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LES UNIVERSITÉS AU XIII E SIÈCLE. I.

LA CONQUÊTE DE L'AUTONOMIE
Author(s): Louis Halphen
Reviewed work(s):
Source: Revue Historique, T. 166, Fasc. 2 (1931), pp. 217-238
Published by: Presses Universitaires de France
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Accessed: 07/08/2012 19:11

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AU XIIIeSIÈCLE
LES UNIVERSITÉS

LA CONQUÊTE DE L'AUTONOMIE

La plupartdes auteursqui ont étudiél'histoiredes Universitésdu


MoyenAge se sont demandéen débutant: qu'est-cequ'une Univer-
sité? Qu'est-ce qu'une Faculté? Qu'est-ce qu'un Studiumgenerale?
Qu'est-ceque la licentiadocendi?Ils ont commencépar définiravec
une précisiontoute juridiqueces diverstermeset quelques autres,
puis ontessayéde marquerdans quellemesure,pourle xiiie siècle,les
faitscadraientavec leursdéfinitions.
Cette méthode,convenons-en, a l'avantage d'illuminerd'abord la
routeà parcourir,de mettredans les espritsune grandeclarté.Elle
serait parfaitesi, par malheur,toutes ces notionsprécisesqu'on
donnecommeprimordiales n'étaientdes notionstardiveset si ellesse
conciliaientavec la diversitédes situationsque l'histoirerévèleaux
originesde ce que nousnommonsles Universités.Ici, toutau rebours,
l'on se proposede considérer les faitsen eux-mêmes, sans s'étonnerde
leur diversitépremière,puisque aussi bien l'Occidentmédiévalétait
essentiellement divers,et c'est de leursuccessionqu'on voudraitfaire
jaillirquelque lumière.
Il s'agit,au surplus,d'une simpleébauche,et qui ne prétendpas à
d'autremériteque d'êtreune miseau pointdes résultatsqu'on peut
tenir,croyons-nous, pouracquis.
/. - Des écolesdu XIIe siècleaux Universités.
Il convientde se reporterd'abordpar la penséeau xiie siècle,à une
époque où, ni dans les faitsni dans les mots,il n'est encorequestion
d'Universités.
Deux types d'écoles retiennentl'attention,celles qui dispensent
l'enseignement élémentaire misesà part : les écoles cathédraleset les
écolesmonastiques.Les écolesmonastiquessontalorssurle déclinou
Rev. Histor. CLXVI. 2e fasc. 15
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ne sontplus que des écolesfermées, réservéesà une clientèlerestreinte,


de par la volontémêmedes moines.On ne veut plus que les moines
fraientavec le siècle.Le rôledes moines,dit-on,est de prier,d'implo-
rerla grâcedivine; ilsn'ontpas à se fairepédagogues.« Si tu es moine»,
écrit.Hugue de Saint-Victor, « que fais-tuau milieude la foule? Je
veux instruire les autres,dis-tu. Ce n'est pas ton office.En fuyantle
monde,tu l'instruisplus qu'en le recherchant. » Et Roscelinécrità
Abélard: « Tu ne cessesd'enseignerdes chosesqu'il est interditd'en-
seigner,toi qui ne devraismême pas enseignerce qui est matière
d'enseignement ! » (Non docendadocerenondesinis,cumetdocendado-
cerenondebueras.)
■Aussiles écolesmonastiquesse vident-elles peu à peu, dans le cours
du xiie siècle, au profitdes écoles de séculiers,qui deviennentles
vraiesécolespubliques,et,parmielles,les écolescathédralesou episco-
pales sont bientôtles seules qui comptent.En principe,il y a une
école cathédralepar diocèse. Et, quoique les concilesne cessentde
rappelercette obligationstricteaux évêques et que cetteinsistance
même prouve combienils ont de peine à se faireécouter,nombre
d'écolesepiscopalesconnaissentau xne siècle,dans la premièremoi-
tié de ce sièclesurtout,une grandeprospérité.
Elles sont,pourla plupart,établiesdans les cloîtresdes chanoines,à
côté des cathédrales; c'est seulementquand il n'y a pas de cloîtreou
que le cloîtreest troppetitque les coursontlieu dans des maisonsdu
voisinage.Mais, quel que soit le local choisi,l'école restel'école de
l'évêque. Elle l'est au sens strictdu mot.Au xie siècleencore,beau-
coup d'évêquesprofessaient dans leursécoles.Ce futle cas de Fulbert
de Chartres, mêmeaprèsqu'il eut été promuà l'épiscopat,et la tradi-
tion se maintintsi bien dans cetteville qu'au témoignagede l'abbé
Clerval,l'historiende l'école chartraine, l'évêque Ive, le célèbre ca-
noniste, continua d'y professerjusque dans les premièresannées du
xne siècle.On ne s'étonnera pas, aprèscela, voirles évêquesreven-
de
diqueravec énergiele droitde surveiller de prèsles écolescathédrales
et de pourvoireux-mêmes,commebon leur semble,au recrutement
du corpsprofessoral.
Maisla tâchedes évêquesse faitlourdeau xne siècle,de plusen plus
lourde,et de plus en plus ils se déchargentsur des auxiliairesde tout
ce qui n'estpas l'essentielde leurministère. Souventl'évêques'adjoint
un écolâtreen chef(scolasticus, Magister scolarum), à qui il délèguela
surveillancede l'enseignement diocésainet le soin d'en recruterles
maîtres; plus communément, il confiecettesurveillanceet ce soin à
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un autre de ses collaborateurs, le chanceliercapitulaire,lequel fait


partiedu corpsdes chanoinescathédraux,mais est toujoursrecruté
parmiles clercsles plus instruitsdu diocèse,puisqu'ila dans ses attri-
butionsnormalesla rédactionou le contrôlede la rédactiondes actes
épiscopaux.
De bonneheure,le chancelierse substitueà l'évêque,tant comme
directeurque commeprofesseur de l'école cathédrale.D'abord on le
voit professer successivement les sept arts libéraux; puis, peu à peu,
il abandonne,semble-t-il, aux maîtresplacés sous sa directionles
branchesinférieures du trivium et du quadriçium, no conservantdans
son lot que les sciencessacréeset la philosophie ; enfin,au cours du
xne siècle,le chancelier,débordéà sontour,cessed'enseigner, pourne
plusgarderque la tâchedirectoriale,y compris l'examen des candidats
aux postesde professeurs dans son école et l'octroide l'autorisation
d'enseigner (licentiadocendi).
Les écolesepiscopalesdu xiie sièclene se ressemblaient pas de tous
points. Chacune avait ses tendances propres. Mais, à de rares excep-
tions près,elles avaient ceci de communqu'elles étaientdemeurées
des écolesd'humanités. Traditionnellement, on y poursuivaitla forma-
tiondes espritsselonles vieillesméthodesqui avaientfaitleurspreuves
depuistant de générations, et la culturequ'on y dispensaitétait sur-
toutlittéraire.On y étudiaità fondla grammaire ; on y expliquaitles
en
poètesclassiques, particulierOvide; on y apprenaità tournerde
jolis verslatins; on y enseignaitl'art de bien dire,de bien parler,de
disposerdes argumentsavec ingéniosité: c'est ce qu'on appelait la
dialectique; mais il était rare qu'on poussât au delà. Les sciences
étaientdélaissées,et l'on évitait autant que possible d'aborderles
problèmes essentielsde la philosophie.
Or, au milieudu xiie siècle,ces problèmesse posaientsoudaind'une
façonpressanteet en des termesinsoupçonnés, par suitede la décou-
vertequ'on était en trainde faireen Occidentdes œuvresles plus
caractéristiques d'Aristote, révéléespeu à peu au mondechrétien, par
les musulmansd'Espagnesurtout,en mêmetempsque leurscommen-
tateursou continuateurs arabes et les traitésles plus importantsdes
mathématiciens ou des physiciensgrecs.Dans les écoles episcopales,
on se refusalongtemps à prêterattentionà cettescienceet à cettephi-
losophie qui dérangeaientles positionsacquises et exigeaientune
révisiondes programmes.De-ci de-là, quelques maîtres,commele
chancelierde ChartresThierri,qui mouruten 1155, furenttroublés,
220 LOUIS HALPHEN

s'inquiétèrent de ce que la sciencegréco-araberévélaitd'inédit; mais,


aprèslui, l'école de Chartreselle-mêmeretombadans la molletradi-
tionhumaniste.
Dédaignéeou redoutéedes maîtresépiscopaux,la sciencenouvelle
cherchaasile ailleurs.A Paris,en dehorsdu cloîtrecanonialou de ses
alentoursimmédiats,surles pentesde la montagneSainte-Geneviève,
des professeurs libresavaient eu l'audace d'ouvrirécole, et certains
y avaient obtenu d'éclatantssuccès.Avantmêmequ'il ne fûtquestion
de ce qu'on appela le « nouvel Aristote», Abélardavait montréce
que pouvaità cet égardun maîtrede talent,rompantavec la routine.
L'autoritéepiscopaleavait eu beau s'élevercontrecette concurrence
qu'elle jugeait illégale- et qui l'était bien en ce sens que l'évêque,
étant responsablede la disciplineecclésiastiquedans son diocèse,y
avait autoritésurtous les clercs,professeurs ou non,- l'enseignement
libres'était d'autant mieuxdéveloppéà Paris que l'école episcopale
était à l'étroitet qu'en fait,depuisquelque temps,elle attiraitbeau-
coup moinsla clientèledu dehorsque les professeurs indépendants.

//.- La luttecontreles évêquesetle rôlede la papauté


dans la premièremoitiédu XIIIe siècle.

On ne sauraitêtresurprisdes efforts faitspar les évêques,aussi bien


à Paris qu'ailleurs,pour remonterce courant,pour tenterde sauver
coûte que coûte leur monopolescolaireet, une foisla partieperdue,
pourgarder,à toutle moins,le contrôlede l'enseignement donnédans
leur diocèse.
Les diversesphasesde la luttequ'ils engagèrent alors,et qui finale-
mentallait tournerau profitde la papauté, sont assez bien connues
pour Paris1.Au premierstade, le conflitest limitéaux maîtreseux-
mêmeset à l'évêque,doubléde son représentant, le chancelierdu cha-
pitrecathedral,qui, à la directionde la chancellerie, continueà joindre
celle de l'enseignement diocésain.Soutenupar son supérieurhiérar-
chique,le chanceliertentedésespérément de replacersous sa surveil-
lance les maîtresdes écolesrivales,de contrôler de prèsleurenseigne-
mentet de se réserverle droit exclusif d'accorder dans toutle ressort
episcopalla « licenced'enseigner » (licentiadocendi),c'est-à-dire l'accès
au professorat.Contreson autoritétatillonne,les maîtresde toutes

1. Nousavonseu l'occasiond'en préciser certainstraitsdansun brefarticle


récemment
intitulé Les débutsde VUniversitéde Paris [Studi medievali,nouvelle série, t. II, 1929,
de cet articlesontici reprisestellesquelles.
desconclusions
p. 134-139).Quelques-unes
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les disciplinesou « facultés» - « arts», « décret», médecine,théolo-


gie - forment bloc; ils se groupenten une associationgénéralequi,
dès 1208 ou 1209,ose tenirtête au chancelier,et à laquelle les étu-
diants,dontla cause,surce point,se confondavec la leur,ne tardent
pas à adhérer.Le chancelierripostepar des arrestationsarbitraires.
Le différend est soumisau SouverainPontifequi, conscientdes véri-
tablesintérêtsde l'enseignement et peut-êtreaussi déjà des perspec-
tivesnouvellesqui s'ouvrentdevantlui, prendpositionau début de
1212en faveurdes maîtres.Il commencepar reconnaître leurassocia-
au
tion; sans retirerencoreexpressément chancelierle droitde décer-
nerà songréla « licenced'enseigner »,tantque,danschaquediscipline,
le nombredes maîtresdemeureillimité,et touten lui réservantla col-
lationmêmedu titre,pourvuqu'elle ait lieu sans fraiset sans condition
de serment,InnocentIII statue qu'il sera tenu d'y procéderpour
chaquecandidatque les jurysdes maîtreslui présenteront.
En 1215,par l'organede son légat Robertde Courçon,la papauté,
par-dessusla tête de l'évêque,intervient encorepourpréciserles sta-
tutsde l'associationscolairede Paris,étendreses prérogatives et fixer
«
le régimedes étudesdans les diverses facultés». Le différend entre
le corpsprofessoral et le chancelier,qu'appuie l'évêque, n'est pour-
tantpas apaisé,car,quatreans après,on est encoreen pleinebataille.
Les professeurs et leursélèvesrenforcent leurunion,se cotisentpour
envoyerplaideren cour de Rome,obtiennentdu pape HonoriusIII
la levée de l'excommunication que, dans sa fureur,le chanceliera
lancéecontreeux, et, finalement, se mettenten grève.Ils vontmême,
en 1221,jusqu'à fairefabriquerun sceau de leur collectivité(univer-
sitas),commes'ils formaient un corpslégalementconstitué.Le pape,
cettefois,les rappelleà l'ordre; mais,l'annéed'après,il évoque toute
l'affairedevantson tribunal,réclameimpérieusement des explications
à l'évêque,qui s'obstineà ne riencéder,et laisse percersa sympathie
pour cette « collectivitédes maîtreset des étudiants» (universitas
magistrorum et scolarium)qui, avec déférence,s'en est rapportéeà
sonjugement.
Dix ans de luttesnouvelles,où le gouvernement du roi de France
est aux côtésde l'évêque,creusentchaque jour davantagele fosséqui
sépare maîtreset étudiantsde l'évêque et de ses représentants. Le
27 mars1229,un acte est promulguéau nomdes vingtet un « provi-
seurs» de leur« université »,dénonçantlesviolencesdu prévôtde Paris
et réclamant,sous peined'une grèvede six ans, satisfaction avant le
15 mai. Et commele gouvernement royal a refusé
de capitulerdevant
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cette sommation,commel'évêque a plutôt enveniméqu'apaisé le


conflit,commeenfinmaîtreset étudiants,passant de la menace à
l'acte, ont quitté Paris, d'où, pour emprunter le langage des lettres
pontificales, s'est détourné « le fleuve de Sapience», le SouverainPon-
tifese décide,au printemps1231,à trancherdans le vif.Par la bulle
Parens scientiarum, GrégoireIX édicté les règles auxquelles, dans
leursrapportsmutuels,devrontse conformer désormais1' « Univer-
sité » (Unwersitas) il n'hésiteplus à employerle mot- et l'évêque
-
ou le chancelierdu chapitreNotre-Dame.Le soupçonque 1' « Univer-
sité » puisse êtreà un degréquelconqueune simpleligue de rebelles
n'effleure mêmeplus l'espritdu chefde l'Église : il parle d'elle, d'un
bout à l'autre de l'acte, commed'un pouvoirlégal, dont il ne reste
qu'à préciserdans le détailles statuts.
C'est seulementdans la secondemoitiédu xnie siècle que ces sta-
tutsprendront formedéfinitive ; maisdès ce momentla révolutionest
accomplie corpsscolaire, tant que tel, est à Paris pratiquement
: le en
indépendantde l'évêque,ou peu s'en faut; il a sonorganisation propre,
son autonomieadministrative ; en 1246,le droitde sceau lui est offi-
ciellementreconnu- ce qui ne veut pas dire qu'il soit trèslibrede
ses mouvements : car la papauté,qui l'a aidé à s'affranchirde l'autorité
diocésaine,surveille de sa
près croissance, s'immisce dans le choixdes
livrescommentésdevantles élèveset ne laisse échapper aucune occa-
sion d'imposerses vues en matièred'organisationcommeen matière
d'enseignement.
D'un bout à l'autrede l'Europe occidentale,les documentslaissent
voir ou entr'apercevoir une évolutionanalogue,quoique parfoisavec
de notablesvariantes.
C'est ainsi qu'à Toulousel'Universitéa été fondéede toutespièces
par la papauté qui, dès 1217,a nourrile projetd'installerlà, en plein
pays hérétique,au temps où l'albigéismeétait loin d'être vaincu
encore,un centremodèle d'études orthodoxes.Le projet n'aboutit
qu'à la paix de Paris de 1229,lorsquefutrégléle sortdu Languedoc.
Le comteRaymondVII dut s'engageralorsà verserpendantdix ans
le montantdes traitementsde quatorze professeurs. Ce devait être
une sorted'école pontificale,payée aux fraisde l'hérésiarquerepenti.
Le but avoué était de diffuser la doctrineromaineen pays hétéro-
doxe,et la théologieétaitla maîtressepierrede l'édifice.Mais le type
de Toulouseest exceptionnelet il fautse garderd'en tirerdes consé-
quencesd'ordregénéral.
LES UNIVERSITÉS AU XIIIe SIECLE 223

En Italie,l'Universitéde Bologne,trèsspécialiséeelle aussi,se con-


sacrepresqueexclusivement à l'enseignement du droit.Le rôledécisif
joué au xiie siècle,dès le règnede FrédéricBarberousse,par les ju-
ristesde cettecité dans la restauration des principesdu droitpublic
romain, leur a valu de bonne heure une réputationde savoirsolideet
subtilque le tempsa confirmée et amplifiée. Avantla findu xne siècle,
les étudiantsse pressentau pied des chairesd'où les juristesbolonais
dispensentavec un égal succèsla sciencedu droitcanon et celle du
droitcivil,renouveléenaguèrepar un des leurs,le fameuxIrnerius,
commentateur du Digeste.Dans un tel milieu,la papauté a fortà
fairepour obtenirdes maîtreset de leursélèves une soumissiontrès
stricte.Il faut,en 1219,une bullepontificale, non plus,commeà Pa-
ris,pour limiter le droit d'intervention de l'autoritédiocésainedans la
«
collationde la licenced'enseigner», mais, inversement, pour con-
traindrele corps professoral, trop indépendant,à abandonnercette
prérogative à un mandataire de l'évêque et se bornerlui-mêmeà de
simplesprésentations.
Dans toutela péninsuleitalienne,spécialementen Haute-Italie,on
voitparaître,durantla première moitiédu xine siècle,des Universités
qui ne sont souvent qu'une imitation de cellede Bologne,par exemple
à Modène,à Vicence,à Padoue, où le conseilcommunalva s'employer
à attirerles étudiantspar toutes sortesde facilitésde logementet
d'avantagesmatériels, tels que l'institution de prêtsà taux réduit.A
Padoue, commeà Bologne,on enseignesurtoutle droit,et, entreles
deux Universités, l'analogieest grande.C'est dire que l'actionponti-
ficaleest,là aussi,bienmoindrequ'à Paris ou à Toulouse.Mais,à par-
tirdu milieudu xine siècle,les papes s'ingénientà organiseren Italie
des Universitésqui subissentson influence.InnocentIV en créeune
à Romeen 1244ou 1245,une à Sienneen 1247,à Plaisanceen 1248.
Les papes favorisent et essaientde placersous leurcontrôleles Uni-
versitésnaissantesdes royaumesespagnols.C'est,en particulier, avec
l'appuid'HonoriusIII que le roiAlphonseVIII de Castille- sansgrand
succès,fauted'argentet de clientèle, - essaie,au débutdu xnie siècle,
de transformer en une importante Universitéla modesteécole cathé-
drale de Palencia ; et l'histoire de Montpellier, qui est alors entreles
mainsdes roisd'Aragon,meten pleinelumièrele désirdes papes,dans
la première moitiédu xine siècle,d'aider,partoutoù l'occasions'enpré-
sente,à la constitution d' « Universités de maîtreset d'étudiants» aux
du
dépens pouvoirepiscopal. Dès 1220,le cardinalConraddonneles
«
premiersstatutsà 1' université médecins,tant maîtresque dis-
des
224 LOUIS HALPHEN

ciples» (università^ medicorum. tamdoctorum quam discipulorum), en


résidenceà Montpellier, l'asile de la sciencemédicaledepuis que les
guerres ont pour toujours compromis de Sáleme. A cette
la prospérité
date déjà, l'autoritédu chancelierepiscopalcommenceà êtresérieuse-
mentbattue en brèche.En 1239, on lui reconnaîtencorele droitde
délivrerla « licenced'enseigner » aux futursmaîtresen médecine; mais
ce n'estplus qu'une satisfaction de pureforme,car il ne peut la confé-
rerqu'aux candidatsprésentésparun juryde deuxmaîtresen exercice.
Quant aux « artistes», ils forment une secondeassociation,1' « univer-
sitédes maîtreset des discipleses arts» {universitas doctorum et disci-
pulorumin artifrus studentium), que l'évêque diocésain,en résidenceà
Maguelonne, reconnaîtofficiellement en 1242.

///.- La mainmisedes papessur les Universités.

On peut être surprisau premierabord de la sollicitudedes papes


pour toutesces « Universités», c'est-à-dire, à prendreles chosesà la
lettre,pourdes associationsde professeurs d'étudiants,dontle but
et
avoué est de s'affranchir de l'évêque et de son représentant, le chan-
celier.On l'est moinsquand on se rappelleque la politiqueconstante
des SouverainsPontifes,en matièrede disciplineecclésiastique,a
été de multiplier, d'un bout à l'autre de la chrétienté,les privilèges
d'exemption,qui aboutissaientà soustrairequantité d'abbayes ou
d'ordresreligieuxà la juridictionde l'ordinairepour les rattacherdi-
rectement à la juridictiondu Saint-Siège.
Cettepolitique,qu'attestedès le xe sièclel'histoirede l'ordrecluni-
sien,ne s'était,depuis,jamais démentie.La fondationdes ordresmen-
diantssousle pontificat d'InnocentIII en fournit une preuvecontem-
La
porainedes faitsque nousvenonsde rapporter. papautéavait,après
quelques hésitations,favorisésans réservel'essordes deux instituts,
qui, à l'user, lui avaient semblétrès bien adaptés à ses fins.Tout
d'abord,elle avait vu seulementdans les Dominicainset les Francis-
cains d'utilesauxiliairespour la réforme de la chrétienté.Il lui était
apparu que ces deux ordres,formant chacun une milicebien discipli-
née et facileà surveillerd'Italie, où résidaitleur chef,pourraient, si
elle gardaitsur eux la haute main,lui servird'agentsde propagande
dans la grandeluttequ'elle avait entreprisecontrela corruption du
et
siècle contre l'hérésietoujoursmenaçante. Les Dominicains sur-
LES UNIVERSITÉS AU XIIIe SIÈCLE 225

tout,voués à la prédication, lui avaient fournile moyend'organiser


méthodiquement la lutte contreles hétérodoxes: sans eux, on ne
concevraitpas l'Inquisition.
La tentationétait fortede se servirdes uns et des autres pour
l'œuvreuniversitaire. Puisquela richefloraison des écolesdu xiie siècle
n'avait aboutiqu'au désordredes croyances, ne convenait-il pas d'as-
surerla police des études elles-mêmes? La papauté crutl'idée réali-
sable et, poury parvenir,encourageal'entréedans les cadresde l'en-
seignement publicdes meilleursd'entreles Mendiants.
Déjà, spontanément, ils avaient commencéd'affluer dans les villes
où les étudesnécessairesà leurformation théologique étaientle mieux
organiséeset où ils avaient chance,en mêmetemps,de fairele plus
grandnombrede bonnesrecruesparmila jeunessecultivéedes écoles.
A Paris, dès 1224, les Dominicainsenrôlaientquarante novices en
un seul hiver; deux ans après,plus de vingt,en un mois- et cela
à une époque où ils n'assuraientencoreaucun enseignement public.
Dès 1224 aussi ou l'année suivante,un des maîtresen théologieles
plusen vue de l'Universitéparisienne, l'AnglaisAimonde Faversham,
prenait l'habit de saint François. Du même coup,il est vrai,il renon-
çait au professorat ; mais bien d'autres gradués de l'Université-
théologiensou simplesmaîtreses arts - suivaientson exempleet
entraientdans un des deux ordresmendiants.On pouvait s'attendre
à les voirtôt ou tard accéderà des chairesmagistrales.La grèvesco-
laire de 1229 précipital'événement.Essayantde parerde son mieux
aux effetsde la désertiondu corps professoral,l'évêque de Paris
chargeaitpresque aussitôtfrèreRoland de Crémone,de l'ordredes
FrèresPrêcheurs,qui avait les titresrequis,d'ouvrirdans son cou-
vent- le couventde Saint-Jacques- un nouvelenseignement public
de théologie;en septembre1230, un des maîtresen exercicede la
« Faculté » de théologie,Jean de Saint-Gilles,ayant pris l'habit de
saint Dominique,transportaitson enseignement au mômecouvent;
et, en 1231, une troisième chaire se à
trouvait, Paris, transférée au
couvent des FrèresMineurspar l'entréedans l'ordrefranciscaindu
célèbreAlexandrede Haies.
Conquêtesdurables: car l'usage était que tout maîtreen exercice
formâtson successeuren s'adjoignant,à titre de « bachelier», un
élève de son choix. Comme l'Universitéde Paris ne comptaitque
douze chairesde théologie,les deux ordresmendiantsse trouvaienten
226 LOUIS HALPHEN

détenirdéjà un quart. A l'Universitéde Toulouse,dès la fondation


(1229), la papauté les leur réservaittoutes; à celle d'Oxford,vers le
mêmemoment,le théologienle plus en renom,maîtreRobertGrosse-
tête,prenaitl'initiatived'allerdonnerses courschezles Franciscains,
qui, à partirde 1245, fourniront à la Faculté de théologied'Oxford
quelques-unsde ses professeurs les plus distingués.
Cet envahissement progressif des Facultésde théologiepar les Men-
diantsvalait à la papauté,qui y poussaitde toutesses forces,un sur-
croîtd'influence dansles milieuxscolaires.Mieuxqu'à coupsde décrets
et de règlements, elle pouvait,par l'entremisede ces ardentsmission-
naires,agird'une façonefficacesur le fonddes idées et des doctrines
enseignéeset, sans se compromettre directement, en laissant même
le plus souventles solutionsmûriren dehorsd'elle, imprimerà la
penséechrétienne l'orientationqu'elle souhaitait.
C'eût été, en cas de réussite,un merveilleuxmoyend'imposerà
la chrétientél'unité,la catholicitéde croyances,but suprêmede l'ac-
tion pontificale.Mais les papes avaient comptésans l'espritd'indé-
pendancedes Universités, spécialementde celle de Paris, qui, affran-
chie des évêques,n'entendaitpas tombermaintenantsous la tutelle
romaine.
IV. - La luttede VUniversité de Paris
contrela papautéetles ordres mendiants (1252-1257).
Or comments'assurerune vie autonometant qu'au sein du corps
universitairela présencedes religieuxdes deux grandsordresmen-
diantsque le Saint-Siègepatronnaitfaussaitle mécanismede l'en-
semble?Car Dominicainset Franciscainsn'étaientpas seulementdans
la dépendancedirectedu Saint-Siège; ils étaienttenus enversleurs
supérieursà une obéissancequi était une gêne constantedans leurs
rapportsavec leurscollègueset les amenaiten mainteoccasionà faire
bande à part.Au surplus,leurrecrutement était soumisà l'agrément
des provinciaux» et des chefsd'ordres.Ceux-cipouvaientà toutmo-
«
mentles releverde leursfonctions pourles appelerà d'autrespostes,
sans avoirde comptesà rendreà personne.Un trisévèreleurpermet-
tait, en outre,de recruterun personneld'élite,de natureà attirerau
pied des chairesoù les leurs enseignaientla fouledes étudiantset à
exercersur eux une actionprofonde.Nouveau sujet de dépitpourles
maîtresséculiers,dont les espritsfinissaientpar se montercontre
d'aussiincommodes concurrents.
LES UNIVERSITÉS AU XIIIe SIECLE 227

Dès le milieu du xine siècle, l'exaspérationd'un grand nombre


d'entreeux est manifeste. L'atmosphèreapparaîtchargéed'orage,et,
aprèsle premieracte où la papauté et l'Universitécollaboraientpai-
siblement, un autres'annonceoù la questiondes ordresmendiantsva
la
provoquer rupture.
C'est en 1252,au début de l'année,que la lutteéclata, et Paris en
futle théâtre.D'abord, la papauté n'était pas en cause. Les maîtres
séculiersfirentun premiereffort pourlimiterle mal et décrétèrent que
nul ordrereligieuxne pourraitdésormaisdisposerde plusd'unechaire
à l'Université,ce qui devaitavoirpourconséquenceimmédiatede for-
cerles Prêcheurs, qui en détenaientdeux,à en abandonnerune.Contre
cet abus de pouvoir,les maîtresvisés se hâtèrentde porterplainte
à Rome. L'affaireen était là quand un incidentsurgitqui souligna
le manque d'espritde corps des professeurs appartenantaux deux
ordresmendiants: les séculiers,fortsdes privilègesqu'ils tenaientdes
papes eux-mêmes,ayant voté au printemps1253 la suspensiondes
coursde toutesles Facultés pour protestercontreles violencesdont
des étudiantsvenaientd'êtrevictimesde la part de la police royale,
les Dominicainsse trouvèrent d'accordavec les Franciscainspourcon-
tinuerleur enseignement. C'était s'exclure,eux et leurs élèves, de
P « Université», c'est-à-direde l'associationgénéraledes maîtreset
des étudiantsde Paris.
Leur exclusionfut, en effet,prononcéequelques jours plus tard
(avril1253) par leurscollèguesexaspérés,qui firent, en outre,publier
dans les écoles une sentenced'excommunication contreces mauvais
frères,avec défenseà toutétudiant,membrede l'Université, de suivre
leurscours.Évidemment, les tortsétaientmutuels,puisqueles sécu-
liersavaientouvertles hostilitéspar leurabus de pouvoirde 1252,et
le pape InnocentIV, à qui les Mendiantsen avaientappelé,étaitdans
son rôleen prêchantl'apaisement.Mais il fitplus : le 1erjuillet1253,
il voulutforcer la mainaux séculiersen décidant,de sa propreautorité,
la réintégration immédiatedans les cadres de l'associationuniversi-
tairedes maîtresexcluset la levéede l'interdit jeté surleurscours.
Du coup, la lutte changeaitde terrain: ce n'était plus seulement
avec les réguliers, mais avec la papauté elle-mêmeque l'Universitése
trouvaitaux prises.Elle tintbon et réponditaux sommationsponti-
ficalesen renouvelantsolennellement, le 2 septembre,les mesures
prises contre les Mendiants. Innocent IV releva le défiet, quelques
mois après (28 janvier1254), notifiaau chancelierde Paris son désir
228 LOUIS HALPHEN

exprèsde voir confierencoreà un régulier- mais, cette fois,à un


moinecistercien - une chaireà la Faculté de théologie.Loin de ve-
nir à composition, les maîtresséculiersaggravèrentleur attitudeen
publiant, le 4 février de cettemêmeannée,un long et violentmani-
festeadressédirectement à tous les archevêques,évêques, abbés et
dignitairesecclésiastiques,qu'ils faisaientjuges de la situationet
pressaientd'intervenir en faveurde leur Université,« fondementde
l'Église», disaient-ils,dontla ruineentraînerait avec elle cellede l'édi-
ficetout entier.
Soudainintimidé,InnocentIV se déclaraprêtà reprendre l'examen
de l'affaireet demandal'envoid'une délégation; et, commeles Men-
diants refusaient, quant à eux, et avaient interdità leursélèves de
verserla cotisationréclaméepar l'Universitépoursubveniraux frais,
il alla jusqu'à en imposerà tous le paiementsous peine des censures
ecclésiastiques.
La papautésemblaitdoncà la veillede céder; elle avait même,dans
un mouvement d'humeur,décidé,le 21 novembre1254,de retireraux
Dominicains aux Franciscainsquelques-unsde leurs privilèges
et
ecclésiastiquesles plus importants et qui donnaientlieu à des plaintes
multiplesdes évêques et du clergéparoissial,quand la mortd'Inno-
centIV (7 décembre1254)et l'avènementau souverainpontificat, sous
le nomd'AlexandreIV, de Rainaldo de Segni,le cardinal protecteur de
l'ordrefranciscain, changèrent brusquement encore la face des choses.
Une bulledu 14 avril1255prononçal'annulationde toutesles mesures
prisesà l'encontredes Mendiantsou de leursélèves,ordonna,« de par
la plénitudede la puissance » pontificale,leur réintégration dans
l'Université, des
exigea,pourla suspension cours, quorumle des deux
tiersdes maîtresen exercicede la Faculté de théologieet des deux
tiersdes maîtresde chacunedes autresFacultés,enfinreconnutau
seul chancelierde l'Église de Paris le soinde fixerle nombreet l'attri-
butiondes chaires.
L'Universitériposta,le 2 octobre,par un secondmanifeste, adressé,
cette fois,au pape lui-même,et rédigésur un ton qui s'efforçait de
demeurerrespectueux,quoique le fonden fûttout aussi catégorique
et plus insolentpeut-êtrepourla papauté que dans le factumde l'an-
née précédente.Comme,sur un total de douze professeurs, la Faculté
de théologiecomptaitdéjà deux Dominicains, un Franciscain et des
chanoinesdu chapitrecathedralde Paris, acquis à la cause des régu-
liers,la masse des séculiersavait beau jeu de montrer que les obliger
LES UNIVERSITÉS AU XIIIe SIÈCLE 229

à réunirle quorumdes deuxtierséquivalait,dansla circonstance, à les


empêcherde suspendreles cours.On voulaitdonc par un acte d'arbi-
traire,« obtenuen fraude», briserentreleurs mains la seule arme
efficace dontils pussentdisposerpourse défendre ! Le pape leurenjoi-
en
gnait, outre, de rouvrir leursrangs à des collèguesqui ne savaient
qu'y semerle désordre.Soit ; ils renonçaientà discuter,« n'ayant »,
disaient-ils,« ni le désirni les moyensde se perdredans la procédure,
surtoutavec des adversairesaussi procéduriers » ; mais,usant du seul
droitqui leur restât,ils déclaraientleur associationou « université»
dissoute,et, si la bulle pontificalen'étaitpas retirée,se disaientré-
solusà quitterParispourallers'établirsous d'autrescieux.
Inflexible,AlexandreIV se contentade donnerordre,par lettres
des 7 et 10 décembre,d'excommunier et de priverde leurschargeset
bénéficesceux qui refuseraient de se soumettrepurementet simple-
mentà ses prescriptions antérieures, qu'ils continuassent, précisait-il,
ou qu'en vertud'un « subterfuge » ils eussentnominalement cessé de
fairepartie de 1' « université» primitive.Quelques semaines après
(31 janvier 1256), il passait à l'attaque : froidement, sans prendre
d'autreavis que celui de deux cardinauxromains,il nommaprofes-
seurà la Faculté de théologie- « pour fairepartiede la sociétédes
maîtresparisiens» - ce moinecistercienen faveurde qui son prédé-
cesseurétait déjà intervenusans succès deux ans auparavant,et il
s'empressade notifier sa décisionaux rebelles.
le
Cependant gouvernement du roi de France était trop intéressé
au maintiende l'Universitépour ne pas tenterun suprêmeeffort de
conciliation: sous ses auspices,un compromis futpréparé,aux termes
duquel les séculiersacceptaientde laisseraux Dominicainsles deux
chairesqu'ils détenaient,tout en réservantle droitde ne leur ouvrir
à nouveaul'accès de leur associationque quand bon leur semblerait.
Mais le pape s'opposa à l'arrangement et, commeentreles séculiers
et les FrèresPrêcheursla lutteredoublaitde violence,il en vintaux
sanctions: par lettredu 17 juin 1256, il déclara « privés de toutes
leursdignités,de tous leursbénéficesecclésiastiqueset de leur charge
magistrale», avec défensede remonterdans leurs chairesou d'en-
seignerjamais, deux des professeurs de théologieles plus acharnés
et par ailleursles plus suspects,Guillaumede Saint-Amour et Eude
de Douai, ainsique deux de leursacolytes,candidatsà des chairesde
théologie,maîtresNicolas,doyen de Bar-sur-Aube, et Chrétien,cha-
noinede Beauvais; il prescrivit leurbannissement de Franceet, sous
230 LOUIS HALPHEN

menacedes mêmespeines,donna à leurscollèguesun ultimedélai de


quinzejourspourfaireleursoumission pleineet entière.
La lassitudegagnaità la longueles deux partis,mais avant tout
les séculiers,sur qui la fermetédu pape commençaità faireimpres-
sion. Leur chefde file,Guillaumede Saint-Amour, qui avait cru ha-
bile d'attaquer aussi les ordresmendiantssur le terraindoctrinal,
dans une violentediatribeintituléeLes périls du tempsprésent,se
voyait,le 5 octobre1256,condamnépour cette publicationen cour
de Rome et, selon le vœu du pape, chassé aussitôteffectivement par
Louis IX du royaumecapétien,en mêmetemps que privé du droit
d'enseigner et de prêcher.Quelques jours après(le 23 octobre),il était
désavouépar ses deux collèguesEude de Douai et Chrétiende Beau-
vais, qui, frappésavec lui, le 17 juin, s'empressèrent de l'abandonner
dès qu'ils virentla tournureprise par les événements: répudiant
publiquementses erreurs,ils accoururent jusqu'à Anagni,où se trou-
vait AlexandreIV, firententreses mainsleur soumission,se décla-
rèrentprêtsà observerde tous pointsses décretstouchantleur Uni-
versitéet à rouvrirles rangsde leur associationaux frères, tant Prê-
cheursque Mineurs,qui en avaient été expulsés.Moyennantquoi,
après une abjurationsolennelleà Paris,ils furentabsous et réconci-
liés avec l'Église. Leur exempledonna à réfléchir aux plus obstinés:
en janvier1257,la résistance durait encore et le pape devait presser
l'évêque de Paris, temporisateur à dessein,d'appliquer aux rebelles
les peinesprévues; huitmoisplustard(septembre1257),le ventavait
définitivement tourné,et Alexandreinvitaitle mêmeprélatà prendre
les mesuresd'apaisementque commandaitla soumissionde la presque
totalitédu corpsenseignant et des étudiantsparisiens.
Il y eut bienencore,dans les annéesqui suivirent, quelquesmouve-
mentsd'humeurcontreles Mendiants; maisle grandconflitqui avait
si longtempsdéchirél'Universitéétaitclos. Il l'étaitselonles volontés
du SouverainPontife,devantqui les maîtresséculiersavaientdû res-
pectueusement s'incliner.Mais on pouvaitmesurerle cheminparcouru
depuisl'époque,prochecependant,où les maîtresparisiensen étaient
à attendreles interventions bienveillantesde Rome pour se-sous-
trairepeu à peu au contrôle chancelieret de l'évêque de Paris.
du
C'étaitmaintenant la papauté elle-mêmequ'ils osaientbraver; c'était
à ses dépensqu'ils essayaientd'élargirleurslibertés.Leur Université
était en passe de devenirune puissance- puissanceincommodeet
jalouse de ses prérogatives - avec l'opinionde laquelleil allait falloir
bientôtcompter.
LES UNIVERSITÉS AU XIIIe SIECLE 231

F. - Vautonomie universitaire à Paris


dans la secondemoitiédu XIIIe siècle.

Au coursdesluttesque nousvenonsde retracer, l'Universitéde Paris


ne s'était pas seulementaffermie dans ses desseinsd'indépendance:
elle avait, d'étape en étape, perfectionné son organisationintérieure
et, à la faveur des événements mêmes, était parvenueà se donnerun
gouvernement.
Avantle milieudu xme siècle,l'associationgénéraledes maîtreset
des étudiants- 1' « Université», commeon disait,- était,à Paris,un
groupement encoreinorganique.Elle n'avait ni chefreconnuni même
de porte-parole régulier.Unis pour la défensede leursintérêtsper-
sonnelslorsqueles circonstances l'exigeaient,les maîtreset les étu-
diantsdes diversesdisciplinesperdaientcontactdès que ces circons-
tancesavaientdisparu.Seule la communauté de disciplineou « faculté»
établissaitentreeux un lien permanent.Aussi chaque « Faculté »
avait-ellesa vie propreet son organisationintérieure, à laquelle la
vie et l'organisationde la Faculté voisine correspondaient plus ou
moins fidèlement.
La plus importantede beaucouppar le nombrede ceux qui en sui-
vaientles coursou y enseignaient étaitla Faculté« des arts», réservée,
comme les vieillesécoles episcopales,à l'étude des « arts libéraux»,
principalement de la grammaire, de la rhétoriqueet de la logiqueou
dialectique,auxquelles étaient venues s'ajouter la philosophieet les
« sciencesde la nature» selonAristote.C'étaitla Faculté de début; si
l'on faisaittoutesses étudesà Paris,on devaitl'avoirfréquentée pen-
dantplusieursannéesavant d'avoiraccès à l'une quelconquedes trois
autres.D'où non seulementle total élevé,mais aussi la jeunessede sa
clientèle.On y était admisdès l'âge de douze ou treizeans, et à vingt
et un ans l'on pouvaity êtrereçumaîtrees arts. Rien que pourmain-
tenirl'ordreparmices jeunes gens qui, lâchés brusquementdans les
rues de la capitale,loin de leursfamilles,étaientcapables de toutes
sortesd'entraînements, on avait dû peu à peu imaginerune organisa-
tion administrative,qui achève de prendreformeau milieu du
xiiie siècle.
Les étudiantset leursmaîtresapparaissentalorsrépartisen quatre
groupesou « nations», d'après leurspays d'origine: les « Français»,
les « Picards», les « Normands», les « Anglais» - ces nomsne dési-
gnant, bien entendu,que l'élémentprépondérantà l'intérieurde
232 LOUIS HALPHEN

chaquegroupe,et la nation« anglaise» comprenant à elle seule la ma-


jeure partiedes étudiantsou des maîtresétrangersau royaumecapé-
tien.A la têtede chaque « nation» se trouveun « procureur», trèsfré-
quemmentrenouvelable, et choisipar voie d'électionparmiceux de ses
membresqui sont professeurs titulairesà la Faculté; le procureur
prendles dispositionsnécessairesà la vie scolairedu groupe,parle et
agit en son nom,administre sa caisse; il scelleles actes du sceau de la
nation, veille à la célébration des fêtesreligieusesen l'honneurdes
saintsà qui elle a voué un cultespécial.
Mais le particularisme des nationsvientse fondredans la vie com-
munede l'ensemble,et l'activitémêmedes quatreprocureurs dépasse
souventle cadredu grouperégional.Ils forment un collège,que com-
plète le « recteur» (c'est-à-diredirecteur).Sauf exception,ils ont
chargede le choisireux-mêmesparmiles professeurs de la Faculté,
commeprésidentde tous ceux qui la composentou, pour emprunter
le langagede l'époque,de 1' « universitédes artistes». De mêmeque
celledes procureurs, son autoritéest éphémère; car son mandat- re-
nouvelable,il estvrai,- n'excèdejamais la duréed'untrimestre, et il
arrive,à certainsmoments,qu'on le réduiseà six semaines,voireà un
mois.Mais,pendantqu'il est en charge,assistédes quatreprocureurs,
le recteurjoue dans la Faculté un rôle analogue à celui de chaque
procureurdans sa nation: il prendles dispositionsnécessairesà la
bonnemarchede la Faculté,en administrela caisse,agit et parle au
nom de tous. C'est lui qui convoqueet présidele conseildes profes-
seurset assurel'exécutiondes mesuresqui y ontété arrêtées; c'est lui
aussi qui intervient en justiceau nom de ses collèguesou, en cas de
conflit,qui s'entremetpour fairerespecterles droitset privilègesdes
maîtreset des étudiants; c'est devant lui enfinque les aspirantsaux
grades et les nouveaux docteursdoiventjurer de se conformer aux
statutsde la Faculté.
Le conseilde la Faculté est composéde tous les maîtreses arts qui
y donnentun enseignement normal,ceux qu'on appelle les maîtres
« régents» (régentés in actu),c'est-à-direles professeurs en exercice.
Toutes les décisions d'ordre général leur sont obligatoirement sou-
miseset ils doiventêtreconvoquésau moins une foispar semaine ; ils
établissentles règlements des examens,élaborentle statutdes gradués,
fixentles horaires.
La Faculté des arts formedonc déjà vers le milieudu xiiie siècle
tout un gouvernement bien agencé et qui se suffità lui-même.Son
chef,le recteur,fortdu nombreconsidérabledes maîtreset des étu-
LES UNIVERSITÉS DU XIIIe SIECLE 233

diantsau nomdesquelsil parle(une bonnecentainede maîtreset cer-


tainementbeaucoup plus d'un millierd'étudiants1),est devenu un
personnageimportantdont l'autoritéfait bien plus désormaisque
contre-balancer celle du chanceliercapitulairede Notre-Dame.
Les troisautresFacultés- Faculté de théologie,Faculté de méde-
cine et Faculté de droitou « de décrets» - étant infiniment moins
peuplées et n'ayant chacune qu'un très petit nombre de professeurs
(une trentaineen tout peut-êtreà elles trois),peuventse contenter
d'une organisationadministrative plus simple.Elles ne connaissent
« »
ni la divisionen nations ni riend'équivalentaux procureurs. Elles
n'en constituent pas moins,,commela Facultédes arts,des organismes
complets.Dans chacuned'elles,le pouvoirlégislatifest exercépar le
conseildes maîtres« régents» que, sous le nom de doyen,présidele
plus anciend'entreeux. Le doyenexerce,en outre,le pouvoirexécutif
et,de ce pointde vue,joue dans sa Facultéà peu prèsle mêmerôleque
le recteurdans celledes arts.
Ainsi chaque Faculté possède pour sa vie propreun systèmegou-
vernemental qui la libère,dans une large mesure,de l'ingérencedes
pouvoirsecclésiastiquesou civils.Mais, pour la défensedes intérêts
communsà l'ensembledu corps universitaire, il manque un rouage
central.La lutte contreles Mendiantset la papauté en précipitela
formation. Au coursdes incidentsdramatiquesqui se déroulentalors,
pourrépondre aux attaquesincessantesde leursennemis,aviserrapide-
mentaux meilleursmoyensde les conjurer,recueillirles fondsnéces-
saires,intervenir auprèsdes autorités,les maîtresdes diversesFacul-
tés devront-ils à toutmomentse réuniren assembléeplénièreet, dans
la fièvred'une discussionplus ou moinsconfuse,improviserchaque
foisdes solutionshâtives?Qui présideraces assemblées?Qui, en cas
de besoin,sera ensuitele porte-parolede toute 1' « Université»? Qui
sera chargéde faireaboutirles décisionsprises?Le recteurde la Fa-
cultédes artsse trouvetout désignépour ce rôle,puisque,à lui seul,
il représente plus des troisquarts des professeurs, sans doute même
plus des troisquarts de la population scolairede l'Université.
Lui seul,au surplus,à raisondu grandnombred'affairesqu'il doit
réglerpour sa Faculté,disposed'un personneladministratif suffisant
pourpouvoir,sans moyensnouveaux,expédierles affaires communes,
1. Nousmanquons de donnéesnumériquespourle milieudu xinesiècle.Noussavonsseu-
lementqu'en1284le totaldesprofesseursde la Facultédesartss'élevaità centvingt,ce qui
suppose, avecle système dutemps,
d'enseignement où chaquemaître assuraitparlui-même la
totalitéde l'enseignement
à sesauditeurs,
unnombre d'étudiants
dépassantlargement mille.
Rev. Histor. CLXVI. 2e fasc. 16
234 LOUIS HALPHEN
fairerédigerles actes,lettreset circulairesqu'elles nécessitent,gérer
une caisse collective; il a sous ses ordres,en la personnedes quatre
huissiersou « bedeaux» que chaque nationdésignepourles besoinsde
la Faculté des arts,les quelques agents de servicequi peuventêtre
utiles pour les coursesurgentes,les notifications, les convocations.
Aussilui confie-t-on le soinde réunirl'assembléeplénière,ce qui lui en
vaut naturellement la présidence.Lorsqu'en1253la décisionest prise
d'exclurede 1' « Université» et d'excommunier Mineurset Prêcheurs,
c'est lui qui reçoitmandatde promulguer la sentencedans tous les lo-
caux scolaires,et, les bedeauxde la Faculté des artsqu'il en a chargé
ayant été jetés à la porte de l'école de théologiedes Dominicains
avant d'avoirpu faireleurlecture,c'est lui encorequi, en personne,se
transportedans cette école - laquelle ne relèvepourtantque de la
Faculté de théologie- pourtâcher,en compagniede troisde ses col-
lèguesde la Faculté des arts (peut-êtretroisdes procureurs), de pro-
céderlui-mêmeà la publicationde la sentence.
Aussi l'habitudese prend-ellepeu à peu de le considérercommele
représentant de l'Universitétout entière.Au mois de février1254,
dans le manifesteretentissant qu'ils adressentalors aux membresdu
les
clergépour prendre à témoin de leur bon droit,les maîtressécu-
liersdes quatreFacultéset leursétudiantsn'hésitentpas à le qualifier
de « recteurde leurUniversité», lançantainsi dajis la circulationun
titreque dès mars1259le pape n'hésitedéjà plus à employerau cours
d'une lettreofficielle où il met le recteurpersonnellement en cause à
raisond'une dettecontractée trenteans plustôtpar l'associationgéné-
rale des maîtresparisiens.
On devait aller plus loin. Dans les vingt ou vingt-cinq ans qui
suivent,on assisteà l'extensiongraduelle,maiscontinue,des pouvoirs
du recteur,qui finissent par empiétermêmesur les dernièrespréroga-
tives du chanceliercapitulaireet de l'évêque. En 1286, on l'accusera
formellement d'avoir,depuisplusieursannéeset à leurdétriment, pris
l'habitudede citerdevant lui et de juger les étudiantsde l'Univer-
sitépourdes affairesdontil n'avait pas à connaître- ce qui prouve
qu'il avait réussi,à cettedate, à se constituerune juridictionqui
achevait de lui donnerdans l'Universitéune situationtout à fait
horsde pair. Il étaitdès lorsdevenuréellement le chef(caput),comme
l'écrivait,en 1284, un maîtrees arts dans un long factumrédigéen
réponseaux plaintes du chancelier.- « un chef au-dessusduquel
l'Université», disait-ilau pape, « n'en reconnaissait pointd'autreque
Sa Sainteté» elle-même.
LES UNIVERSITÉS AU XIIIe SIECLE 235

VI. - U autonomie horsde France: OxfordetBologne.


universitaire
Dans les autres grandes Universitésd'Occident,l'indépendance
apparaîtsouventplus marquéeencore,parcequ'en généralles condi-
tionspolitiquesou géographiquesleur permettent d'éluderplus aisé-
mentle contrôlepontifical.
C'est le cas d'Oxford,la plus ancienneUniversitéet la plus floris-
sante d'Angleterre. Son émancipationest facilitéepar son éloigne-
mentde tout centreecclésiastique.Le. chef-lieudu diocèse,Lincoln,
est à deux centskilomètres : c'est pourl'évêque l'impossibilité d'exer-
cer une surveillancevéritable.Il délègue ses pouvoirsà un repré-
sentant,qu'on appelle « chancelier», par analogie avec le chancelier
capitulairede Paris; mais, sans contactavec son supérieurdirect,le
chancelierd'Oxfordn'a d'autoritéqu'à la conditionde ne pas heurter
de frontl'Université. Au surplus,dès la première moitiédu xme siècle,
la
l'évêque prend précaution de le choisirparmiles professeurs eux-
mêmes: RobertGrossetête, qui fut chancelierde 1224 à 1235, ensei-
gnaità la Facultéde théologie,et ce futle cas de tous ses successeurs.
En fait,on voit après1250,sinonavant,le chancelierd'Oxfordentrer
si biendans les vues de ses administrés qu'on en arriveà se demander
s'il n'est pas autant leur représentant que celui de l'évêque, et le
xiiie sièclene sera pas révoluqu'il aura entièrement cessé d'êtreun
officierepiscopal,pour n'être plus qu'un chefélu tous les deux ans en
assembléeplénièrepar ses collègues,« régents» et « non-régents »,
dontl'évêque se borneradésormaisà entériner le choixpar une lettre
d'investiture.
Mais, à la différence de ce qui se passa sur les bordsde la Seine,
l'évictionprogressive de l'évêque ne fut,à Oxford,d'aucunprofitpour
le Saint-Siège.L'Universitéanglaise,n'ayantpas eu besoinde l'appui
des papes pour s'affranchir de l'autoritédiocésaine,ne futpas aussi
exposéeque celle de Paris à leursempiétements et elleput mêmesans
encombreouvrirtoutes grandesses portesaux religieuxdes ordres
mendiantsqui, à Paris,déchaînèrent tant de tempêtes.Patronnésau
début par maîtreRobertGrossetêteen personne,dont les premiers
d'entreeux avaientété les élèves,les docteursfranciscains, qui furent
de bonneheurela gloirede l'écoled'Oxford,ne cessèrent, au xine siècle,
d'y vivre en parfaiteententeavec leurs collèguesséculiers.Ainsi
furentépargnésau corps universitaireanglais les secousses et les
déchirements qui si longtempsmirentle corpsuniversitaire parisien
236 LOUIS HALPHEN

à si rude épreuve; ainsi également,de l'autre côté du Détroit,sécu-


lierset réguliers purent,d'un communaccord,se donnerun gouverne-
mentautonomesans userleursforcesen des luttesstériles.
Tel qu'il apparaîtpeu après1250,ce gouvernement rappelleà beau-
coup d'égards, mais en plus simple, celui de l'Université parisienne.
On retrouveà Oxfordla même division en Facultés qu'à Paris;
mais leur réunionformeun bloc homogène,grâce sans doute à ce
faitque le chancelier,qui appartienttraditionnellement à la Faculté
de théologie,est devenu par étapes successivesle chefindiscutéde
l'ensemble.Ce qui n'empêchepas les « artistes» de représenter, comme
à Paris,la fractionde beaucoupla plus nombreuseet la plus agissante.
Commeà Paris aussi,les « artistes» se sontscindésen « nations» -
des nationsqui, au surplus,ne comprennent guèreque des étudiants
ou des maîtresoriginaires de Grande-Bretagne, d'Ecosse ou d'Irlande,
car Oxfordn'attirepas encorela jeunessedu continent.On distingue,
au milieudu xine siècle,la « nation» des Septentrionaux (Boreales)et
celle des Méridionaux(Australes); chacune,selonla règleparisienne,
a son « procureur», élu annuellement et choisiparmiles professeurs
de la Faculté des arts. Ces deux procureurs - dont l'électionconti-
nueraà se faireà raisond'un pourles Septentrionaux et d'un pourles
Méridionaux, même aprèsqu'en 1274 le principe de la division en deux
nations aura été aboli - formentavec le chancelierun triumvirat
chargéde toutel'administration universitaire. Le chancelieren est le
président.Il délivrela licenced'enseigner, représenteses collèguesau
dehors,édictéles règlements utilesà la bonnemarchede la vie scolaire
et juge les affairesoù sont impliquésles étudiants; mais les procu-
reurs,à qui est confiénotammentle soin d'assurerl'applicationdes
règlements que promulguele chancelier, le surveillent en mêmetemps
qu'ils l'aidentet au
peuvent, besoin, le dénoncer à l'assemblée plénière
des « régents» et « non-régents ».
Celle-ciconstituele pouvoirdélibérantsuprême.On ne l'appelleque
dans les grandesoccasions.Les affairescourantessont du ressortde
l'assembléerestreinte, qui ne comprend que les « régents» - autrement
dit les professeurs -
en exercice ; et, commeles « artistes» y forment
la majorité,l'assembléerestreinte elle-mêmen'est guère,dans la pra-
tique, saisie d'une propositionque dans la mesureoù la Faculté des
arts l'a préalablementapprouvée.Les « artistes» gardentdonc, à
Oxfordcommeà Paris,la haute mainsurl'Université,tout en recon-
naissantpourchefun des maîtresde la Facultéde théologie.Maiscette
particularitémême a plutôtpour effetde renforcer la cohésiondu
LES UNIVERSITÉS AU XIIIe SIECLE 237

corpsuniversitaireen empêchantles Facultésde s'isoleret de vivre


chacunede sa vie propre.Elles n'en sontque mieuxarméespour ré-
sisteraux entreprisesde tous ceux - pouvoircivilou pouvoirecclé-
siastique- qui essaieraientde s'immiscer
dans leursaffaires.

A Bologne,c'est presque l'indépendancetotale. De la tentative


faiteen 1219 par le pape HonoriusIII pou1 imposeraux maîtres
de cetteville le contrôlede l'autoritéecclésiastique,le seul résultat
durablea été l'obligationpour les nouveauxdocteursde demanderà
l'archidiacrede la ville la licenced'enseigner ; mais ce n'est qu'une
formalité, et les maîtres continuent à être seuls juges des titresdes
candidats.
La papauté,au surplus,semblese désintéresser du cas de Bologne,
la
parceque théologien'y faitl'objet d'aucun enseignement en dehors
des écolesconventuelles (de celles des Mendiantssurtout),non acces-
sibles à la masse, et que tout l'intérêts'y concentresur l'étude du
droit,au détriment mêmedes artslibérauxet de la philosophie.Aussi
les choses se passent-ellescommesi l'Église renonçaità intervenir.
Et c'est peut-êtrela raisonprincipalede la tournuretrèsparticulière
qu'y prennent les événements.
On chercheraitvainement,en effet,à. Bologne rien qui rappelle
l'organisation parisienneou l'organisationanglaise.D' « Université»,
au sens que ce mot a prisdésormaisdans les autrespays d'Occident,
il n'estmêmepas question.Ni les maîtresni les étudiantsdes diverses
disciplines n'ontéprouvéle besoinde se ligueret de former une corpo-
rationunique.Pour autant que les documentstrès clairsemésdont
nous disposonsnous permettent de l'entrevoir, les maîtresn'ont que
peu d'occasionsde se rapprocher les uns des autres,et les étudiantsen
droit constituentle seul pouvoir organiséet agissant. Nombreux,
ayantdépassé,en général,le stadede la primejeunesse,venussouvent
de loinet soucieuxde n'êtrepas exploités,prêts,du reste,à partirail-
leursau cas où ils n'auraientpas satisfaction, les étudiantsbolonais
ont été amenésà se grouperen une quinzained'associations« natio-
nales », qui se sont elles-mêmesrépartiesen deux fédérations, aux-
à
quelles, Bologne, le nom d' « Universités » a été réservé: celle des
Cismontains et celledes Ultramontains.
Selonla règledes associationsprofessionnelles, chacunede ces fédé-
rationss'est donnéun présidentou « recteur», élu pour deux ans, et
dont,peu aprèsle milieudu xme siècle,l'autoritéapparaîtdéjà très
forte,si fortequ'elle commenceà s'imposerau corpsenseignantlui-
238 LOUIS HALPHEN. - LES UNIVERSITÉS AU XIIIe SIÈCLE

même.Car on en arrivedès ce momentà cettesituationparadoxale:


des professeurs qui, fauted'organisationet d'entente,sont obligésde
subirla loi que leur dictentles élèvesdont ils tiennentleurssalaires,
qui sont obligésde jurerrespectaux statutsdes associationsd'étu-
diants,entreles mainsdes deux recteursqu'ellesse sontdonnés,et de
soumettreà l'approbationde ces derniershoraireset programmes.
Avec un pareil système,il ne resteplus guèrede place pour une
intervention pontificale.Et commela plupartdes centresde la plaine
du Pô, tels que Padoue, Modène,Vicence,se sontorganisés,ou à peu
près,sur le modèlede Bologne,il est manifestequ'en Italie mêmela
papautén'a que médiocrement réaliséson desseinde prendreen mains
le contrôlede toutle hautenseignement.
Telle est,semble-t-il, la conclusiongénéraleà laquelle on est tout
naturellement amené,rien qu'à considérerles choses du dehors.La
papauté essayéde fairedes Universitésun instrument
a docile,et elle
a
n'y pas réussi.C'est à Paris que l'échec est le plus flagrant,et c'est
là aussi qu'il est le plus grave. L'Université de Paris n'était-elle
pas,
commel'écrivaiten 1255 le pape AlexandreIV, « la lampe resplendis-
santedans la maisondu Seigneur»? Or l'Universitéde Paris a osé tenir
tête au pape ; elle a osé s'affirmer commeune puissancedans l'Église,
à côté de l'évêque et à côté du SouverainPontife,touten protestant
de son respectpourle siègede saintPierre.
Nous allonsvoirqu'elle ne s'en est pas tenuelà et que,surle terrain
doctrinal,commesur celui de la discipline,elle a donné,avant la fin
du xiiie siècle,à ses protecteurs romainsde cruellesdésillusions.
Louis Halphen.
(Sera continué.)