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Jean Epstein

Le
Cinéma
du
Diable
(1947)

Accusation

Encore dans les années 1910 à 1915, aller au cinéma constituait un
acte un peu honteux, presque dégradant, à l’accomplissement duquel une
personne de condition ne se risquait qu’après s’être trouvé des prétextes et
forgé des excuses. Depuis, le spectacle cinématographique a, sans doute,
gagné quelques titres de noblesse ou de snobisme. Cependant,
jusqu’aujourd’hui, il existe des cantons où le passage d’un cinéma forain
suscite l’inquiétude et la réprobation parmi les personnes honorables. Il y a
même de vraies petites villes, dont les cinémas, rares et pauvres, restent des
endroits mal famés, où un notable rougirait d’être vu.
A la vérité, en ce milieu du xxe siècle, peu de gens, même croyants,
osent prononcer le nom du Diable, tant cet habile a mis à profit les
maladresses de ses ennemis et de ses fidèles, pour s’entourer d’un épais
ridicule, comme de l’encre dans laquelle il faut barboter pour atteindre une
seiche. Mais combien de moralistes, même incroyants, soutiennent
bruyamment que le cinéma est une école d’abêtissement, de vice et de crime!
Or, en termes chrétiens, qu’est-ce à dire sinon que les fantasmagories de
l’écran sont inspirées par le démon pour l’avilissement du genre humain?
Quoi d’étonnant, d’ailleurs, à ce que le Diable puisse être tenu pour
l’inspirateur de l’image animée, puisqu’il a si souvent déjà été rendu
responsable d’autres réussites de l’ingéniosité humaine? Diabolique,
l’invention de la lunette astronomique, qui, pressentie par Roger Bacon, le fit
jeter pour vingt ans au cachot; qui exposa le vieillard Galilée aux rigueurs du
tribunal ecclésiastique et de la prison; qui fit trembler le prudent Copernic
jusqu’à son lit de mort. Diabolique, l’invention de l’imprimerie, dont l’autorité
religieuse et le bras séculier s’empressèrent, aussitôt et pour de longs siècles
non encore révolus, de contrôler l’usage pernicieux. Diaboliques, l’étude du
corps humain et la médecine, condamnées par saint Ambroise; l’anatomie et la
dissection, interdites sous peine d’excommunication par Boniface VIII.

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Diaboliques, les plans secrets de Vinci, rêvant d’une machine pour s’élever
dans les airs. Artifices du démon, les automates, fussent-ils l’œuvre d’un saint,
qu’un autre saint brisa à coups de bâton; le premier bateau à vapeur, que
Papin ne put soustraire à la furieuse terreur d’un peuple fanatisé; la première
automobile, le fardier de Cugnot, qui subit un sort analogue; les premières
montgolfières que de pieux paysans lacéraient de leurs fourches; les premiers
chemins de fer, que d’illustres savants accusaient de répandre la peste et la
folie; enfin – pour limiter une énumération qui pourrait être innombrable – le
cinématographe.
Dans cette mentalité médiévale, dont tout n’est pas oublié, le Diable
apparaît comme le grand inventeur, le maître de la découverte, le prince de la
science, l’outilleur de la civilisation, l’animateur de ce qu’on appelle progrès.
Aussi, puisque l’opinion la plus répandue tient le développement de la culture
pour un avantage insigne, le Diable devrait être surtout considéré comme un
bienfaiteur de l’humanité. Mais la foi n’a pas encore pardonné le divorce qui
l’a séparée de la science et celle-ci reste suspecte au jugement des croyants,
souvent maudite, œuvre impie de l’esprit rebelle.
Dans la société primitive, le prêtre et le savant ne faisaient d’abord
qu’un. Puis, tandis que la religion figeait sa doctrine en des dogmes peu
variables, la science évoluait en formulant des propositions qui s’éloignaient
de plus en plus des traditions de la théodicée. Ce désaccord en vint à déchirer
l’esprit en deux parts ennemies. Par la force ou par la douceur, par l’autorité
de la chose révélée ou par la subtilité du raisonnement, longtemps l’homme
s’efforça de reformer l’unité première de ses connaissances, surnaturelles et
naturelles, soit en voulant soumettre la science à la religion, soit en tentant de
les concilier toutes deux harmonieusement. Ce fut en vain. La foi a répudié la
science; la science a exclu la foi. Et qui donc, au cours des siècles, débaucha
une partie des magiciens orthodoxes pour les engager dans la voie hérétique,
pour les transformer en noirs sorciers qui eurent pour élèves les alchimistes

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au cours de laquelle la cosmogonie s’est dressée contre la théologie. si ce n’est l’ennemi de Dieu. selon ces images-là et non pas selon d’autres. qui aboutit au relativisme einsteinien actuel. A égalité de nécessité. et il a donné naissance à une vaste métaphysique qu’il faut appeler philosophie de la lunette. l’immense. au-delà duquel il continuera. à imaginer la terre fixe dans un inextricable enchevêtrement d’astres tournant autour d’elle. Laplace et tant d’autres à penser d’une certaine façon et non d’une autre. plus que probablement. rien produire de leurs grandes théories et nous en serions encore. la lunette. embrassant une zone très étendue de l’esprit – 4 . Kepler. ces découvreurs n’eussent rien pu découvrir. a inventé les images du ciel. Cet effort vise à explorer le domaine de l’infiniment grand. sans doute. depuis le xve siècle. que. astronomique. Galilée. avec l’aide du Diable. celui-ci.obscurs. le mécanisme optique des lentilles et l’organisme intuitif et déductif des hommes sont intervenus dans l’établissement du système copernicien. Ainsi. Sans télescope pour animer et orienter leur intelligence. le Diable se trouve accusé d’avoir continuellement renouvelé l’instrumentation humaine. Satan? Plus précisément. à son idée. Ce mouvement scientifique et philosophique – l’un des plus importants dans l’histoire de la culture – est principalement nourri et dirigé par les apparences. car ce sont des instruments de ce genre télescopique et macroscopique. sans cesse renouvelées. refaçonne la mentalité de son créateur. à s’épanouir. dont descendent les clairs savants? Qui. elle. des lois de Kepler et de tout un grandiose courant de pensée. qui ont obligé Copernic. De fait. les outils ont exercé une influence décisive sur cette évolution de la pensée. l’immesurable différence qu’il y a – d’un certain point de vue. qui y jouent le rôle d’opérateurs primordiaux. à son tour et à sa manière. Si. Newton. l’homme a inventé la lunette astronomique. La règle est générale: chaque fois que l’homme crée. un instrument. les lunettes recueillent dans l’univers périphérique.

Tel grossissement et tel colorant font apparaître dans la préparation telle forme d’où germera telle conception nouvelle. du non-être. Sans microscope. il n’y aurait probablement pas eu de microbes ni de théories microbiennes. mais qui. peut-être d’autres guérisons. la forme que ceux-ci tirent de l’amorphe. Et. ni sa théorie. l’existence et l’usage d’un instrument. Là encore. pas de gloire pasteuriennes. commande à la pensée par les données qu’elle lui propose ou qu’elle ne lui propose pas. longtemps encore. ultramicroscopes.entre les états de développement philosophique. Si l’observateur ne disposait ni de ce grossissement ni de ce colorant. au rang de réalités sensibles. puisent. les élèvent soudain. les séparent de ce qui va rester inconnaissable. par exemple. si on se sert d’un autre grossissement et d’un autre colorant. pas de thérapeutique. pour source. depuis à peine 5 . les choisissent pour les rendre visibles dans l’invisible. ne serait jamais promue à l’existence. des lentilles fournissent. Un second grand ensemble de doctrines scientifiques et philosophiques est dû à un autre type – microscopique – d’instrumentation. dans sa première réalisation. manifesteront leur force d’expansion. Le courant idéologique. etc. de la non-apparence. est d’un empirisme tout à fait aléatoire. s’est développé plus tardivement mais avec une rapidité prodigieuse. L’instrumentation qui se laisse ensuite plus ou moins diriger. spectroscopes. pour donner aujourd’hui la physique quantique et la mécanique ondulatoire. religieux et psychologique général d’un contemporain de Ptolémée et d’un contemporain d’Einstein a. issu de l’inspection du microcosme. systèmes qui. ils dessinent une apparence différente. Ce mouvement de pensée reçoit son impulsion et son orientation première des aspects continuellement renouvelés. hypermicroscopes électroniques.. que microscopes. c’est l’instrument seul qui l’opère selon le seul arbitraire de ses affinités et de ses réceptivités particulières. qui donne une autre médecine. des images. Et cette première sélection dont dépend tout le développement ultérieur de la pensée. c’est-à-dire fabriquent.

Le véritable procès de l’image animée introduit des problèmes d’une portée plus générale. qui constituent le groupe de ce qu’on doit nommer les philosophies de la loupe. dont. Toutes ne sont pas des instruments-clés comme ceux de l’optique approchante ou grossissante. de cette exploration en profondeur. découvrent. si humble soit-il. Ici. sont nées de multiples spéculations. nous ne connaîtrions rien? Se trouve-t-il capable de mettre à la portée de nos perceptions. sans ces mécanismes. cette philosophie. qui n’a rien de spécifiquement cinématographique et que dénoncent les accusations d’immoralité contre tel ou tel film interdit aux moins de seize ans. Il y a une hiérarchie dans le monde des machines. dans l’univers. d’opérateurs qui. dans ce cas. Ici. c’est seulement de savoir si. biologiques et ultraphysiques.cent ans. Le cinématographe est-il de cette classe d’appareils. le but est la découverte du domaine de l’infiniment petit. parce qu’elles se servent de ce type d’instrument comme opérateur principal. dans l’univers que l’on peut appeler central: cellulaire et nucléaire. Mais il n’existe pas d’outil. La question qui peut se poser. dont l’influence a stimulé et transformé toute la vie des idées. dans lequel se meut la pensée? qu’il puisse mériter le nom de philosophie du cinématographe? Enfin. dont l’emploi n’ait à la longue marqué plus ou moins notre mentalité et nos mœurs. 6 . de vastes horizons originaux. si réellement l’écran l’annonce. est-elle de cette lignée antidogmatique. remodèle l’esprit qui l’a conçu. lui aussi. il ne s’agit pas seulement de cette diablerie superficielle. des domaines jusque-là inexplorés? Ces représentations nouvelles ont-elles pour destin de devenir la source d’un si large et profond courant intellectuel qu’il puisse modifier tout le climat. la réaction de la créature sur le créateur possède une qualité et une ampleur qui justifient qu’on y soupçonne une participation à l’œuvre démoniaque perpétuellement opposée aux permanences traditionnelles. Il n’y a aucun doute sur ce que l’instrument cinématographique. moléculaire et atomique. révolutionnaire et libertaire. comme la lunette et le microscope. et.

chargé de toute l’hérésie transformiste du continuel devenir. cette émouvante éloquence du «septième art» ne sont cependant pas parvenus à masquer entièrement quelques signes qui nous avertissent de ce que les fantômes de l’écran ont peut-être à nous apprendre aussi autre chose que leurs fables de rires et de larmes: une nouvelle conception de l’univers et de nouveaux mystères dans l’âme. Cela ne signifie pas que le Diable et Dieu ne correspondent à aucune réalité. une immense inquiétude de très vieille souche mais qui ne sait plus exprimer toute sa signification. toutes ses autres facultés moins lucratives. le chérubin Amour. aux trois quarts gaspillé à faire l’amuseur public. dans le style de la morale courante. Leur crainte vient de plus loin et embrasse davantage: elle devine le monstre de nouveauté. d’abord. à doubler le roman et le théâtre. Ouvrons le procès. traduit. à devenir une industrie et un commerce. qu’est-ce que le Diable dont le cinématographe serait un instrument? Dieu et Diable. en un sens. voire seulement de connaître. le Cheval-Vapeur. la déesse Raison. ils ne l’éprouvent pas seulement à cause d’une image richement sensuelle. Permanence et devenir Mais. de création. Le cinématographe plaide coupable. La fée Électricité. dans laquelle s’inscrivent les philosophies de la lunette et de la loupe? Les réponses à ces questions n’apparaissent pas avec évidence. Ce fard doré. il l’a. à ne se croire qu’un art du spectacle. 7 . pense-t-on couramment. Quelques-uns de ces tenants de l’ordre présent savent pourtant que leur frémissement de peur et d’indignation. petitement scandalisés. sont deux mythes corollaires.diabolique en un mot. etc. La réprobation des professionnels de la vertu.. en négligeant de développer. alors que le cinématographe n’a encore que cinquante ans d’âge et que ce demi- siècle de vie.

par conséquent. lorsque le primitif commença à se soucier de vouloir s’expliquer l’inexplicable.sont aussi des mythes. du côté de l’ombre. et. déjà. les molécules de même nature que la sienne. chacun. Si les plantes élisaient des dieux. les divise en dangereux et en profitables. ceux du bien se trouveraient du côté de la clarté. en les séparant des molécules d’eau. surabondante et. très difficile à définir avec précision. pour un grand nombre d’espèces botaniques. celui-ci comportait deux catégories: l’inexplicable bon et l’inexplicable mauvais. de la permanence humaine. entre son haut et son bas. elles plongent plus profondément et plus largement leurs racines dans le monde des phénomènes. dans une solution. le sec et l’humide. sous peine de ne se savoir vivre. sa solution. sa gauche et sa droite. et ceux du mal. élémentaire et capitale. c’est-à-dire favorables. Avec plus de subtilité. Même un cristal se montre capable d’effectuer ce choix. quand. auxquels on ne refuse pourtant pas une valeur d’existence réelle. parmi lesquelles sa forme pourrait s’anéantir. dont le personnel divin ou subdivin comprend généralement deux groupes de figures. les autres ennemies de la conservation de l’individu. les unes amies. Par contre. que fit et que ne fera jamais l’homme. Et. pour les ajouter à sa personne. mais de façon analogue. 8 . semblent d’autant plus volontiers gratuites qu’en fait. Un végétal réalise des discernements plus nombreux et mieux apparents. il rassemble. les figures allégoriques qui procèdent d’une réalité beaucoup plus touffue. sur celle-ci. le dualisme qui apparaît plus ou moins nettement dans la presque totalité des religions. De là. la première et la plus nécessaire classification des phénomènes. la lumière et les ténèbres. La différence entre ce qui lui est utile et ce qui lui est nuisible constitue l’opération d’intelligence. qui exigeaient. on s’accorde d’autant mieux qu’elle se présente sous des aspects moins divers et moins compliqués. que tout être doit pouvoir accomplir. extrêmement complexe.

le gardien de l’ordre établi. autour du fruit de l’acceptation défendue. Dieu et l’autre. champ de bataille entre deux suprêmes forces adverses. dans ce que celui-ci croit posséder de parachevé et qui se refuse à évoluer davantage. la nécessité d’une indignité humaine préalable et générale. Le premier. de la soif. Le judaïsme lui-même. Rejeton de la grande religion mazdéenne. démontrées. le révolutionnaire. au nom de la faim. Plus généreux encore envers Satan. le manichéisme professait que le dieu du mal. Dès leur première confrontation dans la Genèse. était le 9 . c’est le novateur. qui justifiât la rédemption. pour atténuer les responsabilités du créateur dans l’inconstance du sort humain. du désir. l’agent d’un pouvoir qui se prétend absolu. il fallait y voir l’opération du Diable dont l’existence et l’importance se trouvaient. les deux antagonistes. du déséquilibre moteur des phénomènes. apparaissent avec tous leurs caractères essentiels: Satan. le conservateur. impérativement sinon clairement. bien qu’il se prétendît monothéiste et encore qu’il ne postulât pas (tout au moins à l’époque biblique) une essentielle bonté dans le caractère de sa divinité principale. du coup. opposé à Jéhovah. pour avoir renoncé des lèvres à la foi de Manès. celle de la masse statique. dans ce polythéisme qui n’ose pas s’avouer tel et qu’on appelle christianisme. le Diable. n’a pu se passer d’admettre Satan. Comme cet avilissement de la créature ne pouvait être l’œuvre d’un créateur devenu parfaitement bon. le libertaire. n’en était pas moins resté profondément imprégné de la conception dualiste de l’univers. Dieu interdit et punit au nom d’une autre force: celle d’inertie. Jéhovah. Le tentateur plaide en faveur du mouvement perpétuel de la nature qui toujours exige autre chose et plus que ce qu’elle a. Paul de Tarse exposa. de l’instabilité et de l’énergie de tout ce qui devient. le Diable a été amené à jouer un rôle bien plus considérable que dans le judaïsme. du repos assouvi et équilibré de l’univers. Dans cette gnose très complexe. se montra Augustin qui.

dans tout exercice profane de n’importe quelle faculté. Sous les apparences de ces génies. qui sévissaient parmi les manichéens les plus distingués. dans le confort d’une habitation. de précises. sa profondeur morose. avec sa pléthore d’instincts tous mauvais. Dieu exigeait une chair épurée et comme dévitalisée par les mortifications. dans la petite dualité humains corps-âme. dans le talent d’un artiste. il reconnaissait seulement ce mouvement qui se pliait à ratiociner docilement dans le cercle des propositions. son besoin d’interroger. celle-ci. le Diable. Dieu. son avidité de connaître. En particulier. innombrable et un. de l’intelligence. l’ascétisme effréné. l’horreur des jouissances charnelles. Désormais le Diable fut partout: dans la beauté d’un paysage. un fief divin. la chair formait un territoire diabolique. le maître du monde matériel. dans toute recherche. ubique et protéiforme. C’est de cette aberration asiatique de l’indignité de la réalité sensible par rapport à l’idéal céleste. La religion n’autorisait l’exercice de la vie. dans l’agrément d’un entretien. il pouvait et il devait s’appliquer en lui-même à aider Dieu à l’emporter finalement sur le Diable. dans toute curiosité. où s’affrontaient les forces bonnes et mauvaises. que le manichéen Augustin surchargea le christianisme. n’était pas sans danger et elle 10 . où fermentaient le doute et la révolte. régnait sur le domaine idéal. que dans le cadre étroitement délimité par de nombreuses. De là. Sous la férule de cette autorité. d’humiliantes contraintes. reprenait le grand thème panthéiste de l’Antiquité. et l’esprit. le seul jeu toléré de l’esprit devint la scolastique. auquel il apportait sa retentissante mais imparfaite conversion. tandis que le dieu du bien. tout empreinte encore de la croyance primitive au pouvoir magique de la parole. possession exclusive de Satan qui. de surcroît. agencé par les docteurs de l’Église. D’ailleurs. La nature extérieure se trouvait interdite. l’activité de la pensée.souverain temporel. sur les réalités spirituelles. un champ de bataille. Le naturel intérieur était condamné également. s’y recrutait des alliés dans le souvenir toujours vivace de cent divinités païennes. lui aussi. L’homme constituait donc.

il le leur resta toujours un peu. de toute velléité de s’abaisser à une acceptation intégrale de lui-même. Ainsi. Au spirituel comme au temporel. l’ordre du «grand siècle» semblait avoir maîtrisé le foisonnement confus des aspirations démoniaques à la liberté de la recherche et de l’invention. Vint Descartes avec son slogan orgueilleux: la raison a toujours raison. par l’orgueil. à une fraternisation avec la mécanique des bêtes. la religion finit par admettre la logique cartésienne comme un mode orthodoxe de l’esprit. de Fontenelle aux encyclopédistes et à Voltaire. de la philosophie pseudo-aristotélicienne du Moyen Age. qui allait pouvoir abondamment servir aussi des fins hérétiques. à une foi dans l’unité de la vie universelle. dominant partout le sentiment et l’instinct considérés comme la part d’une animalité inférieure et honteuse. par là séparé de sa propre chair comme du reste de la création. paraissait guéri. seul doué de la raison divine. la logique. qui est déséquilibre et changements perpétuels. qui n’acceptait la nature qu’à condition de l’avoir dénaturée sous un standard de règles raisonnables. comme le philosophe avait bien pris soin de postuler que cette raison raisonnante n’était parfaite que parce qu’elle émanait de Dieu et comme la syllogistique grammaticale s’avérait décidément insuffisante dans la pratique de la vie. et élevé au-dessus d’elles. Cependant.préparait à la logique cartésienne. l’esthétique classique. maniée sans restriction. à une perception de l’âme des choses. Le Diable eut vite fait d’attaquer les tenants de l’ordre avec leur propre arme. légitime successeur. la vie profonde. une fixité et une régularisation contre nature. taillable et corvéable à merci. répandit dans tous les arts son style guindé. l’esprit de libre examen critique. Sauf à respecter l’illogisme des mystères sacrés. à vrai dire. Ce cri ne fut pas sans paraître d’abord suspect aux théologiens et. issu de l’humanisme et développé par la réforme 11 . le rationalisme put s’épanouir dans tous les domaines. Ainsi. ne fût-ce qu’à sa surface. Cependant. par filiation directe. L’homme. ne pouvait se laisser longtemps imposer.

Osant dès lors pénétrer plus profondément dans le mystère de sa propre vie. Primauté non seulement justifiée des points de vue pratique et esthétique. un grouillement de scandaleuses larves de pensées. Mais elle ne put régner sans partage. réputée image et créature de la raison divine. porta aux dogmes des atteintes dont ceux-ci ne devaient jamais se relever complètement. Au-dessous. Enfin. dans la demi-conscience. Par Bernardin de Saint- Pierre. tout un psychisme nouveau d’une importance fondamentale et d’une richesse inépuisable. les forces du sentiment et de l’instinct prirent leur revanche. par Rousseau. cultiver. renouvela et réussit. la rébellion tentée par le premier couple. à côté de la logique rationnelle. renia son créateur. mue par le sentiment plus souvent que capable de le gouverner. Poussée au comble de l’orgueil. inséparable de la vie d’une âme. en se libérant de leur asservissement à la règle classique. par les romantiques. des explorateurs tout à fait impavides se mirent à exhumer un enchevêtrement d’infernales racines psychiques. d’autres logiques (si on peut dire) irrationnelles: les enchaînements du sentiment. ils purent étaler au grand jour. divinisée aussi. chassa Dieu des autels. les associations imagées du rêve et de la rêverie. Et. ce ne fut pas assez de disséquer jusqu’au tréfonds le moi pleinement conscient. mais encore admise par la raison elle-même. la victoire du Diable alla jusqu’à un renversement des valeurs psychologiques: on reconnut une primauté à l’obscur dynamisme du domaine sentimental. dédouanées du préjugé qui les reléguait au rang de maladies coupables. malédictions levées. 12 . apparurent comme le mouvement normal. l’intégralité de la nature humaine et de la nature tout court se trouva réhabilitée. en faisant éclater la compartimentation qui avait prétendu diviser définitivement l’univers selon une rigoureuse hiérarchie des formes. car. sur l’action analytique et régulatrice de la claire raison. rendue admirable comme elle ne l’avait jamais été. la raison humaine. Les passions. pour s’y installer et s’y adorer elle-même. cette fois. en même temps.protestante. Bien plus. l’homme y découvrit.

de ce panthéisme si vivace qu’on en retrouve aujourd’hui l’héritage dans les doctrines naturistes et nudistes. quoique à contre-cœur. Tantôt mauvais. le Diable personnifie l’énergie du devenir. de découvrir 13 . la pensée développait sa pénétration de la nature extérieure. tantôt bon. Dieu est la tradition. le poids de l’acquis. les employant tous selon ses besoins et en créant d’inédits. sur des mythes archimillénaires. chacun. de données immédiates de la conscience. aujourd’hui partout emmêlés. Cette incessante démarche vers la nouveauté semble purement anarchique. voire l’existentialisme devinrent les représentants actuels de la lignée romantique. Tantôt bon. En somme. la coutume. la variance d’un univers en continuelle transformation.apprivoiser ces monstres abyssaux. En même temps que cet approfondissement égocentrique. l’essentielle mobilité de la vie. Ainsi. le surréalisme. même celui de la raison. les rejetant tous quand ils deviennent inutiles ou gênants. appelée enfin. immuable dans le présent et dans l’avenir. la loi. c’est de vivre davantage. la psychanalyse. afin de maintenir la règle qui endigue le cours aventureux du développement humain. d’éprouver et de connaître plus. l’attrait d’un avenir différent et destructeur du passé comme du présent. au secours de la foi affaiblie. Dieu est la force de ce qui a été. qui se prétendent inamovibles parce qu’appuyées sur des postulats ancestraux. les dresser à servir la science et l’art. de l’hérésie triomphante. si profondément enracinés dans la pensée qu’ils y font figure d’évidences. Cette double complexité ne nous paraît plus exactement divisible selon les deux vieilles catégories du bien et du mal. ce qui compte. les symboles Dieu et Diable représentent. car elle ne s’inféode à aucun ordre. renouvelait les expressions de la très vieille tendance animiste. la volonté conservatrice d’un passé qui entend perdurer. Dieu est la raison. Qu’importe la voie ou l’instrument. tantôt mauvais. un vaste groupe de valeurs multiples.

cette conception initiale de l’art cinématographique se résumait à n’être que la caricature muette d’un théâtre maladroitement 14 . En France. son œuvre eût été vouée au non-être. Par deux fois. c’est-à-dire l’action. Néanmoins et bientôt. d’agir. Dès que Dieu prétendit cesser de créer. Un univers absolument constant serait un monde non pas même mort. Dans cette puissance ennemie du repos. L’existence. Mais la permanence seule ne nous serait d’aucune réalité. Il débuta comme jouet scientifique. il n’est pas mais il devient sans cesse. qu’il est «Celui qui est». sa prétention d’être. Forme et mouvement C’est un truisme: le cinématographe n’est pas aujourd’hui ce qu’il était hier ni ce qu’il sera demain. Il affirme ainsi qu’il signifie la permanence. comme amusette de laboratoire. dans le texte inspiré. reconnaissons l’autre principe. de tout phénomène. Puis il fut un phénomène de foire. diabolique. ce fut en 1908 que le cinématographe osa afficher. Sans doute. naît dans le conflit de la permanence et du devenir. d’une autre source. de l’aimable dans le non-aimé. négatrice de l’achèvement. utilisèrent à l’écran une bonne partie du répertoire et du personnel des grands théâtres parisiens. il diffère continuellement de lui-même.à chaque fois du visible dans le non-vu. Les frères Paul et André Laffitte fondèrent alors Le Film d’Art. il s’installa en permanence dans les villes pour servir d’amusement aux enfants et à leurs bonnes. pour la première fois. de l’audible dans le non-entendu. mais nul et non avenu. c’est-à-dire le mouvement. sans laquelle rien ne saurait être. perfectionnement de la lanterne magique. si elle n’avait continué à recevoir la vie. un art destiné à émouvoir un public normal d’adultes. et en de nombreuses bandes. Dieu proclame qu’il se nomme «Je suis». du devenir. du compréhensible dans l’incompris. et il avait déjà mauvaise réputation: on lui reprochait d’abîmer la vue.

un jour. de la gloire de quelques vedettes. la leçon secrète. accéder au rang d’art véritable. sans cet épanouissement en une riche industrie et un commerce florissant. Ainsi. pour qui les images animées ne sont rien d’autre que le véhicule de la beauté. S’il y a un reproche à faire aux Laffitte ainsi qu’à leurs précurseurs et continuateurs. qui rassemble. qui se dégage de la représentation cinématographique des choses et qui filtre faiblement à travers les aventures d’un Tarzan ou les péripéties d’une intrigue policière. une Sarah. ou même pas du tout encore. n’aurait pénétré que beaucoup plus lentement. Pourtant. un Mounet. l’influence originale que ceux-ci peuvent exercer sur l’intelligence en général.photographié. Cependant. que toutes les autres facultés de l’instrument mis au point par les frères Lumière restent jusqu’aujourd’hui reléguées dans l’ombre. à peine utilisées. ces mauvais grands scénaristes de l’Académie ont conféré à l’art naissant et fourvoyé du cinématographe l’aval d’honorabilité. c’est d’avoir si bien réussi à engager le cinématographe dans la voie de son développement comme art spectaculaire. la mentalité humaine. une Réjane – qui savaient d’ailleurs parfaitement le ridicule auquel ils s’exposaient – consentirent à déclamer vainement leurs tirades devant un objectif sourd et sur un écran muet. Ces mauvais grands acteurs des subventionnés et du boulevard. sans ce succès comme divertissement concurrençant le théâtre. des millions d’hommes devant les écrans du monde entier. du talent. le cinématographe n’aurait sûrement pas atteint si vite une degré de perfectionnement et d’expansion. Et certains croient encore utile d’écraser de leur mépris cette classe de films. reconnaissons que. peu à peu. Sans l’attrait dramatique. qui permet de découvrir. qu’inaugura L’Assassinat du Duc de Guise. c’est parce qu’un Le Bargy. l’utilisation massive du nouveau mode d’expression à des fins à la fois 15 . que. chaque jour. le grand public admit qu’après tout. presque inconnues de cette immense foule. sous la fonction pseudo-théâtrale des films. le cinématographe pourrait. nécessaire à l’essor du nouveau spectacle.

çà et là. quelques années plus tard. certains observateurs plus sensibles. des images. Et. Ainsi un cénacle commença à rêver de «cinéma pur». qui perçaient à peine à travers le caractère dominant. Mais. un nom finit toujours par créer la chose qu’il signifie. eurent le mérite de découvrir ils ne savaient encore quelle étrangeté propre. On la définit antithéâtrale et extra-littéraire. et. et a pu commencer enfin à prendre conscience de leur valeur. «septième art». Dès 1910. comme la plus vieille magie l’enseigne. les recherches de cinéma pur devinrent. Les objectifs le recherchaient au hasard d’une manière de pêche miraculeuse. avant de connaître ce que la chose était. faussement théâtral. Sauf qu’on entendait préciser par là le caractère esthétique du problème. On espérait que. avant même d’exister tout à fait. on se tira d’embarras par un autre mot que Louis Delluc n’inventa peut-être pas mais dont il fit le succès. il était clair que méritaient d’être appelés photogéniques les aspects des êtres et des choses. serait en quelque sorte le lieu géométrique de tout ce qui était «photogénique». se constituerait de lui-même.spectaculaires et lucratives peut aussi apparaître comme une étape nécessaire. dont le poète Ricciotto Canudo. Qu’était-ce que cette pureté cinématographique? Comme il arrive souvent en matière de nouveautés en partie préconçues. A quoi tenait-il? Comment se produisait-il? Obéissait-il à des règles et auxquelles? La quête des 16 . digne de ce nom. On admit que le cinéma. celui-ci demeurait intact. libéré de l’assujettissement à la comédie et au roman. En attendant. Mais cet embellissement restait une constatation empirique. au bout de laquelle. l’esprit s’est trouvé saturé de données. embellissait. on sut ce qu’elle ne devait pas être. distraitement reçues mais mille fois répétées. quelle vertu particulière. des réalités filmées. que la reproduction cinématographique mettait en valeur. Sans doute. le cinéma pur se révélerait tout entier. l’instrument est devenu capable de préciser ses révélations. d’une part. d’autre part. lequel fut baptisé.

du mouvement: mouvement soit de l’objet cinématographié. du facteur nouveauté. Néanmoins. Les mystères n’ont qu’un temps. elle découle si directement de la 17 . le développement de l’esprit critique chez les spectateurs en vint à exiger que de tels effets fussent justifiés logiquement par le découpage. c’est-à-dire photogéniques. s’ils y sont montrés au cours d’une continuelle évolution de leurs formes. après avoir été appliquée jusqu’à l’excès pendant quelques années. dans lesquels cet objet se trouvait présenté. ni la photographie. dans l’impression du beau. ni la peinture. que l’habitude use. Bientôt. surent que la photogénie dépendait. le paysage le plus banal. qui souligne l’importance. En vertu de cette loi des lois. le cinématographe sait rendre – constitue justement la première qualité esthétique des images à l’écran. que. Plus tard. comme de la plupart des canons esthétiques. de l’éclairage. seul. le visage le plus ingrat peuvent devenir intéressants à l’écran. qui cessent de valoir dans la mesure où ils ont cessé d’étonner. soit des jeux de lumière et d’ombre. Conjoncture logique. mais en général et à coup sûr. de la révélation de ce qui n’avait jamais encore été vu. du caractère éphémère de ce canon. sans cesse variée.«cinéastes» se heurtait là au premier des quelques grands mystères du cinématographe: la photogénie. les metteurs en scène et opérateurs qui s’intéressaient à leur métier. ni aucun autre moyen ne peuvent reproduire. non pas peut-être exclusivement. que cette évolution résulte de l’action et du déplacement du sujet lui-même ou d’un travelling ou d’un panoramique ou enfin de l’intensité. De fait. le mouvement – cette apparence que ni le dessin. soit encore de l’objectif. Ainsi. Indication. le meuble le plus commun. le décor le plus ordinaire. la règle du mouvement au cinématographe. se trouve aujourd’hui moins fréquemment employée. ils se déplacent. La photogénie apparaissait avant tout comme fonction de la mobilité. aussi. Cela n’atteint en rien la généralité de la loi qui fait du mouvement la condition primordiale de la photogénie.

que tout s’y meut et s’y transforme. Les aspects stables. En utilisant des rapports suffisants d’accélération sur de longues périodes de temps. la course et la métamorphose des nuages. l’accéléré accuse la gesticulation des végétaux. sans que disparaisse en même temps l’originalité foncière des images animées. sa faculté maîtresse. les éléments fixes de l’univers (ou qui paraissent tels) sont ceux qui conditionnent le mythe divin. qu’elle ne pourra jamais être abandonnée complètement. Sur l’épiderme des sorciers. des possédés. mais extrêmement encline à mettre en 18 . sont ceux que symbolise le mythe démoniaque. qui se meuvent plus rapidement dans leur devenir et qui menacent ainsi le repos. et son intérêt sélectif pour tous les aspects mobiles. il révèle la mobilité des cristaux. Bien mieux. Sinon aveugle. elle s’intègre si constitutionnellement au procédé cinématographique. l’affinité du cinématographe pour le mouvement va jusqu’à découvrir celui-ci là où notre œil ne sait pas le voir. l’équilibre et l’ordre relatifs des précédents. cette prédilection allant jusqu’à magnifier le mouvement là où il existait à peine. tandis que les éléments instables. c’est-à-dire d’avoir subi. à moins de se trouver fortement grossies ou rapetissées. elles aussi. le film montrerait que rien n’est immobile dans l’univers. des hérétiques. nous découvrons un stigmate d’une signification beaucoup moins douteuse: l’indifférence de cet instrument à l’égard des apparences qui persistent. Or. des glaciers. Elles ne gagnent rien à être représentées à l’écran. les formes fixes n’intéressent pas le cinématographe. un rapprochement ou un éloignement dans l’espace.nature même du film. qui se maintiennent identiques à elles-mêmes. les agents de l’Inquisition recherchaient autrefois des points ou des zones d’insensibilité. jusqu’à le susciter là d’où on le jugeait absent. Ainsi. Au cœur même du cinématographe. des dunes. La représentation du mouvement est la raison d’être du cinématographe. qui passaient pour prouver l’appartenance d’un homme à Satan. l’expression fondamentale de son génie. du moins neutre devant les caractères permanents des choses.

dans la représentation cinématographique. Puisque s’avérait photogénique ce qui bouge. du liquide. du visqueux. il est et il fait la forme. le cinématographe choisissait entre Dieu et le Diable. En même temps qu’il esquissait sa toute première différenciation esthétique parmi les spectacles de la nature. en qualité de règle fondamentale. un nouvel empirisme – celui de l’instrument cinématographique – exige la fusion de deux notions premières: celle de la forme et celle du mouvement. Dès qu’une forme reçoit une modification dans sa façon de se mouvoir dans l’espace ou dans le temps. accéléré et ralenti. Le monde de l’écran. vouait d’office le nouvel art au service des forces de transgression et de révolte. 19 . elle devient souvent méconnaissable. la fonction cinématographique se montre donc éminemment favorable à l’œuvre novatrice du démon. ce qui mue. Nous apprenons là ce que nous ne savions pas tout à fait assez pour n’avoir pas pu suffisamment le voir: la relation directe entre le mouvement et la forme. la photogénie. le mouvement paraît inhérent à la forme. Au contraire. le cinématographe l’est – essentiellement. Ainsi. Cette mobilisation générale crée un univers où la forme dominante n’est plus le solide qui régit principalement l’expérience quotidienne. nécessaire à toute connaissance physique. elle change. constitue le domaine par excellence du malléable. sa forme. ce qui vient pour remplacer ce qui va avoir été. d’identité. toute évolution. dont la séparation se trouvait jusqu’ici implicitement posée comme évidence de base. Le cinématographe ne tient la forme que pour la forme d’un mouvement. et prenait parti pour ce dernier. relation qui pourrait bien être d’unité. Dans notre ordinaire royaume de solides à grande stabilité. infiniment et d’abord – du fait de son pouvoir de faire apparaître partout le mouvement.valeur tout changement. Révolutionnaire. le mouvement – parce qu’il est une occurrence relativement rare et d’effet généralement faible – semble distinct de la forme. à volonté agrandi et rapetissé. dans laquelle il ne se manifeste que par intermittence et sans toujours parvenir à la défigurer de façon visible.

un fragment de documentaire révèle que l’ancre a dérapé. Il était admis que ces deux signes opposés. çà et là. qu’est la forme. Jamais l’avertissement d’une catastrophe ne fut accueilli avec plus de sereine incompréhension. subtile. qu’elle flotte. En France. Pourtant. patiemment étudiée. lente. scientifiques – déjà fléchissent. Jusqu’à présent. comme une ancre à quoi retenir tout édifice de pensée. le caractère essentiel du progrès fut l’enrichissement des films en éléments photogéniques. n’est plus qu’une certaine lenteur d’écoulement. Mais voici que le déséquilibre s’accuse dans l’avènement d’un monde où le mouvement règne en maître. voulue. comme liquéfiée. Le péché contre la raison. qu’est le mouvement sinon le signe et le moyen du devenir. chassent sur leur attache. Dans l’ancien monde. la recherche du photogénique fut surtout consciente. Soudain. ces deux moyens ennemis composaient un équilibre instable. Le film contre le livre Jusqu’à la fin du muet. en quelques secondes de projection. entrent en liquidité. toutes les doctrines de la solidité – religieuses. l’homme avait l’habitude de considérer la vie sous un angle de mobilité restreinte. d’artistes blasés. de snobs. II accordait beaucoup d’importance rassurante aux quelques points qu’il croyait pouvoir tenir pour morts parmi le remuement des autres. d’une conception d’intellectuels. se trouvent mobilisées par la dérive. sinon le signe et le moyen de la permanence. perpétuellement mobile. d’aristocrates de la sensibilité et de la pensée. philosophiques. en Allemagne. dans les pays scandinaves. sans cesse à refaire. où la forme. qu’elle ne fixe ni ne peut fixer rien à rien. il s’agissait de l’œuvre d’une élite pour une élite. elle aussi. dont la découverte et la multiplication ne se firent pas partout de la même façon ni au même degré. et il y avait établi aussi solidement que possible l’idée de forme. 20 . qui figurait la condition de l’être. Or. européen.

à l’état natif. Au contraire. on connaît les causes psychologiques – qui ne sont pas les moindres – de ces développements inégaux du cinématographe. caractérisées par l’importance qu’y prend l’activité très spécialisée d’un seul sens. par exemple. avançant au hasard. plus saturées de culture. résultant de conditions organiques exceptionnelles. Ce sont des cultures presque exclusivement vues et entendues. sa jeunesse pour mieux dire. les cultures picturale ou musicale. chez les plus grands peintres et chez les plus grands musiciens. Ainsi. la maturité ou la sénilité européennes. ont pour dominante l’épanouissement d’une sensibilité peu soumise à la règle logique. les réalisateurs allaient d’instinct à la photogénie. dans le nouveau monde. L’immense richesse de ces images dynamiques. imprimée et. Il reste que la culture de beaucoup la plus répandue dans notre civilisation est une culture parlée. la prenaient où et telle qu’ils la trouvaient. écrite. qui laisse une grande liberté à l’intuition et où le sentiment n’est pas tellement tenu pour inférieur et subordonné à la raison. la primitivité relative de la mentalité américaine. c’est-à-dire relativement concrètes puisqu’elles choisissent et assemblent surtout des données sensorielles brutes. sans trop se soucier de la diriger ni même de savoir où elle les menait. selon le jugement de la majorité mondiale du public. Non que toute culture installe obligatoirement dans l’esprit la suprématie de la démarche raisonnante. non plus précieusement élaborées mais comme spontanément surgies de la nature. et leur démocratique simplicité de signification donnèrent vite une victoire facile aux films d’outre-Atlantique. d’autre part. dédaignait de se constituer une théorie. Mais ce sont là des cas particuliers. humblement soumises à la jurisprudence de la déduction raisonnable. américain. d’un côté et de l’autre de l’Océan: d’une part. Entre autres. par là. davantage chargées de tradition. les 21 . L’empirisme dominait et une surabondante expérience. relativement abstraite puisqu’elle se sert de signes très généraux – les lettres et les mots. et se laissaient porter par elle.

Si les Esquimaux. d’abord. une surabondance de nourriture à l’esprit. C’est cette culture-là qui a profondément rationalisé l’esprit par la nécessité où elle se trouvait d’ordonner les symboles qu’elle utilisait. le livre mérita la suspicion. poudreuse. de par sa structure même et quelle que pût être sa signification seconde. le 22 . confirme les écrivains et les lecteurs. car il servit de véhicule à toutes les hérésies et. dans laquelle les orthodoxes n’ont pas encore cessé tout à fait de le tenir. selon des règles universelles. dont celui- ci se dégourdit. bonne et la mauvaise. etc. par exemple. plus sa langue est analytique et abstraite. emploient une bonne douzaine de mots différents pour signifier la neige selon qu’elle est fondante. surtout. glacée. s’enorgueillit jusqu’à se croire permises toutes les hardiesses. plus il exige de rigoureuse construction logique dans une phrase plus nombreuse et plus divisée.chiffres et les nombres – pour désigner indirectement les choses par les idées des choses. Mais. grammaticales et mathématiques. l’imprimerie qui vulgarise à l’extrême tous les graphismes. s’ils ne connaissent pas notre entité: la neige tout court. Enfin. dans l’habitude de penser rationnellement et de s’exprimer logiquement. tout texte imprimé était. Mais. c’est qu’ils n’ont pas atteint le stade intellectuel où ils seraient capables de concevoir séparément l’ensemble des caractères permanents et chacun des attributs variables d’un objet.. de manière à constituer un langage qui pût être compris de tous ceux qui se soumettaient à ce code. d’un certain point de vue. en même temps qu’elle en assure la stabilité. se fortifia. plus un vocabulaire devient analytique et général. L’agencement grammatical et syntaxique. toutes les témérités. qui contribue immensément au perfectionnement et à la complication de la langue. sans choisir entre la. c’est-à-dire tout le monde. Plus cette culture est développée. Sans doute. c’est-à-dire logiques. se codifie davantage lorsque l’écriture fixe matériellement l’expression orale. il apporta. encore assez flottant tant qu’il n’est que parlé.

il faut revenir à la langue des Esquimaux. des images-adjectifs (plans de détail). ce que ce dernier fait et le résultat de cette activité. circonstanciels (les uns et les autres étant des plans statiques). le découpage procède par séquences qui jouent le rôle d’alinéas ou de phrases. mère de la syllogistique. le plan-substantif dépeint. à abstraire ses éléments. Le film n’est pas exempt de cette logique rationnelle. ce parallèle. s’il attaque l’ordre raisonnable. on en sent vite l’inexactitude. les images du film disent volontiers beaucoup de choses à la fois. qui ordonnent la pensée selon leurs pièces exactement engrenées. il lui faut toujours raisonner. Les mots. indirects. l’objet et de multiples qualités de celui-ci. une manière de grammaire et de syntaxe. dans lesquels on pourrait distinguer des images-verbes (plans d’action). Ainsi. il est obligé. il ne peut sortir qu’un tissu serré de déductions. Le film n’a pas pu s’empêcher de se laisser un peu couler dans le moule de la raison et il en a déjà reçu une articulation. des images- substantifs. dans ses entreprises les plus révolutionnaires. le livre ne peut agir que par la voie foncièrement classique. les phrases l’exigent. Pour que la comparaison soit valable. de suivre les chemins de cet ordre même. on ne peut le pousser bien loin. malgré toute la variété imaginable d’une série de prises de vues. etc. Mais. Comme les mots de celle-ci. Malgré le morcellement le plus poussé d’un découpage. De ce mécanisme essentiellement déductif.propagateur de la logique du langage. La plupart du temps. aïeule du rationalisme cartésien et kantien. l’expression cinématographique ne parvient pas à standardiser. Quoi que le livre soutienne pour combattre la raison ou pour s’y soustraire. Ainsi. le plan d’action montre simultanément le sujet. sujets ou compléments directs. l’artifice. A 23 . d’un seul coup. qui ne constitue peut-être pas le mode mental dominant mais qui paraît le faire parce qu’elle en caractérise l’activité la plus consciente. naturellement et frustement analogues à celles du langage parlé et écrit.

avant que cette évocation soit en pouvoir. dont tous les éléments sont. etc. l’image animée forme elle-même une représentation déjà à demi confectionnée. de mettre en branle le sentiment. Aussi. l’image est un symbole. pour résoudre les problèmes 24 . tandis que le mot constitue un symbole indirect. même les écrivains qui. à son tour. ont semblé ou prétendu s’affranchir de la contrainte raisonnable. de la chasse-à-l’élan ou de la chasse-au-phoque ou de la chasse-à-la-baleine. des termes abstraits. qui interprètent et assemblent. l’extrême simplicité avec laquelle doit se contenter d’être agencée une séquence de film. Par contre. en fait. Certes. Au contraire. élaboré par la raison et. ont. toute une algèbre syntaxique. C’est parce qu’elle reste toujours précisément et richement concrète que l’image cinématographique se prête mal à la schématisation qui permettrait la classification rigoureuse. pour que les signes de l’écran acquièrent leur plein effet d’émotion. en une seule image. mais. de sorte qu’il faut mettre en œuvre toute une mathématique grammaticale. pour émouvoir le lecteur. ne nécessite qu’un effort minimum de décryptage et de rajustement. à laquelle il correspond. nécessaire à une architecture logique un peu compliquée. de surcroît. La phrase reste un cryptogramme incapable de susciter un état sentimental tant que cette formule n’a pas été traduite en claires données sensibles par des opérations intellectuelles. par elle. comme dans le discours des peuplades primitives. de Rimbaud aux surréalistes. il ne s’agit jamais de la chasse tout court. des figures particulières. qui s’adresse à l’émotivité du spectateur presque sans avoir besoin d’utiliser l’intermédiaire du raisonnement. selon l’ordre logique. pour en déduire une synthèse plus concrète. le mot doit repasser par le relais de cette raison qui l’a fait et qui doit déchiffrer et assortir logiquement ce signe avant qu’il puisse déclencher la représentation de la réalité lointaine.l’écran. toutefois un symbole très proche de la réalité sensible. abouti seulement à compliquer et à dissimuler la structure logique de l’expression. qu’il représente. En littérature. très éloigné de l’objet.

Ainsi le film et le livre s’opposent. La raison se trouve donc en posture d’exercer une influence bien plus marquée. par son impuissance à formuler des déductions. Aux antipodes de toutes ces ambiguïtés. Le premier aperçu raisonnable de l’image cinématographique est si fugace que la véritable idée. un contrôle beaucoup plus efficace sur les suggestions provenant de la lecture que sur celles qu’apporte le spectacle cinématographique. va pas sans celui de la critique. D’autre part. dont un texte puisse être chargé. y perdent peu de leur force émouvante et viennent toucher brutalement la sensibilité du spectateur. à laquelle cette image peut donner naissance. par son incapacité d’abstraire. Même lorsqu’il tend à propager l’irraisonné ou l’irraisonnable. en un mot. ne se produit 25 . se trouve dispensé d’avoir à faire appel à de laborieuses digestions intellectuelles.d’une poésie qui. si tant est qu’il soit possible de concevoir l’une de ces facultés comme séparée de l’autre. le film. Quel que soit le dynamisme sentimental. C’est que l’usage de la logique ne. exige non seulement une sensibilité subtile mais encore une habileté technique comme celle d’un virtuose des mots croisés. Le texte ne parle au sentiment qu’à travers le filtre de la raison. que les signes doivent subir avant d’être transformés en conviction chez le lecteur. une partie de cette énergie se dissipe au cours des opérations logiques. classique. le livre reste une voie surveillée par la raison. Les images de l’écran ne font que glisser sur l’esprit de géométrie pour atteindre aussitôt l’esprit de finesse. une voie. les dispositions légales la reconnaissent implicitement au cinématographe partout où elles maintiennent une censure des films. alors que la presse a été affranchie – en principe tout au moins – de la tutelle des pouvoirs publics. par la pauvreté de sa construction logique. parce qu’elles ne sont soumises qu’à un tri logique et critique beaucoup plus sommaire. pour être comprise et éprouvée. Cette puissance supérieure de contagion mentale. une voie sur laquelle l’idée précède et gouverne le sentiment. les représentations fournies par le film.

Cela semble justifier l’opinion de ceux qui accusent le cinématographe d’être une école d’abêtissement. on peut conclure que ce remède était devenu nécessaire. la lecture développe les qualités considérées comme hautes. à nouveau. une certaine mesure. ce qui veut dire plus récemment acquises: le pouvoir d’abstraire. dont la scolastique à son apogée peut servir d’exemple et où le foisonnement des abstractions et des raisonnements étouffe la raison même. en tout cas.qu’après que le sentiment a déjà été mis en branle et sous l’influence de celui- ci. Même s’il répand des convictions qui pourront être ultérieurement confirmées par le raisonnement. somme toute. Le livre apparaît comme un agent d’intellectualisation. tandis que le film tend à raviver une mentalité plus instinctive. De l’âme. de classer. donc fondamentales. Le spectacle cinématographique met premièrement en œuvre des facultés plus anciennes. une voie sur laquelle la propagation du sentiment l’emporte de vitesse sur la formation de l’idée. romantique. Mais les excès de l’intellectualisme conduisent à une autre forme. le film reste. une voie. des caractères démoniaques. aux fortes marées et aux furieuses tempêtes qui 26 . c’est- à-dire d’aucune vérité. de stupidité. par lui-même. Ceux-ci. procèdent directement du démonisme primordial de la photogénie du mouvement. Dans la vie de l’âme. que l’influence du film et celle du livre s’exercent en des sens bien différents. qu’on qualifie de primitives: celles de s’émouvoir et d’induire. une date aussi importante que celle de la découverte de l’imprimerie? On voit. l’éloigne de la réalité au point de ne plus permettre la naissance d’une proposition utile. par le moyen de ses règles fixes. de romantisme et qu’il manifeste ainsi. d’ailleurs. Si le livre a reçu son antidote dans le cinéma. une relative stabilité au flux et au reflux perpétuels qui agitent le domaine affectif. ratiocinante. une voie peu rationnelle. de déduire. dans l’histoire de la civilisation. cherche à imposer un certain ordre. L’invention du cinématographe marquera-t-elle. Reconnaissons que le cinématographe est effectivement une école d’irrationalisme. la raison.

qui transformaient déjà le sentier de la découverte en une large voie carrossable. qu’à se décharger en actes à l’imitation de ceux au spectacle desquels il est né. cette audience se sent respectée dans la faiblesse ou la paresse intellectuelle de son immense majorité. 27 . parce qu’il ne laisse guère de temps ni d’occasion à la critique de le censurer au préalable. notamment en France et en Allemagne. plus diverse qu’un public de lecteurs. S’il n’y a pas à la prétendre immuable. enfin. dota d’une originalité remarquable. une partie de la production. Ainsi. c’est-à-dire potentiel ne demandant qu’à travailler. qu’ils subissaient. Le péché contre la raison. L’image contre le mot Le classicisme de leur culture gênait donc les cinéastes européens. Rival de la lecture. car. cette difficulté. par la réaction qu’elle provoquait chez ceux qui s’efforçaient de la surmonter. Il s’adresse à une audience qui peut être plus nombreuse. sentimentale. car elle n’exclut ni les demi-lettrés. néanmoins. car elle n’a pas besoin de traducteurs et ne craint pas leurs contresens. les empêchait d’exercer le nouvel art aussi ingénument que le faisaient leurs concurrents américains. Ainsi le cinématographe semble pouvoir devenir. parce que l’enseignement qu’apporte le film va droit au cœur. Conscients de l’influence littéraire et théâtrale.bouleversent sans cesse le monde des instincts. car elle comprend même les muets et jusqu’aux sourds. l’instrument d’une propagande plus efficace que celle de la chose imprimée. le spectacle cinématographique n’est assurément pas incapable de la dépasser en influence. s’il ne l’est déjà. Cependant. constitue nettement le facteur mental le moins mobile. la loi de photogénie laissait déjà prévoir que toute interprétation rationnelle du monde se prêterait moins à la représentation cinématographique que toute conception intuitive. la raison. ni les illettrés: car elle ne se limite pas aux usagers de certaines langues ou de certains dialectes. Et. cet acquis devient tout de suite passion.

poussé davantage. sans estimer qu’il y eût là un effort qui valut d’être repris. et ils rebutaient l’ordinaire indolence du public par des films qui puisaient leur alléguée virginité anticulturelle dans les calculs compliqués d’une érudition très raisonnante. ils s’en trouvaient amenés à multiplier les virtuosités photographiques. ils tendaient à tout exprimer. les Américains exploitaient. comprenaient peu notre besoin de nous libérer de cet ordre. une formule très différente. Ils se voulaient consacrés exclusivement aux aspects les plus photogéniques des êtres et des choses. tous peu développés aux États-Unis. l’objectif autant que le subjectif. par le seul moyen de l’image animée. de l’adapter à la technique cinématographique. du romantisme brutal du ranch. tout en y satisfaisant. les raffinements picturaux. Mais. si hypocritement intellectuel. 28 . des réalisateurs se proposèrent pour tâche d’exclure de leurs films tout ce qui pouvait rappeler cet asservissement. d’une dramaturgie remontant à Corneille. d’une esthétique épurée par Boileau. s’étaient trouvés avantagés par rapport aux chercheurs européens. D’elle-même.mais révoltés contre elles. rajeunie encore et avivée par la transplantation. qui n’était née ni par réaction contre une tradition trop faible pour être gênante. et elle n’accueillit les nôtres que comme des monstres curieux. ils réduisaient au minimum l’emploi de l’écriture et réussissaient parfois à se passer entièrement de sous-titres. les truquages décoratifs. jamais elle ne produisit de films à caractère si fortement. sur qui l’héritage de l’ordre classique pesait moins lourdement. Ainsi. aux Français. de la fraîcheur culturelle d’une race tout juste formée par de rudes et naïfs pionniers. qui traînaient le lourd bagage d’une rhétorique datant de Cicéron. jamais la cinématographie américaine ne connut d’avant- garde de cette sorte. dès 1915. jusque sur le visage des acteurs. par exemple. Ces découvreurs qui partaient de la sentimentalité anglo-saxonne. Les réalisateurs d’outre-Atlantique. ni par emprunt à d’autres beaux arts. quelques dizaines de films dits d’avant-garde virent le jour entre 1913 et 1929. sur une vaste échelle. tout en élevant celle-ci jusqu’à lui.

provient des Américains. A vrai dire. 29 . et y incorporer la dose modérée de logique et d’esthétique. Les Américains. qui ne connaissaient guère de formes taboues du langage. déjà. qui ne se sentaient point tellement tenus de respecter un millénaire testament intellectuel. pendant quelques années encore. réputée inviolable depuis Vaugelas et Descartes. dépasser le caractère éminemment concret. purent saisir plus facilement les quelques facultés particulières au cinématographe. engagés dans une recherche plus difficile. aussi. dont ils avaient l’habitude d’user. cela suffit à constituer un mode et un style d’expression. de touche. Mais. de l’autonomie complète. l’équilibre. donc. ce n’est pourtant pas que l’effort des réalisateurs européens. encore aujourd’hui utilisés. Cette extension ne pouvait guère être tentée que par la symbolisation qui. qui ne possédaient ni liturgie théâtrale. parce que sa solution n’y paraissait pas de nécessité pratique. pour cela. le mérite d’avoir tout au moins indiqué la voie pouvant conduire à l’idéal de la véritable pureté. dont l’œuvre de Griffith marque l’épanouissement. Les réalisateurs d’avant-garde eussent-ils réussi à imposer universellement leur volonté de ne s’exprimer que par images. qui tendaient vers la qualité purement cinématographique.d’une règle de pensée et d’expression. on a peu su innover. Par chance. ait été sans intérêt. dont elles étaient marquées. Il n’est pas certain que ce mouvement n’eût pas abouti à transformer radicalement la langue de l’écran. malgré son échec. ce problème resta la pierre d’achoppement et. celles-ci auraient dû étendre considérablement leur pouvoir de signification et. les films américains ne prétendant faire exprimer aux images animées que ce que celles- ci s’offraient d’elles-mêmes à dire. on ne s’attacha pas au problème de la suppression des sous-titres. ni canon artistique. Si la très grande majorité des résultats. cet effort garde. Aux États-Unis. s’il n’avait été interrompu par l’invention du film parlant. la maturité. de toutes les réalisations européennes. En tout cas. depuis cette étape et dans cette voie.

qui valait pour ce film-là. ce sont des représentations de sentiments. mais ne valait pour aucun autre. s’abandonnaient à la facilité d’employer de vieux symboles préfabriqués par des littérateurs. d’un destin. devenait le signe d’une foi. Cependant. celle du rêve ne constitue pas une 30 . mère. Ceux- ci. son propre vocabulaire idéal. de rester particulière. de façon analogue. Les noms que crée le cinématographe ne sont. d’une pensée. comme cristallisation d’un climat érotique bien déterminé et même unique. famille. cette poésie possèdent une exactitude. parents. familial – attaché au souvenir d’une personne. à côté de tels errements. là encore soumis aux habitudes livresques. le nom de Marguerite personnifie l’idéal héroïne de Faust. Ainsi. sans abstraire vraiment. de ressusciter des métaphores et des allégories datant de Voiture ou de Delavigne. Ce qui en résulte en guise de philosophie. que des noms propres. Il existe une étroite parenté entre les façons dont se forment les valeurs significatives d’un cinégramme et d’une image onirique. des représentations quelconques reçoivent un sens symbolique. en déclenchant tout le complexe affectif – filial. Un objet. tout à fait banal en soi. Ces représentations émues. très différent de leur sens commun pratique et qui constitue une sorte d’idéalisation sentimentale. d’une espérance. maternel. de multiplier et d’étendre le sens d’une image sans la schématiser.fut très et même trop visible dans la plupart des œuvres des novateurs. Dans le rêve aussi. Comme l’idéalisation du film. Ce qui y fait fonction d’idées. et rigoureuse. comme de lui- même. elles-mêmes sentimentales. Pour un familier de l’œuvre de Goethe ou de Gounod. certaines images d’un sens métaphysique spécial. par exemple. lequel ne peut s’accorder à aucune autre Marguerite dans le monde entier. La métaphysique du langage visuel n’est pas tant intellectuelle qu’émotive. Chaque film pouvait et devait se créer son ordre personnel de conventions. le film chargeait parfois. c’est de la poésie. très particulier. ni généraliser. un étui à lunettes en vient à signifier grand-mère. Car c’est une loi de la symbolisation cinématographique. d’un amour.

annoncent la facilité avec laquelle il lui appartient de traduire la poésie imagée. de la langue parlée ou écrite. mais plus vaste.véritable abstraction. à l’usage d’une algèbre universelle: elle ne fait que dilater. des discours visuels. L’analogie entre le langage du film et le discours du rêve ne se limite pas à cet élargissement symbolique et sentimental du sens de certaines images. puisque film et rêve constituent. d’où on peut conclure que le cinématographe doit devenir l’instrument approprié à la description de cette vie mentale profonde. Toutes les difficultés que le cinéma éprouve à exprimer des idées raisonnables. si imparfaite qu’elle soit. De même que le rêve. Tous ces caractères communs développent et appuient une communauté fondamentale de nature. isole des détails représentatifs. puisqu’il use d’images semblablement chargées de valences sentimentales. dont la mémoire des rêves. et dont l’agencement général est soumis à une orientation affective. nous donne un assez bon exemple. plus richement définie. Ainsi se confirme la nature de l’obstacle fondamental. tous deux. se trouve plus naturellement capable de les assembler selon le système irrationnel de la texture onirique. Quand le sommeil la libère du contrôle de la raison. par ressemblance. capable de différer largement du temps de la vie extérieure. l’activité de l’âme ne devient pas anarchique. les produit au premier plan de l’attention qu’ils occupent tout entière. que rencontraient les réalisateurs européens dans leurs tentatives pour substituer entièrement les 31 . d’être plus lent ou plus rapide que ce dernier. le film peut dérouler son temps propre. mais tout aussi personnelle. que selon la logique de la pensée à l’état de veille. qui est la métaphysique du sentiment et de l’instinct. le rêve grossit. De même que le film. on y découvre encore un ordre qui consiste surtout en associations par contiguïté. aussi impersonnels que possible. Le film. par voie d’associations émouvantes. la signification d’une image jusqu’à une autre signification à peine moins concrète. car elle ne crée pas de signes aussi communs.

irrationnel. au lieu de prétendre à imiter les procédés littéraires. à publier la fine et mobile trame d’une pensée moins superficielle. il aurait pu constituer déjà un système d’expression d’une extrême subtilité. plus sincères) qui marquent les tout premiers pas. plus proche de la réalité subjective. Le Sang d’un Poète) ou même des fragments de films (moins voulus. timidement faits. qu’à de piètres résultats. si cet instrument peut. ses méandres enchevêtrés. vers la révélation à l’écran d’une vie intérieure plus profonde. pour obliger le cinématographe à transmettre intégralement la pensée raisonnée. d’une extraordinaire puissance et d’une riche originalité. dont les mouvements sont antérieurs à toute 32 . son inquiétant empire d’ombres chargées de sentiment et d’instinct. Mais si. le cinématographe – répétons-le – apparaît comme évidemment désigné pour en répandre la connaissance. Et. commence à dégrossir. son symbolisme secret. Ce domaine. Ce langage-là ne se serait pas gauchi. sa mystérieuse spontanéité. à s’effrayer. mais il aurait appris à saisir. Un Chien andalou. toujours inconnu. dénaturé. Très rares sont les films (comme La Coquille et le Clergyman. puisqu’elle est puisée dans l’étude du moi affectif. Cette voie de fausse utilisation ne pouvait aboutir. d’autre part. ses ténèbres peu pénétrables à la conscience et à la volonté. Puisque la représentation visuelle règne en maîtresse dans ce fief romantique et diabolique. à moitié perdu en d’ingrats efforts pour seulement répéter ce que la parole et l’écriture signifiaient facilement. que chacun porte en soi et dont chacun vient. le film s’était exercé à employer les enchaînements du songe et de la rêverie. en dehors de la capacité naturelle de l’instrument.images aux mots. Culture réputée dangereuse pour la raison et la morale. ce fut et c’est encore pour beaucoup le laboratoire où le Diable distille ses poisons. à suivre. plus obscure et plus vraie. un jour ou l’autre. comme il est facile de le comprendre. toujours nouveau. il doit contribuer de façon éminente à établir et à vulgariser une forme de culture presque ignorée jusqu’à hier et que la psychanalyse. avec son perpétuel remuement.

Curie et de Broglie. Sans doute. à tort ou à raison. Or. lui aussi. S’il est normal que l’homme éprouve du vertige à sonder ses propres abîmes. à côté de la découverte des domaines de l’infiniment grand et de l’infiniment petit. Ribot et Freud. que le bonheur soit la fin dernière de l’individu ou de l’humanité. au lieu d’obéir à l’énergie de mouvement. s’abandonner à la pusillanimité. non plus. se laisser arrêter par de prétendus conseils d’hygiène mentale. en ce qu’elle remonte aux sources de la pensée qui juge de toute grandeur et de toute petitesse. il semble puéril de respecter de tels malaises au point de les tenir pour des avertissements providentiels. il n’est pas certain que le progrès possède un sens absolu. ni qu’il conduise au bonheur. reviendrait à renoncer à une conquête dont on soupçonne que la valeur doit être proportionnée à la rigueur des interdits qui voudraient en barrer le chemin.opération logique ou éthique. Néanmoins. où en serait restée cette évolution si Galilée et Copernic. Il n’est pas sûr. instaure la science de l’infiniment humain. Ici. cependant. François Bacon et Descartes. et cent autres s’étaient soumis à la force d’inertie. des inventeurs courageux. Diderot et Comte. L’allégorie de la Genèse est d’une actualité qui se renouvelle à chaque fois que l’homme s’apprête à cueillir un autre fruit sur l’arbre de la connaissance. qui. de l’infiniment sincère. destinés à marquer prophylactiquement le seuil des connaissances nocives. Culture. nous estimons au plus haut prix le développement de l’intelligence et de la civilisation. plus merveilleuse et plus nécessaire peut-être que toute les autres. pour la première fois. qui lui assureront la pleine réalisation de son originalité comme moyen de traduire une forme primordiale de pensée par un juste procédé 33 . à la défense d’aller plus loin. avec lequel il n’a peut- être aucun rapport de causalité. de même qu’il en a ressenti en tentant. à l’appétit d’apprendre et d’acquérir toujours davantage? Le cinématographe trouvera-t-il. Luther et Calvin. de saisir l’immensité des galaxies ou l’infimité des électrons aujourd’hui.

l’homme exerçait presque exclusivement ses facultés psychiques conscientes. déjà la nouvelle langue vive a offert les prémices de son extraordinaire force de conviction. jusqu’alors mal connue. des fraudes et des embarras de la rhétorique. L’instrument spécifique. peu sûre. de l’esprit de géométrie. le cinématographe commençait à promettre de pouvoir le devenir pour le développement d’une culture romantique. à inventer. s’habituer à concevoir. à peine repérée à la surface de 34 . qui étouffent. vaut bien que de nouveaux argonautes affrontent la rage d’un dragon imaginaire. exempte de la plupart des surcharges et des dérivations étymologiques. s’affermir une seconde route. s’éclairer. au moyen d’images visuelles. Ainsi. une réforme fondamentale de l’intelligence: l’homme aurait pu désapprendre à ne penser qu’à travers l’épaisseur et la rigidité des mots.d’expression? Cette conquête. si peu qu’il ait cultivé le germe de cette révolution mentale. de son efficacité quasi magique. Ainsi s’annonçaient une expérience d’une portée incalculable. sentimentale et intuitive. des contraintes et des complications grammaticales. comme celle d’une autre toison d’or. déductive et logique. comme en rêve. Sait-on quelle peut être la puissance directe de signification d’une langue de seules images. selon laquelle. que l’imprimerie a été et continue à être pour l’expansion de la culture classique. Il n’est pas exagéré de dire que le cinéma muet. devant le mouvement continu de la civilisation. si précisément proches de la réalité que l’intensité de leur action émouvante eût été partout équivalente à celle des objets et des faits eux-mêmes. depuis des millénaires et particulièrement au cours de l’ère cartésienne. qui alourdissent. obtenues principalement par la suppression du relais de l’abstraction verbale entre la chose hors du sujet et la représentation sensible de la chose dans le sujet. puisées dans une extrême fidélité à l’objet. pouvait s’élargir. qui émoussent les langues parlées et écrites depuis trop longtemps? Çà et là. de l’esprit de finesse. menaçait cependant toute la méthode rationnelle.

d’un renversement dans l’équilibre. Un siècle ou l’autre. dont des grammairiens ne peuvent pas plus réaliser la synthèse à partir des éléments d’un alphabet. que les chimistes ne savent.l’inconscient comme sur une mer nocturne de nuages. d’un choix – qui ne constitue d’ailleurs pas toujours une alternative – entre la poursuite de la démarche raisonnante. aujourd’hui entrée en décrépitude. mais rien n’annonce un déclin plus sûrement qu’un apogée. un langage universel se constituera donc. éventuellement capitale. mais peut- être très dissemblable de tout ce qu’on s’en préfigurait. achève de mourir tout à fait dans une rigidité déjà cadavérique. de ce moment dans l’histoire de la culture. dans le rapport entre les importances respectives de ces deux modes d’accroissement intellectuel. S’il paraît téméraire de préjuger exactement le changement qui aurait pu déjà se produire ou qui se produira un jour. prolonger l’existence à l’usage théocratique et scientifique. paraissent empiéter 35 . Le latin dont on a pu. traditionnelle. où celle-ci reçoit la possibilité d’une bifurcation. C’est pourquoi aussi tous ceux qui travaillent à une génération linguiste artificielle. hérétique. l’anglais règne commercialement. dès maintenant. les hommes connaissent le besoin d’une langue qui leur soit commune et ils rêvent de la créer. La langue de la grande révolte Depuis Babel. produire un cœur en assemblant des molécules inorganiques. Le volapuk et l’espéranto. révolutionnaire. inventés de toutes pièces. encore présentement. entre l’immobilité. A son tour. à jamais instable. un temps. depuis ce prototype des grands travaux. car les langues sont des formes vivantes. grâce au cinématographe. est retombé en agonie. orthodoxe et la novation d’un procédé irrationnel. il est légitime de signaler. la signification. Le français se trouva ensuite élevé à une primauté diplomatique. l’impassibilité divines et les ferments démoniaques d’agitation. ne réussirent jamais qu’à faire figure de monstres.

ne peut être qu’une machination suspecte d’intentions impies. déduit difficilement. simple et concrète. Elles ne déduisent ni ne critiquent. comme on sait. le 36 . Ainsi. que celles-ci sont peu soumises au raisonnement. forme historiquement première et peut-être aussi dernière de la démocratie. c’est-à-dire le dieu chrétien. Et il fut un temps où. il ne prouve que par évidence. elles s’émeuvent. un dieu populaire. elles agissent. comme l’indique l’épisode biblique. celle du sentiment. il ne convainc que par amour ou haine. lui aussi. comme un moyen de persuasion au plus haut point égalitaire et démocratique. en ce qu’elle facilite la coalition des créatures contre leur suprême maître. Et. reste-t-il. tout d’abord ne la reconnut-on pas. Elles suivent plus volontiers une autre loi. quand celle-ci s’ignore encore ou quand elle en vient à se nier elle-même. qui lui permettait d’être comprise de toutes les foules: celui de s’exprimer selon la psychologie de ces foules et non selon la raison des individus. fût-il analphabète. s’accorde remarquablement avec les facultés psychiques particulières et. tout près de son origine. bien qu’elle possédât le caractère essentiel. sans qu’on y eût pris garde. elle balbutiait cependant sur l’écran. en effet. Toute tentative des hommes pour s’entre- comprendre immédiatement sur toute la surface de la terre. qui se manifestent dans tout ensemble humain un peu nombreux. la langue universelle était née dans le sous-sol d’un café parisien. Sans doute. en un sens. Aussi.sur l’œuvre du Créateur. restreintes. voire particulièrement bienveillant à l’égard des petites gens qui sont le nombre. Le film apparaît donc comme le véhicule des signes les plus aptes à être connus de tout un peuple. elles induisent. L’observation des mentalités collectives montre. l’éloquence du cinématographe. se rendre coupables d’une sorte de lèse-divinité. le christianisme réalisa une organisation communiste. s’adressant non pas aux oreilles mais aux yeux. elles éprouvent. Par un travail de termites. Dénuée de voix. Or. en principe. le film. Or. accessible à tous. la démocratie est devenue un système diabolique. Dieu.

le gendarme suprême. le Diable. la grande révolution française fut une œuvre essentiellement diabolique. le parlant ramena brutalement le règne de l’imitation littéraire et théâtrale. C’est un fait aussi qu’aujourd’hui. pour user du langage parlé. dans le communisme soviétique. issu de cette révolution ou appuyé sur elle. conquise. dont les vieilles et rigides lois ne peuvent que propager la forme classique de la pensée. Dieu. Le parlant fit même plus que rejeter le cinéma dans le cloisonnement des nationalités. mais. qui. dans la diversité des idiomes. l’Église voit. Diabolique parce que démocratique. avant que celui-ci eût seulement pris conscience de ses possibilités. ne peut donc provenir que du Diable également. apparut surtout comme l’ami des puissants. Le fait est que l’Église a éprouvé de longues difficultés à s’accorder au régime républicain. capitaliste et impérialiste à son tour. de toute manière le cinématographe paraissait prédestiné à donner naissance à cette langue vraiment universelle. en même temps que l’Église s’emparait des leviers impériaux de commande. dans la trahison des doublages. le protecteur des princes. elle-même. Devenu surtout un prétexte à dialogue. Tout le système démocratique. le contre- révolutionnaire par excellence. le soutien de tout gouvernement. 37 . plus que jamais. tout fait. démocratique parce que diabolique.communisme chrétien parvint à s’installer à Rome. dans la cacophonie des traductions. Des milliers de témoignages montrent qu’au jugement de la majorité des croyants. elle était. Mais la Providence veillait. le film négligea la recherche de ses propres moyens d’expression. dont le besoin devient chaque jour plus réel et plus pressant. dès lors. réalise une démocratie au plein sens étymologique du mot. transformée par le pouvoir et la richesse dont elle venait à disposer. elle renouvela à temps le coup de Babel. en aiguillant le film sur la voie du parlant qui divisa l’unité du discours cinématographique. à ce langage direct du regard au cœur. elle devenait seigneuriale et féodale. dans le labyrinthe de malentendus réciproques. malgré qu’on en puisse avoir.

nos deux grands maîtres à penser. dès le principe. tôt ou tard. on doit s’étonner de ce que notre esprit se croie capable de concevoir quelque forme moins variable qu’il ne l’est lui-même. une causalité. qu’il y parvient toujours. comme avec une réalité. il faut opérer. Mais n’est-elle pas que temporaire. avec ce fixisme théologique. immuable. cette défaite du Diable qui a. c’est que les méditations de ces philosophes se trouvent retenues à l’ancre de cet axiome: la perpétuelle coïncidence de Dieu avec lui-même. à régner finalement en maître. d’une victoire de la force conservatrice sur le perpétuel mouvement novateur de la vie. d’une éloquence originale de l’image animée a passé à l’arrière-plan d’autres préoccupations pour la presque totalité des réalisateurs. supposées inamovibles. le plus haut symbole de l’absolu. par 38 . et soupçonner l’illusion dans tout système qui prétend la pure permanence. qu’en vertu de ce pour quoi on les tient. De là. Cependant. Dieu est. une durée. impassible. par définition. si bien pris en main et étendu le gouvernement de son domaine. le pôle autour duquel s’organisent toutes les valeurs fixes. devenu aujourd’hui assez rare. Si Descartes et Kant. la prétention au caractère ne varietur d’une analyse géométrique de l’esprit dans le cadre des coordonnées espace et temps. depuis lors. d’un cadastre des facultés qui conçoivent une étendue. qui imprègne encore la philosophie et la science. ignorent que l’âme et la raison sont des fonctions essentiellement variables. puisque les choses agissent non pas tant par ce qu’elles sont. Soulignons là un exemple. La paresse – ce mode humain et animal de l’universel principe physique du minimum d’action – maintient. le cinéma dans le lit déjà creusé du discours rationnel et la création. plus difficile. après Dieu ou même avant? Guerre à l’absolu Éternel. Par héritage. partout ailleurs. Certes.

la relativité. trouve sa propagande facilitée par le témoignage des sens. le Diable. des mesures d’espace et de temps. C’est le plus haut orgueil. Ce fantôme d’un monde mû par une volonté parfaite. dans la formule du divin constructeur. Voltaire mirlitonnait: . en tant que principe de variance. galiléenne et newtonienne. et sur une chronologie de graveur de cadrans solaires. est devenu d’une telle valeur pratique qu’il semble qu’on ne puisse le mettre en doute sans risquer de perdre tous les avantages de la culture acquise. repose sur une géométrie d’arpenteur. se trouve là élevée au rang de vérité transcendante et. dans un domaine de règles générales. Ainsi s’édifia progressivement toute la représentation fixiste de l’univers. Avec se sentiment de glorieux soulagement. le Diable se heurte à l’utilité. Mais ici. où la stabilité de la créature paraît nécessitée en dernier ressort. par l’équilibre statique du créateur. Dans la plupart des cas particuliers.. la meilleure sécurité de l’homme: croire avoir pu surprendre quelque chose de défini et d’indéréglable dans le plan du suprême architecte. de ce dogme. et où chaque phénomène a reçu sa nature et sa place exactes. La commodité.. l’absolutisme religieux a créé la rigueur du déterminisme causal scientifique. des constantes qui sont la marque et le masque de Dieu. elle aussi vivement sensible. des points de vue aussi bien matériel que spirituel. qui tient aussi l’heure pour solide et jaugeable comme du marbre. a créé de clair dans le confus. la mathématique statistique. Cette mécanique déiste. qui a oublié qu’il est issu d’une foi aveugle et qu’il reste. plus j’y songe et moins je puis penser Que cette horloge marche et n’ait point d’horloger. l’euclidienne.extension de proche en proche. auxquelles rien ne devrait jamais rien changer. la mécanique probabiliste peinent à y introduire l’inquiétude d’une vérité moins respectueuse du repos et de la hiérarchie de droit divin. découle la foi en une indéfectible causalité qui prétend justifier la permanence 39 . aveugle comme elle. au fond. toute circonstancielle. Ce que l’abstraction logique a distillé d’invariable à partir du variable.

non moins nécessairement elles ne pouvaient être valables que dans les limites du système de références. comment l’enchaînement de cause à effet aurait-il pu rester rigoureux. et elles devaient varier quand on les envisageait. cette argumentation faisait long feu. philosophique. Ces objections et d’autres. sur lesquelles reposait en définitive l’ordre supposé de la création. le fixisme religieux. Parfait cercle vicieux qu’aucun tribunal n’admettrait. En outre. qu’en acceptant l’absence de preuve comme preuve présumée. quand il n’était qu’un corollaire de l’exactitude des relations dans l’espace et le temps? Cependant. permanence qui. Toutes ces mesures d’étendue et de durée. en heurtant la vanité humaine. contre l’apaisante persuasion de pouvoir comprendre le dessein divin et d’ainsi y participer. où une chose voudrait prouver ce qui veut la prouver et où rien ne démontre rien que par anticipation et hypothèse. dans un autre. C’est qu’ici. doit justifier la causalité. Absolument. la nouvelle thèse diabolique se montrait faible. le Diable – devenu statisticien et relativiste par le perfectionnement de sa mobilité – commença à les souffler pour atteindre la crédulité de l’homme en un impeccable planisme divin. par rapport auquel elles avaient été conçues. qui se flattait d’avoir clairement saisi des secrets de la création. Dans le flottement. toujours égocentrique. de l’un de ces systèmes. on ignorait si elles étaient susceptibles ou non d’exister. trop subtile et trop lointaine. le Diable luttait aussi contre lui-même. contre l’horreur de l’inquiétude. La plupart des hommes n’osaient renoncer à ce remède. de toute la métrique des rapports. scientifique apporte une précieuse protection contre l’angoisse que l’esprit se trouve toujours enclin à éprouver devant l’incertain et l’illimité. elle- même précisément. on ne pouvait connaître ni elles ni rien qui fût.de tous les rapports de coexistence et de succession. absolument. qu’avaient-elles vraiment d’universel et d’éternel? Évaluations nées d’une expérience nécessaire mais limitée. 40 . où rien ne résout rien qu’en supposant interchangeables la solution et les données. car. Contre la peur de l’indéfini. ainsi révélé.

le principe de la relativité mécanique serait longtemps resté un secret à l’usage de quelques rares savants. L’espace. appâtés par l’attrait sensuel et romanesque de ce qui semble n’être qu’une superficielle diversion à l’ennui et au souci de vivre. la vraie force. les images animées véhiculent sournoisement l’enseignement révolutionnaire d’un relativisme bien plus général encore que celui qu’élaborent. se lançant dans cette grande aventure de l’esprit. Semblablement sous une apparence innocente ou peu condamnable.dénuée d’utilité immédiate. Sous ces masques. si le cinématographe n’en révélait une forme visuelle. la menace d’un bouleversement qui fissure déjà les assises les plus profondes. le Diable avait. en la laissant servir à répandre les textes sacrés. le courage réel du cinématographe entrant dans cette haute guerre. le temps. d’autre part. le Diable suscita à son secours l’instrument cinématographique. Alors. à laquelle se laissent prendre des foules de spectateurs. camouflé le dangereux empire de l’imprimerie naissante. pour des catégories préconçues et infrangibles de l’être universel. Ruse admirablement montée. accessible à un immense public. d’hermétiques mathématiciens. comme des systèmes de données relatives et variables à volonté. Plus tard seulement. les plus anciennes de toute l’idéologie. le cinématographe les fait visiblement apparaître comme des concepts d’origine sensorielle et de nature expérimentale. la causalité qu’on tenait pour des entités révélées par Dieu et immuables comme lui. mène le premier des aventuriers. 41 . déjà et d’abord. A travers les prouesses et les hâbleries des héros de l’écran. De façon analogue. que. comme dessinée en filigrane. on découvre l’expression d’une anarchie foncière. Restreinte ou généralisée. trop tard. impuissante à dominer l’entendement. il apparut combien cette divulgation pouvait devenir destructive à l’égard de la piété. on devine. depuis la révolte des anges. La moustachette de Charlot et le rire de Fernandel doivent cesser de tromper.

puisqu’il peut réaliser une localisation complète de l’objet représenté. toute réalité a pour condition nécessaire de pouvoir être située dans l’espace et dans le temps. dans leurs perspectives propres et d’espace et de temps. L’espace et le temps apparaissaient comme des valeurs absolument distinctes. ni dans l’avenir. d’autant plus convaincante qu’elle implique une localisation plus complète. Cet instrument est enfin né: c’est le cinématographe. on connaissait nombre de procédés pouvant situer les objets dans l’étendue et on disposait de quelques appareils capables d’évaluer la durée des phénomènes. qu’une chose qui n’est pas située dans le temps. ni dans le présent. qui ne se trouve ni dans le passé. Espaces mouvants On ne peut situer l’instrument cinématographique à sa vraie place dans la hiérarchie de l’outillage. cette synthèse des données de l’espace et des données du temps. Mais. Ainsi. sans se référer à quelques notions très générales. C’est une autre évidence. qu’une chose qui n’est pas située dans l’espace. dût venir appuyer les conceptions les plus définies. n’est pas pensable comme réalité: une telle chose n’existe pas. pour leur claire compréhension. d’être traitées séparément. si. pensable comme réalité: un tel événement n’a pas d’existence. pourvues simultanément de leurs valeurs spatiales et temporelles. qui ne se trouve nulle part. dans une même figure. C’est une évidence. fixistes. Il semblerait que le cinématographe. Un bon instrument de représentation doit donc être capable de donner des images du monde. dans l’espace et dans le temps. mais vint le moment où elle devait être dépassée. mais on manquait tout à fait d’un instrument qui sût dépeindre les choses. 42 . à la fois. a constitué une difficulté quasi insurmontable. Or. les plus catégoriques. non plus. n’est pas. qui exigeaient. Pendant très longtemps. à la fois. Cette habitude analytique de l’esprit ne fut pas d’abord sans utilité. de l’univers. Et toute représentation d’une réalité se montre d’autant plus efficace.

l’optique cinématographique permet de faire un point. elle n’accomplit cette synthèse qu’en lui spécifiant une signification toujours particulière et relative.. symbolisent des volumes à trois dimensions. A partir de ces schémas. elle les condamne. Ainsi se sont personnifiées les trois directions. dessinateurs. variables à l’infini. à la fois très vague par excès de généralisation et très rigide par vieillesse. qu’elles sont. a plié l’homme à la commodité de connaître trois rapports de coexistence. nous a ensuite appris à jouer assez librement de la perspective spatiale dans nos représentations graphiques et plastiques de l’univers. un incessant apprentissage. Rien ne nous étonne de la virtuosité et de la hardiesse. 43 . Et la même expérience a suscité ces fantômes utiles de trois ordres de mesure. naturellement et expérimentalement. général et unique. pour pouvoir saisir correctement la chose convoitée et se diriger comme il désirait aller. bien avant la découverte du cinématographe. que celle de leur fonction. que l’enfant semble revivre en quelques années. le cinématographe inscrit la dimension dans le temps avec la dimension dans l’espace. schématisation extrême d’innombrables expériences. En définitive. ingénieurs. etc. d’autre part. d’une galaxie ou d’une molécule. de coordonner ses mouvements relativement à trois objets de repère. rien de fixe. sur un relief quadridimensionnel. au moyen de figures planes à deux dimensions. la notion d’espace constitue probablement la plus ancienne de nos idées. Au cours de ces millénaires d’évolution psychique. avec lesquelles cartographes. loin de soutenir les systèmes absolutistes. Sans doute. les trois distances de l’espace. D’une part. nous concevons aisément le relief d’un continent ou d’un atome. il démontre aussi que toutes ces relations n’ont rien d’absolu. Abstraction numéro un.effectivement et automatiquement. peintres. qui n’ont pas d’autre réalité matérielle que celle de l’usage que nous en faisons. on connaissait une certaine relativité des valeurs spatiales. au contraire. architectes. devenu ou resté inconscient. maquettistes.

A l’écran. selon une infinie variété d’échelles. Mais. le sens majeur. des êtres à deux dimensions spatiales. il se voit. sont. provient d’abord de ce que nous percevons celles-ci principalement par les organes de nos sens extérieurs. Mais jamais avant le cinématographe. avec notre tact aussi. celui qui nourrit l’intelligence avec le plus de richesse et d’exactitude. qui permet à notre imagination d’embrasser les structures de l’infiniment petit et de l’infiniment grand. Ainsi. immobile et droit. il n’y a qu’une différence de degré de réalité. tourne sur lui-même. Les figures. que celui auquel nous obligent les films où se succèdent sans cesse gros plans et long-shots. avec notre sens musculaire. et. De plus. surtout. 44 . nous voici au pied du clocher. Or. par lesquelles se symbolisent les êtres à trois dimensions spatiales. Entre ces signes et leur modèle. comme on sait. Nous mesurons les distances avec nos yeux. dans sa propre espèce de concept. nos oreilles. pour le développement culturel de l’homme. elles-mêmes. l’homme plus petit qu’une fourmi. normales et obliques selon tous les rayons de la sphère. vues plongeantes et montantes. L’espace s’entend. notre imagination n’avait été entraînée à un exercice aussi acrobatique de la représentation de l’espace. se touche en quelque sorte et. qui nie qu’il ait jamais pu ou puisse bouger et qui. extensibles et compressibles à volonté. Vu d’un avion. l’œil peut être plus grand que la tête. à l’instant d’après. avec laquelle nous sommes parvenus à spéculer sur les valeurs spatiales. C’est parce que l’espace est visible qu’il peut être si facilement figuré de façon visible aussi et que ses figures sont si maniables. l’espace se représente dans l’espace. tout à coup. notre nez même. une nombreuse optique d’usage quotidien. a pu nous habituer depuis longtemps à nous servir de perspectives spatiales prodigieusement variées. la vue constitue. portée par un vent léger. dont les données sont à la fois relativement nettes et très variables. Cette facilité. c’est-à-dire dans sa propre catégorie. le village minuscule se balance comme une tache sur une feuille morte.

mais trente-six hauts et trente-six bas interchangeables.. ni plus logique. en effet. 45 . Cette irréversibilité de la durée rend la notion de temps beaucoup moins maniable que celle de l’espace où il semble que nous puissions nous déplacer à volonté dans tous les sens autour de n’importe quel point. Celle-ci a ceci de particulier que nous lui attribuons. comme d’écoulement entre le passé et l’avenir. ne nous a enseigné. si telle était 1a loi générale. La dégradation de l’énergie. Chacun peut maintenant vérifier de ses yeux qu’il n’y a pas un haut et un bas. pénètre généralement tous les domaines de la connaissance. L’expérience qui nous a appris à distinguer trois sortes de dimensions. Ce brassage d’une multiplicité infinie d’échelles et d’angles dimensionnels constitue la meilleure expérience préparatoire à la critique et à l’assouplissement de toutes les vieilles notions qui se prétendaient absolues. à laquelle il n’y a aucune explication. Qui est-ce qui se déplace? Est-ce le voyageur ou le paysage? L’un et l’autre? Ni l’un ni l’autre?. qu’une seule dimension de temps. Temps flottants Abstraction numéro deux. le temps est une idée également très ancienne mais plus difficile encore à penser que celle de l’espace. ni de grandeur fixe. n’est. un sens rigoureusement unique. schématisation aussi d’une innombrable expérience. pour nous orienter commodément dans l’espace. qui. à la formation de cette mentalité relativiste. qu’il n’y a pas de distance certaine. perpendiculaires entre elles. toujours en gros. ni plus absurde que le serait la diminution perpétuelle de l’entropie.. grosso modo. aujourd’hui. Cette irréversibilité constitue une donnée purement empirique. que l’on constate partout dans l’univers et qui traduit l’irréversibilité de la suite des événements.s’incline selon la courbe qu’une voiture décrit pour le quitter.

nos jugements sur l’espace. Il n’en est pas de même pour le temps. dont les renseignements confus. dans lequel nous nous mouvons. dans un esprit absorbé par le présent au point d’être inconscient de soi et qui ne pense à penser un temps. Il arrive que le même but nous semble tantôt plus lointain. au modèle de l’espace physiquement expérimenté. dans l’obscurité par exemple. l’homme interroge sa perception intérieure. Cet espace microscopique diffère bien de l’espace macroscopique d’abord par cela que les distances les plus courtes y sont celles qui éloignent le plus. quand. Sans doute y a-t-il aussi plus d’une acception de l’étendue. notamment à celui de la vue. divers. Néanmoins l’étendue subjective se laisse toujours ramener. que. Si. tantôt plus proche. Mais nous avons fini par concevoir la structure de cet espace infinitésimal comme inversement symétrique de celle de l’espace géométrique à notre échelle. Cette connaissance intérieure. cependant. Cependant. nous acquérons une assez riche connaissance de l’espace extérieur. sans grande difficulté. soumet généralement ses velléités particularistes aux données spatiales externes et. en outre. nous avons si bien dû les abandonner au gouvernement des sens du dehors. que lorsque celui-ci a 46 . une analyse sommaire montre déjà que le temps contient le mystère d’une dualité. Souvent il semble même qu’il n’y ait pas de durée du tout. Il se peut encore qu’il faille presque une troisième sorte d’espace ou situer les énormes intervalles de l’infiniment petit. qui reste donc le type unique auquel se ramènent toutes nos représentations spatiales. d’une unité en deux valeurs ou deux groupes de valeurs différentes. contradictoires restent irréductibles à une commune mesure exacte. que la même altitude ou profondeur nous paraissent ici effrayantes. les autres intérieures à l’homme. là rassurantes. par de nombreuses et nettes perceptions. les unes extérieures. nous tirons de nos mouvements un certain sentiment d’espace vécu. nous nous trompons sans cesse dans l’évaluation des distances et des directions. au lieu de l’évaluer par l’observation des mouvements extérieurs.

etc. trop indirecte. d’une suite d’événements. comme l’est l’espace à trois dimensions dans l’espace à deux dimensions. nettement visibles. fœtale. qui ne sont évidemment pas indépendants l’un de l’autre. tous ces symboles ne peuvent donner.fui. en état d’inhibition. très animale. que nous trouvons si utiles et qui présupposent déjà une parenté entre les dimensions de l’espace et la dimension du temps. pour préciser les rapports de succession. Sensibilité primitive. selon la faim ou la satiété. C’est pourquoi les meilleures tentatives que l’on ait faites pour explorer la dimension temporelle. puisqu’elles peuvent toutes être représentativement traitées de manière semblable. d’en assimiler les perspectives à des perspectives spatiales. Néanmoins. n’est pas représenté dans sa propre catégorie. le temps ne se touche pas et. le vague du temps vécu proviennent de ce que la durée du moi est perçue par un sens intérieur complexe. la joie ou le chagrin. dans lequel se somme et confond une foule de sensations indistinctes. Il y a là deux modes de temps. recueillies par la sensibilité. Or. ces tableaux chronologiques synoptiques. très éloignée de l’intellect qui. qu’une image pauvre. surtout. non plus. tantôt retardant sur lui. L’inconstance. très imparfaitement consciente. l’intérêt ou la distraction ou l’ennui. chaque fois et autant qu’il le peut. mais il est transposé en signes d’espace 47 . de manière à exclure les messages de la bête humaine. Insuffisance qui tient à ce que le temps. se met. Extérieur ou intérieur.. avec lequel il concorde d’ailleurs rarement. exactement superposables l’un à l’autre. que lorsqu’il n’est plus que l’erre d’un souvenir. obtus. D’où ces graphiques. ont consisté à créer des moyens de voir le temps. mais qui ne sont pas. tantôt avançant. pour agir en paix. ces diagrammes. Le temps ne se trouve pas représenté dans le temps. il ne se voit pas directement. imprécis: la cénesthésie. ici. nous ne comprenons et ne mesurons bien qu’à travers les yeux. de nos viscères. Celle-ci constitue le sentiment général de vivre. Et ce temps intérieur est encore plus malaisément dénombrable que le temps physique.

plan et immobile. dont le fonctionnement semble arbitrairement capricieux. infixables. l’élément sans lequel il n’y a pas de temps: le mouvement. en un sens. dont le mouvement paraît parfaitement régulier. De même pour la couleur. Faute d’une traduction visuelle adéquate. Si nous vivions dans un monde à température constante. tout en étant. ce qui fait que cette symbolisation arbitraire échoue à nous révéler aucune perspective temporelle vraie. Nous ne percevons 48 . absolument fixes. qu’il fût une variable. nous n’aurions donc aucune idée de température: la température n’existerait pas. en signes d’une tout autre espèce que la sienne et qui ne possèdent qu’un pouvoir évocateur tout à fait conventionnel. un royaume de Lilliput ou une cité de Titans. Il semblait que l’homme dût à jamais rester prisonnier de son temps terrestre et humain. qu’il fût extensible et compressible. très faible. etc. pour le son. il restait difficile de saisir qu’il pût y avoir une infinité de valeurs différentes sur l’échelle de la dimension temporelle. très mal définies. Chacun parvenait à s’imaginer sans peine. perpétuellement fluentes. Bien peu de gens même concevaient que le rythme temporel pût être modifié. mais personne ne savait penser l’aspect d’un univers à temps cent fois plus rapide ou dix fois plus lent que celui dans lequel s’inscrit notre vie. nous ne connaîtrions aucune sensation de chaud ni de froid. en un autre sens. comme il y en a sur l’échelle des dimensions spatiales. Surtout. Parce qu’elles dépendent à la fois du mécanisme astronomique et géo-physique. et de l’organisme psycho- physiologique. pour la saveur. les valeurs de temps se trouvaient paradoxalement tenues pour être. à voir avec assez de précision ce que pourrait être un monde rapetissé ou grandi en volume. c’est qu’elle est incapable de comprendre dans sa représentation et qu’elle est obligée d’en éliminer le facteur sans lequel il n’y a pas de rapports de succession. dont rien ne réussirait à l’arracher pour lui révéler la diversité de la vie sous d’autres apparences de durée. pour la distance.

nous ne possédons qu’une notion si incertaine.les choses que grâce à leurs différences. de ce temps pourtant multiple et divers. un temps fictif local. en effet. le peu d’aptitude et d’habitude que l’esprit humain possède de lui-même à opérer sur la valeur temps. crée entre les actions qu’il représente. dont le fonctionnement implique la mise en œuvre d’un temps artificiel. au moyen desquelles nous explorons l’espace. de même que le microscope et le télescope introduisent d’immenses variations de longueur. Cette condition vaut aussi. au besoin. en valeur de durée. c’est le théâtre. à grossir celles qui existent et. Cet embryonnaire outil à comprimer et à dilater la durée. jusqu’à la fin du Moyen-Age. a fait que. inconnaissable. Si toutes les durées étaient égales. La vraie machine à comprendre le temps doit donc être un instrument capable de faire voir les variations. le temps serait pour nous imperceptible. à leurs variations. Ce réalisme temporel fut nécessaire tant que le public ne se trouva pas en état de 49 . Depuis des siècles. et même essentiellement. compliqué et rudimentaire. à leur mouvement. qui définissent et font régner sur la scène un temps conventionnel. cette vraie machine à connaître le temps ne doit pas transposer les variations temporelles en proportions spatiales. l’homme possédait un dispositif. pratiquement invariable. modifiable à volonté. les auteurs et metteurs en scène de théâtre se sont appliqués à rendre le temps scénique aussi semblable que possible au temps historique. les différences du temps. Et si. des rapports arbitraires de succession. comme font les graphiques des statisticiens. c’est justement qu’inclus dans le système terrestre de références. pour la connaissance du temps. de hauteur. à en créer de nouvelles. Tout spectacle. si nous n’avions jamais le sentiment de vivre plus ou moins vite. apparemment constant. inexistant. Mais. de largeur. qui est essentiellement connaissance du mouvement. De plus. mais elle doit représenter les changements de temps dans le temps même. nous y situons tous nos mouvements extérieurs dans un rythme général de succession.

L’accélération n’y est nullement montrée. vus sous les aspects différents qu’ils reçoivent de temps différents. elle est seulement sous- entendue. Au cours des siècles suivants. Dans tel film. la plus grande importance de l’invention de cet instrument. le temps 50 . où tout aurait échoué à créer l’illusion dramatique. d’intermittences du temps ordinaire. la dimension temporelle s’assouplissait. tout à coup. comme sont connues de multiples grandeurs et de multiples directions de l’espace. on peut affirmer assurément que. mais ce sera de conduire l’esprit à modifier profondément ses notions fondamentales de forme et de mouvement. La Roue et El Dorado. Cependant. d’innombrables grandeurs et deux sens du temps peuvent être connus. La vraie optique. Grâce au cinématographe. implicitement. toutes les perspectives théâtrales présentent un grave défaut. les vraies jumelles permettant de grossir et de rapetisser le temps. c’est-à-dire qu’il étire chacune de nos secondes de sorte qu’elle occupe quatre secondes de projection. Dans tel autre film. les classiques puis les romantiques purent utiliser des temps fictifs progressivement accélérés. le rend quatre fois plus lent par exemple. Lentement. pour voir ce qui s’y passe quand on l’étire ou quand on le comprime. ce ne sera pas d’avoir permis Cabiria et Le Lys brisé. L’accéléré et le ralenti nous montrent des fragments de l’univers. le cinématographe démultiplie notre temps. c’est le cinématographe qui. les a fournies par les procédés du ralenti et de l’accéléré. où tout lui aurait paru incroyable. Elle n’a lieu que pendant les entractes.comprendre une perspective. d’espace et de temps. à la cadence normale. Désormais. les variations de temps sont entrées dans le domaine expérimental. un raccourci du temps. Bien que l’étude du temps par le cinématographe soit à peine ébauchée. On ne la voit pas. Il s’agit là non pas d’un continu accéléré mais de simples brisures. dans l’histoire du développement intellectuel de l’humanité. tandis que les actes se déroulent en gestes et en paroles.

cinématographique condense le nôtre. il peut être jusqu’à cinquante mille fois plus rapide. quand il résume. dont nous avons infiniment à apprendre. Démonstration extrêmement convaincante parce que. Grâce à l’espèce de miracle qu’est cette réalisation visuelle de la variance du temps. elle s’adresse à la vue et d’autre part. 51 . qu’il est une échelle de dimensions variables. principalement et d’abord. toute une année de la vie d’une plante. par évidence. par le moyen de la synthèse. Considérée dans un seul système de références. l’accéléré et le ralenti démontrent. secondairement et avec moins de facilité. de façon qu’elle ne dure qu’un cinquante millième de seconde à l’écran. en dix minutes de projection. par voie d’analyse. nous concevons séparément les entités espace et temps. Cette tendance naturelle à penser séparément les valeurs – parce qu’aussi celles-ci émanent de perception en partie distinctes – n’est pas étrangère à notre sympathie primitive pour les théories absolutistes et fixistes. sans sortir de cette qualité. C’est dire qu’il contracte chaque seconde de notre temps. un temps dans un autre temps. que le temps n’a pas de valeur absolue. d’une part. D’habitude. Elle inscrit un mouvement dans un autre mouvement. toute mesure n’a-t-elle pas beaucoup de chances d’y demeurer longtemps valable? L’illusoire permanence des dimensions spatiales vient alors confirmer l’illusion dans laquelle apparaît la constance du rythme temporel. Elle compare des vitesses différentes mais de même qualité. L’intelligence humaine est ainsi faite qu’elle procède. nous découvrons des apparences jamais encore vues. il nous faut plus ou moins d’effort pour imaginer l’unité espace-temps. D’abord. en les rapportant à leur axe spécifique de coordonnées référentielles. L’enseignement relativiste de l’image animée se trouve appuyé par le caractère synthétique de la représentation à l’écran. elle produit des variations de durée dans la durée même.

Au contraire, le cinématographe se révèle incapable de figurer un
espace abstrait du temps. La projection à l’écran ne sait que donner
automatiquement la synthèse toute faite d’un espace-temps où les valeurs
spatiales, ainsi que dans la réalité, sont indissolublement liées à leur valeur
temporelle. Spatiales ou temporelles, ces valeurs n’ont d’absolu que d’être
absolument variables selon les modalités de la prise de vues et de la projection.
Deux espèces de relativité, de variance viennent ici se multiplier l’une l’autre,
se conjuguer en une relativité supérieure, en une variance plus profonde.
Du point de vue de l’orthodoxie fixiste, de la foi dans l’absolu, la
représentation cinématographique pèche donc par instabilité majeure, par
défaut de finitude, élevé à la seconde puissance. Ce vice selon l’ordre classique
est le prix dont il faut payer l’approche de la réalité qui n’apparaît ferme que
tant qu’elle reste une vue lointaine et qui, dès qu’elle se sent cernée de près, se
résout en flottements de probabilités de plus en plus lâches. Il faut se rendre à
cette constatation choquante: d’une part, la précision et l’immuabilité, d’autre
part la fidélité au réel, forment des qualités contradictoires en perpétuel
balancement de compensation dans un équilibre toujours à retrouver. L’objet,
ce postulat suprême, entretient autour de lui une zone hypothétique, dans
laquelle la pensée ne peut pénétrer qu’en se colorant progressivement, elle
aussi, de caractères conditionnels, qu’en renonçant à ses prétentions
catégoriques, qu’en acceptant de certifier de moins en moins, qu’en se
reconnaissant enfin une valeur purement problématique.

L’anti-univers à temps contraire

Les choses – voit-on à l’écran – ne se mesurent pas selon un étalon
révélé; elles se mesurent seulement entre elles. En particulier, les plus
mystérieuses parmi les grandeurs réputées fixes, celles qui semblaient venir
réellement d’en haut, les grandeurs de temps, ont perdu de leur inaccessibilité,

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de leur secret, de leur rigueur. Le temps a cessé de passer pour une constante
dont on ne savait pas imaginer les transformations. Le temps est devenu une
variable dont les changements, tout comme les changements des variables
d’espace, produisent une série illimitée de perspectives diverses, qui se
combinent aux perspectives spatiales pour définir un nouveau relief, plus
complexe, à quatre espèces de grandeurs mesurables. Le temps – nous le
constatons de nos yeux – est une quatrième dimension des phénomènes.
Sans doute, il ne convient pas de pousser l’assimilation de la
dimension temporelle aux dimensions spatiales jusqu’à l’identité. Les
dimensions de l’espace nous paraissent immobiles, mais nous pouvons nous
déplacer facilement dans leur cadre. Au contraire, la dimension de temps nous
apparaît essentiellement mobile; elle semble un courant perpétuel, un flux
ininterrompu. Dans cet écoulement dont nous ne savons ni suspendre ni
modifier le cours, nous nous sentons d’une impuissance totalement passive.
Tantôt nous avons l’impression d’être immobiles dans ce temps qui, lui, se
meut comme à travers nous. Nous avons le sentiment d’être le perpétuel
présent, que le temps traverse, venant de l’avenir, s’en allant vers le passé.
Tantôt nous nous sentons, nous, vivre du passé vers l’avenir, à travers le
présent.
Si l’orientation de la dimension temporelle se laisse malaisément
définir par des mots, c’est que ceux-ci expriment surtout des concepts
d’origine visuelle et d’expérience spatiale. En disant que le passé est derrière
nous et l’avenir devant, nous formulons des notions de temps en termes
d’espace. Ainsi nous croyons mieux comprendre et mieux nous faire
comprendre, tant les données venues de l’espace très visible dominent
toujours en nous les données se rapportant au temps qui se manifeste
beaucoup moins fortement et moins souvent à la vue. Dans la mesure où il
nous fera acquérir une expérience visuelle des variations de temps, le
développement de la culture cinématographique pourra, peu à peu, atténuer

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l’énorme prédominance des symboles de l’espace sur les symboles du temps
dans les opérations de la pensée. Et ce ne sera pas là un mince changement,
apporté à cette philosophie élémentaire, mais primordiale et humainement
universelle, qui régit les jugements dont tout individu, même inculte –
philosophe sans le savoir, comme Jourdain ignorait qu’il fût un prosateur – se
sert continuellement dans le cours de la vie. En attendant, nous ne parlons
encore de temps, le plus souvent, que par transposition dans l’espace. Ces
métaphores ne donnent qu’une fausse clarté.
Quoi qu’il en soit de la difficulté à définir le mouvement du temps, on
ne doute guère de ce que ce mouvement existe, ni de ce qu’il soit à sens
unique. Ainsi, l’unique dimension temporelle se distingue nettement des trois
dimensions spatiales par son caractère essentiel de mobilité pratiquement
irréversible. Cette différence très frappante contribue à séparer, dans notre
esprit, les notions générales d’espace et de temps.
Mais le cinématographe montre les choses tout autrement. Selon lui,
non seulement les valeurs d’espace et de temps constituent des co-variants
inséparables, mais encore le mouvement dans le temps devient parfaitement
réversible. Avec la première possibilité de voir le monde vivre plus vite ou
plus lentement, le cinématographe apporte la première vision d’un univers qui
peut se mouvoir à rebours. Étrange spectacle dont l’homme, jusqu’ici, n’avait
eu aucune idée, aucun soupçon, sinon comme d’une fantasmagorie à peine
imaginable. Mystérieuse, folle chimère, monstre qu’on jurait inviable, mais que
l’écran présente comme une autre réalité sensible. Révélation révolutionnaire,
dont il semble que peu de spectateurs aient encore bien reconnu l’importance.
On croit volontiers qu’elle ne mérite que le rire qu’elle suscite d’abord.
D’ailleurs, ce rire sonne d’une façon particulière: il ne signifie pas la
joie du cœur mais le déroutement de l’esprit. Ce rire traduit une réaction de
défense – provoquée par l’étonnement, par une secrète inquiétude – contre la
portée subversive d’images qui opposent une si flagrante contradiction à la

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conditionnelle. si l’analyse n’a jamais lieu. les calottes polaires de Mars. ne mériteraient pas davantage de crédit. Mais. apparu à l’écran. suggère que l’anti- univers. Sans doute. les infusoires. qu’une existence virtuelle. Celle-ci commande le rire qui dissipe l’alarme. et comme. Il est donc injuste 55 . évite le changement d’opinion. c’est-à-dire qu’ils pourront ou qu’ils pourraient exister si on fait ou si on faisait l’expérience. on ne peut attribuer. les spermatozoïdes. dénué de toute signification réelle. A ce compte. latente. détourne de la recherche. ceux-ci n’existent qu’à l’état futur. il faut penser qu’aucune réalité n’est tout à fait certainement réelle. le ralentissement du temps pour des apparences irréelles parce qu’obtenues par le moyen d’une certaine instrumentation. qui crée de l’hydrogène et de l’oxygène. l’accélération. n’est que le vain produit d’un artifice. Préalablement à l’analyse de l’eau. voire tout simplement la mouche sur le visage d’une actrice qu’un spectateur observe à la jumelle. En effet. Un état mental possède aussi sa force d’inertie. le phénomène constaté. seraient de purs fantômes optiques.routine. voire dénaturer. il reste bien peu de ce qu’on appelle réalités. ni n’existeront. inactuelles et factices. présentées par le cinématographe. les bâtonnets microbiens. tant de fois millénaire. avant cette expérience et en dehors d’elle. les corpuscules de lumière. tout autant ou tout aussi peu réelles que les déformations du temps. qui ne soient médiates et subrogées. à toute forme qui n’apparaît qu’à la suite d’une expérience. de notre figure de l’univers. les cirques lunaires. A y regarder de près. les expériences ne peuvent guère prouver du présent au passé. cet oxygène et cet hydrogène n’existent. la moindre observation est une expérience qui ne peut s’accomplir sans troubler. qu’elle l’est d’autant moins qu’elle se situe plus loin de la limite des perceptions sensorielles directes et qu’elle résulte de la mise en œuvre d’un dispositif expérimental plus compliqué. ni n’auront jamais existé dans la seule réalité actuelle de leur combinaison en eau. Objection facile d’un quiétisme qui tient l’inversion. en fait.

elle entraîne. constitue le système actuellement le mieux doué pour accréditer un certain réalisme temporel. Quelqu’effort qu’on fasse. imperceptible dans certains de nos systèmes. le temps demeure une notion si confuse. traverse nos pièges sans y laisser de trace. procèdent. si fuyante. ce que nous tenons pour des rapports de cause à 56 . d’ailleurs. Puis nous nous étonnons de ce que ce fantôme échappe à notre chasse. comme on sait depuis Aristote. Dans d’autres systèmes. qui met en évidence la plupart des mouvements par notre pouvoir de les faire varier dans ce cadre. une perturbation totale de la causalité. de voir à l’écran. L’univers représenté à l’écran. à laquelle nous accordons une réalité individuelle réellement inexistante. se révèle même plus déformable que les valeurs d’espace. il ne suffira pas à un spectateur. aussi et surtout. ou qu’à l’analyse chimique d’un corps quelconque par les raies spectrales. la fumée précéder le feu pour croire que la fumée soit la cause du feu. du mouvement universel. Et l’inversion du temps ne reste pas un accident isolé. lequel.d’accorder moins d’existence à l’anti-univers d’un film projeté à contre-sens de l’enregistrement. la disqualification qui les taxe de fantastiques. soit immesurable. dont on ignorait l’élasticité. cette valeur temps. différentielle. dans la presque totalité des cas. aperçu dans l’oculaire d’un télescope. Sans doute. L’ostracisme qui frappe les apparences à temps variable. Mais il faut bien reconnaître que. cette espèce et cette quantité temporelles de mouvement consentent à se manifester peu ou prou. produites à l’écran. qu’à un amas stellaire. pourvu du moindre esprit critique. se trouve fort éloigné de la foi classique en un temps absolu. notre maladresse insigne. notre quasi-incapacité d’opérer mentalement sur la valeurs temps. qu’on se prend à soupçonner qu’il s’agit là d’un mythe. A l’écran. Le temps est une interprétation singulière. fût-ce cent fois. puisqu’elle peut être inversée. dans tout le continu où elle se produit. d’une autre raison: notre énorme manque d’habitude. devenir négative.

dans son ensemble. seules. et ce second rapport de succession inverse donne naissance à une induction causale opposée à la première: les deux causalités contraires s’annulent. comme celle du jour qui succède à la nuit. on voit que toutes les conséquences sont parfaitement réversibles. immédiats ou médiats. il ne peut y avoir de rapport causal. il faut toujours soupçonner qu’elle n’est pas une véritable succession à direction unique. L’analyse abusive d’une alternance continue. suit un autre rythme. qui. Dans l’univers cinématographique. cela ne prouve pas que le feu puisse être nécessité par la fumée (encore que le proverbe dise: Pas de fumée sans feu. pas plus qu’entre la nuit et le jour. Il faut donc préciser que. celui de la rotation de la terre sur elle-même par rapport au soleil. qu’elle dissimule un double sens ou une coexistence injustement divisée en termes décalés. lorsqu’une succession ne reçoit pas d’attribution causale. dans la suite nuit-jour-nuit-jour. y fait surgir l’apparence aberrante d’une succession intérieure entre leurs deux pseudo-éléments. les successions à sens unique gardent. sans pourtant être tenu pour résulter d’elle. Ce n’est qu’à faux qu’on cite des exceptions d’autant plus célèbres qu’elles sont plus rares. pour la raison qu’il ne peut exister de succession au sein d’une unité. c’est arbitrairement qu’on isole des successions nuit-jour ou des successions jour-nuit. ce qui implique une ébauche de causalité inverse). ne sont rien d’autre que des rapports de succession.effet. alors que c’est le système tout entier. Assurément. D’abord. que le rapport fumée-feu est tout aussi valable que le rapport feu-fumée. Doute qui peut conduire à élucider quelque peu l’origine 57 . Dans notre univers. la nuit succède aussi au jour. le privilège de paraître pourvues de la vertu déterminante. simples ou complexes. dans notre esprit. mais cela compromet la supposée détermination de la fumée par le feu et jette un doute sur le principe même de la causalité. Entre le jour et la nuit. qui crée ces couples. En outre. qu’il n’existe pas de succession à orientation unique.

par l’espèce de fantaisie. que nous montre l’écran et qui réalise. la variance dont ils viennent d’être reconnus porteurs. d’autre part. Ainsi. connues grâce au cinématographe. la causalité se révèle être une variable directement subordonnée au sens du mouvement temporel. admet aussi la conception statistique de l’univers. tantôt l’autre. comme essentiellement relatives et variables. le cinématographe met aussi en évidence le caractère accidentel de tous les rapports de coexistence et de succession. Il faut donc reconnaître qu’elle n’est pas un phénomène. Par la mobilité qu’il découvre en toutes choses. à laquelle ils transmettent. l’expérience cinématographique. A son tour. en nous apprenant à rejuger. mais par identité.d’une induction dont l’utilité est fondamentale. le jeu. non par causalité. Or. à passer pour vérité absolue. 58 . s’avèrent incapables de rien modifier à chaque terme des relations dans lesquelles on les introduit. sinon l’orientation du temps auquel on les confie. ce que. Ainsi. tout effet pouvant devenir sa propre cause. qu’il fait apparaître dans toutes nos estimations d’espace et de temps. le monde idéal de la dynamique classique aux formules idéalement réversibles. ceux-ci se trouvent à l’origine de toute idée d’un rapport de cause à effet. les grandeurs ressortissant aux deux premières catégories kantiennes de l’esprit. sous une autre appellation. De plus. ou. Causes ballantes Dans le monde à double sens temporel. cette idée elle-même. l’incertitude. on se sent fort embarrassé pour retrouver ou reconstituer le déterminisme partout inséparable de cette même mécanique. non seulement la causalité est une variable inopérante. plutôt ils constituent eux-mêmes. Toute cause pouvant être son propre effet. les deux qualités contraires du temps. pour réalité essentielle. tout au moins figurativement. mais dont la prétention est excessive. rien ne distingue l’effet de la cause. tantôt l’une.

Ainsi. quelle que soit la cause de cet événement. qui paraît présider à une réforme idéologique 59 . Mais l’histoire et l’expérience directe nous enseignent que l’homme est incapable de penser inutilement. il y a lieu de croire que cette transformation accompagne déjà un certain devenir de l’activité extérieure. que la troisième catégorie ne connaît pas. On peut objecter aussi que ce renouvellement de l’idée reste sans effet pratiquement appréciable parce que la foi dans la valeur absolue des mesures spatiales et temporelles. Contre cette importance attribuée à une novation dans les principes les plus généraux de l’intelligence. qu’un seul et même instrument agisse. non plus. lorsque la pensée découvre qu’elle est en train d’évoluer de façon ou d’autre. où se situe notre norme. de ce fait. voire indispensable. qu’il se produit une modification dans la marche de la machine ou de l’organisme. d’une façon si directe et si radicale. soit d’orientation soit de procédé. si cause il y a. comme réformateur. on peut soutenir d’abord qu’il n’est pas sûr du tout que la pensée guide le comportement dont elle ne pourrait être qu’un témoin par ailleurs inutile. ainsi que dans un déterminisme rigoureux continue à se montrer utile. de valeur absolue. La lumière des phares indique bien. des trois ordres fondamentaux de la pensée. Conjoncture jusqu’ici unique dans l’histoire de la culture. cette clarté ne gouverne pas le mouvement auquel elle est associée. la route que va suivre une voiture et. dans l’immense majorité des circonstances de la vie courante. On peut soutenir enfin – comme il a été dit plus haut – que l’expérience cinématographique.nous enseigne encore. directrice ou non. par leur changement. après avoir montré l’union profonde de deux notions non moins capitales: celle de la forme et celle du mouvement. Mais. à longue distance. la lumière comme la pensée montrent. dont l’expansion atteint des zones dimensionnelles plus ou moins éloignées du système centimètre-gramme-seconde. cependant. à la fois.

qui entraîne et oriente le continu auquel il appartient. nul ne le sait. Ces deux causalités. qui semblent agir dans le continu rationnellement déterminé. l’une autant que l’autre. selon la direction du temps. peuvent. électriques. Images éventuellement aberrantes quant à l’état actuel de la réalité. C’est le vecteur de la dimension temporelle. par rapport à laquelle cette série se trouve ordonnée. dans le sens d’une certaine progression des événements. peut prouver quoi que ce soit. même. C’est là une réserve qui doit être prise en considération et.ou tout au moins illustrer celle-ci. au sein de laquelle l’étude des variations du temps par l’accéléré. des antérieurs aux postérieurs. obtenues par un artifice arbitraire. dont les champs gravifiques. à cause de la pesanteur. qui toujours substitue l’effet à la cause dans un film projeté à contresens de l’enregistrement. sont des représentations dérivées. pour valable. tous les corps sont mus vers le centre de gravité du champ. L’espace-temps se suffit à lui- même pour offrir l’aspect d’un champ de forces causales. selon la place qui lui est assignée dans une série. mais non superposables. parmi des milliers d’autres. Dans le champ terrestre. se révèlent être des concepts d’une vacuité égale à celle du concept 60 . l’inversion du temps. Or. démontre que l’inversion des rapports de succession détruit l’habituelle causalité apparente et tend à y substituer le fantôme d’une causalité contraire. Ceux-ci s’en trouvent tenus pour engendrés les uns par les autres. comme origine ou comme fin. comment et pourquoi elle agit. toutes les supposées forces causales. Dans la mesure où une expérience. symétriques. étendue à tout résultat de la méthode expérimentale. par exemple. elle est cause. pure cause. quelle qu’elle soit. le ralenti et l’inversé ne constitue qu’une application. Le même phénomène apparaît comme cause ou comme effet. à tort ou à raison.. n’apporte que des images dénaturées. comme de pères en fils. n’être qu’un mythe d’origine statistique. etc. à les examiner un peu. partielles. d’un procédé de probation universellement tenu. Mais ce qu’est cette attraction. cette pesanteur. cause-type.

en général. Au bout d’un an. nous la voyons aujourd’hui dans son état d’il y a exactement un siècle. il n’y a qu’une suite quantitative dans le temps. ne paraît aussi que précipiter partout tous les événements vers un centre d’attraction temporelle. dévécu six 61 . Les fonctions de cause ou d’effet ne constituent que des aspects de localisation temporelle. aura rajeuni sous notre regard. qu’une sorte de centre du temps exercerait sur tout le contenu de son espace. aussitôt tout l’espace-temps devient apparemment le siège d’une causalité. la nébuleuse. datant de cent ans et six mois d’après notre chronologie. Sous le disparate d’innombrables énigmes particulières. Nos horloges ne nous indiquent pas seulement l’heure qu’il est. plus grand. Le même insaisissable rien qui est censé causer le mouvement des masses vers un centre d’attraction gravifique. elle. telle nébuleuse. Réduite à sa nudité la plus essentielle. au cours du laps de temps. d’une logique diamétralement opposées à celles du continu qui se meut dans le sens des aiguilles de nos montres. L’expansion de l’univers peut faire que cette galaxie et notre globe s’éloignent. nous aurons vieilli en vivant une année dirigée du passé vers l’avenir. d’une finalité et. nous pourrons voir la nébuleuse dans un état antérieur. mais encore la cause et la fin qu’il fait. Derrière un masque de théâtre. que des figures de temps. d’une insondable simplicité. qui est figé dans le tragique. il n’y a qu’un visage neutre mais vivant et capable aussi de traduire la joie. la causalité cache le mystère. qui n’est point si isolée d’observations jugées plus scientifiques qu’elle ne puisse être confirmée par ces dernières. pendant lequel. sans cesse changeante et parfois réversible. Derrière le rigoureux trompe-l’œil d’une nécessité causale bloquée dans un déterminisme qualitatif à sens unique. C’est bien ce que nous montre l’expérience cinématographique. Que le pôle attractif du temps soit tout à coup reporté dans le passé. Par exemple. Donc. tous deux animés d’une vitesse égale aux trois quarts de celle de la lumière. nous.de la pesanteur. l’une de l’autre. la cause de toutes les causes est une attraction qu’un certain point de l’avenir.

cette complète interdépendance de l’espace. le cinématographe nous les rend maniables. les Lumière se soient inclinés à admettre le prestige artistique de l’industrie cinématographique. Il n’y eut presque personne alors. Mais. Il se peut que.mois dirigés de l’avenir vers le passé. Ces inventeurs semblaient déconsidérer leur propre découverte. qui comprît la justesse de cette orgueilleuse modestie. depuis. la valeur la plus significative de l’invention du cinéma reste d’avoir apporté la possibilité d’expériences qui contribuent à promouvoir le relativisme aussi caractéristique de l’esprit de notre temps que l’humanisme et l’encyclopédisme furent caractéristiques respectivement de la Renaissance et de la Révolution. on entend une forme de mentalité consciente de son incapacité de connaître ou de créer. c’est aussi du temps. que par un tour de physique amusante. occurrence la plus familière qui soit. une prestidigitation pour amuser et faire rire en société. du temps et de la causalité. Le temps. qu’un jouet de savants. d’ailleurs. Il peut encore souvenir à quelques-uns de l’étonnement scandalisé. Par relativisme. qui n’en constitue qu’une doctrine particulière et. en continuant à n’y voir surtout qu’un instrument de laboratoire. la cause. visibles aussi facilement que par un jeu. Parce que nous n’avons pas l’occasion de le rencontrer souvent. Le miracle de Josué est devenu une récréation mécanique. Cette inextricable compénétration. un tel changement de rythme nous frappe comme s’il était miraculeux. des valeurs fixes et des systèmes absolus. manifesté par certains interlocuteurs de l’un ou l’autre des frères Lumière. sous ce radieux clinquant. contradictoire en partie. à chaque fois que ceux-ci se laissaient aller – même longtemps après la parution d’Intolérance – à avouer qu’ils tenaient le prodigieux développement du cinématographe comme art spectaculaire pour un accident d’importance secondaire. c’est aussi de l’espace. dans quelque domaine que ce soit. Ce relativisme n’est pas à confondre avec la relativité einsteinienne. englobée dans un vaste vent 62 . mais il se réduit à n’être qu’un changement de distances spatiales.

n’en était pas à un mystère près et acceptait ce cumul illogique. la cause-fin ou la fin-cause. autant que possible. Malebranche. facultative et approximative. le plus intelligent des premiers cartésiens et leur meilleur théologien. pour y inscrire les événements. l’induction physique de Dieu. de passionnantes intrigues vulgarisent subrepticement une philosophie révolutionnaire. La découverte de ce monde à l’envers nous a appris que l’appareil cinématographique fabrique. actuellement courante dans le domaine scientifique. constituaient non pas des valeurs essentielles mais seulement des aspects fonctionnels. Que cette cause originelle dût aussi apparaître comme fin dernière. dans la conception. c’est que 63 . Déjà. Si cette spécialité ne nous reste pas entièrement incompréhensible. lui devient inutile. diabolique assurément. ennemie de toute stabilité. la foi. d’une causalité restreinte à l’état probable. sous forme de cause première. destructrice de tout ordre ferme. Cet anticyclone se propage par le moyen de l’écran où de merveilleux personnages. Pluralité du temps et multiplication du réel Nous n’avons pas épuisé le scandale que nous propose l’anti-univers visible à l’écran. intégrait Dieu. une qualité particulière de temps. Si l’esprit s’habitue à une conception statistique. mère gigogne de tous les rapports de cause à effet. on ne voit pas comment le postulat théologique peut s’accommoder d’une cause suprême. mais à double sens. parfaitement détachables de la nature intime des choses. Celui-ci ne se montra gênant que lorsqu’il conduisit à soupçonner que la cause et la fin. qui n’est plus que partiellement maîtresse de ses effets. dans le mécanisme rationnel de l’univers. dont le souffle fait reculer et supplante le climat cartésien et kantien. pour rationnelle qu’elle prétendît devenir. qui est toujours à dimension unique.de pensée. reprenant un thème d’Aristote.

Mais cet aspect d’unité et de fixité ne résiste pas à l’examen. nous éprouvons qu’ils peuvent varier aussi quantitativement. qui lui vient des données sensorielles. d’ailleurs. Par contre. tous deux. Pareillement. le temps irréversible de l’expérience physique et physiologique nous semble. le propre des images animées est justement de pouvoir faire réapparaître et d’accréditer la réversibilité du temps – tenue jusqu’ici pour un artifice purement intérieur – comme résultat d’une expérience visuelle. Irréversible encore. s’annonce capable peut-être de servir à l’établissement d’un étalon physique universel. lui. c’est-à-dire qu’ils embrassent une gamme infinie de rythmes différents. le temps de la vie atomique. plus ou moins rapides. notre esprit néglige la fantaisie du temps intime. on doit distinguer. Or. nous accordons peu d’attention à notre vie mentale la plus intérieure. pourtant proches l’un de l’autre. Enfin. recueillie au dehors. pour reconnaître le maximum d’importance à la notion de temps irréversible. plus ou moins lents. Les temps réversibles de l’expérience psychique et de l’expérience cinématographique. Largement extraverti. se montre variable par la vitesse variable des proliférations cellulaires. Mais. Incomplète. qui. en général. on ne connaît toujours pas de rapport d’équivalence entre le temps géologique et le temps historique. constituer une valeur homogène et stable. cette énumération 64 . Certains de nos rêves peuvent aussi s’ordonner de cette façon-là. si peu connu qu’il soit.nous en possédions déjà une certaine expérience psychique: il nous arrive parfois de rechercher un souvenir en partant d’éléments plus récemment enregistrés par la mémoire. devient douteuse) et le temps astronomique. Ainsi. au premier abord. auxquels. le temps biologique. le temps cosmogonique (dont l’irréversibilité. l’autre irréversible. on n’a encore découvert aucune commune mesure. en effet. ressortissent de la même catégorie irréversible. qui. Dans le temps irréversible. malgré leur parenté. nous pouvons déjà distinguer au moins deux sortes de temps l’un réversible. pour redécouvrir un passé plus ancien.

De façon analogue lorsque deux temps de même sens mais de vitesses très différentes viennent à se mettre en parallèles. sinon comme symbole mécanique. juxtaposés ou incohérents. on force à se raccorder tant bien que mal à l’un d’eux. déjà à lui seul. il n’existe pas de temps pur et uniforme. si on en juge selon les repères de l’autre temps. puis exprimer la somme ou la différence en fruits. d’ailleurs. inconsciemment calculée à partir de valeurs parfois si différentes qu’elles ne devraient pas pouvoir être appariées. hybrides. un train en devance un autre. Assurément. on peut dire et même voir que le second train recule par rapport au premier. ne fait que mieux attirer notre attention sur la pluralité fondamentale de l’idée de temps.suffit cependant à montrer que nous pouvons concevoir plus ou moins clairement ou confusément une foule de temps qui demeurent difficilement comparables entre eux. Cette pluralité du temps conduit à la compréhension aisée d’une certaine réversibilité du temps. pour les besoins de la vie courante. il apparaît que les événements de l’un de ces temps rajeunissent. Ainsi. qui ne parviennent à s’accorder. variables en quantité et réversibles. des fraises et des noix. que très approximativement. qui forme. Certains de ces temps se révèlent expérimentalement variables. que. que ce qui a été accompli une fois. Le temps cinématographique. on ne sait plus alors de quoi vraiment il s’agit. puisse ou ne puisse pas être défait ou refait. sans avoir à prouver. réversibles. dont la supériorité sur les autres n’est que d’utilité pratique. quelques-uns. Lorsque. A supposer qu’il 65 . il arrive qu’il faille opérer sur des pommes. Nous appelons temps le résultat d’une cote mal taillée entre un grand nombre de données disparates. d’autres. une moyenne souvent trompeuse. seulement. imbriqués ou contradictoires. Il y a un foisonnement de temps individuels. une matrice de rythmes divers et qui présente variabilité de vitesse et réversibilité sous des aspects visuels particulièrement explicites. sur deux voies parallèles. quand elles y parviennent.

existe une autre Terre dans l’une des galaxies lointaines qui nous semblent en
fuite, et que nous disposions de moyens d’investigation suffisamment
puissants, nous pourrions voir, dans la symétrie temporelle inverse de ce
monde hypothétique, les poursuivis poursuivre les poursuivants, les
prédécesseurs remplacer leurs successeurs, les vaincus triompher de leurs
vainqueurs, les assassinés recevoir la vie des coups de leurs assassins. Ainsi, on
saisit que ce qui signifie avenir pour un observateur, puisse signifier passé
pour un autre, de même que notre bas se traduit par haut en Nouvelle-
Zélande. Pas plus que de haut et de bas, il n’y a d’avenir ni de passé absolus,
uniques, universels. Nous ne connaissons que des vitesses et des directions
relatives, définies par comparaison, par différence entre elles.
Partout, toujours, la réalité d’un phénomène apparaît comme fonction
directe d’une certaine pluralité de comparaisons, de relations spatiales et
temporelles. Et, de même qu’il existe un seuil d’excitation, en deçà duquel
aucune sensation ne se produit, il y a un seuil de localisation, c’est-à-dire de
relation dans l’espace-temps, en deçà duquel la conscience n’enregistre pas de
réalité. Chacun de nos sens n’est capable de connaître qu’une gamme limitée
de certains mouvements. De part et d’autre de l’infrarouge et de l’ultraviolet, il
n’y a qu’une nuit, dans laquelle cette machine à démultiplier les rythmes des
ondes à photons, cette boîte de vitesses qu’est la rétine, ne sait plus calculer.
De part et d’autre de l’infragrave et du supra-aigu, il n’y a que silence.
Pareillement, notre esprit n’est accordé à concevoir le réel que dans une
certaine zone quantitative de données spatio-temporelles. S’il n’y a pas assez
ou s’il y a trop de références, de part et d’autre de ces bornes de la réalité, rien
ne peut exister pour nous. Entre les deux zones extrêmes de réalité naissante
et de réalité évanescente, on peut tracer une courbe où se situent tous les
degrés du réel, qui, d’abord croissants puis décroissants, varient de façon
d’abord directement puis inversement proportionnelle au nombre de
références, de dimensions, de rythmes que cumule un phénomène.

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Toute réalité – et celle du temps – apparaît comme un phénomène
quantifié et variable, fonction de sa pluralité. Le réel n’a pas de valeur absolue;
il n’est pas une essence permanente sous une diversité d’attributs relatifs; il
n’est, lui-même, qu’une fonction de relations. La plus extrême réalité que nous
sachions atteindre d’un objet, c’est une fonction, ce sont des relations. Au-delà
de cette existence fonctionnelle et relative, non seulement on ne réussit à rien
établir de plus ferme, mais encore on a le sentiment, comme d’évidence, qu’il
est vain de chercher, qu’il n’y a rien à découvrir. Telle est la fin de non-
recevoir, à laquelle aboutit la quête de l’objet: il n’y a pas d’objet, pas de
support, pas de permanence. Ce qui en tient lieu, ce qui en fait fonction, c’est
aussi une fonction, un nœud de rapports variables, de simultanéités et de
successions approximatives, un multiple de relations mobiles dans l’espace et
le temps, décorées en liens de nécessité, en enchaînement de cause à effet.
Mais où est la substance qui tendrait ce réseau de mesures, c’est-à-dire de
pensées? Tout est dimension et fonction de rien, dimension de dimension et
fonction de fonction, dimension et fonction pures. Tel se révèle un système
de relativité vraiment générale. A cette philosophie créée par les machines des
physiciens, qui vaut ce qu’elle vaut, qui est jeune mais qui mûrira et qui sera
dépassée à son tour, le cinématographe apporte maintenant son énorme
puissance de divulgation.
Que tout ne soit que pensée, l’idéalisme pur le soutient avec constance
depuis quelques millénaires. Cependant, en s’ajoutant à ce vieux corps de
doctrines, l’idéalisme machiniste et relativiste peut lui apporter renouvellement
et précision, en s’écartant de la formule classique qui nie l’existence matérielle
de la matière, considérée comme une illusion ou une hallucination. L’idéalisme
nouveau prétend, au contraire, que la substance est un produit réel de la
pensée.
La matière, expliquent les physiciens, se fait d’énergie, quand celle-ci
se condense en grains, c’est-à-dire quand son action se trouve quantifiée et

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située par un nombre suffisant de mesures, de relations. L’énergie se
transforme en matière, dès que l’esprit peut la penser dans le cadre complet de
l’espace-temps. Ainsi, c’est la pensée qui, en définitive, opère la miraculeuse
transmutation de l’immatériel en matériel; c’est, soumise à certaines limites, la
multiplicité de l’idée qu’on peut se faire de quoi que ce soit se trouvant encore
à l’état de rien matériel, qui fait, de ce plus ou moins irréel, quelque chose de
plus ou moins réel. Tout n’est que pensée, mais non pas toujours et partout de
la même espèce de pensée. Quand une idée atteint une certaine densité, un
certain nombre, elle émerge du domaine de l’esprit, elle cesse de paraître un
phénomène purement intérieur, une réalisation mentale et immatérielle; elle se
produit dans le monde extérieur comme une réalité physique; elle devient une
pensée matérielle, un objet.
Cette création de la réalité par la pensée apparaît très clairement dans
les résultats auxquels a abouti la mise en œuvre de l’importante
instrumentation dont, de plus en plus, se sert la science. Par exemple, les
instruments qui ont multiplié les composantes pensables de la vague idée
qu’était l’électricité, impondérable et à peine mesurable il y a deux siècles, en
ont fait un groupe de corps quasi tangibles: les électrons. De même, dans la
mesure où se compliquait le faisceau de références permettant de situer des
maladies, celles-ci quittaient le rang de pures entités, aspects du courroux des
dieux et de la virulence des démons, pour se transformer en actions de
vapeurs, de fluides, d’humeurs peccantes – conception déjà semi-matérielle –
et, enfin, en intoxications microbiennes, en floculations de colloïdes. Tant que
la fonction visuelle ne pouvait être pensée que confusément dans son
ensemble, les vitalistes trouvaient à y placer une âme de 1’oeil. Mais, parce
que, dans cette âme, peu à peu, se trouvèrent définis d’assez nombreux
rapports spatio-temporels, bientôt elle ne fut plus qu’un complexe de
réactions bio- et photo-chimiques. Dans tous ces cas et des milliers d’autres,
ce sont des instruments qui, en créant de nouvelles apparences et de nouvelles

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Ainsi. de rien. depuis on ne sait combien de siècles de siècles. d’abord. à rationaliser l’expérience d’un continu euclidien. ni vraie ni fausse. en cours de prise de vues. Inconstante mobilité des formes. Les instruments. cartésien aussi. c’est-à-dire homogène. le cinématographe distingue dans la pluralité du temps et y ajoute une nouvelle espèce de temps. d’autre part. vient à être lui-même diversifié à un point qu’on ne savait jusqu’ici 69 . Ce temps-là n’est nécessairement ni uniforme. rencontre naturellement la méfiance de notre esprit empiriquement dressé. plutôt galiléen même que newtonien. A cette prolifération de la réalité matérielle par alourdissement quantitatif des représentations idéales. l’instrument cinématographique apporte sa part qui n’est pas des moindres. non déformant et indéformable. qui. et les figures qui se trouvent déplacées dans un tel mouvement. pour la représentation d’un même modèle. sans lequel il n’y a d’idée complète. Que celles-ci gardent quelque chose du caractère imaginaire des mythes auxquels elles succèdent. ni uniformément accéléré ou ralenti. ne restent pas semblables à elles-mêmes. Mais. on voit bien que les images successives d’un même geste ne sont pas superposables. extrêmement déformable. enregistré de sorte que la valeur temps y passe. en multipliant la pensée. l’écran révèle un foisonnement d’êtres qui n’avaient pas encore existé. non plus. Le temps. nul ne peut.relations. sérieusement nier que les sécrétions de l’hypophyse et du corps jaune soient tout de même des symboles plus chargés de réalités fonctionnelles que la métaphore du carquois et des flèches d’Éros. comme une prodigieuse richesse. des dispositifs qui fassent jouer non seulement le ralentissement variable mais encore l’accélération variable et l’inversion du temps cinématographique. En effet. nul ne peut sérieusement le contester. ont multiplié le réel. on verrait aussi que. partout et toujours identique. dans un film de ralenti. ont étoffé la pensée au point de lui permettre de créer de nouvelles réalités. En utilisant. aucune n’est égale à une autre. Cependant. des apparences ainsi obtenues. du rapport 2 au rapport 14.

sans cesse renouvelées.imaginer. alourdir. matérialiser une foule de symboles. au récit desquels on l’emploie. Cet étonnant pouvoir. la relation immatérielle pour seule réalité matérielle. les électrons mobilisés se sont contentés de percer un petit trou dans le gilet de Pierre Curie. En même temps. L’extraordinaire force réalisante. gouvernent l’homme. mal domestiquées. de vague répugnance devant un mystérieux danger. d’un coup. d’abord par ignorance. ce n’est pas impunément que l’on met en œuvre la puissance et l’intelligence de machines à peine nées. L’hérésie moniste Le cinématographe nous est apparu comme le propagandiste d’un irréalisme qui tient la fonction pour dernière substance. timidement. agit comme 70 . pour la première fois. Avant d’écraser le Japon. Ainsi. on ne l’emploie encore que par le détour du spectacle amusant. le cinématographe détient un pouvoir de multiplication du réel. qui obéissent plus ou moins à la gouverne humaine et qui. dont elle suit la mobilité. une pluralité supplémentaire peut compliquer. ses dompteurs avec toute leur espèce. Danger il y a. Souvent. nous rencontrons. On ne sait pas encore ce que fera ou ne fera pas la bombe atomique et si la désintégration ne dévorera pas. parce qu’à l’écran. il est vrai. d’un continu à quatre inconstantes. du cinéma rayonne déjà à travers la banalité des scénarios. parce qu’il crée des rapports nouveaux entre les figures du monde. d’un espace-temps hétérogène et asymétrique. matérialisante. une représentation visuelle d’un univers transcartésien. supérieur à celui de tout autre instrument jusqu’ici connu et utilisé. où la forme est fonction d’un mouvement variablement varié. sauvages. plus sûrement. pour brûler de conviction des populations entières. en les dotant d’innombrables réseaux de relations inédites. toujours modifiables. le cinématographe. ensuite par une sorte de crainte obscure. Désormais.

Le vieux monisme de la kabbale. de tant de doctrines ésotériques. toute la vie. On pourrait donc s’attendre à ce que le cinématographe moniste. à volonté. que des nœuds d’idées. en contredisant ici ses tendances diaboliques. En effet. soutenir le mythe divin. se trouve à nouveau prêché. de proche en proche. toujours sur le mode confidentiel. se réaniment. par de simples variations de la perspective spatio-temporelle. des plantes agissent et s’expriment. le corps et l’âme l’instinct et l’intelligence. compartimenter l’unité de la nature. L’univers cinématographique peut encore sembler exposé à une autre contradiction. Ainsi devient évident le caractère arbitraire et relatif des frontières. comme toute réalité. dans la pénombre de vastes salles. d’autant plus aptes à être matérialisés qu’ils se montrent plus riches fonctionnellement. puisque les réalités révélées à l’écran ne sont. puis. c’est que le monothéisme a dû se construire une philosophie dualiste. Toute forme n’est qu’un moment d’équilibre dans le jeu des rythmes dont le mouvement constitue partout toutes les formes. retrouvent leur intelligence et leur âme. notamment par le jeu de l’accéléré et du ralenti. Ainsi. vînt. à partir de ses postulats traditionnels. que des groupements de références.un génial augmentateur de la réalité des choses. la matière et l’esprit. s’effritent les cloisons étanches établies entre l’inerte et le vivant. Ce double rôle du même instrument n’est pas contradictoire. on obtient une mobilisation générale des formes: des cristaux végètent et se déplacent. de l’alchimie. des êtres vivants involuent et se minéralisent. pour une fois. il semblerait que la croyance à un dieu unique dût présider à l’édification de doctrines purement monistes. des visages et des gestes humains s’abêtissent et s’animalisent. On sait qu’à l’écran. S’il n’en est rien. Mais. par lesquelles nos classifications ont voulu segmenter la continuité des formes. que le cinématographe enseigne aussi? Dans les religions évoluées. cette philosophie d’unicité ne s’oppose-t-elle pas à la pluralité essentielle du réel. la théologie se 71 . le mécanique et l’organique.

se réclamer ni de l’esprit ni de la matière en tant que principes antagonistes. qui ne peut passer pour monothéisme qu’à la faveur d’une absence quasi totale d’esprit critique. c’est qu’il n’y a ni matière ni esprit. l’autre moral. procédant l’une de 72 . Les monismes authentiques. en bien et en mal. Aussi. puisqu’ils ne les distinguent pas l’un de l’autre et ne les connaissent pas comme qualités différentes. Elle n’oppose pas l’atome matériel à la radiation immatérielle. parce qu’il n’y a pas de couleurs. depuis des années. concourants. formes étroitement apparentées. hors de ce tout divin. coopérants. forme ce qu’on appelle communément le spiritualisme et qui. pour permettre à Dieu d’être l’un et le tout. est la seule conception vraiment matérialiste du monde. complémentaires ni autres. Ce dualisme essentiellement qualitatif. mais quelque chose ou rien qui est. une masse d’éléments devenus incompatibles avec l’affinement de l’éthique. a cessé d’être matérialiste. en effet. s’il n’y a que matière ou s’il n’y a qu’esprit. simultanément. voire de la bonté. dans une vision monochromatique. En ce sens. ne peuvent. elle les montre unissables. plus ou moins esprit. D’où une doctrine qui divise l’univers en un empire noble et un empire bas. en fait. qui est matière et esprit.développa sur deux plans très différents: l’un rationnel. qualitativement irréductible. plus ou moins matière. De façon analogue. apprécieraient uniquement l’ombre. en Dieu et en Diable. le monothéisme fut obligé de rejeter. la science. la pénombre. Pour des homuncules qui verraient tout en rouge ou tout en vert. la seule qui admette l’existence d’une pure matière par opposition à un pur esprit. il y a seulement des degrés différents d’intensité lumineuse. elle les inscrit dans le même schéma de généralité mathématique et de possibilité phénoménale. Et les voyeurs de rouge seul ainsi que les voyeurs de vert seul parleraient le même langage. Dans le vert exclusif comme dans le rouge exclusif. en même temps que la perfection de la justice. idéalisme et matérialisme purs. la pleine clarté. notamment la physique elle- même. en esprit et en matière. il n’y aurait ni vert ni rouge.

qui se veulent incommensurables entre elles. où le mouvement se situe. où la matière. sans cesser d’être un rythme. D’où d’insurmontables difficultés dans toute tentative de construction de l’univers. pour isoler artificiellement l’âme et la vie. interchangeables. tel qu’il est indiqué ou confirmé par le cinématographe. que nous en donnent le sens. la même nature profonde. l’antithèse manichéiste et cartésienne. Par contre. toutes. le dualisme théologique reste le refuge du matérialisme qui. bien au contraire. d’une foule d’êtres. le point de rupture de toute l’idéologie officiellement admise. la pureté du pur esprit à l’impureté de la pure matière. a été. bien qu’il soit non pas seulement double. mais infiniment nombreux. elles sont. le pluralisme du réel. le dogme fondamental. Le dualisme classique est une pluralité double de qualités. ne veut naïvement connaître. la même origine. notre contemporain. Aujourd’hui la physique embrasse aussi un domaine de haute spiritualité. devient. intermédiaires entre la pensée et la chose. d’un groupe à l’autre. janséniste et bergsonienne. D’autre part. que les apparences les plus brutes. où l’objet n’existe encore qu’à l’état virtuel. car il s’agit d’un pluralisme exclusivement quantitatif. au sein de celui-ci. La catégorique simplicité qui oppose. reste réductible à l’unité. les autres matérielles. toutes sortes de qualités infiniment diverses. elles admettent toutes. quand l’expérience oblige continuellement à confronter les éléments appartenant à chacun des deux ensembles qualitatifs. où la fonction se fait poids. l’assise. depuis l’origine des religions et des philosophies. fille du nombre. et toute une suite ininterrompue de règnes sans frontière. dans la création. une idée. des aspects 73 . elles ne prétendent cependant pas être d’essences différentes et inconciliables. le germe d’incohérence aussi. des effets du nombre.l’autre. dont l’hypothèque pèse encore lourdement jusque sur les rudiments de pensée et les moindres propos de l’homme de la rue. les unes spirituelles. une éventualité. S’il existe.

Si la qualité n’est pas construction du nombre. la plupart de ces spécificités. veut que périssent aussi les mystères qui sont devenus inutiles. qui exige sa création particulière. que la pensée devient matière. sinon une dimension. dans la représentation cinématographique. en fermant un cycle que voulaient déjà désigner et dissimuler tant de vieux symboles. enseigner et garder tant de vieilles doctrines initiatiques. elle reste incompréhensible. autant de créations premières. effets et aspects parfaitement déductibles les uns des autres et mariables les uns aux autres. impénétrables à l’intelligence. sinon toutes. sur le plan mathématique. trouvent aujourd’hui. comme une essence inanalysable. les centaines de couleurs. dont le ciel. pour faire passer. la mer. qui faisaient de la nature comme un peuple de personnalités non pareilles. Mais la loi d’économie. les milliers de teintes. ici plus rapide. qu’est-ce que le temps.de la quantification du mouvement-forme. qu’est-ce que le rythme temporel. résulte d’une accélération ou d’un ralentissement de mouvement. d’une qualité spécifique en une autre. ne sont encore que des attributs nombrés de quelque chose dont on ne sait rien d’autre que cela qu’il est nombrable. autant d’essences. telle forme de l’inertie cristalline à la vie végétale ou animale. Or. la montagne se parent à l’aurore ou au couchant et qui hypnotisent le spectateur 74 . il suffit de modifier le rapport entre les vitesses d’enregistrement et de projection. c’est-à-dire de douer cette forme d’un autre rythme temporel. C’est par une multiplication de leurs propres mouvements fonctionnels. qui ne laisse vivre que ce qui sert. Effectivement. leur commune mesure d’analyse et le moyen commun d’expression de leurs formes. que la réaction bio-chimique devient pensée. d’une augmentation ou d’une diminution de vitesse. du minéral en végétal. une mesure des mouvements d’un phénomène? La transmutation de l’inerte en vivant. Autant de qualités. par exemple. de quantité relative de temps. Ainsi. spécifique. Par exemple. Ces orgueilleuses essences qui se prétendaient intangibles. que la matière devient organisme.

de possibilités corpusculaires. Le nombrable mobile. ne sont d’ailleurs pas loin d’avoir résolu leurs dernières différences dans une unique nature commune. Or. que par sa quantité de temps. nous savons seulement qu’elle doit être mobile et nombrable. en ont assurément tracé un schéma. le mouvement plural et quantifié. qui serait la chose mue. qu’est l’énergie. dès qu’on modifie le rythme temporel dans lequel un phénomène est représenté. Ce système. c’est-à-dire mouvement pensé au moyen de l’espace-temps. tout le réel solide et pondérable. le nombre en mouvement. comme le montre l’expérience cinématographique. que par son nombre. tout au moins l’énergie actualisée. trans-spécifié. Tout le matériel et l’immatériel n’est fondamentalement que mouvement. sinon mouvement? Toute chose n’est donc que mouvement quantifié. qui diffèrent davantage seulement par les nombres. même. qui ne se diversifie que par quantifications différentes. toutes. selon lesquels leurs groupements s’organisent et se meuvent. Le mystère. sur et avec lequel la pensée construit le réseau de relations. qu’une seule espèce de vibration. de localisations spatio- temporelles. donc nombreuse aussi. ainsi que leurs radiations immatérielles. qui constituent. celui-ci se trouve comme miraculeusement dénaturé. tel est le support absolument dénué de consistance. il se concentre. Mais mouvement de quoi? De cette véritable essence des choses. Et voilà pourquoi. en fin de compte. à vrai dire. l’énergie. ne disparaît pas mais il se résume. Les machines de notre époque nous 75 . Ces corpuscules matériels eux- mêmes. l’aliment totalement dépourvu de réalité matérielle.dans une extase mystique. nous savons qu’elles ne sont. Tout phénomène revient à n’être qu’un acte accompli par très peu d’espèces différentes de corpuscules ou. rejeté d’une catégorie dans une autre. de mouvement. Pythagore et Platon. que par nombre. qui ne varie que par son rythme. s’il n’est pas sûr qu’ils l’aient inventé.

Par contre. De Ribot à Poincaré et d’Eddington à Bachelard. les études des grands philosophes modernes le précisent. à proposer de tout expliquer sous le jour de la déformation temporelle. de curiosité et d’engouement. comme tous les spécialistes. de Planck à de Broglie. est devenue la protophysique. une notion d’espace à temps variable. les investigations des grands savants contemporains le confirment. ait fait apparaître les valeurs de temps dans le champ de l’expérience et qui ait créé ainsi un temps dirigeable. Sans doute. L’essence est idée. dans notre esprit rendu enfin conscient de sa précédente pénurie d’intuitions concernant le temps. Mais. qui attirent l’attention seulement de quelques initiés. elle n’offre que des formes abstraites ou très indirectement sensibles. le cinématographe n’est pas absolument le seul instrument qui. enseignait le sage mystérieux de Crotone. L’essence.de la microphysique. dans les domaines de l’astro. par quoi Aristote entendait seulement les à- côtés de la physique. tend à exagérer peut-être l’importance de sa spécialité. D’Einstein à Millikan. le fondement de toute connaissance. Cette tendance trouve à s’exercer d’autant mieux qu’elle correspond à une réaction normale. La métaphysique. aussi directe et aussi éloquente qu’il soit possible de l’imaginer. L’essence est nombre. tout récemment. la plus réaliste des sciences. 76 . est idée de nombre en mouvement. par connaissance visuelle. suggèrent nos instruments actuels. cette nouvelle économie du temps dispose aussi de moyens de s’accréditer. professait le magistral disciple de Socrate.obligent à le repenser. l’écran est bien le premier lieu où la masse d’un public moyen puisse acquérir. où. le cinématographe. principalement. L’hérésie panthéiste Parce que son organisation native est celle d’un appareil à faire varier les vitesses de temps.

C’est en bonne partie grâce à cette machine que nous paraissent si périmés aujourd’hui les systèmes de l’ère kantienne à peine close. dont l’architecture. la fonction du temps dans leurs systèmes. que le cinématographe ne doit certes pas prétendre avoir inaugurée. S’il n’est. avaient succédé aux systèmes de l’ère purement cartésienne et spinozienne. pas juste de reprocher à Descartes et à Spinoza d’avoir si peu connu le temps. peut-être avec quelque exagération. puisque ces philosophes manquaient de moyens expérimentaux qui leur pussent fournir matière à penser et repenser le temps. Avant d’être disséqués parfois jusqu’à leur squelette abstrait. comme un parc international du merveilleux. plus fruste encore. mais dans laquelle il est jusqu’ici seul à jouer le rôle indispensable d’appareil vulgarisateur. eux-mêmes. sont toujours et restent souvent à jamais de mystérieux fantômes. aussi étonnants par leur apparition que par leur disparition. il serait injuste aussi de blâmer certains théoriciens actuels de développer. à temps miraculeux. quand l’expérience moderne crée des données qui obligent ces observateurs à concevoir et reconcevoir sans cesse des normes temporelles différentes. révélé et immuable. ni à Kant de l’avoir tant méconnu. remarquons ici que ce sont des instruments. cependant. Encore une fois. tel apparaît d’abord. 77 . surgis d’un nouvel au-delà et y retournant s’évanouir. le temps qui règne à l’écran et qui entretient là comme une dernière réserve du féerique. Miraculeux. des mécanismes. qui sont les grands responsables de la transformation des philosophies à unique et fixe valeur de temps. les aspects de l’univers. en philosophies à temps multiple et variable. Ainsi s’est déjà ouverte une nouvelle ère philosophique. où l’homme préserve de l’extinction totale l’espèce vieillissante du prodige. n’explicitait guère la durée. révélés par la souplesse de l’espace-temps cinématographique. qui posaient le temps comme un élément simple de la pensée. à tous les spectateurs. et qui.

puis un peu trop à droite. une germination n’est pas un mystère. pour saisir un objet. de géométrie et de mécanique? Non seulement la vie est partout. tâtonnent. nous réapprend le miracle. deux cents fois grossi dans l’espace. de psychologie et de physique. tressaille dans les affres de l’enfantement. Ce bec s’ouvre en deux tentacules qui s’allongent. éclate. un doigt. assurément encore imparfait mais pratiquement suffisant. Ainsi vue grâce au cinématographe. ou trop loin ou trop près. Dans leurs obscurs calculs d’orientation. Ceux-ci sont loin d’être parfaits d’emblée. laisse jaillir un stylet. et qui construisent ainsi un système d’univers. lancent leur main d’abord un peu trop à gauche. expérimentent. se gonfle de toute sa puissance de vie. décrivent autour d’elle une interprétation spirale approchée. apprennent à distinguer le haut et le bas. qui conduit par analyse à la désintégration du réel. hésitent. se déchire enfin. Mais voici qu’à l’écran. tendant à y revenir. Comme l’homme. Tout le monde croyait savoir ce qu’est la germination d’une graine et personne ne jugeait plus digne d’attention un phénomène si banal. S’agit-il de botanique ou. mais aussi l’instinct et l’intelligence et l’âme. elle est le mystère de cent mystères. pas un miracle. se ride d’épuisement. à choisir entre les ténèbres et la lumière. le miracle de mille miracles. La transformation des apparences dans la variabilité de l’espace-temps cinématographique nous guérit de notre inattention. elles se laissent abuser et stimuler par de faux soleils. Sous ce jour brut de mystique. de chimie et de mathématique. simple mais suffisant et nécessaire pour y diriger leurs mouvements. ensemble. de notre aveuglement par 78 . comme un bec de poussin émergeant de sa coquille. la tige comme la racine commettent des erreurs. progressivement resserré jusqu’à un degré de précision. un ver. entre leur bien et leur mal. et qui encadrent le but visé d’un réseau de relations. un vulgaire haricot. s’écartent de la verticale. dix mille fois accéléré dans le temps. déprimer par de fausses nuits. Leur geste rappelle ceux des tout petits enfants qui. les corrigent. la désorganisation du normal. se distend puis se contracte dans l’effort.

D’un tel panthéisme moniste. renouvelé par la représentation cinématographique. La matière. n’étant qu’énergie 79 . qui ont provoqué et dirigé sa compréhension du monde. le même Dieu. l’explication qui s’impose d’abord au spectateur. Puisque la même vie meut toutes les apparences. unique et un. la reptation de l’eau ou du feu.l’habitude. Eckermann fait dire à Goethe que l’étonnement est l’attitude spirituelle la plus noble. celles qui n’exigeaient plus aucune explication. Il y échoua. leur profonde consubstantialité. vues à l’accéléré. savons-nous. plus exactement. Devant le spectacle de la nature. en tout cas. révèlent soudain une complexité stupéfiante et une inexplicable obscurité. Ainsi. en son centre. Spinoza donne. les plus claires. la formule la plus rationalisée mais viciée. Le cinématographe rend l’acuité de l’étonnement à notre regard et à notre esprit. le volume. qui régnait presque sans partage à l’époque. C’est. Mais. La vie est une essence universelle. la plus féconde dans un climat mental d’inquiétude suffisante. Sous leur innocent air d’aller de soi. le solide. incompatibles par définition entre elles: la pensée et l’étendue. vue au ralenti. C’est à établir une physique de Dieu. appartient au vieil ordre animiste et mystique. de l’ancienne fraîcheur de sa sensibilité et de sa pensée. devant ces merveilles que sont la naissance d’une plante ou la multiplication de cristaux. les développements de l’ultra-physique nous habituent à admettre presque facilement l’articulation entre l’esprit et la matière ou. des chocs primitifs de surprise. sans doute. pour nous. que prétendait le philosophe. faute de connaître un système d’échange entre les deux substances cartésiennes fondamentales. les conjonctures les plus communes. constitue le principe immanent de toute chose. usés par la routine des aspects et des problèmes trop coutumiers. par l’impossibilité de renier tout à fait le matérialisme physique de la conception dualiste. l’homme retrouve quelque chose de son enfance spirituelle. manifestation primordiale de l’existence divine.

sans se préoccuper de leur degré de réalité ou d’irréalité. matériel. Ce panthéisme pythagorique et platonicien. différentiel. dès que ses rouages tournent. il prête foi. y résider. Il ne s’agit pas tout à fait de cela. Estimer. déterminé. comprendre. et en ce sens. Le principe est inhérent à l’objet. dès qu’il est mis en branle. produit et ordonne lui aussi. il ne sait rien et n’a jamais seulement entendu parler de calcul infinitésimal. être elle. des modes interchangeables. Une machine comptable. inconsciemment met sans cesse en œuvre tous ces procédés mathématiques pour former le moindre jugement. L’esprit. 80 . Il s’agit de Dieu qui est la mathématique elle-même. à double forme de vie. des nombres. intégral. constitue une réalité en quelque sorte amphibie. il en exige une signification transcendante. Aujourd’hui. doit aussi former la matière par excellence. il ne se limite pas à les considérer sous le seul jour de leur vérité pratique. dont l’univers constitue une opération sensible. s’il est esprit par excellence. ni d’opérations sur les groupes et les ensembles.approximativement localisée. consciemment. la piété de quelques savants conçoit volontiers Dieu mathématicien. cette mystique de l’algorithme représentent la manifestation la plus abstraite. une vérité éternelle. à ces nombres. imaginer. La matière et l’esprit ne sont que. l’un de l’autre. la plus simple appréciation. La fonction fondamentale de l’esprit humain est celle d’un miroir qui serait en même temps une machine à calculer algébriquement. organisation de nombres. c’est-à-dire mouvement quantifié. Dieu. de leur utilité. virtuel et mathématique. mais. dont un stade. de vérité relative ou absolue. même si. comme l’objet est intrinsèque aux nombres qui le font. pondérable. contient les probabilités qui régissent ses propres mues en phénomènes de l’autre stade. qu’il faut reconnaître très difficilement coercible. et machine fort compliquée. cela revient toujours à nombrer dans le cadre des algorithmes organiques de l’intelligence. produit et ordonne des chiffres. la plus élevée de la tendance religieuse. Tout homme.

de l’hydrogène au radium. en grande série. déjà virtuelle en soi. l’harmonie des nombres et des formes. tout cela. La symétrie des formes. que révéraient les kabbalistes et qu’admirent aussi les savants contemporains. parfaitement asymétrique et exactement borné. Ainsi on aperçoit que toutes nos constructions idéologiques. illimité. que l’on croit constater de l’atome à la galaxie. pour concevoir un univers multiple. il suffirait d’un seul objet. de la bactérie à l’homme. porte la même marque de fabrique. c’est de nous qu’ils sont émis. que la forme du mécanisme intellectuel. nourries principalement d’elles-mêmes. l’infinité de l’étendue. qui apparaît dans les balancements complémentaires du continu et du discontinu. nous voyons trop bien. cet équilibre compensateur. à leur point de départ. du déterminé et de l’aléatoire. Ces étonnantes homologies entre le macrocosme et le microcosme. faisant connaître non pas tant une réalité. dissimule une extrême indigence d’invention et ne sait que reproduire maladroitement un très petit nombre de types originaux. de la réaction chimique au tropisme et à la volition. Ainsi s’excuse la simplicité foncière de la création qui. dans lequel se reflètent ces possibilités de réel. hors de nous qu’ils sont projetés en figure d’univers. dans son ordre systématique. si elles ont peut-être. exactement le même modèle et de s’écarter notablement de ce dernier. Cependant. ces merveilleuses correspondances entre ce qui est en haut et ce qui est en bas. cette évidente unité du style architectural. le label de l’esprit humain: Made in human mind. comme 81 . symétrique. de l’onde au muscle. A un système pensant de deux miroirs parallèles. sous une pléthore de fioritures variées. sont surtout des créations spontanées. c’est en nous et par nous seulement qu’ils se constituent et qu’ils existent. comment se fabriquent les éléments de cette transcendance et le peu de sûreté qu’ils peuvent lui donner. le rythme des mouvements. quelque rapport avec une fonction d’objet. qui peut être rejugée aussi comme une incapacité et de reproduire. Ainsi s’explique la prétendue richesse esthétique de la nature. maintenant.

si elle existe. est beaucoup plus simple que la suppose l’homme qui la complique.un artisan. encore. en général pénible. Qu’est-ce à dire. est le lot de la plupart de ceux et de celles qui reçoivent le baptême de l’écran. que l’intelligence immanente. Il se pourrait qu’en définitive. la force et les défaillances. n’est que la marge de ses erreurs. leur visage qu’ils n’avaient encore jamais vu avec cette précision. Nous sommes donc bien induits à penser que toute la mathématique qui est Dieu dans l’univers. surenchérit sur elle pour la surestimer ensuite. qu’inscrit la chute des gouttes d’eau autour du point idéal d’impact selon la verticale. On sait que la courbe des malfaçons dans l’usinage d’un objet quelconque. Le doute sur la personne Incrédule. émane seulement de notre esprit dont elle imprime partout le caractère. pour chacun 82 . scandalisée. véritable créateur de l’univers. de l’insuffisance de son réglage. Ce que nous portons comme fantaisie au crédit du démiurge. celle. est également celle des écarts individuels dans la mensuration de n’importe quel type spécifique. qui disent l’émerveillement et l’effroi avec lesquels des sauvages apercevaient. de ses hésitations. végétal ou cristallin. Cette aventure. d’un clou par exemple. dans un bout de miroir. par exemple humain. Mais songeons quelle prodigieuse révélation ce serait. Leur étonnement rappelle ces récits anciens de voyageurs. s’en tient au seul dessin qui lui a été donné et qu’il ne réussit jamais qu’à copier approximativement. qu’elle ignorait être la personne dont des millions de témoins oculaires pourraient encore aujourd’hui attester l’identité. Dieu. malhabile et dénué d’imagination. absolument toute l’intelligence de la nature ne fût qu’en l’homme. d’une redécouverte de soi. déçue. Mary Pickford pleura quand elle se vit à l’écran pour la première fois. sinon que Mary Pickford ne savait pas qu’elle était Mary Pickford.

le cinématographe. Bien avant le cinématographe. dans d’autres espaces-temps. on savait que toutes les cellules du corps humain se renouvellent presque entièrement en quelques années. ici. de découvrir. peut-on soutenir. on remarque. les avis s’opposent: dans telle image. mais encore elle devient continuellement différente d’elle-même. la couleur de nos yeux et la forme de notre bouche. œuvres de professionnels ou instantanés d’amateurs. s’il y a plusieurs juges. de telles dissemblances qu’on est tenté de les attribuer à plusieurs personnalités distinctes. le visage filmé d’un ami. Doute qui tend à devenir méconnaissance totale. Le cinématographe nous montre des aspects de nous-même que nous n’avions encore jamais vus ni entendus. entre tous ces portraits. accuse singulièrement un doute d’une grande importance: le doute sur l’unité et sur la permanence du moi. d’un même sujet. sinon toutes. mais 83 . lorsque le sujet subit une transposition. par l’accéléré ou le ralenti. ce n’est pas du tout lui. il lui aurait fallu ajouter cette grave restriction: Mais ne je sais pas qui je suis. le moi cesse tout à fait de paraître une valeur simple et fixe. s’il avait plu à Mary Pickford d’affirmer: Je pense donc je suis. si nous ne les connaissions encore que par ouï-dire. il est vraiment lui-même. Qu’on passe en revue. sur l’identité de la personne. qu’on est. L’image cinématographique d’un homme est non seulement différente de toutes ses images non cinématographiques. Mais. on dit: Là. Alors. qui servent de piliers à nos conceptions du monde et de la vie. il devient évidemment une réalité complexe et relative. Comme la plupart des notions fondamentales. comme une évidence. L’image de l’écran n’est pas celle que nous donnent le miroir ou la photo. quelques-unes de ses photos. quand est-il quelqu’un et qui? A la suite de sa première expérience cinématographique. une variable. puis quelques bouts de films. dans une glace. l’homme qui est lui-même pour les uns n’est pas lui pour d’autres. C’est ainsi qu’en regardant.de nous. sur l’être. image par image. reniement. quand on ignore qui on est? Ainsi. s’il ne l’introduit pas. Or.

elle aussi. elle laisse donc apparaître. elle a ses angles et ses caprices. voici une machine. et dans la masse desquels. en tout cas. l’image mécanique doit se voir reconnaître plus de chances d’être vraie. ne rencontre qu’une nouvelle instabilité et une nouvelle confusion. Or. Chacun savait aussi qu’il pouvait être jugé beau. au résultat du fonctionnement de laquelle on n’ose attribuer encore aucune subjectivité. comme on l’estime. produit. que chacun. que la représentation psychique que le sujet se forme de lui-même. quand ils sont trop nombreux. à partir d’une diversité d’aspects qui. une et indivisible. eux-mêmes. laid.on persistait à croire communément que cette colonie régénérait un polype toujours identique à lui-même. méchant et sot par ses ennemis. Le sujet qui espérait trouver là un gabarit certain. cette mécanique dont on comprend toute la marche et qui semble ne pouvoir dissimuler ni malice ni piège. l’homme a décidément à la rechercher parmi une foule de personnalisations possibles et plus ou moins probables. elle manifeste des préférences inexpliquées. une image que celui-ci jurerait être d’un autre. si la subjectivité constitue. mais chacun persévérait dans l’opinion plus ou moins favorable qu’il s’était faite de lui-même malgré ces contradictions. sont fort loin d’être simples ou permanents. elle est influençable et partiale. De façon surprenante. plus ou moins consciemment. semble donner généralement d’excellents portraits. l’individu parvient difficilement à se désigner et à se conserver une 84 . une fois pour toutes. tenues pour des erreurs d’ordre subjectif. dont la nature psychique avait été établie. d’un homme. Mais cette vérité photo-chimique se montre inégale à elle-même. une pierre de touche pouvant servir à séparer le juste du faux dans toutes ses autres images. puis réaménager sans cesse. elle exprime des sincérités successives et discordantes. La figure de son moi. comme le type spécifique. doit se choisir et se construire. L’individualité est un complexe mobile. par ailleurs. n’être pas fidèlement la sienne. Dans l’hésitation entre les deux portraits. une source abondante d’erreurs. une sorte de subjectivité. qu’il jure. et qui. bon et intelligent par ses amis.

par exemple. un moi insuffisamment pourvu de variantes ne réussit pas à se constituer une individualité. tandis qu’un moi trop diversement décrit. cette éclipse de 85 . surabondamment situé. Le moi. que celle-ci en risquera de s’évanouir. Et voici qu’on retrouve cette similitude suspecte. C’est dire que la personnalité obéit à la loi générale. Ce minimum de quatre relations est le seuil. c’est-à-dire n’existe. que si on peut lui attribuer quatre valeurs différentes et simultanées de référence spatio-temporelle. selon laquelle toute réalisation dépend d’une quantification dans l’espace-temps. Les célèbres inégalités de Heisenberg précisent algébriquement cette fuite du réel. plus ou moins probables.forme nette. ne parvient plus à se concentrer avec le degré de précision nécessaire pour définir un être unique. La réalité du moi présente un caractère approximatif et probabiliste. le plus simple. elle apporte. tout comme celle du grain. par laquelle les extrêmes de notre connaissance se touchent. matériel et énergétique. comme issues d’un même moule. d’un polymorphisme qui tend vers l’amorphe et qui se dissout dans le courant de ses eaux-mères. est une variable dont telle ou telle configuration ne fait que réaliser l’une ou l’autre d’innombrables possibilités. Le principe de Pauli pose qu’un électron n’est identifiable. Alors. donné par la vision binoculaire. l’effet de relief n’apparaît sans le double aspect des choses. Mais. cette structure psychique des organismes matériels très complexes. la supposée personnalité devient un être diffus. au contraire. d’existence. dessinent des figures superposables. de revenir à son état natif de virtualité mathématique. qu’une cinquième référence – qui soit distincte des quatre premières et irréductible à elles – vienne tenter de mieux identifier son électron. Un excès de possibilités divergentes disperse évidemment la probabilité de localisation ainsi que l’effet quantique de réalisation. Ainsi. en deçà duquel l’effet de réalité ne se produit pas plus que. un si grand trouble dans l’idée que nous pouvons nous faire de cette réalité.

le moi est un être mathématique et statistique. L’irréel n’est pas le néant. entouré d’une mer de probabilité de plus en plus faible. où le réseau mathématique de l’esprit pêche et modèle les formes du réel. mais réalité qui reste exclusivement fonctionnelle et virtuelle. La gamme du réalisable – réalisable sinon en substance.l’identité. est un phénomène inscrit dans certaines limites de quantité. du moins en fait – d’où émerge le moi unifié et rationalisé. de réalités parfaitement assises et spécifiées telles à jamais. d’improbabilité de plus en plus profonde et qui enfin signifie l’irréalité complète. vibrant entre tous les degrés d’existence et d’inexistence. Cette abstraction purement subjective. uniformément déterminé. pour pouvoir passer au réel. Ce n’est pas que rien n’y soit. Ainsi. Comme celle de l’électron. une figure de l’esprit comme le triangle ou la parabole. plus ou moins prononcées. moyenne de probabilités. alors que ce sont elles qui constituent. plus ou moins réelles et irréelles. ne se trouve pas assez référencié ou se trouve l’être trop. D’autre part. mais la non- matière et le lieu. mais bien plutôt comme une poussière de réalisations plus ou moins aléatoires. dans un cas-type:celui d’un corpuscule qui ne parvient pas à réunir le quorum de quatre relations concourantes en lui. mais ce qui y est. Résultat d’un calcul. la vérité fondamentale. qui est l’intégrale de toutes les minimes réalisations discontinues. la réalité du moi. bien qu’il puisse accepter une infinité d’autres références éparpillées dans l’espace et dans le temps. ici. nous la créditions du maximum de réalité. dont la netteté et la constance spécifiques sont imaginaires et couvrent une large zone d’innombrables réalisations approximatives possibles. de nombre. c’est-à-dire son identité. L’abstraction d’un moi unique et permanent procède d’une foule de personnalisations locales et momentanées. le réel n’est plus à considérer comme un continu. dont elle représente le mode le plus probable d’action. que nous tenons pour aberrantes. forme elle-même un îlot. le cinématographe qui nous a déjà conduit à penser l’équivalence profonde de la matière et de 86 .

Penser ne suffit pas à prouver qu’on soit quelque chose d’autre que l’idée d’une existence. comme celle de la perfection par 87 . du continu et du discontinu. l’édifice du rationalisme montre aujourd’hui des lézardes de vieillissement. Vérité valable à l’échelle de l’ordinaire pratique humaine. du monde sommaire des réalités tout à fait cristallisées.l’esprit. L’évidence d’être entraîne celle de non-être. Que je sois quoi? rien de plus que la pensée qui me pense comme le produit aléatoire d’un long jeu de possibles. dont elle procède. macroscopique. dont la série n’a pourtant. plus largement que de ce qu’il est. encore qu’elle échappe à toute qualification. Dans le faisceau de ces probabilités. chacun est fait aussi de ce qu’il n’est pas et. peut-être. l’un par l’autre. on soupçonne que cette part irréelle du moi est une immensité sans terme. nous indique aussi la communauté foncière du réel et de l’irréel. de l’aléatoire et du déterminé. qui sont liés par de fines transitions et qui se font et se défont. Et. si. constituent. celles qui ne se réalisent pas ou ne le font pas complètement. L’évidence cartésienne nous apparaît alors comme une vérité d’aspect. au-dessus. l’un dans l’autre. comme l’innombrable suite des nombres irrationnels constitue une infinité incomparablement supérieure à celle des nombres réels. bien qu’inexistantes à proprement parler. qui postule l’être en dehors de la pensée d’être. une partie intégrante du moi. Encore qu’elle ne soit qu’à peine et très indirectement connaissable. elles aussi. Aspect superficiel. et qui laissent et donnent aux autres l’occasion de se réaliser plus précisément. Pourtant il faut reconnaître que. l’un de l’autre. elle non plus. dans ce paquet de virtualités. Comme beaucoup d’autres. chaque réalisation du moi n’est qu’un groupe de chances. mais l’interprétation en est vicieuse. Sous ce jour. Je pense donc je puis penser que je sois. L’équation Je pense = Je suis n’offre qu’une faible prise à la critique. parce qu’elles se référencient insuffisamment ou trop. aucune fin. l’axiome le premier posé sur «la table rase» reste une assise encore résistante. un nombre de nombres.

Toute conviction d’exister s’appuie d’abord sur ce qui n’existe pas. Alors apparaît la conscience. ou même d’un dieu quelconque. ses lacunes. ont-elles formé clairement de telles réflexions? Le film n’exerce son action dissolvante sur les concrétions traditionnelles de la pensée qu’avec discrétion et lenteur. noyées dans un énorme excipient d’images séduisantes et inoffensives en apparence. Le moi. se trouvent si profondément incorporées au fonctionnement de l’intelligence. qu’elles en semblent devenues incorruptibles. que l’évidence est inviolable. Les convictions que l’expérience cinématographique tend à modifier. là où il ne lui est pas donné de se réaliser.exemple. mieux définie par ce qu’elle manque à réaliser. Quelques-unes de tant de débutantes qui se sont jugées défigurées dans leur bout d’essai. en quoi il est imparfait. chaque fois qu’il ne parvient pas à s’accomplir. par ses difficultés. que par ce qu’elle réalise. On rencontre des sceptiques qui doutent du ciel et de l’enfer ou de la providence justicière. la souffrance de ne pas être assez. par ses défaillances. c’est-à-dire la douleur. Cette abondante édulcoration de la pilule en retarde l’effet. mais elle permet à l’intoxication de s’installer sournoisement dans l’organisme. que la raison est infaillible. que tous les phénomènes se succèdent selon des lois fermes. La mécanique constitue ainsi 88 . sinon uniquement. avant que celui-ci soit assez averti du danger pour pouvoir réagir à temps. que toutes choses sont liées par effet et par cause. mais des milliers de gens indiquent aisément en quoi tel ou tel couteau se trouve insuffisant. si solidement cristallisées dans leur utilité pratique et leur vieille respectabilité. il distille son subtil venin intellectuel à doses toujours très faibles. lui aussi. mais tout le monde croit – et d’une foi qui n’a plus besoin de martyrs – que qui pense. se manifeste surtout. L’être est fort mêlé de non-être. la notion du moi paraît alors surtout négative. Je pense donc je ne suis pas. existe. Personne ne sait seulement dessiner un couteau parfait. Je pense donc je ne suis pas ce que je tends à être. en quoi il ne réussit pas à exister totalement.

tous. mais en procédant d’elle et en l’englobant dans des conceptions plus générales. Newton. Fresnel. Qu’il s’agit bien d’une religion. non pas du tout en réduisant à néant l’œuvre de ces derniers. tout homme. Riemann.la véritable religion catholique – c’est-à-dire universellement admise – du monde civilisé. Ainsi. la marche toujours additive de la connaissance n’aurait pu aboutir aux géométries transeuclidiennes. il a été et il est un guide dont on mesure l’importance à l’extrême difficulté que l’esprit éprouve à seulement le reléguer parfois au rang de système particulier. sans elles. à l’optique transfresnelienne. ne fût-ce qu’un peu et par intermittence. comme anticartésiens. Einstein. aux mécaniques transnewtoniennes. par exemple. que le catéchisme. Réforme qui prend figure de scandale et qui ne toucherait peut- être jamais la mentalité du grand public sans la propagande discrète mais 89 . de Broglie ont dépassé Euclide. les savants n’auraient rien construit de l’édifice de leur vertigineuse physique. vénérée autant. de cette habitude. nous sommes portés à considérer les systèmes non cartésiens en ébauche. on s’en est aperçu. sans Newton. sinon plus. Si le rationalisme cartésien nous a conduits enfin au-delà de lui-même. reposait en définitive sur un dogme absurde. dès qu’il parle ou écrit ordonne sa pensée selon ces règles et. lorsqu’il a fallu reconnaître que la géométrie lue. que la force en apparaît et exige une contreviolence. enseignée. inclus dans une généralité plus vaste. Ce n’est qu’au moment où il faut s’éloigner. D’un extrême à l’autre des valeurs intellectuelles. moins déterminée sinon indéterminée. sans Fresnel. nous sommes devenus si profondément et si naturellement cartésiens que nous avons à peine conscience de l’être. sur un pur mythe: l’existence de parallèles. dont les principes se trouvent résumés dans la méthode et l’analyse cartésiennes. Du portefaix à l’académicien. Descartes ne fut que l’un des importants docteurs qui ont codifié le culte de la raison. mais il est arrivé que son nom est devenu comme le symbole de toute la métaphysique rationaliste. Sans doute. Sans Euclide. moins rationnelle sinon irrationnelle. Cependant.

En se sommant dans une âme de foule. apparaît plus ou moins chez tous les coupables. obligent à sublimer certaines aspirations et certains instincts selon les besoins de la communauté. étouffent. Les codes et les usages brident. sur le plan social. Cette atteinte individuelle des mentalités correspond.tenace et infiniment répandue de cet instrument de représentation transcartésienne. estimés supérieurs aux besoins individuels. De là. qui évitent ce qui peut leur rappeler leur âge ou leur difformité. qu’est essentiellement le cinématographe. de velléité ou de rêve. chez ceux qui savent comme chez ceux qui ignorent ce qu’ils ont à se reprocher. Poésie et morale des «gangsters» Par la révélation qu’il apporte d’une foule de variantes dans l’expression d’une personnalité. le cinématographe opère une sorte de mimique de psychanalyse. il n’est presque personne de si scrupuleux qu’il ne puisse se sentir criminel ou débauché. Or. curative. à un régime de l’âme collective. sans lequel ils croient qu’ils ne pourraient plus vivre. ce même refus de se constater autres qu’ils se voudraient et qu’ils se croient. justement les plus intéressants. ces malaises 90 . sur lesquelles le cinématographe a également le pouvoir d’exercer une action apaisante. chez beaucoup de sujets. le degré d’une civilisation est en raison directe des contraintes que la société impose à l’individu. qui semblent pressentir que l’objectif est capable de percer en eux quelque secret bien organisé. En général. canalisent. qui constitue aussi des psychoses. d’acte ou d’intention. libératrice. qui peut aider à dépister un refoulement et à le vaincre. Tout à fait banal chez le vieillard ou le laideron. psychoses collectives. Cette adaptation plus ou moins pénible de l’homme à la vie sociale ne va pas sans refoulements imparfaits dans un grand nombre de consciences qui en restent troublées. auxquels ils s’efforcent de ne pas penser. une sourde répugnance à se laisser cinématographier.

de tous les moyens d’expression. à satisfaire en partie ses tendances opprimées. qui menacent aussi de se manifester finalement au-dehors et de détruire l’harmonie de la vie publique. Aussi est-ce injustement que la république – et non pas seulement celle de Platon – accorde souvent si peu de place. aucun ne se prête mieux que le cinématographe à la vulgarisation. on découvre aux guerres.forment des névroses ou des psychoses collectives. dans le cours de l’histoire. corollaires des raisons matérielles habituellement invoquées et au moins aussi vraies que ces dernières. directement émouvante. qui expriment une moyenne des malaises de chacun et dont la psychose du péché originel constitue peut-être l’exemple le plus typique. Sous ce jour d’une psychanalyse des morales sociales. aux vagues de criminalité. de toute espèce de fiction. nous avons déjà remarqué que. par le moyen du rêve. aux doctrines économiques. mais qui se trouvent aussi organisés pour une action collective sous forme de spectacles dont nous voyons l’effet souvent employé. de tous les arts spectaculaires. si peu d’estime. L’art. On sait que l’homme parvient à supporter ses refoulements. exutoire naturel de toute tendance censurée. la poésie sont des procédés de sublimation et de délivrance. étroitement apparenté au rêve. concrète et sentimentale. Or. comme remède au mécontentement et à l’agitation populaires. La poésie et l’art en général sont extrêmement utiles à la société parce qu’ils permettent l’assouvissement innocent de désirs dont une réalisation plus extérieure se trouve interdite comme contraire à l’ordre et dont l’insatisfaction complète conduit à d’autres désordres. intérieurs. parfaitement apte à toucher l’âme d’une foule et à agir sur un malaise mental. Nous avons constaté aussi que le film est un discours visuel. de la rêverie. des raisons mentales. commun à tout un groupement humain. si peu de soutien aux poètes et aux autres artistes. De plus. Le film déploie une éloquence simple. à tous les développements historiques. aux religions. d’abord individuels. 91 . aux systèmes politiques.

Parmi leurs jeunes auditoires. qui tiennent le rêve pour une dangereuse inutilité et la poésie pour un luxe tout désigné à la sévérité des lois somptuaires. les pédagogues traquent ces facultés hérétiques: Un tel. ils ont à peine conscience qu’ils continuent à penser. détendus dans l’ombre protectrice qui les entoure. qui ont suscité la faculté de rêver.toutes les conditions habituelles. C’est un problème. de l’organe ou de la fonction. les spectateurs s’abandonnent à une sorte de léthargie où ils se sentent délivrés de leur monde extérieur quotidien. Dans son état actuel. crée l’autre. imagée. vous rêvez! vous bayez aux corneilles! Mais les 92 . de poétiser. Immobiles. dans lesquelles a lieu la projection des films. d’une œuvre d’utilité et de salubrité publiques. quand tout témoigne en faveur d’une conjoncture sans préséance. ou le besoin de cette création a-t-il fait surgir l’outil? Mais pourquoi supposer et chercher une priorité de la fonction sur l’organe ou de l’organe sur la fonction. Ils raisonnent peu et ne critiquent guère. commodément assis. qui leur est fournie prête à absorber et à user un potentiel d’émotion en quête d’emploi. de rêvasser. de savoir qu’est-ce qui. une poésie déjà aux trois quarts imaginée. le meilleur succédané du rêve dont la fonction libératrice se trouve transposée et multipliée à l’échelle d’un besoin collectif. tout s’accorde pour faire du spectacle cinématographique le meilleur adjuvant de la rêverie. que leur apporte la pellicule. concourent à accuser la similitude entre les images oniriques et celles de l’écran. ils vivent un rêve préfabriqué. à l’hypnose qu’exercent cette seule lumière et ces seuls bruits qui viennent de l’image animée. de création poétique. fort discuté parmi les transformistes comme parmi leurs adversaires. Sont-ce les neurones du plancher du quatrième ventricule. ou est-ce l’exercice du rêve et de la poésie qui a formé ce centre cérébral? Est-ce l’instrument cinématographique qui a fait apparaître une nouvelle espèce. Ainsi. notre civilisation occidentale exige une extraversion de l’esprit et un rationalisme.

que plus on s’intéresse à ses rêves. si elles dépendent avant tout de dispositions innées. sans doute. excessivement poétique. Mais c’est le grand public qui se trouve détourné de la poésie par une vie de plus en plus mécanisée. tout mesurer. est soupçonné de se livrer à des délectations moroses. mal gré. malgré ces rappels à la raison. de préférence ou exclusivement. et plus on en a. rationalisée. bon gré. continue à laisser courir plus librement ses pensées. multiplient notre pouvoir d’abstraire. des centaines de procédés mécanographiques. qui. ni de Lamartine. Aujourd’hui comme autrefois. Et l’enfant qui. de raisonner. qui. produisent une poésie très subtile.. il est évident qu’elles peuvent être plus ou moins développées. un Eluard. plus ou moins étouffées. de rêver pendant son sommeil. propagent la pensée logiquement articulée. par réaction. réglementée. de mathématiser. tout schématiser. tout réduire en figures géométriques et en nombres. cette persécution de la fantaisie porte aussi un danger. Nous avons bien un Aragon. Quant à la rêverie et à la poésie. mieux on cherche à se les rappeler. standardisée dans une économie de plus en plus dirigée. à faire de l’art et de la poésie. dont l’Imprimerie nationale puisse s’attendre à avoir à éditer l’œuvre Nous possédons d’innombrables instruments qui.. Cependant. que l’homme puisse être déshabitué. Si quelques-uns de ces outils peuvent. nous avons des poètes qui remplissent leur rôle de thérapeutes spirituels. et des appareils à tout analyser. nous aider à rêver. parce que l’exercice du rêve et de la poésie est un facteur d’hygiène mentale. par éducation consciente. ni de Victor Hugo. qui calculent plus vite que le cerveau. à l’occasion. Non. ni même de Laprade ou de Delavigne. des machines comptables. Mais ce n’est peut-être pas tout à fait une illusion non plus. car on sait que le Diable s’introduit facilement dans la rêverie pour l’orienter à sa guise. par mesure volontaire. mais nous n’avons plus de poètes populaires. indispensable à l’équilibre psychique.cailles rôties ne tombent pas d’elles-mêmes dans les bouches ouvertes!. ce n’est que par 93 . à l’usage d’un petit nombre de spécialistes.

Qu’une large part d’humanité. qui était en danger de manquer de poètes et de poésie. réalisés à tout hasard. comme plaisir-soupape de sûreté. de désapprendre à rêver. d’abord. De ce point de vue.détournement de l’usage auquel ils sont normalement destinés. à quoi exactement il pourrait être employé. qui dépeint avec complaisance la vie la plus aventureuse. merveilleusement apte à véhiculer une forme de poésie accessible à tous. à la création artistique. la plus passionnée. mais quelquefois on découvre qu’on cherchait justement ce qu’on vient de trouver. On ne trouve pas toujours ce qu’on cherche. ne comptait guère que deux types d’appareils: ceux qui servent à la photographie et ceux qu’on emploie à l’enregistrement ou à la reproduction mécaniques de la musique. de ne plus savoir sublimer ses aspirations refoulées. à se 94 . que cette humanité se soit mise à user et à abuser du cinématographe comme art-médicament. D’autre part. c’est ce qui explique le côté mystérieux que gardait la prodigieuse réussite du spectacle cinématographique au cours du dernier quart de siècle. On accuse ces spectacles et ces livres. extrêmement émouvant. le cinématographe apparut sans qu’on sût. voire la plus criminelle. d’inciter les hommes à s’abandonner à toutes leurs impulsions. Mais. La machine à usiner le rêve en grande série – machine dont la civilisation avait le plus urgent besoin pour combattre l’excès de sa rationalisation – venait s’offrir comme d’elle-même au public qui ne comprit qu’il était en quête d’une telle découverte qu’au moment qu’il l’eut faite. très proche de la réalité sensible. Produit d’un croisement entre l’appareil photographique et la lanterne magique. l’instrumentation qu’on peut considérer comme principalement et directement consacrée à l’expression de la sensibilité. il convient de corriger le jugement de nocivité qu’on porte si souvent sur certains films et sur tout un genre de fiction. l’instinct de la foule pressentit confusément les extraordinaires possibilités de l’image animée comme agent d’expression et de transmission d’un mode de penser simple. sur leur apparence immorale. dans les premiers films.

qu’ils ont établies et qui font que tout semble défendu. socialement indifférente. Mais celle-ci apparaît insuffisante chez beaucoup de sujets quand ils restent abandonnés à eux-mêmes. les unes ou les autres. font défaut dans la plupart des cas. l’imagination ne réussit à suppléer plus ou moins la réalité extérieure qu’après avoir été mise en branle. Sous cet aspect grotesque de la question. psychique.révolter contre toute loi. ne permettent à l’individu de réaliser qu’une part. il y a le drame de l’âme. est d’un immense secours pour le maintien de l’équilibre mental chez le civilisé moyen. vivifiée par un apport frais de représentations venues du dehors: de la réalité naturelle ou d’une réalité 95 . mais elle exige des qualités individuelles de créativité et des circonstances qui. Pour échapper à la névrose qui le guette ou qui déjà s’installe en lui. Moralement. dérouter. Les pouvoirs publics eux-mêmes ne parviennent plus à se retrouver dans le labyrinthe des mesures d’ordre. Dans notre civilisation. transposer le besoin. qui menacent soit de rompre l’interdit soit de créer un état mental franchement pathologique. devenues innombrables et tyranniques. La seconde solution. Ce reproche ne manque pas entièrement de vérité. à ne prendre pour idéal que l’assouvissement de leurs instincts. la troisième solution est évidemment préférable. tricher tout à fait. qui résistent au refoulement. que personne ne sait vivre aujourd’hui sans enfreindre un règlement ou un autre. toujours davantage bourrelée de tendances condamnées. céder à demi et conduire le désir à un simili assouvissement de réalisation intérieure. de ses aspirations personnelles. les contraintes sociales. pour décharger son potentiel d’instincts insatisfaits. l’esprit n’a que le choix entre trois moyens: céder tout à fait et laisser l’acte défendu s’accomplir en réalité extérieure. Là. plus facile et plus généralement adoptée. de manière à ce qu’il puisse être satisfait dans une œuvre. nourrie. mais il ne la contient pas tout entière. stimulée. extérieure aussi. utile à la société. Elle ne nécessite que de l’imagination. socialement dangereuse. de plus en plus étroitement canalisée.

la vue de quelques «policiers» ou «gangsters» peut effectivement exciter les instincts de désordre au lieu de les calmer. il faut bien que le cinématographe. Souvent. un spectacle. un livre. mal réprimées. Mais. A petite dose. excédé de l’ordre monotone de ses occupations quotidiennes. qu’un homme. tantôt lancinante. on ne piège de mauvais désirs avec des images d’austère vertu. s’oppose à la paix de l’esprit. tout fait. 96 . tantôt sourde. celui que propose le film est le plus directement assimilable par elle. une sorte de rêve de remplacement. dont les spectateurs ont à être délivrés. Pas plus qu’on n’attrape des mouches avec du vinaigre. apparaissent d’abord la satiété. parvient à tromper sa faim d’aventures. et l’exorciste faible ou maladroit. à user ses tentations d’échapper à l’ornière. s’il veut remplir son rôle moralisateur. Sans doute. tel que. au lieu de chasser les démons. toujours l’exorcisme est proche parent de l’envoûtement. C’est en vivant mentalement. Ainsi on accuse volontiers certains films de développer la criminalité plutôt que de la combattre. lui-même. les excite.artificiellement combinée. De tous ces suraliments offerts à l’imagination. un tableau. les fortes émotions d’une vie de bandit. le film est. présente aussi une forte proportion d’œuvres surtout destinées à fixer facilement et fortement ces velléités mauvaises. Mais puisque ce sont les tendances immorales qui doivent être accrochées et usées par le film-rêve et puisque la très grande majorité de tous les publics se compose d’âmes peu capables de transmuter leurs aspirations antisociales au point de pouvoir les attacher à des objectifs sociaux. que des esprits peu imaginatifs et peu personnels s’empressent d’utiliser presque sans retouche. telle qu’en présente un journal. les déchaîne. le plus proche de la rêverie à susciter pour qu’y soit absorbé l’excès d’émotivité inemployée. de temps à autre. le plus sentimentalement actif. mais avec intensité. mieux encore qu’un nourricier de songe. C’est probablement là une vue superficielle. au spectacle du vingtième ou du cinquantième film de ce genre. à se guérir d’une insatisfaction qui.

à tuer. vaincues par leur propre jeu. Or. Là est aussi leur poésie. Cela n’est faisable qu’à condition d’accorder au naturel démodé – toujours impatient de revenir au galop – de s’en aller jeter son feu dans quelque no man’s land. jusque dans notre germe. Là est la morale des films de gangsters. C’est qu’on ne supprime au commandement un besoin naturel ni de l’esprit ni du corps. tel que la pensée sait en créer à cet usage. de Mandrin. on le sait. en conduisant à des dérèglements pires que ceux qu’elle prétendait avoir interdits. à leur degré le plus raffiné de confort. à leur plus minutieuse adaptation à l’usage. peu de chose à l’homme: rêver parfois. naît salace. voleur. Une organisation sociale relativement récente nous impose de refouler ces instincts crus. généralement échoue. la nature humaine n’est pas qu’amour du prochain. épuisées. c’est l’héritage de la perpétuelle lutte pour l’existence. d’un meuble. des réflexes d’animal chasseur et prédateur. de la trop longue soumission à la loi du plus fort et du plus malin. car elle gaspille des tendances qui. ou on pousse à la révolte l’instinct contrecarré ou on réussit à le gouverner. une vie d’Attila. d’une maison. C’est que l’esthétique n’échappe pas au principe général d’utilité: la véritable beauté d’une machine. de tout objet et de tout ouvrage tient au maximum de leur commodité. pendant quelques quarts d’heure. d’Al Capone. Or. à le juger sur son premier comportement. il faut. Mille fois millénaire. à le détendre. au lieu d’être dilapidées en contemplation. une œuvre d’art qui ne représente que vertu est non seulement peu utile mais même dangereusement prodigue. comme périmés. L’enfant de l’homme. puis le dégoût. à le neutraliser en l’amusant de satisfactions imaginaires. en définitive. D’éminents critiques ont remarqué qu’avec de bons sentiments on ne fait que de la mauvaise littérature. assassin. à piller. Pour pouvoir vraiment renoncer en fait à violer. de toutes les vieilles nécessités qui ont constitué et inscrit.le désintérêt. devraient s’exprimer 97 . Les tendances immorales se trouvent fatiguées. Une prohibition totale.

Il est inconséquent. des aspirations morales qu’en général elle ne possède pas en excès et qu’elle n’a pas à gâcher en poésie. que la raison tient d’abord pour encore plus suspectes de fausseté que les données organiques naturelles. et celle-ci se reconnaît l’autorité de casser les jugements de la raison simple comme mal informés et. donc. comme déjà d’un sous-cerveau partiel. doit être économisé et réservé à l’usage pratique. 98 . on pourrait le faire en disant: la raison nous trompe. S’il fallait conclure d’une phrase la leçon que nous apporte le cinématographe. Conclusion. Il sous- entend que la raison – qu’on appelle aussi le bon sens – permet de constater et de corriger les erreurs des cinq ou dix autres mauvais sens. peu capables d’action morale et. Ainsi.en actes. aux données desquels il ne faut pas trop se fier. il peut être périlleux de faire de l’art avec du bien. ainsi. la raison se constitue en une manière de super-raison. et c’est pourquoi on n’y réussit guère. erronés. le cinématographe fournit de nouvelles images du monde. qui n’opère que sur les résultats de l’expérience d’une sensibilité trompeuse. seconde raison Que les sens trompent. pauvre. l’âme n’éprouve nul besoin de brûler. en imaginaire activité de remplacement. en travaillant sur ces renseignements reçus comme de seconde main. insuffisant par rapport à la demande. c’est le lieu commun le plus rebattu. sont des contresens. à sa manière. encore jeune. Le bien. Aussi bien. qu’on voit évidemment faits d’excellente intention. rare. elle-même fort logique: comment la raison. Néanmoins. autant que les sens. tant de films «bien pensants». élaborerait-elle autre chose qu’une quintessence de tromperies? Agissant comme un super-organe sensoriel complexe. À seconde réalité. en réalité dénués de valeur poétique. surtout ennuyeux.

qui permet d’établir la comparaison. celle de la théorie des ensembles. L’écran présente à volonté les événements dans un rythme de succession plus rapide ou plus lent que celui de l’observation normale. sert universellement à marquer le 99 . réalité de l’expérience cinématographique. Effectivement. de la façon la plus générale. à un autre aspect de la photogénie du mouvement. et que. Le solide se trouve tout à coup menacé dans sa suprématie. en toute substance. est due à l’extrême mobilisation cinématographique des rapports spatiaux. constitué par la vitesse de la lumière. le cinématographe nous montre que la forme n’est que l’état précaire d’une mobilité fondamentale. D’ailleurs. A l’écran. il ne représente plus qu’un genre particulier d’apparences propres aux systèmes d’ordinaire expérience et d’échelle humaine. inadmissible pour le bon sens. doit pourtant être rejugée comme une vérité valable non seulement dans le domaine cinématographique mais encore dans l’univers de la plus vaste généralité mathématique. Cette relation d’absurdité. par le fait qu’on n’en connaît pas de plus grande et qu’elle assure la transmission pratiquement instantanée de tout signal. toute forme est inconstante. fluide. la partie peut être égale au tout ou plus grande que lui. elle aussi capitale. entre des deux raisons correspondantes. La fluidité. Une autre différence. provient encore de la photogénie du mouvement. qui sont à mouvement constant ou faiblement et uniformément varié. qui voit. cet invariant existe. quand celle-ci s’exerce dans les perspectives temporelles. inconsistante. entre les pensées de la première et de la seconde raison. une structure gazeuse. commune à tous deux. est aussi la réalité de la conception scientifique. Une troisième différence primordiale entre la réalité directement sensible et la réalité de l’écran. Ainsi. Ce jugement d’accélération ou de ralentissement d’un monde par rapport à un autre suppose une vitesse de mouvement constante. grâce à la photogénie du mouvement. cette vitesse. le mouvement étant universel et variablement variable.

distincte de la notion espace. Quand une décharge électrique se produit dans une atmosphère orageuse. puis par le tonnerre. action que nous évaluons par rapport à l’action de déplacement de la lumière. par le ralenti. Celui-ci ne peut venir que de ce qui a changé entre l’une et l’autre expérience. nous la connaissons d’abord par l’éclair. parcourue. un intervalle. c’est seulement une distance d’espace. le zéro de la coordonnée temporelle. de lieu du néant. que nous croyons être du temps. Cependant. L’étendue ne se crée qu’au fur et à mesure de son utilisation. C’est cette différence entre deux quantités de mouvement spatial qui crée. où coexistences et successions se produisent 100 . Ce n’est pas que sous ce jour. par l’accéléré. elle n’existe que si elle est aussi temps. nous observons déjà l’apparition d’un faible laps de temps. par différence quantitative avec la consommation qu’en fait la lumière. Dans la réalité et dans la conception classiques. l’espace et le temps constituent deux cadres distincts. mais il n’est que l’allégorisation d’un certain mode d’occuper et de traduire l’étendue. ce qui a changé. c’est qu’il sait. le temps n’existe pas. Entre la vue et le bruit de ce même ballon tombant à quelques centaines de mètres du lieu où nous sommes. rien ne se passe. entre l’éclair et le tonnerre. modifier très sensiblement les rapports habituellement constatés entre les déplacements naturels des êtres ou des choses et le déplacement-type du rayon lumineux. nous n’aurions pu individualiser une notion temps. consommée. une séparation. d’une certaine action dans l’espace. Le temps revient à n’être ainsi que de l’espace consommé. car la lumière se propage dans l’espace plus vite que le son. une perspective que nous appelons temps.point actuel. il n’y a pas d’espace vierge. Et. Si tous les messages qui nous parviennent utilisaient l’étendue et interprétaient la distance spatiale exactement de la même façon. nous constatons qu’il ne s’écoule aucun temps. si le cinématographe parvient à créer de nouveaux temps. le départ de toute série. Entre la vue et le bruit d’un ballon de football tombant à côté de nous. elle n’existe qu’agie. où rien ne se situe. un relief. Or.

une idéologie dont les multiples branches. de rigidité. mais un liquide ou un gaz. au moyen d’un système de grandeurs fixes. en tous ses moments. si Euclide. avait composé des livres d’aquamétrie ou d’aérométrie. l’espace et le temps. intelligence de poisson ou d’oiseau. toutes. Les phénomènes peuvent y être localisés et évalués avec certitude. Si notre habitat était non pas la terre ferme. à laquelle pourtant tout se rapporte et dont tout reçoit son prix ne varietur pour l’éternité. avec un effarement qui est encore celui d’une grande partie de nos contemporains devant ce qui ne se calcule pas exactement. nous n’y trouverions pas de notions si rigoureuses de parallélisme des houles ou de symétrie des vents. voire de radiations. acceptent. ce ne peut être qu’un mouvement uniforme ou uniformément accéléré ou ralenti. Toute la physique enseignée dans les écoles. Par exemple. La mathématique. ce fixisme. en matière de religion. S’il y a un mouvement dans ce champ homogène. prend pour norme de départ et d’aboutissement les lois du solide. lui aussi toujours égal à lui-même en tous ses points. une apparente symétrie. le caractère général d’être des philosophies de la solidité.dans un ordre d’une détermination immuable. Au surplus. De là. conditionnent un continu ou un discontinu. Cet absolutisme. l’idée même de loi est une idée de permanence. il n’y a de Dieu qu’immuable. 101 . toujours égaux à eux-mêmes. bien qu’elles puissent se contredire sur une foule de points de détails. ce mouvement laisse aux formes une permanence relative et. quelle qu’elle soit. rattaché à un étalon absolu. n’est que chasse à ce permanent. ce déterminisme proviennent de ce qu’ici. La géométrie d’Euclide n’est pas concevable ailleurs que dans le monde solide. au champ. dans l’expérience duquel elle est née. Toute science. Par suite aussi de la faible amplitude et de la lenteur de ses variations. est la science des seuls nombres finis. à ce stade. même quand il y s’agit de liquides ou de gaz. de la permanence. suprême démesure. d’où les Grecs s’efforçaient d’exclure tout soupçon de l’illimité.

Dans l’infiniment petit. cessent d’être superposables. Là. mathématique.recherche de ce solide que sont les rapports-lois invariables à travers les changements des choses. où rien ni personne ne sont ce qu’ils sont. géométrique. on risque de perdre toute idée de loi. en ultraphysique et en ultramécanique. une philosophie de la fluidité. pour référencier les phénomènes. les rapports déterminants prendre du jeu. Deux figures instantanées. variable avec inconstance et variable au point de pouvoir atteindre des vitesses et des lenteurs relativement énormes. la symétrie disparaît. le cinéaste se demandent alors avec inquiétude quel sera le 102 . il n’existe que des systèmes de relations mouvantes. aussi et d’abord. sinon loi de cette mobilité. logique. qu’on ne trouve à rattacher à aucune valeur fixe. où coexistences et successions présentent ordres et rythmes variables jusqu’à la réversibilité. parce que le mouvement qui y règne est non seulement variable mais variable de façon variable. En ce sens. se mobiliser aussi. comme dans l’univers cinématographique. l’invariant subit des éclipses qui peuvent indiquer son inutilité. de ce changement. le philosophe. mais d’un existentialisme qui ne se limite pas à la psychologie et à la morale. on voit déjà. la forme ne se conserve plus. Dans la représentation cinématographique. Le savant. présager sa disparition. au point de subir des accélérations et des ralentissements qui modifient très profondément les caractères de la réalité première. l’espace et le temps sont indissolublement unis pour constituer un cadre d’espace-temps. Le continu qui apparaît à l’écran est hétérogène. admettre une incertitude. De là naît une idéologie qui ne peut plus s’appuyer sur l’expérience d’un monde solide. mais deviennent ce qu’ils deviennent. Ainsi. successives. qui est. durables au cœur de ce qui ne se maintient pas. ce relativisme général conditionnent un champ qui ne reste pas toujours égal à lui-même. physique. on peut dire que l’univers cinématographique est sartrien. Où tout si généralement se meut et change. d’un même objet. Dans un tel champ de mouvement. Cette mobilité quasi complète.

il ne s’agit plus là d’un véritable invariant. 103 . l’existence d’une âme profonde. on considérait que son influence révolutionnaire n’intéresserait qu’un très petit nombre de spéculateurs savantissimes. difficilement et chèrement obtenue dans les laboratoires. voici qu’à Hiroshima. sous forme de limite plus ou moins problématique à la variance. sans lesquelles il semble qu’il ne puisse y avoir de connaissance. Voici le cinématographe qui. Désintégration. a ceci de logique qu’il réunit trois méthodes d’accéder à une réalité seconde. sur le sens commun. d’un expédient. qu’imaginaires. dissoutes. plus absurdes que toutes celles que les savants sont parvenus secrètement à deviner. Il n’est pas surprenant que l’homme s’inquiète en constatant l’importance du changement qu’il découvre dans son expérience et dans sa pensée. Il ne s’agit plus là d’une loi qui caractérise un ordre. Seulement. comme en se jouant. tant que la nouvelle réalité semblait devoir rester une rareté. Nagasaki. la loi des grands nombres. la désintégration atomique fait irruption dans les mœurs humaines. évanouies. qui révèle un défaut empêchant la perfection du désordre. Encore. mais plutôt d’une imperfection dans l’absence des lois. traduit publiquement l’univers en figures encore plus désordonnées. cinéma. par le critère de l’utilité. apportant. comme un dernier havre de sécurité restreinte. en apparence disparate. mais d’un succédané. non plus. cet assemblage. la probabilité. plus encore qu’une puissante arme de guerre. dont les théories ne pourraient guère avoir d’incidence appréciable sur la vie pratique. n’est pas absolument une chimère. il restera la loi hors les lois.pouvoir de l’esprit dans des mondes où se seront relâchées. où la logique raisonnable peut se trouver en défaut. dont les bizarreries de comportement ne sont donc pas. Bikini. Voici que la thérapeutique freudienne confirme. la preuve que tout ce qu’on avait imaginé de l’étrange organisation de l’infiniment petit. Sans doute. psychanalyse. Mais. les structures permanentes.

la simplifier ou la surcharger. neuf lecteurs sur dix n’y comprennent rien du tout ou comprennent n’importe quoi qui leur passe par la tête. c’est le jeu. un péril. tout analyser. de plus en plus difficile. qui caractérise la pensée des siècles précédents. à vouloir tout raisonner. comporte. l’appauvrir ou l’alourdir. cependant. tout abstraire. la grammaire. De Racine à Valéry. qui nous avertit de ses propres inconvénients. de sa sincérité. l’objet du nombre. plus rationnel que la méthode cartésienne de foi aveugle et exclusive dans l’infaillible rectitude des jugements raisonnés. C’est la critique de la seconde raison qui fait apparaître les manques et les abus de la première raison. la forme du mouvement. la syntaxe sont des machines à traduire l’idée qui est avant tout image. préciser que cet irrationalisme qui se lève à l’horizon culturel est encore excessivement rationnel et même. Qu’enfin. Ainsi. le grand art de l’écrivain. habitat sauvage et ténébreux du sentiment. auquel il oblige le lecteur. II faut. l’éloigner de sa signification originelle. d’abord nécessaire. Plus une phrase est phrase. Si un certain public ressent vivement comme danger le développement de l’irrationalisme dans la mentalité contemporaine. Il y a une fausseté. il faut reconnaître que l’épanouissement despotique de la logique. en un jardin à la française. faussement 104 . mais ces machines ne peuvent fonctionner sans trahir la pensée-image. sans la dénaturer. en effet. C’est la raison elle-même. pour que ce dernier devine. plus elle est correctement belle. le langage a transformé la poésie. ce peut être la fin du fin de ce style. La pensée de l’auteur et la psychologie de ses personnages se jouent aux mots croisés. à contraindre l’esprit à n’estimer que cette part de lui-même qui se laisse formuler selon les règles classiques de l’expression parlée ou écrite. les sentiments que le texte cache en prétendant les exprimer. à tenter de séparer partout l’attribut de la chose. plus elle risque d’être une épaisse accumulation de mensonges. Le vocabulaire. géométriquement tracé. selon les règles. en un sens. lui aussi.

La première réalité concrète n’est plus qu’un souvenir d’un lointain point de départ de tant de systèmes que la raison tire d’elle-même et où. par représentation visuelle et par métaphore – qui était tombé presque en désuétude. comme. Pour suivre la novation dans la structure des choses. répandant partout un nominalisme taoïste. impuissante. çà et là. Seul. A tout spectateur un tant soit peu attentif. d’exposer un ordre. ne rencontrant jamais que sa propre image. pour que chose et ordre soient. Comme un cancer. Le retour au concret. Le jeu de l’induction et la déduction a des ratés. scandaleuse. mais à un second concret. le domaine cinématographique entrouvre sa porte au grand public. définitivement épuré de toute émotion sincère. développe et réhabilite un mode de penser très ancien – par image et par analogie. Dans les domaines scientifique et philosophique. sur un échiquier. N’y pénètrent – encore est-ce par effraction – que de très habiles physiciens. mais sans toujours le détruire. toujours tracé au cordeau. parfois. tombe en panne. qui se refuse à endosser exactement le schéma rationnel. la marche bondissante et brisée du cavalier traverse le mouvement rectiligne des autres pièces et s’y ajoute pour dessiner les figures d’une stratégie complète. de très audacieux psychiatres. Cet ordre analogique et métaphorique traverse l’ordre plus étroitement rationnel et s’ajoute à lui. Depuis quelques dizaines d’années. puis dégénéré en un labyrinthe faussement obscur. La plupart des îles de la nouvelle réalité sont difficilement accessibles. la rationalisation a trouvé à jouer une partie encore plus belle. où le courant sentimental se manifeste avec moins de force. une véritable magie. il faut une novation aussi dans la nature et l’organisation des idées. La pensée logique s’y sent dépaysée et.clair. surgissent des îles d’une autre réalité. chef-d’œuvre de la règle. les mots ont proliféré. l’écran 105 . Tout cela est bien trop spécieux pour pouvoir durer indéfiniment. selon laquelle il suffit de prononcer une chose. elle prend ce reflet pour une attestation de copie conforme.

vient se mêler la connaissance par émotion. c’est-à-dire par poésie. Après l’Homme artisan et l’Homme savant. Déjà. souple. lente. cet ordonnateur-né de la forme classique du langage. Déjà. abstraite. d’un univers fluide et métalogique. rigide. au-delà et en deçà d’eux. qu’en disant qu’elle rend plus visuelle la pensée. rapide. parce qu’elle met en œuvre le meilleur et le pire des puissances secrètes de l’âme. les mots sont autant que possible remplacés par des illustrations. En effet. où. selon la mystique. le public désapprend à lire et à penser comme il lit ou écrit. Et même le spectateur inattentif reçoit du film une orientation mentale qui l’encourage à penser en dehors de la rigueur rationnelle. Paradoxalement. recueillie directement surtout par le regard. sans que celui-ci ait à s’immobiliser ou à ralentir seulement son mouvement. Parmi les producteurs de films. de surcroît. le retour au concret est 106 . grammaticale et syntaxique. des images. nouvelle sous-variété de l’Homme raisonnant. Si cette mystique est dangereuse. A la science par raisonnement. d’une réalité qui n’est qu’inconstante relation parmi des nombres de mouvement. en rupture et en marge des mots. au plus humain de l’homme. le cinématographe est dangereux et il est grand temps de réagir. et qui emploient tous les procédés de l’image animée: gros plans. le mot visualiser fut à la mode pendant quelques années. au moins. eh bien. Déjà. concrète. sentimentale et magique. rédigés en style télégraphique. d’un texte trop écrit. trop correct. parce qu’elle puise au plus profond. d’une mobilité à quatre variables. A hanter les salles de cinéma. on ne saurait mieux caractériser la culture cinématographique. s’est laissé contaminer: il a désormais honte. d’un devenir qui ne respecte aucun étalon. comme d’un mensonge. le livre.révèle un soupçon. les journaux présentent leurs comptes rendus comme des «films» de ceci ou de cela. les murs foisonnent d’affiches qui sont faites pour être comprises du passant. surimpressions. parties plus grandes que le tout etc. on voit ainsi apparaître l’Homme spectateur. mais il s’habitue à ne faire que regarder et à penser comme il voit.

................................................................................................................................. d’un vrai non plus immuables mais perpétuellement mobiles.. 58 Pluralité du temps et multiplication du réel........ L’image contre le mot ............................................. Et...................... 45 L’anti-univers à temps contraire................. toujours relatifs.... infiniment transformables......................... Le film contre le livre.. Mystique d’un beau................. 82 Poésie et morale des «gangsters» .................... 7 Forme et mouvement ............................................................ le cinématographe n’y est pas pour rien.................. le nouveau Français moyen a pris parti pour le mouvement contre la forme....................................................................................aussi un retour au mystique......................................................................... 76 Le doute sur la personne................ certes................................................................................................................... 98 107 ....................... Accusation ............. 42 Temps flottants ........................................................ 14 Le péché contre la raison............................................... Le nouvel homme de la rue.............. 2 Permanence et devenir.............................................................................. 63 L’hérésie moniste ...... 70 L’hérésie panthéiste....................... 52 Causes ballantes.................... le cinématographe est diabolique et il n’est même plus temps de lui déclarer une guerre sainte............................................................... d’avance perdue.................. eh bien............................. 20 Le péché contre la raison................................ La vieille bataille entre anciens et modernes cesse d’être indécise.. pour le devenir contre la permanence............................................................ d’un bien........................................................................... 27 La langue de la grande révolte....................... seconde raison................................. 90 À seconde réalité.. Si c’est là une œuvre du Diable.................................................................................................................................. 35 Guerre à l’absolu .................................. 38 Espaces mouvants.....