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ÊTRE RARE, UN AVANTAGE DANS LE MÉTIER ?

Les filles dans les filières techniques masculines, et inversement


Clotilde Lemarchant

ERES | « VST - Vie sociale et traitements »

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2010/2 n° 106 | pages 57 à 63
ISSN 0396-8669
ISBN 9782749212470
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Être rare, un avantage dans le métier ?

Être rare, 57
un avantage

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dans le métier ?
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Les filles dans


les filières techniques masculines,
et inversement

CLOTILDE LEMARCHANT

Le genre est cette force sociale qui construit, presque indépendamment des
différences physiques, les places des filles et des garçons, des femmes et des
hommes dans la société. Selon les contextes économiques, politiques, culturels et
éthiques, cette force sociale sépare plus ou moins fortement ces places sexuées,
leur attribue des valeurs divergentes, atténue ou accentue l’écart de valeur entre
places des hommes et places des femmes, estompe la référence aux différences
biologiques ou au contraire les exagère.

Pour observer un effet de genre, il est sou- spécialités qui, elles, sont traditionnelle-
vent très utile de comparer des hommes et ment « féminines ». Que se passe-t-il
des femmes évoluant dans une même ins- lorsque les recrutements sont inversés,
titution, confronté-e-s à un même événe- chose exceptionnelle statistiquement 1 ?
ment, ou à des situations similaires. C’est Quelles sont les motivations et quel est le
ce que tente de faire ce travail de quotidien de celles et ceux qui sortent,
recherche ciblé sur des jeunes filles ou volontairement ou non, des sentiers battus
jeunes gens atypiques car minoritaires en des habitudes sexuées en matière d’orien-
tant que filles ou garçons dans des forma- tation scolaire ? Perçoit-on des résistances,
tions techniques. On s’interroge sur le sort et si oui de quelles sources, de quel ordre
des filles en formation de mécanique, de et avec quelle justification ? Telles sont les
menuiserie ou d’électronique…, forma- différentes dimensions d’un questionne-
tions au recrutement habituellement mas- ment commencé en Basse-Normandie en
culin, et sur celui des garçons en formation 2004 et prolongé en Haute-Normandie
de coiffure, prêt-à-porter, bioservice…, dans le cadre de conventions régionales

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multipartenariales visant à promouvoir la Les unes et les autres se sentent intégrés


58 mixité et l’égalité entre les sexes dans le dans leur classe en fin d’année : 83 % des
système éducatif. garçons et 89 % des filles concluent à ce
Pour le moment, l’enquête est restreinte résultat lors de l’enquête par question-
aux formations de niveaux IV et V : CAP, BEP, naire, qui a eu lieu en avril-mai 2005, c’est-

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bacs professionnels et technologiques, de à-dire tard dans l’année scolaire, alors que
précédentes études ayant montré que le les éventuels soucis de début ou de milieu
baccalauréat constitue un seuil significatif. d’année sont atténués, voire oubliés.
Elle a cumulé plusieurs sources de données Enfin, garçons et filles atypiques puisent
localisées en Normandie et recueillies selon inspiration et soutien dans de solides héri-
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des méthodes variées, classiques en tages familiaux : malgré des revendica-


sciences sociales, dans les lycées publics et tions de libre choix individuel et d’auto-
en CFA (Centres de formation d’apprentis) : nomie, ces jeunes sont pour la plupart
au total, c’est un corpus de 549 question- soutenu-e-s par leurs familles dans leur
naires normands auprès de jeunes mino- choix (malgré parfois des mises en garde
ritaires, 572 questionnaires nationaux, initiales) et, bien souvent, leur orientation
53 entretiens individuels et 4 entretiens de n’est pas étrangère à des valeurs affir-
groupe auprès de jeunes minoritaires mées, à des projets de jeunesse contrariés
(élèves ou apprenti-e-s), 89 entretiens indi- de leurs parents, voire à une passion
viduels d’adultes travaillant dans le cadre familiale partagée.
des formations techniques des lycées Nonobstant ces points communs, les dif-
publics et des CFA, 18 entretiens d’em- férences s’avèrent être plus nombreuses
ployeurs, et des observations en établisse- et massives.
ments qui forme l’ensemble des données
sur lesquelles reposent les résultats sui- Rythme et modalités d’intégration
vants. des filles : lenteur et rudesse
En matière d’intégration, l’accueil par les
De rares points communs
pairs et par l’institution ne revêt pas la
Partant d’une situation commune initiale, même tonalité chez les filles et les gar-
l’engagement dans une formation aty- çons atypiques. Par certains aspects, la
pique en termes de genre, bien des diffé- différence de traitement des filles et des
rences apparaissent entre filles et garçons, garçons minoritaires est même caricatu-
uniques en leur genre. Les seuls points rale. Les filles subissent durablement un
communs se résument à trois constats. sexisme quotidien, soulignant la dureté
Garçons et filles sont pour la mixité, prin- des confrontations psychologiques et
cipe acquis (et d’ailleurs obligation juri- physiques : les obscénités, les humilia-
dique) : 91 % des filles et 86 % des tions personnelles ou professionnelles, et
garçons préfèrent des classes mixtes et ne parfois même les souillures et les coups
souhaiteraient pas voir apparaître des pleuvent durant plus d’un trimestre. « Ils
classes de filles uniquement ou de gar- me disent : “tu n’as pas ta place ici” » ;
çons dans les formations qu’ils ou elles « Tu es une fille, donc tu ne peux pas
ont choisies. avoir raison » ; « Il faut avoir du carac-

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tère » ; « Ils ont gravé “salope” sur ma buent à améliorer l’ambiance de la classe,
caisse à outils. » « Ils me disent “Ne cause d’un secteur professionnel… 59
plus ! Va faire les trottoirs !” » Plusieurs
songent à abandonner, à se réorienter. Des garçons moins motivés dans des
Une jeune enseignante de matières tech- spécialités moins prestigieuses

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niques explique qu’aux yeux de certains
garçons, la présence de ces filles est Si les filles uniques en leur genre ressen-
vécue comme « une provocation ». tent comme un handicap leur situation
Avec le temps, elles nouent quelques ami- d’exception durant leur formation, du
tiés toutefois, ce qui les touche et leur fait moins l’ont-elles choisie en fonction d’un
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oublier les réactions vives ou violentes des véritable projet professionnel cohérent.
plus irréductibles, et/ou s’imposent avec de Elles aiment l’électronique, la menuiserie,
bons résultats scolaires, le soutien d’un la mécanique, etc., elles veulent devenir
enseignant. Les timides et les pacifiques mécaniciennes, conductrices de poids
peinent, les jeunes filles plus assurées et lourds, et représenter d’autres métiers
combatives parviennent à s’imposer, en encore dont la féminisation même du
adoptant souvent une attitude « gar- nom ne va pas de soi. Les discours des
çonne », se rapprochant des modes d’ex- garçons « uniques en leur genre » revê-
pression de leurs confrères. Tout de même, tent une tout autre tonalité. La formation
elles continuent de les intriguer. suivie est choisie dans 75 % des cas chez
À quelques exceptions près, la structure les filles, dans 45 % seulement des cas
scolaire semble peu sensibilisée aux diffi- chez les garçons. Les propos de Gaétan,
cultés que vivent la plupart de ces jeunes en terminale de BEP secrétariat, reflètent
filles : les adultes des lycées ne savent bien l’ambiguïté de la situation de beau-
pas, du propre aveu des lycéennes, qui coup d’entre eux. Si c’était à refaire, refe-
évitent de se confier par crainte d’être éti- rait-il la même formation ? « Je ne veux
quetées comme « fayottes ». Les jeunes pas devenir secrétaire, donc je ne la refe-
filles se responsabilisent et se taisent. rais pas, mais pour retrouver les copines
Comme, en outre, elles ne rencontrent de ma classe, oui, je la referais. »
pas plus de difficultés scolaires que leurs Ont-ils été relégués plus promptement
copains de classe, leur bulletin scolaire ne dans les filières professionnelles, toutes
renvoie pas non plus aux adultes des spécialités confondues ? Se sont-ils moins
signaux de détresse. investis dans leur propre choix de forma-
À l’opposé, les garçons sont choyés : s’ils tion que leurs consœurs ? On connaît en
sont 25 % à désigner des difficultés d’in- effet la forte mobilisation scolaire des filles
tégration en début d’année, celles-ci sont originaires de milieux ouvriers, qui « atta-
rapidement résolues, en quelques jours. chent plus d’importance que les garçons
Ils se disent bien entourés, « chouchou- aux qualifications scolaires, attitude justi-
tés », attendus et apprécient la présence fiée par la division du travail entre les sexes
de filles, le sérieux qu’elles garantissent qui réserve aux femmes sans diplômes des
durant la formation. Ils soulignent égale- emplois déqualifiés, répétitifs et mal rému-
ment les égards des enseignants, des CPE. nérés 2 ». Il faut tenir compte de la diversité
Certains affirment même qu’ils contri- des formations professionnelles et techno-

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logiques, et considérer que certaines sont « pensez-vous que le fait d’être un gar-
60 plus attractives que d’autres et donc exa- çon/une fille sera un avantage dans votre
cerbent un sentiment de concurrence. Les métier ? » présentent une dispersion très
garçons minoritaires souffrent de leur sexuée : les garçons se sentent rares et
orientation puisqu’ils se retrouvent dans précieux, les filles ne se font pas d’illusion

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des filières « féminines » globalement sur leur accueil futur.
moins valorisées (carrières sanitaires et Les récentes recherches de Thomas Coup-
sociales, secrétariat, comptabilité) ; les pié et Dominique Epiphane sur l’insertion
filles minoritaires souffrent d’autant plus et les carrières professionnelles d’hommes
de leur position défavorable dans les rap- et de femmes ayant inversé les habitudes
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ports sociaux de sexes que la concurrence de genre en matière de formation don-


avec les garçons se trouve exacerbée dans nent raison à ces jeunes. Ces deux auteurs
des filières plus valorisées (électronique, observent « des différences d’insertion
mécanique). entre filles et garçons à tous les niveaux de
la formation, et presque toujours au béné-
Avenir et perspectives fice des garçons. Même si ces écarts s’at-
professionnelles ténuent au fur et à mesure que s’élève le
niveau de diplôme ». Dans le cas présent,
Lorsque l’on demande aux jeunes gens et les jeunes filles et jeunes gens concernés
jeunes filles minoritaires de se projeter préparent des diplômes au mieux de
dans leur avenir scolaire et professionnel, niveau bac et connaissent donc les dispa-
là encore, les réponses divergent entre rités les plus fortes. « Le bilan de l’inser-
filles et garçons : venus par défaut dans tion professionnelle des jeunes filles qui se
une formation parfois éloignée de leur sont aventurées dans les filières atypiques
premier choix, les garçons atypiques res- – car fortement « masculines » comme la
tent toutefois confiants dans leur avenir mécanique, l’électricité, le BTP, mais aussi
professionnel : les médias, leur entourage l’informatique, les mathématiques ou la
familial ou scolaire leur laissent entendre physique – apparaît ambigu. Encoura-
qu’à diplôme égal, un homme sera mieux geant par rapport à celui de leurs
employé qu’une femme, ce qui confère à consœurs issues d’autres spécialités, il
ces jeunes garçons une certaine tran- reste décevant par rapport aux garçons
quillité d’esprit. sortant des mêmes spécialités 3. »
À l’inverse, les filles sont venues par choix
dans ces formations mais sont anxieuses
Trois portraits contrastés :
pour leur avenir. La seule expérience de
Anne-Marie, Sandrine et Martin
recherche d’un lieu de stage leur montre
combien leur place, en tant que femme, Afin de rendre compte de façon plus char-
sur une portion du marché du travail nelle de ces réalités, voici trois portraits de
jusque-là masculine, n’est pas acquise à lycéen(ne)s caennais(es) ayant pour points
l’avance. Trouver un maître de stage communs de débuter une formation tech-
acceptant la présence d’une femme dans nique ou professionnelle atypique et
son équipe relève du parcours de com- d’avoir des parents de milieu social
battante. Les réponses à la question modeste (ouvriers ou employés). Ces trois

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jeunes sont interrogé(e)s cinq mois après imposer son choix de formation aux ensei-
leur arrivée dans leur lycée et n’ont gnants et à l’administration scolaire de 61
qu’un(e) seul(e) collègue de même sexe son établissement précédent qui, compte
dans leur classe : leur situation d’exception tenu de ses bons résultats, voulaient l’en-
est donc marquée mais pas extrême. voyer vers la filière générale. Elle n’est pas

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Anne-Marie est en seconde d’un bac tech- déçue par le contenu de sa formation, en
nologique, option mécanique, et passion- lien avec son projet professionnel : devenir
née de course automobile. Il n’est pas mécanicienne de voitures de compétition.
excessif de dire d’elle qu’elle est une bat- Sa belle assurance, elle la tire de deux
tante qui met en valeur ses qualités d’or- sources. Tout d’abord, elle sait qu’elle
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ganisatrice : à peine cinq mois après son peut compter sur le soutien ferme et déci-
arrivée dans ce lycée très masculin (il sif de la direction de son établissement
compte une trentaine de filles sur huit qui met en œuvre des actions afin de pro-
cent cinquante élèves), elle est déjà délé- mouvoir la mixité au sein de son lycée et
guée de classe, déléguée d’internat, et au d’améliorer l’accueil des jeunes filles ten-
cœur de plusieurs projets du lycée. À ce tant l’expérience de nouveaux métiers.
titre, elle se décrit au moment de l’en- Ensuite, elle puise dans son entourage
quête comme quelqu’un de bien intégré. familial un soutien, un réseau et des
Sûre d’elle, motivée, enthousiaste, cette connaissances que bien des jeunes gar-
frêle et petite jeune fille de 16 ans débor- çons de sa classe n’ont sans doute pas en
dante d’énergie décrit pourtant ses diffi- égale proportion. Son père lui a construit
cultés avec les garçons de sa classe durant un atelier chez elle, afin qu’elle puisse
tout le premier trimestre. « C’était test sur s’exercer le week-end. Une bonne partie
test », « des sifflements, des réflexions de sa famille est passionnée de course
déplacées […] Je sais que dans un atelier, automobile : un oncle possède une voi-
leur spécialité, c’est de klaxonner pour ture de course, dans laquelle elle est
pouvoir prévenir tout le monde dès qu’il y montée, pour la première fois, à l’âge de
a une fille qui arrive ». Anne-Marie s’in- 2 ans ; elle accompagne ses cousins, son
surge contre « les pressions » qu’elle subit oncle et son père depuis plusieurs années
en atelier, lorsqu’elle s’exprime en cours déjà sur des pistes de courses automo-
ou qu’on exige d’elle ou de sa seule col- biles le week-end et sa mère y prend part
lègue féminine le prêt de leurs documents en gérant les questions logistiques. Forte
personnels. « C’est du style “passez-moi de ces expériences prestigieuses, elle dis-
vos cours !” Ça, ça leur rend service. » Les pose de quelques atouts et d’un senti-
rejets, les remarques sont d’ordre sexiste : ment de distinction lui permettant de
« Moi, j’ai eu des fois : “Tais-toi, tu as trop s’imposer auprès de ses pairs au lycée.
de culture ! Une femme, c’est fait pour Sandrine est en seconde de bac STI élec-
rester à la maison, faire le ménage et s’oc- tronique dans le même lycée qu’Anne-
cuper des enfants !” On nous le dit fré- Marie mais vit une expérience plus
quemment. » Mais ces contrariétés sont solitaire. Originaire elle aussi d’un milieu
surtout le fait de quelques irréductibles et familial modeste, mais sans contact avec
n’entament pas la motivation très grande son père depuis environ quatre ans, elle
d’Anne-Marie, qui a même dû lutter pour tient un discours plus amer, malgré le

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plaisir qu’elle éprouve à suivre une forma- sir la carrosserie, plus difficile d’accès
62 tion technique qu’elle avait choisie de son pour les filles.
plein gré. Elle souffre de l’irrespect chro- Martin, en seconde de BEP « carrières
nique dont elle est l’objet : insultes, sanitaires et sociales », n’a pas vraiment
remarques désobligeantes « sur mon choisi son orientation puisqu’il aurait pré-

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physique » (elle est grande et un peu féré suivre une formation en SMS (sciences
forte), ou parce qu’elle a refusé leurs médico-sociales), en accord avec un pro-
avances. « C’est gamin, immature. » Elle jet professionnel ancien et précis : devenir
se sent contrainte, testée, observée, y infirmier. Mais il n’a pas été pris dans
compris sur sa tenue vestimentaire. S’ha- l’autre lycée où il postulait en SMS, les
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biller en jupe ? « Surtout pas ! On dirait : demandes étant nombreuses (150 pour
ah ! la salope ! » Elle aurait aimé trouver 32 places disponibles seulement, expli-
davantage de soutien auprès des ensei- que-t-il). Sur les conseils de son profes-
gnants, en particulier de la part des seur principal, il s’est inscrit dans ce BEP
femmes. Or, « certains n’ont pas aidé ». avec l’espoir de rebondir en bac SMS puis
Une enseignante remplaçante s’est excla- en école d’infirmiers. Son projet est large-
mée d’un air réprobateur en rentrant ment motivé par la fratrie dont il est
dans la classe : « Ah bon ? Il y a des filles membre : ses deux grandes sœurs exer-
dans ce lycée maintenant ! » Sandrine cent déjà dans le milieu paramédical et lui
estime que sa professeur de sciences phy- ont transmis régulièrement des informa-
siques « est sévère avec les filles ». tions sur ce secteur d’activité et les for-
En définitive, elle se réfugie dans la salle mations qui y débouchent. En outre, ses
réservée aux quelques filles du lycée et parents soutiennent son projet, valorisant
dans une amitié exclusive avec l’autre fille davantage le secteur sanitaire et social
de sa classe. Elle vit une exclusivité fémi- que la mécanique ou l’électronique. Peu
nine dans un lycée de garçons, contente mobile, préférant suivre une formation
de sa situation d’externe qui lui permet dans la ville où il réside, Martin se dit
de passer peu de temps au sein du lycée. « très famille ».
Elle souligne quand même les démarches Si tout se passe comme il le souhaite, sa
amicales de certains garçons de sa classe situation d’unique en son genre risque
et le sérieux de sa formation. d’être durable, ce qui n’est pas pour lui
Elle se sent soutenue par sa famille : sa déplaire. Malgré ce détour par un BEP qui
mère, ses frères et sœurs plus jeunes, « ils lui « fait perdre un an », Martin vit très
sont fiers de moi ». Son projet profes- positivement sa formation : le contenu
sionnel est clair, en accord avec sa forma- l’intéresse, et il évolue fort à son aise au
tion : devenir technicienne ou ingénieure sein de sa classe formée de vingt-quatre
électro-technique dans le secteur de élèves, où l’ambiance est bonne, sans
l’électroménager. Sa mère, monteuse- clan, et où il s’est forgé de solides amitiés
câbleuse chez Moulinex et très bricoleuse avec Bastien, l’autre garçon, et de nom-
à ses heures de loisir, est à la source de sa breuses copines qu’il rejoint à chaque
vocation : « Tout vient d’elle. » Toutefois, récréation, et avec qui il travaille. « Les
Sandrine ajuste son projet aux débouchés filles, elles sont vraiment sympas dans la
probables qui l’attendent et évite de choi- classe. Au collège, elles se la jouaient,

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mais là non. » Il ne cherche pas à se lier compétentes veulent saisir l’occasion de la


avec d’autres garçons de son lycée (qui désaffection des garçons dans les filières 63
comporte des classes très masculines), techniques et scientifiques constatée à
n’envie pas ses copains partis dans des tous les niveaux, doctorats scientifiques ou
spécialités et des lycées « masculins ». atelier, pour inciter les filles à s’orienter
vers les sciences et la technique, et pro-

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« Je préfère être avec des filles et bien
rigoler et avoir un projet. Eux n’en ont mouvoir la mixité au travail. Mais il appa-
pas. » S’il n’apprécie pas toujours les raît que les innovations ne sont pas
demandes stéréotypées de la part de cer- accueillies pareillement et ont un coût plus
tains enseignants (« être galant », et élevé pour les filles que pour les garçons.
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donc visible et meneur), il se sent en défi- Dès lors, l’efficacité du rôle des institutions
nitive « chouchouté ». Enfin et surtout, et des adultes accueillant et encadrant ces
enseignants et médias l’assurent d’un jeunes éclate au grand jour. Toutes et tous
avenir professionnel plus radieux que ne souhaitent pas intervenir, pour diffé-
celui de ses consœurs : « L’autre jour à la rentes raisons. Mais qu’un adulte inter-
télé, j’ai vu qu’on manquait d’infirmiers et vienne en instaurant un tour de rôle pour
en plus, une de mes profs m’a dit le balayage de l’atelier en fin de cours
qu’entre une fille et un garçon, on pren- technique, ou en expliquant les notions de
dra le garçon. tolérance et d’altérité au détour d’un cours
– Pourquoi ? d’instruction civique ou de français, et il se
– Je ne sais pas. Physiquement, psycholo- fait alors discrètement médiateur et
giquement… Enfin, je ne sais pas, mais accompagnateur de ces jeunes novateurs,
cette prof m’a dit qu’à notes égales, on en un mot : éducateur…
prendra plutôt un garçon… »
CLOTILDE LEMARCHANT
Maîtresse de conférences à l’université de Caen,
centre Maurice-Halbwachs,
Conclusion CEREQ-Centre associé de Basse-Normandie

Partant d’une situation commune, être


minoritaire en termes de genre durant leur
formation, au bout du chemin, des diffé-
rences surtout apparaissent : en termes de
Notes
motivation, de qualité d’accueil et d’inté-
1. D’après Fabienne Rosenwald, les choix ont peu
gration, de perspectives d’insertion profes- évolué entre 1984 et 2002 dans le second cycle pro-
sionnelle, tout ou presque sépare filles et fessionnel scolaire puisque « 30 % des filles
garçons uniques en leur genre. s’orientent vers le secrétariat-bureautique contre
1 % des garçons, alors que 24 % des garçons choi-
Aujourd’hui, de nouvelles vagues d’actions sissent la formation électricité-électronique contre
sont menées au niveau régional et national 1 % des filles ». F. Rosenwald, « Filles et garçons
afin de promouvoir la mixité à l’école, dans le système éducatif depuis vingt ans », Don-
nées sociales, INSEE, p. 87-94, 2006.
d’élargir l’éventail des formations et 2. A. Prost, L’enseignement s’est-il démocratisé ?,
métiers ouverts aux femmes sans canton- Paris, PUF, 1986, p. 164-165.
ner ces dernières aux métiers de services et 3. T. Couppié, D. Epiphane, « Que sont les filles et
les garçons devenus ? Orientation scolaire aty-
d’employées de bureau, orientations mas- pique et entrée dans la vie active », CEREQ, Bref,
sives bien connues désormais. Les autorités n° 178, 2001.

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