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Terrain

Anthropologie & sciences humaines


55 | 2010
Transmettre

Transmettre l’amour du chant ?


Cris, éloquence et complaintes dans une famille ordinaire de Mongolie
rurale

Laurent Legrain

Éditeur
Association Terrain

Édition électronique Édition imprimée


URL : http://terrain.revues.org/14055 Date de publication : 5 septembre 2010
DOI : 10.4000/terrain.14055 Pagination : 54-71
ISBN : 978-2-8218-0674-0 ISBN : 978-2-7351-1311-8
ISSN : 1777-5450 ISSN : 0760-5668

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Université Paris Nanterre

Référence électronique
Laurent Legrain, « Transmettre l’amour du chant ? », Terrain [En ligne], 55 | septembre 2010, mis en
ligne le 01 janvier 2014, consulté le 21 octobre 2017. URL : http://terrain.revues.org/14055 ; DOI :
10.4000/terrain.14055

Terrain est mis à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution - Pas
d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.
Transmettre « Le Mongol chante beaucoup. 
Les hommes, qu’ils voyagent à cheval ou

l’amour
qu’ils conduisent une caravane, réveilleront
les échos de quelque chanson 
aux multiples couplets. 
Les femmes qui barattent le beurre,

du chant ?
accompagnent la manœuvre 
du piston en chantant des mélodies. »
(Joseph Van Oost, « La musique chez les Mongols
des Urdus », Anthropos, vol. 10-11, 1915-1916, p. 383.)

Cris, éloquence et complaintes « Un autre trait caractéristique de nos


nomades est leur attrait et leur amour pour
dans une famille ordinaire le chant. On serait tenté de croire que 
de Mongolie rurale* le Mongol naît musicien. Peuple simple
et bon enfant il raffole du chant. Il chante
comme il respire, instinctivement et à tout
L aurent Legrain propos, sur les grands chemins et dans 
Université libre de Bruxelles, les yourtes feutrées. »
Laboratoire d’anthropologie des mondes contemporains
(Louis M. Kervyn, Mœurs et Coutumes mongoles, Gembloux,
laurent.legrain@ulb.ac.be Éditions J. Duculot, 1946, p. 106.)

Il est aisé de recouper les déclarations des


voyageurs et missionnaires du début du siècle
passé avec mes propres observations de terrain
concernant l’amour et le grand respect des
Mongols pour le chant. Cet attachement au
son de la voix constitue-t-il dès lors un motif
persistant depuis au moins un siècle1 dans les
cultures mongoles ? Je vais en faire l’hypothèse
dans cet article. Mais encore faut-il comprendre
comment cet amour, cette propension à être
touché, ému par une mélodie chantée, ce pen-
chant à lier ses joies et ses peines à des sons,
se transmet de génération en génération. Le
champ d’analyse dégrossi par cette question est
immense, et ce d’autant plus qu’il est difficile
Les chants des enfants avant
le départ des courses de chevaux en Mongolie, comme le signalent de nombreux
pendant la fête nationale, juillet 2009. auteurs (Hamayon & Helffer 1973 : 146 ; Birvaa
(Photo M. Alaux & L. Barroo) 1989 : 126 ; Enebish 1988 : 22-23 ; Pegg 2001 : 59),

* Ce texte a bénéficié de plusieurs commen- 1. Probablement beaucoup plus si l’on considère mœurs de l’aristocratie que dans le quotidien
taires qui ont considérablement affiné ses le succès du drame musical composé par un des pratiques d’élevage et des événements
propositions. Je remercie Olivier Gosselain, haut dignitaire religieux, Danzan Ravjaa, aux festifs au xiiie siècle (Rubrouck 1997 ; voir aussi
Marc Alaux, Audrey Vankeerberghen et deux alentours des années 1830 (Pegg 2001 : 164). Léotar 2006).
lecteurs anonymes pour leurs commentaires L’émissaire du roi Saint Louis, Guillaume de
utiles. Les propos tenus dans cet article n’enga- Rubrouck, témoigne également de l’impor-
gent que moi. tance de la musique et du chant tant dans les

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de tracer une frontière claire entre le chant et où une langueur infinie et une pesante solitude
une infinité d’autres usages de la voix, qui vont se mêlent à la nervosité et à la joie anticipées de
des mélodies huchées utilisées pour diriger, retrouvailles programmées. Là encore, l’enra-
rassembler et apaiser le bétail, à l’éloquence qui cinement de cette association entre mélodie et
permet de « briller en société » (Aubin 1975 : « tonalité affective » (Geertz 1983 : 110) dans les
509). J’appellerai cet ensemble de pratiques relations sociales contribue à maintenir dans
« continuum vocal ». Par ce terme, j’entends le temps l’amour du chant.
mettre en évidence les liens de continuité qui Étayer totalement ma proposition nécessiterait
existent entre ces diverses fonctions de la voix. une ethnographie détaillée de toutes les scènes où
Le chant de la langue dans l’imitation des sons interagissent des enfants, des adultes et certains
de la nature, dans la parole articulée, dans la éléments du continuum vocal, ce qui est évidem-
lecture à voix haute, dans les chansons est l’objet ment irréalisable. Mais depuis 1998, j’effectue
d’une grande attention en Mongolie. Nombre des terrains réguliers en Mongolie, en me fixant
de mes informateurs trouvent dans les sonorités (au moins pour un temps à chaque enquête)
et les intonations du langage les racines des dans la même famille résidente d’un hameau
spécificités des mélodies mongoles. qui forme le centre politique et administratif
L’avantage méthodologique à considérer d’un district rural des confins montagneux de
un continuum vocal est que je peux supposer la province la plus septentrionale du pays2 . J’ai
que la transmission d’une inclination pour le vu grandir les trois enfants de mes hôtes et se
chant commence à n’importe quel point de développer chez eux cette passion pour le chant.
cette étendue. L’« ancrage dans l’écheveau des De cette implication forte et suivie dans un
relations quotidiennes » (Lenclud 2003 : 14) de réseau social réduit vient la qualité (une vision
ce continuum et le prestige qu’il est à même sur le long terme du processus de socialisation)
d’induire participent à la transmission précoce et sans doute la faiblesse (un comparatisme
d’un attrait, d’une sensibilité auditive durable, limité) de mes données. C’est par la description
d’une attention constante à la voix. Telle sera succincte de ce réseau que commencera cette
du moins la ligne de force de mon hypothèse : immersion dans un bassin rural de Mongolie.
dans la multitude des pratiques, des objets et des
représentations qui parsèment l’environnement
d’un jeune enfant mongol, et qui sont le fait de La Mongolie rurale,
ses aînés et de ses prédécesseurs, les sons de la un unique bassin sociologique
voix captivent. Et s’il en est ainsi, c’est que les
adultes les désignent sans cesse (Ingold 2001 : Rien n’est plus aveuglant que l’opposition
141 ; Schieffelin 2005 : 1, 7), intentionnellement nomade / sédentaire lorsque l’on veut comprendre
ou non, et leur donnent cette densité et ce relief l’organisation sociale des espaces ruraux de Mon-
(Hennion 1988 : 23). Dans ce court article, je golie. Les pérégrinations de mes hôtes, la com-
m’attacherai dans un premier temps à montrer plexité de leur modèle de résidence entre hameau
l’importance de cette action de désignation et campement provisoire, ainsi que le caractère
dans ce que Tim Ingold (2001), empruntant saisonnier des relations d’entraide qu’elle tisse,
l’expression à James J. Gibson (1979), nomme en sont une démonstration claire. Les données
l’« éducation de l’attention », ce préalable si qui suivent permettront de souligner un point
souvent minimisé dans l’étude de la transmission. d’analyse et trois traits essentiels du dispositif
Je montrerai ensuite que souvent, l’acte de dési- socialisateur des bassins ruraux de Mongolie :
gnation articule les mélodies chantées à une • « Gens des hameaux » et « gens des steppes » sont
forme de sensibilité très présente en Mongolie, impliqués dans les mêmes activités pastorales

2. Deux éléments surprendront les familiers représente pour la majorité khalkha un pôle la transmission d’un amour du chant est présente
de la Mongolie. Je ne ferai que très peu men- d’altérité finement mis en perspective par selon des processus similaires à travers toute
tion du caractère ethnique de mes interlo- l’anthropologue Morten Axel Pedersen dans sa la Mongolie. Je n’insisterai pas non plus sur les
cuteurs. Ils sont Darkhads. Cette population thèse de doctorat (Pedersen 2002). À mon sens, différences de répertoires vocaux.

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Transmettre l’amour du chant ?

Les abords du district de Rinchinlkhümbe et les déplacements des familles membres du campement de Buural dans l’année 2004.
Les familles de Buural et de Bayaa s’installent été comme hiver dans des cabanes de rondins (les rectangles du schéma) tandis que
celle de Mönkhbayar monte la yourte sur le lieu de l’estivage (le rond du schéma). Les pâtures des différentes espèces animales sont
localisées ainsi que le bois de « l’homme-lion » qui effraye le jeune Bumbayar dans la première séquence ethnographique de cet article.
(document L. Legrain)

et une grande majorité de familles a accès à un membre de sa famille, ou bien encore il perd
habitat fixe au centre (qu’elles utilisent ou non). provisoirement un compagnon de jeu ou un
Il est dès lors plus utile de considérer le hameau grand-parent bienveillant. Tout se passe comme
et la steppe comme un seul et même milieu si, toujours et presque fatalement, un proche
sociologique plutôt que d’appliquer l’habituelle s’en allait, un proche dont on se languit, dont
distinction nomade / sédentaire (Humphrey & le retour attendu provoquera l’effervescence au
Sneath 1999 : 175-176). lieu de résidence.
• Les enfants sont socialisés au sein d’un réseau
dense de parents qui varie suivant les saisons.
• Les enfants circulent de place en place sur les Une famille
segments tracés par ces réseaux et sont donc
en contact avec des environnements structurés Mönkhbayar et Davaasüren, sa femme, forment
par des pratiques tant pastorales qu’urbaines un couple prospère à l’échelle du district de
(conduire une voiture, se rendre au magasin, Rinchinlkhümbe. Elle travaille pour l’adminis-
jouer de la musique instrumentale3…). tration qui la charge de percevoir les impôts. Lui
• Pour l’enfant, il manque toujours quelqu’un au s’occupe de la bonne gestion de leur troupeau
lieu de résidence : le père ou la mère s’absente (approximativement deux cents chèvres et mou-
très régulièrement pour de longues périodes, tons, une trentaine de yaks et une dizaine de che-
ou bien l’enfant est pris en charge par un autre vaux) réparti auprès de différents campements

3. À l’exception d’une balalaïka, d’une guim- campements éloignés du hameau. Il semble que
barde et de synthétiseurs (dont les piles étaient lorsqu’une famille en possède un, celui-ci reste
généralement en fin de vie), je n’ai rencontré dans l’habitation du hameau.
aucun instrument lors de mes visites dans les

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La composition de l’estivage de Buural en 2004. (document L. Legrain)

dirigés par ses frères (törsön akh düü) et par un Mönkhbayar aide ses frères pour les mises bas et
éleveur indigent qu’ils ont pris à leur service la tonte des moutons. Des projets de réalisation
et qu’ils rétribuent avec une partie du salaire d’un nouvel hivernage l’éloignent encore de sa
versé par l’administration. Ils vivent dans le famille pour la coupe du bois de construction, et
hameau. Mais quand vient l’été, accompagnés au mois d’août il s’occupe des fenaisons dans la
de leurs trois enfants, ils rejoignent la mère de région de Khatgal, chez un de ses beaux-frères,
Davaasüren – veuve depuis 1998, que tout le où ses chevaux (son trésor) seront gardés pour
monde appelle Buural, « la grisonnante » – et l’hiver. Il vivra là-bas jusqu’en septembre, à moins
le reste de ses enfants encore en âge scolaire, à qu’un mariage ou une autre fête importante
quelques kilomètres du hameau. Ils reprennent (nair) ne le ramène plus tôt vers les siens. Bayaa
là une vie d’éleveur. À flanc de colline, derrière aussi est sans arrêt sur la route. Ses trajets sont
un rideau d’arbres qui annonce la taïga toute encore plus complexes. Touche-à-tout ingé-
proche, les pâturages sont excellents pour les nieux d’un calme étonnant au regard de sa vie
ovins et les caprins, tandis que la steppe du trépidante, il mène des groupes de touristes sur
ruisseau Tsagaan-Bulag offre en cette saison un les berges du lac Khövsgöl, répare les voitures
lieu propice à l’élevage des bovins. Souvent, ils de ses connaissances, vend du poisson des lacs
sont rejoints par la famille de la sœur cadette de environnants et des baies sauvages de la taïga,
Davaasüren, Dalai, et son mari Bayaa ainsi que et aide ses frères dans les tâches pastorales.
leurs deux petites filles. Ils resteront là jusqu’en L’été, la saison des recensions et du décompte
octobre environ. Bayaa aidera alors son frère des troupeaux relatifs au calcul des impôts,
cadet à nomadiser jusqu’à son hivernage sur les impose également à Davaasüren des départs
bords du lac Khövsgöl pendant que la famille réguliers et des déplacements parfois longs de
de Buural, de Mönkhbayar, ainsi que Dalai et plusieurs jours. Une partie de ses congés annuels
ses enfants réintégreront leurs logis respectifs est dédiée à la visite d’un cousin vivant à Mörön,
au centre de la bourgade. le chef-lieu de la province distant de deux cent
De fait, les choses sont nettement moins fixes cinquante kilomètres, avec qui sa famille entre-
qu’il n’y paraît. Les hommes du campement tient une relation idesh4 .
s’absentent constamment, laissant aux femmes Mönkhbayar emmène parfois ses deux aînés
la responsabilité du troupeau. Dès le mois d’avril, avec lui lorsqu’il va visiter ses frères dans les

4. La relation idesh unit une famille des bassins et dans l’autre sens les biens de consommation
ruraux à une famille vivant en ville. Par ce réseau disponibles sur les marchés urbains (Potkanski
transitent dans un sens les produits de l’élevage, & Szynkiewicz 1993 : 74-75).

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Transmettre l’amour du chant ?

La nièce de Bayaa lors de la transhumance d’octobre vers les rives du lac Khövsgöl. L’année scolaire commencée dans le district de Rinchinlkhümbe se poursuivra
dans le district de Khankh, octobre 2005. (photo L. Legrain)

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Une garde rapprochée des troupeaux d’agneaux et de chevreaux. Province centrale, district d’Erdene, printemps 2006.
(photo M. Alaux & L. Barroo)

steppes de l’ancienne troisième brigade, qui est J’illustrerai par une première séquence ethno-
proche du hameau. Ces rencontres sont toujours graphique deux aspects de cette définition. D’une
une grande joie pour eux. Davaasüren, partie en part, l’adulte qui désigne aménage à l’enfant un
général pour des trajets plus longs et éprouvants, nouvel environnement 5 potentiel dans lequel
ne se fait accompagner que de temps en temps par l’objet désigné occupe une place centrale. D’autre
l’aîné Bumbayar (âgé de six ans en 2004), ce qui part, l’appropriation de l’objet en question par
provoque invariablement la jalousie des deux plus le destinataire est une étape incontournable du
jeunes. Les trois enfants rêvent de voir Oulan- processus d’apprentissage.
Bator, la capitale du pays, la grande ville. En ce jour du mois de juin 2004, Bumbayar
part pour la première fois seul sur les flancs
de la colline pour veiller sur le troupeau de
Désigner moutons et de chèvres. Un précepte de base de
l’éducation des enfants mongols est en effet la
À juste titre, Tim Ingold insiste sur l’importance de nécessité de leur enseigner des tâches adaptées
cette notion dans l’étude de la transmission : à leur capacité (Sambuu 1965 : 8). Vers l’âge de
six ans, l’enfant s’occupe donc du petit bétail,
Désigner quelque chose à quelqu’un c’est lave l’enclos et récolte la bouse qui servira de
le lui rendre présent, de telle manière combustible (Aubin 1975 : 509 ; Sambuu 1965 : 6).
qu’il puisse l’appréhender directement, Au petit matin, Bumbayar est pourvu d’une
soit en le regardant, en l’écoutant ou sacoche pleine de fromage séché : on le serre
en le ressentant (Ingold 2001 : 141). et on l’embrasse comme s’il partait au loin.

5. Décrit en quelques mots, l’environnement notre engagement actif avec lui » (Ingold
serait « le monde que nous percevons de par 1996 : 117).

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La course équestre de la fête nationale, une autre occasion de se mettre en valeur pour les enfants de quatre à douze ans.
Province centrale, district de Möngönmor’t, été 2006. (photo M. Alaux & L. Barroo)

Mais il hésite à sortir de la cabane de rondins raconte son cri au sommet de la montagne, la
de sa grand-mère. Quelque chose le préoccupe. réponse de l’écho et décrit d’autres endroits dans
Après un moment d’hésitation, il se décide à lesquels il s’est arrêté pour crier – la berge de
parler pour évoquer la présence d’un homme- la rivière, le bois de l’homme-lion et un massif
lion (arslan-khün) dans la bande forestière qu’il de buissons à l’orée de la forêt, où le bruit du
doit traverser pour atteindre les pâturages. Il est vent lui a fait modifier son cri pour, dit-il, finir
visiblement effrayé6 . Sa mère lui répond sur un par « siffler comme Bayaa ». En relatant son
ton qui prévient toute négociation : « Il n’y a rien histoire, il imite ses cris et le bruit du vent. Les
là-bas7. Si tu cries fort les loups s’enfuient. » Sa adultes le félicitent en souriant pour sa voix
grand-mère lui conseille de monter à l’aplomb forte et puissante, tandis que ses cadets ouvrent
de la gorge, de « crier fort » pour qu’« ensuite, des yeux ronds d’admiration. Plus tard dans la
tout soit calme ». journée, ces mêmes cadets joueront au berger
Lorsqu’il revient au milieu de l’après-midi, sa (l’un imitant le mouton et l’autre le berger) sous
mère, sa grand-mère et un oncle maternel d’un la direction désormais experte de Bumbayar. Ses
âge respectable vantent ses mérites de berger en cris font partie intégrante des éléments autour
écoutant et en ponctuant de leurs commentaires desquels se développe le jeu.
ostensiblement admiratifs le récit détaillé de sa Au début de la séquence, lorsque le garçonnet
journée. Fier de l’intérêt qu’on lui porte, le garçon s’inquiète, les paroles de ses aînés lui présentent

6. Arslan-khün ne correspond à rien de pro- 7. Les Darkhads emploient souvent le mot « yum » Comme la phrase suivante admet seulement
prement mongol. Le terme est tiré d’un livre (chose) pour désigner les esprits maîtres des la présence possible de loups, il est probable
illustré comprenant une traduction du conte lieux. Il est donc impossible de savoir si la que Davaasüren ne parle pas d’esprits dans la
pour enfant la Belle et la Bête, que Bayaa a phrase « Tend yum baikhgui » signifie « Il n’y a première partie de sa réponse.
offert récemment au jeune garçon. rien là-bas » ou « Là-bas, il n’y a aucun esprit ».

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un environnement débarrassé de l’homme-lion, Legrain 2009a : 86, 2009b : 283). Tout cela a
mais dans lequel le son de sa voix libérée avec conduit Carole Pegg à concevoir la musique
le plus de force possible et en certains endroits mongole comme le médium privilégié d’un lien
propices le protégeront de tout danger (sans de réciprocité entre humanité et nature (Pegg
expliquer ni comment, ni pourquoi). La tra- 2001 : 100). Une analyse de ces représentations
jectoire est la même – il faut traverser la forêt dépasserait le cadre de cet article. Mais ce que
pour atteindre les pâturages –, ce sont les mêmes montre la séquence proposée c’est que leur
moutons et les mêmes chèvres à guider, mais il persistance et leur stabilité dans le temps sont,
peut maintenant faire le pari de la validité du parmi d’autres facteurs9, liées à ces scènes de
nouvel environnement esquissé par l’acte de vie au travers desquelles l’individu en fait une
désignation des adultes, où la force de sa voix expérience directe.
sera garante de son périmètre de sécurité8 . L’histoire de Bumbayar met également
Il lui reste à se lancer – et à le voir partir, l’accent sur un principe important de ce dispositif
on se doute bien qu’il n’est pas rassuré –, à socialisateur grâce auquel la perception de
expérimenter, à donner corps à cet espace en la voix du garçonnet s’intensifie. En rentrant
s’appropriant lui-même le chemin des pâturages. des pâturages, Bumbayar jouit de l’« agréable
Il teste donc la nouvelle puissance donnée à sa avant-goût de la condition d’adulte » (Tschinag
voix dans d’autres lieux que ceux désignés par sa 1996 : 85). Dans cette société patriarcale où
grand-mère et prête attention au retour procuré l’« on s’efforce d’élever les enfants dans un moule
par le vent dans les buissons, en comparant son humble » (Sambuu 1965 : 8), où les aînés sont
cri au sifflement de son oncle Bayaa. tenus en admiration, où il est rare qu’un enfant
Beaucoup d’éléments présents dans cette puisse se mêler des conversations d’adultes et
scène pourraient être mis en relation avec une encore plus rare qu’il en donne lui-même le
constellation de représentations culturelles que je tempo, Bumbayar est soudain au centre de
retrouve dans les entretiens plus formels menés l’attention de tous, et spécialement des autres
lors de mes terrains, ou que des chercheurs mon- enfants présents.
gols et occidentaux ont mises en lumière. Elles
concernent globalement l’influence attribuée aux
sons sur la nature et corollairement sur les entités Explorer une sensibilité
qui la peuplent. Je pense, par exemple, à l’idée
selon laquelle certains sons ont un effet bénéfique
sur la personne ou sur l’environnement (Pegg « Quelle texture fine, aveuglément sensible,
1992 : 38, 2001 : 105 ; Legrain 2009a : 98-99), donne aux moindres gestes, aux propos
aux pouvoirs attribués aux sons d’éloigner, de familiers, leur poids d’humanité, de
subjuguer ou encore de séduire les animaux ou quels instants sont faits les sentiments
les esprits (Lot-Falck 1953 : 150 ; Onon 1972 : durables ? »
51 ; Dulam 1987 : 41 ; Hamayon 1990 : 378 ; (Edmond Ortigues, cité dans Jacqueline Rabain,
Humphrey & Onon 1996 : 206 ; Pegg 2001 : 100), L’Enfant du lignage. Du sevrage à la classe d’âge 
à leur influence supposée sur l’environnement chez les Wolof du Sénégal, Paris, Payot, 1979, p. 9.)
physique (Dulam 1987 : 41) – le sifflement est
ainsi perçu comme ayant un effet sur la pré- « Regardant dans la direction de ma ger
sence et la force du vent (Badraa 1989 : 146 ; [yourte], il me semblait apercevoir mon
Pegg 2001 : 64). Inversement, les topographies pays natal ondulant au loin parmi les
plus ou moins accidentées sculptent les formes sommets montagneux. Dans les pensées du
musicales d’une région (Pegg 2001 : 105-106 ; jour et les rêves de la nuit, je me souvenais

8. La puissance de la voix est un critère impor- de ce continuum vocal que je présentais dans monde de l’art mongol nouvellement érigé
tant d’appréciation des chants et une preuve l’introduction. a activement promu une version laïcisée de
de talent. Qu’elle se retrouve à la base des 9. Il est clair que la constance de ces représen- ce rapport à la nature (Pegg 2001 : 253-283 ;
nouvelles pratiques apprises par le petit ber- tations dépend aussi de processus historiques Legrain 2009c).
ger est un fait qui témoigne de la cohérence plus larges. En devenant socialiste en 1921, le

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La télévision nationale mongole diffuse de très nombreux programmes musicaux. Province du Khentii, district de Batshireet, été 2006.
(photo M. Alaux et L. Barroo)

de ma mère et de mon père tant aimés,  la permanence de l’attention tatillonne que les
du pays qui m’avait vu naître et grandir. […]  adultes prêtent à l’apprentissage de ce continuum
Mes parents m’accueillirent dans la joie […]. vocal. L’homme ou la femme âgée, les figures
C’était comme si je guérissais  idéales d’une socialisation complète et achevée,
d’une maladie passée. » doivent être maîtres dans l’art de la tenue et avoir
la parole aisée. On pensait autrefois que celui
(Jamsrangiin Sambuu, Am’dralyn zamnalaas, qui manquait d’éloquence trouvait difficilement
Oulan-Bator, Cellule directrice de la publication d’État,
1965, pp. 18-19 & 23.) à se marier (Hamayon 1970 : 122-123). La
compétence orale était en effet souvent liée à
En règle générale, les parents sont extrêmement des traits de caractère hautement prisés dans la
soucieux de l’acquisition de la bonne maîtrise du société mongole, traits qui peuvent être subsumés
continuum vocal. Si la séquence ethnographique sous les termes d’« agilité d’esprit » que Françoise
qui précède m’est apparue avec tant de force au Aubin place en second lieu (après la tenue cor-
cours de mon travail de terrain en 2004, c’est que recte) dans l’ordre des qualités que les parents
jusqu’ici la mauvaise élocution de Bumbayar ne cherchent à inculquer à leurs enfants (Aubin
lui avait valu que des remontrances irritées de 1975 : 508). L’esprit d’à-propos, l’ingéniosité,
la part de ses parents. Il est évident que la tenue la promptitude, la perspicacité (rencontrés sous
et la dextérité orale ont une haute fonction inté- le terme « avkhaalj sambaa »), la sagesse10 (mergen),
grative et que cette fonction explique en partie la justesse d’un positionnement (namba) sont les

10. Mergen est une forme de sagesse souvent tanéité (Aubin 1997 : 106). Le sens premier du
associée à la justesse de jugement et à la spon- terme désigne l’habileté de l’archer.

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composantes de cette agilité d’esprit. Ce lien la vie sociale de la Mongolie rurale. Les trois
entre habilité orale et attributs de personnalité séquences ethnographiques qui vont suivre me
valorisés est toujours d’actualité et on prise le permettront de mieux circonscrire cette forme
chant ou même le sifflement pour les mêmes de sensibilité.
raisons. Mes informateurs lui attribuent en
plus la capacité à contenir la force (khüch) et la
vigueur (ider, id khav) de la jeunesse. Et même si Dessécher puis guérir
nombreux sont les gens mariés qui manquent
d’éloquence et de voix, on chuchote que les La langueur, la joie, la nervosité, l’impatience
femmes et les hommes aux tempéraments les sont les ingrédients émotionnels de cette tonalité
plus avenants (aash zan saitai) sont pour celles affective et le liant préféré est une mélodie
et ceux qui peuvent faire preuve de ces traits chantée. La langueur est souvent exprimée
de caractère. par le verbe « sécher » (khata-), qui signifie
Dans un tel terreau culturel, maîtriser ce par extension « dépérir ». Associé au verbe
continuum vocal, c’est donc être compétent, « penser, se souvenir » (sana-), il exprime l’idée
savoir en toute circonstance s’acquitter avec de pensées ou de souvenirs qui entraînent le
brio de l’acte qui convient ou tenir sa place dépérissement.
dans un système de rangs fortement hiérarchisé. Un cavalier a annoncé le retour de Mön-
La grande attention portée par les adultes au khbayar à l’estivage. Davaasüren et ses enfants
continuum vocal exprime leur effort conscient restés quelques jours au hameau préparent le
pour enseigner à l’enfant sa maîtrise. En ce retour. On charge des pièces de feutre sur le
sens, les éléments désignés et la manière dont charroi dans une atmosphère de liesse avant de
l’enfant se les approprie ne sont pas dénués prendre la route au pas lent du grand yak qui
de contraintes importantes. Mönkhbayar est tire le convoi. Davaasüren, dans la continuité
la majeure partie du temps un père calme et des cris qu’elle pousse pour stimuler l’animal,
prévenant. Mais l’élocution hachée de son fils entonne joyeusement un chant rythmé et impro-
aîné, ses claquements de langue, ses hésitations vise des paroles qui transforment la bête lente
le font parfois sortir de ses gonds. Il devint un et massive en belle voiture rapide et profilée.
jour fou de rage devant le spectacle donné par Sa fille cadette Boyunaa (deux ans) sourit en
Bumbayar à ses cadets. Le garçon, qui avait l’écoutant. Davaasüren arrête soudain l’atte-
pourtant pris la précaution de s’éloigner de la lage et d’un air théâtral dit à sa fille : « Plus
yourte paternelle, s’était lancé dans l’imitation d’essence ! » Bumzayaa (cinq ans), comprenant
burlesque d’un chanteur renommé d’Oulan- la plaisanterie, déclare qu’il faut bivouaquer
Bator. Il chantait expressément d’une voix cassée près d’une rivière qui coule non loin. Boyunaa
à l’énonciation hésitante singeant ses propres pousse une longue plainte et appelle son père.
défauts de langage, au grand plaisir de son L’attelage entier est hilare. Fouettant le yak,
auditoire. Son père, arrivé en trombe sur les Davaasüren accompagne la plainte de sa fille de
lieux, lui asséna un coup sur le front (ce qui en la mélodie longue Deltei tsenkher, dont les paroles
Mongolie est habituellement interdit) et le petit dépeignent les malheurs d’un cavalier empêché
garçon fut entraîné sans ménagement vers la de rejoindre sa bien-aimée par la crue d’une
yourte, où les cris se prolongèrent quelque temps. rivière. Lorsque le convoi s’ébranle à nouveau,
Mönkhbayar hurlait qu’il fallait chanter res- la petite fille, rassurée, suit les intonations de la
pectueusement et que Bumbayar n’était qu’un voix de sa mère en s’accrochant à elle.
idiot incapable de parler correctement. On ne L’absence d’un proche (souvent l’être aimé, le
badine ni avec sa voix, ni avec le chant. parent ou le hors-la-loi qui tente d’échapper à la
Dans la section suivante, je dépasserai pour- justice en fuyant dans les montagnes) ou du pays
tant cette idée d’une fonction intégrative liée à la natal (nutag) et les pensées qui accompagnent
maîtrise du continuum vocal, pour montrer que cette personne dans l’attente de son retour,
le chant tire également sa valeur d’un pouvoir l’agitation qui suit l’annonce de son approche
qui lui est conféré. Celui de devenir le moyen sont des topiques récurrents dans la littéra-
privilégié de l’expression d’une sensibilité qui ture, la chanson et le cinéma en Mongolie11.
transpire de tant de scènes quotidiennes de « Que votre yourte soit pleine ! » est une formule

64
Bumbayar, Bumzayaa, Khulan et Zayaa chantent un succès de l’année en imitant la gestuelle vue à la télévision. Au préalable, Davaasüren
les a présentés en rejouant le script de l’entrée des artistes propre au concert du centre culturel. Province de Khövsgöl, district de
Rinchinlkhümbe, été 2007. (photo L. Legrain)

65
Transmettre

propitiatoire qui exprime à la fois le souhait Bayaa est rentré dans la nuit, il est maintenant
d’une nombreuse descendance et plus prosaï- assis le dos appuyé à même les rondins de la
quement celui de multiplier les occasions où la cabane. Dalai, sa femme, s’active à réchauffer
famille sera rassemblée. Idéalement, la grande son repas. Zayaa s’est réveillée. Dalai, délaissant
formalisation des rapports sociaux empêche quelques instants le repas, allume deux bougies
l’expression paroxystique de ces émotions, même qu’elle dispose de chaque côté de la cabane et
si l’on permet un moment aux enfants de s’agi- glisse à l’intention de Zayaa qu’il s’agit des lustres
ter en tout sens – à condition toutefois que la du centre culturel. Elle annonce, comme il est
personne qui est la cause de cette effervescence coutume de le faire au concert du « club », l’entrée
ne soit pas présente. en scène du prochain artiste : « Voici Zayaa du
Ce qui est tout a fait essentiel dans cette district de Rinchinlkhümbe qui va chanter Eejiin
séquence est le lien direct qu’établit Davaasüren hairaar [“Grâce à l’amour d’une mère”]. » Zayaa
entre la plainte de sa fille, victime de la plai- s’exécute. Son père la félicite pour sa voix : « Cela
santerie, et la mélodie d’un chant long très m’a revigoré. » Avant même que le repas ne soit
populaire dans cette région. Or, ce pont jeté prêt, Zayaa se sera endormie sur les genoux de
entre plainte née de l’absence (provisoire ou son père. Sa mère ira la recoucher en disant à
définitive) d’un être cher et mélodie longue est Bayaa : « Zayaa chantait, chantait en t’attendant.
également un motif très prégnant en Mongolie. C’était étonnant. »
Ne raconte-t-on pas que la vièle-cheval12 (morin Dalai interprète le comportement de sa fille
khuur) est née de la détresse du propriétaire d’une comme une expression des sentiments qui rythment
mythique monture ailée lorsqu’il s’est aperçu son attente et s’étonne de l’implication intense de
de sa mort13 ? Ne dit-on pas que les orphelins la fillette dans cette pratique du chant (Khulan, sa
dont les « complaintes sont lourdes du poids de grande sœur, chante également mais pas au point
l’isolement et de la désolation » (Hamayon 1970 : de négliger les jeux que lui proposent les autres
121) possèdent de grandes dispositions pour le enfants du campement). Lorsque je demanderai
chant, ou que les pleurs des enfants sont une à Dalai si elle pense que cet attrait pour le chant
source d’inspiration pour la composition des chez sa fille vient d’elle ou de son mari, elle me
mélodies (Dulam 1987 : 43) ? La scène suivante répondra que « les Mongols aiment le chant »,
montrera que les enfants investissent ce passage mais qu’« elle chante moins que sa sœur aînée
entre langueur et chant, avec un engagement Davaasüren » et qu’elle perçoit cette passion
qui étonne parfois les adultes. comme la manifestation d’un talent et d’un don
Zayaa (quatre ans) chante. Elle ne fait (deux notions qui, en ce qui concerne la musique,
d’ailleurs plus que cela. Elle s’arrête de temps ont pour unique traduction « av’yaas »).
en temps pour demander à sa mère ou à ceux La séquence met aussi en évidence l’activité
qui passent à sa portée quand son père rentrera. déployée par Dalai pour établir un cadre qui
Cela fait plusieurs jours qu’il devrait être de donnera toute sa portée à la voix de sa fille et
retour, mais ici on parle peu des retards. Lorsque toute son importance solennelle à l’expression de
les autres enfants parviennent à entraîner Zayaa la sensibilité évoquée dans l’histoire précédente.
dans leurs jeux, elle les suit un court instant, Elle allume des bougies et les dispose, imite
comme pour leur faire plaisir, puis revient l’entrée en scène des artistes dans les concerts du
vers la radio, enlève les piles, les place sur le « club ». Ces compétitions de chant et de danse
foyer. La chaleur les ranime un peu. Elle les prisées des adultes et des enfants sont un héritage
réajuste dans le transistor et écoute la suite de de la période socialiste et de véritables institu-
la cassette qu’un ami de son père Bayaa, un tions dans la vie culturelle et sociale des bassins
chauffeur, lui a donnée. Elle accompagne la ruraux. Les meilleurs des participants y gagnent
voix de la chanteuse. une grande réputation et des médailles qu’ils

11. L’auteur Galsan Tschinag, un Touva ayant exemple Tschinag 1996 : 88-101). 13. La légende est très connue. Batkhüü, le
vécu son enfance dans l’Altaï mongol, en 12. Vièle à deux cordes dont le manche se ter- professeur de musique de l’école du district, la
donne de très beaux exemples dans des romans mine par une tête de cheval. Elle est l’emblème raconte à ses élèves des premières classes.
aujourd’hui disponibles en français (voir par de la Mongolie.

66
Transmettre l’amour du chant ?

L’école, un autre grand lieu de la passation des répertoires vocaux. Province de Khövsgöl, district de Tsagaan-Uul, automne 2004.
(photo M. Alaux & L. Barroo)

suspendent bien en vue des visiteurs dans leurs musique-nature, notamment en recyclant des
habitations. Les plus talentueux accèdent à des images très chargées symboliquement (le cycle
concours régionaux et nationaux, et sont capables annuel des oiseaux migrateurs lié au renouveau
d’inspirer à toute une région une fierté jalouse de la nature et au retour des enfants dans leurs
en cas de victoire (Legrain 2009a : 90-91). familles) (Hamayon 1990 : 313-315 ; Pegg 2001 :
La dernière séquence ethnographique met- 240). Comme ce récit l’illustrera, la fabrique
tra en perspective une troisième modalité de culturelle d’une attention tournée vers la voix
la construction d’une sensibilité particulière humaine doit aussi beaucoup à l’expérience
au chant, ainsi que le corollaire d’éléments précoce de la faculté des chants à assouplir pour
nécessaires à son émergence : l’absence des un moment plus ou moins long les codes sociaux
enfants de la yourte paternelle, l’impatience qui et à atténuer la distance sociale.
pousse à toujours regarder dans la direction d’où Nyamkhishig (onze ans) est la fille du frère aîné
viendra le réconfort, la louange des beautés du de Mönkhbayar. Plutôt que d’entrer à l’internat
pays d’origine, la percée des premières fleurs, comme beaucoup d’enfants dont les parents
une mélodie à succès, le rôle de l’école14 et en nomadisent à distance du hameau, elle a passé
l’occurrence des nouvelles méthodes qu’elle l’année scolaire chez Mönkhbayar, non loin de
propose pour enseigner et représenter le lien l’école. Depuis la fin du mois d’avril, la fillette

14. L’enseignement public s’est généralisé en bétail (Aubin 1975  : 517-524). Chaque dis- de l’école mongole postsocialiste, se référer
Mongolie à partir de la révolution socialiste de trict fut pourvu d’une école et d’un internat. à Steiner-Khamsi & Stolpes (2006) et pour une
1921, mais n’a concerné la totalité des enfants Les enfants des éleveurs des sous-districts plongée particularisante dans l’enfer qu’elle
que dans les années 1950, dans le courant du éloignés y trouvaient logement et nourriture. a pu représenter pour certains enfants, voir
deuxième mouvement de collectivisation du Pour une vision générale du fonctionnement Tschinag (2004).

67
Transmettre

semble trouver le temps long. Debout sur le tas étions conviés prochainement, il me répondit :
de bûches dans l’enclos qui entoure la maison, « Vous boirez et vous chanterez, vous vous dis-
elle regarde souvent pendant de longues minutes puterez et vous pleurerez. » Sa réponse, prise
dans la direction de la rivière Ivd où se trouve au vol par un adulte, fit rapidement le tour du
actuellement le campement de ses parents. campement. Elle fait encore rire aujourd’hui
Elle ne cesse de montrer aux autres enfants lorsqu’on l’évoque.
les premières fleurs poussées dans l’enclos, en La musique, le chant, « exerce une forte influ-
évoquant les multiples beautés naturelles de son ence sur les pensées des gens » ( Jantsannorov
estivage sur les contreforts de la rivière. Dans son 1989 : 182 ; voir également Enebish 1988 : 3 ;
cahier de musique, qu’elle a ramené de l’école, Birvaa 1989 : 127). Ce pouvoir, qui lui était
figurent les dessins d’oiseaux migrateurs à côté reconnu dans la Mongolie pré-révolutionnaire,
des paroles de la chanson d’un auteur à succès fut repris à l’époque socialiste au point que la
d’Oulan-Bator. C’est la chanson que le profes- musique devint un outil essentiel de diffusion
seur de musique apprend à ses élèves en cette de la propagande (Badamkhatan 1965 : 191).
fin d’année pour qu’ils puissent ravir les oreilles Je peux attester de sa prégnance au travers de
de leurs parents lorsque ceux-ci viendront les nombreux témoignages. Le chant peut émouvoir
chercher et les ramener, pour certains d’entre (setgel khödlö, littéralement « mouvoir les pensées »)
eux, dans les estivages alentour. ou attendrir (uyara, « attendrir », « rendre mou »).
Le grand jour arrive enfin. Parée de ses plus Pourrait-on dire qu’en induisant un mouvement
beaux vêtements, Nyamkhishig chante pour de l’esprit, il atténue la distance sociale et qu’en
ses parents. Père et mère versent une larme. rendant les esprits plus malléables, il assouplit
Le papa plus discrètement que la maman en les codes ? Ce serait sans doute jouer sur les
essuyant du revers de son pan de robe la fine mots. Mais le compositeur G. Birvaa (1989 :
goutte qui s’était formée au coin de l’œil. Tous 129) écrit ceci : « Par une mélodie on accorde
deux serrent et embrassent la petite fille. Le père [dans le sens d’ajuster les unes aux autres] les
est pris d’un sanglot aussitôt ravalé. La mère émotions des individus. » L’intention est bien
conservera une attitude très proche de sa fille, ici de se rejoindre sur une base émotionnelle
l’embrassant et la serrant à chaque fois qu’elle sans qu’importe le rang occupé par la personne.
passera à portée. Le père aura très tôt repris la À des degrés différents, je pense que les enfants
mesure d’une distance convenue. font l’expérience de l’adoucissement des règles et
La « faiblesse » du père se prolonge un peu des codes sociaux à travers toutes les séquences
au-delà du chant de sa fille. Bien sûr, dans chantées qui rythment la vie sociale et affective
l’intimité des familles, les pères ont de nombreux de la Mongolie rurale.
gestes affectueux envers leurs enfants, fille ou
garçon, mais en public prévaut l’adage « Son
amour à l’intérieur et sa dureté à l’extérieur ». Conclusion
Cependant, cette séquence en appelle d’autres
plus intenses. Souvent allié à l’alcool, le chant Je conclurai en revenant sur la question de
peut provoquer des comportements fortement la transmission. Cet amour pour le chant, si
réprouvés par l’idéal d’une tenue correcte : des largement distribué et si palpable en Mongolie,
rixes, des pleurs, des hurlements, des menaces… est-il transmis d’une génération à l’autre ? J’ai
Les fêtes (nair), ces hauts lieux d’activation souligné certains des processus à l’œuvre dans
et de revitalisation des liens sociaux, sont une « constellation propice » (Elias 1991 : 92) à
fréquemment le théâtre de tels « dérapages ». sa persistance15. Il y aurait trois bonnes raisons
Comme je demandais à Bumzayaa (cinq ans) pour analyser cette constellation comme un
comment se passerait le mariage auquel nous dispositif socialisateur. La première est que

15. Le fait de s’intéresser de manière privilégiée compétences (et incompétences) culturelles


aux enfants relève d’un postulat resté tacite (Hirschfeld 2003 : 24). Ce qui ne m’empêche
jusqu’ici : les expériences précoces ont une pas de concevoir la socialisation comme un pro-
importance particulière dans l’acquisition des cessus qui se déroule de la naissance à la mort.

68
Transmettre l’amour du chant ?

les histoires présentées ici forcent à prendre intentionnellement ou non, de manière contrai-
en compte, dans un même mouvement, un gnante ou non, attiré l’attention des enfants sur
ensemble hétérogène d’éléments (Foucault 1994 : le continuum vocal, conférant à celui-ci une pré-
299 ; Peeters & Charlier 1999 : 15 ; voir aussi sence accrue, multipliant les perspectives sur ses
l’article de David Berliner dans ce numéro) : potentialités. Mais l’enfant lui-même s’est engagé
des personnes, des paroles, des gestes, une sur cette voie balisée, validant (ou invalidant) et
tonalité affective, des sons, des institutions complétant par son expérience propre certaines
(qui sont parfois les produits de processus his- propositions des adultes. Par cette conjonction
toriques très contrastés), des représentations, d’un acte de désignation, d’une appropriation
des objets. Deuxièmement, cette notion de et d’une constellation propice d’éléments divers,
dispositif met l’accent sur l’idée d’« environne- l’amour pour le chant est à chaque génération
ments aménagés » (Peeters & Charlier 1999 : redécouvert plus que transmis.
18). En suivant une réflexion de Tim Ingold Peut-on qualifier d’actes réussis, comme
(2001), j’ai signalé l’importance de l’acte de le suggère Mauss, les chants de Davaasüren,
désignation dans le processus de construction de Zayaa et de Nyamkhishig ? Probablement.
de ces environnements. Faire ressortir un objet Dans une certaine mesure, ils leur permettent
culturel, ici le son de la voix, de la masse des de déborder un « régime affectif rigoureux »
données d’un milieu, le parer du pouvoir de (Crapanzano 1994 : 7) par une voie culturelle
faire fuir, d’émouvoir, d’exprimer l’affectivité, légitime. Mais est-ce que la réussite de l’acte ou
c’est « éduquer l’attention », c’est faire de cet la compétence de l’individu offrent les clés heu-
objet un élément non seulement bon à penser ristiques d’un attachement indéfectible au chant ?
mais aussi bon à mobiliser dans son rapport Les vignettes ethnographiques de la deuxième
au monde. partie du texte mènent à la construction d’une
Enfin, la troisième raison, et elle est à mon interprétation complémentaire. Si l’attachement
sens la plus-value analytique majeure de cette persiste en Mongolie, c’est aussi parce que le
notion, pourrait s’énoncer comme suit : l’accent chant est un acte d’expression, et qu’en ce sens
porté sur le cadre aménagé oblige à tenir dans le il met en forme et modèle une sensibilité qui se
même mouvement le travail de désignation des fait jour dans la vie sociale des bassins ruraux
adultes et le travail d’appropriation des enfants. de Mongolie16 . ■
Peut-être était-ce ce deuxième aspect qui man-
quait à la notion d’« imitation prestigieuse »
proposée par Marcel Mauss dans un grand texte
programmatique sur les techniques du corps
et leur transmission : « L’enfant, l’adulte imite
des actes qui ont réussi et qu’il a vu réussir par
des personnes en qui il a confiance et qui ont Références bibliographiques
autorité sur lui. L’acte s’impose du dehors, d’en
haut, fût-il un acte exclusivement biologique, Aubin françoise, 1975
« Le statut de l’enfant dans la société
concernant son corps » (Mauss 1993 : 369). Dans mongole », in collectif, L’Enfant… 1,
le présent article, j’espère avoir mis l’accent sur Antiquité, Afrique, Asie, Bruxelles,
deux points qui viennent s’ajouter aux analyses Société Jean-Bodin pour l’histoire
de Mauss et les discuter. comparative des institutions / université
L’acte d’imitation s’impose-t-il d’en haut ? Robert-Schuman, faculté de droit,
des sciences politiques et de gestion,
Oui, mais seulement en partie. Avant même coll. « Recueils de la Société
que ne commence l’apprentissage du « comment Jean-Bodin pour l’histoire comparative
faire », les adultes ont, à de multiples reprises, des institutions », pp. 459-599.

16. Je dois au séminaire « Jeux et symbolique » rendu toujours plus attentif aux enjeux de la
animé par Jean-Pierre Delchambre aux Facultés créativité dans l’expérience ordinaire.
universitaires Saint-Louis à Bruxelles, de m’avoir

69
Transmettre

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