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Tiers-Monde

Pour une sociologie de l'hétérogénéité du travail


Bruno Lautier

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Lautier Bruno. Pour une sociologie de l'hétérogénéité du travail. In: Tiers-Monde, tome 39, n°154, 1998. Les transformations
du travail (Amérique latine, Asie) pp. 251-279;

doi : https://doi.org/10.3406/tiers.1998.5238

https://www.persee.fr/doc/tiers_1293-8882_1998_num_39_154_5238

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POUR UNE SOCIOLOGIE
DE L'HÉTÉROGÉNÉITÉ DU TRAVAIL

par Bruno Lautier*

L'analyse sociologique des conséquences de la mondialisation sur le


travail aboutit à un « consensus mou », où domine l'idée selon laquelle la
mondialisation produirait tendanciellement une homogénéisation des
processus de travail. Pourtant, de multiples observations dans les pays du Sud
infirment une telle idée : c'est plutôt l'hétérogénéisation qui l'emporte.
Mais peu d'instruments théoriques sont disponibles pour analyser cette
tendance. Trois d'entre eux sont proposés dans cet article : le premier, la
«rente d'exploitation», permet d'analyser la survie d'activités en
apparence peu productives ; le second fait appel aux thèses de Michel Foucault,
pour qui la métaphore de la guerre mène à la compréhension de la
nécessaire multiplicité des processus de domination, dans le champ politique
comme dans celui du travail. Le troisième est la prise en compte de la
diversité des trajectoires des travailleurs, qui permet de fonder la nécessité
de l'hétérogénéité des formes de mise au travail.

Dans le débat sur la mondialisation et ses conséquences, la question


des transformations du procès - ou processus1 - de travail n'est pas sur
le devant de la scène, occupé par le thème des conséquences de
l'internationalisation sur l'emploi. La question de savoir si la mondialisation
tend à homogénéiser les processus de travail reste théoriquement
indécidée, les multiples études de cas poussant à conclure dans un sens ou
dans l'autre ne semblent pas avoir de force probante en dehors du
domaine qu'elles décrivent.

* IEDES, Université de Paris I, GREITD.


1. Dans une note de bas de page du Capital (Éd. Sociales, t. 1, p. 181), Marx, prémonitoire, optimiste
ou naïf, écrivait : « Le mot procès (...) appartient depuis longtemps à la langue scientifique de toute
l'Europe (...) En France, on l'a d'abord introduit d'une manière timide sous sa forme latine -processus. Il finira
par obtenir ses lettres de grande naturalisation. »

Revue Tiers Monde, t. XXXIX, n° 154, avril-juin 1998


252 Bruno Lautier

Si ce débat reste peu développé, c'est essentiellement parce qu'il est en


général supposé que les forces du marché tendent spontanément à unifier
les conditions de la concurrence. Sous la pression de la généralisation
d'une technique dominante pour chaque produit, l'économie - comme la
sociologie - admettent sans trop l'expliciter que les conditions d'usage et
d'organisation du travail tendent à s'unifier au sein d'une zone de libre-
échange. Certes, il demeure des différences dues à la diversité des
réglementations étatiques et au poids des traditions; mais ces différences
seront petit à petit réduites, soit par une déréglementation généralisée
(version ultralibérale), soit à partir d'un consensus politique visant à
l'harmonisation (version volontariste, qui subsiste en Europe).
C'est alors une sorte de «consensus mou», non explicité et non
théorisé, qui règne autour de l'idée d'homogénéisation tendancielle des
processus de travail à la suite de l'intégration commerciale ; les
différences dans le processus de travail entre les entreprises d'une branche
donnée n'apparaissent plus alors que comme une sorte de résidu
historique qui sera tendanciellement éliminé. Ce point de vue est pourtant
éminemment contestable, car l'idée d'une homogénéisation n'a pu
prévaloir qu'à la suite d'une sorte de « dérive » de la sociologie du travail,
qui la mène à exclure l'hypothèse de l'accroissement de l'hétérogénéité
des processus de travail dans une conjoncture d'ouverture commerciale.
Ceci pose la question des instruments théoriques qui permettent de
penser le caractère inhérent à la société libérale de cette hétérogénéité.
Trois d'entre eux sont proposés dans la suite de ce texte : la « rente
d'exploitation » ; la référence au couple guerre-souveraineté dans l'analyse
de la domination sur le travail ; l'analyse des relations entre trajectoires
des travailleurs et mise au travail. Ces trois « outils » se réfèrent à trois
champs théoriques différents (l'économie, la philosophie politique, la
socio-anthropologie du travail) et doivent être considérés comme
complémentaires. C'est plus à l'élaboration d'une proposition de recherche
qu'à l'exposé de conclusions que cet article cherche donc à contribuer.

I - UNE DERIVE DE LA SOCIOLOGIE DU TRAVAIL l

La relation entre mondialisation de la circulation marchande et


travail apparaît au sein de deux débats contemporains, liés, mais distincts :
d'une part le débat sur la « concurrence déloyale » qui serait faite par les
travailleurs de certains pays du Tiers Monde, où les salaires sont bas et
le droit du travail inexistant ou non respecté, aux travailleurs des pays
développés ; il a surtout comme enjeu le volume de l'emploi. Et d'autre
Pour une sociologie de l'hétérogénéité du travail 253

part le débat sur « l'alignement vers le bas ou vers le haut » des


législations sociales à l'intérieur d'une zone de libre-échange, débat qui porte
plutôt sur le niveau des salaires, la qualité - et le coût - de la protection
sociale et les garanties d'emploi.
Le thème de la relation entre processus de travail et
internationalisation n'est que très rarement abordé en tant que tel dans ces deux débats ;
il apparaît plutôt comme un élément dérivé de l'étude de trois questions
« transversales » à ces deux débats :
— la question de 1' automation, qui apparaît comme génératrice de
baisse des effectifs, mais aussi d'une compétitivité dont la recherche
est imposée par la libéralisation des échanges1 ;
— la question du coût du travail, qui aboutit inévitablement, dans les
pays du Nord, à conclure qu'il faut se spécialiser dans le « haut de
gamme », et par conséquent à accepter les délocalisations du « bas
de gamme » ;
— la question de la flexibilité, qui débouche sur l'idée selon laquelle les
deux formes de flexibilité (interne et externe) se combinent sous
l'impulsion de l'internationalisation, ce qui fait qu'un clivage de la
main-d'œuvre entre «stables polyvalents » et «précaires flexibles»
vient se substituer à l'ancien clivage de référence entre qualifiés et
non-qualifiés.

Le fait que ces trois questions (l'automation, le coût du travail, la


flexibilité) aient peu à peu dominé la sociologie du travail depuis la fin des
années 1980 s'explique sans doute par l'évolution de la «demande
sociale » aux chercheurs, dominée par la question de l'emploi et du
chômage, et par le fait que la mondialisation est d'abord envisagée en termes
de répercussions sur l'emploi. Cette demande sociale a accentué au fil des
années la dérive de la sociologie du travail, qui perd graduellement son
rang dans le champ scientifique au profit de ce qui apparaissait il y a deux
décennies comme deux de ses rejetons : la sociologie de l'emploi (et de
l'exclusion de l'emploi) et la sociologie de l'entreprise (cette dernière étant vue
comme un corps collectif tout entier tendu vers la compétitivité).
Certes, il demeure un « noyau dur » de la sociologie du travail ; mais
celui-ci a également changé de nature. Dans les années 1970, il était

1 . Tout le champ de réflexion sur la relation entre automation, libération du travail, loisir et progrès
social semble avoir disparu de la littérature. Il a été remplacé par le thème de la « fin du travail » dans les
pays industrialisés, à laquelle il faut se résigner (J. Rifkin) ou dont il faudrait profiter pour « désenchanter le
travail » (titre du dernier chapitre de l'ouvrage de Dominique Méda, Le travail. Une valeur en voie de
disparition. Éd. Aubier, 1995). Notons que cet ouvrage ne consacre pas une seule ligne aux Sociétés du Sud, se
référant toujours à « nos sociétés modernes » (implicitement : l'Europe et les États-Unis). Certes, on peut se
donner comme programme de « désenchanter le travail » de l'ouvrière philippine ou du coupeur de canne
brésilien, mais la tâche sera rude.
254 Bruno Lautier

constitué de trois volets, fortement liés, dont l'ensemble formait ce que


l'on appelait le « procès de travail » ; tout d'abord celui de la mise au
travail: qui travaille dans telle branche, à tel poste (sexe, race, origine
géographique, origine en terme de statut) ? Quel est le mode de
domination qui a contraint un individu donné au travail : contrainte violente,
symbolique, contrainte par la pauvreté, par la migration, pression
familiale, libre calcul, désir de mobilité ? Le second volet est celui des
processus opératoires : que fait-on, comment, dans quel rapport avec la
technique, dans quels rapports de coopération-division avec les autres
travailleurs ? Le troisième est celui du pouvoir et de la hiérarchie : qui
commande, qui décide de la division du travail et du degré d'autonomie
de chacun et pourquoi ? Quel est le rapport entre la hiérarchie du
commandement et celle de l'accès aux ressources tirées de la production ?
Durant les années 1990, le nouveau «noyau dur» est appelé
« organisation du travail ». Il emprunte au second et au troisième volet
du « procès de travail », mais en les neutralisant, en les dépolitisant : la
question de la décision et de l'autonomie, par exemple, est vue
presque exclusivement sous l'angle de l'efficacité d'un mode de
commandement (qu'on se rappelle tous les débats sur le « modèle
japonais»), et plus du tout sous celui du savoir ouvrier, de la dialectique
autonomie-hétéronomie ou de la relation division du travail-modes de
domination ; la question de la nature et de la polarisation des
qualifications a cédé le pas à celle de l'adéquation des individus à une
structure des emplois résultant conjointement des réquisits du marché et
des modes d'organisation que les firmes ont élaborés pour s'y adapter.
Et, last but not least, la question de la mise au travail semble avoir
quasiment disparu des préoccupations des chercheurs, du fait du
développement du chômage de masse.
Cette dérive de la sociologie du travail est cependant beaucoup
moins marquée dans les pays du Sud que dans ceux du Nord. Il y a à
cela deux raisons majeures ; la première est l'importance du débat sur la
transférabilité des techniques et méthodes d'organisation issues du
Nord1, la conquête de celle-ci étant vue comme une des bases du
développement2. A l'évidence, une grande partie des obstacles à cette
transférabilité doit être cherchée hors de l'entreprise, ce qui redonne du poids

1 . Débat pourtant parfois évacué au profit d'affirmations lapidaires comme celle-ci : « Dans tous les
pays en voie de développement, les machines remplacent les travailleurs » (J. Rifkin, La fin du travail. Éd. La
Découverte, 1997, p. 277. Ce best-seller ne consacre que 4 pages, très anecdotiques, au « Tiers Monde »).
2. Dans sa présentation du numéro spécial de World Development consacré à l'organisation de la
production (Industrial organization and manufacturing competitiveness in developing countries, World
Development, vol. 23, n° 1, Pergamon Press, janvier 1995, p. 5), John Humphrey écrit : « De nombreux articles de
ce numéro mettent l'accent sur les difficultés qu'il y a à adapter le "juste à temps" et la "gestion de la qualité
totale" au contexte des pays en développement. »
Pour une sociologie de l'hétérogénéité du travail 255

à la question de la mise au travail. Le revers de la chose est alors la


tendance, constante dans ce type de débats, à qualifier d'archaïsme tout ce
qui rend difficile le transfert des techniques ou des modes
d'organisation, et de « sous-quelque chose » le résultat de ce transfert difficile1.
La seconde raison de la position particulière des recherches sur le
travail au Sud est le rôle qu'y a joué l'anthropologie du travail et de
l'entreprise. L'anthropologie du travail industriel a connu des
développements importants dans la seconde moitié des années 1980,
particulièrement en France et au Royaume-Uni, et dans une moindre mesure au
Brésil2. Même si l'impact de la mondialisation n'est pas au centre de ces
recherches, de nombreux enseignements peuvent en être tirés, en
particulier en ce qui concerne le rôle des facteurs politiques et religieux, des
formes de famille et d'urbanisation, dans l'analyse de la capacité qu'a ou
non un type d'organisation du travail à s'imposer ici ou là. Plus
généralement, la démonstration par de multiples travaux anthropologiques du
rôle prépondérant du niveau symbolique dans la mise au travail tranche
avec la hâte désinvolte avec laquelle certains auteurs affirment,
symétriquement, que le travail aurait perdu sa place centrale dans le système
symbolique de nos sociétés.
La lecture de ces travaux permet de formuler ainsi la question du
rapport entre mondialisation et travail : la mondialisation est-elle corré-
lée à la généralisation d'un salariat « sans phrase », tendant à éliminer
graduellement des formes «archaïques» de travail? ou au contraire
engendre-t-elle une très grande variété de formes de mise au travail (des
plus serviles aux plus «libres», du salariat au travail autonome) sans
qu'il y ait aucune tendance à ce que l'homogénéisation d'un côté
(produits, techniques, équipements) s'accompagne d'une uniformisation des
modes de mise au travail et d'organisation du travail de l'autre ?
Si cette question apparaît comme pouvant constituer de façon
beaucoup plus pertinente l'axe théorique de la sociologie du travail dans les
pays du Sud que dans ceux du Nord, c'est d'abord à cause d'évidences
empiriques : derrière tous les débats sur le « secteur informel », derrière
les reportages sur le travail des enfants, les «marchands de main-
d'œuvre», les formes néo-paternalistes d'exploitation, etc., cette ques-

1 . Alain Lipietz, parlant de l'Amérique latine et de la Corée dans les années 1960, écrivait : « On peut
parler à leur égard d'un "sous-fordisme", c'est-à-dire d'une caricature de fordisme, une tentative
d'industrialisation selon la technologie et le modèle de consommation fordiens, mais sans les conditions sociales, ni du
côté du procès de travail, ni du côté de la norme de consommation de masse » (A. Lipietz, Industries et
métropoles dans le Tiers Monde, in Les Annales de la recherche urbaine, n° 29, janvier 1986, p. 16).
2. Pour la France, cf. les 24 numéros de la revue Travail et pratiques sociales en milieu urbain de
l'ORSTOM, ainsi que les ouvrages collectifs, M. Agier, J. Copans. A. Morice (dir.). Classes ouvrières
d'Afrique noire, Éd. Karthala, 1987 ; R. Cabanes, J. Copans et M. Sélim (dir.), Salariés et entreprises dans les
pays du Sud, Éd. Karthala, 1995 ; R. Cabanes et B. Lautier (dir.), Profils d'entreprises au Sud, Éd. Karthala,
1996.
256 Bruno Lautier

tion est présente. Il est évidemment tentant de voir dans ces formes non
- ou partiellement - salariales de mise au travail l'effet du caractère de
plus en plus capitalistique de la production : la mondialisation s'accom-
pagnant d'un besoin de main-d'œuvre de plus en plus restreint, ces
formes de mise au travail intéresseraient alors surtout les laissés-pour-
compte de la mondialisation.
Ce point de vue résiste cependant mal à l'analyse ; le paternalisme au
Brésil, par exemple, est loin de caractériser seulement les formes de
production les plus éloignées de la circulation mondiale, et on le retrouve
dans des banques, des industries automobiles, etc.1. Autre exemple: le
travail des enfants, dans des formes de mise au travail très proches de la
servitude (salaire monétaire nul, «vente d'enfants» en règlement de
dettes des parents, etc.) n'a non seulement pas disparu, mais semble en
extension. Il intéresse des dizaines de millions d'enfants,
particulièrement en Asie, et on les retrouve à la fois dans la production de
marchandises destinées au marché intérieur et d'autres destinées à l'exportation2.
Et la multiplication de travaux sur la sous-traitance, en Amérique latine
ou en Asie orientale, montre bien qu'il est difficile de limiter l'analyse de
la relation mondialisation - procès de travail à l'entreprise « en bout de
chaîne », la seule qui apparaisse sur le marché mondial.
S'il ne fait nul doute que l'ouverture commerciale, en particulier via
la contrainte à l'adoption des normes de qualité (comme les
normes ISO 9000) a produit une homogénéisation des processus
opératoires3 dans certaines branches, cela ne vaut que pour une partie des
branches exportatrices (automobile ou chimie, par exemple) et presque
jamais pour les branches produisant pour le marché intérieur
(ameublement, tuileries, etc.). Et, surtout, un même processus opératoire
(transféré ou non de l'étranger) apparaît de plus en plus clairement comme
compatible avec des formes très diverses de mise au travail, des types de
main-d'œuvre et de constitution des collectifs de travail variés.
Cependant, ces constats empiriques ne permettent pas de répondre
de façon tranchée à la question posée plus haut, à savoir si
l'hétérogénéité des processus de travail (dans leurs trois composantes) est le fait
d'une inégale rapidité dans l'élimination des archaïsmes (tenant à
l'inégal degré d'ouverture commerciale ou à la diversité du poids des
traditions) ; ou si, au contraire, la mondialisation est non seulement compa-

1. Cf. Ch. Geffray, Chroniques de la servitude en Amazonie brésilienne, Karthala, 1995; L'oppression
paternaliste au Brésil, in Lusotopie, 1996, Paris, Karthala ; B. Lautier, Le Phénix paternaliste, ou la
modernité de la servitude, in Revue Tiers Monde, n° 150, PUF-IEDES, 1997.
2. Cf. la trentaine de monographies regroupées dans B. Schlemmer (dir.), L'enfant exploité. Éd.
Karthala, 1996. Voir les analyses bibliographiques dans ce numéro, p. 475.
3. Cf. à ce propos les textes de M. Leite et S. R. Martins, et de A. S. Guimaraês dans R. Cabanes et
B. Lautier (dir.), 1996, op. cit.
Pour une sociologie de l'hétérogénéité du travail 257

tible avec une forte hétérogénéité des processus de travail (au sein d'une
même branche comme d'une branche à l'autre), mais renforce ou même
produit une telle hétérogénéité.
Au plan théorique, force est de constater que le seul corpus
disciplinaire qui ait réellement abordé cette question est celui de l'économie ; et
encore ne Га-t-elle guère fait de façon frontale: d'un côté les
économistes « orthodoxes », quand ils constatent une hétérogénéité des façons
de produire une même marchandise, y voient ou bien la conséquence
normale d'une diversité du coût relatif des facteurs, ou bien le résultat
d'imperfections du marché. Comme en général leurs positions
analytiques se doublent de positions normatives, l'hétérogénéité du processus
de production est censée devoir se résorber à terme. Mais dans tout cela
les procès de travail n'ont pas été en eux-mêmes objets d'étude. De
l'autre côté, les économistes «hétérodoxes» et critiques portent
beaucoup plus leur attention sur les conséquences de la mondialisation sur le
travail1 ; mais ce qui retient leur attention est davantage la question du
volume de l'emploi, de sa précarité, et celle du niveau des salaires, que
celle des rapports sociaux au sein du travail proprement dit.
Hors de l'économie, la littérature sur l'évolution du travail dans le
monde est très abondante, émanant de sociologues, de géographes,
d'ingénieurs de production et d'anthropologues. L'idée de tendance à
l'homogénéisation des procès de travail y est beaucoup moins présente
qu'en économie, ne serait-ce que parce que la dominante descriptive de
ces études permet, par simple juxtaposition de recherches existantes, de
faire un constat de forte hétérogénéité ; par exemple, l'idée commune de
généralisation de la sous-traitance dans l'automobile doit
immédiatement être assortie de la mention de l'extrême diversité des formes de
cette sous-traitance2, de même que la soi-disant universalité du « modèle
japonais » avait fait place à la constatation de la singularité de chacune
de ses mises en œuvre3. Mais le constat de cette diversité ne suffît pas à
répondre à la question posée plus haut. La raison en est, à mon sens, le
manque d'outillage théorique de ces sciences sociales pour argumenter
dans un sens ou un autre (ce qui laisse le champ libre à l'économie qui,
comme on l'a vu, tend dans sa partie dominante à conclure à une
tendance à l'homogénéisation des processus de travail).
Les seconde, troisième et quatrième parties de ce texte, partant de cette
hypothèse d'une défaillance de l'outillage théorique, tentent de proposer
trois instruments pour éclaircir le dilemme homogénéisation/hétérogénéi-

1 . L'article de Pierre Salama dans le présent numéro en est un exemple.


2. Cf. les articles de J. Humphrey, J. Carillo, J. Mattoso et M. Pochman, dans ce numéro.
3. Cf. H. Hirata (dir.), Autour du « modèle » japonais - automatisation, nouvelles formes d'organisation
et de relations de travail, L'Harmattan, 1992.
258 Bruno Lautier

sation des procès de travail dans le cadre de la mondialisation. Il ne s'agit


pas d'instruments « neutres » ; ils tendent en effet à appuyer la thèse selon
laquelle la tendance à l'homogénéisation des processus opératoires n'est
que très partielle, précisément parce que c'est non seulement
l'hétérogénéité, mais souvent l'hétérogénéisation des modes de mise au travail et des
formes du pouvoir et de hiérarchie qui l'emportent. En d'autres termes,
l'hypothèse qui sous-tend l'indication de ces outils théoriques est que le
présupposé commun de tendance à l'homogénéisation des processus de
travail - en particulier en économie - repose largement sur le fait que le
procès de travail y est réduit au processus opératoire.

II - LA RECHERCHE D'UNE « RENTE D'EXPLOITATION »,


FACTEUR D'HÉTÉROGÉNÉITÉ

Dans toute la discussion économique sur la rente (foncière ou


éventuellement minière au XIXe siècle, plus diversifiée au XXe), celle-ci
apparaît comme engendrée par la détention d'un monopole, fondé sur
le caractère limité d'une ressource (naturelle le plus souvent) : soit qu'il
s'agisse pour une terre agricole du fait d'être plus fertile qu'une autre
(rente différentielle à la Ricardo-Marx), soit d'être fertile tout court
(rente absolue à la Smith-Marx); soit qu'il s'agisse pour une terre
d'être bien située (par rapport aux moyens de transport, aux centres
d'affaires, aux lieux de travail...), ce qui concerne surtout la rente
foncière urbaine; soit encore qu'il s'agisse de contenir des richesses
minières (la rente pouvant être là aussi absolue ou différentielle). Dans
l'économie industrielle du XXe siècle, les fondements de la rente tendent
à être recherchés dans tout élément de monopole : détention de brevets
ou d'inventions, ou monopole (légal ou de fait) de commercialisation
d'un bien ou service.
L'idée de rente n'a de sens que par rapport à celle de concurrence
(ou d'absence de «vraie» concurrence). La rente est un type de
surprofit, ce qui suppose que si la concurrence jouait parfaitement, la
rente disparaîtrait. Une première catégorie de problèmes théoriques
consiste dans l'identification du caractère plus ou moins durable
- voire permanent - des éléments de monopole. Le fondement de la
différenciation entre rente et autres surprofits est alors essentiellement
naturaliste. La première serait «plus permanente» que le fait de
détenir un procédé de production, le modèle d'un produit, une
information secrète, etc. Mais cet appel au naturalisme n'est pas
convaincant, ni pour hiérarchiser les différentes formes de rente
Pour une sociologie de l'hétérogénéité du travail 259

« naturelle »' ni pour différencier rente et autres surprofits : la


permanence de diverses formes de surprofit d'origine «non naturelle» mène
à les assimiler à la rente (par exemple dans le cas de certains brevets).
Où est alors la différence entre surprofit « normal » et éphémère et
surprofit «de monopole permanent», proche - lui - de la rente? Il
semble que la distinction soit purement empirique, et non analytique.
Ceci est une des origines du fait que le débat sur l'égalisation «
tendancielle» des taux de profit, qui a animé les économistes marxistes
pendant des décennies, n'a mené à aucune conclusion. Que cette
égalisation ne soit que tendancielle, c'est évident, puisque le moteur de toute
l'activité capitaliste consiste à sortir de cette égalisation pour réaliser
une «plus-value extra» disait Marx. Mais inversement cette sortie de
l'égalisation est momentanée, la plus-value extra se transforme en plus-
value relative (via le jeu de la loi de la valeur, qui fait que cette plus-
value relative est appropriée par tous les acheteurs de force de travail) ;
et tout recommence, ce qui nous assure du « caractère progressiste de la
société bourgeoise ». Mais, pour l'économie classique (Ricardo, Stuart
Mill et Marx), le fait que les rentes naturelles soient sinon permanentes,
du moins très durables, est le principal obstacle à la réalisation de ce
caractère progressiste qui passe par l'égalisation des taux de profit. Ce
type d'argumentation est à l'origine des critiques des économistes
classiques contre les propriétaires fonciers, cause de la lente descente vers
l'état stationnaire, comme de la plupart des lois antitrusts. Cet
argument se double de la dénonciation du comportement des rentiers, qui
n'investissent pas et consomment leurs revenus de façon improductive.
Les sciences sociales du développement sont largement les
héritières de ce discours de l'économie classique, la rente, sous toutes ses
formes, étant à l'origine de la plupart des «blocages» au
développement (comme l'a montré la discussion sur le « mal hollandais ») ; c'est
par exemple ce type d'argument qui forme une des deux bases des
plaidoyers en faveur des réformes agraires (l'autre étant bien entendu
la critique de la situation de la petite paysannerie); on le retrouve
dans la dénonciation de la «culture de rente» des titulaires de titres
de la dette publique durant les années 1980 et 1990, dans les pays
comme le Brésil où le type de politique économique suivie engendre de
très forts taux d'intérêt de la dette publique, ce qui pousse les capita-

1 . La rente foncière urbaine apparaît au moins aussi permanente que la rente agricole (ni plus ni
moins : la propriété d'un immeuble au centre de Rio est assimilable à celle d'un terrain agricole qui se
désertifie). La rente minière est elle-même précaire, soit du fait de l'épuisement des réserves, soit de celui de
l'évolution des prix relatifs (par ex. charbon/atome pour la production d'électricité), soit de celui de l'apparition
de nouvelles techniques, etc.
260 Bruno Lautier

listes nationaux à se comporter en rentiers de ladite dette1. Les


politologues et sociologues de la corruption voient dans l'existence et la
redistribution de rentes de toute nature (foncière, minière, issue de
monopoles de commercialisation, du narcotrafic ou d'un accès privatif
aux finances publiques) l'origine principale de l'aspect «systémique»
du couple corruption-clientélisme.
Cette dénonciation du rôle néfaste des rentes sur le développement,
qui a été jusque dans les années 1980 l'apanage d'une pensée développe-
mentiste se considérant comme critique est, depuis cette période,
devenue un cheval de bataille de la pensée libérale (dénonçant donc,
dans un même temps, droits de douane et corruption, etc.). On retrouve
alors l'ambiguïté de toute théorie de la modernisation qui, en situant au
niveau de l'incapacité des lois du marché à jouer « normalement »
l'origine des rentes et de leurs conséquences condamnables (le faible niveau
d'accumulation, le sybaritisme des rentiers et la corruption), échappe
difficilement à l'apologie de la libéralisation du marché.
Dans toute cette discussion sur la rente, le travail n'a aucune place,
sinon comme arrière-plan «normal»: les travailleurs sont
«normalement exploités» dans les champs et les mines pour Ricardo et Marx
(hypothèse d'égalisation du taux de plus-value et, par derrière,
d'uniformisation des salaires). Certes, dans ces activités comme ailleurs, on peut
avoir des conditions d'exploitation pires que la moyenne (intensité et
durée du travail) ; cela va former de la plus-value absolue qui se
transformera en plus-value extra et - ultérieurement - en plus-value relative.
Chez Ricardo, c'est l'ensemble des titulaires de profit qui reversent - à
leur insu - une partie de leur profit aux rentiers. Marx rajoute que ces
rentes ont pour origine l'exploitation de l'ensemble des travailleurs, du
moins dans les conditions du capitalisme « réalisé » et « concurrentiel ».
Mais, dans une autre situation que celle dont parle Marx (féodale,
esclavagiste), le surprofit d'un propriétaire peut mêler une rente
proprement dite et une «rente d'exploitation», issue d'une exploitation des
travailleurs au-delà du niveau « normal ». Cette « rente d'exploitation »
est analogue à la plus-value absolue du capitalisme, à ceci près que la
plus-value absolue est pour Marx engendrée par les conditions de
travail - durée, intensité - et non par les basses rémunérations, alors que la
« rente d'exploitation » mêle tout cela. Son existence suppose non
seulement des conditions d'exploitation dures et de bas salaires, mais aussi
l'impossibilité pour la main-d'œuvre de circuler (son caractère captif).
En d'autres termes, l'esclavage minier ou agricole aux Amériques (de la

1 . Cf. B. Théret, Hyperinflation de producteurs et hyperinflation de rentiers : le cas du Brésil, Revue


Tiers Monde, n° 133, 1992.
Pour une sociologie de l'hétérogénéité du travail 261

Rente d'exploitation et force de travail


Le langage utilisé ici est tiré de Marx. Celui-ci considère que la force de travail est
une marchandise ayant une valeur qui est égale à la quantité de travail socialement
nécessaire pour sa reproduction, c'est-à-dire égale à la valeur des biens de subsistance
nécessaires à la reproduction du travailleur dans des conditions historiques et
culturelles données. La plus-value est déduite par différence entre valeur du produit et valeur
de la force de travail ; il y a trois façons d'augmenter le taux de plus-value : 1 / la plus-
value absolue, qui résulte d'une hausse de la durée du travail et/ou de son
intensité dans une entreprise particulière ; celle-ci est appropriée par le capitaliste
individuel ; 2 / la plus-value relative, qui résulte de la hausse de la productivité du travail
dans les firmes produisant des biens de subsistance, ce qui permet un abaissement de la
valeur de la force de travail ; elle est appropriée - via l'égalisation des taux de profit -
par tous les acheteurs de force de travail ; 3 / la plus-value extra, qui résulte de
conditions particulières à une entreprise (productivité supérieure) susceptibles de ne pas
rester particulières du fait de la concurrence ; elle est par définition éphémère, mais sa
recherche constitue le véritable moteur du progrès de la société capitaliste, puisqu'elle
est destinée à engendrer la plus-value relative.
Dans tout ce raisonnement, trois points sont essentiels :
1 / Le niveau du salaire, et donc de la valeur de la force de travail, est déterminé
(pour le travail « simple ») sur la base des besoins ; il est donc le même quelle que soit
l'activité ; en particulier, la valeur de la force de travail dans les activités productrices
de rente est la même que dans les autres branches ; le taux d'exploitation y est
également identique ; la rente est donc issue de l'ensemble des activités économiques.
2 / Le salaire est la « forme-prix » d'une valeur (de la force de travail). Or
l'assimilation de la force de travail aux autres marchandises est abusive, au sein même du corps
conceptuel de Marx (cf. B. Lautier et R. Tortajada, École, force de travail et salariat,
Maspero, 1978). D'une part, ce n'est pas la force de travail, mais le travailleur qui est
« produit ». Or, le travailleur n'est pas vendu ; rien n'exige a priori que le salaire
permette sa reproduction. On peut tout aussi bien le laisser mourir, ou le faire se
reproduire hors des relations sociales capitalistes.
3 / D'autre part, la (re)production du travailleur serait le seul processus de
production où le travail vivant (travail domestique et travail dans les institutions publiques)
ne serait pas pris en compte dans la détermination de la valeur, qui se réduit à celle des
« inputs » de sa production ; la force de travail est donc, pour le moins, une
marchandise particulière (« fictive », selon Polanyi).
Si l'on tient compte de ces objections, l'hypothèse de la « rente d'exploitation »
peut être formulée. Elle implique que le salaire non seulement ne tient pas compte du
travail de reproduction de la force de travail, mais ne permet même pas l'achat de biens
de subsistance nécessaires à cette reproduction (soit ceux-ci ne sont pas consommés, ce
qui implique une existence abrégée ; soit ils sont fournis par des formes non capitalistes
de production : entretien familial, autoproduction, activités informelles non
capitalistes). L'expression de « rente d'exploitation » se réfère aux conditions sociales
particulières ( « captivité » ) permettant ces situations.
La rente d'exploitation s'apparente à la plus-value absolue et à la plus-value extra
en ce qu'elle est appropriée par un capitaliste particulier. Elle en diffère sur ce point
essentiel que ces dernières supposent que le salaire équivaut à la valeur de la force de
travail, d'une part, et en ce que la rente d'exploitation - par conséquent - repose sur la
négation de la liberté du salarié. La rente d'exploitation n'est donc pas nécessairement
éphémère, et peut par ailleurs être engendrée par des activités à basse productivité.
262 Bruno Lautier

Martinique aux Minas Gérais), le « travail forcé conscrit » du type de


celui qu'on trouvait dans les mines d'argent andines seraient à la base
d'une part d'un profit « normal » et de l'autre d'une « rente
d'exploitation » - issue du caractère captif du travail - venant s'ajouter à la rente
(foncière ou minière) classique.
En se référant au cadre de l'économie classique et marxiste, mais
en supprimant un de ses postulats essentiels, celui de l'existence d'un
«taux naturel de salaire» (ou d'une «valeur de la force de travail»),
on peut donc définir une «rente d'exploitation». Celle-ci a pour
origine immédiate le travail dans des situations où il y aurait des
conditions particulières d'exploitation de la main-d'œuvre reposant sur son
caractère captif, ou tout autre mécanisme qui empêche une
homogénéisation des niveaux de salaire. Mais il ne suffit pas que la main-
d'œuvre soit captive et/ou immobilisée; il faut aussi que la
concurrence ne joue pas de la même façon que dans le schéma marxien de la
conversion de plus-value extra en plus-value relative, c'est-à-dire que
l'arrivée éventuelle de capitaux attirés par le surprofit ne vienne pas
éliminer la rente d'exploitation. Si, éventuellement, des capitaux
arrivent dans la branche, ils se contenteront de jouir de cette rente
d'exploitation (pour figurer les choses : un capitaliste français attiré par les
conditions d'exploitation des usines textiles indiennes fonctionnant
grâce à des enfants-esclaves ne va pas mécaniser et baisser les prix
pour tenter d'éliminer ses concurrents indiens; il va se comporter
comme eux).
La rente «classique» ne supposait pas une exploitation plus forte
des travailleurs de l'agriculture ou des mines qu'ailleurs. Ceci
permettait que, dans une problématique « léniniste » qu'on retrouve dans une
grande partie de l'économie du développement des années 1950, 1960
et même 1970, il existe des bases «objectives» à la solidarité entre
capitalistes et prolétaires d'un même pays en développement : les
premiers voyaient leur taux de profit diminué par les rentes, les seconds
voyaient, de ce fait même, l'investissement, la croissance, l'emploi et
les salaires bridés. Cette solidarité objective des capitalistes entre eux,
et d'eux tous avec les salariés, face à la rente, n'existe pas dans le cas
de la rente d'exploitation. En effet, la différence essentielle entre
la rente classique et la rente d'exploitation est que cette dernière est
directement issue du travail, et ne profite qu'à un exploiteur
particulier; il n'y a aucune contradiction entre les intérêts de Г « exploiteur-
rentier» ni avec les autres capitalistes, ni avec les travailleurs salariés
de ces derniers ; il n'y a pas non plus de solidarité face à un adversaire
commun. Ceci n'empêche pas que cette rente d'exploitation, quand
elle permet de dégager un surprofit, excite la convoitise. Tout le pro-
Pour une sociologie de l'hétérogénéité du travail 263

blême est alors de prolonger au maximum la base de cette rente


d'exploitation, le droit et/ou la possibilité pratique de conserver « captive »
la main-d'œuvre, et de la renouveler.
Cette prolongation se fait, en général, au prix d'une redistribution
partielle. La rente d'exploitation est redistribuée par des mécanismes
historiquement très variés. Par exemple, les colons espagnols payaient le
«privilège» (au sens historique) légal d'exploiter une mine - et de se
faire livrer de la main-d'œuvre captive - par une partie de la production
livrée à la Couronne ; les esclavagistes français des Antilles payaient des
droits de douane spéciaux. Dans une situation d'État de droit formel,
c'est le couple corruption-clientélisme qui domine, et permet la
tolérance du non-respect du droit: d'un côté, il faut payer les autorités
administratives pour qu'elles « ferment les yeux » sur des situations de
quasi-esclavage, voire tout simplement sur le non-respect du salaire
minimum. La redistribution en direction des agents de l'État
s'accompagne de faveurs distribuées à la famille des travailleurs (cas des enfants
surtout) et à leur entourage, dans le but de renforcer la captivité
symbolique et d'obtenir une adhésion clientéliste (qui permet d'avoir une
légitimité politique dans la négociation avec les autorités).
Tout le problème est de savoir ce qui régule le niveau de cette
redistribution partielle de la rente d'exploitation. La question est d'autant
plus compliquée qu'en général l'extraction de cette rente est liée à une
basse productivité (une «moins-value extra»). Le paternalisme
industriel du XIXe siècle constitue une exception. La main-d'œuvre n'y est pas
formellement captive, et le coût salarial semble plutôt supérieur à celui
de la moyenne de l'industrie de l'époque. Mais, d'une part la méthode,
même héritée du patronage, le fait qu'une partie du salaire soit en
nature et discrétionnaire, ainsi que les aspects métaphoriquement fami-
lialistes du paternalisme, créent une sorte de «captivité symbolique»
permettant des conditions d'exploitation - en termes d'intensité -
particulièrement dures ; d'autre part cette « captivité symbolique » permet de
disposer de collectifs de travail formés et structurés, engendrant une
productivité durablement supérieure à la moyenne, ce qui fait plus que
compenser le coût salarial (une sorte de plus-value extra permanente qui
ne se dissout pas dans la plus-value relative, selon le langage de Marx,
ce qui constitue un cas de rente d'exploitation dans une situation de
forte productivité du travail). Le profit de ces firmes paternalistes
apparaît formé - outre la rente d'exploitation - d'un mélange de rentes
minières classiques, et de surprofits de monopole (issus de commandes
publiques le plus souvent), ce qui rend les effets propres de la rente
d'exploitation, en termes de rentabilité, difficiles à estimer. On peut
cependant mettre en évidence le rôle de celle-ci dans la genèse du profit, le lien
264 Bruno Lautier

entre captivité (légale ou symbolique) et rente d'exploitation, et la dura-


bilité d'un tel type de situation1.
Hormis l'exception du paternalisme industriel, en l'absence de rente
d'exploitation le taux de profit serait sans doute très inférieur au taux
moyen, voire négatif, et l'activité disparaîtrait. La rente d'exploitation
doit donc à la fois combler cette « moins- value extra » et produire le
surprofit. Seul ce dernier est susceptible de redistribution. Mais c'est la
totalité de la rente d'exploitation qui est l'objet de la négociation, dans
la mesure où c'est tout ce qui est dû à la position de monopole (la
captivité de la main-d'œuvre) qui apparaît comme dépendant des agents
(fonctionnaires, familles) qui permettent la pérennité de ce monopole.
La complexité, le manque de clarté de ces mécanismes de partage, voire
l'ignorance du niveau même de ce qui est l'objet du partage, font que
d'une part il peut varier très brutalement, et d'autre part que les conflits
peuvent être très aigus à son propos (l'issue pouvant en être la
disparition même de l'activité économique, comme dans les cas où, malgré
l'épuisement des filons - comme dans les mines d'argent du Mexique au
xviif siècle, ou les mines du Shaba de l'ère Mobutu -, un État continue
à exiger le même montant de métal).
Toute rente n'implique pas une redistribution corruptive; il faut,
pour que tel soit le cas, ou bien que la rente ne repose pas sur un droit
de propriété juridiquement admis, ou bien qu'elle soit issue d'une
transgression ou d'une modification du droit (appels d'offre publics truqués,
transgression du plan d'occupation des sols, etc.)2. La rente
d'exploitation ne repose pas sur une propriété juridiquement sanctionnée, mais
soit sur une concession de privilège par la puissance publique (cas
dominant dans les situations coloniales), soit sur la tolérance du non-respect
des règles étatiques, soit sur la création de régimes dérogatoires ad hoc.
La tolérance du non-respect du droit, particulièrement du droit social,
caractérise tout ce que l'on a coutume d'appeler « économie informelle »
qui, étant hors de la légalité, est nécessairement liée à des mécanismes
corruptifs. Ce n'est pas le cas des encouragements étatiques à la flexibi-
lisation au moyen de régimes dérogatoires, au Sud comme au Nord :
création de zones franches, autorisation de l'annualisation du temps de
travail, encouragements à l'utilisation du travail à temps partiel (via des

1 . Près d'un siècle dans le cas français, plus d'un demi-siècle dans celui de Paulista - Pernambuco,
analysé par J. S. Leite Lopes, A tecelagem dos conflitos de classe na cidade dos chaminés. Éd. Marco Zero /
Editorial da UnB, 1988.
2. La rente d'exploitation est de ce point de vue analogue à celle qui est issue des activités illicites,
particulièrement le narcotrafic. Dans ce cas, soit les éléments de monopole se reproduisent au fur et à mesure
qu'ils s'épuisent (regain de violence, élargissement des réseaux...), soit ils s'appuient sur des « privilèges »
concédés de fait par des agents de l'État - y compris au plus haut niveau - en échange d'une rétrocession
d'une partie de la rente via la corruption.
Pour une sociologie de l'hétérogénéité du travail 265

dérogations en matière de taux de prélèvements sociaux)1, voire absence


revendiquée de contrôle administratif sur le temps de travail. La
corruption n'est évidemment pas exclue dans ce cas, mais elle n'est pas non
plus toujours nécessaire (elle est efficacement remplacée par le chantage
à l'emploi).
On voit que l'idée de rente d'exploitation est une possibilité
théorique ouverte dès lors qu'on sort du cadre d'une théorie naturaliste du
salaire2. On en déduit que rien - dans le discours économique ni dans
l'observation des pratiques entrepreneuriales - n'autorise à dire que le
comportement des entrepreneurs tend uniquement à la recherche de la
maximisation du profit au sens classique; il est fréquemment tout
autant la recherche de la création ou de l'augmentation de rentes dont
- hormis une partie3 de la rente foncière et certains surprofits tirés de
brevets ou de licences - toutes reposent sur une transgression du droit
ou sur l'action en vue de sa transformation, et donc des collusions,
corruptions et violences multiples.
Si l'on ajoute l'hypothèse complémentaire que les entreprises du Sud
n'arrivent, sous l'impact de l'internationalisation, qu'en très faible
proportion à produire le même taux de profit «classique» que celles du
Nord, ceci alors qu'elles voient s'épuiser les rentes foncière et minière
qui permettaient de maintenir leur compétitivité, on en arrive à
l'hypothèse d'un lien causal entre mondialisation et création ou
développement de la « rente d'exploitation », mouvement qui est étroitement lié à
l'hétérogénéisation des procès de travail. Bien sûr, la « rente
d'exploitation » n'est pas plus éternelle que la rente minière ou la rente issue d'un
brevet; la possibilité d'un épuisement physique de la main-d'œuvre,
comme celle qui avait alarmé Villermé en 1840, est constamment
présente. Mais il serait exagérément optimiste d'en attendre un retour à la

1. Ces exonérations, qu'on a vu apparaître de façon timide en Europe durant les années 1990, sont
généralisées au Japon depuis le début des années 1960 pour les employés - selon les cas - à moins de trois
quarts de temps ou moins de vingt-deux heures hebdomadaires (cf. M. Osawa, Politiques publiques et
emploi féminin au Japon, in H. Hirata et D. Senotier (dir.), Femmes et partage du travail, Éd. Syros, 1996,
p. 207 sq.). Qui dit absence de cotisation patronale dit évidemment absence de droits sociaux (retraites,
maladie, chômage). Le travail à temps partiel au Japon concernait en 1992 16% des salariés, dont 94,5 %
de femmes.
2. Ce qui implique de considérer la force de travail comme une « ressource naturelle » du point de vue
de l'économiste (et sans doute des entrepreneurs) comme l'avaient déjà remarqué B. Guibert, Economie et
démographie, ou comment le concept de rente permet à l'économie de penser la reproduction de la
marchandise force de travail, in Recherches économiques et sociales. Commissariat général au plan, n° 2, 1982, et
M. De Vroey, La théorie de la valeur de Marx: une réinterprétation, in Cahiers d'économie politique.
Éd. Anthropos, n° 9, 1984.
3. La plus grande partie de la propriété foncière, même si elle repose historiquement sur
l'appropriation violente et la collusion avec le pouvoir politique, est entérinée par le droit, et donc ne suppose pas le
recours continu à la corruption. Néanmoins, si on admet que les hausses de rentes foncières les plus notables
dérivent de transformations du statut du sol (modifications du plan d'occupation des sols, autorisations
d'établir des hypermarchés, etc.), qui forment une des principales bases de la corruption dans le monde, ce
type de rente n'est guère différent des autres de ce point de vue.
266 Bruno Lautier

régulation étatique des conditions du travail. C'est plutôt dans la


direction d'une exacerbation de la sauvagerie qu'on se dirige, et vers une
recherche effrénée de nouvelles zones propices à la genèse de rentes
d'exploitation (comme la Chine).
L'hypothèse de la rente d'exploitation mène à interroger la totalité
des discours sur la relation entre travail et pouvoir politique. Le non-
respect de règles considérées comme minimales (par Toit en particulier)
en matière de salaire et de conditions de travail est en général légitimé,
ou du moins expliqué, par trois facteurs : l'impératif de compétitivité
d'un côté (ce qui mène des auteurs du Sud à critiquer le caractère
protectionniste de discours issus de pays du Nord qui se prétendent
« humanitaires ») ; l'appel à la faible capacité administrative de contrôle
étatique en second lieu ; et enfin l'invocation de « traditions » ou d'un
«retard» culturels. Placer le débat sur ces seuls terrains occulte un
domaine d'investigation plus fondamental : le lien entre accentuation de
la pression concurrentielle sur le marché mondial et exacerbation de la
recherche de la rente d'exploitation1 structure le champ politique, d'une
façon analogue à ce qu'on a observé pour la rente cacaoyère en Côte-
d'Ivoire ou la rente pétrolière au Moyen-Orient. C'est non seulement
l'enrichissement des élites via la corruption, mais de multiples formes de
redistribution clientéliste, d'allégeance politique - contrepartie de la
tolérance étatique - qui se réorganisent autour de cette rente. Pas plus
que la mondialisation n'homogénéise le procès de travail, elle ne produit
l'identité des conditions d'exercice de la citoyenneté.

III - LE « MODÈLE DE LA GUERRE » ET L'HÉTÉROGÉNÉITÉ


DES MODES DE DOMINATION SUR LE TRAVAIL

Le développement de la sociologie de l'entreprise depuis le début


des années 1980 s'est opéré dans plusieurs directions: analyse de la
communication et de la formation d'un consensus au sein de
l'entreprise; analyse de la «culture d'entreprise» et de ses racines
historiques; analyse des formes de concentration-déconcentration... Mais,
malgré sa diversité, cette sociologie de l'entreprise présente une
caractéristique générale : la dépolitisation du thème de l'entreprise. Il y est
peu fait état de conflits hormis ceux qui sont liés à l'emploi, et quand
ceux-ci sont évoqués ils apparaissent comme le résultat d'un défaut de
communication, d'une incompréhension ; il y est peu question de
pouvoir, toute hiérarchie étant réduite à son aspect fonctionnel ; et on n'y

1 . Cf. Cl. Meillassoux, Économie et travail des enfants, in B. Schlemmer (dir.), op. cit., p. 54-66.
Pour une sociologie de l'hétérogénéité du travail 267

parle évidemment pas de la relation entre domination et exploitation


(ce dernier mot ne semblant plus qualifier que des formes de travail
«inhumaines» de préférence situées à quelques milliers de kilomètres
de l'entreprise dont on parle).
On peut donner plusieurs interprétations de cette «dépolitisation»
de l'entreprise : l'évolution propre du champ scientifique de la
sociologie ; la faible acuité des conflits sociaux à propos du travail, au Nord
comme au Sud, qui « n'interpellent » plus le milieu académique ; la
pression du discours de l'intérêt commun, qui prend la forme de la nécessité
de la compétitivité. Ces arguments n'entament en rien la nécessité de
remettre au centre de l'analyse du procès de travail la question de la
domination sur le travail, en particulier parce que l'étude de cette
question mène à considérer la diversité des formes de domination comme
consubstantielle au processus de domination, et non comme
circonstancielle. La diversité des formes de domination apparaît alors comme une
des bases de la nécessaire hétérogénéité des processus de travail. Si l'idée
de rente d'exploitation explicite certains soubassements économiques de
cette hétérogénéité, celle de diversité des modes de domination permet
d'en comprendre certains aspects sociopolitiques.
L'idée selon laquelle la mise au travail est l'instauration d'une
domination ou, pour reprendre les termes du droit du travail français, d'une
« subordination»1, a un statut particulier en sociologie du travail : d'un
côté c'est une évidence, et de l'autre la rappeler apparaît comme une
incongruité2.
La domination sur le travail dans l'entreprise est analogue à la
domination du «souverain» (monarchique ou élu) sur les «sujets»
(qui peuvent être des citoyens) dans l'espace politique, et en emprunte
souvent le langage : le chef d'entreprise ou le patron exerce une
(légitime) autorité souveraine sur les salariés dans l'entreprise, de même
que le souverain en son royaume ou le père dans l'espace domestique3.
L'analogie entre le pouvoir du souverain (monarque ou gouvernement
élu) sur les sujets (ou les citoyens), et celui du patron sur ses salariés
est permanente dans la littérature sociologique ou journalistique (du
« patron de droit divin » à « l'entreprise citoyenne »). Cette analogie a
une base bien réelle, et peut être interprétée comme le produit d'une

1 . Notons que le Code du travail ne définit ni le salariat, ni le contrat de travail. Ces définitions sont le
fait de la jurisprudence, pour qui le contrat de travail est « la convention par laquelle une personne s'engage
à mettre son activité à la disposition d'une autre sous la subordination de laquelle elle se place, moyennant
rémunération » (G. H. Camerlynk, Le contrat de travail, Dalloz, 2e éd., 1982).
2. Cf. les nM 1 14 et 1 15 de Actes de la recherche en sciences sociales: « Les nouvelles formes de
domination dans le travail », I et II, 1996.
3. « Domination: action de dominer; autorité souveraine» est la première définition donnée par Le
Robert.
268 Bruno Lautier

«délégation de souveraineté» de l'État à l'entrepreneur, avec ce


problème majeur du capitalisme moderne que le patron se voit déléguer
une souveraineté de type absolutiste par un État dont la souveraineté
est de type démocratique1.
La plus grande partie de la science politique comme de la sociologie
de l'entreprise réduit la question du pouvoir (de l'État sur les
sujets/citoyens comme du capital sur le travail) à ce seul modèle de
l'autorité souveraine. Mais, comme l'explique Michel Foucault dans son
cours au Collège de France de 19762, centrer la question du pouvoir sur
celle de la souveraineté a deux implications complémentaires : d'un côté
« dissoudre, à l'intérieur du pouvoir, le fait de la domination, pour faire
apparaître, à la place de cette domination, que l'on voulait réduire ou
masquer, deux choses : d'une part, les droits légitimes de la souveraineté
et, d'autre part, l'obligation légale de l'obéissance» (p. 24). Et, d'un
autre côté, la vision en termes de souveraineté suppose nécessairement
une triple unicité: celle du souverain (la souveraineté est indivisible),
celle de la loi, celle du sujet. Dit autrement, la théorie du pouvoir
comme exercice de la souveraineté implique une vision homogénéisa-
trice de ceux qui subissent ce pouvoir (le sujet) comme du mode
d'exercice du pouvoir (la loi).
A cette vision du pouvoir en termes de « souveraineté », Foucault en
oppose une autre ; la relation de pouvoir, dit-il, c'est une « guerre », et
«la politique, c'est la guerre continuée par d'autres moyens» (p. 41). A
partir de cette inversion de la formule de Clausewitz se développe une
théorie critique du pouvoir où ce dernier est décrit comme un processus
constamment mouvant : « Le pouvoir doit être analysé comme quelque
chose qui circule, ou plutôt comme quelque chose qui ne fonctionne
qu'en chaîne. Il n'est jamais localisé ici ou là, il n'est jamais approprié
comme une richesse ou un bien. Le pouvoir fonctionne. Le pouvoir
s'exerce en réseau, et, sur ce réseau, non seulement les individus
circulent, mais ils sont toujours en position de subir et aussi d'exercer ce
pouvoir » (p. 26). Il y a donc deux niveaux, bien réels tous deux, auquel doit
être appréhendé le pouvoir : celui du souverain, de sa loi unique et de
l'homogénéité de ceux qui la subissent ; et celui de la guerre permanente,
constituée d'avancées et de reculs, qui se fait tout au long de ces réseaux

1 . Dans son ouvrage consacré à la souveraineté de l'État, Olivier Beaud caractérise la souveraineté
moderne par la détention du monopole d'édiction du droit positif (cf. O. Beaud, La puissance de l'État, PUF,
1994, p. 130). En ce sens, le chef d'entreprise, qui combine règles privées et droit étatique dans l'espace de
l'entreprise, exerce paradoxalement une souveraineté « prémoderne », proche de la souveraineté domestique.
Pour plus de développements, cf. ma contribution ( « L'entreprise brésilienne : une dépolitisation
impossible » ) à R. Cabanes et B. Lautier (dir.), 1996, op. cit., p. 287 sq.
2. Édité seulement en 1997 sous le titre II faut défendre la société. Éd. Gallimard/Seuil, coll. « Hautes
Études ».
Pour une sociologie de l'hétérogénéité du travail 269

où coexistent points forts et points faibles. Ces deux niveaux ne se


succèdent pas, ils coexistent : « La loi n'est pas pacification, car, sous la loi,
la guerre continue à faire rage à l'intérieur de tous les mécanismes de
pouvoir, même les plus réguliers. C'est la guerre qui est le moteur des
institutions et de l'ordre : la paix, dans le moindre de ses rouages, fait
sourdement la guerre. Autrement dit, il faut déchiffrer la guerre sous la
paix : la guerre, c'est le chiffre même de la paix » (p. 43-44). De cela,
Foucault tire les éléments d'une théorie de la domination, que l'on
pourrait résumer par cette citation: «(II s'agirait de) ne pas donc
demander aux sujets comment, pourquoi, au nom de quel droit ils
peuvent accepter de se laisser assujettir, mais montrer comment ce sont les
relations d'assujettissement effectives qui fabriquent les sujets.
Deuxièmement, il s'agirait de faire ressortir les rapports de domination et de les
laisser valoir dans leur multiplicité, dans leur différence, dans leur
spécificité ou dans leur réversibilité : ne pas chercher par conséquent une
sorte de souveraineté source des pouvoirs ; au contraire, montrer
comment les différents opérateurs de domination s'appuient les uns sur les
autres, renvoient les uns aux autres, dans un certain nombre de cas se
renforcent et convergent, dans d'autres cas se nient ou tendent à
s'annuler» (p. 38-39).
Ce qu'écrit Foucault du pouvoir en général est transposable à la
question de la domination sur le travail. D'un côté, on trouve le
«niveau» de l'autorité souveraine, où la loi et le sujet sont perçus et
pensés comme homogènes : des passages de « La richesse des nations »
sur la manufacture à toute la littérature sur la taylorisme-fordisme, en
passant par le chapitre sur « La grande industrie » du Capital, c'est ce
niveau-là qui est largement privilégié, à travers l'utilisation d'une
floraison d'expressions («travail standard», «ouvrier-masse», etc.). Le
discours économique renforce cette tendance, soit qu'il s'agisse de décrire
les effets homogénéisateurs de la concurrence, qui impose tendancielle-
ment une unicité des techniques et des processus opératoires ; soit qu'il
s'agisse de mettre en exergue un «régime d'accumulation» dominant
fondé sur un processus de travail dominant ; soit encore qu'il s'agisse de
décrire un mouvement de «globalisation» vu comme extension sans
limite d'une souveraineté incontestée (la « dictature des marchés »).
Mais l'autre «niveau» existe bel et bien. Il existe déjà dans les
périodes comme celle du taylorisme triomphant des Trente Glorieuses,
par exemple. Quand se montent les établissements automobiles de
Renault-Flins ou de Volkswagen-Sâo Paulo dans les années 1960 pour
échapper aux conflits de Billancourt ou de Volksburg, quand l'Office
national d'immigration va chercher des contingents d'immigrés
marocains ou yougoslaves dans leurs villages et que les premières usines de
270 Bruno Lautier

pulls sont créées dans la Zone franche de l'île Maurice, c'est bien d'une
tactique multiforme, de diversification des relations de pouvoir, d'une
« guerre » au sens de Foucault qu'il s'agit.
Dans la période de recherche tâtonnante de nouveaux modes
d'organisation du travail qui succède à la « crise du fordisme », la
diversification des modes de domination est encore plus évidente. Un premier
domaine qui illustre ceci est celui de l'étude de la flexibilisation. Le
terme suggère qu'il y a, dans la relation entre capital et travail, un excès
de rigidités, dont l'origine est double: le corporatisme syndical et le
Droit (étatique et conventionnel). Cet excès de rigidités aurait pour
conséquence d'une part de ne pas permettre de s'adapter rapidement
aux variations de la demande, d'autre part de renchérir les produits,
enfin de bloquer la mise en œuvre de nouvelles techniques. On passe
alors au plaidoyer en faveur de la « déréglementation » pour éliminer ces
rigidités. Or, le mouvement réel est tout autre que celui d'une
déréglementation ; il s'agirait plutôt d'une surréglementation. Dans le monde
entier on invente de nouveaux statuts, de nouvelles catégories : multiples
types de CDD ou de stagiaires comme en France ou en Argentine1,
développement du « temps partiel » à 20, 25, 30 heures (les différentes
catégories coexistant dans la même entreprise) comme au Royaume-Uni.
On voit apparaître à la fin des années 1980 de multiples formes d'exter-
nalisation avec constitution de micro-entreprises pseudo-indépendantes
sous-traitantes, comme en Espagne2 et au Brésil où ce mouvement est
appelé terceirizaçâo (le fait de faire exécuter par un tiers). La forme
ultime de cette dernière est sans doute celle de certains condominios
industrials ou consorcios modulares, qu'on rencontre dans certains des
plus récents établissements de montage d'automobiles3 : ce sont des
coopératives ouvrières de production installées dans l'usine - qui n'a
plus aucun ouvrier relevant de la firme propriétaire des équipements -,
rémunérées collectivement et, bien sûr, ne relevant pas de la convention
collective de la branche4.
Cette flexibilisation ne peut pas être analysée comme l'établissement
d'une souveraineté homogène et sans faille, bien au contraire ; elle relève
plutôt de la diversification et de la mise en forme des « réseaux » où se
passe la « guerre » dont il était question plus haut. Mais - si l'on suit

1 . Cf. pour cette dernière : Adrian Goldin, El trabajo y los mercados - sobre las relaciones laborales en
la Argentina, Buenos Aires, Éd. Eudeba, 1997, particulièrement le chapitre 6.
2. Cf. Juan José Castillo, Reestructuracion productiva y organizacion del trabajo, in M. Miguelez et
C. Prieto (org.), Las relaciones laborales en Espaňa, Siglo XXI de Espaňa (éd.), 1991, p. 23 sq.
3. Cf. l'article de Mario Salerno dans ce numéro.
4. Cf. Jorge E. L. Mattoso et José F. Siqueira Neto, О trabalho em regime de subcontrataçâo no Brasil,
BIT, Santiago, janvier 1997. L'ironie veut que ce type de coopératives ait été créé par la loi pour défendre les
paysans sans terre, et ait été à ce titre exonéré de charges sociales.
Pour une sociologie de l'hétérogénéité du travail 271

Foucault - il n'est sans doute pas pertinent d'y voir le signe global d'un
recul du mouvement ouvrier, car c'est bien cette multiplicité qui permet
que coexistent avancées et reculs, victoires et défaites.
Un second domaine permettant d'illustrer la diversification des
modes de domination est l'étude du paternalisme. La littérature
anthropologique, particulièrement à propos du Brésil, a remis à
l'honneur la discussion sur ce thème. Trois questions théoriques émergent
de ce débat :
— La première question est de savoir si on peut accorder au
paternalisme un statut théorique analogue à celui du salariat contractuel. La
réponse de Christian Geffray1 est clairement positive : dans les deux cas,
il y a extorsion « réelle » de surplus, mais d'un côté on a un imaginaire
qui repose sur l'inégalité des sujets et un transfert (de travail ou de
produit) toujours insuffisant, qui renouvelle sans cesse une dette
inextinguible et un système des faveurs ; alors que, de l'autre, on a un
imaginaire fondé sur l'égalité des échangistes et de l'objet échangé. Les deux
modèles ont le même degré de généralité potentielle, et fonctionnent
d'une façon symétrique (immobilisation de la main-d'œuvre ici, mobilité
là, travail régi par des codes privés d'un côté, des codes publics de
l'autre, etc.). Si on se rallie à cette position, le problème se situe alors à
un autre niveau : pourquoi, de deux modèles ayant le même degré
théorique de généralité, l'un semble (empiriquement) constamment
dominant ? Ce qui ramène aux questions suivantes.
— La seconde question est de savoir si paternalisme et salariat
peuvent coexister durablement en tant que modes de domination sur le
travail, ou tout au moins être chacun des modes de domination permettant
la production des mêmes marchandises, circulant sur un unique marché.
La réponse semble globalement positive : ce sont non seulement les noix
du Brésil et l'hévéa2, mais aussi des automobiles dont la production
repose sur des relations paternalistes. De nombreux analystes du
« modèle japonais » y voient - au moins pour la partie des entreprises
japonaises où l'emploi est garanti - une concrétisation contemporaine
du paternalisme3. Par ailleurs, l'essentiel de l'apprentissage sur lequel
repose une grande partie de l'organisation du travail dans les micro-

1 . Cf. Ch. Geffray, 1995, op. cit., p. 131 sq. Notons cependant que Christian Geffray oppose
«paternalisme » et « capitalisme », ce qui est sans doute impropre, puisque les marchandises produites dans le cadre
paternaliste qu'il décrit circulent bien sur le marché « capitaliste ». L'expression de « salariat contractuel »,
préférée par Alain Morice (Les paternalistes hors la loi : spécialité brésilienne ou réalité universelle ?, in Luso-
topie, 1996, op. cit., p. 404) semble plus pertinente.
2. Deux des exemples développés par Ch. Geffray ; Lusotopie (op. cit.. 1996) en présente de multiples
autres, généralement situés dans l'agriculture ou « l'extractivisme », mais dans certains cas dans l'industrie.
3 . Cf. H. Hirata (dir.), op. cit., 1992, et Le Mouvement social : « Paternalismes d'hier et d'aujourd'hui »,
n° 144, 1988, particulièrement l'article de H. Hirata et K. Sugita, « Politique paternaliste et division sexuelle
du travail : le cas de l'industrie japonaise ».
272 Bruno Lautier

entreprises d'Afrique du Nord et subsaharienne, d'Inde et d'Asie


orientale1, est bien fondé sur une relation paternaliste (usage de la métaphore
paternelle, recréation permanente d'une dette symbolique, quasi-
absence de rémunération monétaire). Et de nombreux aspects de ce que
l'on nomme « culture d'entreprise » relèvent également de la catégorie
de paternalisme.
— Enfin, la troisième question est de savoir si la part prépondérante
de la « dette imaginaire » (le fait que la contrainte au travail repose sur
la nécessité de rembourser une dette qui n'a pas de base contractuelle,
mais est sans cesse renouvelée) dans le mode de domination paternaliste
autorise à y voir un mode de domination archaïque, ne subsistant que
de façon résiduelle dans les pays du Sud. Ici, la réponse est clairement
négative : il n'y a pas de différence de nature entre l'adolescent tunisien
enfin admis en apprentissage (non payé) dans un atelier et vouant une
éternelle gratitude au patron de ce dernier, et le chômeur de longue
durée français retrouvant enfin un emploi même précaire et mal payé
considérant que l'employeur - par ailleurs subventionné - lui fait une
faveur. Certes, la question du degré de généralité du paternalisme et du
« salariat contractuel » n'est pas tranchée, d'autant plus que la
combinaison des deux formes de domination est très fréquente. Mais voir dans
le paternalisme un mode de domination « en déclin » est une idée
contredite empiriquement par une multiplicité d'exemples, si l'on veut bien
voir que le chômage de masse, au Nord comme au Sud, en est un
puissant facteur de régénération.
De ce point de vue, la caractérisation par François Ewald du
patronage industriel au XIXe siècle retrouve une étonnante actualité: «Les
pratiques du patronage visent à substituer, à l'échange travail-salaire,
l'échange subvention-service. Dans le régime du patronage, on
n'échange pas un salaire contre un travail, mais un service contre un
autre. Le patron s'engage à garantir l'existence de l'ouvrier et,
réciproquement, l'ouvrier s'engage à le servir, à faire sa volonté de la sienne, à
se dévouer pour lui. »2 II y a cependant une différence de taille entre la
situation contemporaine et celle du siècle dernier : le patron ne s'engage
pas à « garantir l'existence de l'ouvrier » : il ne s'engage qu'à lui per-

1 . Cf. A. Morice A., Ceux qui travaillent gratuitement : un salaire confisqué, in M. Agier, J. Copans,
A. Morice (dir.), op. cit., 1987, et A. Morice, Le paternalisme, rapport de domination adapté à l'exploitation
des enfants, in B. Schlemmer (dir.), op. cit., 1996. Dans son article déjà mentionné de Lusotopie (1996), Alain
Morice ajoute : « C'est donc admettre que le capitalisme "n'interdit" pas (...) l'usage de la métaphore
paternelle, et admettre ainsi que le paternalisme n'éloigne pas de l'ordre salarial contractuel, puisque parfois il en
est à l'origine (...) Ainsi, on peut faire l'hypothèse que les ordres symbolique et imaginaire du paternalisme
et du salariat contractuel entretiennent, en un lieu et un moment donnés, des relations complexes qui ne sont
pas d'exclusivité mais de concurrence et d'articulation » (p. 404 et 405).
2. F. Ewald, L'État-providence, Grasset, 1986, p. 132.
Pour une sociologie de l'hétérogénéité du travail 21 Ъ

mettre une consommation minimale, d'une part, et à lui conférer un


statut lui permettant d'accéder aux prestations de Г État-providence de
l'autre. Ceci produit une énorme instabilité des formes néo-paternalistes
de mise au travail dès lors que l'État-providence ne joue pas, ou plus,
son rôle, qui permet de combiner paternalisme, flexibilité et bas coût
salarial : soit l'on revient au patronage du XIXe siècle (comme dans
certaines entreprises brésiliennes à haute productivité) ; soit les aspects de
« captivité symbolique » de la relation de travail s'estompent ou
disparaissent (comme dans le sud de l'Angleterre ou le nord du Mexique) ;
soit on voit un patronat se proclamant libéral se rallier à un
accroissement de l'intervention sociale de l'État, comme dans la Corée du début
des années 1990.
L'articulation de divers modes de contrainte (physique, économique,
symbolique), de configurations statutaires variées (égalité, inégalité
métaphoriquement familiale, inégalité reposant sur la violence, le savoir,
la race) produit une matrice des modes de domination sur le travail
extrêmement complexe. La grande fluidité des formes de la relation de
pouvoir semble d'autant plus confirmée dans les situations de « crise »,
ou du moins de transition, faisant suite à la déstabilisation du modèle
d'emploi contractuel garanti. L'accentuation des contraintes de la
concurrence internationale réactive la « guerre » et déstabilise les
compromis fondant le pouvoir souverain du capital sur le travail. Une fois
passé la phase d'expérimentation des aspects techniques (années 1980-
1990) et financiers (années 1985-1995) d'un nouveau «régime» du
capitalisme, c'est une phase d'invention de nouveaux modes de domination
sur le travail qui s'est ouverte. L'hétérogénéité des formes de mise au
travail et des modes de domination sur le travail n'a pas à être «
expliquée» comme une étrangeté ou le résultat ď « imperfections » d'un
modèle. Elle est la conséquence nécessaire de ce que la domination
s'établit le long de réseaux, qu'elle éclate en ramifications imprévisibles, dont
la résurgence du paternalisme est l'aspect le plus évident.

IV - COMPLEXITÉ DES TRAJECTOIRES


ET DIVERSITÉ DE LA MISE AU TRAVAIL

La sociologie du travail, par définition, n'est qu'indirectement une


sociologie des travailleurs. Autrement dit, elle part de l'activité de
travail, de son environnement (l'entreprise avec sa hiérarchie, le marché
des produits, les syndicats, etc.). Le travailleur est défini à partir du
poste qu'il occupe, la trajectoire qui l'a amené à ce poste de travail étant
274 Bruno Lautier

soit passée sous silence, soit citée comme un élément explicatif


complémentaire (par ex., on décrit le travail à la chaîne à la Fiat de Turin au
début des années 1970, on constate les conflits à propos des cadences et
de la hiérarchie, et on va ensuite chercher une explication à ces conflits
dans le passé de récents migrants du Sud italien de ces O.S.). Si la
période « glorieuse » de la sociologie du procès de travail a coïncidé avec
les « Trente Glorieuses », cela ne doit rien au hasard : la catégorie
d'emploi s'était imposée, dès le milieu des années 1970, avec deux
conséquences. D'une part elle concerne des travailleurs pourvus de droits
sociaux (dont la garantie d'emploi et la retraite), appartenant de façon
viagère à une catégorie conventionnelle et statistique correspondant à
ces droits (on est cadre, contremaître, O.S.) : la sociologie de l'activité de
ces travailleurs «fixés» dans l'emploi apparaît légitimement comme
étant en même temps la sociologie de ces travailleurs eux-mêmes.
D'autre part, la vie hors du travail apparaît comme globalement
cohérente avec la position dans le travail ; même si cette cohérence n'est plus
imposée par un pouvoir privé paternaliste, il apparaît légitime de parler
non seulement d'un «mode de vie ouvrier», mais des mœurs et
coutumes des familles de mineurs ou des employés de banque. Bien sûr, il
existait dès le début des années 1980 des travaux montrant que le
rapport entre travail et hors-travail (par ex. entre organisation de
l'entreprise et forme de famille) n'est pas de causalité, mais au moins de codé-
termination. Mais il faut bien admettre que ces travaux sont rares, la
sociologie du travail faisant plus appel à l'exposé de déterminants
macroculturels (la valorisation allemande de l'enseignement technique
opposée au goût des français pour l'enseignement général par ex.) qu'à
une étude de la relation travail - hors-travail proprement dite pour
interpréter les caractéristiques du fonctionnement d'une entreprise.
Cette difficulté à faire dans un même temps une sociologie du
travail et une sociologie des travailleurs a été beaucoup moins généralisée
dans les recherches concernant le Tiers Monde que dans celles qui
concernent l'Europe. Certes, dans les recherches concernant les
processus opératoires, c'est le décalque de la sociologie européenne qui
l'emporte. Mais ce caractère mimétique s'estompe rapidement dès lors
qu'on prend en compte l'évolution de l'ensemble : sociologie du travail
- anthropologie des travailleurs - économie de l'emploi. Dès le milieu
des années 1980 sont apparus deux ensembles de recherches sur le
travail dans le Tiers Monde qui poussaient à étudier dans un même
temps le travail et les travailleurs. Ils sont étroitement liés, mais leur
point de départ est différent.
Le premier, centré sur le rapport entre travail et vie hors travail,
dépassait rapidement le problème de «l'influence» du hors-travail sur
Pour une sociologie de l'hétérogénéité du travail 275

le travail pour poser la question de la codétermination, voire de l'ins-


trumentalisation réciproque1 : il apparaît, par exemple, aussi légitime
de dire que la division du travail et des savoirs, le choix des
techniques, les rémunérations des travailleurs d'un atelier de la métallurgie
de Kaolack (Sénégal) sont déterminés par les exigences de la
reproduction de la caste des forgerons, que de dire qu'il s'agit là d'une forme
de surexploitation capitaliste utilisant à des fins profitables des
archaïsmes sociaux2. La question du rapport entre travail et
hors-travail débouche sur celle des trajectoires, dont l'étude fine montre la
diversité, et interdit qu'on les interprète de façon téléonomique,
comme ayant pour seule fin l'intégration viagère dans le salariat. Dans
une même entreprise africaine par exemple3 peuvent coexister des
«héritiers», qui utilisent leur passage par le salariat moderne pour
agrandir leur concession, monter dans la hiérarchie du village, passer
à la polygamie, et des «prolétaires», qui ont une stratégie
d'acquisition de compétences, rompent les ponts avec leur lignage, etc.
Empiriquement, il est vite évident que l'employeur doit composer avec cette
diversité, en affectant les postes de travail non seulement en fonction
de la hiérarchie des compétences, mais en fonction de la place des
individus dans une hiérarchie (des âges, des lignages, des castes ou
même des préséances fondées sur un passé politique)4.
La mise en lumière de la complexité des trajectoires
professionnelles des travailleurs du Tiers Monde à la fin des années 1980 et au
début des années 1990 a permis de montrer que ces trajectoires sont le
produit de rationalités diverses et de poursuite d'objectifs
contradictoires, qui ont pour origine aussi bien le travail que le hors-travail :
objectifs économiques différents de ceux de la profession apparente5,
objectifs résidentiels, matrimoniaux, statutaires (qu'il s'agisse de
modifier sa position dans un groupe ethnique ou confrérique, ou de devenir
président d'une association). Les notions de mobilité sociale
ascendante ou descendante perdent de leur sens, tout dépendant de l'ordre
de rationalité dans lequel on se situe; les travailleurs parcourent des

1. Cf. M. Agier, J. Copans et A. Morice (dir.), op. cit., 1987, et Cahiers des sciences humaines,
ORSTOM, vol. 23, 1987, n™ 1 et 2.
2. Cf. A. Morice, art. cité, 1987.
3. Comme celle qui est décrite dans l'article de Michel Agier et Thierry Lulle (in Cahiers des sciences
humaines, vol. 23, 1987, n° 1), qui analyse les travailleurs d'une brasserie à Lomé.
4. Cf. M. Sélim, L'aventure d'une multinationale au Bangladesh, L'Harmattan, 1991, chap. 3.
5. Une anecdote illustre ce point : lors de ses enquêtes sur les chantiers du bâtiment à Joâo Pessoa
(Paraiba, Brésil), Alain Morice a observé un ouvrier chargé de la bétonnière, classé « manœuvre », qui
refusait toutes les possibilités de passage à la catégorie de maçon qualifié. En fait, cet ouvrier tenait un tripot hors
de ses heures de travail, et le poste clé qu'il occupait (tous les ouvriers du chantier ou presque ayant à venir
chercher du béton) lui permettait de reconstituer quotidiennement sa clientèle, ce qu'il n'aurait pu faire à un
autre poste.
276 Bruno Lautier

circuits sinueux et complexes, et même ceux qui apparaissent comme


étant au «degré zéro» de la stratégie professionnelle1 peuvent utiliser
leur passage par le salariat pour survivre lors de la morte-saison
agricole, ou nouer des contacts et entrer dans des réseaux souvent sans
rapport avec leur métier actuel2.
Cette conclusion est confortée par les recherches et controverses
touchant la socio-économie de la mobilité: «secteur» formel -
« secteur » informel (et vice versa). Ce second ensemble de recherches,
qui a montré à quel point il était impossible de séparer sociologie du
travail et sociologie des travailleurs, a eu pour point de départ les
travaux du Centro de Investigaciones Economicas de Medellin sur le
«cycle de vie triphasé» (informel-formel-informel) en Colombie, et les
controverses que sa thèse a suscitées, tant en ce qui concerne la
méthodologie utilisée que la transposabilité des conclusions à d'autres
situations3. Au-delà du débat méthodologique, souvent très raffiné, ce
qui en ressort tient en deux points. Le premier est l'importance des
processus de mobilité, à la fois des positions d'aide familial, apprenti,
ou indépendant « bas de gamme » vers le salariat formel (ou plus
précisément les positions les plus basses de celui-ci), et des positions de
salarié formel vers les positions d'indépendants. Ce qui permet
d'expliquer le système d'emploi, c'est bien un ensemble de processus de
mobilité, et pas seulement un ensemble de positions relatives dans une
hiérarchie. La seconde conclusion de ce débat est que les travailleurs
du Tiers Monde ont une mobilité certes très forte, mais en même
temps d'ampleur très limitée: la proximité, la probabilité de passer
d'une position à l'autre, est beaucoup plus grande entre un salarié
précaire de l'industrie non affilié à la Sécurité sociale et un vendeur de rue
ou un petit artisan du bâtiment, qu'entre le premier et un salarié de la

1 . Comme le journalier à statut précaire du bassin minier de Dhanbad (Bihar, Inde) qui répond à
Gérard Heuzé qui lui demande de parler de son travail : « Je ne travaille pas. Je vais tous les jours décharger
des wagons pour le compte du marchand d'hommes », G. Heuzé commente : « Pour l'ouvrier en question,
comme pour la majorité des gens, la peine n'est pas le travail (...) Le travail précaire n'a pas assez de
substance pour qualifier un homme ; il peut seulement en signifier l'abaissement » (G. Heuzé, Ouvriers d'un autre
monde. L'exemple des travailleurs de la mine en Inde contemporaine, Paris, Éd. de la MSH, 1989, p. 123-124).
2. Comme de nombreuses domestiques latino-américaines, cf. à ce sujet : B. Lautier et J. Marques-
Pereira, Le rôle des représentations dans la constitution du marché du travail. Employées domestiques et
ouvriers du bâtiment en Amérique latine, in Cahiers des sciences humaines, ORSTOM, vol. 30, n° 1-2,
avril 1994.
3. Pour un exposé en français de la thèse, cf. H. Lopez-Castaflo, Secteur informel et société moderne :
l'expérience colombienne, Revue Tiers Monde, vol. XXVIII, n° 110, avril-juin 1987, et, pour la polémique
autour de la thèse : F. Roubaud, L'économie informelle au Mexique, Éd. Karthala, 1994; B. Lautier, Cycles
de vie, trajectoires professionnelles et stratégies familiales. Quelques réflexions méthodologiques à partir de
travaux latino-américains, in R. Cabanes, J. Copans et M. Selim (dir.), op. cit., 1995, et P. Huyette, Mobilité
et informalité : des nouvelles formes aux régulations modernes de l'emploi en Colombie, Revue Tiers Monde,
vol. XXXVIII, n° 152, octobre-décembre 1997.
Pour une sociologie de l'hétérogénéité du travail 277

même entreprise, mais qui est pourvu de la garantie d'emploi et de la


protection sociale (et qui, lui, sera peut-être mobile, mais vers les
positions de commerçant fixe ou de petit patron)1. L'image qui ressort de
ces études sur la mobilité est bien celle d'une superposition de
«circuits » cloisonnés avec, en ce qui concerne le plus important, une
rotation extrêmement rapide entre positions de salarié précaire,
indépendant « bas de gamme », chômeur et « sous-employé ».
Ces deux ensembles de recherches (sur la relation travail -
hors-travail et sur la mobilité) se rejoignent en particulier sur un point:
l'extrême diversité des histoires et trajectoires professionnelles d'une
catégorie donnée de travailleurs. Le postulat de la sociologie du travail selon
lequel on peut présupposer qu'une entreprise, mettant en œuvre des
techniques et instaurant une division du travail et une hiérarchie,
«trouve» sur le marché des ensembles de travailleurs présentant les
caractéristiques qu'elle requiert, devient intenable. Les trajectoires des
travailleurs d'une même firme, d'un même atelier, d'une même équipe,
et leurs rapports avec le «hors-travail» sont totalement différents, et
cette diversité s'impose à l'organisation de la production. La littérature
anthropologique fourmille d'exemples de ce type ; non seulement ce sont
des appartenances religieuses ou claniques qui contraignent
l'organisation du travail (avec des temps réservés à la prière ou la palabre), mais
aussi les liens conservés avec l'exploitation agricole familiale, des
stratégies très diversifiées d'indépendantisation ou ayant un objet autre que
professionnel. Le moment de la mise au travail rend apparemment
homogène un ensemble d'individus qui ont des histoires et des
appartenances très diverses, diversité avec laquelle il faut bien composer2.
Cette diversité des histoires, des mobilités, des représentations, des
relations avec le hors-travail n'est pas simplement une contrainte
externe pour les entreprises. Elle est en partie un effet de la flexibilisation
par les firmes elles-mêmes de la relation de travail ; elle peut être aussi
un élément d'une stratégie délibérée, reposant sur le vieil adage « diviser
pour régner ». L'idée, développée plus haut à propos de « l'image de la
guerre », prend ici corps : il ne s'agit pas seulement, comme dans
l'industrie automobile française des années 1960, de juxtaposer un Marocain,
un Yougoslave, un Français et un Turc ; la technique de division se raf-

1 . Ce que Pierre Huyette (art. cité, p. 769) résume en écrivant : « La partie stabilisée du salariat est non
seulement réduite, mais n'est en outre que très faiblement accessible par voie de mobilité ; la majorité des
travailleurs stabilisés sont en fait des travailleurs dont c'est le premier et unique emploi (...). (Pour les autres
salariés) la mobilité est générale, et n'est que peu soumise à des critères d'affiliation (à la Sécurité sociale) ou
de taille d'entreprise, de formalité ou d'informalité. »
2. Cette diversité est beaucoup plus forte que celle qu'a connue l'Europe, l'intégration dans le salariat
industriel des non-salariés européens ayant concerné des catégories peu diversifiées (petits paysans et petits
artisans) et ayant connu une histoire « simple » (une seule mobilité entre non-salariat et salariat).
278 Bruno Lautier

fine: un travailleur prêt à tout - discipline, heures supplémentaires... -


pour amasser un petit pécule qui lui permettra d'ouvrir une boutique ;
un jeune issu de l'enseignement technique ; un pentecôtiste érigeant
l'observation des ordres en vertu religieuse; un ex-apprenti d'une micro-
entreprise familiale voulant échapper à la pression paternelle, etc.
Ces stratégies de division, pourtant, ne peuvent être érigées en
modèle hégémonique. Dans certains cas, on est en face de stratégies
patronales délibérées pour homogénéiser les collectifs de travail sur la
base d'une sélection dont la possibilité est étendue par la montée du
chômage: sélection sur la base d'une appartenance religieuse, comme
dans un des plus grands holdings financiers-industriels du Brésil, la Bra-
desco1, sélection sur la base d'une appartenance ethnique qui souvent
revient à déléguer à une autorité extérieure à l'entreprise (chef de clan,
marabout...) la politique d'embauché de la firme, sélection sur la base de
l'opposition aux syndicats lors de conflits récents. Les deux modèles
(fixation dans la firme s'apparentant au paternalisme avec homogénéité
relative des collectifs de travailleurs, précarisation avec extrême
hétérogénéité) peuvent coexister dans la même branche, dans la même ville,
sans que l'un manifeste une supériorité décisive sur l'autre. Et, surtout,
au sein de chacun de ces « modèles », la diversité est énorme et
croissante. Bref, l'homogénéisation des techniques ne s'accompagne en rien
d'une tendance à l'homogénéisation des caractéristiques des travailleurs
utilisant ces techniques, et des pratiques entrepreneuriales de gestion de
ces travailleurs, bien au contraire.

CONCLUSION

L'analyse de la relation entre mondialisation de l'économie et


hétérogénéité des procès de travail permet de revenir aux questions de
base de la sociologie du travail : qui est mis au travail, comment tra-
vaille-t-on, dans le cadre de quels rapports sociaux? La sociologie et
l'anthropologie du travail dans les pays en développement offrent de
multiples pistes pour re-poser ces questions, que la sociologie des pays
du Nord réduit à celle de l'organisation du travail. Et ce recentrage de
l'analyse permet de suggérer que l'hétérogénéité des processus de travail
n'est en rien résiduelle, mais est largement le produit du processus de
mondialisation lui-même. De plus, l'analyse des multiples observations
accumulées à propos du travail dans le Tiers Monde permet de proposer
et de tester des outils théoriques, complémentaires plus que concur-

1 . Cf. L. Segnini, A liturgia do poder. Trabalho e disciplina. Ed. da PUC-SP, 1988.


Pour une sociologie de l'hétérogénéité du travail 279

rents ; l'un (la rente d'exploitation) est d'ordre économique ; le second


(le modèle de la guerre) relève de l'analyse politique ; le troisième
(l'analyse des trajectoires des travailleurs) de la socio-anthropologie.
La diversité des processus de travail n'est pas tant le produit de
l'habileté des entrepreneurs ou de leur position hégémonique que celui d'un
mode de reproduction du capitalisme à l'échelle mondiale qui est ancré
loin dans l'histoire, et que les discours sur les « Trente Glorieuses » et
leur corollaire, le taylorisme-fordisme, avaient fait perdre de vue dans
les pays du Nord. Le Tiers Monde se révèle de plus en plus nettement
comme un champ d'expérimentation de nouvelles formes de mise au
travail et d'organisation de la production.
On peut y trouver les raisons d'un certain optimisme, au moins dans
le champ théorique, dans la mesure où la sociologie du travail peut
utiliser ces transformations du travail dans les pays du Sud pour se
ressourcer, ouvrir de nouvelles pistes. Par contre, en matière de situation
des travailleurs, le pessimisme ne peut qu'en être renforcé : si le Tiers
Monde paraît, d'une certaine façon, « en avance » dans cette
expérimentation de nouvelles formes de travail, ce n'est pas seulement parce que
l'intervention réglementaire de l'État sur le travail y est de plus en plus
faible, mais surtout parce que la tolérance vis-à-vis du non-respect du
droit et même l'encouragement de la part de l'État à ne pas respecter
son propre droit y sont particulièrement forts. De ce point de vue, le
discours sur les « vertus du secteur informel » a contaminé l'ensemble des
relations de travail. Chaque État étant amené, au fur et à mesure que la
concurrence s'avive, à utiliser le non-respect du droit comme arme dans
la recherche de compétitivité, il est vain de chercher dans l'action
réglementaire des États une solution au développement de formes de plus en
plus barbares de rapports de travail. Une telle action n'aurait de
chances d'être efficace qu'au niveau supranational, mais, on l'a vu dans
le débat sur la « clause sociale » dans le commerce international engagé
par Toit, elle connaît de grandes difficultés pour déboucher sur des
mesures concrètes. Bref, il semble qu'il n'y ait plus de médiation entre le
marché mondial et des mouvements sociaux atomisés, ce qui, pour
revenir à un point de vue optimiste, suggère d'inverser la perspective
dominante: derrière toutes les «résistances à la modernisation» que l'on
trouve en Asie, Afrique, Amérique latine, derrière les « archaïsmes » qui
imposent aux firmes des tactiques multiples et un coûteux «zapping
managerial», ne peut-on voir des formes multiples et innovantes de
résistance à une mondialisation qui est moins «globale» qu'il n'y
paraît ?