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Silvio Gesell, inventeur de la "monnaie

fondante"
Qualifié par Keynes d'"étrange prophète", Silvio Gesell - qui fut l'un des inspirateurs de ses
idées monétaires - a développé une vision habitée de l'économie, construite en autodidacte, où
des théories farfelues voisinent avec de vraies intuitions.

LE MONDE ECONOMIE | 27.09.2010

Par Jean-Marc Daniel, professeur à l'ESCP-Europe


Lors de son discours du 27 août dans le Wyoming, Ben Bernanke, le président de la Réserve
fédérale américaine, a manifesté son désarroi. Malgré une stratégie économique agressive
dont l'élément-clé est une politique monétaire très accommodante, les indicateurs montrent
que la croissance marque le pas aux Etats-Unis.

Les injections de liquidités se répètent sans parvenir à générer de l'activité, la "trappe à


liquidité" théorisée par Keynes étant manifestement à l'oeuvre. Pour tourner cette difficulté,
on pourrait relire celui qui fut, d'après les dernières pages de la Théorie générale de l'emploi,
de l'intérêt et de la monnaie (1936) de Keynes, un des inspirateurs des idées monétaires de ce
dernier : Silvio Gesell.

Qualifié par Keynes d'"étrange prophète"1, Silvio Gesell a développé une vision habitée de
l'économie, construite en autodidacte, une vision où des théories farfelues voisinent avec de
vraies intuitions.

Né le 17 mars 1862 près d'Aix-la-Chapelle dans une région allemande devenue belge en 1919,
il partage sa vie entre l'Argentine où sa famille gère divers commerces, la Suisse et
l'Allemagne. En avril 1919, il est commissaire du peuple aux finances de l'éphémère
République des conseils de Bavière dirigée par des intellectuels anarchisants hostiles à la fois
à la droite traditionnelle et au bolchevisme. Il meurt de pneumonie le 11 mars 1930, laissant
une oeuvre abondante dont le texte le plus important, publié en 1911, s'intitule L'Ordre
économique naturel.

LA DENONCIATION DES RENTES

L'unité de cette oeuvre repose sur la dénonciation des rentes. La rente foncière d'abord, dont
la nocivité lui apparaît à la lecture de l'économiste américain Henry George (1839-1897).
Pour que la société récupère cette rente, ce dernier défend la nationalisation des terres. Gesell
propose d'en confier la gestion aux femmes ; en effet, cette rente augmente avec la population
; et ce sont les femmes qui sont à l'origine de l'accroissement démographique. A elles
d'assumer le problème...

La rente monétaire ensuite. Pour Gesell, la monnaie souffre d'un handicap qui est la
thésaurisation. La loi de Jean-Baptiste Say (1767-1832), qui postule que l'offre trouve
toujours la demande nécessaire, repose sur l'idée que les entreprises distribuent les revenus

1
« Je pense que le futur apprendra plus de l’esprit de Gesell que de celui de Marx » (J.M. Keynes).
permettant d'acheter la production. Or, une partie des revenus est thésaurisée, si bien que la loi
de Say est erronée.

Et le manque de demande ne peut aller qu'en s'amplifiant. En effet, la baisse des prix qui s'en
suit accroît le pouvoir d'achat des encaisses dormantes, incitant à l'augmentation de leur
volume. Il faut donc favoriser la circulation de la monnaie en pénalisant la thésaurisation.
Gesell prône une perte de la valeur des sommes thésaurisées de 0,1 % par semaine, soit 5,2 %
par an.

C'est le principe de la "monnaie fondante", dont la concrétisation est la monnaie


"estampillée". Il propose que chacun passe régulièrement à la poste faire tamponner ses billets
de banque, chacun recevant une valeur revue à la baisse selon la durée de sa détention.

Depuis, le moyen le plus naturel de pénaliser la thésaurisation qu'est l'inflation a montré ses
limites, avec la stagflation.

Un député UMP a récemment suggéré de verser l'allocation de rentrée scolaire en bons d'achat
à durée limitée : savait-il qu'il proposait une politique imaginée par un commissaire du peuple
de la République des soviets de Bavière ?