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l’entretien

Bruno Parmentier

« Il restera un
élevage en 2050,
mais de qualité »
Pour l’auteur de
« Nourrir l’humanité »*,
la baisse de la Quel a été le point d’inflexion ? « À partir du
consommation de À partir du moment où la viande et le lait sont deve-
nus accessibles, l’appétence pour ces aliments a
moment où la
viande et le lait
viande est inévitable. diminué. Le sommet a été atteint en l’an 2000.
Depuis, tous les prétextes sont bons pour réduire sont devenus
Pour y faire face, la consommation de produits carnés : bien-être accessibles,
les éleveurs français animal, santé... Elle a déjà diminué de 15 kg. Cette
première baisse n’est selon moi que le début. Cela l’appétence
doivent opérer une va probablement se stabiliser autour de 50 kg par pour ces aliments
habitant. On va passer du bœuf aux carottes aux a diminué. »
montée en gamme. carottes au bœuf.
Propos recueillis par Pascal Gateaud
et Adeline Haverland Les scandales de la vache folle
Photos Pascal Guittet et de la viande de cheval
dans les lasagnes ont-ils joué ?
Dire que cette diminution est due à la vache folle
ou au cheval roumain, ce n’est pas voir les choses
dans leur globalité. Comme l’argumentaire autour
de la souffrance animale, la maltraitance dans les
abattoirs, ces affirmations ne sont que des prétextes.
La diminution de la consommation de viande était
un phénomène inévitable.
Pourquoi s’est-on mis à manger nous ne consommions que 50 kg de viande par
tant de viande ? Quel est votre regard sur le véganisme an, nous buvions 140 litres de vin par personne.
Historiquement, dès qu’une population s’enrichit, et le végétarisme ? Face à la baisse de la consommation de vin, les
elle cherche à consommer la même chose que les Quand on a passé des siècles à devoir se priver viticulteurs ont eu des réactions très violentes, mais
élites. C’est un phénomène que nous remarquons d’un aliment, il est normal que l’on se jette dessus si l’on prend du recul, on se rend compte qu’il y
partout dans le monde. En France, avec l’augmen- jusqu’à n’en plus pouvoir. Une fois que cet aliment a eu une montée en gamme du secteur. La filière
tation des niveaux de vie dans les années 1950, les est devenu banal, on en a une consommation plus viande doit connaître la même révolution culturelle
ouvriers se sont mis à consommer de la viande et raisonnée. Le véganisme et le végétarisme se déve- que la viticulture. L’idée qu’il faut continuer de gran-
des produits laitiers pour manger « comme les pa- loppent dans des populations rassasiées. Ces dir et baisser les coûts de production n’est plus la
trons ». Jusqu’aux années 2000, la consommation mouvements ne sont donc que des accélérateurs solution. Il restera en France un élevage en 2050,
de lait et de la viande était indexée sur le millésime : d’une évolution globale. mais il s’agira d’un élevage de qualité, avec une
dans les années 1930, on consommait 30 kg de viande plus chère.
viande et de lait par an et par habitant, dans les Quelles seront les conséquences
années 1950, 50 kg... jusque dans les années 2000 de ce mouvement de fond sur l’élevage ? Vous croyez donc à une réorientation
où on atteint un sommet de 100 kg de viande et Ce qui se passe aujourd’hui avec la viande est très de l’agriculture française ?
de lait par personne. Seuls les naïfs pouvaient similaire à ce qu’a vécu le secteur viticole dans Inévitablement. La réalité est que quand on mange
penser que cela allait continuer. les années 1950. Pour rappel, à cette époque, si moins de viande, on veut qu’elle soit bonne.

6 l’usine nouvelle n° 3599 § 21 FÉVRIER 2019


l’entretien

« En France, nous


devons miser
sur la qualité,
à l’image de ce que
nous faisons dans
le vin, le fromage,
les parfums... »

sans précédent sur le marché des céréales. À ce


rythme-là, le pain sera trop cher pour alimenter les
populations. Il y a aussi un enjeu sanitaire. Nous
faisons face, dans les pays occidentaux, à des
problèmes d’obésité, de diabète. Pour enrayer ce
phénomène, la PAC pourrait valoriser ou subvention-
ner les ingrédients sains. Enfin, se pose une question
mondiale de répartition des ressources.

C’est-à-dire ?
Dans les pays émergents, je pense notamment à la
Chine et à l’Inde – mais bientôt cela concernera aussi
l’Afrique –, les classes moyennes sont dans la situa-
tion des ouvriers européens dans les années 1950.
Ils ont faim de viande. Dans les années 1960, on
comptait 700 millions de Chinois. À l’époque, ils
consommaient 14 kg de viande par personne.
Aujourd’hui, ils sont 1,3 milliard et ils en mangent
60 kg. La consommation de viande du pays a été
L’exemple de la filière aviaire est à ce titre très cela, les dirigeants européens doivent comprendre multipliée par huit. Cela a un impact gigantesque sur
parlant. Nous avons observé l’échec d’une marque l’enjeu structurel de la crise que nous vivons. À les ressources de soja et de riz. Si rien n’est fait, les
comme Doux, qui vendait des produits low cost, l’heure actuelle, les autorités communautaires ressources de la planète n’y suffiront pas.
sans goût. À l’inverse, la filière Label rouge se porte se contentent d’actions de communication pour
bien. Pour résumer, en France, nous sommes pas- inciter les consommateurs à manger à nouveau Quelles solutions proposez-vous ?
sés du modèle Doux au modèle Loué. À terme, ce de la viande. Ce ne sont pas quelques slogans Nous ne pouvons pas interdire aux consommateurs
sera vrai pour tous les autres produits carnés. publicitaires qui vont tout changer. Lorsque la PAC de pays émergents de consommer de la viande.
a été créée, les dirigeants ont fait l’effort intellectuel C’est donc aux populations occidentales de revoir
Cette niche peut-elle représenter le salut de se demander : « Dans quelle situation sommes- leur alimentation. Nous avons atteint notre quota
de la filière viande française ? nous ? Quels sont les défis qui nous attendent ? » maximum de ruminants sur la planète. Il faut avoir
La course au low cost est un mouvement déses- À l’époque, les consommateurs sortaient d’une le courage de dire qu’il faut les répartir autrement.
péré. Les agriculteurs français trouveront toujours longue période de privations. Il fallait augmenter Dans les pays occidentaux, les vaches sont grani-
moins cher qu’eux. Les Allemands et les Néerlan- les quantités. Cela a été un succès. La France vores. C’est une aberration. Les ruminants sont en
dais, avec leur élevage industriel, seront toujours produit trois fois plus de nourriture que dans les concurrence directe avec les humains. Il faut mettre
meilleurs pour faire de la viande et de la charcuterie années 1950. Le problème est qu’aujourd’hui, fin à ce système pour pouvoir faire de la place aux
industrielle. En France, nous devons miser sur la on met la vingtième rustine sur une politique des vaches dans les pays du tiers-monde.
qualité, à l’image de ce que nous faisons dans le années 1950. Il y a une nécessité à réinventer
vin, le fromage, les parfums... Nous devons nous une nouvelle politique à la hauteur des défis du * « Nourrir l’humanité : les grands problèmes de l’agriculture
concentrer sur les viandes fermières, de qualité. XXIe siècle. mondiale au XXIe siècle », éditions La Découverte, 2009
D’ailleurs, les chiffres le prouvent. La crise touche
majoritairement les gros élevages alors que les petits Quels sont ces nouveaux défis ? www.usinenouvelle.com
élevages bio s’en sortent mieux. Les changements Ils sont de plusieurs ordres. Environnemental
de mode de consommation peuvent faire que ces d’abord. Quand nous passons massivement d’une
niches deviennent majoritaires. alimentation végétale à une alimentation carnée,
nous faisons une ponction beaucoup plus impor-
Quel rôle pourrait avoir la politique agricole tante des ressources de la planète. Aujourd’hui,
commune (PAC) dans cette réorientation ? plus de la moitié du maïs et du blé produits dans le
La PAC pourrait rééquilibrer le système. Mais pour monde est pour les bestiaux. Cela crée une tension