperceptible, resté par
hasardentrela liqueur et le verre, ou porté par le doigt qui le bouche,
ou entré par quelqueautre façon, qui se raréfieroitextraordinairement,
et que quelques-unssoutiendroientpouvoirse raréfierassezpour rem-
plir tout le monde, plutôt que d'admettredu vide.
V. Qu'iln'est pas plein d'une petiteportion du vif-argentou de l'eau,
qui, étant tirée d'un côté par les parois du verre, et de l'autre par la
forcede la liqueur, se raréfieet se convertit en vapeurs
; en sorte que
cette attraction réciproquefasse le mêmeeffetque la chaleur qui con-
vertitces liqueurs en vapeur, et les rend volatiles.
VI. Qu'il n'est pas plein des esprits de la liqueur qui remplit le
tuyau.
VII. Qu'il n'est pas plein d'un air plus subtil mêléparmi l'air exté-
rieur, qui, en étant détaché et entré par lès pores du verre, tendroit
toujoursà y retournerou y seroitsans cesseattiré.
VIII.Quel'espacevide en apparencen'est rempli d'aucune des ma-
tières qui sont connuesdans la nature, et qui tombent sous aucun des
sens.
Abrégéde la conclusion,dans laquelleje donnemon sentiment.
Aprèsavoir démontré qu'aucunes des matières qui tombentsous nos
sens, et dont nous avonsconnoissance,ne remplissentcet espacevide
en apparence,mon sentimentsera, jusqu'à ce qu'on m'ait montrél'exis-
tence de quelquematière qui le remplisse,qu'il est véritableméntvide,
et destituéde toute matière.
C'est pourquoije dirai du videvéritablece que j'ai montré du vide
apparent, et je tiendrai pour vraies les maximesposées ci-dessus, et
énoncéesdu vide absolu commeelles l'ont été de l'apparent, savoir en
cette sorte.
MAXIMES.
I. Quetous les corps ont de la répugnanceà se séparerl'un de l'autre,
et à admettre du vide dans leur intervalle; c'est-à-dire que la nature
abhorrele vide
8 NOUVELLES EXPÉRIENCES TOUCHANT LE VIDE.
II. Quecette horreur ou répugnancequ'ont tous les corps n'est pas
plus grande pour admettre un grand vide qu'un petit, c'est-à-dire
pour s'éloignerd'un grand intervalleque d'un petit.
III. Quela forcede cette horreur est limitée, et pareille à celle avec
laquellede l'eau d'une certaine hauteur, qui est à peu près de trente et
un pieds, tend à couler en bas.
IV. Queles corpsqui bornentce videont inclinationà le remplir.
V. Quecette inclinationn'est pas plus forte pour remplir un grand
vide qu'un petit.
VI. Que la forcede cette inclinationest limitée, et toujours égaleà
celle avec laquelle l'eau d'une certaine hauteur, qui est environ de
trente et un pieds, tend à couler en bas.
VII. Qu'une force plus grande, de si peu que l'on voudra, que cell
aveclaquelle l'eau de la hauteur de trente et un pieds tend à couleren
bas, suffitpour admettre du vide, et même si grand que l'on voudra:
c'est-à-dire, pour fairedésunirles corpsd'un si grand intervalleque l'on
voudra, pourvuqu'il n'y ait point d'autre obstableà leur séparation, ni
à leur éloignement,que l'horreur que la nature a pour le vide.
Ensuite je réponds aux objectionsqu'on peut faire, dont voici les
principales:
OBJECTIONS.
I. Que cette proposition, qu'un espace est vide, répugne au sens
commun.
II. Quecetteproposition,que la nature abhorre le vide, et néanmoins
l'admet, l'accuse d'impuissance,ou implique contradiction.
III. Queplusieurs expériences,et mêmejournalières, montrent que
la nature ne peut souffrirde vide.
IV. Qu'unematière imperceptible,inouïeet inconnueà tousles sens,
vemplitcet espace.
V. Quela lumière étant un accident, ou une substance, il n'est pas
possiblequ'elle se soutienne dans le vide, si elle est un accident; et
qu'elle remplissel'espacevide en apparence, si elleest une substance

PREMIÈRELETTREDU P. NOËL,JESUITE,A PASCAL'.


Monsieur,
J'ai lu vos Expériencestouchant le vide, que j'estime fort belles et
ingénieuses,mais je n'entendspas ce vide apparent qui paroît dansle
tube après la descente, soit de l'eau, soit du vif-argent. Je dis que
c'est un corps, puisqu'il a les actions d'un corps, qu'il transmet la
lumière avec réfractionet réflexion,qu'il apporte du retardementau
mouvementd'un autre corps, ainsi qu'on peut remarquer en la des-
cente du vif-argent, quand le tube plein de ce vide par le haut, est
4. Nousavonscru nécessairede reproduirecettelettredu P. Noël, ainsi
queplusieursautresécritsdu mêmeauteur,auxquelsil estfaitde fréquentes
allusionsdansles ouvragesde physiquede Pascal.
PREMIÈRE LETTREDUP. NOËLA PASCAL. 9
renversé;c'est doncun corpsqui prend la place du vif-argent.Il faut
maintenantvoir quelestce corps.
Présupposonsque, commele sang qui est dans les veinesd'un corps
vivant, est mélangéde bile, de pituite, de mélancolieet de sang, qui,
pour la plus notablequantité, donneà ce mélangele nom de sang ; de
mêmel'air que nous respirons, est mélangéde feu, d'eau, de terre et
d'air, qui, pour la plus grandequantité, lui donnele nomd'air. C'est
le,sens commundes physiciens,qui enseignentque les élémenssont
mélangés.
Or, tout ainsi que ce mélangequi est dansvosveinesest un mélange
naturelau corps humain, faitet entretenupar le mouvementet action
du cœur qui le rétablit, s'il est altéré, par exemple, de crainte ou de
honte;de mêmece mélangequi est dans notre air, est un mélange
naturel au monde, fait et entretenu par le mouvementet action du
soleil,qui le rétablit, s'il est empêchépar quelqueviolence.Donc, tout
ainsi que la séparationdes partiesqui composentnotre sang, peut se
faire dans les veines par quelqueaccident, commeellese fait ès ébul-
litions qui séparent le plus subtil dansle grossier; de mêmela sépara-
tion des partiesqui composentnotre air peut se faire dansle mondepar
quelqueviolence.J'appelle violencetout ce qui sépareces corpsnatu-
rellementunis et mêléspar ensemble,laquelleôtée, lespartiesse rejoi-
gnent et se mêlentcommeauparavant, si leur natureln'est changépar
la forceet la longueurde cetteviolence.
Je dis doncque dansle mélangenaturel du corpsquenousrespirons,
il y a du feu, qui est de sa nature plus subtil et plus rare que l'air; et
de l'air, lequel étant séparé de l'eau et de là terre, est plus subtil et
plus rare que mélangéavecl'un et l'autre, et partant peut pénétrerdes
corpset passerà traversles pores, étant séparé, qu'il ne pourroit pas,
étant mélangé.Si donc il se trouve une causede cette séparation,la
mêmepourrafaire passer l'air séparépar des porestrop petits pour son
passage,étant mélangé.Présupposonsune chosevraie, que le verrea
grande quantité de pores, que nous colligeonsnon-seulementde la
lumièrequipénètrele verre plus que dans d'autres corpsmoinssolides
dont les pores sont moins fréquens, quoiqueplus grands; mais aussi
une infinitéde petitscorps différensdu verre que vous remarquezdans
ces triangles qui font paroître les iris, et de ce qu'une bouteillede
verre bouchéehermétiquementne se cassepoint en un feu lent sur des
cendreschaudes.
Or, ces pores du verre si fréquens sont si petits, que l'air mélangé
ne sauroitpasser à travers ; mais étant séparé et plus épuré de la terre
et de l'eau, il pourrapénétrerle verre, commele filde fer, tandis qu'il
est un peu trop gros, ne peut passer à traversle petit trou de filière,
mais étant par force et violence meouisé, passe facilement : l'eau
boueusene passerapas à traversun linge bien tissu, où ellepassefaci-
lementétant séparée.La chaussed'Hippocrateet la filtrationnous font
toucherau doigtcette séparationdes corpsmélangés.Or, voicila force
et la violencequitirent l'airdesonmélangenaturel, et le fontpénétrerle
: : le vif-argentqui
Yerre
verre vif-arg remplitle tube et touchel'air subtil et ignéque
10 PREMIÈRELETTRE
la fournaisea mis dans le verre, et dontles pores sont remplis, des
cendant par sa gravité, tire après soi quelquescorps; autrementil ne
descend pas, commeil appert au vif-argent,qui est retenu jusquesà
deux pieds, et à l'eau qui ne descendpas mêmeau trentième, leur
gravité n'étant pas suffisantepour tirer l'air hors de son mélangenatu-
rel. Si doncle vif-argentdescend, il tire après soi un autre corps, selon
votrepremièremaxime(p.178),que tous les corpsont de la répugnance
à se séparer l'un de l'autre. Ce corps tiré et suivant n'est pas le verre,
puisqu'il demeure à sa place et ne casse point ; l'air qui est dansses
pores, contigu au vif-argent, peut suivre, mais il ne suit pas qu'il n'en
tire un autre qui passe par les pores du verre et les remplit : poury
passer, il faut qu'il soit épuré; c'est l'ouvrage de cet air subtil qui
remplissoitles petits pores du verre, lequel étant tiré par une force
majeure et suivant le vif-argent, tire après soi par continuité et con-
nexitéson voisin, l'épurant du plus grossierqui reste dehorsdans une
même constitution, constitution violentéepar la séparation du plus
subtil, et demeureautour du verreattaché à celui qui est entré, lequel
étant dans une dilatationviolente à l'état naturel qui lui est dû dans
ce monde, est toujours poussé, par le mouvementet dépendancedu
soleil, à se rejoindre à l'autre et reprendre son mélangenaturel, se
joignant à cet autre qui le hérisse, poussé du mêmeprincipe; et par-
tant l'un et l'autre, sitôt que la violenceest ôtée, reprend son mélange
et sa place: ainsi. quand on bandeun arc, on en fait sortir des esprits
qui lui sont naturels par sa partie concavequi est pressée, et en fait-on
entrer d'autres qui ne lui sont pas naturels par sa partie convexequi
est dilatée; les uns et les autres, demeurant à l'air, cherchent leur
place naturelle; et aussitôt que la violencequi tient l'arc tendu est
ôtée, les naturels rentrent, les étrangerssortent, et l'arc se redresse
Nousavons une séparationet réunionsensibleen une épongepleine
d'eau dans le fond de quelquebassin, qui naît de l'eau qui est dans
l'éponge.Si vous pressezcette épongeavec violence,vousen faitessor-
tir de l'eau qui demeureauprès d'elle séparée ; sitôt que vousôtez cette
compression,le mélangese fait de l'épongeavec l'eau par la dilatation
naturelle de l'éponge,laquellese remplit de l'eau qui lui est présentée.
Si doncon me demandequel corps entre dans le tube, le mercure
descendant,je dirai que c'est un air épuréqui entre par les petits pores
du verre, contraint à cette séparationdu grossierpar la pesanteurdu
vif-argentdescendantet tirant après soi l'air subtil qui remplissoitles
pores du verre, et celui-citiré par violence,traînant après soi le plus
subtil qui lui est joint et contigu, jusques à remplir là partie aban-
donnéepar le vif-argent.
Or cette séparationétant violenteà l'autre air, à celui qui demeure
dehors, tiré et attachéau verre et à celui qui est entré dans le tube,
l'un et l'autre reprendsonmélangeaussitôtque cettepesanteurest ôtée:
mais tandis que cette pesanteurdu vif-argentcontinueson effet, cette
attraction et épurationde l'air continue âussi, commele poids d'une
balance, élevépar un autre plus pesant, ne descendpas que cet autre
poidsqui l'empêchede descendrene soit ôté.
DU P. NOELA PASCAL. il
Ce discourscombatvotre propositionVII (p. 179),où vous ditesque
l'espacevideen apparence,n'est pas plein d'un air pur, subtil, mêlé
parmi l'air extérieur,qui en étant détaché, et entré par les pores du
verre, tendroit toujoursà y retourner, ou y seroitsanscesseattiré; et
votrepropositionVIII, que l'espacevideen apparencen'est remplid'au-
cunedesmatièresqui sontconnuesdansla nature, et qui tombentsous
aucundes sens. Si mon discours,que je vouslaisse à considérer, est
vrai, cesdeux propositionsne le sont pas. L'air épuréest une matière
sonnuedans la nature ; et cet air prendla placedu vif-argent.
Venonsaux objectionsque vousavezmisesen la page180, contrevos
;entimens.Je dis que la premièreest très-considérable.En effet, cette
proposition,qu'un espaceest vide, prenant le vide pour une privation
le tout corps, non-seulementrépugne au sens commun,maisde plus
secontreditmanifestement : elledit que ce vide est espace,et ne l'est
)as, ou présupposequ'il est espace;or s'il est espace, il n'est pas ce
ridequi est privationde tout corps, puisquetout espaceest nécessaire-
nent corps : qui entend ce qui est corps, commecorps, entend un
composé de parties les unes horsles autres, les unes hautes, les autres
lasses,les unes à droite, les autresà gauche, un composélong, large,
profond,figuré, grand ou petit; qui entendce qui est espacecomme
ispace,entend, quoiqu'on dise, un composéde parties, les uneshors
es autres, basses, hautes, à gauche, à droite, d'une telle longueur,
argeur, profondeur,figuréentre les extrémitésdont il est intervalle :
tesortequel'espaceou intervallen'est pas seulementcorps, mais corps
ntredeuxou plusieurscorps.Si donc, par ce mot vide, nousentendons
meprivationde tout corps, ce qui est le sens de l'objection,cette pré-
uppositionqu'un espaceest vide, se détruit soi-mêmeet se contredit;
maisce mot de vide, commeil se prend communément,est un espace
invisible,tel qu'est l'air: ainsi disons-nousd'une bourse, d'un ton-
eau, d'une cave, d'une chambreet autres semblables,que tout cela
st vide quandil n'y a quel'air; tellementque l'air, à cause qu'il est
invisible,se prend pour un espacevide ; maisd'autant qu'il est espace,
ous concluonsqu'il est corps, grand, petit, rond, carré, et ces diffé-
ences ne s'attachent point au vide, pris pour une privation de tout
orps, et par conséquentpour un néant dontAristoteparle, quand il
it : Nonentisnonsunt differentiæ.
Votre deuxièmeobjectionne vous donnera pas grand'peine: vous
vouezfacilementque la nature, non pas en son total, maisen ses par-
les, souffreviolencepar le mouvementdesunes qui surmontentla ré-
istancedes autres ; c'est de quoi Dieuse sert pour l'ornementet la
ariété du monde.
La troisième, que les expériencesjournalièresfont paroître que la
ature ne souffrepoint de vide, est forte. Je ne crois pas que la qua-
rièmesoit d'aucunphysicien.
La cinquièmeest une preuvepéremptoiredu plein, puisque la lu-
[llere,ou plutôtl'illumination
, est un mouvementluminairedesrayons,
omposésdes corps lucidesqui remplissentles corpstransparens,et ne
ont mus luminairementque par d'autres corps lucides, commela
12 PREMIÈRELETTREDU P. NOELA PASCAL.
poudre Daris n'est remuéemagnétiquementque par l'aimant : or cette
illuminationse trouve dans l'intervalleabandonnédu vif-argent ; il est
donc nécessaireque ces intervallessoientun corpstransparent.En effet
c'en est un, puisqu'ilest un air raréfié.
Voilà,monsieur, ce que j'ai cru devoirà votrecuriositési obligeante,
qui sembledemanderquel corps est cevide apparent, plutôt qu'assurer
qu'il n'est pas corps
: ce quej'ai dit de la violencefaite par la pesanteur
du vif-argentou de l'eau, doit s'entendrede toutesles autresviolence!
qui serencontrentdanstoutesvosautres expériences,où l'entréesubite
de ces petits corps d'air et de feu qui sont partout, paroissantmoins
aux sens qu'à la raison, fait conjecturerun vide qui soit une privation
de tout corps. Quoiqu'il en soit, vous avez examinéune véritétrès-
importanteà ceux qui font la recherche des choses naturelles, et par
cet examen,obligé le public, et moi particulièrementqui suis, mon-
sieur, votre, etc. ÉTIENNE NOËL,de la compagniede Jésus.

RÉPONSEDE PASCAL AUP. NOEL.


Montrès-révérendpère,
L'honneur que vous m'avez fait de m'écrire m'engageà rompre le
desseinque j'avois forméde ne résoudreaucunedes difficultésque j'ai
rapportées dansmon Abrégé,que dansle Traité entier auquel je tra-
vaille; car puisqueles civilitésdevotrelettre sont jointes aux objections
que vous m'y faites, je ne puis partager ma réponse, ni reconnoîtreles
unes, sans satisfaireaux autres.
Mais,pour le faireavecplusd'ordre, permettez-moide vousrapporter
une règle universelle, qui s'appliqueà tous les sujets particuliers, où
il s'agit de reconnoîtrela vérité. Je ne doute pas que vous n'en demeu-
riez d'accord,puisqu'elleest reçue généralementde tous ceuxqui envi-
sagent les choses sans préoccupation ; qu'elle est la principale, de la
façondont on traite les sciencesdansles écoles ; et qu'elle est en usage
parmi les personnesqui recherchentce qui est véritablementsolideet
qui remplit et satisfaitpleinementl'esprit: c'est qu'on ne doit jamais
porter un jugementdécisifde la négativeou de l'affirmatived'une pro-
, que ce que l'on affirmeou nie n'ait une de ces deux condi-
position
tions; savoir, ou qu'il paroissesi clairementet si distinctementde soi-
mêmeaux sens ou à la raison, suivantqu'il est sujet à l'un ou à l'autre,
que l'esprit n'ait aucun moyen de douter de sa certitude, et c'estce que
nous appelonsprincipe ou axiome; comme, par exemple,sià choses
égales on ajoute choseségales, les tous seront égaux; ou qu'il se dé-
duise par des conséquencesinfaillibleset nécessairesde principesou
axiomes,de la certitude desquels dépendtoute celle des conséquences
qui en sont bien tirées; commecette proposition,les trois anglesd'un
triangle sont égauxà deuxanglesdroits, qui, n'étant pas visibled'elle-
même , est démontréeévidemmentpar des conséquencesinfailliblesda
pareils axiomes.Tout ce qui a une de ces deux conditions,est certain
et véritable, et tout ce qui n'en a aucune, passepour douteuxet incer-
RÉPONSEDE PASCALAU P. NOËL. 13
tain. Nousportonsun jugement décisifdes chosesdela premieresorte:
nous laissonsles autres dans l'indécision, si bien que nous les appe-
lons, suivantleur mérite, tantôt vision, tantôt caprice, parfois fan-
taisie, quelquefoisidée, et tout au plus bellepensée, et parcequ'on ne
peut les affirmersans témérité, nous penchonsplutôt vers la négative :
prêts néanmoinsde revenir à l'autre, si une démonstrationévidente
nous en fait voir la vérité. Nousréservonspour les mystèresde la foi,
que le Saint-Esprita lui-mêmerévélés, cette soumissiond'esprit qui
porte notre croyanceà des mystèrescachésaux sens et à la raison.
Celaposé, je viens à votre lettre, dans les premièreslignes de la-
quelle, pour prouver que le vide apparent est un corps, vous vous
servezde cestermes : « Je dis que c'est un corps, puisqu'il a les actions
d'un corps, qu'il transmet la lumièreavecréfractionet réflexion,qu'il
apporte du retardementau mouvementd'un autre corps; » où je re-
marqueque, dansle desseinque vousavezde prouverque c'est un corps
vous prenezpour principesdeuxchoses : la première,qu'il transmet la
lumièreavecréfractionet réflexion ; la seconde,qu'il retarde le mouve-
ment d'un corps. De ces deuxprincipes, le premier n'a paru véritableà
aucun de ceux qui ont voulu l'éprouver; nousavonstoujoursremarqué,
au contraire, que le rayon qui pénètrele verre et cet espace n'a point
d'autre réfractionque celle que lui causele verre
, et qu'ainsi si quelque
matièrele remplit, elle ne rompt en aucune sortele rayon, ou sa ré-
fractionn'est pas perceptible.De sorte que, commeil estsansdouteque
vousn'avezrien éprouvéde contraire, je voisque le sensde vos paroles
est que le rayon réfléchi, ou rompupar le verre, passeà travers cet
espace; et que de là et de ce que les corps y tombentavec temps, vous
voulezconclure qu'une matière le remplit, qui porte cette lumière et
cause ce retardement.
Mais, mon révérend père, si nous rapportons cela à la méthodede
raisonnerdontnous avonsparlé, noustrouveronsqu'il faudroitaupara-
vant être demeuré d'accord de la définitionde l'espace vide, de la
lumièreet du mouvement,et montrer par la nature de ces chosesune
contradictionmanifestedansces propositions : ccQuela lumièrepénètre
un espacevide, et qu'un corps s'y meut avec le temps. » Jusque-là
votre preuve ne pourra subsister; et puisque la nature de la lumière
est inconnue, et à vous, et à moi; que de toutesles définitionsqu'on a
essayéd'en donner, aucune n'a satisfaitceux qui cherchentles vérités
palpables,et qu'ellenous demeurerapeut-être éternellementinconnue,
je vois que cet argument sera longtempssans recevoirla force qui lui
est nécessairepour devenirconvaincant.
Car considérez,je vous prie, commentil est possiblede conclure
infailliblementque la nature de la lumièreest telle, qu'elle ne peut
subsisterdansle vide, lorsque l'on ignore la nature de la lumière. Si
nousla connoissionsaussi parfaitementque nous l'ignorons, nous con-
noîtrions, peut-être, qu'elle subsisteroitdansle videavec plus d'éclat
que dans aucun autre médium, commenous voyonsqu'elle augmente
sa forcesuivant que le mediumoù elle est devientplus rare, et ainsi
en quelquesorte plus approchantdu néant. De mêmesi nous savions
14 RÉPONSEDE PASCAL
celle du mouvement,je ne fais aucun doute qu'il ne nous parût qu'il
dût se faire dans le vide avecpresque autant de tempsque dans l'air,
dont le peu de résistanceparoit dans l'égalitéde la chute de corps dif-
férens en pesanteur.
C'estpourquoi, dans le peu de connoissanceque nous avons de la
nature des choses, si, par une liberté semblableà la vôtre, je conçois
une pensée, que je donne pour principe, je puis dire avec autant de
raison
: la lumière se soutient dans le vide, et le mouvements'y fait
avec temps : or la lumière pénètre l'espace vide en apparence, et le
mouvements'y fait avec temps ; doncil peut être vide en effet.
Ainsi remettonscette preuve au temps où nousaurons l'intelligence
de la nature de la lumière. Jusque-là je ne puis admettre votre prin-
cipe, et il vous sera difficilede le prouver; ne tirons point, je vous
prie, de conséquenceinfailliblede la nature d'une chose, lorsquenous
l'ignorons: autrement je craindrois que vous ne fussiezpas d'accord
avecmoides conditionsnécessairespour rendreune démonstrationpar-
faite, et que vous n'appelassiezcertain ce que nous n'appelonsque
douteux.
Dansla suite de votre lettre, commesi vous aviez établi invincible-
ment que cet espacevide est un corps, vous ne vous mettez plus en
peineque de chercher quel est ce corps ; et pour décider affirmative-
ment quellematièrele remplit, vous commencezpar ces termes : « Pré-
supposonsque, commele sang est mêlé de plusieursliqueurs qui le
composent,ainsi l'air est composéd'air et de feu, et des quatreélémens
qui entrent en la compositionde tous les corps de la nature. » Vous
présupposezensuite que ce feu peut être séparéde l'air, et qu'en étant
séparé, il peut pénétrer les pores du verre ; vous présupposezencore
qu'en étant séparé, il a inclinationà y retourner, et encorequ'il en est
sans cesse attiré; et vous expliquezce discours, assez intelligiblede
soi-même,par des comparaisonsque vous y ajoutez.
Mais, mon père, je crois que vousdonnezcela pour une pensée, et
non pas pour une démonstration; et quelque peine que j'aie d'accom-
moderla penséequej'en ai avecla fin de votre lettre, je crois que, si
vous vouliezdonnerdes preuves, ellesne seroientpas si peu fondées.
Caren ce temps où un si grand nombre de personnes savantescher-
chent avec tant de soin quelle matière remplit cet espace; que cette
difficultéagiteaujourd'huitant d'esprits: j'aurois peine à croire que,
pour apporter une solution si désiréeà un si grand et si juste doute,
vous ne donnassiezautre chose qu'une matière, dont vous supposez
non-seulementles qualités, mais encorel'existencemême ; de sorte que
qui présupposerale contraire, tirera une conséquencecontraireaussi
nécessairement.Si cette façonde prouver est reçue, il ne sera pas diffi-
cilede résoudre les plus grandesdifficultés.Le flux de la mer et l'at-
traction de l'aimant deviendrontaisésà comprendre,s'il est permisde
fairedes matièreset des qualitésexprès. Car toutes les chosesde cette
nature, dont l'existencene se manifeste à aucundes sens, sont aussi
difficilesà croire, qu'elles sont faciles à inventer. Beaucoupde per-
sonnes, et des plus savantesde ce temps, m'ont objectécellemêmema-
AU P. NOEL. 15
ière avant vous, mais commeune simplepensée, et non pas comme
mevérité constante; et c'est pourquoije n'en ai pas fait mentiondans
aes propositions.D'autres, pour remplir de quelque matière l'espace
ide, s'en sont figuréune dont ils ont rempli tout l'univers, parceque
'imaginationa cela de propre, qu'elle produit avec aussi peu de peine
t de tempsles plus grandes choses que les plus petites; quelques-uns
'ont faite de même substance que le ciel et les élémens ; les autres,
l'une substancedifférente, suivant leur fantaisie, parce qu'ils en dis-
losoientcommede leur ouvrage.
Quesion leur demande, commeà vous, qu'ils nous fassentvoir cette
aatière, ils répondent qu'elle n'est pas visible
: si l'on demandequ'elle
ende quelqueson, ils disent qu'elle ne peut point être ouie, et ainsi de
ousles autres sens. Ils pensent avoir beaucoupfait, quand ils ont
esautres dans l'impuissancede montrer qu'elle n'est pas, en s'ôtant prisà
ux-mêmestout pouvoirde leur montrer qu'elle est. Maisnous trouvons
lus de sujet denier son existence, parce qu'on ne peut pas la prouver,
[ue de la croire, par la seule raison qu'on ne peut montrer qu'elle
L'estpas.
Car on ne peut pas croire toutes ces chosesensemble,sans faire de la
tature un monstre, et commela raison ne peut pencherplus vers une
[uevers l'autre, à cause qu'elle les trouve égalementéloignées,elleles
refusetoutes, pour se défendred'un injuste choix.
Je sais que vous pouvezdire que vous n'avez pas fait tout seul cette
natière, et que quantité de physiciensy avoientdéjà travaillé; maissur
es sujets de cette matière, nous ne faisons aucun fondementsur les
lutorités: quand nous citonsles auteurs, nous citonsleurs démonstra-
ions, et non pas leurs noms ; nous n'y avonsnul égard que dans les
matièreshistoriques.Siles auteurs que vous alléguezdisoientqu'ils ont
vu ces petits corps ignés, mêlés parmi l'air, je déféreroisassezà leur
sincéritéet à leur fidélité, pour m'en rapporter à leur témoignage, et
je les croiroiscommehistoriens ; mais puisqu'ils disentseulementqu'ils
pensent que l'air en est composé, vous me permettrez de demeurer
dansmonpremierdoute.
Enfin, mon père, considérez, je vous prie, que tous les hommes
ensemblene sauroient démontrerqu'aucun corps succède à celui qui
quitte l'espacevide en apparence, et qu'il n'est pas possibleencore à
tousles hommesde montrerque, quand l'eau y remonte, quelquecorps
en soit sorti. Celane suffiroit-ilpas, suivantvosmaximes, pour assurer
que cet espaceestvide? Cependant je dis simplementque mon sentiment
est qu'il est vide. Jugez si ceux qui parlent avec tant de retenue d'une
choseoù ils ont droit de parler avectant d'assurance,pourrontfaireun
jugementdécisifde l'existencede cette matière ignée, si douteuseet si
peu établie.
Aprèsavoirsupposécettematièreavectoutesles qualitésquevousavez
voulu lui donner, vous rendez raison de quelques-unesde mes
riences. Ce n'est pas une chose bien difficile expé-
d'expliquercommentun
effetpeut être produit, en supposantla matière, la nature et les
de sa cause qualités
: cependantil est difficileque ceux qui se les figurent, se
16 RÉPONSEDE PASCAL
défendentd'une vainecomplaisance,et d'un charme secretqu'ils trou-
ventdans leur invention, principalementquand ils les ont si bien ajus-
, que, des imaginationsqu'ils ont supposées,ils concluentnéces-
tées
sairementdes véritésdéjà évidentes.Maisje me sensobligéde vousdire
deuxmotssurce sujet ; c'est quetouteslesfoisque, pourtrouver la cause
de plusieurs phénomènesconnus, on pose une hypothèse, cette hypo-
thèse peut être de trois sortes.
Car quelquefoison conclutune absurdité manifestedesa négation, et
alors l'hypothèse est véritable et constante; ou bien on conclut une
absurdité manifestede son affirmation, et alors l'hypothèseest tenue
; et lorsqu'on n'a pu encoretirer d'absurdité, ni desa néga-
pour fausse
tion, ni de son affirmation,l'hypothèseest douteuse.Desorteque, pour
faire qu'unehypothèsesoit évidente, il ne suffitpas que tousles phéno-
mèness'en ensuivent ; au lieu que, s'il s'ensuitquelquechosedecontraire
à un des phénomènes,cela suffitpour assurerde sa fausseté.
Par exemple, si on trouveune pierre chaudesans savoirla causedesa
chaleur, celui-là seroit-il tenu en avoir trouvéla véritable, qui raison-
neroitde cettesorte? Présupposonsque cette pierre ait étémisedans un
grand feu, dont on l'ait retirée depuispeu de temps ; donc cette pierre
doit être encorechaude : or elle est chaude ; par conséquentelle a été
mise au feu. Il faudroit pour cela que le feu fût l'unique cause de sa
chaleur; mais commeelle peut procéderdu soleil et de la friction, la
conséquenceseroitsans force. Car commeune même cause peut pro-
duire plusieurs effets différens, un même effet peut être produit par
plusieurscausesdifférentes.C'estainsi quequand on discourthumaine
ment du mouvement, ou de la stabilité de la terre, tous les phéno-
mènesdu mouvementet des rétrogradationsdes planètes, s'ensuivent
parfaitementdes hypothèsesde Ptolémée, de Tycho,de Copernicet da
beaucoupd'autres qu'on peut faire, de toutes lesquellesune seulepeut
être véritable.Mais qui osera faire un si grand discernement, et qui
pourra, sans danger d'erreur, soutenir l'une au préjudicedesautres
comme, dans la comparaisondela pierre, qui pourra, avecopiniâtreté,
maintenirque le feu ait causésa chaleur, sans se rendreridicule?
Vous voyez par là qu'encore que de votre hypothèses'ensuivissent
tous les phénomènesde mes expériences, elle seroit de la nature des
autres; et que, demeuranttoujoursdansles termesdela vraisemblance,
elle n'arriveroit jamais à ceux de la démonstration.Maisj'espèrevous
faireun jour voir plus au long, que de sonaffirmations'ensuiventabso-
lument des chosescontrairesaux expériences.Et pourvous en toucher
ici une en peu de mots, s'il est vrai, commevousle supposez,que cet
espacesoit plein de cet air, plus subtil, igné, et qu'il ait l'inclination
que vouslui donnez, de rentrer dans l'air d'où il est sorti, et que cet
air extérieurait la forcedele retirer commeune épongepressée, et que
ce soit par cette attraction mutuelle que le vif-argent se tienne sus-
pendu, et qu'ellele fait remontermême quand on inclinele tuyau : il
s'ensuitnécessairementque quand l'espacevide en apparencesera plus
grand, une plus grandehauteurde vif-argentdoitêtre suspendue(contre
ce qui paroît dans les expériences).Car puisquetoutesles parties decet
AU P. NOËL. 17
air intérieur et extérieur ont cette qualité attractive, il est constant,
par toutesles règles de la mécanique, que leur quantité, augmentéeà
même mesureque l'espace, doit nécessairementaugmenterleur effet,
commeune grande épongepresséeattire plus d'eau qu'unepetite.
Quesi, pour résoudrecette difficulté,vousfaitesune secondesuppo-
; et si, pour sauvercet inconvénient,vous faitesencoreune qua-
sition
lité exprès, qui, ne se trouvant pas encoreassezjuste, vous obliged'en
figurerune troisièmepour sauverles deux autres, sans aucunepreuve,
sans aucun établissement : je n'aurai jamais autre chose à vous ré-
pondre, que ce que je vous ai déjà dit, ou plutôt je croiraivous avoir
déjàrépondu.
Mais,mon père, quand je dis ceci, et que je préviens en quelque
sorte ces dernières suppositions, je fais moi-même une supposition
fausse: ne doutant pas que, s'il part quelquechosede vous, il sera ap-
puyé sur des raisons convaincantes,puisqueautrementce seroitimiter
ceux qui veulentseulementfaire voir qu'ils ne manquentpas de paroles.
Enfin, mon père, pour reprendre toute ma réponse,quand il seroit
vrai que cet espacefût un corps(ce que je suis très-éloignéde vousac-
corder), et que l'air seroit rempli d'esprits ignés (ce que je ne trouve
pas seulementvraisemblable),et que ces esprits auroientles qualités
que vousleur donnez (ce qui n'est qu'une pure pensée, qui ne paroît
évidente,ni à vous, ni à personne): il ne s'ensuivroitpas de là que l'es-
pace en fût rempli. Et quand il seroitvrai encorequ'en supposantqu'il
en fût plein (ce qui ne paroît en façonquelconque),on pourroit en dé-
duire tout ce qui paroît dansles expériences: le plus favorablejugement
que l'on pourroit faire de cette opinion, seroitde la mettre au rang des
vraisemblances.Maiscommeon en conclutnécessairementdes choses
contrairesaux expériences,jugez quelle place elle doit tenir entre les
trois sortes d'hypothèsesdontnous avonsparlé tantôt.
Versla fin de votre lettre, pour définir le corps, vousn'en expliquez
que quelquesaccidens, et encorerespectifs,commede haut, de bas, de
droite, de gauche, qui font proprementla définitionde l'espace, et qui
ne conviennentau corps, qu'en tant qu'il occupe de l'espace.Car, sui-
vantvosauteurs mêmes,le corps est définice qui est composéde ma-
tière et de forme; et ce que nous appelonsun espacevide, estun espace
ayant longueur,largeur et profondeur,immobileet capablede recevoir
et de contenirun corps de pareillelongueuret figure ; c'est ce qu'on ap-
pellesolideen géométrie,où l'on ne considèreque les chosesabstraites
et immatérielles.De sorte que la différenceessentiellequi se trouve
entrel'espacevide et le corps, qui a longueur, largeur, profondeur,est
que l'un est immobileet l'autre mobile ; et que l'un peut recevoirau
dedansde soi un corps qui pénètre ses dimensions,au lieu que l'autre
ne le peut; car la maximeque la pénétrationde dimensionsest impos-
sible, s'entend seulementdes dimensionsde deux corpsmatériels : au-
trement elle ne universellementreçue. D'où l'on peut voir
seroitpas
qu'il y a autant de différenceentre le néant et l'espacevide, qu'entre
l'espacevide et le corps matériel; et qu'ainsil'espacevidetient le mi-
lieu entre la matière et le néant. C'est pourquoila maximed'Aristote
PASCAL 2
18 RÉPONSEDE PASCALAU P. NOËL.
dontvousparlez, que les non-êtresne sont point différens,s'entenddu
véritàblénéant, et non pas de l'espacevide.
Je finis avecvotre lettre, où vousdites que vousne voyezpas que la
quatrièmede mes observations,qui est qu'une matièreinouïe et incon-
nue à tous les sens, remplit cet espace, soit d'aucunphysicien.A quoi
j'ai à vous répondreque je puis vous assurerdu contraire, puisqu'elle
est d'un des plus célèbresde notre temps, et que vous avez pu voir
dans ses écrits, qu'il établit dans tout l'univers une matièreuniver-
, imperceptibleet inouïe, de pareillesubstanceque le ciel et les
selle
élèmens; et de plus, qu'en examinantla vôtre, j'ai trouvé qu'elle est
si imperceptible,et qu'elle a des qualitéssi inouïes, c'est-à-direqu'on
ne lui avoitjamaisdonnées,queje trouvequ'elle est de mêmenature.
La période qui précèdevos dernièrescivilités, définitla lumièreen
cestermes : La lumièreestun mouvementluminairede rayons composés
de corps lucides, c'est-à-dire lumineux; où j'ai à vous dire qu'il me
semblequ'il faudroit avoir premièrementdéfinice que c'est que lumi-
naire, et ce que c'est que corps lucideou lumineux : car jusque-làje
ne puis entendrece que c'est que lumière.Et commenous n'employons
jamais dans les définitionsle termedudéfini, j'aurois peineà m'accom-
moderà la vôtre, qui dit que la lumière est lun mouvementluminaire
des corpslumineux.Voilà, mon père, quels sontmessentimens,queje
soumettraitoujoursaux vôtres.
Au reste, on ne peut vousrefuserla gloire d'avoirsoutenula physique
péripatéticienne,aussi bien qu'il est possiblede le faire; et je trouve
quevotre lettre n'est pas moinsune marque de la foiblessede l'opinion
quevousdéfendez,que de la vigueur de Votreesprit. Et certainement
l'adresseaveclaquellevousavezdéfendul'impossibilitédu vide dans le
peu de forcequi lui reste, fait aisémentjuger qu'avec un pareileffort,
vousauriez invinciblementétabli le sentimentcontrairedans les avan-
tages que les expérienceslui donnent.
Unemêmeindispositionm'a empêchéd'avoir l'honneur de vousvoir
et de vousécrire de ma main. C'estpourquoije vous prie d'excuserles
fautes qui se rencontreront dans cette lettre, surtout à l'orthographe.
Je suis de tout mon cœur,mon très-révérendpère, votre, etc. PASCAL.

RÉPLIQUEDU P. NOËL.
Monsieur,
Celledont il vous a plu m'honorerme fut rendue jeudi au soir entre
cinq et six, par un de nos pères. Je l'ai lue avec admiration, qu'en
si peu de temps et incommodéde votre santé, vous ayezrépondude
point en point à toute ma lettre; et avecun singuliercontentement,
que vous procédiezà la recherchede la vérité si généreusementet si
méthodiquement,et m'ayez, avec tant de civilité, fait part de vos
penséestouchant le vide; je vous remercietrès-humblement'etde tout
mon cœur; j'aime la vérité, et la recherche sans préoccupation,dans
vos sentimens, de la façondont on traite les sciencesdans les écoles,
et de celle qui est en usage parmi les personnesqui veulentvoir, et
SECONDE LETTREDU P. NOELA PASCAL. 19
non pas croirece qui peut se savoir.Je me sens obligéà.vousdire ce
qui m'est venu en l'esprit après les lumières que m'a donnéesla lec-
ture de votrelettre vraiment docte, claire et courtoise: et pour com-
mencerpar la définitionde l'espacevide, qui sembleêtre le fondement
detout le reste, je rapporteraivos paroles.
«Ceque nous appelonsun espacevide, estun espaceayant longueur,
largeur et profondeur,immobileet capablede recevoiret de contenir
un corps de pareillelongueur et figure; c'est ce qu'on appelle solide
en géométrie,où l'on ne considère que les chosesabstraiteset imma-
térielles.Desorte que la différenceessentiellequi se trouve entre l'es-
pacevideet le corps matériel, qui a longueur, largeur et profondeur,
est que l'un est immobileet l'autre mobile, et que l'un peut recevoir
au dedans de soi un corps qui pénètre ses dimensions,au lieu que
l'autre ne le peut; car la maximeque la pénétration de dimensions
est impossible,s'entend seulementdes dimensionsde deux corps ma-
tériels: autrement elle ne seroit pas universellementreçue. D'où l'on
peut voir qu'il y à autant de différenceentre le néant et l'espacevide,
qu'entrel'espacevideet le corpsmatériel; et qu'ainsil'espacevidetient
le milieuentrela matièreet le néant.D
Voilà, monsieur, votre penséede l'espace vide fort bien expliquée;
je veuxcroire que tout cela vous est évident , et en avez l'esprit con-
vaincuet pleinement satisfait, puisque vous l'affirmez,ayant dit au-
paravant, «qu'on ne doit jamaisporter un jugementdéfinitifde l'affir-
mativeou négatived'une proposition,que ce que l'on affirmeou nie
n'ait une de ces deux conditions,ou qu'il paroisse si clairementet si
invinciblementde lui-mêmeà la raison ou auxsens, suivant qu'il est
sujet à l'un ou à l'autre, que l'esprit n'ait aucun moyende douter de
sa certitude; et c'est ce que nous appelonsprincipes ou axiomes;ou
qu'il se déduisepar des conséquencesinfaillibleset nécessairesde tels
principes ou axibines.» Ce sont, monsieur, vos sentimenstouchantles
conditionsnécessairespour assurerune vérité.Or quand je disoisdans
ma lettre, que tout ce qui est espace est corps, je croyois dire une
choseévidenteet convaincanted'elle-mêmeen matière de vide appa-
centou véritable, que je présupposois,commechose évidente, n'être
ii esprit, ni accidentd'aucun corps, d'où il se déduit nécessairement
lu'il est corps;je voismaintenantla défectuositéde mon discours : le
riden'est ni corps matériel, ni accident du corps matériel, mais un
espacequi a longueur, largeur et profondeur,immobileet capablede
recevoiret de contenirun corps. Maissi je nie qu'il y ait aucun espace
réelet capablede soutenirla lumière, de la transmettreet d'apporter
lu retardementau mouvementlocal d'un corps, qui ne soit corps ma
ériel, je ne vois pas commenton puisse me convaincredu contraire :
tia négativeest appuyéesur ce que l'astronomiene se sert point dé cet
spacepourexpliquer les parties et mouvemensde cegrand monde, ni
à médecinepourl'intelligencedes parties, mouvemehset maladiesdu
petitmonde, ni l'art pour ses ouvrages,ni lanature pour ses opérations
LMUrelles; et suivantla maximeque la nature ne fait rien en vain, il
àùt, ou rejeter ce vide, ou s'il est dans le monde, avouer que ces
'----.
20 SECONDE LETTRE
grands espacesqui sont entre nous et les cieux ne sont pas corpsma-
, et que le videvéritablepeut suffireà tout cela.Nousdisonsqu'il
tériels
y a de l'eau, parce que nousla voyonset la touchons ; nous disonsqu'il
y a de l'air dans un ballon enflé, parce que nous sentonssa résistance;
qu'il y a du feu, parce que nous sentons sa chaleur.Maisle vide véri-
tablene toucheaucundes sens: et pour dire qu'onle sentdans un tube
où le vif-argent ne paroît point, j'en attends une preuvequi me dé-
trompe; et la plupart de ceuxqui cherchentla véritécurieusement,ont
cru jusqu'à présent, fondéssur plusieursexpérienceset bonnesraisons,
que dans le mondeun espace vide est naturellementimpossible.Cet
espaceet l'air seroientde naturesbien différentes,celui-ci étantmobile
et impénétrable,et celui-là immobileet pénétrable; et néanmoinson
ne sauroit connoîtreaucunedifférenceentre la lumièrequ'on dit passer
par le vide seul, et celle qui passeroitpar le vide et l'air joints en-
semble : si le vide suffit, c'est en vain que la nature y emploiel'air.
Voyez,monsieur, lequel de nous deux est plus croyable,ou vousqui
affirmezun espacequi ne tombe pas sous les sens, et qui ne sert. ni
à l'art, ni à la nature, et ne l'employezque pour déciderune question
fort douteuse; ou moi qui le nie pour ne l'avoir jamaissenti, pour le
connoîtreinutile et impossible,par ce raisonnement,que cet espace
ne seroit pas corpsmatériel, et le seroit, ayant l'essenceet les pro-
priétés du corps matériel. Mais ce vide ne seroit-il point l'intervalle
de ces anciens philosophesqu'Aristote a tâché de réfuter, ou bien
l'espace imaginaire de quelques modernes, ou bien l'immensitéde
Dieu qu'on ne peut nier, puisque Dieu est partout ? A la vérité, si ce
vide véritable n'est autre chose que l'immensitéde Dieu, je ne puis
nier son existence; mais aussi ne peut-on pas dire que cette immen-
sité n'étant autre chose que Dieu même, esprit très-simple, ait des
parties les unes horsdes autres, qui est la définitionque je donne aux
corps, et non pas celleque vous dites être de mes auteurs, prisedela
compositionde matièreet de forme ? Les corps simplessont corps, et
néanmoins,au jugement des plus intelligens,n'ont point cette compo-
sition : j'avoueque les mixtesl'ont, mais je la tiens trop obscurepour
être employéeà la définitiondes corps : c'estpourquoije définisle corps,
ce qui est composéde parties les unes hors des autres, et dis que tout
corps est espace, quand on le considèreentre les extrémités, et que
tout espaceest corps, puisque tout espaceest composéde parties les
unes hors les-autres, et que toutce qui est composéde partiesles unes
hors les autres, est corps.
Si vousmeditesquelesespècesdu saint sacrementont des partiesles
unes hors des autres, et néanmoinsne sont pas corps,je répondrai
premièrement,par le composédes partiesles unes hors des autres, on
entend ce que nous appelonsordinairementlong, large et profond.
Secondement,que l'on peut fort bien expliquerla doctrinede l'Eglise
catholiqueet romaine, touchant les espècesdu saint sacrement, en
lisant que les petits corps qui restent dansles espècesne sont pas la
ubstancedu pain. C'estpourquoile concilede Trentene se sert jamais
Ju mot d'accident,parlantdu saint sacrement,quoiqu'eneffetcespetits
DU P. NOËLA PASCAL. 21
corps soient vraimentles accidensdu pain, selonla définitiondel'acci-
dent, reçue de toutle monde : ce qui ne détruit point le sujet, soit pré-
sent, soit absent. Troisièmement,que, sans miracles, tout composéde
partiesles unes hors des autres est corps; et je crois que, pourdécider
la question du vide, il n'est pas besoinde recourir aux miracles, vu
quenous présupposonsque toutesvos expériencesn'ont rien par-dessus
les forces de la nature. Maisrevenonsà votre espace, où je ne vois ni
parties, ni longueur, ni largeur, ni profondeureffectiveet réelle. S'il
.:stl'immensitéde Dieu, qui est pur esprit, je saisbien que, dansl'ima-
ginationdu géomètre,séparantla quantité detoutes ses conditionsindi-
viduelles par une abstraction d'entendement, je trouve un espaceim-
mobile; mais un tel espace, ainsi dénué de toutes ces circonstances,
n'est que dans l'esprit du géomètre, et ne peut être ce vide que vous
dites paroître dans le tube, ni l'immensité de Dieu, quoiqu'onse la
figurelongue, large et profonde, selonnotre façon d'entendrejointe et
attachée au corps. Je pense en avoir assez dit pour douter s'il y a de
l'espacevide, et si, entre la matièreet le corps, il y a d'autre différence
qu'entrele corpsqui estdans l'espacedu géomètre , et celui qui est dans
le monde; celui-ci est matière matérielle, mobile, effectifet réel; et
l'objet de celui-là, qui n'a qu'un être inventionnelet n'est que la res-
semblancede l'autre, est par conséquentsans effetet sans mouvement
Néanmoins,puisque vous assurez l'existence de cet .espacevide, et
m'apprenezdans votre lettre que l'on ne doit rien assurer sans des con-
victions, ou des sens, ou de la raison, je me persuade que vousen
avez, lesquellesje ne vois pas, et partant je présupposel'existence de
cet espacevide, et ne trouve pas qu'il me servepourexpliquervos expé-
riences, qu'en disant quatre choses.La première, qu'à la descentedu
vif-argentpas un corpsn'entre dans le verre. La deuxième,que le vide
tient la place du vif-argent descendu. La troisième, qu'il soutientla
lumièrequi passeau travers. La quatrième, qu'il retarde le mouvement
des corpsmatériels, quoiqu'il n'ait aucune résistance, étant pénétrable
et immobile.Je ne doute point que vous n'ayez prévu les difficultés
qu'enfermentces quatre propositions.Je m'arrête à la première, qui est
la sourcedes autres, et sur cela je proposemes difficultés,dont j'espère
être satisfaitpar vos profondesspéculationset courtoisies. Donc, pour
la première, vousdites que a tous les hommesensemblene sauroient
démontrerqu'aucun corps succèdeà l'espacevide en apparence,et qu'il
n'est paspossibleencoreà tous les hommesdemontrerque, quandl'eau
y remonte, quelquecorps en soit sorti. » Là-dessusvous me demandez
si cela ne suffiroit pas, suivant mes maximes, pour assurer que cet
espaceest vide.Je répondsingénumentque non. Si à moinsd'une dé-
monstration mathématique, c'est-à-dire évidente et convaincante,
qu'une matièreentre dans le verre à la descente du vif-argent, je dis
qu'il n'y a qu'un espacevide, je pourrai, par mêmeraison, nier que,
depuisnotre terre jusqu'au firmament,il y ait aucune matière, et con-
clure en cettesorte : Tousles hommesensemblene sauroientdémontrer
mathématiquementque ces grandsespacessoientremplisd'aucun corps,
et partant je dis que ces grands espacesne sont qu'un videimmobileet
22 SECONDE LETTRE
pénétrable, suffisantà souteniret à transmettrela lumièredes astres,
et à montrerleurs mouvemens.Si tel étoit mon discours et mon senti-
ment, quediriez-vous?Or, tout ainsi que les naturalistes croient avoir
assez de preuves et de raisons physiquespour assurerque ces grands
espaces sont remplis d'un corps impénétrableet mobile, quoiqu'ils
n'aient pour cela aucune démonstrationmathématique; de même,
quoique je n'aie point de semblablesconvictions,je pensenéanmoins
avoir assezde preuvesnaturelles pour dire que par les poresdu verre
passeet entre dans le verreune matièrequi s'appelleair subtil.
Venonsaux expériences,qui me font servir de vos termes, et dire
simplementque mon sentimentest que l'air subtil entre par les pores
du verre. Commeces pores sont fort petits, l'air qui les remplit doit
être fort subtil et séparé du plus grossier, et dans son mélangedoit
avoirmoinsde terre et moins d'eau. Que dans tout ce que nous appe-
lons air, il y ait de la terre, nous l'expérimentonsen hiver, dans un
froidfort: les mains, exposéesà l'air, contractentune crassecomposée
de ces petits atomesterrestresqui le remplissentet le refroidissent
; que
dans ce même tout il y ait de l'eau, celase voit manifestementen la
canneà vent dont elle sort, quand vousla chargezavecvitesse ; qu'il y
ait aussi du feu élémentaire,c'est-à-dire, de ce feu qui, pour sa peti-
tesse et sa rareté, est invisible, et par suitefort différentde la flamme
et du charbonalluméqui est entouréd'étincellesou petitesflammesqui
s'éteignentdans l'eau. et non pas le feuélémentaireincorruptible ; qu'il
y ait, dis-je, de ce feu-là dans l'air, on peut le connoîtreau foyerd'un
miroir ardent qui brûle par le concoursdes rayonsqui sont dans l'air,
et par un mouchoiroù se ramassentles esprits ignés, que l'air qui est
autour du feu lui apporte ; d'où l'on voit sortir des étincellesdansun
lieu obscur, quand, après l'avoir étenduet bien échauffé,et resserré
tout chaud, on l'étend et passe la main par-dessusun peurudement;
que si les feuxde nos cheminéesremplissentd'espritsignésl'air d'alen-
tour, le soleil,qui brûle par réfractionset réflexions,pourrabienépandre
ses espritssolairesen tout l'air du monde, et par conséquenty ayfijrdu
feu, que M.Descartesappellepetite matière.
L'expériencenous apprendaussi que, dans le mélangeque nous appe-
lons eau, il y a de l'air; en voiciune preuveconvaiiiçante:
Faitesune chambrecarrée de cinq ou six pieds en tout sens, à la
chausséed'un ruisseaude mêmehauteur ; mettez au milieude la voûte
un canal rond de trois ou quatre poucesde diamètre,long de quatre
pieds, qui descendeen la chambreperpendiculairement au pavé, fait au
niveaupar où l'eau du ruisseaucouleà plombsur le milieud'unepierre
fort dure, plate, ronde, et à un pied de diamètre, plus haute que le
reste du pavédetrois pouces ; faitesà côté, dans l'une des quatre mu-
, à fleurdu pavé, un trou par oùl'eau s'écoule
railles ; faites-enun autre,
à un pied du pavé, dansla muraillequi est vis-à-visde ce trou; mettez
en dehorsun canalrond et long de trois piedsqui le remplisseparfaite-
ment , et aille s'étrécissantdepuis sa naissancede la muraille, où il a
neuf à dix poucesde diamètre, jusqu'au bout qui sera de deuxà trois
pouces : l'air sortira sans cesse par ce canalavecautant d'impétuosité
DU P. NOÉLA PASCAL. 23
qu'il sort de ces grands souffletsde forgeoù se fond le fer des mines ;
cet air, mêlé, confonduet commeperdu dans ce tout, que nousappe-
lons eau, et qui tombeà plop par le canal de la voûte, se retrouve,et
se séparede l'eau grandementpresséeentre la pierre qui la reçoit, et
l'autre eausuivantequi la pousse ; et cet air, ne trouvant en toute la
chambrerien d'ouvert que ce canal qui est dans la murailleà un pied
du pavé, poussé par le suivant, s'engonfledans ce canal, et sort de
mêmevitesseque celui de ces grands soufflets,longsde plus de quinze
pieds.Voilàune preuvepéremptoirede l'air mélangéavec l'eau, et de
leur séparationartificielleet violente: l'eau séparée et plus grossière
s'écoulepar le trou d'en bas à fleur du pavé, et l'air séparésort par son
canalun pied plus haut.
Je remarque ici une différencefort notable entre l'air qui est dans
l'eau (c'estle mêmedes autres élémens)et l'air qui est mêléavecl'eau,
faisantune partie du tout, ou mélange, que nous appelonseau: l'air
dansl'eau fait un tout à part, que nousappelonsair, et montetoujours
au-dessus de l'eau; l'air mêlé avec l'eau fait un tout avec les autres
élémens,quenous appelonseau, et ne s'enséparepointque par quelque
violence.
Le feu élémentairese trouve aussi dans l'eau, mêlécommeles autre
élémens, et ne s'en sépare que quand il est fort contraintpar la com-
pressionde l'eau ; cellequi est chaude, et principalementcellequi bout,
est pleined'espritsignés, que noscharbonset nos flammeslui envoient :
disonsde mêmedu soleil à l'égard des eauxdu monde : c'est pourquoi
la nuit on voit desflammessur la mer, que les vaisseauxet autres corps
fontsortir de l'eau quand ils la froissent.
Qu'il y ait de la terre dans l'eau, cela se voit dans les canauxdes
fontaines,et dans certainespierresqui s'encroûtentau courantdel'eau
par les atomesterrestresqui se séparentd'elle étant pressés.
Lesmouvemenssensiblesde l'eau dans le thermomètreme semblent
ne pouvoirs'expliquerintelligiblementque par l'entréeoulemouvement
des espritsignés de l'air chaud ou de la main échauffée.Voicima pen-
sée, que je proposetout simplement : les esprits de feu qui transpirent
sans cessede la main chaude qui touchela bouteilledu thermomètre,
meuventl'air qui est dans les pores du verre par leur toucher ; et cet
air mû, meut son voisin, et celui-cison voisin,qui est dansl'eau beau-
coupmoinsmobile, commesi vous aviezdans une coupe d'argent plu-
sieurs parties, dontles unes fussentcarréeset les autres rondes, mêlées
par ensemble,et que vousremuassieztout ce mélangeen remuantla
coupe: les partiesrondes, commeplus mobiles,se sépareroien j;des car
rées, qui auroientmoinsde mouvement.
L'air donc,par son mouvement,se séparede l'eau, et l'eau, par cette
séparationde l'air, tient moinsde place, et noussemble,à causequ'elle
se ramassevers le bas, qu'elle descend,et à cause qu'ellequitte une
partie de son rare,qui est l'air, qu'ellese condense.
Or, plus grande est la chaleurde la main,le mouvementest plus
grand, et de plus de partiesqui roulentles unes sur les autres: et plus
grandest le mouvement,plusgrandeest la séparationdel'air et del'eau.
24 SECONDE LETTRE
Cesrouladesne sont pas sensibles, mais la raison nous les apprend
par cet axiome, que « le mouvementd'un corps arrêté par l'une de ses
parties, et mû par les autres, tient du circulaire.» Otezce mouvement
accidentairedes parties de l'air, et conséquemmentdes partiesde l'eau,
l'air et l'eau reprennentleur mélangenaturel; et par ce mélange, l'eau
s'enfle, tient plus de place, et semblemonter. Sil'eau descendeffective-
ment sans que l'air s'en sépare, nous dirons probablementque les es-
prits ignés entrent dans le thermomètre,et que quelquesautresen sor-
tent; car je suis l'opinionde ceuxqui veulentqu'un corpssimpleoccupe
toujours un mêmeespacedansle monde, jamais ni plus grand ni plus
petit; autrementil y auroit ou de la pénétrationdes corps, ou du vide:
pénétration, s'il occupoitune plus grande place ; du vide, s'il en tenoit
une plus petite : ainsi, ou le monderegorgeroit, ou ne seroit pas tou-
jours plein. On ne peut pas nier qu'entre les corpssimples, il n'yen ait
de plus rares, qui, avec pareil nombred'atomessensibles,tiennent plus
de place, et de plus denses qui en tiennent moins : le feu élémentaire
est, de sa nature, plus rare et moinsdenseque la terre, et la terre, de
sa nature, plus dense et moinsrare que le feu élémentaire : le feu sim-
ple jamais moins rare, la terre simplejamais moins dense ; les mixtes
sont plus ou moinsrares, plus ou moins denses, selonqu'ils sont plus
ou moins participans du feu ou de la terre; d'où s'ensuit que le corps
mêléde terre et de feu est en partie dense, en partie rare: si vouslui
ôtez de son feu, ou lui donnez de la terre, vous le condensez ; ou si
vous diminuezsa terre, ou augmentezson feu, vous le raréfiez; et si
vous sépareztotalementle feu de la terre et la terre du feu, vousaurez
du rare dans un espacedu monde, et dans l'autre du dense.Faisonsque
celui-ci soit d'un pied et celui-là de quatre, avec pareil nombre d'a-
tomes naturels, les deux joints ensemblesans se mêler tiendrontune
place de cinq pieds : qu'ils soientmêléset confonduspar ensemble,et
prenez toutesles petites placesque tient le feu, ellesne feront jamais
toutesensemblequ'une place de quatrepieds ; preneztoutes cellesque
tient la terre, elles n'en feront qu'une d'un pied, et toutes deux en-
sembleune de cinq pieds.
Cequi fait croirequ'un mêmecorps, sansrien perdre ou acquérir, ait
tantôt plus, tantôt moinsde place, est l'insensibilitédu corpsqu'il perd
ou acquiert ; le sens est trompé, mais il est corrigépar la raison
: nous
ne sentonspas ce qui est dans un ballon; toutefoisnous jugeons qu'il
est plein de quelquecorps, à cause qu'il résiste quand on le presse ; et
puis, cherchant quel peut être ce corps, nous trouvonsque c'est celui
que nous appelonsair; de même, voyantque la lumièrepasseà travers
une bouteillede verre, nous jugeons qu'elle contient en soi un corps
transparent. Or, tout ainsi que le ballon s'enflequand l'air y entre, de
mêmeun corps mêlétient plus de place quand il se remplit d'un autre
invisible, et moins quand il le quitte.
Ces expériencesci-dessusmontrent que les élémenssont mêlés, et
la comparaisondes liqueurs, qu'on appellehumeurs, mêléesdans nos
veines, artères et autres concavitésde notre corps, fait entendrece mé-
lange des élémensdu grand monde, où les actions et mouvemensdu
DU P. NOELA PASCAL. 25
firmament,desétoileset des planètes, et principalementdu soleil, font
voirque les élémensdoiventy être mêlés, en sorte que vousne saurez
prendreaucunepartiesensibledel'un quelesautres n'y soient.Le soleil
mvoiecontinuellementet par tout le monde ses esprits solaires,qui,
sanscesseet insensiblement,meuventet mêlent tout pour le bien du
nonde, commele cœur envoiepar tout le corps ses esprits de vie, qui
cemuentsanscesseet mêlenttout pour lebien du corps.
L'expérience nousapprendque les corpssetiennentlesuns auxautres.
Premièrement,les homogènes,s'il y en a de continus, et à fautede
ceux-ciles hétérogènescontigus, et entre ceux-ciles plus facilesà mou-
roir.Doncle vif-argent,mû de sa pesanteur, en descendanttirera l'air
quiest dansles pores, commele plus mobiledes corpshétérogènescon-
igus, et l'air qui estdans les pores celui qui lui est congnéet contigu,
comme l'eau tire l'eau.
Il me semblequ'en voilàsuffisammentpour dire, avec le commun,
[uelesélémenssontmêlés, quel'air se séparede l'eau, et quitte, quand
l y est contraint, son plus grossier, et qu'il passedans le tube par les
poresdu verre, et que le videvéritablen'est appuyéni sur la raison,
nisur l'expérience.
Disonsmaintenantpourquoile vif-argent,le tube étant bouché, des-
cend,et ne descendqu'à la hauteur de deux pieds trois pouces.Com-
taronsle vif-argentqui est dans le tube avecceluiqui est dans la cu-
ette, commele poidsqui estdansun bassindela balance, avecle poids
quiest dansl'autre: si celuiqui est dans la cuvettepèseplus que celui
quiest dans le tube, il descendraet fera monter celui qui est dans le
ube, commele poidsd'unebalancele pluspesantdescendet fait monter
'autre; au contraire, si celuiqui est dans le tube est plus pesantque
elui de la cuvette, il descendra,et fera monterceluidela cuvettejus-
qu'àl'égalitéde pesanteurqui, dans l'inégalitéde surfaceperpendicu-
lire à l'horizon,se rencontreen cellequi est dansla cuvette, plus basse
e deuxpiedstrois poucesque celledu tube ; et cette inégalité de sur-
ice arrivede ce que le vif-argentqui est dansle tube n'a pas assezde
esanteurpours'égalerde surfaceà celuide la cuvette, s'approchantdu
entre autantquelui, celui-cimontantet l'autre descendant,l'avantage
u'a celui dela cuvettepar-dessusl'autre se prend de l'air qui pèsesur
elui dela cuvette, et ne pèsepas sur celui du tube.
Celaveutdire que l'air communque nous respironssoit pesant : ol
,'endoutepas, aprèsavoirpeséune canneà ventdevantet aprèsl'avoit
hargée.L'air qui couvrela surfacedu vif-argentdans le tube ne des-
endpas, soit pour êtreretenupar le verrequi demeure,soit pour avoit
uitté son plusgrossierqui le rendoitpesant: d'où s'ensuitqu'il ne pèse
.i ne chargepointle vif-argent; petit ou grand, il n'importe,ne pesant
on plus grandque petit, puisqu'ilne pèsepoint; maiscelui qui estsur
i surfacede la cuvettepèseet la charge ; et partant il est, à l'égard de
elui qui est dans le tube, trop pesant pour monter, le laissant des-
endre: si vousôtezcet équilibre, qui est dans cetteinégalitéde sur-
ace, l'un monteet l'autre descend
: pour exemple,si vous inclinez le
ubeen sorte que la surfacedu vif-argentqui est dans le tube ne soit
26 LETTRE
SECONDE
plus élevéesur cellequi est dans la cuvettede deux piedstrois pouces,
le vif-argentde la cuvettedescend, et fait montercelui qui est dans le
tube. Cetteréponseest communeà l'eau d'environtrente-troispieds.
Venonsmaintenantà l'expériencede la seringue.Nousavons montré
que dans l'eau il y a de l'air, et partant l'air peut en être séparé, et l'air
épuré peut entrer en la seringuepar ses pores, quand, par la traction
du piston, celui qui est dans les pores du verre est contraint de suivre:
et ne pouvantsuivre que tirant après soi l'eau contiguë, la serre contre
le verre, dont les pores sont trop petits pour son passage,et la serrant,
il en sépare et tire l'air qui le suit. La résistancequ'on fessentà la pre-
mière séparationdu piston, vient, et de l'air des pores qui n'est point
encoredans le mouvementpour les quitter et suivreun corpsqui le tire
dans le verre, et de l'air qui est dans l'eau, dont la séparationrésiste
au mouvementqui les sépare : la difficultédiminue peu à peu, ne res-
tant plus que la seconderésistance.La main de l'ouvrier qui tire avec
une tenaillele fil de fer par la filière, sent beaucoupplus de résistance
au commencementqu'à la suite: la raison physique de cette difficulté
est que ce qui reposeest plus éloigné4u mouvementque ce qui est déjà
dans le mouvement.
L'air qui est dans la seringue, subtil et mobileextrêmement,est tou-
jours dans l'agitationpar les esprits solairesqui surviennentsans cesse,
commeles vitaux dans toui$2les parties du corps, sort avecimpétuosité
sitôt que vous ôtezle doigt, et l'eau entre par la mêmeouverture, tirée
par celui qui reste, et par ce mouvementde l'air et de l'eau se fait le
mélangecommeauparavant.
L'expériencede la corde s'entendassezbien, si nous disonsqu'à me-
sure qu'elle sort du tuyau , l'eau prend sa place, et n'ayantpointd'autre
corps contiguplus mobile que le vif-argent, elle le fait monterjusqu'à
la hauteur nécessaireà l'équilibre de celui qui est dans le tube avec
celui qui est dansla cuvette.
Vousvoyez, monsieur,que toutesvos expériencesne sont point con-
trariées par cette hypothèse,qu'un corpsentredansle verre, et peuvent
s'expliqueraussi probablementpar le plein que par le vide, par l'entrée
d'un corps subtil que nous connoissons,que par un espacequi n'est ni
Dieu, ni créature, ni corps, ni esprit, ni substance, ni accident, qui
transmet la lumièresans être transparent, qui résiste sans résistance,
qui est immobileet se transporte avec le tube, qui est partout et nulle
part, qui fait tout et ne fait rien: ce sontles admirablesqualitésde
l'espacevide en tant qu'espace : il est et fait merveilleentant que vide;
; il est long, large et profonden
il n'est et ne fait rien en tant qu'espace
tant que vide ; il exclutla longueur, la largeur et la profondeurentant
qu'espace : s'il est besoin, je montrerai toutes ces belles propriétés et
conséquences.
Sur la fin de votrelettre, vous accusezd'obscuritéma définitionde la
lumière. Permettez-moique je l'expliqueen deuxmots. Par un corps
lucide, queje distinguedu lumineux, en tant quele corpslumineuxest
ce que nous voyons, et le corps lucide ne sevoit pas, mais il touche la
vue par son mouvement, qu'il fait voir, et ce qui fait voir
c'est-à-dire
DU P. NOELA PASCAL. 27
estce qui figurela partie du cerveauvivant, qui termineles nerfs opti-
questous remplisde cespetitscorps, qu'on appelleespritslucides,ou,
qicemot voussemblemoinsfrançois, lumineux;et cette partie du cer-
,'eauvivantest la puissanceque nous appelonsvue: le mouvementqui
ait cette figure, est celui que j'appelleluminaire, et ne convientqu'à
;es petitscorpsqui sont capablesde figurer la vue ; le corps que nous
appelonstransparentest toujoursrempli de ces petits corps ou esprits
ucides; mais cespetits corps n'ont pas toujoursun mouvementlumi-
laire, c'est-à-direun mouvementcapablede figurer la vue: il n'y a
quele corpslumineux,commela flamme,qui puissedonnerce mouve-
nent luminaire,commeil n'y a que l'aimantqui puissedonnerle mou-
rementmagnétiqueà la limaillede fer; et commel'aimant donne ce
nouvementà cette poudre de fer sans la donnerau corps voisin, de
nêmela flammeau corpslumineuxne donnesonmouvementluminaire
[u'auxespritslucides, et non pas aux autres voisins.Ceciest court,
naissuffisantpourdes personnescapableset intelligentes,commecelle
I.qui j'ai l'honneurd'écrire.
Cettedéfinition,qui dit que l'illuminationest un mouvementlumi-
naire(c'est-à-direcapablede toucher et de figurer la vue) des rayons
composés d'espritslucides, ne peut convenirà la lumièrequi passepar
e vide, si le viden'a les qualitésd'un corpstransparent.
Quandj'ai dit que la lumièrepénétroit ce vide apparentavec réfrac-
ionset réflexions,je n'aipoint dit qu'il yen eût d'autres sensiblesque
;elledu verre.Je saisbien que les.optiquesmettentdesréfractionsdans
'air à la sortiedu verre
; maiscommeelles ne peuventêtre sensibleseq
notrevideapparent,je ne m'y arrête pas.
Au reste, monsieur,vous pouvez, en cette réponse, voir ma fran-
chiseet docilité,que je ne suis point opiniâtre, et que je ne cherche
quela vérité.Votreobjectionm'a fait quitter mes premièresidées; prêt
i quitter ce qui est dans la présente contraireà vos sentimens, si
vousm'enfaitesparoîtrele défaut : vousm'avezextrêmementobligépar
ios expériences,me confirmanten mes pensées, fort différentesde la
plupartde cellesqui s'enseignentaux écoles : il me semblequ'elles
s'ajusteroientbien auxvôtres, exceptéle vide, queje ne sauroisencore
goûter.Si je n'étois incommodéd'une jambe, je me donneroisl'hon-
neurde vous voir, et de vous assurer de bouche, ce que je fais par
rit, queje siijs de tout moncœur, monsieur,votre, etc.
I ÉTIENNE NOËL.

LE PLEIN DU VIDE,
PARLEPÈRENOËL.
A MONSEIGNEUR LE PRINCEDE CONTI.
Monseigneur,
La nature est aujourd'huiaccuséede vide, et j'entreprendsde l'en
justifieren la présencede VotreAltesse
: elle en avoitbienété aupara
vant soupçonnée; mais personnen'avoit encoreeu la hardiesse de
28 LE PLEIN DU VIDE.
mettre des soupçonsen fait, et de lui confronterles sens et l'expé-
rience.Je faisvoir ici son intégrité, et montre la faussetédes faits dont
elle est chargée, et les imposturesdes témoinsqu'on lui oppose.Si elle
étoit connuede chacun commeelle est de VotreAltesse, à qui elle a
découverttous ses secrets, elle n'auroit été accuséede personne, et on
se seroit bien gardé de lui faire un procèssur de faussesdépositions,
et sur des expériencesmal reconnueset encore plus mal avérées.Elle
espère,Monseigneur,que vouslui ferezjusticedetoutesces calomnies.
Et si, pour une plus entière justification, il est nécessairequ'elle paye
d'expérience, et qu'elle rende témoin pour témoin, alléguant l'esprit
de Votre Altesse, qui remplit toutes ses parties, et qui pénètre les
chosesdu mondeles plus obscureset les plus cachées,il ne setrouvera
personne, Monseigneur,qui ose assurer qu'au moins, à l'égard de
VotreAltesse, il y ait du vide dansla nature. Cetteraisonne laisserien
à faire à toutes les expériencesproduiteset à produire : et je ne doute
point que nos adversairesn'en demeurent d'accord avec moi, qui en
suis aussi persuadéque personne, et qui, par cette persuasionuniver-
selle, ajoutée à mes devoirsparticuliers, suis aussi parfaitementque
nul autre, Monseigneur,de Votre Altesse, le très-humble, très-obéis-
sant et très-obligéserviteur, ÉTIENNE NOËL,de la compagniede Jésus.
§ 1. Expériencevenue d'Italie.
Un tuyau de verre de quatre pieds, dont un bout est ouvert, et
l'autre scellé hermétiquement, étant rempli de vif-argent, puis l'ou-
verture bouchéeavec le doigt ou autrement, et le tuyau disposéper-
pendiculairementà l'horizon, l'ouverture bouchéeétant versle bas, et
plongéedeux ou trois doigts dans l'autre vif-argent, contenu en un
vaisseaumoitié plein de vif-argent, et moitié d'eau: si on débouche
l'ouverture, demeurant toujours enferméedans le vif-argentdu vais-
seau, le vif-argent du tuyau descend en partie, laissant au haut du
tuyau un espacevide en apparence, le bas du mêmetuyau demeurant
plein du mêmevif-argentjusqu'à certaine hauteur. Et si on hausseun
peu le tuyau jusqu'à ce que son ouverture, qui trempoit auparavant
dans le vif-argent du vaisseau, sortant de ce vif-argent arrive à la ré-
gion de l'eau, le vif-argentdu tuyau monte jusqu'en haut avec l'eau,
et ces deuxliqueurssebrouillentdans le tuyau ; mais enfintout le vif-
argent tombe, et le tuyau se trouvetout plein d'eau.Voilàl'expérience,
commel'a couchéeM. Pascal, le fils, dans son livre des Expériences
nouvellestouchantle vide, que nous rapporteronsci-après.
§ 2. Discours sur cette expérience.
Le R. P. Valerianus Magnus, en son traité qu'il appelle Demon-
stratio ocularis loci sine locato, raisonnant sur ce fait, avance trois
: la première, que l'espacequi se trouve dans le tuyau
propositions
sur le vif-argent, est vide; la seconde,que la lumièrepasseà travers:
la troisième, que le vif-argentemploiedu temps, soit à monter, soità
descendre, par cet espace.On ne doute point de ces deux dernières;
LE PLEIN DU VIDE. 29
on les voità l'œil: toute la preuvede la premièreest que pas un corps
n'a pris la place que le vif-argent a quittée ; d'où se concluten pre-
mière instance,que cet espaceest vide, et de cette conséquence,jointe
aux autresdeux propositions,se déduit nécessairement,que le mou-
vementd'un corps par le videne se fait pas en un instant, mais par
succession;et que la lumière n'est ni corps, ni dans un corps; et
qu'un corpslumineuxtire la lumièredu néant, puisque le vide est un
néant. Je ne combats point toutes ces conséquences;elles suivent par
nécessitécet antécédent, qu'aucun corps n'est entré ni demeurédans
l'espace qu'a quitté le vif-argent. Mais quantité d'autres expériences
nous faisantvoir que les corps se poussentou se tirent si fort les uns
les autres, que le vide entre eux est impossiblesans miracle(et même
absolument, selonceux qui ne peuvent se figurer aucun espaceenvi-
ronné de corps, que composéde parties les unes hors des autres, long,
large et profond, qui sont l'essenceet les propriétésd'une dimension
réelleet effective;et selonceux qui disent que le corpsn'étant que par-
tiesles unes hors des autres, et la nature des partiesétant de composer
et faire un tout, les individus corporelsdifférensd'espècescomposent
immédiatementun tout corporel,qui est le monde); tout celame rend
tel antécédentfort suspect, en général, pourle vide ; et, en particulier,
pour celui dont il est question: voicides expériencesqui le contrarient.
Les yeux nous font voir que cet espacea quasi deux pieds de long;
qu'il est rond, qu'il reçoitsa figure du verre, commel'eau de son vase;
qu'il fait monter le vif-argent, commeun corpsqui s'enfuyantle pous-
seroit en sa place;qu'il l'arrête, commeun piston bien juste arrête
l'eau dansune seringue ; qu'il ne retarde pas moins le mouvementna-
turel du vif-argentquand le tube est renversé, que l'air; qu'il transmet
la lumière, commeun corpstransparent; que d'un souffletplein de ce
vide apparent, on fait sortir un corps tout semblableà notre air en ses
effets, quand on le pressedébouchantson ouverture : tout celane peut
se nier; on le voit à l'œil. Ajoutezqu'on ne sait ce que devientce corps,
qui remplissoittout cet espacede vide apparent ; est-il anéanti ? Non,
c'est le vif-argentqui entre dans la cuvette.Maisquelleplace a prise ce
vif-argent? Cellede l'air en montant. Et l'air dont il a pris la place,
qu'est-il devenu? Vousme direz qu'il est condensé; cette condensation
ne peut être sanschasseret exclurequelquecorps, ou remplir quelque
vide. Si quelquecorpsest chassé, où est-il allé, puisquetout est plein?
Si le videest rempli, le vide sera le lieu de cet air condensé; et voilà
ce pauvre air hors du monde, privé de toute communicationavec les
corps tant célestes que terrestres. De plus, même avant que le vif-
argent fût descendu, le vide, où s'est placé l'air épaissi, étoit autour
du tuyau. Voilàdonc du vide, et dedans, et dehorsle tuyau : du vidt
rempli au dehors, qui étoit vide auparavant et sans corps ; et du vide
dans le tuyau, vide véritableet sans matière.Cette expériencepouvant
se faire partout, dans de longs et gros tuyaux, il y aura du videvéri-
table partout, et dedans, et dehors le tuyau; rempli tantôt dehors,
tantôt dedans; tantôt sans corps au dedans, tantôt sans corps au de-
hors. Je ne m'arrêtepas à réfuterla condensationvide et sansexclusion
30 LE PLEtN DU VIDE.
de corps, que quelques-unsattribuent à Aristote.Une partie ne sauroit
.être plus voisinedu centre qu'auparavant, si ellene prend la placed'un
autre corps, qu'elle chasse
; ou si elle n'entre dans le vide ou dans un
corps: il n'y a que ces trois façons de joindre davantageune partie à
une autre. La pénétrationdes dimensionsest impossiblenaturellement;
faut-il donc, pour s'approcher davantage, où entrer dans le vide, ou
chasser un corpsqui servoit d'entre-d'eux?

§ 3. Conclusionde ce que dessus.


Tout ce que dessus mûrement considéré, je crois qu'il faut plutôt
conclure pour l'entrée ou la demeurede quelque corps qui remplisse
tout cet espace, et qui ait le pouvoir de retenir et faire monter le vif-
argent, de retarder son mouvement, de soutenir et transmettre la
lumière, que pour le vide, qui n'est que la ruine des corps, étant leur
privation, qui n'est qu'un vrai néant, et, par suite nécessaire, sans dif-
, sans parties, sans longueur, sans largeur, sans profondeur,
férences
sans mouvement, sans action. C'est pourquoi je trouve beaucoupplus
raisonnabled,'avouerqu'en cet espaceil ya un corps, quoiquesa nature
nous soit cachée, que de nier qu'il y en ait, pour ne pas savoir quel il
est: je ne sais pas quelle distance il y a entre Saturneet les étoiles;
donc il n'y en a point : cette conséquenceest mal tirée. De même,je
ne connoiscpas le corps qui est entré oudemeuré dans cet espacequ'a
quitté le vif-argent; donc il n'yen a point: cette conséquencen'est pas
meilleure. Je nedoute point, fondésur l'expérienceet sur l'union mu-
tuelle des corps dansle monde, que dans cet espaceapparemmentvide
(pas plus néanmoins que quand l'air y est) il n'y ait un corps. Il faut
chercherquel il est, et par où il est entré. La considérationde cette
premièreexpériencevenue d'Italie m'y conduit : j'y trouve trois choses
dignes d'être considérées.
La première, que le vif-argent, dont est rempli le tuyau de verrede
quatre pieds, scellé hermétiquementpar le haut, plongé et débouché
dans le vif-argent d'un vaisseau,élevé pourtant à quelquedistance du
fond et perpendiculairementà l'horizon, quitte le haut du tube, et
descend :
La seconde, qu'il ne descendqu'à certainehauteur.
La troisième, que l'ouvertureayant quitté le vif-argent du vaisseau
et passé à la région de l'eau, le vif-argent monte jusqu'au haut du
tuyau avecl'eau, puis descend, et descendantse mêledans le tube avec
l'eau, qui monte en sorte qu'elle prend la place du vif-argent, et le
tuyau se trouve plein d'eau. Pour donner raison de tout cela, je com-
mencépar le mélange des éléméns, et dis:
§ 4. Que les autres élémensse trouventdans l'air.
Quedans ce tout, que nous appelonsair, il y ait de la terre, nous
l'expérimentonsen hiver dans un froidsec: les mains exposéesà l'air
contractentune crasse composéede ces petits atomesterrestres, qui le
remplissentet le refroidissent Ouedansce mêmetout il y ait de l'eau,
LE PLEINDU VIDE. 31
celase voit clairementen la canne à vent dont elle sort, quand vous la
hargez avecvitesseet longtemps; et sur la surface des marbres, au
légelet au tempshumide.Qu'il y ait aussi du feu élémentaire(je veux
lire de cefeu qui, pour sa petitesseet rareté, est invisible, et par suite
fortdifférentde la flammeet du charbon allumé, qui est entouré d'é-
incellesou petites flammesqui s'éteignentdans l'eau, et non pas le feu
clémentaire);qu'il y ait, dis-je, de ce feu dans l'air, on peut le con-
noîtreau foyerd'un miroirardent, qui brûle par le concoursdes rayons
[ui sont dans l'air, et par un mouchoir où se ramassent les esprits
gnés, que l'air qui est autour du feu lui apporte; et ce feu est même
i grossier, qu'il est visible, car on voit, en un lieu froid et obscur,
iortirles étincellesde ce mouchoir, quand, après l'avoir étendu et
)ien chauffé, et puis resserrétout chaud, on l'étend et passe-t-on la
nain par-dessusun peu rudement.
Siles feuxde nos cheminéesremplissentd'esprits ignés l'air d'alen-
our, le soleil, qui enflammepar réflexionset réfractions,pourra bien
épandreses esprits solairesen tout l'air du monde, et par suite y avoir
lufeu; commeen effetil y en a qui s'en sépare, quand l'air est pressé
)ar les corps solideset durs qui sont mus dans l'air avec vitesse. La
chaleurque nous sentons au froissementde l'air vient de cette sépa-
cation.Cefeu, séparé et réuni par ensemble,est plus fort que divisé,
nêléet confonduavecl'air. Quandun charpentierfait un trou dans le
boisavec sa tarière, il l'échauffe grandement ; pressant bien fort ce
peud'air qui est dans son trou, il en fait sortir ce feu subtil et invi-
sible,qui entre par sa grande mobilité et subtilité presque inconce-
vabledansle fer, et l'échauffe.Quandd'une main vous frappez l'autre
m peu rudement, vousfroissez l'air intercepté ; vous en séparez les
espritsignés, et sentezleur chaleur. Cette union de ce feu subtil et
invisibleest bien plus facile en l'air qu'aux autres corps, où il est
moinsfréquent, moinslibre, plus petit et plus serré ; c'est pourquoiles
orps solideset durs, jetés par l'air, se meuvent facilement, pressant
L'airdevant et autour d'eux, d'où suit l'expressionet l'uniondes esprits
ignésentre l'air et le corps mû par jet. Ces esprits se retrouvant unis
enla place que le corpsa quittéepar son avancementen l'air, se roulant
versce corps jeté qui empêchoitleur mouvement, s'enfonçant dans
L'air,le poussentet lui font pénétrer l'air précédent
; où la compression
de l'air, la séparation, l'union du feu et le mouvementdu corps se
continuentautant que la forceest grande suffisammentpour surmonter
la pesanteur, qui résiste toujours tant qu'elle peut, et se rend enfin la
maîtresse.
On connoîtd'ici pourquoila balle que vous laissez choir de la por-
tière d'un carrossequi roule, ne tombepas à plomb, mais s'avancetant
soit peu vers le devant, et d'autant plus, que le carrosseva vite. Tout
l'air qui précèdeet environnele carrosse est pressé ; les esprits ignés
s'en séparent, et, roulant où va le carrosse, poussent la balle qu'on a
laisséechoir, prenant la placeoù la balle, par son changementde place,
les a poussés.La lumière, qui est dans l'air, nous est un grand argu-
ment pour nous persuaderles espritssolaireset ignés, qui sontlucides,
32 LE PLEINDU VIDE.
et dont le mouvementpar le corps lumineuxest ce que nous appelons
lumière.Je m'explique.Par un corps lucide (queje distingue du lumi-
neux, en tant que ce corpslumineuxest celui que nous voyons, et le
corps lucide ne se voit pas), j'entends le corpsqui touchela vue par
son mouvement,c'est-à-dire qui fait voir; et ce qui fait voir est ce qui
figurela partie du cerveau vivant, qui termineles nerfs optiques, tous
remplisde ces petits corps qu'on appelle esprits lucides : cette partie
du cerveau vivant est la puissanceque nous appelonsvue.Le mouve-
ment qui fait cette figureest celui que nous appelonsluminaire, et ne
convientqu'à ces petits corpsqui sont capables de figurer la vue. Le
corps que nous appelonstransparent est toujours rempli de ces petits
corps ou esprits lucides fort mobiles; mais ces petits corps n'ont pas
toujours un mouvementluminaire, c'est-à-direun mouvementcapable
de figurer la vue: et il n'y a que le corps lumineux, par exemple, la
flamme,qui puisse donner ce mouvementluminaire. Commel'aimant
donnele mouvementmagnétiqueà la limaillede fer sansle donneraux
sablesvoisins, de mêmela flammeou le corpslumineuxdonneson mou-
vement luminaire aux esprits lucides, et non pas aux autres. D'icije
conclusque dansl'air il y a quantité d'esprits lucides et fort mobiles,
puisqu'il est transparent; et ces esprits étant ignés, qu'il y a dansl'air
du feu, que j'appelle élémentaire, et qu'il s'en sépare; et séparé, je
l'appelleéther.
§ 5. Que l'eau est mêlee avec les autres élémens.
L'expériencenous apprendaussi que, dans le mélangeque nous ap-
pelonseau, il y a de l'air: en voici une preuve convaincante :
Faitesune chambrecarrée de cinq ou six pieds en tout sens, à la
chute d'un ruisseau de même hauteur ; mettezau milieu de la voûteun
canal d'une embouchureun peu grande, commed'un entonnoir ; que
ce canal soit rond, de trois ou quatre pouces de diamètre, long de
quatrepieds ; qu'il descendeen la chambreperpendiculairementau pavé
fait au niveau par où l'eau du ruisseau coule à plomb sur le milieu
d'une pierre fort dure, plate, ronde, et d'un pied de diamètre, plus
haute que le reste du pavé de trois pouces; faites à côtédans l'une des
quatre murailles, à fleurdu pavé, une ouverturepar où l'eau s'écoule ;
faites-enune autre à un pied du pavé dans la muraille qui est vis-à-
vis: de cette ouverture naisse en dehors un canal rond, et long de
quatre pieds, qui la remplisse parfaitement, et aille se rétrécissant
depuisla naissancede la muraille, où il a neuf ou dix pouces de dia-
mètre, jusqu'au bout, qui sera de deux à trois pouces. L'air sortira
sans cessede ce canal avecautant d'impétuositéqu'il sortde ces grands
souffletsde forgeoù se fond le fer de mine. Cetair mêlé, confonduet
commeperdu dans ce tout que nous appelonseau, et qui tombe à
plombpar le canal de la voûte, se séparede l'eau grandementpressée
entre la pierre qui la reçoit et l'autre eau suivante qui la pousse; et
cet air ne trouvant en toute la chambre, qui en est déjà pleine, rien
d'ouvertque ce canal qui est dansla murailleà un pied du pavé, pressé
Darl'air suivant, s'engouffredans ce canal, et sort de mêmevitesseque
LE PLEINDU VIDE. 33
celui de ces grands souffletslongs de plus de quinze pieds. Voilàune
preuvepéremptoirede l'air mélangé avec l'eau, et de leur séparation
par une compressionartificielle et violente au mélange naturel au
monde.L'eau séparéeet plusgrossières'écoulepar l'ouvertured'en bas
à fleurdu pavé, et l'air séparésort par soncanal un pied.plushaut.
Un autre effetde la séparationde l'air et del'éther par la compression
de l'eau, paroît danscesrondsqui sefontau jet d'une petite pierre sur
une eau claire sans mouvement ; car alorsl'éther, se séparantde l'eau
par la compressionqu'en fait la pierre en la pénétrant, se roule dans la
place abandonnéepar la pierre, et là communiqueson mouvementà
l'éther, qui est suivi d'un éloignementdu centre à la circonférence,
d'une élévationet d'une dépressionqui paroissentmêmeà nos yeux, et
qui vont s'étendantà mesure qu'ils approchentde la circonférencepar
une communicationà plus grand nombred'esprits, et se ralentissantà
mesurequ'ils s'éloignentde leur principe. La dilatationet l'élévation
viennentde la légèretéet mobilitéde l'air, et la dépressionse fait par
la pesanteurde l'eau.
Je remarqueici une différencefort notable entre l'air qui est dans
l'eau (c'estle mêmedes autres élémens)et l'air qui est mêléavec l'eau,
faisantpartie de ce tout ou mélangeque nous appelonseau. L'air, dans
l'eau, fait un tout à part que nous appelonsair, et montetoujoursau-
dessus de l'eau: l'air mêléavec l'eau fait un tout avec les autres élé-
mens, que nous appelons eau, et ne s'en sépare que par quelque
violence.
Lefeu élémentairese trouveaussi dans l'eau, mêlécommeles autres
élémens,et ne s'en sépareque quand il est trop fort, ou contraint par
la compressionde l'eau. Cellequi est chaude, et principalementcelle
qui bout, est pleined'espritsignés, que nos charbonset nos flammes
lui envoient.Disonsle mêmedu soleil à l'égard des eaux du monde :
c'est pourquoila nuit on voit des flammessur la mer, que les vaisseaux
et autres corpsfont sortir de l'eau quand ils la froissent.
Qu'ily ait de la terre dans l'eau, cela se voit dans les canaux des
fontaines,et dans certaines pierres qui s'encroûtent au courant de
l'eau, par lesatomesterrestresqui se séparentd'elle, étant pressés.

§ 6. Du thermomètre.
Lesmouvemenssensiblesde l'eau dans le thermomètreme semblent
le pouvoirs'expliquerintelligiblementque par l'entréeou le mouvement
les espritsignésde l'air chaud ou de la main échauffée.
Voicima pensée, que je proposetout simplement.Les esprits de feu
quitranspirentsans cessede la main chaudequi touchela bouteilledu
thermomètre,meuventl'air qui est dans les pores du verre par leur
oucher ; et cet air mû, meut son voisin qui est dans l'eau, et, par ce
aouvement,cetair se séparede l'eau beaucoupmoinsmobile. Comme
i vousaviez, dansune couped'argent, plusieursparticules de même
latièreet pesanteur,dontlesunes fussentcarréeset les autres rondes,
lêléespar ensemble,et que vous remuassieztout ce mélange en re-
J'ascalm 3
34 LE PLEIN DU VIDE.
muant la coupe : les particulesrondes, commeplusmobiles, se sépare-
roient des carrées, qui auroientmoinsde mouvement.L'air donc, par
ce mouvement,se séparede l'eau, et l'eau, par cette séparation, tient
moinsde place ; et il nous semble, à cause qu'elle se ramasse vers le
bas, qu'elledescend, et à cause qu'ellequitte une partie de son rare,
qu'elle se condense.Or, plus grande est la chaleurde la main, le mou-
vementest plus grand, et de plus de partiesqui se roulent les unessur
les autres; et plus grand est le mouvement,plus grande est la sépara-
tion de l'air et de l'eau. Ces roulades ne sont pas sensibles
; mais la
raisonnousles apprendpar cet axiome,que CL le mouvementd'un corps
arrêté par l'une de ses parties, et mû par les autres, tient du circu-
laire. » Otezce mouvementaccidentaire des parties de l'air, et consé-
quemmentdes parties de l'eau, l'air et l'eau reprennent leur mélange
naturel et propre au monde ; et, par ce mélange, l'eau s'enfle, tient
plus de place, et paroît monter.Si l'eaudescendeffectivementsans que
l'air s'en sépare, nous dirons probablementque les espritsignés entrent
dansle thermomètre, et que quelquesautres en sortent.
Ceque dessus doit s'entendre d'un thermomètre qui seroit bouché
hermétiquement ; car les mouvemensde ceux qui sont ouverts par en
bas s'entendent facilementpar l'entrée des espritsignésqui repoussent
et font enflerl'eau, qui remonteet se ramasseà leur sortie.

§7. Dela raréfactionet condensation.


Je suis l'opinionde ceuxqui veulentqu'un corpssimpleoccupetou-
jours un mêmeespacedans le monde, jamais plus grand, jamais plus
petit. Autrementil y auroit de la pénétrationdes corpsou du vide : pé-
, s'il occupoitplus grandeplace
nétration ; du vide, s'il en occupoitune
plus petite. Ainsi le monde, ou regorgeroit, ou ne seroit pas toujours
plein. Onne peut nier qu'entre les corps simples, il n'yen ait de plus
rares, lesquels, avec pareil nombre d'atomes sensibles, tiennent plus
de place; et de plus denses, qui en tiennent moins.Le feu élémentaire
est de sa nature plus rare et moinsdense que la terre, et la terre est de
sa nature moinsrare et plus dense que le feuélémentaire : le feu simple
jamais moinsrare, la terre simplejamais moinsdense : les mixtessont
plus ou moinsrares, plus ou moinsdenses, selonqu'ils sont plus ou
moinsparticipansdu feu ou de la terre. D'où s'ensuit que le corpsqui
est mêléde terre et de feu, est en partie rare, en partie dense: si vous
lui ôtez de son feu, ou lui donnezde la terre, vousle condensez;et si
vous sépareztotalementle feu de la terre, et la terre du feu, vousavez
du rare dans un espacedu monde, et dans l'autre du dense.Faisons
que celui-ci soit d'un pied et celui-làde quatre, avec pareil nombre
d'atomesnaturels : les deuxjoints ensemblesansse mêler tiendrontun
espacede cinqpieds; qu'ils soientmêléset confondusensemble,toutes
les petites places que tient le feu ne ferontjamais ensemblequ'un es-
pace de quatre pieds ; toutescelles que tient la terre n'en feront qu'un
d'un pied, et toutes deux ensembleun de cinqpieds. Cequi fait croire
qu'un mêmecorps sans rien perdre ou acquérir, a t;JIJtôtplus tantôt
LE PLEIN DU VIDE.
moinsde place, est l'insensibilitédu corpsqu'il perd ou acquiert.Le
sensest trompé ; maisnousle corrigeonspar la raison : nousne sentons
pas ce qui est dans un ballon enflé; toutefois nous jugeonsqu'il est
pleinde quelquecorps, à causequ'il résistequand on le presse, et puis
nous cherchonsquel peut être ce corps, et nous trouvons celui que
nousappelonsair. De même, voyantque la lumière passe à travers
d'unebouteillede verre, nous jugeonsqu'elle contienten soiun corps
transparent.Or, commele ballons'enflequand l'air qu'on ne voit point
y entre, et se désenflequand il en sort; de même un corpsmêlétient
plus de placequand il se remplitd'un autre invisible, et moinsquand
il le quitte.
Siles partiesmatériellesd'un mêmecorpspouvoientêtretantôt plus,
tantôt moinsvoisinesles unesdes autres, sans perdre ou acquérir quel-
que entre-deux,ou la rareté produiroit toujours au corps voisinde la
; ou dansle mondeil y auroit du vide
densité, et la densitéde la rareté
ou de la pénétrationde dimensions.
Les expériencesrapportéesci-dessusmontrent que les élémenssont
mêlés; et la comparaisondes liqueurs qu'on appellehumeurs, mêlées
dans nos veines, artères et autres concavitésde notre corps, fait en-
tendrece mélangedesélémensdansle grandmonde, où lesmouvemens
du firmament, des étoiles, des planètes, et principalementdu soleil,
font voir que les élémensdoiventy être mêlésen sorteque vousne sau-
riez prendre aucune partie sensiblede l'un, que les autres n'y soient
plus ou moins.Le soleil envoiecontinuellementpar tout le mondeses
esprits solaires, qui, sans cesse et invisiblement,meuventet mêlent
tout pour lebien du monde ; commele cœur envoiepar tout le corpsles
espritsdevie, qui remuentincessammentet mêlenttout pour le bien du
corps.Un corps fluide, si toutes ses parties étoient de même nature,
n'auroit qu'un mouvementlocalen mêmetemps ; ce qui est contrel'ex-
périence.
§ 8. Queles corpsont despores.
Ce mélange des élémensmontre qu'ils ont quantité de pores; l'or
même, qui est si dense, fait paraîtreles siensgrands, quand on le voit
dansune lunetteà puce. Le son du verreest une preuveinfaillibleque
dansses poresil y a del'air: et cetrémoussementqui est ou fait le son,
qu'il y est fort mobile. Or, ces poresétant fort petits, il est nécessaire
; et le feudu fourneauoù se
que l'air qu'ils enfermentsoit fort subtil
fondle verre étant si ardent, montre cruecet air doit être accompagné
d'espritsignés.
§ 9. Quandun corpsquitte sa place, il y en pousseun autre.
Nousconnoissonsaussi, par expérience,qu'un corpschangeantde
placepar sa pesanteurou légèreténaturelle, en poussetoujoursun autre
en la place qu'il abandonne(tout corpsquichange de place dans le
monde, presseet fait sortirun corps du lieu où il va, dilateet fait en-
trer un corpsau lieu d'où il sort). Cetteexpérienceest familièreen un
poudrier,quand l'air, par sa légèretémouvante,poussele sableen la
36 LE PLEIN DU VIDE
bouteilleoù il étoit; et le sable, par sa pesanteureffective,poussel'air
en la bouteillesupérieure,qui étoit sa place. Il faut, pour tout chan-
gementde place, qu'en mêmetempsun corps quittela sienne, et qu'un
autre la remplisse;le corps n'est poussé naturellementque quand on
lui fait place, et le corpsn'est pousséeffectivement qu'où il y a place
;
autrementil ne bouge, et ne bougeantil arrêtel'autre, dont il devroit
prendre la place, commecelui-ci, en le poussantet le faisant sortir,
auroitpris la sienne.S'il y avoitdu vide, cela n'arriveroitpas; un corps
empliroitun vide, et en videroitun autre sans pousserun autre corps
et le faire sortirdesa placeimmédiatement,ou par l'entremised'autres
interposéset participansde ce mouvement,contre l'expériencejourna-
lière des corps qui se poussent.Outreque tout espace, que nous appe-
lons placeou lieu, seroitvide, et, par suite nécessaire,le vide seroit
partout; car les corps changent, et peuventchangerde placepartout.
Cette mutuelle acceptionet donation de place dans le mondevient
de sa plénitudeet capacitéfinie, qui ne permet pas qu'un mêmecorps
ait naturellementdeuxlieux, ni qu'un lieu soit sans corps.

§ 10. Quele mondeestplein.


Cetteplénitudeet perfectionde ce tout corporel,que nous appelons
monde,se prouvede la nature des élémens,qui n'auroientaucun vide,
s'ils composoienttout ce grand mondesans mélange,et selonleur ordre
naturel. Les parties de chaqueélémentseroientjointes et unies d'elles-
mêmes , sans entre-deux,par leur inclination naturelled'être en leur
tout. Lestous se toucheroientde leurs extrémités,par l'inclinationna-
turelle d'être chacunen sa place, qui est à l'eau immédiatementsur la
terre, et immédiatementsousl'air, et à l'air immédiatementsousle feu
élémentaireou éther, et immédiatementsur l'eau: ainsile mondeseroit
parfaitementplein.Or, ni les corpsmixtescomposésdes quatreélémens,
ni le mélangedes élémensque font et maintiennentles astres et pla-
nètes, et notammentle soleil, par leur mouvementet distributionde
leurs esprits, n'empêchentpas qu'ils ne tiennent autant, ni plus, ni
moinsde placedansle monde, joints et mêlésqueséparés ; commedeux
verresde même grandeuret capacité,l'un d'eau, l'autre de vin, ont
toujoursune placede mêmegrandeur, unis et séparés. Je saisbien que
trois verres de mêmegrandeuret capacité,dont l'un soit plein d'eau,
l'autre de sel ammoniac,le troisièmede nitre, pourrontse mêler en-
sembleet ne remplir qu'un verre ; mais cela vient, non pas des petits
vides seméspar-ci par-là, qui se remplissent(un corps dans le vide
n'auroit aucunecommunicationavecles autres corps, tant célestesque
: qui l'en tireroit?) si bien des petits
terrestres, et n'en sortiroitjamais
esprits lunaires, solaires, saturnienset autres dontce bas mondeest
rempli, qui sortent mis en liberté par la jonctionde l'eau et des sels,
et donnentplaceauxparticulesdes corpsjoints, y pousséesimmédiate-
ment ou médiatement,par ces esprits qui ont changé de place et pris
la leur hors du verre. D'oùs'ensuit queles particulesde cestrois corps j
sont plusjointes qu'auparavant..
LE PLEIN DU VIDE. 37

§ 11.Réponsesaux difficultésde cettepremièreexpérience.


Dece mélangedes élémens,de la petitesse des pores du verre et au-
tres semblablesmatières; de l'air subtil, ou plutôt feu élémentaire,
que j'appelle éther, qui les remplit ; de la pulsiondes corps en leurs
places :
Je conclusque le vif-argent, descendantdu tuyau par sa pesanteur
effective,fait montercelui du vaisseau; celui-ci, J'air qui est autour
du tuyau, dont la premièrepartie, presséecontre les parties suivantes,
fait sortir ce qu'elle a de plus subtil, qui est l'éther ; car presser un
corps, est joindre et approcherses parties, par l'exclusiond'un corps
qui lesdilatoit et les séparoit. L'éther, sorti de l'air, est poussédans la
placevidéepar celui qui étoit dans les pores; et celui qui étoit dans les
pores, dans la place abandonnéepar le vif-argent : et tout cela se fait
en mêmetempsà la descentedu vif-argent.
Le corpsqui est entré dansle tuyau est l'éther; il y est entré par les
pores du verre, poussépar le vif-argentporté en bas par sa pesanteur
effective: tellementque le principe de tout ce changementde placeest
la pesanteur effectivedu vif-argent qui est dans le tube. Voilà pour la
premièrechose à considéreren cette expérience.
Venonsà la seconde.Pourquoil'éther, ayant suivi le vif-argentjus-
qu'à deux pieds trois poucespar-dessus la surfacede celui qui est dans
le vaisseau, s'arrête. L'inclinationde l'éther est de monter par-dessus
l'air et tous les autres élémens: c'est pourquoi, n'y étant jamais dans
le monde, il est toujours dans l'essai et dans l'effort de monter, et
monte aussitôt qu'il trouve place abandonnéepar quelque corps plus
voisindu ciel, ou poussépar l'éther même, ou par quelqueautre corps,
ou mû par son principeintérieur. Quandil prend de soi une place vide
et voisine, à côtéou en bas, c'est toujours pour monter, et ne le fait
qu'étant empêché de son droit chemin. En quelque part qu'il aille,
porté de sa légèreté, il pousse les autres; et, s'il n'est pas assez fort
pour les pousser et prendre leur place, et les contraindre à prendre
cellequ'il leur quitteroit, il ne bouge. Demêmele vif-argentne descend
pointqu'il ne contraigneun autre à prendre sa place ; et, s'il ne peut,
il demeure.Voilàjustementl'état où sontl'éther et le vif-argent, quand
ni l'un ni l'autre n'a la forcede contraindreson voisin, le poussant à
prendresa place. L'éther, enfermédans le tuyau, ne peut monter par
sa légèretémouvantequ'il ne prenne la place de l'air supérieurson voi-
sin. Cetair supérieurne quitte point sa place qu'en prenant celle qu'un
autre abandonne; cette place est le bas, c'est-à-dire vers celle que
l'éther quitte: si doncl'air ne peut prendre place vers celle que quitte-
roit le vif-argent, l'éther demeure, et le vif-argentne l'arrête que par
sa pesanteureffective,qui ne donne point de placeà l'air qui devroitla
prendre, au cas qu'il fût pousséde la siennepar l'éther, changeantde
placepar sa légèretémouvante.Si d'ailleursle vif-argentn'est pas assez
fort pour pousserl'éther dansle tube, la place étant occupéepar celui
qui est dedanset ne la quitte point, il demeurera,non pas arrêté par sa
pesanteur, mais par la légèretémouvantede l'éther conservantsa place,
38 LE PLEIN DU VIDE.
n'en ayant point d'autre pour monter, et n'étant pas contraint de des-
cendre par la pulsiondu vif-argent.
Comparonsaussi le vif-argentqui est dans le tube aveccelui qui est
dans la cuvette, commele poids qui est dans un bassin d'une balance
avec le poidsqui est dans l'autre. Si celui qui est dans la cuvette pèse
plus que celui qui est dans le tube, il descendra,et fera monter celui
du tube, commele poids d'une balancele pluspesant descendet fait
monter l'autre. Au contraire, si celui qui est dans le tube est plus pe-
sant que celui qui est dans la cuvette, il descendra, et fera monter
celui de la cuvettejusqu'à l'égalitéde pesanteuret équilibre, qui, dans
l'inégalité de surfaceperpendiculaireà l'horizon, se rencontreen celle
qui est dans la cuvette plus bassede deux pieds trois poucesque celle
du tube.
Et cette inégalitéde surface arrive de ce que le vif-argentqui est
dans le tube n'a pas assez de pesanteur pour s'égalerde surfaceà celui
dela cuvette.
L'avantagequ'a celui de la cuvette par-dessus l'autre, se prend de
l'air qui pèse sur celui de la cuvette, et ne pèse pas sur celui du tube,
celui-ci n'étant que sousl'éther qui ne chargepoint. Que l'air commun
que nous respirons, et qui est sur la surfacedu vif-argentqui est dans
la cuvette, soit pesant, on n'en doute pas, après avoir peséla canneà
vent devant et après l'avoir chargée.
Quandon haussele tuyau sans quitter le vif-argentdu vaisseau,l'air
dont le tuyau prend la place est poussévers le bas; une partie entre
dansle tube, l'autre prend la place du vif-argentde la cuvette qui est
descendu.Quandon l'enfonce, le vif-argentdu tuyau poussel'éther, qui
prend la placeque le tuyau quitte en descendant.La placeque tient le
tube dans l'air et dans le vif-argent doit être considérée.
On demandeici pourquoi un grand tuyau plein d'éther ne fait pas
plus monterle vif-argentqu'un petit. Je répondsque l'étherd'un grand
tube n'a pas plus de légèretémouvanteque l'éther d'un petit, quand il
n'a point de place où aller: il n'en a point qu'il ne pousse et fasseen-
trer son voisinle plusmobileen cellequ'il abandonne.Leseulvif-argent
a ces deux conditionsde voisinageet plus grande mobilité.Si donc
l'éther monte et change de place, il doit, par le moyen del'air dont il
prend la placeimmédiatement,le faisant descendre,fairemonterle vif.
argent, cet air poussépar l'éther ne trouvantpoint de placeque celle
que quitteroitle vif-argenten montant, poussédans la placeabandonnée
par l'éther. Le vif-argentdonc, si sa pesanteureffectiveest trop grande
pour être surmontéepar la légèretémouvantede l'éther, demeureraet
empêcherale mouvementde l'éther, ne lui quittant pointla place. Or,
tout ainsi qu'une planchepeut soutenirun poidsplus grand que celui
qui est nécessairepour la tenir droiteet en état, de mêmela pesanteur
effectivedu vif-argent dans le tube est suffisantepour empêcherle
mouvementd'un éther plus grand que celui qui est nécessairepourl'ar-
rêter. Maiscommece poids, si la pesanteurvenoittellementà croître,
ou la force de la planche tellementà diminuer,qu'il ne pût être sou-
tenu par cette planche, descendroiten la rompant, de mêmel'éther, si
LE PLEINDU VIDE. 39
sa légèretémouvantevenoittellementà croître par l'union d'autrespar-
ties, ou si la pesanteurdu vif-argenttellementà décroître,qu'il ne pût
être empêchéde changerde placepar la pesanteurdu vif-argent,il le
feroitmonteren sa place.
Commeil arrive quandl'ouverturedu tube trempedans l'eau (qui est
la troisièmechoseconsidérableen cette expérience) ; car alors l'éther
poussel'air sur l'eau, et l'eau sur le vif-argent, et le vif-argent en la
placequ'il abandonne.
Mais commele vif-argent est plus pesant que l'eau, n'étant plus
pousséque de l'eau, il la pousse en sa placevers le haut, et prend la
siennevers le bas: ainsi le tuyau demeureplein d'eau.
Que l'éther ait la forcede pousseren haut et contraindreles choses
pesantes à prendresa place, nous le connoissonsde ces instrumensde
chirurgiequ'on appelleventouses, où le feu, sortant par les pores du
verre, contraintl'air d'alentourde descendre,et pousserla chair et le
sang aprèsla scarificationdansla ventouse.
Onfait la mêmeexpérienceavecun verrede table : si vous y allumez
un peu de papier, et le renversezsur une assiettecouverted'eau, ce
petit feu invisible, et presque insensibleen sortant par les pores du
verre, poussel'air sur l'assiette; et l'air poussé, poussel'eau sousle
verre. Son mouvementn'est pas plus grand, à causeque l'eau est trop
pesantepour monterplus haut.
Cetteexpérienceest venued'Italie ; cellesqui suiventont été faiteset
donnéesau publicpar M. Pascalle fils, dontla premièreest couchéeen
cestermes,
§ 12. Premièreexpériencefaite par M. Pascal le fils.
Une seringuede verreavecun pistonbien juste, plongéeentièrement
dansl'eau, et dont on bouchel'ouverture avec le doigt, en sorte qu'il
toucheau bas du piston, mettant pour cet effetla main et le bras dans
l'eau, on n'a besoin que d'une forcemédiocrepour le retirer, et faire
qu'il se désunissedu doigt, sans que l'eau y entre en aucunefaçon(ce
que les philosophesont cru ne pouvoirse faireavec aucuneforcefinie) :
ainsile doigt se sent fortementattiré et avec douleur
; et le pistonlaisse
un espacevide en apparence,et où il ne paroît qu'aucuncorpsait pu
succéder,puisqu'ilest tout entouré d'eau qui n'a pu y avoir d'accès,
l'ouvertureen étant bouchée : si on tire le piston davantage,l'espace
vide en apparencedevientplus grand, mais le doigt ne sent pas plus
d'attraction: et si on le tire presquetout entier hors de l'eau, en sorte
qu'iln'y reste que son ouvertureet le doigt qui la bouche ; alors ôtant
le doigt, l'eau, contre sa nature, monte avec violence,et rempliten-
tièrementtout l'espaceque le pistonavoitlaissé.
§ 13. Raisondecetteexpérience.
Cette expériencedit quatre choses : la première, que l'eau n'entre
point dans la seringue; la seconde,qu'on sent de la douleurau doigt
qui bouchel'ouverture,quand on commenceà tirer le piston ; la troi-
sième, que cette douleurne se sent pas davantagequand on le tire
40 LE PLEINDU VIDE.
beaucoup; la quatrième, quand la seringue est tirée hors de l'eau,
exceptéle boutoù est l'ouverture,et qu'on ôtele doigt qui la bouchoit,
l'eau y montecontresa nature, et la remplit.
Pour la première,il faut se souvenirde ce qui a été dit et montré,
que dansl'eau il y a de l'air, et dans l'air du feu élémentairequi peu-
vent être séparésde l'eau et rendus éther, qui passe dans la seringue
par ses pores; quand le piston; montant et prenant la place du corps
qui est au-dessus, le pousse; et ce corpspoussé, pousse l'eau vers la
seringue, et l'eau serréecontrele verre par les parties suivantes,pous-
séeset poussantes,fait sortir l'éther, et le pousseoù il y a placeaban-
donnéepar le piston.
Voilàdoncla matière dont la seringuese remplit, qui estla première
des quatre chosesà considéreren cette expérience.Voicimon raisonne-
ment pour la seconde et la troisième : la douleur qu'on sent à la
première séparation du piston, vient de ce que le doigt est poussé
dans la seringue par l'eau commele reste: cette douleurcesse, quand
le corps qui entre, poussé dans la seringue pour y trouver place,
trouve passagepar d'autres endroits; ce qui arrive quand le piston
est bien avanoédans la seringue, et éloignédu doigt qui boucheson
ouverture.
Venons maintenant à la quatrième difficultéde l'eau qui monte,
contre sa nature, dans la seringue; en voicila raison. L'éther, qui est
dans la seringue, subtil et mobileextrêmementpar sa légèreténatu-
, et toujours dans l'agitation par les esprits solairesqui survien-
relle
nent sans cesse, commeles vitaux dans toutes les parties du corps
vivant, sort avec impétuositépar les pores du verre, sitôt que vouslui
donnez moyende changer de place, et prendre celle d'un autre qu'il
poussedansla sienne.Et cela se fait en ôtant le doigt; car alorsl'éther
fait entrer l'eau dans l'espacequ'il abandonne,l'y poussant,et prenant
sa placepar sa légèretémouvante,plus grandeque la pesanteur effec-
tive de l'eau. La parenthèseinsérée dans la descriptionde cette expé-
rience (que les philosophesont cru ne pouvoir se faire avec aucune
forcefinie)n'est pas universellementreçue. Qui sait le mélangedes élé-
mens, la subtilitéde l'air épuré et la quantité des petitsporesdu verre,
la plénitudeet perfectiondu monde, l'impénétrationdes dimensions,
se persuade aisémentqu'un air subtil peut être poussédansla seringue
du premierau dernier par le piston, qui, dans elle, changede lieu. Le
raisonnement,que pas un corps n'estentré dansla seringue,puisqu'elle
est dans l'eau, et que l'eau n'y est pas entrée, présupposeque rien ne
peut entrer dans un corps qui soit dans l'eau, qui ne soit eau: cette
hypothèsene passe pas pour vraie dans un esprit qui connoîttout ce
mélange, la subtilitédes corps et l'horreur que la nature a du vide, et
par suite son impossibiliténaturelle, ou plutôt l'impénétrationdes di-
mensions.
§ 14. Secondeexpérience.
La secondeexpérienceest d'un souffletbien ferméde tous côtés, qui
à le mêmeeffetavecla mêmepréparation,et qui est une preuve mani-
LE PLEINDU VIDE. 41
esteque ce vide apparent est un corps, puisque le souffletqui en est
emplisoufflecommecelui qui est plein d'air.
Cetteexpériencenous apprendque dans le cuir il y a des pores-,ce
ui est si vrai, qu'il n'y a corps au monde qui n'en ait: ils paroissent
ien grandsdans l'or, quand on le voitdans ces petiteslunettes, qu'on
ppelleà puce.La plupart des philosophesne se trouventpas dans des
entimenscontraires.
§ 15. Troisièmeexpérience.
La troisièmeexpérience : Ua. tuyau de verre de quarante-sixpieds
ont un bout est ouvert, et l'autre scelléhermétiquement,étant rempli
l'eau, ou plutôt de vinbien rouge, pour être plus visible.puis bouché,
t élevéen cet état, et porté perpendiculairementà l'horizon, l'ouver-
ure bouchéeen bas, dans un vaisseauplein d'eau, et enfoncédedans
nvironun pied, si l'on débouchel'ouverture, le vin du tuyau descend
usqu'àune certainehauteur, qui est environde trente-deuxpiedsde-
uis la surfacedel'eau du vaisseau,et se videet se mêleparmi l'eau du
vaisseau,qu'il teint insensiblement,et se désunissantd'avecle haut du
'erre, laisseun espaced'environtreize piedsvide en apparence,où de
mêmeil ne paroît qu'aucuncorps ait pu succéder : et si on inclinele
uyau, commealors la hauteur du vin du tuyau devientmoindrepar
cetteinclinaison,le vin remontejusqu'à ce qu'il vienneà la hauteurde
rente-deuxpieds : et enfinsi on l'inclinejusqu'à la hauteurde trente-
leuxpieds ; il se remplit entièrement, en ressuçant ainsi autant d'eau
[u'il avoit rejeté de vin: si bien qu'on le voit plein de vin depuis le
nautjusqu'à treize piedsprès du bas, et remplid'eau teinteinsensible-
nent danslestreize piedsinférieursqui restent.
Cetteexpérienceest fondée, commecelle du vif-argent, sur la pro-
portionde la pesanteur effectivede l'eau, avec la grandelégèreté et
activitéde l'éther dans le tube. Quelquespoucespar-dessusdeux pieds
suffisentpour mettre en équilibrel'éther et le vif-argent; et pour y
nettre l'eau et l'éther, l'eau dans le tube doit avoir de hauteur par-
lessus la surfacede celle qui est dans le vaisseau,trente-deuxpieds.
Quandcette proportionest ôtéepar l'augmentationou la diminutionde
lil hauteur de l'eau du tuyau par-dessus l'autre partie qui est dans
le vaisseau, l'éther descendou monte, poussant en bas, ou poussé
,; haut.
en
§ 16. Quatrièmeexpérience.
La quatrième expérience : Un siphon scalène, dont la plus longue
jambeest de cinquantepieds, et la plus courtede quarante-cinq,étant
remplid'eau, et les deux ouverturesbouchéesétant misesdans deux
vaisseauxpleins d'eau, et enfoncéesenviron d'un pied, en sorte que
;: siphon soit perpendiculaireà l'horizon, et que la surfacede l'eau
d'un vaisseausoit plus haute que la surfacede l'autre de cinq pieds:
si l'on déboucheles deux ouvertures,le siphon étant dans cet état, la
plus longue jambe n'attire point l'eau de la plus courte, ni par con-
séquent celle du vaisseauoù elle est, contre le sentimentde tous les
42 LE PLEINDU VIDE.
philosopheset artisans; mais l'eau descend de toutes les deux jambes
dans les deux vaisseaux,jusqu'à la même hauteur que dans le tuyau
précédent, encomptantla hauteur depuis la surfacede l'eau de chacun
des vaisseaux;mais ayant incliné le siphon au-dessousde la hauteur
d'environtrente et un pieds, la plus longuejambe attire l'eau qui est
dans le vaisseaude la plus courte; et quand on le rehausseau-dessus
de cette hauteur, cela cesse, et tous les deuxcôtés dégorgentchacun
dans son vaisseau; et quand on le rabaisse, l'eau de la plus longue
jambe attire l'eau de la plus courte commeauparavant.
Cette expériencen'a rien par-dessusla précédente,que l'attraction
de l'eau d'une jambe du siphondans l'autre, qui arrivequand le siphon
est incliné au-dessous de la hauteur d'environtrente et un pieds, ce
qui n'appartientpoint aux expériencesnouvellementfaites. La descente
et montéede l'eau par un siphon est une vieille expérience,dontvoici
la raison fondéesur l'inclinationnaturelledes parties à leur tout, et du
tout à sa placenaturelledansl'univers

§17. Raisonnemenssur lesmouvemensde l'eau dansun siphon.


Les parties d'un tout liquide et fluide par pesanteur commel'eau,
dont la surface libre (c'est-à-dire immédiatementsoumiseà l'air) soit
égalementdistante du centre de la terre, se contre-pèsenttellement,
qu'elles sont en repos à leur égardmutuel, et ne font qu'une pesanteur
effectivede leur tout, qui ne soit pas en sa place naturelle, comme
les parties d'un corps solide, roide et pesant, qui se meut parsa gra-
vité naturelle, ne font qu'une pesanteur effectivedans une mêmeligne
de direction. Mais si quelque partie de ce tout fluide et pesant est
sousune surface plus éloignéedu centre que les autres, ellea de la pe-
santeur effectiveà leur égard; elle est plus en l'air, et moins en son
tout qu'elles
: et partant elle descend; elle sort de l'air, elle entre en
son tout, et le fait croître jusqu'à l'égalité de surfacelibre, ne pou-
vant pas changerpar son accroissementles autres parties de la figure,
commeil paroît dans l'eau qui est dans un vase, d'où il s'ensuit que
les parties plus basses montent à la descentede la plus haute, jusqu'à
l'égalité de surface libre, communeaux parties et propre au tout.
Ainsi, dans le corps solide mû de sa pesanteur, la partie qui tire le
centre de gravité hors de sa ligne de direction, se change et fait
changer les autres, les fait monter en descendant, fait croître la pe-
santeur effectivedu tout, mettant son centre de gravité dans sa ligne
droite aucentre de la terre. Si doncles parties d'un tout fluide, comme
l'eau, sont en mouvementd'elles-mêmes, et sans y être contraintes
par le mouvementd'un corps extérieur, il y en aura dont la surface
libre sera plus éloignéedu centre que celledes autres, et qui auront la
forcede pousserles autres jusqu'à l'égalité de surfacelibre; et cellesqui
monteront,pousséespar les descendantes,pousserontl'air enleur place.
Outre ce mouvementdes parties de l'eau, dont les unes poussentel
fontmonterles autres, il s'en trouve encoreun de quelquecorps diffé-
rent de l'eau, qui la fait descendreet monter.
LE PLEIN DU VIDE. 43
Pour entendreces mouvemensde l'eau par les siphons, je m'en
igurede deuxsortes : les uns, dont les jambes ouvertes soientvers le
hautet la pointeen bas; les autres, dont les jambesouvertessontvers
e bas et la pointeenhaut. Pour les premiers, je n'y trouve pas de dif-
iculté: l'eau d'une jambe, ayant sa surface plus haute que cellede
autre, fera monter la plus basse sortant de l'air, entrant dans son
out, le faisant croître jusqu'à l'égalité de surface. Ainsi l'eau monte
utant qu'elledescend, faisantd'elle-mêmeun tout homogènesousune
mêmesurfacelibre. L'autre siphon, commeil a plus de mouvement,
ussiest-il plus difficileà entendre.Il faut se figurer deuxendroitspai
ù cette eau descendanteet continuepasse : elleest mue par sa pesan-
ur naturelle et effective;elle descenddonc et passe d'un lieu plus
loignédu centrede la terre à un autre plus voisin : mais passantd'un
eu plus haut au plus bas, elle descend,puis elle monte, et puis elle
escend.Les deux endroitsoù elle se changede descendanteen mon-
mte, et de montanteen descendante.sont auxdeuxboutsdela jambe
ourte, où elle entre par le bout d'en bas, et d'où elle sort par le bout
'en haut. Au premierendroit, qui est le bout d'en bas, se trouveune
articuled'eau arrêtée parle siphon, qui l'empêchede descendre,et
ousséepar sa voisine,qui descendet la fait changer de place; qu'elle
e changepas en descendant, le siphon l'en empêche,ni retournant
; elle monte doncpressée
'où ellevient, c'est de là qu'elle est poussée
ntre sa suivanteet le siphon, et puis repousséepar l'air expriméd'elle
ar sa compression; lequelair, se trouvantentre elleet le siphonsolide
t immobile,la pousseau lieu plus facile, qui est dans cette rencontre
ï haut. Cequi est dit de cette partie doit s'entendredes suivantes,qui
rennent incessammentsa place, et la font monter jusqu'à l'endroit
'où elle descend.Si cet endroit est plus haut que la surfacelibre de
outel'eau qui la pousse, elle n'y montera pas qu'ellen'y soit poussée
ar quelqueautre corpsqui poussetoute l'eau vers ce point-là; comme
uand l'eaumontepar aspiration,l'air |ou autre corpsmû par le corps
ui aspire, étant poussé,poussel'eau et la fait monter, depuisle point
ù elleest pousséepar la gravité de la suivante, jusqu'à la pointe du
iphon, d'où elle descendpar son inclination naturelle, si elle n'est
mpêchéepar l'unionnaturelle avec les autres, qui soit plus forte que
'autreà descendre, ou faute de place où elle descende.Si ce mouve-
mentcontinuejusqu'au lieu plus bas que la surfacedu tout, le mouve-
nent par tout le siphon seranaturel à l'eau, et continueratant que la
surfacede cettepartiedescendantepar la plus longuejambe du siphon,
seraplus basseque cellede l'eau qui abreuvel'autre plus courte. Je dis
quetout ce mouvementest naturel à l'eau, d'autant qu'il se fait à rai-
sonde l'union naturelle, quoique diversement : une partiepousseim-
nédiatement,et l'autre par l'entremised'un corps dont elle prend la
)lace en descendant.L'eau dans laquelle trempe la petite jambe,
pousseimmédiatementjusqu'à l'égalité de sa surfacepar ce principe.
Quelesparties d'un tout liquideet fluidese rangentpar leur pesanteur
sousune surfacelibredu tout, égalementdistantedu centrede la terre.
L'eauqui est dans la jambelonguedescendpar ce principe : Quetoute
44 LE PLEINDU VIDE.
eau qui a sous soi l'air immédiatement,descendpar l'air. Deuxprin-
cipesparticuliers, tirés des deuxuniversels : Quela partie estnaturel-
lementensontout, et: Queletout se porte, autant qu'il peut, à sa place
naturelle, qui est à l'eau sousl'air.
Ajoutonsà ces principescette proposition, tirée de l'expérience,et
prouvéeci-dessus : Qu'un corpsne quittepoint sa place dans le monde,
qu'il n'y enpousseun autre. D'oùse déduit que le tout d'eau qui est en
tout le siphonchangeantde place, et la quittant par le bout qui ter-
mine la plus longuejambe, un autre tout doit succéder ; et ce tout est
l'air, qui, poussépar l'eau descendante,poussel'eau du vaisseau, et
descenden poussant à même que l'eau qui le pousse descend.Donc
tout ce mouvementde l'eau qui coule par le siphon est causé par sa
pesanteurnaturelleavecl'unionde ses parties: il lui est donc naturel,
Or, si une partie de ce tout monte et une autre descend, il faut
qu'une autre partie du mêmetout suive, soit.en montant, soit en des-
cendant, ou quece tout s'arrête, oubien qu'il se diviseen deuxpar l'in-
terpositiond'un autre corps de nature si différente,qu'il ne puisseêtre
une de ses parties. Nousferonsincontinentvoir commentet pourquoi
ce dernier arrive.
Je considèredonc au siphon, dont la pointeest en haut, un tout qui
changede place, non-seulementen son total, maisaussien ses parties,
dont les unes montent, les autres descendent; les unes et les autres
sont suivies, mais en sorte que celles qui montent, soient suivies et
précédéesde cellesqui descendent,et partant le mouvementdecette eau
commenceet finit par la descente, et l'une est pousséepar l'autre, la
plus haute par la plus basse.Les partiesqui montent sont pousséespar
la pesanteurdes suivantes,jusqu'à l'égalité de surfaceavec l'eau, qui
les poussedansla plus courte jambe du siphon; et de là tirées, à rai-
son del'union naturelle, et pousséesaussi du premierau dernierpar la
pesanteur de l'eau qui descendpar la plus longuejambe, jusqu'à la
cime du siphon; d'où chaque particule descend, commebalancéeet
trébuchante, versl'ouverturede la longuejambe par où l'eau coule.
Considéronsdonc en cette jambe une partie d'eau, qui fasse équi-
libre avec celle qui est dans la jambe courte, à pareille distancede
l'horizon. Pour maintenir cet équilibre, il est nécessaireque l'union
des parties de l'eau soit plus forte à les tenir unies et commesuspen-
dues , que n'est leur pesanteurà les porter en bas et les séparer. Si la
pesanteureffectivede ces deuxpartiesqui se balancentet contre-pèsent
dansle siphon, est plus grandeque leur union, la séparationse fera.Si
deuxpoidsattachésà un mêmefilet soutenupar une poulie se balan-
coientégalementl'un l'autre dans l'air, ils demeureroientsuspendusen
pareilledistance de l'horizon, tant et si longtempsque le filet auroit
assez deforce pour les tenir en cet état, et résister à leur pesanteur ;
maisà mêmeque le filetseroittrop foibleet se romproit, lesdeuxpoids
tomberoient,l'un deçà, l'autre delà, s'ils n'étoient retenus d'ailleurs:
de même, tandis que l'uniondes partiesde l'eau qui tient en équilibre
cellesqui sont d'égalepesanteureffectivesous la cime du siphon, est
assez forte pour empêcher,mêmedansla rencontretie pesanteuret de
LE PLEINDU VIDE. 45
mouvement,leur séparation, l'équilibredemeure, et le mouvementde
l'autre partiequi estvoisinede l'ouverturede la jambelongue, se fait
de haut enbas; et l'équilibreest continuépar le mouvementdes parties,
qui passentde l'ouverturede la jambe courteà l'ouverturede la jambe
longue; et ce passageconserveet continuel'équilibre,substituantcelle-
ci en la place de cellesqui le faisoienten coulantet les précédoient:
mais sitôt que la pesanteureffectivede cesdeuxparties balancéespar
leurspoids, et attachéespar l'inclinationnaturelle qu'ellesont à faire
un tout, est plus forte que cette union, l'une couled'un côtéet l'autre
de l'autre, si ellesne sont arrêtéesd'ailleurs.

§ 18. Pourquoil'eau ne descendpas plus bas que trente-deuxpieds.


Ce qui arrive quand la pesanteur effectivepasse trente-deuxpieds;
car ellesurmontel'union de ces deux parties, et partant elles descen-
dent, l'une deçà, l'autre delà, suiviesde quelqueautre corpspoussé
en leur placepar leur pesanteuret mouvement ; et ce corpsest l'éther.
ce composéd'air subtil et d'espritssolairesou ignés, séparé et tiré de
l'air que nous respirons, et tiré de sonmélange naturel au monde
(c'est-à-dire, pour le bien du monde), par la pesanteureffectivede
l'eau qui la fait changer de place, et prendre celle du corps qu'elle
pousseen la sienne, qui est du premierau dernierl'éther. Si la résis-
tanceà quitter sa placequ'a le corps, qui devroitêtre poussépar l'eau
descendanten la place qu'elle abandonneroit,est plus grande que la
vertumouvantede l'eau qui, sanscetterésistance,changeroitde place,
tout demeure, il n'y a ni changementde place ni pulsion. Maissi la
pesanteurde l'eau est plus forte, et que l'union de ses parties, et que
la résistancedu corpsqui doit être pousséà quitter saplace, l'eau des-
cendraet se divisera : c'est pourquoi la pesanteurde l'eau par-dessus
trente-deuxpiedsdans le siphonla fait descendreet prendre la place
du corps qu'elle pousse en la sienne, qui est du premierau dernier
l'éther, pas un autre corps ne pouvant, dans cette rencontre, prendre
la placedel'eau descendantdansle siphon.Maissi la pesanteurdel'eau
est moindreque la résistancede l'autre corpsqu'elledevroitpousseren
sa placeà quitter la sienne, ellene descendrapas; et si la légèretéde
l'éther est moindreque la résistancedu corps dontil devroitprendrela
place, en le poussantimmédiatementou médiatement en la sienne, il
ne monterapas. En cette rencontre,qui se trouve à trente-deuxpieds
de l'eau qui est dansle tube, par-dessuscelle qui est dans le vaisseau,
rien ne monte, rien ne descend : l'eau ne descendpas, empêchéepar
l'éther, qui devroitprendresa place, et ne peut à causede sa légèreté.
L'étherne montepas, l'eau ne pouvantprendre sa placeà raisonde SÍL
pesanteur.De ce discours,il est facilede répondreaux questionsqu'on
fait sur le mouvementde l'eau qui coulepar le siphon.
La première : Pourquoi l'eau qui est dans la jambe courte monte
jusqu'à la pointe du siphon ? Réponse: Parce qu'elle y est tirée et
pousséepar cellequi est dans la jambelongue.
La deuxième : Pourquoiy est-elletirée et poussée? Réponse : Elle v
46 LE PLEINDU VIDE.
est tirée, parceque l'eau de la jambelonguedescenden bas, et en des-
cendant tire après soi l'autre qui lui est unie; elle y est poussée,
d'autant que l'eau de la jambelongueen descendantprend la place de
l'air, et l'air poussé poussel'eau qui est dans le vaisseau, et celle-c
poussel'eau qui est dans la petite jambe.
La troisième : Pourquoi l'eau qui est dansla jambe longuedescend
elle plutôt que celle qui est dans la courte? Réponse
: D'autant que sa
pesanteureffectiveest plus grande.
La quatrième : Pourquoisa pesanteureffectiveest-elleplus grande?
Réponse : Parce que sa longueur de surface contrainte perpendiculair
à l'horizonest plus grandeque cellede l'eau, qui est depuisla surface
libre jusqu'au haut du siphon.
La cinquième : Pourquoi cette longueur est-elle plus grande? Ré-
ponse : Il y a plus loin de la pointe du siphonjusqu'à l'ouverturede la
jambe longue, que de la surfacelibre à la pointe du siphon, et plus
grande est cette longueur de surfacecontrainte perpendiculaireà l'ho-
rizon, plus grande est la gravité mouvante, commel'expériencenous
l'apprend, et la raison qui nous montre une ligne de direction,qui est
la mesure de la gravité mouvante, plus grande en un corps fluide,
pesant, continu et de mêmenature. Voilàoù nousa portés cette expé-
rience du siphon scalène, qui est la quatrième de M.Pascal le fils;
venonsmaintenantà la cinquième.
§ 19. Cinquièmeexpérience.
Si l'on met une corde de près de quinzepieds avecun fil attachéau
bout (laquelleonlaisse longtempsdans l'eau, afin que, s'imbibantpeu
à peu, l'air qui pourroit y être enclos en sorte), dans un tuyau de
quinzepieds, scellé par un bout comme dessus, et rempli d'eau, de
façonqu'il n'y ait hors du tuyau que le fil attaché à la corde, afinon de
l'en tirer, et l'ouverture ayant été mise dans du vif-argent : quand
tire la corde peu à peu, le vif-argent monte à proportion,jusqu'à ce
que la hauteur du vif-argent,jointe à la quatorzième partie de la hau-
teur qui reste d'eau, soit de deuxpiedstrois pouces : car après, quand
on tire la corde, l'eau quitte le haut du verre, et laisseun espacevide
en apparence, qui devient d'autant plus grand que l'on tire la corde
davantage;que si on incline le tuyau, le vif-argent du vaisseau y
rentre, en sorte que si on l'incline assezil se trouvetout plein de vif-
et d'eau le haut du tuyau avec violence, faisant le
argent qui frappe
mêmebruit et le mêmeéclat que s'il cassoit le verre, qui court risque
de se casseren effet : et pour ôterle soupçonde l'air, que l'on pourroit
dire être demeurédansla corde, on fait la mêmeexpérienceavecquan-
tité de petits cylindresde bois, attachésles uns aux autres avec du fil
de laiton.
§ 20 Raisonde cetteexpérience.
Cetteexpériencede la cordes'entend assezbien, si nous disons qu'à
mêmequ'elle sort du tuyau, elle poussel'eau et lui fait prendre sa.
et d'autre corps contiguplus facile à prendre la
plaoe, n'ayant point
LE PLEINDU VIDE. 47
lenne que le vif-argent, elle la fait monterjusqu'à la hauteurnéces-
aire à l'égalitéde résistanceentre l'air, qui est autourdu tuyau, et les
corpsdont il est rempli, à se quitter la placelesunsaux autres: sivous
irez davantagela cordehors dutuyau, vousôtezla proportion, et vous
tendezla pesanteurdescorpsqu'il contientplus forteà changerde place
it pousser,que l'air qui est dehors à résister; partant il cède, s'épure,
;e subtilise, devientéther, passeà traversles pores du verre, et prend
a place du corps descendant.Si vous inclinezle tube, le vif-argent
perdantune partie de sa pesanteureffective,n'étant plus si haut par-
dessusles autres parties de son tout, cède à la légèreté de l'éther qui
nonte, poussaen bas l'air qui est autourdu tuyau, et cet air, pousséen
bas, poussele corps voisinen la placedel'éther; sivousl'inclinezbeau-
coup, l'éther pousse tellementpar sa grande légèreté,qu'il fait frapper
le corpsqui est dansle tube contrele haut du tuyau.

§ 21. Sixièmeexpérience.
La sixièmeexpérience : Une seringue avec un piston parfaitement
Juste, étant mise dans le vif-argent, en sorte que son ouverturey soit
enfoncéepour le moinsd'un pouce, et que le reste de la seringuesoit
élevé perpendiculairementau dehors : si l'on retire le piston, la serin-
gue demeuranten cet état, le vif-argententrant par l'ouverture de la
seringue, monteet demeure uni au piston, jusqu'à ce qu'il soit élevé
dans la seringuedeux piedstrois pouces : mais après cette hauteur, si
l'on retire davantagele piston, il n'attire pas le vif-argent plus haut,
qui, demeuranttoujours à cette hauteur de deux pieds trois pouces,
quitte le piston: de sorte qu'il sefait un espacevide en apparence,qui
devientd'autant plus grand, que l'on tire le piston davantage - il est
vraisemblableque la mêmechosearrivedansune pompepar aspiration,
et que l'eau n'y montequejusqu'à la hauteur de trente et un pieds, qui
répondà cellede deux pieds trois pouces de vif-argent. Et ce qui est
plusremarquable,c'est que la seringuepeséeen cet état sans la retirer
du vif-argent,ni la bougeren aucune façon, pèseautant (quoiquel'es-
pacevide en apparencesoit si petit que l'on voudra)que quand, en re
tirant le piston davantage, on le fait si grand qu'on voudra; et qu'elle
pèsetoujoursautant que le corps dela seringueavecle vif-argentqu'elle
contientdela hauteurde deux piedstrois pouces, sans qu'il y ait encore
aucunespacevideen apparence;c'est-à-dire, lorsquele piston n'a pas
encorequitté le vif-argentde la seringue, mais qu'il est prêt à s'en dés
unir, si on le tire tant soit peu. Desorteque l'espacevideen apparence,
quoiquetous les corpsqui l'environnenttendent à le remplir, n'apporte
aucun changementà son poids ; et quelquedifférencede grandeur qu'il
y ait entre ces espaces,il n'yen a aucuneentre les poids.
Cetteexpérienceest une confirmationde ce qui a été dit jusqu'à pré
sent, et n'a rien de nouveauque le mêmepoidsde la seringue, avecun
petit et grand espace d'éther, qui ne pèse point et ne change pas le
poids.Sa légèreténe paroît qu'au mouvement,et n'est pas sensibleen
ce poidsqu'on fait dela seringue
48 LE PLEINDU VIDE.

§ 22.Septième expérience.
La septiemeexpérience: Ayantrempli un siphonde vif-argent, dont
la plus longuejambe a dix pieds, et l'autre neufet demi, et misles deux
ouverturesdans deux vaisseauxde vif-argent, enfoncéesenviron d'un
poucechacune, en sorte que la surface du vif-argentde l'un soit plus
haute de demi-piedque la surfacedu vif-argentde l'autre: quand le si-
phon est perpendiculaire,la plus longuejamben'attire pas le vif-argent
de la plus courte; maisle vif-argent, se rompantpar le haut, descend
dans chacunedes jambes, et regorgedans les vaisseaux,et tombe jus-
qu'à la hauteur ordinairede deux pieds trois pouces, depuisla surface
du vif-argent de chaquevaisseau : que si on inclinele siphon, le vif-
argent des vaisseauxremontedans les jambes, les remplitet commence
de coulerde la jambe la plus courte dans la plus longue, et ainsi vide
son vaisseau; car cette inclinaisondans les tuyaux où est cevide appa-
rent, lorsqu'ils sont dans quelqueliqueur, attire toujours les liqueurs
des vaisseaux,si les ouverturesdes tuyaux ne sont point bouchées;ou
attire le doigt, s'il boucheces ouvertures.
Cetteexpérienceest la mêmeque la quatrième ; ellechangeseulement
l'eau en vif-argent.
§ 23. Huitièmeexpérience
La huitièmeexpérience : Le mêmesiphonétant remplid'eau entière-
ment, et ensuite d'une corde, commeci-dessus, les deux ouvertures
étant aussi misesdans les deux mêmesvaisseauxde vif-argent, quand
on tire la cordepar une de ces ouvertures, le vif-argentmontedes vais-
seauxdanstoutes les deux jambes : en sorte que la quatorzièmepartie
de la hauteur de l'eau d'une jambe avecla hauteur du vif-argent qui y
est monté, est égale à la quatorzièmepartie de la hauteur de l'eau de
l'autre, jointe à la hauteur du vif-argentqui y est monté; ce qui arri-
veratant que cette quatorzièmepartie de la hauteur de l'eau, Ijointeà
la hauteur du vif-argentdans chaquejambe, soit de la hauteur dedeux
piedstrois pouces ; car aprèsl'eau se diviserapar le haut, et il s'y trou-
veraun vide apparent.
Cetteexpériencea si grand rapport avecla cinquième,que qui a l'in-
telligenceet la raisonde l'une, l'a de l'autre.
Tout ce discoursest une confirmationde l'opinion commune, que
dansle mondeil n'y a pointdévide. Tousles corps, en tant que corps,
s'y entre-touchent pour faire un tout plein et parfait. La diversitédes
formessubstantielleset matérielles,causéespar l'union et proportiondu
rare et du dense, commeles tableauxet images, par l'union et propor-
tion du blanc et du noir, n'empêchepas cette union corporelle.
Et parceque nous avonsparlé souvent, en ce petit traité, du rare et
du dense, et que la différencedes deux semblemoinsconnueà quel-
ques-uns,je mettrai, pour la conclusionde ce petit ouvrage,une hypo-
thèse possibleet probablepour aider cetteconnoissance.
Présupposonsdonc, par manièrede simplehypothèse,queDieu, vou-
lant faire le monde, ait créé une masse de corps extrêmementrare,
LE PLEINDU VIDE. Z;9
plus ampleque n'est tout ce grand monde; que cette masse, par sa
mobilitéet fluiditéconsécutiveà sa rareté, soit réduite à un globequi
soit l'espacedu monde.Le mouvement,qui resserreà cette capacitéel.
figuretoute cette masse, aura fait une différenceentre les parties qui
serontversla circonférenceet cellesqui serontversle centre, celles-ci
étantbeaucoupplus serréesque celles-là.Disonsensuite que ces parties
conserventcet état sans le changer dans le monde, et divisonstout ce
globeen quatreparties concentriques,dontl'intérieuresoit la terre la
plus dense, la plus consistante, la moins rare, la moins fluide et la
moinsmobilede toutes ; celle d'après, soit l'eau, denseà proportion
;
la troisième,soit l'air; et la quatrième, l'éther, ou le feu élémentaire.
Que ces parties soient la matière du monde, inaltérableet incorrup-
tible; que leur mélangeserveà tous les composésmixtesquis'y retrou-
vent; ainsi conséquemmentdes corps matériels.Voilà une différence
claireentrele rare et le dense, quipeut servirde principeà la physique,
prouvele plein, et servira de fin à ce discours.

LETTREDE PASCAL A M. LE PAILLEUR,


AUSUJETDUP. NOËL,JÉSUITE.
Monsieur,
Puisque vous désirez de savoirce qui m'a fait interromprele com-
mercede lettres où le R. P. Noëlm'avoitfait l'honneur de m'engager,
je veuxvous satisfairepromptement ; et je nedoutepas que, si vousavez
blâmémon procédéavant que d'en savoirla cause, vousne l'approuviez
lorsquevoussaurezles raisonsqui m'ont retenu.
La plus forte raison de toutes est que le R. P. Talon, lorsqu'il prit
la peinede m'apporterla dernière lettre du P. Noël, me fit entendre,
en présencede trois de vos bons amis, que le P. Noël compatissoità
mon indisposition,qu'il craignoit que ma premièrelettre n'eût inté-
resséma santé, et qu'il me prioitdene pasla hasarderpar une deuxième ;
?n un mot, de ne pas lui répondre; que nous pourrionsnous éclaircir
le bouchedes difficultésqui nous restoient, et qu'au resteil me prioit
dene montrer sa lettre à personne; que commeil ne l'avoitécrite que
pourmoi, il ne souhaitoitpas qu'aucun autre la vît, et que les lettres
étantchosesparticulières,ellessouffroientquelqueviolencequand elles
n'étoientpas secrètes.
J'avouequesi cette propositionme fût venued'une autre part que de
cellede cesbons pères, ellem'auroit été suspecte,et j'eusse craint que
celuiqui me l'eût faiten'eût voulu se prévaloird'un silenceoù il m'au-
roit engagépar une prière captieuse.Maisje doutai si peu de leur sin-
érité, queje leur promistout sans réserveet sanscrainte , avecun soin
très-particulier.C'est de là que plusieurspersonnes, et mêmede ces
pères,qui n'étoient pas bien informéesde l'intentiondu P. Noël, ont
pris sujet de dire qu'ayant trouvé dans sa lettre la ruine de messen
limens,j'en ai dissimuléles beautés, de peur de découvrirma honte,
et que ma seulefoiblessem'a empêchéde lui repartir.
PASCAL m à
50 LETTREDE PASCAL
Voyez,monsieur, combiencette conjecturem'étoitcontraire, puisque
je n'ai pu cacherla lettre du P. Noël sans désavantage,ni la publier
sans infidélité
; et que mon honneurétoit égalementmenacépar ma ré-
ponseet par mon silence, en ce que l'une trahissoit ma promesse,et
l'autre monintérêt.
Cependantj'ai gardé religieusementma parole; et j'avois remis de
repartir à sa lettre dans le traité où je dois répondreprécisémentà
toutes les objectionsqu'on a faites contre cette propositionque j'ai
avancéedans mon abrégé, que l'espace vide en apparencen'est plein
d'aucunedes matièresqui tombent sousles sens, et qui sont connues
dans la nature. Ainsij'ai cru que rien ne m'obligeottde précipiterma
réponse, que je voulois rendre plus exacte, en la différantpour un
temps. A ces considérations,je joins que, commetousles différendsde
cette sorte demeurentéternels si quelqu'unne les interrompt, et qu'ils
ne peuventêtre achevéssi l'une des deuxparties ne commenceà finir,
j'ai cru que l'âge, le mérite et la condition du P. Noëlm'obligeoientà
lui céderl'avantaged'avoirécritle derniersur ce sujet. Maisoutretoutes
ces raisons, j'avoueque sa lettre seulesuffisoitpour me dispenserde lui
répondre, et je m'assure que vous trouverez qu'elle sembleavoir été
exprèsconçueen termes qui ne m'obligeoientpoint à lui repartir.
Pour le montrer, je vous ferai remarquer les points qu'il a traités,
mais par un ordre différentdu sien, et tel qu'il eût choisi, sans doute,
dans un ouvrageplus travaillé, mais qu'il n'a pas jugé nécessairedans
la naïveté d'une lettre; car chacun de ces points se trouve épars dans
tout le corps de son discours, et couchépresqueen toutesses parties.
Il a dessein de déclarer que ma lettre lui a fait quitter son premier
sentiment, sans qu'il puisse néanmoinss'accommoderau mien. Telle-
ment que nous pouvons considérersa lettre commedivisée en deux
parties, dont l'une contient les choses qui l'empêchentde suivre ma
pensée, et l'autre celles qui appuient son secondsentiment.C'estsur
chacune de ces parties que j'espère vous fairevoir combienpeu j'étois
obligéde répondre.
Pour la première,qui regardeles chosesqui l'éloignentde mon opi-
nion, ses premièresdifficultéssont que cet espacene peut être autre
chose qu'un corps, puisqu'il soutient et transmetla lumière, et qu'il
retarde le mouvementd'un autre corps. Maisje croyoislui avoir assez
montré, dans ma lettre, le peu de forcede ces mêmesobjectionsque sa
premièrecontenoit; car je lui ai dit en termesassezclairs, qu'encore
que des corps tombentavecle temps danscet espace,et que la lumière
le pénètre, on ne doit pas attribuer ces effetsà une matièrequi le rem-
plisse nécessairement,puisqu'ils peuvent appartenir à la nature du
mouvementet de la lumière, et que, tant que nousdemeureronsdans
l'ignoranceoù nous sommesde la nature de ces choses, nous ne devons
en tirer aucune conséquence; car elle ne seroitappuyéeque sur l'incer-
titude; et commele P. Noël conclutde l'apparencede ces effetsqu'une
matière remplit cet espacequi soutient la lumièreet causece retarde-
ment , on peut, avecautant de raison, conclurede ces mêmes effets
que la lumière se soutient dans le vide, et que le mouvements'y fait
A M. LE PAILLEUR. 51
avecle temps ; vu que tant d'autres chosesfavorisoientcette dernière
opinion, qu'elle étoit, au jugementdes savans, sans comparaisonplus
vraisemblableque l'autre, avant mêmequ'ellereçût les forcesque ces
expérienceslui ont apportées.
Maiss'il a montré en cela d'avoir peu remarquécette partie de ma
lettre, il témoignen'en avoir pas entendu une autre, par la seconde
deschosesqui le choquedansmon sentiment ; car il m'imputeune pen-
sée contraire aux termes de ma lettre et de monimprimé,et entière-
ment opposéeau fondementdetoutes mesmaximes.C'estqu'il se figure
quej'ai assuré, en termesdécisifs,l'existenceréelle de l'espacevide: et
sur cette imagination,qu'il prend pour une véritéconstante,il exerce
sa plumepour montrerla foiblessede cetteassertion.
Cependantil a pu voir quej'ai misdansmon imprimé,que ma con-
clusionest simplementque monsentimentsera que cet espaceest vide,
jusqu'àce que l'on m'ait montréqu'unematièrele remplit ; ce qui n'est
pas une assertionréelledu vide.Il a pu voiraussi quej'ai mis dansma
lettre cesmots qui me semblentassez clairs: x Enfin, mon révérend
père, considérez,je vous prie, que tous les hommesensemblene sau-
roient démontrerqu'aucuncorpssuccèdeà celuiqui quittel'espacevide
en apparence,et qu'il n'est pas possibleencoreà tous les hommesde
montrerque, quandl'eau y remonte, quelquecorpsen soitsorti. Cela
ne suffiroit-ilpas, suivantvos maximes,pour assurer que cet espace
est vide? Cependantje dis simplementque monsentimentest qu'il est
vide. Jugez si ceux qui parlentavectant de retenued'une choseoù ils
ont droit de parler avectant d'assurance, pourront faire un jugement
décisif de l'existencede cette matière ignée, si douteuseet si peu
établie.»
Aussije n'auroisjamaisimaginéce qui lui avoitfait naîtrecette pen-
sée, s'il ne m'en avertissoitlui-mêmedans la premièrepage, où il rap-
porte fidèlementla distinctionque j'ai donnéede l'espacevide dansma
lettre, qui est telle: a Ceque nous appelonsespacevide, est un espace
ayantlongueur, largeur et profondeur,immobile,capablede recevoir
et de contenirun corps de pareillelongueuret figure ; et c'estce qu'on
appellesolideen géométrie , où l'on neconsidèrequeleschosesabstraites
et immatérielles.» Aprèsavoir rapporté motà motcette définition,il
en tire immédiatementcette conséquence:« Voilà, monsieur,votre
penséede l'espacevide fort bien expliquée;je veuxcroireque tout cela
vousest évident, et en avez l'esprit convaincuet pleinementsatisfait,
puisquevousl'affirmez.»
S'il n'avoitpas rapportémes proprestermes, j'auroiscru qu'il ne les
avoit pas bien lus, ou qu'ils avoientété mal écrits, et qu'au lieu du
premiermot,j'appelle, il auroittrouvécelui-ci,j'assure; maispuisqu'il
a rapportéma périodeentière, il ne me reste qu'à penserqu'il conçoit
une conséquencenécessairede l'un de ces termesà l'autre, et qu'if ne
met point de différenceentre défini.une choseet assurerson existence.
C'est pourquoiil a cru quej'ai assuré l'existenceréelle du vide, par
les termesmêmesdont je l'ai défini.Je sais que ceuxqui ne sont pas
accoutumésde voirles chosestraitéesdansle véritableordre, se figurent
52 LETTREDE PASCAL
qu'on ne peut définirune chosesans être assuré de son être; mais ils
devroientremarquerque l'on doit toujours définirles choses,avantque
de chercher si elles sont possiblesou non, et que les degrésqui nous
mènentà la connoissancedes vérités, sont la définition,l'axiomeet la
preuve: car d'abord nous concevonsl'idée d'une chose ; ensuite nous
donnons un nom à cette idée, c'est-à-dire que nous la définissons;
et enfinnous cherchonssi cette choseest véritableou fausse. Si nous
trouvons qu'elle est impossible, elle passe pour une fausseté;si nous
démontronsqu'elle est vraie, elle passe pour vérité ; et tant qu'on ne
peut prouver sa possibiliténi son impossibilité,elle passepour ima-
gination. D'où il est évident qu'il n'y a point de liaison nécessaire
entre la définitiond'une chose et l'assurance de son être; et que l'on
peut aussi bien définir une chose impossible,qu'une véritable. Ainsi
l'on peut appeler un triangle rectiligne et rectangle celui qu'on
s'imagineroit avoir deux angles droits, et montrer ensuite qu'un tel
triangle est impossible: ainsi Euclidedéfinitd'abordles parallèles,et
montre aprèsqu'il peut y en avoir; ainsi la définitiondu cercle précède
le postulatum qui en proposela possibilité ; ainsi les astronomesont
donné des noms aux cercles concentriques,excentriques,etc., qu'ils
ont imaginésdansles cieux, sans être assurés que les astres décrivent
en effetde tels cercles par leurs mouvemens;ainsi les péripatéticiens
ont donnéun nomà cette sphèredu feu, dontil seroitdifficilede démon-
trer la vérité.
C'est pourquoi quand je me suis voulu opposer aux décisionsdu
P. Noël,qui excluoientle videde la nature, j'ai cru ne pouvoirentrer
dans'cette recherche, ni mêmeen dire un mot, avant que d'avoir dé-
claré ce que j'entends par le mot de vide, où je me suis senti plus
obligé, par quelquesendroits de la première lettre de ce père, qui me
faisoientjuger que la notion qu'il en avoit n'étoit pas conformeà la
mienne.J'ai vu qu'il ne pouvoitdistinguerles dimensionsd'avecla ma-
tière ni l'immatérialitéd'avec le néant
; et que cetteconfusionlui faisoit
conclureque, quandje donnoisà cet espacela longueur, la largeur et
la profondeur,je m'engageoisà dire qu'il étoit un corps; et qu'aussitôt
que je le faisois immatériel,je le réduisoisau néant. Pour débrouiller
toutes ces idées, je lui en ai donnécette définition, où il peut voir que
la choseque nousconcevonset que nous exprimonspar le mot d'espace
vide, tient le milieu entre la matière et le néant, sans participerni à
; qu'il diffèredu néant par ses dimensions
l'un ni à l'autre : et que son
irrésistanceet son immobilitéle distinguentde la matière : tellement
qu'il semaintiententre ces deuxextrêmes: sans se confondreavecau-
cun des deux.
Vers la fin de sa lettre, le P. Noël ramassedans une périodetoutes
ses difficultés,pour leur donner plus de forceen les joignant. Voicises
termes : ccCet espacequi n'est ni Dieu, ni créature, ni corps, ni
esprit, ni substance, ni accident, qui transmet la lumière sans être
transparent, qui résistesansrésistance,qui est immobileet se transporte
avecle tube, qui est partout et nulle part, qui fait tout et ne fait rien:
ce sont les admirablesqualitésde l'espacevide: en tant qu'espace, il
A M. LE PAILLEUR. 53
est et fait merveilles;en tant que vide, il n'est et ne fait rien; en tant
qu'espace,il est long, large et profond;en tant que vide, il exclutla
longueur, la largeur et la profondeur. S'il est besoin, je montrerai
toutescesbellespropriétés,en conséquencede l'espacevide. »
Commeune grande suite de belleschosesdevientenfinennuyeusepar
sa proprelongueur, je crois que le P. Noëls'est ici lasséd'en avoirtant
produit; et que, prévoyantun pareil ennuià ceuxqui les auroientvues,
il a voulu descendred'un style plus grave dans un moins sérieux,
pourles délasserpar cette raillerie, afin qu'aprèsleur avoir fournitant
de choses qui exigeoientune admirationpénible, il leur donnât, par
tharité, un sujet de divertissement.J'ai sentile premierl'effetde cette
bonté;et ceuxqui verrontsa lettre ensuite, l'éprouverontde même : car
il n'y a personnequi, aprèsavoirlu ce queje lui avoisécrit, ne rie des
conséquences qu'il en tire, et de ces antithèses opposéesavec tant de
justesse,qu'il est aisé de voir qu'il s'est bien plus étudiéà rendre ses
termescontrairesles uns aux autres, que conformesà la raisonet à la
vérité.
Car pour examinerses objectionsen particulier, cet espace,dit-il,
n'estni Dieu, ni créature.Lesmystèresqui concernentla Divinitésont
trop saints pour les profaner par nos disputes; nous devonsen faire
l'objetde nos adorations,et non pas le sujet de nos entretiens : si bien
lue, sansen discouriren aucune sorte, je me soumetsentièrementà ce
lU'en déciderontceuxqui ont droit de le faire.
Ni corps, ni esprit. Il est vrai que l'espacen'est ni corps, ni esprit;
maisil est espace : ainsi le tempsn'est ni corps, ni esprit; mais il est
temps : et commele tempsne laisse pas d'être, quoiqu'ilne soit aucune
le ces choses,ainsi l'espacevide peut bien être, sans pour celaêtre ni
corps,ni esprit.
Ni substance,ni accident.Celasera vrai, si l'on entend par le mot de
substancece qui est corpsou esprit ; car, en ce sens, l'espacene serani
substance,ni accident ; mais il sera espace,comme,en ce même sens,
letempsn'est ni substance, ni accident; mais il est temps, parceque
pourêtre, il n'est pas nécessaired'être substanceou accident : comme
plusieursde leurs pèressoutiennentque Dieu n'est ni l'un ni l'autre,
quoiqu'ilsoitle souverainEtre.
Qui transmetla lumièresans être transparent. Cediscoursa si peu de
lumière,queje ne puis l'apercevoir : car je ne comprendspas quel sens
cepère donneà ce mot transparent, puisqu'il trouve que l'espacevide
ne l'est pas. S'il entendpar la transparence,commetous les opticiens,
la privationde tout obstacleau passage de la lumière, je ne vois pas
pourquoiil en frustrenotre espace, qui la laisse passerlibrement : si
bien que parlant sur ce sujet avec mon peu de connoissance,je lui
eussedit que ces termes, transmetla lumière,qui ne sont propresqu'à
sa façond'imaginerla lumière, ont le même sens que ceux-ci : laisse
passerla lumière; et qu'il est transparent veut dire, qu'il ne lui porte
point d'obstacle : en quoi je ne trouve point d'absurditéni de contra-
diction.
fi résiste sans résistance.Commele P. Noëlne juge de la résistance
54 LETTREDE PASCAL
de cet espaceque par le temps que les corps y emploientdans leurs
mouvemens,et que nous avons tant discouru sur la nullité de cett6
conséquence,on verra qu'il n'a pas raisonde dire qu'il résiste : et il se
trouvera, au contraire, que cet espacene résiste point ou qu'il est sans
résistance, où je ne voisrien que de très-conformeà la raison.
Qui est immuableet qui se transporte avec le tube. Ici le P. Noël
montre combienpeu il pénètredans le sentimentqu'il veut réfuter; et
j'aurois à le prier de remarquer sur ce sujet, que quand un sentiment
est embrassépar plusieurspersonnessavantes,on ne doit pas faire d'es-
time des objectionsqui semblentle ruiner, quand ellessonttrès-faciles
à prévoir, parcequ'on doit croire que eeux qui le soutiennenty ont déjà
pris garde, et qu'étant facilementdécouvertes,ils en ont trouvé la so-
lution, puisqu'ilscontinuentdanscette pensée.Or, pourexaminercette
difficultéen particulier, si cesantithèses ou contrariétésn'avoient au-
tant éblouison esprit que charméses imaginations,il auroit pris garde
sans douteque, quoi qu'il en paroisse, le vide ne se transportepasavec
le tuyau, et que l'immobilitéest aussi naturelle à l'espaceque le mou-
vementl'est au corps. Pour rendre cettevérité évidente,il faut remar-
quer que l'espace, en général, comprendtous les corps de la nature,
dont chacun en particulier en occupeune certaine partie ; mais qu'en-
core qu'ils soienttous mobiles,l'espacequ'ils remplissentne l'est pas
car quand un corps est mû d'un lieu à l'autre, il ne fait que changerde
place, sans porter avec soi cellequ'il occupoitau temps de son repos
En effet, que fait-il autre choseque de quitter sa premièreplaceimmo-
bile, pour en prendre successivementd'autres aussi immobiles?Mais
celle qu'il a laissée, demeure toujours ferme et inébranlable : si bien
qu'elle devient, ou pleine d'un autre corps, si quelqu'un lui succède,
ou vide, si pas un ne s'offrepour y succéder;mais, soit videou plein,
toujours dans un pareil repos, ce vaste espace, dont l'amplitudeem-
brasse tout, est aussi stable et immobileen chacune de ses parties,
commeil l'est en sontotal. Ainsije ne vois pas commentle P. Noëla
pu prétendreque le tuyau communiquesonmouvementà l'espacevide,
puisquen'ayant nulle consistancepour être poussé, n'ayant nulle prise
pour être tiré, et n'étant susceptible, ni de la pesanteur, ni d'aucune
des facultésattractives, il est visible qu'on ne peut le faire changer. Ce
qui l'a trompé est que, quand on a porté le tuyau d'un lieu à un autre,
il n'a vu aucun changementau dedans ; c'est pourquoi il a pensé que
cet espaceétoit toujoursle même,parcequ'il étoit toujourspareilà lui-
même.Maisil devoitremarquerque l'espaceque le tuyau enfermedans
une situation, n'est pas le mêmeque celui qu'il comprenddans la se-
conde; et que dansla successionde son mouvement,il acquiertconti-
nuellementde nouveauxespaces : si bien que celui qui étoit vide dans
la première des suppositionsdevientplein d'air, quand il en part pour
prendre la seconde, dans laquelle il rend vide l'espacequ'il rencontre,
au lieu qu'il étoit plein d'air auparavant; mais l'un et l'autre de ces
espacesalternativementpleins et vides demeurenttoujours également
immobiles.D'oùil est évident qu'il est hors de propos de croire que
l'espacevide change de lieu; et ce qui est le plus étrange est que la
A M. LE PAILLEUR. 55
matière dont le père le remplit est telle, que, suivant son hypothèse
même, elle ne sauroitse transporter avec le tuyau ; car commeelleen-
treroitet sortiroit par les pores du verreavecune facilitétout entière,
sans lui adhéreren aucune sorte, commel'eau dans un vaisseau percé
detoutesparts, iPest visiblequ'ellene se porteroitpas aveclui, comme
nous voyons que ce même tuyau ne transporte pas la lumière, parce
qu'ellele percesanspeineet sans engagemens,et que notreespacemême
exposéau soleil, change de rayons quand il change de place, sans
porter avec soi, dans sa seconde place, la lumière qui le remplissoit
dans la première, et que, dans les différentessituations, il reçoit des
rayonsdifférens,aussibien que des espacesdivers.
Enfin, le P. Noëls'étonnequ'il fasse tout et ne fasse rien; qu'il soit
partout et nulle part; qu'il soit et fasse merveilles,bien qu'il ne soit
point; qu'il ait des dimensionssans en avoir. Si ce discoursa du sens,
je confessequeje ne le comprendspas; c'est pourquoije ne me tiens pas
obligéd'y répondre.
Voilà, monsieur,quellessont les difficultéset les chosesqui choquent
le P. Noëldansmonsentiment ; maiscommeellestémoignentplutôtqu'il
n'entend pas ma pensée,que non pasqu'il la contredise, et qu'il semble
qu'il y trouve plutôt de l'obscuritéque des défauts, j'ai cru qu'il en
trouveroitl'éclaircissementdansma lettre, s'il prenoitla peinedela voir
avecplus d'attention ; et qu'ainsi je n'étois pas obligé de lui répondre,
puisqu'unesecondelecturesuffiroitpour résoudreles doutesque la pre-
mièreauroitfait naître.
Pourla deuxièmepartie de sa lettre, qui regarde le changementde
sa premièrepenséeet l'établissementde la seconde, il déclare d'abord
le sujet qu'il a de nier le vide.La raisonqu'il en rapporteest que ce vide
ne tombesousaucun des sens ; d'oùil prendsujet dedire que, commeje
nie l'existencedela matière, par cette seule raison qu'elle ne donneau-
cune marquesensiblede son être, et que l'esprit n'en conçoit aucune
nécessité,il peut, avecautantde forceet d'avantage, nier le vide, parce
qu'il a cela(H communavec elle, que pas un des sens ne l'aperçoit.
Voicises termes : e Nousdisonsqu'il y a de l'eau, parce que nous la
voyonset la touchons;nousdisonsqu'il y a del'air dansun ballonenflé,
parce que nous sentonsla résistance ; qu'il y a du feu, parceque nous
sentonsla chaleur; maisle videvéritablenetoucheaucunsens.»
Maisje m'étonnequ'il fasseun parallèlede chosessi inégales , et qu'il
n'ait pas pris gardeque, commeil n'y a rien de si contraireà l'être que
le néant, ni à l'affirmationque la négation, on procèdeaux preuvesde
l'un et de l'autre par des moyenscontraires ; et que ce qui fait l'établis-
sementde l'un est la ruine de l'autre. Car que faut-ilpour arriver à la
connoissancedu néant, que deconnoîtreune entièreprivationde toutes
sortes de qualitéset d'effets;au lieu que, s'il en paroissoit
un seul, on
concluroit,au contraire, l'existenceréelled'une causequi le produiroit ?
Ensuite il dit: a Voyez, monsieur, lequel de nous deux est le plus
croyable, ou vous qui affirmezun espacequi ne tombepoint sousles
sens, et qui ne sert ni à l'art ni à la nature, et ne l'employezque pour
déciderune questionfort douteuse, etc. »
56 LETTREDE PASCAL
Mais,monsieur,je vouslaisseà juger, lorsqu'onne voit rien, et que
les sens n'aperçoiventrien dans un lieu, lequel est mieux fondé, ou de
celui qui affirmequ'il y a quelquechose, quoiqu'iln'aperçoiverien, ou
de celui qui pensequ'il n'y a rien, parce qu'il ne voitaucunechose.
Aprèsque le P. Noël a déclaré, commenous venonsde le voir, la
raison qu'il a d'exclurele vide, et qu'il a pris sujet de le nier sur cette
même privationde qualités qui donnesi justementlieu auxautres de le
croire, et qui est le seul moyen sensiblede parvenirà sa preuve, il en-
treprend maintenant de montrer que c'est un corps. Pour cet effet, il
s'est imaginé une définitiondu corps qu'il a conçue exprès, en sorte
qu'elle convienneà notre espace, afin qu'il pût en tirer sa conséquence
avecfacilité. Voicisestermes : « Je définisle corps ce qui est composé
do parties les unes hors les autres, et dis que tout corps est espace,
quand on le considèreentre les extrémités, et que tout espaceest corps,
parce qu'il est composéde partiesles uneshors les autres. »
Maisil n'est pas ici question, pour montrer que notre espacen'est pas
vide, de lui donner le nom de corps, commele P. Noëla fait, mais de
montrer que c'est un corps , commeil a prétendu faire. Cen'est pasqu'il
ne lui soit permis de donner à ce qui a des parties les unes hors les
autres, tel nom qu'il lui plaira; maisil ne tirera pas grand avantagede
; car le mot de corps, par le choix qu'il en a fait, devient
cette liberté
équivoque : si bien qu'il y aura deuxsortes de chosesentièrementdiffé-
rentes, et mêmehétérogènes,que l'on appelleracorps : l'une, ce qui a
des parties les unes hors les autres; car on l'appellera corps, suivantle
P. Noël;l'autre, une substancematérielle, mobileet impénétrable;car
on l'appelleracorps dansl'ordre. Maisil ne pourra pas conclurede cette
ressemblancede nom, une ressemblancede propriétésentre ces choses,
ni montrer, par ce moyen, que ce qui a des parties les unes hors les
autres, soit la même chose qu'une substance matérielle, immobileet
impénétrable,parce qu'il n'est pas en son pouvoirde les faire convenir
de nature aussi bien que de nom.Demême que s'il avoit donné à ce qui
a des parties les unes hors les autres, le nom d'eau, d'esprit, de lu-
mière, commeil auroit pu faireaussi aisémentque celuide corps, il n'en
auroit pu conclure que notre espace fût aucune de ces choses : ainsi
quand il a nommécorps ce qui a des parties les unes hors les autres, et
qu'il dit en conséquencede cette définition,je dis que tout espaceest
corps, on doit prendre le mot de corps dans le sens qu'il vient de lui
donner : de sorte que, si noussubstituonsla définitionà la place du dé-
fini, ce quipeut toujoursse faire sans altérerle sensd'une proposition,
il se trouvera que cette conclusion, que tout espace est corps, n'est
autre choseque celle-ci : que tout espacea des partiesles unes hors les
autres; mais non pas que tout espaceest matériel, commele P. Noël
s'est figuré. Je ne m'arrêterai pas davantagesur une conséquencedont
la foiblesseest si évidente,puisqueje parle à un excellentgéomètre,et
que vous avez autant d'adresse pour découvrirles fautes de raisonne-
ment , que de force pour les éviter.
Le P. Noël, passant plus avant, veut montrer quel est ce corps ; el
pour établir sa pensée, il commencepar un long discours, dans lequel j
A M. LE PAILLEUR. 57
t prétendprouverle mélangecontinuelet nécessairedes élémens,et où
ne montreautre chose, sinon qu'il se trouve quelquesparties d'un
lémentparmicellesd'un autre, et qu'ils sontbrouillésplutôt par acci-
lent quepar nature : desortequ'il pourroitarriver qu'ils se sépareraient
ans violence,et qu'ils reviendraientd'eux-mêmesdans leur première
implicité;car le mélangenaturel de deuxcorpsest lorsqueleur sépara
ionles faittousdeuxchangerde nom et de nature, commeceluidetous
esmétauxet de tous les mixtes ; parceque, quand on a ôté, de l'or, le
aercurequi entre en sa composition,ce qui reste n'est plus or. Mais
ans le mélangeque le P. Noëlnous figure, on ne voit qu'uneconfusion
iolentede quelquesvapeurséparsesparmi l'air, qui s'y soutiennent
ommela poussière,sans qu'il paroissequ'ellesentrent dansla compo-
ition de l'air, et de mêmedansles autres mélanges.Et pour celuide
eauet del'air, qu'il donnepour le mieuxdémontré,et qu'il dit prouver
éremptoirement par ces souffletsqui se font par le moyen de la chute
e l'eau dans une chambreclose presque de toutes parts, et que vous
oyezexpliquéeau long dans sa lettre: il est étrangeque ce père n'ait
paspris gardeque cetair qu'il dit sortirde l'eau, n'est n'autrechoseque
'air extérieurqui se porte avec l'eau qui tombe, et qui a une facilité
sut entière d'y entrer par la mêmeouverture,parce qu'elle est plus
rande que cellepar où l'eau s'écoule : si bien que l'eau qui s'écarteen
ambantdanscette ouverture, y entraînetout l'air qu'ellerencontreet
u'elleenveloppe,dontelleempêchela sortie par la violencede sa chute
t par l'impressionde son mouvement ; de sorte que l'air qui entrecon-
inuellementdans cette ouverture sans jamais pouvoiren sortir, fuit
vecviolencepar celle qu'il trouve libre. Commecette expérienceest la
eule par laquelle il chercheà prouver le mélangede l'eau et de l'air,
t qu'ellene le montreen aucune sorte, il se trouve qu'il ne le prouve
lullement.
Le mélangequ'il prouvele moins, et dont il a le plus à faire, est
elui du feu avecles autres élémens ; car tout ce qu'onpeut conclurede
'expériencedu mouchoiret du chat, est que quelques-unesde leurs
lartiesles plus grassesetles plus huileusess'enflammentparla friction,
étant déjà disposéespar la chaleur. Ensuite il nous déclareque son
entimentest que notre espaceest plein de cette matièreignée, dilatèe
t mêlée, commeil supposesans preuves, parmi tous les élémens,et
rendue dans tout l'univers.Voilàla matièrequ'il met dans le tuyau:
i pour la suspensionde la liqueur, il l'attribue au poidsde l'air exté-
ieur. J'ai été ravi de le voir en cela entrer dansle sentimentde ceux
lui ont examinéces expériencesavecle plus de pénétration : car vous
avez que la lettre du grand Toricelli,écrite au seigneurRicchiil y a
¡lus de quatre ans, montre qu'il étoit dès lors dans cette pensée, et
[ue tous nos savans s'y accordentet s'y confirmentde plus en plus.
qousen attendonsnéanmoinsl'assurancede l'expériencequi doit s'en
aire sur une de noshautes montagnes ; maisje n'espèrela recevoirque
lans quelquetemps, parce que, sur les lettres que j'en ai écritesil y a
)lus de six mois, on m'a toujours mandé que les neigesrendentleurs
lommetsinaccessibles.
58 LETTREDE PASCAL
Voilàdonc quelle est sa secondepensée ; et quoiqu'ilsemblequ'il y
ait peu de différenceentre cette matièreet cellequ'il y plaçoitdans sa
première lettre, elle est néanmoinsplus grande qu'il ne paroît : voici
en quoi.
Dans sa premièrepensée, la nature abhorroit le vide, et en faisoit
ressentir l'horreur; dans la seconde,la nature ne donneaucunemarque
de l'horreur qu'elle a pour le vide, et ne fait aucunechosepour l'éviter
Dansla première, il établissoitune adhérencemutuelleentre tous les
corps de la nature ; dans la deuxième,il ôte toute cette adhérenceet
tout le désir d'union. Dansla premièreil donnoitune facultéattractive
à cette matière subtile et à tous les autres corps; dans la deuxième,il
abolittoute cette attractionactive et passive.Enfinil lui donnoitbeau-
coup de propriétésdans sa première,dontil la frustredansla deuxième :
si bien que s'il y a quelquesdegréspour tomberdans le néant, elleest
maintenantau plus proche, et il semblequ'il n'y ait que quelquereste
de préoccupationqui l'empêchede l'y précipiter.
Maisje voudroisbien savoirde ce père d'où lui vient cet ascendant
qu'il a sur la nature, et cet empire qu'il exercesi absolumentsur les
élémens qui lui servent avec tant de dépendance, qu'ils changent de
propriétés à mesure qu'il change de pensées, et que l'univers accom-
modeses effetsà l'inconstancede ses intentions.Je ne comprendspas
quel aveuglementpeut être à l'épreuve de cette lumière, et comment
l'on peut donner quelquecroyanceà des choses que l'on fait naître et
que l'on détruit avecune pareillefacilité.
Maisla plus grande difficultéque je trouveentre ces deux opinions,
est que le P. Noëlassuroit affirmativementla vérité de la première, et
qu'il ne proposela secondeque commeune simplepensée. C'est ce que
ma premièrelettre a obtenu de lui, et le principaleffetqu'ellea eu sur
son esprit: si bien que commej'avois répondu à sa premièreopinion
que je ne croyoispas qu'elle eût les conditionsnécessairespour l'assu-
rance d'une chose, je dirai sur la deuxième,que puisqu'ilne la donne
que comme une pensée, et qu'il n'a ni la raison ni le sens pour té-
moinsde la matière qu'il établit, iele laissedanssonsentiment,comme
je laisse dans leur sentimentceux qui pensent qu'il y a des habitans
dansla lune, et que dansles terres polaireset inaccessiblesil se trouve
des hommesentièrementdifférensdes autres.
Ainsi, monsieur,vous voyezque le P. Noëlplace dans le tuyau une
matièresubtile répanduepar tout l'univers, et qu'il donneà l'air exté-
rieur la force de soutenirla liqueur suspendue.D'où il est aisé de voir
que cette pensée n'est en aucune chose différentede celle de M.Des-
cartes, puisqu'il convientdansla cause de la suspensiondu vif-argent,
aussi bien que dans la matière qui remplit cet espace, commeil se voit
par ses propres termes (ci-dessusp. 194), où il dit que cette matière,
qu'il appelleair subtil, est la mêmeque celleque M.Descartesnomme
matière subtile. C'est pourquoij'ai cru être moins obligé de lui re-
partir, puisqueje doisrendre cette réponse à celui qui est l'inventeur
de cette opinion.
Commej'écrivois ces dernières lignes, le P. Noëlm'a fait l'honneur
A M. LE PAILLEUR. 59
de m'envoyerson livre1 sur le même sujet, qu'il intitule, le Plein du
vide; 11a donné charge à celui qui a pris la peine de l'apporter, de
m'assurerqu'il n'y avoit rien contre moi, et que toutes les parolesqui
paroissoientaigres ne s'adressoientpas à moi, mais au R. P. Vale-
rianus Magnus.capucin ; et la raison qu'il m'en a donnée est que ce
père soutientaffirmativementle vide, au lieu que je fais seulementpro-
fessionde m'opposerà ceux qui décidentsur ce sujet. Maisle P. Noël
m'enauroitmieuxdéchargé,s'il avoit rendu ce témoignageaussipublic
que le soupçonqu'il a donné.
J'ai parcouru ce livre, et j'ai trouvé qu'il y prend une nouvelle
pensée, et qu'il place dans notre tuyau une matière approchantede la
première ; mais qu'il attribue la suspensiondu vif-argentà une qualité
qu'il lui donne, qu'il appellelégèretémouvante,et non pas au poidsde
l'air extérieur, commeil faisoitdans sa lettre.
Pour faire succinctementun petit examendu livre, le titre promet
d'abord la démonstrationdu plein par des expériencesnouvelles,et sa
confirmationpar les miennes.A l'entrée du livre, il s'érige en défen
seur dela nature, et par une allégoriepeut-êtreun peu trop continuée,
il fait un procès dans lequel il la fait plaindre de l'opinion du vide,
commed'une calomnie ; et sans qu'elle lui en ait témoigneson ressen-
timent, ni qu'elle lui ait donné charge de la défendre,il fait fonction
de son avocat; et en cette qualité, il assure de montrerl'impostureet
les faussesdépositionsdes témoinsqu'on lui confronte.C'estainsi qu'il
appellenos expériences : il promet de donner témoinscontre témoins,
c'est-à-dire expériencespour expériences, et de démontrer que les
nôtres ont été mal reconnues,et encoreplus mal avérées.Maisdansle
corpsdu livre, quand il est questiond'acquitterces grandespromesses,
il ne parleplus qu'en doutant; et après avoir fait espérerune si haute
vengeance,il n'apporteque des conjecturesau lieu de convictions : car
dans le troisièmechapitre, où il veut établir que le videapparentest
un corps, il dit simplementqu'il trouve beaucoupplus raisonnablede
dire que c'est un corps.Quandil est question de montrer le mélange
des éléments, il n'ajouteque des chosestrès-foiblesà celles qu'il avoit
dites dans sa lettre; quand il est questionde montrer la plénitudedu
monde, il n'en donne aucune preuve ; et sur ces vainesapparences,il
établitson éther imperceptibleà tous les sens, avecla légèretéimagi-
naire qu'il lui donne.
Ce qui est étrange, c'estqu'aprèsavoir donné des doutes,pour ap-
puyer son sentiment, il le confirmepar des expériencesfausses;il les
proposenéanmoinsavec une hardiesse telle, qu'elles seroient reçues
pour véritablesde tous ceux qui n'ont point vu le contraire ; car il dit
que les yeux le font voir; que tout cela ne peut se nier; qu'on le voit à
l'œil, quoiqueles yeux nous fassentvoir le contraire.Ainsi il est évi-
dent qu'il n'a vu aucune des expériencesdont il parle; et il est étrange
qu'il ait parléavectant d'assurancede chosesqu'il ignoroit, et dont on
lui a fait un rapport très-peu fidèle. Car je veux croire qu'il ait été
i. Voy ci-dessus,p. f99 et suivantes
60 LETTREDE PASCAL
trompélui-même,et non pas qu'il ait voulutromperles autres ; l'estime
queje faisde lui me fait juger plutôt qu'il a été trop crédule, quepeu
sincère: et certainementil a sujet de se plaindrede ceuxqui lui ont dit
qu'un souffletplein de ce vide apparent, étant débouchéet presséavec
promptitude, pousse au dehors une matière aussi sensibleque l'air;
qu'un tuyau plein de vif-argentet de ce mêmevide, étant renversé,
le vif-argenttombeaussi lentementdans ce vide que dansl'air, ou que
ce videretarde son mouvementnaturel autant quel'air, et enfinbeau-
coup d'autres choses qu'il rapporte; car je l'assure, au contraire,que
l'air y entre, et que le vif-argent tombedans ce videavecuneextrême
impétuosité,etc.
Enfin, pour vous faire voir que le P. Noël n'entend pas les expé-
riencesde mon imprimé,je vous prie de remarquer ce trait-ci entre
autres: J'ai dit dans les premièresde mesexpériencesqu'il a rapportées,
a qu'une seringuede verreavecun piston bien juste; plongéeentière-
ment dans l'eau, et dont on bouchel'ouvertureavecle doigt, en sorte
qu'il toucheau bas du piston, mettant pour cet effetla mainet le bras
dans l'eau, on n'a besoin que d'une force médiocrepour le retirer, et
fairequ'il se désunissedu doigt sans que l'eau y entre en aucune façon
(ce que les philosophesont cru ne pouvoirse faire avec aucuneforce
finie); et ainsi le doigt se sent fortementattiré et avec douleur; le
piston laisse un espacevide en apparence,et où il ne paroît qu'aucun
corps ait pu succéder,puisqu'il est tout entouré d'eau qui n'a pu y
avoird'accès, l'ouvertureen étant bouchée;si ontire le piston davan-
tage, l'espacevideen apparencedevientplus grand, maisle doigt n'en
sent pas plus d'attraction.» Il a cru que ces mots, n'en sent pas plus
d'attraction, ont le mêmesens que ceux-ci,n'en sent plus aucuneat
traction; au lieu que, suivanttoutesles règles de la grammaire,ils si
gnifientque le doigtne sent pas une attraction plus grande.Et comme
il ne connoît les expériencesque par écrit, il a pensé qu'en effetle
doigt ne sentoit plus aucune attraction, ce qui est absolumentfaux,
car on la ressenttoujourségalement.Maisl'hypothèsede ce père est si
accommodante,qu'il a démontré,par une suitenécessairede ses prin-
cipes, pourquoile doigt ne sent plus aucune attraction, quoiquecela
soit absolumentfaux. Je crois qu'il pourra rendre aussi facilementla
raison du contraire par les mêmes principes. Maisje ne sais quelle
estimeles personnesjudicieusesferont de sa façon de montrer, qu'il
prouveavec une pareilleforcel'affirmativeet la négatived'une même
proposition.
Vousvoyezpar là, monsieur,que le P. Noëlappuiecettematièrein
visiblesur des expériencesfausses,pour en expliquerd'autres qu'il a
mal entendues. Aussiétoit-il bien juste qu'il se servît d'une matière
que l'on ne sauroit voiret qu'on ne peut comprendre,pour répondreilà
des expériencesqu'il n'a pas vueset qu'il n'a pas comprises.Quand
en sera mieux informé,je ne doute pas qu'il ne changede pensée,et
surtout pour sa légèretémouvante;c'est pourquoiil faut remettrela ré-
ponse à ce livre au temps où ce père l'aura corrigé, et qu'il aura reet
connula faussetédes faits et l'imposturedes témoinsqu'il oppose,
A M. LE PAILLEUR. 61
qu'il ne fera plus le procèsà l'opiniondu vide sur des expériencesmal
reconnueset encoreplus mal avérées.
En écrivantces mots, je viensde recevoirun feuilletimpriméde ce
père, qui renversela plusgrandepartie de sonlivre: il révoquela légè-
reté mouvantede l'éther, en rappelant le poids de l'air extérieurpour
soutenirle vif-argent.Desorte queje trouve qu'il est assezdifficilede
réfuterles penséesde ce père, puisqu'ilest le premierplus promptà les
changer,qu'on ne peut être à lui répondre ; et je commenceà voir que
sa façond'agir est bien différentede la mienne, parce qu'il produit ses
opinionsà mesurequ'il les conçoit : maisleurs contrariétéspropressuf-
fisent pour en montrer l'insolidité,puisque le pouvoiravec lequel il
disposede cette matière, témoigneassezqu'il en est l'auteur, et par-
tant qu'ellene subsisteque dans son imagination.
Tous ceux qui combattentla véritésont sujets à une semblablein-
constancede pensées, et ceux qui tombentdans cette variétésont sus-
pects de la contredire. Aussiest-il étrange de voir, parmi ceux qui
soutiennentle plein, le grand nombred'opinionsdifférentesqui s'entre-
choquent : l'un soutientl'éther, et excluttoute autre matière;l'autre,
les espritsde la liqueur, au préjudicede l'éther; l'autre, l'air enfermé
dans les pores des corps, et bannit toute autre chose; l'autre, de l'air
raréfiéet vide de tout autre corps. Enfinil s'en est trouvéqui, n'ayant
pas osé y placerl'immensitéde Dieu, ont choisiparmi les hommesune
personneassezillustrepar sa naissanceet par son mérite, pour y placer
son esprit et le faire remplirtoutes choses.Ainsi chacun d'euxa tous
les autrespour ennemis ; et commetous conspirentà la perte d'un seul,
il succombenécessairement.Maiscommeils ne triomphentque les uns
des autres, ils sont tous victorieux,sans que pas un puisse se prévaloir
de sa victoire,parceque tout cet avantagenaît deleur propreconfusion
De sortequ'il n'est pas nécessairede les combattrepour les ruii.er ;
suffitde les abandonnerà eux-mêmes,parce qu'ils composentun corps
divisé, dont les membres, contrairesles uns aux autres, se déchirent
intérieurement; au lieu que ceuxqui favorisentle vide, demeurentdans
une unité toujours égale à elle-même,qui, par ce moyen, a tant de
rapport avecla vérité, qu'elle doitêtre suivie jusqu'à ce qu'elle nous
paroisseà découvert.Car ce n'est pas dans cet embarras, dans ce tu-
multe qu'on doit la chercher; et l'on ne peut la trouver hors de cette
maxime,qui ne permetque de déciderdes chosesévidentes,et qui dé-
fendd'assurerou de nier cellesqui ne le sont pas. C'estce juste milieu
et ce parfaittempéramentdans lequelvousvoustenezavectant d'avan-
tage, et où, par un bonheur que je ne puis assezreconnoître,j'ai été
toujours élevéavec une méthode singulièreet des soins plus que
paternels.
Voilà, monsieur,quelles sont les raisonsqui m'ont retenu, que je
n'ai pas cru devoirvous cacherdavantage;et, quoiqu'il sembleque je
les donne ici plutôt à monintérêt qu'à votre curiosité,j'espèreque ce
doute n'ira pas jusqu'à vous, puisque voussavezque j'ai bien moins
d'inquiétud pour cesfantasquespointsd'honneur que de passionpour
62 LETTREDE PASCALA M. LE PAILLEUR.
vous entretenir, et que je trouvebien moinsde charmea défendremes
sentimens, qu'à vousassurer que je suis de tout mon cœur, monsieur,
votre, etc., PASCAL.

LETTREDE M. PASCALLE PÈREAUP. NOÉL


Monrévérendpère,
Il y a quelques mois que mon fils m'apprit l'honneur que vouslui
aviezfait de lui écrire sur ses expériencestouchantle vide ; il m'envoya
votrelettre et sa réponse : depuisje n'avoisplus oui parler de vos entre-
tiens; mais il y a environ un mois qu'un homme de conditionde cette
ville de Rouen, me faisantl'honneur de me rendre visite, à son retour
d'un voyage de Paris, me dit qu'il y avoit vu votre livre intitulé: le
Plein du vide, dédiéà Mgrle prince de Conti, dans lequel il est fait
mentiond'une secondelettre que vousavezécriteà monfils sur le même
sujet.
La curiositéde la voir m'obligeade lui écrire quej'en désireroisavoir
part, et de lui demanderraison, premièrement,de ce qu'il ne me l'avoit
point envoyée,et secondement,de ce qu'il ne s'étoit point donnél'hon-
neur d'y repartir. A cette lettre, il me fit une réponseassez ample, par
laquelle il me rend raison de ce que je désiroissavoir, et me fait en-
tendre que votre secondelettre, ou plutôt votre réplique à 8aréponse,
lui fut rendue par le P. Talon, l'un des pères de votre société, lequel,
en présencede personnesdignesde foi, lui fit prière, de votre part, de
ne point faire de repartie à cette réplique, disant que s'il restoit des
difficultésentre vous, on pourroit s'en cclaircir de vive voix, et que
vous ne désiriezpas que cette réplique(laquellen'étoit écrite que pour
lui seul) fût communiquéeà personne : vu mêmequ'on ne peut publier
le secret des lettres, qui sont des entretiens particuliers, sans le violer
en même temps; il ajoute ensuite qu'un de mes intimes amis, depuis
ln:;:,¿ ans et plus, plein d'honneur, de doctrineet de vertus, lui avoit,
quelques jours avant ma lettre, fait les deux mêmesquestions; que
celalui avoit donnélieu de faire réponsepar écrit à cet ami, par laquelle
il ne s'est pas contentéde satisfaireà sa curiositésur ses deuxdemandes,
mais qu'il y a de plus, par la même pièce, reparti à votre seconde
,'¡ettre,laquelleil a estiméne devoirtenir secrèteplus longtemps;qu'il
n'a fait aucun scrupule de la publier, après avoir vu que vousl'aviez
vous-mêmerendue publiquepar votre petit livre, dans lequelvous avez
pris la peine de copieret faire imprimertrès-fidèlementles mêmesmots
et les mêmespériodesque vousavez employésen cette secondelettre,
pour vous expliquerde tout ce qui regarde la questiondu vide ; et qu'il
n'a fait aussi aucun scrupule d'y repartir, ni de communiqueraussi
cette repartie à tous ses amis, après avoir apprisque quelques-unsdes
pères de votre société, faute peut-être d'avoir la connoissancede la
prière qui lui avoit été, de votre part, portéepar le P. Talon, donnoient
une très-rude interprétationà son silence ; et, pourprévenirla question
que je pouvoislui faire, pourquoice n'est pas à vous-mêmequ'iladresse
sa repartie, il me fait entendrequ'ayant lu la lettre riédicatoirode votre
LETTREDE M. PASCALLE PÈRE AU P. NOËL. 63
prêt, il y a vu des discourssi désobligeans,et, qui plus est, si inju-
eux, qu'il a cru ne pouvoiry repartir, et vous adresser sa repartie,
non, ou en repoussantvos injures non attenduespar des discoursde
ême catégorie, ou en pratiquant le précepte de l'Êvangile, de faire
)tre plainte et correction fraternelle à ceux-là mêmes qui nous en
mnent sujet; et voyant que la première de ces deuxmanières étoit
ut à fait contraireà son inclination, et reconnoissantaussi que la se-
Indepouvoitêtre accuséede présomptionen sa personne, eu égard à
disparitéde votre âge et du sien, il a estiméplus à proposd'adresser
cet ami sa repartietoute simpleet toute naïve, et sans témoignage
avoiraucun ressentimentde ce que vous avez écrit; de me supplier,
mmeil a fait, de prendre la peine de pratiquermoi-mêmece précepte
l'Evangile, de vousfaire entendresa juste plainte de l'avoir, sans
casion quelconque,provoqué,et le peu de convenancequ'il y a entre
genre d'écriredont vousavez usé, et la conditionque vousprofessez,
geant que vousrecevrezcela avec plus d'agrémentde ma part que de
sienne; mais surtout il me prie de vous faire comparoirle peu d'es-
ne qu'ilpourroitespérerde vous, s'il avoitété si créduleque d'ajouter
i au complimenthors de saison que vous lui avez envoyéfaire, par
quel vous avezvoulu lui persuader que les paroles insérées dans ce
rret, qui paroissent aigres et inutiles, n'étoientpas pour lui, mais
en pour le P. ValerianusMagnus,capucin.A la finde sa lettre, il pro
et de me faire tenir dans peu votrelivret avecles copies de votre
pliqueou secondelettre, et la repartie qu'il y a faite dans la lettre
l'il a écriteà cet ami dont j'ai déjà parlé. En effet,j'ai reçu ces trois
èces. Pour les voir exactementcommej'ai fait, et pour prendre le
isir d'écrire la présente, j'ai été obligé de dérober, à mon reposde
îelques nuits, le tempsque je n'aurois pu déroberà mon travail de
ur, sans fairetort à mon devoir.
Par la réponsequeje fis à sa lettre. je lui mandai qu'agréantla prière
l'il me fait, je prenois sur moi la charge de vousfaire sa plaintesans
greur, sans injure, sans invective,et en des termes sansdoute plus
invenablesà ma plumequ'à la sienne : joint que je metrouvoisobligé
3 vous écrire, par la curiositéquej'avois de tirer de vous la lumière
un certain passagede votre secondelettre qui me paroissoitobscuret
rt embarrassé;que j'approuvoisqu'il ne vous eût point fait l'adresse
3sa repartie, vu les raisons qu'il en avoit; quej'approuvoisaussiqu'il
lt communiquéà nos amistousvos entretiens particuliers, et même
)tre dite réplique et sa dernière repartie
: queje désiroisnéanmoins
u'il différâtjusqu'au prochainmois de mettre au jour cette repartie;
n'en ce tempsj'espéroisfaire, avec l'aide de Dieu, un petit voyageà
ans, où je demeureraishuit ou dix jours pour affairesdomestiques'
ue, pendant ce temps, je vouloislui proposerquelquesdifficultésqui
l'empêchoientd'acquiescer,commeil semblefaire, à l'opiniontou-
hantla suspensiondu vif-argent dans le tube par la pesanteur de la
slonned'air. C'estune opinionque tout lemondesait avoirété proposée
ar Toricelli
; et je ne sais pourquoi,vousservantde cette pensée, vous
e faitespas mentionqu'elleest de Toricelli.Je veuxaussi
proposermes
64 LETTREDE M. PASCALLE PÈRE
difficultésà quelquesautres personnesdont la doctrine et le profon
raisonnementme sont connusdepuis longues années, que je voisd
mêmeinclinerà cette opinion,et de laquelleje ne suis pas moi-mê
peupersuadé,bienqueje ne le soispas entièrement.Je ne saispasqui
sera l'événementdes difficultésquej'ai à proposer; maiscommece n'e
ni l'opiniâtreté,ni l'ambitionde l'empiredesconnoissances qui régne
dans leur esprit ni dans le mien, je sais avec assuranceque la raiso
l'emportera.Quoiqu'il en arrive, je ne feraiplus d'obstacleaprèsce
à la publicationde cette repartie, dontj'ai déjà fait voirle manuscri
et de toutes vos autres communications,en cettevillede Rouen, à tau
ceux qui en ont eu curiosité, commechosedéjàpubliquedansParis.
Aprèscela, monpère, s'il vousreste quelquedoutedela raisonpou
quoicette dernièrerepartieà votrerépliquen'a point encorevu le gran
jour. et commentil est arrivé que, sansavoirl'honneur d'être conn
de vous, je me soisdonné celuide vousécrire;je voussupplie,en u
mot, d'attribuerle premierà l'obéissancedu fils, et le secondà la con
descendancedu père.
Mais,avant que de m'acquitterde la charge quej'ai prise, je vou
dirai, monpère, que quand monfilsme fait remarquer,par sa lettre
que votre livretest une copie très-fidèledes mêmesdictionsque vou
avezemployéesdansla secondelettre qu'il a reçuede vous, pour expli
quer votrepenséesur la questiondu vide, il ne le fait pas pour vouse
faireplainte; et quandje réitèreici cette remarque,ce n'est simpleme
que par forme d'histoire, et non par formede plainte.Au contraire,
paroîtroisingrat au dernier point, si je ne vous rendoistrès-humbl
mentgrâced'avoirvoulurendrecethonneurà monfils, de lui présent
une pièce que vousavez sans doute incroyablementestimée, puisqu
vousavezjugé que vouspouviez, sans incivilité,en présenterune par
tie, quatre ou cinq moisaprès, à un prince très-illustre, et par s
naissance,et par sonméritepersonnel ; et certainements'il y avoitlie
de plainte, ce seroità Son Altesse,de laquellevousêtes obligéde re
connoîtrela grâcequ'ellevous a faite, d'avoirdaignérecevoirde vou
une piècequi n'étoitplusentièrementvôtre, et que vouslui avezrendu
peu considérablepar l'usageque vousen aviezdéjà fait.
Le véritablesujet de la plainteque mon fils fait de votreprocédén
consistedoncpas en cette fidèlecopie ; mais il consiste, mon père, et
ce que, par le titre devotrelivret, par lalettredédicatoireà SonAltesse
vousavezusé d'une façond'écriretellementinjurieuse,qu'il n'y a qui
vos seulsennemiscapablesde l'approuver,pour vousaccoutumerpeu:
peu à l'usage d'un style impropreà toutes choses, sinon à causer de
déplaisirssansnombre.Et certainement,monpère, quoiqueje ne soi
pas assezheureuxpour avoirle bien de votre connoissance,je ne puis
vousdissimulerque vousl'avez été beaucoupd'avoir entrepris, à s
bon marché, de vous commettreen style d'injures contre un jeune
homme, qui, se voyantprovoquésans sujet, je dis sansaucun sujet,
pouvoit,par l'amertumede l'injure et par la téméritéde l'âge, se porte
à repousservos invectives,de soi très-malétablies,en termescapable
de vouscauser un éternelrepentir. Vousme direz peut-êtreque vous
AUP. NOËL. 65
n'eussiezpas demeurésans repartie. Maisestimez-vousqu'il fût de sa
part demeurédansle silence?et ainsi où eût été le boutdecebeaucom-
bat? Vousn'avezdoncpas étémalheureuxd'avoireu affaireà un jeune
homme,lequel, par une modérationde nature, qui ne s'accordepas
toujoursavec cet âge, au lieu d'en venir à ces extrémitésdésavanta-
geusesà l'un et à l'autre, maisbeaucoupplus à vous, a pris une autre
voie pour vous faire entendresa plainte. C'est par la juste condescen-
dancequej'ai rendueà sa prièrequeje vousla porte ; maissansinjure,
sansinvective,sansuser destermesde faussetés,d'impostures,d'expé-
riencesmal reconnueset encoreplus mal avérées, etc. Toutefois, sur
tousles passagesde votre ouvrage, où je trouveraiqu'il a eu sujet de
se plaindrede vous,je prendraila liberté dele fairesansdissimulation,
ït devousdonnerdes avis, qu'en cas pareil (si Dieuavoitpermisque
le m'y fusseprécipité)je seroisprêt à recevoirde tout le monde. En
:outce discours,vousne trouverezrien qui touchela questiondu vide,
e suis, il y a longtemps,très-persuadéde l'opinionque j'en ai; et,
;ommeellem'est indifférente(sinonen ce qu'il importeà tous leshom-
nes que la véritésoit connue), j'en laisse à vous deux, si vous avez
igréable,la contestation,et le jugementaux savansdu siècleprésent,
;aufl'appelà la postérité.Je ne m'expliqueraiavecvous quede vos mé-
)ris et de vos invectives
, quej'ai jugés si peu préjudiciablesà celuiqui
in est l'objet, queje n'ai fait difficultéquelconquedeles insérerici en
eur entier, pour puis après les examineren détail. Voicile titre de
otre livre: le Plein du vide, ou le corps dont le vide apparent des
xpériencesnouvellesest rempli, trouvépar d'autres expériences,con-
irmépar les mêmes,et démontrépar raisonsphysiques.
Commençons, s'il vousplaît, à examinervotretitre: le Pleindu vide.
-e livret de mon fils, contre lequelvous écrivez, est ainsi intitulé:
expériences nouvellestouchantle vide, faites dans des tuyaux, serin-
ues, souffletset siphonsdeplusieurslongueurset figures,etc. Acetitre
impie, naïf, ingénu, sans artifice et tout naturel, vous opposezcet
utre titre: le Plein du vide, subtil, artificieux,orné, ou plutôt com-
osé d'une figurequ'on appelleantithèse,si j'ai bonnemémoire.
En conscience,monpère, commentpouviez-vous mieuxdébuterpour
tire un abrégéde dérision?Onvoitbien que ç'a été là tout votre but,
ins voussoucierbeaucoupdes termes de cette antithèse, laquellepeut
éritablementpasserdans l'École, oùil est non-seulementpermis, mais
ussinécessaire(tant la nature del'hommeest imparfaite)de commencer
ar fairemal, pour apprendrepeu à peu à faire bien; maiscertainement
ans le monde, où l'on n'excuserien, elle ne sauroit
passer, puisque
ar elle-mêmeellen'a point de sensparfait; et je ne doute
pas que vous
e l'ayezreconnuvous-même,et que ce ne soit peut-être
avezajoutéun commentaire,sans lequel,quoique pourquoivous
francoise de nation
; d'habillement,ellepouvoitpasserpar toutela France
; aussi mystérieusequeles nombres pour incognito,
pythagoriciens, q u'un auteur mo-
erre dit être pleinsde mystèressi cachés,que personne n'a
1en découvrirle secret. jusqu'ici
Si j'osois, mon père, prendrela libertéde parlerici de
PASCAL -
grammaire,
iii 5
66 LETTREDE M. PASCALLE PÈRE
et d'établir quelquesprincipespour l'antithèse, je vous dirois, premiè-
rement , que l'antithèse doit conteniren soi-mêmeun sens accompli,
commequand nous disons que servir Dieu c'est régner; que la pru-
dencehumainen'est que folie ; que la mort est le commencementde la
vie véritable, et milleautres de cettenature. La raisonde ceci est que
l'antithèse, pour avoirbonnegrâce, doit, par la seuleénonciationde ses
termes, découvrirnon-seulementle sens qu'ellecontient, mais aussisa
pointe et sa subtilité. Quesi l'antithèseest detellenature que, combien
que son senssoit parfait, il ne soit pourtant pasintelligibleuniverselle-
ment à tous, il faut, en ce cas, faire précéderun discoursqui en donne
l'intelligenceà tout le monde, afin qu'au même temps qu'onl'entend
prononcer, on en conçoivele senset la force.C'estaveccetteprécaution
qu'un excellentissimeauteur de ce temps en a fait une très-belle, en
laquelleil a, commevous, employéle plein et le vide, en parlant des
prêtres. Aprèsavoir fait voir commeils devoientse vider et dépouiller
de toutesles affectionsdela terre pour être remplisde l'abondancedelà
grâce, il ajouteensuite que c'est en ce sens qu'un grand saint a dit: in
apostolismultumerat pleni,quiamultum efaivacui; maiscetteprécau-
tion ne peutpas servirpour lestitres des ouvrages,qui ne sont précèdes
d'aucundiscours.
Secondement,je vousdiroisqui1 est impossiblequ'une antithèsecon-
sistant en deux adjectifscontraires, puisse contenir un sens parfait,
quand l'un est énoncépar un nominatifet l'autre par le génitif, comme
la vôtre, le plein du vide, qui a tout aussi peu de sens commecelles
qui seroient contenuesen ces termes, le fôiblë du fort, le petit du
grand, le riche du pauvre. La raison pour laquelle cesatitithèsesn'ont
point de sens accompli, est que dans leurs termes il n'y à ni sujet ni
attribut.
Vousavez grandintérêt, mon père, d'empêcher, si vouspouvez,que
cetteantithèseingénieusedont vous vousservezpour frapperet rendre
ridicule un ouvrageétranger, ne fasse une dangereuserépercussion
contrele vôtre.
L'explicationde votreantithèse est suivied'une additionqui contient
troisbelles promesses,dont vous n'avez accompliune seule. Soyezas-
suréd'un ampleremercîment, quand vous y aurez satisfait ; mais jus-
qu'à présent, de tout votretitre, comprisson explicationetsonaddition,
l'on ne peut en recueillir autre chose, sinon que, lorsquevousl'avez
composé, vousétiez en très-belle humeur, sans autre penséeque de
rire et de vous jouer. Maisla lecture de votre épître dédicatoirem'ap-
prend que vousavez intention de mordre en riant, et d'égratigneren
vous jouant. En voicila teneur : Lanature est aujourd'huiaccusée,etc.
Dieu vous maintiennelonguesannées, mon révérend père, dans la
joie que vous ont donnéeces bellespensées, et vous ôte de l'esprit les
nuages qui pourroient la troubler, par Une solideréflexionque vous
pourrez quelque jour faire sur tous ces beaux discours! Quelpouvez -
vous imaginerêtre le jugementde tous les savans sur l'entrepriseque
vous faites, de vouloirfaire passer pour ridicules, et tourner en rail-
leriedes expériencesqu'ils ont tous très-sérieusementexaminéesdurant
AU P. NOËL. 67
plusieursmois, et qu'ils considèrentencoretous les jours avec toute la
forceet toutel'attentionde leur esprit? La nature, dites-vous,est au-
jourd'huiaccuséede vide, et vous entreprenezde l'en justifier, et tout
le surplus de cette épître n'est rien qu'une continuationde cette allé-
goriepointue, ou plutôtpiquante, et pleine de pointessatiriqueset de
reprochesde hardiesse, de faussetéde faits, d'imposturesde témoins,
defaussesdépositions,d'expériencesmal reconnues,et encoreplus mal
ivérées.Ensuite de cette allégorievous détruisezl'effet de toutes ces
!xpériencespar une seule hyperbole,dont nousnous expliquerons,s'il
rousplaît, aprèsque nous nous seronsentretenusde votre allégorieet
le ses pointes.
Je ne crois pasvous avoir encoreentièrementexpliquéla plainte de
nonfils: en un mot, mon père, il se plaint seulementde la mauvaise
olonté que vous avezfait paroître contrelui; mais il ne se plaint au-
unementde l'effet.il ne faut pas de raisonnement,pour faire paroître
9 desseinet la volonté que vousavezeus de le provoquer ; mais pour
tire paroîtreque l'effetdevotre intentionn'a été capabled'offenserque
ous-mêmeet non pas lui, je suis obligépar nécessitéde vous faire
emarquerbeaucoupde choses, que sans doute vousn'avezpas obser-
ées, afin qu'en mêmetempsvousjugiez que votre discoursn'est pas si
nergiqueque vous avez pensé, ni assez puissantpour produirel'effet
uevousvous étiez imaginé.Enfinil a, dites-vous,accusela nature de
ide: n'est-cepas une entreprise bien dangereuse,d'avoiroséaccuser
nature de vide ? Car si admettrele vide n'étoit pas un crimeméta-
horique,l'opinionde l'admissiondu vide ne seroitpas une accusation
tétaphorique;et vous n'entreprendriezpas de l'en justifiermétaphori-
jement, et tout le surplus de votre allégorie, fondéesur cette méta-
lore du crime, ne subsisteroitpas. Car à quoi pourroit-onrapporterla
irdiesse,qu'à votre dire, les accusateursde la natureont prise, de lui
infronter les sens et l'expérience
? Commentexpliqueroit-onla peine.
le vousvous donnezde la justifier et de faire voir son intégrité, de,
ontrer la faussetédes faitsdont elle est chargée, et les imposturesdes
moinsqu'onlui oppose ? Quelsensdonneroit-onà ceque vousajoutez,
te si la nature étoit connue d'u.i chacun commeelle l'est de Son
tesse, onseseroitbien gardé de lui faireun procèssur de faussesdé-
bitions?Et à quelproposdemanderiez-vousjustice à SonAltessede
utes ces calomnies? Tous ces discoursauroientaussi peu de sens que
.ntithèsede votretitre, si l'admissiondu vide n'étoit un crimeméta-
IOrique.
En vérité, mon père, quand vousaurez perdu la joie que vous avez,
nçue, d'avoir trouvé cette allégorie, c'est-à-dire, dans quelque,
mps, que la production que vous ferez d'autres ouvrages de plus
ande conséquence,vous aura fait oublier que vous êtes l'auteur de
lui-ci, et que vousserezen état de le considérercommeun ouvrage
lUtrui, j'ai grand'peineà croire que vous en faisiezla même estime
e vous enfaitesà présent.Vousferezalors une réflexionsur les règles
la métaphore; vousen remarquerezau moinsla principale,,capable
Ite seulede vousôterla bonne opinionque vousavez conçuede celle
68 LETTREDE M. PASCALLE PERE
sur laquelle vous avezfondécette allégorie, et vous reconnoîtrezqu'il
faut que le terme métaphoriquesoit commeune figure, ou une image,
du terme subtil, réelet véritable, qu'on peut représenterpar sa méta-
phore ; ce qui fait que le terme métaphoriquene peut point être adapté
au terme subtil, qui est directementcontraireau premier : ainsi nous
appelons, par métaphore, une langue serpentine,quand nous parlons
d'une languemédisante,parce que le venin de la langue du serpentest
commel'imageet le symboledu mal et du dommageque la languemé-
disante apporteàl'honneuret à la réputationde celuidont ellea médit ;
ce qui fait que le mêmeterme métaphoriquede langueserpentinene
peut être adapté au sujet contraire, c'est-à-dire à la langue qui
chante les louanges d'autrui : c'est ainsi que l'Église est appelée,par
une saintemétaphore,l'épousede Jésus-Christ, et c'est sur cetteméta-
phore que roule tout le Cantique des cantiques; c'est ainsi que la
Viergedit dans le sien, qu'en elle le Seigneura fait paroître la puis-
sance de son bras; et l'Écriture en est toute remplie, parce que les
divins mystères nous étant tellementinconnus,que nous n'en savons
pas seulement les véritables noms, nous sommesobligés d'user de
termes métaphoriquespour les exprimer; c'est ainsi que l'Église dit
que leFils estassisà la droitede son Père; que l'Ecriturese sert si sou-
vent du mot de royaume des cieux; que David dit: Lavez-moi,Sei-
gneur, et je seraiplus blanc que la neige; mais en toutes ces méta-
phores , il est très-certainque tous ces termes métaphoriquessont les
symboleset les imagesdes chosesque nous voulonssignifier, et dont
nous ignoronslesvéritablesnoms.Et pour venir à votre métaphoredu
crime dont vous dites que la nature est accusée, considérez,je vous
prie, celle que Cicérona faite très à propos d'un autre crime, dont
aussi il accuse métaphoriquementla nature : il dit que c'est une ma-
râtre et mille fois pire qu'une marâtre; il insulte contre elle comme
contre une mère criminellequi tourmentesans cesse, et puis qui fait
criminellementmourir les plus parfaits de ses enfans, Maisne voyez-
vous pas quele crimeet la cruautéd'unemèrequi tourmentesanscesse,
et fait enfinmourir le plus parfait de ses enfans, est une imagequi
exprimeet représentenaïvement, quoique par métaphore, l'action de
la nature en sa misère perpétuelle,et en la mort mêmequ'ellecauseà
tous les hommes, qui sont les plus accomplisde ses ouvrages?En un
mot, mon père, la métaphoren'est autre chosequ'un abrégé de simili-
tude ou comparaison ; et la plus universellerègle de la métaphoreest
qu'elle ne peut être valable, si elle ne peut, par le changementde
phrase, être convertieen comparaison.Considéronsensuitevotre mé-
taphore, et jugez, s'il vous plaît, vous-mêmeque ce terme métapho-
rique de crime que vous avez pris pour fondement,n'a aucun rapport
à l'admissiondu vide, n'est point crime, ni réellement,ni métaphori-
quement , parcequel'admissiondu vide n'a aucunrapport avecle crime,
et ne peut lui être raisonnablementcomparé.De là il s'ensuit deux
notables inconvéniens,qui font remarquerque votre métaphorea cela
de commun avec votre antithèse, qu'elle ne peut passer que dans
l'école, et non pas dansle monde.Le premier inconvénientest, que ce
AU P. NOËL. G9
mêmetermemétaphoriquede crimeque vousavezimproprementadapté
- à l'admissiondu vide, peut être égalementadaptéau sujet directement
contraire, c'est-à-direà l'admissionde la plénitude. Le second est,
commevous avez adapté le terme de crime à l'admissiondu vide, on
peutégalementadapterle termede justice ou de vertu directementcon-
traireà celui de crime, au même sujet de l'admissiondu vide; telle-
mentqu'il seroit aussibien qu'à vous permis à quiconquevoudroit se
jouer commevous, et tourner en raillerievotre allégorie, de tenir le
videpour une éminentevertu, et, au contraire, tenir la plénitudepour
un infàmecrime ; et sur cesbeaux fondemensbâtir une autre allégorie
toute pareilleà la vôtre; il pourroit introduire un chevaliermétapho-
riquequi se présenteroitles armesà la main devantSonAltesse,pour
défendrel'intégrité de la nature contre la plume du P. Noël, qui,
sous prétextede la justifier du crime prétendude vide (qu'il soutien-
droit, au contraire, être la plus éminentede sesvertus)l'a injurieuse-
mentaccuséedeceluid'une plénitude si monstrueuse,qu'elleen crève
de toutes parts; il feroit (en continuant l'allégorie) que ce cavalier
prendroitles armespar le commandementde SonAltesse,qu'il se mé-
tamorphoseroit,commevous, en avocat métaphoriquementpourjusti-
fierla nature
; il parlerait hautementde l'imposturedestémoinsqu'on
lui oppose; il diroit que la matièresubtile, la matièreignée, la sphère
du feu, l'éther, les esprits solaires, et la légèreté mouvante
, sont tous
fauxtémoins, de la fausse dépositiondesquelsle P. Noël prétend se
servirpourfairele procèsà cettevertueuse dame, prenant la hardiesse
(ce que personnen'avoitencoreosé) de lui confrontertous ces impos-
teurs gens de néant, gensinconnusau cielet à la terre, et contre les-
quelstoutefoisla pauvre damene pourra, dans la confrontation,allé-
guer d'autres reproches,sinon qu'elle, qui a tout produit et qui connoît
toutes choses, ne les connoît point et ne les connut jamais; alors il
aurait aussi bonne grâce que vous à demanderjustice de toutes ces
calomniesà Son Altesse, laquelle, considérantque ni le vide, ni la
plénitude,ne sontni perfection,ni imperfection,ni vice, ni vertu, ni
crime, ni injure à la nature, mettroit sans doute les parties hors de
couret de procès.
Je voussupplietrès-humblement,mon père, et tousceuxqui verront
ce discours, de s'assurer que je n'ignore pas combiencette façon
d'écrireest peu dignede votreconditionet de la mienne, et que si j'ai
fait ici une très-mauvaisecopiedevotreallégorie,je nel'ai faitequ'avec
unerépugnanceextrême,et sansautredesseinqu'afinquevouspuissiez,
sur mon ouvrage, faire une réflexionque vous n'avez su faire sur la
vôtre.
Aussicertainementje me résoudraisà supprimerdansle reste de ce
discoursle motmêmed'allégorie,si je n'avoisà m'expliquerdes invec-
tivesque vousaveztellemententrelacéesdans la vôtre,qu'il est diffi
cile à juger si vousavezinventéles invectives,pour trouver expédient
de continuerl'allégorie,ousi vousavezinventél'allégorie,pourprendre
sujet d'y faire glisser cesinvectivesinventées.Lederniertoutefoisme
sembleplus vraisemblable : la conclusionde l'illégorieme le fait ainsi
70 LETTREDE M. PASCALLE PÈRE
juger; car, après avoirdoctementétendu en termes de Tournelle(pour
faire voir que vous savez un peu de tout) cette criminelleallégorie,
vousconcluezpar la justificationde la nature, contreceux qui veulent
lui faire son procès sur de fausses dépositions,et sur des expériences
mal reconnueset encoreplus mal avérées; ensuitevous demandezjus.
ticeà Son Altessede toutes ces calomnies.En bon françois,mon père,
tout ce discoursne signifieautre chose, sinonque toutesces expériences
sont fausseset mal entendues.Partant, je vous dirai, monpère, que si
Son Atesst:vousfait justice, et qu'il veuillese donnerla peinede faire
réitérer ces expériencesen sa présence, on lui fera voir qu'elles sont
très-véritables, et que de plus elles sont très-bien entendues, si ce
n'est que vous ayez en ce point entendu parler de vous-même,auquel
cas je ne crois pas qu'il se trouve personneen dispositionde vous con-
tredire.
Je sais bien que vous ne dites pas dans votre Épître dédicatoireque
ce soit des expériencesde monfilsdont vous parlez ; et je sais bien aussi
(commeje vous ai dit ci-devant)que vouslui en avezenvoyéfairecivi-
lité, et lui dire que ce n'est pas lui dont vous entendez parler dans les
parolesfàcheusesqui y sont insérées, mais bien du P. ValerianusMa-
gnus, capucin, qui a écrit en Polognesur le mêmesujet. Maistrouviez-
vous en lui sujet de croire qu'il fût si peu intelligent, que de ne pas
connoîtrel'artificede votre civilité à contre-temps?Et aviez-vouslieu
d'espérerqu'il pût en être persuadé, aprèsque la tissureentièrede votre
livret a fait voir si clairement que c'est lui et non un autre que vous
avez voulu provoquer, après que vous avez employétout ce que vous
avezd'industriepour tâcher à détruireleshuit expériencesqu'il a faites;
et qu'après votre prétendue destructionde ces huit expériences,vous
avez mis fin et terminé votre livre sans plus traiter d'autres matières?
Trouvez-vousque la charité soit plus offenséeen la personnede mon
fils qu'en celle du P. Valerianus, qui, peut-être, ne vous vit jamais,
ni jamais n'ouïra parler de vous? Et trouvez-vousque l'offenseque vous
avezcommise(car enfinvous avouezd'avoirpiquéet provoqué)soit légi-
timementexcuséepar l'accusation,que devotre propremouvementvous
faites contre vous-même,d'avoir offenséle P. Valerianus?Non, mon
père, ne vousabusezpoint; on voit votre intentionà découvert : vous
avezpenséque ce ne vousseroit pas peu de gloire, de tâcher seulement
(sans y parvenir) à détruire des expériencesqui avoientété par tant
d'honnêtes gens jugées dignes d'être considérées;et vous n'avez pas
estiméde vous être dignementacquitté de votre tâche, si vousne trai-
tiez du haut en bas, et, quiplusest, injurieusement,et les expériences,
et celui qui les a faites, et tous ceux qui les ont considérées,en les
produisant à Son Altessecommeridicules, fausseset mal entendues :
vousvous êtes imaginéque SonAltessejugeroit par la hardiessede votre
procédureet du ton que vous avez pris, que vous étiez l'oracle à qui
l'on doit avoir recours en ces piatières; car à moinsde cela, vousn'au-
riez pas eu l'assurancede démentir,par une liberté qui ne vousappar-
tient pas, les yeuxet le jugementde tous les curieuxet savansde Paris,
qui ont vu et passétant de foispar l'examende leur raisonnement,des
AU P. NOËL. 71
chosesque, 'par trop dechaleur et de précipitation,vousavezosé appe-
ler fausseset mal entendues.Maisquoique vousen ayez dit dans votre
Épître, le lecteur de votre livre entier ne peut s'assureret demeureen
suspensde votre jugement propre ; il a peine à le découvrir: car, d'un
côté, dit-il, si le P. Noël jugeoit en soi-mêmeces expériencesaussi
ridicules, fausseset mal entendues, commeil a voulu nous le faire
croiredans son Epître dédicatoire,pourquoidanstout son livre a-t-il
employétoute sonindustrieet toute la capacitéque Dieului a donnée,
à les réfuter toutesles unes après les autres si sérieusement?et pour-
quoi n'a-t-il pas essayéà les faire paroître telles, lorsqu'il travailloit de
proposdélibéréà cette réfutation?Et, d'autre part, si le P. Noëla jugé
en soi-mêmeque ces expériencesfussentconsidérableset dignes d'une
M sérieuse réfutation, pourquoi dans son Epître a-t-il voulu les faire
passerpour ridicules, fausseset mal entendues?et pourquoileur a-t-il
donnétoutes ces fameusesépithètesen un lieu qui n'étoit pas destinéà
cette réfutation? C'est à vous, mon père, d'éclaircirle lecteursur ce
doute; mais, en attendant, vous me permettrezde vousdire que ces
expériences,si fausses, si mal entendueset si ridiculesque vous ayez
voulules figurer, vous ont désarçonné,c'est-à-dire, sans plus allégo-
riser, contraint de sortir hors de l'écoleet de la philosophieque l'on
enseignedansle collégede Clermont;vousl'aveztrouvéedans l'impuis-
sancede pouvoirrésoudreles conséquencesnécessairesde ces ridicules
expériences; il a fallu avoir recours à des forces étrangères : il faut
avouerque vous avez de fidèlesamis ; car en très-peu de temps, vous
avez tiré secoursde bien loin; on a vu, en très-peu de temps, venir à
votreassistancela sphèrede feu d'Aristote,.la matière subtile de Des-
cartes, la matièreignée, l'éther, les esprits solaireset la légèreté mou-
vante.Voilàbien des puissancesqui viennentà votre assistance, des-
quelles, si vousen étiez pris à serment, je m'assureque vousn'oseriez
affirmeren connoîtreune seule. Il faut assurémentque vousne soyez
pas de ces humains défians, qui ne prennent confianceen qui que ce
soit: vu que vous vous êtes jeté ainsi aveuglémententre les bras d'un
secoursinconnu. Je ne sais pourquoivousn'avez pas voulu dire dans
votreimpriméque cette matière subtile soit de l'inventionde M. Des-
cartes; je ne saissi c'est afin que quelqu'unpût s'imaginerque vousen
étiezl'auteur, ou si vousavezvoulu, par cette dissimulationaffectéedu
nomde M.Descartes,persuaderà tous ceux qui liront votre livret, que
cette matière subtile n'est pas une chosenouvellementinventée.Quoi
qu'il en soit, vous avez, 1° fort artistement ( peut-êtrepour faire dire
que vospenséessont détachéesde celles d'Aristoteet de M.Descartes,
et de qui que ce soit), fort artistement, dis-je, mélangéla sphèredu feu
avec la matière subtile et la matière ignée. En secondlieu, vous avez
encoreplusindustrieusementmélangéce mélangeavecun autre mélange
que vous avez composéde l'éther et des esprits solaires.En troisième
lieu, vous avez, à tous ces mélanges,ajouté une certainequalité mer-
veilleuseque vousappelezlégèretémouvante(je ne sais si ellen'est pas
de votreinvention),à laquellevousattribuezla puissancede souteniret
suspendre,par sa propre vertu, les corps les plus pesans : teileme,t
72 LETTREDE M. PASCALLE PÈRE.
que, pour vousdébrouillerdes conséquences decesexpériences puériles,
voas avez été contraintde brouillertoutesces substancesinconnuesà
vous-mêmepar une qualitémiraculeuse.Aprèscela, monpère, je vous
conjurede nousdire par quel droit vousavez pris la libertéde publier
que ces expériencesétoientmal reconnueset encoreplusmalavérées,et
detâcherainsià fairepasserceluiqui lesa produitespourtoutautre chose
qu'il n'est assurément.Est-ce par le droit de votre âge oudevotre con-
dition, que vousavezpris la libertéd'invectiverainsi? Si vousavezcru
que ceschosesaientété assezpuissantespour vousen donnerl'autorité,
votreimaginationvousa fait malheureusement chopper contrela maxime
généraledela sociétécivile, qui veut qu'il n'y ait point d'autoritéd'âge,
point de condition,point de robe, point de magistrature,point d'érudii
tion, point de vertu qui puissenousdonnerla libertéd'invectivercontre
qui que ce soit. Quandnous avonsété si malheureuxque d'avoirété
provoquéspar invectives,la mêmeloi ne trouvepas qu'il soitcontreles
bonnesmœursde repousserles auteurs publiquement,si l'invectiveest
publique; mais elle ne nous permetjamaisde nousservird'injuresréci-
proques. Certainement,quand vousaurez sérieusementexaminéce que
c'est que le style d'invective,voustrouverezqu'il n'est ni fort, ni per
suadant, ni charitable, ni propre pour acquérirla gloirequ'on se pro-
pose pour fin. En effet,quellegloireun hommed'honneurpeut-ilpré
tendre de l'art d'invectiver,qui, de soi-même,n'est rien qu'unepure
foiblesse,et tellementnaturelleà l'homme,que tant s'en faut qu'il ait
besoind'étudepour y devenirdocte, il lui en faut, au contraire, beau-
couppour y devenirignorant; et toutefoissi facilequ'il soit, et quelque
applicationque puisse y faire un honnête homme.le plus haut degré
d'honneuroù il puisseaspirer, est de parvenirà celuide pouvoirun
jour prêterle colletà la plus foibleécolièredela moinséloquenteharan-
gère de la halle'
Vousvoyez, mon père, que j'ai moi-mêmetrès-soigneusement prati-
qué cette maximegénéralede la société,que je me suis contenté,en
repoussantvos invectives,de vousfairevoir que vousles avezentrela-
céesdans des figuresde rhétoriquequi nesont pas dansles règlesde la
grammaire,afinque de toutes ces choses vous puissiezrecueillir que
nous n'avons, grâceà Dieu, aucun sujet de nous plaindrede l'effet du
mépris et du traitement injurieux que vous avez, sans aucun sujet,
voulu rendre à une personnequi ne pensoitpoint à vousquandvous
avezle premierrecherchésa connoissance,et qui avoit de sa part, par
toutes les civilitéset reconnoissancesimaginables,cultivécet honneur;
mais j'ai fait tout cela sansinvectiver,et sansvousrendreinjure pour
injure. Après cela, mon père, j'ose voussuppliertrès-humblement de
vousen abstenir désormais,si vousavezdesseinde continueravecmon
filsouavecmoil'honneurdevoscommunications : autrementje proteste
devantDieude supporteret oubliernous-mêmes toutes les injures dont
une mauvaiseinclinationou un mauvaisconseilpourraientvousrendre
capable,en vousmontrant, à la face de toute la France, l'exemplede
la modestie,que vousdevrieznous avoirenseigné.
J'attends, mon père, cette grâcede vous ; et sur cetteespérance,je
AU P. NOËL. 73
ne veux plus me ressouvenirde division,ni d'allégorie,ni d'invective,
ni de tout ce qui tient ou dece qui approchedece malheureuxnomd'in-
jure. Laissez, s'il vous plaît, ces façonsd'écrireou de parler à ceuxà
qui Dieu a donné moins de lumière; ou plutôt, par raisonset correc-
tionsfraternelles,s'il y échet, et surtout par notre propre exemple,s'il
nousest possible,bannissons-lesdu monde

LETTREDE PASCALA M DE RIBEYRE,


PREMIER PRÉSIDENT DELACOUR DESAIDESDECLERMOHT-FERBJLHD,
Au sujet dece qui fut dit dans le prologuedes thèsesdephilosophiesou-
tenuesen sa présencedans le collégedes jésuites de Montferrand,le
25juin 1651
Monsieur,
Je prendsla libertéde vous écrire sur le sujet des thèses qui furent
dernièrementproposéesdansle collégede Montferrand,et qui vousont
été dédiées,où il se fit un certain prologue, dont le principal dessein
étoit d'imposerà toute l'assistanceque je m'étoisvoulu dire l'auteur
d'une expériencetrès-fameusequi n'est pas de moninvention.Voiciles
termes de ce prologue. qui furent recueillisà l'heure même, et qui
m'ont été envoyésen substance,a Il y a de certainespersonnesaimant
la nouveauté,qui veulentse dire les inventeurs d'une certaine expé-
rience dont Toricelliest l'auteur, qui a été faiteen Pologne ; et non-
obstant cela, ces personnesvoulant se l'attribuer, après l'avoir faite
en Normandie , sontvenuesla publieren Auvergne.» Vousvoyez, mon-
sieur, que c'est moi dont on a parlé, et qu'on m'a particulièrementdé-
signé, en spécifiantles provincesde Normandieet d'Auvergne.
Je ne vous cèlepoint, monsieur, que je fus merveilleusementsurpris
d'apprendreque ce père, que je n'ai point l'honneurde connoître,dont
j'ignorele nom, que je n'ai aucune mémoired'avoir jamais vu seule-
ment, avec qui je n'ai rien du tout de commun,ni directement,ni in-
directement,neuf ou dix moisaprèsque j'ai quitté la province, quand
i'en suis éloignéde cent lieues, et lorsqueje ne pense à rien moins,
m'ait choisipour le sujet de sonentretien.
Je sais bien que ces sortes de contentionssont si peu importantes,
qu'ellesne méritent pas une sérieuseréflexion.Néanmoins,monsieur,
si vousprenezla peine de considérertoutesles circonstancesde ce pro-
cédé, dont je n'exprimepas le détail, vous jugerez sans doutequ'il est
capabled'exciterquelqueressentiment;car je présumequ'il est difficile
que ceuxqui ont été présensà cet acte, aientrefuséde croireune chose
de fait, prononcéepubliquement,composéepar un père jésuite qu'on
ne peut soupçonnerd'aucuneanimositécontre moi. Toutesces particu-
larités rendent cette suppositiontrès-croyable
; mais commej'aurois un
grand déplaisirque vous, monsieur, que j'honore particulièrement,
eussiezde moi cette pensée, je m'adresseà vous plutôt qu'à tout autre
pour vouséclaircirde la vérité, pour deuxraisons: l'une, pour le res-
74 LETTREDE PASCAL
pect mêmequeje vousporte ; l'autre, parcequevousavezété protecteur
de cet acte en tant qu'il vous a été dédié, et que partant c'est à vous,
monsieur, à réprimerle desseinde ceuxqui ont entreprisd'y blesserla
vérité.Ainsi,monsieur, commevousavezdonnéuneaprès-dînéeentière
àl'entretienque ce père vousa fourni,je vousconjurede vouloirdonner
au mien l'espaced'un quart d'heure seulement,et d'avoirpouragréable
que cette lettre que je vous écris soit rendue aussi publique que les
thèsesque vous avez reçues.
Pour vouséclaircirpleinementde tout ce démêlé,vousremarquerez,
s'il vous plaît, monsieur,que ce bon père vous a fait entendre deux
choses: l'une, que je m'étois dit l'auteur de l'expériencede Toricelli;
l'autre, que je ne l'avoisfaite en Normandiequ'après qu'elle avoit été
faiteen Pologne.
Si ce bon père avoitdesseinde m'imposerquelque chose, il pouvoit
avoirfait un choixplus heureux; car il y a de certainescalomniesdont
il est difficilede prouverla fausseté, au lieu qu'il se rencontreici mal-
heureusementpour lui, que j'ai en main de quoiruiner si certainement
tout ce qu'il a avancé, que vousne pourrez, sans un extrêmeétonne-
ment, considérerd'une mêmevue la hardiesseavec laquelleil a débité
ses suppositions,et la certitudequeje vous donneraidu contraire.C'est
ce que vous verrez sur l'un et sur l'autre de ces deux points, s'il yous
plaît d'en prendrela patience.
Le premier point donc est qu'il m'accusede m'être fait auteur de
l'expériencede Toricelli.Pour voussatisfairesur ce point, il suffiroit,
monsieur, de vous dire en un mot, que toutes les fois que l'occasion
s'en est présentée,je n'ai jamais manqué de dire que cette expérience
est venue d'Italie, et qu'elle est de l'invention de Toricelli,C'est ainsi
quej'en ai usé à Paris et en tous les lieu? où je me suis trouvé, et par-
ticuliècemepten Auvergne, où je l'ai publiée, soit dans les discours
particuliers, soit dans nos conférencespubliques, commetous cesmes-
, avecqui j'avois l'honneurde converserplusfamilièrement,peu-
sieurs
vent le témoigner.Maispour vous en éclaircir plus à fond, permettez-
moi, s'il vous plaît, monsieur, de vous dire commentla chose s'est
passéedès son commencement : c'est une histoireque plusieursseront
peut-êtrebien aisesde savoir.
En l'année 1644, on écrivit d'Italie au R. P. Mersenne,minime à
Paris, que l'expériencedont nous parlons y avoit été faite, sans spé-
cifieren aucune sorte qui en étoit l'auteur: si bien que cela demeura
inconnuentre nous. LeP. Mersenneessayade la répéterà Paris, et n'y
ayant pas entièrementréussi, il la quitta et n'y pensa plus. Depuis,
ayant été à Romepour d'autres affaires.,et s'étant exactementinformé
du moyende l'exécuter, il en revint pleinementinstruit.
Cesnouvellesnous ayant été. en l'année 1646, portées à Rouen, où
j'étoisalors, nous y'fîmes cette expérienced'Italiesur les Mémoiresdu
P. Mersenne,laquelleayanttrès-bienréussi, je la répétaiplusieursfois;
et par cettefréquenterépétition,m'étant assuré de sa vérité,j'en tirai
des conséquences,pour la preuvedesquellesje fis de nouvellesexpé-
riences trs-différentes de celle-là,enprésence de plus de cinq cents
A M. DE RIBEYRE. 75
personnesde toutessortesde condition, et entriîautres de cinq ou six
pères jésuitesdu collégede Rouen.
Lebruitde mes expériencesétant répandudans Paris, on lesconfon-
dit aveccelled'Italie : et dansce mélangeles uns, me faisantun hon-
neur qui Dem'étoit pas dû, m'attribuoientcette expérienced'Italie; et
lesautres, par une injusticecontraire, m'ôtoientcellesquej'avoisfaites.
Pourrendre aux autres et à moi-mêmela justicequi nousétoit due,
je fis imprimer,en l'année 1647,les expériencesqu'un an auparavant
j'avoisfaitesen Normandie : et afin qu'on ne les confondîtplus avec
celled'Italie, j'annonçaicelled'Italie, non pas dansle coursdu discours
qui contientles miennes,mais à part dans l'avis quej'adresseau lec-
teur, et de plus en ca-ractères italiques,au lieu que lesmiennessonten
romain ; et ne m'étant pas contentéde la distinguerpar toutescesmar-
ques,j'ai déclaréen motsexprès, dans cet Avisau lecteur, que « je ne
suis pas inventeurde celle-là; qu'elle a été faite en Italie quatre ans
avantles miennes ; que mêmeellea été l'occasionqui meles a fait en-
treprendre. » Voicimesproprestermes :
« Moncher lecteur : quelquesconsidérationsm'empêchantde donner
a présentun traité entier, où j'ai rapportéquantité d'expériencesnou-
vellesque j'ai faitestouchant le vide, et les conséquencesque j'en ai
'irées,j'ai voulufaire un récitdes principalesdanscet abrégé, où vous
rerrezpar avancele desseinde tout l'ouvrage.L'occasionde ces expé-
'iencesest telle.Il y a environquatre ans qu'en Italieon éprouvaqu'un
uyau de verre de quatre pieds, dont un bout est ouvert, et l'autre
cellé hermétiquement,étant rempli de vif-argent, puis l'ouverture
touchéeavecle doigtou autrement, et le tuyau disposéperpendiculai-
ement à l'horizon, l'ouverturebouchéeétant vers le bas, et plongée
eux ou trois doigts dans d'autre vif-argent, contenuen un vaisseau
loitié plein de vif-argent, et l'autre moitié d'eau; si on le débouche
'ouverturedemeurantenfoncéedans le vif-argentdu vaisseau), le vif-
rgent du tuyaudescenden partie, laissantauhaut du tuyau un espace
ideen apparence,le bas du mêmetuyau demeurantpleindu mêmevif-
rgent jusqu'à une certainehauteur. Et si on hausseun peu le tuyau
isqu'àce que sonouverture.
Isqu'à ouverture,qui trempoitauparavantdansle vif-argent,
tj.vaisseau,sortant de ce vif-argent,arriveà la régionde l'eau, le vif-
:gentdu tuyau montejusqu'en haut avecl'eau, et cesdeuxliqueursse
rouillentdans le tuyau; mais enfin tout le vif-argenttombe, et le
yau se trouvetout plein d'eau. »
Voilà,monsieur, la mêmeexpérienceque ce bon pèreprétendqueje
e suis attribuée, et laquelle,au contraire,je déclareavoirété faiteen
alie quatre ans avant les miennes.Maisles parolespar lesquellesje
incluscet Avisau lecteur, sont encoreplusexpresses;lesvoici:
a Et commeleshonnêtesgensjoignentà l'inclinationgénéralequ'ont
us leshommesde semaintenirdansleurs justes possessions,cellede
fuserl'honneurqui ne leur est pas dû, vous approuverezsans doute
le je me défendeégalement,et deceuxqui voudroientm'ôterquelques-
les desexpériencesqueje vousdonneici, et que je vousprometsdans
traité entier, puisqu'ellessontde moninvention,et de ceuxqui vou-
70 LETTREDE PASCAL
droientm'attribuercelled'Italie, dontje vousai parlé, puisqu'ellen'en
est pas. Carencorequeje l'aiefaiteen plus de façonsqu'aucunautre, et
avecdes tuyaux de douzeet mêmequinze piedsde long, néanmoinsje:
n'en parleraipas seulementdans cet écrit, parce que je n'en suis pas.
l'inventeur,n'ayant desseinde donnerque celles qui me sont particu-
lièreset de monpropregénie.»
Voyez,monsieur, s'il est possibled'expliquerplus clairementet plus
nettementque je ne suis pas l'auteur de cette expérienced'Italie.Mais
afin que vousne croyiezpas que cette véritéait été tenue secrète,je ne
doispas voustaire quej'envoyaides exemplairesde ce petit livreà tousi
nosamisde Paris, et entreautresauxrévérendspèresjésuites,qui cer-
tainementmefontl'honneurde me traiter d'une manièretout autre que
celuideMontferrand.Quelques-unsmêmed'entreeux prirentsujet d'en,
écrire; et le R. P. Noël, alors recteur du collègede Clermont,enfit un
: le Plein du vide, où il rapportemot à mot la plu.
livret qu'il intitula
part de mesexpériences.
Je ne mecontentaipas d'en envoyerà nosamis de Paris ; j'en fis tenir
en toutesles villesde Franceoù j'avoisl'honneurde connoîtredes per
sonnescurieusesde cesmatières.J'en envoyaimêmequinze ou trente
en la seule villede Clermont,où je ne doute pas qu'il ne s'en trouve
encore : et c'est ce qui me donnelieu de prier M.le conseillerPérier,
monbeau-frère,par une lettre que je lui écris, de prendrela peined'en
chercherun pourvousle donneravecla présente ; s'iln'en trouvepoint,
ie lui en ferai passerun d'icipour vousle présenter.
Enfinle P. Mersenne,ne se contentant pas d'en voir par toute la
France, m'en demandaplusieurs pour les envoyer, commeil fit, en
Suède, en Hollande,en Pologne,en Allemagne,en Italie et de tous les
côtés.Desorteque je croisque ce bon père de Montferrandest le seul
entrelescurieuxde toute l'Europequi n'en a point eu de connoissance,
je ne sais par quelmalheur, si ce n'est qu'il fuiele commerceet la com
municationdes savans,pour desraisons que je ne pénètrepas.
Vousvoyez,monsieur, que, bien loin de m'attribuerune gloirequi
ne m'est pas due, j'ai fait tous mes effortspour la refuser,lorsqu'ona
voulu me la donner.Je croismêmeque sanscet aveupublicquej'en ai
fait, l'expériencedont il s'agit auroit passépour être demon invention
car les avisqu'on en avoitreçus d'Italie avoientbeaucoupmoinséclaté
quemesexpériencesfaitesà Rouenen présencede tant de personnes.
Quesi vousdésirezsavoirpourquoije n'ai pas déclarédans mon petit
livre le nom de l'auteur de cette expérience,je vousdirai, monsieur,
que la raison en est, que nous n'en avions pas alors eu connoissance,
commeje l'ai déjà dit: si bien que n'en sachantpas le véritableauteur,
et voulantfairesavoircependantà tout le mondeque je ne l'étoispas,
je fis ce qui étoit en moi, en déclarant,commevousavez vu, queans je
n'en suis pas l'inventeur,et qu'elleavoit été faite en Italie quatre
avant monécrit.
Maiscommenous étionstousdans l'impatiencede savoirqui en étoit
l'inventeur, nous en écrivîmesà Romeau cavalierdel Posso,lequel
nousmanda, longtempsaprèsmon imprimé, qu'elle est véritablement
A M. DE RIBEYRE. 77
du grand Toricelli,professeurdu duc de Florenceaux mathématiques.
Nousfûmesravis d apprendrequ'elle venoit d'un génie si illustre, et
dont nousavionsdéjà reçu des productionsen géométrie,qui surpassent
toutescellesde l'antiquité. Je ne crains pas d'être désavouéde cet éloge
par aucunde ceux qui sont capablesd'en juger.
Depuisque nousavonseu cette connoissance,nous avonstous publié,
et moi commeles autres, que Toricellien est l'auteur ; je suis oertain
quecebon père n'a jamais ouï dire de moi le contraire.Et véritablement
ie ne suis pas assez impudent pour m'être attribué cette expérience,
ayant moi-mêmeenvoyé de toutes parts un si grand nombre d'exem-
plairesde mon livret, où je dis le contrairesi ponctuellement.
Aussi, si ce bon père de Montferrandavoitun peu plus de commerce
avec Paris, il sauroit que c'est une chose qui est si connue, qu'il seroit
aussi peu possiblede s'attribuer l'expériencede Toricelli,que l'inven-
tion deslunettes d'approche ; et qu'il est si peu à craindre que personne
prenne cette fantaisie, qu'il est mêmeridicule d'en soupçonnerqui que
ce soit
J'estime, monsieur, que vousêtesmaintenantsatisfaitsur le premier
point, et que vous voyez évidemmentque je n'ai eu aucun projet de
m'attribuer l'invention de cette expérience.Et quant au second point,
je vousy satisferaiaussi pleinement.
Cesecondpointest, que ce bon père prétend que cette expériencea
été faite en Pologneavant queje la fisse en Normandie : c'est ce qu'il a
avancé hardimentet sans hésiter ; mais le bonhommeest aussimal in-
struit sur ce point que sur le précédent.
Pour vous le témoigner,monsieur, je mets en fait qu'il nesait aucune
particularité de l'histoire de ces expériences,et que si vous prenez la
peine de lui demanderseulementle nom de celui qui a fait cette expé-
rienceen Pologne,il ne sauroit y répondre ; et que, si vouslui demandez
encore en quel temps j'ai fait les miennes, et en quel temps ont été
faites cellesde Pologne, vousverrez un hommetrès-honteux et très-
embarrassé.Cependantil s'ingère d'avancerhardimentque les miennes
sont postérieures.
Pour mieuxl'en informer, et lui donner moyende paroître plus intel-
ligentqu'il n'est dans ce qui se passeparmi les personnesde lettres ; il
saura, en premier lieu, que celui qui a fait en Pologneles expériences
dont il a vouluparler, est un père capucin, nomméValérienMagni, et
dansles livreslatins faits sur ce sujet, ValerianusMagnus.
Il saura, en secondlieu, que le P. Valérienn'a fait aucunechoseque
répéterl'expériencede Toricelli,sans rien y ajouter de nouveau.
Il saura, en troisièmelieu, qu'il n'a fait en Polognecette expérience
que longtempsaprès moi ; et pour lui dire combiende temps après, il
saura queje fis cette expérienceen l'année1646;que cette mêmeannée
j'y en ajoutaibeaucoupd'autres; qu'en 1647je fis imprimerle récit de
toutes; que mon impriméfut envoyéen Polognecommeailleurs en la
mêmeannée1647;et qu'un an après mon écrit imprimé, le P. Valérien
fit en Polognecette expériencede Toricelli.Si ce bon père jésuite a con-
noissancede mon écrit et de celui du père capucin(ce que je ne crois
78 LETTREDE PASCAL
pas), qu'il prennela peinede les confronter,il verrala vérité dece que
je dis.
Il saura, en quatrièmelieu, que le bon P. Valérienfit imprimerle
récit de cette expériencequ'il avoit faite; que cet imprimé nous fut
envoyéincontinentaprès sa production ; et que nous fûmestrès-surpris
d'y voir que ce bon père s'attribuoitcettemêmeexpériencede Toricelli.
Et enfin, pour comblede conviction,le bon père jésuite saura, en
dernier lieu, que la prétentiondu P. Valérienfut incontinentrepoussée
par chacunde nous, et particulièrementpar M.de Roberval,professeur
aux mathématiques,qui se servitde mon imprimécommed'une preuve
indubitablepour le convaincre,commeil fit par une bellelettrelatine
impriméequ'il lui adressa, par laquelle il lui fit passer cette déman-
geaison, en lui mandantqu'il ne réussiroit pas dans sa prétention ; que
dès l'année 1644, on savoit en France que cette expérienceavoit été
faiteen Italie; qu'en 1646elle avoit été faite en France par plusieurs
personneset en plusieurslieux; qu'enla mêmeannéej'yen avoisajouté
plusieursautres ; qu'en 1647j'en avoisfait imprimerle récit, dans lequel
j'avois énoncécette même expériencecommefaite en Italie quatre ans
auparavant;que mes imprimésavoient été vus dès la mêmeannée 1647
en toute l'Europe, et même en Pologne; qu'enfin il étoit indubitable
qu'il ne l'avoit faite que sur l'énonciationqu'il en avoitvue dansmon
impriméenvoyéen Pologne ; et qu'ainsi si, longtempsaprèsmon écrit,
il n'étoit pas supportablede s'en dire l'auteur.
Cette lettre lui ayant été envoyéepar l'entremisede M. Desnoyers,
secrétairedes commandemens dela reinede Pologne,hommetrès-savant
et très-digne de la placequ'il tient auprès de cette grandeprincesse, ce
bon père n'y fit aucune réponse, et se désista de cette prétention: de
sorte qu'on n'en a plus ouï parler depuis.
Ainsi, monsieur, vous remarquerez, s'il vous plaît, combienil est
peu véritable que j'aie voulu m'approprierl'expériencede Toricelli,ni
que je l'aie faite après le P. Valérien(qui sont les deux points que le
pèrejésuite m'impose), puisquec'est de mesexpérienceset de mon écrit
où elles sont énoncées, que M.de Robervala tiré sa principalecon-
victioncontre le P. Valérien, quand il a voulu s'attribuerla gloirede
cetteinvention.
Si ce pèrejésuite de MontferrandconnoîtM.de Roberval,il n'est pas
nécessairequej'accompagneson nom des élogesqui lui sont dus; et s'il
ne le connoîtpas, il doit s'abstenir de parler de ces matières, puisque
c'est une preuve indubitablequ'il n'a aucune eptrée aux hautes con-
noissances,ni de la physique,ni de la géométrie.
Aprèstous ces témoignages,j'espère, monsieur,que vousagréerez1;
très-humbleprière queje vousfais, quepar votremoyenet parl'autorité,
que ce bon père jésuite vous a lui-mêmedonnéesur lui en ce sujet,,
quand il vousa dédiéses thèses, je puisse apprendred'où lui viennent
ces impressionsqu'il a prises de moi ; caril est indubitableque c'ee.
l'effetdu rapport.dequelquespersonnesqu'il a crues dignesde foi, ou
que c'est l'ouvragede son propre esprit. Sic'est le premier,je voussup-
plierai, monsieur, d'avoir la bonté, pour ce bon père de lui remon-
A M. DERIBEYRE. 70
trer l'importancede la légèretéde sa croyance.Et si c'est le second,je
prie Dieudès à présent de lui pardonnercette offense, et je l'en tousprie
d'aussi bon cœur que je la lui pardonnemoi-même; je supplie
ceux qui en ont été témoins, et vous-même,monsieur, de la lui par-
donnerpareillement.
Maintenant,monsieur,sans plus parler de tout ce dinerend, queje
veux oublier,je vous achèveraila suite de cette histoire; et je vous
dirai que dès l'année 1647nous fûmes avertis d'une très-bellepensée
qu'eut Toricellitouchant la cause de tous les effetsqu'on a jusqu'à pré-
sent attribuésà l'horreur du vide. Maiscommece n'étoit qu'une simple
conjecture, et dont on n'avoit aucune preuve,pour en reconnoîtreou
la vérité, ou la fausseté, je méditai dès lors une expérienceque vous
savez avoir été faite en 1648par M. Périer au haut et au bas du Puy
de-Dôme,dont on a aussi envoyédes exemplairesde toutes parts, où
ellea été reçue avecjoie, commeelleavoit été attendueavecimpatience
Il est véritable, monsieur, et je vous le dis hardiment, que cette
expérienceest de mon invention ; et partant, je puis dire que la nou-
velleconnoissancequ'ellenousa découverte,est entièrementde moi.
Les conséquences en sont très-belleset très-utiles.Je ne m'arrêterai
pas à les déduireen ce lieu, espérantque vousles verrez bientôt, Dieu
aidant, dans un traité que j'achève, et que j'ai déjà communiquéà
plusieursde nos amis, où l'on connoîtraquelleest la véritablecausede
tousles effetsque l'on a attribués à l'horreur du vide, et où, par occa-
sion, onverra distinctementqui sont les véritablesauteurs detoutes les
nouvellesvéritésqui ont été découvertesen cettematière.Dansce détail,
on trouvera exactementet séparémentce qui est de l'inventionde Ga-
lilée, ce qui est de celle du grandToricelli, et ce qui est de la mienne;
et enfinil paroîtra par quelsdegréson est arrivéaux connoissancçsque
nousavonsmaintenantsur ce sujet, et que cette dernièreexpériencedu
Puy-de-Dômefait le dernierde ses degrés.
Et commeje suis certain que Galiléeet Toricellieussent été ravis
d'apprendrede leur tempsqu'on eût passé outre la connoissancequ'ils
ont eue, je vous proteste,monsieur,que je n'aurai jamais plus de joie
que devoir que quelqu'unpasseoutre cellequej'ai donnée.
Aussitôtque ce traité sera en état, je ne manqueraipas de vous en
faire offrir, pour reconnoîtreen quelque sortel'obligationque je .vous
ai, d'avoirsouffertl'importunitéqueje vous donne, et pour vousservir
detémoignagede l'extrêmedésirquej'ai d'être, toute ma vie, monsieur,
votre, etc. Signé, PASCAL.
DeParis, ce 42 juillet4654.

RÉPONSE DEM.DE RIBEYREA LALETTREPRÉCÉDENTE.


Monsieur,
Je vous avoueque ce ne fut pas sans quelquesorte d'étonnementque
j'ouïs le préambulequi fut fait par l'écolierqui m'avoitdédiésesthèses
sous la directiond'un père jésuite, qui m'étoit jusqu'alors inconnu.
80 RÉPONSEDE M. DE RIBEYRE
et qu'il ne fut pas malaiséà ceux qui ont l'honneurde vous connoltre,
de juger par son discoursqu'il entendoitparler de vous, en désignant
une personnequi, après avoir fait des expériencestouchant le vide en
Normandie,les avoit encorefaitesen Auvergne.Maisexpliquantbéni-
gnementce discours, auquel d'ailleursje ne remarquairien d'offensant,
je voulusl'attribuer à une émulationpardonnableentreles savans, plu-
tôt qu'à aucun dessein qu'il eût d'invectivercontre vous.Il est vrai,
monsieur, que j'avois intérêt d'excuser cette faute, soit par l'honneur
qui m'étoitfait par la dédicacede ces thèses, soit par cellequej'aurois
commiseen votre endroit, si j'avois souffert qu'en ma présence on
donnât quelque atteinte à la réputationd'une personneque j'ai sujet
d'honorerpar ses propresmérites, et par l'attachementd'une amitiéque
j'ai contractéeavec le père et le fils depuis plusieurs années. Donc,
pour éloignerde moi ce reproche,que vousauriez droit de me faire, si
j'avois souffertqu'en cette occasion, où j'avois la plus grande part,
puisqu'elle m'étoit dédiée, on vouseût fait la moindre injure, je puis
vous assurer, monsieur,que, s'il y a eu quelquetéméritéà vousman-
quer dans ce discours, au moinsne passa-t-ellepas fort avant, et que
ni le maître ni l'écolier n'apportèrentaucune aigreur dans la suite. Et
je pense, pour vous dire le vrai, que ce bon père ne fut porté à étaler
cette propositionque par une démangeaisonqu'il avoit de produire
quelques expériencesqu'il nous dit, après que l'assembléefut levée,
avoir imaginées,par lesquellesil prétendoitdétruire les vôtres. Maisil
fut bien trompé ; car, ayant exposéà la vue desassistansun tableauqui
contenoitquelques figuresde ses expériences,et ayant, tant par le ta-
bleau que par l'argument de cette action, fait une espèce de défi sur
cette matière, il arriva que personnene l'attaqua sur ce sujet, et qu'il
lui fallut garder ce coup de pistoletqu'il avoitpréparé, pour en fairela
déchargeen quelqueautre rencontre.Néanmoins,monsieur,j'assurerois
qu'il n'a eu aucun dessein malicieux ; et cela m'a paru par son ingé-
nuité, lorsqueje le suis allé voir après la réception de la vôtre, où il
m'a assuré qu'il n'avoit rien fait dans cette actionpar un dessein pré-
médité de vous attaquer; qu'il ne vous avoit point accusé d'aucune
affectationque vous eussiezeue de vous approprierla gloire d'une in-
vention qui fût d'un autre ; qu'il étoit prêt d'en faire telle déclaration
que vous désireriez, et qu'au contraire, lorsqu'il avoit donnédes écrits
à ses écolierssur cette matière, il avoitparlé de vous fort honorable-
ment en ces termes, commeil me fit voir sur-le-champ : quam rem
multum auxit et illustravit cum suis amicisdominusPascalius Claro
montensis,ut patet ex libellishanc in rem ab eo editis, etc. Et, pour
vousdire le vrai, je ne remarquaipas, dans ce préambule, qu'il vous
accusât d'introduire des nouveautés; ni de vouloir vous attribuer la
gloire des inventions d'autrui ; et m'en étant mieuxvouluassurer par
les témoignagesde ceux qui étoient présens à cette dispute, je les ai
priés de rappeler leur mémoirelà-dessus : ils m'ont assuréqu'ils n'a
voient nullementremarqué qu'il s'y fût rien dit à votre désavantage,
sinon que ce père pouvoit bien se passer de faire aucunemention de
vousen cette déclamation,qui n'étoit pas une choseassezsérieusepour
A LA LETTREPRÉCÉDENTE. 8]
vousy dénommerou désigner.De quoije puis vous assurer, monsieur,
c'est que le discoursde cet écolieret l'autorité de son régent n'étoient
pointcapablesde donneraucune impressionà ceuxqui les écoutaient,
quipût faireaucun préjudiceà l'estimeque fait devoustoute la compa-
; et je crois que les paroles qui y furent
gnie qui étoit alors présente
ditessont plus dignesde mépris, que d'être relevéesavec le soin qu'il
vousplaît d'y apporter.C'estpour celaquej'ai faitmeseffortsauprèsde
M.le conseillerPérier pour l'empêcherde mettresousla pressela lettre
que vousm'avezfait l'honneurde m'écrire, afinde ne point donnerou-
verture à une contestationoù ce bon père pourroit toujours tirer cet
avantagedevotrevictoire,quodquumvictuserit, tecumcertasseferetur.
Néanmoinsj'ai trouvéM.Périersi exactet si ponctuelà suivreles ordres
que M.votre père et vouslui donnez, queje n'ai pu obtenircette grâce
de lui, quoiqueje le priasseseulementde différerjusqu'à votreréponse,
aprèslaquelleil eût été en libertéde fairece qui lui eût plu, en cas que
vouspersévérassiezdansla mêmevolonté ; et s'il n'étoitquestionque de
rendre votre justificationaussi publique (ainsi que vous témoignezle
souhaiter)que cette déclamation,je puis vous assurer, monsieur,que
vousavezobtenuen ce point ce que vous désirez, et que votre lettre est
venueà la connoissancede plus de personnesque le père n'en avoit
informépar ce discours. Que si d'un côté je puis me dire malheureux
de m'être trouvéà une actionqui a pu vousdéplaire,j'en tire d'ailleurs
beaucoupd'avantagepar l'honneurde la lettre qu'il vousa plu m'écrire,
par la satisfactionqui me revientde la beauté de son expression,et de
l'espéranceque vousme donnezde me faire part de l'ouvrageque vous
méditezde mettreen lumière.Maisvousm'auriez fait tort, monsieur,
si vous aviez cru que vous eussiezbesoin de justificationen mon en-
droit: votrecandeuret votresincéritéme sont trop connuespour croire
que vous puissiezjamais être convaincud'avoir fait quelque chose
contrela vertu dontvous faitesprofession,et qui paroît danstoutesvos
actionset dansvos mœurs. Je l'honoreet la révère en vous plus que
votre science
; et commeen l'une et l'autre vous égalezles plusfameux
du siècle, ne trouvezpas étrange si, ajoutant à l'estime communedes
autres hommes l'obligation d'une amitié contractée depuis longues
années avecmonsieurvotre père, je medis plus que personne,mon-
sieur, votre, etc. RIBEYRE
r DeClermont,26 juillet466i.

REPLIQUE DEPASCAL A M.DE RIBEYRE.


Monsieur,
Je me senstellementhonoré dela lettre qu'il vousa plu m'écrire,
que, bien loinde conserverquelquereste de déplaisirde l'occasionqui
m'a procurécet honneur,je souhaiterois,au contraire, qu'il s'en offrît
souventde pareilles,pourvu qu'ellesfussent suiviesd'un succèsaussi
, favorable.Je vousproteste, monsieur,que le seul regret que j'en ai,
t. aprèscelui dela peineque vousen avezreçue, est de voir que l'affaire
wLm 6
82 RÉPLIQUEDE PASCAL
devienneplus publiqueque vousn'aviezdésiré, et que M.Périeret moi
en soyons cause, sans toutefois que ni l'un ni l'autre ayons eu le
moindredesseinde manquerau respectet à l'obéissanceque nousvous
devons.Aussi, monsieur, il ne me sera pas difficiled'excuserenvers
vousl'un et l'autre; et c'est ce queje vousprie d'agréerqueje fassepar
cette lettre. Avant toutes choses , je vous supplie très-humblement.
monsieur, de tenir pour constant qu'il n'y a personneau monde qui
puisse voushonorer plus parfaitementque nous faisons,et qu'il fau-
droit que nous eussionsperdu tout respect pour mon père, si, contre
l'exempleet l'instruction qu'il nousen a toujoursdonnés, nousman-
quionsjamais à ce devoir.
Sur ce fondement, je vous conjure, monsieur, de considérer,pour
ce qui me regarde, que parmi toutes les personnesqui font profession
des lettres, ce n'est pas un moindreprimede s'attribuerune invention
étrangère, qu'en l'a sociétéciviled'usurper les possessionsd'autrui
; et
qu'encoreque personnene soit obligéd'être savantnon plus que d'être
riche, personnen'est dispenséd'être sincère : de sorte que le reproche
de l'ignorance, non plus que celui de l'indigence, n'a rien d'injurieux
; mais celui du larcin est de telle nature,
que pour celui qui le profère
qu'un hommed'honneurne doit point souffrirdes'en voir accusé, sans
s'exposerau péril que son silencetiennexieu de conviction.
Ainsi, étant très-ponctuellement averti commej'étois, non-seulement
des paroles? maisencoredes gesteset de toutesles circonstancesde ces
actes, jugez, monsieur,si je pouvoism'en taire à mon honneur; et,
ces actes avoientété publics, sije ne devoispas repousser cette
puisque
injure de la mêmemanière.
Je vousavoue, monsieur, que dansle ressentimentoù j'étois alors;
je n'us aucune penséeque vous auriez la bonté de désirer que cette
affairefût assoupie : de sorte que laissant agir mondépit, et considé-
rant d'ailleursque ma lettre perdroit sa grâce et sa forceen différantde
la publier, je priai M.Périer, avec grandeinstanceet grandeprécision,
d'en hâter l'impression; et je fortifiaimêmema prière par celle queje
fis à monpère d'y joindre la sienne.Maisje puis vous protestervérita-
blement, monsieur,que si j'eusse prévuce que votrelettre m'a appris,
j'eusseagi d'une autre sorte, et quej'aurois donnéavecjoie monintérêt
à votresatisfaction;
Voilà,monsieur, la vérité naïve, pour ce qui me regarde.Et pour ce
qui concerneM.Périer, si vousaviezvu la lettre qu'il nous a écrite, où
il témoignele déplaisirqu'il a eu en cette occasion,je m'assure que
vous plaindriezla violencequ'il a soufferte,quand il s'est vu, d'une
part, sollicitépar la prière d'une personnequ'il honoreet qu'il respecte
commevous; et, de l'autre part, engagéà exécuterles ordres qui lui
avoient été donnéspar une personne qui lui tient lieu d'un autre
père.
cela, monsieur,j'espèreque vous n'imputerezqu'à la distance
Après et à la difficultéde la communication,cette petite conjonc-
deslieux
ture. Il ne me reste qu'à vousconjurerde vouloirm'honorerde la con-
tinuationdessentimensavantageuxque voustémoignezavoirpour moi
A M. DE RIBEYRE. 83
et quoiqueje n'aie rien en moi qui les mérite, j'en espèrenéanmoinsla
durée, parce que je m'assure bien plus sur votre honté, à qui je les
dois,qu'à aucunequalitéqui soit en moi; car je'suis égalementéloigné
de pouvoirles mériter et de pouvoir les recormoître.Mais j'espere,
monsieur,que le même esprit qui vous fait voir des vertus dans mes
propresdéfauts, vous fera remarquer l'extrême désir que j'ai de vous
honorertoute ma vie dansce foible témoignageque je vous en donné,
en vousassurant queje Mis, monsieur, votre, etc. PASCAL.
Pe Paris, 8 août 4654.

TRAITÉ DE L'ÉQUILIBRE DES LIQUEURS1.

CHAP. I. —Queles liqueurspèsentsuivant leur hauteur.


Si 011attachecontre un mur plusieursvaisseaux,l'un tel que celui de
Ja premièrefigure; l'autre pnché ft commeen la seconde; l'autre fort
large, comme en la troisième;l'autre étroit, commeen la quatrième;
l'autre qui ne soit qu'un petit tuyau qui aboutisseà un vaisseaularge
par en bas. mais qui n'ait presquepoint de hauteur, commeen la cin-
quièmefigure ; et qu'on les remplissetous d'eau jusqu'à une même
hauteur. et qu'on tasse à tous des ouvertures pa-
reilles par en bas, lesquelleson bouchepour retenir
l'eau : l'expériencefait voir qu'il fautune pareille
torce pour èmpBç!o\J.s ce hqIlpon 4g sortir,

FÎM. a-, Fig.3. Fig. 4. Fig.5.


quoiquel'eau soit en une quantité toute différenteen tous cesdifférens
vaisseaux,parce qu'elle est à une pareille hauteur en tous- et la me-
sure de cette forcetst le poidsde l'eaucontenuedansle premier vais-

4. Çetraitéet la suivantparurenten 4663,un an aprèsla mortde Pascal.


Ils furentédités,avecprivilégedu roi, par M. Périer,chezG. Desprez,mar-
84 DE L'ÉQUILIBRE DES LIQUEURS.
seau, qui est uniformeen tout son corps ; car si cette eau pèsecent
livres, il faudraune forcede centlivrespour soutenirchacundes tam-
pons, et mêmecelui du vaisseau cinquième,quand l'eau qui y est ne
pèseroitpas une once.
Pour l'éprouverexactement,il fautboucherl'ouverturedu cinquième
vaisseauavec une pièce de bois ronde, enveloppéed'étoupecommele
pistond'une pompe,qui entre et coule dans cette ouvertureavec tant
de justesse
, qu'il n'y tienne pas et qu'il empêchenéanmoinsl'eaud'en
sortir, et attacher un filau milieude ce piston, que l'on passedans ce
petit tuyau, pour l'attacher à un bras de balance, et pendreà l'autre
bras un poids de cent livres : on verra un parfaitéquilibrede ce poids
de centlivresavecl'eau du petit tuyau qui pèse une once; et si peu
qu'on diminuede cescent livres, le poidsde l'eauferabaisserle piston ,
et par conséquentbaisser le bras de la balanceoù il est attaché, et
hausserceluioù pend le poidsd'un peu moinsde centlivres.
Si cette eau vient à se glacer, et que la glacene prennepas au vais-
seau, commeen effetellene s'y attachepas d'ordinaire, il ne faudraà
l'autre bras de la balancequ'une oncepour tenir le poidsde la glaceen
: mais si on approchecontrelevaisseaudu feuqui fassefondre
équilibre
la glace, il faudra un poids de cent livrespour contre-balancerla pe-
santeurde cetteglacefondueen eau, quoiquenousne la supposionsque
d'uneonce.
La mêmechose arriveroit, quand ces ouverturesque l'on bouche
seroientà côté, ou mêmeen haut ; et il seroitmêmeplus aisédel'éprou-
ver en cette sorte.
Il faut avoir un vaisseauclos de tous côtés(fig. 6), et y fairedeux
ouverturesen haut, une fort étroite, l'autre plus
large, et souder sur l'une et sur l'autre des
tuyaux de la grosseurchacunde son ouverture ;
et on verra que si on met un piston au tuyau
large, et qu'on verse de l'eau dans le tuyau
menu, il faudra mettre sur le piston un grand
poids, pour empêcherque le poids de l'eau du
petit tuyau ne le pousse en haut: de la même
sorte que dans les premiersexemples,il falloit
une forcede cent livres pour empêcherque le
poidsde l'eau ne les poussât en bas, parce que
l'ouvertureétoit en bas; et si elleétoità côté, il
faudroitune pareilleforcepour empêcherque le
Fig.6. poidsdel'eaune repoussâtle pistonvers ce côté.
Et quand le tuyau plein d'eauseroitcent foisplus large ou cent fois

jliandlibraireà Paris.Pascalse proposaitd'expliquerà fondtoutesles ques-


tionsrelativesà l'équilibredesliquides,auvideet à la pressionde l'air,dans
un grandtraité.Maiscet ouvragea été perdu;«ou plutôt, disentles édi-
teursde 1603,commel'auteuraimoitfortla brièveté,il l'a réduitlui-même
en cesdeuxpetitstraités: De-l'équilibredes liqueurset De la pesanteur
•"
de
lu massedel'air. »
CHAPITRÉ1. 85
plus étroit, pourvu que l'eau y fût toujours à la même hauteur, il
faudroit toujours un même poids pour contre-peser l'eau;et si peu
qu'on diminue le poids, l'eau baissera, et fera monter le poids di-
minué.
Maissi on versoitde l'eau dans le tuyau à une hauteur double, il
faudroit un poids double sur le piston pour contre-peserl'eau; et de
mêmesi on faisoitl'ouvertureoù est le piston, doublede ce qu'elleest,
il faudroit doubler la force nécessairepour soutenirle piston double:
d'où l'on voit que la forcenécessairepour empêcherl'eau de couler par
une ouverture, est proportionnéeà la hauteur de l'eau, et non pas à sa
largeur; et que la mesure de cette forceest toujours le poids de toute
l'eau qui seroitcontenuedansune colonnede la hauteur de l'eau, et de
la grosseurde l'ouverture.
Ceque j'ai dit de l'eau doit s'entendrede toute autre sortede liqueur.

CHAP. II. — Pourquoi les liqueurspèsentsuivant leur hauteur.


Onvoit, par tous ces exemples,qu'un petit filetd'eau tient un grand
poidsen équilibre : il reste à montrer quelle est la causede cette multi-
plicationde force; nous allonsle faire par l'expériencequi suit.
Si un vaisseauplein d'eau (fig. 7), clos de toutes parts, a deuxou-
vertures, l'une centuple de l'autre: en mettant
à chacune un piston qui lui soit juste, un
hommepoussant le petit piston 'égalerala force
de cent hommes, qui pousserontcelui qui est
cent fois plus large, et eu surmontera quatre-
vingt-dix-neuf.
Et quelqueproportionqu'aientces ouvertures,
si les forces qu'on mettra sur les pistons sont
commeles ouvertures, elles seront en équilibre.
D'où il paroît qu'un vaisseau plein d'eau est
un nouveau principe de mécanique, et une
machinenouvellepour multiplierles forcesà tel
degré qu'on voudra, puisqu'un homme, parce
Fig.7. moyen, pourra enlevertel fardeau qu'on lui pro-
posera.
Et l'on doit admirer qu'il se rencontreen cette machinenouvellecet
ordre constant qui se trouveen toutes les anciennes; savoir, le levier,
le tour, la vis sans fin, etc., qui est, que le cheminest augmentéen
mêmeproportionque la force. Car il est visible que, commeune de ces
ouverturesest centuplede l'autre, si l'hommequi poussele petitpiston,
l'enfonçoitd'un pouce, il ne repousseroitl'autre que de la centième
partie seulement; car commecette impulsionse fait à causede la con-
tinuité de l'eau, qui communiquede l'un des pistonsà l'autre, et qui
fait que l'un ne peut se mouvoirsans pousserl'autre, il est visibleque
quand le petitpiston s'est mû d'un pouce, l'eau qu'il a pousséepoussant
l'autre piston, comme elle trouve son ouverture cent fois plus large,
elle n'y occupe que la centièmepartie de la hauteur.De sorte que le
86 DE L'ÉQUILIBRE
DES LIQUEURS.
cheminest au chemin, commela force à la force; ce que l'on peut
prendre mêmepour la vraie causede cet effet : étantclair que c'est M
mêmechosede faire faire un poucede chemin à cent livres d'eau, que
defaire taire cent poucesde cheminà une livred'eau ; et qu'ainsi, lorss
, li d, est tellementajustéeavec cent livres d'eau, que les
qu'unelivre d'eau
sent livres ne puissentse remuer un pouce,qu'ellesne fassentremuer
la livre de cent pouces, il faut qu'elles demeurenten équilibre, ufiJ
livre ayant autant de forcepour faire faireun poucede cheminà cent
livres, que cent livres pour faire fairecent poucesà une livre.
On peut encore ajouter, pour plus grand éclaircissement,que l'eau
est égalementpresséesousces deuxpistons; car si l'un a cent foisplus
de poidsque l'autre, aussi en revancheil touche cent foisplus de par-
ties; et ainsi chacunel'est également : donctoutes'doiventêtreen repos ,.
parce qu'il n'y a pas plus de raison pourquoil'une cèdeque l'autre.
Desorte que si un vaisseauplein d'eaun'a qu'une seuleouverturelarge
d'un pouce, par exemple,où l'on mette un piston chargé d'un poids
d'une livre, ce poids fait effortcontre toutes les parties du vaisseau
généralement,à cause de la continuitéet dela fluiditéde l'eau: mais
pour déterminercombienchaquepartiesouffre,envoicila règle.Chaque
partie large d'un pouce, commel'ouverture,souffreautant que si elle
étoit pousséepar le poidsd'unelivre( sanscompterle poidsdel'eau dont
je ne parle pas ici, car je ne parle que du poidsdu piston), parce que
le poids d'une livre presse le piston qui est à l'ouverture, et chaque
portiondu vaisseauplus ou moinsgrande, souffreprécisémentplus ou
moinsà proportionde sa grandeur, soit que cette portionsoit vis-à-vis
de l'ouvertureou à côté, loin ou près ; car la continuitéet la fluiditéde
l'eau rendenttoutesces choses-làégaleset indifférentes : de sorte qu'il
faut que la matière dont le vaisseauest fait, ait assezde résistanceen
toutes ses parties pour soutenir tous ces efforts : si sa résistanceest
moindreen quelqu'une,elle crève ; si elleest plus grande, il en fournit
ce qui est nécessaire, et le reste demeureinutile en cette occasion :
tellementque si on fait une ouverturenouvelleà ce vaisseau,il faudra,
pour arrêter l'eau qui en jailliroit, une foroe égale à la résistanceque
cette partie devoit avoir, c'est-à-dire Uneforce qui soità celle d'une
livre, commecette dernièreouvertureest à la première.
Voiciencoreune preuvequi ne pourra être entendueque par les seuls
géomètres,et peut être passéepar les autres.
Je prends pour principe, que jamais un corps ne se meut par son
poids, sans que son centre de gravitédescende.D'oùje prouvequecar les
deuxpistonsfigurésen la figure7, sont en équilibreen cette sorte ;
-leur centre de gravitécommunest au point qui divisela ligne, qui joint
leurs centres de gravité particuliers, en la proportionréciproquede
leurs poids; qu'ils se meuventmaintenant,s'il est possible : doncleurs
chemins seront entre eux commeleurs poidsréciproquement,comme
nous avonsfait voir: or, si on prend leur centrede gravitécommunen
cettesecondesituation,onle trouveraprécisémentau mêmeendroitque
la premièrefois ; car il se trouveratoujoursau pointqui divisela ligne,
qui joint leurscentrasdegravitéparticuliers,en la proportionréciproque
CHAPITREII. 87
deleurs poids;donc,à causedu parallélismedesliguesde leurs chemins,
il se trouveraen l'intersectiondes deux lignes qui joignent les centres
de gravitédans les deux situations : donc le centré de gravitécommun
sera au même point qu'auparavant: doncles deuxpistons, considérés
commeun seul corps, se sont mus, sans que le centre de gravitécom-
mun soit descendu ; ce qui est contrele principe : doncils ne peuvent
se mouvoir : donc ils seront en repos, c'est-à-dire en équilibre ; ce
r-
qu'il falloitdémontrer.
J'ai démontrépar cette méthode,dans un petit Trdité de Mécanique
la raisonde toutesles multiplicationsde forcesqui se trouvent en tous
les autres instrumensde méoaniquequ'on a jusqu'à présentinventés.
Carje fais voir en tous, que les poidsinégauxqui sé trouventen équi-
libre par l'avantagedes machines, sont tellement disposéspar la con-
struction des machines,que leur centre de gravité communne sauroit
jamais descendre, quelque situation qu'ils prissent : d'où il s'ensuit
qu'ils doiventdemeureren repos, c'est-à-direen équilibre.
Prenons donc pour très-véritable,qu'un vaisseauplein d'eau ayant
des ouvertureset des forces à ces ouverturesqui leur soientpropor-
tionnées , elles sont en équilibre; et c'est le fondementet la raison
de l'équilibre des liqueurs, dont nous allonsdonner plusieurs exem-
ples.
Cettemachinede mécaniquepourmultiplierles forcesétant bienen-
tendue , fait voir la raison pour laquelleles liqueurspèsent suivantleur
hauteur, et non pas suivantleur largeur, dans tous les effetsque nous
avonsrapportés.
Caril est visiblequ'en la figure6, l'eau d'un petit tuyau contre-pèse
un piston chargé de cent livres, parceque le vaisseaudu fondest lui-
mêmeun vaisseaupleind'eau, ayant deuxouvertures,à l'une desquelles
est le piston large, et à l'autre "eau du tuyau, qui est proprementun
pistonpesant de lui-même,qui doit ccntre-peserl'autre, si leurs poids
sont entre eux commeleurs ouvertures.
Aussi en la figure 5, l'eau du tuyau menu est en équilibreavecun
poidsde cent livres, parce que le vaisseaudu fond qui est large, et peu
haut, est un vaisseauclos de toutes parts, plein d'eau, ayant deuxou-
vertures , l'une en bas, large, où est le piston
; l'autre en haut, menue,
où est le petit tuyau, dont l'eau est proprementun pistonpesant de
lui-même,et contre-pesantl'autre, à cause de la proportiondes poids
aux ouvertures; car il n'importepas si ces ouverturessont vis-à-visou
non, commeil a été dit.
Où l'on voit que l'eau de ces tuyaux ne fait autre chose que ce
que feroientdes pistons de cuivre égalementpesans ; puisqu'unpiston
de cuivre pesant une once,serciit aussibien en équilibreavec le poids
de cent livres, commele petit filetd'eau pesant une once : de sorte que
la cause de l'équilibre d'un petit poidsavec un plus grand, qui paroît
en tous ces exemples,n'est pas en ce que ces corps qui pèsent si peu,
et qui en contre-pèsentdebien pluspesans, sont d'une matièreliquide;
car cela n'est pas communà tous les exemples,puisque ceux où de
petits pistonsdecuivreen contre-pèsentde si pesans, montrentla même
88 DE L'ÉQUILIBRE DES LIQUEURS.
; maisen ce que la matièrequi s'étenddansle fond des vaisseaux
chose
depuis une ouverture jusqu'à l'autre, est liquide; car celaest commun
à tous, et c'est la véritablecause de cette multiplication.
Aussidans l'exemplede la figure 5, si l'eau qui est dans le petit
tuyau se glaçoit, et que celle qui est dans le vaisseaularge du fond
demeurât liquide , il faudroit cent livres pour soutenir le poids de
cette glace; mais si l'eau qui est dans le fond se glace, soit que
l'autre se gèle ou demeure liquide, il ne faut qu'une once pour la
contre-peser.
D'oùil paroît bien clairementque c'est la liquiditédu corpsqui com-
munique d'une des ouverturesà l'autre, qui causecette multiplication
de forces, parce que le fondementen est, commenous avonsdéjàdit,
qu'un vaisseauplein d'eau est une machinede mécaniquepour multi-
plier les forces.
Passonsaux autres effetsdontcettemachinenous découvrela raison.

CHAP.III. — Exempleet raisonsde l'équilibredes liqueurs.


Si un vaisseau plein d'eau (fig. 8), a deux ouvertures, à chacune
desquellessoit soudé un tuyau; si on verse de l'eau dansl'un et dans
l'autre à pareillehauteur. les deuxseronten équilibre.
Car leurs hauteurs étant pareilles, elles seront en la proportionde
leurs grosseurs, c'est-à-dire de leurs ouver-
; donc les deux eauxde ces tuyaux sont
tures
proprementdeux pistons pesant à proportion
: doncils seronten équilibrepar
des ouvertures
les démonstrationsprécédentes.
De là vient que si on verse de l'eau dans
l'un de ces tuyaux seulement, ellefera remon-
ter l'eau dans l'autre, jusqu'à ce qu'elle soit
arrivéeà la même hauteur, et alors elles de-
meureront en équilibre ; car alors ce seront
deux pistonspesant en la proportionde leurs
ouvertures.
C'est la raison pour laquelle l'eau monte
Fig.8. aussi haut que sa source.
Que si l'on met des liqueurs différentesdans les tuyaux, commede
l'eau dans un et du vif-argentdans l'autre, ces deux liqueurs seronten
équilibre,quand leurs hauteursserontréciproquementproportionnelles
à leurs pesanteurs; c'est-à-dire quand la hauteur del'eau sera quatorze
fois plus grande que la hauteur du vif-argent,parce que le vif-argent
pèse de lui-mêmequatorzefoisplus que l'eau ; car ce seradeuxpistons,
l'un d'eau, l'autre de vif-argent, dont les poids seront proportionnés
auxouvertures.
Et même quand lo tuyau plein d'eau seroit cent fois plus menu que
celui où seroit le vif-argent, ce petit filetd'eau tiendroiten équilibre
toute cette large masse de vif-argent, pourvu qu'il eût quatorze fois
plus de hauteur.
CHAPITREIII. 89
Tout ce que nous avonsdit jusqu'à cette heure des tuyaux doit s'en-
tendre de quelquevaisseau que ce soit, régulier ou non ; car le même
équilibres'y rencontre : de sorte que si, au lieu de cesdeux tuyauxque
nous avons figurésà ces deux ouvertures, on y mettoit deux vaisseaux
qui aboutissentaussi à ces deux ouvertures, mais qui fussent larges en
quelquesendroits, étroits en d'autres, et enfin tous irréguliers dans
toute leur étendue, en y versant des liqueurs à la hauteur que nous
avonsdite, ces liqueurs seroientaussi bienen équilibredans cestuyaux
irréguliers,que dans les uniformes, parce que les liqueurs ne pèsent
quesuivantleur hauteur, et non pas suivantleur largeur.
Et la démonstrationen seroit facile, en inscrivanten l'un et en l'autre
plusieurs petits tuyaux réguliers ; car on feroit voir, par ce que nous
ivons démontré, que deuxde ces tuyaux inscrits, qui se correspondent
dans les deux vaisseaux, sont en équilibre : donctous ceuxd'un vais-
seauseroienten équilibreavectous ceux de l'autre. Ceux qui sont ac-
coutumésaux inscriptions et aux circonscriptionsde la géométrie,
n'auront nulle peine à entendre cela ; et il seroit bien difficilede le
démontreraux autres, au moins géométriquement.
Si l'on met dans une rivièreun tuyau recourbépar le bout d'en bas
ffig. 9), plein de vif-argent, en sorte toutefois que le bout d'en haut
soit hors de l'eau, le vif-argent tombera en partie,
jusqu'à ce qu'il soit baissé à une certaine hauteur, et
puis il ne baissera plus, mais demeurera suspenduen
cet état; en sorte que sa hauteur soit la quatorzième
partie de la hauteur de l'eau au-dessus du bout re-
courbé; de sorte que si depuisle haut del'eau jusqu'au
bout recourbé, il y a quatorze pieds, le vif-argent
tombera jusqu'à ce qu'il soit arrivé à un pied seule-
ment plus haut que le bout recourbé, à laquelle hau-
teur il demeurerasuspendu; car le poids du vif-argent
qui pèse au dedans, sera en équilibreavecle poids de
l'eau qui pèse au dehors du tuyau, à cause que ces
liqueurs ont leurs hauteurs réciproquementpropor-
tionnellesà leurs poids, et que leurs largeurs sont
indifférentesdans l'équilibre; et il est aussi indifférent
par la mêmeraison, que le bout recourbésoit large ou
non, et qu'ainsipeu ou beaucoupd'eau y pèse.
Aussi, si onenfoncele tuyau plusavant, le vif-argent
remonte, car le poids de l'eau est plus grand; et si
Fig.9. on le hausseau contraire, le vif-argentbaisse, car son
poids surpasse l'autre; et si on penche le tuyau, le
vif-argent remonte jusqu'à ce qu'il soit revenu à la hauteur néces-
, qui avoit été diminuéeen le penchant
saire ; car un tuyau penchén'a
tant de hauteur que debout.
pasLa mêmechose arrive en un tuyau simple(fig. 10), c'est-à-dire qui
n'est point recourbé ; car ce tuyau ouvert par en haut et par en bas
étant plein de vif-argent, et enfoncédans une rivière, pourvuque le
bout d'en haut soit hors de l'eau, si le bout d'en bas est à quatorze
90 DE L'ÉQUILIBRE
DES LIQUEURS.
pieds avant dans l'eau, le vif-argent tombera, jusqu'à ce qu'il n'en
reste plus que la hauteur d'un pied; etlà il demeurera
suspendu par le poids de l'eau: ce qui est aisé à en-
tendre; car l'eau touchant le vif-argent par-dessous, et
non par-dessus, fait effortpour le pousseren haut, comme
pour chasser un piston, et avec d'autant plus de force,
qu'ellea plus de hauteur ; tellementque le poids de ce vif-
argent ayant autant de force pour tomber, que le poidsde
l'eau a pour le pousseren haut, tout demeureen contre-
poids.
Aussile vif-argentn'y étant pas, il est visible que l'eaii
entreroit dans ce tuyau, et y monteroit à quatorze pieds
de hauteur, qui est celle de son niveau ; donc ce pied de
vif-argent pesant autant que ces quatorze pieds d'eau,
dontil tient la place, il est naturel qu'il tienne l'eau dans
le même équilibre où ces quatorze pieds d'eau le lien-
droient.
Maissi on mettoit le tuyau si avant dans l'eau, que le
bout d'en haut y entrât, alors l'eau entreroit dans le
tuyau, et le vif-argent tomberoit; car l'eau pesant aussi
bien au dedans qu'au dehors du tuyau, le vif-argent
Fig.io. seroitsans un coafcçe-poids nécessairepour être soutenu.

CHAP. IV. — De l'équilibred'une liqueur avecun corpssolide.


Nous allons maintenantdonner des exemplesde l'équilibrede l'eau
avecdes corps massifs, commeavec un cylindrede cuivremassif; car
on le fera nager dans l'eau en cette sorte.
Il faut avoirun tuyau fort long, commede vingtpieds, qui s'élargisse
par le bout d'en bas, tommece qu'onappelleun entonnoir(fig. 11) : si
ce bout d'en bas est rond, et qu'ony metteun cylindredecuivrefaitau
tour avectant de justesse, qu'il puisseentrer et sortir dansl'ouverture
de cet entonnoir, et y coulersans que l'eau puissedu tout couler entre
deux, et qu'il serveainsi de piston. ce qui estaiséà faire, onverra qu'en
mettantle cylindreet cet entonnoirensembledansune rivière, en sorte
toutefoisque le boutdu tuyau soithorsde l'eau, si l'on tient le tuyauavec
la main, et qu'on abandonnele cylindredecuivreà ce qui devraarriver,
ce cylindre massifne tomberapoint, maisdemeurerasuspendu, parce
que l'eaule touchepar-dessouset non par-dessus(car ellene peut entrer
dans le tuyau ) ; ainsi l'eau le pousse en haut de la mêmesorte qu'elle
poussoitle vif-argentdans l'exempleprécédent,et avecautant de force
que le poids de cuivreen a pour tomberen bas; et ainsi ceseffortscon-
traires se contre-balancent.Il est vrai qu'il faut pour cet effetqu'il soit
assezavant dans l'eau, pour faire qu'elleait là hauteur nécessairepour
contre-peserle cuivre; de sorte que si ce cylindrea un piedde haut,
il faut que depuisle haut de l'eau jusqu'aubas du cylindre, il y ait neuf
pieds. à causeque le cuivrepèsedelui-mêmeneuffoisautant que 1eau;
aussi si l'eau n'a pas assezde hauteur, commesi ouretire le tuyau plus
CHAPITREIV. 91
rersle haut de l'eau, son poidsl'emporte, et il tombe ; maissi on l'en-
once eneoreplus avant qu'il ne faut, commeà vingtpieds, tant s'en
aut qu'il puissetomber par son poids, qu'au contraireil faudrait em-
loyer une grandeforcepour le sépareret l'arracherd'avecl'entonnoir,
ar le poidsde l'eau le pousse,en haut avec une farcede vingt pieds de
Laut.Maissi on perce le tuyau et que l'eau y entre, et pèseaussi bien
ur le cylindre commepar-dessous,alors le cylindretomberapar son
loids,commele vif-argentdans l'autre exemple.,, parce qu'il n'a plu?
e contre-poidsqu'il faut pour le soutenir.
Sice tuyau, tel que nous venonsde le figurer, est recourbé(fig 12),
t qu'on y mette un cylindre de bois, et le tout dans l'eau, en sorte
éanmoinsque le bout d'en haut sortede l'eau, le boisne remontera
as, quoiquel'eau l'environne; mats , au contraire, il s'enfonceradans
tuyau, à causequ'ellele touchepar-dessus, et non pas par-dessous;
ir elle ne peut entrer dans le tuyau, et ainsi elle le pousseen bas par
lut son poids, et point du tout en haut; Carelle ne le touchepas par-
essous.

Fig.M. Vig.12. Fig.13.


Que si ce cylindre étoit à fleur d'eau (fig. 13), c'est-à-dire qu'il fût
foncéseulementen sorte que l'eau ne fût pas au-dessusde lui, mais
ssi qu'il n'eût rien hors de l'eau
; alorsil ne seroitpousséni en haut,
en bas, par le poidsde l'eau ; car elle ne le toucheni par-dessus, ni
r-dessous,puisqu'ellene peut entrer dansle tuyau; et elle le touche
ïlement par tous ses côtés : ainsiil ne remonteroitpas, car rien ne
lève, et il tomberait au contraire , mais par son propre poids
jùement.
92 DE L'ÉQUILIBRE
DES LIQUEURS.
Que si le bout d'en bas du tuyau étoit tournéde côté, commeunJ
crosse, et qu'ony mtt un cylindre, et le tout dans l'eau, en sortetout
jours que le bout d'en haut sortede l'eau, le poidsde l'eau le pousser
de côté au dedansdu tuyau, parcequ'ellene le touchepas du côté qui
lui est opposé,et elle agira de cette sorte avec d'autant plus de force
£
qu'elleaura plus de hauteur.

CHAP. V. — Descorpsqui sonttout enfoncésdansl'eau.


Nous voyonspar là que l'eau pousseen haut les corpsqu'elletouche
par-dessous; qu'elle pousseen bas ceux qu'elle touchepar-dessus ; E
qu'ellepoussede côtéceux qu'elle touchepar le côtéopposé : d'où il es;
aisé de conclureque quand un corps est tout dans l'eau, commel'ea1
le touche par-dessus,par-dessouset par tous les côtés, ellefait effon
pour le pousseren haut, en bas et vers tous les côtés : mais commes=
hauteur est la mesurede la forcequ'ellea dans toutesces impressions
on verra bien aisémentlequelde tous ces effortsdoit prévaloir.
Caril paroît d'abord que commeellea une pareillehauteursur toute)
les facesdes côtés, elle les pousseraégalement; et partant ce corpsnr
recevraaucune impressionvers aucun côté, non plus qu'unegirouettf
entre deuxvents égaux.Maiscommel'eau a plus de hauteur sur la facJ
d'en bas que sur celle d'en haut, il est visiblequ'ellele pousseraplu
en haut qu'en bas: commela différencede ces hauteursde l'eau est lt
hauteur du corps même, il est aisé d'entendreque l'eau le pousseplut
en haut qu'en bas, avec une force égale au poids d'un volumed'eaj
pareil à ce corps.
Desorte qu'un corpsqui est dans l'eau y est porté de la mêmesortes
que s'il étoit dans un bassin de balance, dont l'autre fût chargéd'u:
volumed'eau égal au sien
D'où il paroît que s'il est de cuivre ou d'une autre matièrequi pesa
plus que l'eau en pareilvolume, il tombe; car son poidsl'emportesuL
celui qui le contre-balance.
S'il est de bois, ou d'une autre matière plus légère que l'eau e:'
pareil volume,il monte avec toute la force dont le poids de l'eauIl
surpasse.
Et s'il pèse également,il ne descendni ne monte, commela ciri
qui se tient à peu près dans l'eau au lieu où onla met.
De là vient que le seau d'un puits n'est pas difficileà haussertann
qu'il est dans l'eau, et qu'on ne sent son poidsquequand il commenc1
à en sortir, de mêmequ'un seaupleinde cirene seroitnon plus difficil
à hausserétant dans l'eau. Cen'est pas que l'eau aussi bien que la cin
ne pèsent autant dans l'eau que dehors; maisc'est qu'étant dans l'eaui
ils ont un contre-poidsqu'ils n'ont plus quand ils en sont tirés: d,f
mêmequ'un bassin de balancechargé de cent livres n'est pas difficile
hausser, si l'autre l'est également.
De là vient que quand du cuivre est dans l'eau, on le sentmoins
pesant précisémentdu poids d'un volumed'eau égal au sien: de sortit
que s'il pèse neuf livres en l'air, il ne pèseplus que huit livres danu
CHAPITREV. 93
l'eau; parceque l'eau, en pareil volumequi le contre-balance,pèseune
livre. et dans l'eau de la mer il pèsemoins, parceque l'eau de la mer
pèseplus, à peuprès d'une quarante-cinquièmepartie.
Par la mêmeraison, deux corps, l'un de cuivre, l'autre de plomb,
étant égalementpesans,et par conséquentdedifférensvolumes,puisqu'il
faut plus de cuivre pour faire la mêmepesanteur, on les trouvera en
équilibre,en les mettant chacundans un bassinde balance : mais si on
metcettebalancedans l'eau, ils ne sont plus en équilibre ; car chacun
étantcontre-pesépar un volumed'eau égal au sien, le volumede cuivre
étant plus grand que celuide plomb, il y a un grand contre-poids ; et
artant le poids du plomb est le maître.
Ainsi deux poids de différentematière étant ajustés dans un parfait
équilibre, de la dernière justesse où les hommespeuventarriver, s'ils
sont en équilibrequand l'air est fort sec, ils ne le sont plus quand l'air
est humide.
C'est par le même principe que, quand un hommeest dans l'eau,
tant s'en faut que le poids de l'eau le pousseen bas, qu'au contraire
ellele pousseen haut: maisil pèseplus qu'elle ; et c'est pourquoiil ne
laisse pas de tomber, mais avec bien moins de violencequ'en l'air,
parcequ'il est contre-pesépar un volumed'eau pareil au sien, qui pèse
presqueautant que lui; et s'il pesoitautant, il nageroit. Aussien don-
nant un coup à terre, ou faisantle moindreeffortcontrel'eau, il s'élève
et nage: et dans les bains d'eau bourbeuse, un hommene sauroiten-
foncer, et si on l'enfonce, il remontede lui-même.
Par la mêmecause, quand on se baigne dans une cuve, on n'a point
de peine à hausserle bras, tant qu'il est dans l'eau; mais quand on le
sort de l'eau, on sent qu'il pèse beaucoup, à cause qu'il n'a plus le
contre-poidsd'un volume d'eau pareil au sien, qu'il avoit étant dans
l'eau.
Enfin, les corps qui nagent sur l'eau, pèsentprécisémentautant que
l'eau dont ils occupentla place ; car l'eau les touchant par-dessous,et
non par-dessus, les pousseseulementen haut.
Et c'est pourquoiune platine de plombétant mise en figureconvexe,
elle nage, parce qu'elle occupe une grandeplace dans l'eau par cette
figure; au lieu que si elle étoit massive, elle n'occuperoitjamais dans
l'eau que la place d'un volumed'eau égal au volumede sa matière, qui
suffiraitpas pour la contre-peser.
kne
CHAP. VI. — Des corpscompressibles qui sont dans l'eau.
On voit, par tout ce que j'ai montré, de quelle sortel'eau agit contre
tous les corpsqui y sont, en les pressantpar tous les côtés : d'où il est
aisé à juger que, si un corps compressibley est enfoncé,elle doit le
comprimeren dedansversle centre ; et c'est aussice qu'elle fait, comme
on va voir dans les exemplessuivans.
Si un soumet qui a le tuyau fort long, commede vingtpieds, est
dans l'eau, en sorte que le bout du fer sorte hors de l'eau, il sera diffi
cile à ouvrir, si on a bouchéles petits trou4 qui sont à l'unà des ailes;
94 DE L'ÉQUILIBRE DES LIQUEURS.
au lieu qu'onl'ouvriroit sanspeine, s'il étoit ep l'air, à CHll;;,ecjuel'eau
le comprimede tous côtéspar sonpoids : mais si on y emploietoute la
force qui y est nécessaire,et qu'on l'ouvre; si peu qu'on relâchede
cette force, il se refermeavecviolente (au lieu qu'il se tiendroit tout
ouvert, s'il étoit dans l'air), a causedu poids de la massede l'eau qui
le presse.Aussiplus il est avant dansl'eau, plus ilest difficileà ouvrir,
parcequ'il y a une plus grandehauteurd'eau à supporter.
C'est ainsi que si on met un tuyau dans l'ouverture d'un ballon
(fig. 14), el qu'onlie le ballon autour du bout du tuyau long de vingt
pieds, en versant du vif-argentdans le tuyaujusqu'àce quele ballon
en.soit plHjp"le tout étant misdans une cuve pleine
d'eau,en^flrte quele boutdu tuyau sortehorsde l'eau,
on verra le yif-argeutmonterdu ballon dans le tuyau,
jusqu'à une certaine hauteur, à cause que le poids de
l'eau pressantle ballon de tous côtés, le vif-argentqu'il
contientétantpressé égalementen tous ses points, hor-
misen ceux qui sont à l'entrée du tuyau (car l'eau n'y a
point d'accès, le tuyau qui sort de l'eau l'empêchant),il
est poussédes lieux où il est pressé vers celui où il ne
l'est pas;et ainsi il monte dans le tuyau jusqu'à une
hauteur à laquelle il pèse *tt quel'eau qui est au
dehorsdu tuyau.
En quoi il arrive la p;1êm choseque si pn pressoitle
mUon Qnii-ples mains; caron froit sans difficultére-
monter sa liqueurdans ,1etuyau, et il est visible que
l'eauqui J'envirpflpçle PS$ de la mêmesorte.
C'est par la même raison que, si un faomras jqaet le
bout d'un tuyau de verre, long de vingt pieds, sur sa
cuisse, fit.qu'i¡se mette encet état dans une cuve pleine
rig. H, d'eau, en sorteque le bout d'en haut du tuyau soit hors
de l'eau, sa chair s'enfleraà la partiequi est à l'ouverture
du tuyau, et il s'y formeraune grossetumeur avecdouleur, commesi
sa chair y étoit sucéeet attirée par une ventouse,parce que le poidsde
l'eau comprimantsoncorpsde tous côtés,hormisen la partie qui est à
la bouchedû tp,:la,H qu'ellene peut toucher,à causeque le tuyau où elle
ne peut entrer empêchequ'ellen'y arrive;la chairest pousséedes lieux
où il y a de la compression,au lieu où il n'yen a point; et plus il y a
de hauteur d'eau plus cette enflureest grosse : et quapd on ôte l'eau,
l'enflure cesse; et de mêmesi on fait entrer l'eau dansle tuyau; car le
poidsde l'eauaffectant aussi biencette partie que les autres , il n'y a
pas plusd'enflure gn celle-làqu'aux autres.
Ceteffet est toqt conformeau précédent; car le vif-argenten l'un,
et la chair de cet hommeenl'autre, étantpressés en toutesleurs parties
exceptéen cellesqui sont à la bouche des tuyaux, ils sontpoussésdans
le tuyau autant que la forcedupoids del'eau le peqtfairt:,
§i fqn metau fond d'une fUvepjAe d'eauunballonoù l'air ne soit
pas fort presse, on verra qu'il sera comprimésensiblement;et à mesura
qu'on ôteral'eau, il s'élargirapeu à peu, parceque le poidsde la masse
CHAPITREVI. 95
de l'eau qui est audessus de lui le comprimede tous côtésversle
centre,jusqu'à ce que le ressort de cet air comprimésoit aussi fort que
le poidsde l'eau qui le presse.
Si l'on met au fond de la même cuve pleined'eau un ballon plein
i'air presséextrêmement,on n'y remarqueraaucune compression : ce
l'est pas que l'eau ne le presse; car le contraire paroît dans l'autre
milan,et dans celui où étoitle vif-argent, dans le souffletet dans tous
es autresexemples;mais c'est qu'elle n'a pas la forcede le comprimer
ensiblement,farce qu'ill'étoit déjàbeaucoup: de la mêmesorte que,
quandun ressortest bien roide, commeceluid'une arbalète, il ne peut
tre plié sensiblementpar une force médiocre,qui en comprimeroitun
lus foiblebienvisiblement.
Et qu'on ne s'étonnepas de ce que le poidsde l'eau ne comprimepas
e ballon visiblement,et que néanmoinson le comprimed'une façon
ort considérable,en appuyantseulementle doigtdessus, quoiqu'onle
resse alorsavec moins de forceque l'eau. La raisonde cette différence
st que, quand le ballonest dans l'eau, elle le pressede tous côtés, au
ieu que quand on le presse avec le doigt, il n'est presséqu'en une
artie seulement: or, quapd on le presse avec le doigt en une partie
eulement,on l'enfoncebeaucoupet sans peine, d'autantque les parties
oisines ne sont pas pressées,et qu'ainsi elles reçoiventfacilementce
ui est ôtédecellequil'est; de sorteque, commelamatièrequ'on chasse
u seul endroitpressé, se distribueà tout le reste, chacune en a peu à
ecevoir; et ainsi il y a un enfoncementen cette partie, qui devient
ortvisible par la comparaisonde toutesles partiesqui l'environnent,
t qui en sont exemptes.
Maissi on venoità presseraussibientoutesles autres parties comme
elle-là, chacunerendant ce qu'elleavoit reçu de la première, ellere-
iendroità sonpremierétat, parcequ'ellesseroientpresséeselles-mêmes
ussi bien qu'elle
: et commeil n'y auroit plus qu'une compression
énéralede toutesles parties versle centre, on ne verroit plus de com-
ressionen aucunendroitparticulier ; et l'on ne pourroitjuger de cetle
ompression générale, que par la comparaisonde l'espacequ'il occupe
celui qu'il occupoit;et commeils seroienttrès-peu différens,il seroit
possible de le remarquer.D'oùl'on voit combienil y a de différence
ntre presserune partie seulement,ou presser généralementtoutes les
arties.
Il en estde mêmed'un corpsdonton pressetoutes les parties, hors
ne seulement ; car il s'y fait une enflurepar le regorgementdesautres,
ommeil a paru en l'exemple d'un hommedans l'eau, avecun tuyau
ir sa cuisse. Aussi si l'on presse le même ballon entre les mains,
uoiqu'ontâchede toucherchacune de ses parties, il yen aura toujours
uelqu'unequi s'échapperaentre les doigts, où il se formeraune grosse
imeur : mais s'il étoitpossiblede le presserpartout également,on ne
! comprimeraitjamaissensiblement,quelqueeffortqu'ony employât,
ourvuque l'air du ballonfût déjàbien presséde lui-même; et c'est ce
arrive quand il est dans l'eau; car ellele touchede touscôtés.
r
96 DES LIQUEURS..
DE L'ÉQUILIBRE
CHAP. VII.— Desanimauxqui sontdans l'eau. 'w
Tout cela nous découvrepourquoil'eau ne comprimepoint lesam
mauxqui y sont, quoiqu'ellepressegénéralementtous les corpsqu'elle
environne,commenous l'avons fait voir par tant d'exemples : car ci:
n'est pas qu'elle ne les presse, maisc'est que, commenous avons déjà
dit, commeelle les touche de tous côtés, ellene peut causerni d'en
flure, ni d'enfoncementen aucunepartie en particulier,maisseulemen
une condensationgénérale de toutesles partiesversle centre, quino
sauroitêtre visible,si ellen'est grande, et qui ne peut être qu'extrême
ment légère, à cause que la chair est bien compacte.
Car si elle ne le touchoit qu'en une partie seulement,ou si elle II
touchoiten toutes, exceptéen une, pourvuque ce fût en une hauteur
considérable,l'effet en seroit remarquable,commenous l'avonsfait
voir; maisle pressanten toutes, rien ne paroît.
Il est aiséde passer de là à la raison pour laquelleles animauxqq
sont dansl'eau n'en sentent pas le poids.
Carla douleurque nous sentons,quand quelque chosenous presse,
est grande, si la compressionest grande; parce que la partie pressée
est épuiséede sang, et que les chairs, lesnerfset les autres partiesqui
la composent,sont pousséshors de leur placenaturelle,et cettevio-
lence ne peut arriver sans douleur. Maissi la compressionest petite,,
commequand on effleuresi doucementla peau avecle doigt, qu'on ne
prive pas la partie qu'on touche de sang, qu'on n'en détourneni lai
chair, ni les nerfs, et qu'onn'y apporteaucun changement;il n'y doit
aussiavoiraucunedouleursensible ; et si onnous toucheen cette sorte
en toutes les parties du corps, nous ne devonssentiraucune
d'une compressionsi légère. douleur
Et c'est ce qui arrive aux animauxqui sont dans l'eau ; car le poids
les comprimeà la vérité, mais si peu, que celan'est aucunementper-
ceptible,par la raisonque nousavonsfaitvoir : si bienqu'aucunepartie
n'étant pressée,ni épuiséede sang, aucunnerf, ni veine,ni chairn'étant
détournés(car tout étant égalementpressé,il n'y a pas plus de raison
pourquoiils fussent poussés vers une partieque vers l'autre), et tout
enfindemeurantsans changement,tout doit demeurersansdouleuret.
sanssentiment.
Et qu'on ne s'étonne pas de ce que ces animauxne sententpoint l,
poids de l'eau; et que néanmoinsils sentiroientbiensi on appuyoit
seulementle doigt dessus, quoiqu'onles pressât alors avecmoinsde
forceque l'eau ; car la raisonde cettedifférenceest que, quandils sont
dans l'eau, ils sont pressésde tous les côtésgénéralement ; au lieu quai
quand on les presseavecle doigt, ils ne le sont qu'en une seulepartie.
Or, nousavonsmontréque cette différenceest la causepourlaquelleoni
les comprimebien visiblementpar le bout du doigtqui les touche ; et
qu'ils ne le sont pas visiblementpar le poids de l'eau, quand mêmeil
seroit augmentédu centuple : et commele sentimentest.oujourspro-
portionnéà la compression,cette mêmedifférenceest la causepour
laquelleils sententbienle doigtquiles presse,etnonpasle poidsdel'eau.
CHAPITREVII. 97
! Et ainsila vraiecause qui fait que lesanimauxdans l'eau n'en sentent
pas le poids, est qu'ils sont presséségalementde toutes parts.
Aussi si l'on met un ver dansde la pâte, quoiqu'onle pressât entre
les mains, on ne pourroit jamais l'écraser, ni seulementle blesser, m
le comprimer ; parce qu'on le presseroit en toutes ses parties : l'expé-
rience qui suit va le prouver. Il faut avoir un tuyau de verre, bouché
par en bas, à demi plein d'eau, où on jette trois choses; savoir : un
petit ballon à demi plein d'air, et un autre tout plein d'air, et une
mouche(car ellevit dansl'eau tièdeaussi bien que dans l'air); et mettre
un piston dans ce tuyau qui aille jusqu'à l'eau. Il arrivera que, si OL
presse ce piston avec telle force qu'on voudra, commeen mettant des
poids dessus en grande quantité, cette eau pressée pressera tout ce
qu'elle enferme : aussi le ballon mol sera bien visiblementcomprimé ;
maisle ballondur ne sera non plus compriméque s'il n'y avoit rien qui
le pressât, ni la mouchenon plus, et ellene sentira aucune douleur
sousce grand poids ; car on la verra se promeneravecliberté et viva-
cité le long du verre, et mêmes'envolerdès qu'elle sera hors de cette
prison.
Il ne faut pas avoirbeaucoupde lumièrepour tirer de cette expérience
tout ce que nous avonsdéjà assezdémontré.
On voit que ce poids pressetous ces corps autant qu'il peut
On voit qu'il comprimele ballonmol : par conséquentil presseaussi
celui qui est à côté
; car la mêmeraison est pour l'un que pour l'autre;
maison voit qu'il n'y paroît aucune compression.
D'oùvient donccette différence ? et d'où pourroit-ellearriver, sinon
de la seule chose en quoi ils diffèrent? qui est que l'un est plein d'un
air pressé, et qu'on y a poussé par force, au lieu que l'autre est seule-
ment à demi plein, et qu'ainsi l'air mol qui est dans l'un est capable
d'une grande compression,dont l'autre est incapable,parce qu'il est
biencompacte,et que l'eau qui le presse, l'environnantdetous côtés, ne
peut y faire d'impressionsensible,parce qu'il fait arcade de tous côtés.
On voit aussi que cet animal n'est point comprimé; et pourquoi,
sinonparla mêmeraisonpour laquellele ballonplein d'air ne l'est pas?
et enfinon voit qu'il ne sent aucunedouleurpar la mêmecause.
Que si on mettoit au fondde ce tuyau de la pâte au lieu d'eau, et le
ballon et cette mouchedans cette pâte, en mettant le piston dessuset
le pressant, la mêmechosearriveroit.
Doncpuisque cette conditiond'être pressé de tous côtés, fait que la
compressionne peut être sensible ni douloureuse, ne faut-il pas de-
meurerd'accordque cetteseule raisonTend 4g poids de l'eau insensible
aux animauxqui y sont?
Quon ne dise doncplus qijéc'estparce quel'eau ne pèsepas sur elle-
même, car elle pèse partout;également ; ou qu'elle pèse d'une autre
manièreque les corps solides:èar tous les poids sontde mêmenature;
et voiciun poidssolide supportesansle sentir.
qu'une;mouche
Et si on veut encore quelque chose de plus touchant, qu'on ôte le
piston, et qu'on versede l'eau dans le tuyau, jusqu'à ce que l'eau qu'on
ura mise au lieu du piston ,.,.¡>êS¥/Haa.tie piston même - il est
PASCAL m 1
98 DE L EQUILIBRE DES LIQUEURS
sansdoute que la mouchene sentiranon plus le poids de cetteeau que
celui du piston D'où vient donc cette insensibilitésous un si grand
poids danscesdeuxexemples ? Est-ce que le poidsest d'eau? Non,car
quand le poids est solide, elle arrive de même.Disonsdonc que c'est
seulementparce que cet animalest environnéd'eau, car celaseul est
communauxdeux exemples ; aussic'en est la véritableraison.
Aussi, s'il arrivoitque toute l'eau qui est au-dessusdecetanimalvînt
à se glacer, pourvu qu'il en restât tant soit peu au-dessousde lui de
liquide, et qu'ainsi il en fût tout environné, il ne sentiroitnon plus le
poids de cette glace, qu'il faisoitauparavantle poids de l'eau.
Et si toutel'eau de la rivièrese glaçoità la réservedecellequi seroit
à un piedprès du fond, les poissonsquiy nageroientne sentiroientnon
plus le poids de cette glace, que celui de l'eau où ellese résoudroit
ensuite.
Et ainsi les animauxdans l'eau n'en sentent pas le poids ; non pas
parceque ce n'est que de l'eau qui pèsedessus,mais parce que c'est de
l'eau qui les environne.

TRAITÉ
DE LA PESANTEURDE LA MASSEDE L'AIR.

CHAP. I. — Quela massede l'air a de la pesanteur ; qu'ellepresse


par son poids tous les corps qu'elleenferme.
Onne conteste plus aujourd'hui que l'air est pesant ; on sait qu'un
ballon pèseplus enfléque désenflé : celasuffitpour le conclure;car s'il
étoit léger, plus on en mettroit dans le ballon,plus le tout auroit de
légèreté; car le tout en auroit davantagequ'une partie seulement : or,
puisqu'au contraire plus on y en met, plus le tout est pesant, il s'en-
suit que chaquepartie est elle-mêmepesante, et partant que l'air est
pesant.
Ceuxqui en désireront de plus longuespreuvesn'ont qu'à lescher-
cher dans les auteurs qui en ont traité exprès.
Si on objecteque l'air est léger quand il est pur, mais que celui qui
nous environnen'est pas l'air pur, parce qu'il est mêléde vapeurset
de corps grossiers, et que ce n'est qu'à cause de ces corps étrangers
qu'il est pesant, je réponds, en un mot, quele je ne connoispoint cet
air pur, et qu'il seroit peut-être difficilede trouver; mais je ne
parle, dans tout ce discours,que de l'air tel qu'il est dans l'état où
nous le respirons, sans penser s'il est composéou non ; et c'est ce
corps-là, ou simple, ou composé,que j'appellel'air, et duquel je dis
est ce qui ne peut être contredit; et c'esttout ce qui m'est
qu'il pesant ;
nécessairedans la suite.
Ce principe posé, je ne m'arrêterai qu'à en tirer quelquesconsé-
quences.
CHAPITREI. 99
1. puisque chaque partie de l'air est pesante, il s'ensuit que la
masse entièrede l'air, c'est-à-dire la sphère entière de l'air, est pe-
sante; et commela sphèrede l'air n'est pas infinie en son étendue,
qu'ellea des bornes, aussi la pesanteurde la massede tout l'air n'est
pas infinie.
2. Commela masse de l'eau de la mer presse par son poids la
partie de la terre qui lui sert de fond, et que si elle environnoit
toute la terre, au lieu qu'elle n'en couvrequ'une partie, elle presse-
roit par son poids toute la surface de la terre: ainsi la masse de
l'air couvranttoute la face de la terre, ce poids la presse en toutesles
parties.
3. Commele fond d'un seau où il y a de l'eau est pluspressépar le
poids de l'eau, quand il est tout pleinque quand il ne l'est qu'à demi,
et qu'il l'est d'autant plus qu'il y a plus de hauteur d'eau: aussi les
lieux élevés,commeles sommetsdes montagnes,ne sont pas si pressés
par le poids de la masse de l'air, que les lieux profonds,commeles
vallons; parce qu'il y a plus d'air au-dessus des vallons, qu'au-dessus
dessommetsdes montagnes; car tout l'air qui est le long de la mon-
tagne pèse sur le vallon, et non pas sur le sommet;parce qu'il est
au-dessusde l'un et au-dessousde l'autre.
4. Commeles corps qui sont dans l'eau sont pressésde toutes parts
par le poids de l'eau qui est au-dessus, commenous l'avonsmontré
au Traité de l'Équilibredes liqueurs ; ainsi les corpsqui sont dans l'air
sont pressésde tous côtés par le poids de la massede l'air qui est au-
dessus.
5. Commeles animauxqui sont dansl'eau n'en sententpas le poids ;
ainsi nous ne sentons pas le poids de l'air, par la mêmeraison : et
commeon ne pourroit pas conclure que l'eau n'a point de poids, de
ce qu'on ne le sent pas quand on y est enfoncé; ainsi on ne peut pas
j1conclureque l'air n'a pas de pesanteur, de ce que nous ne la sentons
pas. Nousavonsfait fait voir la raisonde cet effetdans l'Équilibredes
liqueurs.
6. Commeil arriveroiten un grand amas de laine, si on en avoit
assembléde la hauteur de vingt ou trente toises, que cette masse se
comprimeroitelle-mêmepar son proprepoids, et que celle qui seroit
au fond seroitbien plus compriméeque celle qui seroit au milieu, ou
près du haut, parce qu'elle seroit presséed'une plus grande quantité
de laine: ainsi la massede l'air, qui est un corpscompressibleet pe-
sant, aussi bien que la laine, se comprimeelle-mêmepar son propre
poids; et l'air qui est au bas, c'est-à-diredans les lieux profonds,est
bien plus compriméque celui qui est plus haut, commeaux sommets
des montagnes , parce qu'il est chargé d'une plus grande quantité
d'air.
7. Commeil arriveroiten cettemassede laine, que si on prenoitune
poignéede cellequi est dansle fond, dansl'état presséoù on la trouve,
et qu'on la portât, en la tenant toujourspresséede la mêmesorte, au
milieude cette masse, elle s'élargiroitd'elle-même,étant plus proche
du haut, parce qu'elleauroit une moindrequantité de laine à suppor-
100 DE LA PESANTEUR DE L'AIR.
ter en ce lieu-là; ainsi si l'on portoit de l'air, tel qu'il est ici-bas, et
comprimécommeil y est, sur le sommetd'une montagne,par quelque
artifice que ce soit, il devroit s'élargirlui-même,et devenirau mêm(
état que celuiqui l'environneroitsur cette montagne,parcequ'il seroit
chargé de moins d'air en cet endroit-làqu'il n'étoit au bas: et, par
conséquent,si on prenoit un ballon à demi-pleind'air seulement,el
non pas tout enflé,commeils le sont d'ordinaire,et qu'onle portât SUI
une montagne,il devroit arriver qu'il seroit plus enfléau haut de I&
montagne,et qu'il devroits'élargirà proportionde ce qu'il seroitmoins
chargé; et la différencedevroiten être visible, si la quantitéd'air qui
est le long de la montagne,et de laquelle il est déchargé,a un poids
assez considérablepour causer un effetet une différencesensible.
Il y a une liaisonsi nécessairede ces conséquencesavec leur prin-
cipe, que l'un ne peut être vrai, sansque les autresle soientégalement :
et commeil est assuré que l'air qui s'étenddepuisla terre jusqu'auhaut
de la sphèrea de la pesanteur, tout ce que nousen avonsconcluest
égalementvéritable.
Maisquelquecertitudequ'on trouveen ces conclusions,il me semble
qu'il n'y a personnequi, mêmeen les recevant, ne souhaitâtde voir
cettedernièreconséquenceconfirméepar l'expérience,parcequ'elleen-
ferme, et toutesles autres, et son principemême ; car il est certainque
si on voyoit un ballon tel que nous l'avonsfiguré, s'enflerà mesure
qu'on l'élève, il n'y auroit aucun lieu de douter que cetteenflurene
vînt de ce que l'air du ballon étoitplus presséen bas qu'en haut, puis-
qu'il n'y a aucune autre chose qui pût causerqu'ils'enflât, vu même
qu'il fait plus froid sur les montagnesque dans les vallons; et cette
compressionde l'air du ballon ne pourroit avoir d'autre cause que le
poidsde la massede l'air; car on l'a pris tel qu'il étoitau bas, et sans
le comprimer,puisque même le ballon étoit flasqueet à demiplein
seulement ; et partant cela prouveroitabsolumentque l'air est pesant ;
que la massede l'air est pesante ; qu'elle pressepar son poidstous les
corps qu'elle enferme;qu'elle presse plus les lieux bas que les lieux
hauts; qu'ellese comprimeelle-mêmepar son poids ; que l'air est plus
compriméen bas qu'en haut. Et commedansla physiqueles expériences
ont bien plus de forcepour persuaderque les raisonnemens,je ne doute
pas qu'on ne désirâtde voir les uns confirméspar lesautres.
Maissi l'on en faisoit l'expérience,j'aurois cet avantage,qu'au cas
qu'il n'arrivât aucunedifférenceà l'enfluredu ballonsur les plus hautes
montagnes,celane détruiroitpas ce quej'ai conclu; parcequeje pour-
rois dire qu'elles n'ont pas encore assezde hauteur pour causerune
différencesensible : au lieu que s'il arrivoitun changementextrêmement
considérable,commede la huitièmeouneuvièmepartie, certainement
elleseroit toute convaincantepour moi ; et il ne pourroitplus rester
aucundoutede la véritéde tout ce que j'ai établi.
Maisc'est trop différer;il faut dire en un mot que l'épreuveen a
été faite, et qu'ellea réussien cettesorte.
CHAPITREI. 101

Expériencefaiteen deuxlieuxélevésl'un au-dessusde l'autre


d'environcinq centstoises.
Si l'on prend un ballonà demi plein d'air, flasqueet mol, et qu'on le
porteau bout d'un fil sur une montagne haute de cinq cents toises, il
arriveraqu'à mesurequ'on montera, il s'enflerade lui-même,et quand il
sera en haut, il sera tout plein et gonflé commesi on y avoitsouffléde
l'air de nouveau; et en descendant, il s'aplatira peu à peu par les
mêmesdegrés ; de sorte qu'étant arrivé au bas, il sera revenuà son
premier état.
Cetteexpérienceprouvetout ce que j'ai dit de la massede l'air, avec
une forcetoute convaincante : aussi étoit-il nécessairede bien l'établir,
parce que c'est le fondementde tout ce discours.
Il ne restequ'à faire remarquerque la massede l'air est plus pesante
en un temps qu'en un autre ; savoir, quand il est plus chargé de va-
peurs , ou plus comprimépar le froid.
Remarquonsdonc, 1°que la masse de l'air est pesante ; 2° qu'elle a
un poidslimité ; 3° qu'elle est plus pesante en un tempsqu'en un autre;
4° qu'elle est plus pesante en de certains lieux qu'en d'autres, comme
dans les vallons; 5° qu'elle presse par son poids tous les corpsqu'elle
enferme,et d'autant plus qu'elle a plus de pesanteur

CHAP. II. — Quela pesanteurde la massede l'air produit tous les effets
qu'on a jusqu'ici attribués à l'horreur du vide.
Cechapitreest diviséen deuxsections : dans la premièreest un récit
des principauxeffetsqu'on a attribués à l'horreur du vide ; et dans la
seconde,on montre qu'ils viennentde la pesanteur de l'air.
SECT.I. — Récitdeseffetsqu'onattribueà l'horreurdu vide.
Il y a plusieurs effets qu'on prétend que la nature produit par une
; en voiciles principaux.
horreur qu'elle a pour le vide
I. Un soufflet,dont toutes les ouvertures sont bien bouchées, est
; si on essayede le faire, on y sent de la résistance,
difficileà ouvrir
commesi ses ailes étoientcollées.Et le piston d'une seringuebouchée
résistequand on essayede le tirer, commes'il tenoit au fond.
On prétend que cette résistancevient de l'horreur que la nature a
pour le vide qui arriveroit dans ce soufflet,s'il pouvoitêtre élargi; ce
qui se confirme,parce qu'elle cessedès qu'il est débouché,et que l'air
peut s'y insinuer pour le remplirquand on l'ouvrira.
II. Deuxcorpspolis, étant appliquésl'un contrel'autre, sont difficiles
à séparer et semblentadhérer.
Ainsi un chapeau étant mis sur une table, est difficileà levertout
à coup.
Ainsi un morceau de cuir mis sur un pavé, et levé promptement,
l'arrache et l'enlève.
Onprétend que cette adhérencevientde l'horreur que la nature a du
102 DE LA PESANTEURDE L'AIR.
vide, qui arriveroit pendant le tempsqu'il faudroit à l'air pour arriver
des extrémitésjusqu'au milieu.
III. Quandune seringuetrempe dans l'eau, en tirant le piston, l'eau
suit et montecommesi elle lui adhéroit.
Ainsi l'eau monte dans une pompeaspirante, qui n'est proprement
qu'une longueseringue, et suit son piston, quand on l'élève, commesi
elle lui adhéroit.
On prétend que cette élévationde l'eau vient de l'horreur que la na-
ture a du vide, qui arriveroit à la place que le pistonquitte, si l'eau
n'y montoit pas, parce que l'air ne peut y entrer: ce qui se confirme,
parce que si l'on fait des fentes par où l'air puisseentrer, l'eau ne
s'élève plus.
De même, si on met le bout d'un souffletdans l'eau, en l'ouvrant
promptementl'eau y monte pour le remplir, parce que l'air ne peut y
succéder, et principalement si on bouche les trous qui sont à une
des ailes.
Ainsi, quand on met la bouche dans l'eau, et qu'on suce, on attire
l'eau par la mêmeraison ; car le poumonest commeun souffletdontla
boucheest commel'ouverture.
Ainsi, en respirant, on attire l'air commeun souffleten s'ouvrant
attire l'air pour remplir sa capacité.
Ainsi, quand on met des étoupes alluméesdansun plat plein d'eau,
et un verre par-dessus, à mesure que le feu des étoupess'éteint, l'eau
montedans le verre, parce que l'air qui est dans le verre, et qui étoit
raréfié par le feu, venant à se condenserpar le froid, attire l'eau et la
fait monter avec soi, en se resserrant pour remplir la placequ'il quitte;
commele piston d'une seringueattire l'eau avec soi quand on le tire.
Ainsi les ventousesattirent la chair, et formentune ampoule ; parce
que l'air de la ventouse, qui étoit raréfié par le feu de la
bougie, venant à se condenser par le froid quand le feu
est éteint, il attire la chair avec soi pour remplir la place
qu'il quitte, commeil attiroit l'eau dans l'exemple pré-
cédent.
IV. Si l'on met une bouteille pleine d'eau, et renversée
le goulot en bas, dans un vaisseauplein d'eau, l'eau de la
bouteilledemeuresuspenduesans tomber.
On prétend que cette suspensionvient de l'horreur que
la nature a pour le vide, qui arriveroit à la place que
l'eau quitteroit en tombant, parce que l'air ne pourroit y
succéder: et on le confirme,parce que si on fait une fente
par où l'air puisse s'insinuer, toute l'eau tombe inconti-
nent.
On peut fairela même épreuve avec un tuyau long, par
exemple, de dix pieds, bouché par le bout d'en haut, et
ouvert par le bout d'en bas (fig.15); car s'il est pleind'eau,
et que le bout d'en bas trempe dans un vaisseau plein
Fig.15. d'eau, elledemeureratoute suspenduedans le tuyau, au
lieu qu'elletomberoitincontinentsion avoitdébouchéle haut du tuyau.
CHAPITRE II. 103
Onpeutfairela mêmechoseavecun tuyaupareil, bouchéparenhaut,
et recourbépar le bout d'enbas (fig.16), sansle mettredansun vaisseau
pleind'eau, commeon avoitmis l'autre ; car s'ilau est plein d'eau, elley
demeureraaussi suspendue; lieu que si on de-
bouchoitle haut, ellejailliroitincontinentavecvio-
lencepar le bout recourbé en formede jet d'eau.
Enfin, on peut faire la mêmechoseavecun simple
tuyau, sansqu'il soitrecourbé, pourvuqu'il soit fort
étroit par en bas (fig.17) : car s'il est bouché par en
1 -, --- demeurera
l'eau ------- sus-
----
haut, y
pendue; au lieu qu'elle en
tomberoitavecviolence,sion
débouchoitleboutd'en haut.
C'est ainsi qu'un tonneau
plein de vin n'en lâche pas
une goutte, quoiquele robi-
net soit ouvert, si on ne dé-
bouchele haut pour donner
vent.
V. Si l'on remplitd'eau un
tuyau fait en formedecrois-
sant renversé, ce qu'on ap-
Fig.16. Fig.17 Fig.18. pelle d'ordinaireun siphon,
dont chaque jambe trempe
dansun vaisseauplein d'eau (fig.18), il arriveraque si peu qu'un des
vaisseauxsoit plus haut que l'autre, toute l'eau du vaisseaule plus
élevémonteradans la jambe qui y trempejusqu'au haut du siphon,
et se rendra par l'autre dans le vaisseaule plus bas où elle trempe ; de
sorteque si onsubstituetoujoursdel'eau dansle vaisseaule plus élevé,
ce fluxsera continuel.
Onprétendquecetteélévationdel'eau vientdel'horreur que la nature
a du vide qui arriveroitdans le siphon, si l'eau de ces deuxbranches
tomboitde chacunedans son vaisseau, commeelle y tombe en effet
quand on fait une ouverture au haut du siphon par où l'air peut s'y
insinuer.
Il y a plusieursautres effetspareilsque j'omets à causequ'ils sont
toussemblablesà ceuxdontj'ai parlé, et qu'en tous il ne paroit autre
chose, sinonque tous les corps contigusrésistent à l'effort qu'on fait
pour les séparerquandl'air ne peut succéderentre deux : soit que cet
effortviennedeleur proprepoids, commedans les exemplesoù l'eau
monte, et demeuresuspenduemalgréson poids; soit qu'il viennedes
forces qu'on emploiepour les désunir, comme dans les premiers
exemples.
Voilàquelssont les effetsqu'on attribuevulgairementà l'horreur du
vide: nous allonsfairevoir qu'ils viennentde la pesanteurdel'air.
104 DE LA PESANTEUR
DE L'AIR.
SECT. II. — Quela pesanteurdela massede l'air produittousleseffets
qu'onattribuea l'horreurdu vide.
Si l'on a bien compris, dans le Traité de l'Équilibredes liqueurs, de
quellemanièreelles font impressionpar leur poidscontre tous les corps
qui y sont, on n'aura point de peine à comprendrecommele poidsde la
massede l'air, agissantsur tous les corps, y produittousles effetsqu'on
avoit attribués à l'horreur du vide
; car ils sont tout à fait semblables,
commenous allonsle montrersur chacun.

I. Quela pesanteurdela massede l'air causela difficultéd'ouvrirun


souffletbouché.
Pour faireentendrecommela pesanteurde la massede l'air causela
difficultéqu'on sent à ouvrir un soufflet,lorsquel'air ne peut y entrer
je ferai voir une pareille résistancecausée par le poidsde l'eau. Il ne
faut pour cela que se remettreen mémoirece que j'ai dit dans l'Équi-
libre des liqueurs, qu'un souffletdont le tuyau est long de vingtpieds
ou plus, étant mis dansune cuvepleined'eau, en sorte que le boutdu
tuyau sortehors de l'eau, il est difficileà ouvrir, et d'autant plus qu'il
y a plus de hauteur d'eau; ce qui vient manifestementde la pesanteur
de l'eau qui est au-dessus; car quand il n'y a point d'eau, il est très-
aiséà ouvrir ; et à mesurequ'ony en verse, cette résistanceaugmente,
et est toujours égale au poids de l'eau qu'il porte, parce que comme
cette eau ne peut y entrer à causeque le tuyau est hors de l'eau, onne
sauroit l'ouvrir sans souleveret sanssoutenirtoute la masse de l'eau;
car cellequ'on écarteen l'ouvrant, ne pouvantpas entrer dansle souf-
flet, est forcéede se placer ailleurs, et ainsi de fairehausserl'eau, ce
qui ne peut se faire sans peine; au lieu que s'il étoit crevé, et que l'eau
pût y entrer, on l'ouvriroitet on le fermeroitsans résistance,à cause
que l'eau y entreroit par ces ouverturesà mesurequ'on l'ouvriroit, et
qu'ainsien l'ouvranton ne feroit point souleverl'eau.
Je ne crois pas que personnesoit tenté de dire que cette résistance
vienne de l'horreur du vide, et il est absolumentcertain qu'ellevient
du seul poidsde l'eau.
Orce que nous disonsde l'eau doits'entendrede touteautre liqueur;
car si on le met dans une cuve pleinede vin, on sentiraune pareille
résistanceà l'ouvrir, et de mêmedansdu lait, dans de l'huile, dans du
vif-argent, et enfin dans quelqueliqueur que ce soit. C'estdoncune
règle générale, et un effetnécessairedu poids des liqueurs, que si un
souffletest mis dans quelqueliqueur que ce soit, en sorte qu'ellen'ait
aucunaccèsdans le corpsdu soufflet,le poidsde la liqueur qui est au-
dessus fait qu'on ne peut l'ouvrir sans sentir de la résistance, parce
qu'on ne sauroitl'ouvrir sansla supporter ; et par conséquent,en appli-
quant cette règle générale à l'air en particulier, il sera véritableque
quand un souffletest bouché, en sorte que l'air n'y a point d'accès, le
poids de la massede l'air qui est au-dessus fait qu'on ne peut l'ouvrir
sanssentir de la résistance, parce qu'on ne sauroit l'ouvrir sans faire
CHAPITRE II. 105
haussertoutela massede l'air : maisdès qu'ony fait une ouverture,on
l'ouvre et on le fermesans résistance, parceque l'air peuty entreret
sortir, et qu'ainsienl'ouvrantonne hausseplus la massede l'air; ce qui
est tout conformeà l'exempledu souffletdansl'eau.
D'oùl'onvoit que la difficultéd'ouvrirun souffletbouché,n'est qu'un
cas particulierde la règle généraleclpla difficultéd'ouvrirun soufflel
dans quelqueliqueurque ce soit, où elle n'a pointd'accès.
Ceque nousavonsdit de cet effet, nous allonsle dire de chacundei
autres, maisplus succinctement.

II. Quela pesanteurde la massedel'airestla causedela difficulté qu'on


sentà séparerdeuxcorpspolisappliqués l'uncontrel'autre.
f
Pourfaireentendrecommentla pesanteurde la massede l'air cause
la résistanceque l'on sent, quandon veut arracherdeuxcorpspolisqui
sont appliquésl'un contrel'autre, je donneraiun exempled'unerésis-
tancetoute pareillecauséepar le poids de l'eau, qui ne laisseraaucun
lieu de douterque l'air ne causecet effet.
Il faut encoreici se remettreen mémoirece qui a été rapportédans
l'Équilibredes liqueurs.
Quesi l'on metun cylindrede cuivrefait au tour à l'ouvertured'un
entonnoirfait aussi au tour, en sorte qu'ils soientsi parfaitementajus-
tés, que ce cylindreentre et coulefacilementdanscet entonnoir,sans
que néanmoinsl'eau puisse couler entre deux; et qu'on mette cette
machinedansune cuve pleined'eau, en sortetoutefoisque la queuede
l'entonnoirsortehorsde l'eau, en la faisant longuede vingt pieds, s'il
est nécessaire; si ce cylindreest à quinzepiedsavantdansl'eau, et que
tenant l'entonnoiravecla main, on lâchele cylindre, et qu'onl'aban-
donneà ce qui doit en arriver, on verra que non-seulementil ne tom-
berapas, quoiqu'iln'y ait rien qui semblele soutenir ; maisencorequ'il
sera difficileà arracher d'avec l'entonnoir, quoiqu'iln'y adhère en
aucune sorte ; au lieu qu'il tomberoitpar son poidsavecviolence,s'il
n'étoit qu'à quatrepiedsavantdansl'eau. J'en ai aussi fait voir la rai-
son , qui est que l'eaule touchantpar-dessous,et non pas par-dessus
(car ellene touchepas la faced'en haut, parceque l'entonnoirempêche
qu'ellene puissey arriver), ellele poussepar le côtéqu'elletouchevers
celui qu'ellene touche pas, et ainsiellele pousseen haut, et le presse
contre l'entonnoir.
La mêmechosedoit s'entendrede toute autre liqueur ; et par consé-
quentsideuxcorpssont poliset appliquésl'un contrel'autre, en tenant
celuid'en haut avecla main, et en abandonnantceluiqui est appliqué
il doit arriverque celuid'en bas demeuresuspendu,parce que l'air le
touchepar-dessous,et non pas par-dessus ; caril n'a pointd'accèsentre
deux : et partantil ne peut pointarriverà la faceparoù ils se touchent.
d'oùil s'ensuitpar un effetnécessairedu poidsde toutesles liqueursen
général,quele poidsde l'air doit pousserce corpsen haut, et le presser
contrel'autre ; en sorteque si on essayede les séparer, on y senteune
extrêmerésistance : ce qui est tout conformeà l'effetdu poidsde l'eau.
106 DE LA PESANTEUR DE LAIR.
D'oùl'on voitque la difficultéde séparerdeuxcorpspolis, n'estqu'un
cas particulierde la règlegénéralede l'impulsionde toutes les liqueurs
en généralcontreun corpsqu'ellestouchentpar unede sesfaces,et non
pas par cellequi lui est opposée.

III. Quela pesanteurdela massedl l'air estla causede l'élévationde l'eau


dansles seringueset danslespompes.
Pour faire entendrecommentla pesanteurde la massede l'air fait
monterl'eau dansles pompesà mesurequ'on tire le piston, je feraivoir
un effet entièrementpareil du poidsde l'eau, qui en fera parfaitement
comprendrela raisonen cettesorte.
Si l'on met à une seringueun piston bien long, par exemple,de dix
pieds, et creux tout du long, ayant une soupapeau bout d'en bas dis-
poséed'une telle sortequ'ellepuissedonnerpassagedu haut en bas, et
non debas en haut ; et qu'ainsi cette seringuesoit incapabled'attirer
l'eau, ni aucune liqueur par-dessusle niveaude la liqueur, parceque
l'air peut y entrer en toute liberté par le creuxdu piston: en mettant
l'ouverturede cette seringuedans un vaisseauplein de vif-argent, et le
tout dans une cuve pleined'eau, en sortetoutefoisque le haut du pis-
ton sortehors de l'eau, il arriveraque si on tire le piston, le vif-argent
monteraet le suivra, commes'il lui adhéroit ; au lieu qu'il ne monteroit
en aucune sorte, s'il n'y avoit point d'eau dans cette cuve, parceque
l'air a un accèstout libre par le manchedu piston creux, pour entrer
dansle corpsde la seringue.
Cen'est doncpas de peur du vide ; car quandle vif-argentne monte-
roit pas à la placeque le piston quitte, il n'y auroit point de vide,
puisquel'air peut y entrer en toute liberté: mais c'est seulementparce
que le poidsdela massede l'eau pesant sur le vif-argentdu vaisseau,
et le pressanten toutesses parties, hormisen cellesqui sontà l'ouver-
ture de la seringue(car l'eau ne peut y arriver, à causequ'elleen est
empêchéepar le corps de la seringue et par le piston): ce vif-argent
pressé en toutes ses parties, hormisen une, est poussépar le poidsde
l'eauvers celle-là,aussitôtque le pistonenselevantlui laisseune place
libre poury entrer, et contre-pèsedans la seringuele poidsdel'eau qui
pèseau dehors.
Maissi l'on fait des fentesà la seringuepar où l'eau puissey entrer,
le vif-argent ne monteraplus, parce que l'eau y entre, et toucheaussi
bienles parties du vif-argentqui sont à la bouchedela seringue, que
les autres; et ainsi tout étant égalementpressé, rien ne monte. Tout
celaa été clairementdémontrédansl'Équilibredes liqueurs.
Onvoit en cet exemplecommentle poidsde l'eau fait monterle vif-
argent; et on pourroitfaireun effet pareil avec le poids du sable, en
ôtant toute l'eau de cettecuve : si au lieu de cette eau on y verse du
sable, il arrivera que le poidsdu sableferamonterle vif-argent dans
la seringue, parcequ'il le presse de mêmeque l'eau faisoit,en toutes
ses parties, hormiscellequi est à la bouchede la seringue;et ainsiil le
pousseet le forced'y monter.
CHAPITREII. 107
Et si onmetles mainssur le sable, et qu'on le presse, on fera monter
le vif-argentdavantageau dedans de la seringue, et toujours jusqu'à
unehauteurà laquelleil puissecontre-peserl'effortdu dehors.
L'explicationde ces effetsfait entendre bien facilementpourquoi le
poidsde l'air fait monterl'eau dans les seringuesordinaires, à mesure
qu'onhaussele piston : car l'air touchant l'eau du vaisseauen toutesses
parties,exceptéen cellesqui sont à l'ouverturede la seringueoù il n'a
pointd'accès, parce que la seringueet le piston l'en empêchent, il est
risibleque ce poids de l'air la pressant en toutesses parties, hormisen
lle-là seulement,il doit l'y pousseret l'y faire monter, à mesure que
e piston en s'élevantlui laisse la place libre pour y entrer, et contre
eser au dedansde la seringuele poidsde l'air qui pèse au dehors, par
a mêmeraison, et avec la mêmenécessitéque le vif-argent montoit,
pressépar le poids de l'eau et par le poidsdu sable, dans l'exempleque
tousvenonsde donner.
Il est donc visible que l'élévationde l'eau dans les seringues, n'est
[u'un cas particulier de cette règle générale,qu'une liqueur étant pres-
séeen toutesses parties, exceptéen quelqu'uneseulement,par le poids
le quelqueautre liqueur; ce poids la poussevers l'endroitoù ellen'est
pointpressée.
Quela pesanteurde la massede l'air causela suspensionde l'eau
rIV. dansles tuyauxbouchéspar enhaut.
Pour faire entendrecommentla pesanteurde l'air tient l'eau suspen
lue dansles tuyaux bouchéspar en haut, nousferonsvoir un exemple
entièrementpareil d'une suspensionsemblablecausée par le poids de
'eau, qui en découvriraparfaitementla raison.
Et, premièrement,on peut dire d'abordque cet effetest entièrement
comprisdansle précédent; car commenousavonsmontré que le poids
le l'air faitmonterl'eau dansles seringues,et qu'il l'y tient suspendue,
ainsile mêmepoidsde l'air tient l'eau suspenduedansun tuyau.
Afinque cet effetne manquepas plusque les autres, d'un autre tout
pareilà qui on le compare; nous dirons qu'il ne faut pour cela que se
remettrece que nous avons dit dans l'Equilibre des liqueurs, qu'un
tuyaulong de dix pieds ou plus, et recourbépar en bas (fig. 9), plein
le mercure, étant mis dansune cuvepleine d'eau, en sorte que le bout
d'en haut sorte de l'eau, le mercure demeure suspenduen partie au
dedansdu tuyau ; savoir, à la hauteur où il peut contre-peserl'eau qui
pèse au dehors ; et que mêmeune pareille suspensionarrivedans un
tuyauqui n'est point recourbé, et qui est simplementouverten haut et
en bas, en sorteque le bout d'en haut soit hors de l'eau.
Or, il est visibleque cette suspensionne vient pas de l'horreur du
vide, mais seulementde ce que l'eau pesant hors le tuyau, et non pas
dedans, et touchantle mercured'un côté, et non pas de l'autre, elle le
tient suspendupar son poidsà une certainehauteur : aussisi l'on perce
le tuyau, en sorteque l'eau puissey entrer, incontinenttout le mercure
tombe, parceque l'eau touchepartout. et agissantaussibiendedansauo
108 DE LA PESANTEUR DE L'AIR.
dehors le tuyau, il n'a plus de contre-poids.Toutcela a été dit dan
l'Equilibredes liqueurs.
Cequi étantun effet nécessairede l'équilibre des liqueurs, il n'es
pasétrangeque quand un tuyau est pleind'eau, bouchépar en haut, <
recourbépar en bas, l'eau y demeuresuspendue ; car l'air pesantsur ].
partiede l'eau qui est à la recourbure , et non pas sur celle qui es
dans le tuyau, puisque le bouchonl'en empêche, c'est une nécessit
absoluequ'il tiennel'eau du tuyau suspendueau dedans, pour contre
peser son poidsqui est au dehors, de la mêmesorte que le poids dl
l'eau tenoitle mercureen équilibredans l'exempleque nous venonsd
donner.
Et de même quand le tuyau n'est pas recourbé; car l'air touchan
l'eau par-dessous,et non paspar-dessus,puisquele bouchonl'empêch
d'y toucher, c'est une nécessitéinévitableque le poidsdel'air soutienn
l'eau- dela mêmesorteque l'eau soutientle mercuredans l'exemplequ
nousvenonsde donner, et que l'eau pousseen hautet soutientun cylin
dre de cuivrequ'elletouche par-dessous,et non pas par-dessus ; mai
si on débouchele haut, l'eau tombe ; car l'air touchel'eau dessouse
dessus, et pèsededanset dehorsle tuyau.
D'oùl'on voit que cet effet, que le poids de l'air soutientsuspendue
les liqueursqu'il touche d'un côtéet non pas de l'autre, est un casde
la règlegénérale,que les liqueurscontenuesdans quelquetuyau que ce
soit, immergédans une autre liqueur, qui les presse par un côtéel
non pas par l'autre, y sont tenues suspenduespar l'équilibre des
liqueurs.
V. Quela pesanteurdela massede l'air faitmonterl'eaudansles
siphons.
Pour faire entendre commentla pesanteurde l'air fait monterl'eau
dans les siphons,nous allons faire voir que la pesanteurde l'eau fait
monterle vif-argentdans un siphon tout ouver
par en haut, et où l'air a un libre accès ; d'où
l'on verra commentle poidsde l'air produit cet
effet.C'estce que nous feronsen cettesorte.
Si un siphon(fig.19)a une de sesjambes en-
viron haute d'un pied, l'autre d'un pied et un
pouce, et qu'on fasseune ouvertureau haut du
siphon, où l'on insère un tuyau long de vingt
pieds,et biensoudéà cetteouverture ; et qu'ayan
rempli le siphon de vif-argent, on mette cha-
cune de ces jambesdans un vaisseauaussi plein
de vif-argent, et le tout dans une cuve pleine
d'eau, à quinzeou seizepiedsavantdansl'eau,
et qu'ainsi le bout du tuyau sorte hors de l'eau,
il arriveraque si un des vaisseauxest tant soit
Fig.19. peu plus haut que l'autre, par exemple, d'un
pouce, tout le vif-argent du vaisseaule plus
élevémontera dans le siphon jusqu'au haut, et se rendra par l'autre
CHAPITRE II. 109
jambedans le vaisseaule plus bas, par un flux continuel; et si on
substituetoujoursdu vif-argentdans le vaisseaule plus haut, le flux
sera perpétuel; mais si on fait une ouvertureau siphonpar où l'eau
puisseentrer, incontinentle vif-argenttomberade chaquejambedans
chaquevaisseau,et l'eau lui succédera.
Cetteélévationdu vif-argentne vient pas del'horreurdu vide, car
l'aira un accèstout libre dansle siphon : aussi si on ôtoitl'eau de la
cuve,le vif-argentde chaquejambetomberoitchacundans sonvaisseau,
etl'air lui succéderoitpar le tuyau qui esttout ouvert.
Il est doncvisibleque le poidsde l'eau causecette élévation,parce
[u'ellepèsesur le vif-argentqui est dansles vaisseaux,et non pas sur
elui qui est dans le siphon ; et par cette raisonelle le forcepar son
poidsde monteret de coulercommeil fait; mais dès qu'on a percé le
iphon et qu'ellepeut y entrer, elle n'y fait plus monter le vif-argent,
)arcequ'ellepèseaussibienau dedansqu'au dehorsdu siphon.
Orpar la mêmeraison, et avecla mêmenécessitéque l'eau fait ainsi
nonterle mercuredansun siphonquand elle pèsesur les vaisseaux,et
qu'ellen'a pointd'accèsau dedansdu siphon;aussile poidsdel'air fait
nonterl'eau dans les siphonsordinaires,parcequ'il pèsesur l'eau des
vaisseauxoù leursjambestrempent, et qu'il n'a nul accèsdansle corps
lu siphon,parcequ'il est tout clos : et dès qu'on y fait une ouverture,
'eau n'y monteplus : maiselle tombe, au contraire, dans chaque vais-
seau, et l'air lui succède,parcequ'alorsl'air pèseaussi bien au dedans
qu'audehorsdu siphon.
Il est visibleque ce derniereffetn'est qu'un cas de la règlegénérale;
etque si on entendbien pourquoile poids de l'eau fait monter le vif-
argentdans l'exempleque nousavons donné, on verraen mêmetemps
pourquoile poids de l'air fait monterl'eaudansles siphonsordinaires ;
'est pourquoiil faut bien éclaircirla raison pour laquellele poids de
'eau produitcet effet, et faireentendrepourquoic'est le vaisseauélevé
lui se vide dansle plusbas, plutôtque le plus bas dans l'autre.
Pour celail faut remarquerque l'eau pesantsur le vif-argentqui est
lans chaquevaisseau,et point du tout sur celuides jambesquiy trem-
pent, il arriveque le vif-argentdes vaisseauxest pressépar le poids de
.'eauà monterdans chaquejambe du siphonjusqu'au haut du siphon,
etencoreplus, s'il se pouvoit, à causeque l'eau a seizepiedsde haut,
et que le siphonn'a qu'un pied, et qu'un pied de vif-argentn'égale le
poidsque de quatorzepiedsd'eau: d'où il se voit que le poidsde l'eau
poussele vif-argentdans chaquejambejusqu'auhaut, et qu'il a encore
de la forcede reste ; d'où il arrive que le vif-argentde chaquejambe
étant pousséen haut par le poidsde l'eau, ils se combattentau haut du
siphon,et se poussentl'un l'autre: de sortequ'il faut que celuiqui a le
plus de forceprévale.
Or, celasera aiséà supputer; car il est clair que puisquel'eau a plus
de hauteur surle vaisseaule plus bas d'un pouce, elle pousseen haut
le vif-argentde la longuejambeplus fortementque celuide l'autre, de
la forceque lui donneun poucede hauteur ; d'oùil sembled'abordqu'il
doit résulterque le vif-argentdoitêtre poussédela jambela pluslongue
110 DE LA PESANTEUR DE L'AIR.
dans la plus courte; mais il faut considérerque le poidsdu vif-arge
de chaquejamberésisteà l'effortque l'eau fait pour le pousseren hau
maisils ne résistentpas également ; car commele vif-argentdela long
jambea plus de hauteur d'un pouce, il résisteplus fortementdela for
que lui donnela hauteur d'un pouce : doncle mercurede la pluslong
jambe est plus pousséen haut par le poids de l'eau, de la forcede l'ea
de la hauteur d'un pouce; maisil est pluspousséen bas par son prop
poids, de la force du vif-argentde la hauteur d'un pouce : or un pou
de vif-argentpèseplusqu'un pouced'eau : doncle vif-argentde la pl
courte jambe est pousséen haut avec plus de force ; et partant il de
monter, et continuerà monter tant qu'il y aura du vif-argentdans
vaisseauoù elle trempe.
D'où il paroîtque la raison qui fait que c'est le vaisseaule plus ha
qui se vide dans le plus bas, est que le vif-argentest une liqueurplu
pesanteque l'eau. Il en arriveroitau contraire, si le siphonétoit pie
d'huile, qui est une liqueurplus légèreque l'eau, et que les vaissea
aussioù il trempeen fussentpleins, et le tout dans la mêmecuvepleii
d'eau; car alors il arriveroitque l'huile du vaisseaule plus bas mont
roit, et couleroitpar le haut du siphon dans le vaisseaule plus élev
par les mêmesraisonsque nous venonsde dire; carl'eau poussanttou
jours l'huile du vaisseaule plus bas avecplus de force, à causequ'el
a un poucede plus de hauteur, et l'huile de la longuejamberésistan
et pesant davantaged'un poucequ'ellea de plus de hauteur, il arrive
roit qu'un pouced'huile pesantmoins qu'un pouce d'eau, l'huile de 1
longuejambe seroit pousséeen haut avecplus de force que l'autre; e
partant elle couleroit, et se rendroit du vaisseaule plus bas dans
plus élevé.
Et enfin, si le siphon étoit plein d'une liqueur qui pesât autant qu
l'eaudela cuve, alors, ni l'eau du vaisseaule plus élevéne se rendro
pas dans l'autre, ni celledu plus bas danscelle du plusélevé ; maistou
demeureroiten repos, parce qu'en supputanttous les efforts,on verr
qu'ils sont tous égaux.
Voilàce qu'il étoitnécessairede bienfaire entendre,poursavoirà fon
la raisonpour laquelleles liqueurss'élèventdansles siphons ; aprèsquo
il est trop aiséde voir pourquoile poids de l'air fait monter l'eau dan
les siphonsordinaires,et pourquoidu vaisseaule plus élevédansle plus
bas, sans s'y arrêter davantage, puisquece n'est qu'un cas de la règl
généraleque nousvenonsde donner.

VI. Quela pesanteurde la massede l'air causel'enflurede la chair,quan


on y appliquedesventouses.
Pour faire entendre commentle poids de l'air fait enflerla chair à
l'endroit où l'on met des ventouses,nous rapporteronsun effetentiè-
rement pareil, causé par le poids de l'eau, qui n'en laisseraaucun
doute.
C'estcelui que nous avonsrapportédans l'Équilibredesliqueurs, où
nousavonsfait voir qu'un hommemettant contresa cuissele boutd'un
CHAPITREII. 111
tuyau de verre long de vingtpieds, et se mettant en cet état au fond
d'une cuvepleine d'eau, en sorte que le bout d'en haut du tuyau sorte
; il arrive que sa chair s'enfleen la partie qui est à l'ouver
hors de l'eau
ture du tuyau, commesi quelquechosela suçoit en cet endroit-là.
Oril est évidentque cette enflurene vient pas de l'horreur du vide,
car ce tuyau est tout ouvert, et elle n'arriveroit pas, s'il n'y avoit que
peu d'eau dans la cuve : il est très-constantqu'elle vient de la seule
pesanteurde l'eau ; parce que cetteeau pressant la chair en toutesles
partiesdu corps, exceptéen celle-làseulementqui est à l'entréedu tuyau
(car elle n'y a point d'accès), elle y renvoiele sang et les chairsqui font
cette enflure.
Et ce que nous disons du poids de l'eau doit s'entendre du poids de
quelqueautre liqueur que ce soit; car si l'hommese met dansune cuve
pleined'huile, la mêmechosearrivera, tant que cette liqueur le touchera
en toutesses parties, exceptéune seulement : mais si on ôte le tuyau,
l'enflurecesse; parce que l'eau venant à affectercette partie aussi bien
queles autres, il n'y aura pas plus d'impressionqu'aux autres.
Cequi étant bien compris,onverra que c'est un effetnécessaire,que
quand on met une bougie sur la chair et une ventouse par-dessus,
; car l'air de la ventouse.qui
aussitôt que le feu s'éteint, la chair s'enfle
est très-raréfié par le feu, venant à se condenserpar le froid qui lui
succèdedès que le feu est éteint, il arrive que le poidsde l'air touchele
corps en toutes les parties, exceptéen celles qui sont en la ventouse;
; et par conséquentla chair doit s'enfleren cet
car il n'y a point d'accès
endroit, et le poids de l'air doit renvoyer le sang et les chairs voisines
qu'il presse, danscelle qu'il ne pressepas, par la mêmeraison et avec
la mêmenécessitéque le poids de l'eau le faisoiten l'exempleque nous
avonsdonné, quand elletouchoitle corpsen toutesses parties, excepté
en une seulement : d'où il paroît que l'effet de la ventousen'est qu'un
cas particulier de la règle générale de l'action de toutes les liqueurs
contreun corpsqu'ellestouchent en toutes ses parties, exceptéune.

VII.Quela pesanteurde la massede l'air est causede l'attractionqui se fait


en suçant.
Il ne faut plus maintenantqu'un mot pour expliquerpourquoi, quand
on met la bouchesur l'eau et qu'on'suce, l'eau monte : car nous savons
que le poids de l'air presse l'eau en toutesles parties, exceptéen celles
qui sontà la bouche ; car il lestouche toutes, exceptécelle-là
; et de là
vient que quand les musclesde la respiration, élevantla poitrine, font
la capacitédu dedansdu corpsplus grande, l'air du dedans ayant plus
de placeà remplirqu'il n'avoitauparavant,a moinsdeforcepour empê-
cher l'eau d'entrerdansla bouche,que l'air de dehors.quipèsesur cette
eaude tous côtéshors cet endroit, n'en a pour l'y faireentrer.
Voilàla causedecette attraction,qui ne diffèreen rien de l'attraction
desseringues.
112 DE LA PESANTEUR
DE L'AIR.
VIII. Quela pesanteurde la massedel'air estla causede l'attractiondu
queles enfanstettentde leursnourrices.
C'estainsi que quand un enfanta la boucheà l'entour du bout de
mamellede sa nourrice, quand il suce, il attire le lait; parce que
mamelleest presséede tous côtés par le poids de l'air qui l'environ
exceptéen la partie qui est dans la bouchede l'enfant
; et c'est pourqu
aussitôt que les muscles de la respiration font une placeplus gran
dans le corpsde l'enfant, commeon vient de dire, et que rien ne touc
le bout de la mamelleque l'air du dedans, l'air du dehorsqui a plus
force et qui la comprime,poussele lait par cette ouverture, où il ;
moins de résistance: ce qui est aussi nécessaireet aussi naturel (
quand le lait en sort, lorsqu'onpressele teton entreles deuxmains.
IX. Quela pesanteurde la massede l'air est la causede l'attractionde 1
qui se faiten respirant.
Et par la mêmeraison, lorsqu'onrespire, l'air entre dans le poum
parceque quand le poumons'ouvre, et que le nez et tous les condu
sont libres et ouverts, l'air qui est à ces conduits, poussépar le po
de toute sa masse,y entre et y tombe par l'action naturelleet néc
saire de son poids; ce qui est si intelligible,si facileet si naïf, qu'il
étrange qu'on ait été chercherl'horreur du vide, des qualitésoccult
et des causes si éloignéeset si chimériques,pour en rendre la raiso
puisqu'ilest aussinaturel que l'air entre et tombe ainsi dans le pc
monà mesurequ'il s'ouvre,que du vin tombedans une bouteillequa
on l'y verse.
Voilàde quelle sorte le poids de l'air produit tous les effets qu'
avoit jusqu'ici attribuésà l'horreur du vide.Je viensd'en expliquer
; s'il en reste quelqu'un, il est si aisé de l'entendre ensu
principaux
de ceux-ci,queje croiroisfaire une chosefort inutileet fort ennuyeu
d'en rechercher d'autres pour les traiter en détail : et on peut mê
dire qu'on les avoit déjà tous vus commeen leur sourcedans le tra
précédent,puisquetous ces effetsne sont que descas particuliersde
règlegénéralede l'Équilibredes liqueurs.

CHAP.III. — Que commela pesanteur de la masse de l'air est limite


aussi les effetsqu'elleproduit sont limités.
Puisquela pesanteur de l'air produit tous les effetsqu'on avoitju
qu'ici attribuésà l'horreur du vide, il doit arriverque, commecettep
santeurn'est pas infinie, et qu'ellea des bornes, aussises effetsdoive
être limités; et c'est ce que l'expérienceconfirme,commeil paraîtrap
cellesqui suivent.
Aussitôtqu'on tire le piston d'une pompeaspirante ou d'une seri
gue, l'eau suit; et si on continueà l'élever, l'eau suivratoujours,ma
non pas jusqu'à quelque hauteur qu'on l'élève ; car il y a un certa
degréqu'ellene passe point, qui est à peu près à la hauteur de tren
et un pieds; de sorte que tant qu'on n'élèvele piston que jusqu'à cet
CHAPITREIII. 113
hauteur, l'eau s'y élèveet demeuretoujours contiguëau piston; mais
aussitôt qu'on le porte plus haut, il arrive que le pistonne tire plus
l'eau, et qu'elle demeureimmobileet suspendueà cette hauteur, sans
se hausser davantage; et à quelque hauteur qu'on élèvele piston au
delà, ellele laissemontersansle suivre; parceque le poids de la masse
del'air pèse à peu près autant que l'eau à la hauteur de trente et un
pieds.Desorte que commeil fait monter cette eau dans la seringue,
parcequ'il pèseau dehors, et non pas au dedans,pour la contre-peser
il la fait monterjusqu'à la hauteurà laquelleelle pèse autant que lui.
et alors l'eau dans la seringue et l'air dehors pesant également, tout
demeureen équilibre, de la mêmesorte que l'eau et du vif-argentse
tiennenten équilibre,quandleurshauteurs sont réciproquementcomme
leurs poids, commenous l'avons tant fait voir dans l'Équilibre des
liqueurs: et commel'eau ne montoitque par cette seuleraison, que le
poids de l'air l'y forçoit
; quand elle est arrivéeà cette hauteur, où le
poids de l'air ne peut plus la faire hausser, nulle autre causene la
mouvant,elle demeureen ce point.
Et quelquegrosseurqu'ait la pompe, l'eau s'y élève toujours a la
mêmehauteur, parceque les liqueurs ne pèsent pas suivantleur gros-
seur, mais suivant leur hauteur, commenous l'avons montré dans
l'Équilibredes liqueurs.
Quesi on élèvedu vif-argent dans une seringue, il montera jusqu'à,
la hauteur de deux pieds trois pouces et cinq lignes, qui est précisé-
ment celleà laquelleil pèse autant que l'eauà trente et un pieds, parce
qu'ellepèseraalors autant que la massedel'air.
Et si on élèvede l'huiledans une pompe, elle s'élèveraenvironprès
de trente-quatre pieds, et puis plus; parce qu'ellepèse autant à cette
hauteur, que l'eau à trente et un pieds, et par conséquentautant que
l'air, et ainsi des autres liqueurs.
Un tuyau bouchépar en haut et ouvertpar en bas, étant plein d'eau,
s'il a une hauteurtelle qu'on voudra au-dessousde trente et un pieds,
toute l'eau y demeurerasuspendue ; parce que le poids de la massede
l'air est capablede l'y soutenir.
Maiss'il a plus detrente et un piedsde hauteur, il arrivera que l'eau
tombera en partie, savoir : jusqu'à ce qu'elle soit baissée en sorte
qu'ellen'ait plus que trente et un piedsde haut. et alorselle demeurera
suspendueà cette hauteur, sans baisserdavantage, de la même sorte
que dans l'Equilibredes liqueurson a vu que le vif-argent d'un tuyau
misdans une cuvepleined'eau tomberoiten partie, jusqu'à ce que le
vif-argentrestât à la hauteur à laquelleil pèseautant que l'eau.
Maissi on mettoitdans ce tuyau du vif-argentau lieu d'eau, il arri-
veroitque le vif-argenttomberoitjusqu'à ce qu'il fût restéà la hauteur
de deux pieds trois poucescinq lignes, qui correspondprécisémentà
trente et un piedsd'eau.
Et si on pencheun peu ces tuyauxoù l'eau et le vif-argentsontrestés
suspendus,il arriveraque ces liqueursremonterontjusqu'à ce qu'elles
soientrevenuesà la mêmehauteur qu'ellesavoient, et qui étoitdimi-
nuée par cette inclinaison;parce que le poids de l'air prévaut tant
PASCAL,11 8
114 DE LA PESANTEUR
DE L'AIR.
qu'elles sont au-dessousde cette hauteur, et est en équilibrequand
elles y sont arrivées
; ce qui est tout semblableà ce qui est rapportéau
Traité de l'Équilibre des liqueurs, d'un tuyau de vif-argentmis dans
une cuvepleined'eau : et en redressantce tuyau, les liqueurs ressor-
tent, pour revenirtoujours à leur mêmehauteur.
C'estainsi que dans un siphon, toute l'eau du vaisseaule plus élevé
monteet se rend dansle plus bas, tant que la branchedu siphonqui y-
trempeest d'une hauteur telle qu'on voudra au-dessousde trente et un
pieds; parce que, commenous avonsdit ailleurs, le poids de l'air peut
bien hausser et tenir suspenduel'eau à cette hauteur ; mais dès que la
branche qui trempe dans le vaisseau élevé excède cette hauteur, il
arrive que le siphon ne fait plus son effet; c'est-à-dire que l'eau du
vaisseauélevéne monte plus au haut du siphon pour se rendre dans
l'autre, parce que le poids de l'air ne peut pas l'élever à plus de trente
et un pieds: de sorte que l'eau se diviseau haut du siphon, et tombe
de chaquejambedans chaquevaisseau,jusqu'à cequ'ellesoitrestéeà la
hauteur detrenteet un piedsau-dessusde chaquevaisseau,et demeure
en repossuspendueà cette hauteur par le poidsde l'air qui la contre-
pèse.
Si on pencheun peu le siphon, l'eau remonteradans l'une et l'autre
jambe,jusqu'à ce qu'elle soit à la mêmehauteur qui avoit été diminuée
en l'inclinant, et si on le pencheen sorte que le haut du siphonn'ait
plus que la hauteur de trente et un piedsau-dessusdu vaisseaule plus
élevé, il arriveraque l'eau de la jambe qui y trempe sera au haut du
siphon de sorte qu'elle tomberadans l'autre jambe, et ainsi l'eau
du vaisseauélevélui succédanttoujours, elle couleratoujours par un
petit filet seulement;et si on incline davantage,l'eau couleraà plein
tuyau.
Il faut entendre la même chose de toutes les autres liqueurs, en
observanttoujoursla proportionde leur poids.
C'estainsi que si on essayed'ouvrir un soufflet,tant qu'on n'y em-
ploiera qu'un certain degré de force, on ne le pourra pas; mais si on
passece point, onl'ouvrira. Or, la forcenécessaireest telle. Si sesailes
ont un pied de diamètre, il faudra, pour l'ouvrir, une force capable
d'éleverun vaisseauplein d'eau, d'un pied de diamètre, commeses
ailes, et long de trente et un pieds, qui est la hauteur où l'eau s'élève
dans une pompe.Si ses ailesn'ont que six poucesde diamètre, il fau-
dra, pour l'ouvrir, une forceégaleau poidsde l'eau d'un vaisseaude
six poucesde diamètreet haut de trente et un pieds, et ainsi dureste :
de sortequ'en pendantà une de ces ailesun poidségal à celui de cette
eau, on l'ouvre, et un moindrepoids ne sauroitle faire, parce que le
poidsde l'air qui le presseest précisémentégal à celui de trente et un
piedsd'eau.
Un même poids tire le piston d'une seringuebouchée,et un même
poids séparedeux corpspolisappliquésl'un contrel'autre ; de sorteque
s'ils ont un pouce de diamètre, en y appliquantune force égale au
poids de l'eau, d'un pouce de grosseur et de trente et un pieds de
hauteur, on les séparera. <<
CHAPITREIV. 115
CHAP. IV.— Quecommela pesanteurdela massede l'air varie suivant
les vapeursqui arrivent, aussi les effetsqu'elleproduit doiventvarier
à proportion.
Puisquela pesanteurde l'air causetous les effetsdont nous traitons,
il doit arriver que commecette pesanteur n'est pas toujours la même
sur une mêmecontrée, et qu'elle varieà toute heure, suivantles va-
peurs qui y arrivent; ses effetsne doivent pas y être toujours uni-
formes ; mais, au contraire, variablesà toute heure : aussi l'expérience
le confirme,et fait voir que la mesure de trente et un pieds d'eau que
nous avonsdonnéepour servir d'exemple,n'est pas une mesureprécise
qui soit toujoursexacte ; car l'eau ne s'élèvepas dans les pompes, et ne
demeurepastoujourssuspendueà cettehauteurprécisément ; au contraire
elle s'élèvequelquefoisà trente et un pieds et demi, puis ellerevient à
trente et un pieds, puis elle baisseencore de trois pouces au-dessous,
puisellemontetout à coupd'un pied, suivantlesvariétésqui arrivent à
l'air; et tout cela avecla mêmebizarrerieavec laquelle l'air se brouille
et s'éclaircit.
Et l'expériencefait voir qu'une même pompeélève l'eau plus haut
en un tempsqu'en un autre d'un pied huit pouces ; en sorte que l'on
peut faireune pompe, et aussi un siphon par la mêmeraison, d'une
telle hauteur, qu'en un temps ils feront leur effet, et en un autre
ils ne le feront point, selonque l'air sera plus ou moins chargé de
vapeurs, ou que par quelque autre raisonil pèseraplus ou moins ; ce
qui seroitune expérienceassez curieuse, et qui seroitassez facile, en
se servantdu vif-argentau lieu d'eau, car par ce moyen l'on n'auroit
pas besoinde si longstuyauxpour la faire.
De là on doit entendre que l'eau demeure suspendue dans les
tuyaux à une moindre hauteur en un temps qu'en un autre, et
qu'un souffletest plus aisé à ouvrir en un temps qu'en un autre
en la même proportionprécisément,et ainsi des autres effets; car ce
qui se dit de l'un convientexactementavec tous les autres, chacun
suivantsa nature.

CHAP. V. — Quecommele poids de la massede l'air est plus grand sur


leslieux profondsque sur leslieux élevés, aussi les effets qu'elle y
produit sontplus grands à proportion.
Puisquele poidsdela massede l'air produit tous les effetsdont nous
traitons, il doit arriver que comme elle n'est pas égale sur tous les
lieuxdu monde,puisqu'elleest plus grande sur ceuxqui sont les plus
enfoncés,ces effetsdoiventaussi y être différens: aussi l'expériencele
confirme,et fait voir que cette mesuredetrente et un pieds, que nous
avonsprise pour servir d'exemple,n'est pas celle où l'eau s'élèvedans
les pompes,dans tous les lieux du monde; car elle s'y élèvedifférem-
ment en tous ceux qui ne sont pas à mêmeniveau, et d'autant plus
qu'ils sont enfoncés,et d'autant moinsqu'ils sont plus élevés
: de sorte
quepar les expériencesqui en ont été faitesen des lieux élevésl'un au-
116 DE LA PESANTEUR DE L'AIR.
dessus de l'autre de cinq ou six cents toises, on a trouvé une diffé
rencede quatrepieds trois pouces; de sorte que la mêmepompequ,
élèvel'eauenun endroità la hauteurde trente piedsquatre pouces,ne
l'élève en l'autre, plus haut d'environ cinq cents toises, qu'à 1:
hauteurde vingt-sixpiedsun pouce, en même tempéramentd'air;, en
quoiil y a différencede la sixièmepartie.
La mêmechosedoit s'entendre de tous les autres effets, chacun
suivant sa manière, c'est-à-dire, par exemple,que deux corps poli
sont plus difficilesà se désunir en un vallon que sur une mon
tagne, etc.
Or, commecinq cents toises d'élévationcausent'quatre pieds troi:
poucesde différenceà la hauteurde l'eau, les moindreshauteursfoni
de moindresdifférencesà proportion; savoir, cent toises, environdim
pouces; vingttoises, environdeux pouces,etc.
L'instrumentle plus proprepour observertoutes ces variations,es ;
un tuyau de verrebouché par en haut, recourbé par en bas, de trois
ou quatrepieds de haut, auquelon colleune bande de papier, divisée
par pouceset lignes; car si on le remplitde vif-argent, on verraqu'il
tomberaen partie, et qu'il demeurerasuspenduen partie; et on pOUff
remarquer exactementle degré auquel il sera suspendu; et il sera
faciled'observerlesvariationsqui y arriverontde la part des charges
de l'air, parles changemensdu temps, et cellesqui y arriveronten lo
portant en un lieu plus élevé ; car en le laissanten unmêmelieu, ori
verra qu'à mesure que le temps changera,il hausseraet baissera ; el
on remarqueraqu'il sera plus haut en un temps qu'en un autre, d'un
pouce six lignes, qui répondentprécisémentà un pied huit pouces
d'eau, que nousavonsdonnédans l'autre chapitre, pour la différenc
qui arrivede la part du temps.
Et en le portant du pied d'une montagnejusque sur son sommet,on
verra que quand on sera montéde dix toises, il sera baisséde près
d'une ligne; quand on sera monté de vingt toises, il sera baissé do
deux lignes; quand on sera monté de cent toises, il sera baissé do
neuflignes ; quandonsera montéde cinq cents toises, il serabaissédo
trois poucesdix lignes; et redescendant,il remonterapar les mémef
degrés.
Toutcela a été éprouvésur la montagne du Puy-de-Dôme,en
Auvergne,commeon verra par la relationde cette expériencequi est;
aprèsce Traité; et ces mesuresen vif-argentrépondentprécisément à
celles que nous venonsde donneren l'eau.
La mêmechosedoit s'entendrede la difficultéd'ouvrirun soufflet,
et du reste.
Où l'on voit que la mêmechosearrive précisémentdans les effets
que la pesanteur de l'air produit, que dans ceux que la pesanteur
del'eau produit: car nousavonsvu qu'un souffletimmergédansl'eau
et qui est difficileà ouvrir, à causedu poids de l'eau, l'est d'autantt
moinsqu'on l'élèveplus près de la fleurde l'eau ; et que le vif-argent,
;
dans un tuyau immergédans l'eau, se tient suspenduà une hauteuri
plusou moins grande, suivant qu'il est plus ou moins avant dao.i
CHAPITRE IV. 117
; et tousces effets, soit de la pesanteurde i air, soit de celle de
l'eau
l'eau, sontlessuitessi nécessairesde l'équilibredes liqueurs, qu'il n'y
a rien de plus clair au monde.

CHAP. VI — Que, commeles effetsdela pesanteurde la massede l'air


augmententou diminuentà mesure qu'elle augmenteou diminue,
ils cesseroiententièrementsi l'on étoit au-dessusde l'air, ou en un
lieuoù il n'yen eût point.
Aprèsavoir vu jusqu'icique ces effets qu'on attribuoit à l'horreur
du vide, et qui viennent en effet de la pesanteur de l'air, suivent
toujourssa proportion,et qu'à mesure qu'elle augmente, ils augmen-
tent; qu'à mesure qu'elle diminue, ils diminuent; et que par cette
raison l'on voit que dans le tuyau plein de vif-argentil demeuresus-
penduà unehauteurd'autant moindre, qu'on le porte en un lieu plus
élevé,parcequ'il restemoinsd'air au-dessusde lui; de mêmequecelui
d'un tuyau immergédans l'eau baisse à mesurequ'on l'élèvevers la
fleur de l'eau, parce qu'il reste moins d'eau pour le contre-peser
on peut conclureavecassuranceque , si on l'élevoitjusqu'au haut de
l'extrémitéde l'air, et qu'on le portât entièrementhors de sa sphère,
le vif-argentdu tuyau tomberoitentièrement,puisqu'iln'y auroit plus
aucun air pour le contre-peser, comme celui d'un tuyau immergé
dansl'eau tombeentièrement,quand on le tire entièrementhors de
l'eau.
, Lamêmechosearriveroit, si on pouvoitôter tout l'air dela chambre
où l'on feroit cette épreuve
; car n'y ayant plus d'air qui pesât sur le
bout du tuyau qui est recourbé, on doit croire que le vif-
argent tomberoit,n'ayant plus son contre-poids.
Maisparce que l'une et l'autre de ces épreuvesest impos-
, puisquenousne pouvonspas aller au-dessusde l'air,
sible
et que nousne pourrionspas vivre dans une chambredont
tout l'air auroit été ôté, il suffit d'ôter l'air, non de toute
la chambre, mais seulementd'alentourdu bout recourbé,
pour empêcherqu'il ne puissey arriver, pour voir si tout
le vif-argentretombera, quand il n'aura plus d'air qui le
contre-pèse,et on pourra facilementle faireen cettefaçon.
Il faut avoirun tuyau recourbépar en bas, bouché par
le bout A (fig 20) et ouvert par le bout B, et un autre
tuyau tout droit ouvert par les deux bouts Met N, mais
inséré et soudé par le bout M, dans le bout recourbéde
l'autre, commeil paraît en cette figure
Il faut boucherB, qui est l'ouverturedu bout recourbé
du premiertuyau, avecle doigtou autrement, commeavec
une vessie de pourceau , et renverser le tuyau entier,
c'est-à-dire les deux tuyaux qui n'en font proprement
Fig.20. qu'un, puisqu'ils ont communicationl'un dans l'autre - le
remplirde vif-argent,et puisremettrele bout Aen haut, et le bout N
dans une écuellepleine de vif-argent : il arrivera que le vit-argent
118 DE LA PESANTEUR DE L'AIR.
du tuyau d'en haut tombera entièrement,et sera tout reçu dans sa
recourbure, si ce n'est qu'il y en aura une partie qui s'écoulera
dans le tuyau d'en bas par le trou M; maisle vif-argentdu tuyau d'en
bas tomberaen partie seulement,et demeurerasuspenduaussi en par-
tie, à une hauteur de vingt-sixà vingt-septpouces, suivantle lieu et
île tempsoù l'on en fait l'épreuve. Or la raison de cette différenceest
rjue l'air pèse sur le vif-argentqui est dansl'écuelleau bout du tuyau
d'en bas; et ainsi il tient son vif-argent du dedans suspenduet en
équilibre; mais il ne pèsepas sur le vif-argentqui est au bout recourbé
du tuyau d'en haut; car le doigt ou la vessiequi le bouche, empêche
: de sorteque, commeil n'y a aucunair quipèseen
qu'il n'y ait d'accès
cet endroit, le vif-argentdu tuyau tombelibrement, parceque rien ne
le soutientet ne s'opposeà sa chute.
Maiscommerien ne se perd dans la nature, si le vif-argentqui est
dans la recourburene sent pas le poidsde l'air, parceque le doigtqui
bouche son ouverturel'en garde, il arrive, en récompense,que le
doigt souffrebeaucoupde douleur ; car il porte tout le poids de l'air
qui le pressepar-dessus, et rien ne le soutient par-dessous: aussiil se
sent pressé contre le verre, et commeattiréet sucéau dedansdu tuyau,
et une ampoules'y forme, commes'il y avoitune ventouse,parce que
le poids de l'air pressant le doigt, la main et le corpsentier de cet
hommede toutes parts, exceptéen la seule partie qui est dans cette
ouvertureoù il n'a point d'accès, cette partie s'enfle,et souffrepar la
raisonque nous avonstantôt dite.
Et si on ôte le doigt de cette ouverture, il arriveraque le vif-argent
qui est dans la recourburemonteratout d'un coup dans le tuyau jus-
qu'à la hauteurde vingt-sixou vingt-septpouces,parceque l'air, tom-
bant tout d'un coup sur le vif-argent, le fera incontinentmonter à la
hauteur capablede le contre-peser,et même, à cause de la violencede
sa chute, il le fait monterun peu au delà deceterme : mais il tombera
ensuiteun peu plus bas, et puis il remonteraencore, et après quelques
alléeset venues, commed'un poidssuspenduau bout d'un fil, il de-
meurerafermeà unecertainehauteur à laquelleil contre-pèsel'air pré-
cisément.
D'où l'on voit que quand l'air ne pèsepoint sur le vif-argentqui est
au bout recourbé, celui du tuyau tombe entièrement,et que par con-
séquent, si on avoit porté ce tuyau en un lieuoù il n'y eût pointd'air,
ou, si on le pouvoit,jusqu'au-dessusde la sphère de l'air, il tombe-
roit entièrement.

Conclusiondes trois derniers chapitres.


D'où il se conclutqu'à mesureque la chargede l'air est grande, pe-
tite ou nulle, aussi la hauteur où l'eau s'élèvedans la pompeest
grande, petite ou nulle, et qu'ellelui est toujoursprécisémentpropor-
tionnéecommel'effetà sa cause.
Il faut entendrela mêmechosede la difficultéd'ouvrir un soufflet
bouché, etc.
CHAPITREVII. 119
CHAP. VII.- Combienl'eau s'élèvedans les pompesen chaquelieu
du monde.
Detoutesles connoissancesque nous avons, il s'ensuit qu'il y a au-
tant dedifférentesmesuresde la hauteur où l'eau s'élèvedansles pom-
pes, qu'il y a de différenslieuxet de différenstempsoù on l'éprouve ;
et qu'ainsisi on demandeà quelle hauteur les pompesaspirantes élè-
ventl'eau en général, on ne sauroit répondreprécisémentà cette ques-
tion, ni mêmeà celle-ci : à quelle hauteur les pompesélèventl'eau à
Paris, si l'on ne détermineaussile tempérament de l'air, puisqu'elle
l'élèveplus haut, quand il est plus chargé : maison peut bien dire à
quelle hauteur les pompesélèventl'eau à Paris quand l'air est le plus
chargé; car tout est spécifié.Mais sans nous arrêter aux différentes
hauteurs où l'eau s'élèveen chaquelieu, suivant que l'air est plus ou
moinschargé, nous prendronsla hauteur où elle se trouve, quand il
l'est médiocrement,pour la hauteur naturelle de ce lieu-là; parce
qu'elletient le milieuentre les deux extrémités, et qu'en connoissant
cette mesure, on aura la connoissancedes deux autres, parce qu'il ne
faudra qu'ajouter ou diminuer dix pouces. Ainsi nous donneronslà
hauteur où l'eau s'élèveen tous les lieuxdu monde, quelque hauts et
quelqueprofondsqu'ils soient, quand l'air y est médiocrementchargé.
Maisauparavant, il faut entendre qu'en toutesles pompesqui sont à
mêmeniveau, l'eau s'élèveprécisémentà la mêmehauteur (j'entends
toujours en un mêmetempéramentd'air) : car l'air y ayant une même
hauteur, et partant un même poids, ce poids y produit de semblables
effets.
Et c'est pourquoinous donneronsd'abordla hauteur où l'eau s'élève
auxlieux qui sontau niveau de la mer, parceque toute la mer est pré-
cisémentdu même niveau, c'est-à-dire égalementdistante du centre
de la terre en tous ses points
: car les liquidesne peuventreposerau-
trement , puisqueles pointsqui seroientplus hauts couleroienten bas;
et ainsi la hauteur où nous trouveronsque l'eau s'élèvedans les pom-
pes en quelquelieu que ce soit, qui soit au bord de la mer, sera com-
mune à tousles lieux du mondequi sont au bord de la mer: et il sera
aisé d'inférerde là à quelle hauteur l'eau s'élèvera dansles lieux plus
ou moinsélevésde dix ou vingt, cent, deux cents ou cinq centstoises,
puisquenous avonsdonnéla différencequ'ellesapportent.
Au niveau de la mer, les pompesaspirantes élèventl'eau à la hau-
teur de trente et un pieds deux pouces à peu près ; il faut entendre
quandl'air y est chargémédiocrement.
Voilàla mesurecommuneà tous les points de la mer du monde :
d'où il s'ensuit qu'un siphon élèvel'eau en ces lieux-là, tant que sa
jambe la plus courtea une hauteur au-dessousde celle-là; et qu'un
souffletbouchés'ouvreavecle poids de l'eau de cette hauteur-là, et de
la largeur de ses ailes; ce qui est toujours conforme.Il est aisé de pas-
ser delà à la connoissancede la hauteur où l'eau s'élèvedans les pom-
pes auxlieuxplus élevésde dix toises : car, puisquenous avonsdit que
dix toisesd'élévationcausentun poucede diminutionà la hauteur où
120 DE LA PESANTEUR
DE L'AIR.
l'eau s'élève; il s'ensuit qu'en ces lieux-là l'eau s'élèveseulement à
trente et un piedsun pouce.
Et par le mêmemoyen, on trouvequ'aux lieux plus élevésque le ni-
veau de la mer, de vingt toises, l'eau s'élèveà trente et un pieds seu-
lement.
Dansceux qui sont élevésau-dessusde la mer de cent toises, l'eau
monteseulementà trente piedsquatre pouces.
Dans ceux qui sont élevésde deux cents toises, l'eau monteà vingt-
neuf pieds six pouces.
Dansceux qui sont élevésd'environcinq cents toises, l'eau monte à
peu près à vingt-septpieds.
Ainsion pourroitéprouverle reste. Et pour les lieux plus enfoncés
que le niveaude la mer, on trouvera de mêmeles hauteurs où l'eau
s'élève, en ajoutant, au lieu de soustraire, les différencesque ces diffé-
renteshauteursdonnent.
CONSÉQUENCES.
I. Detoutes ces choses,il est aiséde voirqu'unepompen'élèvejamais
l'eau à Paris à trente-deuxpieds, et qu'ellene l'élèvejamais moins de
vingt-neufpiedset demi.
II. Onvoit aussi qu'un siphon, dont la courte jambe a trente-deux
pieds, ne fait jamais son effetà Paris.
III. Qu'un siphon,dont la jambela plus courte a vingt-neufpiedset
au-dessous,fait toujoursson effetà Paris.
IV. Qu'un siphondontla courte jambe a trente et un pieds précisé-
ment à Paris, fait son effetquelquefois,et quelquefoisne le fait pas,
selonque l'air est chargé.
V. Qu'unsiphonqui a vingt-neufpiedspour sa courtejambe, fait tou-
jours son effetà Paris, et jamaisà un lieu plus élevé, commeà Cler-
mont en Auvergne.
VI. Qu'un siphon qui a dix pieds de haut, fait soneffeten tous les
lieux du monde ; car il n'y a point de montagneassezhaute pour l'en
empêcher ; et qu'un siphonqui a cinquante pieds de haut ne fait son
effeten aucunlieu du monde ; car il n'y a point de caverneassezcreuse
pour faire que l'air pèseassezpour souleverl'eau à cettehauteur.
VII. Quel'eau s'élèvedans les pompesà Dieppe,quand l'air est mé-
diocrementchargé, à trente et un pieds deux pouces, commenous
avons dit, et quand l'air est le plus chargéà trente-deuxpieds ; qu'elle
s'élèvedans les pompessur les montagneshautesde cinq cents toises
au-dessusde la mer. quand l'air est médiocrementchargé, à vingt-six
pieds onzepouces ; et quand il est le moins chargé, à vingt-six pieds
un pouce : de sorte qu'il y a une différenceentre cette hauteur et celle
qui se trouveà Dieppe,quand l'air y est le plus chargé, de cinq pieds
onzepouces,qui est presquele quart dela hauteurqui setrouvesur les
montagnes.
VIII.Commenous voyonsqu'en tousles lieux qui sontà mêmeniveau,
l'eau s'élèveà pareillehauteur, et qu'elle s'élèvemoinsen ceuxqui sont
plus élevés;aussi, par le contraire, si nous voyonsque l'eau s'élève à
CHAPITREVII. 121
pareillehautedr en deuxlieux différens,on peut conclurequ'ils sontà
mêmeniveau ; et si ellene s'y élèvepas à mêmehauteur, on peut juger,
par cette différence,combienl'un est plus élevéque l'autre: ce qui est
un moyende niveler les lieux, quelque éloignésqu'ils soient, assez
exactementet bien facilement;puisqu'aulieu de se servir d'une pompe
aspirantequi seroit difficileà fairede cette hauteur, il ne faut que
prendreun tuyau de troisou quatrepiedsplein de vif-argent,et bouché
par en haut, dont nousavonssouventparlé, et voirà quelle hauteur il
demeuresuspendu ; car sa hauteur correspondparfaitementà la hauteur
où l'eau s'élèvedans les pompes.
IX. Onvoitausside là que les degrésde chaleurne sont pasmarqués
exactementdansles meilleursthermomètres ; puisqu'onattribuoittoutes
lesdifférenteshauteursoù l'eau demeuresuspendueà la raréfactionou
condensationde l'air intérieur du tuyau, et que nous apprenonsde ces
expériences,que les changemensqui arrivent à l'air extérieur, c'est-à-
dire à la massede l'air, y contribuentbeaucoup.
Je laisse un grand nombred'autres conséquencesqui s'ensuiventde
ces nouvellesconnoissances,comme, par exemple, la voie qu'elles
ouvrent pour connoitrel'étendueprécisede la sphère de l'air et des
vapeursqu'onappellel'atmosphère ; puisqu'enobservantexactementde
cent en cent toises, combienles premières,combienlessecondeset com-
bien toutesles autres donnent de différences,on arriveroità conclure
exactementla hauteur entière de l'air. Mais je laisse tout cela pour
m'attacherà ce qui est propre au sujet.
CHAP. VIII.— Combienchaquelieu du mondeest chargépar le
poids de la massede l'air.
Nousapprenonsde ces expériencesque, puisquele poidsde l'air et le
poidsdel'eau qui estdansles pompessetiennentmutuellementen équi-
libre, ils pèsentprécisémentautant l'un que l'autre, et qu'ainsien con-
:noissantla hauteur où l'eau s'élèveen tous les lieux du monde, nous
connoissonsen mêmetempscombienchacunde ceslieuxest pressépar
le poidsdel'air qui est au-dessusd'eux ; et partant:
Queles lieux qui sont au bord de la mer sont presséspar le poids de
l'airqui est au-dessusd'eux, jusqu'au haut de sa sphère, autant préci-
sément que si au lieu de cet air on substituoitune colonned'eaude la
hauteurde trente et un pieds deux pouces.
Ceuxqui sont plus élevésde dix toises, autant que s'ils portoientde
l'eau de la hauteurde trente et un piedsun pouce.
Ceuxqui sontélevésau-dessusde la mer de cinq centstoises, autant
que s'ils portoientde l'eau à la hauteur de vingt-sixpiedsonzepouces,
et ainsi du reste
CHAP. IX.- Combienpèsela masseentièrede tout l'air qui est
au monde.
Nousapprenons,par ces expériences,quel'air qui est sur le niveaude
la mer, pèseautant que l'eau, à la hauteur de trenteet un pieds deux
122 DE LA PESANTEUR
DE L'AIR.
; mais parceque l'air pèse moinssur les lieux plus élevésque le
pouces
niveau de la mer, et qu'ainsi il ne pèse pas sur tous les points de la
terre également,et mêmequ'ilpèse différemmentpartout: on ne peut
pas prendre un pied fixequi marque combientous les lieux du monde
sont chargéspar l'air, le fort portant le foible; mais on peut en prendre
un par conjecturebien approchantdu juste: comme,par exemple, on
peut faire état que tous les lieux de la terre en général, considéré
commes'ilsétoient égalementchargésd'air, le fort portant le foible, en
sontautant pressésque s'ils portoientde l'eau à la hauteur de trente et
un pieds; et il est certain qu'il n'y a pas un demi-piedd'eau d'erreur en
cette supposition.
Or, nous avonsvu que l'air qui est au-dessusdes montagneshautesde
cinq cents toisessur le niveaude la mer, pèseautant quel'eau à la hau-
teur de vingt-sixpiedsonze pouces.
Et, par conséquent,tout l'air qui s'étend depuisle niveaude la mer
jusqu'au haut des montagneshautes de cinq cents toises, pèseautant
que l'eauà la hauteur de quatre pieds un pouce, qui étant à peu près la
septièmepartie de la hauteur entière, il est visible que l'air compris
depuis la mer jusqu'à ces montagnes,est à peu près la septièmepartie
dela masseentièrede l'air.
Nousapprenonsde ces mêmes expériences,que les vapeurs qui sont
épaissesdans l'air, lorsqu'il en est le plus chargé, pèsent autant que
l'eau à la hauteur d'un pied huit pouces;puisquepour les contre-peser,
elles font hausser l'eau dans les pompesà cette hauteur, par-dessus
celle où l'eau contre-pesoitdéjà la pesanteurde l'air: de sorte que, si
toutes les vapeurs qui sont sur une contrée étoient réduites en eau,
commeil arrive quand elles se changenten pluie, ellesne pourroient
produireque cette hauteur d'un pied huit poucesd'eau sur cette con-
trée; et s'il arrive parfois des orages où l'eau de la pluie qui tombe
vienneà plus grandehauteur, c'est parceque le vent y porte les vapeurs
des contréesvoisines.
Nousvoyonsausside là que, si toute la sphèrede l'air étoit presséeet
compriméecontrela terre par une forcequi, la poussantpar le haut, la
réduisît en bas à la moindre place qu'elle puisseoccuper, et qu'elle la
réduisît commeen eau,elle auroit alorsla hauteurde trente et un pieds
seulement.
Et, par conséquent,qu'il faut considérertoute la massede l'air, en
l'état libre où elle est, de la même sorte que si elle eût été autrefois
commeune massed'eau de trente et un piedsde haut à l'entourde toute
la terre, qui eût été raréfiéeet dilatéeextrêmement,et convertieen cet
état oùnous l'appelonsair, auquelelleoccupe,à la vérité, plus de place,
maisauquel elleconserveprécisémentle mêmepoidsque l'eauà trenteet
un pieds de haut.
Et commeil n'y auroit rien de plus aiseque de supputercombienl'eau
qui environneroittoute la terre à trente et un piedsde haut pèseroitde
livres, et qu'un enfant qui sait l'additionet la soustractionpourroitle
faire, on trouverait, par le même moyen, combientout l'air de la
nature pèsede livres, puisque c'est la même chose: et si on en fait
CHAPITRE IX. 123
l'épreuve,on trouveraqu'il pèseà peu près huit millionsde millionsde
millionsdelivres.
J'ai vouluavoirce plaisir, et j'en ai fait le compteen cette sorte
J'ai supposéque le diamètred'un cercleestà sa circonférence,comme
sept à vingt-deux.
J'ai supposéque le diamètred'une sphèreétant multipliépar la cir-
conférence de son grand cercle, le produitest le contenudela superfici
sphérique.
Noussavonsqu'on a diviséle tour de la terre en trois cent soixante
degrés.Cettedivisiona été volontaire ; car on l'eût diviséeen plus ou
si on eût voulu, aussibien que les cerclescélestes.
moins
Ona trouvéque chacunde ces degréscontientcinquantemilletoises.
Les lieuesautour de Paris sont de deuxmille cinq cents toises, et,
par conséquent,il y a vingt lieues au degré : d'autres en comptent
vingt-cinq ; maisaussiilsne mettentque deuxmilletoisesà la lieue ; ce
qui revientà la mêmechose.
Chaquetoisea six pieds.
Un pied cubed'eau pèsesoixante-douze livres.
Celaposé, il estbien aiséde fairela supputationqu'oncherche.
Car puisquela terre a pour son grand cercle, ou pour sa circonfé-
rence. 360 degrés.
Ellea par conséquent,de tour. 7200 lieues.
Et par la proportionde la circonférenceau diamètre,sondiamètre
aura. 2291 lieues.
Donc,en multiplantle diamètredela terre par la circonférencede son
grand cercle, on trouvera qu'elle a en toute sa superficiesphérique
16495200lieuescarrées.
C'est-à-dire,103095000000000 toisescarrées.
C'est-à-dire ,3 711420000 000000 piedscarrés.
Et parcequ'unpied cubed'eau pèsesoixante-douzelivres, il s'ensuit
qu'un prismed'eau d'un pied carré de base et de trente et un piedsde
haut, pèsedeuxmilledeuxcenttrente-deuxlivres.
Doncsila terre étoit couverted'eau jusqu'à la hauteurde trenteet un
pieds, il y auroitautant de prismesd'eaudetrente et un piedsde haut,
qu'ellea de piedscarrésen toutesa surface.(Je saisbien que cene seroit
pas des prismes,maisdessecteursde sphère ; et je négligeexprèscette
précision. )
Et partant elle porteroitautant de deux mille deux cent trente-deux
livresd'eau, qu'ellea de piedscarrésentoute sa surface.
Donccettemassed'eauentièrepèseroit8 283889440000000000 livres.
Donctoutela masseentièrede la sphèrede l'air qui est au monde,
pèsece mêmepoidsde 8283889440000000000livres.
C'est-à-dire,huit millionsde millionsde millions,deuxcent quatre-
vingt-troismillehuit cent quatre-vingt-neuf millionsde millions,quatre
cent quarantemillemillionsde livres
124 CONCLUSION

CONCLUSION
DES DEUXPRÉCÉDENSTRAITÉS.
J'ai rapportédansle traité précédenttousles effetsgénéralementqu'on
a penséjusqu'ici que la nature produitpour éviter le vide, où j'ai fait
voirqu'il est absolumentfauxqu'ils arriventpar cetteraisonimaginaire :
et j'ai démontré, au contraire, que la pesanteur de la massedel'air en
est la véritableet uniquecause, par des raisonset des expériencesabso-
lument convaincantes : de sorte qu'il est maintenantassuré qu'il n'ar-
rive aucun effet dans toute la nature qu'elle produise pour éviter le
vide.
Il ne sera pas difficilede passer de là à montrer qu'elle n'en a point
d'horreur ; car cette façonde parler n'est pas propre, puisque la nature
créée, qui est celledont il s'agit, n'étant pas animée, n'est pas capable
de passion ; aussi elle est métaphorique, et on n'entend par là autre
chose, sinon que la nature fait les mêmeseffortspour éviterle vide, que
si elle en avoit de l'horreur: de sorte qu'au sens de ceuxqui parlent de
cette sorte, c'est une mêmechosede dire que la nature abhorrele vide,
et dire que la nature fait de grands effortspour empêcherle vide. Donc,
puisque j'ai montré qu'elle ne fait aucune chose pour fuir le vide, il
s'ensuit qu'elle ne l'abhorrepas; car pour suivrela mêmefigure, comme
on dit d'un homme qu'une chose lui est indifférente, quand on ne
remarquejamais en aucunede sesactionsaucun mouvementde désir ou
d'aversion pour cette chose ; on doit aussi dire de la nature qu'elle a
une extrêmeindifférencepour le vide, puisqu'onne voit jamaisqu'elle
fasseaucune chose, ni pour le rechercher, ni pour l'éviter. (J'entends
toujourspar le motde vide, un espacevide de tous les corpsqui tombent
sous les sens.)
Il est bien vrai (et c'est ce qui a trompéles anciens)que l'eau monte
dans une pompequand il n'y a point de jour par où l'air puisse entrer,
et qu'ainsiil y auroit du vide, si l'eau ne suivoitpas le piston, et même
qu'ellen'y monteplus aussitôtqu'il y a desfentespar oùl'air peut entrer
pour la remplir ; d'où il semblequ'ellen'y monte que pour empêcherle
vide,puisqu'ellen'y monteque quand il y auroit du vide.
Il est certain de même qu'un souffletest difficileà ouvrir, quand ses
ouverturessont si bien bouchées,que l'air ne peut y entrer, et qu'ainsi
; au lieu que cetterésistancecessequand
s'il s'ouvroit, il y auroit du vide
l'air peut y entrer pour le remplir : de sorte qu'ellene se trouve qUE
quand il y auroit du vide ; d'où il semble qu'elle n'arrive que par la
crainte du vide.
Enfin, il est constant que tous les corpsgénéralementfont de grands
effortspour se suivre, et se tenir unis toutes les fois qu'il y auroit du
vide entre eux en se séparant, et jamais autrement; et c'est d'où l'on a
concluque cette union vient de la crainte du vide.
Maispour faire voir la foiblessede cette conséquence,je me servirai
DES DEUXPRECÈDENS TRAITÉS. 125
de cet exemple : Quandun souffletest dans l'eau, en la manière que
nousl'avonssouvent représenté, en sorte que le bout du tuyau, que je
supposelong de vingtpieds, sorte hors de l'eau et aille jusqu'à l'air, et
que lesouverturesqui sont à l'une des ailes soient bien bouchées, afin
que l'eau ne puissepas y entrer; on sait qu'il est difficileà ouvrir, et
d'autant plusqu'il y a plus d'eau au-dessus, et que, si on déboucheces
ouverturesqui sont à une des ailes, et qu'ainsil'eau y entre en liberté,
cette résistancecesse.
Si on vouloit raisonnersur cet effetcommesur les autres, on diroit
ainsi : Quandles ouverturessont bouchées,et qu'ainsi, s'il s'ouvroit, il
y entreroitdel'air par le tuyau, il est difficilede le faire
; et quand l'eau
peut y entrer pour le remplir au lieu de l'air, cette résistance cesse.
Donc, puisqu'il résiste quand il y entreroit de l'air, et non pas autre-
ment , cette résistancevient de l'horreur qu'il a de l'air.
Il n'y a personnequi ne rît de cette conséquence,parcequ'il peut se
faire qu'il y ait une autre causede sa résistance.En effet, il est visible
qu'on ne pourroit l'ouvrir sans fairehausserl'eau, puisque celle qu'on
écarteroiten l'ouvrant, ne pourroitpas entrer dans le corps du soufflet ;
et ainsiil faudroitqu'elle trouvâtsa placeailleurs, et qu'elle fit hausser
toutela masse, et c'estce qui cause la résistance : ce qui n'arrive pas
quand le souffleta des ouverturespar où l'eau peut entrer; car alors,
soit qu'on l'ouvreou qu'on le ferme, l'eau n'en hausse ni ne baisse,
parce que celle qu'on écarte entre dansle souffletà mesure ; aussi on
l'ouvresans résistance.
Toutcelaest clair, et par conséquentil faut considérerqu'onne peut
l'ouvrir sans qu'il arrive deux choses: l'une, qu'à la vérité il y entre de
l'air; l'autre, qu'on fassehausserla massede l'eau; et c'est la dernière
de ces chosesqui est cause de la résistance, et la premièrey est fort
indifférente,quoiqu'ellearrive en mêmetemps.
Disonsde mêmede la peine qu'on sent à ouvrir dans l'air un souf-
flet bouché de tous les côtés : si on l'ouvroit par force, il arriveroit
deux choses : l'une, qu'à la vérité il y auroit du vide; l'autre, qu'il
faudroithausseret soutenirtoute la massede l'air, et c'est la dernière
de ces chosesqui causela résistancequ'on y sent, et la premièrey est
fort indifférente; aussi cette résistanceaugmente et diminueà propor-
tion de la chargede l'air, commeje l'ai fait voir.
Il faut entendre la mêmechose de la résistance qu'on sent à séparer
tousles corps entre lesquelsil y auroit du vide ; car l'air ne peut pas
s'y insinuer, autrementil n'y auroit pas du vide. Et ainsi on ne pour-
roit les séparer, sans faire hausseret soutenirtoute la massede l'air,
et c'est ce qui causecette résistance.
Voilàla véritablecause de l'union des corps entre lesquelsil y auroit
du vide, qu'on a demeuré si longtemps à connoître, parce qu'on a
demeurési longtempsdansde faussesopinions, donton n'est sorti que
par degrés; de sorte qu'il y a eu trois divers tempsoù l'on a eu de dif-
férenssentimens.
Il y avoit trois erreursdans le monde, qui empêchoientla connois-
sancede cette causede l'uniondes corps
126 CONCLUSION
La premièreest, qu'on a cru presque e out temps que l'air es
léger, parceque les anciensauteursl'ont dit; et que ceuxqui font pro
fessionde les croire les suivoientaveuglément,et seroient demeuré
éternellementdans cette pensée, si des personnesplus habilesne le
en avoientretirés par la forcedes expériences.Desorte qu'il n'étoitpa
possiblede penserque la pesanteurde l'air fût la causede cetteunion
quand on pensoitque l'air n'a point de pesanteur.
La secondeest, qu'on s'est imaginéque lesélémensne pèsent poin
dans eux-mêmes,sansautre raison sinon qu'on ne sent point le poid
de l'eau quand on est dedans, et qu'un seau plein d'eau qui y es
enfoncén'est point difficileà lever tant qu'il y est, et qu'on ne com
menceà sentir son poids que quand il en sort: commesi ceseffetsni
pouvoientpas venird'une autre cause, ou plutôt commesi celle-làn'é
toit pas hors d'apparence,n'y ayant point de raisonde croire que l'eai
qu'on puisedans un seau pèse quand elle en est tirée, et ne pèseplu
quand elle y est renversée; qu'elle perde son poids en se confonda
avec l'autre, et qu'elle le retrouve quand elle en quitte le niveau
Étranges moyens que les hommescherchentpour couvrirleur igno
rance! Parce qu'ils n'ont pu comprendrepourquoion ne sent point1
poidsde l'eau, et qu'ils n'ont pas voulu l'avouer, ils ont dit qu'ellen'
pèsepas, pour satisfaireleur vanité par la ruine de la vérité ; et onl'
reçu de la sorte: et c'est pourquoiil étoit impossiblede croire que 1
pesanteurde l'air fût la causedeces effets, tant qu'on a été dans cett
imagination; puisque quand mêmeon auroit su qu'il est pesant, on
auroit toujoursdit qu'il ne pèsepas dans lui-même;et ainsi on n'au
roit pas cru qu'il y produisîtaucuneffetpar son poids.
C'est pourquoij'ai montré, dans l'Équilibredes liqueurs, que l'eai
pèse dans elle-mêmeautant qu'au dehors, et j'y ai expliquépourquo
nonobstantce poids, un seau n'y est pas difficileà hausser, et pour
quoi on n'en sent pas le poids : et dansle Traité de la pesanteurde II
massede l'air, j'ai montré la mêmechosede l'air, afind'éclaircirtou
les doutes.
La troisièmeerreur est d'une autre nature; elle n'est plus sur 1
sujet de l'air, mais surcelui des effets:mêmes qu'ils attribuoient
l'horreur du vide, dont ils avoientdes penséesbienfausses.
Car ils s'étoient imaginéqu'unepompe élèvel'eau non-seulemen
dix ou vingt pieds, ce qui est bien véritable,maisencoreà cinquante
ent, mille, et autant qu'on voudroit, sansaucunesbornes.
Ils ont cru de même, qu'il n'est pas seulementdifficilede sépare
deuxcorpspolisappliquésl'un contrel'autre, mais que celaest absolu
ment impossible;qu'un ange, ni aucune force créée ne sauroit li
faire, aveccent exagérationsque je ne daigne pas rapporter; et ains
des autres.
C'est une erreur de fait si ancienne, qu'on n'en voit point l'origine
et Héronmême, l'un desplus ancienset des plus excellensauteursqu
ont écrit de l'élévationdes eaux, dit expressément,commeune chos
qui ne doit pas être mise en doute, que l'on peut faire passerl'eau
d'une rivière par-dessus une montagnepour la faire rendre dans lf
DESDEUXPRÉCÉDENSTRAITÉS. 127
vallon opposé,pourvu qu'il soit un peu plus profond, par le moyen
d'un siphonplacé sur le sommet, et dont les jambes s'étendentle long
; et il assure
des coteaux, l'une dans la rivière, l'autre de l'autre côté
que l'eau s'élèverade la rivière jusque sur la montagne, pour redes-
cendredansl'autre vallon, quelquehauteur qu'elleait.
Tous ceux qui ont écrit de ces matièresont dit la même chose ;
et même tous nos fontainiers assurent encore aujourd'hui qu'ils
ferontdes pompesaspirantes qui attireront l'eau à soixante pieds. si
l'on veut.
Ce n'est pas que, ni Héron, ni ces auteurs, ni ces artisans, et
encore moinsles philosophes,aient poussé ces épreuves bien loin; car
s'ils avoient essayéd'attirer l'eau seulementà quarante pieds, ils l'au-
; mais c'est seulementqu'ils ont vu des pompes
roient trouvé impossible
aspirantes et des siphonsde six pieds, de dix, de douze, qui ne man-
quoientpoint de faire leur effet, et ils n'ont jamais vu que l'eau man-
quât d'y monterdans toutesles épreuvesqu'il leur est arrivé de faire.
Desorte qu'ils ne se sont pasimaginéqu'il y eût un certain degréaprès
lequelil en arrivât autrement. Ils ont pensé que c'étoit une nécessité
naturelle,dont l'ordre ne pouvoit être changé; et commeils croyoient
que l'eau montoit par une horreur invincibledu vide, ils se sont
assurésqu'ellecontinueroità s'élever, commeelle avoit commencésans
cesserjamais; et ainsi tirant une conséquencede ce qu'ils voyoientà ce
qu'ils ne voyoientpas, ils ont donné l'un et l'autre pour également
véritable.
Et on l'a cru avec tant de certitude, que les philosophesen ont
fait un des grands principes de leur science, et le fondement de
leurs traités du vide: on le dictetous les jours dansles classeset dans
tousleslieuxdu monde, et depuistous les temps dont on a des écrits,
tous les hommesensembleont été fermesdans cette pensée, sans que
jamais personney ait contreditjusqu'à ce temps.
Peut-être que cet exempleouvrirales yeuxà ceux qui n'osent penser
qu'une opinion soit douteuse,quand elle a été de tout tempsuniversel-
lement reçue de tous les hommes ; puisque de simplesartisans ont été
capablesde convaincred'erreur tous les grands hommesqu'on appelle
philosophes: car Galiléedéclaredans ses Dialogues,qu'il a appris des
fontainiersd'Italie, que les pompesn'élèventl'eau que jusqu'à une cer-
taine hauteur : ensuite de quoi il l'éprouva lui-même; et d'autres
ensuite en firent l'épreuve en Italie, et depuisen France avec du vif-
argent , avec plus de commodité,mais qui ne montroit que la même
choseen plusieursmanièresdifférentes.
Avantqu'on en fût instruit, il n'y avoit pas lieu de démontrerque la
pesanteur de l'air fût ce qui élevoitl'eau dans les pompes; puisque
cette pesanteur étant limitée, elle ne pouvoitpas produire un effet
Infini.
Maistoutes ces expériencesne suffirentpas pour montrer que l'air
produit ces effets; parce qu'encore qu'elles nous eussent tirés d'une
erreur, elles nous laissoientdans une autre: car on apprit bien par
toutesces expériences,que l'eau ne s'élève que jusqu'à une certaine
128 CONCLUSION
hauteur; mais on n'apprit pas qu'elle s'élevât plus haut dans les lieu:
plus profonds: on pensoit, au contraire, qu'elles'élevoittoujoursà Il
mêmehauteur, qu'elle étoit invariable en tous les lieuxdu monde ; e
commeon ne pensoitpoint à la pesanteurde l'air, on s'imaginaque li
nature de la pompeest telle, qu'elle élèvel'eau à une certainehauteu
limitée, et puis plus. Aussi Galilée la considéracomme la hauteu
naturellede la pompe,et il l'appelala alteszalimitatissima.
Aussicommentse fût-on imaginé que cettehauteur eût été variable
suivantla variétédeslieux? Certainementcelan'étoitpas vraisemblabl
et cependantcettedernièreerreurmettoit encore hors d'étatdeprouve
que la pesanteurde l'air est la cause de ces effets
; car commeelle es
plus grande sur le pied des montagnes que sur le sommet, il est
manifesteque les effetsy seront plus grands à proportion.
C'estpourquoije conclus qu'on ne pouvoit arriver à cette preuve
qu'en en faisantl'expérienceen deux lieux élevés, l'un au-dessus de
l'autre, de quatre cents ou cinq cents toises ; et je choisis pour cela
la montagne du Puy-de-Dômeen Auvergne,par la raison que j'ai
déclaréedans un petit écrit queje fis imprimerdèsl'année 1648,aussi-
tôt qu'elle eut réussi.
Cetteexpérienceayant découvertque l'eau s'élèvedans les pompesà
des hauteurs toutes différentes, suivant la variété des lieux et des
temps, et qu'elle est toujoursproportionnéeà la pesanteur de l'air, elle
acheva de donner la connoissanceparfaite de ces effets;elle ter-
mina tous les doutes; elle montraquelleen est la véritablecause ; elle
fit voir que l'horreur du vide ne l'est pas; et enfin elle fournit toutes
les lumièresqu'onpeut désirersur ce sujet.
Qu'on rende raison maintenant, s'il est possible,autrementquepar
la pesanteurde l'air, pourquoi les pompesaspirantesélèventl'eau plus
basd'un quart sur le Puy-de-Dômeen Auvergne,qu'à Dieppe.
Pourquoiun mêmesiphonélèvel'eau et l'attire à Dieppe,et non pas
a Paris.
Pourquoi deux corps polis, appliquésl'un contre l'autre, sont plus
facilesà séparersur un clocherque dansla rue.
Pourquoiun souffletbouchéde tous côtésest plus facileà ouvrirsur
le haut d'une maisonque dansla cour.
Pourquoi, quand l'air est plus chargé de vapeurs, le piston d'une
seringuebouchéeest plus difficileà tirer.
Enfinpourquoitous ceseffetssont toujoursproportionnésau poids de
l'air, commel'effetà la cause.
Est-ce que la nature abhorreplus le videsur les montagnesque dans
les vallons, quand il fait humide que quand il fait beau? Ne le
hait-elle pas égalementsur un clocher, dans un granier et dans les
cours?
Quetous les disciplesd'Aristoteassemblenttout ce qu'il ya de fort
dans les écritsde leur maître et de ses commentateurs,pour rendre
raisonde ceschosespar l'horreur du vide, s'ilsle peuvent : sinon qu'ils
reconnoissentque les expériencessont les véritablesmaîtresqu'il faut
suivredans la physique ; que cellequi a été faite sur les montagnes,a
DES DEUXPRÉCÉDENS TRAITÉS. 129
renversécettecroyanceuniverselledu inonde, que la nature abhorrele
vide, et ouvertcetteconnoissancequi ne sauroit plusjamaispérir, que
la nature n'a aucunehorreur pour le vide, qu'ellene fait aucunechose
pour l'éviter, et que la pesanteur de la massede l'air est la véritable
cause de tous les effetsqu'on avoit jusqu'ici attribués à cette cause
imaginaire.

FRAGMENT
D'un autre plus long ouvragede Pascalsur la mêmematière, diviséen
parties,livres, chapitres,sectionset articles,dontil ne s'est trouvéque
ceciparmisespapiers.
Part.I, liv. III , CHAP.
I, SECT.
II.

SECTIONII. — Queles effetssont variablessuivant la variétédes temps,


et qu'ils sont d'autant plus ou moins grands, que l'air est plus ou
moinschargé.
Nous avons vu dans l'Introductionsur le sujet de la pesanteurde
l'air, qu'en unemêmerégion l'air pèse davantageen un tempsqu'en un
autre; suivantque l'air est plus ou moinschargé ; et nous allonsmon-
trer danscette sectionque ces effetssontvariablesen une mêmerégion,
suivant la variété des temps, et qu'ils sont d'autant plus ou moins
grands, que l'air y est plus ou moinschargé.
Article 1. — Pour faire l'expériencede cettevariation avec justesse,
il faut avoirun tuyau de verre scellé par en haut, ouvert par en bas,
recourbépar le bout ouvert, plein de mercure, tel que nous l'avons
figuréplusieursfois, où le mercuredemeure suspendu à une certaine
hauteur : soit ce tuyau placé à demeuredans une chambre, en un lieu
où l'on puissele voircommodément et où il ne puisseêtre offensé
: soit
colléeune bandede papier diviséepar pouceset par lignes le long du
tuyau, afin qu'onpuisseremarquerla divisionà laquelle le mercurese
trouvesuspendu,commeon fait aux thermomètres.
Onverra que dans Dieppe,quand le tempsest le plus chargé, le mer-
cure sera à la hauteur de vingt-huitpoucesquatre lignes, à compter
depuisle mercuredu bout recourbé.
Et quandle tempsse déchargera,on verra le mercurebaisser, peut-
être de quatre lignes.
Le lendemain,on le verra peut-être baisséde dix lignes; quelquefois
une heure après il sera remontéde dix lignes; quelquetempsaprès on
le verra ou haussé ou baissé, suivant que le temps sera chargé ou
déchargé.
Et depuis l'un à l'autre de ses périodes,on trouveradix-huit lignes
de différence,c'est-à-dire qu'il sera quelquefoisà la hauteur de vingt-
huit pouces quatre lignes, et quelquefoisà la hauteur de vingt-six
poucesdix lignes.
PASCALiii 9
130 FRAGMENT.
Cette expériences'appellel'expériencecontinuelle,à cause qu'on
l'observe, si l'on veut, continuellement,et qu'on trouve le mercureà
presque autant de divers points qu'il y a de différenstemps où on
l'observe.
Article 2. — La conformitéde tous les effetsattribués à l'horreur
du vide, étant telle que ce qui se dit de l'un s'entendde tous les au-
tres, doit nous faire conclure avec certitudeque, puisquele mercure
suspendu varie ses hauteurs suivantles variétésdes temps, il arrivera
aussi de semblablesvariétésdans tous les autres, commedansles hau-
teurs où les pompesélèvent l'eau, et qu'ainsi les pompesélèventl'eau
plus haut en un temps qu'en un autre ; qu'un souffletbouchéest plus
difficileà ouvriren un tempsqu'en un autre, etc.
Que si l'on veut avoirle plaisir d'en faire l'épreuveen quelqu'undes
autres exemples,nous en donneronsici le moyen dans l'exempledu
souffletbouchéen cette sorte.
Soitun souffletplus étroit que les ordinaires, et dontles ailesn'aient
que trois pouces de diamètre : qu'il soit bien bouchéde toutes parts
sans aucune ouverture ; soit l'une de sesailes attachéeà la poutre du
plancherd'une chambre ; soità l'autre aile attachéeune chaînede fer à
plusieurs chaînonsqui pendent depuis le souffletjusqu'à terre, et qui
traînent même contre terre; soit la chaînede telle grosseur, et la dis-
tance des planchershaut et bas, telle queleschaînonssuspendusdepuis
le souffletjusqu'à terre, sans compterceuxqui traînent, pèsentenviron
cent vingt livres.
On verra que ce poids ouvrira le soufflet : car il ne faut pour l'ou-
vrir qu'un poids de cent treize livres, commenous l'avons dit au
livre 1 (chap.I, art. 2).
Et le soufflet,en s'ouvrant, baissera son aile, à laquellela chaîne
; donccette chaînese baisseraelle-même,et
qui l'entraîne est attachée
ses chaînons qui pendoient les plus proches de terre seront reçus à
terre; et ainsi leur poidsn'agira plus contre le soufflet.Ainsiil restera
d'autant moins de chaînonssuspendus, que le soufflets'ouvriradavan-
tage ; donc, quand le souffletsera tant ouvert, qu'il ne restera de chaî-
nons suspendusquejusqu'au poids de cent treize livres, si le temps est
alors très-chargé, la chaînene se baisserapas davantage ; maisle souf-
flet demeureraainsi ouvert en partie, et la chaîneen partiesuspendue
et en partierampante, et le tout en repos.
Et ce qui surprendra merveilleusementest que, quand le temps se
déchargera,et qu'ainsi un moindrepoidssuffirapour ouvrirle soufflet,
leschaînonssuspenduspesantcent treize livres qui étoienten équilibre
avec l'air, quand il étoit le plus chargé, deviendronttrop forts, à cause
de la déchargede l'air; et ainsi entraînerontl'aile du soufflet,et l'ou-
vriront davantage,jusqu'à ce que les chaînonsqui resteront suspendus
soienten équilibreavecle poids de l'air supérieurdansle tempéramen
où il est; et tant plus l'air se déchargera, tant plus les chaînonsse
baisseront.
Mais quand l'air se chirgera, on verra, au contraire, le souffletse
resserrercommede soi-même,et en se resserrantattirer la chaîne, et
FRAGMENT. 131
la faireremonterjusqu'à ce que les chaînonssuspendussoienten équi-
libre avecla chargede l'air supérieuren ce tempérament: de sorteque
la chaînehausseraet baissera,et le soufflets'ouvriraou se fermeraplus
ou moins suivant que l'air se charge ou se décharge, et toujoursles
chaînonssuspendusseronten équilibreavecl'air supérieur,lequelpres-
sant le souffletqu'il environne de toutes parts, le tiendroit serré si
la chaîne ne faisoit effort pour l'ouvrir. Et la chaîne, au contraire,
le tiendroittoujours ouvert, si l'air ne faisoit effortpour le fermer;
mais ces deux efforts contraires se contre-balancent,comme nous
l'avonsdit.
Il reste à dire que, quand le tempsest le plus chargé, les chaînons
suspenduspèsent cent treize livres ; et quand le temps est le moins
chargé, ils pèsentseulementcent septlivres ; et ces deuxmesurespério-
diques de cent treizeet cent sept livresont un rapportparfaitavecles
deuxmesurespériodiquesdeshauteurs du mercuresuspendude vingt-
huit poucesquatre lignes, et de vingt-six poucesdix lignes ; car un
cylindrede mercurede trois poucesde diamètre, commeles ailesde cg
soufflet,et de vingt-huit poucesquatre lignes de hauteur, pèse cent
treizelivres, et un cylindredemercurede trois poucesde diamètre, et
de vingt-sixpoucesdix lignes de hauteur, pèsecent sept livres.
Article3. — Que si l'on veut faire ces observationsavec plus de
plaisir, il faut les faireen trois ou quatre de ces exemplesà la fois.Par
exemple,il faut avoir un tuyau plein de mercure,tel que nous l'avons
figuréau premierarticle.
Unsouffletbouchétel que nousvenonsdele figurerau secondarticle.
Unepompeaspirantede trente-cinqpiedsde haut.
Un siphon dont la courte jambe ait environtrente et un pieds:de
hauteur, et la longuetrente-cinqpieds.
Et on verra, en observanttous ceseffetsà la fois, que, quandle temps
serale pluschargé, le mercure sera dansle tuyau à vingt-huitpouces
quatre lignes, les chaînons suspendusau souffletpèserontcent treize
livres.
L'eausera dansla pompeà trenta-deuxpieds.
Le siphon jouera, puisque sa oourte jambe, qui est de trente et un
pieds, est moindreque trente-deuxpieds.
Et quand le temps se déchargeraun peu, le mercure sera baisséde
douzelignes, et n'aura plusque vingt-septpouceset quatre lignes.
La chaîneà proportion ; et il n'y aura plus dechaînonssuspendusque
jusqu'àla concurrencede cent neuflivres.
L'eaudela pompeserabaisséed'un pied, et sera ainsi hautedetrente
et un piedsseulement.
Le siphon ne jouera plus que par un petit filet, puisquesa courte
jambea précisémenttrente et un pieds.
Et quand le temps sera le plus déchargé,le mercuresera baisséde
dix-huit lignes, et n'aura plus que vingt-six pouces dix lignes : les
chaînonssuspendusne pèserontque cent sept livres.
L'eau sera baisséed'un pied six pouces,et ne sera plus qu'à trente
piedsquatre pouces. Le siphon ne jouera plus, parce que sa courir
132 FRAGMENT.
jambe, qui est de trenteet un pieds, excèdela hauteurdetrente pieds
quatre pouces,à laquellel'eau demeuresuspenduedansla pompedans
le mêmetemps; maisl'eaudemeurerasupenduedanschacunedes jam-
besdu siphonà la mêmehauteurde trente piedsquatrepouces,comme
dans la pompe,suivantla règledu siphon.
Quelquetempsaprès, le mercureet la chaîneet l'eau remonteront,et
le siphonjouerapar un petit filet; quelquetempsaprèstout rebaissera,
puis tout rehaussera,et toujourstous à la foisrecevrontlesmêmesdiffé-
rences; et le jeu continueratant qu'on voudraen avoirle plaisir.
Que si le siphon à eau est dans une basse-cour,et que le tuyau du
mercuresoit une chambre ; lorsqu'onobserveraque le mercurehausse
dans la chambreoùl'on est, on peutassurer, sansle voir, quele siphon
joue dans la cour où l'on n'est pas; et lorsqu'onverra baisserle mer-
cure, on peut assurer, sans le voir, que le siphonne joue plus, parce
que tous ces effetssont conformes,et dépendansimmédiatementdela
pesanteurde l'air qui les règletous, et les diversifiesuivantsespropres
diversités.

SECTION III. — De la règledesvariationsqui arrivent à ceseffets


par la variété des temps.
Commelesvariationsdeceseffetsprocèdentdesvariationsqui arrivent
dansle tempéramentde l'air, et que cellesdel'air sont très-bizarres,et
presquesans règle, aussicellesqui arriventà ceseffetssont si étranges,
qu'il est difficiled'yen assigner.Nousremarqueronsnéanmoinstout ce
que nous y avonstrouvé de plus certain et de plus constant, en nous
expliquantde tous ceseffetspar un seul à l'ordinaire, commepar celui
de la suspensiondu mercuredansun tuyau bouchépar en haut, dont
nousnoussommesservisordinairement.
1. Il y a un certain degréde hauteur, et un certain degréde bassesse
que le mercuren'outre-passepresquejamais, parcequ'ily a decertaines
bornes dans la chargede l'air, qui ne sont quasijamaisoutre-passées,
et qu'ily a destemps où l'air est si serein,qu'on ne voitjamaisde plus
grandesérénité, et d'autresoù l'air est si chargé,qu'il ne peutpresque
l'être davantage.Cen'est pas qu'il ne puissearrivertel accidenten l'air,
qui le rendroit plus chargéquejamais ; et en ce cas, le mercuremon-
teroit plus haut quejamais; maiscelaest si rare, qu'on ne doit pas en
fairede règle.
2. On voit rarementle mercure à l'un ou à l'autre de ces périodes;
et pour l'ordinaire, il est entre les deux, plus prochequelquefoisde
l'un, et quelquefoisde l'autre; parce qu'il arrive aussi rarementque
l'air soit entièrementdéchargéou chargéà l'excès, et que pour l'ordi-
naire il l'est médiocrement,tantôt plus, tantôt moins.
3. Cesvicissitudessont sans règlesdans les changemensdu mercure
aussibien que dans l'air: de sorte que quelquefoisd'un quart d'heure
à l'autre, il y a grandedifférence,et quelquefoisdurant quatreou cinq
jours il y en a très-peu.
4. Lasaisonoùle mercureest le plushaut pourl'ordinaireest l'hiver
FRAGMENT. 133
Celleoù d'ordinaireil est le plusbasestl'été. Où il estle moinsvariable
estauxsolsticeset oùil estle plusvariable, estaux équinoxes.
Ce n'est pas que le mercure ne soit quelquefoishaut en été, bas en
hiver, inconstant aux solstices,constant aux équinoxes ; car il n'y a
pointderèglecertaine ; mais, pour l'ordinaire, la choseestcommenous
l'avonsdite, parcequ'aussi, pourl'ordinaire,quoiquenon pastoujours,
l'air est le plus chargéen hiver, le moinsen été; le plus inconstanten
marset en septembre,et le plus constantaux équinoxes.
5. Il arrive aussi, pour l'ordinaire, que le mercurebaissequand il
fait beau temps, qu'il haussequand le temps devientfroidou chargé ;
maiscelan'est pas infaillible; car il haussequelquefoisquand le temps
s'embellit, il baisse quelquefoisquand le temps se couvre, parce qu'il
arrive quelquefois,commenous l'avons dit dans l'Introduction, que
quandle tempss'embellitdansla basse région, néanmoinsl'air, consi-
déré dans toutes ses régions, s'appesantit; et qu'encore que l'air se
charge dans la basse région, il se déchargequelquefoisdans les
autres.
6. Maisil estaussi très-remarquableque, quand il arriveen un même
temps que l'air devienne nuageux et que le mercure baisse, on peut
s'assurerque lesnuéesqui sontdansla basserégionont peud'épaisseur,
et qu'ellesse dissiperontbientôt, et que le beau tempsest proche.
Et lorsqu'au contraireil arrive en un mêmetemps que le tempsest
serein, et que néanmoinsle mercureest haut, on peut s'assurerqu'il y
a des vapeursen quantitééparses,et qui ne paroissentpas, et qui for-
merontbientôtquelquepluie.
Et lorsqu'onvoit ensemblele mercurebas et le tempsserein, on peut
assurer que le beau tempsdurera, parce que l'air est peu chargé.
Et enfin lorsqu'onvoit ensemblel'air chargéet le mercure haut, on
peut s'assurer que le mauvaistemps durera, parce qu'assurémentl'air
est beaucoupchargé.
Cen'est pas qu'un vent survenantne puissefrustrer ces conjectures ;
maispourl'ordinaireelles réussissent,parce que la hauteurdu mercure
suspenduétant un effetde la chargeprésente de l'air, elle en est aussi
la marquetrès-certaine,et sans comparaisonplus certaineque le ther-
momètre,ou tout autre artifice.
Cetteconnoissancepeutêtretrès-utileaux laboureurs,voyageurs,etc.,
pour connoîtrel'état présent du temps, et le temps qui doit suivreim-
médiatement , mais non pas pour connoîtrecelui qu'il fera danstrois
semaines : maisje laisseles utilités qu'on peut tirer de ces nouveautés,
pour continuernotre projet.
134 AUTREFRAGMENT.

AUTRE FRAGMENT
Surla mêmematière,consistanten tables,dont onn'en a trouvéque
intituléescommes'ensuit.
Avertissement. — Pour l'intelligencede ces tables, il faut savoir:sep,"s
1°Que Clermontest la ville de Clermont,capitaled'Auvergne,élevée
au-dessusde Paris, autant qu'on a pu le juger par estimation,d'envi-
ron 400 toises.
2° Quele Puy est une montagned'Auvergnetout prochede Clermont,
appelée le Puy de Dôme, élevéeau- dessus de Clermontd'environ
500 toises.
3° QueLafonest un lieu nomméLafonde l'Arbre, situéle long de la
montagnedu Puy de Dôme,beaucoupplus près dansla véritéde son
pied que de son sommet, mais que l'on prend néanmoins,dans les
tables suivantes, pour le juste milieu de la montagne, et par consé-
quent pour être égalementdistantde son piedet desonsommet ; savoir,
d'environ250toisesde l'un et de l'autre.
Il faut encore savoir que médiocr. fait médiocrement ; différ. fait
différence;pi. fait pieds; po. ou pouc. fait pouces; lig. ou lign.fait
; liv. ou livr. fait livres
lignes ; onc. fait onces.

SECONDETABLE
Pour assignerun cylindrede plomb, dont la pesanteur soit égaleà la
résistancede deux corps polis appliqués l'un contrel'autre, quand
on les sépare.
Cetterésistanceest égaleau poidsdu cylindrede plomb,ayantpour
basela face commune,et pour hauteur:
Quandl'air estchargé.
LEPLUS. MÉDIOCR. LEMOINS. DlFFElt
pi.po.lig. pi.po.lig. pi.po.lig. po.lig.
A PARIS. 2 9 4 2 86 278 18
ACLERMONT 2 6 10 26 252 18
A LAFON 252 244 236 18
Au PUy. 236 228 2 1 10 18
DIFFÉRENCE D'UNLIEUA L'AUTRE.
Quandl'air estchargée
LETLCS. MÉDIOCR.LEMOINS
DO.
lig. po.lig. po.lig.
DEPARIS ACLERMONT. 2 6 2 6 2 6
DECLERMONT ALAFON 1 8 1 8 1 8
DELAFON AUPUY. 1 8 1 8 1 8
DECLERMONT AUPU-Y 3 4 3 4 3 4
DEPARIS AUPUY.., ., 5 10 5 10 5 10
AUTREFRAGMENT. 135

TROISIÈME TABLE
Pour assignerla forcenécessairepour séparer deuxcorpsunis par une
facequi a de diamètreun pied.
Quandl'air estchargé.
LEPLUS. MÉDIOCR.LEMOINS. DlFFÉR.
livres. livres. livres. livres.
A PARIS. 1808 1761 1714 94
ACLERMONT. 1675 1628 1581 94
A LAFON. 1579 1532 1485 94
AuPuy. 1483 1436 1389 94
D'UNLIEUAL'AUTRE.
DIFFÉRENCE
Quandl'air est chargé.
LEPLUS. MÉDIOCR. LEMOINS.
livres. livres. livres.
DEPARISACLERMONT. 133 133 133
ALAFON
DECLERMONT 96 96 96
DELAFONAUPUY. 96 96 96
AUPUY.
DECLERMONT 92 192 392
AUPUY.
DEPARIS 325 325 325

QUATRIÈME TABLE
Pour assignerla forcenécessairepour désunirdeuxcorpsunis par une
facequi a de diamètresix pouces.
Quandl'air estchargé.
LEPLUS. MÉDroCR.LEMOINS.BIFFER.
liv.onc. liv.onc. liv.onc. liv.onc.
A PARIS. 452 440 4 428 8 23 8
A CLERMONT 419 6 40710 39514 23 8
A LAFON 395 10 383 14 372 2 238
Au PUY 371 14 360 2 348 6 238
D'UNLIEUAL'AUTRE.
DIFFÉRENCE
Quandl'air est chargé.
LEPLUS. MÉmOCR.LEMOINS.
LIV.ONC. LIV.ONC. LIV.ONC.
.DEPARIS
ACLERMONT. 3210 3210 32 10
DECLERMONT
ÀLAFON 23 12 23 12 23 12
DELAFONAUPUY. 23 12 23 12 23 12
AUPUY.
DECLERMONT 47 8 47 8 47 8
DEPARISAUPUY. 80 2 80 2 80 2
136 AUTREFRAGMENT.

CINQUIÈME TABLE
Pour assigner la
forcenécessaire pourdiviser deux corpsunis par tint
facequi a de diamètreun pouce.
Quandl'air est chargé. i

I-EPLUS. MÉDIOCR. LE MOINS. DIFFÉR


A PARis hv.
12 9
12 4 11 15 10
onces.
ACLERMONT. one. hv. one. hv. 11one. 1
A LAFori
PARIS 11 1il 11 10
AD PUY 11 10 6
12 10 7
1° 10
AuPUy. 10 7 f 10 2 9 13 10
DIFFÉRENCED'UNLIEUA L'AUTRE.
Quandl'air estchargé.
LEPLUS. MÉDIOCa. LEMOINS.
liv. liv. liv. onc.
DEPARISACLERMONT. onc. onc.
DE 14
10
DE PARIS
CLERMONT
A ACLERMONT
LAFON IN JA 10
DEPARIS
A UPUY.
DE CLERMONT
LAFON AUPUY2PUY
AU I 2 AI I2IN , 2 , *° 210 2

SIXIÈMETABLE
Pour assigner la force nécessaire
pour désunir deuxcorpscontiguspar
une facequi a de diamètresix lignes.
Quandl'air est chargé,
LE
1 PLUS. MEDIOCR. LE MOINS. DIFFER
APARIS
liv. onc. 3 1 liv.onc.
3 onces.
liv.onc.
2 15 2
A CLERMONT. 2 12 2 11 2 10 2
ALAFON 2 9 2 8 2 7 2
AUPUY. , 2 6 2 5 2 4 2
DIFFÉRENCE
D'UNLIEUA L'AUTRE.
Quandl'air estchargé.
T,EPLUS. MEDIOCR.LEMOINS.
onces. 1
DEPARIS A CLERMONT °TS' onces. onces.
DECLERMONT 5 5
ALAFON 3 3 a
DELAFONAUPUY. 3 3
DECLERMONTAUPUY. 6 36 6
DBPARISAUPUY.,.. il 1 il il
AUTREFRAGMENT. 137

SEPTIÈMETABLE
Pour assigner la hauteur à laquelle s'élèveet demeure suspendule
mercureou vif-argenten l'expérienceordinaire.
Quandl'air est chargé.
LEPLUS. MÉDIOCR.LEMOINS. DIFFÉR.
pi.po.lig. pi.Po.lig. pi.po.lig. po.lig.
APARIS 2 4 4 2 3 7 2 210 1 6
A CLERMONT 223 216 2 9 1 6
A LAFON. 2 9 2 111 3 1 6
Au PUT 1 11 3 1106 199 1 6
DIFFÉRENCE
D'UNLIEUA L'AUTRE.
Quandl'air est chargé.
LEPLUS. MÉDIOCR.LEMOINS.
pO. lig. po. lig po. lig.
DEPARIS
A CLERMONT. 2 1 2 1 2 1
DEÇLERMONT
ALAFON. 1 6 1 6 1 6
DELAFONAUPUY. 1 6 1 6 1 6
DECLERMONTAUPUY. 3 3 3
DEPARIS
AUPUY. 5 1 5 1 5 1

HUITIÈMETABLE
Pour assignerla hauteurà laquelle l'eau s'élèveet demeuresuspendue
enl'expérienceordinaire.
Quandl'air estchargé.
LEPI.US. MÉDIOCR. LEMOINS.DIFFÉR.
pi. P0- pi. po. pi. po. pi. Po.
APARIS. 32 31 2 30 4 1 8
A CLERMONT. 29 8 28 10 28 1 8
A LAFON 28 27 2 26 4 1 8
Au Puy 26 3 25 6 24 7 1 8
DIFFÉRENCE
D'UNLIEUAL'AUTRE.
Quandl'air est chargé.
LEPLUS. MÉDJOCR.LEMOINS.
« pi. pO. pi. PO. pi. PO.
DET-ARIS
ACLERMONT 2 4 2 4 2 4
DECLERMONT
ALAFON 1 8 1 8 1 8
DELAFONAUPUY. 1 8 1 8 1 8
DECLERMONT
AUPUY. 3 4 3 4 3 4
DEPARISAUPUY. 5 8 5 8 5 8
138 RÉCITDE L EXPÉRIENCE

RÉCITDE LA GRANDE
EXPÉRIENCE
DE L'ÉQUILIBRE DES LIQUEURS.
Projetéepar le sieur B. Pascal, pour l'accomplissement
du traité qu'il a
promisdanssonAbrégétouchantle vide,et faiteparle sieurF. Périer,en
unedesplushautesmontagnes d'Auvergne, appeléevulgairementle Puy
de Dôme.
Lorsqueje mis au jour mon Abrégésousce titre: Expériencesnou-
vellestouchantlevide, etc., où j'avois employéla maximede l'horreur
du vide, parce qu'elle étoit universellementreçue, et que je n'avois
point encorede preuvesconvaincantesdu contraire, il me resta quel-
ques difficultésqui me firentdéfierde la véritéde cette maxime,pour
l'éclaircissementdesquellesje méditaidèslors l'expériencedontje fais
voirici le récit. quipouvoitme donnerune parfaiteconnoissancede ce
que je devoisen croire.Je l'ai nomméela grandeExpériencede l'Équi-
libre des liqueurs, parce qu'elle est la plus démonstrativede toutes
cellesqui peuventêtre faitessur ce sujet, en ce qu'ellefaitvoir l'équi-
libre de l'air avecle vif-argent,qui sont, l'un la pluslégère, et l'autre
la plus pesantede toutesles liqueursqui sontconnuesdansla nature.
Maisparcequ'il étoit impossiblede la faireencettevillede Paris. qu'il
n'y a que très-peu de lieuxen Franceproprespour cet effet, et que la
ville de Clermonten Auvergneest un des plus commodes,je priai
M.Périer, conseilleren la cour des aides d'Auvergne,monbeau-frère,
de prendre la peinede l'y faire.Onverra quellesétoientmes difficultés,
et quelle est cette expérience,par cette lettre que je lui en écrivis
alors.
Copiede la lettre de M.Pascal, lejeune, à M.Périer,
du 15novembre1647.
Monsieur,
Je n'interromproispas le travail continueloù vosemploisvous enga -
gent, pour vous entretenir de méditationsphysiques,si je ne savois
qu'ellesservirontà vousdélasseren vosheuresde relâche,et qu'au lieu
que d'autresen seroientembarrassés,vousenaurez du divertissement.
J'en faisd'autant moinsde difficulté,queje saisle plaisirque vousre-
cevezencette sorted'entretien.Celui-cine sera qu'une continuationde
ceux que nous avons eus ensembletouchantle vide.Voussavezquel
sentimentles philosophesont eu sur ce sujet: tous ont tenu pour
maxime,que la nature abhorrele vide ; et presquetous, passant plus
avant, ont soutenu qu'ellene peut l'admettre, et qu'elle se détruiroit
elle-mêmeplutôt que de le souffrir.Ainsiles opinionsont été divisées
;
les uns se sontcontentésdedire qu'ellel'abhorroitseulement,lesautres
ont maintenu qu'elle ne pouvoit le souffrir.J'ai travaillé,dansmon
Abrégédu Traitédu vide, à détruirecettedernièreopinion,et je crois
que IIs expériencesquej'y ai rapportéessuffisentpour fairevoirmam-
DU PUY-DE-DÔME. 139
festementque la nature peut souffriret souffreen effetun espace, si
grand que l'on voudra, vide de toutes les matièresqui sont en notre
connoissanceet qui tombentsousnos sens. Je travaille maintenant à
examinerla véritédela premièreavoir, que la nature abhorrele vide,
et à chercherdes expériencesqui ssent voirsi les effetsque l'on attri-
bue à l'horreur du vide, doivent être véritablementattribués à cette
horreurdu vide, ou s'ils doiventl'être à la pesanteur et pression de
l'air; car, pour vousouvrir franchementma pensée,j'ai peine à croire
que la nature, qui n'est point animée, ni sensible, soit susceptible
d'horreur, puisqueles passionsprésupposentune âme capable de les
ressentir, et j'incline bien plus à imputer tous ces effetsà la pesanteur
et pressionde l'air, parce que je ne les considère que commedes cas
particuliers d'une propositionuniverselle de l'équilibredes liqueurs,
qui doit faire la plus grande partie du traité que j'ai promis. Cen'est
pas queje n'eusse ces mêmes penséeslors de la production de mon
Abrégé;et toutefois, faute d'expériencesconvaincantes, je n'osai pas
alors (etje n'ose pas encore)me départir de la maximede l'horreur du
vide, et je l'ai mêmeemployéepour maximedans mon Abrégé : n'ayant
alors d'autre dessein que de combattre l'opinion de ceux qui sou-
tiennent que le vide est absolumentimpossible,et que la nature souf-
friroit plutôt sa destruction que le moindre espacevide. En effet, je
n'estime pas qu'il nous soit permis de nous départir légèrementdes
maximes que nous tenons de l'antiquité, si nous n'y sommesobligés
par des preuves indubitableset invincibles.Mais, en ce cas, je tiens
que ce seroitune extrême foiblessed'en faire le moindre scrupule, et
qu'enfinnous devonsavoirplus devénérationpourlesvéritésévidentes,
que d'obstinationpour ces opinionsreçues. Je ne sauraismieuxvous
témoignerla circonspectionque j'apporte avant que de m'éloignerdes
anciennesmaximes,que de vousremettredans la mémoire l'expérience
queje fiscesjours passésen votre présenceavecdeuxtuyaux, l'un dans
l'autre, qui montre apparemmentle vide dans le vide.Vousvîtes que
le vif-argentdu tuyau intérieur demeurasuspenduà la hauteur où il se
tient par l'expérienceordinaire, quand il étoit contre-balancéet pressé
par la pesanteur de la masse entière de l'air, et qu'au contraire, il
tombaentièrement, sans qu'il lui restât aucunehauteur ni suspension,
lorsque, par le moyendu vide dont il fut environné, il ne fut plus du
tout presséni contre-balancéd'aucun air, en ayant été destituéde tous
côtés.Vousvîtesensuite que cette hauteur ou suspensiondu vif-argent
augmentoitou diminuoità mesureque la pression de l'air augmentoit
ou diminuoit, et qu'enfin toutes ces diverseshauteurs ou suspensions
du vif-argentse trouvoient toujours proportionnéesà la pressionde
l'air.
Certainement,après cette expérience,il y avoit lieu de se persuader
que ce n'est pas l'horreur du vide, commenous estimons,qui causela
suspensiondu vif-argentdans l'expérienceordinaire, mais bien la pe-
santeur et pressionde l'air, qui contre-balancela pesanteur du vif
argent. Maisparceque tous les effetsdecette dernière expériencedes
dpuxtuyaux, qui s'expliquentsi naturellementpar la seule pressionet
140 RÉCITDE L'EXPÉRIENCE
pesanteur de l'air, peuvent encoreêtre expliquésassez probablemen
par l'horreur du vide, je me tiens dans cette anciennemaxime : résolu
néanmoinsde chercher l'éclaircissemententier de cette difficultépar
une expériencedécisive.
J'en ai imaginé une qui pourra seulesuffirepour nous donnerla lu-
mière que nous cherchons, si elle peut être exécutée avec justesse
C'est de faire l'expérienceordinaire du vide plusieurs fois en même
jour, dans un mêmetuyau, avecle mêmevif-argent, tantôt en bas et
tantôt au sommetd'une montagne, élevéepour le moinsde cinq ou six
cents toises, pour éprouversi la hauteur du vif-argent suspendudans
le tuyau se trouvera pareille ou différentedanscesdeuxsituations.Vou
voyezdéjà, sans doute, que cette expérienceest décisivede la ques-
tion, et que, s'il arrive que la hauteur du vif-argent soit moindre au
haut qu'au bas dela montagne(commej'ai beaucoupde raisonspour le
croire, quoiquetous ceux qui ont méditésur cette matièresoient con-
traires à ce sentiment), il s'ensuivra nécessairementque la pesanteu
et pressionde l'air est la seule causede cette suspensiondu vif-argent
et non pas l'horreur du vide, puisqu'il est bien certain qu'il y a beau-
coup plus d'air qui pèse sur le pied de la montagne, que non pas sur
son sommet ; au lieuqu'on ne sauroitdire que la nature abhorrele vide
au pied de la montagneplus que sur son sommet.
Mais commela difficultése trouve d'ordinaire jointe aux grandes
choses,j'en vois beaucoupdansl'exécutionde ce dessein, puisqu'il faut
pour cela choisir une montagne excessivementhaute, proche d'une
ville dans laquelle se trouve une personnecapabled'apporter à cette
épreuvetoute l'exactitudenécessaire ; car si la montagneétoit éloignée
il seroitdifficiled'y porter des vaisseaux, le vif-argent, les tuyaux et
beaucoupd'autres choses nécessaires, et d'entreprendre ces voyage
pénibles autant de fois qu'il le faudroit pour rencontrer au haut de
ces montagnesle temps serein et commode, qui ne s'y voit que peu
souvent ; et commeil est aussi rare de trouver des personneshors de
Paris qui aient ces qualités, que deslieux qui aient ces conditions,j'ai
beaucoupestimémon bonheur, d'avoir, en cette occasion, rencontré
l'un et l'autre, puisque notre ville de Clermontest au pied de la haute
montagne du Puy de Dôme, et que j'espère de votre bonté que vous
m'accorderezla grâce devouloiry fairevous-mêmecette expérience ; et
sur cette assurance, je l'ai fait espérer à tous nos curieux de Pa-
ris, et entre autres au R. P. Mersenne,qui s'est déjà engagé,par les
lettres qu'il en a écrites en Italie, en Pologne, en Suède, en Hol-
lande, etc., d'en faire part aux amis qu'il s'y est acquispar son mérite
Je ne touche pas aux moyensde l'exécuter,parce queje sais bien que
vousn'omettrezaucune des circonstancesnécessairespour la faire avec
précision.
Je vous prie seulementque ce soit le plus tôt qu'il voussera possible
et d'excusercette liberté où m'obligel'impatiencequej'ai d'en appren-
drele succès, sans lequelje ne puis mettrela dernièremain au traité
que j'ai promis au public, ni satisfaireau désir de tant de personnes
qui l'attendent, et qui vous en seront infinimentobligées.Cen'est pas
DU PUY DE DÔME. 141
que je veuillediminuerma reconnoissancepar le nombrede ceuxqui
la partagerontavec moi, puisqueje veux, au contraire, prendre part à
cellequ'ils vousauront, et en demeurerd'autant plus, monsieur,votre
très-humbleet très-obéissantserviteur, PASCAL.
M.Périerreçut cette lettre à Moulins,où il étoit dans un emploiqui
lui ôtoitla liberté de disposerde soi-même;de sorte que, quelquedésir
qu'il eût de faire promptementcette expérience,il ne le put néanmoins
plus tôt qu'au mois de septembredernier.
Vousverrezles raisons de ce retardement, la relation de cette expé-
rience , et la précisionqu'il y a apportée, par la lettre suivantequ'il me
fit l'honneurde m'en écrire.

Copie de la lettre deM. Périer àM. Pascal le jeune,


du 22 septembre1648.
Monsieur,
Enfin j'ai fait l'expérienceque vousavezsi longtempssouhaitée. Je
vous auroisplus tôt donnécette satisfaction;mais j'en ai été empêché,
autant par les emploisque j'ai eus en Bourbonnois,qu'à cause que, de-
puis mon arrivée, les neigesou les brouillardsont tellementcouvertla
montagnedu Puy de Dôme, où je devoisla faire, que, mêmeen cette
saisonqui est ici la plus belle de l'année, j'ai eu peine de rencontrer
un jour où l'on pût voir le sommetde cette montagne,qui se trouve
d'ordinaireau dedansdes nuées, et quelquefoisau-dessus, quoiqu'au
mêmetemps il fasse beau dans la campagne : de sorte que je n'ai pu
joindre ma commoditeavec cellede la saison, avant le 19 de ce mois.
Maisle bonheuraveclequelje la fis ce jour-là m'a pleinement consolé
du petit déplaisir que m'avoient donné tant de retardemens que je
n'avoispu éviter.
Je vousen donneici une ample et fidèle relation, où vousverrezla
précisionet les soinsquej'y ai apportés,auxquelsj'ai estiméà propos
de joindre encorela présencede personnes aussi savantes qu'irrépro-
chables, afin que la sincéritéde leur témoignagene laissâtaucun doute
de la certitudede l'expérience.

Copiede la relation de l'expériencefaite par M.Périer.


La journée de samedidernier, 19 de ce mois, fut fort inconstante;
néanmoins,le tempsparoissantassezbeau sur les cinq heures du ma-
tin, et le sommetdu Puy de Dômese montrant à découvert,je me ré-
solus d'y aller pour y faire l'expérience.Pour cet effet,j'en donnai avis
à plusieurspersonnesde conditionde cette villede Clermont,qui m'a-
voient prié de les avertir du jour que j'irois, dont quelques-uns
sont ecclésiastiqueset les autres séculiers : entre les ecclésiastiques
étoient le T. R. P. Bannier, l'un des pères minimesde cette ville,
qui a été plusieursfois correcteur (c'est-à-diresupérieur), et M.Mos-
nier, chanoinede l'église cathédralede cette ville ; et entre les sécu-
, MM.La Villeet Begon, conseillersen la cour des aides, et M.La
liers
Porte, docteuret Médecine,et la professantici; toutes personnestrès-
142 RÉCITDE L'EXPÉRIENCE
capables,non-seulementen leurs charges, maisencoredanstoutesles
belles connoissances,avec lesquelsje fus ravi d'exécutercette belle
partie. Nousfûmesdonc ce jour-là tous ensemblesur les huit heures
du matin dansle jardin des pères minimes, qui est presque le lieu 1
plus bas de la ville, où fut commencée l'expérienceen cette sorte. ™
Premièrement,je versaidans un vaisseauseizelivresde vif-argent,
quej'avoisrectifiédurant les trois jours précédens;et ayant pris deux
tuyaux de verre de pareillegrosseur, et longs de quatrepiedschacun,
scellés hermétiquementpar un bout et ouvertspar l'autre, je fis, en
chacund'iceux,l'expérienceordinairedu videdansce mêmevaisseau,
et ayant approchéet joint les deuxtuyaux l'un contrel'autre, sansles
tirer hors de leur vaisseau,il se trouva que le vif-argentqui étoitresté
en chacun d'eux étoit à mêmeniveau, et qu'il y en avoiten chacun
d'eux, au-dessusde la superficiede celuidu vaisseau,vingt-sixpouces
trois lignes et demie.Je refiscette expériencedans ce mêmelieu, dans
les deux mêmestuyaux, avecle mêmevif-argentet dansle mêmevais-
seau deuxautres fois, et il se trouva toujoursquele vif-argentdes deux
tuyaux étoit à mêmeniveau et en la mêmehauteur que la première1
fois. 1
Celafait, j'arrêtai à demeurel'un de ces deux tuyaux sur son vais-
seauen expériencecontinuelle : je marquaiau verrela hauteur du vif-
argent, et, ayant laissé ce tuyau en sa même place, je priai le
R. P. Chastin,l'un des religieuxde la maison , hommeaussi pieuxque
capable, et qui raisonnetrès-bienen cesmatières, de prendre la peine
d'y observer, de momenten moment,pendanttoute la journée, s'il y
arriveroit du changement.Et avecl'autre tuyau, et une partie de ce
mêmevif-argent,je fus, avectousces messieurs,au haut du Puy-de-
Dôme,élevé au-dessusdes Minimesd'environcinq cents toises, où,
ayant fait les mêmesexpériencesde la mêmefaçonqueje lesavoisfaites
aux Minimes,il se trouva qu'il ne resta plus dansce tuyau que la hau
teur de vingt-trois poucesdeux lignesde vif-argent;au lieu qu'il s'en
étoittrouvéauxMinimes,dans cemêmetuyau, la hauteur de vingt-six
poucestrois lignes et demie, et qu'ainsi, entre les hauteurs du vif-
argent de cesdeuxexpériences,il y eut trois poucesune ligne et demie
de différence: ce qui nousravit tous d'admirationet d'étonnement,et
nous surprit de telle sorte, que, pour notre satisfactionpropre, nous
voulûmesla répéter. C'est pourquoije la fis encore cinq autres fois
très-exactementen diversendroitsdu sommetdela montagne,tantôt à
couvertdans la petite chapellequi y est, tantôt à découvert,tantôtà
l'abri, tantôt au vent, tantôt en beau temps, tantôt pendant la pluie
et les brouillardsqui venoientnous y voir parfois, ayant à chaquefois
purgétrès-soigneusementd'air le tuyau ; et il s'est toujours trouvé à
toutes ces expériencesla même hauteur de vif-argentde vingt-trois
poucesdeuxlignes, qui fontles trois poucesune ligneet demiede dif-
férence d'avec les vingt-sixpouces trois lignes et demie qui s'étoient
trouvésaux Minimes ; ce qui nous satisfitpleinement.
Après,en descendantla montagne,je refisen cheminla mêmeexpé-
rience, toujoursavecle mêmetuyau, le mêmevif-argentet le même
DUPUYDEDÔME. 143
vaisseau,en un lieu appeléLafonde l'Arbre, beaucoupau-dessusdes
Minimes,maisbeaucoupplus au-dessousdu sommetde la montagne ; et
là je trouvaique la hauteur du vif-argentresté dans le tuyau étoit de
vingt-cinqpouces. Je la refis une secondefois en ce même lieu, et
M. Mosnier,un desci-devantnommés,eut la curiositéde la faire lui-
même : il la fit doncaussien ce même lieu, et il se trouva toujours la
mêmehauteur de vingt-cinq pouces, qui est moindre que celle qui
s'étoittrouvéeaux Minimes,d'un poucetrois lignes et demie, et plus
grandeque celleque nous venionsde trouverau haut du Puy-de-Dôme
d'un poucedix lignes, ce qui n'augmentapas peu notre satisfaction,
voyant la hauteur du vif-argentse diminuer suivant la hauteur des
lieux.
Enfin étant revenuaux Minimes,j'y trouvai le vaisseau que j'avois
laisséen expériencecontinuelle,en la mêmehauteuroùje l'avoislaissé,
de vingt-six pouces trois lignes et demie, à laquelle hauteur le
R. P. Chastin,qui y étoit demeurépour l'observation, nous rapporta
n'être arrivé aucun changementpendant toute la journée, quoiquele
tempseût été fort inconstant, tantôt serein, tantôt pluvieux, tantôt
plein de brouillards, et tantôt venteux.
J'y refisl'expérienceavecle tuyau quej'avoisportéau Puy de Dôme,
et dansle vaisseauoùétoitle tuyau en expériencecontinuelle ; je trouvai
que le vif-argentétoit en mêmeniveau dans ces deuxtuyaux, et à la
mêmehauteur de vingt-sixpoucestrois ligneset demie,commeil s'étoit
trouvéle matin dansce mêmetuyau, et commeil étoitdemeurédurant
tout le jour dansle tuyau en expériencecontinuelle.
Jela répétaiencorepourla dernièrefois, non-seulementdansle même
tuyau où je l'avoisfaitesur le Puy de Dôme,mais encoreavecle même
vif-argentet dans le mêmevaisseauque j'y avoisporté, et je trouvai
toujoursle vif-argentà la mêmehauteur de vingt-sixpoucestrois lignes
et demie,qui s'y étoittrouvéele matin : ce qui achevade nousconfirmer
dans la certitudede l'expérience.
Le lendemain,le T.R. P. deLaMare,prêtre del'Oratoireet théologal
de l'églisecathédrale,qui avoitété présentà ce qui s'étoitpasséle matin
du jour précédentdans le jardin des Minimes,et à qui j'avoisrapporté
ce qui étoit arrivéau Puy de Dôme.me proposade faire la mêmeexpé-
rienceau pied et sur le haut de la plus haute destours de Notre-Dame
de Clermont,pour éprouvers'il y arriveroitdela différence.Poursatis-
faire à la curiositéd'un hommede si grand mérite, et qui a donnéà
toute la Francedes preuvesde sa capacité,je fis le mêmejour l'expé-
rience ordinairedu vide, en une maison particulièrequi est au plus
haut lieu de la ville, élevéepar-dessusle jardin des Minimesde six ou
sept toises, et à niveau du pied de la tour: nous y trouvâmesle vif-
argent à la hauteur d'environvingt-six pouces trois lignes, qui est
moindreque cellequi s'étoittrouvéeauxMinimesd'environdemi-ligne.
Ensuite je la fis sur le haut de la mêmetour, élevépar-dessusson
piedde vingttoises, et par-dessusle jardin desMinimesd'environvingt-
six ou vingt-septtoises; j'y trouvaile vif-argentà la hauteur d'environ
vingt-sixpoucesune ligne , qui omtmoindreque celleouis'étoit trouvée
144 RÉCITDE L'EXPÉRIENCE
au pied de la tour d'environdeux lignes. et que celle qui s'étoit trouvée
aux Minimesd'environdeux lignes et demie.
De sorte que. pour reprendre et comparerensembleles différente
élévationsdes lieux où les expériencesont été faites. avecles diversej
hauteursdu vif-argentqui est restédans les tuyaux, il se trouve:
Qu'en l'expériencefaite au plus bas lieu, le vif-argentrestoit à la
hauteur de vingt-sixpoucestrois lignes et demie.
En celle qui a été faite en un lieu élevéau-dessusdu plus bas d'en-
viron sept toises, le vif-argent est resté à la hauteur de. vingt-six
pouces trois lignes.
En celle qui a été faiteen un lieu élevéau-dessusdu plus bas d'en-
viron vingt-septtoises. le vif-argent s'est tromé à la hauteur de vingt-
six poucesune ligne.
En celle qui a été faite en un lieu élevéau-dessusdu plus bas d'en-
viron cent cinquantetoises, le vif-argent s'est trouvé à la hauteur de
vingt-cinqpouces.
En celle qui a été faiteen un lieu élevéau-dessusdu plus bas d'envi-
ron cinq cents toises, le vif-argent s'est trouvéà la hauteur de vingt-
trois poucesdeux lignes.
Et partant il se trouve qu'environsept toisesd'élévationdonnentde
différenceen la hauteur du vif-argentune demi-ligne.
Environvingt-septtoises, deux lignes et demie.
Environcent cinquantetoises, quinze lignes et demie,qui font un
poucetrois lignes et demie.
Et environcinq cents toises, trente-septligneset demie,qui fonttrois
poucesune ligne et demie.
Voilà,au vrai. tout ce qui s'est passéen cette expérience.dont tous
cesmessieursqui y ont assistévous signerontla relationquand vousle
désirerez.
Au reste. j'ai à vous dire que les hauteursdu vif-argentont été prises
fort exactement: maiscellesdes lieux où les expériencesont été faites,
l'ont été bien moins.
Si j'avois eu assezde loisir et de commodité,je les aurois mesurées
avecplus de précision.et j'aurois mêmemarquédesendroitsen la mon-
tagne de cent en cent toises. en chacun desquelsj'aurois fait l'expé-
rience et marqué les différencesqui se seroienttrouvéesà la hauteur
du vif-argenten chacunede ces stations, pour vous donnerau juste la
différencequ'auroient produite les premièrescent toises, cellequ'au-
roient donnéeles secondescent toises. et ainsi des autres
: ce qui pour-
rait servir pour en dresser une table, dans la continuationde laquelle
ceuxqui voudroientse donnerla peine de le faire pourroientpeut-être
arriver à la parfaiteconnoissancede la juste grandeurdu diamètrede
toute la sphèrede l'air.
Je ne désespèrepas de vous envoyerquelquejour ces différencesde
cent en cent toises.autant pour notre satisfactionquepourl'utilité que
le public pourra en recevoir.
Si vous trouvez quelquesobscuritésdans ce récit, je pourraivousen
éclaircirde vivevoixdans peu de jours. étant sur le point de faire un
DUPUYDEDOME. 145
peut voyageà Paris. où je vousassureraique je suis. monsieur,votre
très-humbleet très-affectionné serviteur. Pérish.
Cetterelationayant éclaircitoutesmesdifficultés.je nedissimulepas
que j'enreçus beaucoupde satisfaction:et y ayant vu que la diference
de vingt toisesd'élévation faisait une diférence de deux lignes à la
hauteurdu vif-argent,e: que sixà sept toisesan faisoientune d'environ
demi-ligne.ce qu'il étoi: facile d'éprouveren cette ville. je Es l'expé-
rienceordinairedu videau haut et au bas de la tour Saint-Jacquesde
la Boucherie.haute de vingt-quatreà vingt-cinqtoises: je trouvai plus
dedeuxlignesde différenceà la hauteur du vif-argent: et ensuiteje la
fis dans une maison particulière, haute de quatre-vingt-dumarches.
où je trouvaitrès-sensiblementdemi-lignede différence: ce qui se rap-
porteparfaitement au contenuen la relationde M.Périer.
j Tousles curieuxpourrontl'éprouver eux-mêmes,quand il leur plaira.
COSSÉQtTE*
CES.
Decette expériencese tirent beaucoupde conséquences.comme :
Le moyen de connoîtresi deuxlieux sonten mêmeniveau. c'est-à-
dire égalementdistans du centrede la terre. oulequel des deux est le
plus élevé.si éloignèsqu'ils soientl'un de l'autre, quand mêmeils
seroientantipodes
: ce qui seroitcommeimpossiblepar tcut autre moyen.
Le peu de certitude qui se trouvean thermomètrepour marquerles
degrés de chaleur contre le sentimentcommune : que son eau hausse
quelquefoislorsque la chaleur augmente. et qu'ellebaissequelquefois
au contrairelorsquela chaleurdiminue, bien que le thermomètre soit
demeuréau même1km.
L'inégalitéde la pressionde l'air qui. en mêmedegréde chaleur. se
trouve toujoursbeaucoupplus pressédansles lieuxles plus bas.
Toutesces conséquencesseront déduitesau long dans le Traité du
vide, et beaucoupd'autres aussi utiles que curieuses.
AU LECTEUR.
Moncher lecteur. le consentementuniverseldes peupleset la foule
idesphilosophes concourentà l'établissementde ce principe, que la
maturesourfriroitplutôt sa destruction propre. que le moindre espace
'Tide.Quelquesesprits des plus élevésen ont pris un plus modéré : car
i encorequ'ils aient cru que la naturea de l'horreur pour le vide. ils ont
: néanmoinsestimé que cette répugnanceavoit des limites. et qu'elle
;«uvoit être surmonteepar quelque violence: mais il ne s'est encore
trouvé personnequi ait avancéce troisième: que la nature n'a aucune
répugnance pour le vide, qu'elle ne fait aucun effortpour Eviter. et
.qu'ellel'admetsans peine et sans résistance.
Lesexpériencesqueje vousai donnéesdans mon Abrégédétruisent.
ik monjugement, le premier de ces principes: et je ne voispas que le
: secondpuisse résister à celle que je vous donnemaintenant:de sorie
MJ;e je ne fais plus de difficultéde prendre ce troisième,que la nature
m'a aucune répugnancepour le vide : qu'elle ne fait aucun enort tour
Pascaxm 10
146 RÉCITDE L'EXPÉRIENCE
DU PUY DE DÔME.
l'éviter; que tous les effetsqu'on a attribués à cettehorreur procèdent
de la pesanteur et pression de l'air; qu'elle en est la seuleet véritable
cause, et que, manquede la connoître, on avoit inventé exprèscette
horreur imaginairedu vide, pour en rendre raison.Cen'est pas en cette
seule rencontreque, quand la foiblessedes hommesn'a pu trouver les
véritablescauses, leur subtilitéen a substitué d'imaginaires, qu'ils ont
expriméespar des noms spécieuxqui remplissentles oreilleset non pas
l'esprit: c'est ainsi que l'on dit, que la sympathie et antipathie des
corpsnaturels sont lescausesefficienteset univoquesde plusieurseffets,
commesi des corps inanimésétoient capablesde sympathieet antipa-
thie; il en est de mêmede l'antipéristase, et de plusieursautrescauses
chimériques,qui n'apportentqu'un vain soulagementà l'avidité qu'ont
les hommesde connoîtreles vérités cachées, et qui, loin de les décou-
vrir, ne servent qu'à couvrirl'ignorancede ceux qui les inventent, et à
nourrir cellede leurs sectateurs.
Ce n'est pas toutefoissans regret, que je me dépars de ces opinions
si généralementreçues ; je ne le fais qu'en cédantà la forcede la vérité
qui m'y contraint. J'ai résisté à ces sentimensnouveaux,tant quej'ai
eu quelqueprétextepour suivreles anciens; les maximesque j'ai em-
ployées en mon Abrégéle témoignentassez.Maisenfin, l'évidencedes
expériencesme forcede quitter les opinionsoù le respect de l'antiquité
m'avoit retenu. Aussi je ne les ai quittées que peu à peu, et je ne
m'en suis éloignéque par degrés : car du premierde cestrois principes,
que la nature a pour le videune horreur invincible,j'ai passéà ce se-
cond, qu'elle en a de l'horreur, mais non pas invincible; et de là je
suis enfin arrivé à la croyancedu troisième, que la nature n'a aucune
horreur pour le vide.
C'estoùm'a porté cette dernièreexpériencede l'équilibredes liqueurs,
queje n'aurois pas cru vous donnerentière, si je ne vousavoisfait voir
quelsmotifsm'ont porté à la rechercher ; c'est pour cette raison que je
vous donne ma lettre du 16 novembredernier, adressanteà M. Périer,
qui s'est donné la peine de la faire avectoute la justesse et précision
que l'on peut désirer, et à qui tous les curieuxqui l'ont si longtemps
souhaitée,en auront l'obligationentière.
Et comme,par un avantageparticulier, ce souhaituniversell'avoit
rendue fameuseavant que de paroître, je m'assurequ'elle ne deviendra
pas moinsillustre après sa production, et qu'elle donneraautant de sa-
tisfactionque son attente a causéd'impatience.
Il n'étoit pas à proposd'y laisserlanguir plus longtempsceuxqui la
désirent; et c'est pour cette raison que je n'ai pu m'empêcherde la
donner par avance, contrele desseinque j'avoisde ne le faire que dans
le traité entier (queje vousai promisdans monAbrégé),dans lequelje
déduirai les conséquencesque j'en ai tirées, et quej'avois différéd'ache-
ver jusqu'à cette dernièreexpérience,parce qu'elle doit y faire l'accom-
plissement de mes démonstrations.Maiscommeil ne peut pas sitôt
paroître, je n'ai pas voulula retenir davantage,autant pour mériterde
vous plus de reconnoissancepar ma précipitation,que pour éviterle
reprochedu tort que je croiroisvousfairepar un plus long retardement.
SUR LA PESANTEUR
OBSERVATIONS DE L'AIR. Ihi

RÉCIT
DesobservationsfaitesparM. Périer,continuellement
jourpar jour, pendant
lesannées1649,1650et 1651, en la villedeClermonten Auvergne,sur
la diversitédesélévations
ou abaissemens du vif-argentdansles tuyaux,
etdecellesqui ont été faitesen mêmetempssurle mêmesujetà Paris,
parun desesamis,et à Stockholm en Suèdepar MM.ChanutetDescartes.
Aprèsl'expérienceque je fis au Puy de Dôme,dont la relationest
ci-dessus,M.Pascalmemandade Parisà Clermontoù j'étois, que non-
seulementla diversitédes lieux, maisaussila diversitédestempsen un
même lieu, selon qu'il faisoit plus ou moins froid ou chaud, sec ou
humide,causoientde différentesélévationsouabaissemens du vif-argent
dansles tuyaux.
Pour savoir si cela étoit vrai, et si la différencedu tempéramentde
l'air causoitsi régulièrementet si constammentcette diversité,qu'on
pût en faire une règlegénéraleet en déterminerla causeunivoque,je
merésolusd'en faireplusieursexpériencesdurantun long temps.
Et, pour exécuterce desseinavec plus de facilité,je mis un tuyau
avec son vif-argenten expériencecontinuelle,attachédansun coinde
moncabinet,marquépar pouceset par lignes,depuisla superficiedu
vif-argentoù il trempoit,jusqu'à trente poucesdehauteur.Je le regar-
doisplusieursfoisle jour, mais particulièrementle soiret le matin, et
l je marquoisen une feuillede papierà quelle hauteur précisémentétoit
[ le vif-argentà chaquejour, le matin et le soir, et quelquefoismêmeau
milieu du jour, lorsquej'y trouvoisdes différences;et j'y marquois
) aussi les différencesdes temps, pour voir si l'un suivoit toujours
[ l'autre.
Je commençaicesobservationsau commencement de l'année1649,et
t,Jes continuaijusqu'au derniermars 1651.
Aprèsles avoirfaitespendantcinqou sixmois,qui m'avoientfaitvoir
bde grandesdifférencesen la hauteurdu vif-argent,je trouvai, à la vé-
rité, que d'ordinaireet communémentle vif-argent, commeon me
l'avoit mandé,se haussoitdansles tuyaux en tempsfroidet humideou
couvert, et s'abaissoiten temps chaud et sec ; maisque cela n'arrivoit
qpastoujours,et qu'il arrivoitquelquefoisau contraireque le vif-argent
s'abaissoit le tempsdevenantplus froidou plus humide, et se haussoit
pquandle tempsdevenoitplus chaudou plus sec.
Je m'avisai,pour en avoir plus delumièreet plus de connoissance,
de tâcherd'en avoirdesobservationsqui fussentfaitesen d'autres lieux
mien éloignésles uns des autres, et qui fussenttoutesfaitesen même
temps, afin de voir si on pouvoitdécouvrirquelquechoseen les con-
frontant les unes aux autres.
Pour cet effet,j'en écrivisà Paris à un demes amis, qui y étoit pour
alors, et qui étoitune personnefort exacteen touteschoses : je le priai
le prendre la peine d'y faire les mêmesobservationsqueje faisoisa
clermont, et de m'en envoyerses feuillestousles mois; ce qu'il fit,
148 OBSERVATIONS
depuis le 1eraoût 1649 jusqu'à la fin de mars 1651,auquel tempsje
finis aussi.
Et je me donnai l'honneur d'en écrire aussi à M. Chanut, dontle
mérite et la réputation sont connuspar toute l'Europe, qui étoit pour
lors ambassadeuren Suède, lequel me fit la faveurd'agréer ma prière
et de m'envoyerpareillementles observationsque lui et M. Descartes
firentà Stockholm,depuisle 21 octobre1649jusqu'au24 septembre1650.
commeje lui envoyoisaussi les miennes.
Mais je ne pus faire aucun autre profit detoutes ces observations
confrontéesles unes aux autres, sinon de me confirmerce que j'avois
appris par les miennesseules, qui est que d'ordinaireet communémen
le vif-argent se hausseen temps froid ou en temps couvertet humide.
et qu'il s'abaisseen tempschaudet sec, et en tempsde pluie ou de neige:
mais que cela n'arrive pas toujours, et qu'il arrive quelquefoistout au
contraireque le vif-argentse hausse le temps devenantplus chaud, et
s'abaissele tempsdevenantplus froid; et demêmequ'il s'abaissequand
le tempsdevientplus couvertet plus humide, et se hausse quand il de
vient plus secou plus pluvieuxet neigeux ; et qu'ainsion ne sauroitfaire
de règle générale.
Je crois pourtantqu'onpourroit faire celle-ciavec quelquecertitude,
que le vif-argent se hausse toutesles fois que ces deuxchosesarrivent
tout ensemble,savoir, que le temps se refroidit, et qu'il se chargeouu
couvre; et qu'il s'abaisseau contrairetoutesles foisque cesdeuxchoses
arrivent aussi ensemble,que le temps devienneplus chaud, et qu'il se
déchargepar la pluie ou par la neige; mais quand il ne se rencontre
que l'une de ces deux choses, par exemple,que le temps seulementse
refroiditet qu'il ne se couvrepoint, il peut bien arriver que le vif-argent
ne haussepas, quoiquele froidle fassehausser d'ordinaire,parcequ'il
se rencontreune qualité en l'air, commede la pluie ou de la neige, quii
produit un effetcontraire; et en ce cascelledes deux qualités, du froid
ou de la neige, qui prévaut, l'emporte.
M. Chanutavoit conjecturé, par ses observationsdes vingt-deuxpre-
miers jours, que c'étoient les vents régnans qui causoientcesdivers
changemens;mais il ne me semble pas que cette conjecturepuissese
soutenir dans ses expériencessuivantes : aussi avoit-il bien prévului--
même, commeil paroît par ses lettres, qu'ellespourroientla détruire.
Et, en effet, le vif-argenthausseet baisseà toutes sortesde ventset enn
toutes saisons,quoiqu'ilsoit ordinairementplus haut en hiverqu'enété:
je dis ordinairement, parce que cette règle n'est pas sûre. Car, par
exemple,je l'ai vu à Clermont,le 16de janvier 1651,à vingt-cinqpoucesa
onzelignes, et le 17 à vingt-cinqpoucesdix lignes, qui est presqueson
plus bas état: il faisoit ces jours-là un calme douxet un grand ouest;
et on l'a vu à Paris, le 9 août 1649, à vingt-huitpouces deuxlignes,
qui est un état qu'il ne passe guère : je ne puis dire quel tempsil fai--
soit, parce que celui qui faisoitles observationsà Paris ne l'a pas mar-
qué. Cependanton peut faire ces remarques générales touchant les
plus grandes et les plus petites hauteurs remarquéesdans ce.. expé-
riences. ;
DE L'AIR.
SURLA PESANTEUR 14g
A Clermont,le plus haut, vingt-six pouces onze ligneset demie, le
14 février1651,nord, bien geléet assezbeau.
Celan'est arrivé que ce jour-là; mais en beaucoupd'autres, durant
ce mêmehiver, il y a eu vingt-six poucesdix lignesou neuflignes, et
mêmeonzelignes, le 5 novembre1649.
Leplus bas, vingt-cinqpouceshuit lignes, le 5 octobre1649.
Il n'y a que celui-là de si bas, quelquesautres à vingt-cinqpouces
neuflignes, ou dix ou onze.
La différenceentre le plus haut et le plus bas à Clermont,est d'un
poucetrois ligneset demie.
A Paris, le plus haut, vingt-huitpoucessept lignes, le 3 et 5 novem
bre 1649.
Leplus bas, vingt-septpoucestrois ligneset demie,le 4 octobre1649.
Et on peut remarquer que, dans le mêmemoisde cette année, il se
trouva presqueau plus haut et au plus bas:
Savoir,vingt-huitpoucessix lignes, le 4 décembre1649;et vingt-sept
poucesquatre lignes, le 14 décembre1649.
La différenceentre le plus haut et le plus bas à Paris, est d'un pouce
trois ligneset demie.
A Stockholm,leplus haut, vingt-huitpoucessept lignes,le 8 décem-
bre 1649,auqueljour M.Descartesremarquequ'il faisoitfroid.
Leplus bas, vingt-sixpoucesquatrelignesettroisquarts, le 6mai1650,
vent sud-ouest,tempstroubleet doux.
La différenceentre le plus haut et le plus bas à Stockholm,est de
deuxpoucesdeuxligneset un quart.
Et ainsi les inégalitésse sont trouvéesbeaucoupplus grandesà Stoc-
kholm, qu'à Paris ou à Clermont.
Et ces inégalitéssont quelquefoisfort promptes.
Par exemple,6 décembre1649,vingt-septpoucescinq lignes.
Et le 8 du mêmemois, vingt-huitpoucesseptlignes.
Il m'auroitété facilede faire imprimer la plus grandepartie de ces
observations,parce que j'en garde encoreles originaux; maisj'ai jugé
que cela seroit agréableà peu de personnes.On pourra le fairenéan-
moins, si on le désire; et en attendant, j'ajoute ici deux lettres de
M. Chanut, dont j'ai déjà parlé, qui confirmenttout ce que j'ai dit de
lui dans ce récit.

Copied'une lettre écrite par M.Chanutà M. Périer.


A Stockholm, le 28 mars1150.
Monsieur,
Peu de jours après vous avoir écrit la lettre à laquellevousm'avez
fait l'honneurde me répondrele 11 de mars dernier, nous perdîmes
M.Descartesd'une maladiepareilleà cellequej'avoiseue peu de jours
auparavant;je soupireencoreen vousl'écrivant, car sa doctrineet son
espritétoientencoreau-dessousde sa grandeur, de sa bonté et de l'in-
nocencede sa vie. Sonserviteurs'en allant ne s'est pas souvenude me
laisserle Mémoiredes observationsdu vif-argent,tel qu'il vousfut en-
150 OBSERVATIONS
voyé.Commeje reçusle vôtre,je réveillaicettecuriosité,et pensa qua
jetant les yeux une foispar jour en un coindemoncabinet,je n'ôterois
rien à ce que je doisau servicedu roi. J'ai donccommencéà observer
depuisle 6 de ce mois, et considérantque si ce que vousm'écrivezest
vrai, toutes nos observationsseroientvaines,je ne m'en suis pas voulu
tenir à cette maxime,que votre expérienceme donnoit,que la tempé-
rature et mouvementdel'air ne causoientaucun changementrégulier.
J'ai ajouté à mes observationsdu chaud et du froid, secet humide,
trouble et serein, celle des vents régnans, qu'il me sembleque feu
M.Descartesn'avoit pas observés.Or, je trouve en vingt-deuxjours
d'expériencesque j'ai faites pendant des temps bizarreset changeans,
commecette saisonest toujours inégale en ce pays, que les ventsqui
régnentcausentune augmentationou diminutionuniforme,et presque
régulière,du mercuredansson tuyau, ce queje ne puis croirequi ait
échappéà des observateursexactscommevousêtes, et je croiroisplutôt
que vous vouliezexercer l'esprit de M.Descartes,en lui célantcette
particularité.Je continueraijusqu'à ce queje m'en lasse, et vousen-
verraila copiede monjournal si vousla désirez, où vousverrezfidèle-
mentce qui s'est passédansmoncabinet.Je voussupplieraiaussideme
donner l'histoire de votre observation,sans y omettreles vents, car
c'est là où je trouve ici la causecontinuelledes variétésen la hauteur
du mercuredans le tuyau. Peut-êtreque les expériencessuivantesdé-
truiront cette première conjectureque j'ai, et dontje vous fais part,
sans avoir la penséede vous dire une chosenouvelle.Je souhaite,de
tout mon cœur, que M.Pascal, votre beau-frère,qui a le tempset un
esprit merveilleux,trouve en cette matièrequelqueouverturede consé-
quencepour la physique.Je me tiendroisheureuxque notre septentrion
lui donnât quelques observationsqui pussent aider sa spéculation;
ellesme serontd'autant plus chères, quepar leur moyenje vousécri-
rai plus souventqueje suis, monsieur, votre très-humbleet obéissant
serviteur, CHANUT.
Copied'uneautre lettre du mêmesieur Chanutaudit sieur Périer.
A Stockholm,le 24 septembre4650.
Monsieur,
J'ai reçu, avecla lettre que vousm'avezfait la faveurde m'écriredu
27 juillet, le Mémoiredesobservationsqueje gardebienprécieusement,
et commeune marque de la bienveillancedont vous m'honorez, et
commeunematièrede bonneméditation,quandje me trouveraien plus
de liberté que ces occupationscivilesne m'en donnent.Je vous de-
mandetrêve jusqu'alors, et je pensebeaucoupfaire de continuerl'ob-
servationsur laquellenous raisonneronsun jour, si ellenousen donne
le moyen.Cependant,afinque voustiriez quelquepetite satisfactionde
la peineque vousavezprise de m'écrire,je vous dirai que feuM.Des-
cartes s'étoit proposéde continuercette même observationdans un
tuyau de verre, vers le milieu duquel il y eût une retraite et un gros
ventre, environà la hauteur où monte à peu près le vif-argent.au-
dessusduquelvif-argentmettantde l'eau jusqu'aumilieu environdela
SUR LA PESANTEUR DE L'AIR. 151
hauteur qui reste au-dessusdu vif-argent,il auroit vu plus exactement
les changemens.J'ai vouluessayerce moyen ; mais, parceque nosver-
riers sont maladroits,et qu'ils n'ont pas de lieu propre à fairerecuire
ces tuyauxaveccette retraite ou gros ventre dans le milieu, ils se sont
tous cassés,et je n'ai autre expérienceà la main que l'ordinaire, la-
quelleje vousenvoie,vaillece qu'ellepourra. Sicet entretien, que vous
m'avezfait la faveurd'agréer, ne réussit pas à nous avancerdans la
connoissancede la nature, au moins servira-t-il,s'il vous plaît, à en-
tretenirnotreamitié. Je vousdemandeaussi que vous me fassiezla fa-
veurde m'aider à conservercelle de MM.Pascal.Mafemmeet moi pré-
sentonsnostrès-humblesbaisemainsà MmePérieret à MllePascal, et
ne sommespas sans espéranceque nousaurons quelquejour le bonheur
de vous saluer dans la province.Je suis, monsieur, votre très-humble
et très-obéissantserviteur, CHANUT.

NOUVELLES EXPÉRIENCES
FAITES ENANGLETERRE,
Expliquéespar les principesétablisdans les deux traités précédens,De
l'équilibredesliqueurs,et Dela pesanteurdela massede l'air.
Outre les expériencesqui ont été rapportéesdans les traités précé-
dens, il peut s'en faire une infinité d'autres pareilles, dont on rendra
toujoursraison par le principede la pesanteurde la massede l'air.
Plusieurspersonnesont pris plaisir depuis quinze ou vingt ans d'en
inventerde nouvelles ; et entre les autres, un gentilhommeanglois,
nomméM.Boyle, en a fait de fort curieuses,que l'on peut voir dans
un livre qu'il en a composéen anglois, et qui a été depuis traduiten la-
tin sousce titre: Novaexperimentaphysico-mechanica deaere.
L'ona jugé à proposd'en mettre ici en abrégéles principales,pour
fairevoirle rapportqu'ellesont aveccelles qui sont contenuesdansles
traités précédens , et pour confirmerencore davantage le principe
qu'ony a établide la pesanteurde la massede l'air.
Unedes chosesles plus remarquablesqui soit dans ce livre des expé-
riencesde M.Boyle,estla machinedontil s'est servi pourles faire ; car
commeil est impossibled'ôtertout l'air d'une chambre, et qu'on ne
s'étoit aviséque de vide le bout d'un tuyau bouchépar en haut par le
moyendu vif-argent ; cet espacevide étant si petit, l'on ne pouvoity
faireaucuneexpérienceconsidérable.
Aulieu que se servant d'une machinedont la premièreinventionest
due à ceuxde Magdebourg,mais qu'il a depuisbeaucoupperfectionnée,
il a trouvémoyende viderun fort grand vasede verre qui a une grande
ouverturepar en haut, par le moyende laquelleon peut y mettretout ce
que l'on veut, et voir au traversdu verrece qui arrivequandon l'a vidé.
Cettemachineest composéede deuxprincipalesparties : savoir, d'un
grand vasede verre, qu'il appellerécipient, à cause de la ressemblance
qu'il a avecles vasesdont se serventles chimistes, et qu'ils appellentde
152 NOUVELLES EXPÉRIENCES
ce nom, et d'un autre vase qu'il appellepompe, à cause qu'il sert à
attirer et à sucerl'air contenudansle récipient.
Lepremiervase, nommérécipient, est d'unefigurerondecommeune
boule, pour être plus fort, et pouvoirmieux résisterà la pressionde
l'air quand on le vide. Il est d'une telle grandeur, qu'il peut contenir
soixantelivresd'eau à seize oncesla livre, c'est-à-direenvirontrente
pintes, mesurede Paris. Et c'est, dit-il, le plus grandque les ouvriers
aient pu faire.
Il a par en haut une ouverture fort large, et un couverclepropre
pour la boucher, qui est encorepercépar le milieu, et quel'on bouche
avec une clef de robinet que l'on lèveplus ou moinsou tout à fait,
pour fairerentrer autant d'air que l'on veut dansle récipientque l'ona
vidé.
Outrecette ouvertured'en haut, le récipienten a encoreune par en
bas, qui va un peu en pointe, et dans laquelleentreunedesouvertures
d'un robinet.
L'autre partie de la machine,appeléepompe, est faite d'airain en
formed'un cylindrecreux, long environde treize ou quatorzepouces,
et dontla cavitéen a près de trois de diamètre.
Elle a deuxouverturespar en haut, l'une dans laquelleentre l'autre
ouverturedu robinet, qui entre aussi par son autre côtédans l'ouver-
ture d'en bas du récipient, commenous avons dit; en sorte qu'il y a
par ce moyencommunicationdu récipientdans la pompe,quandle ro-
binet est ouvert : l'autre à côté, par laquelleon peut faire sortirl'air
qui est dans cette pompe ou cylindrecreux, et à laquelle il y a une
soupapequi laissesortirl'air de dedans, et empêchede rentrer celuide
dehors.
Cette pompeest tout ouvertepar en bas, et l'on bouchecette ouver-
ture avecun gros piston, qui est juste, en sorteque l'air ne puissepas-
ser entre deux.
Cepistona pour mancheune lamede fer étroite, maisassezépaisse,
un peuplus longueque le cylindre, ayant un côtétout denteléet plein
de crans, dans lesquelsentrentles crans d'uneroueattachéeà des piè-
cesde bois qui serventde soutienà ce cylindreet à toutela machine :
et ainsien faisant tourner cette roue, l'on fait monterou descendrele
pistoncommel'on veut, et l'on chasse de cette sorte l'air qui est con-j
tenu dansle cylindre, qui sort par le trou qui est en haut, et que l'on
reboucheaussitôt avecun morceaude cuivre fait exprès,qui est juste
à l'ouverture.
Cette descriptionsuffit pour pouvoir entendreles expériencesque
nous devons rapporter ci-après : ceux qui désireronten voir une plus
ample et plus particularisée,pourront la trouver dans le livre de
M. Boyle, où l'on voit aussi la figure de cette machine gravée dans
une planche.
Pour vider maintenantle récipientparle moyen de cette machine,
il faut, premièrement,que le piston soit au bas du cylindre,que le ro-
binet qui fait la communication du récipient dansla pompesoit fermé,
et que le trou du haut du cylindresoitdébouché.
1
FAITESEN ANGLETERRE. 153
r
Les chosesétant ainsi disposées,il faut faire monterle pistonpar le
moyen de la roue, jusqu'au haut du cylindre, et en faire ainsi sortir
tout l'air qui y est par le trou d'enhaut qui est ouvert, et que l'on bou-
cheaussitôtavecle bouchonde cuivre ; puis il faut faire redescendrele
pistonjusqu'aubas de la pompe, en sorte qu'elleest par ce moyentoute
vided'air: aprèscelail faut ouvrirle robinet qui fait la communication
du récipientdansla pompe ; et ainsil'air du récipientsortant par ce ro-
binet, remplit la pompe, qu'il faut encorevider de la mêmemanière
qu'auparavanten fermant le robinet, et puis la rempliret la revider
toujours, jusqu'à ce qu'on n'entende plus l'air sortir par le trou d'en
haut de la pompe,et qu'enapprochantune bougieallumée, ellene s'é-
teigneplus; par où l'on connoîtque l'on ne tire plus rien du récipient,
et qu'ainsi il est autant vide qu'onpeut le vider par cette machine.
Maisil est facilede comprendrequ'il est impossiblede le viderentiè-
rementpar ce moyen-là,commeM. Boylel'avouelui-même : parceque
lorsque, après avoirvidéla pompe,on ouvrele robinet, toutl'airdu ré-
cipientn'entre pas dans la pompe : maisil se partage dans ces deuxva
ses suivantla proportionde leurs capacités ; et ainsi le récipientétant
beaucoupplus grand que la pompe,il demeureune plus grandepartie
d'air dans le récipient que dansla pompe ; en sorte que l'on ne sauroit
empêcherqu'il n'yen reste toujoursune quantitéun peu considérable,à
moinsque la capacitéde la pompene fût incomparablement plusgrande
que celledu récipient ; ce qui n'a point été fait.
Et ainsi il ne faut pas s'étonnersi quelqueseffetsne s'y font pas
commeils devroientse faire, s'il étoit entièrementvide ; comme,par
exemple,que le vif-argentn'y tombepas entièrementdans l'expérience
ordinaire,et que mêmequand on la fait avecde l'eau, elle y demeure
suspendueen une hauteurassezconsidérable.
Maisil ya celaà remarquer, que si ces effetsne s'y font pas entière-
ment, du moins ils s'y font dans la plus grande partie, et suivant la
proportion de l'air que l'on a tiré du récipient; car, par exemple,
commele rapporte M. Boyledans l'expériencequ'il en a faite, le vif-
argent n'y demeurepas suspendu à la hauteur de vingt-septpouces
commeil feroit dans l'air, mais seulementà celled'un doigt, c'est-à-
dire à neuf ou dix lignes; et l'eau n'y demeurepas suspendueà la hau-
teur de trente-deuxpieds, mais seulementà celled'un pied, suivantla
mêmeproportionque le vif-argent ; ce qui est une grande diminution,
et qui montreaussibien que ces effetsviennentde la pesanteurde l'air,
dont il ne reste qu'une petitepartie dansle récipient, que si cette eau
et ce vif-argenttomboiententièrementdansun lieu qui fût entièrement
vide.
Caril est certainque rien ne fait mieuxvoir que c'est la pesanteurde
la massede l'air qui produittous ces effetsque l'on remarque dans les
liqueurs qui demeurentsuspenduesles unes plus haut, et les autres
plus bas, dans l'expérienceordinairedu vide, que de voir que, comme
ces effetscessententièrementlorsquel'on ôte entièrementla pressionet
1le ressortde l'air, ce que l'onfait par l'expériencedu vide dans le vide,
ils diminuentaussi très-sensiblement,et sont presqueréduits à rien,
154 NOUVELLES EXPÉRIENCES
lorsquel'air qui pressele vaseoùla liqueur se répand, est extrêmement
diminué, commeen cette machinede M.Boyle.
Et c'est pourquoi, encoreque l'on puissefaire quelquesexpérier.e::S
dans ce récipient, qui paroissenttoutes semblablesà celles qui se fe-
raient en plein air; comme,par exemple,que deux corps polisy de-
meurentattachésl'un contrel'autre sans se désunir, quand on en a at-
tiré l'air avecla pompe,il ne s'ensuitpas pour celaque cet effetpuisse
se faireaussi bien dansle vide que dans l'air, et qu'ainsiil n'est point
causépar la pesanteurde l'air, ce qui seroitcontraireà ce qui a été dit
dansle traité de la pesanteurdela massede l'air; maisil s'ensuitseule-
mentqueceteffetvientdel'air qui est restédansle récipient,lequelsedi-
latantet se raréfiant,à causequ'il n'est pluscomprimépar l'air extérieur,
presse,par sonressort,cesdeuxcorpsl'un contrel'autre,et a encoreassez
deforcepour les empêcherde sedésunir : maiscommeils ne sont pas si
pressésque dans l'air, si l'on pouvoitmettreles mains dans ce réci-
, l'on ne sentiroitpas sansdouteune si granderésistanceà les sé-
pient
parer; ou bien si l'on vouloiten faire l'expérienced'une manièreplus
facile. il n'y auroit qu'à pendre au corps de dessousun poids un peu
considérable,qui fît le mêmeeffetqu'une main qui le tireroit, et l'on
verrait qu'en vidant le récipient,ces deux corps se sépareroientbeau-
coupplus facilementque dans l'air. Ainsi cette expérienceest toute
semblableà celles que nous avons rapportéesde l'eauet du vif-argent
que l'on fait dans cette machine.Carcommesi, Ó. u lieu d'un tuyau de
trois ou quatre pieds dont on se sert pour faire l'expérienceavec de
l'eau, dans lequell'eau se videjusqu'à la hauteur d'un pied, on se ser-
voit d'un tuyauqui ne fût longque d'un demi-pied,il arriveroitqu'en
vidantl'air du récipientl'eaune tomberoitpoint, maisdemeureraittou-
jours suspenduejusqu'au haut du tuyau, parce que l'air qui y reste
suffiraitencorepour la soutenirdanscette hauteur ; et, commel'on ne
pourroitpas conclurede là que l'eau demeureroitde mêmesuspendue
dans des tuyaux plus hauts, commede trois ou quatre pieds, ou de
quelquehauteur qu'ils fussent, et qu'ainsicet effetde la suspensionde
l'eau ne vient point de la pressionde l'air: l'on ne peutpas conclure
aussi, de ce que deux corpspesant peut-êtrechacun quatre ou cinq
onces, ou mêmeun peu plus, demeurentattachésl'un contre l'autre
dansce récipient,que deuxcorpsbeaucoupplus pesansy demeureront
de mêmeunisl'un à l'autre, et qu'ainsi cet effetde l'adhésionde deux
corps polis, appliquésl'un contrel'autre, n'est point causépar la pe-
santeurde l'air.
Ainsil'on voit danstoutesles expériencesqui peuvent se faire dans
cettemachine,que cellesoùil arrive deseffetspareils à ceuxque nous
venonsde rapporter, ne fontrien contrece principede la pesanteurde
l'air, puisquel'on peut dire, avecraison,qu'ilssontcauséspar l'air qui
restedansle récipient ; et que les autresau contraireserventautantà le
prouveret à l'établir,que si le récipientétoittout à fait vidé.
Nousallons donc en rapporter quelques-unes,tirées, commenous
avonsdit, du livredeM.Boyle,en faisantvoirqu'ellesdépendentmani
festementdu principede la pesanteurde l'air.
FAITESEN ANGLETERRE. 155
I. Il remarquepremièrement,qu'ayantvidéle récipienten la manière
qui a été dite, l'on a beaucoupde peine à lever la clef du robinetqui es'
au haut du récipient, commenous avons marqué, et qu'on la son
pesante, commesi un grandpoidspendoitau bout d'en bas.
Ce qui est bien naturel et bien aiséà expliquerpar le principede 11
[pesanteurde l'air; car dans cette expérience,l'air ne touchantpoint
cette clef par-dessous, mais seulement par-dessus, il faut, pour la
[lever, lever la colonned'air qui pèse dessus, laquelleétant pesante, il
me faut pas s'étonnersi on trouvela clef pesante, et si on a de la peine
sà la lever.
II. Il remarqueaussiqu'aprèsavoirfaitmonterle pistonjusqu'auhau
Xiucylindre, et qu'on en a ainsi chassétout l'air, l'on a beaucoupde
peine à le faireredescendre,et qu'il semblequ'il soit colléet attachéau
ihaut du cylindre ; en sorte qu'il faut employerune grande forcepour
l'en séparer.
Cet effet n'est pas plus malaisé à expliquerque le précédent. Car
puisque l'air qui environnele piston le presse par-dessouset non par-
bdessus,il faut, pour le baisser, repousseret souleverla colonned'air
qui fait effortcontrele bas; ce qui ne peut se faire qu'avecpeine, et en
y employantune forceconsidérable.
III. Il rapporteaprèscela plusieursexpériencesqu'il a faites dans le
récipient; et premièrementcelle d'une vessie d'agneau assez ample,
sèche, fort molleet seulementà demipleine d'air, dont ayant bien bou-
ché l'orifice, en sorte qu'il ne pouvoitpoint du tout y entrer d'air, il la
imiten cet état dans le récipient. et en ayant ensuite bien bouchél'ou-
verture , il le fit vider par le moyen de la pompe ; et à mesurequ'il se
vidoit, l'on voyoit la vessie s'enfler, en sorte qu'avant mêmeque le
récipient fût autant désemplid'air que l'on pouvoit le désemplir,elle
paroissoit entièrementtendue, et aussibandéeque si l'on y eût soufflé
de l'air. Pour être encoreplus assuréque l'enflurede cette vessievenoit
de ce qu'on ôtoit l'air qui l'environnoitet qui la pressoit, il fit lever un
'<peula clefdu robinetqui étoitau haut du récipient,poury fairerentrer
iHel'air petit à petit; et à mesurequ'il y entroit, on voyoitla vessiese
ramollir peu à peu, et enfin, quand on y laissoitentrertout à fait l'air,
telle devenoitaussi flasquequ'auparavant.
Il rapportesur ce sujet une expériencetoute pareille que l'on faisoit
avec une vessiede carpe, dont il attribuel'inventionà M.de Roberval.
Il a refaitplusieursfoiscettemêmeexpérienceavecla vessied'agneau,
et il remarqueque, lorsqu'il y laissoit trop d'air, elle se crevoit, et en
crevant faisoitun bruit semblableà celui d'un pétard.
Pour rendre raison de cet effetpar notre principe, il n'y a qu'à dire
en un mot qu'il est tout pareil à celui qui a été rapporté dansle Traité
sMela pesanteurde l'air, page272, d'un ballonqui s'enfleou se desenfle.
là mesure qu'on le monte au haut d'une montagne,ou qu'on l'en fait
descendre, puisqu'onvoit de mêmecette vessied'agneaus'enflerà me-
sure qu'on diminue l'air qui la comprimoit,et qui la faisoit paroître
mmolleet flasque.
IV. Il remarqueencore,par plusieursexpériencesqu'il a faites, qu'en
156 NOUVELLES EXPÉRIENCES
vidant un vase de verre qui ne soit pas rond, maisseulementd'une
figure ovalique, il se casse toujours, quoiqu'onle fassefort épais; al.
lieu que quand il est tout à fait rond commeune boule. quoiqu'ilsoi
beaucoupplus mince, il ne se casse point, parce que cette figurefai
que ses partiess'entre-soutiennentet se fortifientles unes les autres.
Ceteffetne vient pas de l'horreur quela naturea pour le vide, puisqu
si cela étoit, le vaserond devroitaussibiensecasserque l'autre: mai:
il vient de la pesanteurde l'air, lequelpressantbeaucoupcesdeuxvase
par dehors, et très-peu par dedans, puisqu'ilssont presquevides d'air
cassecelui qui est en formeovalique,parcequ'il a moinsde résistance
mais ne cassepoint celui qui est rond, parce que cette figure le rend
plus fortet plus capablede résisterà l'effortque l'air fait pourle casser
V. C'estaussipar cemêmeprincipede la pesanteurde l'air, qu'il fau
expliquerune autre expériencequ'il rapporte d'un siphon plein d'eau.
long d'un pied et demi, qu'il mit dans son récipient, et qui cessade
couler dès lors qu'on eut vidé ce récipientpar le moyende la pompe ;
car il est clair que l'air qui reste dans le récipient ne pouvant éleve
l'eau par sa pressionque jusqu'à un pied, commeon a remarquéci-
dessus, un siphonlong d'un pied et demidevoitcesserde couler.
VI. Il a encoreéprouvéque des poidsd'inégalegrosseur,pesantégale
ment dans l'air, perdoient leur équilibre dans le vide; et il en a fait
l'expérienceen cette manière.
Il prit une vessiesèche, à demi pleined'air, dont il bouchabien l'ou-
verture, et l'attacha en cette sorte à l'un des bras d'une balancesi juste
et si délicate, que la trente-deuxièmepartie d'un grain étoit capablede
la faireincliner d'un côté ou d'autre, et à l'autre bras de la balanceil
mit un poidsde plombde la mêmepesanteurque la vessie ; en sorte que
ces deux poidsétoientainsi en équilibredansl'air; et mêmeil remarque
que le poids de plombpesoitun peu plus que la vessie.
Ayant mis le tout dans le récipient, et en ayant tiré l'air avec la
pompe, l'on voyoitau contrairele côté où étoit penduela vessie,l'em
porter par-dessusl'autre, et baisserde plus en plus à mesure que l'on
; et en laissantrentrer l'air petit à petit, l'on
tiroit plus d'air du récipient
voyoitaussila vessieremonterpeu à peu, et enfinredevenirà son équi-
libre quand on y laissoitentrer tout à fait l'air.
Ceteffetest tout pareilà ce qui a été dit dans le Traité de l'Équilibre
des liqueurs (pag.264 et 265),qu'il peut se faireque des poidssoienten
équilibredans l'air, qui ne le seroientpas dans l'eau, ni mêmedans un
air plus humide ; et la raisonqui en est donnéeen cet endroit doit aussi
servirà expliquerl'expérienceque nous venonsde rapporter.
Caril est clair que lorsquela vessieest dans l'air en équilibreavecle
plomb, elle est contre-peséeen cet état non-seulementpar le plomb,
maispar un volumed'air égalà soi, beaucoupplus grandquen'est celui
qui contre-pèsele plomb : or étant misedansle récipientpresquevide,
encoreque sa pesanteurnaturelle n'augmentepas, néanmoinselle est
moinscontre-peséeet moinssoutenue, parce que le volumed'air qui la
contre-pesoita perdu beaucoupde sa forcepar la diminutionde l'air, et
bien plus à proportionque celuiqui contre-pesoitle plomb,parce qu'il
FAITESEN ANGLETERRE. 157
est bien plus grand ; et par conséquentla vessiequi étoit en équilibre
dans l'air, doit s'abaisserdansce vide, et cesserd'êtreen équilibre.
Outrecesexpériences,M. Boyleen a fait quelquesautres, lesquelles
ne dépendentpoint, à la vérité, du principedela pesanteurde l'air, et
qui arriveroienttout de mêmequand il ne pèseroitpas, mais qui n'y
sontpointaussicontraires.
Il a éprouvé,par exemple,qu'un pendulene va pas si vite dans l'air
que dans le vide ; et pour le connoître,il en a pris deuxparfaitement
égauxdans l'air, dontil en a misl'un dansle récipient,et laissél'autre
dans l'air; et ayant ensuitefait viderle récipient,le pendulequi y étoit
enferméalloitplus vite que celui qui étoit enplein air, en sortequel'on
comptoitvingt-deuxbattemensdel'un contrevingt seulementdel'autre.
Il a encoreremarquéque les sonsdiminuoientbeaucoupde leur force
dans le récipientlorsqu'on le vidoit ; ce qu'il a éprouvépar le moyen
d'unemontresonnantequ'il a misedans ce récipient, et que l'on n'en-
tendoitpresquepoint sonneraprèsl'avoirvidé, quoiqu'onl'entendîtfort
bien auparavant.
Cequi n'est point contraire,commeil semble,à ce qui a été dit dans
l'expériencequenousavonsrapportéedela vessie,laquelleen se crevant
faisoitautant de bruit qu'un pétard ; car tout ce qu'on peutjustement
en conclure,est qu'il faudroitque le bruit eût été beaucoupplus grand.
Il a vouluéprouver,outrecela, si le feu pourroitse conserverdansce
récipientvidé, et combiende tempsil y dureroit ; et pour celail y mit
premièrementune chandellede suif allumée, qu'il dit s'être éteinte en
moinsd'une minute, aprèsavoirvidéle récipient ; et ayant faitla même
expérienceavecun petit ciergede cire blanche, il n'y demeurapas non
plus alluméplus d'uneminute.
Il mit ensuite des charbons ardens, et l'ayant fait aussitôtvider, il
remarquaque, depuisquel'onavoitcommencéà le vider jusqu'à ce que
les charbonsfussententièrementéteints, il s'étoit seulementpassétrois
minutes ; et y ayant mis dela mêmemanièreun fer rouge au lieu de
charbons,cetterougeurduravisiblependantl'espacede quatreminutes.
Il a fait encorela mêmeépreuveavecun boutde la mèchedont se ser-
vent les soldatspour leurs mousquets,qu'il suspendittout alluméedans
son récipient, et qui s'éteignoittout de mêmeà mesurequ'on le vidoit.
Il a voulu encore après cela éprouverce que deviendroientles ani-
maux que l'on mettroit dans ce récipient ; si ceuxqui ont des ailes y
voleroient; si les autresy marcheroient;et enfinsi les uns et les autres
pourroienty vivrelongtemps.
Ony mit premièrementde ceuxqui ont des ailes, commede grosses
mouches,des abeilleset des papillons; mais après qu'on eut vidé le
récipient, ils tombèrentdu haut en bas sans pouvoirdu tout se servir
de leurs ailes.
Il y mit encoreune alouette, qui non-seulementy perdit l'usage de
ses ailes, mais devint tout d'un coup languissante;et ayant ensuite
souffertplusieursconvulsionstrès-violentes,on la vit enfinexpirer, et
tout celase passapendantl'espacedeneufou dix minutes.
Ony mit ensuiteun moineau,qui y mourutde même, aprèscinq ou
158 NOUVELLES EXPÉRIENCES FAILESEN ANGLETERRE
six minutes; et après, une souris qui y vécutun peu plus longtemps
et qui n'y souffritpas tant de convulsionsque les animauxà ailes.
Voulantaussi éprouversi les poissonspourroienty vivre, et ne pou-
vantenavoird'autres vivans,il y mitune anguille, laquelle,après que
l'on eut vidéle récipient, y demeuracouchéeet immobiledurant long-
temps, commesi elleeût étémorte. Néanmoins,quand on ouvrit après
cela le récipientet qu'on l'en retira, on trouvaqu'ellene l'étoit pas, et
qu'elleétoitaussi vivequ'avantqu'onl'y mît.
Voilàce que l'on a jugé à propos d'extrairedu livre de M. Boyle, et
les expériencesque l'on a trouvéesles plus considérables,et qui ont le
plus de rapportau sujet destraités précédens,dontles unes ont celade
particulier,qu'ellesprouventclairementque l'air a dela pesanteur,et
toutesont celade commun,qu'ellesne prouventrien qui soit contraire
à ce principe.

FRAGMENT D'UN TRAITÉ DU VIDE.


Le respectquel'on porte à l'antiquité est aujourd'huià tel point, dans
les matièresoù il doitavoirmoinsde force, que l'on se fait des oracles
de toutesses pensées,et des mystèresmêmesdeses obscurités;que l'on
ne peut plus avancerde nouveausans péril, et que le texted'un auteur
suffitpour détruireles plus fortesraisons.
Cen'est pasque monintentionsoit de corrigerun vicepar un autre,
et de ne fairenulleestimedesanciens, parceque l'on en fait trop. Je ne
prétendspas bannirleurautoritépour releverle raisonnementtout seul,
quoiquel'on veuilleétablir leur autoritéseuleau préjudicedu raison-
nement.
Pour fairecetteimportantedistinction1avec attention, il faut consi-
dérer que les unes dépendentseulementdela mémoireet sont puremen
historiques,n'ayantpourobjetque de savoircequelesauteursont écrit;
les autres dépendentseulementdu raison"ment, et sont entièremen
dogmatiques,ayant pour objet de chercher et découvrirles vérités
cachées.Cellesdela premièresorte sont bornées,d'autantque les livres
danslesquelsellessontcontenues.
C'estsuivantcette distinctionqu'il faut régler différemment l'étendue
de ce respect.Le respectquel'on doitavoir pour.
Dansles matièresoù l'on rechercheseulementde savoir ce que les
auteursont écrit, commedans l'histoire, dans la géographie,dans la
jurisprudence,dans les langues,. et surtoutdansla théologie;et enfin
dans toutescellesqui ont pour principe,ou le fait simple, ou l'institu-
, divineou humaine,il faut nécessairement
tion recourirà leurs livres,
puisquetout ce que l'on en peut savoiry est contenu : d'oùil estévident
que l'on peut en avoirla connoissance entière, et qu'il n'est paspossible
d'y rien ajouter.
S'il s'agit de savoirqui fut le premierroi des François ; en quellieu
les géographesplacentle premierméridien ; quelsmotssont usitésdans
~f.Entreles deuxsortesde sciences.
D'UN TRAITÉDU VIDE.
FRAGMENT 159
une langue morte, et toutes les chosesde cette nature; quelsautres
moyensque les livres pourroientnous y conduire?Et qui pourra rien
ajouter denouveauà ce qu'ils nous en apprennent, puisqu'onne veut
savoir que ce qu'ils contiennent ? C'estl'autoritéseule qui nousen peut
éclaircir.Maisoù cetteautoritéa la principaleforce, c'est dansla théo-
logie, parcequ'elley est inséparablede la vérité, et que nous ne la con-
noissonsque par elle: de sorte que pour donnerla certitudeentièredes
matièresles plus incompréhensiblesà la raison, il suffitde les faire
voir dans les livres sacrés (comme, pour montrer l'incertitude des
chosesles plus vraisemblables,il faut seulementfaire voir qu'ellesn'y
sontpascomprises) ; parceque ses principessontau-dessusde la nature
et de la raison, et que, l'esprit de l'hommeétant trop foiblepour y
arriver par ses propresefforts, il ne peut parvenirà ces hautesintelli-
gencess'il n'y est porté par une forcetoute-puissanteet surnaturelle.
Il n'en est pas de mêmedes sujetsqui tombentsousle sensou sousle
raisonnement : l'autorité y est inutile; la raisonseule a lieu d'en con-
noître.Ellesont leurs droits séparés : l'une avoittantôt tout l'avantage
;
ici l'autre règne à sontour. Maiscommeles sujets de cette sorte sont
proportionnésà la portéede l'esprit, il trouveune libertétout entièrede
s'y étendre : sa féconditéinépuisableproduit continuellement,et ses
inventionspeuventêtre tout ensemblesans finet sansinterruption.
C'es.tainsi que la géométrie,l'arithmétique,la musique,la physique,
la médecine,l'architecture, et toutes les sciencesqui sont soumisesà
l'expérienceet au raisonnement,doiventêtre augmentéespour devenir
parfaites.Lesanciensles ont trouvéesseulementébauchéespar ceuxqui
les ont précédés; et nousles laisseronsà ceuxqui viendrontaprèsnous
en un état plus accomplique nousne les avonsreçues.Commeleur per-
fectiondépenddu tempset dela peine, il estévidentqu'encoreque notre
peineet notre tempsnouseussentmoinsacquisque leurs travaux, sépa-
rés des nôtres, tous deuxnéanmoinsjoints ensembledoiventavoir plus
d'effetque chacunen particulier.
L'éclaircissement de cettedifférencedoit nousfaire plaindrel'aveugle-
ment de ceux qui apportentla seuleautorité pourpreuvedansles ma-
tières physiques,au lieu du raisonnementou des expériences ; et nous
donnerde l'horreur pour la malicedes autres, qui emploientle raison-
nementseul dans la théologieau lieu de l'autoritéde l'Écritureet des
Pères. Il faut releverle courage de ces gens timidesqui n'osentrien
inventeren physique, et confondrel'insolencedecestémérairesqui pro-
duisentdes nouveautésen théologie.Cependantle malheurdu siècleest
tel, qu'on voit beaucoupd'opinionsnouvellesen théologie,inconnuesà
toute l'antiquité, soutenuesavecobstinationet reçuesavecapplaudisse-
ment ; au lieu que cellesqu'onproduitdansla physique,quoiqu'enpetit
nombre.,semblentdevoirêtre convaincuesde faussetédès qu'ellescho-
quent tant soit peu les opinionsreçues : commesi le respectqu'ona
pour les anciensphilosophesétoitde devoir, et que celui que l'on porte
aux plus anciensdes Pèresétoit seulementde bienséance! Je laisseaux
personnesjudicieusesà remarquerl'importancede cet abus qui pervertit
l'ordredes sciencesavectant d'injustice; et je croisqu'il y en aura peu
160 FRAGMENT D'UNTRAITÉDU VIDE.
qui ne souhaitentque cette. s'appliqueà d'autresmatières,puisqu
lesinventionsnouvellessontinfailliblement deserreursdanslesmatière
que l'on profaneimpunément ; et qu'elles sont absolumentnécessair
pour la perfectionde tant d'autres sujets incomparablement plus bas
que toutefoisonn'oseroittoucher.
Partageonsavec plus de justice notrecrédulitéet notre défiance,e
bornonsce respectque nous avonspour les anciens.Commela raisonli
fait naître, elledoit aussile mesurer; et considéronsque, s'ils fussen
demeurésdans cette retenue de n'oser rien ajouter aux connoissanc
qu'ilsavoientreçues, ou que ceux de leur temps eussentfait la mêm
difficultéde recevoirles nouveautésqu'ils leur offroient,ils se seroien
privéseux-mêmeset leur postéritédu fruit deleurs inventions.Comm
ils ne se sontservisde cellesqui leur avoientétélaisséesque commede
moyenspouren avoirde nouvelles,et que cetteheureusehardiesseleu
avoit ouvertle cheminaux grandeschoses,nous devonsprendrecelle
qu'ils nousont acquisesdela mêmesorte, et à leur exempleen faire le
moyenset non ~p?" la findenotre étude, et ainsi tâcher de les surpasse
en les imitant.Carqu'y a-t-il de plus injusteque detraiter nosancien
avecplus deretenuequ'ilsn'ontfaitceuxquilesont précédés,et d'avo
pour eux ce respect inviolablequ'ils n'ont mérité de nous que parc
qu'ils n'en ont pas eu un pareil pour ceuxqui ont eu sur eux le mêm
avantage?
Les secrets de la nature sont cachés;quoiqu'elleagissetoujours,
ne découvrepastoujoursseseffets : le tempslesrévèled'âgeen âge, et
quoiquetoujourségaleen elle-même,ellen'est pas toujours égaleme
connue.Les expériencesqui nous en donnentl'intelligencemultiplien
continuellement; et, commeellessont les seuls principesde la phy
sique, les conséquencesmultiplientà proportion.C'est de cette faço
que l'on peut aujourd'huiprendre d'autres sentimenset de nouvelle
opinionssans mépriser., sansingratitude,puisqueles premièrescon
noissancesqu'ilsnousontdonnéesont servide degrésaux nôtres, et que
dansces avantagesnousleur sommesredevablesdel'ascendantquenou
avonssur eux ; parceque, s'étant élevésjusqu'à un certaindegréoù il:
nous ont portés, le moindreeffortnousfaitmonterplus haut, et ave
moinsde peineet moinsde gloirenousnoustrouvonsau-dessusd'eux
C'estdelà que nouspouvonsdécouvrirdes chosesqu'il leur étoitimpos
sibled'apercevoir.Notrevuea plusd'étendue,et, quoiqu'ilsconnussen
aussi bien que noustout ce qu'ilspouvoientremarquerde la nature, ils
n'en connoissoientpas tant néanmoins,et nous voyonsplus qu'eux.
Cependantil est étrangede quelle sorte onrévèreleurs sentimens
On fait un crimede les contredireet un attentat d'y ajouter, comm
s'ils n'avoientplus laissé de vérités à connoître.N'est-cepas là traiter
indignementla raisonde l'homme,et la mettre en parallèleavec l'in-
stinct des animaux,puisqu'onen ôte la principaledifférence,qui con-
siste en ce que les effetsdu raisonnementaugmententsans cesse,au
lieu que l'instinctdemeuretoujoursdans un état égal?Lesruchesdes
abeillesétoient aussi bien mesuréesil ya milleans qu'aujourd'hui,et
chacuned'ellesforme cet hexagoneaussi exactementla premièrefois
FRAGMENT
D'UN TRAITÉDU VIDE. 161
que la dernière.Il en est de mêmede tout ce que les animauxprodui-
sent par ce mouvementocculte.La natureles instruit à mesureque la
nécessitéles presse; mais cettesciencefragile se perd avec les besoins
qu'ils en ont: commeils la reçoiventsans étude, ils n'ont pas le bon-
heur de la conserver;et toutes lesfois qu'elle leur est donnée, elle leur
est nouvelle,puisque, la nature n'ayant pour objet que de maintenir
les animauxdans un ordre de perfectionbornée, elleleur inspire cette
sciencenécessairetoujourségale, de peur qu'ils ne tombentdansle dé-
périssement,et ne permetpas qu'ils y ajoutent, de peur qu'ils ne pas-
sent les limites qu'elle leur a prescrites.Il n'en est pas de même de
l'homme, qui n'est produit que pour l'infinité. Il est dans l'ignorance
au premierâge de sa vie; maisil s'instruit sans cessedanssonprogrès :
car il tire avantagenon-seulementde sa propreexpérience , maisencore
de cellede ses prédécesseurs;parce qu'il garde toujours dans sa mé-
moireles connoissancesqu'il s'est une fois acquises, et que celles des
ancienslui sont toujours présentesdans les livres qu'ils en ont laissés.
Et commeil conserveces connoissances,il peut aussi les augmenter
facilement; de sorte que les hommessont aujourd'huien quelquesorte
dansle mêmeétat où se trouveroientcesanciensphilosophes,s'ils pou-
voient avoir vieilli jusques à présent, en ajoutant aux connoissances
qu'ils avoientcelles que leurs étudesauroientpu leur acquérir à la fa-
veur de tant de siècles. De là vient que, par une prérogativeparticu-
lière, non-seulementchacundes hommess'avancede jour en jour dans
les sciences,mais que tousles hommesensembley font un continuel
progrèsà mesureque l'universvieillit, parce que la mêmechosearrive
dans la successiondes hommesque dans les âges ~diflérens d'un parti-
culier.De sorte que toute la suite des hommes, pendant le cours de
tant de siècles, doit être considéréecommeun mêmehommequi sub-
siste toujourset qui apprendcontinuellement : d'où l'on voit aveccom-
bien d'injusticenous respectonsl'antiquité dans ses philosophes;car,
commela vieillesseest l'âge le plus distant de l'enfance, qui ne voit
que la vieillessedans cet hommeuniverselne doit pas être cherchée
dansles tempsprochesde sa naissance,maisdansceux qui en sont les
plus éloignés?Ceux que nous appelonsanciens étoient véritablement
nouveauxen touteschoses, et formoientl'enfancedes hommespropre-
ment; et commenous avonsjoint à leursconnoissancesl'expériencedes
sièclesqui les ont suivis, c'est en nous que l'on peut trouver cette
antiquitéque nous révéronsdansles autres.
Ils doiventêtre admirésdans les conséquencesqu'ils ont bien tirées
du peu de principes qu'ils avoient, et ils doivent être excusésdans
cellesoù ils ont plutôt manqué du bonheur de l'expérienceque de la
forcedu raisonnement.
&r n'étoient-ilspas excusablesdansla pensée qu'ils ont eue pour la
voiede lait, quand, la foiblessede leurs yeux n'ayant pas encorereçu
le secoursde l'artifice, ils ont attribuécettecouleurà une plus grande
soliditéen cette partie du ciel, qui renvoie la lumière avec plus de
force?Maisne serions-nouspas inexcusablesde demeurerdansla même
pensée, maintenantqu'aidés des avantagesque nous"donnela lunette
PASCAL 111 il
162 FRAGMENT
D'UNTRAITÉDU VIDE.
d'approche,nous y avonsdécouvertune infinitéde petitesétoiles,dont
la splendeurplus abondantenous a fait reconnoîtrequelle est la véri-
table causede cetteblancheur?
N'avoient-ilspas aussi sujet de dire que tous les corps corruptiblé
étoientrenfermésdans la sphère du ciel de la lune, lorsquedurant le
coursde tant de sièclesils n'avoientpoint encoreremarquéde corrup-
tions ni de générationshors de cet èspace?Maisne devons-nouspa..
assurer le contraire, lorsque toute la terre a vu sensiblementdes
comètess'enflammeret disparoîtrebienloin au delà decette sphère?
C'est ainsi que, sur le sujet du vide, ils avoientdroit de dire que la
nature n'en souffroit point, parce que toutes leurs expériencesleur
avoient toujours fait remarquer qu'elle l'abhorroitet ne le pouvoi
souffrir.Maissi les nouvellesexpériencesleur avoientété connues,
peut-être auroient-ilstrouvé sujet d'affirmerce qu'ils ont eu sujet de
nier par là que le vide n'avoit point encore paru. Aussidansle juge-
ment qu'ils ont fait que la nature ne souffroitpoint de vide, ils n'ont
entendu parler de la nature qu'en l'état où ils la connoissoient; puis-
que, pour le dire généralement,ce ne seroit assezde l'avoirvu con-
stamment en cent rencontres, ni en mille, ni en tout autre nombre,
quelque grand qu'il soit; puisque, s'il restoitun seulcas à examiner
ce seul suffiroitpour empêcherla définitiongénérale,et si un seulétoit
contraire, ce seul. Cardans toutes les matièresdont la preuvecon-
siste en expérienceset non en démonstrations,on ne peut faireaucune
assertionuniversellequepar la généraleénumérationde toutesles par-
ties et de tous les cas différens.C'estainsi que quandnous disonsque
le diamantest le plus dur de tous les corps, nous entendonsde tous
les corps que nous connoissons,et nous ne pouvonsni ne devonsyi
comprendreceux que nous ne connoissonspoint; et quandnous disons
que l'or estle plus pesant de tous les corps, nous serionstémérairesdes
comprendredans cette propositiongénérale ceux qui ne sont point
encoreen notre connoissance,quoiqu'ilne soit pas impossiblequ'ils
soienten nature. Demême quand les anciensont assuré que la nature
ne souffroitpoint de vide, ils ont entendu qu'ellen'en souffroitpoint
danstoutes les expériencesqu'ils avoientvues, et ils n'auroientpu sans
témérité y comprendrecelles qui n'étoient pas en leur connoissance
Quesi ellesy eussentété, sans douteils auroienttiré les mêmescon--
séquencesque nous, et les auroient par leur aveu autoriséesde cette
~vntiquitédont on veut faire aujourd'huil'uniqueprincipedes sciences.
C'est ainsi que, sans les contredire, nous pouvonsassurerle con--
traire de ce qu'ils disoient: et, quelque forceenfin qu'ait cetteanti-
quité, la vérité doit toujours avoir l'avantage,quoiquenouvellemen
découverte,puisqu'elleest toujoursplus ancienneque toutes les opi--
nionsqu'onen a eues, et que ce seroit ignorer sa nature de ~s'imagine
qu'elleait commencéd'êtreau tempsqu'ellea commencéd'être connue.
MATHÉMATIQUES.

DE L'ESPRIT GÉOMÉTRIQUE1
I.
On peut avoirtrois principauxobjets dans l'étude de la vérité: l'un,
de la découvrirquand on la cherche ; l'autre, de la démontrerquand
on la possède; le dernier,de la discerner d'avec le faux quand on
l'examine.
Je ne parle point du premier ; je traite particulièrementdu second,
et il enferme.le troisième. Car, si l'on sait la méthodede prouver la
vérité, on aura en mêmetemps cellede la discerner, puisqu'en exami-
nant si la preuvequ'on en donneest conformeaux règlesqu'on connoît,
on saura si elle est exactementdémontrée.
La géométrie, qui excelleen ces trois genres,a expliquél'art de
découvrirles vérités inconnues ; et c'est ce qu'elle appelle analyse, et
dontil seroitinutile de discourir aprèstant d'excellensouvragesqui ont
été faits.
Celuide démontrer les vérités déjà trouvées, et de les éclaircir de
telle sorte que la preuve en soit invincible, est le seul que je veux
donner; et je n'ai pour cela qu'à expliquer la méthode que la géomé-
trie y observe;car elle l'enseigneparfaitementpar ses exemples,quoi-
qu'elle n'en produiseaucun discours.Et parce que cet art consisteen
deux chosesprincipales, l'une de prouverchaquepropositionen parti-
culier, l'autre de disposer toutes les propositionsdans le meilleur
Ordre, j'en. ferai deux sections, dont l'une contiendrales règles de la
conduite des démonstrationsgéométriques,c'est-à-dire méthodiqueset
parfaites,et te, seconde comprendra celles de l'ordre géométrique,,
oc'est-à-direméthodiqueet acccompli: de sorte que les deux ensemble
renfermeronttout ce qui sera nécessairepour la conduitedu raisonne-
(IIIlentà prouveret discernerles vérités;lesquelles j'ai desseinde donner
sentières.
t
SECT. éA_-I'
I. — De la méthodedes démonstrationsgéométriques,
c'est-à-direméthodiqueset parfaite.
Je ne puis faire mieux entendrela conduite qu'on doit garder pour
rendre les démonstrationsconvaincantes,qu'en expliquantcelle que la
géométrie observe.
Mon objet est bien plus de réussir à l'une qu'à l'autre, et je n'ai
dxhoisicette sciencepour y arriver que parce qu'elle seule sait les véri-
1. Les deuxfragmensqui suiventsontintitulésdansl'éditiondeBossut
sur la géométrie
'N(ijlexions en général,et De l'art de persuader.
164 DE L'ESPRITGÉOMÉTRIQUE.
tables règlesdu raisonnement,et, sans s'arrêter aux règles dessyllos
gismesqui sont tellementnaturellesqu'on ne peut les ignorer, s'arrêt
et se fondesur la véritable méthode de conduire le raisonnement e
toutes choses, que presquetout le mondeignore, et qu'il est si avanta
geuxde savoir, que nous voyonspar expériencequ'entre espritségau
et toutes choses pareilles, celui qui a de la géométriel'emporte
acquiert une vigueur toute nouvelle.
Je veux donc faire entendre ce que c'est que démonstrationpa
l'exemplede celles de géométrie,qui est presquela seule des science
humaines qui en produised'infaillibles,parce qu'elle seule observe1
véritableméthode, au lieu que toutes les autres sont par une nécessit
naturelle dans quelque sorte de confusion que les seuls géomètre
savent extrêmementconnoître.
Maisil faut auparavant que je donnel'idée d'une méthode encor
plus éminente et plus accomplie, mais où les hommesne sauroien
jamais arriver: car ce qui passe la géométrienous surpasse ; et néan
moinsil est nécessaired'en dire quelquechose, quoiqu'ilsoit imposs
ble de le pratiquer.
Cette véritable méthode, qui formeroitles démonstrationsdans
plus haute excellence, s'il étoit possibled'y arriver, consisteroit~
deuxchoses principales : l'une, de n'employer aucun terme dont ~o
n'eût auparavant expliqué nettementle sens ; l'autre, de n'avancerja
maisaucune propositionqu'on ne démontrâtpar des vérités déjà con
nues; c'est-à-dire, en un mot, à définirtous les termes et à prouve
toutes les propositions.Mais,pour suivrel'ordre mêmeque j'explique
il faut que je déclarece que j'entendspar définition.
Onne reconnoîten géométrieque les seules définitionsque les logi
ciens appellent définitionsde nom, c'est-à-dire que les seulesimpos
tions de nom aux chosesqu'on a clairement désignéesen termespar
faitement connus ; et je ne parle que de celles-là seulement. Leu
utilité et leur usage est d'éclaircir et d'abréger le discours, en expri
mant par le seul nom qu'on imposece qui ne pourroit se dire ~qu'
plusieurs termes; en sorte néanmoins que le nom imposé demeur
dénué de tout autre sens, s'il en a, pour n'avoir plus que celui auque
on le destine uniquement. En voici un exemple. Si l'on a besoin di
distinguer dans les nombresceux qui sont divisiblesen deuxégalemen
d'avec ceux qui ne le sont pas, pour éviter de répéter souventcett
condition, on lui donne un nom en cette sorte: j'appelle tout nombr
divisibleen deux égalementnombre pair. Voilàune définitiongéomé
trique: parcequ'après avoir clairementdésignéune chose, savoirtou
nombre divisibleen deux également, on lui donne un nom que ~l'o
destitue de tout autre sens, s'il en a, pour lui donnercelui de la ChO
désignée.D'où il paroît que les définitionssont très-libres, et qu'elle
ne sont jamais sujettes à être contredites ; car il n'y a rien de plus
permisque de donnerà une chosequ'on a clairementdésignéeun ~no
tel qu'on voudra.Il faut seulement prendre garde qu'on n'abusede la
liberté qu'on a d'imposerdes noms, en donnant J mêmeà deuxchose
différentes.
DE L'ESPRITGÉOMÉTRIQUE. 165
Ce n'est pas que cela ne soit permis, pourvu qu'on n'en confonde
pas les conséquences,et qu'on ne les étende pas del'une à l'autre.
Maissi l'on tombedans ce vice, on peut lui opposerun remèdetrès-
sûr et très-infaillible: c'est de substituer mentalementla définitionà la
place du défini, et d'avoir toujours la définitionsi présenteque toutes
les foisqu'onparle , par exemple , de nombrepair, on entende précisé-
mentque c'est celui qui est divisibleen deuxpartieségales, et que ces
deuxchoses soient tellement jointes et inséparablesdans la pensée,
qu'aussitôt que le discoursen exprimel'une, l'esprit y attache immé-
diatementl'autre. Carles géomètreset tousceuxqui agissent méthodi-
quement , n'imposentdes nomsaux chosesque pourabrégerle discours.
et non pour diminuerou changer l'idée des chosesdont ils discourent.
Et ils prétendentque l'esprit suppléetoujours la définitionentièreaux
termes courts, qu'ils n'emploientque pour éviter la confusionque
la multitude des paroles apporte. Rien n'éloigne plus promptementet
plus puissammentles surprises captieusesdes sophistesque cette mé-
thode , qu'il faut avoirtoujours présente , et qui suffitseulepourbannir
toutes sortesde difficultéset d'équivoques.
Ceschosesétant bien entendues, je reviensà l'explicationdu véri-
table ordre, qui consiste,commeje disois, à tout définiret à tout prou-
ver. Certainementcette méthode seroit belle, mais elle est absolument
impossible: car il est évidentque les premiers termes qu'on voudroit
définir en supposeroientde précédenspour servir à leur explication,
et que de même les premières propositionsqu'on voudroit prouver
en supposeroientd'autres qui les précédassent; et ainsi il est clair
qu'on n'arriveroitjamais aux premières.Aussi, en poussantles recher-
chesde plus en plus, on arrivenécessairementà des motsprimitifsqu'on
me peut plusdéfinir, et à des principessi clairs qu'on n'en trouve plus
qui le soientdavantagepour servirà leur preuve. D'oùil paroîtque les
hommessont dans une impuissancenaturelle et immuablede traiter
quelquescienceque ce soit dansun ordreabsolumentaccompli.
Mais il ne s'ensuit pas de là qu'on doive abandonnertoute sort
d'ordre. Car il y en a un, et c'est celui de la géométrie,qui est à la
vérité inférieuren ce qu'il est moins convaincant,mais non pas en ce
qu'il estmoinscertain. Il ne définitpas tout et ne prouve pas tout, et
c'est en cela qu'il lui cède; mais il ne supposeque des chosesclaireset
constantespar la lumièrenaturelle, et c'est pourquoiil est parfaitement
wéritable, la nature le soutenant au défaut du discours. Cet ordre,
le plus parfait entre les hommes, consiste non pas à tout définir
couà tout démontrer,ni aussi à ne rien définirou à ne rien démontrer,
mais à se tenir dansce milieu de ne point définirles chosesclaires et
entenduesde tous les hommes,et de définirtoutes les autres ; et de ne
rpoint prouver toutes les choses connues des hommes, et de prouver
toutes les autres.Contrecet ordre pèchent égalementceuxqui entre-
prennent de tout définir et de tout prouver, et ceux qui négligent
tic le faire dars les choses qui ne sont pas évidentes d'elles-
mêmes.
C'estce que la géométrieenseigneparfaitement.Ellene définitaucune
166 M L'ESPRITGÉOMÉTRIQUE.
de ces choses, espace, temps, mouvement, nombre, égalité, ni ]
semblablesqui sont en grand nombre, parce que ces termes-làdésn
gnent si naturellementles chosesqu'ils signifient,à ceuxqui entende
la langue, que l'éclaircissementqu'on en voudroit faire apportent
plus d'obscuritéque d'instruction.Caril n'y a rien de plus faibleque
discoursde ceux qui veulent définirces mots primitifs.Quelle~nécess
y a-t-il, par exemple, d'expliquerce qu'on entend par le mot ~homm
Ne sait-on pas assez quelle est la chose qu'on veut désignerpar
terme?Et quel avantage pensoit nous procurer Platon, en disant qi
c'étoitun animalà deuxjambessans plumes ? Commesi l'idée que j'ti
ai naturellement, et que je ne puis exprimer, n'étoit pas plus nette
plus sûre que celle qu'il me donne par son explicationinutile et mêm
ridicule; puisqu'un homme ne perd pas l'humanité en perdant 11
deuxjambes, et qu'un chaponne l'acquiertpas en perdant ses plume
Il y en a qui vontjusqu'à cetteabsurditéd'expliquerun mot par le IDo
même.J'en sais qui ont définila lumière en cette sorte : La lumièree £
un mouvementluminaire des corps lumineux; commesi on ~pouv
entendrelesmotsde luminaireet de lumineuxsans celuide lumière.
On ne peut entreprendre de définir l'être sans tomber dans cet
absurdité : car on ne peut définirun mot sans commencerpar celui-ci,
c'est, soit qu'on l'exprimeou qu'on le sous-entende.Donc pour ~défin j
l'être, il faudroit dire c'est, et ainsi employerle mot définidans SÎ
définition.
Onvoit assezde là qu'il y a des mots incapablesd'être définis; et
la nature n'avoit supplééà ce défaut par une idée pareille qu'elle
donnéeà tous les hommes,toutes nos expressionsseroientconfuses ; aj
lieu qu'on en use avec la mêmeassuranceet la même certitude ~qu
s'ils étoient expliqués d'une manière parfaitement exempte d'équii
voques;parce que la nature nousen a elle-mêmedonné, sans parolese
une intelligenceplus nette que celle que l'art nous acquiert par ~no
-
explications.
Cen'est pas que tousles hommesaientla mêmeidée de l'essencedes
choses que je dis qu'il est impossibleet inutile de définir. Car, paf
exemple,le temps est de cettesorte. Quile pourradéfinir ? Et pourquoi
l'entreprendre,puisquetous les hommesconçoiventce qu'on veut ~dir
en parlant de temps, sans qu'on le désignedavantage?Cependantil y
a bien de différentesopinions touchant l'essence du temps. Le:
uns disent que c'est le mouvementd'une chose créée; les autres, Id
mesuredu mouvement,etc. Aussice n'est pas la nature de ces~chose
que je dis qui est connue de tous: ce n'est simplementque le rappor- -
entre le nom et la chose; en sorte qu'à cette expression,temps, tom:
portent la pensée vers le mêmeobjet: ce qui suffit pour faire que co
termen'ait pas besoind'être défini, quoiqueensuite, en examinant~C
que c'est que le temps, on vienneà différerde sentimentaprèss'êtremis
à y penser; car les définitionsne sont faites que pour désigner les
chosesque l'on nomme, et non pas pour en montrerla nature. Ce n'est
pasqu'il ne soit permisd'appelerdu nomde tempsle mouvementd'une
chose créée;car. commej'ai dit tantôt, rien n'est plus libre quea
DE L'ESPRITGÉOMÉTRIQUE. 167
les définitions.Maisensuite de cette définitionil y aura deuxchoses
qu'on appelleradu nom de temps : l'une est celle que tout le monde
• entend naturellementpar ce mot, et que tous ceux qui parlent notre
languenommentpar ce terme; l'autre sera le mouvementd'une chose
créée, car on l'appelleraaussi de ce nom suivant cette nouvelledéfi-
nition. Il faudra donc éviter les équivoques, et ne pas confondre
les conséquences.Car il ne s'ensuivra pas de là que la chose qu'on
entendnaturellementpar le mot de temps soit en effet le mouvement
d'une chosecréée.Il a été libre de nommerces deuxchosesde même ;
naisil ne le sera pas de les faireconvenirde nature aussibien que de
nom. Ainsi, si l'on avancece discours : Le temps est le mouvement
d'une chose créée; il faut demanderce qu'on entend par ce mot de
temps, c'est-à-dire si on lui laisse le sens ordinaire et reçu de tous,
ou si on l'en dépouillepourlui donner en cette occasionceluide mou-
vementd'une chose créée.Quesi on le destituede tout autre sens, on
ne peut contredire, et ce sera une définitionlibre, ensuitede laquelle,
commej'ai dit, il y aura deuxchosesqui auront cemêmenom. Maissi
on lui laisse son sens ordinaire, et qu'on prétende néanmoins que
ce qu'on entend par ce mot soit le mouvementd'une chose créée, on
peut contredire.Cen'est plus une définitionlibre, c'est une proposition
qu'il faut prouver, si ce n'est qu'ellesoit très-évidented'elle-même
; et
alorsce sera un principe et un axiome, mais jamais une définition,
parceque danscette énonciationon n'entend pas que le motde temps
signifiela mêmechose que ceux-ci, le mouvementd'unechosecréée;
mais on entend que ce que l'on conçoit par le terme de temps soit
ce mouvementsupposé.
Si je ne savoiscombienil estnécessaired'entendrececiparfaitement,
et combienil arrive à toute heure, dans les discoursfamilierset dans
les discours de science, des occasionspareilles à celle-ci que j'ai
donnéeen exemple,je ne m'y seroispas arrêté.Maisil me semble,par
l'expérienceque j'ai dé la confusiondes disputes, qu'on ne peut trop
entrer danscet esprit de netteté, pourlequelje fais tout ce traité, plus
quepour le sujet quej'y traite.
Carcombieny a-t-il de personnesqui croient avoir définile temps
quand ils ont dit que c'est la mesuredu mouvement,en lui laissant
cependantsonsensordinaire ! Et néanmoinsilsont fait une proposition ,
et non pas une définition.Combieny en a-t-il de même qui croient
avoirdéfinile mouvementquand ils ont dit: Motusnec simpliciter
actus, necmerapotentia est, sedactusentis in potentia!Et cependant,
s'ils laissentau mot de mouvementson sens ordinairecommeils font.
ce n'est pas une définition,mais une proposition ; et confondantainsi
les définitionsqu'ilsappellentdéfinitionsde nom, qui sontles véritables
définitionslibres, permiseset géométriques,aveccellesqu'ils appellent
définitionsde chose, qui sont proprementdes propositionsnullement
libres, mais sujettes à contradiction, ils s'y donnentla liberté d'en
former aussi bien que des autres : et chacun définissantles mêmes
choses à sa manière. par Une liberté qui est aussi défenduedans
ces sortes de définitionsque permise dans les premières, ils em-
168 DE L'ESPRITGÉOMÉTRIQUE.
brouillenttoutes choses et, perdant tout ordre et toute lumière, ils
se perdent eux-mêmeset s'égarentdans des embarrasinexplicables.
Onn'y tomberajamais en suivantl'ordre dela géométrie.Cettejudi-
cieuse scienceest bien éloignéede définirces mots primitifs,espace,
temps,mouvement,égalité,majorité,diminution,tout; et lesautresque
le mondeentendde soi-même.Maishors ceux-là, le reste des termes
qu'elle emploiey sont tellementéclaircis et définis, qu'on n'a pas
besoinde dictionnairepour en entendreaucun; de sorte qu'en un mot
tous ces termes sont parfaitementintelligibles,ou par la lumièrenatu-
relleou par lesdéfinitionsqu'elleen donne.
Voilàde quelle sorte elle évitetous les vices qui se peuventrencon-
trer dans le premierpoint, lequel consisteà définirles seuleschoses
qui en ont besoin.Elle en use de mêmeà l'égardde l'autre point, qui
consiste à prouver les propositionsqui ne sont pas évidentes.Car,
quand elle est arrivéeaux premièresvéritésconnues,elle s'arrête là et
demandequ'on les accorde , n'ayantrien de plus clair pourlesprouver :
de sorte que tout ce que la géométrieproposeest parfaitementdémon-
tré, ou par la lumièrenaturelle, ou par les preuves.Delà vient que si
cette sciencene définitpas et ne démontrepas toutes choses,c'est par
cetteseuleraisonque celanousest impossible.Maiscommela nature
fournit ce que cette science ne donne pas, son ordreà la vérité ne
donnepas une perfectionplusqu'humaine, maisil ja.toutecelle où les
hommespeuventarriver.Il m'a sembléà proposde donnerdès l'entrée
de ce discourscette.
On trouvera peut-être étrange que la géométriene puisse définir
aucune deschosesqu'elle a pour principauxobjets : car elle ne peut
définir ni le mouvement,ni les nombres, ni l'espace; et cependantces
trois choses sont celles qu'elle considèreparticulièrementet selon la
recherchedesquelleselle prend cestrois différensnomsde mécanique,
d'arithmétique,de géométrie,ce derniermot appartenantau genreet à
l'espèce.Maison n'en sera passurpris, si l'on remarquequecetteadmi-
rable sciencene s'attachantqu'aux chosesles plus simples, cette même
qualitéqui les rend dignesd'être ses objets les rend incapablesd'être
; de sorte que le manquede définitionest plutôt une perfection
définies
qu'un défaut, parcequ'il ne vient pas de leur obscurité, mais au con-
traire de leur extrêmeévidence,qui est telle qu'encorequ'ellen'ait pas
la convictiondes démonstrations,elleen a toute la certitude.Elle sup-
pose donc que l'on sait quelleest la chosequ'on entendpar ces mots,
mouvement,nombre, espace ; et, sans s'arrêter à les définirinutile-
ment , elleen pénètrela nature, et en découvreles merveilleusespro-
priétés.
Cestrois choses,qui comprennenttout l'univers, selon ces paroles ,
Deusfecitomnia in pondere,in numéro, et mensura, ont une liaison
réciproqueet nécessaire.Car on ne peut imaginerde mouvementsans
quelque chose qui se meuve; et cette chose étant une, cette unité
est l'originedetous les nombres; et enfinle mouvementne pouvantêtre
sans espace, on voit ces trois chosesenferméesdans la première.Le
temosmêmey est aussi compris : car le mouvementet le tempssont
DE L'ESPRITGÉOMÉTRIQUE. 169
~datifsl'un à l'autre; la promptitudeet la lenteur, qui sontles diffé-
ences des mouvemens,ayant un rapport nécessaire avec le temps.
Linsiil y a des propriétéscommunesà toutes choses, dont la connois-
ance ouvrel'esprit aux plus grandesmerveillesdela nature.
La principale comprend les deux infinités qui se rencontrentdans
outes: l'une de grandeur, l'autre de petitesse.
Car quelquepromptque soit un mouvement,on peut en concevoirun
[ui le soit davantage, et hâter encore ce dernier; et ainsi toujours à
'infini, sans jamais arriver à un qui le soit de telle sorte qu'on ne
puisseplusy ajouter. Et au contraire, quelquelent que soitun mouve-
nent, on peut le retarder davantage, et encorece dernier ; et ainsi à
'infini, sans jamais arriver à un tel degré de lenteur qu'on ne puisse
ncoreen descendreà une infinitéd'autres, sans tomber dansle repos.
)e même, quelquegrandque soit un nombre, on peut en concevoirun
lus grand, et encoreun qui surpassele dernier, et ainsi à l'infini, sans
amaisarriver à un qui ne puisseplus être augmenté.Et au contraire,
[uelquepetit que soitun nombre, commela centièmeou la dix-millième
lartie, on peut encoreen concevoirun moindre, et toujours à l'infini,
ans arriver au zéro ou néant. Quelquegrand que soit un espace, on
eut en concevoirun plus grand, et encoreun qui le soit davantage ; et
insi à l'infini, sans jamais arriver à un qui ne puisseplus être aug-
nenté.Et au contraire, quelquepetit que soit un espace, on peut encore
n considérerun moindre, et toujours à l'infini, sans jamais arriverà
~inindivisiblequi n'ait plus aucune étendue. Il en est de mêmedu
emps. Onpeut toujoursen concevoirun plus grand sans dernier, et un
noindre, sans arriver à un instant, et à un pur néant de durée. C'est -
-dire, en nuun mot, que quelquemouvement,quelquenombre, quelque
espace,quelque temps que ce soit, il y en a toujours un plus grand et
m moindre : de sortequ'ils sesoutiennenttous entre le néant et l'infini,
liant toujoursinfinimentéloignésde ces extrêmes.
Toutesces véritésne se peuvent démontrer, et cependantce sont les
ondemenset les principesde la géométrie.Maiscommela cause qui
es rend incapablesde démonstrationn'est pas leur obscurité, maisau
contraireleur extrêmeévidence,ce manquede preuve n'est pas un dé-
'aut, maisplutôt une perfection.D'oùl'on voit que la géométriene peut
; mais par cette seuleet avan.
léfinir les objets ni prouverles principes
tageuseraison, que les uns et les autres sont dans une extrêmeclarté
, qui convaincla raison plus puissammentque le discours.Car
laturelle
lU) a-t-il de plus évident que cette vérité, qu'un nombre, tel qu'il
soit, peut être augmenté : ne peut-onpas le doubler? Que la prompti-
tude d'un mouvementpeut être doublée, et qu'un espacepeut être dou-
blé de même?Et qui peut aussi douter qu'un nombre, tel qu'il soit, ne
puisseêtre divisépar la moitié, et sa moitiéencore par la moitié? Car
cette moitié seroit-elleun néant? Et commentces deux moitiés, qui se-
roientdeux zéros, feroient-ellesun nombre?De mêmeun mouvement,
quelque lent qu'il soit, ne peut-il pas être ralenti de moitié, en sorte
qu'il parcoure le mêmeespacedans le double du temps, et ce dernier
mouvementencore?Carseroit-ce un pur repos? Et commentse pour
170 DE L'ESPRITGÉOMÉTRIQUE.
roit-il que ces deuxmoitiésde vitesse,qui seroientdeux repos, fissen
la premièrevitesse?Enfinun espace, quelquepetit qu'il soit, ne peut-
il pas être diviséen deux, et ces moitiésencore?Et commentpourroit-i
se faire que ces moitiésfussentindivisiblessans aucune étendue, elles
qui jointes ensembleont fait la premièreétendue?
Il n'y a point de connoissancenaturelle dans l'homme qui précède
celles-là,et qui les surpasseen clarté. Néanmoins,afinqu'il y ait exem-
ple de tout, on trouve des esprits excellensen toutes autres choses,
que ces infinités choquent, et qui n'y peuvent en aucune sorte con-
sentir.
Je n'ai jamaisconnu personnequi ait pensé qu'un espacene puisse
être augmenté. Maisj'en ai vu quelques-uns, très-habilesd'ailleurs,
qui ont assuré qu'un espacepouvoitêtre diviséen deux partiesindivi-
sibles, quelque absurdité qu'il s'y rencontre.Je me suis attachéà re-
chercheren eux quellepouvoitêtre la cause de cette obscurité,et j'ai
trouvéqu'il n'yen avoit qu'une principale,qui est qu'ils ne sauroient
concevoirun continudivisibleà l'infini : d'où ils concluentqu'iln'y est
pas divisible.C'estune maladienaturelleà l'hommedecroirequ'il pos-
sède la vérité directement;et de là vient qu'il est toujours disposéà
nier tout ce qui lui estincompréhensible; au lieu qu'eneffetil ne connoît
naturellementque le mensonge,et qu'il ne doit prendre pour vérita-
bles que les chosesdontle contrairelui paroît faux. Et c'est pourquoi,
touteslesfois qu'une propositionest inconcevable,il faut en suspendre
le jugementet ne pas la nier à cette marque, maisen examinerle con-
traire; et si on le trouvemanifestementfaux, on peut hardimentaffir-
mer la première, tout incompréhensiblequ'elle est. Appliquonscette
règle à notre sujet.
Il n'y a point de géomètrequi ne croie l'espace divisibleà l'infini.
On ne peut non plus l'être sans ce principequ'être hommesansâme.
Et néanmoinsil n'yen a point qui comprenneune divisioninfinie ; et
l'on ne s'assurede cette véritéque par cetteseuleraison, mais qui est
certainementsuffisante,qu'on comprend parfaitementqu'il est faux
qu'en divisant un espace on puisse arriver à une partie indivisible,
c'est-à-dire qui n'ait aucune étendue. Car qu'y a-t-il de plus absurde
que de prétendrequ'en divisant toujours un espace, on arriveenfinà.
une divisiontelle qu'en la divisanten deux, chacunedes moitiésreste
indivisibleet sansaucune étendue, et qu'ainsi ces deux néans d'éten-
due fissent ensembleune étendue?Car je voudroisdemanderà ceux
qui ont cette idée, s'ils conçoiventnettementque deux indivisiblesse
touchent : si c'est partout, ils ne sont qu'une même chose, et partant
les deux ensemblesont indivisibles;et si ce n'est paspartout, ce n'est
donc qu'en une partie : donc ils ont des parties, doncils ne sont pas
indivisibles.Ques'ils confessent,commeen effet ils l'avouent quand
on les presse, que leur propositionest aussi inconcevableque l'autre,
qu'ils reconnoissentque ce n'est pas par notre capacitéà concevoirces
chosesque nousdevonsjuger de leur vérité, puisque ces deux con-
traires étant tous deux inconcevables,il est néanmoinsnécessairement
certain que l'un des deuxest véritable. 's
DE L'ESPRITGÉOMÉTRIQUE. 171
Maisqu'à cesdifficultéschimériques,et qui n'ont de proportionqu'à
notre foiblesse,ils opposentces clartés naturelleset ces véritéssolides :
s'il étoit véritable que l'espace fût composéd'un certain nombre fini
d'indivisibles, il s'ensuivroit que deux espaces, dont chacun seroit
carré, c'est-à-direégal et pareil de tous côtés, étant doubles l'un de
l'autre, l'un contiendroitun nombrede ces indivisiblesdoubledu nom-
bre des indivisiblesde l'autre. Qu'ilsretiennentbien cette conséquence,
et qu'ils s'exercentensuiteà ranger des pointsen carrés jusqu'à ce qu'ils
en aient rencontrédeuxdont l'un ait le doubledes points de l'autre, et
alorsje leur ferai cédertout ce qu'il y a de géomètresau monde.Mais
si la choseest naturellementimpossible, c'est-à-dire s'il ya impossi-
bilitéinvincibleà ranger des carrésde points, dont l'un en ait le dou-
ble de l'autre, commeje le démontreroisence lieu-là mêmesi la chose
méritoit qu'on s'y arrêtât, qu'ils en tirent la conséquence.
Et pour les soulagerdansles peines qu'ils auroient en de certaines
rencontres, commeà concevoirqu'un espace ait une infinitéde divi-
, vu qu'on les parcourt en si peu de temps, pendant lequel on
sibles
auroit parcourucetteinfinitéde divisibles,il faut les avertir qu'ils ne
doiventpascomparerdes chosesaussi disproportionnéesqu'est l'infinité
des divisiblesavecle peu de tempsoù ils sont parcourus : mais qu'ils
comparentl'espaceentier avecle temps entier, et les infinis divisibles
de l'espaceavec les infinisinstans de ce temps ; et ainsi ils trouveront
que l'on parcourtune infinitéde divisiblesen une infinité d'instans, et
un petit espaceen un petit temps ; en quoi il n'y a plus la disproportion
qui les avoit étonnés.
Enfin, s'ils trouvent étrangequ'un petit espaceait autant de parties
qu'un grand, qu'ils entendentaussi qu'ellessont plus petites à mesure,
et qu'ils regardent le firmamentau travers d'un petit verre, pour se
familiariseravec cette connoissance,en voyant chaquepartie du ciel
en chaque partie du verre. Maiss'ils ne peuvent comprendreque des
parties si petites. qu'ellesnous sont imperceptibles,puissent être au-
tant diviséesque le firmament,il n'y a pas de meilleurremèdeque de
les leur faire regarder avecdes lunettes qui grossissentcette pointe dé-
licatejusqu'à une prodigieusemasse : d'où ils concevrontaisémentque,
par le secoursd'un autre verre encoreplus artistementtaillé, on pour-
roit les grossirjusqu'à égaler ce firmamentdont ils admirentl'étendue.
Et ainsi ces objetsleur paroissantmaintenanttrès-facilementdivisibles,
qu'ils se souviennentque la nature peut infinimentplus que l'art. Car
enfinqui les a assurésque ces verres auront changé la grandeurnatu-
relle de ces objets, ou s'ils auront au contrairerétablila véritable,que
la figure de notre œil avoit changée et raccourcie, comme font les
lunettes qui amoindrissent ?
Il est fâcheuxde s'arrêterà ces bagatelles ; mais il y a des tempsde
niaiser.
Il suffitde dire à des esprits clairsen cette matière que deux néans
d'étenduene peuventpas faire une étendue.Maisparcequ'il y en a qui
prétendents'échapperà cette lumière par cette merveilleuseréponse,
que deux~néa,S d'étenduepeuvent aussi bien faire une étendue que
172 DE L'ESPRITGÉOMÉTRIQUE.
deux unités dont aucunen'est nombrefont un nombrepar leur assem-
blage; il faut leur repartir qu'ils pourroientopposer,dela mêmesorte,
que vingtmillehommesfont une armée, quoiqueaucun d'eux ne soit
armée; que millemaisonsfont une ville, quoiqueaucune ne soit ville;
ou que les parties font le tout, quoique aucune ne soit le tout, ou,
pour demeurerdans la comparaisondes nombres, que deux binaires
fontle quaternaire, et dix dizainesune centaine, quoique aucun ne le
soit. Maisce n'est pas avoir l'esprit juste que de confondre par des
comparaisonssi inégalesla nature immuabledes chosesavecleurs noms
libres et volontaires,et dépendantdu caprice des hommesqui les ont
composés.Caril est clair que pour faciliterles discourson a donnéle
nomd'arméeà vingt mille hommes, celui de villeà plusieursmaisons,
celuide dizaineà dix unités; et que de cette liberté naissentles noms
d'unité, binaire, quaternaire, dizaine, centaine, différenspar nos
fantaisies, quoique ces choses soienten effetde mêmegenre par leur
nature invariable, et qu'ellessoienttoutes proportionnéesentreelleset
ne diffèrentque du plus ou du moins, et quoique,ensuitede cesnoms,
le binaire ne soit pas quaternaire, ni une maisonune ville, non plus
qu'une ville n'est pas une maison. Maisencore, quoiqueune maisonne
soit pas une ville, elle n'est pas néanmoinsun néant de ville ; il y a
biende la différenceentre n'être pas une choseet en être un néant.
Car, afin qu'on entendela choseà fond, il faut savoir que la seule
raisonpour laquellel'unité n'est pas au rang des nombresest qu'Eu-
clideet les premiersauteurs qui ont traité d'arithmétique,ayant plu-
sieurs propriétésà donnerqui convenoientà tous les nombreshormisà
l'unité, pour éviter de dire souvent qu'en tout nombre, hors l'unité,
telle conditionse rencontre, ils ont exclu l'unité de la significationdu
mot nombre,par la liberté que nous avons déjà dit qu'on a de faireà
son gré des définitions.Aussi, s'ils eussent voulu, ils en eussent de
mêmeexclule binaireet le ternaire, et tout ce qu'il leur eût plu; car
on en est maître, pourvu qu'on en avertisse : commeau contraire
l'unité se met quand on veut au rang des nombres, et les fractionsde
même.Et, en effet, l'on est obligéde le fairedans les propositionsgé-
nérales , pour éviter de dire à chaquefois: En tout nombre, et à l'u-
nité et aux fractions, une telle propriétése trouve ; et c'est en ce sens
indéfiniqueje l'ai pris danstout ce quej'en ai écrit. Maisle mêmeEu-
clidequi a ôté à l'unité le nomde nombre, ce qui lui a été permis, pour
faireentendrenéanmoinsqu'ellen'est pas un néant, mais qu'elle est
au contrairedu mêmegenre, il définitainsi les grandeurshomogènes :
Lesgrandeurs, dit-il, sont dites être de même genre, lorsquel'une
étant plusieurs fois multipliéepeut arriver à surpasser l'autre. Et par
conséquent,puisque l'unité peut, étant multipliéeplusieursfois, sur-
passer quelque nombreque ce soit, elle est de mêmegenre que les
nombresprécisémentpar sonessenceet par sa nature immuable,dans
le sens du mêmeEuclidequi a vouluqu'ellene fût pas appeléenombre.
Il n'en est pas de mêmed'un indivisibleà l'égardd'une étendue ; car
non-seulementil diffèrede nom, ce qui est volontaire,mais il diffère
de genre, par la même définition;puisqu'un indivisible multipliéau-
DE L'ESPRITGÉOMÉTRIQUE. 173
tant defois qu'onvoudra, est si éloignéde pouvoirsurpasseruneéten-
due, qu'il ne peut jamais formerqu'un seul et unique indivisible;ce
qui est naturelet nécessaire,commeil est déjà montré.Et commecette
dernièrepreuveest fondéesur la définitionde ces deux choses,indivi-
sible et étendue,on va acheveret consommerla démonstration.
Un indivisibleest ce qui n'a aucunepartie, et l'étendueest ce qui a
diversespartiesséparées.
Sur ces définitions,je dis que deuxindivisiblesétantunisne fontpas
une étendue.Car, quand ils sont unis, ils se touchentchacun en une
partie; et ainsiles partiespar où ils se touchentne sont passéparées,
puisqueautrementellesne se toucheroientpas.Or, par leur définition,
ils n'ont point d'autresparties : doncils n'ont pas de partiesséparées;
doncils ne sont pas une étendue,par la définitiondel'étenduequiporte
la séparationdes parties.Onmontrerala mêmechosede tousles autres
indivisiblesqu'ony joindra, par la mêmeraison.Et partant un indivi-
sible, multiplié autant qu'on voudra, ne fera jamais une étendue.
Doncil n'est pas de mêmegenre que l'étendue, par la définition des
chosesdu mêmegenre.
Voilàcommenton démontreque lesindivisiblesne sont pas de même
genreque les nombres.Delà vient que deuxunités peuventbien faire
un nombre,parce qu'ellessont de mêmegenre ; et que deuxindivisi-
bles ne font pas une étendue,parce qu'ils ne sont pas du même genre.
D'oùl'on voitcombienil y a peu de raison de comparerle rapportqui
est entrel'unité et les nombresà celui qui est entre les indivisibleset
l'étendue.
Maissi l'on veut prendredans les nombresune comparaisonqui re-
présenteavecjustessece que nousconsidéronsdans l'étendue, il faut
que ce soit le rapport du zéroaux nombres ; car le zéro n'est pas du
mêmegenreque les nombres,parcequ'étantmultiplié, il ne peut les
: de sorte que c'est unvéritableindivisiblede nombre,comme
surpasser
l'indivisibleest un véritablezérod'étendue.Et onen trouveraun pareil
entre le repos et le mouvement,et entre un instant et le temps; car
toutesces chosessont hétérogènesà leurs grandeurs, parce qu'étant
infinimentmultipliées,elles ne peuventjamais faire que des indivi-
sibles, non plus que les indivisiblesd'étendue, et par la mêmeraison.
Et alorson trouveraune correspondanceparfaiteentre ces choses ; car
toutescesgrandeurssontdivisiblesà l'infini, sanstomberdansleurs in-
, de sorte qu'ellestiennenttoutesle milieu entre l'infiniet le
divisibles
néant.
Voilàl'admirablerapportque la nature a mis entre ces choses,et les
deuxmerveilleuses infinitésqu'ellea proposéesaux hommes,non pas à
concevoir,maisà admirer ; et pour en finir la considérationpar une
dernièreremarque,j'ajouteraique ces deuxinfinis,quoiqueinfiniment
différens, sont néanmoinsrelatifsl'un à l'autre, de telle sorteque la
connoissancedel'un mènenécessairement à la connoissancede l'autre.
Cardansles nombres,de ce qu'ilspeuventtoujoursêtre augmentés,i]
s'ensuitabsolumentqu'ilspeuventtoujoursêtre diminués,et celaclaire-
ment: carsil'onpeutmultiplierunnombrejusqu'à100000, par exemple,
174 DE L'ESPRITGÉOMÉTRIQUE.
on peut aussien ~prendre ine cent millièmepartie, enle divisantpar la
mêmenombrequ'on le multiplie,et ainsitout termed'augmentationde-
viendra termede division, en changeantl'entier en fraction. De sorte
que l'augmentationinfinie enferme nécessairementaussi la division
infinie. Et dans l'espace le même rapport se voit entre ces deux in-
finis contraires; c'est-à-dire que, de ce qu'un espacepeut être infi-
niment prolongé, il s'ensuit qu'il peut être infiniment diminué,
commeil paroît en cet exemple : Si on regardeau traversd'un verreun
vaisseauqui s'éloignetoujoursdirectement, il est clair que le lieu du
diaphaneoù l'on remarqueun point tel qu'onvoudra du navire haus-
sera toujours par un flux continuel, à mesure que le vaisseaufuit.
Donc, sila coursedu vaisseauest toujoursallongéeet jusqu'àl'infini,
ce point hausseracontinuellement ; et cependantil n'arriverajamaisà
celuioù tomberale rayon horizontalmenéde l'œil au verre, de sorte
qu'il en approcheratoujours sans y arriverjamais, divisantsans cesse
l'espacequi resterasousce pointhorizontal,sansy arriver. D'où l'on
voit la conséquencenécessairequi se tire de l'infinitéde l'étenduedu
coursdu vaisseau, à la divisioninfinieet infinimentpetite de ce petit
espacerestant au-dessousde ce point horizontal.
Ceuxqui ne seront pas satisfaitsde ces raisons, et qui demeureron
dansla créanceque l'espacen'est pas divisibleà l'infini, ne peuven
rien prétendreauxdémonstrationsgéométriques;et, quoiqu'ilspuissen
être éclairésen d'autres choses, ils le serontfort peu en celles-ci
: car
on peut aisément être très-habilehommeet mauvaisgéomètre.Mai
ceuxqui verrontclairementces véritéspourrontadmirerla grandeuret
la puissancede la nature danscette doubleinfinitéqui nous environn
detoutesparts, et apprendrepar cette considérationmerveilleuseà se
connoîtreeux-mêmes,en se regardantplacés entre une infinitéet un
néant d'étendue, entre une infinité et un néantde nombre,entre une
infinité et un néant de mouvement,entre une infinitéet un néantde
temps. Sur quoi on peut apprendre à s'estimerà son juste prix, et
formerdes réflexionsquivalent mieuxque tout le reste de la géométri
même.
J'ai cru être obligéde faire cette longue considérationen faveur de
ceuxqui, ne comprenantpas d'abord cette double infinité, sont capa-
bles d'enêtre persuadés.Et, quoiqu'ily en ait plusieursqui aientassez
delumièrespour s'enpasser,il peut néanmoinsarriverque ce discours,
qui sera nécessaireaux uns, ne sera pas entièrementinutile aux
autres
> II.
L'art de persuadera un rapportnécessaireà la manièredontles llom
mes consententà ce qu'on leur propose,et aux conditionsdeschoses
qu'on veut fairecroire.
Personne n'ignore qu'il y a deux entréespar où les opinionssont
reçuesdans l'âme, qui sont ses deux principalespuissances,l'entende-
ment et la volonté.La plus naturelleest cellede l'entendement,car on
ne devroitjamais consentir qu'aux vérités démontrées;mais la plus
DE L'ESPRITGÉOMÉTRIQUE.
ordinaire, quoiquecontrela nature, est cellede la volonté, car tout ca
qu'il y a d'hommessont presquetoujours emportésà croire non paspar
la preuve, maispar l'agrément.Cettevoie est basse, indigne, et étran-
gère; aussi tout le monde la désavoue.Chacunfait professionde no
croire et mêmede n'aimer que ce qu'il sait le mériter.
Je ne parle pas ici desvérités divines, que je n'aurois garde de faire
tombersous l'art de persuader, car ellessont infinimentau-dessusdela
nature : Dieuseul peut les mettre dans l'âme, et par la manièrequ'il lui
plaît. Je sais qu'il a vouluqu'ellesentrent du cœur dans l'esprit, et non
pas de l'esprit dansle cœur, pour humilier cette superbepuissancedu
raisonnement,qui prétend devoir être juge des chosesque la volonté
choisit; et pour guérir cette volontéinfirme,qui s'est toute corrompue
par ses sales attachemens.Et de là vient qu'au lieu qu'en parlant des
choseshumaineson dit qu'il faut les connoîtreavant que de les aimer,
ce qui a passéen proverbe,les saintsau contrairedisenten parlant des
chosesdivines qu'il faut les aimer pour les connoître, et qu'on n'entre
dans la vérité que par la charité, dont ils ont fait une de leurs plus
utilessentences.En quoi il paroîtque Dieua établicet ordresurnaturel,
et tout contraire à l'ordre qui devoitêtre naturel aux hommesdans les
chosesnaturelles.Ils ont néanmoinscorrompucet ordre en faisant des
chosesprofanesce qu'ils devoientfaire des chosessaintes, parce qu'en
effet nous ne croyonspresque que ce qui nous plaît. Et de là vient
l'éloignementoù nous sommesde consentiraux vérités de la religion
chrétienne,tout opposéeà nosplaisirs.«Dites-nousdeschosesagréables
et nous vous écouterons, », disoientles Juifs à Moïse;commesi l'agré-
ment devoit régler la créance ! Et c'est pour punir ce désordrepar un
ordre qui lui est conforme,que Dieu ne verse ses lumièresdans les
espritsqu'aprèsavoir domptéla rébelliondela volontépar une douceur
toute célestequi la charmeet qui l'entraîne.
Je ne parle doncque des véritésde notre portée; et c'est d'elles que
je dis que l'esprit et le cœur sont commeles portes par où elles sont
reçues dans l'âme, mais que bien peu entrent par l'esprit, au lieu
qu'elles y sont introduites en foule par les caprices témérairesde la
volonté,sans le conseildu raisonnement.
Cespuissancesont chacuneleurs principeset les premiers moteurs
de leurs actions.Ceuxde l'esprit sont desvérités naturelleset connues
à tout le monde, commeque le tout est plus grand que sa partie, outre
plusieursaxiomesparticuliersque lesuns reçoiventetnon pas d'autres,
maisqui, dès qu'ils sontadmis , sontaussi puissans,quoiquefaux, pour
emporterla créance, que les plus véritables.Ceuxdela volontésont de
certainsdésirs naturels et communsà tousles hommes,commele désir
d'être heureux,que personnene peut pas.ne pasavoir, outre plusieurs
objetsparticuliersque chacunsuit poury arriver, et qui, ayant la force
de nous plaire, sont aussi forts, quoiquepernicieuxen effet,pour faire
agir la volonté, que s'ils faisoientson véritablebonheur.
Voilàpour ce qui regardeles puissancesqui nous portentà consentir
Maispour les quilités des chosesque nous devonspersuader, elles sont
biendiverses.
176 DE L'ESPRITGÉOMÉTRIQUE.
Les unes se tirent, par une conséquencenécessaire, des princip
communset des vérités avouées.Celles-làpeuvent être infailliblem
persuadées ; car, en montrantle rapportqu'ellesont avec les princip
accordés,il y a une nécessitéinévitablede convaincre,et il est impo
sible qu'ellesne soientpas reçuesdansl'âme dès qu'on a pu les enrô
à cesvéritésqu'elle a déjà admises.
Il y en a qui ont une union étroiteavecles objetsde notre satisfa
tion ; et celles-làsont encore reçues avec certitude, car aussitôtqu'
fait apercevoirà l'âme qu'une chosepeut la conduireà ce qu'elle air
souverainement,il est inévitablequ'ellene s'y porte avecjoie.
Mais celles qui ont cette liaisontout ensemble, et avec les vérit
avouées, et avecles désirsdu cœur, sont si sûres de leur effet,qu
n'y a rien qui le soit davantagedans la nature. Commeau contraire
qui n'a de rapportni à noscréancesni à nos plaisirsnousest importu
fauxet absolumentétranger.
En toutes ces rencontresil n'y a point à douter.Maisil y en a où ]
chosesqu'on veut fairecroiresontbienétabliessur des véritésconnue
mais qui sont en mêmetempscontrairesaux plaisirsqui noustouche
le plus. Et celles-làsont en grandpéril de fairevoir, par une expérie
qui n'est que trop ordinaire, ce queje disois au commencement : q
cetteâme impérieuse,qui se vantoit de n'agir que par raison, suit p
un choix honteux et téméraire ce qu'une volonté corrompuedésir
quelquerésistanceque l'esprittrop éclairépuissey opposer.C'est~a
qu'il se fait un balancementdouteuxentre la véritéet la volupté, et q
la connoissancede l'une et le sentimentde l'autre fontun combatdo
le succèsest bien incertain, puisqu'ilfaudroitpour en juger connoî
tout ce qui se passe dans le plus intérieur de l'homme, que l'homr
mêmene connoîtpresquejamais.
Il paroît de là que, quoique ce soit qu'on veuillepersuader,il fa
avoir égard à la personne à qui on en veut, dontil faut connoîtrel'e
prit et le cœur, quelsprincipesil accorde, quelleschosesil aime ;
ensuiteremarquer, dans la chosedont il s'agit, quels rapports elle
avecles principesavoués, ou avecles objets délicieuxpar les charm
qu'on lui donne.Desorte que l'art de persuaderconsisteautantencel
d'agréerqu'en celui de convaincre,tant les hommesse gouvernentpli
par capriceque par raison !
Or, de ces deux méthodes,l'une de convaincre,l'autre d'agréer,
ne donneraiici les règlesque dela première;et encoreau cas qu'ons
accordéles principeset qu'on demeurefermeà les avouer : autreme
je ne saiss'il y auroit un art pour accommoderles preuvesà ~l'inc
stancede nos caprices.Maisla manièred'agréerest biensans compar
son plus difficile,plus subtile, plus utile et plusadmirable;aussi,
je n'en traite pas, c'est parce que je n'en suis pas capable; et je m
sens tellementdisproportionné,queje croisla choseabsolumentimpo
sible.Cen'est pas que je ne croiequ'il y ait des règlesaussi sûres~po
plairequepour démontrer,et que qui les sauroitparfaitementconno
tre et pratiquerne réussîtaussi sûrementà se faireaimerdesrois et i
toutessortesde personnes,qu'à démontrerles élémensde la ~géomé
DE L'ESPRITGÉOMÉTRIQUE. 177
à ceux qui ont assez d'imaginationpour en comprendreles hypothèses.
Maisj'estime, et c'est peut-êtrema foiblessequi me le fait croire, qu'il
est impossibled'y arriver. Au moins je sais que si quelqu'un en est
capable,ce sontdes personnesque je connois, et qu'aucun autre n'a
sur celade si claireset de si abondanteslumières..
La raison de cette extrêmedifficultévient de ce que les principesdu
plaisirne sont pas fermeset stables.Ils sontdiversen tous les hommes,
et variablesdans chaqueparticulieravecune telle diversité,qu'il n'y a
pointd'hommeplus différentd'un autre que de soi-mêmedanslesdivers
temps. Un hommea d'autres plaisirs qu'une femme; un riche et un
pauvreen ont de différens;un prince, un hommede guerre, un mar-
chand, un bourgeois, un paysan, les vieux, les jeunes, les sains, les
malades, tous varient; les moindresaccidensles changent.Or, il y a
un art, et c'est celui queje donne, pour fairevoirla liaisondesvérités
avecleurs principessoit de vrai, soit de plaisir, pourvuque les princi-
pes qu'on a une foisavoués demeurentfermeset sans être jamais dé-
mentis.Maiscommeil y a peu de principesde cette sorte, et que hors
de la géométrie,qui ne considèreque des figurestrès-simples,il n'y a
presquepoint de vérités dont nous demeurionstoujoursd'accord, et
encoremoinsd'objets de plaisir dontnous ne changionsà toute heure,
je ne sais s'il y a moyende donnerdes règlesfermespour accorderles
discoursà l'inconstancede nos caprices.
Cetart quej'appellel'art de persuader, et qui n'est proprementque
la conduitedes preuvesméthodiquesparfaites, consisteen trois parties
: à définirles termesdonton doit se servir par des défini-
essentielles
tions claires; à proposer des principesou axiomesévidenspourprou-
verla chosedontil s'agit; et à substituertoujoursmentalementdansla
démonstrationlesdéfinitionsà la placedes définis.
La raisonde cette méthodeest évidente, puisqu'il seroit inutile de
proposerce qu'on veut prouver et d'en entreprendrela démonstration,
sion n'avoitauparavantdéfiniclairementtous lestermes qui ne sont pas
intelligibles;et qu'il faut de mêmeque la démonstrationsoit précédée
de la demandedes principesévidensqui y sont nécessaires,car si l'on
n'assurele fondementon ne peut assurer l'édifice;et qu'il faut enfin
en démontrantsubstituer mentalementles définitionsà la place des
définis,puisque autrementon pourroit abuser des divers sens qui se
rencontrent dans les termes. Il est facile de voir qu'en observant
cette méthodeon est sûr de convaincre,puisque,les termes étant tous
entenduset parfaitementexemptsd'équivoquespar les définitions,et
les principesétant accordés, si dans la démonstrationon substitue
toujours mentalementles définitionsà la place des définis, la force
invincibledes conséquencesne peut manquerd'avoir tout son effet.
4tissijamais une démonstrationdans laquelle ces circonstancessont
gardées n'a pu recevoirle moindredoute; et jamais cellesoù elles
manquentne peuventavoirde force. Il importedonc bien de les com-
prendreet de les posséder,et c'est pourquoi,pour rendre la choseplus
facileet plus présente,je les donneraitoutes en ce peu de règlesqui
enfermenttout ce qui est nécessairepour la perfectiondes définitions,
PASCAL 111 12
178 DE L'ESPRITGÉOMÉTRIQUE.
des axiomeset des démonstrations,et par conséquentde la méthode
entièredes preuvesgéométriquesdel'art de persuader.
Règlepour les définitions.— 1. N'entreprendrede définiraucunedes
choses tellement connues d'elles-mêmes,qu'on n'ait point de termes
plus clairs pour les expliquer.2. N'omettreaucun des termesun peu
obscurs ou équivoques, sans définition.3. N'employerdans la défini-
tion des termes que des mots parfaitementconnus, ou déjà expliqués.
Règles pour les axiomes.— N'omettre aucun des principes néces-
sairessans avoirdemandési on l'acoorde, quelque clair et évidentqu'il
puisse être. 2. Ne demanderen axiomesque des choses parfaitement
évidentesd'elles-mêmes.
Règlespour lesdémonstrations.—1. N'entreprendrede démontrerau-
cune des choses qui sont tellementévidentesd'elles-mêmesqu'on n'ait
rien de plus clair pour les prouver.2. Prouvertoutesles propositionsun
peu obscures, et n'employerà leur preuveque desaxiomestrès-évidens,
ou des propositionsdéjà accordéesou démontrées.3. Substituertou-
jours mentalementles définitionsà la place des définis,pour ne pas se
tromper par l'équivoquedes termes que les définitionsont restreints.
Voilàles huit règles qui contiennenttous les préceptesdes preuves
solideset immuables.Desquellesil y en a trois qui ne sont pas absolu-
ment nécessaires, et qu'on peut négliger sans erreur; qu'il est même
difficileet commeimpossibled'observertoujoursexactement,quoiqu'il
soit plusparfait de le faire autant qu'on peut; ce sont lestrois premières
de chacunedes parties:
: Ne définir aucun des termes qui sont parfaite-
Pour les définitions
ment connus.
Pour les axiomes: N'omettreà demanderaucun dès axiomesparfaite-
mentévidenset simples.
Pour les démonstrations : Ne démontreraucune des choses très-
connuesd'elles-mêmes.
Car il est sans doute que ce n'est pas une grande faute de définiret
d'expliquerbien clairement des choses, quoique très-claires d'elles-
mêmes , ni d'omettreà demanderpar avancedes axiomesqui ne peuvent
être refusésau lieu où ils sont nécessaires,ni enfinde prouverdes pro-
positionsqu'on accorderoitsans preuve.Maisles cinqautres règlessont
d'une nécessitéabsolue, et on ne peut s'en dispenser sans un défaut
essentielet souvent sans erreur; et c'est pourquoije les reprendraiici
en particulier.
Règlesnécessairespour les définitions.— N'omettreaucun destermes
un peu obscurs ou équivoques,sans définition.N'employerdans les
définitionsque des termes parfaitementconnus ou déjà expliqués.
Règles nécessaires pour lesaxiomes. — Ne demanderen axiomesque
des chosesparfaitementévidentes.
Règlesnécessairespour lesdémonstrations.— Prouvertoutes les pro-
, en n'employantà leur preuve que des axiomestrès-évidens
positions N'a-
d'eux-mêmes, ou des propositionsdéjà démontréesou accordées.men-
buserjamaisdel'équivoquedes termes, en manquantde substituer
talementles définitions qui les restreignentet les expliquent,
DE L'ESPRITGÉOMÉTRIQUE. 179
Voilàles cinq règlesqui formenttout ce qu'il y a de nécessairepour
rendreles preuvesconvaincantes,immuableset, pour tout dire, géomé-
triques; et leshuit règlesensembleles rendent encoreplus parfaites.
Je passe maintenant à celle de l'ordre dans lequel on doit disposer
les propositions,pour être dans une suite excellenteet géométrique.
Aprèsavoir établi
Voilàen quoi consistecet art de persuader, qui se renfermedans ces
deuxprincipes : Définirtous les noms qu'on impose ; prouver tout, en
substituantmentalementles définitionsà la placedes définis.
Sur quoi il me sembleà proposde prévenirtrois objectionsprincipales
qu'on pourra faire. L'une, que cette méthode n'arien de nouveau;
l'autre, qu'elle est bien facileà apprendre, sans qu'il soit nécessaire
pour cela d'étudier les élémens de géométrie, puisqu'elle consiste
en ces deux mots qu'on sait à la première lecture; et enfin qu'elle
est assez inutile, puisque son usage est presque renfermé dans les
seulesmatièresgéométriques.Il faut donc faire voir qu'il n'y a rien de
si inconnu, rien de plus difficileà pratiquer, et rien de plus utile et de
plus universel.
Pour la première objection, qui est que ces règles sont communes
dansle monde,qu'il fauttout définiret tout prouver ; et que les logiciens
mêmesles ont mises entre les préceptesde leur art, je voudrois que la
chosefût véritable, et qu'elle fût si connue, que je n'eusse pas eu la
peine de rechercheravectant de soin la sourcede tous les défautsdes
raisonnemens,qui sontvéritablementcommuns.Maiscelal'est si peu,
que, si l'on en excepteles seuls géomètres,qui sont en si petit nombre
qu'ils sont uniques en tout un peupleet dans un long temps, on n'en
voit aucun qui le sacheaussi. Il sera aisé de le faireentendreà ceux qui
auront parfaitementcomprisle peu que j'en ai dit; mais s'ils ne l'ont
pas conçu parfaitement,j'avoue qu'ils n'y auront rien à y apprendre.
Maiss'ils sont entrés dans l'esprit de ces règles, et qu'ellesaient assez
fait d'impressionpour s'y enracineret s'y affermir, ils sentiront com-
bien il y a de différenceentre ce qui est dit ici et ce que quelqueslogi-
ciens en ont peut-être écrit d'approchantau hasard, en quelqueslieux
deleurs ouvrages.
Ceuxqui ont l'esprit de discernementsaventcombien il y a de diffé-
renceentre deux mots semblables, selon les lieux et les circonstances
qui les accompagnent.Croira-t-on,en vérité, que deux personnesqui
ont lu et apprispar cœur le mêmelivre le sachentégalement,si l'un le
comprenden sorte qu'il en sachetous les principes, la forcedes consé-
quences,les réponsesaux objectionsqu'on y peut faire, et toute l'éco-
miede l'ouvrage; au lieu qu'en l'autre ce soientdes parolesmortes, et
des semencesqui, quoiquepareillesà celles qui ont produit des arbres
si fertiles, sont demeuréessècheset infructueusesdans l'esprit stérile
qui les a reçuesen vain? Tousceux qui disentles mêmeschosesne les
possèdent pas de la même sorte; et c'est pourquoi l'incomparable
auteur de l'Art de conférer1s'arrête avec tant de soin à faire entendre

qui a donnéce titre au chap.vw du livre III de ses Essqi*


4 Moptaigne,
180 DE L'ESPRITGÉOMÉTRIQUE.
qu'il ne faut pas juger de la capacitéd'un hommepar l'excellenced'un
bon mot qu'on lui entend dire: mais, au lieu d'étendre l'admiration
d'un bon discoursà la personne, qu'on pénètre, dit-il, l'esprit d'où il
sort; qu'on tente s'il le tient de sa mémoireou d'un heureuxhasard ;
qu'onle reçoiveavecfroideuret avecmépris, afin de voir s'il ressentira
qu'on ne donne pas à ce qu'il dit l'estime que son prix mérite : on
verrale plus souventqu'on le lui fera désavouersur l'heure, et qu'on le
tirera bien loin de cette pensée meilleurequ'il ne croit, pour le jeter
dans une autre toutebasseet ridicule. Il faut donc sondercommecette
penséeest logée en son auteur; comment, par où, jusqu'où il la pos-
sède: autrement, le jugementprécipitésera jugé téméraire.
Je voudroisdemanderà des personnes équitablessi ce principe : La
matièreest dans une incapaciténaturelle invinciblede penser, et celui-
ci : Je pense, donc je suis, sont en effet les mêmesdans l'esprit de
Descarteset dans l'esprit de saint Augustin, qui a dit la mêmechose
douzecents ans auparavant.
En vérité, je suis bien éloignéde dire que Descartesn'en soit pas le
véritableauteur, quand mêmeil ne l'auroit apprisque dans la lecture
de ce grand saint; car je sais combienil y a de différenceentre écrire
un mot à l'aventure, sans y faire une réflexionplus longue et plus
étendue, et apercevoir dans ce mot une suite admirablede consé-
quences , qui prouvela distinctiondes naturesmatérielleet spirituelle,
et en faire un principefermeet soutenud'une physiqueentière, comme
Descartesa prétendu faire. Car, sans examiners'il a réussi efficacement
dans sa prétention,je supposequ'il l'ait fait, et c'est dans cette sup-
positionqueje dis que ce mot est aussi différentdans ses écrits d'avec
le mêmemot dans les autres qui l'ont dit en passant, qu'un homme
plein de vie et de forced'avecun hommemort.
Tel dira une chosede soi-mêmesans en comprendrel'excellence,où
un autre comprendraune suite merveilleusede conséquencesqui nous
font dire hardimentque ce n'est plus le mêmemot, et qu'il ne le doit
non plus à celuid'où il l'a appris, qu'un arbre admirablen'appartiendra
pas à celui qui en auroit jeté la semence, sans y penseret sansla con-
noître, dans une terre abondantequi en auroit profitéde la sorte par sa
proprefertilité.
Les mêmes penséespoussent quelquefoistout autrement dans ut
autre que dans leur auteur : infertilesdans leur champ naturel, abon-
dantesétant transplantées.Maisil arrive bienplus souventqu'un bon
esprit fait produirelui-même à ses propres penséestout le fruit dont
ellessontcapables,et qu'ensuitequelquesautres, les ayant ouï estimer,
les empruntent et s'en parent, mais sans en connoître l'excellence;
et c'est alors que la différenced'un mêmemot en diverses bouches
paroît le plus.
C'estde cette sorte que la logiquea peut-êtreemprunté les règlesde
la géométriesans en comprendrela force : et ainsi, en les mettant
à l'aventureparmi celles qui lui sont propres, il ne s'ensuit pas de là
qu'ils aient entré dans l'esprit de la géométrie;et je serai bien éloigné,
s'ils n'en donnentpas d'autres marquesque de l'avoirdit en passant. de
DE L'ESPRITGÉOMÉTRIQUE. 181
ls mettre en parallèle avec cette science, qui apprend la véritable
méthodedeconduirela raison. Maisje seraiau contraire bien disposéà
les en exclure, et presque sans retour. Car de l'avoir ~diten passant,
sans avoir pris garde que tout est renfermé là dedans, et au lieu de
suivreces lumières, s'égarer à perte de vue après des recherchesinu-
tiles, pour courir à ce que celles-làoffrentet qu'ellesne peuventdonner,
c'est véritablementmontrer qu'on n'est guèreclairvoyant, et bien plus
que si l'on avoit manqué de les suivre parce qu'on ne les avoit pas
aperçues.
La méthode de ne point errer est recherchéede tout le monde.
Les logiciensfont professiond'y conduire, les géomètresseuls y arri-
vent, et, hors de leur science et de ce qui l'imite, il n'y a point de
véritables démonstrations.Tout l'art en est renfermé dans les seuls
préceptesque nous avonsdits: ils suffisentseuls, ils prouvent seuls;
toutes les autres règlessont inutiles ou nuisibles.Voilàce que je sais
par une longueexpériencede toutes sortesde livreset de personnes.
Et sur cela je fais le même jugement de ceux qui disent que les
géomètresne leur donnentrien denouveau par ces règles , parcequ'ils
les avoient en effet, mais confonduesparmi une multitude d'autres
inutiles ou faussesdont ils ne pouvoientpas les discerner,que de ceux
qui cherchent un diamant de grand prix parmi un grand nombrede
faux, mais qu'ils n'en sauroientpas distinguer, se vanteroient, en les
tenant tous ensemble,de posséderle véritableaussi bien que celui qui,
sans s'arrêter à ce vil amas, porte la main sur la pierre choisieque l'on
recherche, et pour laquelleon ne jetoit pas tout le reste.
Le défautd'un raisonnementfauxest une maladie qui se guérit par
ces deux remèdes. On en a composéun autre d'une infinité d'herbes
inutiles où les bonnes se trouvent enveloppées,et où elles demeurent
sanseffet, par les mauvaisesqualités de ce mélange.Pour découvrir
tous les sophismeset toutes les équivoquesdes raisonnemenscaptieux,
ils ont inventédes nomsbarbares, qui étonnentceux qui les entendent;
et au lieu qu'on ne peut débrouillertous les replisde ce nœud si embar-
rassé qu'en tirant l'un des boutsque les géomètresassignent, ils en ont
marqué un nombreétrange d'autres où ceux-là se trouvent compris,
sans qu'ils sachent lequel est le bon. Et ainsi, en nous montrantun
nombre de chemins différens, qu'ils disent nous conduire où nous
tendons, quoiqu'il n'yen ait que deux qui y mènent (il faut savoirles
marqueren particulier); on prétendraque la géométrie,qui les assigne
certainement,ne donneque ce qu'on avoit déjà desautres, parcequ'ils
donnoienten effetla mêmechose et davantage,sans prendregarde que
ce présent perdoit son prix par son abondance, et qu'il ôtoit en
ajoutant.
Rien n'est plus communque les bonneschoses : il n'est questionque
de les discerner;et il estcertain qu'ellessont toutesnaturelleset à notre
portée, et même connuesde tout le monde. Maison ne sait pas les
distinguer. Ceciest universel.Ce n'est pas dans les chosesextraordi-
naireset bizarresque se trouvel'excellencede quelquegenrequece soit.
On s'élèvepour y arriver, et on s'en éloigne : il faut le plus souvent
182 DE L'ESPRITGÉOMÉTRIQUE.
s'abaisser.Les meilleurslivres sontceuxque ceux qui les lisent croient
qu'ils auroientpu faire. La nature, qui seule est bonne, est toute fami-
lière et commune.
Je ne fais donc pas de doute que ces règles, étant les véritables,
ne.doiventêtre simples,naïves, naturelles, commeellesle sont. Cen'est
pas barbara et baralipton qui formentle raisonnement.Il ne faut pas
guinder l'esprit; les manièrestendues et péniblesle remplissentd'une
sotteprésomptionpar une élévationétrangèreet par une enflurevaine et
ridiculeau lieu d'unenourriture solideet vigoureuse.Et l'une desraisons
principalesqui éloignentautant ceux qui entrent dans ces connois-
sancesdu véritablecheminqu'ils doiventsuivre, est l'imaginationqu'on
prend d'abordque les bonneschosessont inaccessibles,en leur donnant
le nomde grandes, hautes, élevées, sublimes.Celaperd tout. Je vou-
droisles nommerbasses, communes,familières : cesnoms-làleur con-
viennentmieux ; je hais ces mots d'enflure.

ESSAIS POUR LES CONIQUES.


DÉFINITION I. — Quandplusieurslignes droites concourentau même
point, ou sont toutes parallèlesentre elles, toutes ces lignes sont dites
de mêmeordre où de même ordonnance;et la multitudede ces lignes
est dite ordrede lignes, ou ordonnancede lignes.
DÉFINITION II. — Par le mot sectionde cône, nous entendonsla cir-
conférencedu cercle,l'ellipse, l'hyperbole,la paraboleet l'angle recti-
ligne: d'autant qu'un cône coupéparallèlementà sa base, ou par son
sommet, ou des trois autres sens qui engendrentl'ellipse, l'hyperbole
et la parabole,donnedans sa superficie,oula circonférenced'un cercle,
ou un angle, ou l'ellipse, ou l'hyperbole,ou la parabole.
DÉFINITION III. — Par le mot de droite mis seul, nous entendonsla
ligne droite.
LEMME I. — Si dans le plan MSQ(fig. 21) du point M partent les
deux droites MK,MV,et du point S partent les deuxdroitesSK, SV;

Fig.2L
que K soit le concoursdes droites MK,SK; V le concoursdesdroites
ESSAISPOURLES CONIQUES. 183
MV, SV; A le concoursdes droites MA,SA;µ le concoursdesdroites
MV,SK ; et que par deux des quatre points A, K, jx, V qui ne soient
point enmêmedroiteavecles points M, S, commepar les points K, V,
passe la circonférenced'un cerclecoupant les droites MV,MP, SV, SK,
aux points 0, P, Q, N : je dis que les droites MS,NO, PQ, sont de
mêmeordre.
LEMME II. — Si par la même droite passent plusieurs plans, qu/i
soient coupéspar un autre plan, toutes les lignes des sectionsde cet
plans sont de mêmeordre avec la droite par laquellepassent lesdits
plans.
Cesdeuxlemmesposés et quelquesfacilesconséquencesd'iceux, nous
démontreronsque les mêmeschosesétant poséesqu'au premierlemme,
si par les points K, V (fig. 21) passe une sectionquelconquedu cône
qui coupe les droites MK, MV, SK, SV aux points P, 0, N, Q : les
droites MS, NO, PQ seront de même ordre. Cela sera lin troisième
lemme.
Ensuite de ces trois lemmes et de quelques conséquencesd'iceux,
nous donneronsdes élémensconiquescomplets : savoir, toutes les pro-
priétés des diamètres et côtésdroits, des tangentes, etc., la restitution
du cône presque sur toutes les données, la descriptiondes sectionsdu
cônepar points, etc.
Quoi faisant, nous énonçons les propriétés que nous en touchons
d'une manière plus universellequ'à l'ordinaire. Par exemple,celle-ci:
si dans le plan MSQ(fig. 21), dans la sectionde cône PKV, sont me-
néesles droitesAK, AV,atteignantes la sectionaux pointsP, K, Q, V;
et que de deux de ces quatre pointsqui ne sont point en mêmedroite
avec le point A, commepar les points K, V, et par deux points N, 0
pris dans le bord de la section, soient menées quatre droites KN, KO,
VN,VO,coupantesles droitesAV,APaux points L, M, T, S : je dis que
la raison composéedesraisonsde la droite PM à la droite MA, et de la
droite AS à la droite SQ, est la même que la raison composéedes
raisonsde la droite PL à la droite LA, et de la droiteATà la droite TQ.
Nous démontreronsaussi que, s'il y a trois droites DE, DG, DHque
les droites AP, AR coupentaux points F, G,H,C, y, B, et que dans
la droite DC soit déterminéle point E,la raison composéedes raisons
du rectanglede EF en FGau rectanglede ECen Cy, et de la droiteAyà
la droite AG, est la même que la composéedes raisonsdu rectangle
de EF en EH au rectanglede ECen CB, et de la droite ABà la droite
AH ; et elle est aussi la même que la raison du rectangledes droites
FE,FD, au rectangle des droites CE, CD. Partant, si par les points
E, D passeune sectionde cônequi coupeles droites AH, ABaux points
P, K, R, X, la raison composéedes raisons du rectangle des droites
EF, FC, au rectangle des droites EC , Cy, et de la droite yAà la droite
AG, sera la mêmeque la composéedesraisons du rectangledes droites
FK, FP, au rectangle des droites CR, CX,et du rectangle des droites
AR, AX, au rectangledes droites AK, AP.
Nous démontrerons aussi que si quatre droites AC, AF, EH, EL
(fig. 22) s'entre-coupentaux points N.P, M,0, et ou'une sectionde
184 ESSAISPOURLES CONIQUES.
cônecoupelesditesdroitesaux points C, B, F, D,H,G,L, K: la rai-
son composéedes raisons du rectangle de MC en MB, au rectan-
gle des droitesPF, PD, et du rectangledes droites AD, AF, au rec-
tangle desdroites AB,
AC, est la même que
la raison composéedes
raisons du rectangle
des droites ML, MK,
au rectangledesdroites
PH, PG, et du rectan-
gle des droitesEH,EG,
au rectangledesdroites
EK,EL.
Nous démontrerons
aussi la propriété sui-
vante,dont le premier
inventeurest M.Desar-
gues, Lyonnois,un des
grands esprits de ce
temps, et des plus ver-
sésaux mathématiques,
et entreautres aux co-
niques, dont les écrits
Fig.22. sur cettematière,quoi-
qu'enpetit nombre, en
ont donnéun ampletémoignageà ceux qui auront vouluen recevoirl'in-
telligence.Je veuxbienavouerqueje doisle peuquej'ai trouvésur cette
matièreà ses écrits, et que j'ai tâché d'imiter, autant qu'il m'a été pos-
, sa méthodesur ce sujet qu'il a traité sansse servirdu trianglepar
sible
l'axe, entraitant généralementde touteslessectionsdu cône.Lapropriété
merveilleusedont est question est telle: Si dans le plan MSQ(fig. 21)
il y a une sectionde cône PQV,dansle bord de laquelleayant pris les
quatre points K, N, O, V, soientmenéesles droites KN, KO,VN,VO,
de sortequepar un mêmedes quatre pointsne passentquedeuxdroites,
et qu'uneautre droitecoupe,tant le bord de la sectionaux points R, X,
que les droitesKN,KO,VN,VOaux pointsX, Y, Z, Õ;je dis que comme
le rectangledes droites ZR, ZXest au rectangledes droites YR, yX,
ainsi le rectangle des droites R, X est au rectangle des droites
XR, XX.
Nous démontreronsaussi que, si dans le plan de l'hyperboleou de
l'ellipse, ou du cercle AGTE(fig. 23), dont le centreest C, on mène
la droite AB touchante au point A la section, et qu'ayant mené le
diamètreAT, on prennela droite AB, dont le carré soit égal au quart
du rectangle de la figure, et qu'on mène CB; alors quelque droite
qu'on mène, commeDE, parallèleà la droite AB, coupantela section
en E et les droitesAC, CBaux points D. F : si la sectionAGEest une
ellipse ou un cercle, la sommedes carrés des droites DE, DF sera
égale au carré de la droite AB; et dans l'hyperbole, la différence
ESSAISPOURLES CONIQUES. 185
•s mêmes carrés des droites DE, DF, sera égale au carré de la
oite AB.
Nousdéduironsaussi quelquesproblèmes ; par exemple,d'un point
donnemenerune droite tou-
chante une section de cône
donnée.
Trouver deux diamètres
conjuguésen angle donné.
Trouverdeuxdiamètresen
angle donné et en raison
donnée.
Nous avons plusieurs au-
tres problèmes et théorè-
mes , et plusieurs consé-
quencesdes précédens; mais
la défiance que j'ai de mon
peu d'expérienceet de capa-
cité ne me permet pas d'en
Fig.23. avancerdavantageavant qu'il
ait passé à l'examendes ha-
es gens qui voudront nous obliger d'en prendre la peine: aprèsquoi
l'on juge que la chose mérite d'être continuée, nous essayeronsde
pousserjusqu'où Dieunous donnerala force de la conduire

MACHINE ARITHMÉTIQUE.

A MONSEIGNEUR LECHANCELIER 1.
Monseigneur,
M le public reçoit quelque utilité de l'invention que j'ai trouvée
ur faire toutes sortesde règles d'arithmétique,par une manièreaussi
uvelle que commode,il en aura plus d'obligationà VotreGrandeur
à mes petits efforts, puisqueje ne saurois me vanter que de l'avoir
Mue, et qu'elle doit absolumentsa naissance à l'honneur de vus
nmandemens.Les longueurs et les difficultésdes moyensordinaires
fit on se sert m'ayant fait penser à quelque secoursplus promptet
is facile pour me soulagerdans les grands calculsoù j'ai été occupé
3uisquelquesannéesen plusieursaffaires qui dépendentdes emplois
at il vousa plu honorermon père pour le servicede Sa Majestéen la
ute Normandie;j'employai à cette recherchetoute la connoissance
e mon inclinationet le travail de mes premièresétudesm'ont fait
quérirdans les mathématiques;et après une profondeméditation,je
:onnusque ce secoursn'étoit pas impossibleà trouver. Les lumières
la géométrie,de la physique et de la mécaniquem'en fournirent
PierreSeguier.
186 MACHINE ARITHMÉTIQUE.
le dessein, et m'assurèrentque l'usage en seroit infaillible, si quelqu
ouvrier pouvoit former l'instrument dont j'avois imaginé le modèle
Maisce fut en ce pointque je rencontraides obstaclesaussi grandsqu
ceux que je vouloiséviter, et auxquelsje cherchoisun remède.N'ayan
pas l'industrie de ipanier le métal et le marteau commela plume et 1
compas ; et les artisans ayant plus de connoissancede la pratiqued
leur art que des sciencessur lesquellesil est fondé, je me vis réduit
quitter toute mon entreprise, dont il ne me revenoitque beaucoupd
fatigues, sans aucun bon succès. Mais,monseigneur,Votre Grandeu
ayant soutenu mon courage, qui se laissoit aller, et m'ayant fait
grâce de parler du simplecrayonque mesamis vousavoientprésenté
en des termes qui me le firentvoir tout autre qu'il ne m'avoitparu au
paravant : avecles nouvellesforcesque vos louangesme donnèrent,j
fis de nouveauxefforts ; et suspendanttout autre exercice,je ne songe
plus qu'à la constructionde cette petite machine, que j'ai osé, mon
seigneur, vousprésenter, après l'avoirmiseen état de faire, avec ell
seuleet sans aucun travail d'esprit, les opérationsde toutesles partie
de l'arithmétique, selon queje me l'étois proposé.
C'estdoncà vous, monseigneur,que je devoisce petit essai, puisqu
; et c'est de vousaussi quej'en attend
c'est vous qui me l'avez fait faire
une glorieuse protection, Les inventionsqui ne sont pas connuesor
toujours plus de censeurs que d'approbateurs : on blâmeceuxqui le
ont trouvées, parce qu'on n'en a pas une parfaiteintelligence; et par u
injuste préjugé, la difficultéque l'on s'imagineaux chosesextraord
naires, fait qu'au lieu de les considérerpour les estimer, on les accus
d'impossibilité, afin de les rejeter ensuite comme impertinente
D'ailleurs, monseigneur,je m'attends bien que parmi tant de docte
qui ont pénétré jusque dans les derniers secretsdes mathématiques,
pourra s'en trouver qui d'abord estiment mon action téméraire, v
qu'en la jeunesse où je suis, et avec si peu de forces,j'ai osé tente
une route nouvelledans un champtout hérissé d'épines, et sans avo
de guidepour m'y frayer le chemin.Maisje veuxbien qu'ils m'accusen
et mêmequ'ils me condamnent,s'ils peuvent justifier que je n'ai pf
tenu exactementce que j'avois promis ; et je ne leur demandeque
faveur d'examinerce que j'ai fait, et non pas celle de l'approuversan
le connoître. Aussi, monseigneur,je puis dire à Votre Grandeurqt
j'ai déjà la satisfactionde voirmon petit ouvrage, non-seulementaut(
risé de l'approbationde quelques-unsdes principauxen cettevéritah
science, qui, par une préférencetoute particulière,a l'avantagede r
rien enseigner qu'elle ne démontre,mais encorehonoréde leur estim
et de leur recommandation ; et que mêmeceluid'entre eux, de qui
plupart des autresadmirenttousles jours et recueillentles production
ne l'a pas jugé indignede se donnerla peine, au milieude ses grande
occupations, d'en enseigner et la dispositionet l'usage à ceux qv
auront quelque désir de s'en servir. Cesont là véritablement,monse
gneur, de grandes récompensesdu temps que j'ai employé,et de
dépenseque j'ai faite pour mettre la chose en l'état où je vousl'ai prti
sentée.Maispermettez-moide flatterma vanitéjusqu'au point de
di
MACHINE ARITHMÉTIQUE. 187
ellesne me satisferoientpas entièrement,si je n'en avois reçu une
ucoup plus importanteet plus délicieusedeVotreGrandeur.En effet,
nseigneur,quandje me représenteque cette mêmebouche,qui pro-
ce tous les jours des oraclessur le trône de la justice, a daigné
mer desélogesau coupd'essaid'un hommede vingt ans; que vous
yezjugé digned'être plus d'une foisle sujet de votre entretien,et de
voir placé dans votre cabinet parmi tant d'autres chosesrares et
cieusesdont il est rempli, je suiscombléde gloire, et je ne trouve
nt deparolespour faireparoîtrema reconnoissance à VotreGrandeur,
na joie à tout le monde.
)ans cette impuissance,où l'excèsde votre bonté m'a mis, je me
tenterai de la révérer par mon silence : et toutela familledont je
te le nom étant intéresséeaussi bien que moi par ce bienfait e*
plusieursautres à faire tous les jours des vœux pour votre pro
rité,nous les feronsd'un cœur si ardent, et si continuels,queper-
.ne ne pourra se vanter d'être plus attaché que nous à votre ser-
e, ni de porter plus véritablementque moila qualité, monseigneur,
votre, etc., PASCAL.
AVIS
WSSlÛre à tousceuxquiaurontcuriositéde voirla machine arithmétique,
et de s'enservir.
Lmilecteur, cet avertissementservirapour te fairesavoirquej'expose
publicune petitemachinedemoninvention,par le moyende laquelle
le tu pourras, sans peinequelconque,faire toutesles opérationsde
ithmétique,et te soulagerdu travail qui t'a souventesfois fatigué
prit, lorsquetu as opérépar le jeton ou par la plume: je puis, sans
somption,espérer qu'elle ne te déplairapas, après que M.le chan-
gerl'a honorée de son estime, et que dans Paris, ceuxqui sont le
mx versés aux mathématiquesne l'ont pas jugée indigne de leur
)robation.Néanmoins,pour ne pas paroîtrenégligentà lui faireac-
rir aussi la tienne, j'ai cru être obligéde t'éclaircirsur toutes les
âcultés que j'ai estimées capablesde choquerton sens, lorsquetu
ndras la peine de la considérer.
e ne doute pas qu'après l'avoir vue, il ne tombe d'abord dans ta
nséequeje devoisavoirexpliquépar écrit, et sa construction,et son
Lge;et que, pour rendre ce discoursintelligible,j'étois mêmeobligé,
vantla méthodedes géomètres,de représenterpar figuresles dimen-
ns, la dispositionet le rapportde toutes les pièces,et commentcha-
nedoit être placéepour composerl'instrument, et mettresonmouve-
mten sa perfection.Maistu ne dois pas croire qu'aprèsn'avoirépar-
é ni le temps, ni la peine, ni la dépensepour la mettre en état de
tre utile, j'eusse négligéd'employerce qui étoit nécessairepour te
atenter sur ce point, qui sembloitmanquerà son accomplissement,
je n'avoisété empêchédele faire par une considérationsi puissante,
e j'espèremêmequ'ellete forceradem'excuser.Oui,j'espèreque tu
prouverasqueje mesoisabstenude ce discours,si tu prendsla peine
188 MACHINE ARITHMÉTIQUE.
de faire réflexiond'une part sur la facilité qu'il y a d'expliqu
bouche, et d'entendre par une briève conférence,la constructi
l'usage de cette machine; et d'autre part, sur l'embarraset la diff
qu'il y eût eu d'exprimerpar écritles mesures,les formes,les pr
tions, les situations et le surplus des propriétés de tant de
différentes.Alors tu jugeras que cette doctrineest du nombrede
qui ne peuventêtre enseignéesque de vive voix; et qu'un discou
écrit en cette matièreseroit autant et plus inutile et embarrassan
celui qu'on emploieroità la descriptionde toutes les parties
montre, dont toutefoisl'explicationest si facile, quand elle est
boucheà bouche ; et qu'apparemmentun tel discoursne pourroi
duired'autre effetqu'un infaillibledégoûten l'esprit de plusieurs
faisantconcevoirmilledifficultésoù il n'yen a pointdu tout.
Maintenant, cher lecteur, j'estime qu'il est nécessairede t'ai
que je prévoisdeuxchoses capablesde formerquelquesnuagese
esprit. Je sais qu'il y a nombre de personnesqui font profess
trouverà redire partout, et qu'entre ceux-làil pourra s'en trouve
te diront que cette machine pouvoit être moinscomposée ; c'est
premièrevapeur que j'estime nécessairede dissiper.Cettepropo
ne peut t'être faitequepar certainsespritsqui ont véritablementque
connoissancede la mécaniqueou de la géométrie,maisqui, pour i
savoirjoindre l'une à l'autre, et toutesdeuxensembleà la physiqu
flattent ou se trompent dans leurs conceptionsimaginaires,et se
suadent possiblesbeaucoupde chosesqui ne le sont pas, pour ne
séder qu'une théorie imparfaitedes chosesen général, laquelle
pas suffisantede leur faire prévoir en particulierles inconvénie
arrivent, ou dela part de la matière, ou des placesquedoiventocc
les piècesd'une machinedontles mouvemenssont différens,afin(
soient libres et qu'ils ne puissent s'empêcherles uns les autres.
doncque cessavansimparfaitste soutiendrontque cette machine
voit être moins composée,je te conjurede leur fairela réponseq
leur feroismoi-même,s'ils me faisoientune telle proposition,et d
assurerde ma part queje leur feraivoir, quandil leur plaira, plus
autres modèles, et mêmeun instrument entier et parfait, beau
moinscomposé,dont je me suis publiquementservi pendant six
entiers; et ainsi que je n'ignore pas que la machinene peut êtren
composée,et particulièrementsi j'eusse voulu instituerle mouve
de l'opérationpar la face antérieure,ce qui ne pouvoitêtre qu'ave
incommoditéennuyeuseet insupportable;au lieu que maintenan
fait par la facesupérieureavectoutela commoditéqu'on sauroitsou
ter, et mêmeavec plaisir : tu leur diras aussi que mondesseinn'a
jamais visé qu'à réduire en mouvementréglé toutesles opératio
l'arithmétique,je me suis en mêmetempspersuadéque mondesse
réussiroit qu'à ma propre confusion,si ce mouvementn'étoit sim
; commodeet promptà l'exécution,et que la machinene fût
facile
rable, solide,et mêmecapablede souffrirsans altérationla fatigu
transport; et enfin que, s'ils avoientautant méditéque moi sur <
matière, et passépar tous les cheminsque j'ai suivispourvenirà
MACHINE ARITHMÉTIQUE. 189
t, l'expérienceleur auroit fait voir qu'un instrumentmofns'composé
pouvoitavoirtoutes ces conditionsquej'ai heureusementdonnéesà
tte petite machine.
Car pour la simplicitédu mouvementdes opérations,j'ai fait ensorte
.'encoreque les opérationsde l'arithmétiquesoient en quelquefaçon
poséesl'uneà l'autre, commel'additionà la soustraction,et la multi-
cationà la division,néanmoinselles se pratiquent toutes sur cette
ichinepar un seulet unique mouvement.
Pourla facilitéde ce mêmemouvementdes opérations,elleesttoute
parente, en ce qu'il est aussifacilede fairemouvoirmilleet dixmille
lies toutes à la fois, si elles y étoient,quoiquetoutes achèventleur
ouvementtrès-parfait,que d'en faire mouvoiruneseuleUenesais si
rès le principesur lequelj'ai fondécettefacilité , il en reste un autre
ns la nature).Quesi tu veux , outrela facilitédu mouvementde l'opé-
tion, savoirquelleest la facilitéde l'opérationmême,c'est-à-dire la
ilité qu'il y a en l'opérationpar cettemachine,tu le peux, si tu prends
peine de la compareraveclesméthodesd'opérerpar le jeton et par la
ume. Tu sais commeen opérantpar le jeton, le calculateur(surtout
rsqu'il manqued'habitude)est souventobligé,de peur de tomberen
reur, de faire une longue suite et extensionde jetons, et commela
cessitéle contraintaprès d'abrégeret dereleverceuxqui se trouvent
utilementétendus; en quoi tu vois deuxpeinesinutiles,avecla perte
deux temps.Cettemachinefaciliteet retrancheen sesopérationstout
superflu; le plus ignorant y trouve autant d'avantageque le plus
périmenté;l'instrument suppléeau défautde l'ignoranceou du peu
habitude; et par des mouvemensnécessaires,il fait lui seul, sans
êmel'intentionde celui qui s'en sert, tous les abrégéspossiblesà la
Lture,toutesles fois que les nombress'y trouventdisposés.Tu saisde
ême, commeen opérantpar la plume, on està tout momentobligéde
tenir ou d'emprunterles nombresnécessaires,et combiend'erreurssa
issent dans ces rétentionset emprunts, à moins d'une très-longue
bitude, et en outre d'une attention profondeet qui fatiguel'espriten
m de temps. Cettemachine délivrecelui qui opèrepar elle, de cette
nation; il suffit qu'il ait le jugement, elle le relève du défautde la
émoire; et sans rien retenir ni emprunter, elle fait d'elle-mêmece
l'il désire, sans mêmequ'il y pense. Il y a cent autresfacilitésque
isagefait voir, dont le discourspourroit être ennuyeux.
Quantà la commoditéde ce mouvement,il suffit de dire qu'il est
, allant de gaucheà droite, et imitantnotre méthodevulgaire
sensible
écrire, fors qu'il procèdecirculairement.
Et enfinquant à sa promptitude,elle paroît de même, en la compa-
.nt avec celledes autres deuxméthodesdu jeton et de la plume : et si
Lveux encoreune plus parfaite explicationde sa vitesse, je te dirai
relle est pareilleà l'égalitédela mainde celuiquiopère : cettepromp-
tude est fondée, non-seulementsur la facilitédes mouvemensqui ne
nt aucunerésistance,maisencoresur la petitessedesroues que l'on
.eut à la main, qui fait que le cheminétant plus court, le moteur
eutle parcouriren moinsde temps; d'oùil arrive encorecettecommo-
190 MACHINE ARITHMÉTIQUE.
dite, que par ce moyen la machinese trouvant réduiteen plus p
volume,elleen est plus maniableet portative.
Et quant à la durée et soliditéde l'instrument, la seule dureté
métal dont il est composépourroiten donnerà quelqueautre la cer
tude : mais d'y prendreune assuranceentière, et la donnerauxautr
je n'ai pu le faire qu'après en avoirfait l'expérience,par le transp
de l'instrumentdurant plus de deuxcent cinquante lieues de chem
sans aucunealtération.
Ainsi, cherlecteur, je te conjureencoreune foisdene point prend
pour imperfectionque cette machinesoit composéede tant de pièc
puisquesanscettecomposition,je ne pouvoislui donnertoutesles cc
ditionsci-devantdéduites, qui toutefoislui étoienttoutesnécessair
en quoi tu pourrasremarquerune espècede paradoxe,quepour rend
le mouvementde l'opérationplus simple, il a fallu que la machine
été construited'un mouvementplus composé.
La secondecause que je prévoiscapablede te donnerde l'ombrag
ce sont, cher lecteur, les mauvaisescopiesde cette machinequi pou
roient être produitespar la présomptiondes artisans : en cesoccasio
le te conjured'y portersoigneusement l'esprit de distinction,te gare
dela surprise, distinguerentre la copieet la copie, et ne pasjuger c
véritablesoriginaux,par les productionsimparfaitesde l'ignorance
de la téméritédes ouvriers : plus ils sontexcellensen leur art, plus
est à craindre que la vanité ne les enlèvepar la persuasionqu'ils
donnent trop légèrementd'être capablesd'entreprendreet d'exécu
d'eux-mêmesdes ouvragesnouveaux,desquelsils ignorentet les pri
cipes, et les règles, puis, enivrésde cettefaussepersuasion,ils trava
lent en tâtonnant, c'est-à-diresansmesures certaines et sans propo
tions régléespar art: d'oùil arrivequ'aprèsbeaucoupde temps et
travail, ou ils ne produisentrien qui revienneà ce qu'ils ont entr
pris- ou, au plus, ils font paroîtreun petit monstreauquelmanque
les principauxmembres,lesautres étantinformeset sansaucunepr
portion : ces imperfections,le rendant ridicule, ne manquentjama
d'attirer le méprisde tous ceux qui le voient, desquelsla plupart r
jettent, sans raison, la faute sur celuiqui, le premier,a eu la pens
d'unetelleinvention ; au lieu de s'en éclairciravec lui, et puisblàm
la présomptionde ces artisans, qui, par une fausse hardiessed'os
entreprendreplus que leurs semblables,produisentces inutiles avo
tons. Il importe au public de leur faire connoîtreleur foiblesse,
leur apprendreque pour les nouvellesinventions,il faut nécessair
ment que l'art soit aidé par.la théorie, jusqu'àce quél'usageait rend
les règlesdela théoriesi communes,qu'il lesait enfinréduitesen ar
et que le continuelexerciceait donnéauxartisans l'habitudede suivi
et pratiquerces règlesavec assurance.Et tout ainsi qu'il n'étoitpas e
monpouvoir,avectoute la théorieimaginable,d'exécutermoiseul mo
propre dessein, sans l'aide d'un ouvrier qui possédâtparfaitement]
pratique du tour, de la lime et du marteau, pour réduireles piècesd
la machine dans les mesureset proportionsque par les règles de
théorieje lui prescrivois: il est de mêmeabsolumentimpossibleà toi*
MACHINE ARITHMÉTIQUE. 191
les simplesartisans, si habiles qu'ils soienten leur art, de mettre en
perfectionune pièce nouvellequi consiste, commecelle-ci, en mouve-
menscompliqués,sansl'aide-d'unepersonnequi, par les règles de la
théorie,lui donne les mesureset les proportionsde toutes les pièces
dentelledoit être composée.
Cher lecteur, j'ai sujet particulier de te donner ce dernier avis,
iprèsavoir vu de mes yeux une fausseexécutionde ma pensée, faite
parun ouvrierdela ville de Rouen, horlogerde profession,lequel, sur
e simplerécit qui lui fut fait de mon premier modèleque j'avoisfait
quelquesmoisauparavant, eut assezde hardiessepour en entreprendre
autre, et qui plus est, par une autre espècede mouvement;mais
commele bonhommen'a autre talent que celui de manieradroitement
es outils, et qu'il ne sait pas seulementsi la géométrieet la mécanique
ont au monde : aussi (quoiqu'il soit très-habileen son art, et même
rès-industrieuxen plusieurschosesqui n'en sont point)ne fit-ilqu'une
pièceinutile, propre véritablement,polie et très-bien limée par le
lehors, mais tellement imparfaite au dedans, qu'elle n'est d'aucun
isage. Toutefoisà cause seulementde sa nouveauté, elle ne fut pas
ans estime parmi ceux qui n'y connoissentrien, et, nonobstanttous
es défauts essentielsque l'épreuvey fit reconnoître, ne laissapas de
rouverplace dansle cabinetd'un curieuxde la mêmeville, remplide
plusieursautres piècesrares et ingénieuses.L'aspectde ce petit avorton
ne déplutau dernierpoint, et refroidittellementl'ardeur aveclaquelle
e faisoisalorstravaillerà l'accomplissementde mon modèle,qu'à l'in-
tant mêmeje donnaicongéà tous mes ouvriers, résolude quitter en-
ièrement mon entreprise, parla juste appréhensionque je conçus
[u'une pareille hardiessene prît à plusieursautres, et que les fausses
opiesqu'ilspouvoientproduire de cette nouvellepensée, n'en ruinas-
ent l'estimedès sa naissance, avec l'utilité que le publicpouvoiten
ecevoir.Maisquelque tempsaprès, M.le chancelier,ayant daigného-
lorerde sa vue mon premiermodèle,et donnerle témoignagede l'es-
ime qu'il faisoitde cette invention, me fit commandementde la mettre
n sa perfection;et, pour dissiperla crainte qui m'avoit retenu quel-
quetemps, il lui plut de retrancher le mal dès sa racine, et d'empê-
her le coursqu'il pouvoitprendreau préjudicede ma réputationet au
lesavantagedu public, par la grâce qu'il me fit de m'accorderun pri-
ilége, qui n'est pas ordinaire, et qui étouffeavant leur naissancetous
es avortonsillégitimesqui pourroientêtre engendrésd'ailleursque do
a légitimeet nécessairealliancede la théorieavecl'art.
Au reste, si quelquefoistu as exercé ton esprit à l'inventiondesma
hines, je n'aurai pas grand'peineà te persuaderque la formede l'in-
trument, en l'état où il est à présent, n'est pas le premiereffetde
'imaginationque j'ai eue sur ce sujet: j'avoiscommencél'exécutionde
nonprojet par une marchetrès-différentede celle-ci, et ensa matière,
t en sa forme,laquelle(bienqu'en état de satisfaireà plusieurs)ne me
lonnapas pourtantla satisfactionentière ; ce qui fit qu'en la corrigeant
jeuà peuj'en fis insensiblementune seconde,en laquelle,rencontrant
encoredes inconvéniensque je ne pus souffrir,pour y apporterle re-
192 MACHINE ARITHMÉTIQUE.
mède, j'en composaiune troisième,qui va par ressorts, et qui esttrès
simpleen sa construction.C'estcelle de laquelle, commej'ai déjà dit
je me suis servi plusieursfois, au vu et su d'une infinitéde personnes
et qui est encoreen état de servir autant que jamais. Cependant,en la
perfectionnanttoujours, je trouvai des raisonsde la changer ; et enfin
reconnoissantdans toutes, ou de la difficultéd'agir, ou de la rudesse
aux mouvemens, ou de la dispositionà se corrompretrop facilemen
par le temps ou par le transport, j'ai pris la patiencede fairejusqu'à
plus de cinquantemodèles,tous différens,les uns de bois, les autre
d'ivoire et d'ébène, et les autres de cuivre, avant que d'êtrevenu i)
l'accomplissementde la machine que maintenantje fais paroître, la
quelle, bien que composéede tant de petitespiècesdifférentes,comme
tu pourras voir, est toutefoistellement solide, qu'après l'expérienc
dont j'ai parlé ci-devant,j'ose te donner assuranceque tous les efforts
qu'elle pourroit recevoiren la transportant si loin que tu voudras, ne
sauroientla corrompre,ni lui faire souffrirla moindrealtération.
Enfin, cherlecteur, maintenantquej'estimel'avoirmiseen état d'être
vue, et que mêmetu peux, si tu en as la curiosité, la voiret t'en servir,
je te prie d'agréerla libertéqueje prendsd'espérerque la seulepenséeà;
trouverune troisièmeméthodepour fairetoutesles opérationsarithmé-
tiques, totalementnouvelle, et qui n'a rien de communavec les deux
méthodesvulgaires de la plume et du jeton, recevrade toi quelque
estime; et qu'en approuvantle desseinque j'ai eu de te plaire, en tes
soulageant,tu me sauras gré du soin quej'ai pris pour faire que toutes
les opérationsqui, par les précédentesméthodes,sont pénibles,compo-
sées, longueset peu certaines, deviennentfaciles simples,promptea
et assurées.

LETTREDE PASCALA LA REINECHRISTINE,


ENLUIENVOYANT LAMACHINE ARITHMETIQUE.
Madame,
Si j'avoisautant de santé que de zèle, j'irois moi-mêmeprésenterà
VotreMajestéun ouvragede plusieursannées, que j'ose lui offrirde si
loin, et je ne souffriroispas que d'autresmains que lesmienneseussent
l'honneurde le porter aux piedsde la plus grandeprincessedu monde.
Cet ouvrage, Madame,est une machinepour faireles règlesd'arithmé-
tique sans plumeset sansjetons. Votre Majestén'ignorepas la peineet
le tempsque coûtentles productionsnouvelles,surtout lorsquelesin-
venteursveulent les porter eux-mêmesà la dernière perfection : c'est
pourquoiil seroitinutilede dire combienil y a queje travailleà celle-
ci; et je ne pourroismieux l'exprimerqu'en disant queje m'y suis at-
tachéavecautant d'ardeurque si j'eusse prévu qu'elle devoit paroître
un jour devantune personnesi auguste.Mais,Madame,si cet honneur
n'a pas été le véritablemotifde mon travail, il en sera du moinsla ré-
compense, et je m'estimeraitrop heureux si, à la suite de tant de
veilles,il peut donnerà VotreMajestéune satisfactionde quelquesmo-
mens. Je n'importuneraipas non plus VotreMajestédu particulier de
MACHINE ARITHMETIQUE. 193
ce qui composecette machine : si elle en a quelque curiosité, elle
pourra se contenter dansun discoursque j'ai adresséà M. de Bourde-
lot; j'y ai touchéen peu de motstoute l'histoirede cet ouvrage,l'objet
de son invention, l'occasionde sa recherche, l'utilité de ses ressorts,
les difficultésde son exécution,les degrés de son progrès, le succèsde
sonaccomplissement et les règlesde son usage.Je dirai doncseulement
ici le sujet qui me porte à l'offrirà Votre Majesté,ce queje considère
commele couronnementet le dernierbonheurde son aventure.Je sais,
Madame,queje pourrai être suspect d'avoirrecherchéde la gloire, en
le présentantà VotreMajesté,puisqu'il ne sauroit passerque pour ex-
traordinaire, quand on verra qu'il s'adresseà elle, et qu'au lieu qu'il
ne devroitlui être offertque par la considérationde son excellence,on
jugeraqu'il est excellent,par cetteseuleraison qu'il lui est offert.Ce
n'est pas néanmoinscette espérancequi m'a inspiré un tel dessein.Il
est trop grand, Madame,pour avoir d'autre objet que Votre Majesté
même.Cequi m'y a véritablementporté, est l'union qui se trouveen sa
personnesacrée, de deuxchosesqui me comblentégalementd'admira-
tionet de respect,qui sontl'autoritésouveraineet la sciencesolide ; car
j'ai une vénérationtoute particulièrepour ceux qui sont élevésau su-
prêmedegré, ou de puissance,ou de connoissances.Lesdernierspeu-
vent, si je ne me trompe, aussibien que les premiers,passerpour des
souverains.Les mêmesdegrés se rencontrententre les géniesqu'entre
les conditions;et le pouvoirdes rois sur les sujets n'est, ceme semble,
qu'une imagedu pouvoirdes esprits sur les esprits qui leur sont infé-
rieurs, sur lesquelsils exercentle droit de persuader, ce qui est parmi
eux ce que le droit de commanderest dansle gouvernementpolitique.
Cesecondempireme paroît mêmed'un ordre d'autant plus élevé, que
les esprits sont d'un ordre plus élevé que les corps, et d'autant plus
équitable,qu'il ne peut être départi et conservéque par le mérite, au
lieu que l'autre peut l'être par la naissanceou par la fortune. Il faut
donc avouer que chacun de ces empires est grand en soi; mais, Ma-
dame. que VotreMajestéme permettede le dire, elle n'y est pas bles-
sée, l'un sans l'autre me paroît défectueux.Quelquepuissant que soit
in monarque,il manquequelquechoseà sa gloire, s'il n'a la préémi-
lence de l'esprit; et quelqueéclairéque soit un sujet, sa conditionest
oujours rabaisséepar sa dépendance.Les hommesqui désirentnatu-
ellement ce qui est le plus parfait avoient jusqu'ici continuellement
spiré à rencontrer ce souverainpar excellence.Tousles rois et tous
es savans en étoient autant d'ébauches, qui ne remplissoientqu'à
lemi leur attente; ce chef-d'œuvreétoitréservéà notresiècle.Et afin
[ue cette grande merveilleparût accompagnéede tous les sujetspos-
ibles d'étonnement,le degréoù les hommesn'avoientpu atteindreest
emplipar une jeune reine, dans laquellese rencontrentensemblel'a-
antage de l'expérienceavecla tendressede l'âge ; le loisir de l'étude
vec l'occupationd'une royale naissance ; et l'éminencede la science
vec la faiblessedu sexe. C'estVotreMajesté,Madame,qui fournit à
universcet unique exemplequi lui manquoit ; c'estelleen qui la puis-
anceest dispenséepar leslumièresde la science et la sciencerelevée
PASCALm 13
194 MACHINE ARITHMÉTIQUE.
par l'éclat del'autorité. C'est cette union si merveilleusequi fait que
commeVotre Majesténe voit rien qui soit au-dessusde sa puissance,
elle ne voit rien aussi qui soit au-dessusde son esprit, et qu'elle sera
l'admirationde tous les siècles.Régnezdonc, incomparableprincesse,
d'une manièretoute nouvelle ; que votre génievousassujettissetout ce
qui n'est pas soumisà vos armes : régnezpar le droit de la naissance,
par une longue suite d'années, sur tant de triomphantesprovinces ;
mais régneztoujourspar la forcede votreméritesur toute l'étenduede
la terre. Pour moi, n'étant pas né sous le premier de vos empires, je
veux que tout le mondesache queje fais gloirede vivresousle second ;
et c'est pour le témoigner,que j'ose lever les yeux jusqu'à ma reine,
en lui donnant cette première preuve de ma dépendance.Voilà, Ma-
dame, ce qui me porte à faire à VotreMajestéce présent, quoique in-
digne d'elle. Ma foiblessen'a pas arrêté mon ambition. Je me suis
figuré, qu'encore que le seul nom de Votre Majestésemble éloigner
d'elletout ce qui lui est disproportionné,ellene rejette pas néanmoins
tout ce qui lui est inférieur
; autrement sa grandeur seroit sans hom-
mageset sa gloire sans éloges. Elle se contentede recevoirun grand
effortd'esprit, sans exigerqu'il soitl'effortd'un espritgrand commele
sien. C'est par cette condescendancequ'elle daigneentrer en communi-
cation avecle reste des hommes : et toutes ces considérationsjointes
me font lui protester avec toutela soumissiondont l'un des plus grands
admirateurs de ses héroïques qualités est capable,queje ne souhaite
rien avec tant d'ardeur que de pouvoirêtre adopté, Madame,de Vo-
tre Majesté,pour son très-humble, très-obéissant et très-fidèleser-
viteur, BLAISE PASCAL.

PRIVILÈGEDU ROI
POUR LAMACHINE ARITHMÉTIQUE.
Louis, par la grâcede Dieu, roi de Franceet de Navarre,etc.; salut.
Notre très-cher et bien-amé le sieur Pascalnousa fait remontrerqu'à
l'imitation du sieur Pascal, son père, notre conseilleren nos conseils,
et président en notre cour des aides d'Auvergne,il auroit eu, dès ses
plus jeunes années, une inclinationparticulièreaux sciencesmathéma-
, dans lesquelles, par ses étudeset ses observations,il a inventé
tiques
plusieurs choses, et particulièrementune machine, par le moyen de
laquelleon peut faire toutes sortes de supputations, additions, sous-
, multiplications, divisions, et toutes les autres règlesarith-
tractions
métiques, tant en nombres entiers que rompus, sans se servir de
plume ni jetons, par une méthodebeaucoupplus simple,plus facileà
apprendre, plus prompteà l'exécution, et moinspénibleà l'esprit que
les autres façons de calculer qui ont été en usagejusqu'à présent; et
qui, outre ces avantages, a celui d'être hors de tout danger d'erreur,
qui est la conditionla plus importante de toutes dans les calculs. De
laquelle machineil auroit fait plus de cinquante modèles,tous diffé-
rens, les uns composésde verges ou lamines droites, d'autres de
eourbes, d'autresavec des chaînes; les uns avec des rouages conoen-
MACHINE ARITHMÉTIQUE. 195
triques, d'autres avec des excentriques, les uns mouvans en ligne
droite, d'autres circulairement, les uns en cônes, d'autres en cylin-
dres , et d'autres tout différensde ceux-là. soit pour la matière, soit
pour la figure, soit pour le mouvement : de toutes lesquellesmanières
différentes,l'inventionprincipaleet le mouvementessentiel consistent
en ce que chaqueroue ou verge d'un ordre faisant un mouvementde
dix figuresarithmétiques, fait mouvoirla prochained'une figureseu
lement.Aprèstous lesquels essais, auxquelsil a employébeaucoupde
tempset de frais, il seroitenfin arrivé à la constructiond'un modèle
achevéqui a été reconnu infailliblepar les plus doctesmathématiciens
de ce temps, qui l'ont universellementhonoré de leur approbationet
estimé très-utile au public. Mais,d'autant que ledit instrumentpeut
être aisémentcontrefait par des ouvriers, et qu'il est néanmoinsim-
possiblequ'ils parviennent à l'exécuter dans la justesse et perfection
nécessairespour s'en servir utilement, s'ils n'y sont conduitsexpressé-
ment par ledit Pascal, ou par une personnequi ait une entière intelli-
gencede l'artificede son mouvement,il seroità craindreque, s'il étoit
permisà toutes sortesde personnesde tenter d'en construire de sem-
blables, les défautsqui s'y rencontreraientinfailliblementpar la faute
des ouvriers, ne rendissentcette inventionaussi inutile qu'elle doit
être profitableétant bien exécutée.C'est pourquoiil désireroit qu'il
nous plût faire défensesà tous artisans et autres personnes. de faireou
faire faireledit instrument sans son consentement,nous suppliant, à
cette fin, de lui accordernos lettres sur ce nécessaires ; et parce que
ledit instrument est à présent à un prix excessifqui le rend, par sa
cherté, commeinutileau public, et qu'il espère le réduire à moindre
prix et tel qu'il puisseavoircours, ce qu'il prétend faire par l'invention
d'un mouvementplus simpleet qui opèrenéanmoinsle même effet, à
la rechercheduquelil travaille continuellement,et en y stylant peu à
peu les ouvriersencorepeu habitués, lesquelleschosesdépendentd'un
tempsqui ne peut être limité.
A ces causes, désirant gratifieret favorablementtraiter ledit Pascal
fils, en considérationde sa capacité en plusieurssciences, et surtout
en mathématiques,et pour l'exciterd'en communiquerde plus en plun
les fruitsà nos sujets, et ayant égardau notablesoulagementque cette
machinedoit apporter à ceux qui ont de grands calculs à faire, et à
raisonde l'excellencede cette invention, nous avonspermiset permet-
tons par ces présentessignéesde notre main, audit sieur Pascal fils, et
à ceux qui auront droit de lui, dès à présent et à toujours, de faire
construire ou fabriquer par tels ouvriers, de telle matière et en telle
formequ'il aviserabon être, en tous les lieuxde notreobéissance,ledit
instrumentpar lui inventé, pour compter, calculer, faire toutes addi-
tions, soustractions,multiplications,divisionset autres règlesd'arith-
métique, sans plume ni jetons; et faisons très-expressesdéfensesà
toutes personnes, artisans et autres, de quelque qualitéet condition
qu'ils soient, d'en faire, ni faire faire, vendre, ni débiter dans aucun
lieu de notre obéissance,sans le consentementdudit sieur Pascal fils,
ou 4e ceuxqui auront droitdelui, sousprétexted'augmentation,chan-
196 MACHINE ARITHMÉTIQUE.
gementde matière, formeou figure, ou diversesmanièresde s'en ser-
vir, soit qu'ils fussent composesde roues excentriques,ou concentri-
ques, ou parallèles, de vergesou bâtonset autres choses, ou que les
rouessemeuventseulementd'une part ou de toutesdeux, ni pour quel-
que déguisementque ce puisseêtre, mêmeà tous étrangers, tant mar-
chandsque d'autres professions,d'en exposerni vendreen ce royaume ,
quoiqu'ilseussentété faits hors d'icelui: le tout à peine de trois millf
livres d'amende, payables sans déport par chacundes contrevenans,
et applicablesun tiers à nous, un tiers à l'Hôtel-Dieude Paris, et l'au-
tre tiers audit sieur Pascal, ou à ceuxqui auront son droit; de confis-
cationdes instrumenscontrefaits, et de tous dépens, dommageset in-
térêts. Enjoignonsà cet effetà tous ouvriers qui construirontou fabri-
queront lesdits instrumens en vertu des présentes, d'y faire apposer
par ledit sieur Pascal, ou par ceux qui auront son droit, telle contre-
marque qu'ils auront choisie, pour témoignerqu'ils auront visité les
dits instrumens, et qu'ils les auront reconnus sans défaut. Voulons
que tous ceux où ces formalitésne seront pas gardées, soientconfis-
qués, et que ceux qui les auront faits ou qui en seront trouvés saisis
soient sujets aux peines et amendessusdites; à quoi ils seront con-
traints en vertu des présentes, ou de copiesd'icellesdûment colla-
tionnées par l'un de nos amés et féaux conseillers-secrétaires, aux-
quelles foi sera ajoutée commeà l'original : du contenu duquel nous
vous mandonsque vous le fassiezjouir et user pleinementet paisible-
ment , et ceux auxquelsil pourra transporter son droit, sans souffrir
qu'il leur soit donné aucun empêchement.Mandonsau premier nôtre
huissier ou sergent sur ce requis, de faire, pour l'exécutiondes pré-
sentes, tous les exploitsnécessaires,sans demanderautre permission.
Cartel est notre plaisir: nonobstanttous édits, ordonnances,déclara-
tions, arrêts, règlemens, privilèges, statuts et confirmationd'iceux,
clameurde haro, charte normande, et autres lettres à ce contraires,
auxquelleset aux dérogativesy contenues , nous dérogeonspar ces pré-
sentes. Donné à Compiègne,le vingt-deuxièmejour de mai, l'an de
grâce mil six cent quarante-neuf, et de notre règne le septième.
SignéLOUIS.Et plus bas, la REINERÉGENTE, sa mère, présente. Par
le roi, PHÉLYPEAUX, gratis. L'originalen parcheminscellédu grand
sceaude cire jaune.

DESCRIPTION
DE LA MACHINE DE PASCAL,
ARITHMÉTIQUE
PARDIDEROT
Dansla figure24,NOPRest une plaquede cuivrequi formela surface
de la machine.Onvoit à la partie inférieurede cetteplaque
supérieure

4. Tiréedu premiervolumede l'Encyclopédie,


MACHINE ARITHMÉTIQUE. 197
une rangéeNOde cerclesQ, Q, Q, etc., tous mobiles,autour de leurs
centresQ le premierà la droitea douzedents; le second,en allantde
droite à gauche, en a vingt; et
tous les autres en ont dix. Les
pièces qu'on aperçoit en S, S,
S, etc., et qui s'avancent sur
les disques des cercles mobiles
Q,Q,Q, etc., sont des étochios
ou arrêts, qu'on appellepotences.
Ces étochios sont fixes et im-
mobiles; ils ne posent point sur
les cercles qui peuvent se mou-
voir librement sous leurs poin-
tes; ils ne servent qu'à arrêter
un stylet qu'on appelle direc-
teur, qu'on tient à la main, et
dont on place la pointe entre les
dents des cercles mobiles Q,Q,
Q, etc., pour les faire tour-
ner dans la direction 6, 5, 4,
3, etc., quand on se sert de la
machine.
Il est évident, par lenombredes
dents des cercles mobiles Q, Q,
Q, etc., que le premier à droite
marqueles deniers ; le second, en
allant de droiteà gauche,les sous;
le troisième, les unitésde livres;
le quatrième, les dizaines; le cin-
quième,les centaines; le sixième,
les mille; le septième, les dizai-
nes de mille ; le huitième, les
centaines de mille; et quoiqu'il
n'yen ait que huit, on auroit pu,
en agrandissantla machine,pous-
ser plus loin le nombre de ses
cercles.
La ligne YZ est une rangée de
trous, à travers lesquelson aper-
çoit des chiffresLeschiffresaper-
çus ici sont 436809livres 15sous
10 deniers; mais on verra par
la suite qu'on peut en faire pa-
roître d'autresà discrétionpar les
mêmesouvertures.
La bandeP, R est mobilede bas
en haut. on peut, en la prenantpar ses extrémitésPR, la fairedescen-
dre sur la rangéedes ouvertures436809livres 15sous10deniersqu'elle
198 MACHINE
ARITHMÉTIQUE.
couvriroit; mais alors on
apercevraitune autre ran-
gée parallèle de chiffres à
traversdes trous placésdi-
rectement au - dessus des
premiers.
La même bande PR
porte de petites roues gra-
vées de plusieurs chiffres,
toutes avec une aiguille
au centre , à laquelle la
petite roue sert de ca-
dran : chacunede cesroues
porte autant dechiffres
que les cercles mobiles
0, Q,Q, etc., auxquels
elles correspondent per-
pendiculairement.AinsiVI
porte douzechiffresou plu-
tôt a douzedivisions; V2en
a vingt; V3en a dix; V4
dix, et ainsi de suite.
On voit (fig. 25) la ma-
chine entière. Ona décou-
vert la roue des deniers,
pour faire voir l'effet de
cette roue sur les autres.
Il en est de même pour
l'effet de toute autre roue.
ABCD(fig. 26) est une
coupe verticale de la ma-
chine. 1 Q 2 représente un
des cerclesmobilesQ de la
figure24; ce cercleentraîne
parsonaxe Q3la roueà
chevilles4,5. Les chevilles
de la roue 4, 5 font mou-
voir la roue 6, 7, la roue
8, 9, et laroue 10, 11, qui
sont toutes fixées sur un
mêmeaxe. Les chevillesde
la roue 10, 11 engrènent
dans la roue 12,13, et la
font mouvoir, et avec elle
le barillet 14, 15.
Sur le barillet 14, 15sont
tracées l'une au-dessusde
l'autre deux rangées de
MACHINE ARITHMÉTIQUE. 199
chiffres,de la manièrequ'onva dire. Sil'on supposeque ce barilletsoit
celuide la tranchedes deniers, soienttracées les deux rangées:
0,11,10,9,8,7,6,5,4,3,2, 1,
11, 0. 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8. 9, 10.

Fig.26.
Sile barillet14.15 est celuide la tranche des sous, soienttracéesles
deux rangées :
0, 19, 18, 17, 16, 15, 14, 13, 12, 11, 10,
19, 0, 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9.
9, 8, 7, 6, 5, 4, 3, 2, 1,
10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18.
Sile barillet 14,15 est celuide la tranche des unités de livres, soient
tracéesles deux rangées:
0, 9, 8, 7, 6, 5, 4, 3, 2, 1,
9,0,1,2,3,4,5,6,7, 8.
Il est évident, 1°que c'est de la rangéeinférieuredeschiffrestracés
sur les barillets, que quelques-uns paroissent à travers les ouvertures
nela ligne YZ(fig.24), et que ceux qui paroîtroientà travers lesouver-
tures couvertesde la bandemobile PR, sont de la rangéesupérieure.
2° Qu'en tournant (fig.24)le cercle mobileQ, on arrêtera, sousune
des ouverturesde la ligne YZ, tel chiffre que l'on voudra ; et que le
chiffreretranchéde 11 sur le barillet des deniers, donneracelui qui lui
corresponddans la rangéesupérieuredes deniers; retranché de 19sur
le barillet des sous, il donneracelui qui lui corresponddansla rangée
supérieuredes sous; retranchéde 9 sur le barilletdesunités de livres,
il donneracelui qui lui corresponddansla rangéesupérieuredesunités
de livres, et ainside suite.
3°Quepareillementceluidela bandesupérieuredu barilletdesdeniers,
retranchéde 11, donneracelui qui lui corresponddans la rangéeinfé-
rieure, etc.
200 MACHINE ARITHMÉTIQUE.
La pièce abcdefghikl qu'on entrevoit (même fig. 26) est celle
qu'on appelle sautoir. Il est importantde bien en considérerla ligure,
la position et le jeu;
car, sans une connois-
sancetrès-exactede ces
trois choses,
il ne faut
pas espérerd'avoirune
idée précise dela ma-
chine.Aussiavons-nous
répété cette pièce en
quatre figuresdifféren-
tes. a bcde f ghi kl
(fig 26) est le sautoir,
comme nous venons
d'en avertir
: 1 2 3 456
Fig.27. 78 x y Tz u l'est aussi
(fig. 27); et 123456789 l'est encore (fig. 29). Voyezégalement la
figure28.
Le sautoir (fig.26) a deux anneauxou portions de douilles, dans les-
quellespassela portion fk et g l de l'axe de la roue à chevilles8,9; il
est mobilesur cette partie d'axe. Le sautoir (fig.27) a une concavitéou
partie échancrée3.4,5; un coude u, pratiqué pour laisser passer les
chevillesattachéesà la roue 8,9; deux anneaux dont on voit un en 6,
l'autre est couvert par une portion de la roue
6, 7 ; en 2, une espècede coulissedans laquelle
le cliquet1; 2 est suspendu par le tenon 2, et
pressé par un ressort entre les chevillesde la
roue 8,9. Ceressort est représentépar zu; en
appuyant sur le talon du cliquet, il pousse son
extrémité1 entre les chevillesde la roue 8, 9.
Ona représenté(fig.28) le sautoir avec tous
ses développemens,pour en faire mieux sentir
la figure et le jeu. Comparezcette figure, lettre
Fig.28. à lettre, avecla figure 27.
Ce qui précèdebien entendu, nous pouvonspasser au jeu de la ma-
chin. Soit (fig.26) le cerclemobile1 Q2, mû dans la direction1 Q2 : la
roue à chevilles4, 5 sera mue, et la roue à chevilles6,7; et (fig 29) la
roue VIII, IX, car c'est la mêmeque la roue 8,9 de la figure26. Cette
roue VIII, IX seramue dans la directionVIII, VIII, IX, IX. La première
de ses deux chevillesr, s, entrera dans l'échancruredu sautoir ; le sau-
toir continuera d'être élevé, à l'aide de la secondecheville s. Dansce
mouvement,l'extrémité 1 du cliquet sera entraînée; et, se trouvant à
la hauteur de l'entre-deuxde deuxchevillesimmédiatementsupérieurà
celui où elle étoit, elle y sera pousséepar le ressort. Maisla machine
est construitede manièreque ce premieréchappementn'est pasplustôt
fait, qu'il s'en fait un autre, celui de la secondechevilles, de dessous
la partie 3, 4 du sautoir: ce secondéchappementlaissele sautoiraban-
donnéà lui-même : le poids de sa partie 4567 fait agir l'extrémité 1
MACHINE ARITHMÉTIQUE. 201
lu cliquet contrela chevillede la roue 6,7, sur laquelle elle vient de
s'appuyerpar le premieréchappement;fait tourner la roue 8,9 dansle

Fia. 29.
ens 8,8,9,9 et par conséquentaussi dansmêmesensla roue 10,11.11,
t la roue 12,13,13, en sens contraire, ou dansla direction13, 13, 12;
t dans le mêmesens que la roue 12, 13,13 , le barillet 14, 15.Maistelle
st encore la construction de la machine, que, quand par le second
chappement,celuide la chevilles de dessousla partie 3,4 du sautoir,
e sautoir se trouveabandonnéà lui-même, il ne peut descendreet en-
raîner la roue 8,9 que d'une certainequantité déterminée.Quandil est
escendu de cette quantité, la partie T (fig.27) de la coulisserencontre
étochioR, qui l'arrête.
Maintenant(I) si l'on suppose, 1°quela roue VIII, IX a douzechevil-
es, la roueX, XI autant, et la roue XII, XIII autant encore ; 2° que la
oue 8,9 a vingt chevilles,la roue 10,11 vingt, et la roue 12,13 autant;
° que l'extrémitéT du sautoir(fig.27)rencontrel'étochioR précisément
uand la roue 8, 9 (fig.29)a tourné d'une vingtièmepartie, il s'ensuivra
videmmentque le barillet XIV, XVfera un tour sur lui même, tandis
ue le barillet 14, 15ne tournerasur lui-mêmeque desa vingtièmepartie.
(II) Si l'on suppose,1°que la roue VIII, IX a vingt chevilles, la
oue X, XI autant, et la roue XII. XIII autant ; 2° que la roue 8,9 ait
ix chevillles,la roue 10,11 autant, et la roue 12,13 autant; 3° que
extrémitéT du sautoirne soit arrêtée(fig. 26)par l'étochioR quequand
a roue 8, 9(fig. 29)a tourné d'une dixièmepartie, il s'ensuivraévidem-
mentque le barillet XIV, XVfera un tour entier sur lui-même, tandis
ue le barillet 14,15 ne tournera sur lui-mêmeque de sa dixièmepartie.
(III) Si l'on suppose,1° que la roueVIII, IXait dix chevillesla roue X,
LIautant, et la roue XII, XIII autant; 2°que la roue 8,9 ait pareillement
ix chevilles,la roue 10, 11 autant, et la roue XII, XIII autant aussi;
,°que l'extrémitéT du sautoir(fig.27)ne soitarrêtée par l'étochioR que
[uandla roue 8,9 (fig.29)aura tourné d'un dixième,il s'ensuivraévi-
iemmentque le barillet XIV, XV fera un tour entier sur lui-même,
andis que le barillet 14,15 ne tournera sur lui-mêmeque d'un dixième.
202 MACHINE ARITHMÉTIQUE.
On peut donc, en général, établirtel rapportqu'on voudraentre un
tour entier du barillet XIV,XV, et la partie dont le barillet 14,15
tourneradans le mêmetemps.
Donc, si l'on écrit sur le barillet XIV, XV les deux rangéesde
nombresuivantes, l'une au-dessousde l'autre, commeon le voit:
j
0, 11, 10, 9,8,7, 6, 5, 4, 3,2, 1,
11, 0, 1,2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10,
et sur le barillet 14,15, les deux rangéessuivantes,commeonlesvoit:
0, 19, 18, 17, 16, 15, 14, 13, 12, 11, 10,
19, 0, 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9;
9, 8, 7, 6, 5, 4, 3, 2, 1,
10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18;
et que les zéros des deux rangées inférieuresdes barillets correspon
dent exactementaux intervalles A, B, il est clair qu'au bout d'une
révolutiondu barillet XIV, XV, le zéro correspondraencore à l'inter-
valleB; maisque ce sera le chiffre1 du barillet14, 15, qui correspon
dra dans le mêmetempsà l'intervalleA.
Donc, si l'on écrit sur le barillet XIV, XV les deux rangées sui-
vantes, commeon les voit:
0, 19, 18, 17, 16, 15, 14, 13, 12, 11, 10,
19, 0, 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9;
9, 8, 7, 6, 6, 4, 3, 2, 1,
10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18;
et sur le barillet14, 15, les deuxrangéessuivantes, commeon les voit:
0, 9,8,7, 6, 5, 4, 3, 2, 1,
9, 0, 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8;
et que les zérosdes deuxrangéesinférieuresdes barilletscorresponden
en même temps aux intervallesA, B, il est clair que dans ce cas, de
mêmeque dans le premier,lorsquele zéro du barillet XIV, XVcorres-
pondra , aprèsavoirfaitun tour, à l'intervalleB, le barillet 14, 15 pré-
senteraà l'ouvertureou espaceAle chiffre1.
Il en sera toujours ainsi, quelles que soient les rangées de chiffres
que l'on trace sur le barilletXIV, XV, et sur le barillet 14, 15.Dansle
premiercas, le barillet XIV,XVtournera sur lui-même,et présentera
les douze caractères à l'intervalleB, quand le barillet 14, 15 n'ayant
tourné que d'un vingtième,présentera à l'intervalle A le chiffre 1.
Dansle secondcas, le barillet 14, 15, tournera sur lui-même, et pré-
senterases vingt caractèresà l'ouvertureou intervalleB, pendantque
le barillet 14, 15 n'ayant tourné que d'un dixième,présentera à l'ou-
verture ou intervalleA le chiffre 1. Dans le troisièmecas, le barillet
XIV, XVtournera sur lui-même,et aura présentéces dix caractèresà
l'ouvertureB, quand le barillet 14,15 n'ayanttournéque d'un dixième.
présenteraà l'ouvertureou intervalleAle chiffre1.
Maisau lieu de fairetoutescessuppositionssur deuxbarillets,je peux
Iès faire sur un grand nombrede barillets, tous assemblésles uns
ave<
MACHINE ARITHMÉTIQUE. 203

esautres, commeon voitceux de la figure29. Rien n'empêchede sup-


poserà côtédu barillet 14, 15 un autre barillet placépar rapportà lui,
ommeil estplacépar rapportau barilletXIV,XV, aveclesmêmesroues,
m sautoir et tout le reste de l'assemblage : rien n'empêcheque je ne
ouissesupposerdouzechevillesà la roue VIII, IX, et deux rangées
0, 11, 10, 9, etc.,
11, 0, 1,2, etc.,
racéessur le barillet XIV, XV; vingt chevillesà le roue 8, 9, et les
eux rangées
0, 19, 18, 17, 16, etc.,
19, 0, 1, 2, 3, etc.,
racéessur lebarillet 14, 15; dix chevillesà la première,pareilleà la roue
, 9, et les deuxrangées
0, 9, 8, 7, 6, etc.,
9, 0, 1, 2, 3,1 etc.,
ur le troisièmebarillet; dix chevillesà la seconde,pareille de 8. 9,
et les deux rangées
0, 9, 8, 7, 6, etc.,
9, 0, 1, 2, 3, etc.,
ur le quatrième barillet; dix chevillesà la troisième,pareille de 8, 9,
etles deux rangées
0,9,8,7,6, etc.,
9, 0, 1, 2, 3, etc.,
surle cinquièmebarillet; et ainsi de suite.
Rien n'empêchenon plus de supposer que, tandis que le premier
)arilletprésenterasesdouzechiffresà son ouverture, le secondne pré-
senteraplus que le chiffre 1 à la sienne ; que, tandis que le second
oarilletprésentera ses vingt chiffresà son ouvertureou intervalle, le
troisièmene présenteraque le chiffre 1; que, tandis que le troisième
parilletprésenterases dix caractèresà son ouverture, le quatrièmen'y
présenteraquele chiffre1 ; que, tandis que le quatrièmebarilletprésen-
tera ses dix caractères à son ouverture, le cinquièmene présenteraà
la sienneque le chiffre1, et ainsi de suite.
D'où il s'ensuivra, 1° qu'il n'y aura aucun nombre qu'on ne puisse
écrire avec ces barillets; car, après les deux échappemens,chaque
équipagede barillet demeureisolé, est indépendant de celui qui le
précèdedu côté de la droite, peut tourner sur lui-mêmetant qu'on
voudradans la directionVIII, VIII, IX, IX, et par conséquentoffrirà
sonouverturecelui des chiffresde sa rangée inférieure qu'on jugera h
propos; mais les intervallesA, B sont aux cylindres nus XIV, XV,
14, 15, ce que leur sontles ouvertures de la ligne YZ (fig.24), quand
ils sont couvertsde la plaqueNORP ;
2° Que le premierbarillet marquerades deniers, le seconddes sous,
le troisième des unités de livres, le quatrième des dizaines, le cin-
quièmedes centaines,etc.;
3°Qu'ilfaut un tour du premierbarillet pour un vingtièmedu second ;
un tour du secondpour un dixièmedu troisième; un tour du troisième
20/i MACHINE ARITHMETIQUE.
pour un dixièmedu quatrième ; et que par conséquentles barilletssu
vententre leursmouvemensla proportionqui règne entre les chiffres(
l'arithmétique,quand ils exprimentdes nombres;que la proportionde
chiffresest toujours gardée dans les mouvemensdes barillets, quel
que soit la quantité detours qu'on fassefaire au premier, ouau secon
ouau troisième,et quepar conséquent,de mêmequ'on faitles opératio
de l'arithmétiqueavecdes chiffres,on peut les faireavecles barillets
les rangéesde chiffresqu'ils ont;
4° Que,pour cet effet, il faut commencerpar mettre tousles barille
de manière que les zéros de leur rangée inférieurecorrespondent<
même temps aux ouvertures de la bande YZ et de la plaque NOR
car si, tandis que le premierbarillet, par exemple,présente0 à so
ouverture, le second présente4 à la sienne, il est à présumerque
premierbarilleta fait déjàquatretours; ce qui n'est pas vrai;
5° Qu'ilest assezindifférentde faire tourner le barilletdans la dire
tion VIII, VIII, IX; que ce mouvementne dérange rien à l'effetdel
machine ; mais qu'il ne faut pas qu'ils aient la libertéde rétrograder
;
c'estaussila fonctiondu cliquetsupérieurC de la leur ôter.
Il permet, commeon voit, aux roues de tourner dans le sensVII
VIII, IX; maisil les empêchede tourner dansle sens contraire ;
6°Queles rouesne pouvanttourner que dans la directionVIII, VII
IX, c'est de la ligne ou rangéede chiffresinférieuredes barillets, qu'
faut se servir pour écrireun nombre ; par conséquentpour fairel'add
tion, parconséquentencorepour fairela multiplication ; et que, comm
leschiffresdes rangéessontdansun ordre renversé, la soustractiondo
se faire sousla rangéesupérieure,et par conséquentaussila division.
Tous ces corollairess'éclaircirontdavantagepar l'usage de la ma
chine et la manièrede faireles opérations
Mais, avant que de passer aux opérations, nous feronsobserv
encoreune fois que chaqueroue 6, 7 (fig. 29)a sa correspondante4,
(fig.25), et chaque roue 4, 5 son cercle mobile Q; que chaque rou
8,9a son cliquetsupérieuret son cliquet inférieur ; que cesdeuxcli
quets ont une de leurs fonctionscommune : c'est d'empêcherles roue
VIII, IX, 8, 9, etc., de rétrograder;enfinque le talon 1, pratiquéa
cliquetinférieur, lui est essentiel.
Usagede la machinearithmétiquepour l'addition.
Commencezpar couvrir de la bande PR la rangée supérieured'ou
vertures, en sorte que cette bande soit dans l'état où vous la voye
(fig. 24); mettez ensuite toutes les roues de la bande inférieureot
rangéeà zéro ; et soientles sommesà ajouter,
691. 7s. 8".
584 15 6
342 12 9
Prenez le conducteur; portez sa pointe dans la huitièmedenture di
cercle Q, le plus à la droite; faites tourner ce cercle jusqu'à ce que
l'arrêt ou la potenceS vousempêched'avancer.
MACHINE ARITHMÉTIQUE. 205
Passezà la roue des sous ou au cercle Q. qui suit immédiatement
celui sur lequel vous avez opéré, en allant de la droite à la gauche;
portez la pointe du conducteurdans la septièmedenture, à compter
depuisla potence; faitestourner ce cercle jusqu'à ce que la potenceS
vousarrête; passezaux livres, aux dizaines,et faites la même opéra-
tion sur leurs cerclesQ.
En vous y prenant ainsi, votre première sommesera évidemment
; opérezsur la secondeprécisémentcommevousavez fait sur la
écrite
première,sansvousembarrasserdes chiffresqui se présentent aux ou-
vertures, puis sur la troisième.Aprèsvotretroisièmeopération,remar-
quez les chiffresqui paroîtront aux ouverturesde la ligne YZ : ils
marquerontla sommetotaledevostrois sommespartielles.
Démonstration. - Il est évidentque, si vousfaitestourner le cercleQ
desdeniersde huit parties, vous aurez 8 à l'ouverturecorrespondante
à ce cercle; il est encoreévidentque, si vous faitestourner le même
cercle de six autres parties, commeil est divisé en douze, c'est la
mêmechose que si vousl'aviez fait tourner de douzeparties, plus 2 ;
mais, en le faisant tournerde douze, vous auriez remis à zéro le ba-
rillet des deniers correspondantà ce cercle de deniers, puisqu'il eût
fait un tour exactsur lui-même: il n'a pu faireun tour sur lui-même,
que le secondbarillet, ou celui des sous, n'ait tourné d'un vingtième;
et par conséquentmis le chiffre1 à l'ouverturedes sous. Le chiffredes
deniersn'a pu rester à 0; car ce n'est pas seulementde douzeparties
que vous l'avez fait tourner, mais de douze parties plus deux.Vous
avez donc fait en sus commesi le barillet des deniers étant à 0, et
celui des sousà 1, vouseussiezfait tourner le cercle Q des deniersde
deuxdentures;maisen faisanttourner le cercle Q des deniersde deux
dentures, on met le barillet des deniers à 2, où ce barillet présente
2 à sonouverture.Doncle barillet des deniers offrira2 à son ouver-
ture, et celui des sous1; mais 8 denierset 6 deniers font 14 deniers,
ou un sou, plus 2 deniers; ce qu'il falloiten effetajouter, et ce que la
machinea donné.La démonstrationsera la mêmepour tout le restede
l'opération.
Exemplede soustraction.
Commencezpar baisser la bande PR sur la ligne YZ d'ouvertures
inférieures;écrivezla plusgrandesommesur les ouverturesdela ligne
supérieure,commenous l'avonsprescrit pour l'addition , par le moyen
du conducteur;faitesl'additiondela sommeà soustraire,ou dela plus
petite avecla plus grande, commenous l'avonsprescrità l'exemplede
l'addition;cetteadditionfaite, la soustractionle sera aussi.Les chiffres
quiparoîtrontauxouverturesmarquerontla différencedesdeuxsommes,
ou l'excèsde la grande sur la petite
; ce que l'on cherchoit.
Soit 9121 '• 9". 24.
dont Il faut soustraire. 8989 16 11
--
Si vousexécutezce que nousavonspres-
crit, vous trouverezaux ouvertures. 131 12 3
206 MACHINE ARITHMÉTIQUE.
Démonstration.—Quand j'écrisle nombre9121livres9 sous2 deniers
pour faire paroître 2 à l'ouverturedes deniers, je suis obligéde fair
passeravecle directeuronzedenturesdu cercleQ des deniers ; car il
a à la rangéesupérieuredu barilletdes deniersonzetermes depuis
jusqu'à 2; si à ce 2 j'ajoute encore11, je tomberaisur 3; car il fau
encore que je fasse faire onzedenturesau cercle Q; or, comptant1
depuis 2, on tombe sur 3. La démonstrationest la mêmepour le reste
Maisremarquezque le barillet des deniersn'a pu tourner de 22, san
que le barillet des sous n'ait tourné d'un vingtièmeou de 12 de
niers. Et commeà la rangéed'en haut les chiffresvont en rétrograda
dans le sens que les barillets tournent, à chaque tour du barilletde
deniers,les chiffresdu barilletdes sousdiminuentd'une unité ; c'est-à
dire que l'emprunt que l'on fait pour un barillet est acquitté su
l'autre, ou que la soustractions'exécutecommeà l'ordinaire.

Exemplede multiplication.
Revenezaux ouverturesinférieures; faites remonterla bande PI
sur les ouverturessupérieures; metteztoutes les roues à zéro, par l
moyendu conducteur, commenous avonsdit plus haut. Ou le multi
; s'il n'a qu'un carac
plicateurn'a qu'un caractère, ou il en a plusieurs
tère, on écrit, commepour l'addition, autant de fois le multiplicand
qu'il y a d'unitésdans ce chiffredu multiplicateur;ainsila sommed
1245livres étant à multiplierpar 3, j'écris ou pose trois fois cett
sommeà l'aide de mes roueset des cerclesQ; aprèsla dernièrefois, i
paroîtaux ouvertures3735livres qui est en effetle produitde 1245li
vres par 3.
Si le multiplicateura plusieurscaractères, il faut multipliertousle
chiffresdu multiplicandepar chacun de ceux du multiplicateur,les
écrirede la mêmemanièreque pour l'addition ; maisil fautréserverai
secondmultiplicateurde prendrepourpremièreroue celledesdizaine
La multiplicationn'étant qu'uneespèced'addition, et cette règle se
faisantévidemmentici par voied'addition,l'opérationn'a pas besoinde
démonstration.
Exemplede division.
Pour faire la division,il faut se servirdes ouverturessupérieures
faites donc descendrela bande PR sur les inférieures; mettez à
toutesles rouesfixéessur cette bande, et qu'on appellerouesde quo
tient;faites paroître aux ouverturesvotrenombreà diviser, et opére
commenous allons dire. Soit la somme65 à diviser par 5; vous
dites, en 6, 5 y est, et vous ferez tourner votre roue commesi vous
vouliezadditionner5 et 6; cela fait, les chiffresdes rouessupérieure
allant toujours en rétrogradant, il est évident qu'il ne paroîtra plus
que 1 à l'ouvertureoù il paroissoit6; car dans 0,9,8,7,6,5,4,3,2,1;
1 est le cinquièmeterme après6.
Maisle diviseur5 n'est plusque dans 1; marquezdonc 1 sur la roue
des quotiens,qui répond à l'ouverturedes dizaines ; passezensuiteà
MACHINE ARITHMÉTIQUE. 207
'ouverturedes unités, ôtez-en5 autant de fois qu'il sera possible,en
joutant 5 au caractèrequi paroît à travers cette ouverture, jusqu'à
« qu'il vienneà cette ouverture, ou 0, ou un nombreplus petit
ne 5, et qu'il n'y ait que des zéros aux ouverturesqui précèdent : à
chaqueaddition,faitespasserl'aiguilledela roue des quotiensqui est
lu-dessousde l'ouverturedes unités, du chiffre1 sur le chiffre2, sur
e chiffre3, en un mot sur un chiffrequi ait autant d'unités que vous
erezde soustractions; ici, après avoir ôté trois fois 5 du chiffrequi
paroissoità l'ouverturedes unités, il est venu 0 : donc 5 est treizefois
III65.
Il faut observerqu'en ôtant ici une fois 5 du chiffrequi paroît aux
mités, il vient tout de suite0 à cette ouverture; mais que pour cela
'opérationn'est pas achevée,parce qu'il reste une unité à l'ouverture
les dizaines,qui fait, avec le 0 qui suit, 10, qu'il faut épuiser; or, il
st évidentque 5 ôté deux foisde 10, il ne restera plusrien; c'est-à-
lire que, pour exhaustiontotale, ou que pour avoir 0 à toutes les
ouvertures,il faut encore5 deuxfois.
Il ne faut pas oublierque la soustractionse fait exactementcomme
L'addition,et que la seule différencequ'il y ait, c'est que l'une se fait
sur lesnombresd'en bas, et l'autre sur les nombresd'en haut.
Maissi le diviseura plusieurscaractères,voicicommenton opérera.
Soit9989à diviser par 124,on ôtera 1 de 9, chiffrequi paroît à l'ou-
verturedes mille ; 2 du chiffrequi paroît à l'ouverturedes centaines,
4 du chiffrequi paroîtraà l'ouverturedes dizaines ; et l'on mettra l'ai-
guille des cerclesde quotient, qui répondà l'ouverturedes dizaines,
sur le chiffre1. Si le diviseur124 peut s'ôter encoreune foisde ce qui
paroîtra, aprèsla premièresoustraction,aux ouverturesdes mille, des
centaineset des dizaines, on l'ôtera, et on tournera l'aiguille du
mêmecerclede quotient sur 2, et on continuerajusqu'à l'exhaustion
la pluscomplètequ'il sera possible : pour cet effet, il faudra réitérer
ici la soustractionhuit foissur les trois mêmesouvertures ; l'aiguilledu
cercledu quotientqui répondaux dizainessera doncsur 8, et il ne se
trouveraplus aux ouverturesque 69, qui ne peutplus se diviser par
124;on mettradoncl'aiguilledu cerclede quotient, qui répondà l'ou-
verturedesunités, sur 9 : ce quimarqueraque, 124ôté80 foisde 9989,
il reste ensuite69.
Manièrede réduire leslivresen sous, et les sousen deniers.
Réduireles livresen sous, c'est multiplierpar 20les livresdonnées,
et réduireles sous en deniers, c'est multiplier par 12. Voy.Multipli-
cation.
Convertirlessousen livreset les deniersen sous, c'est diviserdans
le premiercas par 20, et dansle secondpar 12.Voy.Division.
Convertirles deniersen livres, c'estdiviser par 240.Voy.Division.
Il parut en 1725une autre machinearithmétiqued'une composition
plus simpleque cellede M.Pascal, et que cellesqu'on avoit déjà faites
à 'imitation : elle est de M. de L'Epine; et l'Académiedes sciencesa
ié qu'elle contenoit plusieurs chosesnouvelleset ingénieusement
208 MACHINE ARITHMÉTIQUE.
pensées.On la trouveradans le Recueildesmachinesapprouvéespa
cette académie
; on yen verra encoreune autre deM.de Boitissendea
dont l'Académiefait aussi l'éloge. Le principe de ces machinesune
foisconnu, il y a peu demérite à les varier; mais il falloittrouverce
principe; il falloits'apercevoirque si l'on faittournerverticalementde
droiteà gaucheun barillet chargéde deux suites de nombresplacée
l'une au-dessousde l'autre en cette sorte:
0, 9, 8, 7, 6, etc.,
9, 0, 1, 2, 3, etc.,
l'additionse faisoitsur la rangéesupérieure,et la soustractionsur l'in-
férieure, précisémentde la mêmemanièreI

LETTRE
DE PASCAL ET ROBERVAL A FERMAT,
Surun principede géostatiquemis en avantpar ce dernier.
Monsieur,
Le principeque vousdemandezpour la géostatiqueest que, si deux
poidségauxsont joints par une ligne droitefermeet de soi sanspoids
et qu'étantainsi disposés,ils puissentdescendrelibrement,ilsne repo
serontjamais, jusqu'à ce que le milieude la ligne(qui est le centrede
pesanteurdes anciens)s'unisseau centrecommundeschosespesantes
Ceprincipe, lequelnousavonsconsidéréil y a longtemps,ainsi qu'il
vousa été mandé, paroît d'abord fort plausible : mais quand il est
question de principe, vous savez quellesconditionslui sont requise
pour être reçu; desquellesconditions, au principedont il s'agit, la
principalemanque; savoir, que nousignoronsquelleestla causeradi-
cale qui fait que les corpspesansdescendent,et quelleest l'originede
L Dansun rapportlu à l'Académie dessciencesle B févriertS49, sur
une machinearithmétique imaginéepar MM.Maurelet Jayet,M.Binetrap-
pelleen peu demotslesdiversinstruments dumêmegenrequiont été pro-
posésà différentes époques.Il consacreà la machinede Pascalles ligne
suivantes:
« BlaisePascalfitconstruire,de 1642à 1645,unevéritablemachineà cal-
culer, qui devintun sujet d'admirationpour ses contemporains. A cette
époque,la mécanique pratiqueétaitpeu avancéesousle rapportde la préci-
de
sion:se proposerde remplacer,pardesmouvements et descombinaisons
piècesmatérielles,l'actedessupputations numériques,auquelconcourent la
mémoireetle jugement,était,certes,uneentrepriseaudacieuse.
« LeConservatoire des arts et métierspossèdela machineà laquelle
Pascalattribuetoutesces qualités,et dontil a faitlui-mêmeusage.Une
petitecaissede laitonde 36 centimètres de longueur,n centimètresde lar-
geuret 8 centimètres de hauteur,renfermetoutlemécanisme. Grâceà l'obli-
geancedenotreconfrère , M.Pouillet,nousavonspu l'étudier,et reconnaîtr
que riende ce que Pascalénoncene pouvaitêtre contestéd'une manière
LETTREDE PASCALET ROBiiRYAL A FERMAT. 209
leur pesanteur. Ce qui n'étant point en notre connoissance(commeil
fautlibrementavouer, et en ceci, et quasi en toutes les autres choses
physiques),il est évidentqu'il nousestimpossiblede déterminerce qui
arriveraitau centre, où leschosespesantesaspirent, ni aux autreslieux
horsla surfacede la terre, sur laquelle, parce que nous y habitons,
nousavonsquelquesexpériencesassez constantes, desquellesnous ti-
ons ces principesen vertu desquelsnousraisonnonsen la mécanique.
La diversitédes opinionstouchantl'originedela pesanteurdescorps
lesquellesaucunen'a été jusqu'ici, ni démontrée, ni convaincuede
ausseté par démonstration,est un ample témoignagede l'ignorance
humaineen ce point.
Lacommuneopinionest, que la pesanteurest une qualité qui réside
lansle corpsmêmequi tombe.D'autressont d'avisque la descentedes
orps procèdede l'attractiond'un autre corpsqui attire celui qui des-
end, commele globede la terre paroît attirer une pierre qui tombe.Il
a une troisième opinionqui n'est pas hors de vraisemblance;que
'est une attractionmutuelleentreles corps , causéepar un désirnatu-
el que ces corpsont de s'unir ensemble,commeil est évidentau fer et
l'aimant, lesquelssont tels, que si l'aimant est arrêté, lefernel'étant
; et si le fer est arrêté, l'aimant ira vers lui; et si
as, ira le trouver
us deuxsont libres, ils s'approcherontréciproquement l'un de l'autre;
a sortetoutefoisque le plus fort des deuxfera le moinsde chemin.
Or, de ces trois causespossiblesde la pesanteur ou des centresdes
)rps. les conséquencessont fort différentes,particulièrementde la
remièreet desdeuxautres, commenous feronsvoir en les examinant.
Car si la premièreest vraie, le senscommunnousdicte qu'enquel-
le lieu que soit un corpspesant, près ou loin du centre dela terre, il
eseratoujourségalement,ayant toujours en soi la mêmequalité qui
fait peser, et en même degré. Le sens communnous dicte aussi
oséecettemêmeopinionpremière)qu'alorsun corpsreposeraaucentre
ommundes chosespesantes,quand les partiesdu corpsqui seront de
trt et d'autre du mêmecentre, seront d'égalepesanteur,pour contre-
solue;néanmoins la questionde savoirsi l'instrumentaideréellementle
lculateur,abrégesontravailen donnant,avecsûreté,lesrésultatsattendus,
bsistetoutentière.Lalenteurde sa marcheest manifeste ; et l'imparfaite
écutiondesesengrenages à chevillesne permetguèrede comptersur son
actitude.Ellefutcependant : plusdecinquante
le fruitde longuesrecherches
saisd'instruments de formesdiversesentraînèrentl'auteurà des dépenses
nsidérables. Plusieursmécaniciens et géomètres onttentéde perfectionner
tte invention,et parmieuxon citeLeibnitzcommes'étantsouventlivré à
genrede recherches. Tousces effortsdu géniemécanique n'ontpourtant
outi, aprèsun siècle,qu'à cetteconclusion : « Lama-
énoncéepar Bossut
inede Pascalestaujourd'huipeu connueet nullementen usage.»
Lesprogrèsaccomplisdepuisun petitnombred'annéespar les artsinéca-"
quesontpermisderéaliserdesmachinesarithmétiques bienpluscommodes
plusprécisesque n'étaientces premiersessais.Il seraittroplongde les
umérerici.Le lecteuren trouveraune nomenclature complètedansune
rieusenoticepubliéeparM.Th.Olivierà l'occasiond'unemachineà calcu-
de M.Roth.
PASCAL M -4
210 LETTRE
peser l'une à l'autre, sans considérer si elles sont peu ou beauco
égalementou inégalementéloignéesdu centre commun.
Si cette premièreopinionest véritable, nous ne voyons point qq
principe que vous demandezpour la géostatiquepuisse subsister.
soientdeuxpoidségauxA, B (fig.30),jointsensemblepar la ligne dr
ferme et de soi sans poids AB ; soit Cle point du milieu de la m*
ligne AB; et soient D,E, deux autres points tels quels Q
laditeligne entreles poidsAet B. Vousdemandezqu'on y
accordequeles poidsA, B tombantlibrementavecleurlig
ne reposerontpoint jusqu'à ce que le point du milieuG;
nisse au centre commundes choses pesantes.Suivantc
premièreopinion, nous accordonsque, si le point C est
au centre des choses pesantes, le composédes poids A
demeurera immobile véritablement.Maisil nous sem
aussi quesi le point D ou E convientavec le même cer
commun des choses pesantes, combienque l'un despo
en soit plus proche que l'autre, ils contre-pèserontenc
et demeureronten équilibre; puisque(pour nous servir
vos proprestermes)ces deux poidssont égaux, et ont ti
deux mêmeinclination de s'unir au mêmecentre comm
Fig.30. des choses pesantes, et l'un n'a aucun avantagesur l'au
pour le déplacer de son lieu. Et il ne sert de rien d'al
guer le centre de pesanteur du corps AB, lequel centre, selon
anciens, est au milieu C; car il n'a pas été démontré que le poin
soit le centre de pesanteur du composéA, B, sinon lorsque la d<
cente des corps se fait naturellement par des lignes parallèles;
qui est contre vos suppositionset les nôtres, et contrela vérité:
mêmenous ne voyonspas qu'aucun corps, hormis la sphère, ait
centre de pesanteur, poséela définitionde ce centre selonPappuset
auteurs; et quand il y en auroit un en chaquecorps, il ne paroît 1
(et n'a jamais été démontré)que ce seroit ce point-làpar lequelle coi
s'uniroit au centre des choses pesantes : mêmecela, pour les raiso
précédentes,répugne à notre communeconnoissanceen plusieurs
gures, commeen la secondedes deux figures suivantes. En tout ca
nousne voyonspoint que ce centre de pesanteurdes anciensdoiveè1
considéréautre part qu'aux poidsqui sont pendus ou soutenushors
lieu auquel ils aspirent.
Quant à la comparaisonqui vous a été faite d'un levier horizont
lequel, éfant presséhorizontalementau4 deuxbouts par deuxforces
puissanceségales, demeureen l'état qu'il est: elle vous sembleenti
rement pareilleau levier précédentAB (puisquevous voulez l'appe
ainsi), d'autant que ces poidsne pressent le levier que par la force
puissancequ'ils ont de se porter vers leur centre commun.Commesi
levier horizontalest AB (fig. 31), et les forcesou puissanceségales
et B pressant horizontalementle levier pour se porter à un certa
point communC, auquelelles aspirent, et lequel est poséégalement
inégalemententre les mêmespuissancesdans la ligne AB: ces forc
pressantégalementle levier, se résisterontl'une à l'autre, selonnot
DE PASCALET ROBERVAL
A FERMAT. 211
sens: encoremêmeque l'une commeA, fût plus procheque l'autredu
point communauqueltoutesdeux aspirent. Et quand le levierne seroit
pas horizontal,maisen telle
autre positionque l'on vou-
dra, étant considéréde soi
sans poids, et toutesles au-
tres choses commeaupara-
vant, le mêmeeffets'ensui-
Fig.31. vra, selonnotre jugement
Nousajouteronsici ce que
nous pensons, suivant cette premièreopinion, de deux poidsqui se-
roientinégaux,joints commedessusà une ligne droite fermeet de soi
3ins poids.
Soientdoncdeux poidsinégauxA et B (fig.32), desquels A soit le
moindre;et soit ABla ligne fermequi les joint, dans laquellele point
C soitle centre de pesanteur du composédes corps A, B, selonles an-
ciens : ce point Cne sera pas au milieu de la ligne AB. Si doncon met
le composédes poids A, B, da sorteque le point C convienneau centre
commundeschosespesantes, nousne pouvonscroire que ce composé
demeureraen cet état, le poidsAétantentièrementd'unepart du centre
des chosespesantes, et le poids B entièrementde l'autre part. Maisil
nous sembleque le plus grand poidsB doit s'approcherdumêmecentre
des chosespesantes,jusqu'à ce qu'une partie dudit poidsB soit au delà
dudit centreversA commela partie D, en sorte que cettepartie Davec
tout le poidsA étant d'une mêmepart, soit de mêmepesanteurque la
partie E restant de l'autre part.

Fig.32. Fig.33.
Sila secondeopiniontouchantla causedela descentedes poidsestvb.
ritable,voicilesconséquences qu'onpeut en tirer, selonnotrejugement.
Soitle corpsattirant ADXEsphérique,duquelle centresoitH(fig. 33);
212 LETTRE
et que la vertu d'attraction soit également répandue par toutes les
parties du même corps, en sorte que chacune, selon sa puissance,
tire à soi le corps attiré, ainsi que supposent les auteurs de cette
opinion.
Sur cette position, le sens commun nous dicte que les distanceset
autres conditionsétant pareilles, les partieségalesdu corpsattirant at-
tireront également,et les inégales, inégalement.
Soitdonc le corps attiré L considéré, premièrement,hors le corps
attirant en A; soitmenéela ligne droite AH, à laquelle soit un plan
perpendiculaireEHD, coupantle corps ADXEen deux parties égales,
et partant d'égale vertu. Soient aussi dans la ligne AH pris tant de
points que l'on voudra, commeK, I, par lesquels soient menésdes
plans FIC, GKBparallèles au plan EHD, coupant le corps attirant
ADXEen parties inégales, et partant d'inégalevertu; alors le corps L
étant en A, sera attiré vers H par la vertu entière de tout le corps
ADXE ; et le cheminétant libre, il viendraen K, où étant, il seraattiré
versH par la plus grande et forte partie BDXEG,et contre-tirévers A
par la plus petite et plus foiblepartie BAG.Il en serade mêmequand
il sera parvenuen I, où il sera moins attiré que quand il étoit en K ou
en A; toutefoisil sera toujours contraintde s'approcherdu centreH,
tant qu'il y soit venu: mais la partie qui attire diminuanttoujours, et
celle qui contre-tires'augmentanttoujours, il sera continuellementat-
tiré avec moinsde vertu, jusqu'à ce qu'étant arrivéen H, il sera éga-
lementattiré de toutes parts, et demeureraen cet état.
Si cette propositionest vraie, il est faciledevoir que le corpsL pèsera
d'autant moins, qu'il sera plusproche du centre H; maiscette diminu
tion ne sera pas en la raison des lignes HA, HK, HI; ce que vous
connoîtrezen le considérantsans autre explication.
Si la troisièmeopinionde la descentedes corpsest véritable,les con-
clusions que l'on peut en tirer sont les mêmes, ou fort approchantde
cellesque nous avonstiréesdela secondeopinion.
Puis doncque de cestrois causes possiblesde la pesanteur nous ne
savonsquelleest la vraie, et que mêmenousne sommespas assurésque
ce soit l'une d'elles, pouvantse faire que la vraie cause soit composée
des deuxautres, ou que c'en soit une tout autre, de laquelleon tireroit
des conséquencestoutesdifférentes,il nous sembleque nousne pouvons
poser d'autres principes pour raisonner en cette matière, que ceux
desquelsl'expérience,assistéed'un bon jugement, nous a rendus cer-
tains.
Pour ces considérations,dans nos conférencesde mécanique,nous
appelonsdes poids égaux ou inégaux, ceux qui ont égale ou inégale
puissancede se porter vers le centre commundes chosespesantes ; et
nous entendonsun mêmecorps avoir un même poids, quand il a tou-
jours cette mêmepuissance : que si cette puissanceaugmenteou dimi-
nue , alors, quoiquece soit le mêmecorps, nous ne le considéronsplus j
commele mêmepoids.Or, que celaarrive ou nonaux corpsqui s'éloi-
gnent ou s'approchentdu centre commundes chosespesantes,c'est
choseque nous désirerionsbien de savoir : mais ne trouvantrien qui
j
DE PASCALET ROBERVAL
A FERMAT. 213
noussatisfassesur ce sujet, nous laissonscette questionindécise,rai-
sonnantseulementsur ce que lesancienset nousavonspu découvrirde
vrai jusqu'àmaintenant.
Voilàce que nousavionsà vous dire pour le présent touchant votre
principede la géostatique,laissant à part beaucoupd'autres doutes,
pour éviterla prolixitédu discours.
Quantà la nouvelleproportiondes anglesque vous mettezen avant,
afinde la démontrer,vous supposezdeux principes, desquelsle pre-
mier est vrai: mais le secondest si éloignéd'être vrai, qu'il y a des
casoù il arrivetout le contraire de ce que vous demandezqu'on vous
accordepour vrai.
Le premierest tel. SoitA (fig.34) le centre commundes choses pe-
santes, l'appui du levier, N; du
centre A intervalle AN, soit dé-
crite une portionde circonférence
telle quelle CNB, pourvu que
l'arc CN soit égal à l'arc NB; et
soit considéréela circonférence
CNB,commeune balance ou un
levier de soi sans poids, qui se
Fig.34. remuelibrementà l'entourde l'ap-
pui N; soientaussi des poids égauxposés en C et B. Vous supposez
que ces poidsferontéquilibreétantbalancéssur le pointN.Et il semble
que tacitementvous supposezen-
core l'équilibre quand les bras
du levier NC et NBseroient des
lignesdroites(fig.35),pourvuque
les extrémitésC et B soient égale-
ment éloignéesdu centreA, et les
lignesNCet NB,sous-tendantesou
cordes en effet ou en puissance
Fig.35. d'arcs égaux NC, NB.
Toutesces chosessontvraiesen général;maisnousneles croyonstelles
quepour les avoirdémontréespar des principesqui noussont plus clairs
et plus connus.
Toutefoisen particulieril y a une distinctionà faire, laquelle est de
grande considération;savoir, que
quandles arcs NCet NB sontcha-
cun moindresqu'un quart de cir-
, le levierCNB,chargé
conférence
des poidsC et B, pèse sur l'appui
N, poussantversle centreA pour
s'en approcher. Mais quand les
arcs CN,NBfontchacunun quart
Fig.36. de circonférence, l e levier CNB
(fig.36), chargé des poids C, B,
ne pèse nullementsur l'appui N, d'autantque les poids sont diamé-
tralementopposés; et partant le levierdemeurerade mêmesans appui
214 LETTRE
qu'avec en appui. Finalement, quand les arcs égaux NC, NB soi
chacun plus grands qu'un quart de circonférence(fig, 37) , le levi
CNB, chargé des poids égau
C, B, pèse sur l'appui N pou
sant vers P, pour s'éloignerd
centreA.
Cette distinction étant vra
comme elle est, votre secon
principe ne peut subsister, (
qui paroîtra assez par l'exame
d'icelui.
Votre second principeest te
Soient A le centre communde
choses pesantes; la balance o
le levier, EFBCD(fig.38), dor
Fig.37.
l'appui est D. Soit posé un poic
comme B, tout entier au point B pesant de toute sa puissance su
l'appui B Ou bien soit diviséle poidsB en partieségalesE, F, B, C, D
lesquelles soient posées sur ]
levieraux pointsE F, B, C, D
étant les arcs EF, FB,BC,CI
égaux, et tout l'arc EFBCDdé
crit alentour du centre A.Vou
supposezque le poids B, mi
tout entierau point B, pèserad
même sur l'appui B, qu'étan
posé, par parties égales, au:
Fig.38. points E, F, B, C, D. Cela es
tellement éloigné du vrai, que quelquefois le poids B, ainsi pos
par parties sur le levier, ne pèseraplus du tout sur l'appuiB, quelque
fois, au lieu de peser sur l'appui B pour tirer le leviervers A, il pèser
tout au contrairesur le mêmeappui B, pour éloignerle levierde A. E
toutefois, étant ramassé tout entier au point B, il pèseratoujours dE
toute sa forcesur l'appui B, pour emporterle levier vers A.Et généra
lement, étant divisé et étendu, il pèseratoujours moins sur l'appui,
qu'étant ramassé au point B, et vous supposezqu'entier et divisé, il
pèse toujours de même.
Toutesces chosessont démontréesensuite de nos principes, et nous
vous en expliqueronsles principauxcas, que vousconnoîtrezvéritable
sans aucune démonstration.
Soit derechefA (fig. 39) le centrecommundeschosespesantes, alen-
tour duquelsoit décritle levier CBDqui soit de soi sanspoids, prolongé
tant que de besoin: et soit B le point de l'appui, auquel si un poidsest
posé, nous demeuronsd'accordavec vous qu'il pèserade toute sa puis-
sance sur l'appui B, lequel appui, s'il n'est assez fort, rompra, et le
poids s'en ira avec sonlevier jusqu'au centre A. Maintenantsoitdivisé
le poids, premièrement,en deux parties égales : et ayant pris les arcs
BCet CDchacun d'un quart de circonférence,afin que tout l'arc CBD
DE PASCALET ROBERVAL A FERMAT. 215
soitune demi-circonférence,soit posée une moitié du poids en D,
'autre en C, alors ces deux poids C et D pesant vers A, ne feront
point d'autre effetsur le levier
CBD,sinon qu'ils le presseront
égalementpar les deuxextrémi-
tés Cet D pour le courber.Sup-
posantdoncqu'il est assezroide
pour ne pas plier, ils demeure-
ront sur le levierde mêmeque
s'ils étoient attachés aux bouts
dudiamètreDAC , sansqu'il soit
Fig.39. besoinde l'appuiB, sur lequelle
evier chargé de ces deux poids ne fait aucun effort : et quand cet
ippui sera ôté, le tout demeurerade mêmequ'avecl'appui, ce qui est
assezclair.
Que si le poidsest diviséen plus de deux parties égales, et qu'étant
stendu sur des portionségalesdu levier, deuxd'icellesparties se ren-
contrent aux points C, D, et les autres dans l'espaceCBD,alorscelles
qui seronten C et Dne chargerontpoint l'appui B. Quantaux autres,
elles le chargeront. mais d'autant moins que plus elles approcheront
des pointsC, D, auxquelsfinit la charge.Ainsiil s'en faudrabeaucoup
que toutes ensembleétendues chargent autant l'appui que lorsqu'elles
sontramàsséesen B : elles ne pèsentdonc pas de même.
Davantagesoientpris les arcs égaux BCet BD (fig. 40) chacun plus
grand qu'un quart de circonférence,et soit imaginée la ligne droite
CD; puis étant diviséle poids en deux parties égalesseulement,soient
attachéesl'une en C, et l'autre
en D: alors Il est clair que le
levier chargé des poids C, D,
pèsera sur l'appui B; mais ce
sera tout au contraireque si les
deux poids étoient ramassésen
B : car si l'appui n'est pas assez
fort. il rompra, et les poidsem-
portant le levier, que nous sup-
posons être de soi sanspoids,
ne cesserontde se mouvoirtant
que la ligne droiteCDsoitvenue
au pointA, le levierétantmonté
Fig.40. en partie au-dessusdeB vers P.
au lieu de s'abaisservers A, commeil arriveroitsi les poids, étant ra-
massésen B, avoientrompul'appui. Voyezquelledifférence !
Enfin soit le levier commeauparavant, auquel soientdes quarts de
circonférenceBC,BD (fig.41); et de part et d'autre du point C, soient
pris des arcs égaux CG,CE, chacunmoindrequ'un quart. De mêmede
part et d'autre du point D soientpris les arcs égauxentre eux et aux
précédensDH, DF, tous commensurablesau quart. Soit aussi divisé
tout l'arc EBF en tant de partieségalesque l'on voudra, en sorte que
216 LETTRE
les points E, C, G,B. H,D, F soient du nombre de ceuxqui font la
; et soit diviséle poidsen autant de partieségalesquel'arc EBF
division
lesquellesparties de poids soient po-
sées sur les parties de la divisiondu
levier Alors les poids qui se trouve-
ront poséssur les arcs EC et FD, dé-
chargerontautant l'appuiB, qu'il étoit
chargé par ceux des arcs CG, DH
partant tous ceux qui seront sur les
arcs EG et FH ne chargeront point
l'appui B, lequel, par ce moyen, ne
sera chargéque par ceuxqui serontsur
l'arc GBH
; et si entre BGet BHil n'y
a aucun poids (ce qui arrivera quand
les arcs BG et BH ne feront chacun
Fig.41. qu'une partie de la susdite division
du levier), alors l'appui B sera entièrementdéchargé.Voyezdonccom-
bien il y a de différenceentre les poids ramassésen B, et étenduspar
parties sur le levier EBF; voyez aussi qu'un même poids divisé par
parties et étendu sur le levier, pèse d'autant moins sur l'appuiB, que
plus grande est la portionqu'il occupede la circonférencedécritealen-
tour du point A, centrecommundes chosespesantes.
Cette dernière considérationpourroit bien être cause qu'un même
corps pèseroit moins, plus proche que plus éloignédu centre commun
des choses pesantes : mais la proportion de ces pesanteurs ne seroit
nullement pareille à celledes distances, et seroit peut-être très-difficil
à examiner.
Maintenant, pour venir à votre démonstration, soit le levier GIR
(fig. 42) duquel l'appui soit I, et que les extrémités G, R et l'appui 1
soient égalementéloi-
gnésde A, centrecom-
mun des chosespesan-
tes, alentour duquel
soitimaginéela portion
de circonférenceGIR;
soit fait que, comme
l'arc GI est à l'arc IR,
ainsi le poids R soit
au poids G. Vousdites
que le levier chargé
des poidsG,R, demeu-
Fig42. rera en équilibre sur
son appui I Quantà
la démonstration,vous supposezqu'elle est facile en conséquencede
vos deux principes précédens. Et de fait, si ces principes étoient
vrais, il ne resteroit aucune difficulté, et la chose pourroit se con-
clure ainsi. Soit faite la préparation suivant la méthode d'Archi-
mède, en sorte que les arcs RQ, RM soient égaux, tant entre eux
DE PASCALET ROBERVAL A FERMAT. 217
qu'àl'arc IG; et les arcs GB,GMégaux, tant entre eux qu'a l'arc IR;
etsoit étendule poids R égalementdepuis Q jusqu'en M. et le poidsG
mssi égalementdepuisMjusqu'en B; ainsi les deux poids G, R seront
égalementétendussur tout l'arc BGIMRQ,lequel arc sera quelquefois
moindreque la circonférenceentière, quelquefoiségal à icelle, et quel-
quefoisplus grand. Et d'autant que les portions IB, IQ sont égales, le
levier BGIRQdemeurera en équilibre, par le premier principe, sur
l'appuiI. Maisle poids G étendu depuis B jusqu'en M pèse de même
qu'étant ramassé au point G, par le secondprincipe; et par le même
principe,le poids R pèse de mêmeétant étendu depuisM jusqu'en Q,
qu'étantramassé au point R. Partant, puisque ces deux poids, étant
camassésen Get en R, pèsentde mêmesur le levierqu'étant étendus,
ît qu'étant étendus ils font équilibresur le levier, ils feront encore
équilibreétant ramassésen Get en R.
En cette démonstration,tout ce qui est fondésur le secondprincipe
reçoitles mêmesdifficultésque le principemême ; et partant, la con-
clusionne s'ensuit point que les poids G, R fassent équilibre sur le
levierGIR.
Nouspourrionsnous contenterde ce que dessus, croyant que vous
serez satisfait. mais nous vous prions de considérer encore deux
instances, dontla premièreest telle.
Au levierGIR(fig.43) soit l'angle GIRdroit, et partant l'arc GIRune
demicirconférencedécrite autour
de A, centre commundes choses
pesantes Si l'on pose l'arc GI
moindre que l'arc IR, par exem-
ple, que GI soit le tiers de IR,
et le poids R de vingt livres, il
faudroitdoncen Gsoixantelivres,
selon vous, pour faire équilibre
sur le levierGIR appuyé au point
I, et toutefois, si vous mettez
des poids égauxen G et en R; ils
serontdiamétralementopposés,et
partant, par le principede la géo-
statiqueau cas dudit principe, ac-
cordépar vouset par nous. lesdits
poids égaux feront encore équili-
Fig.43. bre, commes'ils pesoientsur les
extrémités du diamètre GR vers
le centre A: et quand il y a une fois équilibre,pourpeu que l'on aug-
mente ou diminuel'un des poids, l'équilibrese perd.Voyezcommecela
peut s'accorderavec votre position.
La secondeinstance est telle Soit A (fig. 44)le centrecommundes
choses pesantes, à l'entour duquel soit la circonférenceGIR, l'appui
du levier 1 et les bras IG, IR, desquels GI soit le moindre; et soit
prolongéela ligne droite IA tant qu'elle rencontrela circonférence
en B. Partant, selonvous, il faudra en Gun plus grandpoidsqu'en R.
218 LETTREDE PASCALET ROBERVAL A FERMAT.
Et si l'on prend l'arc IC plus grand que IR, mettant en C le mêm
poids qui étoit en R, il faudra en G un plus grand poids qu'aupara
vant pour faire l'équilibre. D
mêmeprenantl'arc ID encoreplu
grand que IC, et faisant ID être
le bras du levier, et mettant en 1
le même poids qui étoit en C, i
faudraencoreaugmenter le poid
G. Ainsiplus le bras du levierqu
est en la circonférenceIRB abou
tira près du point B, étant Charg
du même poids, plus il faudraei
Gun grand poids pour contre-pe
ser. Et selonle sens communpa
le raisonnementordinaire, le bra
du levier étant la ligne droiteII
chargéecommedessus, il faudro
en Gle plusgrandpoids.Et toute
Fig.44. foisalorsle poidsqui seroiten B
pesantversA, feroittout soneffo
sur la roideurdu bras BI. et le moindre poids qui seroit en G feroi
balancer le bras IB vers D: et pour peu que le poids qui sera en (
fasse balancer le bras IB avec son poids vers D (ce qui est facile
démontrer), alors encore que tant G que B sortent hors la circonfé
rence, on conclura quelque chosede choquant de votre position.
Enfin, monsieur, parce que l'expériencede ce que dessusne peut se
faire par les hommes, des poids à l'égard de leur centre naturel : s
vousvoulezprendre la peinede la faire à l'entourd'un centre artificie
supposonspour levierun petit cercleartificiel au lieu du grand cercl
naturel, et des puissancesqui agissent ou aspirent vers le centredi
petit cercle, au lieu des poids qui tendent vers le centre du grand:
vous trouverez que l'expérienceest du tout conformeà ce raisonne
ment.
Si vousavez agréable de continuernos communicationssur ce suje
ou sur celui de la géométrie,en laquellenous savonsque vousexcelle
entre tous ceux de ce temps, nous tâcheronsà vous donner contente
ment; et ce' que nous vous proposeronsne sera point par forme de
questions, car nous en enverronsles démonstrationsen mêmetemp
pour en avoir votre jugement. Vousnous obligerez aussi de nousfain
part de vos pensées.Noussommes,etc.
A Paris, le 16 août1636.
DÉDICACE. 219

celeberrimj: matheseos
t.
ACADEMIÆPARISIENSI~.
Hæcvobisdoctissimiet celeberrimiviri, aut dono , aut reddo:vestra
m essefateorquæ non, nisi inter vos educatus, mea fecissem ; pro-
a autem agnoscoquæ adeo praecellentibusgeometrisindigna video.
bisenim nonnisi magna ac egregiademonstrataplacent. Paucisver
ium audax inventionis, paucioribus(ut reor)genium'elegans de-
instrationis,paucissimis utrumque. Sileremitaque, nihil vobiscon-
um habens, nisi ea benignitasquæ me a junioribusannisin erudito
ceosustinuit, hæc oblata, qualiacunquesint, exeiperet,
Horumopusculorumprimum, magnaex parteagit de ambitibus , seu
ipheriis numerorum quadratorum, cuborum, quadrato quadrato-
n et in quocunquegradu constitutorum; et ideo de numericarum
estatumartibitibusinscribitur.
ecundumcirca numerosaliorummultiplicesversatur, et ut exsola
litionecharacterumnumericorumagnoscanturmethodumtradit.
~ineincepsautem, si juvat Deus, prodibunt et alii tractatus quos
nimoparatos habemus, et quorumsequunturtituli :
)e numeris magico magicis; seu methodus ordinandi numeros
tiesin quadratonumerocontentos,ita ut non solumquadratustotus
magicus;sed, quod difficiliussane est, ut ablatissingulisambitibus
quumsemper magicumremaneat, idque omnibusmodis possibi-
is, nullo omisso.
PromotusApolloniusGallus; id esttactiones circulares, non solum
les veteribusnotæ, et a Vietarepertæ, sed et adeoulterius promotæ
vixéundempatianturtitulum.
~actiones sphæricæ,pari amplitudinedilatæ, quippeeademmethodo
ctatæ.Utrarumqueautem methodussingula earum problemataper
na resolvensex singulari conicarumsectionumproprietate oritur,
e aliis multis difficillimisproblematibussuccurrit; et vix unicam
mpletpaginam.
'actionesetiam conicæ: ubi ex quinque punctis et quinque rectis
is, quinquequibuslibet,etc.
~ocisolidi,cum omnibuscasibuset omniex parte absolutissimi.
oci plani: non solumilli quos a veteribustempus abripuit, nec
umilli quoshis restitutisperillustrishujus aevigeometrasubjunxit,
et alii huc usquenon noti, utrosquecomplectentes,et multo latius
berantes, methodo, ut conjicereest, omninonova, quippe nova
estante,via tamenlongebreviori.
Conicorum opus completum,et conica Apolloniiet alia innumera
ca fere propositioneamplectens; quod quidem nondum sexdeci-

Cettedidicaceétaitadresséeà uneréuniondesavantsquis'assemblaient
ulièrementchezle P. Mersenne. Cetteiteuniocdevintplustardle premier
L
fftude l'!cadémiedessciences,quifutfondéeen <666.
220 DEDICACE.
mum ætatis annum assecutusexcogitavi, et deinde in ordinemc
gessi.
Perspectivæmethodus, qua nec inter inventas, nec inter inve
possibilesulla compendiosioresse videtur ; quippequæ puncta icl
graphiæper duarumsolummodorectarumintersectionempræstet,
sanenihil breviusesse potest.
Novissimaautem ac penitusintentatæ materiæ tractatio, scilice
compositione aleæ in ludis ipsi subjectis,quod gallico nostro idior
dicitur faire les partis des jeux : ubi anceps fortuna æquitate rati
ita reprimitur ut utrique lusorum quod jure competit exacte sen
assignetur.Quodquidemeofortiusratiocinandoquærendum,quom
tentando investigaripossit : ambiguienim sortiseventusfortuitæc
tingentiæpotius quam naturali necessitatimeritotribuuntur. Ideo
hactenus erravit incerta; nunc autem quæ experimentorebellisfue
rationis dominiumeffugerenon potuit : eam quippetanta securita
artem per geometriamreduximus, ut certitudinisejus particepsfa
jam audacter prodeat; et sic matheseosdemonstrationescum (
incertitudine jungendo, et quæ contraria videntur conciliando
utraque nominationemsuam accipiensstupendumhunc titulum
sibi arrogat
: aleæ geometria.
Nonde gnomonialoquor, nec de innumerismiscellaneisquæ sati
promptuhabeo; verumnec parata, nec parari digna.
De vacuo quoque subticeo,quippe brevi typis mandandum, et
solumvobis (ut ista) sed et cunctis proditurum: non tamen sine r
vestro, quem si mereatur, nihil metuendum: quodequidemaliqua
alias expertussum, maxime in instrumentoillo arithmeticoquodti
dus inveneram, et vobis hortantibus exponens,agnovi approbat
vestræpondus.
Illi sunt geometriænostræ maturi fructus : feliceset immaneluc
facturi, si hos impertiendoquosdamex vestrisreportemus.
B. PASCAL
DatumParisiis, 1654.

PREMIÈRELETTREDE PASCALA FERMAT.


Monsieur,
L'impatienceme prend aussibien qu'à vous; et quoiqueje soisenc
au lit, je ne puism'empêcherde vousdire que je reçus hier au soir
la part de M.de Carcavi,votrelettresur les partis, que j'admire si f(
; mais
queje ne puis vousle dire. Je n'ai pas le loisir de m'étendre
un mot vousaveztrouvéles deuxpartis des dés et des parties dan
parfaitejustesse: j'en suistout satisfait; car je ne doute plus mair
nant que je ne soisdans la vérité, après la rencontreadmirableai
me trouveavec vous. J'admirebien davantagela méthodedes par
que celle des dés: j'avois vu plusieurs personnestrouver celledes d
commeM.le chevalierde Méré,qui est celui qui m'a proposéces qu
tions, et aussiM.de Roberval ; maisM.deMérén'avoitjamaispu tri
PREMIÈRELETTREDE PASCALA FERMAT. 221
er la juste valeurdes parties, ni debiais pour y arriver: desorteque
e me trouvoisseul qui eusse connu cette proportion.Votre méthode
esttrès-sûre, et c'est la premièrequi m'est venueà la penséedanscette
echerche.Maisparceque la peinedes combinaisonsest excessive,j'en
.i trouvéun abrégé, et proprementune autre méthodebien plus courte
etplusnette, queje voudroispouvoirvous dire ici en peu de mots ; car
e voudroisdésormaisvousouvrir mon cœur, s'il se pouvoit,tant j'ai
lejoie de voirnotrerencontre.Je vois bien que la véritéest la mêmeà
Toulouse et à Paris.Voicià peu près commeje fais pour savoirla valeur
le chacunedes parties, quand deux joueursjouent, par exemple,en
rois parties, et que chacuna mis 32 pistolesau jeu.
Posonsque le premieren ait deux et l'autre une: ils jouent mainte-
lant une partiedont le sort est tel, que si le premierla gagne, il gagne
: si l'autre la gagne, ils
out l'argent qui est au jeu, savoir, 64 pistoles
sontdeux parties à deux parties, et par conséquent,s'ils veulentse
séparer,il faut qu'ils retirent chacunleur mise, savoir, chacun32 pis-
oles. Considérezdonc, monsieur, que si le premier gagne, il lui
appartient64; s'il perd, il lui appartient32. Doncs'ils ne veulentpoint
hasardercette partie, et se séparersansla jouer, le premier doit dire:
« Je suis sûr d'avoir32 pistoles;car la perte mêmeme les donne; mais
pourles 32 autres, peut-êtreje les aurai, peut-être vousles aurez; le
hasardest égal ; partageonsdoncces 32 pistolespar la moitié, et don-
nez-moioutre celames32qui me sont sûres. » Il aura donc48 pistoles,
etl'autre16.
Posonsmaintenantque le premierait deux parties, l'autre point. et
qu'ils commencentà jouer une partie : le sort de cette partie est tel,
quesi le premierla gagne, il tire tout l'argent, 64 pistoles ; si l'autre
[a gagne, lesvoilà revenusau cas précédent, auquel le premier aura
deuxparties et l'autre une. Or nous avonsdéjà montré qu'en ce cas il
appartientà celuiqui a les deuxparties, 48 pistoles ; doncs'ilsveulent
ne pointjouer cettepartie, il doit dire ainsi: «Sije la gagne, je gagne-
rai tout, qui est 64; si je la perds, il m'appartiendralégitimement48.
Doncdonnez-moiles 48 qui me sont certaines, au cas mêmeque je
perde, et partageonsles 16autrespar la moitié, puisqu'ily a autantde
hasardquevous les gagniez commemoi. » Ainsi il aura 48 et 8, qui
sont56 pistoles.
Posonsenfinque le premiern'ait qu'une partie et l'autre point. Vous
voyez,monsieur,que, s'ils commencentune partienouvelle,le sort en
est tel, que si le premier la gagne, il aura deux parties à point, et
partant, par le cas précédent,il lui appartient56; s'il la perd, ils sont
partie à partie, donc il lui appartient32 pistoles.Doncil doit dire: « Si
vousvoulezne pas la jouer, donnez-moi32 pistolesqui me sont sûres,
et partageonsle reste de 56 par la moitié; de 56 ôtez 32, reste 24; par-
tagez donc24 par la moitié, prenez-en12 et moi 12, qui, avec 32,
font44. »
Or par ce moyenvousvoyezpar les simplessoustractions,que pour
la premièrepartie il appartientsur l'argent de l'autre 12 pistoles,pour
la secondeautre 12, et pourla dernière8.
222 PREMIÈRELETTRE
Or pour ne plus faire de mystère, puisquevousvoyezaussibien
à découvert, et que je n'en faisois que pour voir si je ne me trom
pas, la valeur(j'entendsla valeursur l'argent de l'autre seulemen
la dernièrepartie de 2 est doublede la partie de 3; et quadruple(
dernièrepartie de 4; et octupleda la dernière partie de 5, etc.
Maisla proportiondes premièresparties n'est pas si aiséeà trou
elle est donc ainsi, car je ne veux rien déguiser; et voicile ~pro
dontje faisoistant de cas, commeen effetil me plaît fort.
Étant donnétel nombredepartiesqu'on poudra, trouverla valeu
la première.
Soit le nombredes parties donné, par exemple, 8: prenez les
premiersnombrespairs et les huit premiersnombres impairs, sav
2, 4, 6, 8, 10, 12, 14, 16.
et 1, 3, 5, 7, 9, 11, 13, 15.
Multipliezlesnombrespairs en cettesorte : le premierpar le secc
le produitpar le troisième, le produit par le quatrième,le produit
le cinquième,etc. Multipliezles nombresimpairsde la mêmesorte
premierpar le second, le produit par le troisième,etc. : le dernier ]
duit des pairs est le dénominateur, et le dernier produit des imp
est le numérateurde la fraction qui exprimela valeur de la prem
partie de 8, c'est-à-direque, si on joue chacun le nombre des pist
exprimépar le produit des pairs, il en appartiendrasur l'argent
l'autre le nombreexprimépar le produit des impairs.
Cequi se démontre, mais avec beaucoupde peine, par les combi
sons, telles que vous les avez imaginées : je n'ai pu le démontrer
cetteautre voieque je viensde vous dire, mais seulementpar celle
combinaisons ; et voiciles propositionsqui y mènent, qui sont prop
ment des propositionsarithmétiquestouchant les combinaisons,d
j'ai d'assezbelles propriétés.
Si d'un nombrequelconquede lettres, par exemple,de huit, A,
C,D,E, F, G,H, vous prenez toutes les combinaisonspossible
quatre lettres; et ensuite toutes les combinaisonspossiblesde c
lettres, et puis de six, de sept et de huit, etc.; et qu'ainsivous prer
toutes les combinaisonspossiblesdepuisla multitude, qui est la mo
de la toute, jusqu'au tout ; je dis que si vousjoignezensemblela m
tié de la combinaisonde quatre avecchacune des combinaisonssu
rieures, la sommesera le nombre tantième de la progressionquat
naire; à commencerpar le binaire, qui est la moitiéde la multitu
Par exemple, et je vous le dirai en latin, car le françois n'y v
rien;
« Si quotlibetlitterarum verbi gratia octoA, B, C, D, E, F, G,
« sumantur omnes combinationesquaternarii, quinquenarii, ser
CIrii, etc., usque ad octonarium: dico, si jungas dimidiumcombi
c tionis quaternarii, nempe 35 (dimidium70) cum omnibuscombi
c tionibus quinquenarii, nempe 56, plus omnibus combinationi
« senarii, nempe28, plus omnibuscombinatioqibusseptenarii,nem
DE PASCALA FERMAT. 223

8, plus omnibuscombinationibusoctonarii, nempe 1. factumesse


quartum numerum progressionisquaternarii cujus origoest 2 : dico
quartum numerum,quia 4 octonariidimidiumest.
teStint enim numeri progressionisquaternarii quibus origo est 2,
sti: 2, 8, 32, 128, 512, etc.; quorum 2 primus est, 8 secundus,
i 32 tertius, et 128quartus, cui 128æquantur+ 35, dimidiumcombi-
nationis 4 litterarum, + 56 combinationis5 litterarum, + 28 com-
binationis6 litterarum, + 8 combinationis7 litterarum, + 1 combi
t.nationis8 litterarum. a
Voilàla premièreproposition,qui est purementarithmétique.
L'autre regardela doctrinedes parties, et est telle. Il faut dire aupa-
avant : Si on a une partie de 1 par exemple,et qu'ainsi il en manque
4, le jeu sera infailliblementdécidé en 8, qui est doublede 4 : la va-
eur de la premièrepartie de 5 sur l'argentde l'autre, est la fractionqui
l pour numérateurla moitiéde la combinaisonde 4 sur 8 (je prends4,
parcequ'il est égal au nombredes parties qui manquent, et 8, parce
qu'il estdoublede 4), et pour dénominateurce mêmenumérateur, plus
toutesles combinaisonssupérieures.
Ainsisi j'ai une partie de 5, il m'appartient sur l'argent de mon
joueur -fâ, c'est-à-dire,que s'il a mis 128 pistoles, j'en prends35, et
lui laisse le reste 93. Or, cette fraction 13%58
est la même que celle-là
ffi, laquelleest faite par la multiplicationdes ppijrspour le dénomina-
teur, et la multiplicationdes impairspour le numérateur.
Vousverrez bien sans doute tout cela, si vous vous en donneztant
soit peu la peine. C'estpourquoije trouve inutile de vous en entretenir
davantage : je vous envoienéanmoinsune de mes vieillesTables.Je n'ai
pas le loisirde la copier,je la referai
; vous y verrezcommetoujoursla
valeur de la premièrepartie est égaleà celle de la seconde, ce qui se
trouve aisémentpar les combinaisons.
Vousverrezde mêmequeles nombresde la premièreligne augmentent
toujours.
Ceuxde la seconde,de même
Ceuxde la troisième, de même.
Maisensuiteceuxde la quatrièmediminuent.
Ceuxde la cinquième,etc.
Cequi est étrange.
Je n'ai pas le tempsde vous envoyerla démonstrationd'une difficulté
qui étonnoitfort M.de Méré: car il a très-bonesprit, mais il n'est pas
géomètre;c'est, commevous savez, un grand défaut; et même il ne
comprendpas qu'une ligne mathématiquesoit divisibleà l'infini, et
croit fort bien entendrequ'elleest composéede pointsen nombre fini,
et jamaisje n'ai pu l'en tirer; si vous pouviezle faire, on le rendroit
parfait.Il me disoit doncqu'il avoit trouvé faussetédansles nombres
par cette raison
Si on entreprendde faire un 6 avecun dé, il y a avantagede l'entre-
prendreen 4, commede 671à 625.
Si on entreprendde faire sonnezjiyeedeuxdés, il y a désavantage
de l'entreprendreen 24.
224 PREMIÈRELETTRE
Et néanmoins24 est à 36, qui est le nombredesfaces de deux dés
comme4 à 6, qui est le nombredesfacesd'un dé.
Voilà quel étoit son grand scandale, qui lui faisoitdire hauteme
que les propositionsn'étoientpas constantes,et que l'arithmétiques
démentoit.Maisvousen verrez bien aisémentla raison, par les prin
cipesoù vousêtes.
e mettraipar ordretout ce quej'en ai fait, quandj'aurai achevéde
Traités géométriquesoù je travailleil y a déjà quelquetemps.
J'en ai fait aussi d'arithmétiques,sur le sujet desquelsje vous sup
plie de me mandervotreavissur cette démonstration.
Je pose le lemme que tout le mondesait, que la sommede tant d
nombres qu'on voudra de la progressioncontinuée depuis l'unité
comme1,2,3,4, étant prise deuxfois, est égaleau dernier4, multi
plié par le prochainementplus grand 5, c'est-à-direque la sommede
nombrescontenusdans A, étant prise deux fois, est égale au produ
de A par A + 1.
Maintenantje viensà ma proposition.
« Duorum quorumlibet cuborum proximorumdifferentia , unitat
« dempta,sextuplaest omniumnumerorumin minorisradiceconten
« torum.
« Sint duaeradicesR, S, unitate differentesdicoR3- S3- 1 æqua
« summænumerorumin S contentorum;sexiessumptæ.EtenimS vo
« cetur A, ergo R est A+ 1. Igitur cubus radicis R, seuA+1, es
« A3+ 3A2+ 3A+ 13;cubusversoSseuAest A3 ; et horumdifferent
« est 3A2+ 3A+ 11,id est R3— S3.Igitur si auferaturunitas, 3A2+ 3A
« æquaturR3— S3— 1. Sed duplum summaenumerorumin A seu
« contentorumæquatur, ex lemmate,Ain A+1, hocest A2+ A.Igitu
« sextuplumsummænumerorumin A contentorumæquatur3 A2+ 3A
« Sed 3 A2+ 3 A æquatur R3— S3— 1. Igitur R3- S3— 1 aequatu
a sextuplosummænumerorumin Aseu S contentorum ; quod eratde
« monstrandum.»
Onne m'a pas faitde difficultélà-dessus; maison m'a dit qu'onni
m'en faisoitpas, par cetteraisonque tout le mondeest accoutuméau
jourd'huià cetteméthode : et moi je prétendsque sans me faire grâce
on doitadmettrecette démonstrationcommed'un genreexcellent.J'en
attendsnéanmoinsvotreavis avectoute soumission : tout ce que j'a
démontréen arithmétiqueest de cette nature.Voiciencoredeuxdiffi
cultés.
J'ai démontréune propositionplane, en me servant du cube d'un
ligne, comparéau cubed'uneautre. Je prétendsque cela est puremen
géométrique,et dansla sévéritéla plus grande.
De mêmej'ai résolu ce problème : Dequatreplans, quatrepoints e
quatre sphères,quatre quelconquesétant donnés, trouverune sphèr
qui, touchantles sphèresdonnées,passepar les pointsdonnés,et laiss
sur les plans desportionsde sphèrescapablesd'anglesdonnés.Et ce-
lui-ci: De trois cercles,trois points, trois lignes, trois quelconqu
étant donnés, trouverun cerclequi, touchantles cercleset les points,
laissesur la ligneun arc capabled'anqledonné.
DE PASCALA FERMAT. 225
J'ai résoluces problèmespleinement,n'employantdansla construc-
tion que descercleset des lignes droites. Maisdansla démonstration,
je me sers des lieux solides,de parabolesou hyperboles.Je prétends
néanmoins,qu'attendu que la constructionest plane, ma solutionest
plane, et doitpasserpour telle.
C'estbien mal reconnoîtrel'honneurque vous me faites de souffrir
mesentretiens,que de vous importunersi longtemps : je ne penseja-
maisvousdire que deuxmots, et si je ne vousdis pas ce quej'ai le plus
sur le cœur, qui est que plus je vous connois, plus je vous admireet
voushonore ; et que si vousvoyiezà quelpoint celaest, vousdonneriez
une place dans votre amitié à celui qui est, monsieur, votre, etc
PASCAL.
Le29juillet 1654.

TABLE
ILESTFAITMENTION
DONT DANSLALETTRE
PRÉCÉDENTE.
Si on joue chacun256, en
6 5 4 3 2 1
Parties. Parties.Parties. parties. Parties. Partie.
------- 63 70 80 128 256
Partie. 96
Il 2e
2 63 70 80 96 128
mm'aanpnpaarr-
- Partie.
tient - - --- - _---.J
surles 3. 56 60 64 64
256pistoles Partie-
de mon
joueur Partie.
joueur, 42 ---40 32 -
partie
pourla ----
5* 24 16
Partie.
6° 8
Partie.

PA.-O.T.
TU 1'a
226 DEUXIÈME
LETTRE
Fi Si on joue256, chacun, en
f 6 5 4 3 '1 2 1
,IJ Partie.. Parties.Parties.Parties. Parties. Partie
-- - ------- - _- --
LaV" 63 70 80 96 128 256
Partie.

Les2Ir" 126 126140 140 -


160 -192 2M
mm,afpipaar
r- parties.
tient I
sur les 182 200 224 256
/Les3Ir"
256pistoles Parties.- - <?
demon
!Les4I" 224 240 256
joueur Parties.
joueur,
pour ———— , -————.
Les
5Ir.. 248 266
Parties.

Les61"'
Parties. 256 r; '.-

DEUXIÈME LETTREDE PASCAL A FERMAT.


<
Monsieur,
Je ne pus vousouvrirma penséeentièretouchant les partis de plu
sieurs joueurs, par l'ordinairepassé; et mêmej'ai quelquerépugnan
à le faire, de peur qu'en ceci, cette admirableconvenancequi éto
entre nous, et qui m'étoitsi chère, ne commenceà se démentir; car j
crains que nous ne soyonsde différensavissur ce sujet. Je veuxvou
ouvrir toutesmes raisons, et vousme ferezla grâcedeme redresser,s
j'erre, ou de m'affermir,si j'ai bienrencontré.Je vousle demandetou
de bon et sincèrement
; car je ne metiendrai pour certain que quan
vousserezde moncôté.
Quandil n'y a que deuxjoueurs, votre méthode,qui procèdepar le
combinaisons,est très-sûre; maisquand il y en a trois, je croisavo
démonstrationqu'elleest maljuste, si ce n'est que vousy procédiezd
quelqueautre manière que je n'entendspas. Maisla méthodequej
vousai ouverte,et dont je me sers partout, est communeà toutes le
conditionsimaginablesde toutes sortesde partis, au lieu que cellede
combinaisons(dont je ne me sers qu'aux rencontresparticulièreson
elle est plus courteque la générale)n'est bonnequ'en ces seulesocca
sions, et non pas aux autres.
Je suis sûr queje medonneraià entendre ; maisil me faudraun pei
de discours,et à vousun peu de patience.
Voicicommentvous procédez,quand il y a deuxjoueurs. Si deu
joueurs,jouanten plusieursparties, setrouventencetétat qu'ilmanqu
1
DE PASCALA FERMAT.
eux parties au premier et trois au second, pour trouverle parti
faut, ditesrVfliis,voir jen combiende parties Je jeu sera décidé abs*
jument.
Il est aisé de supputer que ce sera en quatreparties; d'où vouscon-
cluez qu'il faut voir combienquatre parties se combinententre deux
joueurs, et voir combienil y a de combinaisonspour faire gagner le
premier,et combien pour le second, et partager l'argent suivant cette
proportion. J'eusse eu peine à entendre ce discours-là, si je ne l'eusse
su de moi-mêmeauparavant ; aussi vous l'aviezécrit dans cette pensée
Doncpourvoir combien quatreparties se combinent entre deuxjoueurs,
il faut imaginerqu'ils jouent avecun dé à deuxfaces(puisqu'ilsne sont
ilu deuxjoueurs), commeà croixet pile, et qu'ilsjettent quatre de ces
dés (parce qu'ils jouent en quatre parties) ; et maintenantil faut voir
combiences dés peuvent avoir d'assiettes différentes: celaest aisé à
supputer; ils peuventen avoir 16, quiest le seconddegré de 4, c'est-à-
dire le carré
; car figurons-nousqu'une des faces est
i a aa a 1 marquéeA, favorableau premierjoueur, et l'autre B,
3a. a ab 1 favorableau second ; donc cesquatres dés peuvents'as-
- aaba 1 seoir sur une deces 16assiettes, aaaa.bbbb.
a a bb 1 Et parce qu'il manque deux parties au premier
joueur, toutes les facesqui ont deuxAle font gagner;
a b a a 1 donc il ena 11 pour lui: et parce qu'il manque trois
ab ab 1 parties au second, toutes les faces où il y a trois B
a b ba ,1, peuventle faire gagner ; doncil y en a 5; donc il faut
a bbb 2 qu'ils partagent la somme, comme11 à 5.
ba a a 1 Voilà votre méthode quand il y a deux joueurs.
ba a b 1 Sur quoi vous dites que, s'il y en a davantage, il ne
baba 1 sera pas difficilede faire les partis par la mêmemé-
b a bb 2 ilio..
Sur cela, monsieur,j'ai à vousdire que ce parti pour
1 deux joueurs, fondé sur les est très-
b bba
b a ab combinaisons,
2 juste et très-bon; mais que, s'il y a plus de deux
bb ba g joueurs, il ne sera pas toujours juste, et je vousdirai
bbbb; 2 la raisonde cette différence.
Je communiquaivotre méthodeà nos messieurs:sur
quoiM.de Robervalme fit cetteobjection.
Quec'est à tort que l'on prend l'art de faire le parti, sur la supposi-
sionqu'onjoue en quatre parties; vu que quand il manquedeuxparties
Ll'un et trois à l'autre, il n'est pas de nécessitéque l'on joue quatre
parties,pouvant arriver qu'on n'en jouera que deuxou trois, ou, à la
rérité, peut-êtrequatre ; et ainsi qu'il ne voyoitpas pourquoion pré-
endoit de faire le parti juste sur une conditionfeinte, qu'onjouera
quatreparties; vu que la conditionnaturelledu jeu est qu'on ne jouera
)lus dès que l'un des joueurs aura gagné; et qu'au moinssi cela n'étoit
taux, cela n'étoit pas démontré.De sorte qu'il avoitquelquesoupçon
quenous avionsfait un paralogisme.
Je lui répondisque je ne me fondoispas tant sur cette méthodetir."
combinaisons,laquelle véritablementn'est pas en son lieu en cette
228 DEUXIÈME LETTRE
occasion,commesur monautreméthodeuniverselleà qui rienn'échapp
et qui porte sa démonstrationavecsoi, qui trouvele mêmeparti préc
sément que celle des combinaisons ; et de plus, je lui démontrai
veritédu parti entre deuxjoueurspar les combinaisons en cettesorte.
N'est-il pas vrai que si deuxjoueurs, se trouvanten cet état de l'hy
pothèsequ'il manque deux parties à l'un et trois à l'autre, convienn
maintenantde gré à gré qu'on joue quatre partiescomplètes,c'est-
dire qu'on jette les quatre désà deuxfacestout à la fois: n'est-il pi
vrai, dis-je, que s'ils ont délibéréde jouer les quatreparties, le par
doitêtre tel que nous avonsdit, suivantla multitudedesassiettesfav
rablesà chacun?
Il en demeura d'accord; et cela, en effet, est démonstratif; mais
nioit que la mêmechose subsistât, en ne s'astreignantpas à jouer le
quatreparties.Je lui dis doncainsi:
N'est-ilpas clair que les mêmesjoueurs n'étant pas astreintsà jou
quatre parties, mais voulant quitter le jeu dès que l'un auroitattei
son nombre,peuvent,sans dommageni avantage,s'astreindreàJOU
les quatreparties entières, et que cette conventionne changeen aucun
manière leur condition ? Car si le premier gagne les deux premièr
partiesde quatre, et qu'ainsiil ait gagné, refusera-t-ilde jouer enco
deuxparties, vu que, s'il les gagne, il n'a pas mieux gagné ; et s'illa
perd, il n'a pas moinsgagné ; car ces deuxquel'autrea gagnées,ne la
suffisentpas, puisqu'illui en faut trois ; et ainsi il n'y a pas assezc
quatre partiespour faire qu'ils puissenttous deuxatteindrele nomb
qui leur manque?
Certainementil est aisé de considérerqu'il est absolumentégal
indifférentà l'un et à l'autrede jouer en la conditionnaturelleà leu
jeu, qui est de finir dès qu'on aura son compte,ou de jouer les quatr
parties entières;donc, puisquecesdeuxconditionssont égaleset indi
férentes, le parti doitêtre tout pareil en l'une et en l'autre. Or il el
juste quand ils sont obligésde jouer quatre partiescommeje l'ai mon
tré; doncil est juste aussien l'autre cas.
Voilàcommentje le démontrai : et si vousy prenezgarde, cette dé
monstrationest fondéesur l'égalitédesdeuxconditions,vraie et fein
à l'égard de deuxjoueurs, et qu'en l'une et en l'autre un mêmegagner
toujours; et si l'un gagne ou perd en l'une, il gagnera ou perdra e
l'autre, et jamais deuxn'aurontleur compte.
Suivonsla mêmepointepour trois joueurs, et posonsqu'il manqu
une partie au premier,qu'il en manquedeuxau secondet deuxau troi
sième.Pour faire le parti suivantla mêmeméthodedes combinaison
il faut chercher d'abord en combiende parties le jeu sera décidé
commenous avonsfait quandil y avoitdeuxjoueurs : ce sera en trois
Carils ne sauroientjouer trois parties sans que la décisionsoitarrivé
nécessairement.
Il faut voir maintenantcombientrois partiesse combinenten troi
joueurs; combienil y en a de favorablesà l'un, combienà l'autre, e
combienau dernier ; et, suivantcetteproportion,distribuerl'argent, de
mêmequ'on a fait en l'hypothèsede deuxjoueurs.
DE PASCALA FERMAT. 229
Pour voir combienil y a de combinaisonsen tout, cela estaisé: c'est
la troisièmepuissancede 3; c'est-à-direson cube27.
Car si on jette trois dés à la fois (puisqu'il faut jouer trois parties)
qui aient chacun trois faces, puisqu'ily a trois joueurs, l'une mar-
quée Afavorableau premier, l'autre B pour le second, l'autre C pour
le troisième; il est manifeste que ces trois dés jetés ensemblepeu-
vent s'asseoirsur 27 assiettesdifférentes,savoir :
Or, il ne manque qu'une partie au premier
a a a donctoutes les assiettesoù il ya un Asont pour
aab 1 lui; doncil y en a 19.
aae 1 Il manquedeuxparties au second : donctoutes
les assiettesoù il y a deux B sont pourlui; donc
aba 1 il y en a 7.
a bb 1 2 Il manque deux parties au troisième : donc
abc 1 toutes les assiettesoù il y a deux C sont pour
aca 1 lui; doncil y en a 7.
acb 1 Si de là on concluoitqu'il faudroit donner a
acc 1 3 chacun suivant la proportionde 19, 7, 7, on se
baa 1 tromperoittrop grossièrement, et je n'ai garde
bab 1 2 de croire que vous le fassiez ainsi: car il y a
1 quelques facesfavorables a u premier et au second
bac tout ensemble, commeABB; car le premier y
bba 1 2 trouveun A qu'il lui faut, et le seconddeuxBB
bb b 2 qui lui manquent : ainsi AC C est pour le pre-
bbc 2 mier et le troisième.
bc a 1 Donc il ne faut pascompterces facesqui sont
bcb 2 communes à deux commevalant la somme en-
bcc 3 tière à chacyn, maisseulementla moitié.
Car s'il arrivoitl'assiette ACC, le premier et
caa 1 le troisièmeauroient même droit à la somme,
cab 1 ayant chacun leur compte ; donc ils partage-
cac 1 3 roient l'argent par la moitié : mais s'il arrive
cba 1 l'assiette ABB, le premier gagne seul ; il faut
cbb 2 doncfaire la supputationainsi.
cb c 3 Il y a treize assiettes qui donnent l'entier au
premier, et six qui luidonnentla moitié, et huit
cca 1 3 qui ne lui valent rien.
ccb 3 Doncsi la sommeentièreest 1 pistole:
c c c 3 Il y a treize facesqui lui valent chacune 1 pis-
tole.
Il y a six facesqui lui valent chacunet pistole.
Et huit qui ne valent rien.
Donc, en cas de parti, il faut multiplier,
13par unepistole, qui font. 13
6 pafunedemie,quifont. , 3
8 par zéro, qui font 0
Somme27 Somme16
230 DEUXIÈME LETTRE
Et diviserla sommedes valeurs16 par la sommedesassiettes27, qui
fait la fraction~16/27,
qui est ce qui appartientau premieren casde parti;
savoir, 16 pistolesde 27.
Le parti du secondet du troisièmejoueur se trouvera:de même.
Il y a 4 assiettes, qui lui valent1 pistole
: multipliez. 4
Ilya 3 assiettes,qui lui valentt pistole : multipliez. 1 1
Et 20 assiettes,qui nelui valentrien. 0
Somme27 „ Somme5 t
Doncil appartientau secondjoueur5 pistoleset sur 27, et autant au
troisième; et ces trois sommes 5 ½, 5 t l'it16étant jointes, font les 27.
Voilà, ce me semble,de quellemanièreil faudroitfaireles partis par
les combinaisonssuivantvotre méthode, si ce n'est que vousayezquel-
que autre chosesur ce sujet que je ne puis savoir. Maissi je ne me
trompe, ce parti est mal juste.
La raisonen est qu'on supposeune chosefausse, qui est qu'on joue
en trois partiesinfailliblement,au lieu que la conditionnaturellede ce
jeu-là est qu'on né joue que jusqu'à ce qu'un des joueursait atteintle
nombredesparties qui lui manque, auquelcas le jeu cesse.
Ce n'est pas qu'il ne puisse arriver qu'on joue trois parties, mais il
peut arriver aussi qu'on n'en jouera qu'uneou deux, et rien de né-
cessité.
Maisd'où vient, dira-t-on, qu'il n'est pas permisde faire en cette
rencontrela mêmesuppositionfeintequequand il y avoitdeuxjoueurs?
Envoicila raison:
Dansla conditionvéritablede cestrois joueurs, il n'yen à qu'un qui
peut gagner : car la conditionest que dès qu'on a gagné, le jeu cesse;
mais en la condition feinte, deuxpeuventatteindrele nombrede leurs
parties; savoir, si le premieren gagne une qui lui manque, et un des
autres, deuxqui lui manquent ; car ils n'aurontjoué que trois parties:
au lieu que quand il n'y avoit que deux joueurs, la conditionfeinteet
la véritableconvenoientpour l'avantagedes joueurs en tout, et c'est
ce qui met l'extrêmedifférenceentre la conditionfeinteet la véritable.
Que si les joueurs se trouvant en l'état de l'hypothèse,c'est-à-dire
s'il manque une partie au premier, deuxau secondet deux au troi-
sième , veulentmaintenant,de gré à gré, et conviennentdecettecondi-
tion, qu'on jouera trois parties complètes,et que ceuxqui auront at-
teint le nombre qui leur manque,prendrontla sommeentière (s'ilsse
trouventseuls qui l'aient atteint), ou s'il se trouveque deux l'aient at-
teint, qu'ils la partagerontégalement : en ce cas, le parti doit se faire
commeje viensde le donner, que le premierait 16. le second5 t, le
troisième5 Í de 27 pistoles; et cela porte sa démonstrationde soi-
même , en supposantcetteconditionainsi.
Maiss'ils jouent simplementà condition,non pasqu'on joue néces-
sairementtrois parties, mais seulementjusqu'à ce que l'un d'entre eux
ait atteint ses parties, et qu'alorsle jeu cesse, sans donnermoyenà un
autre d'y arriver, alorsil appartientau premier17pistoles,au secondo,
au troisième5, de27.
DE PASCALA FERMAT 231
Et celasetrouvepar ma méthodegénérale,qui détermineaussiqu'en
la conditionprécédenteil en faut 16 au premier, 5 t au second,et 5
au troisième,sansse servirdes combinaisons ; car elle va partout seule
et sans obstacle.
Voilà,monsieur,mes penséessur ce sujet, sur lequelje n'ai d'autre
avantagesur vousque celui d'y avoirbeaucoupplus médité.Maisc'est
peu de choseà votre égard, puisquevospremièresvuessontplus péné-
trantesque la longueurde mesefforts.
Je ne laissepas de vousouvrirmes raisons pour en attendrele juge-
mentde vous.Je croisvous avoirfait connoîtrepar là que la méthode
descombinaisons estbonneentredeuxjoueurspar accident,commeelle
l'est aussi quelquefoisentre trois joueurs, commequand il. manque
une partieà l'un, une à l'autre, et deuxà l'autre
; parce qu'en ce casle
nombredes partiesdans lesquellesle jeu sera achevé,ne suffitpaspour
enfaire gagnerdeux ; maisellen'est pas générale,et n'est généralement
bonne qu'en cas seulementqu'onsoit astreint à jouer un certainnom-
bre de parties exactement.De sorte que commevous n'aviez pas ma
méthode, quand vous m'avez proposéle parti de plusieursjoueurs,
maisseulementcelledes combinaisons,je crainsque nousne soyonsde
sentimensdifférenssur ce sujet. Je vous suppliede me manderde
quellesorte vousprocédezà la recherchede ce parti. Je recevraivotre
réponseavecrespectet avec joie, quand mêmevotre sentimentme se-
roit contraire.Je suis, etc. PASCAL.
Du24août1654.

PREMIÈRELETTREDE FERMATA PASCAL.


Monsieur,
Noscoupsfourréscontinuenttoujours, et je suisaussi bien que vous
dansl'admirationde quoi nos penséess'ajustentsi exactement,qu'il me
semblequ'ellesaient pris une mêmerouteet fait un mêmechemin : vos
dernierstraités du Trianglearithmétiqueet de son application,en sont
une preuveauthentique ; et si moncalculne me trompe, votre onzième
conséquencecouroitla postede Paris à Toulouse.pendantque ma pro-
positiondes nombresfigurés, qui eneffetest la même, alloit de Tou
louseà Paris.Je n'ai garde de faillir, tandis que je rencontreraide cette
sorte; et je suis persuadéque le vrai moyenpours'empêcherde faillir
est celuide concouriravecVous.Maissi j'en disoisdavantage,la chose
tiendroitdu compliment,et nous avons bannicet ennemides conver-
sationsdouceset aisées.
Ce seroitmaintenantà mon tour à vous débiter quelqu'unede mes
inventionsnumériques;mais la fin du parlementaugmentemes occu-
pations, et j'oseespérerde votre bonté que vous m'accorderezun répit
iuste et quasinécessaire.Cependantje répondrai à votre questiondes
troisjoueursqui jouent en deux parties.Lorsquele premieren a une,
et que les autresn'en ont pas une, votrepremièresolutionest la vraie,
et la divisionde l'argent doit se faireen dix-sept,cinq et cinq; de quoi
232 PREMIERELETTREDE FERMATA PASCAL.
la raison est manifesteet se prendtoujoursdu mêmeprincipe,les com-
binaisonsfaisantvoir d'abord que le premiera pour lui dix-septhasards
égaux, lorsquechacundes autresn'en a que cinq.
Au reste, il n'est rien à l'avenir que je ne vous communiqueavec
toute franchise.Songezcependant, si vousle trouvez à propos, à cette
proposition.
Les puissancescarrées de 2, augmentéesde l'unité, sont toujours
des nombrespremiers1.
Le carré de 2, augmentéde l'unité, fait 5, qui est nombrepremier.
Le carré du carré fait 16, qui augmentéde l'unité, fait 17, nombre
premier.
Le carré de 16 fait 256, qui, augmentéde l'unité, fait 257
, nombre
premier.
Le carré de 256 fait 65 536, qui, augmenté de l'unité, fait 65 537,
nombrepremier, et ainsi à l'infini.
C'est une propriété de la vérité de laquelleje vous réponds.La dé-
monstrationen est très-malaisée,et je vousavouequeje n'ai pu encore
la trouver pleinement;je ne vousla proposeroispas pour la chercher,
si j'en étois venu à bout.
Cette propositionsert à l'invention des nombres qui sont à leurs
parties aliquotes en raison donnée, sur quoi j'ai fait des découvertes
considérables.Nous en parlerons une autre fois. Je suis, monsieur,
votre, etc., Fermat.
AToulouse,le 29août 1654.

DEUXIÈMELETTREDE FERMATA PASCAL,


ENRÉPONSE ACELLEDE LAPAGE 226.
Monsieur,
N'appréhendezpas que notre convenancese démente, vousl'avez
confirméevous-mêmeen pensant la détruire, et il me semble qu'en
répondantà M.de Robervalpour vous, vous avez aussi répondu pour
moi. Je prends l'exemple des trois joueurs, au premier desquels il
manque une partie, et à chacun des deux autres deux, qui est le cas
que vous m'opposez.Je n'y trouve que dix-sept combinaisonspour le
premier, et cinq pour chacun des deux autres; car quand vous dites
que la combinaisonACCest bonnepour le premieret pour le troisième,
il sembleque vousne vous souveniezplus que tout ce qui se fait après
que l'un des joueurs a gagné, ne sert plus de rien. Or, cette combi-
naison ayant fait gagnerle premierdès la premièrepartie, qu'importe
que le troisièmeen gagnedeuxensuite, puisque, quand il en gagnerait
? Cequi vient de ce que, commevous
trente, tout cela seroit superflu
avez très-bien remarqué, cette fiction d'étendrele jeu à un certain
nombre de parties ne sert qu'à faciliterla règle, et (suivantmon sen-
4. Eulera reconnuquecetteproposition n'est pointgénérale.En effet,la
trente-deuxième puissancede 2, augmentée de l'unité, est divisiblecar 641.
LETTREDE FERMATA PASCAL.
DEUXIÈME 233
ment) à rendretousles hasards égaux, ou bien, plusintelligiblement,
réduire toutes les fractionsà une même dénomination. Et afin que
ousn'en doutiezplus, si au lieu detrois parties, vous étendez, au cas
roposé, la feinte jusqu'à quatre, il y aura non-seulement27 combi-
aisons, mais 81, et il faudravoir combiende combinaisonsferont ga-
ner au premier une partie plutôt que deux à chacun des autres, et
combien feront gagner à chacun des deux autres deux parties plutôt
u'une au premier. Vous trouverez que les combinaisonspour le gain
u premier, seront 51, et celles de chacundesautres deux 15. Cequi
devient à la même raison, que si vous prenez 5 parties ou tel autre
ombre qu'il vous plaira, vous trouverez toujours 3 nombresen pro-
portionde 17, 5, 5, et ainsi j'ai droit de dire que la combinaisonACC
'est que pour le premier et non pour le troisième, et que CCAn'est que
pourle troisièmeet non pour le premier, et que partant, ma règle des
)mbinaisonsest la mêmeen 3 joueursqu'en 2, et généralementen
ms nombres.
Vousaviez déjà pu voir par ma précédente,que je n'hésitoispoint à
solutionvéritabledela questiondes 3 joueurs dont je vous avoisen-
voyéles 3 nombresdécisifs17, 5, 5. Maisparce que M. Robervalsera
peut-êtrebien aise de voir une solution sans rien feindre, et qu'elle
peutquelquefoisproduire des abrégés en beaucoupde cas, la voicien
exempleproposé.
Le premier peut gagner, ou en une seule partie, ou en deux, ou
1 trois.
S'il gagneen une seulepartie, il faut qu'avecun dé qui a trois faces,
rencontrela favorabledu premier coup. Un seul dé produit 3 ha-
cards;ce joueur a doncpour lui :\-des hasardslorsqu'onne joue qu'une
artie.
Si on en joue deux, il peut gagner de deux façons, ou lorsque le
secondjoueur gagne la première et lui la seconde, ou lorsquele troi-
lème gagne la première et lui la seconde.Or, deux dés produisent
hasards: cejoueur a doncpour lui Í des hasards lorsqu'onjoue deux
arties.
Si on en joue trois, il ne peut gagner que de deux façons, ou lors-
ue le second gagne la première, le troisièmela secondeet lui la troi-
~ième,ou lorsquele troisièmegagnela première,le secondla seconde,
t lui la troisième
; car, si le secondou le troisièmejoueur gagnoitles
eux premières,il gagneroitle jeu, et non pas le premier joueur. Or,
roisdés ont 27 hasards; donc ce premier joueur a +r de hasards lors-
u'on joue trois parties.
La somme des hasards qui font gagner ce premier joueur est par
conséquent ? et £ ; ce qui fait en tout -:H.
Et la règle est bonne et générale en tous les cas; de sorte que sans
ecourir à la feinte, les combinaisonsvéritablesen chaque nombredes
partiesportent leur solution, et font voir ce que j'ai dit au commen-
cement,que l'extensionà un certainnombrede partiesn'est autre chose
quela réductionde diversesfractionsà une mêmedénomination.Voilà
ai peu de motstout le mystère, qui nous remettrasans douteen bonne
234 DEUXIÈME
LETTREDE FERMATA PASCAL.
intelligence,puisquenousne cherchonsl'un et l'autre que la raisone
la vérité.
J'espère vous envoyerà la Saint-Martinun abrégé de tout ce qu
j'ai inventé de considérableaux nombres.Vousme permettrezd'êtr
concis, et de me faire entendreseulementà un hommequi compren
tout à demi-mot.
Ce que vous y trouverezde plus importantregarde la prepositio
que tout nombre est composéd'un, de deux, ou de trois triangles
d'un, de deux, de trois ou de quatre carrés; d'un, de deux, de trois
de quatre ou de cinq pentagones; d'un, de deux, de trois, de quatre
de cinq ou de six hexagones, et à l'infini. Pour y parvenir, il fau
démontrer que tout nombrepremier qui surpassede l'unité un mul
tiple de quatre, est composéde deux carrés, comme 5, 13, 17
29, 37, etc.
Étant donnéunnombre premierde cette nature, comme53, trouve
par règle généraleles deuxcarrés qui le composent.
Tout nombre premier qui surpassede l'unité un multiplede 3, es
composéd'un carré et du triple d'un autre carré, comme7, 13, 19
31, 37, etc.
Tout nombre premierqui surpassede 1 ou de 3 un multiplede 8
est composéd'un carré et du doubled'un autre carré, comme11, 17
19, 41, 43, etc.
Il n'y a aucun triangleen nombresduquell'aire soit égaleà un nom
bre carré.
Celasera suivide l'inventionde beaucoupde propositionsque Bache
avoueavoirignorées,et qui manquentdansle Diophante.
Je suis persuadéque dès que vousaurezconnuma façonde démon
trer en cette nature de propositions,elle vous paroîtrabelle, et vou
donneralieu de faire beaucoupde nouvellesdécouvertes ; car il faut
commevoussavez, que multi pertranseantut augeaturscientia.
S'il me reste du temps, nous parleronsensuite des nombresmagi
ques, et je rappelleraimes vieillesespècessur ce sujet. Je suisde tou
mon cœur, monsieur,votre, etc. FERMAT.
Ce25septembre.
Je souhaitela santéde M.de Carcavicommela mienne, et suis tou
à lui.
Je vous écris de la campagne,et c'est ce qui retardera par aventur
mes réponsespendantces vacations.

TROISIÈME LETTREDE FERMATA PASCAL


Monsieur,
; si
Si j'entreprends de faire un point avec un seul dé en huit coups
nous convenons,après que l'argent est dansle jeu, que je ne jouerai
pas le premiercoup, il faut, par monprincipe, que je tire du jeu un
sixièmedu total pour être désintéressé,à raison dudit premiercoup
TROISIÈME LETTREDE FERMAT A PASCAL. 235
le s encorenousconvenonsaprès celaque je ne joueraipas le second
up, je dois, pour mon indemnité,tirer le sixièmedu restant, qui
t -fsdu total; et si aprèscelanousconvenonsque je ne joueraipas le
troisièmecoup, je dois, pour mon indemnité,tirer le sixièmedu res-
tent,qui est -LLdu total. Et si aprèscelanous convenonsencoreque je
jouerai pas le quatrièmecoup, je dois tirer le sixièmedu restant,
si est fNBdu total. Et je conviensavec vous que c'est la valeurdu
quatrième coup, supposéqu'on ait déjà traité des précédens.Maisvous
3 proposezdans l'exempledernier de votre lettre (je metsvospropres
armes) que si j'entreprendsde trouver lé six en huit coupset quej'en
3joué troissansle rencontrer ; si monjoueur me proposede ne point
tuermonquatrièmecoup, et qu'il veuIHëme désintéresserà causeque
pourraisle rencontrer ; il m'appartiendra-112'91.i
dela sommeentièrede
lesmises; ce qui pourtant n'est pas vrai, suivantmon principe; car,
ce cas, les trois premierscoupsn'ayârttrien acquisà celui qui tient
dé, la sommetotale restant dans le jeu, celui qui tient le dé et qui
nvientde ne pasjouer sonquatrièmecoup, doit prendrepour son in"
~mnitéun sixièmedu total; et s'il avoitjoué quatre coupssanstrouver
point cherché, et qu'on convintqu'il ne joueroitpas le cinquième,il
~troitde mêmepour sonindemnitéun sixièmedu total: car la somme
~tièrerestant dans le jeu, il ne suit pas seulementdu principe,mais
est de mêmedu sens naturel que chaquecoup doitdonnerun égal
avantage. Je vous prie doncque je sachesi nous sommesconformesau
principe,ainsi que je crois, ou si nous différonsseulementen l'appli-
cation.Je suis, de tout moncœur, etc. FERMAT.
.i ):!

TROISIEME LETTREDE PASCAL A FERMAT,


ENRÉPONSE ACELLE DELAPAGE 232.
Monsieur,
Votredernièrelettre m'a parfaitementsatisfait; j'admire votre mé-
thodepour les partis, d'autant mieuxqueje l'entendsfort bien
; elleest
entièrementvôtre, et n'a rien de communavecla mienne, et arrive au
iêmebut facilement.Voilànotre intelligencerétablie. Mais,frlcftlsietir,
j'ai concouruavec vous en cela, cherchez ailleurs qui vous suive
dansvos inventionsnumériques, dont vous m'avez fait la grâce de
l'envoyerles énonciations : pour moi je vous confesseque cela me
assede bien loin; je nesuis capableque de les admirer, et voussupr-
lietrès-humblementd'occupervotre premierloisir à les achever.Tous
os messieursles virentsamedidernier, et les estimèrentde tout leur
cœur: on ne peut pas aisémentsupporterl'attentede chosessi belleset
souhaitables;pensez-y donc, s'il vousplaît, et assurez-vousque je
puis,etc. PASCAL.
Paris27octobre1654.
236 LETTREDE FERMATA CARCAVI.

LETTREDE FERMAT A CARCAVI.


Monsieur,
J'ai été ravi d'avoireu des sentimensconformesà ceuxde M.Pasca
car j'estime infinimentson génie, et je le croistrès-capablede venir
bout de tout ce qu'il entreprendra.L'amitiéqu'il m'offrem'estsi chè
et si considérable,que je croisne point devoirfairedifficultéd'en fai
quelqueusage en l'impressionde metraités. Si celane vouschoqu
point, vous pourrieztous deux procurercette impression,de laque
je consensque vous soyezles maîtres; vous pourriez éclaircir, c
augmenterce qui sembletrop concis,et medéchargerd'un soinque m
occupationsm'empêchentde prendre : je désiremêmeque cet ouvra
paroissesansmonnom, vousremettant, à cela près, le choixde tout
les désignationsqui pourrontmarquerle nomde l'auteurque vousqua
lifierezvotreami. Voicile biaisquej'ai imaginépourla secondepartie
qui contiendrames inventionspour les nombres : c'est un travail q
n'estencorequ'uneidée, et queje n'auroispas le loisir de couchera
long sur le papier; maisj'enverraisuccinctementà M.Pascaltous m
principeset mes premièresdémonstrations,de quoije vousréponds
l'avance qu'il tirera des chosesnon-seulementnouvelleset jusqu'i
inconnues,maisencoresurprenantes.Si vousjoignezvotretravailave
le sien, tout pourrasuccéderet s'acheverdans peu de temps, et cepe
dant on pourra mettre au jour la première partie que vous avez e
votrepouvoir.Si M.Pascalgoûtemon ouverture,qui est principalem
fondéesur la grandeestimequej'ai deson génie, de sonsavoiret deso
esprit, je commenceraid'abordà vous faire part de mesinventionsnu
mériques.Adieu,je suis, monsieur, etc. FERMAT.
Toulouse,ce 9 août1659.

QUATRIEME LETTREDE FERMATA PASCAL.


Monsieur,
Dèsque j'ai su que nous sommesplus prochesl'un de l'autre qu
nous n'étionsauparavant,je n'ai pu résister à undesseind'amitiédon
j'ai prié M.de Carcavid'être le médiateur
: en un motje prétendsvou
embrasser, et converserquelquesjours avec vous; maisparceque m
santé n'est guèreplusfortequela vôtre,j'ose espérerqu'en cettecons
dération vousme ferez la grâce de la moitiédu chemin, et que vou
m'obligerezdeme marquerun lieu entre Clermontet Toulouse,oùje n
manqueraipas de me rendrevers la fin de septembreou le commenc
ment d'octobre.Si vousne prenezpas ce parti, vous courrezhasard di
mevoir chez vous, et d'y avoirdeuxmaladesenmêmetemps.J'attend
de vos nouvellesavec impatience, et suis de tout mon cœur, tou
âvous. FERMAT.
A Toulouse, le 25 juillet 1660. ,
LETTREDE PASCALA FERMAT. 237

LETTREDE PASCALA FERMAT,


ENRÉPONSE
AIAPRÉCÉDENTE.
Monsieur,
Vousêtes le plus galant hommedu monde, et je suis assurémentun
.e ceuxqui saisle mieuxreconnoîtreces qualités-làet les admirerinfi-
iment, surtout quand elles sont jointes aux talens qui se trouvent
ingulièrementen vous : tout cela m'obligeà vous témoignerde ma
nainma reconnaissancepour l'offreque vousme faites, quelquepeine
[uej'aie encored'écrireet de lire moi-même : maisl'honneurque vous
ne faitesm'est si cher, que je ne puis trop me hâter d'y répondre.Je
'ousdirai donc, monsieur,que, si j'étoisen santé, je seroisvoléà Tou-
ouse, et queje n'aurois pas souffertqu'un hommecommevouseût fait
in pas pour un hommecommemoi. Je vous dirai aussi que, quoique
roussoyez celuide toute l'Europequeje tiens pour le plusgrand géo-
nètre, ce ne seroitpas cette qualité-làqui m'auroit attiré; maisqueje
mefiguretant d'esprit et d'honnêtetéen votre conversation,que c'est
pourcela que je vous rechercherois.Car pour vous parler franchement
le la géométrie,je la trouvele plus haut exercicede l'esprit; maisen
mêmetempsje la connoispour si inutile, que je fais peu de différence
entreun hommequi n'est que géomètreet un habile artisan. Aussije
l'appellele plus beau métierdu monde ; maisenfince n'est qu'un mé-
tier; et j'ai dit souventqu'elle est bonne pour faire l'essai, maisnon
pas l'emploide notre force : de sorte queje ne feroispas deuxpas pour
la géométrie,et je m'assurefort que vousêtesfort de monhumeur.Mais
il y a maintenantcecide plus en moi, queje suis dans des études si
éloignéesde cet esprit-là, qu'à peine me souviens-jequ'il y en ait. Je
m'y étoismis. il y a un an ou deux, par une raison tout à fait singu-
lière, à laquelleayant satisfait, je suis au hasard de ne jamais plus y
penser, outre que ma santé n'est pas encoreassez forte; car je suis si
foibleque je ne puis marcher sans bâton, ni metenir à cheval. Je ne
puis mêmefaire que trois ou quatre lieues au plus en carrosse ; c'est
ainsi que je suis venu de Paris ici en vingt-deuxjours. Les médecins
m'ordonnentles eauxde Bourbonpour le moisde septembre,et je suis
engagéautant que je puis l'être, depuisdeuxmois, d'allerde là en Poi-
tou par eau jusqu'à Saumur, pour demeurerjusqu'à Noëlavec M.le
duc de Roannes,gouverneurde Poitou, qui a pour moides sentimens
que je ne vauxpas. Maiscommeje passeraipar Orléansen allantà Sau-
mur parla rivière, si ma santéne me permetpas de passeroutre, j'irai
de là à Paris. Voilà, monsieur, tout l'état de ma vie présente, dont je
suis obligéde vousrendre compte,pour vous assurerde l'impossibilité
où je suis de recevoirl'honneur que vous daignez m'offrir, et que je
souhaitede tout mon cœur de pouvoirun jour reconnoître,ou en vous,
ou en messieursvosenfans, auxquelsje suis tout dévoué, ayant une
vénérationparticulièrepour ceuxqui portentle nom du premierhomme
du monde.Je suis, etc. PASCAL.
De Bienassis,le 40 août1660
238 LETTRE DE FERMAT.

LETTREDE FERMATA M.***.


Monsieurmoncher maître,
Je suis embarrasséen affairesnon géométriques ; je vousenvoiepot
tant un petit écrit que le P. Lalouvèrem'a fait porter ce matin. J
reçu le Traitéde M. Pascal depuis deux jours, et n'ai pu m'appliq
encoresérieusementà le lire; j'en ai pourtantconçuune grandeopinio
aussi bien que de tout ce qui part de cet illustre.Je suistout à vous
FERMAT.
A Toulouse,ce 16 février1659.

PORISMATA DUO :
AUCTOREPETROFERMAT.
PorismaI. —DatispositioneduabusrectisABE,,YBC(fig.45,46,
sesein punctoB ^cantibys : datis etiampunctisAet D inrecta AB
quæeruntur duopu
ta, exempligrati
0 et N, a quiby
si ad quodlibetrec
YBCpunctum, ut
recta OHN infiec
tur, rectamABD
punctis1 et Vsecar
rectangulumsub
in DVæqueturspa
dato,videlicet
recto
Fig.45. gulpsub ABin BD
Ita proceditpor
problematissolution
matica Euclidisconstructio.et generalissimam
repræsentabit.
Sumaturpunctum quodvis0; jujiga^jjrrecta AOsecansrectam Y
in punctoP; a ~pm
to 0 ducatur recta
ipsiABDparallela
rectæYBC occurre
in Q;ducatur etÏé
infinita PNM ~eid
ABD parallela ;
junctaQDsecetre
tam PNM in punc
Aioduo puncta
/:11".
"Fig$$ etN adimplerepro;
situm; sumptoqui
pe ubilibetin rectaYBCpunctoH, et ductisrectisOH, NI rectæ AI
occurrentibusin punctisI et V, rectangulumsub AIin DV.in quibu
- 23$
PORISMES.
betomninocasibus(tres tantum triplexfigurarepraesentat)rectangulo
Bin BDæqualeerit.
Cj

Fig.47.
PORISMA II. — Dato circuloABCD(fig. 48, 49), cujus diameterAC,
entrumM: quæruntur duo puncta ut E et N, a quíbus, si ad quod-
vis circumferentiæ punctum,
ut D, inflectaturrecta EDN,dia-
metrumin punctisQ et H secans,
summaquadratorum QDet DH,
ad triangulum QDHhabeatra-
tionemdatam, idemquein qua-
libet inflexione generaliter et
perpetuocontingat.
A centro M exciteturad dia-
metrumperpendicularisM;B fiat
ratio data eademquæ quadrupla
rectæBUad rectamUM ; a punc-
to U exciteturUEad diametrum
perpendicularis,et ipsiUBæqua-
lis; sumpta.recta MOipsi MU
FiuAH. æquali, fiat ONæqualiset paral-
lela rectæ UF: dicopunctaquæ-
sita esse puncta E et N. Sumpto
quippequovis in circumferentia
punctout D, et junctis ED,UD,
rectis, diametrumin punctis Q
et H secantibus,summaquadra-
torum QDet DH ad triangulum
QDHerit, in quocumquecasu,
in rationedata, hocestinratione
quadruplæBUad rectamUM.
Non solum proponitur inqui-
renda istius porismatisdemon-
stratio, sedvideantetiam
subtilio-
resmathematician duoaliapunc-
Fig.49. ta præterEetNpossintproblemati
propositosatisfacere,et utrum
solutionesquæsionis sicutin primoporismate suppetantinfinitæ. Sinihil
respondeant,
geometriaein hac partelaborantinondedignabimur opifulari.
240 SOLUTION
D'UN PROBLÈME

SOLUTIOPROBLEMATISA DOMINOPASCAL~PROPOS
EODEMAUCTORE FERMAT.
ProposuitdominusPascal hoc problema: Dato trianguli angul
verticem,et rationequam habetperpendiculumad diffcrentiamlater
invenirespeciem~tria
Exponaturrecta qu
dataAG(fig. 50,51)s
quam portio circuli j
capaxanguli dati de
batur. Eoquæstionem
duximusut, data basi
anguloverticisAIC,~e'
tione quamhabet per
diculum ad differen
laterum,quæratur~tr
gulum.
Ponaturjam factum
et triangulum quæsi
esse AIC, demittatur
pendiculumIB; et di
arcu AFCbifariam in
junganturAF,FC,et ji
Fig.50. ta IF, demittanturin
tas AI,IC, perpendicu
CO,FK:deindecentr
intervalloAF,~describ
circulusAHGEC, cui re
CI, IF, continuatæ ~oc
rant in punctis G, H,
deniquejungatur GA.
gulus AFCad centrum
plus est anguli AGC
circumferentiam;sed
gulus AICæquaturang
AFCin eadem portio
igitur angulusAICduj
est anguli AGC.Sedan
lus AICæquatur duo
angulis AGC, IAG; igi
anguli IGA,IAGsunt
Fig.51. quales,ideoquerectæ:
IG : sed quum a centr
in rectam SC cadat perpendicularisFK, æquales sunt GK, K
ideoqueKI est dimidiadifferentiainter rectas CI, IG, hoc est in
rectas CI, IA. Data est autemratio perpendicularisIB ad differ
PROPOSÉPAR PASCAL. 241
tiam laterum CI, IA; ergo datur ratio BI ad IK, et singulis in rec-
tam ACductis, data est ratio rectangulisub ACin BI ad rectangulum
sub ACin IK; sed rectangulumsub ACin BI æquaturrectangulosub
AIin CO; est enim utrumquedimidiumtrianguli AIC: ergo ratio rec-
tangulisubAIin COad rectangulumsub ACin IK dataest.Daturautem
ex hypothesiangulus AIC,et rectus est COIex constructione ; ergo
datur specietriangulum COI.Ratio igitur COad CIdata est, ideoque
rectangulisub AI in CO rectangulum sub AI in IC ratio datur. Sed
probavimusrationemrectangulisub AIin CO,ad rectangulumsub AC
in IK dari; ergo datur ratio rectanguli AICad rectangulumsub ACin
IK. Jam in trianguloAFC,datur angulusAFCex hypothesi;ergoan
gulus GACdatur, cui æqualis CIF idcirco dabitur; est autem rectus
angulusFKI; ergo triangulum FIK datur specie;ideoquerectæKIad
IF ratio data est; ideoquerectanguliACin IKad rectangulumsub AC
in IF datur ratio. Probatumest autem dari rationemrectanguliAI in
IC ad rectangulumACin IK; ergo datur ratio rectanguli AI in IC
ad rectangulumACin IF. Est autem rectangulumCIG æquale rec-
tanguloCIA,quia reclæIG, IAsunt æquales,et rectanguloCIGæquatur
rectangulumHIE: ergoratio rectanguliHIEad rectangulumsubACin
IF data est. Sitdata ratio EDad AC: quumigitur ACsit data, dabitur
ED, quæ ponatur recta HE in directumut in figura50; rectangulum
igitur HIE ad rectangulumACin IF est in rationedata EDad AC; sed
ut DEad AC,ita DEin IF ad ACin IF : igitur. ut rectangulumHIEest
ad rectangulumACin IF, ita rectangulumDEin IF ad rectangulum
ACin IF; rectangulumigitur DE in IF æquaturrectanguloHIE. Pro-
batumest triangulumAFCdari specie;seddaturbasisACmagnitudine;
ergodatur AF, ideoqueduplaipsius EH datur. Æqualibusrectangulis
DEin IF et HIE addatur rectangulumsub DEin IH; fiet rectangulum
sub DE in FH æqualerectanguloDIH ; datur autem rectangulumsub
DE in FH, quia utraque rectarum DE, FH datur; daturigitur rectan-
gulumDIHet ad datammagnitudinem DHapplicaturdeficiensfiguraqua-
drata; ergorectaIH datur, ideoquereliquaIF. DaturautempunctumF
positione;ergodatur et punctumI, et totum triangulumAIC.Non est
difficilisab analysiad synthesinregressus.
Sed,ut omnedubium tollatur, probaturfacillimetriangulumquæsitum
essesimile inventoAICin figura 51 (triangulumautem AICex utra-
visparte puncti F verticemhaberepotest, in æqualia punctoF utrin-
quedistantia,erit enimidemspecieet magnitudine,et positiovariabit).
Si enimtriangulumquæsitumnon est simileinvento, manenteeadem
basi, ejus vertex vel ibit inter puncta F et I, vel inter puncta I et A.
[Exutravisparte nihil interest; namde parte FCidemsecundumtrian-
gulum AICpari demonstrationeconcludit). Sit primum vertex inter
Aet I, et triangulumquæsitumponatur, si fieripotest, similetriangulo
AMC.JungaturFMet demittaturperpendicularisFP; erit ratio perpen-
diculiMNad MPdata ex hypothesi,ideoqueæqualisrationi IBad IK
quam probavimusdatæ æqualem: quod est absurdum:quumenimin
trianguloFMPangulusad M æquaturanguload I trianguliIFK. erunt
limilia triangula FIK, FMP; sedFMest major FI; ergoMPest major
PALCAL III 16
242 SOLUTION
D'UN PROBLÈME
PROPOSEPARPASCAL.
IK; est autem MNminorIB : non igitur eadempotest esseratio MNa
MPquæ IB ad IK. Si punctumMsit inter I et F, probabituraugeriper
pendiculumet minui differentiam laterum, idqueeademargumentation
Ideoquevarians proportionemsi punctumMsit in portioneFC, utemu
secundotriangulo AIC,et erit eademdemonstratio,ut inutilesit diutiu
in his casibus immorari. Constatigitur triangulum quæsituminvent
AICesse simile, et patet propositoessesatisfactum.
Proponitur si placettam dominoPascalquam dominoRobervalsol
vendumhoc problema:
Ad datum punctumin heliceBaliani, inveniretarigentem.
Quænamautem sit hujusmodihelixnovitdominusRoberval.
Hujus problematisa nobis soluti, solutionema viris eruditissim
expectamus;aut si maluerint ipsis impertiemur, imo et generalemd
linearumcurvarumcontactibusmethodum.
Sed nea præsentimateriatriangularivacuismanibusdiscessissevidea
nur, proponipossunt hæ quæstiones:
Data basi, anguloverticis, et aggregatoperpendiculiet differenti
laterum: invenire triangulum.
Data basi, angulo verticis, et differentiaperpendiculiet differenti
laterum : inveniretriangulum.
Data basi, angulo verticis, et rectangulosub differentialaterum it
perpendiculum: inveniretriangulum.
Data basi, angulo verticis, et summa quadratorumperpendiculie
differentiælaterum : inveniretriangulum.
Et multæ similes,quarumenodationemfaciliusinventurosviros doc
tissimosexistimo,quamdecontactuhelicisBalianipropositumproblem
aut theorema.
Sed observandumin quæstionibusde triangulis, quoties problem
poterit solviper plana, nonrecurrendumad solida: quodquumnorint
viri doctissimi,supervacuumfortassesubit addidisse.

tETTRE DE SLUZE,
dela cathédralede Liège,traduite del'italienen françois,
Chanoine
pourréponseà M. ***.
Monsieur,
J'avoue que j'ai grande obligationalla gentilezza de M.Pascal, et
'ai grande estimede sa science, par la solutiondu problèmeque vous
lui aviezproposé; maisje voudroisbiensavoirs'illui a été proposéavec
toute son universalité
: la raisonqui m'en a fait douter ; est queje vois
qu'il considèretous les points donnés dans un mêmeplan, et je les
considèreen quelquesplansdifférensqu'ilspuissentêtre; ce que vous
pouvezlui demandercommede vous-même.
Pour ce qui est des problèmesque vousm'avezenvoyés ; je dirai seu-
lementque;s'ilsm'eussentétéenvoyésquandje lesai demandés,j'aurois
tâché de lui donner satisfaction; mais la multitude des affairesqui
; commefous savez lWm,les tecànçei étantfiaiM
m'sççabient t lui
LETTREDE SLUZE. 243
permettentpasd'appliquermon esprit à de semblablesrecherches.Mais
voyant que,vous le désirez,je n'ai pu m'empêcherde les considérer
quelquepeu; et d'abord je me suis aperçuque le premierproblème
pouvoitrecevoirtrès-aisémentsolutionpar leslieuxsolides,c'est-à-dire
avecl'intersectionde deuxhyperboles.Aprèsavoirfait un petit griffon-
nement d'analyse,je reconnusque le problèmeétoit plan, et que la
résolutionn'en étoit pas difficile,mais que la constructionen seroitun
peulongueet embrouillée.Ainsi,pour ne pas être obligéd'écrirebeau-
coup , j'ai choisiun casseulemententre plusieursqui sont dansle pro-
blème ; et pour trouverune constructionplus brève,je l'ai appliquéaux
nombres,commevous verrez dans le papier qui est dans cette lettre.
Par là toutes les personnes intelligentesverrontaisémentque j'ai la
onstruction universelle; je vousl'enverraisi vousla désirez,bien que
na paresses'y oppose.J'estimepourtantque M.Pascalsera satisfait.
Pour ce qui est de l'autre, je m'aperçusd'abord qu'il pFenoitson
originede cinqplansqui touchentun ou deuxcônesopposés.La réso-
ution en est longue, mais pourtant je ne la crois pas si difficile.Quoi
[u'il en soit, l'embarrascontinueldesaffairesqui se sont présentéeset
nultipliéesau tripledepuisque vousn'avezété ici, ne me donnepas le
empsd'y penserpour le présent.
Je souhaiteroisbien que vousme fissiezla faveurde me marquerles
ivresqui ont été impriméssur cette matière, ou sur autre de philo-
ophie,qui soientde quelqueconsidération.Nousavonsici des Exerci-
ationesmathematicæde M.FrançoisSchooten,professeurà Leyde : je
rois qu'onlesaura vuesà Paris.
Je viensà ce que vousme ditesde M.Descartes;je l'estimeun grand
homme ; c'est pourquoije voudroissavoirparticulièrementce qu'onlui
oppose. Je ne prétendspas le faire passer pour irrépréhensible,même
ans ses écrits de géométrie,parceque j'ai remarquéen plusieursen-
roits qu'il étoit homme,et que quandoquebonus dormitat Homerus:
lais une petite tachene rend pas difformeun beau visage,atqueopere
n longofas est obreperesomnum.

TRAITÉ DU TRIANGLE ARITHMÉTIQUE.


DÉFINITIONS. — J'appelleTrianglearithmétique, une figure dont la
construction esttelle.
Je mèned'un point quelconque,G (fig.52), deux lignesperpendicu-
tires l'une à l'autre, GV,G, dans chacunedesquellesje prends tant
ue je Veuxde parties égaleset continues,à commencerpar G, queje
omme1,2,3,4, etc. ; et ces nombressont les exposantdesdivisions
es lignes.
Ensuiteje joinsles pointsde la premièredivisionqui sont dans cha-
1. Voiciquelétaitl'énoncéde ce problème : Étantdonnésdeuxcercleset
ie lignedroite, trouverluicerclequi toucheles deuxcerclesdonnéset qu;
riffesur la lignedroite un arc capabled'unangledonné.
244 TRAITÉ
cune des deux lignes, par une autre ligne qui formeun triangle don
elleest la base.
Je joins ainsi les deux points de la secondedivisionpar une autr
ligne, qui formeun secondtriangledontelle est la base.
Et joignant ainsi tous les points de divisionqui ont un mêmeexpo
sant, j'en formeautant de triangleset de bases.
Je mène, par chacundes pointsde division, des lignesparallèlesau
côtés, qui par leurs intersectionsformentde petitscarrés, quej'appel]
cellules.

Fig.52.
Et les cellules qui sont entre deux parallèlesqui vont degauches
droite, s'appellent cellulesd'un mêmerang parallèle, commeles ces
lules G, G, 7t, etc., ou 1jJ,6, etc.
Et cellesqui sont entre deuxlignes qui vontde haut en bas, s'appes
eiit cellulesd'un mêmerang perpendiculaire,commeles cellulesG, o
, D, etc., et celles-ci,a, 1jJ,B, etc.
Et celles qu'une mêmebase traverse diagonalement,sontdites cey
lulesd'unemêmebase, commecellesqui suivent,D, B, 0, , et celles-o
A 1jJ,7t.
Les cellulesd'une mêmebase égalementdistantesde ses extrémité, à)
DU TRIANGLE
ARITHMÉTIQUE. 245
sontditesréciproques,commecelles-ci,E, R et B, 0; parceque l'expo-
sant du rangparallèlede l'uneest le mêmequel'exposantdu rangper-
pendiculairede l'autre, commeil paroît en cet exemple,où E est dans
le secondrangperpendiculaire,et dansle quatrièmeparallèle ; et sa ré-
ciproqueR est dansle secondrang parallèle, et dans le quatrièmeper-
pendiculaireréciproquement;et il est bien facile de démontrerque
celles qui ont leurs exposansréciproquementpareils, sont dans une
mêmebase, et égalementdistantesde sesextrémités.
Il est aussibien facile de démontrerque l'exposantdu rang perpen-
diculairede quelquecellule que ce soit, joint à l'exposantde son rang
parallèle,surpassedel'unité l'exposantde sa base. Par exemple,la cel-
lule F est dansle troisièmerang perpendiculaire,et dansle quatrième
parallèle,et dansla sixièmebase, et les deuxexposansdes rangs 3+4
surpassentde l'unité l'exposantde la base6, ce qui vient de ce que les
deuxcôtésdu trianglesontdivisésenun pareil nombrede parties;mais
celaest plus tôt comprisque démontré.
Cette remarque est de mêmenature, que chaquebase contientune
cellule plus que la précédente, et chacuneautant que son exposant
d'unités; ainsi la secondecpaa deux cellules,la troisièmeA^^ en a
trois, etc.
Or les nombresqui se mettent dans chaque cellulese trouventpar
cetteméthode.
Le nombrede la premièrecellulequi est à l'angledroit est arbitraire
;
mais celui-là étant placé, tous les autres sont forcés; et pour cette
raisonil s'appellele générateurdu triangle; et chacun des autres est
spécifiépar cetteseulerègle:
Lenombrede chaquecelluleest égal à celui de la cellulequi la pré-
cèdedans son rang perpendiculaire,plus à celui de la cellulequi la
précèdedansson rangparallèle.Ainsila celluleF, c'est-à-dire, le nom-
bre de la celluleF, égale la celluleC, plus la celluleE; et ainsi des
autres.
D'oùse tirent plusieursconséquences. En voiciles principales,où je
considèreles triangles dont le générateurest l'unité
; maisce qui s'en
dira conviendraà tous lesautres.
CONSÉQUENCE I. —En tout triangle arithmétique,toutesles cellules
du premierrangparallèle et du premierrang perpendiculairesontpa-
Teillesà la génératrice.
Car par la constructiondu triangle, chaque celluleest égale à celle
qui la précèdedanssonrang perpendiculaire,plus à cellequi la précède
; or les cellulesdu premierrang parallèlen'ont
dans son rang parallèle
aucunescellulesqui les précèdentdans leurs rangsperpendiculaires,ni
cellesdu premierrangperpendiculaire dansleurs rangsparallèles: donc -
ellessonttouteségalesentre elles, et partant au premiernombregéné-
rateur.
Ainsiç égaleG+zéro, c'est-à-dire,ç égaleG.
AinsiAégale m+zéro, c'est-à-dire,ç.
Ainsia égaleG+ zéro, et 1tégalea+ zéro.
Et ainsides autres.
246 TRAITÉ
CONSÉQOBMCB II. — En tout trianglearithmétique, chaquecellulee.,
égaleà la sommede toutescellesdu rang parallèleprécédent,comprise
depuisson rang perpendiculairejusqu'au premierinclusivement.
Soitune cellulequelconquew: je dis qu'elleest égaleàR+ ê + ^-fç;
qui qout cellesdu rang parallèlesupérieurdepuisle rang perpendicu
laire de Mjusqu'au premierrang perpendiculaire.
Cela est évident par la seule interprétationdes cellules, par cells
d'où elles sont formées.

Car 4 et 9 $ontégauxentre eux par la précédente


Doncw égaieR+ 6 + <]> + cp.
CONSÉQUENCE III. — En tout triangle Arithmétique,çhaqy,ecelluh
égalela somme de toutescellesdu rang perpendiculaireprécédent,com
prises depuisson rang parallèle jqsqu'au premierinclusivement.
Soit une cellulequelconqueC : je qis qu'elle est égaleà B + !JI+ cr
qui sont cellesdu rang perpendiculaireprécédent, depuisle rangparai
lèle de la celluleC jusqu'au premierrang parallèle.
Celaparoît de mêmepar la seuleinterprétationdes cellules.

Carn égale<rpar la première.


Dope C égale 1)of SP+ /j.
CONSÉQUENCE IV. — En tout triangle arithmétique, chaquecelluledi-
minuéede l'unité, est égaleà la sommede toutef cellesqui sont com
prises entre son rang parallèle et son rang perpendiculaireexclusiv
ment.
Soit une cellule quelconquee : je dis que e—G égale R + 0+ 'l'+ q
++'7t +fi +G, qui sont tousles nombrescomprisentre le rang ÇwCB
et le rang ÇSJJI
exclusivement.
Celaparoît de mêmepar l'interprétation.

Donc e égale À+R+1t +6+0"+ljJ +G+cp+G.


Avertissement. — J'ai dit dans l'énonciation,chaquecellulediminué
ae l'unité, parce que l'unité est le générateur; mais si c'étoit un autre
nombre, il faudroitdire, chaquecellulediminuéedu nombregénérateur
CONSÉQUENCE V. — En tout triangle arithmétique, chaque celluleest
égaleà sa réciproque
Cardans la secondebase oa, il est évidentque les deux cellulesré-
ciproques9, <r,sont égalesentre elleset à G.
DU TRIANGLE ARITHMÉTIQUE. 247
Dans la troisièmeA, 0/, n, il est visible de même que les récipro
ques n, A, sont égalesentre elleset à G.
Dansla quatrième, il est visibleque les extrêmesD, X. sont encore
égalesentre elleset à G.
, B, 6, sont visiblementégales, puisque B
Et celles d'entre-deux
égale A+ , et 6 égale 0/+ 7c ; or it + sont égalesà A+ 0/par ce qui
pst montré; donc, etc.
Ainsil'on montreradans toutes les autres bases que les réciproques
sont égales,parce que les extrêmessont toujourspareillesà G, et que
les autres s'interpréteronttoujours par d'autres égalesdansla base pré-
cédentequi sont réciproquesentre elles.
CONSÉQUENCE VI. —En tout trianglearithmétique,un rang parallèle
et un perpendiculairequi ont un mêmeexposant,sont composésde cel-
lulestoutespareilles lesunesaux autres.
Carils sont composésde cellulesréciproques.
Ainsile secondrang perpendiculaire~abBEMQ est entièrementpareil
au secondrang parallèle~ç^0RSN.
CONSÉQUENCE VII. — En tout triangle arithmétique, la sommedes
cellulesde chaquebaseestdoublede cellesde la baseprécédente.
Soit une base quelconqueDB0X : je dis que la sommede ses cellules
est doublede la sommedes cellulesdela précédenteA,,lj7r.
Carles extrêmes. D, ).,
égalentles extrêmes A, n,
et chacune des autres B, 0,
en égalentdeuxde
l'autre bage A -f- , 4'+7r-
DoncD + + B+ 0 égalent2A+2+2Tc.
La mêmechosese démontrede mêmede touteslesautres.
CONSÉQUENCE VIII. — En tout triangle arithmétique, l(Lsommedes
cellulesde chaque base est un nombrede la progressiondouble,qui
commencepar l'unité, dont l'exposant est le mêmeque celyi de la base.
Carla premièrebase est l'unité.
La secondeest doublede la première,doncelleest 2.
La troisième est double de la seconde,donc elle est 4. Et ainsi à
l'infini.
Avertissement. — Si le générateurn'étoit pas l'unité, maisun autre
nombre,comme3, la mêmechose seroitvraie ; mais il ne faudroitpas
prendreles nombresde la progressiondoubleà commencerpar l'unité,
: 1,2,4, 8, 16, etc., mais ceuxd'une autre progressiondouble
savoir
à commencerpar le générateur3, savoir, 3, 6, 12, 24, 48, etc.
CONSÉQUENCE IX. — En tout triangle arithmétique,chaqueb ae
minuéede l'unité est égale4 la sommede touteslesprécédentes.
Carc'est une propriétéde la progressiondouble.
Avertissement.— Si le générateurétoit autre que l'unité, il faudroit
dire, chaquebase diminuéedu générateur.
CONSÉQUENCE X.— En tout triangle arithmétique,la sommede tant
de cellulescontinuesqu'on voudra de sa base, à comrnepcer par une
248 TRAITÉ
extrémité, est égaleà autant de cellulesdela baseprécédente,plus en-
coreà autant, hormisune.
Soitprise la sommede tant de cellules qu'on voudra de la baseDX,
par exemple,les trois premières, D+ B+ 6 : je dis qu'elle est égaleà
la sommedes trois premièresde la baseprécédenteA+41+T'> plus am
deux premièresde la mêmebaseA+ o.J¡.

DoncD+B+O égale2A+ 2^+^-


DÉFINITION. - J'appelle cellulesdela dividente,cellesquela lignequi
divise l'angle droit par la moitiétraverse diagonalement,commeles
cellulesG, t}/,C, p, etc.
CONSÉQUENCE XI. — Chaquecellulede la dividenteest doubledecelle
qui la précèdedanssonrangparallèle ou perpendiculaire.
Soit une cellulede la dividenteC: je dis qu'elleest doublede 6, et
ausside B.
CarC égale9+B, et 0 égaleB, par la cinquièmeconséquence.
Avertissement. —Toutesces conséquences sontsur le sujetdes égalités
qui se rencontrentdansle trianglearithmétique.Onva en voirmainte-
nant les proportions,dontla propositionsuivanteest le fondement.
CONSÉQUENCE XII. — En tout triangle arithmétique, deuxcellules
contiguësétant dans une mêmebase, la supérieureest à l'inférieure.
commela multitudedescellulesdepuisla supérieurejusqu'au haut dela
base, à la multitudede cellesdepuisl'inférieurejusqu'enbas inclusive-
ment.
Soientdeux cellulescontiguësquelconquesd'une mêmebase, E, C:
je dis que:
E està C comme 2 à 3
inférieure, supérieure, parcequ'ily a deux parcequ'ily a trois
| cellules
depuis
Ejus- cellulesdepuis
Cjus-
I qu'en bas; savoir, qu'en haut ; savoir,
1I 1 E,H, 1 C,R,p..
Quoiquecette propositionait une infinitéde cas, j'en donneraiune
démonstrationbien courte, en supposantdeuxlemmes.
Le premier, qui est évident de soi-même,que cette proportionse
rencontredans la secondebase ; car il est bien visiblequeç est à a
comme1 à 1
Le deuxième,que si cette proportionse trouvedans une base quel-
conque , ellese trouveranécessairementdansla basesuivante.
D'où il se voit qu'elle est nécessairementdans toutes les bases:
car elle est dans la secondebase par le premier lemme ; donc par le
secondelle est dans la troisièmebase, donc dans la quatrième,et à
l'infini.
Il faut doncseulementdémontrerle secondlemmeen cette sorte.Si
cette proportionse rencontre en une base quelconque,commeen la
quatrièmeDX,c'est-à-dire, si D est à B comme1 à 3, et B à 0comme
2 à 2, et 6 à Àcomme3 à 1, etc.; je dis quela mêmeproportionse trou-
DU TRIANGLE ARITHMÉTIQUE. 249
veradans la basesuivante,HJA,et que, par exemple,E est à Ccomme
t à 3.
CarD est à B comme1 à 3, par l'hypotht

DemêmeB est à 6comme2 à 2, par l'hypothèse.


ponc B+8 à B, comme2+2 à 2.
C àB, comme 4 à 2.
biais B à E, comme 3 à 4,
nommeil estmontré.Doncpar la proportiontroublée, Gest à E comme
<à 2.
if Cequ'il falloitdémontrer.
Onle montrerademêmedanstout le reste, puisquecette preuven'est
undée que sur ce que cette proportionse trouve dans la baseprécé-
dente , et que chaquecellule est égaleà sa précédente,plus à sa supé-
neure, ce qui estvrai partout.
CONSÉQUENCE XIII. — En tout triangle arithmétique, deux cellules
yontiguësétant dans un mêmerangperpendiculaire,l'inférieureestà
a supérieure,commel'exposantdela basede cettesupérieureà l'expo-
santde son rang parallèle.
Soient deux cellules quelconquesdans un mêmerang perpendicu-
fiire, F, C : je dis que
F està C comme 5 a 3
supérieure, exposantde labase exposant durangpa-
?[l'inférieure,1la 1deC, 1
rallèle deC.
CarE est à Ccomme2 à 3.

CONSÉQUENCE XIV.— En tout triangle arithmétique, deux cellules


wntiguësétant dansun mêmerang parallèle, la plus grandeest à sa
précédente,commel'exposantdela basede cetteprécédenteà l'exposant
Msonrang perpendiculaire.
r Soientdeuxcellulesdansun mêmerang parallèleF, E : je dis que
F està E comme 5 à 2
f plusgrande, précédente, de la base exposantdu rangper-
+plusgrande,Il précédente,
1 deE,
exposant 1pendiculaire
deE.
CarE est à Gcomme2 à 3.

CONSÉQUENCE XV.— En tout triangle arithmétique, la sommedes


vellulesd'un quelconquerang parallèle est à la dernièrede ce rang,
commel'exposantdu triangleestà l'exposantdu rang.
Soitun trianglequelconque,par exemple,le quatrièmeGm.: je dis
rue quelquerang qu'ony prenne,commele secondparallèle,la somme
9, est à e comme4 à 2. Carcp+'¥ +&
m ses cellules,savoir,<p+<$>-f
2galeC, et Cest à 0 comme4à2, par la treizièmeconséquence.
250 TRAITÉ
CONSÉQUENCE XVI.— En tout trianglearithmétique,un quelconque
rangparallèleestau rang inférieur,commel'exposantdu ranginférieur
à la multitudede sescellules.
Soit un triangle quelconque,par exemple,le cinquième,(xGH:je
dis que quelquerang qu'on y prenne, par exemple,le troisième,la
sommede ses cellulesest à la sommede cellesdu quatrième,c'est-à-
dire, A+ B+ C est à D+E, comme4 exposantdu rang quatrième,
à 2, qui est l'exposantde la multitudede ses cellules, car il en con-
tient 2.
CarA+ B+ Cégale F, etD f-E égaleM. OrF est àM comme 4 à 2,
par la douzièmeconséquence.
Avertissement.— On pourroitl'énonceraussi de cette sorte: Chaque
rang parallèle est au rang inférieur, commel'exposantdu rang infé-
rieur à l'exposantdu triangle, moinsl'exposantdu rang supérieur.Car
l'exposantd'un trianglemoinsl'exposantd'un deses rangs, est toujours
égal à la multitudedes cellulesdu rang inférieur.
CONSÉQUENCE XVII.—En tout trianglearithmétique,quelquecellule
quecesoit jointe à toutescellesde son rang perpendiculaire,est à la
mêmecellulejointeà toutescellesdesonrang parallèle, commelesmul-
titudesdes cellulesprises dans chaquerang.
Soit une cellule quelconqueB: je dis que B + + a est à B+A,
comme3 à 2.
Je dis 3, parcequ'il y a trois cellules ajoutéesdans l'antécédent ;
et 2, parcequ'ily en a deuxdans le conséquent.
Car B + + a égale G, par la troisième conséquence;et B+A
égaleE, par la secondeconséquence.
Or Cest à E comme3 à 2, par la douzièmeconséquence.
CONSÉQUENCE XVIII.— En tout triangle arithmétique,deuxrangs
parallèles,égalementdistansdesextrémités,sont entre euxcommela
multitudede leurs cellules.
Soit un triangle quelconqueGV, et deux de ses rangs également
distansdes extrémités,commele sixièmeP + Q, et le second9 + + 0
+ R + S+ N: je dis que la sommedescellulesdel'un est à la sommedes
cellulesde l'autre, commela Hlitge des cellules de l'un est à la mul-
titudedes cellulesdel'autre.
Carpar la sixièmeconséquence,le secondrang parallèleq46lîSNest
le mêmeque le secopdrang perpendiculair aBEMQ,duquelnousve-
nonsde démontrercetteproportion.
Avertissement.— Onpeut l'énoncerainsi : En tout triangle arithmé-
deux dontles ensemble e œcèdentfI
tique, rangsparallèles, exposansjoints
de l'unité l'exposantdu triangle, sont entre eux commeleurs exposans
réciproquement. Carce n'est qu'unemêmechoseque ce qui vientd'être
énoncé.
CONSÉQUENCE DERNIÈRE. - En tout trianglearithmétique,deuxcel-
lules contiguêsétant dans la dividente,l'inférieureestà la supérieure
prise quatre fois, commel'exposantde la basede cettesupérieure,à un
nombreplus grand de l'unité.
DU TRIANGLE ARITHMÉTIQUE. 251
Soientdeux cellulesde la dividentep, C : je dis que p est à 4C
Lcomme5, exposantdela basede C, est à 6.
Carpest doublede w, et C de 6; donc46 égalent2C.
Donc46 sont à C comme2 à 1.

f Doncp està 4C comme5 à 6. Cequ'il falloitdémontrer.


4vertissement. — On peut tirer de là beaucoupd'autresproportions
queje supprime,parceque chacunpeut facilementles conclure,et que
ceux qui voudronts'y attacher entrouveront peut-êtrede plus belles
que cellesqupje pourroisdonner.Je finisdoncpar le problèmesuivant,
qui fait l'accomplissement de ce traité.
Problème. — Étant donnésles exposansdes rangs perpendiculaireet
parallèle d'une cellule, trouver le nombrede la cellulesans se serpir
du trianglearithmétique.
Soit, par exepaple,proposéde trouver le nombrede la cellule du
cinquièmerangperpendiculaire,et du troisièmerang parallèle.
Ayantpris tous les nombresqui précèdentl'exposantdu perpendi-
culaire5; savoir1,2,3,4; soient pris autant de nombresnaturels, à
ommencer par l'exposantdu parallèle3; savoir,3,4,5,6.
Soient multipliésles premiersl'un par l'autre, et soit le produit24.
Soientmultipliésles autresl'un par l'autre, et soitle produit360, qui,
divisépar l'autre produit24, donnepour quotient15 : ce quotientestle
(nombrecherché.
CarX est à la premièrede sabaseV, en raisoncomposéede toutesles
raisons descellulesd'entr^-4eux, c'est-à-dire,
? est à V,

[ DoncEest à V comme3 en 4 en 5 en 6, à 4 en 3 en 2 en 1.
MaisVest l'unité ; donc t est le quotientde la divisiondu produit
3 en 4 en 5 en 6, par le produit de 4 en 3 en 2 en 1.
fe — Sile générateurn'étoit
Avertissement. ,.. pas;, l'unité, il eût fallumul-
1tiplier le quotientparle générateur.

i.
if ,. USAGES
DIVERS ,, OU TRIANGLEARITHMÉTIQUE,
DONT; LEGÉîf^RATEtJR
K~'UNITE.
Aprèsavoirdonneles proportionsqui se rencontrententre lescellules
set les rangs des je passe à diversusagesde
trianglesarithmétiques,
tceuxdontle générateurest l'unité; cest ce qu'onverradans les traités
tsuivants.Maisj'en laissebien plus que je n'en donne;c'est unechose
2b2 USAGEDU TRIANGLE ARITHMÉTIQUE
étrange combienil est fertileen propriétés! Chacunpeut s'y exercer ; :
j'avertisseulementici que, dans toute la suite, je n'entendsparlerquej
des trianglesarithmétiques,dontle générateurest l'unité. ,.,

USAGE DUTRIANGLE ARITHMÉTIQUE POURLESORDRES NUMÉRIQUE


On a considérédans l'arithmétiqueles nombresdes différentespro--
j on a aussi considéréceux des différentespuissanceset des;
gressions
différensdegrés; mais on n'a pas, ce me semble,assezexaminéceux
dont je parle, quoiqu'ils soientd'un très-grandusage : et mêmeils*
n'ont pas de nom; ainsi j'ai été obligéde leur en donner;et parceque,
ceuxde progression,de degréet depuissancesontdéjàemployés,je me3
sers de celuid'ordres. I;
J'appelledoncnombresdu premierordre, les simplesunités !
1, 1, 1, 1, 1, etc.
J'appellenombresdu secondordre, les naturels qui se formentpari
l'additiondes unités,
1, 2, 3, 4, 5, etc.
J'appellenombresdu troisièmeordre, ceuxqui se formentpar l'addi--
tion desnaturels, qu'onappelletriangulaires,
1, 3, 6, 10, etc.
C'est-à-dire,que le seconddes triangulaires;savoir, 3, égale lae
sommedes deux premiersnaturels, qui sont 1,2; ainsi le troisième s
triangulaire6 égale la sommedestrois premiersnaturels, 1,2,3, etc..;
J'appellenombresdu quatrièmeordre, ceux qui se formentpar l'ad--
dition des triangulaires,qu'onappellepyramidaux,
1, 4, 10, 20, etc.
J'appellenombresdu cinquièmeordre, ceux qui se formentpar l'ad-
dition des précédens,auxquelson n'a pas donné de nom exprès, et;t
qu'onpourroitappelertriangulo-triangulaires ;
1, 5, 15, 35, etc.
J'appellenombresdu sixièmeordre, ceuxqui se formentparl'additiona
des précédens
1, 6, 21, 56, 126, 252, etc.
Et ainsià l'infini, 1, 7, 28, 84, etc.
1, 8, 36,120, etc.
Or, si on fait une table de tous les ordres des nombres, où l'onn
marqueà côtéles exposansdes ordres, et au-dessusles racines,en cette9
sorte
Racines.
1 2 3 4 5 etc.
Unités. Ordre 1 1 1 1 1 1 etc.
Naturels. Ordre2 1 2 3 4 5 etc.
Triangulaires.. Ordre3 1 3 6 10 15 etc.
Pyramidaux. Ordre4 1 4 10 20 35 etc.
on trouvera cette table pareilleau triangle arithmétique;et le pre..
POURLES ORDRESNUMÉRIQUES. 253
mier ordre desnombressera le mêmeque le premierrang parallèledu
triangle; le secondordre des nombressera le mêmeque le secondrang
: et ainsi à l'infini.
parallèle
Cardans le trianglearithmétiquele premierrang est tout d'unités, el
le premierordre des nombresestde mêmetout d'unités.
Ainsi dans le triangle arithmétique, chaque cellule, commela cel-
lule F, égale C+B+A, c'est-à-dire qu'elleégale sa supérieure,plus
toutes celles qui précèdent cette supérieure dans son rang parallèle,
commeil a été prouvédans la deuxièmeconséquencedu traité de ce
: et la même chose se trouve dans chacun des ordres des
triangle
nombres; car, par exemple, le troisièmedes pyramidaux10 égaleles
trois premiers des triangulaires1 + 3 + 6, puisqu'il est formépar leur
addition.
D'oùil se voit manifestementque les rangsparallèles du triangle ne
sont autre chose que les ordres des nombres, et que les exposansdes
rangsparallèlessontles mêmesque les exposansdes ordres, et que les
exposansdes rangs perpendiculairessont les mêmesque les racines : et
ainsi le nombre, par exemple,21, qui dans le triangle arithmétiquese
trouve dans le troisièmerang parallèle, et dansle sixièmerang perpen-
diculaire, étant considéréentre les ordres numériques,il sera du troi-
sièmeordre, et le sixièmede son ordre, ou de la sixièmeracine.
Cequi fait connoîtreque tout ce qui a été dit des rangs et descellules
du trianglearithmétique, convientexactementaux ordresdesnombres,
et que les mêmeségalitéset les mêmesproportionsqui ont été remar-
quéesaux uns, se trouveront aussiaux autres ; il ne faudra seulement
que changerles énonciations,en substituantles termesqui conviennent
aux ordres numériques, commeceux de racine et d'ordre, à ceux qui
convenoientau triangle arithmétique,commede rang parallèle et per-
pendiculaire.J'en donneraiun petit traité à part, où quelquesexemples
qui y sont rapportés, ferontaisémentapercevoirtous les autres.

USAGE DUTRIANGLE ARITHMÉTIQUE POUR LESCOMBINAISONS.


Lemot de combinaisona été pris en plusieurssens différens,de sorte
que, pour ôter l'équivoque,je suis obligéde dire commentje l'entends.
Lorsquede plusieurschoseson donne le choixd'un certainnombre,
toutesles manièresd'en prendre autant qu'il est permis entre toutes
cellesqui sont présentées,s'appellentici les différentescombinaisons.
Par exemple,si de quatre chosesexpriméespar ces quatre lettres,
A, B, C, D, on permet d'en prendre, par exemple,deux quelconques,
toutes les manièresd'en prendre deux différentesdans les quatre qui
sont proposées,s'appellentcombinaisons.
Ainsion trouvera par expérience,qu'il y a six manièresdifférentes
d'en choisirdeuxdans quatre, car on peut prendre A et B, ouAet C,
ou Aet D, ou B et C, ou B et D, ou C et D.
Je ne comptepas A et A pour une des manièresd'en prendredeux ;
car ce ne sontpas deschosesdifférentes,ce n'en est qu'une répétée.
254 USAGEbU TRIANGLE ARITHMÉTIQUE
Ainsije ne comptepas Aet B, et puis B et A pour deuxmanièresdif-
férentes; car on ne prend en l'une et en l'autre manièreque les deux
i
mêmeschoses,mais d'un ordre différentseulement; et je ne prends;
pointgardeà l'ordre: de sorteque je pouyoism'expliqueren un mot à1
ceuxqui ont accoutuméde considérerles combinaisons ; en disant sim-
plement que je parle seulementdes combinaisonsqui se font sans;
changerl'ordre.
Ontrouverade même, par expérience,qu'il y a quatre manièresde
prendre trois chosesdans quatre ; car on peut prendreABC J ou ABD,
ou ACD,ou BCD.
Enfinon trouveraqu'on ne peut en preadrequatre dansquatre qulèn
une manière, savoir, ABCD.
Je parleraidoncen ces termes :
1 dans 4 se combine 4 fois.
2 dans 4 se combine 6 fois.
3 dans 4 se combiné 4 fois.
4 dans 4 se combiné 1 fois.
Ouainsi:
La multitudedes combinaisonsde 1 dans 4 est 4.
La multitudedes combinaisonsde 2 dans 4 est 6.
La multitudedes combinaisonsde 3 dans 4 est 4.
La multitudedes combinaisonsde 4 dans 4 est 1
Maislà sommede toutes les combinaisons 4 en général,qu'on peut
faire dans 4, est 15, parce que la multitude des combinaisonsde 1
dans4, de 2 dans 4, de 3 dans 4, de 4 dans 4; étant jointes ensemble,
font 15.
Ensuite ïi" cette explication,jé donneraices conséquencesen forme
de lemiùëa:
LfirôME I. — Un nombrene se combinépoint dansun plus petit, par
exemple,4 ne se combinepoint dans 2;
LEMME II. 1 dans 1 se combine 1 fois.
2 dans 2 se combine 1 fois.
3 dans 3 se combine 1 fois.
Et généralementun nombrequelconquese combineune fois seule-
mentdanssbii égal.
LEMME III. i dans 1 se combine 1 fois.
1 dans 2 se combiné 2 fOis.
1 dans a se combine à ibis.
Et généralementl'unité se pombineiàns quelquehdnibreque éé soit
autant defois qu'il contientd'ùriitès.
LEMME IV.— S'il y a quatre nombresquelconques,le premiertel
qu'on voudra, le secondplusgrand de,l'unité, le troisièmetel qu'on
voudra, pourvu qu'il ne soit pas moindreque le second,lé quatrième
plus grand de l'unité que le troisième
: 1ftmultitudedes combinaisons
du premierdansle troisième,joiniea la multitude des combinaisons du
seconddansle troisième,égalela multitudedescombinaisons du second
dans le quatrième,
POURLES COMBINAISONS. 255
Soientquatre nombrestels que j'ai dit:
Le premiertel qu'onvoudra, par exemple, 1.
Le secondplus grand de l'unité, savoir, 2.
Le troisièmetel qu'on voudra,pourvuqu'il ne soit pas moindreque
le second,par exemple. 3.
Le quatrièmeplus grand de l'unité, savoir, 4.
je dis que la multitudedes combinaisonsde 1 dans 3, plus la multi-
tude des combinaisonsde 2 dans 3, égalela multitudedes combinaisons
de2 dans4.
Soienttrois lettres quelconques,B, C, D. ,
Soientles mêmestrois lettres, et une de plus, A, B, C, D.
Prenons, suivant la proposition,toutes les combinaisonsd'une lèttre
dansles trois, B, C, D; il y en aura trois, savoir, B, C, D.
Prenons dans les mêmes trois lettres toutes les combinaisonsde
deux, il y en aura trois, savoir, BC, BD, Cli.
Prenons enfin dans les quatre lettres À, B, Gt D toutes les combi-
naisonsde deux, il yen aura six, savoir, AB, AC,AD,BC, BD, CD.
Il faut démontrer que la multitude descombinaisonsde 1 dans 3 et
celles de 2 dans 3, égalentcelles de 2 dans 4.
: Celaest aisé, car les combinaisonsde 2 dans 4 sont forméespar les
combinaisonsde 1 dans 3, et par cellesde 2 dans3.
Pour lé faire voir, il faut remarquer qu'entre les combinaisonsde 2
dans 4, savoir, AB, AC, AD, BC , BD, CD, il y en a ou la lettré Aest
employée,et d'autresoù elle ne l'est pas.
Cellesoù elle n'est pas employéesont, BC, BD, CD,qui par consé-
quent sont forméesde.deux dè ces trois lettres, B, C, D; doncce sont
des combinaisonsde 2 dans ces trois, B, C, D. Doncles combinaisons
de 2 danscestrois lettres, B, C, D, font portion des combinaisonsde 2
dans ces quatre lettres, A, B, C, D, puisqu'ellesforment celles où A
n'est pas employé.
Maintenantsi descombinaisonsde 2 dans4 où A est employé,savoir
AB ; AC,AD, on ôte l'A, il restera une lettre seulementde ces trois,
B, C, D, savoir, B, C, D, qui sont précisémentles combinaisonsd'une
lettré dans les trois, B, C, D. Doncsi aux combinaisonsd'une lettre
dans les trois, B, C, D, on ajoute à chacunela lettré A, et qu'ainsion
ait AB,AC,AD, on formerales combinaisonsde 2 dans 4, où A est
employé;donc les combinaisonsde 1 dans 3 font portion des combi-
naisonsde 2 dans 4.
D'oùil se voit que les combinaisonsde 2 dans 4 sont forméespar
les combinaisonsde 2 dans 3, et de 1 dans 3; et partant que la mul-
titude des combinaisonsde 2 dans 4 égalecelle de 2 dans 3, et de 1
t dans 3.
On montrerala mêmechosedanstous les autres exemples,comme :
La multitude des combinaisonsde 29 dans 40, et la multitude des
combinaisonsde 30 dans 40. égalent la multitude des combinaisons
de 30 dans41. Ainsila multitudedes combinaisonsde 15dans 55, et la
flaultitudedes combinaisonsde 16 dans 55< égalent la multitude de§
256 USAGEDU TRIANGLE ARITHMÉTIQUE
combinaisonsde 16 dans 56; et ainsi à l'infini. Ce qu'il falloit dé-
montrer.
PROPOSITION I. — En tout triangle arithmétique,la sommedes cei-4
lulesd'un rangparallèlequelconque égalela multitudedes combinaison
de l'exposantdu rang dans l'exposantdu triangle.
Soitun triangle quelconque,par exemple,le quatrièmeGDX: je dissi
que la sommedes cellulesd'un rang parallèlequelconque,parexemple.;
du second, !fi ++6, égale la sommedes combinaisonsde ce nom.
bre 2, qui est l'exposantde ce secondrang, dansce nombre4, qui esl^
l'exposantde ce triangle:
Ainsila sommedes cellulesdu cinquièmerang du huitièmetrianglei
égalela sommedes combinaisonsde 5 dans 8, etc.
La démonstrationen sera courte, quoiqu'ily ait une infinitéde cas.
par le moyende cesdeuxlemmes.
Lepremier,qui est évidentde lui-même,quedansle premiertriangles
cette égalité se trouve, puisquela sommedes cellulesde son unique
rang, savoir G, ou l'unité, égale la sommedes combinaisonsde 1,,
exposantdu rang, dans 1, exposantdu triangle.
Le deuxième,que, s'il se trouveun trianglearithmétiquedansleqller
cette proportionse rencontre, c'est-à-dire dans lequel, quelquerangg
que l'on prenne, il arrivequela sommedescellulessoit égaleà la mul--
titude des combinaisonsde l'exposantdu rang dans l'exposant duc
triangle: je dis que le trianglesuivantaura la mêmepropriété.
D'oùil s'ensuitque tous les trianglesarithmétiquesont cette égalité
;;
car elle se trouve dans le premiertriangle par le premier lemme,etî'
mêmeelleestencoreévidentedansle second ; doncpar le secondlemme,,
le suivant l'aura de même, et partant le suivant encore; et ainsi à.6
l'infini.
Il faut doncseulementdémontrerle secondlemme.
Soit un trianglequelconque,par exemple,le troisième,dans lequel I:
on supposeque cette égalitése trouve, c'est-à-dire,que la sommedesé
cellulesdu premierrang G+a +. égale la multitudedes combinaisonsg
de 1 dans 3; et quela sommedes cellulesdu deuxièmerang9+41 égalee
les combinaisons de 2 dans 3: et qne la sommedes cellulesdu troisième9
rang A égaleles combinaisonsde 3 dans 3 : je dis que le quatrièmes
triangle aura la mêmeégalité, et que, par exemple, la sommedes a
cellulesdu secondrang p + + 0 égalela multitudedes combinaisons-
de 2 dans 4.

Onle montrerademêmede tous les autres. Cequ'ilfalloitdémontrer.


II. — Lenombrede quelquecelluleque ce soit égale la
PROPOSITION
POURLES COMBINAISONS. 257
multitudedescombinaisons d'un nombremoindrede l'unité que l'expo-
sant de son rang parallèle, dans un nombremoindrede l'unité que
l'exposantdesa base.
Soit une cellulequelconque,F, dansle quatrièmerang parallèleet
dansla sixièmebase ; je dis qu'elleégalela multitudedes combinaisons
de 3 dans 5, moindresde l'unité que 4 et 6, car elle égaleles cellules
A+B+C. Doncpar la précédente,etc.
PROBLÈME I. PROPOSITIONIII. —Étant proposésdeuxnombres,trouver
combiende fois l'un se combinedans l'autre, par le trianglearithmé-
tique.
Soientles nombresproposés4, 6, il faut trouvercombien4 se com-
bine dans 6.
Premier moyen.—Soitprisela sommedescellulesdu quatrièmerang
du sixièmetriangle: ellesatisferaà la question.
Secondmoyen.— Soitprisela cinquièmecellulede la septièmebase,
parce que ces nombres 5, 7 excèdentde l'unité les donnés 4,6: son'
nombreest celuiqu'ondemande.
CONCLUSION. — Par le rapportqu'il y a des celluleset des rangs du
trianglearithmétiqueaux combinaisons,il est aiséde voir que tout ce
qui a été prouvédesunsconvientaux autres suivantleur manière ; c'est
ce queje montreraien peu de discoursdans un petit traité que j'ai fait
descombinaisons.

USAGE DUTRIANGLE ARITHMÉTIQUE


Pourdéterminer lespartisqu'ondoitfaireentredeuxjoueursquijouent
enplusieursparties.
Pour entendreles règlesdes partis, la premièrechosequ'il faut con-
sidérer, est que l'argentque les joueursont misau jeu ne leur appar-
tient plus, car ils en ont quitté la propriété
; mais ils ont reçu en re-
vanchele droitd'attendrece que le hasardpeut leuren donner, suivant
lesconditionsdontils sont convenusd'abord.
Maiscommec'estune loi volontaire, ils peuventla romprede gré à
gré; et ainsi,en quelquetermeque le jeu se trouve, ils peuventle quit-
ter; et au contrairede ce qu'ilsont faiten y entrant, renoncerà l'attente
du hasard, et rentrerchacunen la propriétéde quelquechose ; et en ce
cas, le règlementde ce qui doitleur appartenirdoitêtre tellementpro-
portionnéà ce qu'ils avoientdroit d'espérerdela fortune, que chacun
d'eux trouve entièrementégal de prendrece qu'on lui assigne, ou de
continuerl'aventuredu jeu: et cette juste distributions'appelle le
parti.
Le premierprincipequi fait connoîtrede quellesorteon doitfaireles
partis, est celui-ci:
Siun desjoueurs se trouveen telle condition , que, quoiqu'il arrive,
une certainesommedoit lui apparteniren casde perte et de gain, sans
que le hasardpuissela lui ôter; il ne doiten faire aucunparti, maisla
prendreentièrecommeassurée, parceque le parti devantêtre propor-
PASCAL,
III 17
258 USAGEDU TRIANGLEARITHMÉTIQUE
tionné iu hasard, puisqu'il n'y a nul hasard de perdre, il doit ton
retirer sansparti.
Lesecondest celui-ci : Si deux joueurs se trouvent en telle conditio
que, si l'un gagne, il lui appartiendraunecertainesomme, et s'il pero
elle appartiendraà l'autre; si le jeu est de pur hasard, et qu'ily ait au
tant de hasardspour l'un que pour l'autre, s'ils veulentse séparer sari
jouer, et prendrece qui leur appartientlégitimement,le parti est qu'i i
séparentla sommequi est au hasardpar la moitié, et que chacunprend
la sienne.
COROLLAIRE I. — Si deux joueurs jouent à un jeu de pur hasarde
à conditionque, si le premier gagne, il lui reviendra une certain
somme, et s'il perd, il lui en reviendraune moindre ; s'ils veulenta
séparer sans jouer, et prendre chacunce qui leur appartient, le parI,
est, que le premier prennece qui lui revienten cas de perte, et de plus
la moitié de l'excèsdont ce qui lui reviendroitencas de gain surpass a
ce qui lui revienten casde perte.
Par exemple, si deux joueurs jouent à conditionque, si le premie
gagne, il emportera 8 pistoles, et s'il perd, il en emportera2 - je di;
que le parti est qu'il prenne ces 2, plus la moitiéde l'excèsde 8 sur 2
c'est-à-dire, plus 3, car 8 surpasse2 de 6, dont la moitiéest 3.
Car par l'hypothèse, s'il gagne, il emporte8, c'est-à-dire, 6+2, e1
s'il perd, il emporte2; doncces2 lui appartiennenten cas de perte et
de gain: et par conséquent,par le premierprincipe, il ne doit en faire
aucun parti, maisles prendreentières.Maispour les 6 autres, ellesdé-
pendentdu hasard; de sorte que s'il lui est favorable, il les gagnera,
sinon, ellesreviendrontà l'autre; et par l'hypothèse,il n'y a pas plus;
de raisonqu'ellesreviennentà l'un qu'à l'autre: doncle parti est qu'ils:
ses séparentpar la moitié, et que chacunprennela sienne,qui est ce ques
~davois proposé.
Donc, pour dire la mêmechoseen d'autres termes, il lui appartient
~ne casde la perte, plus la moitiéde la différencedes casde perte et de
gain.
Et partant, si en casde perte, il lui appartientA, et en cas de gain
A+B, le parti est qu'il prenneA+1/2B.
COROLLAIRE II.- Si deuxjoueurs sont en la mêmeconditionque nous
¡mons de dire: je dis que le parti peut se faire de celte façon, qui
revientau même, que l'on assembleles deux sommesde gain et de
perte, et que le premier prenne la moitié de cette somme ; c'est-à-dire
qu'on joigne 2 avec8, et ce sera 10, dont la moitié5 appartiendra ait
premier.
Car la moitié de la sommede deux nombresest toujours la même
que la moindre,plus la moitiéde leur différence.Et cela se démontre
ainsi:
SoitA ce qui revient en cas de perte, et A+ B ce qui revienten cas
le gain: je dis que le parti se fait en assemblantces deux nombres,
qui font A—A+B, et en donnant la moitié au premier, qui est iA
+1/2A+1/2B. Car cette sommeégale A+1/2B, qui a été prouvéefairele
parti juste.
POURLES PARTIS. 259
Cesfondemensétant posés, nous passeronsaisémentà déterminerle
partientre deuxjoueurs qui jouent en tant de parties qu'onvoudra, en
quelque état qu'ils se trouvent, c'est-à-dire, quel parti il faut faire
quand ils jouent en deuxparties, et que le premieren a une à point,
ou qu'ils jouent en trois, et que le premieren a une à point, ou quand
il en a deuxà point, ou quand il en a deuxà une ; et généralementen
quelquenombrede parties qu'ils jouent, et en quelquegain de parties
qu'ilssoient, et l'un, et l'autre.
Sur quoila premièrechosequ'il faut remarquer, est que deuxjoueurs
qui jouent en deuxparties, dont le premieren a une à point, sonten
même conditionque deux autres qui jouent en trois parties, dont le
premieren a deux, et l'autreune: car il y a celade communque, pour
achever,il ne manquequ'une partie au premier, et deuxà l'autre: et
c'esten cela que consistela différencedes avantages,et qui doit régler
les partis ; de sorte qu'il ne faut proprementavoir égard qu'au nombre
des partiesqui restentà gagnerà l'un et à l'autre, et non pas au nombre
de cellesqu'ils ont gagnées,puisque, commenousavonsdéjà dit, deux
joueurs se trouventen mêmeétat, quandjouant en deux parties, l'un
en a une à point, que deuxqui jouant en douzeparties, l'un ena onze
à dix.
Il faut doncproposerla questionen cette sorte:
Étant proposésdeuxjoueurs, à chacundesquelsil manqueun certain
nombrede parties pour achever,faire le parti.
J'en donneraiicila méthode,queje poursuivraiseulementen deuxou
trois exemples,qui serontsi aisésà continuer, qu'il ne sera pas néces-
saire d'en donnerdavantage.
Pourfaire la chose généralesans rien omettre, je la prendraipar le
premierexemple,qu'il est peut-êtremalà proposde toucher, parce qu'il
est trop clair; je le fais pourtant pour commencerpar le commence-
ment; c'est celui-ci :
Premiercas. — Si à un desjoueurs il ne manqueaucune partie, et à
l'autre quelques-unes,la sommeentière appartient au premier; car il
l'a gagnée, puisqu'il ne lui manqueaucunedes parties dans lesquelles
il devoitla gagner.
Secondcas. — Si à un des joueurs il manqueune partie, et à l'autre
une, le parti est qu'ils séparentl'argent par la moitié, et que chacun
prennela sienne : cela est évident par le secondprincipe. Il en est de
mêmes'il manquedeux parties à l'un, et deux à l'autre ; et de même
quelquenombrede parties qui manqueà l'un, s'il en manqueautant à
l'autre.
Troisièmecas. — Si à un des joueurs il manque une partie, et à
l'autre deux, voicil'art de trouverle parti.
Considéronsce qui appartiendroitau premierjoueur (à qui il ne
manquequ'une partie) en cas de gain de la partiequ'ils vont jouer, et
puis ce qui lui appartiendroiten cas de perte.
Il est visibleque si celuià qui il ne manquequ'unepartie, gagnecette
partiequi va se jouer, il ne lui en manqueraplus; donctout lui appar-
tiendraprr le premiercas. Mais,au contraire, si celuià qui il manque
260 USAGEDU TRIANGLE ARITHMÉTIQUE
deux parties, gagnecellequ'ils vontjouer, il ne lui en manquera~plum
qu'une; donc ils seront en telle condition, qu'il en manqueraune à fi
l'un, et une à l'autre. Doncils doiventpartager l'argentpar la moitié,
par le deuxièmecas
Doncsi le premiergagnecettepartie qui va se jouer, il lui appartient1
tout, et s'il la perd, il lui appartient la moitié; donc, en cas qu'ilss
veuillentse séparer sans jouer cette partie, il lui appartient~fpar le e
secondcorollaire.
Et si on veut proposerun exempledela sommequ'ilsjouent, la choses
sera bien plus claire.
Posonsquece soit 8 pistoles; donc le premieren casde gain, doitt
avoirle tout, qui est 8 pistoles, et en casde perte, il doit avoirla moi- -
tié, qui est 4; doncil lui appartienten cas de parti la moitiéde 8+4, t
c'est-à-dire, 6 pistolesde 8; car 8 + 4 font 12, dontla moitiéest 6.
Quatrièmecas. — Si à un des joueurs il manque une partie, et ki
l'autre trois, le parti se trouvera de mêmeen examinantce qui appar--
tient au premieren cas de gain et de perte.
Si le premiergagne, il aura toutes ses parties, et partant tout l'ar- -
gent, qui est, par exemple,8.
Sile premierperd, il ne faudra plus que deuxpartiesà l'autre à qui i
il en falloittrois. Doncils seronten tel état, qu'il faudra une partieau j
premier, et deuxà l'autre; et partant, par le cas précédent, il appar- -
tiendra6 pistolesau premier.
Doncen cas de gain, il lui en faut 8, et en cas de perte 6; doncen i
cas de parti, il lui appartientla moitiéde cesdeuxsommes,savoir, 7; ;
car 6 + 8 font 14, dontla moitiéest 7.
Cinquièmecas. — Si à un des joueurs il manque une partie, et à i
l'autre quatre, la choseest de même.
Le premier, en casde gain , gagnetout, qui est, par exemple,8; et 1
en cas de perte, il manque une partie au premier, et trois à l'autre; ;
doncil lui appartient7 pistolesde 8; donc en cas de parti, il lui appar- -
tient la moitiéde 8. plus la moitiéde 7, c'est-à-dire,7 t.
Sixièmecas.—Ainsi, s'il manqueune partieà l'un, et cinqà l'autre;
et à l'infini.
Septièmecas. — Demêmes'il manque deux parties au premier, et i
; car il faut toujours examinerles casde gain et de perte.
trois à l'autre
Si le premiergagne, il lui manqueraune partie, et à l'autre trois
doncpar le quatrièmecas il lui appartient7 de 8.
Si le premierperd, il lui manqueradeux parties, et à l'autre deux;
doncpar le deuxièmecas, il appartientà chacunla moitié, qui est 4;
doncen cas de gain, le premieren aura 7, et en cas de perte, il en
aura 4; doncen casde parti, il aura la moitiéde ces deux ensemble,
savoir, 5 t.
Par cetteméthodeon fera les partis sur toutes sortes de conditions,
en prenanttoujoursce qui appartienten cas de gain et ce qui appar-
tient en casde perte, et assignantpour le cas de parti la moitiéde ces
deuxsommes.
Voilàune desmanièresde faireles partis.
POURLES PARTIS. 261
Il y en a deux autres, l'une par le trianglearithmétique, et l'autre
par lescombinaisons.
Méthodepour faire les partis entre deuxjoueurs qui jouent en plu-
sieurs parties, par le moyendu triangle arithmétique.— Avantque de
donnercetteméthode, il faut faire ce lemme.
LEMME. - Si deuxjoueursjouent à un jeu de pur hasard, à condition
que, si le premiergagne, il lui appartiendra uneportion quelconquesur
la sommequ'ilsjouent, expriméepar une fraction, et que, s'il perd, il
lui appartiendra unemoindre portion sur la mêmesomme, exprimée
par une autre fraction : s'ils veulentse séparer sans jouer, la condition
du parti se trouvera en cettesorte. Soient réduites les deux fractionsà
mêmedénomination,si ellesn'y sont pas; soit prise une fractiondontle
numérateur soit la sommedes deux numérateurs, et le dénominateur
doubledu précédent : cette fraction exprime la portion qui appartient
au premier sur la sommequi estau jeu.
Par exemple,qu'en cas de gain il appartienneles t de la sommequi
estau jeu, et qu'en cas de perte, il lui ~appartiennei : je dis que ce qui
lui appartient en cas de parti, se trouvera en prenant la sommedes
numérateurs,qui est 4, et le doubledu dénominateur,qui est 10, dont
on fait la fraction-f¡¡.
Carpar ce qui a été démontréau deuxièmecorollaire,il falloitassem-
bler les cas de gain et de perte, et en prendrela moitié; or la somme
desdeuxfractionsï + test ~t,qui sefait par l'additiondesnumérateurs,
et sa moitiése trouveen doublant le dénominateur, et ainsil'on a -Ar.
Cequ'il falloitdémontrer.
Orces règlessont généraleset sans exception, quoi qui revienneen
casde perte ou de gain ; car si, par exemple,en cas de gain, il appar-
tient ~t,et en cas de perte rien, en réduisantles deux fractionsà même
dénominateur,on aura Apour le cas de gain, et pour le cas de perte;
doncen cas de parti, il faut cette fraction~t, dont le numérateur égale
la sommedes autres, et le dénominateurestdoubledu précédent.
Ainsisi en cas de gain, il appartienttout, et en cas de pertet, en
réduisantles fractionsà même dénomination,on aura j-pour le cas de
gain, et ~t,pour celui de la perte; doncen cas de parti, il appartient5.
Ainsi, si en cas de gain il appartienttout, et en cas de perte rien, le
parti sera visiblementtj car le cas de gain est t, et le cas de perte f,
doncle parti est t.
Et ainsi de tous les cas possibles.
PROBLÈME I. PROPOSITION I. — Étant proposésdeuxjoueurs, à cha-
cun desquelsil manque un certain nombrede parties pour achever,
trouver par le trianglearithmétiquele parti qu'il faut faire (s'ils reu-
lent se séparer sans jouer), eu égard aux parties qui manquent à
chacun.
Soit prise dansle trianglela base dans laquelleil y a autant de cel-
lules qu'il manquede parties aux deux ensemble : ensuitesoientprises
dans cette base autant de cellulescontinuesà commencerpar la pre-
mière, qu'il manquede partiesau premierjoueur, et qu'on prenne la
sommede leurs nombres.Doncil resteautant de cellulesqu'il manque
262 USAGEDU TRIANGLEARITHMÉTIQUE
de parties à l'autre. Qu'on prenneencorela sommede leurs nombres
ces sommessont l'une à l'autre commeles avantagesdes joueursréci-
proquement ; de sorte quesi la sommequ'ilsjouent est égaleà la somme
des nombresde toutesles cellulesde la base, il en appartiendraà cIta.
cun ce qui est contenu en autant de cellulesqu'il manque de
à l'autre; et s'ils jouentune autre somme,il leur en parties
appartiendraà pro-
portion.
Par exemple,qu'il y ait deuxjoueurs, au premierdesquelsil
deux parties, et à l'autre quatre manque
: il faut trouverle parti.
Soientajoutés ces deux nombres2 et 4, et soit leur somme6; soit
prisela sixièmebasedu triangle arithmétiqueP, dans laquelleil y a
par conséquentsix cellulesP, M. F, w. S, . Soient prises autant de
cellulesà commencerpar la premièreP, qu'il manque de parties au
premierjoueur, c'est-à-dire,les deuxpremièresP, M; doncil en reste
autant que de parties à l'autre, c'est-à-dire,quatre, F, CI),S, 3 : je dis
que l'avantagedu premier est à l'avantagedu second, commeF+CI)
+ S + à P + M, c'est-à-dire que, si la sommequi se joue est égaleà
P+1\1+F+CI)+S+ô, il en appartient à celuià qui il manque deux
parties la sommedes quatre cellulesô+s +CI)+F; et à celuià qui il
manque quatre parties, la sommedes deux cellules P+M : et s'ils
jouent une autre somme,il leur en appartientà proportion.
Et pour le dire généralement,quelquesommequ'ilsjouent, il en ap-
partient au premier une portion expriméepar cette fraction

dont le numérateurest la sommedes quatre cellulesde l'autre, et le


dénominateurla sommede toutes les cellules ; et à l'autre une portion
expriméepar cette fraction, P + M+ F + co S le numérateur
+ + a
estla sommedesdeux cellulesde l'autre, et le dénominateurla même
sommede toutesles cellules.
Et s'il manqueune partie à l'un, et cinq à l'autre, il appartientau'
premier la sommedes cinqpremièrescellulesP + M+ F + + S, et à
l'autre la sommedela cellule8.
Et s'il manquesix parties à l'un, et deuxà l'autre, le parti s'en trou-
vera dans la huitième base, dans laquelle les six premièrescellules
contiennentce qui appartient à celui à qui il manquedeux parties, et
les deuxautres, ce qui appartientà celui à qui il en manque six; et
ainsi à l'infini.
Quoiquecette propositionait une infinité de cas, je la démontrera i
néanmoinsen peu de motspar le moyende deux lemmes.
Le premier, que la secondebasecontientles partis des joueurs aux-
quels il manque deux parties en tout. Le deuxième,que, si une base
quelconquecontientles partis de ceux auxquelsil manque autant de
partiesqu'ellea de cellules,la base suivantesera de même, c'est-à-dire
qu'elle contiendra aussi les partis des joueurs auxquelsil manque
autant de partiesqu'ellea de cellules.
POURLES PARTIS. 263
D'oùje conclus,en un mot, que touteslesbasesdu trianglearithmé-
tique ont cettepropriété: car la seco