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Esthétique et communauté - Mme MALAVAL

L’art, toujours l’art afin de ne pas oublier l’hilarité du hors sens et la pâmoison des sensations.

Bibliographie :
B. Salignon « Rythme et arts »

H. Maldiney « Existence, crise et création »


Nîmes BU Vauban Salle de lecture 701.17 MAL

Gilles Deleuze « Francis Bacon : Logique de la sensation »


Montpellier BU Lettres Salle Arts (rez-de-chaussée) 75 (410) BAC D

M. Heidegger « Remarques sur art - sculpture - espace »


Sc humaines, 107 Hei 4 R

La mandorle est un motif iconographique, qui naît à la Renaissance. Le mot mandorle vient de l'italien
mandorla qui signifie amande. Il désigne une figure en forme d'ovale ou d'amande qui s’ouvre sur des
personnages sacrés, le plus souvent le Christ, mais aussi la Vierge Marie ou les saints. Elle est un écart, un
antre, qui est la condition de l’altérité. Par l’ouverture, quelque chose se donne à voir. La figure du saint est
là parce qu’il y a ouverture de la mandorle. Elle prend toute sa place rétroactivement. Elle est reprise dans
l’art contemporain à travers l’art plastique mais aussi la poésie. Elle propose une représentation en acte. Elle
est nommée « gloire en forme d’amande » en arts plastiques. La mandorle concrétise et incarne la condition
de l’apparition en figure. Plus qu’un paradigme visuel, c’est une sorte de béance extatique (extase par
l’ouverture). Des ténèbres, de là où rien ne peut se dire encore, elle s’ouvre. En conséquence, les choses se
disent, le monde prend forme. C’est une sorte de présence pure qui dicte et édicte le rivage du langage. La
mandorle est une sorte de leitmotiv de l’ouvert, qui emporte avec lui tout passé et engouffre le présent car il
ouvre sur un ailleurs. La mandorle se place du côté de la séduction, elle vient sans être prédictible. Elle est
secondaire par rapport au personnage qu’elle dévoile. Elle est aussi dans les sens et les sensations car elle a à
voir avec l’hymen, c’est-à-dire l’ouverture féminine. La mandorle est un geste, un élan initial et initiatique.
Elle nous indique la genèse de l’autre et de soi, qui sont liés de manière incommensurable.

Le poème « La Mandorle » de Paul Celan dans La Rose de personne fut traduit par Martine Broda.

Dans l’amande – qu’est-ce qui se tient dans l’amande ?


Le Rien.
Le Rien se tient dans l’amande.
Il s’y tient, s’y tient.

Dans le Rien – qui se tient là ? Le Roi.


Là se tient le Roi, le Roi.
Il s’y tient, s’y tient.

Boucle de juif, tu ne grisonneras pas.

Et ton œil – vers quoi se tient ton œil ?


Ton œil se tient face à l’amande.
Ton œil face au Rien se tient.
Soutient le Roi.

Ainsi il se tient, se tient.


Boucle d’homme, tu ne grisonneras pas.
Amande vide, bleu roi.
Paul Celan est un poète dont les textes sont intraduisibles, jouant sur la construction des mots. Chaque mot a
sa part à être. Sa poésie est encore liée à l’histoire, plus précisément à la Seconde Guerre mondiale. Le poète
ouvre, pénètre dans l’amande pour rencontrer le rien. Le phénomène de répétition à l’œuvre dans le poème
fait que le rien se tient. On note la symbolique royale d’un œil qui fait face au réel car il se tient face à la
béance sans interjection, sans narration, sans métaphore, sans image et assurément sans pathos. Le pathos ne
transcrit jamais dans les vers de Celan.
La béance primordiale s’élabore depuis la verticalité, elle sourd telle une condition absolue pour que le sujet
(dans le possible de la parole) s’ouvre, qu’il fonde sa tenue existentielle. Pour Celan, la mandorle est un lieu
atopos (oxymore). C’est une stance qui porte hommage à la langue dont le fond est d’être sans fond. On n’en
fait jamais la totalité. La mandorle donne forme à l’informulable et à l’inaccessible antre langagier. C’est
une sorte de « tenue-hors-de-soi ». Le verbe allemand stehen fut très utilisé par Celan. Hans-Michael Speier,
spécialiste de Paul Celan, publia « Stehen chez Celan », Poésie, nº69, Paris, 1994. Il y répertorie les
multiples sens de ce verbe : se tenir debout, persévérer, obstination. Il permet un site langagier qui accueille
et incarne le rien. Verticalement, c’est l’assise de la langue poétique. La mandorle est détentrice d’une chose
devenue substance, le rien pour Celan. Or Celan s’inscrit à l’inverse de l’histoire de l’art. Jusqu’à la scission
opérée par Lucio Fontana dans les années 1950 et ses concepts spatiaux, l’histoire de l’art remplissait la
mandorle. A partir des années 1950, on dépeuple la mandorle pour la rendre brute. La mandorle substantifie
le rien, la moindre effervescence de signes. La poésie a comme fond la barbarie humaine. L’amande brise sa
verticalité car Celan dit l’œil dont l’horizontalité découvre le champ du visible. Il y a confrontation entre
verticalité et horizontalité. Celan expose l’idée que l’homme désormais n’arborera plus de tempes grises
(mort camps + temps). L’amande est devenu le champ e vision qui le sauve. Sur fond de barbarie, il y a
quelque chose de l’homme qui se dira encore via la poétique. Il montre la modalité absolue de l’homme à
vivre, seulement par la langage et le vide. Le verbe tenir français provient du latin, qui contient une grande
sémantique, rejoignant celle allemande. Le verbe latin tener signifie avoir quelque chose en main, l’emploi
absolue de durer, persister, dans la langue militaire et les acceptation spéciales se tenir en position, se
maintenir dans la direction de. Les sens de base dérivent dans de nombreuses autres valeurs comme occuper
spatialement ou au figurer, posséder, maintenir, retarder, captiver, arrêter, garder en esprit, se souvenir,
comprendre, savoir, tenir dans sa main, toucher de la main, connaissance de façon évidente, succès assuré,
tenir le cap, la direction des pas, tenir dans son esprit. On prend conscience de la puissance du verbe.
Pour conclure, l’homme est tenu par le logos, il se tient au creux de son langage. L’homme doit tenir sa
parole au propre comme au figuré. Il est dépendant du langage pour être et être pleinement. Il se tient éveillé
en lui et par lui. Il se reconnaît et s’apprend comme sujet de langage. La mandorle est une verticalité
ontologique. L’homme est épris et pris par le logis, il s’y accroche.

Dans une analyse psychanalytique, peu importe ce que le patient dit, l’important est que le médecin recueille
la parole. La parole ouvre l’infini devant chaque sujet.

Enéide de Virgile, la question de Vénus posée au Troyen Énée, qui doit poursuivre son épopée. Diriger ses
pas dans le chemin qui le guide. L’homme est soutenu, éclairé et contenu par le langage. Biographie
d’Agricola, De vita Agricolae par Tacite. On y trouve l’idée de devoir rejoindre le port pour être sauvé, d’y
séjourner et passer l’hiver (risque de mort). Or la flotte d’Agricola ne sait pas où il se trouve. Ils savent la
nécessité vitale de le découvrir. Nécessité de découvrir un aux autres et soi à soi.

Giuseppe Ungaretti, poète du XXème siècle, recueil Le port enseveli. « Chaque voix terrienne fait
naufrage ». Le port est l’antre de notre langue. Pour Ungaretti, toute voix poétique doit faire naufrage et
retrouver l’antre portuaire pour installer une langue audible pour l’autre (accessible). Ainsi le port enseveli
(poésie) devient un port unique, un pilier des choses du monde. Il faut toujours le rechercher. Rarement le
poète y aborde, mais il doit toujours tenter de revenir à la source du langage et de se laisser emporter par elle
car il n’est pas souhaitable de séparer la vie de la pensée. « Je m’illumine d’immense » Fin de la quête de soi
dans le langage. Être pris de frénésie de voyage dans le langage.

Selon Cicéron explique dan son discours XXII que pour qui sait écouter, le langage porte en lui la révélation
des sentiments secrets d’autrui. Pour Paul Celan, l’homme pris de langage sait à quoi s’en tenir, une amande
délectable même si elle est amère. C’est peut-être le seul fruit à portée de souffle dont la bouche du poète
profère et forme la vérité du dire poétique. La mandorle ne propose rien d’autre qu’une effraction qui ouvre
l’espace au rien, au vacillement du sensible, à une première temporalité. Dans un second temps, elle porte
vers la symbolique des formes et des mots. Le premier temps est le rien, le second est la poésie faite. La
parole est dénudée de mots dans la mandorle. Elle émerge sans rien devoir à l’appareillage littéraire, à la
chaîne des signifiants. La mandorle signifie pourtant sa source.