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Spotzle.

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1
Magazine
PRINTEMPS 2019
Spotzle, c’est une plateforme web où chacun peut
publier le récit d’un voyage, d’une course ou d’une
A DÉCOUVRIR
3
aventure sans distinction de niveau, de genre, de Le monstre
pratique. C’est ouvert à tous, nous vous attendons. peut se ballader

18
Il faut juste que ça se passe sur un vélo, n’importe tranquille
lequel.

Aujourd’hui, nous lançons un magazine online car


nous aimons le vélo, les belles histoires et les jolies

36
A travers
photos. les Alpes australiennes
Pour vous (et un peu pour nous), nous avons réuni
plusieurs récits très différents qui vous feront voyager

60
de l’Australie à l’Ecosse en passant par les USA.

Pour conclure, un peu de photographie avec un


portfolio sur 3 saisons de cyclo-cross.
La sérendipité
Il manque juste une présence féminine, du grand géocoucou
ce n’est pourtant pas faute d’avoir cherché.

50
Family man
& week-end warrior

Muddy winter
Portfolio
LEmonstre
PEUT SE BALLADER TRANQUILLE
RÉCIT ET PHOTOS : FLORIAN PONZIO

3
L a Highland Trail 550 (HT 550) est une
course VTT en mode bikepacking de 900
kms avec 16 000 m de dénivelé se tenant en
Ecosse. C’est une course en autonomie complète
où il faut prévoir l’ensemble de son matériel pour
subvenir à ses besoins tout au long de l’épreuve.
Les endroits pour se ravitailler sont de simples
commerces accessibles à tous. Certaines zones
du parcours sont tellement sauvages que deux
ravitaillements sont espacés d’une journée. Il est
indispensable de faire ses recherches en amont
grâce aux récits des autres coureurs (Google
Maps ou toute autre application de navigation),
afin d’adopter la meilleure stratégie et de ne Je suis tombé sous le charme de l’Ecosse et de ses paysages après
pas se retrouver sans rien en pleine nature. un road trip de 10 jours, il y a quelques années. Ce voyage ayant
Pour la navigation, nous avons tous le même un goût de trop peu, je me suis mis à chercher des parcours à
fichier GPS. Il est impératif de le suivre même vélo pour y retourner. C’est ainsi que j’ai entendu parler de
lorsque la trace traverse une rivière sans quoi la la HT 550 et l’idée m’a tout de suite séduit ! Seul problème
je n’avais jamais fait de bikepacking de ma vie… Le concept
disqualification est immédiate.
m’a immédiatement plu et je m’y suis donc mis petit à petit
pour le plaisir sans penser à cette HT 550 qui me paraissait
inatteignable. Après deux ans et quelques voyages à vélo mais
sans aucune expérience de courses de bikepacking j’ai décidé de
sauter le pas et de m’embarquer dans cette aventure.

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JOUR 1
au sommet nous n’étions plus que 2. Toutes ces que physiquement. En effet, pousser un vélo
heures d’entrainement dans les Vosges sont en train chargé à fond en allant moins vite qu’un groupe de
de porter leur fruit. Maintenant reste à savoir si je marcheurs nordiques du 3e âge, ça vous met un coup
tiendrais la cadence plusieurs jours ou si les autres ne au moral. J’ai aussi réalisé qu’il ne s’agissait pas de
sont pas simplement en train de gérer leur effort… mon point fort car les quelques secondes que j’avais
tant pis ! Je ne sais pas dire non à quelqu’un qui me grapillées sur mes compagnons ont très vite fondu.

L’ organisateur Alan appelle ceux qui allaient


jouer les premiers rôles dans cette course dont
Neil Beltchenko qui détient plusieurs records sur des
propose une partie de manivelles. La vitesse n’étant
pas très élevée sur cette route en tobogan, je décidais
d’imprimer mon rythme. Je me suis donc retrouvé
Il me fallait forcer le pas pour tenir leur cadence.
Après 20 min de rando on retrouve enfin un chemin
roulable. Pendant la montée nous nous arrêtons
épreuves de bikepacking aux USA. Après l’appel, il à mener la course pendant plusieurs kilomètres en pour la première fois après 5h de vélo pour faire
termine en disant : « et j’invite à rejoindre la ligne étant assez fier de moi mais aussi à me trouver très nos provisions en eau dans un ruisseau sur le bord
de départ tous ceux qui veulent leur donner du fil stupide sachant que j’allais sûrement le payer cher du chemin. Par la suite la descente est extrêmement
à retordre ! » Dans ma tête une petite voix s’écrit : un peu plus tard. rapide et plaisante malgré les énormes « water bars »
« Moi !!! ». Par la suite, nous n’étions plus que 4 avec Neil permettant de drainer l’eau.
Instinctivement, j’étais déjà placé en deuxième Baltchenko (futur vainqueur), Chris Hope (second) Un arrêt pour remettre une sacoche en place me fait
ligne, bien décidé à rester avec les premiers le plus et Richard Rothwell. J’attaquais la montée vers Ben perdre le contact avec les premiers et je me retrouve
longtemps possible afin d’apprendre un maximum. Alder sur le bord du Loch Ericht avec une dizaine de à chasser pour essayer de rentrer. Dans une descente,
Je voulais déjà savoir si j’étais capable de tenir leur secondes d’avance. Il s’agissait de la première section je ne peux éviter une barrière qui se baisse et tape
rythme mais surtout la grande inconnue savoir de « BOG » que j’avais recensé sur le parcours. Pour l’arrière de mon casque. Je sais que je n’ai pas perdu
quand ils s’arrêtaient et à quelle fréquence. les non-initiés, il s’agit d’une tourbière gorgée d’eau connaissance mais ça m’a quand même pas mal
Après seulement 10 kms, nous n’étions déjà plus que recouverte par de la mousse ce qui s’apparente à secoué… Moment de panique : si ça se trouve j’ai un
6, c’était parti fort ! Malgré cela, l’ambiance était rouler dans un champ de boue. La dépense d’énergie traumatisme crânien je vais être obligé d’arrêter alors
bon enfant et pendant les moments d’accalmie, tout pour passer à vélo ce genre d’endroit est énorme ! que ça fait des mois que je prépare cette aventure !!!
le monde discutait et faisait connaissance au milieu On peut alterner entre une zone liquide à une plus « Bon allez, calme-toi ! » Je retire mon casque et me
des montagnes et lochs qui nous entouraient. J’en collante avec une profondeur qui varie et tout ça à rend compte qu’il est bien fissuré… ça ne me rassure
profitais déjà pour m’extasier devant ces paysages l’aveuglette… Après avoir été surpris une deuxième pas trop mais bon, d’après mes fiches, il y a un café
grandioses et sauvages qui m’accompagneront fois en passant par-dessus le vélo quand ma roue avant où je peux m’arrêter dans 15kms. Je me relève un
pendant toute la course ! s’est enfoncée jusqu’au moyeu dans ce bourbier, je peu groggy avec un gros mal de cou en me disant
La première montée du parcours approchant, décidais de continuer en marchant. Je me suis très que je verrais bien comment ça évolue.
tout le monde commençait un peu à se tendre. vite rendu compte que la marche allait être une
Pendant l’ascension, les jambes tournaient bien et partie difficile pour moi aussi bien mentalement

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6
Pendant ces 15kms j’ai connu mon premier A cet instant, je sais que la course avec les premiers
coup dur… Dans ma tête, pleins de pensées s’arrête là. Je décide de reprendre un maximum
pas très positives se bousculent. Il s’engage alors de force et de me poser 5 min pour me calmer
un combat interne entre ma raison et ma peur. et attaquer la montée vers le point culminant
« Est-ce que je fais bien de continuer ? Est-ce de la course. Au fur et à mesure de la montée,
que je dois aller à l’hôpital pour être sûr ? Pas je sens que les jambes reviennent. La fin est très
moyen, je suis au milieu de nulle part ça veut raide et technique mais j’arrive à ne pas poser le
dire que j’arrête la course. Comment fais-je pour pied à terre. Une fois en haut j’admire le paysage
savoir si je n’ai pas un traumatisme crânien ? Je à 360° composé d’étendues d’eau, de collines
crois que si tu vomis ce n’est pas bon signe… Ca boisées et j’apprécie le ciel qui commence à se
y est j’ai envie de vomir c’est sûr c’est ça ! STOP ! couvrir, même si c’est annonciateur de pluie, car
Dans une descente, je ne peux éviter une barrière Raisonne-toi c’est juste que ça fait 6h que tu cela ajoute un côté austère et hors du temps à ce
qui se baisse et tape l’arrière de mon casque. roules et que tu n’as mangé que des barres de moment.
céréales depuis ce matin. » Je continue à un bon rythme jusqu’à Fort-
Je sais que je n’ai pas perdu connaissance J’arrive enfin au café pour acheter de quoi refaire Augustus, seul vrai point de ravitaillement de la
le plein d’énergie et je retrouve mes compagnons journée, tout en étant attentif à mes douleurs
mais ça m’a quand même pas mal secoué… de ce matin en train eux aussi d’acheter un d’après chute. J’ai le cou très tendu et je me
snack. A ma surprise, même à l’arrêt, la course sens un peu nauséeux. Arrivé au supermarché,
continue ! Ils sont tous en train de se dépêcher je croise les trois premiers qui repartent et
pour repartir le plus vite possible. Malgré tout, on se souhaite bonne chance pour la suite de
ils ont pris le temps de me demander ce qu’il l’aventure.
m’était arrivé. Après leur avoir expliqué que J’ai la dalle ! Je suis prêt à acheter tout ce que je
j’avais perdu contre une barrière, ils ont tous vois dans le supermarché : sodas, wraps, barres
été très attentionnés et m’ont dit ne pas trop de céréales et carrot cake (gastronomie locale
forcer. Même si je ne pouvais accepter leur aide oblige !). J’en prends suffisamment pour être sûr
pour quoique ce soit _ car la moindre assistance de tenir jusqu’à demain car il y a peu de chance
est disqualificatrice _ on sent vraiment la que je puisse me ravitailler avant (il est 16h
camaraderie. Tout le monde veille sur tout le et déjà 150 kms). Pendant que je mange mon
monde, c’est ce qui fait la beauté de ce genre festin, je décide d’appeler Sarah, ma compagne,
d’évènement. pour avoir un regard extérieur sur ma situation.

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Un coup d’œil sur la carte m’apprend
qu’il s’agit du Loch Ness !

Je lui explique mes misères, elle me réconforte en me disant que résoudre à marcher. Je me fais alors rattraper par Javi qui lui pour trouver le gîte mais les deux hôtels que j’avais notés sont
je serais plus mal que ça si j’avais vraiment quelque chose mais est sur son vélo en single speed et rebondit tranquillement de complets… je me rabats donc sur le camping. Par chance, le
que je ne devrais pas trop forcer. cailloux en cailloux pendant que je glisse plus que je ne marche propriétaire suit la Highland Trail et me propose une caravane.
Me voilà un peu rassuré, je peux repartir après avoir mis mon sur ce terrain. Je décide donc de dégonfler mes pneus pour Je prends !
k-way car la pluie vient de faire son apparition. Enfin l’Ecosse gagner en adhérence, c’est mieux ! Je suis Javi et on arrive au Je fonce sous la douche pour me détendre un peu et nettoyer
me montre son vrai visage après 20°C ce matin et un grand bout du Loch où se dresse une maison abandonnée qui fait mes affaires déjà dans un sale état… Dans la caravane, je me
soleil. froid dans le dos. Il me dit que certains concurrents ont déjà fais un repas lyophilisé que j’ai emmené, plus une petite tisane
Une montée bien raide après m’être goinfré me fait regretter dormi à l’intérieur les années précédentes, moi je n’ai pas envie dénichée dans un tiroir pendant que mes affaires sèchent/
d’être trop couvert. Après un certain temps dans mes pensées, de traîner. brulent au-dessus des plaques chauffantes (j’y ai laissé un bout de
je me rends compte que je suis sur les hauteurs d’un immense On continue notre chemin jusqu’à Cannich qui est le dernier chaussette). Coup de fil pour avoir un soutien moral et ensuite
loch. Un coup d’œil sur la carte m’apprend qu’il s’agit du Loch endroit où j’ai la possibilité de dormir à l’abri cette nuit. Ça dodo, il est 23h. Cette première journée a été difficile avec
Ness ! Vu mon état de fatigue et la pluie qui tombe, le monstre m’embête, il est seulement 20h30 et on a parcouru que 200 kms cette chute et même si je me suis rassuré au niveau du possible
peut se balader tranquille, je ne suis pas apte à le voir. comme me le fait remarquer Javi. Cependant, j’ai le coup très traumatisme crânien, j’ai très mal au cou ce qui pourrait être
Les kilomètres s’enchaînent bien pendant 3h jusqu’au Loch tendu et je ne veux pas que cela empire et compromette le très gênant pour la suite. Je suis actuellement 7e avec 200 kms
Stac où le chemin est juste un amas de grosse pierres lisses et reste de l’aventure en dormant dehors dans le froid sur mon dont 3400m D+ en 11h.
mouillées… Je bataille pour rester sur le vélo mais dois me petit matelas. Je quitte donc la trace de quelques kilomètres

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je me rends compte que je suis en effet déjà venu ici !

JOUR 2
Lors de notre road trip en Ecosse avec Sarah, nous
avions dormi dans le camping en contrebas et mangé le
plus mauvais repas de tout notre séjour ! Une soupe en
conserve dégueu avec du pain tout mou… vraiment pas
une très bonne expérience culinaire. Je me souris à moi-
même et me demande ce que j’aurais pensé il y a 3 ans

R éveil à 5h après une courte nuit mais sans problème


pour m’endormir. Je tourne la tête à gauche
à droite pour tester mon cou et plus de douleur…
si on m’avait dit que je repasserai ici à vélo pendant une
course de 900 kms… sûrement : « J’ai hâte ! »
Pendant la matinée, je rattrape plusieurs concurrents
Miracle ! Mes jambes m’ont l’air relativement fraîches et je me retrouve avec Saemi Burkart et Reto Koller
et après un rapide petit déjeuner, c’est parti ! Je regarde à discuter pendant que nous nous restaurons à Oykel
le classement et je suis redescendu à la 17e place… Bridge. C’est le début de la redoutée boucle Nord de la
Apparemment je suis le seul à avoir dormi autant. Tant HT 550, plus particulièrement l’ascension du Bealach
pis je me sens remotivé à bloc et je vais tout faire pour Horn qui est mentionnée comme horrible dans chaque
rattraper le temps. récit… Le début de la boucle se fait sur une magnifique
Les premiers coups de pédale confirment mes petite route bordée par une rivière et quelques belles
impressions, les jambes vont bien ! Il fait bien froid ce maisons qui sont louées pendant la saison de la pêche au
matin mais quel plaisir de rouler en Ecosse au milieu saumon. Cette route mène à une montée extrêmement
de ces paysages magnifiques. Je suis venu pour ça et pentue qui permet de passer de l’autre côté de la vallée
cela me motive à appuyer encore plus fort pour voir ce et donne un magnifique point de vue sur lochs et
qui se cache après le virage ou la montée suivante. Les montagnes. Je reste sur cette route pendant environ
routes sont agréables et j’arrive à Contin un peu après 50 kms où je ne croise pas une seule voiture… C’est
8h pour prendre de quoi faire un 2e petit déjeuner. extrêmement plaisant et beau mais aussi déroutant, j’ai
Juste avant d’arriver dans la ville j’ai une impression l’impression d’être dans un paysage post-apocalyptique
de déjà-vu… Une hallucination ? Je n’ai pourtant pas où il n’y a plus âme qui vive en avançant sur une route
l’impression d’être fatigué à ce point-là. Une fois devant sans fin qui m’emmène au bout du monde.
le magasin où je vais pouvoir faire le plein de victuailles,

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Une fois que la route bifurque sur un J’entame enfin la descente en me disant Il fait froid et humide. Je décide
chemin, je sais que je m’engage sur le que je dois me dépêcher si je veux arriver à de trouver un abri au sec sur les 20
Bealach Horn et que les choses sérieuses Kylesku avant 21h pour manger quelque prochains kilomètres de route qui
commencent. Au bout de quelques chose de consistant. La descente est très mènent à Drumbeg. Je ferais le plein à
minutes, il est déjà impossible de rouler technique et avec la fringale je suis un peu l’épicerie locale qui ouvre demain matin
tellement le terrain est impraticable moins lucide et chute sur les cailloux. Je à 7h. La progression est difficile avec
et il me faut plus d’1h pour faire les 5 me relève facilement avec seulement des une succession de montées et descentes
prochains kilomètres en mode « mud éraflures et quelques bosses mais c’est un très raides mais la vue est folle !!! Il
PRODUIT D’HYGIÈNE
day ». Il n’y a aucun chemin et il faut vrai avertissement : il faut que je mange est minuit et le soleil n’est pas encore TOUT EN UN

suivre au mieux la ligne tracée sur le GPS plus et tant pis si je n’arrive pas à l’heure. couché à ces latitudes-là. Le spectacle
pour ne pas se perdre. A chaque pas, je Le point d’orgue de cette descente est le est juste incroyable ! Les montagnes se
m’enfonce dans des tourbières et la boue paysage ! Le soleil commence à descendre colorent d’un rouge feu, la lune brille et
est tellement collante qu’il est impossible et je suis subjugué par les couleurs et la je peux voir des étoiles. A la magie du
de pousser le vélo. Je dois plusieurs fois composition du paysage. Cela m’aide moment s’ajoutent des cerfs partout sur
jeter le vélo en contrebas de marche à relativiser et profiter de l’instant. Plus les bords de la route. Je suis obligé de
de 1m50 et lorsque j’atterris à coté, je de 2h plus tard, je sors de la trace pour hurler dans les descentes pour être sûr
m’enfonce dans la boue jusqu’au tibia !!! trouver un restaurant à Kylesku. La vue qu’ils ne traversent pas devant moi. Je
J’ai vraiment atteint le bout du monde et sur le loch et les montagnes depuis le suis fatigué mais je n’arrive pas à lâcher
le côté austère des paysages que je trouvais restaurant est incroyable mais c’est la des yeux le spectacle qui s’offre à moi et
si beau peu de temps avant me semblent douche froide quand on m’annonce qu’il suis simplement heureux d’être là ! Je n’ai LIT KING SIZE

désormais hostiles et je n’ai aucune est 22h30 et que la cuisine est fermée… toujours pas réussi à trouver d’abri alors
envie de traîner dans le coin. Le ciel est Je commande donc 4 paquets de fruits que je viens d’arriver à l’épicerie… Tant
menaçant, il n’y a que de la boue et de la secs, deux de chips et deux coca. Je repère pis, je vais dormir dans mon bivy au bord
roche à perte de vue et pour couronner un autre concurrent déjà installé et vais de la route. Et là miracle ! Je vois un peu
le tout, je suis presque à court d’eau et la me joindre à lui. Le moral est bas pour plus loin des toilettes publiques. J’entre
fringale pointe le bout de son nez. Et là, lui aussi mais le fait de discuter un peu me dans mon 4 étoiles, me débarbouille,
vers le sommet, une partie des nuages est fait quand même du bien. Après presque ferme la porte et au dodo. Il est 1h du

e s
SERVIETTES DE BAIN

oi l
RECYCLABLES

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touchée par le soleil. Je suis content de le 1h passée au chaud, il est temps de repartir matin passé et j’ai fait 246 kms avec

mon 4
voir et ça me remotive un peu. pour trouver un endroit pour dormir. 4500m de D+ en 19h aujourd’hui.

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JOUR 3
R éveil 6h, j’ai mal partout et surtout dans les genoux. J’ai eu froid toute
la nuit alors que j’étais à l’intérieur… Je crois que mon duvet (7°C
confort) n’est pas assez chaud pour les températures de l’Ecosse. Je change
exactement se finirait cette randonnée. J’en ai tellement marre que j’avance
à une extrême lenteur et me fais rattraper par les concurrents de ce matin.
Je me souviens que c’était beau mais j’avais l’esprit trop sombre pour en
mes patins de freins qui m’ont causé des frayeurs hier et j’entretiens mon profiter…
vélo qui a l’air de bien tenir. Je me badigeonne de Voltarène et je sors de
Une fois de retour sur un chemin plus roulant, je retrouve le moral et passe
mes toilettes direction le petit déjeuner. J’y retrouve mes amis suisses et un
devant Oykel Bridge sans m’arrêter pour en terminer avec la boucle Nord
américain.
de cette Highland Trail. Malgré la pluie qui commence à tomber, le chemin
Le single pour aller jusqu’à Lochinver est assez technique mais très sympa jusqu’à Ullapool se fait sans encombre. J’arrive dans une station-service
car nous passons à côté de très jolies plages. Une fois arrivé, je fais quelques trempé et frigorifié. Le ciel est noir et la météo annonce une nuit de forte
emplettes supplémentaires pour tenir jusqu’à ce soir. J’appréhende un peu la précipitation. Il est un peu plus de 18h et je ne sais pas trop quoi faire. La
partie à venir jusqu’à Ledmore Junction car je l’ai noté comme une portion de partie de Fisherfield qui vient est la plus redoutée et sur 100 kms je n’ai noté
portée mais je n’ai aucune idée de ce sur quoi je vais tomber. Mes pieds me font aucun point de chute ou magasin. J’ai déjà eu froid cette nuit en dormant
très mal depuis hier après le Bealach Horn. Mes chaussures sont un poil trop au sec alors maintenant que je suis trempé et qu’il y a de fortes chances que
petites mais je ne m’en étais pas rendu compte pendant mes entrainements où je je dorme en pleine nature : qu’est-ce que ça va donner ? Je décide d’être
marchais maximum 10-15min et non plusieurs heures… Malheureusement, raisonnable et la mort dans l’âme, je m’arrête pour la nuit dans une auberge
je ne m’étais pas trompé et il me faut 3h20 pour faire les 17 kms de jeunesse. J’en profite pour manger au restaurant avec mon compagnon
jusqu’à Ledmore Junction. Malgré mes efforts pour rester un maximum sur américain qui a lui aussi décidé de s’arrêter à l’auberge. Je lave mes vêtements
le vélo, le chemin est beaucoup trop caillouteux et quasi invisible, même un de vélo et après une douche, me voilà couché vers 23h.
mouton ne s’y retrouverait pas ! Ce fut un moment très éprouvant pour mes Aujourd’hui seulement 100 kms en 11h avec 1700D+.
pieds mais surtout psychologiquement car je n’avais aucune idée de quand

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JOUR 4 Malheureusement, ce n’est que le début et je comprends
maintenant pourquoi. Il s’agit de la partie la plus redoutée du
parcours. Il me faudra 12h, en comptant les arrêts, pour faire
75 kms… Pendant cette journée, j’alterne un peu de vélo avec
beaucoup de rando. Le paysage en vaut cependant la peine ! Il
s’agit de l’endroit le plus sauvage du parcours et l’atmosphère

R éveil à 5h30. Je mets du temps à empaqueter toutes


mes affaires sur le vélo et me rends compte que je
n’ai pas suffisamment à manger pour la journée. Je vais
J’arrive à un moment
qui s’en dégage est juste surnaturelle. Un mix entre Skyfall et un
film de science-fiction où l’on s’attend à voir surgir des créatures

devoir attendre une grosse demi-heure l’ouverture de la


assez redouté de la course étranges. A part un refuge en cas de coup dur, il n’y a aucune
trace visible de l’homme. La froideur des montagnes en cette
station-service à 7h. J’en profite pour regarder où j’en qui est la traversée journée de grisaille ainsi que la difficulté à progresser au cœur
suis par rapport aux autres concurrents. Je suis 23e et j’ai de Fisherfield imposent le respect et renforcent la beauté de
perdu 10 places pendant la nuit. Il semble que je sois l’un d’une rivière dont le niveau l’endroit.
des seuls à avoir eu peur de la météo et de Fisherfield. Je
vais devoir mettre les bouchées doubles si je veux finir en
d’eau varie selon J’arrive à un moment assez redouté de la course qui est la traversée
d’une rivière dont le niveau d’eau varie selon les précipitations.
un peu plus de 4 jours et me rapprocher du top 10 que les précipitations. Dans un résumé de course, j’avais lu que l’eau montait jusqu’aux
j’avais en tête.
Une fois le stock de provisions fait, j’entame les premiers
Cette année ce sera cuisses… Cette année ce sera mi-mollet et ce n’est pas pour me
déplaire ! L’eau est très froide mais ça réveille !
kilomètres sur une belle route et à ce moment là, je ne sais mi-mollet et ce n’est pas Je rattrape les autres concurrents les uns après les autres et on se
pas que ma prochaine nuit sera dans 40h… retrouve ensuite à plusieurs au Kinlochewe Hotel qui marque la
Une fois la route quittée, la première montée est horrible pour me déplaire ! fin de la section de Fisherfield. Il est environ 20h30. J’en profite
et mes pieds ne vont pas mieux… La pente est tellement
raide et le chemin tellement boueux qu’il m’est impossible
L’eau est très froide pour faire un brin de toilette, manger un burger et commander
une portion de frites à emporter en cas de coup dur.
de porter le vélo sans dégringoler. Je pousse le vélo tant mais ça réveille !
bien que mal en décollant d’abord la roue avant de la boue
et en freinant pendant que je marche pour ne pas glisser.
Il me faudra 1h pour faire 3km… la journée commence
bien !

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L’ambiance avec les autres participants est bonne j’ai souvent l’impression de devoir délivrer un Le jour commence à se lever vers 5h et on retrouve
et on est tous heureux d’avoir fini la partie de message secret en me faufilant dans les ombres une portion de route le long du Loch Long qui
Fisherfield. On s’accorde tous à dire que c’était sans me faire remarquer. mène à Dornie. Une fois arrivés, Jenny décide de
très dur avec beaucoup de portées. Mes pieds me J’aperçois cependant sur le bord du chemin prendre du repos et on se sépare. Pour ma part, je
font d’ailleurs de plus en plus souffrir et chaque plusieurs participants qui sont en train de dormir continue et m’arrête sur les hauteurs de Dornie
pas devient un calvaire. A présent, j’ai mal sur le et cela me motive ! J’arrive sur une portion de pour admirer le spectacle qui s’offre à moi : le
vélo dès que mes pieds effleurent le bout de ma descente très technique et encore plus dure à lever du soleil sur le magnifique Eilean Donan
chaussure. Ma seule préoccupation est de glaner négocier de nuit ce qui me procure pas mal de Castle (voir photo page 3). Ce château, planté sur
des informations pour savoir s’il reste beaucoup sueur froide mais je passe sans embuche. Le point le loch Duich, sort tout droit d’un film médiéval
de parties où l’on doit porter le vélo. Les vétérans positif, c’est qu’avec les montées d’adrénaline, je et le ciel rose et bleu rend ce moment magique !
de la course me disent qu’il en reste en 3-4 que je suis complètement réveillé ! Mes émotions sont exacerbées par la fatigue et
mémorise mais que nous avons passé le plus dur. Un peu plus tard, je rattrape Jenny Grahamis je reste planté là quelques minutes à contempler
Ça me rassure un peu mais je redoute quand (devenu depuis la femme la plus rapide du ce décor en oubliant complètement la course. Je
même ces moments. monde à faire le tour du monde sans assistance). vis pleinement ce moment et m’imprègne de la
Je repars en me disant que je vais essayer de rouler Il est 1h du matin et même si elle roule beaucoup beauté du lieu ! J’entame la descente en hurlant
toute la nuit pour voir si j’en suis capable et ainsi moins vite, j’ai envie d’un peu de compagnie. Je de joie et chasse ainsi la fatigue. Je me sens bien
rattraper mon retard sur les autres concurrents. me cale sur sa vitesse et on discute de tout et et prêt à terminer cette course !
Ces derniers dorment très peu et c’est là que les de rien : d’où l’on vient, ce qui nous a amené à
différences se font. Je verrai bien si j’y arrive. faire du bikepacking et du reste des difficultés à
J’entame la partie de nuit vers 22h et je suis venir. On se galère dans la nuit avec nos faibles
très excité à l’idée de rouler toute la nuit. J’ai lumières en essayant de passer les tourbières.
l’habitude de m’entraîner à la pile, le soir, depuis Bizarrement le fait de partager les difficultés avec
très longtemps et si certains peuvent trouver quelqu’un ne les rend pas plus faciles mais plus
ça ennuyeux ou dangereux moi j’apprécie ! La supportables. On peut tous les deux se plaindre
nuit tout est différent et mystérieux. La route d’Alan (l’organisateur et créateur du tracé) qui
d’entraînement habituelle semble étrangère de nous fait passer par des endroits impossibles nous
nuit. J’aime me créer des histoires dans ma tête rendant misérables. Mais bon, c’est ce pourquoi
pour passer le temps et quand je roule la nuit, on a signé, on ne peut s’en prendre qu’à nous.

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JOUR 5
J’aurais réussi à duper mon
cerveau seulement pendant
1h. Je suis exténué et me roule
dans mon duvet pendant 30min
sous une cabane de jardin.

En plus de la fatigue, je suis en


fringale et mange les dernières
frites de la veille. J’ai besoin de
refaire le plein d’énergie.
J’ai noté un refuge de montagne
dans une dizaine
de kilomètres mais je ne suis pas
sûr qu’il soit ouvert…
sinon je devrais faire 60 kms.
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A près une section de portée, je me retrouve
dans le Glen Affric qui est l’un des plus beaux
endroits qu’il m’ait été donné de voir et que j’avais
au fond du trou et lui fait part de ma détresse. Je n’ai
plus envie d’avancer… Il m’encourage, me dit qu’il
faut juste que j’aille chercher un peu plus loin les
beaucoup d’erreurs et me retrouve à pousser le vélo
alors que mes pieds me donnent littéralement envie
de pleurer à chaque pas. En haut, je profite quelques
adoré lors de notre road trip. J’arrive au refuge ouvert dernières forces et que tout le monde m’encourage secondes des paysages mais je ne pense plus qu’à une
! Ils ont simplement quelques crackers avec beurre et me suit sur ma page. Ça me fait chaud au cœur et chose : en finir. Dans la descente, la nuit commence
de cacahuète et confiture ainsi qu’un petit paquet il arrive à me convaincre d’aller me ravitailler dans à tomber et je suis tellement peu lucide qu’après une
de céréales mais ça fera l’affaire. Je descends deux Fort-William et de faire une petite sieste. deuxième frayeur, je décide de descendre à pied pour
théières pour combattre la fatigue et repars un peu Une fois le ventre plein, je m’allonge sur un bout ne pas m’éclater sur les rochers. Mes pieds me font
plus réveillé. J’ai vu pendant mon arrêt que le top 10 d’herbe en bord de chemin vers 18h et mets mon extrêmement mal mais je serre les dents en pensant
était encore jouable. Je suis actuellement 14e et décide réveil 15 min plus tard. Je sombre instantanément. à la fin qui est proche (il me faudra par la suite 4
de tout donner sur les 100 kms qui viennent avec Mon téléphone se met à sonner, j’ai l’impression jours avant de pouvoir supporter des chaussures sans
une portion peu technique comprenant quelques d’émerger d’une nuit de 10h. Je suis un peu perdu douleur).
montées (je verrais plus tard que j’ai fait un KOM de et quand je reprends mes esprits et ouvre les yeux,
30 kms sur cette portion). je me rends compte que des gens marchent à 10 cm
Je donne tout en pensant qu’il me restera seulement de moi et des voitures passent à 50 cm… Je me suis
30 kms une fois arrivé à Fort William et que je endormi dans un parking ! Les gens me regardent
pourrais facilement finir avant la tombée de la nuit bizarrement, je suis tout boueux et je dois avoir une
pour enfin me reposer. Et non !!! Je suis tellement tête de zombie ! J’ai bien fait d’écouter Johann, je me J’allume ma frontale, et à Bridge of Orchy, je reconnais la route. Je
concentré sur le fait d’aller le plus vite possible pour sens beaucoup mieux et j’ai l’esprit beaucoup plus souris, je crois bien que ça y est : j’ai réussi ! Je suis heureux mais en
rattraper les autres qu’avec la fatigue, je me suis trompé clair, je sens que je peux le faire ! Quoi qu’il arrive, je même temps un peu triste car il est 00h30 et je sais que personne
dans mes calculs et il me reste en fait plus de 70 kms ! finirai cette nuit ! ne m’attend sur cette ligne d’arrivée. Une victoire est encore plus
Je suis anéanti ! Je pensais en finir rapidement et J’attaque la West Highland Way au milieu des belle quand elle se partage. Malgré tout, je relativise car je sais
facilement mais ces 40 kms supplémentaires me randonneurs et arrive après une grosse descente à pourquoi je suis venu et j’ai vécu des moments magnifiques. Je
semblent insurmontables. Pour ajouter à cela, je dois Kinlochleven. Je suis au pied de la dernière difficulté ne suis plus qu’à 100 m de l’arrivée et là... J’entends des cris, des
passer les « Devil’s staircase » (marches du diable) que sont les Devil’s Staircase et j’appréhende. La applaudissements, je vois des lumières qui s’agitent de partout !
qui s’annonçent comme une montée très difficile première partie se fait sur un beau chemin très Les autres participants sont là et m’attendent pour me féliciter et
avec surement du portage. Je n’arrive pas à réfléchir pentu que j’arrive à passer à vélo en me dépouillant. m’offrir une bière ! Je suis aux anges ! On se félicite mutuellement,
de façon calme et décide donc d’appeler Johann. La suite est plus technique et avec la fatigue, j’ai on discute un peu de la course et on attend l’organisateur Alan
Lorsqu’il me confirme qu’il me reste 70 kms, je suis beaucoup moins d’influx et de concentration. Je fais qui n’est pas très loin derrière moi. Je suis étrangement beaucoup
moins fatigué malgré mes 40h sans dormir et je profite de cette
fête improvisée.

15
J’ai fini la Highland Trail 550 en 4 jours, 15 heures et 44 minutes. Je termine
13e de l’épreuve à 1h20 du top 10.
Le lendemain, nous avons continué à accueillir les autres participants et nous
avons refait la course dans le café de Tyndrum. Nous avons parlé de tout et
de rien comme si le fait d’avoir souffert sur le même parcours faisait que l’on
se connaissait depuis toujours. La plupart d’entre nous s’accordaient sur le
fait que l’on venait de vivre une expérience qui nous avait changés. Pour ma
part j’avais rarement vécu de moments aussi intenses dans les hauts comme
dans les bas en si peu de temps. De même que je n’avais jamais repoussé mes
limites aussi loin. Une chose qui m’a vraiment surpris, c’est la quantité de
félicitations que j’ai reçu de mes proches et via les réseaux sociaux.
Cela m’a permis de me rendre compte petit à petit de ce que j’avais réalisé !
C’est dur à décrire mais lorsque l’on accomplit quelque chose qui nous
paraissait encore infaisable il y a quelques mois, on ressent un sentiment
de plénitude mais surtout, j’avais l’impression que tout était possible !
Pour conclure je dirais que la HT 550 m’a permis d’apprendre énormément
sur les courses de bikepacking même si cela s’est fait à la dur de par mon
inexpérience. La camaraderie et le côté aventurier qui règne sur ce genre
d’épreuves vous donne envie de revenir que ce soit pour rencontrer des gens,
évoluer dans des endroits magnifiques et se dépasser.

P O U R E N S AV O I R P L U S
INSTAGRAM : Florian Ponzio
STRAVA : Athlete 8719800

16
À TRAVERS
LES ALPES AUSTRALIENNES

RÉCIT ET PHOTOS : PIERRE-ARNAUD LE MAGNAN


18
P ourquoi cette course ? Je ne sais plus. J’ai
certainement vu passer quelque chose sur
internet, ou alors cela m’a été envoyé. La distance me
convient bien : 1 000 kms, c’est relativement court. Ça
se passe en Australie, pays dans lequel je n’ai jamais mis
les pieds même si je suis basé à Hong-Kong. En outre,
c’est une bonne occasion de visiter un fournisseur basé
à Melbourne.

Un millier de kilomètres à travers les Alpes Australiennes


pour rallier Canberra à Melbourne. La période était
également bonne, fin-novembre soit 3 mois après la
Silk Road Mountain Race (SRMR).

Habituellement, il me faut 2/3 mois pour me remettre


d’une épreuve comme la SRMR mais là, j’avais envie de
repartir très vite.
Cette épreuve était un excellent moyen d’exorciser
la frustration de la SRMR où j’ai été classé comme
finisher plutôt que 3e pour des raisons plutôt obscures.

19
FLASHBACK
SRMR...

20
Ce qui est pathétique, c'est que dans la vidéo post-course (qui fait un

O n m'a demandé de me séparer d'un autre coureur sans


pour autant me donner des instructions claires quand à
une distance à respecter. C’était pourtant chose faite quand le
carton sur les réseaux sociaux), le récit est articulé autour de quatre
coureurs, dont moi, et aucune mention n'est faite de cette décision...
C'est comme si tout c'était déroulé comme prévu au pays des super
directeur de course est venu me voir pour me faire part de la héros. Tout pour éviter une polémique et visiblement aucune capacité
pression exprimée par cette personne (qui sentait probablement du directeur de course à assumer sa décision...
sa position menacée) et qui impliquait que je recevais une aide
morale en étant parfois proche de cet autre coureur. Toutefois, Je rappelle qu'il n'y a aucun enjeu monétaire sur ces courses : c'est de
comme nous roulions à la même allure, il était impossible que l'amateurisme. On vient pour la gloire de finir avant tout. Ce sont
nous ne nous croisions pas sur le reste du parcours... Aucune des mois de préparation, du temps et beaucoup d'argent pour être en
infraction au règlement n’est à signaler, cela reste encore mesure de franchir la ligne d'arrivée.
incompréhensible pour moi.

Deux jours après au CP3, je recroise à nouveau le directeur


de course. Suite à une mésaventure dans un marais à près de
4 000 m où j'ai fait un début d'hypothermie _zone simplement
signalée comme étant difficile (portage/poussage de 15 kms…),
mais pas du tout identifiée comme pouvant être très dangereuse,
_ je lui explique que l'autre coureur m'a rattrapé dans ce marais explication claire et valable ne nous est donnée.
Le directeur de course se retranche derrière
et que nous sommes restés coincés dans ce piège toute la nuit
« la seule décision appartient au directeur et son
ensemble.
comité de course ». Tout cela ne ressemble pas
Pour ma part, sa présence fut une chance, car je ne serais peut-
beaucoup à la sportivité, l'équité et l'esprit que
être plus là aujourd’hui pour écrire ces lignes et réciproquement
l'on est supposé retrouver sur un évènement
car l’autre coureur a, quant à lui, souffert du mal des montagnes.
sportif.
Le directeur de course est soulagé de nous savoir tous les 2 en vie
A ce moment précis, de nombreux observateurs
et nous confirme que nous n'avons enfreint aucun règlement...
ne comprennent pas non plus la décision,
et que c'est OK.
d'autant que d'autres concurrents ayant vécu
Je repars le lendemain, tout comme l'autre coureur (1 heure une situation similaire n’ont pas été déclassés...
après moi), et qui me rejoint à nouveau. Nous finissons la Les vraies raisons sont sûrement un peu plus
course ensemble, et le directeur me déclasse après l'arrivée sans sombres et inavouables et ternissent quelque peu
oser venir me le dire en face. Ni l'art ni la manière. Aucune l’expérience vécue sur cette course.

21
22
Sur la Hunt 1000, ce fut exactement l’inverse.
Etat d’esprit génial, le directeur de course a
parcouru l’épreuve avec nous. Je lui tire mon
chapeau car malgré l’extrême difficulté du
parcours, l’ambiance était fantastique.
L’intensité était plus forte que sur la SRMR,
mais sans l’esprit de compétition.
Chacun pouvait partir quand il le souhaitait.
Le départ fût retardé de 24h à cause de la
neige. Le dimanche matin, nous étions
seulement 25 au départ sur 100 engagés : les
autres sont partis avant en faisant un détour
afin d’éviter la zone enneigée. Au final, nous
ne sommes environ que 15 à avoir fait le
parcours complet.

23
JOUR 1 L a mise en route se fait tranquillement avec 30 kms d’asphalte, très
vite, les chemins arrivent. Je roule d’abord seul, puis avec un autre
participant. A la pause déjeuner, 2 autres nous rejoignent. Nous ne nous
quitteront pas pendant 2 jours.
Pendant cette première journée, nous parcourrons 200 kms, très roulant
DI M A N C H E, 6H
(départ 6 h du mat’, arrêt à 20h) accompagnés par les paysages typiques de
DÉPART la région : nous avons vu des chevaux sauvages, des kangourous.
Au fur et à mesure que nous avançons, le terrain change doucement. Nous
passons de pistes très roulantes à des chemins d’herbe, très humides et
techniques, ce qui ralentit sensiblement la progression.

Le chemin, lui-même, est parsemé de cabanes où passer la nuit. Nous


connaissons leur emplacement, les arrêts sont faits en fonction des cabanes.
Ne sachant ce qui nous attend devant, ni ce que nous réserve la météo, la
cabane est une bonne idée.

24
JOUR 2
J e me souviens de cette journée uniquement à cause de
sa difficulté. Difficile à cause de plusieurs passages de
rivière, dont l’eau est rendue glaciale par la fonte des neiges.
Autre conséquence, le terrain est détrempé et progresser
dans de l’herbe est particulièrement épuisant.

C’est là que j’ai découvert la véritable spécialité australienne :


les raidars, avec du 20 %, ou aussi 30% et même 40%.
Cela se résume à descendre de vélo, pousser, monter
en S tellement c’est pentu. Cela demande une énergie
considérable bien entendu et il y en a beaucoup beaucoup
beaucoup à monter. Le dénivelé de la Hunt donne une idée
de la difficulté. Sur la SRMR, nous étions à 28 000 de
D+ sur 1700 kms. Là, c’est 25 000D+ sur 1 000 kms. Ca
n’arrête jamais.
Malgré mes déboires sur la SRMR, j’ai retenu cette leçon :
à 5km/h, je descends et pousse le vélo. Cela permet de se
reposer un peu. Malgré les avertissements, nous bravons la neige et la pente De plus, mon frein arrière a lâché très tôt à cause d’un défaut
pour arriver dans la station de ski de Thredbo où nous pensions de fabrication, j’ai fait 800 kms avec seulement le frein avant.
Ce jour 2 est également celui de ma rencontre avec les
dormir et surtout manger (les points de ravitaillement sont Thredbo est l’une des plus grosses station de ski d’Australie
pentes du Mont Kocuisko, point culminant de l’Australie
très rares, environ 4/5 endroits pour acheter de la nourriture). mais nous sommes à l’inter-saison, alors tout est fermé ! Juste
avec 2 228 m d’altitude. Il a été nommé ainsi par Paweł
un pub ouvert, uniquement capable de nous proposer une
Edmund Strzelecki en l'honneur du général lituano- Là encore prudence totale, car la pente est raide et gelée.
assiette de frites. Le lendemain, nous attendons patiemment
polonais Tadeusz Kościuszko, héros national dans son pays La veille, un participant s’est cassé le bras avec commotion
l’ouverture de la boulangerie.
natal, mais également une des grandes figures de la Guerre cérébrale ici-même.
d'indépendance des États-Unis.

25
Malgré les avertissements,
nous bravons la neige et la pente
pour arriver dans la station de ski de Thredbo
où nous pensions dormir et surtout manger...

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JOUR 3
E n repartant de Thredbo, nous empruntons une piste 4x4, très
large, fluide, avec beaucoup de bosses et des virages relevés. J’ai
l’impression de rouler dans un bikepark pour bikepackers. Absolument
génial !

C’est après cette section que nous retrouvons d’autres participants,


partis le samedi.

La chaleur elle aussi fait son apparition. Les fameux raidars sont
également au programme.
Derrière nous, ça bouge également : un participant a commencé à
rouler plus fort et est remonté sur nous. De mon côté, j’attends mes
partenaires environ 10 min toutes les heures, ce qui me permet de me
reposer un peu.
Mais quand ce jeune impétueux est passé, je me dis « ça c’est cool ».
J’apprendrai plus tard que ce jeunot de 25 ans a été 3e lors des derniers
championnats du Victoria en XCO.

Il n’y a pas de classement mais nous sommes les 2 premiers. Et nous


atteignons la ville de Omeo où nous ne trouvons qu’un seul hôtel avec
une seule chambre restante et proposant juste une assiette de pates.

27
28
JOUR 4
N ous partons tôt d’Omeo, sans faire le plein de
nourritures car nous savons que la ville de Hotham
est sur notre chemin. Donc départ léger en attendant de
Pour le soir, notre objectif est d’atteindre
un lac d’altitude. Mais pour y arriver,
c’est 4h de montagnes russes. Des
faire le plein plus tard. côtes presque verticales, pendant 4h.
Unanimes, nous faisons part de notre
Nous avons de la pluie toute la matinée, la seule fois
opinion à l’organisateur, cette partie est
pendant l’épreuve. Le soleil revient l’après-midi mais
trop dure et ne sert à rien.
accompagné des terribles raidars et cette fois-ci dans des
chemins caillouteux et donc très techniques. Etant bon Ca envoie sévère dans les côtes avec mon
pilote, je passe mais c’est limite. D’autres ont fait le choix jeune collègue australien. Je ne vais pas
de passer à pied. me griller pour essayer de le suivre. Je lui
Nous repartons en compagnie d’autres concurrents, et dit de filer seul, j’arriverai juste 30 min
heureusement car les secousses ont raison de mon support plus tard et voilà. Nous nous retrouvons
GPS sans que je m’en rende compte, lequel a été récupéré non pas dans une cabane pour passer la
par ces gars qui roulait derrière moi. Je le récupère, et me dis nuit, mais plutôt dans une sorte d’abris
que c’est vraiment bien utile d'avoir un gros GPS orange ! de fortune pour 4x4 avec coin pour faire
un feu. Il fait un froid de canard, exposé
Quelques heures plus tard, dans ces descentes interminables
au vent, l’autre gars a pris froid, pas assez
où l’on roule à bloc, nous loupons une intersection, ce
couvert.
qui nous vaut une super descente de 5 kms, et une super-
remontée pour rattraper l'itinéraire... et allez... 500 m de
D+ supplémentaire. Cela nous arrivera encore une 2e fois
juste avant Mount Buller, mais la descente est tellement
dingue, une forêt incroyable, que je ne regrette pas de
m'être tapé encore 5 kms de plus et 500m de D+. On n’est
plus à ca prêt...

29
JOUR 5
Le lendemain matin, nous arrivons à Mount Buller et
naïvement, nous pensons que le plus dur est derrière
nous. Et non, nous passons la matinée à pousser les
vélos et c’est à ce moment là que je perds mon frein
avant : plus de freins du tout. Heureusement, je tombe
sur un magasin de vélo. Je change mes plaquettes, purge

JOUR 6
mon frein arrière et c‘est reparti pour 100 kms… avant
de lâcher à nouveau !
Plus tard, nous ramassons Ollie (champion d’Australie
de cyclo-cross, donc une bonne brute lui-aussi),
parti le samedi. Nous roulons jusqu'à 1h du matin
à cause du terrain, beaucoup plus difficile que nous Pendant 1h ou 2, à nouveau un enchaînement de raidars le long
ne l’imaginons. La progression est alors assez lente. d’une rivière. Pas long, 80m, mais à 45°, il y a même des traces de
Pendant une descente, une branche de 4 cm de chenilles, car les australiens utilisent des chenillettes pour passer là !
diamètre se coince dans ma roue arrière. Par chance, La chaleur fait son apparition. Nous parcourons un canyon connu
le dérailleur n’est pas arraché, j’ai juste cassé un rayon. sous le nom de « brides trail », un single de 25 / 30 kms mais avec
Plus les 2 crevaisons, nous passons beaucoup de temps un arbre tombé en travers tous les 100m…. Le rapport avec la jeune
à réparer. C’est dommage car le reste du temps, nous mariée ?
roulons sur de belles pistes dans la forêt avec de belles Nous arrivons à Jamieson et dégustons un burger ! Nous sommes
descentes. J’ai même vu un cerf au coin d’un virage. seulement à 200 kms de l’arrivée. Nous roulons jusqu’à 20h pour
Cette nuit, nous camperons le long d’une rivière. repartir à 2h du matin.

Nous finissons tranquille car le terrain est terriblement agréable.


A 7h du mat’, petit déjeuner. Petit à petit, nous nous rapprochons
de Yarra Valley derrière Melbourne, connue notamment pour ses
vignobles. Le parcours s’achève avec des locaux qui randonnaient
sur le même parcours. Nous roulons ensemble jusqu’au bout.

30
A vec le recul, j’ai étanché ma frustration de la Silk malgré
une tenosynovite à chaque tendon d’Achille, donc
une inflammation de la gaine du tendon due aux multiples
Seulement 30 sur les 100 engagés ont terminés. La plupart sur
intoxication alimentaire… moi-aussi j’ai été malade sur mon
vélo. A partir d'un certain niveau, le corps rejoint l'esprit et dit
pas tomber, donc je suis extrêmement concentré pour rester
sur mon vélo et ne pas chuter... Kim, le collègue belge avec
qui j'ai partageéde belles tranches de vie sur cette course est
poussages du vélo. « STOP », la course est très exigeante avec les organismes, et tombé au moins 10 fois. Il avait les jambes défoncées, j'avais
nous réagissons tous différement à ces contraintes. mal pour lui, un vrai dur à cuire ! C’est un excellent routier,
J’ai également été un peu malade car habituellement, je filtre
Sur ce type de d’épreuve, le résultat dépend de 3 choses : 36 ans, très fort, mais il n’y a pas vraiment de montagnes
l’eau avec un dispositif Katadyn. Il a lâché au jour 5 et je
préparation physique, préparation matérielle, intelligence de « en Flandres... il a beau être physiquement bien au-dessus de
m’en suis rendu compte trop tard. J’ai bu l’eau des rivières
course » (autrement dit, la gestion de l’effort). Sur la ligne de mes performances sur un vélo, il faut avant tout être complet
non filtrée…
départ, ces paramètres déterminent le résultat à 90%. Dans les sur ces parcours... Finalement, sur 10 jours, nous roulions à
Globalement, je suis très content d’avoir pris part à cette
10 derniers pourcents, on peut inclure les chutes. Je ne veux la même allure.
épreuve, j’ai encore beaucoup appris. Evidemment, j’émets
une petite réserve à cause des freins. En revanche, tout est
oublié grâce à l’ambiance fabuleuse qui régnait. Cela m’a
un peu réconcilié avec ce type d’épreuve et rappelé que l’on
peut pratiquer le bikepacking sans une optique compét’/
classement.

Certes, je reste un compétiteur, j’aime donner le meilleur de


moi-même. Mais je ne vais jamais sur une course avec un
objectif de place, seulement pour finir. Ensuite, s’il y a une
place pour se motiver à se tirer les tripes, ok.
Mais j’aime aussi aller sur des épreuves sans classement. Même
si en réalité, ça n’existe pas vraiment avec l'avènement des
« trackers ». Même sans classement, on regarde qui termine
en 1er ou qui va exploser le record. D’ailleurs, sur la SiIk road
Mountain race, il y a le mot « Race », c'est pourtant une
aventure Bikepacking avant tout.

31
C’est ça aussi le bikepacking : utiliser son expérience pour compenser un déficit de performance pure.

32
Pas vite, pas besoin de monter les côtes à fond ou de partir vite,
mais il ne faut pas s’arrêter. Le secret est simple : rouler plus
longtemps. Et pour cela, il faut du matériel hyper performant en
matière de confort et de dissipation des vibrations. Les vibrations
font baisser la performance musculaire, des études le montre
très clairement. C’est pour cela que je privilégie le titane pour le
cadre, mes roues sont faites d’un carbone hybride, tube de selle,
selle. La position sur le guidon est également important : drop
bar et aéro bar. Pas pour aller vite mais pour varier les positions
tout en gardant les mains relâchées.
Je travaille également la minéralisation du corps pour maintenir
un niveau de nutriment. Tout simplement parce qu’on ne mange
pas exactement ce que l’on veut en bikepacking. Je m’en suis
rendu compte particulièrement sur la SRMR au CP 2. Après 4
jours donc, je pétais le feu, et les gars autour commençaient à être
dans le dur. Et je suis certains que c’est grâce à mes nutriments,
pas parce que j’étais plus fort, mais juste bien alimenté, bien
hydraté, et avec un vélo confortable.

33
On observe actuellement une multiplication
des épreuves bikepacking mais peut-être que
ces épreuves sont un peu longues et trop
dures, ce qui augmente le risque de blessures
ou d’abandons. Il manque encore, à mon
sens, des épreuves « courtes », entre 300 et
400 kms sans difficultés majeures. Il faut de
l'expérience et de la connaissance de soi pour
terminer des épreuves plus difficiles.
Laissons un peu le temps à la discipline de
s’émanciper, que la mode passe et que l’offre
évènementielle se structure davantage.

P O U R E N S AV O I R P L U S
INFOS : www.chirubikes.com

STRAVA : Athlete 12784

34
LA SERENDIPITÉ
DU GRAND GEOCOUCOU
RANDONNÉE HIVERNAL À VÉLO EN ARIZONA ET NOUVEAU MEXIQUE, DE PHOENIX À ALBUQUERQUE, 1 400 KMS, 13 000 M DE DÉNIVELÉ POSITIF
FÉVRIER 2019

36
Parmi les règles
à connaître pour ceux
qui veulent briller en société,
il en est une qui consiste à utiliser
des mots savants ou peu connus et
de révéler leurs significations au cours
d’une histoire ou dans le feu d’un récit
d’aventure. Saupoudrez le tout d’un peu
de lyrisme, voire de romantisme voyageur,
et bien sûr, s’il s’agit d’un voyage à vélo,
n’oubliez pas le souffle épique du large
pour rajouter un peu de sel et d’em-
brun et par la même, rendre votre
périple épique et unique... Vous
aurez ainsi votre auditoire
tout à vous.

UN RÉCIT
de VINCENT REBOUL

37
En réalité, l’authenticité du narrateur et de son voyage
suffisent amplement, nul besoin d’artifice.
Je n’ai cependant pas pu résister à l’attrait et à la
beauté des mots que j’ai choisi pour ce titre. Je pense
qu’il s’agit également d’une déformation professionnel
de guide à vélo, métier que j’exerce depuis maintenant
plus de 19 ans.
On attend d’un guide qu’il vous raconte des histoires
n’est-ce pas ?
Le grand géocoucou n’est autre que le « road runner ».
Cet oiseau opportuniste et attachant fait partie des
symboles du sud-ouest américain. Le « coureur des routes
» est mieux connu sous sa version de dessin animée,
rendu célèbre par ses courses poursuites interminables
avec un coyote un peu stupide dans sa ténacité à vouloir
manger le volatile. « Bip bip » : vous voyez maintenant de
quel oiseau il s’agit ?
Ce nom de « coureur des routes opportuniste » est à mon
sens parfaitement approprié pour le voyageur à vélo.
Quand à la sérendipité, c’est l’âme même du voyage
cycliste. On part tous avec une idée précise en tête, et on
revient avec des acquis et des expériences inattendues.
J’aime ce mot car il existe sans exister. Vous ne le
trouverez aucunement dans un dictionnaire mais il est
unanimement reconnu. Il est par essence insaisissable.
C’est un mot vagabond.

38
Issu du persan Sarandip, il est tiré d’un conte de fées sri lankais intitulé « les 3 princes de Serendip », qui raconte l’histoire de trois seigneurs
partis faire fortune sur la route de la soie vers une île appelée Serendip. Tout au long de leur chemin, les trois hommes ne cessent de faire des
découvertes merveilleuses et inattendues. Au final, ils repartent avec d’autres richesses que celles qu’ils pensaient venir chercher.
La sérendipité est l’acte de faire des découvertes par accident, la capacité de s’ouvrir à l’inconnu pour, à un certain moment, tirer profit de
circonstances imprévues. La pénicilline, les corn-Flakes, le post-it, la tarte Tatin, le viagra (qui devait traiter à l’origine l’hypertension et l’angine
de poitrine) et plus généralement la pomme qui tombe sur la tête de Newton et l’amène à déduire sa théorie de la gravitation. Et aussi la
découverte de l’Amérique par Christophe Colomb, cherchant une autre voie maritime menant à L’Inde des épices. Tous ces exemples relèvent de
la sérendipité, ils participent à un état d’esprit à cultiver pour faire des trouvailles.
Les plus beaux voyages sont par essence « sérendipiteurs »
Tel fut le cas de celui-là.
J’étais effrayé, je dois le dire, de rouler en plein hiver. D’autant plus que cet hiver 2019 au USA fut particulièrement rigoureux. La neige
me faisant particulièrement peur. Je n’allais cependant pas en terre inconnue ayant tissé des liens très proches avec des amis Apaches et
Navajos au fil de ces dernières années. Je décidais simplement de leur rendre visite sur 2 roues « by fair means » par des moyens honnêtes
pour paraphraser Sylvain Tesson. Pour donner une idée du terrain parcouru, il faut savoir que le sud de l’Arizona n’a rien à voir avec le nord
de l’Arizona. Lorsque l’on conduit du sud au nord, on monte en altitude sans même s’en apercevoir passant de 400 m et 20°C sur la ville de
Phoenix à 3 000 m et 0°C le même jour au bord du Grand Canyon...
Mon fil conducteur, comme je le disais précédemment, fut la visite de mes amis amérindiens. La famille à laquelle je rends visite en priorité
habite sur « Black Mesa » près de « Big Mountain » à la frontière nord du territoire Hopi après Second mesa, autrement dit, au milieu de nulle
part, dans un endroit réellement isolé. Un des fils de mon ami Callo et Germaine s’appelle Nigel, il à 15 ans et est un passionné de vélo d’enduro.
Le fameux média culturel américain « The New Yorker » est venu faire une émission radiophonique et a également publié un article sur ce
phénomène étrange d’indiens des réserves passionnés de vélo. Le titre : « The extreme cyclists of the Navajo Nation ».

39
Non seulement Nigel fait de l’enduro,
mais sa famille participe au « Tour de Rez
», circuit à vélo qui fait, comme son nom
l’indique, le tour de l’immense réserve (la
plus grande des Etats–Unis).
Ils jouent également un rôle important
dans le tour de « Si Hasin » (espoir en
langue navajo). Il s’agit d’organiser une
expédition à vélo des plus jeunes afin
que par l’engagement physique, s’éveille
la prise de conscience du problème du
suicide au sein de la réserve. Il y a même
un club de vélo d’enduro Diné basé à
Gallup Nouveau-Mexique s’intitulant « les
Rez Necks » : jeu de mots assez truculent
je dois dire.
Tout cela me prouve l’implication du
peuple Diné avec la culture de « la petite
reine ».
Chez les Dinés, la voie spirituelle
s’appelle la « voie du pollen » mais aussi
Hozhoo qui est très dur à traduire et dont
la définition la plus proche serait :
la beauté, la voie de l’harmonie et de
l’équilibre.
Faire du vélo, c’est quelque part :
voyager en équilibre. Je pense aussi que
cheminer de cette façon contribue à cette
harmonie. Je ne suis donc pas si surpris
que cette famille choisisse entre autres
moyens d’expressions de pédaler sur 2
roues.

40
Mon voyage commençait par le soutien pour la défense complètement explosé par la violence de l’impact et
d’un site sacré Apache qui s’appelle « OAK FLAT ». dont les débris recouvrent intégralement la route. Je me
C’est un lieu magique situé entre la ville tentaculaire renseigne et j’apprends, fort heureusement, qu’il n’y a eu
de Phoenix à l’ouest et la ville minière de Globe à l’est. miraculeusement aucun mort. Je discute un peu avec les
Petit state park mais aussi site cultuel Apache qui se conducteurs de camions bloqués sur place. Ils ne peuvent
métamorphose en oasis dès que la pluie tombe en continuer à rouler, moi oui. A Hoolbrook, je rencontre
abondance. Chaque année, en février, et ce depuis 5 ans, 3 cyclistes américaines dans un café, un peu prisent
des Apaches de la réserve de San Carlos, menés par un au dépourvu à cause des conditions météorologiques.
leader charismatique ainsi que de nombreux activistes, se Elles voyagent aussi d’est en ouest, ce qui est à mon
réunissent pour participer à une marche et une course à sens une erreur car toutes les petites routes avec peu de
pied pour dénoncer et lutter contre la future exploitation circulations dans l’ouest américain sont orientées pour
minière des lieux. C’était ma seconde participation à la la plupart Nord /Sud. Hoolbrook à tous les charmes des
marche et aux prières pour sauver OAK FLAT, mais la petites villes de l’ouest. Située au bord de la Highway 40,
première fois que je m’y rendais à vélo. Après les 3 jours elle possède notamment des « rocks shops », remplis
de manifestations et d’événements, je ralliais Payson à de fossiles locaux et de bois pétrifié (le site de Petrified
160 kms de là et à plus de 3 000 m de dénivelé positif Forest se trouvant juste à côté de la petite bourgade). La
par une merveilleuse route longeant le lac Roosevelt et ville se trouve aussi en lisière de la grande réserve Navajo
visitant Tonto National Monument. Un abri sous roche, et, en visitant les anciennes prisons, je trouve des dessins
où vivait une culture amérindienne datant du XIIIème à même le mur représentant Manuelito, chef de guerre
siècle. A Payson se trouve le Mongollon Rim : une barrière emblématique du peuple Diné et des représentations des
minérale à franchir avant d’arriver sur l’immense plateau danseurs couronnés : dit « Gaans » Apaches. Après une
qui constitue une grande partie de l’Arizona constitué journée de pause, je profite de la clémence des cieux
de sandstone, autrement dit, de cumul d’ocre rouge pour faire d’une traite Hoolbrook / Second Mesa en
formant, après des millions d’années d’accumulation territoire Hopi. Je sais que lorsque l’on entre dans une
et d’érosion, ces merveilleuses mesas. Après Payson, le réserve, l’ambiance change. Il n’y a d’ailleurs pas que
paysage se transforme radicalement : tout d’abord la l’atmosphère des lieux si particuliers qui changent, les
grande forêt d’altitude de pins Ponderosa laisse la place chiens aussi : les fameux « rez dogs » me poursuivent
à de grandes lignes droites et les premiers paysages sans à plusieurs reprises me forçant à parfois accélérer ma
fin. Heureusement, on ne s’endort pas par la monotonie cadence. J’arrive à Black Mesa le lendemain, chez mes
du paysage lorsque l’on pédale : sur la 337 sud, peu amis navajos, avec une concordance parfaite :
avant Hoolbrook, j’arrive sur les lieux d’un violent dès le lendemain, ma sinusite naissante s’aggrave et 2
accident entre un pick-up de couleur bleu ou ce qu’il tempêtes de neige successives nous frappent. Un repos
en reste et un « RV » (recreationnal vehicule, autrement de circonstance s’impose. C’est donc le moment parfait
dit un camping car à la mode américaine : oversize) pour moi de partager le quotidien de Callo, Germaine

41
et leurs enfants. Mon ami Callo est traditionnaliste Diné,
mais aussi danseur du soleil chez les Lakotas et Peyotiste.
Ses histoires me sont précieuses et j’écoute avidement tous
les récits qu’il partage. Le soir, on pratique régulièrement
les chants Peyotes accompagnés du tambour à eau et son
tempo si caractéristique. L’isolement des lieux est absolument
merveilleux. Tout proche d’ici se trouve « Big Mountain », un
lieu emblématique de lutte spirituel contre l’extractivisme
dans les années 70/80. Mes amis se battent toujours contre
l’exploitation du sous sol de la réserve. Black Mesa étant assis
sur une des plus grandes réserve à charbon des Etats–Unis.
La neige empêchant une partie de mon voyage à vélo, Callo
me conduit jusqu’à Window Rock, capital administrative
du peuple Navajo. Je séjourne quelques temps à Santa Fe,
ma petite ville préféré du sud-ouest et me refais une santé.
Mais pas à n’importe quel prix : 150 dollars la consultation
aux Etats-Unis pour une prescription d’antibiotiques. Amis
gilets jaunes, vous ne connaissez pas votre chance. Mon
dernier tronçon de Santa Fe à Albuquerque fut merveilleux
de beautés scéniques. Pour finir sur mon expérience, je veux
juste mentionner que c’était la première fois que j’utilisais
Warm shower et que l’accueil a été des plus chaleureux,
remplis de gentillesse, prévenance et amitiés partagés. Je me
souviendrai longtemps de Sarah vivant proche de Old Town,
à Albuquerque et de son vieux matou de 20 ans de race
Mainkoun et batard, très prévenant et ne buvant uniquement
qu’à l’eau coulant du robinet de la baignoire...

42
43
44
45
Pour conclure, voici le texte plus poétique de mon récit que j’ai intitulé :

3
Les princes
deSarandips

46
Le Premier Prince
fut invité par un ami Diné (navajo) à venir séjourner au sein de la plus Puis la nuit étoilée, les nombreux feux, la communauté regroupée autour
grande réserve amérindienne des Etats-Unis afin d’assister à des cérémonies de ces feux durant toute la nuit du « yeei bei cheii », l’appel aux dieux des
d’hiver. Il n’avait aucune idée préconçue de ce que sont ces cérémonies et montagnes se répétant encore et encore, cette fois en groupe pour recréer de
en soi, cela fut parfait d’être dans l’ignorance. Il fit entièrement confiance nouveau le monde et bénir les êtres vivants. Les flocons de neige se mêlant
et s’en remit à la générosité de son hôte. Ce fut tout d’abord un lieu isolé, aux étincelles du feu. Hozho, la voie de la beauté.
répondant au nom de « grande montagne », un air pur et cristallin ; des Le prince reçut le choc attendu, et avant la fin de la nuit partit se reposer à
alcôves de falaises rouges parsemées de pétroglyphes anciens, racontant l’arrière d’un pick-up truck, à l’abri dans la nuit froide.
une histoire indéchiffrable perdue dans les méandres du temps, d’un autre Plus tard, il rit de bon cœur lorsque dans un supermarché local, au milieu
temps. Puis l’amitié des nombreux chiens qui l’accompagnaient chaque matin des fruits et légumes, au lieu de la classique et médiocre musique sirupeuse
courant pour chanter et honorer avec lui l’aube naissante. Les peintures provenant du plafond de ce genre de bâtiment, il entendit le son du
de sable dans le hogan « le lieu cérémoniel », les silex comme autant de tonnerre suivi de celle de la pluie sortant des enceintes. Aucune explication
protections déposées sur le sable : premier garçon et première fille. Les rationnelle.
chants qui s’élèvent ne formant qu’une seule et unique entité pour créer Il sourit en son for intérieur et fut si heureux de voir des « elders », les
l’univers à nouveau, une sensation d’unité, de paix, de bénédiction, de Aînés, des personnes âgées respectées, portant turquoise et argent en
mystères et de douceur émanant de la cérémonie. Les patients et initiés guise d’ornements et accompagnées de jeunes filles modernes de la tribu,
s’assoient sur les peintures de sable éphémère, et soudain apparaît le Yeii, pratiquer ensemble le Yoga, et dès la fin de la séance, aller sur les réseaux
une divinité des montagnes, revêtant un étrange masque en cuir de couleur sociaux partager ce moment qu’ils venaient de vivre. Modernité et tradition
turquoise avec des yeux qui ne sont pas vraiment des yeux, des plumes qui se mêlant en parfaite harmonie. Ces personnes étant celles portant les
surmontent sa tête, des branches de résineux autour de son pagne, avec masques yeii et dansant et celles capable de tuer et préparer un mouton...
des grelots et une queue de renard. Chacune de ces actions ponctuée d’un Puis ce fut la fête du départ.
étrange son dirigé vers le ciel. Il secoue les membres de chaque personne
assise sur les dessins afin de les guérir. Ephémère dessin qui, une fois
détruit, retourne aussitôt à la nature après la cérémonie.

47
Le Deuxième Prince
se rendit en territoire apache porteur du message. En chemin, il vit un arc-
en-ciel qui prolongeait la route sur laquelle il se trouvait. Il pensa que les
arcs-en-ciel détruits pouvaient être restaurés et vit cela comme un signe
extrêmement auspicieux.
Il se perdit dans les méandres de la ville tentaculaire de Phoenix qui n’avait
de l’oiseau mythologique que le nom. Il arriva sur l’oasis d’Oak Flat et fut
accueilli comme un frère parmi la tribu Apache. Le mouvement était porté
par un leader charismatique, d’une grande élégance qui devait son sourire et
son « aura » à son parcours spirituel indéfectible.
Il fut invité à toutes les danses communautaires et dansa de bon cœur. Il
reçut le pollen sur son front et pria aux 4 directions. Il assista médusé à la
danse des « gaans », les danseurs couronnés des montagnes, venant bénir
l’assemblée autour d’un feu flamboyant. Il courut et pria tout en courant,
portant le message et revêtant la peinture d’invisibilité. Il vit cet oasis
entouré par l’enfer des villes minières, villes puissant l’eau de l’aquifère et
détruisant tout sur son passage. Il sentit au plus profond de ses os, cette
présence sombre et maléfique l’entourant semblable au Mordor de « Tolkien »
dans « Le seigneur des anneaux ». Il partagea son lit dans un motel miteux et
cela le fit bien rire, puis ce fut la fête du départ.

48
Le Troisième Prince
roula fort longtemps. Il se purifia ensuite dans les dunes de sable de gypse
blanc immaculée, aussi pur que la première neige. Il se rendit chez son
ami avocat qui possède sa propre montagne, sa propre « île dans le ciel ».
Une personne richissime, un pur texan marié à une amérindienne d’origine
mexicaine. Doté d’un cœur merveilleux, il l’accueillit tel le prince qu’il est.
Il découvrit que cet homme utilise sa propre fortune pour protéger les plus
démunis des démunis. Notre prince apprit que ce « cowboy » texan avait
protégé la famille d’un jeune mexicain victime d’un meurtre, tiré comme
un lapin par une milice d’état surarmée en tenue de camouflage. Il marcha
sur une terre sacrée et fit gagner à la modeste famille une fortune à la
hauteur du préjudice. Il apprit aussi que le même homme protège les plus
belles terres des confins du Texas en rachetant les montagnes afin que la
prédation sur les ressources énergétiques ne puisse se faire. Enfin, les chiens
abandonnés sentant sa belle âme, se réfugient chez lui régulièrement et il en
fait des frères animaux.
Le prince de Sérendip fut amené par ses amis dans un canyon inconnu où
l’eau disparaît et réapparait de façon aléatoire sous le sable. Ils marchèrent
jusqu'à une petite grotte jouxtant une cascade ainsi qu’une grande vasque.
Pour franchir la porte de la cavité, un rideau de fougères arborescentes,
ensemble et en compagnie de Ringo le chien, ils méditèrent en silence sur le
sol humide, un sourire aux lèvres... et ce fut la fête du départ.

Ainsi se conclut le voyage des trois princes de Sérendip, quelque part dans le
sud-ouest de l’île de la tortue.
« Ile de la tortue » est le nom donné au continent américain par de nombreux
amérindiens.

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M U D DY W I N T E R

POR
TFO
LIO
2005 - 2007

PAR RICHARD DELAUME


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FAMILY MAN &
WEEK END
WARRIOR
AUX ORIGINES
DE LA MYTHIQUE DIRTY KANZA
AVEC JIM CUMMINS

60
La conversation avec Jim débute en évoquant la météo. La veille, la petite ville
de Emporia a été submergée de pluies verglaçantes. Les écoles sont fermées, tout
comme les magasins. La routine dans ce coin du Kansas.
Jim Cummins est le co-fondateur de la Dirty Kanza. En quelques mots : 325 kms en
autonomie, sous une chaleur insoutenable, sur les chemins du Kansas, perdus entre
silex et vastes prairies balayées par le vent. 2500 participants en 2018.
Si on lui pose la question, Jim se définit humblement comme un « family man »,
natif de Emporia, marié depuis 35 ans, père de 2 garçons, ingénieur de métier,
reconverti dans la promotion d’évènements liés au motocross et pilote lui-même.
A la fin des années 90, lassé par 10 années de compétitions et de chutes à moto,
le VTT offrait de nouvelles perspectives. Et détail non négligeable, les chutes sont
nettement moins douloureuses.
C’est ainsi que Jim est devenu un « week-end warrior », un guerrier du dimanche,
passionné de vélo et de longues distances. A cette époque, la culture cycliste était
inexistante dans le Kansas et faire du VTT à Emporia signifiait rouler sur des
chemins de gravier, faute de montagnes dans cette zone rurale.

61
« Beaucoup de gens pensent que le Gravel est notre position est de demander aux coureurs
relativement nouveau mais en fait, nous roulons d’être responsable et de n’utiliser cette position
de cette façon depuis les années 90, nous le faisions que quand le contexte s’y prête, donc pas au sein
juste avec notre VTT. Ce n’était pas délibéré, nous d’un peloton. Pourquoi pas en file indienne mais
n’avons que des chemins de gravier pour rouler à toujours en évaluant le risque.
VTT. La seule alternative était le vélo de route et
je n’ai jamais aimé ça. Je fais du vélo depuis 1997 La tendance gravel a vraiment démarré dans
et je n’ai jamais eu de vélo de route. Evidemment, le Midwest, peut-être davantage dans les états
nous roulions avec des flat bar (guidons plats). de l’Iowa et du Minnesota, où nous avons vu
Dans le même temps, nous étions de plus en plus apparaître les 1ères épreuves. Nous n’avons rien
nombreux à rouler sur le gravier, et de plus en plus inventé, nous nous sommes simplement inspirés

ORIGINES
nombreux à rouler de longues distances. Certains d’une course : la Trans Iowa (course créée en 2005
ont simplement expérimenté un guidon de route et non reconduite en 2019).
sur un VTT. C’est une progression naturelle du VTT vers

ORIGINES
Puis les fabricants comme Salsa avec les modèles autre chose, vers quelque chose de nouveau.
Cutthroat (mon vélo favori) ou Fargo se sont mis à Comparativement aux courses de VTT qui
proposer des vélos complets avec drop bar (guidon sont un peu rébarbatives, parcourir une boucle
de route). Ce style s’est imposé simplement pour le plusieurs fois _ ce qui allait devenir le gravel bike
gain d’aérodynamisme et les multiples possibilités _ offrait la possibilité de parcourir davantage de
de position offertes, apportant un surcroit de distance, de plus grosses boucles, ou encore rallier
confort. Pour nous, c’était simplement du bon un point à un autre.
sens.
Aujourd’hui, le débat qui agite la communauté J’étais intrigué par l’idée de rouler aussi loin en
gravel porte sur l’utilisation des aerobar pendant une fois, intrigué par l’idée de rallier un point A au
les courses. On peut voir maintenant des point B, sur une longue distance, sans assistance.
coureurs les uns derrière les autres juchés sur le Je me suis fait happer par ce challenge, et la Trans
guidon aéro. La question de la sécurité se pose Iowa m’a beaucoup inspiré, 350 miles (environ
naturellement. Nous recevons beaucoup de 560 kms, 36 heures).
messages nous demandant de statuer précisément
sur l’interdiction ou non en course. Nous ne
ressentons pas encore le besoin de l’interdire et

62
CRÉATION
ORGANIQUE
En 2006, nous avons débuté par une simple sortie de nord-sud / est-ouest. Certaines zones de la Dirty Kanza
groupe, nous étions 34, pas d’inscription, nous avons sont ainsi.
fait passer le mot « Venez rouler avec nous ». Comment une sortie de groupe est devenue une
C’était une autre époque, juste avant l’explosion course ? Simplement parce que lorsque l’on réunit deux
des réseaux sociaux. Nous travaillions avec quelques cyclistes, ils font la course. Alors 34… Inévitablement,
promoteurs d’évènements et l’utilisation de la newsletter cette ballade est devenue une course.
était importante. C’était le seul moyen à notre disposition. En 2007, nous avons créé un site web et fait la promotion
de l’évènement. Cinq mois avant la course, nous avons
Avec mon associé de l’époque, nous avons simplement
ouverts les inscriptions à 50 participants et c’était
transposé le modèle de la Trans Iowa à Emporia pour
complet après 3 semaines.
créer la Dirty Kanza 200.
En 2008, nous avons accepté 75 inscriptions. Puis 100,
C’était finalement assez facile, nous n’avons fait
puis davantage et encore davantage.
qu’exploiter le terrain à notre disposition. Si nous avions
Nous essayons de répondre à la demande, mais tout en
des montagnes, des singles tracks, nous n’aurions pas eu
étant certains de proposer une bonne expérience pour
besoin d’autre chose. Ça s’est fait de façon très organique.
les participants. Nous n’avons jamais essayé à tout prix
Notre terrain est fait de longs chemins de gravier,
de faire grossir l’évènement, la croissance a toujours été
légèrement vallonnés _ dans ce coin du Kansas que l’on
contrôlée.
appelle Flint hills _, de courtes côtes, parfois très pentues
Une super expérience sur la Dirty Kanza, c’est être obligé
et sinueuses et exposées au vent. La spécificité du lieu
de puiser en soi-même, au plus profond.
est à l’origine du nom, beaucoup de silex donc avec des
C’est ça notre objectif, fournir aux participants
bords coupants. Les crevaisons sont très nombreuses ici.
l’opportunité de se découvrir, de se révéler à eux-mêmes,
Dans l’Iowa, c’est un peu différent, c’est un quadrillage,
de les obliger à faire beaucoup plus que ce qu’ils pensent

63
être capable, de les pousser à fond, mais dans un qui donne l’impression d’être au milieu de nulle part.
environnement contrôlé. L’épreuve fait 350 kms et lorsque, après 9h ou 10h sur
Initialement, nous voulions juste rouler ensemble et son vélo, le dernier gel a été avalé, que les réserves d’eau
c’est incroyable de voir comment la course a évolué et viennent à manquer, et que l’on se trouve à 45 kms du
ce qu’elle représente pour tellement de gens. C’est très prochain checkpoint… il faut être très fort dans sa tête
satisfaisant mais cela force également à l’humilité. pour résister. Personnellement, il m’a fallu beaucoup de
Nous étions 2 lors de la création. J’ai couru la 1ère édition temps pour appréhender cela, et j’appréhende encore.
mais je n’ai pas réussi à terminer, j’ai explosé (« bonked » Et c’est ça qui rend la course très spéciale, surtout pour
est l’expression anglaise précise). J’étais en pleine phase les athlètes habitués à être très entourés.
d’apprentissage sur les longues distances. Puis nous En revanche, des coureurs comme Ted King (ex-pro sur
avons décidé d’alterner une année sur deux « coureur/ la route), ont très bien réussi la transition vers le gravel.
directeur de course ». Ça a fonctionné pendant 4 ans.
Puis nous avons décidé de nous consacrer uniquement
à la direction de course. J’ai donc seulement terminé
l’édition 2008.

En 2018, nous avons accueilli Sven Nys et Jens Voigt.


C’était un moment assez excitant de pouvoir serrer la
main de ces deux-là, ce sont de grands champions et de
superbes ambassadeurs de notre sport. C’était d’autant
plus agréable d’observer leurs déboires, cela rend la
course d’autant plus humaine. Sven Nys a abandonné et
Jens Voigt a franchi la ligne d’arrivée mais pas aussi vite
qu’il ne l’espérait.

Même si ce sont d’excellents athlètes, il y a une part


de mental qui entre en compte lorsque l’on parle de
gravel et d’ultra-endurance. Il faut replacer la Dirty
Kanza dans son contexte, ça se passe à Emporia, Kansas.
C’est un environnement assez rude, exposé au vent,

64
DEMAIN

DEMAIN
L’avenir de la Dirty Kanza est radieux. Nous voulons continuer à faire croître l’évènement
mais nous portons davantage nos efforts à élargir l’offre et allonger le week-end Dirty Kanza,
notamment en créant un salon avec des exposants, des conférences. Nous pensons également à
créer davantage de camps d’entraînement. Nous avons une forte demande en plus des deux que
nous organisons actuellement, un au printemps et un spécifique femme à l’automne. De plus,
Dirty Kanza a été achetée par Lifetime, ce qui nous procure beaucoup plus de ressources pour
poursuivre notre expansion.

L’impact sur la ville de Emporia est assez significatif, pour une ville de 25 000 habitants, ville
rurale avec peu d’industrie. L’économie liée au tourisme local représente environ 3 millions
de dollars. Mais là où ça devient cool, c’est que de nombreux cyclistes viennent toute l’année
pour rouler ici et se préparer sur les chemins de la course. Ils dorment dans les hôtels de la ville,
mangent dans les restaurants ou font du shopping. Dirty Kanza a finalement créé un tourisme
cycliste ici à Emporia.

La tendance gravel n’est pas prête de s’arrêter. De plus en plus de gens vont découvrir cette
pratique du vélo. De nombreux adeptes de la route sont fatigués par le danger encouru avec
les automobiles. Les amateurs de VTT vont apprécier de parcourir de plus longues distances et
découvrir autre chose.
Jusque-là, nous avons été capable de créer un événement assez décontracté. C’est une course,
mais tout cela dans une ambiance amicale et détendue. »

P O U R E N S AV O I R P L U S
INFOS : dirtykanza.com

FACEBOOK : dirtykanza200
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E Q U I PA G E

Richard Delaume
Fréderic Barrière
Bérengère Blaize

RÉDACTION : Richard Delaume


DESIGN : Bérengère Blaize
CONTRIBUTEURS

Florian Ponzio
RICHARD TIENT À REMERCIER PARTICULIÈREMENT :
Pierre-Arnaud Le Magnan
Bérengère Blaize , Florian Ponzio, Pierre-Arnaud Le Magnan, Vincent Reboul,
Vincent Reboul
Jim Cummins, Kristin Mohn, William Perrier, Caroline Perrot, Sébastien Morin
REJOIGNEZ L A C O M M U N AU T É
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