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Jose Antonio Langarita Adiego, Pilar Albertín Carbó

& Núria Sadurní Balcells

Expériences de LGBTphobie à Gérone. Défis et


limites des politiques concernant les crimes de
haine en Catalogne
Résumé : Ces dernières années, plusieurs mesures juridiques et politiques ont vu le jour
en Espagne contre ce qu’il est convenu de nommer « les crimes de haine ». L’objectif de
ces mesures est de tenter de mettre un frein à la discrimination envers certains groupes
sociaux particulièrement vulnérables qui font l’objet de multiples formes de violences,
telles que les personnes lesbiennes, gays, transsexuelles et bisexuelles (LGBT). Dans un
premier temps, ces mesures seront analysées d’un point de vue social, en posant la
problématique des limites des conceptions juridiques des crimes de haine, celles-ci ayant
tendance à individualiser des pratiques enracinées dans le modèle social et culturel
espagnol (et européen). Dans un second temps sera menée une réflexion critique sur la
plainte juridique comme mesure phare de la lutte contre les violences anti-LGBT.
Enfin, les limites des formes de soutien aux victimes LGBT des crimes de haine y
seront analysées. Cette analyse repose sur une recherche qualitative, fondée sur vingt-
huit entretiens approfondis menés auprès de personnes LGBT et de professionnels de
l’intervention sanitaire et sociale, ainsi que deux groupes de discussion.

Mots-clés : crimes de haine, LGBTphobie, études LGBT, violences sexo-génériques,


politiques LGBT, Catalogne.

LGBTphobia Experiences in Girona. Challenges and Limits on the


Hate Crime and Hate Speech Policies in Catalonia
Abstract: In recent years, in Spain, several juridical and political measures have been
deployed against which has been tagged as «hate crimes». The aim of these initiatives has
been to try to put a stop to discrimination towards certain social groups particularly
vulnerable, which are the object of different forms of violence, as is the case of lesbian,
gay, transgender, and bisexual people (LGBT), among others. In this article, these
measures are analysed from a social perspective which problematises the limits of juridical
conceptions of hate crimes, in the sense that they tend to individualise social practices
rooted in the social and cultural Spanish (and European) model. In it we critically reflect
upon the juridical report as a favourite measure to face anti-LGBT violence, and finally
we discuss the limitations in the forms of assistance of anti-LGBT people hate crime
victims. For this reason, we carried out a qualitative research based in 28 in depth
interviews to LGBT people as well as stakeholders, as well as two focus groups.

Keywords: Hate Crimes, LGBTphobia, LGBT studies, Gender-based violences, LGBT


policies, Catalonia.

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Jose Antonio Langarita Adiego, Pilar Albertín Carbó & Núria Sadurní Balcells

Introduction

L’ Europe Occidentale se présente à elle-même, ainsi qu’au reste du


monde, comme un espace moderne, et, par extension, « LGBT-
friendly ». Au cours des dernières décennies, elle s’est façonné
l’image d’une scène hégémonique de la diversité sexuelle et de genre 1.
Cependant, cette représentation rend non seulement invisibles les réalités du
reste du monde, mais dissimule aussi des structures sociales enracinées dans
une tradition LGBT-phobique se concrétisant sous différentes formes de
violences envers les personnes de genre différent et/ou ayant une sexualité
non hétérosexuelle, comme les personnes lesbiennes, gays, transgenres et
bisexuelles. Les résultats de la principale enquête sur la discrimination et la
LGBTphobie menée au niveau européen illustrent cet état de fait, en
montrant qu’il existe encore différentes formes de discrimination envers les
personnes LGBT, fondées sur l’orientation sexuelle, l’identité ou l’expression
de genre. En effet, 47% des personnes interrogées se sont senties
discriminées ou harcelées au cours des douze mois précédant l’enquête. 68%
d’entre elles ont subi des commentaires négatifs de manière habituelle ou
fréquente tout au long de leur scolarité. Seulement 9% d’entre elles n’ont
pas été exposées à des commentaires discriminants au cours de leur enfance
et/ou leur adolescence en raison de leur orientation sexuelle, identité ou
expression de genre. Les personnes trans*2 interrogées, quant à elles, ont été
l’objet d’attaques ou ont subi des violences au cours des cinq dernières
années3. Par ailleurs, l’étude Minorities Report 2017: attitudes to sexual and gender
minorities around the world 4, démontre que seulement 60% de la population
européenne accepte l’égalité des droits et la protection de toute personne,
personnes LGBT incluses ; seulement 40% des personnes interrogées

1 Voir, par exemple, Fatima El-Tayeb, «’Gays who cannot properly be gay’: Queer Muslims in the
neoliberal European city», European Journal of Women's Studies, nº19 2012/1, 2012, p. 79-95.
2 Le terme trans*, avec astérisque, s’utilise dans ce contexte comme terme parapluie pour une multitude
de formes identitaires et expressions de genre que d’autres termes tels que transsexuel ou transgenre
ne peuvent pas inclure. Avery Tompkins, «Asterisk», Transgender Studies Quaterly, nª1 2014/1-2, 2014,
p. 26-27.
3 Fundamental Rights Agency, European Union lesbian, gay, bisexual and transgender survey, Vienne,
Fundamental Rights Agency, 2013.
4 ILGA-RIWI, Minorities Report 2017: attitudes to sexual and gender minorities around the world, 2017, Consulté
le 10 janvier 2018 dans http://ilga.org/downloads/ILGA_RIWI_Minorities_Report_2017_Attitudes_
to_sexual_and_gender_minorities.pdf).

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Expériences de LGBTphobie. Défis et limites des politiques concernant les crimes de haine

affirment être à l’aise dans un espace social comprenant des personnes qui
s’habillent, agissent ou s’identifient à un genre différent de celui qui leur a
été assigné à la naissance. Au-delà des données statistiques, les expériences
vécues par les personnes LGBT prouvent que « la possibilité d’être l’objet
d’une agression verbale ou physique est omniprésente et, dans tous les cas,
très souvent déterminante sur la façon dont se construit leur identité
personnelle »5. Enfin, il existe un imaginaire collectif sur la diversité sexuelle
et de genre, fondé sur des perceptions stéréotypées qui représentent les
personnes LGBT, en particulier les homosexuels, comme des personnes aux
mœurs libertines, uniquement intéressées par les rencontres amoureuses et
sexuelles, les divertissements ou les soirées. Néanmoins, cet imaginaire ne
reflète pas les épisodes de la vie quotidienne marquée par des agressions,
des violences ou des stigmatisations associées à l’orientation sexuelle, à
l’identité ou bien à l’expression de genre6.
Depuis la seconde moitié du XXe siècle, une multitude d’organisations
sociales ont lutté pour la défense des droits des personnes LGBT et pour
une transformation sociale en faveur d’une société moins hétérosexiste et
cisgenriste qui respecterait leurs revendications, comme, en Espagne, le
Front d’Alliberament Gai de Catalunya7, créé en 1975 ou Trujillo, fondé en
20058. Quelques pays européens ont inclus, peu à peu, ces revendications
dans leurs politiques législatives et sociales en assumant, à des degrés
différents, des transformations légales cherchant à favoriser le bien-être des
personnes LGBT. Néanmoins, la FRA souligne que certaines questions
importantes relatives aux droits fondamentaux des personnes LGBT n’ont
pas encore été abordées par l’Union européenne, comme la discrimination à
l’emploi, l’éducation ou encore la protection sociale9. Dans le même esprit,
le rapport annuel de la section européenne de la International Lesbian, Gay,
Bisexual, Trans and Intersex Association10, se félicite de certains progrès en
matière législative dans plusieurs pays européens, tout en pointant l’hostilité
et la violence dont souffrent les personnes LGBT dans différents contextes
et souligne, spécifiquement, la vulnérabilité des personnes trans* face aux
attaques violentes.
Au-delà de ces considérations, la plupart des réformes légales qui ont
été adoptées reposent encore sur une vision individualisée de la

5 Didier Eribon, Réflexions sur la question gay, Paris, Flammarion, 2012, 1e ed. 1999.
6 Jose Antonio Langarita, En tu árbol o en el mío. Una aproximación etnográfica a la práctica del sexo anónimo entre
hombre, Barcelone, Bellaterra, 2015.
7 Front d’alliberament gay de Catalunya (1975-2018). Consulté le 10 janvier 2018, http://leopoldest.
blogspot.com.es/2015/10/front-dalliberament-gai-de-catalunya-40.html.
8 Gracia Trujillo, «Desde los márgenes. Prácticas y representaciones de los grupos queer en el Estado
español», Grupo de Trabajo Queer. El eje del mal es heterosexual. Figuraciones, movimientos y prácticas feministas
queer, Madrid, traficantes de sueños, 2012, p. 29-44.
9 Fundamental Rights Agency, Protection against discrimination on grounds of sexual orientation, gender identity and
sex characteristics in the EU, Vienna, Fundamental Rights Agency, 2015.
10 ILGA, Annual Report 2015. ILGA, 2015, Consulté le 28 janvier 2018 dans http://ilga.org/downloads/
ILGA_Annual_Report_2015_ENG.pdf.

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LGBTphobie et restent souvent insuffisantes pour traiter ce problème social


d’un point de vue structurel. Il en résulte que l’on ne résout qu’à moitié un
problème grave. De plus, on utilise souvent ces réformes comme
mécanisme de délégitimisation d’autres revendications. En d’autres termes,
sous prétexte qu’il existe déjà des mesures légales contre la LGBTphobie, il
ne serait plus nécessaire de soulever d’autres revendications LGBT, comme,
par exemple, la lutte contre la pensée hétérosexiste ou androcentrique.
Dans le cas de l’Espagne, la Constitution établit que tous les Espagnols
sont égaux devant la loi « sans qu’ils ne puissent faire l’objet d’aucune
discrimination en raison de leur naissance, race, sexe, religion, opinion ou
n’importe quelle autre condition ou circonstance personnelle ou sociale »
(art. 14). Bien que la Constitution ne mentionne pas spécialement l’orientation
sexuelle, l’identité de genre ou l’expression de genre11, plusieurs décisions
émanant du tribunal constitutionnel ont considéré que la discrimination en
raison de l’orientation sexuelle (STC41/006, STC 41/2013, STC 92/2014)
ou de l’identité de genre (STC 176/2008) était une violation de l’article 14
de la Constitution. Le Code pénal, de son côté, condamne la discrimination
fondée sur l’orientation sexuelle, l’identité ou l’expression de genre, comme
un crime ou une circonstance aggravante12. Par ailleurs, plusieurs Décrets
Royaux et Lois Organiques ont déployé des mesures pour combattre la
discrimination au sein du monde du travail13, de l’éducation14, de la santé et
des services sociaux15, dans l’espace public16, et sur internet17. Par conséquent,
les personnes LGBT bénéficient du soutien officiel du système juridique

11 Par « orientation sexuelle », nous comprenons la description de l'attirance sexuelle et/ou romantique
d’une personne envers d’autres personnes, par « identité de genre » nous comprenons la propre perception
du genre d’une personne et par « expression de genre », les manifestations externes du genre.
12 Loi Organique 10/1995, datant du 23 novembre, Code pénal, Art. 22, 314, 510, 511, 512, 515.4.
13 Décret Royal et Législatif 1/1995, du 24 mars, approuvant le texte révisé de la Loi sur le Statut des
Travailleurs. Art. 4.2, 17.2, 54.2 ; Décret Royal 5/2000 du 4 août approuvant le texte révisé de la Loi
sur les Infractions et les Sanctions dans l’Ordre Social, Art. 8.12, 8.13bis, 10bis et 16bis ; Loi 36/2011,
du 10 octobre, régulatrice de la juridiction sociale, Art. 96.
14 Loi 8/2013, du 9 décembre, pour améliorer la qualité de l'éducation. Cette loi utilise le terme
discrimination en générique, mais seul l'article 124 fait référence à l’identité sexuelle comme
circonstance aggravante de circonstances particulières. L’identité de genre n’est pas mentionnée dans le
texte en termes spécifiques mais doit être interprétée en termes génériques comme une discrimination.
15 Loi 14/1986 du 25 avril, Loi Générale de Santé, Art. 10 ; Loi 33/2011, du 4 octobre, Loi Générale de
Santé Publique, Art. 6.
16 Loi Organique 4/2015, du 30 mars, de protection de la sécurité des citoyens. Art. 16 ; Loi 19/2007, du
11 juillet contre la violence, le racisme, la xénophobie et l’intolérance dans le sport, Art. 6, 23, 24 y 35.
Décret Royal 203/2010, du 26 février, approuvant le Règlement relatif à la prévention de la violence,
du racisme, de la xénophobie et de l'intolérance dans le sport, Art. 20.
17 Convention sur la Cybercriminalité (2001), ratifiée en Espagne en 2010 ; Protocole additionnel à la
Convention sur la cybercriminalité relatif à la criminalisation d'actes de nature raciste et xénophobe
effectués par le biais de systèmes informatiques, publié en 2003 et ratifié en Espagne en 2014. Loi
25/2007 du 18 octobre sur la conservation des données relatives aux communications électroniques et
aux réseaux publics de communications ; Loi 34/2002, du 11 juillet, sur les services de la société de
l'information et le commerce électronique, Article 8.1.

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Expériences de LGBTphobie. Défis et limites des politiques concernant les crimes de haine

espagnol pour dénoncer les actes de discrimination fondés sur leur choix
sexuel ou sur leur expression de genre.
Malgré les données statistiques montrant un taux élevé d’actes de
discrimination, et bien que la législation de l’État reconnaisse la discrimination
anti-LGBT comme un acte criminel en Espagne, les plaintes fondées sur ce
type d’actes restent peu nombreuses. En 2016, l’État espagnol a reçu un total
de 230 plaintes concernant des crimes de haine liés à l’orientation sexuelle
des victimes, et 22 plaintes en relation avec des discours de haine, également
liés à l’orientation sexuelle, à l’identité ou à l’expression de genre18.
Les raisons pour lesquelles ces crimes ne sont pas dénoncés ont été
étudiées par différents organismes. Selon la FRA19, « la raison principale du
nombre peu élevé de plaintes est le manque de confiance des victimes
envers l’efficacité des autorités chargées de faire respecter les lois ». Dans ce
sens, elle considère que pour faire face à ce problème, la formation des
policiers est essentielle. Selon l’organisme européen, le manque de dénonciation
d’actes de discrimination rend difficile la collecte de données statistiques,
lesquelles permettraient de connaître de manière rigoureuse la dimension
réelle du problème. En dehors du manque de confiance envers les forces de
l’ordre, l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe 20, met
pour sa part en lumière d’autres raisons pour lesquelles les victimes de
crimes de haine ne dénoncent pas ces situations. Parmi ces dernières, figurent
notamment la peur de représailles de la part de l’auteur de la discrimination,
le sentiment d’humiliation ou de honte, le fait de ne pas savoir comment
dénoncer, la méfiance envers les institutions qui doivent faire respecter la
loi, l’obligation d’exposer publiquement son orientation sexuelle, son identité
ou expression de genre, ou le fait de ne pas savoir qu’il s’agit d’un acte
criminel. Cependant, inclure des formations obligatoires n’est pas suffisant
pour faire disparaître la méfiance envers les forces de l’ordre. Si l’on
souhaite que la police soutienne de façon satisfaisante toutes les victimes
de violence LGBTphobe, il faudrait aborder les problèmes de fond,
comme le machisme, l’homophobie et le racisme, inhérents à la plupart de
ces corporations.
En Espagne, certaines organisations comme l’Observatoire contre
l’homophobie, ont collaboré avec les institutions publiques pour promouvoir
la dénonciation des crimes de haine envers les personnes LGBT afin de
mettre un frein à ces actes par l’action judiciaire et la condamnation des
auteurs. Néanmoins, cette tendance soulève d’autres questions qui méritent
d’être discutées. Bien que les crimes de haine envers les personnes LGBT

18 Ministère de l’Intérieur, Informe de la evolución de los incidentes relacionados con los delitos de odio en España,
2016. Consulté le 2 juillet dans : http://www.interior.gob.es/documents/10180/5791067/ESTUDIO
+INCIDENTES+DELITOS+DE+ODIO+2016.pdf.
19 Fundamental Rights Agency, op. cit., Protection against discrimination on grounds of sexual orientation, gender identity
and sex characteristics in the EU, Vienne, Fundamental Rights Agency, 2015, p. 64.
20 OSCE, Hate crime data-collection and monitoring mechanisms, Varsovie, OSCE, 2014. Consulté le 2 juillet
2017 dans : http://www.osce.org/odihr/datacollectionguide?download=true.

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soient punis par la loi espagnole, les décisions judiciaires peuvent-elles se


confronter à la LGBTphobie ? Par quel moyen ? Quelles sont les limites ?
Bien que la plainte soit une stratégie pour répondre aux actes criminels, et
que certains secteurs de la police espagnole soient formés pour prendre en
compte les particularités et les besoins des personnes LGBT, est-il pertinent
de se centrer sur la plainte comme outil pour lutter contre les discriminations
anti-LGBT ? Pouvons-nous penser à d’autres stratégies qui contribueraient
à aborder la violence contre les personnes LGBT de façon efficace et
complète ?
L’objectif de cet article est d’analyser les limites des instruments
légaux et pénaux de lutte contre les actes de discrimination envers les
personnes LGBT en Espagne ; il s’agit de réfléchir aux améliorations
possibles pour mieux répondre aux actes de discrimination et aux crimes de
haine envers les personnes LGBT en Espagne, et proposer des lignes
d’action qui permettraient de régler certains problèmes de la politique
actuelle face aux crimes de haine envers les personnes LGBT.

Aspects méthodologiques
Ce travail s’inscrit dans le projet de recherche-action Divercity : Prévention
et lutte contre l’homophobie et la transphobie dans les villes européennes
petites et moyennes (Preventing and combatting homo- and transphobia in
small and medium cities across Europe)21.

Les données qui sont présentées dans cet article correspondent aux
recherches menées à Gérone. Gérone est une ville située dans le nord-est de
la Catalogne et comprend, selon les données de 2017 de l’Institut de la
Statistique de Catalogne, une population de 99 013 habitants22. En tant que
capitale de la province, la plupart des services territoriaux y sont représentés.
La ville possède également une université qui permet aux jeunes de ne pas
avoir à se déplacer dans une autre ville pour continuer leurs études. La
présence de l’université transforme la ville en un centre névralgique pour les
étudiants d’autres agglomérations de la région. La ville dispose de très peu
d’organisations LGBT. En 2012, le Conseil municipal LGBT a été mis en
place par la mairie ; c’est un organisme consultatif composé de représentants
d’organisations LGBT, de membres de partis politiques de la mairie et de
représentants de certaines institutions de la ville, comme le Collège d’avocats
ou l’Université de Gérone.

21 Un total de douze institutions participe à ce projet (ONGs, universités et mairies) et des études ont été
menées dans 6 villes : Charleroi (Belgique), Gérone (Espagne), Nottingham (Royaume Uni), Sabadell
(Espagne), Thessalonique (Grèce), Wroclaw (Pologne). Ce projet a été cofinancé par le Programme
Droits, Égalité et Citoyenneté de la Commission européenne.
22 IDESCAT. El municipio en cifras, 2018. Consulté le 11 janvier 2018 dans : https://www.idescat.cat/
emex/?id=170792&lang=es.

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Les discours et actes officiels concernant la diversité sexuelle sont


rares au sein de la municipalité. Ils ont en général lieu lors de célébrations de
journées de sensibilisation LGBT, comme lors de la Journée internationale
contre les LGBTphobies (17 mai), la marche des fiertés (28 juin), ou la
Journée mondiale de lutte contre le sida (1er décembre). Le fait que Gérone
soit à seulement 100 kilomètres de Barcelone contribue à une influence
mutuelle. De nombreuses personnes LGBT vont à Barcelone pour exprimer
et vivre ouvertement leur orientation sexuelle, leur identité ou expression de
genre. La diaspora LGBT influence significativement l’activité de la ville et
offre une nouvelle perception de la sexualité à Gérone. Dans cette ville
relativement petite, les formes de contrôle social sont particulièrement
présentes dans la vie des personnes. Bon nombre d’entre elles se connaissent,
et l’anonymat n’existe pas vraiment dans l’espace public. En résumé, bien
que les formes d’expression d’ordre sexuel ou d’identité de genre non
hétérosexuelle ou cisgenre23 aient augmenté au cours de ces dernières années,
elles continuent à être très peu visibles dans la ville.
Les données qui sont présentées dans cet article sont le résultat d’une
approche qualitative de l’objet d’étude, fondée sur des entretiens menés
auprès de 17 personnes LGBT et 11 professionnels de l’intervention sociale
et sanitaire, représentants d’organisations ou cadres politiques, et deux focus-
groupes, l’un composé de personnes LGBT, l’autre de professionnels de
l’intervention sociale et sanitaire.
Des entretiens et des groupes de discussion semi-structurés ont été
menés, afin de faciliter l’organisation et le suivi de l’information fournie. Les
participants ont été sélectionnés sur la base de plusieurs critères différents,
tels que les caractéristiques socio-démographiques, l’orientation sexuelle et
l’identité ou l’expression de genre.
Différents canaux ont été utilisés pour sélectionner les participants.
En ce qui concerne les personnes LGBT, certains de nos contacts associatifs
de la ville nous ont fourni les adresses électroniques ou les numéros de
téléphone de participants potentiels ; grâce aux personnes rencontrées au
cours de séances d’observation, nous avons pu entrer en contact, par effet
boule de neige, avec d’autres participants. Les contacts avec les professionnels,
les représentants politiques et les organisations ont été établis après
identification des services spécifiques au sein de l’administration locale et
régionale ; cette identification des principaux services a permis de repérer
d’autres professionnels de référence du secteur. Tous les participants à cette
étude ont donné leur consentement, et toute référence susceptible de les
identifier a été anonymisée, selon les standards éthiques en vigueur dans le
domaine de la recherche en sciences sociales. Le travail de terrain s’est
déroulé entre décembre 2015 et janvier 2017.

23 Une personne est définie comme cisgenre quand son identité de genre coïncide avec celle assignée à la
naissance ; non trans*.

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Limites des concepts juridiques des crimes et discours de haine


La législation espagnole n’a pas défini clairement la notion de crime
de haine. Bien que la discrimination soit interdite par la Constitution
espagnole, et donc par plusieurs lois du pays, la notion de crime de haine
n’est définie ni dans les articles de lois ni dans le Code pénal. Par
conséquent, les références à la conception juridique et aux interprétations
légales des crimes et des discours de haine répondent aux conceptions
émanant des organisations internationales telles que l’OSCE, la FRA ou
l’ODIHR, et non aux conceptions propres à la législation espagnole. Bien
qu’il existe des structures juridiques autour des crimes de haine, l’absence
d’une définition légale claire permet de les qualifier en se basant sur le
principe de la non-discrimination. Cela répond sans équivoque à la logique
juridique, mais pas à la haine elle-même, qui se façonne à travers la
construction de sentiments survenant au cours d’interactions sociales.
C’est pourquoi, afin d’étudier les crimes de haine, nous serons obligés
d’abandonner, dans notre propos sur les personnes LGBT, les conceptions
individuelles que nous avons de la haine et d’adopter des perspectives
d’analyse des structures sociales couvrant ce sentiment. Cet exercice permet
de découvrir que notre système d’organisation sociale est basé sur le paradigme
de l’hétérosexualité. De sorte que, comme le note Rubin24, l’hétérosexualité
et le cisgenrisme se présentent plus comme une position de classe qu’une
orientation sexuelle, qui ordonne et hiérarchise socialement les personnes.
La violence envers les personnes LGBT et celles qui ne s’adaptent pas
aux logiques hétérosexuelles est essentielle pour le maintien du projet
d’hétérosexualisation, et donc la production de la haine. En effet, selon Bell
et Perry25, les crimes contre les personnes LGBT permettent de rendre
visible la contribution à la cause hétérosexuelle et de renforcer la masculinité
de l’auteur de la discrimination. De sorte que si la norme sociale est
l’hétérosexualité, si le désir de la société est précisément qu’elle s’auto-
définisse comme hétérosexuelle, la violence contre les personnes non-
hétérosexuelles est la réponse logique à ce modèle social26. L’hétérosexisme
et le cisgenrisme qu’organise notre société permettent la normalisation
des situations de discrimination motivées par l’orientation sexuelle ou
l’expression de genre, même entre les personnes LGBT :
Intervieweur : Avez-vous été victime d’une quelconque forme de discrimination ou
violence au cours de la dernière année ?

24 Gayle Rubin, « Penser le sexe », dans Gayle Rubin, Surveiller et jouir. Anthropologie politique du sexe, Paris,
EPEL, 2010, p. 135-209.
25 James G. Bell et Barbara Barbara. «Outside Looking In: The Community Impacts of Anti-Lesbian,
Gay, and Bisexual Hate Crime». Journal of Homosexuality, nº62, 2015/1, 2015, p. 98-120. doi: 10.1080/
00918369.2014.957133.
26 Kristen Schilt et Laurel Westbrook, «Doing Gender, Doing Heteronormativity. Gender Norms,
Transgender People and the Social Mantenance of Heterosexuality». Gender and Society, nº23, 2009/4,
2009, p. 440-464: doi: 10.1177/0891243209340034.

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Expériences de LGBTphobie. Défis et limites des politiques concernant les crimes de haine

Marcos27 : Je dirais jamais... disons que l’intimidation n’était pas violente-violente. C’était
la situation typique où l’on te met de côté… mais dernièrement, heureusement non.
Touchons du bois !
Intervieweur : Des agressions ?
Marcos : Je n’ai jamais subi d’agressions.
Intervieweur : Une discrimination en lien avec ton orientation sexuelle ?
Marcos : Non. (Marcos, homosexuel, 32 ans)
Marcos a intégré le discours hétérosexualisant à tel point qu’il ne
reconnait pas la discrimination et la normalise dans le cadre de son propre
processus de socialisation. C’est pourquoi la violence doit être conceptualisée
à partir d’une perspective large opérant de manière globale dans différentes
sphères de la vie, et même intégrée dans la façon dont chacun voit le
monde. La violence est intrinsèque à la structure sexuelle dominante, et n’est
pas seulement le résultat de comportements de sujets déterminés. Le
processus d’individualisation que projettent les crimes de haine permet
d’isoler l’agresseur pour le considérer comme un déviant moral. Ainsi, bien
que, dans la conception juridique, les crimes de haine soient présentés
comme le produit d’une structure sociale, en réalité, l’action criminelle cesse
d’être la conséquence d’une structure sociale qui produit des inégalités, pour
devenir un produit isolé de sujets déviants28. La reconnaissance du crime de
haine peut permettre de mettre fin à des actions concrètes de discrimination,
mais ne remet pas en cause le tissu social qui structure le sentiment de haine.
Réduire ainsi la LGBTphobie aux crimes de haine pose au moins trois
problèmes qui méritent d’être discutés : le premier est le soutien des
structures socio-sexuelles dominantes, celles-ci ne remettant pas en cause les
changements de structures sociales nécessaires pour une société plus égalitaire
et diversifiée. Dans un deuxième temps, cela suppose de déléguer des fonctions
au domaine juridique, élargissant ainsi le pouvoir de la police. Enfin, cela
rend invisibles les nombreuses autres formes de violences motivées par
l’orientation sexuelle ou l’expression et l’identité de genre qui ne passent pas
par l’action d’un auteur de discrimination.
Les actes de discrimination envers les personnes LGBT inclus dans la
loi ou dans la jurisprudence nationale ne représentent qu’une petite partie de
la violence exercée envers ceux qui ne rejoignent pas le projet hétérosexualisant
et cisgénérique. En Espagne, il existe une règlementation concernant la
discrimination utilisée pour l’interprétation des crimes de haine. Cependant,
de nombreux actes de discrimination se produisent au sein même de la
sphère privée et personnelle, de manière si subtile qu’on pourrait difficilement
les qualifier de crimes motivés par la haine ou d’actes de discrimination
devant un tribunal : est-ce un crime qu’un ami ne veuille plus vous parler
parce que vous êtes gay, comme le relate Pablo (gay, 25 ans) ? Est-ce un

27 Tous les noms des personnes interrogées sont fictifs afin de préserver leur anonymat.
28 Loïc Wacquant, Prisons of poverty, Minneapolis, University of Minnesota Press, 2009.

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crime que des parents n’approuvent pas que leur fille lesbienne vienne en
couple à un événement familial, comme cela a été le cas pour Raquel
(lesbienne, 31 ans) ? Ou encore, est-ce un crime qu’un homosexuel ne
puisse dire à sa famille qu’il est gay par peur de leur réaction, comme c’est le
cas pour Oscar (gay, 48 ans) ? Aucun tribunal n’accepterait de qualifier de
telles actions de délictuelles, et il serait difficile pour les victimes de déposer
une plainte fondée sur de tels événements.
Néanmoins, le fait que ces violences soient produites par un modèle
social hétérosexualisant et cisgénérique ne fait pas de doute. La solution à
ces situations ne passe pas par une régulation plus importante ou une
augmentation du nombre d’articles de loi, toujours insuffisants ; il convient
plutôt de miser sur une nouvelle conception de la sexualité et du genre qui
permettrait de construire des sociétés plus diversifiées et inclusives. Une
bonne partie des exemples de LGBTphobie échappent aux réponses
juridiques de la discrimination, sans pour autant qu’ils ne cessent d’être
douloureux ou qu’ils ne soient moins graves. C’est pourquoi, comme le
déclarent Buist et Lenning29, l’abus de pouvoir peut se manifester de
manière très différente au-delà des conceptions juridiques des crimes.
Pour un auteur comme Barbara Perry30, les conceptions juridiques
des crimes de haine encouragent l’idée que les actes discriminatoires sont
statiques et anormaux. Cependant, comme ils font partie de la structure
sociale, ils ont en réalité un caractère dynamique, adaptable et changeant qui
persiste et se présente de différentes manières, en fonction du contexte. Les
actes de discrimination sont constants et très variés, mais ils ne sont pas
toujours à la portée du regard juridique, empreint lui-même de logique
hétérosexuelle. Un nombre important d’expériences de discrimination ne
peut être résolu par des décisions judiciaires ; il est nécessaire à cette fin de
développer une nouvelle conception des relations afin de construire d’autres
cadres conceptuels plus intégrateurs et diversifiés.

La dénonciation
L’ensemble des personnes LGBT interrogées dans le cadre de cette
recherche ont souffert tout au long de leur vie d’un certain type de violence
physique, psychologique, de menaces ou d’intimidations en raison de leur
orientation sexuelle, de leur identité ou de leur expression de genre. Aucune
d’entre elles n’a déposé plainte pour ces faits, même celles qui ont directement
souffert d’agressions physiques. Lors des entretiens, un seul des participants
avait porté plainte, en tant que représentant des entités LGBT, pour
dénoncer des graffitis homophobes apparus dans sa ville. En d’autres
termes, cela signifie que les données obtenues à travers cette enquête

29 Carrie L. Buist et Emily Lenning, Queer Criminology, New York, Routledge, 2016.
30 Barbara Perry, In name of hate. Understanding hate crime, New York-London, Routledge, 2001.

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Expériences de LGBTphobie. Défis et limites des politiques concernant les crimes de haine

vérifient et amplifient les résultats des enquêtes de la FRA de 201331. Les


personnes interrogées à Gérone ont énoncé les arguments qui les poussent
à ne pas déposer plainte : (1) la perception des faits discriminatoires considérés
comme non sérieux – « je porterais plainte seulement si c’était quelque
chose de vraiment grave, mais si quelqu’un me dit dans la rue “pédé”, je ne
vais pas le dénoncer » (Pablo, gay, 25 ans) – ou la non-identification des faits
comme acte de discrimination ; (2) la plainte est perçue comme une décision
de la victime, non des témoins ; (3) la difficulté de dénoncer les événements
qui se produisent au sein de la sphère privée ou l’environnement proche ; (4)
la recherche d’options alternatives à la dénonciation :
Tout dépend de la situation, si je dois porter plainte ou pas, mais dernièrement j’essaye
plutôt de faire preuve de pédagogie, sauf si les actes sont réellement aberrants ou si la
situation nécessite de faire preuve de fermeté (Raquel, lesbienne, 26 ans).
L’attitude face à la plainte, parmi les personnes LGBT interviewées,
renforce l’idée de la méfiance envers le système judiciaire, déjà mise en
lumière par l’OSCE :
Je suis lasse de porter plainte pour qu’au final personne ne fasse quoi que ce soit, c’est un
peu perdre son temps, non ? (Marta, bisexuelle, 55 ans).
Dans le cas de Marta, qui fait référence ici à son expérience de
dénonciation dans le cadre du travail, on peut observer comment la personne
interrogée met en relation ces expériences de dénonciation préalable pour
établir un diagnostic personnel et baser ses attentes sur les effets d’une
plainte pour discrimination. Autrement dit, la lecture et l’interprétation que
les victimes font de l’appareil judiciaire face à la lutte contre les discriminations,
sont liées à d’autres expériences vécues auprès de l’institution judiciaire qui
ne sont pas forcément en lien avec les actes de discrimination fondés sur
l’orientation sexuelle, l’identité et l’expression de genre.
Au-delà du faible nombre de plaintes, l’impact des actes de
discrimination envers les personnes LGBT provoque différents effets
traumatiques sur les victimes. Selon Herek, Gillis et Cogan32, les victimes
de crimes LGBT-phobes atteignent des niveaux plus élevés de dépression,
de révolte et de symptômes de stress post-traumatiques que les victimes
de délits ordinaires. D’autres études signalent que les effets traumatiques
liés aux agressions physiques ne sont pas nécessairement aussi signifi-
catifs que ceux produits par les agressions verbales33. De leur côté,

31 Fundamental Rights Agency, op. cit., European Union lesbian, gay, bisexual and transgender survey, Vienne,
Fundamental Rights Agency, 2013.
32 Gregory Herek, M., J. Roy Gillis et Jeanine C. Cogan, «Psychological Sequelae of Hate Crime
Victimization among Lesbian, Gay and Bisexual Adults». Journal of Consulting and Clinical Psychology, nº67,
1999/6, 1999, p. 945–951.
33 Suzanna M. Rose et Mindy B. «Mechanic, Psychological Distress, crime features and help-Seeking
behaviors related to homophobic bias incidents», The American Behavioral Scientist, nº46, 2002/1, 2002,
p. 14-26.

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Jose Antonio Langarita Adiego, Pilar Albertín Carbó & Núria Sadurní Balcells

Meyer 34 et Dunbar35 considèrent que les recherches ont homogénéisé les


expériences de discrimination des personnes LGBT, sans prendre en compte
les différences de classe, de genre ou de race, en se concentrant
principalement sur les classes privilégiées. De ce fait, le destinataire des
campagnes de dénonciation des crimes de haine anti-LGBT reste
majoritairement l’homme blanc homosexuel. Au-delà de leurs effets sur
les victimes, les conséquences des actes de discriminations envers les
personnes LGBT ont un retentissement sur toute la communauté car « elle
envoie un message à toutes les personnes lesbiennes, gays et bisexuelles leur
disant qu’elles ne sont pas en sécurité si elles se rendent visibles »36, ce qui
peut provoquer des risques de dépression, d’angoisse ou de panique auprès
d’une bonne partie des personnes LGBT37.
Au cours des dernières années, les organisations LGBT ont accordé
une attention particulière aux campagnes visant à promouvoir le signalement
des crimes de haine anti-LGBT, afin d’essayer de rendre visible la persistance
de la LGBTphobie dans le pays. Cependant, en lisant les données du
rapport du ministère de l’Intérieur sur l’évolution des incidents concernant
les crimes de haine en Espagne, l’on constate que ces campagnes ont eu peu
de succès38. De plus, il s’agit d’une visibilité relative, car les dénonciations
permettent simplement de prendre conscience d’actes concrets, d’expériences
individuelles ; elles ne permettent pas cependant de dévoiler les violences
structurelles de la société inhérentes au système hétéro-normatif et cis-
générique. En réalité, le système juridique ne favorise pas la visibilité de la
discrimination, mais la déplace devant les tribunaux. De plus, c’est à la
victime que revient finalement le droit de décider comment, quand et où
rendre visible la dénonciation.
Soulignons cependant que les dénonciations pour crime de haine anti-
LGBT peuvent engendrer une jurisprudence et, au fil des années, faire
avancer la protection juridique des personnes LGBT. Cependant, comme le
font remarquer certains professionnels, charger les victimes de cette
responsabilité peut engendrer une grande usure émotionnelle. Elles deviennent
par ailleurs personnellement responsables de la lutte contre les crimes de
haine anti-LGBT, sans qu’elles n’aient pu vraiment choisir de l’être. C’est ce

34 Meyer Doug, «Evaluating the severity of hate-motivated violence. Intersectional differences among
LGBT hate crime victims», Sociology, nº44, 2010/5, 2010, p. 980-995. doi: 10.1177/0038038510375737.
35 Edward Dunbar, «Race, Gender and Sexual Orientation in Hate Crime Victimization: Identity Politics
or Identity Risk?», Violence and Victims, nº21, 2006/3, 2006, p. 323–37.
36 Gregory M. Herek, Jeanine C. Cogan, et J. Roy Gillis, p. 336, «Victim experiences in hate crimes based
on sexual orientation», Journal of Social Issues, nº58, 2002/2, 2002, p. 319–339.
37 James G. Bell & Barbara Barbara, op. cit., «Outside Looking In: The Community Impacts of Anti-
Lesbian, Gay, and Bisexual Hate Crime». Journal of Homosexuality, nº62, 2015/1, 2015, p. 98-120. doi:
10.1080/00918369.2014.957133.
38 Ministère de l’Intérieur, op. cit., Informe de la evolución de los incidentes relacionados con los delitos de odio en
España, 2016. Consulté le 2 juillet 2017 dans : http://www.interior.gob.es/documents/10180/5791067/
ESTUDIO+INCIDENTES+DELITOS+DE+ODIO+2016.pdf.

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Expériences de LGBTphobie. Défis et limites des politiques concernant les crimes de haine

que montre l’affiche suivante, en concentrant et en attribuant la responsabilité


de la plainte à la personne affectée, assignant ainsi une responsabilité
collective à la victime :

Image 1 : affiche pour promouvoir la dénonciation des crimes de haine anti-LGBT :


« Dénonce. Nous en bénéficierons tous ».

L’aide aux victimes


La plupart des campagnes et des efforts effectués pour lutter contre
les crimes de haine anti-LGBT se sont concentrés sur l’augmentation du
nombre de plaintes. Cependant, certains professionnels n’ont pas de
connaissance spécifique de la réalité et des problématiques des personnes
LGBT, et n’ont pas de formation ni/ou d’expérience d’aide aux victimes de
crimes anti-LGBT. L’un des professionnels participant à l’étude faisait ainsi
remarquer :
Il y a encore beaucoup de méconnaissance [sur les sujets LGBT]. Il y a un manque de
formation, nous ne sommes pas encore préparés à gérer ces situations (médecin, Centre
d’attention primaire).
Dans le même ordre d’idées, un travailleur social de la mairie de
Gérone raconte l’anecdote suivante, démontrant une méconnaissance par
les professionnels des sujets LGBT :
[Dans le contexte d’une séance de formation auprès de travailleurs sur la thématique
LGBT de la Mairie] Hier a commencé la première séance de formation au cours de
laquelle le professeur a demandé ceci : je suppose que tout le monde connait la signification
de l’acronyme LGBT ? On lui a répondu que non, qu’il ne devait pas partir de ce
principe.
Il en résulte que, même si certains professionnels ont une formation
et une sensibilisation spécifique aux problématiques LGBT, d’autres ne sont

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Jose Antonio Langarita Adiego, Pilar Albertín Carbó & Núria Sadurní Balcells

même pas capables d’identifier la diversité sexuelle et de genre dans le


contexte social.
Selon nous, l’aide aux victimes ne doit pas nécessairement être
conditionnée à l’existence d’une plainte, car comme le démontrent les
rapports de la FRA39 et de l’OSCE40, certaines victimes décident de ne pas
porter plainte, et cela ne devrait pas être une raison pour ne pas leur
apporter une aide. En prenant en compte cette réalité, l’intervention de
l’aide aux victimes s’étend au-delà du milieu judiciaire et policier, et concerne
d’autres professionnels des services sociaux, sanitaires et éducatifs qui devraient
savoir identifier les situations de haine anti-LGBT, accompagner les victimes
et respecter leurs décisions.
Élargir les horizons professionnels d’aide aux victimes de crimes anti-
LGBT ne suppose pas un exercice d’intrusion professionnelle, mais permet
de délimiter les points de vue et les spécificités que chaque domaine
professionnel peut apporter dans l’amélioration de l’aide aux victimes. Dans
ce sens, il a été détecté que les agents de police ont parfois tendance à fournir
des services qui relèvent de la psychologie, ou encore que les psychologues
endossent un rôle appartenant à d’autres professions. Dès lors, si les exercices
de discrimination et les crimes de haine anti-LGBT ne sont pas seulement le
produit de conduites individuelles, et ne relèvent pas uniquement du terrain
judiciaire, ils devraient pouvoir être abordés à partir de différents environnements
disciplinaires pour pouvoir faire face à un fait qui envahit tous les domaines
de la vie. Une approche complète, qui prend en compte le caractère structurel
des crimes de haine anti-LGBT, permet de : ( 1) dépasser les perspectives
thérapeutiques d’aide aux victimes qui en certaines occasions ont tendance à
les pathologiser ; (2) rompre l’argumentation qui tente de quantifier le nombre
de victimes dans le but de décourager les initiatives politiques et juridiques
contre la discrimination envers les personnes LGBT ; (3) surmonter les réponses
exclusivement judicaires aux problèmes structurels de notre modèle sexo-
genré ; et (4) rompre avec les réponses fondées exclusivement sur des
protocoles d’action, qui tombent souvent en désuétude ou sont inconnus de
nombreux professionnels :
Il existe des protocoles d’action signés par le département d’éducation, ils sont écrits,
rappelant le rôle que chacun doit avoir. Mais dans la pratique, ces protocoles sont
difficiles à appliquer. Cela dépend avant tout du professionnel que vous avez en face de
vous. Sur celui sur qui vous tombez (psychologue, Centre de santé).
De plus, si l’aide et le bien-être des victimes de crimes anti-LGBT sont
une priorité politique, ils ne peuvent pas dépendre de l’idéologie
professionnelle, des expériences personnelles ou de l’affinité ou de l’aversion
envers les personnes LGBT. C’est pourquoi un large accord social est

39 Fundamental Rights Agency, op. cit. European Union lesbian, gay, bisexual and transgender survey, Vienne,
Fundamental Rights Agency, 2013.
40 OSCE, op. cit., Hate crime data-collection and monitoring mechanisms, Warsaw, OSCE, 2014. Consulté le
2 juillet 2017 dans: http://www.osce.org/odihr/datacollectionguide?download=true.

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Expériences de LGBTphobie. Défis et limites des politiques concernant les crimes de haine

nécessaire, ainsi qu’une initiative politique qui entrerait de manière approfondie


dans la problématique et dans l’aide complète aux victimes de discrimination
anti-LGBT.

Conclusion
Si les réponses aux crimes de haine restent seulement individuelles et
individualisantes, si elles ne prennent en compte ni la structure sociale qui
les motive, ni le rôle de la culture dans l’organisation sociale du sexe, elles
pourront difficilement se convertir en un objet de transformation sociale.
Dès lors, si nous acceptons que l’organisation sociale de la sexualité est
mesurée culturellement, pourquoi attribuerions-nous des causes spécifiques
à la LGBTphobie ? Les mesures juridiques peuvent atténuer quelques-uns
des aspects de la discrimination, et/ou peuvent permettre la reconnaissance
du statut de victime. Cependant, l’individualisation d’un problème structurel,
rapporté à l’action des auteurs de violence, favorise l’augmentation des états
répressifs et ne garantit ni la transformation sociale ni le bien-être des
personnes LGBT. La transformation sociale en matière de diversité sexuelle
et de genre ne passe pas par la persécution des sujets individualisés, mais par
la construction de nouveaux modèles sociaux directement anti-hétéro-
patriarcaux.
Il ne faut pas par ailleurs négliger le fait que bon nombre des violences
anti-LGBT se produisent dans la sphère privée, au sein du foyer et dans
l’entourage. Et les mécanismes juridiques associés aux crimes de haine
peuvent difficilement poursuivre les discriminations quotidiennes survenant
au sein du foyer ; ils sont encore plus impuissants face aux discriminations
émanant de notre structure sociale fondée sur le paradigme de l’hétérosexualité
obligatoire.
C’est pourquoi la LGBTphobie ne peut être réduite aux crimes de
haine, car il s’agirait d’une simplification qui légitimerait les structures sexuelles
et de genre qui relèvent elles-mêmes de l’oppression. Ce n’est que grâce à
une approche exhaustive, prenant en compte tous les domaines de la vie,
que nous pourrons réellement améliorer le bien-être des personnes LGBT,
combattre la violence et rendre les vies quotidiennes plus vivables.

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