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LE PATRIOTE RÉSISTANT

N° 845 - septembre 2010 à bâtons rompus avec … 17

Pour Stéphane Hessel, ancien résistant et déporté, diplomate, toujours engagé aux côtés des plus faibles, il faut savoir résister à ce qui paraît
insupportable en s’appuyant sur des valeurs légitimes. Nous l’avons rencontré au mois de juin dernier, quelques jours après les commémora-
tions de l’appel du 18 juin 1940, pour parler de résistance, hier et aujourd’hui.

- Une grande activité commémorative a marqué le 70e comme Walter Bassan et Raymond Aubrac, les rassem-
anniversaire de l’appel du 18 juin du général de Gaulle. blements citoyens au plateau des Glières (Haute-Savoie)
Pour vous qui avez rejoint la France libre en 1941, avant qu’organise l’association Citoyens résistants d’hier et
d’être envoyé en mission en France puis arrêté et dépor- d’aujourd’hui dans ce haut lieu de la Résistance [voir en-
té à Buchenwald, quelle signification revêt aujourd’hui cadré]. Il y est toujours beaucoup question du CNR et de
encore cet appel à la résistance ? son Programme, des conquêtes sociales de la Libération
- C’est à la notion de résistance qu’il faut réfléchir. Que en voie de démantèlement. Ce Programme est-il devenu
signifiait résister à l’époque et qu’est-ce que cela veut dire une sorte de repère dans une société en crise ?
aujourd’hui ? Ce qui a été particulièrement important - Des repères politiques et éthiques, nous n’en manquons
dans l’appel du général de Gaulle, c’est qu’il a demandé pas. La Déclaration universelle des droits de l’homme en
aux Français de mettre au premier plan les valeurs démo- fait partie, elle non plus n’est pas respectée. Si nous nous
cratiques fondamentales dont il se sentait le dépositaire et intéressons particulièrement au Programme du Conseil
de résister par conséquent à la déviation anti-démocrati- national de la Résistance, c’est parce que, dans un contex-
que que représentait l’État français du maréchal Pétain. Il te très difficile, ses auteurs ont réfléchi à ce qu’étaient les
avait pris l’initiative et avait eu le courage de dire : « Sortez valeurs pour lesquelles il était nécessaire de se battre et
de la légalité, mettez-vous en tête de la légitimité ». C’est qu’il fallait essayer d’appliquer après la libération de la
cette opposition légalité-légitimité qu’il est à mon avis France. Si ces valeurs avaient continué d’être respectées
essentiel de préciser dans le travail que nous effectuons. tout au long des IVe et Ve Républiques, personne n’y pen-
Un patriote résistant est un individu qui s’appuie sur des serait plus. Or nous nous apercevons que ce n’est pas le
valeurs légitimes et qui, lorsque les valeurs légales ne lui cas. Lorsqu’un gouvernement tel que le nôtre donne l’im-
apparaissent pas comme légitimes, décide d’y résister. La pression d’attacher plus d’importance au profit et au bien-
notion de résistance est assez simple à définir, s’agissant être des classes les plus riches, ne s’intéresse peut-être pas
de la Seconde Guerre mondiale. Nous avions en face de autant qu’il le devrait à des valeurs comme la liberté de
nous un ennemi évident : le nazisme. Nous avions un État la presse et la liberté de l’information, ne maintient pas
qui se laissait aller à la collaboration avec cet ennemi et vivantes un certain nombre d’exigences, on se souvient
nous avions un appel qui proclamait : c’est insupporta- du Programme du CNR. Il y a quelques années, en effet,
ble, il faut résister. Les résistants en France, d’abord très avec mes camarades de la Résistance, nous avons relan-
peu nombreux, puis de plus en plus nombreux, n’étaient cé ce texte et publié un appel dans lequel nous déplo-

Stéphane
pas tous des partisans acharnés du général de Gaulle en rions la remise en cause du socle des conquêtes sociales
tant que chef, mais ils étaient contre la soi-disant légalité de la Libération et demandions que soit élaboré un nou-
représentée par l’État français et recherchaient quelqu’un veau « programme de la Résistance » pour notre siècle.

Hessel
qui, comme eux, donnait la priorité aux valeurs fonda- C’est dans ce cadre-là que peut être utilisé aujourd’hui le
mentales et ne se laissait pas intimider par un pays qui Programme du CNR. Les jeunes qui ne sont pas d’accord
ne respectait pas ces valeurs. L’homme qui incarnait ce avec la façon dont ils sont gouvernés peuvent se référer à
besoin de résister à tout ce qui était contraire à la légiti- ce texte qui avait des objectifs clairement définis.
mité républicaine était de Gaulle. Propos recueillis
l’homme, la défense des plus faibles. Quel est le mes- par Irène Michine
- La notion de résistance est-elle plus difficile à défi- sage que vous estimez devoir délivrer ?
nir aujourd’hui ? - Compte tenu de l’expérience vécue par la génération de (1) L’appel à « célébrer l’actualité de la Résistance » avait été
- Nous sommes nombreux à réfléchir à cette question et la Résistance, pour laquelle il était relativement facile de signé par : Lucie Aubrac, Raymond Aubrac, Henri Bartoli,
chacun de nous peut avoir sa réponse. Pour moi, la répon- comprendre pourquoi il fallait s’engager dans le combat Daniel Cordier, Philippe Dechartre, Georges Guingouin,
se centrale que je peux donner aux jeunes en particulier antinazi, je considère que nous avons un message à com- Stéphane Hessel, Maurice Kriegel-Valrimont, Lise London,
est celle-ci : il faut qu’ils sachent résister à ce qui leur ap- muniquer aux nouvelles générations qui s’interrogent sur Georges Séguy, Germaine Tillion, Jean-Pierre Vernant et
paraît comme insupportable dans le monde dans lequel le monde actuel. Nous pouvons les aider à comprendre ce Maurice Voutey (voir PR de juin 2004).
ils sont appelés à vivre. La résistance doit être la résul- que signifie le mot résistance, un mot qui, comme je l’ai
tante d’une indignation, d’un scandale. Les raisons d’in- dit, définit une opposition entre des valeurs légitimes et
dignation et de scandale sont nombreuses aujourd’hui. celles, donc légales, qui sont imposées par un gouverne- Les jours heureux
La première d’entre elles me semble émaner du fait que ment. Si nous considérons le gouvernement de la France
l’écart entre les très pauvres et les très riches s’est consi- sous la présidence de M. Sarkozy, nous constatons que À l’initiative de l’association Citoyens résistants d’hier
dérablement accru au cours des vingt ou trente derniè- certaines valeurs ne sont pas respectées dans divers do- et d’aujourd’hui, le Programme du CNR a de nouveau
res années. Le scandale de l’extrême richesse à côté du maines, par exemple en ce qui concerne les sans-papiers, été publié, sous le titre Les Jours heureux, accompagné
scandale de l’extrême pauvreté est quelque chose qui mé- l’immigration, les prisons, la gestion des hôpitaux, l’ensei- de contributions d’historiens et de journalistes qui retra-
rite un engagement résistant par rapport aux forces qui gnement… Des mesures sont prises qui nous paraissent cent sa genèse, l’élaboration des réformes à la Libération
maintiennent cet écart. Seconde raison de vouloir résis- illégitimes et qui appellent à la résistance. Nous devons et leur évolution jusqu’à nos jours (aux Éditions La
ter : les formes de croissance qui détériorent notre planè- aussi dire aux nouvelles générations que résister impli- Découverte, 2010, 195 pages, 14 euros).
te. C’est se rendre compte que notre environnement est que forcément la prise de risques. Quand nous résistions L’association Citoyens résistants d’hier et
gravement menacé et qu’il est scandaleux de ne pas agir contre le gouvernement de Vichy, quand nous formions d’aujourd’hui est née des rassemblements citoyens
pour le préserver. Troisième raison enfin qui mérite une des maquis, nous prenions des risques et beaucoup d’en- aux Glières de 2007 et 2008, organisés en réaction
résistance acharnée : le non-règlement de problèmes qui tre nous l’ont payé de leur vie. Aujourd’hui la situation aux visites du candidat puis du président Sarkozy en
traînent depuis des décennies. Je pense en tout premier n’est pas comparable, le gouvernement de M. Sarkozy ces lieux. Elle appelle les citoyens, les élus et les gou-
lieu à la question palestinienne. Quand un peuple est pri- n’est pas le gouvernement de Pétain et il ne s’agit pas de vernants à « agir selon les principes du Conseil na-
vé de l’État auquel il a droit depuis 60 ans, et se trouve prendre n’importe quel risque, n’importe comment. D’où tional de la Résistance qui a défini des règles de vie
dans une situation qui s’aggrave, il y a lieu de s’indigner l’importance de la notion de valeur légitime. J’insiste : il y commune basées sur la solidarité, l’entraide et la réus-
et de résister contre la timidité de nos propres États, de la a des valeurs essentielles qu’il faut défendre aujourd’hui site de tous ».
France, de l’Europe, des États-Unis qui laissent faire au comme nous avons essayé de les défendre hier. Nous rappelons que le film Walter, retour en résis-
lieu d’intervenir avec énergie. Voilà pour moi trois rai- tance, de Gilles Perret, avec Walter Bassan, traite lar-
sons de se donner des objectifs de résistant. - Vous avez signé en mars 2004 à l’occasion du 60e an- gement de l’actualité du programme du CNR et des
niversaire du Programme du CNR un appel qui sou- Glières (PR de décembre 2009). Le DVD du film peut
- Vous participez activement au débat public et vous lignait la portée sociale et économique de ce texte, la être commandé sur le site : http://www.walterretou-
vous engagez en faveur de nombreuses causes, qui, vision du monde qu’il exprimait et son actualité (1). renresistance.com/commander_dvd.html
pour résumer, sont celles de la défense des droits de Vous parrainez depuis 2008 avec d’autres résistants,