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Requiem Pour Capitalisme Décadent

Chapitre Premier

Le Patron feuilleta le dossier une fois de plus. Des yeux pales et perçants capturés dans l'instant éphémère sur des photos au grain épais -- des personnes seules, prises en groupe -- et de courts mais denses extraits de texte. Son regard maléfique et fixe s'attardait pendant ce qui semblait être une éternité. Parfois, sa main à la manucure impeccable soulignait un passage, ou traçait en l'air les contours d'un détail pendant un court moment. Puis il tournait vite la page, sans y laisser aucune trace. McMurray l'observait attentivement depuis la pénombre, dans laquelle se découpait la pyramide un peu vieillotte de lumière jaune que projetait la lampe articulée de bureau. Etre assis de biais par rapport au Patron n'était pas tout-à-fait prudent, mais c'était tout de même mieux que de face. Nettement mieux. McMurray était l'éditeur d'un journal, respecté de surcroît. Au début, il n'avait pas cru aux rumeurs concernant le Patron. La petite l'histoire disait qu'à l'époque où lui-même avait été éditeur, il était source de tant de peur et de tension dans les comités de rédaction qu'on avait vu des journalistes tomber dans les pommes sous l'impact de ses contre-interrogatoires -- ce même regard de lynx qui maintenant se dirigeait vers le dossier sur le

bureau. McMurray avait qualifié ces histoires de légendes, colportées de dîner en ville en dîner en ville -- mythes concernant les actes extraordinaires et les épopées des héros de Fleet Street au temps des presses en métal, des scoops à tomber par terre et des beuveries à n'en plus finir. Une Fleet Street qui n'existe plus. Mais William Barton appartenait à une autre espèce. Ayant travaillé avec lui, McMurray croyait à ces histoires d'évanouissement. Dans la mythologie du journalisme moderne, Barton était Méduse. Il avait le pouvoir de changer en statue de pierre quiconque le regardait de travers. Ou peut-être était-il Zeus, tout puissant, le plus habile de tous les faux prophètes. L'or blanc des boutons de manchette de Barton étincela brièvement alors qu'il s'en défit pour se retrousser les manches, et ses doigts poursuivirent leur tache dans un même geste, posément, sans relâche, pour trouver des réponses. La façon dont le Patron manipulait le dossier semblait vaguement familière. Autrefois, dans le bordel d'une petite ville du bord de mer, McMurray avait vu un aveugle palper le visage d'une jeune fille de cette manière. La transaction monétaire avait eu lieu, il avait été établi que la fille était disponible, mais l'aveugle tenait à toucher son visage avant que l'affaire en question ne commençât. La précipitation du procédé tactile, l'intimité présumée, la tendresse dans le contrôle du geste -- tout cela faisait partie du plaisir. Peutêtre même que cela constituait en soi le plaisir. "J'hésite. Il n'y a rien qui me déplaise, mais j'hésite." Le ton employé exprimait une certitude sans ambiguïté. Le Patron poussa légèrement le dossier. "Qu'en pensez-vous?" demanda-t-il doucement, le regard droit, dans la ligne duquel

l'Ecossais bien en chair se gardait de se situer. McMurray eut un rictus nerveux comme si on venait de lui jeter dans les mains une grenade. Bien que Barton fût plus âgé et plus grisonnant que McMurray, il était aussi plus mince. Il n'était qu'un simple homme vêtu d'un costume coûteux, un homme d'affaires comme tant d'autres, jusqu'au moment où son regard vous foudroyait. Il était assis sans bouger, les yeux fixés droit devant. "Et bien..." McMurray s'éclaircit la voix. Barton demeurait tout-à-fait silencieux. Sa silhouette se dessinait nettement sur le mur du bureau, auquel les briques apparentes conféraient un aspect chic et design à peine perceptible dans l'obscurité. "Il est intelligent. Dans un sens à la fois classique et pas conventionnel," dit enfin McMurray. Barton hocha la tête lentement. "Bien sûr. Mais conviendra-t-il?" A nouveau, Barton fit glisser le dossier vers McMurray, cette fois avec la paume de la main. Leurs regards ne se croisaient toujours pas. McMurray avala sa salive. Il avait besoin d'une cigarette, brûlante, qui lui ferait le ménage au fond de la gorge. Comment en était-il arrive là? Il avait été éditeur pour le journal de son lycée, un établissement scolaire austère mais de bon niveau à Paisley. Son ascension professionnelle avait rapide et fortuite: le journal local,

un article important qui le propulsa au bureau national d'un grand quotidien dans un quartier à la mode de l'Ouest londonien -- un changement géographique qui fut bienvenu. Il s'habitua vite à travailler beaucoup. Il débordait d'enthousiasme à l'idée de comprendre comment tout fonctionnait, comment la société s'articulait: les accros du pouvoir à Westminster, les banquiers de la City qui consommaient femmes et voitures. Il avait connu la paranoïa, le snobisme intellectuel et à moindres frais de l'intelligentsia littéraire londonienne; la crasse immonde du milieu sportif professionnel; le déclin de la Chrétienté et les progrès de l'Islam. Et, oui, aussi, comment fonctionnaient les médias. Ces derniers présentaient un miroir à tout ce monde, l'ajustait de temps à autre, selon quel top modèle, banquier ou star de la politique bénéficiait encore de quelque réserve de bienveillance. Mais ça? C'était différent. "Un universitaire précoce," dit McMurray prudemment." Il est allé dans une école privée inconnue du Nord de l'Angleterre. Tenue par les Jésuites. Il a passé son Bac avec deux ans d'avance." Le Patron contemplait le bout de ses doigts. "Catholique," murmura Barton. "Ouais, un petit catho," dit McMurray, qui venait du côté protestant de la frontière Ouest de l'Ecosse. "Ça ne devrait pas être un problème. On lui demande pas de renoncer à sa foi en l'Eglise catholique, romaine, sainte et pédéraste." D'un vague sourire il rendit hommage au trait d'esprit qu'il venait d'esquisser. "Oui," dit Barton lentement. "Je suppose que ça pourrait être

pire." Il savait ce que Barton entendait par "pire". Le Patron avait eu une fois un assistant éditorial -- l'équivalent dans le monde de l'édition d'un Attaché Parlementaire. Le jeune homme était sensationnel, dynamique et s'investissait. Il pouvait tout faire et mettait cette capacité à exécution: conduire, taper à la machine, jouer aux échecs, prendre les minutes en réunion dans un style indirect parfait, proposer une critique géopolitique du point de vue de n'importe quel endroit de la planète -- il n'y avait qu'à choisir un pays, un continent. Mais lorsque Barton exprimât le souhait qu'il travaillât pendant le week-end de la Pâque juive, cela lui posa problème. Pour le jeune homme, c'était hors de question. Aucun Juif ne respecta plus les fêtes religieuses à ce jour. Bien entendu, on faisait de nombreuses donations à des oeuvres de charité juives, et l'on publia des éditoriaux judicieux et diplomatiquement habiles. Cela continuerait d'être le cas. Il eut été dérangeant, voire impossible, pour un baron de la presse d'être perçu comme antisémite. Mais il n'y eut plus de Juifs parmi les membres du personnel. Les Catholiques, et surtout les pratiquants, étaient aussi potentiellement sur un siège éjectable. "Je ne crois pas que Spendlove puisse se permettre d'être pieux, monsieur." "Et pourquoi donc?" Il aurait semblé que Barton était en train de mémoriser les moindres différences de forme entre chacune des briques du mur. "Il est divorcé. Ou en instance de divorce. Marié à une Américaine. Une blonde mignonnette."

Le même hochement de tête, comme s'il entendait cela pour la première fois. "C'est un point positif ou négatif?" "Difficile a dire. Ça pourrait jouer dans les deux sens." "C'est pas à cause de la religion qu'ils se sont séparés, au moins?" McMurray feuilleta le dossier une fois de plus. Tout était là, mais Barton voulait que cela fût établi encore une fois, que ses pensées furent formulées à voix haute. "Je ne crois pas. Elle a un ami. Un gros mec bagarreur du style athlète viril américain." Un nouveau hochement de tête. "Et c'est pas non plus comme si tout d'un coup il s'était rendu compte qu'elle est... Elle est quoi, au juste?" "Episcopale." "Episcopale." Le Patron s'arrêta sur ce terme avec la satisfaction d'un chien qui a trouvé un os à ronger. "Il le savait bien quand ils se sont mariés," pensa McMurray à haute voix. "Est-ce qu'on a fait les tests habituels?"

"Oh, oui." "Et alors?" "Réussis. Il n'a pas raté le moindre détail." Quelques semaines auparavant, Samuel Spendlove s'était présenté à un entretien pour un échange universitaire de la Fondation XB, du nom du grand-père de Barton, Xavier, fondateur de l'empire médiatique familial. La fondation avait un programme de bourses pour des projets de recherche ayant un rapport avec la presse. Peut-être y aurait-il une chaire à l'Université d'Oxford un jour, le Professeur Barton de Science Journalistique. Mais pour le moment, l'Université tenait cela en suspend. Le nom de Barton n'était pas apprécié, mais l'argent, en quantité suffisante, résoudrait la question, à terme. L'argent a réponse à tout. "Quel restaurant avez-vous utilisé?" "Le Camel Toe Heaven à Notting Hill. On avait réservé tout l'endroit." McMurray pencha la tête sur le dossier. L'interview s'était bien passé. Samuel Spendlove avait fait grande impression: l'esprit vif, une mémoire brillante, largement plus intelligent que ses interlocuteurs, sans être toutefois arrogant. Poli, réservé, calme. Tout cela était encourageant. Entretiens, apéritifs et dîner au Camel Toe Heaven pour les candidats, et ensuite un passage sans transition vers un salon à l'arrière. Des filles était arrivées. Des créatures éduquées à

Cambridge, la chevelure soyeuse, belles, intelligentes, disponibles mais juste ce qu'il faut. Les meilleures putes. Des prédatrices vraiment dangereuses. Cela faisait des semaines que Samuel et sa femme s'étaient séparés, mais malgré cela il avait affiché une distance polie. Les filles s'étaient mine de rien rapprochées, pour essayer de l'embobiner, en alternant coquetteries et conversations sérieuses, essayant ainsi de tirer les angles. Il ne leur arrivait pas souvent de s'amuser autant dans le cadre de leur activité professionnelle. Samuel était plus grand que la moyenne, avait les cheveux blond foncé, des yeux bleu-vert, bien propre sur lui. Elles n'en feraient qu'une bouchée. Du champagne délicieux, du cognac, du Bourbon on-the-rock avaient soudain fait apparition. Après le troisième verre, des fioles de poudre blanche firent leur entrée. Quelques uns des candidats qui avaient été interviewés en même temps que Samuel choisirent la solution de facilité. C'était juste un peu de neige, c'est tout. Ce n'était pas comme s'ils avaient apporté leur propre came. C'était juste pour s'amuser, un peu comme de fumer occasionnellement. Emprunter une cigarette à quelqu'un ne faisait pas de vous un fumeur. La planque de quelqu'un d'autre? Aucun lien avec vous -- et puis, des filles mignonnes vous en proposaient si gentiment... Quoi, rien de grave? Samuel salua diligemment et quitta les lieux. Barton étendit le bras et s'empara à nouveau du dossier. Il tourna une page avec un doigt paresseux. Excellent résultat. Celui qui serait choisi serait soumis à toutes sortes de tentations. Une certaine aisance sociale était une condition primordiale au succès de l'opération, mais l'alcool, les drogues et les femmes, c'était

hors de question. Les qualités requises étaient la concentration, l'intelligence et la capacité à travailler seul. Et pourtant... La personne qui finalement serait choisie devrait être en mesure de recevoir des ordres. Plus encore, il faudrait que l'on puisse la contrôler. "T'as encore de cette bouffe pour vaches?" McMurray sortit de sa poche du chewing-gum à la nicotine. "Goût cassis-eucalytus," grommela Barton. "C'est toujours aussi dégueulasse." Sa nouvelle femme Japonaise-Americaine, qui avait la moitié de son âge et n'éprouvait aucun complexe apparent à être Mme Barton numéro quatre, interdisait formellement les cigarettes. McMurray, fumeur devant l'éternel depuis des décennies, avait entrepris d'avoir avec lui des chewing-gums à la nicotine toujours à portée de main. Il n'eut pas été de bon ton de décevoir. Barton mâchait de façon flegmatique. Son visage mince et quelque peu ravagé prenait un air un peu plus aigri chaque fois qu'il mordait dans le chewing-gum. McMurray l'observa dans le but futile d'y puiser des indices. Il soupira. Il était possible que leur homme idéal n'existât pas. McMurray prit aussi un chewinggum et se mit à le mastiquer par compassion. Il fumait toujours ses trente cigarettes par jour, mais il était maintenant en plus devenu dépendant de ce chewing-gum à la nicotine. "Sa performance en mémoire et en psychologie cognitive?" demanda enfin Barton, toujours comme s'il n'avait aucune idée de la réponse.

"Très largement réussie. Au-dessus du barème pour une partie de l'épreuve. Sa mémoire eidétique y est pour quelque chose." "Eidétique?" "Je crois que dans le dossier ils appellent ça 'photographique'. Il a aussi particulièrement bien réussi les anagrammes et les reconnaissance de suites. Il n'est pas juste une bonne machine à photocopies." "J'espère vous avoir mal compris," murmura doucement Barton. "Vous n'étiez quand même pas en train de comparer notre meilleur candidat à du matériel de bureau au moins?" "Peut-être en disent-ils davantage dans le dossier," dit McMurray, s'empressant de retourner au dossier, dont l'épaisseur dépassait les deux centimètres. "La mémoire eidétique ou photographique n'est pas inhabituelle. A peu près une personne sur deux mille en possède une forme dérivée. C'est moitié un don, moitié une technique. Il suffit de regarder un livre, une liste, une série de symboles, et d'en mémoriser l'apparence plutôt que le sens. Ensuite, au moment voulu, on rappelle l'image et on la relit. C'est un peu comme une présentation de diapos." Barton rechigna: "Mais c'est bien trop important pour laisser ça à la merci d'un tour de prestidigitation, McMurray." L'Ecossais réprima un grognement. Si quelque chose foirait, il en irait de sa responsabilité. C'était pourtant Barton qui avait lu le dossier. Barton avait choisi délibérément Samuel Spentlove.

"Monsieur, je suis absolument d'accord. Vous voulez quand même que je le fasse entrer?" "Si on le choisit et qu'il échoue, on échoue tous. Surtout vous. C'est clair?" Barton s'était tourné vers McMurray, qui se trouvait donc pile dans le champ du regard du Patron. C'était un torrent glacial. McMurray put imaginer la Bentley de société, l'appartement acheté à crédit dans les Docklands, et les attentions régulières de Karina, sa très, très coûteuse call girl préférée, lui échapper des mains tout d'un coup. Il avala sa salive. Ou tout au moins essaya de le faire. Il avait la bouche et la gorge desséchées. "Allez, au boulot." Barton poussa légèrement du doigt le dossier, et esquissa un sourire à l'attention de Barton. Il n'employait jamais un ton plus élevé que celui que l'on emploierait pour réclamer une rondelle de citron pour accompagner une verre d'eau minérale. "Mais ne vous trompez pas. Sinon il y aura des représailles." Il prononça ces derniers mots sur un ton particulièrement doux. Il n'avait aucun besoin d'élever la voix. Son regard fixe transmettait clairement le message. Puis, soudain, Barton détourna la tête, se leva de sa chaise et sortit. McMurray demeurait sur son siège. Il se passa lourdement la langue sur les lèvres et revint pesamment sur le dossier, une fois de plus. C'était un ordre non formulé de la part de Barton. McMurray ne put résister et jeta furtivement un oeil sur l'image du mur d'en face. Il s'agissait du détail d'un tableau de Delacroix, une demoiselle plantureuse incarnant l'identité de la France en

tant que nation et de ses citoyens contre le contrôle sans scrupule de l'aristocratie et du clergé. Il était inutile de se poser la question de savoir s'il fallait prendre cela pour autre chose qu'une plaisanterie ironique. Le fait est que Barton était assis juste quelques mètres plus loin, les pieds sous la table de l'autre côté de la toile, qui faisait en même temps office de miroir sans tain. Le Patron était sans doute en train d'ajuster le volume et de s'arranger le casque sur les oreilles. Regarder, attendre, tout surveiller, et tout ça caché derrière la reproduction d'une fille au gros seins, appelant les citoyens à se battre pour la liberté, l'égalité et la fraternité. La porte s'ouvrit silencieusement. McMurray remonta ses lunettes cerclées d'acier le long de son gros nez gras et plissa les yeux pour mieux voir dans la l'obscurité. "Salut, Suzi." "Salut." Suzi Gilbertson se glissa dans le siège à ses côtés, et plaça un cahier et un crayon sur la table. Elle n'était pas sans ignorer que le Patron les regardait de derrière le tableau, mais elle semblait pourtant totalement à son aise. "Le spectacle va bientôt commencer," marmonna McMurray, tout en jurant tout bas alors qu'il feuilletait le dossier. "Voyons voir," dit Suzi, avec un brin d'accent des Cornouailles. Elle était plutôt jeune -- la mi-trentaine tout au plus -- et possédait

cette sorte de charme domestique qui faisait qu'on l'aurait très bien vue en train de faire le deuil de parents défunts. Suzi avait les yeux sombres, une peau douce, et sa bonhomie même lui conférait une sorte de sex appeal; elle aurait très bien pu vous préparer une tasse de thé ou vous envoyer un martini vodka, selon la situation et l'humeur de la personne concernée. Quoiqu'il en soit, elle obtenait toujours les informations dont elle avait besoin. On disait que le Patron avait un faible pour elle. Certains disaient qu'il projetait de l'envoyer travailler comme éditeur pour un de ses titres américains, peut-être même pour son journal à scandales new-yorkais. Elle avait une carrière prometteuse -- très habile, et plus proche de l'âge de Spendlove que McMurray ne l'était. Idéal dans le cadre présent. "Je crois que tu trouveras ça tout-à-fait exhaustif," dit McMurray. Suzi emmagasina rapidement des yeux les vieilles photos d'équipe de natation, les photocopies des lettres d'amis du père, lui-même un de ces journalistes de Fleet Street qui font la rubrique des chiens écrasés, les résumés de ses antécédents familiaux: fils unique, parents décédés, ce mariage qui avait ressemblé à un accident de voiture. Des pages et des pages d'info: profil crédit, intérêts politiques et sociaux. Même pour qui il avait voté apparemment, en dépit du secret de l'isoloir. Les soustitres accrochaient: "carrière", "affiliations", "motivations". "Et ben dis-donc!" s'exclama Suzi. "Y'a antécédents et y'a espionnage.... Qui est-ce qui fait ces trucs-là?" "Oh, un de ces services de renseignements internationaux." "Tu veux dire Kroll?"

"Plus petit que Kroll. Avec à sa tête des politiciens ratés et des chefs d'entreprise à la retraite. Ils rendent service à Barton en préparant les rapports sur les candidats de la Fondation XB gratuitement. C'est de la recherche facile." "Ouais," dit Suzi en rigolant. "Ils sont totalement transparents, et, encore, rien de bien cochon. Ca me surprend quand même qu'ils le fassent gratuitement." "Ils font payer des fortunes pour les gros trucs, les gros patrons de l'industrie et les hommes politiques avec toutes leurs affaires qu'ils étouffent à coups de pots de vin." "Je sais bien que c'est le projet chou-chou de Barton," dit Suzi, "mais cette mission doit vraiment être très spéciale. Y'a qu'à regarder ce dossier." "Avec plaisir," interrompit une voix venue d'ailleurs. Suzi sursauta un peu sur sa chaise. "Ah, Samuel, bienvenu," dit McMurray, qui n'avait pas quitté la porte des yeux. "Désolé d'arriver ainsi de façon impromptue," dit Samuel. "Ils m'ont dit d'entrer directement." "Aucun problème," rétorqua McMurray. "Asseyez-vous." Samuel Spendlove, jeune, dynamique, doué, à la fois l'objet d'admiration et de suspicion, fit ce qu'on lui demandait.

McMurray attrapa le dossier et le referma discrètement, comme Suzi se dirigeait vers la porte pour éclairer la pièce davantage. "Je croyais que c'était moi le chercheur," dit Samuel, à l'aise sur sa chaise, les jambes ouvertes, les mains posées sur le haut des cuisses. "On aime bien le travail en profondeur, mais tout là-dedans n'est pas sur vous, Monsieur," mentit carrément et adroitement McMurray. Comparé aux echanges avec le Patron, cela paraissait facile. "J'ai beaucoup entendu parler de vous," dit Suzi en souriant. McMurray tourna le regard vers elle. Elle était probablement au moins au courant du fait qu'il n'avait pas accepté les substances illicites proposées par les putes. Peut-être même que son sourire était authentique. "Merci. Je ne sais pas si je dois me sentir flatté ou intimidé," répondit Samuel en un sourire éclair à l'attention de Suzi. "Vous n'avez l'air de n'éprouver ni l'un, ni l'autre, vous le savez très bien," minauda Suzi. Ses attitudes qui de plus en plus ressemblaient à un jeu de séduction mettaient McMurray mal à l'aise. Elle était très pro. Si c'était son style, passons. "Mais, ce que je ne comprends pas, c'est pourquoi vous vous êtes porté candidat pour ce projet de recherche." "C'est très simple. On m'a proposé de me présenter. Et j'étais en quelque sorte..." les yeux de Samuel plongèrent dans le visage ouvert et engageant de Suzi. "... à la croisée des chemins."

"Vous voulez dire par rapport à votre femme, Gail?" "Gail, oui. Ma femme." "Je vous plains. Divorcer, c'est toujours difficile." Un joli petit froncement s'était formé sur son front laiteux. Samuel croisa les jambes, ainsi que les bras. Ses grands yeux écartés s'embrumèrent momentanément. Derrière l'écran, Barton, qui mâchait toujours son chewing-gum rance, sourit lentement. La vulnérabilité est une moyen de contrôle. Le mariage était fini depuis longtemps. Dans le dossier, il était écrit que sa femme sautait sur tout ce qui bougeait depuis des mois déjà, au moment où ils avaient entrepris de se séparer. Mais, dans l'esprit de Spendlove, elle n'était pas son ex-femme. Il était blessé à vif. C'était utile, très précieux. "Je suis désolée d'entendre ça, Monsieur, très sincèrement. Puisje vous appeler Samuel?" "Samuel, oui. Mais, de grâce, pas Sam." "Bien entendu, Samuel. Je compatis beaucoup avec votre désarrois. Mais je suis malgré tout surprise que vous soyez prêt à abandonner votre thèse et la perspective d'une carrière universitaire brillante." "Et bien, en partie ce serait pour des raisons financières. Vous n'êtes pas sans ignorer les difficultés d'Oxford et de Cambridge en ce qui concerne la rétention du personnel universitaire. Ils n'ont pas la dotation financière d'un Harvard ou d'un Yale et c'est

franchement difficile d'avoir un niveau de vie correct avec les salaires qu'ils proposent." "Je comprends. Nous savons bien que la bourse de la Fondation XB est plutôt généreuse, surtout comparée aux échelles de salaires universitaires ici au Royaume-Uni. Néanmoins, votre dossier indique que vous seriez destiné à de grandes choses si vous restiez: une chaire professorale, la chance de pouvoir publier vos recherches en droit. Je suis certaine qu'il y aurait des tas de moyens de trouver des revenues complémentaires. "Vous êtes trop aimable." "Vous croyez?" interrompit McMurray. évalueriez-vous en tant qu'universitaire?" "Comment vous

Samuel marqua une pause. "J'ai régulièrement été dans les premiers." De l'autre côté du Delacroix, le sourire de Barton devenait de plus en plus profond. "Dans les premiers", c'était donc ça. Spendlove avait fini deuxième de sa promotion à Oxford lorsqu'il avait passé son diplôme. Ensuite, après un passage à Harvard et à Cornell, il était revenu pour passer un diplôme de Droit Civil à Brasenose, le collège où il avait obtenu son premier diplôme. Il avait fini premier dans ses examens de Droit Civil et reçu le Prix Vinerian, et été invité à se présenter à l'élection de All Souls, l'ultime bastion d'Oxford. "Mais vous qualifieriez-vous de quelqu'un qui va au bout de ses entreprises?" demanda McMurray, qui recyclait les bêtises qu'il avait apprises lors d'une formation récente de management. Il

commença à sentir de nouveau le regard glacial que le Patron lui lançait, même à travers l'écran. "Il est difficile de coller des étiquettes, Monsieur, je suis humain, avec toutes les imperfections que cela implique." Il sourit encore, mais cette fois avec des défenses en béton armé. "Nous faisons un travail d'équipe, Samuel," s'empressa d'ajouter Suzi. "Alan pose les questions difficiles, et moi les faciles." Barton gloussa doucement. Ce qu'elle voulait dire, c'est que McMurray posait les questions idiotes, alors qu'elle se montrait plus habile. "Les questions faciles sont toujours les plus dangereuses," dit Samuel, qui se sentait maintenant de plus en plus a l'aise. Il décroisa les jambes. "Je peux vous demander un service, Samuel?" roucoula Suzi. "Je n'ai pas rencontré beaucoup d'individus avec une mémoire photographique. Allié à votre intelligence en matière légale, ça doit être d'une utilité formidable. Pouvez-vous en parler un tout petit peu?" "Oui, bien sur, si c'est ça qui vous intéresse. Mais je ne vois pas très bien le rapport avec un programme d'échange universitaire. L'important, ce serait plutôt comment je pourrais utiliser la mission pour écrire un bon rapport pour la Fondation XB, non?" "Nous devons être très méticuleux dans notre processus de sélection, pour des raisons que j'élaborerai par la suite," dit McMurray. "Il est évident que le cadre de la mission de la

Fondation a des limites, mais William Barton porte un intérêt personnel à ces missions, surtout celle-ci." "Comme c'est étrange." Les muscles de la mâchoire de Samuel se contractèrent malgré lui. "Ca vous ennuierait beaucoup de répondre à ma question, Samuel? Ca m'intéresse vraiment." interrompit Suzi. Depuis leurs postes d'observation respectifs, Barton et McMurray s'émerveillait devant cette femme. Dès le départ, Suzi avait su identifier la faiblesse de Spendlove, l'anneau qui permet de mener le taureau par le bout du nez, et maintenant la voilà qui le conduisait un peu partout, à sa guise. Ca le rendait plus malléable. "Et bien..." Samuel croisa à nouveau les bras. "On n'est pas obligé d'en parler ici et maintenant, si ça vous ennuie," dit Suzi. "Je pourrais vous rendre visite à Oxford, à l'occasion. Peut-être pourrait-on prendre un verre." La familiarité avec laquelle elle présentait les choses rendait ses propositions innocentes, et donnait l'impression qu'elle avait une soif réelle et avide de savoir. Mais son regard révélait davantage. Samuel le soutint un instant, puis baissa les yeux vers ses genoux. "Que voulez-vous savoir au juste? Ce n'est pas très difficile à comprendre pourtant?" dit-il enfin. Derrière le Delacroix, Barton approuva de la tête.

Répondant à une série de relances de la part de Suzi, Samuel expliqua que la mémoire édéitique avait sans doute un rapport avec le développement du cerveau pendant la petite enfance; il se pourrait que les ségrégations naturelles qui se mettent ordinairement en place dans le cerveau -- pour séparer les informations visuelles, auditives, et ce qu'on appelle le "remémoration" -- ne se développent pas. Samuel pouvait "photographier" des paragraphes entiers d'un livre, ou une image, et ensuite l'"oublier". "Mais j'avais cru comprendre que vous n'oubliiez presque rien?" "C'est comme si je mettais les choses de côté. Comme de monter des tableaux au grenier. Quand je conduis ou que je fais la cuisine, je n'en ai nul besoin. Mais si je veux les voir, je vais làhaut et je les sors du placard." "Je vois." Elle continuait à hocher la tête en signe d'assentiment. Une fois que le sujet était chaud, il suffisait de le laisser parler. "Ca permet de vivre normalement." "Si tant est que l'on donne un sens au mot 'normal'," dit Samuel, avec quelque lassitude. "C'est difficile à croire," lança McMurray. "C'est une fonction normale du cerveau?" "On m'a fait des tas de tests, et ma santé est très bonne d'un point de vue neurologique." Samuel se redressa sur sa chaise. Suzi jeta un coup d'oeil en direction du Delacroix. Elle et McMurray seraient vraiment dans la

panade si Spendlove décidait de s'en aller. "Et d'un point de vue psychologique?" demanda McMurray. Samuel marqua un temps d'arrêt. "Psychologiquement, Monsieur, je suis un véritable fou furieux." Suzi laissa échapper un petit rire. McMurray se gratta la tête. "3, 1, 4, 1, 5, 9, 2, 6, 5..." Comme pour illustrer son état, Samuel regardait fixement un point au-dessus de la tête de McMurray, tout en récitant une série de chiffres apparemment au hasard. "Qu'est-ce que vous faites?" demanda l'Ecossais. "Je crois qu'il est en train de réciter pi, Alan," dit Suzi, tout en gardant les yeux fixés sur Samuel, qui avait déjà énuméré une soixantaine de chiffres. Puis il s'arrêta: "Oui, ce n'est pas spécialement intéressant, mais réciter pi -- qui est, comme vous le savez, égal au rapport entre le rayon d'un cercle et sa circonférence -- semble être le meilleur moyen d'expliquer aux gens de quoi il s'agit," dit Samuel. "C'est infini, n'est-ce pas?" dit Suzi. "Combien de chiffres pouvezvous ainsi énumérer, Samuel?" "Je ne sais pas... Quelques milliers... Je ne me suis jamais vraiment penché sur la question." "Il y a des gens dont c'est la spécialité, n'est-ce pas? Il pourraient

y passer des heures." "Oui," sourit Samuel. "Mais eux, ce sont des fous furieux pour de vrai." "Mais alors, pourquoi n'avez vous pas fait carrière dans les mathématiques, si c'est ça votre vice caché? demanda McMurray. "J'aurais cru que ma collection de diplômes de Droit était déjà en soi un vice caché. Ç'aurait pu être pire. Permettez-moi de vous donner un exemple." Samuel s'installa sur sa chaise et se mit à regarder le plafond. Ils l'avaient décidément bien mérité. "Education: Ecole de Jeunes Filles de Plymouth; Downing College, Cambridge. Carrière: journaliste en formation, au Croydon Advertiser; rédactrice et correspondante cuisine, pour le magazine Graziana; journaliste au Daily Quest; éditeur de nuit au Daily Quest; éditeur en chef au Daily Quest. Divertissements: vin et sports aquatiques." Samuel vérifia d'un coup d'oeil vers Suzi l'effet de ses paroles. Oui, elle était bien là, bouche bée en face de lui. "Je ne suis pas bien certain de ce que signifie la fin," sourit-il dans une allusion perfide. "Peut-être est-ce lié à ce qui suit: 'fantaisie la plus impardonnable: les hommes. Situation matrimoniale: célibataire." Samuel acheva ses propos et regarda ses interlocuteurs.

McMurray et Gilbertson échangèrent quelques regards furtifs. Spendlove venait de réciter le paragraphe consacré à Suzi dans le Berks' Beerage, une édition fantaisiste du Who's Who de la profession journalistique, considérée avec pas mal de sérieux dans le milieu; les données biographiques étaient exactes. En tant que prouesse de mémoire, c'était impressionnant à double titre, car Spendlove n'avait pas su à l'avance que Suzi participerait à l'entretien. Il avait dû chercher les bios de tous les journalistes un peu importants de l'empire Barton et avait rappelé à sa mémoire le CV abrégé de Suzi en un clin d'oeil. "Alan McMurray: carrière..." "Cela ne sera pas nécessaire," dit McMurray. "J'ai bien compris la leçon. Votre éventail de talents est impressionnant, Samuel." Samuel considéra McMurray avec attention. Il se servait souvent de cet exercice de mémoire pour amuser ses amis. Mais ça marchait à tous les coups. Il était temps de progresser dans la conversation. "Monsieur, cette mission semble assez inhabituelle. J'aurais besoin d'en savoir un peu plus." "Et bien, comme vous le savez, il s'agit d'un projet de recherche excitant et difficile dans un environnement cognitif nouveau," répondit sournoisement McMurray. "Ca ne m'en dit pas très long. C'est de la recherche et du travail en même temps -- un stage?"

"Oui, cela se passe en entreprise," dit Suzi. Samuel se tourna vers elle et se prit en flagrant délit de l'imiter inconsciemment. "Mais nous avons pensé que cela pourrait vous intéresser après toutes ces années passées... je veux dire, comme si votre cerveau avait été dans du formol. Vous serez entouré de gens intelligents, stimulants, tous tournés vers un même objectif." "Par ailleurs, ça se passe à Paris et nous savons que vous aimez beaucoup cette ville," ajouta Suzi. "En résumé," intervint McMurray, "nous pensons que ce projet serait idéal pour un esprit équilibré, à la recherche de variété et de changement, un esprit comme le vôtre. Très peu d'individus sont présélectionnés pour un tel projet. Et encore moins sont choisis." La solennité, presque pompeuse, de cette déclaration fut bien comprise par Samuel. "Mais Monsieur, qu'est-ce que la Fondation me demande de faire, concrètement?" "Nous voulons que vous travailliez en tant qu'analyste et assistant de recherche de haut rang pour l'un des financiers les plus influents au monde, Samuel," dit Suzi. "C'est très bien payé. Exceptionnellement bien, même." Et de mentionner à l'appui un chiffre pour le stage de trois mois qui correspondait à cinq fois le salaire universitaire annuel de Samuel. Il réprima une exclamation d'admiration. Trois mois dans un bureau à Paris. C'était très tentant. Mais ça manquait de logique.

"Je dois vous demander," dit-il enfin. "Pourquoi la bourse est-elle aussi élevée? Certes, cela se passe dans la banque, mais mais je croyais que les objectifs de la Fondation étaient universitaires." "La recherche est en partie universitaire, en partie d'ordre commercial. N'oubliez pas que les fonds proviennent d'une entreprise médiatique," dit McMurray. "C'est quand même un peu étrange," dit Samuel. "A propos, qui est le financier?" "Il s'appelle Khan," dit Suzi. "Vous avez entendu parler de lui, je suppose?" "Oui... oui. Ca a l'air très intéressant," dit Samuel d'un ton pensif. Khan faisait partie d'un petit nombre de financiers qui avaient fait la couverture des journaux et été à la une des informations télévisées et sur internet. Les journaux à scandale avait émis l'idée selon laquelle il manipulait les devises et les actions comme un enfant terrible jette ses jouets contre les murs par caprice. "Je pensais que vous poseriez des questions techniques," dit McMurray. "Toutes les réponses sont là-dedans." McMurray posa deux grandes enveloppes carrées, l'une rouge, l'autre jaune, devant Samuel. "Ce n'est pas un test, juste une sorte de profil psychométrique. Il n'y a pas de mauvaise enveloppe, ni de bonne ou de mauvaise réponse. Mais je vais vous demander d'en choisir une." Samuel soupira.

"Tout cela est bien terne, vous savez. Si une banane n'était pas jaune, serait-elle a) bleue, b) verte, ou c) rouge? C'est un peu dingue. Mais, bon, la jaune s'il-vous-plaît." Il tendit la main. "Je crains que ce ne soit pas aussi simple que ça," dit McMurray. "Voyez-vous, dans chaque enveloppe, il y a deux types d'informations, concernant la mission et le salaire. La jaune contient un chiffre précis -- Suzi vous a juste donné un ordre de grandeur -- et des informations sur la nature de votre mission à Paris. La rouge contient aussi l'indication d'une somme d'argent -peut-être plus, peut-être moins -- et une explication beaucoup plus détaillée." Il y eut une pause pendant laquelle Samuel évaluait les options qu'on venait de lui présenter. "L'enveloppe rouge s'il-vous-plaît." "Je vous répète que ce n'est pas si simple," dit en souriant McMurray. "Voici comment ça fonctionne: il vous est possible d'ouvrir l'enveloppe jaune à n'importe quel moment. Mais pour ouvrir l'enveloppe rouge il vous faudra attendre mon retour." "Votre retour? Mais combien de temps serez-vous absent?" "Si je vous le disais, ce ne serait plus du jeu." McMurray et Gilbertson se levèrent de leur siège. L'Ecossais enleva ses lunettes et regarda Samuel: "Si vous ouvrez les deux, leur contenu sera annulé."

"Vous ne trouvez pas ça un peu immature? demanda Samuel, les yeux incrédules grand ouverts sur les deux compères. "Ce n'est pas conventionnel. Instructions personnelles de William Barton." "Mais c'est très efficace," dit Suzi, en lui donnant une petite tape sur l'épaule avant de se diriger vers la porte. "Choisissez bien, Samuel." Dix minutes plus tard, Barton, McMurray et Gilbertson étaient encore dans la pièce sombre de l'autre côté, à le regarder à travers l'écran. Samuel était de plus en plus nerveux. Il consulta sa montre, fit les cent pas, se gratta le nez, se passa la main dans sa longue chevelure soyeuse. A deux reprises, il faillit prendre l'enveloppe jaune. Chaque fois, il laissa sa main en suspend puis la retira. "Il faut le faire attendre pendant un temps déterminé?" demanda enfin McMurray. "Non," dit Barton doucement. "C'est pour tester sa faculté à résister au plaisir. Très révélateur de la personnalité." "Que voulez-vous dire? demanda Suzi, qui observait Samuel arpenter la pièce. "Et bien, tout d'abord ça permet de voir s'il est capable de suivre des instructions," expliqua Barton. "Il joue le jeu, c'est bon signe." McMurray croyait avoir rêvé: Barton venait-il d'adresser un sourire à Suzi? Elle devait vraiment être dans ses bon papiers.

"Ensuite, ça nous donne une idée d'à quel point il veut ce boulot. Il est évident que l'enveloppe rouge est un meilleur choix, celui que nous voulons qu'il fasse. Combien de temps pourra-t-il attendre est une bonne mesure de son désir -- et de sa soif de savoir. On lui a dit qu'il y avait plus d'informations dans le deuxième enveloppe, ne l'oubliez pas. Et il y a un troisième élément." Barton cracha le chewing-gum et le jeta dans un cendrier. McMurray tout comme Gilbertson étaient suspendus à ses lèvres. "Le troisième élément, c'est sa capacité à différer le plaisir. S'il peut se maîtriser et attendre sa récompense, ça veut dire qu'il est plus en mesure d'opérer seul et de faire exactement ce qu'on lui demande. Les gens capables de retarder leur satisfaction sont moins en proie à l'utilisation de drogues, commettent moins de crimes, qui leur permettraient de prendre des raccourcis comme le font la plupart de ces prolos, ces abrutis, le public auquel nous nous adressons. En bref, ils réussissent mieux." "Je comprends," murmura McMurray. "S'il tient vingt minutes, vas-y et épargne-lui plus de tourments," dit Barton. "C'est vraiment malin," dit Suzi. "Au fait, combien d'argent et d'information y a-t-il de plus dans la seconde enveloppe." "Rien de plus. Le contenu des deux enveloppes est identique." "Donc peu importe ce qu'il choisit, c'est surtout comment il choisit?"

"Il n'a pas vraiment de choix à proprement parler. Mais ça, c'est notre petit secret, n'est-ce pas Suzi?" dit Barton, un sourire aux lèvres, mais dans les yeux toujours le froid de mort.

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