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Spotzle.

Magazine

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SARAH COOPER
TALIAH LEMPERT BIKINGMAN CORSICA #2
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JAPANESE ODYSSEY
28 ITALY DIVIDE INCA DIVIDE
Ce numéro 2 aurait dû sortir en juillet. Fort heureusement, les choses ne se déroulent pas toujours
comme prévu. Cela ne change rien au contenu, aux valeurs de témoignage et de partages auxquelles
nous sommes si attachés. Cela ne change rien à la qualité des expériences relatées.
A l’heure où l’automne pointe son nez, nous sommes nombreux à réfléchir où aller se faire mal en
2020.

Je suis très fier de vous présenter Taliah Lempert (page 26), artiste basée à Brooklyn, rencontrée en
2007. En 2016, de passage à Amsterdam, j’ai été ravi de voir son calendrier disponible à la boutique
du musée Van Gogh. Alors quand j’ai commencé à gamberger sur le contenu, cela m’a semblé être
évident. S’engouffrer dans une brêche, construire petit à petit une identité unique et poursuivre son
chemin, c’est exactement ce qu’a fait Taliah et ce que nous essayons de faire avec Spotzle.

Ce numéro 2, c’est tout cela, sortir des sentiers battus, aller contre le sens commun et la médiocrité,
créer ce que d’autres n’ont pas oser créer.

Un numéro 2, ce n’est pas simple. Il faut continuer à donner un ton, enraciner une vision mais
également déjà se projeter dans l’avenir.
Se projeter pour éviter la répétition, pour tenter d’innover, pour continuer à explorer, pour continuer
à partager.

C’est pour ces raisons que le numéro 3 sera déjà radicalement différent.

Bonne lecture.

Richard Delaume
LA REVANCHE
DE SARAH COOPER
PROPOS RECUEILLIS PAR RICHARD DELAUME

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La discussion avec Sarah débute avec les politesses
d’usage et invariablement, la météo. Ce jour-là, du
côté de la ville Des Moines (Iowa), c’est encore un de
ces « gloomy morning », un matin pluvieux typique
de la région. Le terrain, quant à lui, est « mushy »
(détrempé). Voilà qui annonce de bonnes sorties gravel.
Raison de plus pour s’aventurer sur les chemins.
Car pendant que Fiona Kolbinger caracole en tête de la
Trans Continentale Race, un ami de Sarah est renversé
par une voiture. Quelques heures seront nécessaires
pour recueillir ses impressions sur la jeune
allemande. Car gagner devant les hommes, Sarah Cooper
sait le faire, et ce depuis quelques années déjà.

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SARAH COOPER : Je ne suis pas totalement sûre de pouvoir expliquer pour-
quoi je ne suis pas surprise par la performance de Fiona. Toute ma vie, en tout
cas les premières années, j’ai entendu des personnes dire que je ne valais rien
comme athlète. À l’école, lorsque j’ai postulé dans l’équipe d’athlétisme, le
coach m’a ri au nez et conseillé de rentrer chez moi. Et finalement, avec un peu
d’entrainement à vélo, je me suis retrouvée à gagner des épreuves cyclistes de
longues distances. Alors je suppose que si j’y suis arrivée, d’autres femmes en
sont capables.

Gagner en ultra ne demande pas seulement de la force ou de la résistance. Cela


demande aussi de l’intelligence de course, de la patience et la capacité à faire
les bons choix malgré la pression. Les athlètes doivent sans cesse prendre des
décisions sur la navigation, l’alimentation, la météo et le rythme à adopter. Et
sans l’ombre d’un doute, ces qualités ne sont pas exclusives à un genre particulier.
Ce n’est pas une surprise pour moi si les femmes réussissent aussi bien en ultra
distance. Au début, mon entourage était surpris lorsque j’ai commencé à gagner
devant les hommes, mais plus maintenant.
Parfois, j’espérais gagner, parfois il fallait lutter juste pour terminer. Mais au
final, j’adore la compétition. J’adore donner le meilleur de moi-même dans le
sport que j’aime. Tout cela n’est pas une histoire de genre.

Un dernier point mérite d’être souligné. En ultra, il n’y pas besoin d’équipe ou
de sponsors, ce qui est toujours plus difficile à avoir pour les femmes. Il faut juste
s’inscrire à une épreuve, rassembler ses affaires, prendre le départ et pédaler.

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Maman à plein temps (4 enfants), amoureuse des animaux (3 chiens, 1 chat et 3 chevaux), organisatrice de 3 épreuves
gravel dans l’Iowa, sans oublier une tendance à l’insomnie; une qualité essentielle pour briller en ultra.
D’autant que Sarah n’a jamais vraiment brillé pour ses qualités athlétiques.

SARAH COOPER : À l’école, j’ai tenté l’athlétisme


mais le coach m’a conseillé de rentrer à la maison.
Donc je n’ai pas de talent particulier pour le
sport. Puis dans la vingtaine, je courais un peu.
J’ai participé à quelques évènements mais je
n’étais pas particulièrement douée. Le triathlon
de Des Moines m’a fait découvrir cette discipline.
J’y ai rapidement augmenté les distances : Half
Ironman puis Ironman. Une blessure au genou
m’a contrainte à me tourner vers le vélo puis vers
l’ultra, avec et sans assistance.

Cela dit, en triathlon, j’étais plus à l’aise dans la


partie vélo. Je réalisais toujours le meilleur temps
dans mon groupe d’âge. C’est étrange car avant
cela, je ne voyais pas le vélo comme un sport. Il
n’y avait pas de cyclistes dans mon entourage.
C’est seulement le jour où j’ai tapé « courses
cyclistes » sur Google que j’ai découvert qu’il
s’agissait d’un vrai sport et qu’au passage, j’étais
plutôt douée.

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Je me suis alors révélée à moi-même. De nature plutôt introvertie, j’ai
immédiatement ressenti un énorme bénéfice. Après quelques heures à vélo, j’étais
davantage centrée, pleine d’énergie, prête à partager et interagir.
Physiquement, je ne suis pas très talentueuse et je ne suis pas capable de développer
beaucoup de watts. Mais s’il s’agit de maintenir un effort sur une longue période, je
sais le faire et je me débrouille plutôt bien. Ensuite, les distances ont naturellement
augmenté, jusqu’à ce que je remporte quelques épreuves tout sexe confondu,
notamment Race Accros The West 2016*.

*1 493 km, 2 jours 11h et 59 min

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J’ai couru intensément pendant quatre ans et j’ai eu la
chance de réaliser quelques belles performances comme au
24h de Seibring (course avec support logistique, 796 km)
ou Race Accros America 2017 : 9e au classement général
et 1ère femme solo (11 jours, 18 h 56 m pour parcourir
3 082,32 km).
Ce n’est pas ma meilleure performance. À cause de la
chaleur, je suis allée plus lentement que prévu. Mais cela
reste un immense souvenir. L’exercice mental demandé,
la force à puiser pour arriver au bout, partager cela avec
mes amis. Les mots me manquent pour exprimer le
plaisir que j’ai pris durant cette épreuve. Néanmoins, je
ne pense pas la refaire un jour.

Et puis finalement, après ces belles courses sur les routes, je me suis posée la question de savoir
ce que j’allais faire. Et j’ai découvert la Trans-Iowa, maintenant disparue. Ce fut ma première
épreuve gravel.
J’ai acheté un vélo plus adapté, quelques sacoches, et hop. Dans le processus de préparation,
le gravel s’est avéré être une solution pour rendre l’entraînement à la fois moins ennuyeux
et moins risqué. En plus, rouler dans les chemins de terre de l’Iowa le rend particulièrement
efficace

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Le gravel, c’est avant tout
Ma deuxième course gravel était « Nebraska Odin’s Revenge ».
du plaisir. Ce n’est pas de la
C’est vraiment cette épreuve qui a contribué au germe de Spotted discipline ou des données de
Horse gravel (des collines à perte de vue, 401 km, 6 100m D+, de
multiples côtes entre 8 et 10%). C’est comme rouler sur une lame puissance. Sur les longues
de scie. Il y a bien un peu de plat, qui ne s’avère pas si plat que cela.
Cette course n’existe plus car l’organisateur est parti à la retraite.
distances, il faut être futé et
Mais j’ai adoré : les chemins de terre, les conditions climatiques prendre les bonnes décisions.
parfois apocalyptiques, etc. C’était ma deuxième course en gravel
et venant du triathlon, j’avais énormément de choses à apprendre, Il faut aussi être costaud.
notamment en pilotage où je suis plutôt mauvaise. Cette expérience
Ce qui rend le gravel aussi
m’a complètement ouvert les yeux sur ce qu’il me restait à maîtriser,
sur le plaisir que j’éprouvais à me faire maltraiter par la météo. intéressant, c’est son côté
De plus, il y a beaucoup de chemins ici et s’entraîner sur la route imprévisible. Sur les courses
est assez ennuyeux donc pourquoi ne pas se mettre au gravel et type 24h, je pouvais prédire
s’amuser à vélo ?
Ce fut une révélation: explorer ces chemins de terre, de graviers le kilométrage que j’allais
ou les fameuses « B roads » de l’Iowa (chemins non entretenus
et souvent en mauvais état, aggravés par les tracteurs). Le gravier
effectuer, avec une marge
est devenu ma surface de prédilection. Et finalement, à force de d’erreur assez faible. Quand je
rouler sur ces chemins, je me suis dit qu’il serait cool d’organiser
des courses ici. C’est ainsi qu’est née « Spotted Horse Ultra » en suis arrivée au gravel, tous mes
2016 (241 km et 321 km).
repères ont volé en éclat.

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La préparation de Ride Accros The West m’a amenée à découvrir
des routes et paysages fantastiques. Je me suis dit que ce serait
certainement un bon lieu pour organiser des courses. C’était
une chose supplémentaire à faire mais je suis plutôt organisée,
avec une bonne gestion du temps, donc ça s’est bien passé.

Devenir « race director » est une superbe expérience. On


apprend à mieux connaître les cyclistes, on s’attache, on tisse
des liens.
C’est aussi un moyen de donner à mon tour. Comme athlète,
j’ai reçu beaucoup d’aide, et maintenant je prends beaucoup de
plaisir à rendre et voir les participants atteindre leur objectif.
C’est extrêmement gratifiant.
De plus, je ne me fixe pas un nombre élevé de participants. Je
suis plutôt introvertie et trouve mon compte dans des petits
événements, en soutenant la communauté gravel à l’échelon
local et en offrant l’opportunité de découvrir les paysages
uniques que nous avons en Iowa ».

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La conversation s’achève doucement. Sarah doit filer préparer ses affaires avant
de partir prendre le départ de l’Alpina Alta 8 (une balade bucolique de 312KM,
6 187m D+ dont l’essentiel se passe au-dessus de 1800m).
Et comme le répète Sarah : « Je viens d’une région plate. C’est un vrai challenge
pour moi. J’y vais sans objectif particulier. Juste pour le plaisir ».

LES ÉPREUVES ORGANISÉES PAR SARAH :

Spotted horse ultra : spottedhorsecycling.com


Iowa Wind and Rock : iowawindandrock.com
iowa Gravel Classic : iowagravelclassic.com

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Japanese
odyssey
PROPOS DE GUILLAUME SCHAEFFER
RECUEILLI PAR RICHARD DELAUME

LE POUVOIR DE LA
FRUSTATION
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La genèse
La frustration amène souvent les plus belles créations. Sinon, comment expliquer que
Emmanuel Bastien et Guillaume Schaeffer se soient embarqués à créer une épreuve de
bikepacking à travers le Japon ? Bien entendu, sans rien connaître du pays, sans avoir
fait de reconnaissances au préalable et sans connaître la dure vie d’organisateur.

Strasbourg, 2015. Emmanuel Bastien s’ennuie ferme à sillonner la ville comme coursier
à vélo et rêve d’aventures lointaines. L’un des coursiers de la société Tomahawk (qu’il
a créée), adepte des longues distances et participant de la 1ère French Divide, n’a que
la Transcontinentale Race sur les lèvres. Bientôt, la fièvre s’empare de l’équipe. C’est
décidé, Guillaume sera au départ. Mais à y regarder de plus près, le parcours de la TCR
traversera la France sur une longue portion, cette année-là.
Le petit surplus d’aventure recherché est absent. Il faudra donc le trouver ailleurs. Et
plutôt que de trouver une épreuve, pourquoi ne pas la créer ?
La Nouvelle-Zélande ou le Japon ? Difficile de choisir entre le Hobbit et Akira.

Finalement, l’aura de mystère et de spiritualité du Japon l’emportera. Peut-être que


l’absence d’épreuves de type bikepacking sur l’île y est pour quelque chose.

Guillaume Schaeffer rejoint l’aventure pour apporter son expertise graphique et web.
Même s’il ne parle pas un mot de japonais, la création d’un site web, d’un joli logo et
d’une communication sur les réseaux sociaux offriront une visibilité et un engouement
qui surprendront les deux compères. La proposition est minimale: un parcours libre,
un départ et une arrivée pour une traversée du Japon du Nord au Sud, soit environ
2.000 km et quelques checkpoints.

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16
Le baptême du feu
Il y a aura quatre inscrits (2 Australiens, 1 Anglais et 1 résident de
Singapour) pour cette 1ère édition en 2015. Même si cela semble
modeste, c’est une immense réussite pour Emmanuel et Guillaume.
Sauter dans l’inconnu, oser réaliser ce que personne n’avait fait
auparavant, demande un courage inouï. Ensemble, ils ont ouvert
une brèche bikepacking dans la culture cycliste japonaise.

Peu d’inscrits, pas de sponsors, pas de soutien financier. Que faire ?


La partie s’annonce serrée mais il faut se lancer. Et ce malgré
l’absence de budget pour louer une voiture suiveuse. Emmanuel et
Guillaume feront donc le parcours intégral à vélo. L’apprentissage
de la vie d’organisateur s’est faite en fanfare, d’autant que Guillaume
trimbalait 8kg de matériel photo dans ses sacoches. C’est le prix à
payer pour connaître son épreuve sur le bout des doigts et apporter
les modifications nécessaires lors des éditions suivantes.

Au final, Emmanuel et Guillaume auront eu bien raison de se lancer


dans l’inconnu. Les quatre participants ont terminé l’épreuve ravis,
et ont relayé la bonne parole. La moisson d’images aura également
porté ses fruits. Et voilà l’édition 2016 qui pointe le bout de son nez
avec de vrais partenaires, et 20 participants au départ. Comme dit
Guillaume: « ça ressemblait enfin à quelque chose ».

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Connaissez-vous le télétravail ? (en anglais, on L’édition 2016 fut marquée par le passage de deux « ce n’est pas une course ». On connaît le refrain…
Télétravail et espionnage
appelle ça “remote work”). Le principe est simple
et alléchant. On effectue son travail tout en
typhons, provoquant de fortes pluies, des coulées
de boue, et un éboulement de cailloux. Sur 14
Sauf que la météo et ses conséquences sont une
variable à prendre en compte. De fortes pluies,
restant chez soi. Pas de déplacement, pas de stress. jours de courses, 10 auront été parcourus sous des encore elles, se sont abattues plus tôt dans l’année,
Le hic, c’est que parfois cela peut-être source de pluies diluviennes. Certes, cela fait des souvenirs provoquant de graves dégâts sur la chaussée. Et les
quiproquos, d’erreurs ou d’approximations. mémorables et des photos spectaculaires mais sur travaux de rénovation n’arrangeront rien. La route
Ce concept de télétravail, Emmanuel et Guillaume le moment, personne ne riait. paisible se transforme alors en un long chemin de
l’ont parfaitement mis en application. Depuis cailloux. Guillaume s’en souvient encore: « Dans les
Afin d’améliorer le parcours, Guillaume et
la 1ère édition, les parcours proposés sont descentes, je m’asseyais sur le tube horizontal pour
Emmanuel tissent sur place un réseau d’espions
réalisés à Strasbourg. Beaucoup de recherches, abaisser le centre de gravité. On descendait à la
pour vérifier les routes selon les saisons. Ils scrutent
de documentation, et surtout une plongée même vitesse qu’en montée. Et à la fin, on découvre
Strava et la fonction Heatmap pour voir les routes
vertigineuse dans le livre Nihon Hyaku-meizan que l’on a mis 5h pour parcourir 12 km ».
populaires. Le Japon est ainsi disséqué sous les
(Les 100 montagnes célèbres du Japon), écrit en
yeux des organisateurs. Ce col est-il franchissable Après cette déconvenue, l’édition 2019 sera un
1964 par Kyūya Fukada ; qui dressait la liste des
à cette époque ? Ferait-il un bon checkpoint ? Ce mélange de checkpoints et de segments.
montagnes remarquables de son pays en se basant
parc naturel est-il suffisamment spectaculaire ?
sur les critères de beauté de la montagne et des Bien entendu, l’idéal serait d’organiser au minimum
Cela suppose également de vérifier les évènements
paysages mais également de l’altitude. un déplacement dans l’année afin de s’assurer de
VTT et ceux sur la route, de suivre de nombreux
fructueuses reconnaissances. Mais cela reste pour
Évidemment, il y a un petit côté délicieusement athlètes japonais sur Strava et Facebook.
le moment impossible à envisager. Cet événement
amateur dans cette démarche itérative, faite En 2017, la formule traditionnelle des checkpoints
est créé par passion, pour la beauté du geste, et
d’inconnue et d’événements incontrôlables. sera également revue avec des expérimentations
certainement pas pour gagner de l’argent.
Chaque édition réserve son lot de surprises et et l’apparition des segments obligatoires. L’idée
d’apprentissages. C’est ainsi que les participants de étant de proposer une immersion dans la culture
2016 ont eu droit à de longues traversées forestières japonaise sans idée de compétition (hormis le délai
dont le Japon regorge ; ainsi que 13 checkpoints, à respecter) et d’éviter que certains participants ne
des cols en altitude, et notamment une météo soient tentés de faire des choix de route destinés à
apocalyptique. aller le plus vite possible. Car Guillaume insiste :

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Enfonce-toi dans l’inconnue
Emprunte les routes oubliées
Prépare-toi

La Japanese Odyssey n’est pas une course.


C’est une épreuve cycliste d’endurance
que tu n’oublieras jamais.

19
••••

Voyager est toujours une chose étrange. On se déplace dans un espace,


on observe les gens vivre et on se surprend à vouloir vivre à cet endroit.
Puis ce moment ce moment pénible où l’on se souvient que l’herbe est
toujours plus verte ailleurs.
Les Japonais en milieu rural sont incrédules à l’idée de voir des Français
ou étrangers visiter ces coins reculés du Japon. Ils sont flattés par cette
visite, tout comme l’idée des Strasbourgeois d’organiser une course dans
leur pays, car les touristes vont plutôt à Tokyo ou Kyoto.

Paradoxalement, il y aura peu de contacts avec les Japonais durant les


1ères éditions. Ces derniers se trouvent majoritairement sur leur lieu de
travail ce moment-là conformément à la culture locale qui privilégie le
présentéisme à outrance. La productivité des employés Japonais est très
mauvaise mais il faut être là. C’est pour cette raison que les rencontres
amoureuses se font essentiellement sur le lieu de travail. C’est aussi pour
cela que le métro de Tokyo est plein de zombies endormis, costume et
bouche grande ouverte. Et pour cette raison que les semaines de travail
se terminent dans un déferlement d’alcool et il n’est ni rare ni étonnant
de voir un homme dormir sur le trottoir tôt le samedi matin, chaussures
et portefeuille proprement rangés à côté de lui.

Nous pourrions également nous interroger sur l’absence d’épreuve de


bikepacking au Japon à cette époque. Pour trouver un début d’explication,

Mode de vie
il faut fouiller du côté des lenteurs et lourdeurs administratives et la
tendance très japonaise à respecter les règles et à faire les choses dûment.

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Reconnaissance et perspectives
L’édition 2019 démarrera le 12 octobre au En 2016 pourtant, ils avaient eu l’ambition
départ de la ville de Kagoshima. La date n’a de faire quelque chose de plus gros, mais sans
pas été choisie au hasard, puisqu’ils espèrent retour du terrain, il était difficile d’anticiper
avoir une météo plus conciliante à cette les difficultés qui les attendaient.
époque de l’année. Le choix de la ville ne s’est Finalement, les espérances ont été revues,
pas fait sans réflexion non plus. Strasbourg temporairement peut-être à la baisse. Même
projette de faire un jumelage avec la ville les démarches de communications ont subis
japonaise, afin de valoriser les échanges ce couperet. Des publications sur les réseaux
franco-japonais. Ce partenariat consiste sociaux, des communiqués de presse ont
surtout en une aide logistique, qui sera tout générés un certain engouement pour l’épreuve
de même précieuse. mais l’étape de la conversion, transformer des
C’est Emmanuel qui y est allé au culot en prospects en clients, fût vraiment trop faible.
arguant: « Nous sommes deux Strasbourgeois
qui organisons ça depuis 5 ans, est-il possible Enfin, il semblerait que les 2 compères
d’imaginer quelque chose ensemble ? » s’épanouissent pleinement dans cette
démarche volontairement amateur, qui
Les organisateurs l’ont dit: ils souhaitent consiste à faire grossir l’événement petit à
rester sur une seule épreuve afin de conserver petit. Cette année, ils seront environ 50
cette démarche décontractée, sans aucune sur la ligne de départ à Kagoshima, prêt à
volonté à la transformer en entreprise. Pour parcourir 2200 km vers Tokyo après avoir
eux, l’organisation de cette course, qui ne passé 14 points de passage obligatoires.
coûte rien, reste une partie de plaisir, un
projet réalisé avec passion.

21
www.japanese-odyssey.com

japaneseodyssey

japanese_odyssey

22
Braquet, dynamo, fringale, casse-pattes, caillasse, rigolade,
sacoche, plus de jus, mal au cul, mal aux pattes, mal partout,
paysage, aventure, dossart, trace, friterie, tubeless,
socquettes, divide, gravier, cale-pieds, musette.
Dédié à l’amour du vélo, de nos familles, de nos enfants et du death-metal.

/spotzlecycling @spotzle PODCAST Spotzle PODCAST Spotzle PODCAST Spotzle


Taliah Lempert
TEXTE PAR RICHARD DELAUME

25
Septembre 2007, Brooklyn, New-York. J’ai rendez-vous avec
Taliah Lempert. Mais avant cela, je prends quand même le temps
d’aller déjeuner et chose incroyable, je me régale d’une salade
si délicieusement assaisonnée, si subtile que je m’en souviens
encore 12 ans après.

Peu après, me voilà devant le loft de Taliah. Vaste,


bordélique mais plein de charme et surtout débordant de vélos
et de tableaux.

Car Taliah Lempert est une artiste peintre qui, depuis 1996, ne
peint que des vélos et ne se déplace qu’à vélo.
Tout a débuté simplement. Au détour d’un magasin, Taliah repère
un vieux vélo, sublime à ses yeux. Cette dépense de 80 dollars,
c’est un souffle de liberté et un symbole d’indépendance.
S’affranchir du métro et découvrir la ville au-delà de celui-
ci, sentir le vent dans ses cheveux. De fil en aiguille, elle
sera happée par le vélo et consacrera 7 années à courir sur
piste et un peu sur route. Et enfin à réaliser des croquis
de son vélo, puis le coucher sur toile, emprunter les vélos
d’amis, faire poser les amis à côté.

26
Aujourd’hui, le travail de Taliah est
largement diffusé sous différentes formes.
Son calendrier est en vente dans les
boutiques cadeau des plus beaux musées du
monde, ses tableaux sont déclinés en tasse à
café, en puzzles. Elle est également l’auteur
de « The Classic coloring bicycling book »,
un livre à colorier. Et si vous passez à
New-York, vous pouvez aller saluer Taliah sur
les marchés aux puces de Washington Square.

VIDEO

www.bicyclepaintings.com

@bicyclepaintings

27
Italy
Divide
UN RÉCIT DE SCOTT CORNISH

28
NNous nous imposons trop souvent des limites Depuis les côtes de la mer Tyrrhénienne aux
à ce que nous pensons pouvoir réaliser. La peur montagnes surplombant le lac de Garde, à
de nous engager dans quelque chose va bien au- 1 500 m au-dessous de la ville lacustre de
delà de notre capacité physique et psychologique Torbole ; l’Italy Divide est une aventure
à mener à terme un projet, cédant à cette peur et bikepacking intense et variée. Le parcours suit
à cette anxiété de l'inconnu. L'Italy Divide était des routes secondaires, des pistes de gravier
ma première « course » de vélo, une aventure de allant de lisses à accidentées, ainsi que des pistes
1 230 km allant de Naples au lac de Garde, et techniques à tendance VTT ; faisant du choix
englobant de nombreuses attractions italiennes des braquets, un dilemme presque aussi tortueux
: Rome, Florence, Sienne, les routes blanches de que certains passages du parcours. Le terrain est
la Toscane, Bologne, Montova, Vérone et enfin principalement vallonné et particulièrement
Torbole sur les rives du lac de Garde. raide par endroits, réservant les deux grosses
Le « romantisme » de traverser l’Italie m’a attiré, difficultés en montagne pour les 100 derniers
partageant la route et cet état d’esprit avec 200 kilomètres.
autres coureurs, certains ici pour la performance,
d’autres pour le paysage et la nourriture.
Avec un minimum de kilomètres dans les Prévoir et anticiper les aléas du terrain est
jambes grâce au fatbike et du ski de randonnée, une chose mais vivre ce terrain sous une
la condition physique générale était au moins
météo capricieuse en est une autre et le
maintenue sous contrôle. A ce moment-là
déjà, le mental émettait des doutes quand
mélange des deux n’allait pas être agréable.
à la probabilité de s'asseoir sur le fauteuil du
vainqueur. Il n'y avait qu'un seul moyen de le
savoir.

29
Le meilleur vélo pour une telle ballade est celui Le choix de l'équipement était l'un des
que vous avez. La plupart des concurrents ont aspects que j'avais longuement étudié. Si vous Le meilleur vélo pour une telle
opté pour une version « Drop Bar » (guidon
plutôt typé route) avec des pneus variant de 40
voulez profiter de la ballade, allez doucement.
Certaines de ces ascensions toscanes peuvent épreuve est celui que vous avez.
mm à 29 x 2,3, de nombreux VTT et même un être courtes, mais leur dénivelé est une torture
fatbike. La question du confort est capitale et pour les jambes. J'ai fini par utiliser un plateau
même si nous pouvions observer une majorité de de 38 Rotor Q avec une cassette Sunrace 11-
fourches rigides, certains avaient pris le parti de 46.
doubler la couche de guidoline afin de s’assurer En raison de la variété du terrain, un double
une prise en main vraiment très confortable. plateau convenait parfaitement à ce parcours.
Pour ma part, mon choix s’est porté sur une Jay Petervary, par exemple, a utilisé un 46/30
fourche Lauf Grit, simple et efficace. Pour plus avec un 11-34.
de contrôle et de confort, j’ai utilisé le guidon
Ritchey Venturemax et une tige de selle Ergon,
à feuilles croisées CF3, créant une suspension
selon les mêmes principes que la fourche Lauf.

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En ce qui concerne le vélo, mon choix s’est porté sur
le Pinnacle Arkose. Une géométrie qui permet des
descentes en toute confiance sur tous les terrains
mais également procurant un bon rendement sur les
sections roulantes.

Avec de multiples possibilités pour ajouter sacoches


et bidons d’eau ; l'Arkose est conçu pour les longues
aventures à vélo.

Avec son départ à 14h et sa soirée pizza dans un


restaurant de bord de mer local, le programme invite
à une atmosphère détendue. Une manière idéale
de commencer l'événement, de rencontrer d'autres
coureurs autour de nourritures délicieuses et de
bières, de discuter de vélos, braquets et stratégie.

Mon coéquipier, Simon Bundle, avait judicieusement


réservé un AirBnB, à 5 minutes du départ. Comme
souvent pour ces évènements, il est conseillé de
réserver un hébergement aussi près que possible du
départ, car affronter le trafic napolitain à vélo est une
expérience intense. Les conducteurs semblent avoir
une interprétation très vague du code de la route,
tout le monde essayant de progresser sur la route
simultanément.

31
Jour 1

Réunis le long de la côte sous un soleil brûlant, les Jay Petervary nous a rattrapés après l’avoir entrevu au la moitié, ne voulant pas m'arrêter trop longtemps,
coureurs étaient impatients de démarrer. Chacun bord de la route en train de réparer quelque chose. conservant le reste pour un bref arrêt plus tard dans
disposait d'une configuration unique, allant de Je roulerai avec lui pendant au moins 10 minutes ! Il la nuit. Peu après minuit, je fus rejoint par un autre
l’approche la plus minimaliste à la plus confortable. est trop facile d’oublier la durée de cet événement, en coureur, Mitch, un gallois vivant dans le Yorkshire et
Le départ neutre qui parcourait les routes de la ville n’a poussant les jambes au-dessus de votre seuil prédéfini. à l’accent redoutable. Je ne comprenais pas un mot
probablement pas arrangé la patience des conducteurs, Jay est très fort et je devais me contrôler. Les aero de ce qu’il disait, mais nous avons tout de même
mais c’était quand même un spectacle grandiose ! Une bar ornaient de nombreux vélos et je comprenais réussi à communiquer. Nos rythmes de progression
fois lâchés pour parcourir les 1 225 km du parcours, maintenant pourquoi : c’est idéal pour les longs semblaient s’accorder ainsi que notre approche de
des groupes se sont rapidement formés et les coureurs tronçons de route. Les jambes finissent par trouver l’évènement, que l’on pourrait qualifier de « esprit de
de tête ont pris rapidement un avantage décisif. leur propre rythme, pas forcément super rapide mais compétition décontracté ».
indifférentes au rythme des autres athlètes. Nous aurions probablement pu continuer toute la
nuit, tant rouler en binôme est agréable. Mais encore
Leur course était lancée. Pour le reste Les sentiers empruntés constitueront une collection lucides sur notre état de novices sur une aventure de
d’entre nous, il s'agissait de la terminer. éclectique permettant de continuer à avancer dans la 1 200 km, nous avons décidé de nous arrêter aux
Prochain arrêt majeur, Rome. direction souhaitée, ce qui signifie quelques portages alentours de 3h30 pour un repos.
(les fameux « hike a bike » tant redoutés) et incluant En grimpant dans les rues étroites d’une ville, nous
tout ce que la région compte de chemins pittoresques trouvons un endroit relativement calme : une cour
et de villages typiques. face à l’église, dos à la colline.
Une fois hors de la ville, le terrain bascule entre Les premiers 250 km sont un peu flous, le corps
routes, pistes de terre et chemins de gravier, le et l’esprit étant entrainés dans une sorte de transe
kilométrage défilant à toute allure. Certains coureurs hypnotique du pédalage à allure modérée et constante. Les cloches de la tour de l’église ont
trop enthousiastes ont été victimes de chutes. J’ai été l’alarme parfaite à 6 heures du
notamment aperçu un coureur britannique, allant à Passer cette première journée fut psychologiquement matin, offrant une vue imprenable sur
toute allure à chaque montée, qui semblait maintenant
avoir un souci de dérailleur électrique, ce dernier
le plus difficile, mettant de côté toutes nos références
jalonnant une journée « normale » en particulier à
les collines. Rome n’était plus très
s’étant coincé. J'ai essayé de l'aider en effectuant une la tombée de la nuit. Le dîner était un fast-food, ce
loin.
réinitialisation, mais rien n’y fit. que j’évitais normalement et je n’en mangeais que

32
Jour 2

Personnellement, je mange toujours quand je m’arrête, surtout avant de dormir, car je


me sens mieux ainsi et je n’ai jamais faim au réveil. Je suis ainsi prêt à pédaler jusqu’au
petit déjeuner sans être en déficit énergétique. Chacun possède sa propre stratégie
alimentaire, il faut juste un peu de temps pour comprendre ce qui fonctionne.
Des sentiers forestiers amusants et vallonnés nous ont rapprochés de Rome. À
exactement 300 km, une route pavée romaine conduit à la périphérie de la ville. Je
resté émerveillé par les grandes structures du Colisée et de la Cité du Vatican. En y
passant de jour, nous avons eu une idée de leur grandeur, et de la foule de touristes
présents !
Loin d’eux, nous avons fait le plein de ce qui allait devenir notre aliment de base, la
pizza, comblant un appétit qui allait croissant. Puis nous sommes retournés dans les
collines. Une pause café parfaitement choisie nous a abrités d’une courte tempête
de pluie, faisant chuter la température à un chiffre indécent pour la saison. Sachant
que je me refroidis rapidement une fois mouillé (et deviens grincheux), je me suis
rapidement emballé dans un pantalons Gore C5 gore-tex. Très léger, dans un sac de
petite taille, j'ai fini par l’utiliser plus que prévu.

La seconde nuit était un peu moins glamour que la première. S’arrêtant vers 23h30,
nous nous sommes installés dans la cour d’une maison, derrière la haie de la route. Au
moins, c'était sec et plat. 3 heures plus tard, nous étions repartis.

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Jour 3

Les routes blanches de la Toscane, les fameuses Strade Bianche, figurent


souvent parmi les lieux mythiques, en tout cas pour les cyclistes et j’y
étais enfin. Les heures précédant l’aube étaient froides, l’éclairage de mon
vélo tranchait le noir alors que les pneus ronronnaient sur des pistes de
gravier. Ces heures sont consacrées à accumuler les kilomètres, à avancer,
à l’attendre des signes de l’aube, synonyme de réchauffement. Nous nous
sommes régalés ce matin-là. À quelques centaines de mètres d'altitude, la
lumière a révélée des couches de nuages en dessous de nous, couvrant les
vallées, et sous un ciel dégagé. Comme une sensation de liberté absolue
et de flotter sur les nuages.
Toutefois, les pensées se sont toutefois rapidement tournées vers la
nourriture et le café, en espérant dégoter un boui-boui ouvert. Et nous
avons eu de la chance. Un propriétaire de café au bord de la route était
un observateur passionné et attendait dehors pour nous accueillir. La
chaleur et la sieste avant la longue montée qui nous attendait, nous
porteraient sur ces fameuses Strade Bianche.
Giacomo, l'organisateur, s'est joint à nous pour quelques kilomètres,
avec une belle mine reposée, comparé à nos apparences fatiguées. Ils nous
avaient parlé des collines toscanes en omettant de dire qu’elles étaient
raides ! Nous avons laissé la compétition quelques minutes, achetant des
fraises dans un magasin situé dans le village perché de Radicofani, nous
nous sommes attardés pendant un moment devant un café en admirant
la vue et en savourant ces fruits.

34
••••

Arriver dans la ville de Sienne a été un choc. Après La route était tracée pour nous permettre d’arriver endormis et gelés allaient et venaient. Nous nous
les collines paisibles, nous retrouvions la foule, en avec une vue grandiose sur Florence, via une zone sommes présentés boueux et humides au gérant du
parcourant les rues anciennes de la ville et sa magnifique d’observation populaire au-dessus de la ville. seul et unique gîte des alentours, pas très engageant….
place centrale. Vous ne pourrez que vous attarder Avant de s’installer pour quelques heures de sommeil à
pour admirer la grande architecture du passé et vous Ses rues regorgeaient de touristes alors que nous l'entrée d'une petite chapelle du village, au pied d’une
interroger sur le savoir-faire nécessaire pour construire longue montée. Des informations commençaient à
traversions le Ponte Vecchio et les rues anciennes
des bâtiments aussi vastes et créatifs. arriver, présentant celle-ci comme impossible à rouler
de la ville, avant que des sentiers de campagne à cause de la boue, sous peine d’y laisser au minimum
Le reste de la journée a été rempli d'iconiques routes paisible ne redeviennent nos compagnons. un dérailleur.
blanches sous un soleil radieux, ravi de mon choix de
braquet avec une alternance de montées et de descentes. Quelques heures plus tard, nous sommes arrivés au En parcourant les premiers kilomètres, nous pensions
De nombreux villages situés au sommet d'une colline sommet d’une montée raide au moment où le ciel s'est que tout allait bien. Hélas, les informations étaient
offraient de nombreuses possibilités de nourriture, d'eau couvert. La pluie froide a martelé le sol, se transformant vraies, les roues s'arrêtent de tourner avec l’accumulation
et de photos, tout en essayant de réduire au minimum momentanément en neige fondue. Se mettre à l'abri de boue. Le seul moyen de traverser était de porter le
les temps d’arrêts au fur et à mesure de la journée. pendant un moment en attendant que le pire soit passé. vélo. Pour une fois, l’éclairage avait du mal à percer la
L’après-midi, nous nous sommes arrêtés pour une sieste Suivre le sentier aurait été un défi amusant sur le sec, brume matinale et froide des premières heures.
sous le soleil radieux, juste après la ville de Raddi in mais maintenant c'était de la boue profonde, ce qui
obligeait à faire un poussage en direction de la ville de
Chianti, avant de repartir sur un de ces chemins bordés
San Piero.
Atteindre le col à la pointe du jour aurait dû révéler
d’emblématiques cyprès jetant leur ombre infâme sur la
une vue sur les collines environnantes, mais la
piste blanche.
Sur les bords de la rivière, l’air froid emprisonné dans pluie froide persistante, empêchait de lever la tête,
Malgré la température chaude de la journée, la ce sentier étroit de la vallée attendait que le soleil se lève seulement pour chercher un café.
température chutait drastiquement. Nous avons pris pour se réchauffer, même si nous n’avions pas encore eu
des mesures par rapport à la nuit précédente, grâce à un ciel dégagé.
une brèche dans une haie, et nous nous sommes installés
dans le patio, à l’arrière d’un petit immeuble. Nous nous sommes retrouvés à plusieurs coureurs pour
une pause café à la périphérie de la ville. Des coureurs

35
••••

Nous avons tous une faiblesse, qui doit être gérée dans de Après la sortie de la ville, nous avons élaboré un plan,
tels événements. La mienne est la circulation sanguine trouver une laverie pour s’occuper de nos vêtements. En
dans les pieds et les mains dans des conditions froides route, nous sommes tombés sur un autre coureur, Stuart.
et humides, et après avoir perdu une surchaussure, les Conformément à notre plan, nous avons fait le plein de
orteils gauches ont maintenant beaucoup souffert. J'ai nourriture dans un grand magasin Bio avant de nous rendre
dû m'arrêter au restaurant tout en haut du col pour me à la laverie. Avec des vêtements secs, et bien nourris ; cette
réchauffer les pieds, bien qu’il n’ouvre pas avant une étape suivante consistait en 150 km de terrain entièrement
heure. Le thé chaud et le petit déjeuner ont ramené plat menant à Vérone, en suivant des routes secondaires
quelques sensations aux extrémités. Depuis notre point et des pistes de gravier au-dessus des berges de protection
culminant à plus de 1 000 m, les routes de montagne contre les inondations. Maintenant nous étions trois et le
de l'arrière-pays nous ont fait traverser la campagne, la soleil était radieux.
pluie relâchant progressivement son emprise. C’était un
À la tombée de la nuit, nous nous sommes arrêtés pour
tour de montagnes russes le long de routes secondaires
un chocolat chaud comme je n’en avais jamais goûté
tranquilles au-dessus de Bologne, avant de redescendre
auparavant (épais et très chocolaté) ! Puis un ravitaillement
par la vieille ville depuis le col de la Guardia, à 300 m au-
en carburant, habillé pour des températures de plus en plus
dessus de la ville. Avec ses 38 km, le portique entourant
froides. J'ai trouvé des sacs en plastique assortis à porter
le centre ville de Bologne et menant au sanctuaire de
par-dessus mes chaussures. Chic.
San Luca est le plus long au monde et constitue un
Dans l’obscurité, la compagnie était la bienvenue, mais
autre exemple des structures impressionnantes que
elle ajoutait un élément d’indécision, chacun voulant se
nous aurons l’occasion de découvrir. Il était temps de
reposer à des moments différents. Convenir d’un plan
se restaurer.
commun pour s’arrêter un peu avant de reprendre la course
nous a pris du temps ! Le plan était Vérone, mais la fatigue
Avec nos allures débraillées, nous passâmes près s’est installée et nous nous sommes arrêtés à Monova, à
des restaurants les plus raffinés du quartier central 75 km de l’objectif. Nous avons fait dans le logement de
de la ville, persuadés que notre odeur immonde luxe ce soir-là, un lave-auto 24h / 24, allongé dans la petite
n’aurait pas été la bienvenue. salle d’attente chaleureuse. Cette alarme de 3h30 (Mitch
!) n’était donc pas la bienvenue. J'ai peut-être été un peu
grincheux.

36
••••

Vérone était le point de départ de la dernière étape comprenant les deux


principales ascensions du parcours, entraînant les coureurs dans les
montagnes à plus de 2 000 m d’altitude où il avait neigé 24 heures plus tôt !
À Vérone, avec des températures atteignant les 20°C, le passage dans la
neige semblait légèrement surréaliste. Faire le plein de victuailles ici était un
bon plan car la montée était longue, environ 40 kilomètres.

A mesure que nous sentions la fin approcher, l’allure augmentait à travers


des vignobles. Puis, les sentiers plats ont cédé leur place à une longue et
impitoyable montée. Fidèles à notre rythme de progression, Mitch et moi-
même avons été séparés de Stuart et de Philippa, gravissant maintenant les
collines que nous avions vues de loin plus tôt dans la journée. Ce n’était
pas une montée raide, se faufilant à travers de vieux villages et le long
de sentiers forestiers, des sections raides et rocheuses forçant les jambes
fatiguées à quelques poussages.

Tard dans la soirée, nous avons atteint le dernier groupe de bâtiments (un
excellent restaurant venait tout juste d’y ouvrir ses portes !). Un endroit
idéal et protégé avec vue, rendait la promenade plus plaisante. Le coucher
de soleil était fascinant, mais la température avait chuté de façon drastique.
L’ajout de couches maintenant était indispensable, les kilomètres suivants
nous exposant à un vent froid qui perdurerait. Idéalement, il aurait été
préférable de traverser cette section durant la journée, afin d’apprécier
pleinement ce coin reculé.

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Mais à mesure que l’obscurité nous enveloppait,
nos repères se sont peu à peu envolés,
nous laissant juste légèrement perdus dans la neige
et le vent glacial.

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••••

Le coureur allemand Mark Lauzon leurs lumières se sont allumées, Stu et pour les pieds ! Nous avons cherché un La perspective de la ligne d’arrivée
avait prévu un arrêt au restaurant et un Philippa était proches de nous. Le temps endroit pour manger, mais la pizzeria commençait à submerger le corps et
retour au bivouac. Mais comme cela se final n’a jamais été un facteur important, avait cessé de servir. Pas de surprise, l’esprit. Je voulais pédaler plus vite, mais
produit souvent les choses ne se passent nous nous sommes concentrés sur le même si nous ne savions pas qu’il était je n’avais plus de vitesse dans les jambes.
pas comme prévu ! Le restaurant était simple fait d’avancer pour sortir du 23h passées ! Faire le plein de thé chaud Un panneau indique 6 km de Torbole.
fermé et le prochain ravitaillement se flanc exposé de la montagne. À maintes sucré, de pain et dévorer tous les restes Mon GPS a perdu le signal alors qu’il
trouvait à Sabbionara, de l'autre côté de reprises, la piste a semblé nous inciter : la fin était en vue. Le dernier obstacle, me restait 1,5 km à faire, j’ai tourné en
la montagne. à redescendre, mais bientôt il faudra une montée de 20 km, était la seule rond, perdu Mitch, fini par rallier enfin
remonter. En l'absence de perspective fois où j’avais hâte de faire une simple l’arrivée.
La progression était lente. Une sur les montagnes environnantes montée sur route !
combinaison de fatigue, de froid et de en raison de l’obscurité, cette piste Simon Hindle, avec qui j'avais partagé un
neige mouillée. Le silence de la petite semblait interminable, mais finalement, La descente était plus facile cette fois-ci, logement au tout début, s’était arrangé
station de ski isolée était étrange, me la descente est devenue plus longue. via une piste de montagne désignée par pour que je le rejoigne ici, à Torbole.
rappelant le film « The Shining ». De Fatigués et gelés, nous avons adopté une un grand panneau indiquant qu’il fallait Son aventure avait malheureusement
vastes immeubles vides pour un dernier vitesse modérée dans la descente. Il serait faire attention car il s’agissait d’une pris fin 2 jours plus tôt. Il était donc
bivouac… rien de bien aguichant tellement stupide d’avoir un accident « route » de montagne non sécurisée déjà en ville. Une douche de bienvenue,
mais nous souhaitions stopper là pour maintenant. A ce moment-là, les pieds et sans obstacle. Il doit y avoir une de la nourriture et j'ai presque perdu
quelques heures. Cela nous mènerait blessés par le froid, la chaleur d'un bar vue grandiose, à condition de passer connaissance dès que ma tête a touché
bien au-delà de notre temps d’arrivée ou d'un restaurant faisait défaut. durant la journée ! En nous concentrant l'oreiller. Merci Simon.
prévu. uniquement sur la piste éclairée devant
De retour sur la route, après une longue nous, nous n'avions aucune perception
La station étant bien en dessous de agonie dans le froid de la descente, le du danger à notre droite, nous roulions
nous. J’étais sûr d’avoir entendu un cri, froid glacial a laissé place à une poche à flanc de montagne. Quelle descente
mais nous ne pouvions rien voir. Puis d’air chaud, un répit fort appréciable cependant.

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Le debrief

L’Italy Divide est présentée comme une épreuve en Il n’y a rien de civilisé dans ce type d’épreuve : dormir
autonomie, mais c’est une aventure qui rassemble quand cela devient nécessaire, trouver le meilleur endroit
les athlètes, en particulier lorsque la météo devient à ce moment-là sans perdre de temps à trouver quelque
menaçante. Les deux coureurs de tête, James Hayden et chose d’idéal. Le moment de la journée devient sans
Sofiane Sehili, ont décidé de terminer ensemble après importance, les seuls indices étant la nourriture, l'eau et
1 100 km de confrontation. Les conditions de neige le repos en cas de besoin absolu. C’était une sensation
ayant rendu la descente finale trop dangereuse pour la étrange de continuer à rouler au fond de la nuit ou de
course, le respect l’a emporté sur l’adversité. se lever à 3 heures du matin après seulement 3 heures
Je n’aurais pas pu surmonter cette épreuve sans la de sommeil. Cela nous oblige à bousculer nos habitudes,
ténacité de Mitch : porter un vélo chargé de sacoche nos croyances et convoquer ainsi une force mentale
dans une boue glacée à 3 heures du matin a fait des insoupçonnée pour ne s’arrêter qu’en cas de nécessité
ravages sur le mental, mais Mitch m’a poussé et m’a absolue. Quelque chose que je n'aurais jamais pensé être
félicité. Merci également à Simon qui est venu me capable de faire.
chercher à 5h du matin à l’arrivée. Rouler avec Stu et Néanmoins, notre course était plutôt décontractée,
Philippa a également rendu les derniers 100 km plus s'arrêtant pour admirer l'abondance de points de vue et
agréables, ainsi que tous les autres participants que j'ai de lieux pour prendre un café ou deux et j'ai perdu le
eu plaisir de rencontrer en cours de route. compte du nombre de pizzas consommées. L'Italy Divide
est une aventure captivante et une introduction idéale au
Après quelques heures de sommeil, il était temps de bikepacking sur un format supérieur à 1 000km. Il faut
savourer une glace au bord du lac et de discuter avec juste venir préparé pour les conditions météorologiques
les coureurs qui ont eux aussi terminé leur périple. changeantes et un terrain exigeant.
L'aventure se termine au moment même où commence
le festival de vélo du lac de Garde.
@Scott Cornish

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BikingMan
Corsica #2
UN RÉCIT DE XAVIER MASSART

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Revenir sur une course d'ultra n'est sûrement pas un événement Comme je le disais, 2018 et BikingMan Corsica #1 était la toute
des plus communs, y revenir exactement un an après ma toute première course à laquelle je prenais part, sans savoir où j'allais,
première participation à une épreuve de ce type est encore plus sans avoir la moindre idée de la difficulté qui m'attendait, sans
anecdotique ! même avoir jamais roulé de nuit ou même plus de 12h d'affilée...
Les épreuves d'ultracyclisme sont longues par définition et Un total débutant ! Cela ne m'a pas empêché de franchir la
demandent ainsi beaucoup d'investissement. Compléter la ligne d'arrivée à la 10e position en 38h05 (classement définitif
Trans America Bike Race a représenté pour moi près d'un an et réévalué à la 6e place en 36h05).
de préparation et en tout, j'aurai passé près d'un mois aux Cette année je partais donc avec un temps de référence se
États-Unis. Alors que cela soit à travers l'Europe, l'Australie, transformant en objectif : finir en 36h et améliorer mon
ou un autre continent; ces épreuves sont rarement répétées chrono de l'an passé. À cela se rajoutait un élément de taille :
par la majorité des ultracyclistes. Ce que l'on cherche dans la présence d'une équipe de télévision qui allait me suivre afin
ces courses, ce que je recherche en tout cas, c'est avant tout de réaliser un portrait de ma participation à la course. Est-ce
leur caractère exploratoire; la découverte d'autres pays, que tout cela change vraiment l'approche de la course et le
d'autres routes, d'autres cyclistes; le tout dans un contexte de sentiment à la veille de la course ? Pas vraiment car on s'aligne
compétition et de dépassement de soi. Lorsque l'on revient sur toujours avec une légère boule à l'estomac sur la ligne de
une épreuve de ce type, on enlève déjà un peu de magie qui départ et l'esprit encombré par plein de pensées. L'an dernier
nous attirait la première fois. Mais si je ne referais sûrement je ne pouvais m'empêcher de relister mentalement tout mon
pas la Trans America Bike Race, mon approche des épreuves matériel encore et encore de peur d'avoir oublié quelque chose
du circuit BikingMan est tout autre. Ces courses plus courtes, de crucial qui m'empêcherait de terminer la course. Cette année
plus intenses, sont pour moi un moyen idéal de me tester, avec plusieurs courses de ce type à mon actif, l'aspect matériel
pendant un, deux, voire trois jours; dans les conditions idéales est bien rodé, et c'est alors le déroulé mental de la course qui
et d'apprendre et répéter encore et encore certains gestes, s'invite aux pensées de dernière minute "manger mes 4 barres,
techniques, et rythmes avant de les reproduire sur de plus 4 gels, boire 4 bidons jusqu'au premier checkpoint, y être pour
longues distances. Dans cette optique, j'étais donc ravi de 13h, ça fait 8h, et alors tu es dans les temps, etc..." J'imagine
poser à nouveau le pied sur l'Île de Beauté pour reprendre la que même avec plus d'expériences, ces courses étant tellement
route de ce parcours sélectif de 700 km, avec près de 13 000 m longues, il y a toujours des pensées parasites qui s'invitent aux
de dénivelé. derniers préparatifs... Le jeu est de les transposer en force et ne
pas laisser cela trop nous embrumer le cerveau...

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Le réveil a sonné à 3h30, et après un rapide petit déjeuner, il
est déjà temps de se diriger vers la ligne de départ. L'ambiance
est comme toujours assez particulière : on peut ressentir ce
mélange particulier d'excitation et de stress que partagent tous
les participants, du
"professionnel" venu pour gagner, à monsieur Tout-le-monde
venu relever le défi d'une vie. Mais cette tension du départ
n'empêche pas une ambiance bon enfant, on se parle et nous
nous souhaitons bonne course : "Amuse toi mec", "Profite !",
"On se voit sur la ligne d'arrivée, le premier offre la bière
au suivant (tradition assez courante dans l'ultracyclisme).”
Malgré la frénésie et la course au chrono qui va se lancer dans
quelques minutes; ces compétitions restent des défis en soi, et
du premier au dernier, nous passerons tous par les mêmes états
de difficultés pour rallier l'arrivée. On le sait tous et c'est sans
aucun doute ce qui rapproche les concurrents.

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5h, le départ est donné... Si nous roulons ensemble durant les premiers
kilomètres, en continuant à échanger avec les autres concurrents, la première
difficulté arrive très vite et les 3 km à 10% du col de Teghime départagent
tout de suite les troupes... La course est lancée dans la nuit noire et j'arrive
déjà en haut du deuxième col de la journée lorsque le jour se lève vers
6h30. Les niveaux et rythmes se sont vite équilibrés et chacun est déjà
dans son rythme, je suis dans le top 15 après quelques heures et je me sens
bien. La météo est clémente avec un ciel couvert et une température de
15°, idéal pour moi qui suis clairement plus habitué à ce type de climat.
Après environ 120 km où les cols et descentes s'enchaînent sans encombre,
je retrouve l'équipe de télévision (restée complètement au deuxième plan
jusque-là) qui prévoit de me suivre et prendre des images jusqu'au premier
checkpoint, 60 km plus loin... C'est évidemment à ce moment-là que les Malheureusement kilomètre après kilomètre je sens capricieuse que je n'arrive pas à regonfler... Après
choses se gâtent pour moi puisque 20 km plus loin je sens que mon pneu que je perds de la pression... Je continue à repousser 45 min, je finis par reprendre la route avec un pneu
arrière se dégonfle gentiment... Assez gentiment pour me dire naïvement le moment où je devrai m'arrêter, jusqu'au moment dont la chambre à air a été remplacée mais gonflée au
que ça tiendra peut-être les 40 km qui me séparent du CP1. où c'est mon pneu avant qui subit le même sort, de minimum (entre 1 et 2 bar). J'ai finalement utilisé la
manière beaucoup moins discrète puisqu’en 500 m à chambre à air de la crevaison lente dont je n'ai pas
peine je suis sur la jante, cette fois-ci pas le choix, il trouvé la fuite à l'avant, en croisant les doigts pour
faut prendre le temps de réparer. Je suis évidemment au pire arriver jusqu'au CP1 en devant regonfler une
à peine arrêté que la télévision s'invite à la partie, et fois de temps en temps... Je fais un col comme ça en
même si j'en rigole avec eux alors qu'il s'en donne jugeant constamment l'état des pneus : "Ça tient...",
à cœur joie sur les gros plans de moi les mains dans "Ouais c'est quand même un peu moins gonflé devant
la graisse en train de réparer, j'ai bien du mal à être non ?!? Non ça va tenir..."; et j'ai à peine commencé
efficace pour réparer ma double crevaison. Car oui, la descente vers le checkpoint qu'il faut me rendre
deux crevaisons, une seule chambre à air, un trou à à l'évidence : ça ne tient pas et je viens de frôler la
reboucher que je ne trouve pas, du soleil, des caméras, catastrophe dans un virage. Dans mes mésaventures,
des concurrents qui me dépassent minute après j'ai de la chance puisque cela arrive juste au moment
minute; ça fait subitement beaucoup de choses à gérer ! où je traverse le village de Viviano, et que deux ouvriers
Il faut que je redouble de concentration lorsque je me prêtent une pince, ce qui me permet de réparer la
réalise que ma chambre à air de réserve a une valve valve récalcitrante, et de regonfler mon pneu.
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Arrière à bloc, j'opte aussi pour le seau d'eau, je trouve
finalement la fuite et je peux ainsi mettre une rustine
et regonfler le pneu avant... Lorsque que je me remets
en route, j'estime que j'ai perdu environ 1h/1h30
à réparer... Il faudra être efficace pour la suite ! S'en
vient alors l'interminable phase de calcul : si je repars
à 14h, j'aurais mis 9h pour les premiers 180 km, donc
9 x 4 = 36h... Il ne faut donc pas perdre une minute à ce
checkpoint ! Déjà assez de temps perdu... Mentalement
je visualise aussi tous les gestes que j'aurai à effectuer lors
de cet arrêt pour être le plus efficace possible…
"D'abord la priorité est de réparer ma deuxième chambre
à air percée, au cas où j'ai une nouvelle crevaison. Ensuite,
pendant que la colle sèche, je branche le GPS qui doit
charger... Ou alors je branche d'abord le GPS ?! Oui je
fais ça en premier, puis la chambre à air, puis poinçonner
la carte et prendre les temps, remplir les gourdes, mettre
de la crème solaire, remplir à nouveau ma pochette de
nutrition et me remettre en route…"
D'ailleurs en parlant de nourriture, sur cette première
partie j'ai mangé : mes 6 barres, 2 sandwichs et 2 gels
en 9h ... Je suis presque à jour sur ma nutrition ! C'était
un des aspects que je voulais vraiment tester et contrôler
durant cette course. Je reste donc positif, malgré mes
déboires, je suis content de boucler ce premier 1/4
dans mes temps et en forme... Dommage ces crevaisons
m'auront fait perdre de précieuses minutes d'avance...
Et des places puisque je signe la feuille en 35e position !

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Qu'à cela ne tienne, je sais bien que ce n'est que le-cœur rien qu'à l'évocation du mot morue, ou
le début de la course, et que c'est surtout le soir un hachis parmentier de canard. J'opte pour ce
et la nuit que les choses vont se jouer. C'est là dernier que j'engloutis assez vite, sans savoir alors
où l'on verra la différence entre les ultracyclistes que je vais vite le regretter.... En 20min j'ai mangé
et les bons cyclistes du dimanche... Je repars et je suis changé pour affronter la nuit, le ventre
donc confiant et reboosté... En plus les routes rempli, et je me remets en route en même temps
s'enchaînent et à chaque début de col, je me que deux autres athlètes : Français et Russe... La
souviens vraisemblablement de la difficulté TV est de la partie à nouveau, mais je fais déjà
qui m'attend et arrive à la visualiser ... Ce qui complètement abstraction de leur présence, ils
me permet à chaque fois de l'aborder le plus sont là durant quelques kilomètres pour prendre
efficacement possible. Avoir fait la course une des images de nuit, puis disparaissent dans la nuit
première fois est donc sans aucun doute d'une et me retrouveront le lendemain. Nous garderons
aide précieuse ! Les kilomètres s'enchaînent et je cette dynamique jusqu'à la fin de la course, sans
me rends compte que je suis vraiment en avance qu'ils n'interfèrent jamais sur ma course... Je ne
sur mon temps de l'an passé puisque je roule pouvais rêver meilleure équipe et approche pour
de jour à des endroits où il faisait nuit l'année ce genre de couverture ! L'élément dont je ne
dernière. Il est donc environ 22h lorsque j'arrive peux par contre plus faire abstraction, c'est mon
à Ajaccio, laissant derrière moi une grande partie estomac qui a bien du mal à digérer ce hachis
du dénivelé et environ la moitié des kilomètres. de canard... Lourdeur d'estomac, rot au canard
L'an passé il devait être 2h du matin quand je suis et autre haut-le-cœur commencent sérieusement
arrivé dans cette zone... J'hésite à m'arrêter à l'un à me préoccuper mais aussi me ralentir... J'ai
des nombreux restaurants et fast-food que la ville beau essayer de boire beaucoup d'eau pour faire
offre pour mon premier repas conséquent de la passer le tout, rien n'y fait impossible de digérer
journée, mais à seulement 1 km de ce deuxième ce canard... Mais impossible de m'en débarrasser
checkpoint, l'envie d'en finir est trop grande et je aussi puisque je n'arrive pas à le vomir.. Après
me dis qu'il devrait y avoir un vrai repas à ce CP2 presque 4h je décide de prendre un motilium et
: ma deuxième erreur du jour. Les bénévoles y de serrer les dents...
servent un plat de poisson qui me donne des haut-

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Il est alors 2h du matin, et la température chute brutalement, petit village de Manzana où je pourrai prendre mon petit droite! Niel repart avant moi et je le croise alors qu'il quitte
mon GPS affiche jusqu'à 0°c... J'ai beau enfiler absolument déjeuner, du moins essayer d'avaler quelque chose puisque déjà le nouveau checkpoint, j'ai clairement ralenti la cadence
toutes mes couches, la fatigue et les problèmes d'estomac j'ai pédalé toute la nuit et à part un gel, je n'ai toujours ! J'entame alors cette dernière partie de 120 km qui m'avait
combinés, j'ai froid ! Je n'ai rien réussi à avaler depuis ce rien avalé... Ce village était l'an dernier aussi synonyme de semblé interminable l'an dernier. Le cap corse est une route
CP2 et je sens clairement que je manque de force pour lutter délivrance et de petit déjeuner. Je suis donc plus ou moins sinueuse qui enchaîne les Baies le long de la mer et les caps en
contre le froid et avancer à un bon rythme... Cette deuxième toujours dans les temps, même si je l'avoue, complètement hauteur, des centaines de fois ! En plus de cela c'est une route
partie de nuit devient donc une longue, très longue lutte focalisé sur mes problèmes d'estomac. J'ai arrêté de compter touristique, et l'an passé le trafic m'avait clairement oppressé
mentale pour continuer péniblement à avancer ... Je grelotte les heures et d’essayer de prévoir la suite de la course... Je et terni l'expérience... Mais ici, après quelques kilomètres,
constamment et je suis heureux dès que la route s'élève suis même content de retrouver Niel, un autre concurrent je réalise que nous sommes en semaine, et que le premier
et je me dis qu'au moins la montée me tiendra chaud... fidèle aux autres éditions de la série et donc finalement mai ne tombe que le lendemain ! Il n'y a donc pas grand
C'est aussi le moment où je traverse les villes touristique un membre de la grande famille BikingMan. On partage monde sur la route, et je profite d'autant plus de ce paysage
de Cargèse, truffée d'hôtels qui sont autant de tentations donc un agréable petit déjeuner au soleil en racontant magnifique en bord de mer ! Les kilomètres s'enchaînent,
de juste m'arrêter, me blottir sous une couette quelques notre calvaire de la nuit frigorifique. On constate ensemble et doucement s'installe ce sentiment d'euphorie. Ça y est,
heures le temps que ça se réchauffe et finir demain, mais que plusieurs autres concurrents ont jeté l'éponge à cause je vais la finir cette course, une nouvelle fois ! Côté timing,
m'arrêter ce soir voudrait dire postposer mon arrivée finale du froid, ou se sont arrêtés dans un hôtel comme j'ai failli les 36h ne sont clairement plus au programme, mais je n'en
et sûrement m'infliger une deuxième nuit dans le froid. le faire. 12h après l'ingestion du canard, mon estomac se suis pas très loin non plus ! À 70 km de l'arrivée, au pied de
Hors de question ! Pédale plus fort, ça te réchauffera ! Voilà remet doucement en route et j'avale timidement un café et l'avant dernière difficulté je réalise même que je suis en train
ce que je me dis minute après minute... Finalement le soleil un croissant. Cela devrait me permettre de tenir les 35 km de revenir sur Niel, peut-être qu'en poussant un peu c'est
se lève et je sais parfaitement que dans 10/20 km il y a le restant jusqu'au CP3, ensuite c'est déjà la dernière ligne moi qui devrais lui offrir cette bière.

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Je fais toute cette montée en force, et arrivé en haut, j'ai clairement repris du
terrain ! Il reste la boucle bonus, puis c'est 40 km de plat/descente jusqu'à
Bastia ! Ça se tente non ?!? Là j'ai clairement un énorme boost d'adrénaline
à l'idée de finir "fort" et je remets une dent en plus au début de la dernière
côte... À peine 2 minutes plus tard je vois Niel au bout d'une ligne droite et
je fonce sur lui... On en rigole, je lui demande ce qu'il voudra comme bière, il
est clairement cuit et me laisse partir... Plus que 40 km ! Et là de l'autre côté
de la vallée, c'est Denis, le Russe que j'aperçois... Ni une ni deux, c'est une
belle descente, ça se laisse tenter ! Lorsque l'on redescend au niveau de la
mer avant d'entamer le sprint final, Denis n’est qu'à une centaine de mètres
devant moi... Je temporise et me dis que ça ira... Je le dépasse, lui dis bonjour,
et réalise qu'il est lui aussi dans le dur et en mode survie et complètement
surpris de me voir... On échange brièvement et je reprends ma course.
Décidément, est-ce que je peux continuer et finir à fond maintenant ? 30 km
légèrement vallonné... 1h et j'y suis ?!? Ok va essayer... Coup de pédale après
coup de pédale je me sens de mieux en mieux, bien décidé à en finir le plus
vite possible... Quelques minutes plus tard c'est Stéphane, l'Allemand, que
j'ai en ligne de mire ! Wow encore?!? Il est sûrement dans le même état que
Denis... Je temporise un peu en le gardant en vue... Puis même stratégie, je
mets une dent de plus, je remonte à ses côtés, on échange brièvement... Je
remets une dent, je me remets en mode contre la montre et je pousse... 40
km/h... 45 km/h...
"Mes jambes hurlent mais je me convaincs que dans 30min j'y serai et ça
sera la fin... En plus je viens de dépasser un troisième gars... Haha tellement
absurde sur les 50 derniers kilomètres ... Enfin je pense bien l'avoir dépassé...
Ne pas se retourner, c'est sûr il est loin derrière... Continue de pousser encore
un peu sur ces pédales... Après de nombreuses minutes d'auto conviction, je
décale furtivement la tête, et voilà que Stéphane n'est en fait qu'à une dizaine
de mètres dans mon sillage... Damned raté... Je lève le pied, il me rejoint"

52
- Tu pousses comme ça depuis combien de temps ?
- Haha pas si longtemps, je voulais juste essayer de
finir fort...
(D'ailleurs je le taquine un peu...)
- Tu veux faire la course ?!?"
- Haha ! à 20km de l'arrivée tu veux faire la course ?!
T'es fou !

53
On continue à papoter, puis je lui dis que je vais quand même essayer de finir plus fort... Que le meilleur gagne... Je remets une dent
et me remets à pousser... À peine 3 minutes plus tard, il me double comme une fusée et là mentalement et physiquement, impossible
de l'accrocher... Je n'ai même pas essayé... 2 minutes plus tard je l’aperçois presque 1 km devant moi. J'ai bien fait de ne pas essayer
car jamais je ne l'aurai eu ! Mais du coup à 20 km de l'arrivée, mon boost d'adrénaline retombe doucement et ma forme aussi. Et je
dois à nouveau puiser loin dans les réserves mentales pour ces derniers kilomètres... Arrivée à Bastia dans le trafic, on n'essaye même
plus de pousser fort. Juste de terminer ces 7 derniers kilomètres et en finir !

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38h41 minutes, 13e place et surtout, une course de plus bouclée et
de l'expérience en plus, c'est surtout ça qui me revient à l'esprit en
repensant à la course ! De nouvelles conditions de courses que j'ai pu
tester et le matériel qui va avec... C'est aussi comprendre encore un
peu plus comment mon corps fonctionne et réagit ! Je sais maintenant
qu'un repas lourd juste avant une nuit de froid, n'est pas spécialement
un combo gagnant ! Que nouveaux pneus ou non, une seule chambre
à air de secours n'est pas optimal... Surtout si c'est un modèle dont
la valve se dévisse complètement et peut poser problème... Je sais
aussi que quoiqu'il advienne, je n'enlèverai plus non plus mes
prolongateurs qui, parcours montagneux ou non, permettent un
avantage considérable en termes de confort sur le guidon (qui m'a
cruellement manqué dans la dernière partie de la course lorsque les
mains ne peuvent plus se poser sur le guidon sans envoyer des décharges
électriques dans les doigts..). J'ai à nouveau eu la confirmation que je
peux rouler 36h sans dormir et sans trop de problèmes si je surveille
bien mes somnolences... Autant d'apprentissages qui me permettent
à chaque fois de terminer sur un bilan positif ! Des apprentissages
que j'ai hâte de remettre en application sur du long format. Cette
année le long projet qui me tient vraiment à cœur est sans aucun
doute la Transcontinentale qui débutera le 27 juillet 2019. Ces 4 000
km à travers l'Europe me permettront de renouer avec la très longue
distance et ce rythme de course si particulier que j'avais découvert lors
de la Trans Am. Affaire à suivre donc !

@xaviermmassart bikingman.com/fr/

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avec Xavier Massart, 3 jours avant le départ
de la Transcontinentale Race
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Inca
Divide 2019
PAR GUILLAUME CHAUMONT

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Ca démarre fort !
Jour 1

Il est 3h45 du matin et lé réveil sonne. Le départ est à le concurrent sud-africain à ma gauche et rookie
5h, mais avec les touts derniers préparatifs, la mise en comme moi, et Marcus, un Anglais habitué de ce
marche du tracker, la vérification du transpondeur, genre d’épreuves, et la cours est lancée depuis notre
etc., je préfère prendre mon temps. Surtout qu’il hôtel situé dans la ville de Trujillo. La première heure
faut encore déjeuner, et quand on sait ce qui nous de course est neutralisée et nous quittons lentement
attend, mieux vaut faire des provisions. Alors que Trujillo jusqu’à la petite ville de Huanchaco où le
je m’habille, je vérifie par acquis de conscience mes départ réel est donné. L’ambiance est décontractée
chaussures et m’aperçois qu’il manque une vis sur la et le peloton progresse tranquillement dans la nuit
cale de ma chaussure droite… Ca commence bien sur une route panaméricaine encore assez calme. Le
! Je cours donc dans tous les sens afin d’en trouver peu d’automobilistes que nous croisons klaxonne
une, demande à l’un et à l’autre, mais personne et nous acclame, ce qui ajoute une touche sonore
ne peut m’aider. Pas même le responsable de Gato à l’ambiance lumineuse créée par nos lampes et
Bikes, magasin partenaire de l’événement et dont feux arrières rouges clignotants. Après quelques
l’atelier se trouve trop loin du départ que pour kilomètres, nous croisons un premier casse vitesse
pouvoir m’aider. Mais, quelques minutes avant le et, déjà, je perds les deux bidons de ma sacoche
départ, la roue tourne et je croise Hervé, l’un des avant. Pas de soucis, je les ramasse et je reprends
concurrents français, qui a une seconde paire de ma route en prenant soin de ne pas me faire
cales de réserve. Ouf, juste le temps de mettre la distancer par le groupe. Après tout, j’ai acheté cette
vis manquante et resserrer les autres et je me place sacoche spécialement pour y loger deux gourdes
sur la ligne de départ. Plus que dix minutes avant le supplémentaires. Le problème est que ceci va se
coup d’envoi de cette troisième édition de l’une des répéter trois fois et qu’à chaque fois je dois effectuer
courses d’ultracyclisme les plus difficiles au monde. un effort plus intense pour rattraper le peloton. Pas
En effet, le parcours consiste une boucle de 1 700 km très intéressant sur une course aussi longue et sachant
sur parcours aussi varié que cassant à travers la que la journée va être longue. Alors, à la troisième
cordillère des Andes, alternant entre route en plus chute de mes deux bidons, je décide de ne pas les
ou moins bon état et pistes de terre, le tout frôlant à ramasser, je trouverai bien une autre utilisation à ces
plusieurs reprises les 5 000 m d’altitude. poches et un autre moyen de stocker un supplément
Juste le temps d’échanger quelques mots avec Stuart, d’eau pendant la course.

58
Jour 1
Après 25 km, le départ réel est donné et l’allure augmente. Et comme nous
avons le vent dans le dos, cela ne demande pas beaucoup d’effort pour rouler
à plus de 30 km/h de moyenne. Par contre, ça demande beaucoup d’efforts
aux quelques coureurs qui souhaitent déjà fausser compagnie au groupe. C’est
pourtant ce que feront Rodney et Giona assez rapidement. De mon côté, je
reste dans un groupe d’une dizaine de coureurs, ça roule bien et me permet
d’économiser pas mal d’énergie. Le drafrting est interdit durant la course, mais
il est toléré lors des premiers kilomètres, le temps que cela se décante dans
le peloton. Sauf que ces quelques kilomètres vont finalement durer jusqu’au
pied de l’ascension du jour, soit près de 150 km que nous avons effectués en
groupe à plus de 33 km/h de moyenne. Au moins, nous avons fait la moitié de
la distance sans trop nous fatiguer et nous devrions atteindre le CP1 (premier
checkpoint de la course), situé à Cajamarca, le soir-même.
L’ascension commence avec une pente très douce et nous avons encore le
vent dans le dos en entamant celle-ci. Le groupe s’est finalement dissous et
nous nous suivons maintenant chacun à quelques dizaines voire centaines de
mètres l’un de l’autre. Après avoir longé le Reservorio de Tinajones, je suis
rejoint par Fabian, un concurrent suisse, habitué de ce genre d’épreuves, avec
qui j’avais échangé la veille de la course. Nous effectuons quelques kilomètres
ensemble et je finis par prendre un peu d’avance sur lui. Peu après, j’effectue
mon premier arrêt dans une petite tienda, petite épicerie classique, pour me
ravitailler et Fabian me rejoint. Mais déjà, nous sommes sur deux stratégies
différentes puisqu’il cherche à s’arrêter pour manger dans un petit restaurant
alors que mon objectif est de m’approvisionner uniquement en eau et en coca-
cola puisque je m’étais préparé des sandwichs la veille.

59
Jour 1

Je reprends la route et la pente, très faible en que, lors de ma période d’acclimatation que j’ai
début d’ascension, s’intensifie peu à peu, mais effectuée à Huaraz (3 000m d’altitude), j’ai été
rien de bien compliqué. Je n’ai jamais été un très pris d’un violent mal d’altitude et ai été contraint
bon grimpeur mais les longues ascensions ne de redescendre rapidement à Trujillo, situé au
me font pas peur, elles nécessitent généralement niveau de la mer ! ». Bref, déjà pas mal de doutes
beaucoup de patience et l’important est d’y aller après seulement quelques heures d’une course qui
à son rythme pour ne pas se cramer. Je continue pourrait durer une dizaine de jours.
donc tranquillement mon ascension mais cela fait Arrivé à San Juan et ses 2 300 m d’altitude, je fais
maintenant dix heures que nous roulons et je me un nouvel arrêt ravitaillement. J’en profite pour
rends compte que mes jambes ne répondent plus. manger un sandwich que j’avais préparé la veille
Je suis « tout à gauche », c’est-à-dire en 34-34 et me poser sur un banc quelques minutes. Mais,
sur une pente qui n’excède pas les 5% et je suis je ne sais pas qui m’arrive, j’ai l’impression d’être
pourtant vraiment à la peine, n’atteignant même pris d’un bad trip et je ne sais absolument pas quoi
plus les 10 km/h. Je suis rattrapé par Sofiane, faire. Je vérifie mes messages et je vois qu’Elo me
futur vainqueur de l’épreuve, et avec qui j’étais dit que je suis 5e actuellement, je n’y crois pas.
allé déjeuner deux jours auparavant, sans savoir Pourtant, je ne parviens pas à me calmer. Assis,
qui il était à ce moment-là. Sofiane m’explique debout, je tourne en rond, je suis très nerveux,
qu’il s’est fait mordre par un chien et qu’il va déjà non pas à cause de cette 5e place, mais peut-être
devoir se faire injecter une dose de vaccin contre plutôt à cause de l’altitude. Toujours est-il que
la rage à Cajamarca. C’est vrai qu’on nous avait j’ai l’impression de délirer. Je reprends finalement
prévenus de nous méfier des chiens, mais de là à la route et là, j’ai l’impression d’avoir des jambes
se faire mordre le premier jour, ça m’a clairement nouvelles. Ma vitesse a littéralement doublé par
fait peur. Mais puisque Sofiane ne veut pas traîner, rapport à ce que j’étais capable de faire juste avant
il se détache rapidement de moi et continue sa mon arrêt. Je me dis que c’est parce que je viens de
route vers le CP1 à son allure. Quant à moi, je m’arrêter et que ça ne va certainement pas durer,
commence vraiment à coincer ! « Comment vais- mais en réalité je tiens à près de 14-15 km/h dans
je faire dans les Andes après plusieurs jours de une pente relativement douce mais qui n’en finit
course si je coince déjà sur la route vers Cajamarca pas. La nuit commence alors à tomber, il est 18h30
à seulement 2 000 m d’altitude ? Sans oublier et je suis bientôt rejoint par la seconde voiture

60
Jour 1

médias de l’organisation, celle de David et et je sais maintenant que je peux jouer un rôle
Didier. Ils se portent à ma hauteur et prennent d’outsider.
de mes nouvelles, me confirmant que je suis Il est encore tôt et deux options s’offrent
bien placé, aux alentours de la 6e ou 7e place. maintenant à moi : continuer ma route et
Toujours dans cette euphorie, que j’attribuerai suivre les leaders qui s’enfoncent dans la nuit
plus tard à l’altitude, je leur sors pas mal de ou loger à Cajamarca après 320 km et près
conneries, je ne peux m’empêcher de parler et de 4 000m de dénivelé positif. Sans oublier
j’ai l’impression de ne pas tenir en place. Ils qu’après ce départ ultra rapide, cette journée
prennent alors congé de moi pour retrouver aura été avalée à une vitesse moyenne de plus
les coureurs qui me précèdent, le sommet de 23 km/h. N’ayant pas encore l’expérience de
n’étant plus très loin. C’est peu après 19h que ce type de course, c’est sagement que je choisis
je passe le sommet après une ascension qui aura la deuxième option afin de bien me reposer et
commencé plus de 150 km et près de 10h plus attaquer la journée du lendemain en forme.
tôt. Afin de ne prendre aucun risque, je m’arrête Et puis, la course promet d’être longue et très
au col, j’enfile les jambières, le maillot à manches difficile, rien ne sert de se presser, je ne joue de
longues ainsi que la ceinture réfléchissante et toute façon pas pour le podium. Après un bon
je me lance dans une descente à un rythme spaghetti carbonara, je file au lit pour une bonne
soutenu, comme j’aime le faire. Slalomant entre nuit de sommeil et d’acclimatation à l’altitude
les voitures et les moto-taxi, j’arrive finalement en douceur. Une dernière question me taraude
à Cajamarca et me dirige vers le lieu du CP1, avant d’aller dormir : et si j’étais allé trop vite
situé sur la Plaza de Armas. Lorsque je passe le aujourd’hui ? Et si je m’étais cramé ? Je n’en ai
portail de l’hôtel accueillant le checkpoint, il est pas l’impression, mais tout ce que je sais, c’est
20h02 et je pointe en 7e position, à seulement que je suis finalement monté assez vite pour
deux heures des leaders Rodney et Giona. Je quelqu’un qui n’est pas un grimpeur ! On verra
n’en revenais pas ! Puisque c’est ma première cela dans les prochains jours, pour l’instant, il
course, je ne sais évidemment pas quel est faut penser à se reposer.
mon niveau par rapport aux autres, du moins
jusqu’à maintenant. Car passé le premier point
de contrôle, une première hiérarchie est établie

62
Première rencontre
avec le gravel péruvien
Jour 2

La journée commence tranquillement. Après quelques soucis de carte de crédit à Trujillo, je depuis Trujillo, on est toujours sur de l’asphalte de bonne qualité et après cinq minutes à
ne prends aucun risque et décide de reprendre un peu d’espèces dans la banque située juste papoter, je sens que je pourrais aller un peu plus vite. Je décide donc de reprendre ma vitesse
à côté de mon hôtel de Cajamrca afin d’effectuer la traversée de la Cordillera Negra en toute de croisière, mais je sens que Felipe reste collé derrière moi. Une petite entorse au règlement
sérénité avec suffisamment d’argent. En effet, il n’y aura plus forcément de distributeurs qui n’est pas très grave (le drafting étant interdit sur les courses d’ultra distance), mais je n’ai
avant un petit moment et mieux vaut prendre ses précautions. Je prends donc la route tout de même pas envie de « travailler » pour lui. Je ralentis donc l’allure et nous échangeons
sur les coups de 5h du matin, il fait encore nuit et la ville est très calme par rapport au quelques mots supplémentaires avant d’attaquer une descente. C’est le moment idéal pour
capharnaüm que j’avais constaté la veille lors de mon arrivée. Ce n’est pas déplaisant de voir fausser compagnie à Felipe et je profite de mes qualités de descendeur pour creuser un écart
une telle ville aussi calme, et ça permet une traversée bien plus aisée. suffisant pour ne plus le revoir. Nous n’en sommes qu’au début de l’épreuve, et bien qu’il
J’avance tranquillement mais sûrement vers les premières petites ascensions de la journée s’agisse avant tout d’aventure et de dépassement de soi, je ne peux m’empêcher de voir
et je rattrape Felipe, un concurrent équatorien avec qui j’échange quelques mots. Comme l’aspect compétition, surtout après mon passé à haut niveau en karting.

63
Jour 2
Les kilomètres défilent sans problèmes, j’ai de et moi n’allions plus vraiment nous lâcher d’ici
bonnes sensations et je vois apparaître, au loin, la la fin de l’épreuve. Tant bien que mal, nous
roue arrière de Marcus, l’anglais habitué des courses traversons Cajabamba et nous perdons de vue
d’ultradistance avec qui j’avais discuté sur la ligne sur les kilomètres qui suivent la sortie de la ville.
de départ. Je le vois au loin, mais à aucun moment C’est finalement à trois que nous nous retrouvons
je ne reviens sur lui, que du contraire même. à l’entrée de Huamachuco, puisque j’y retrouve
Nous effectuons quelques lacets, à une centaine Frederico et que nous sommes ensuite rejoint par
de mètre l’un de l’autre. Je le vois apparaître puis Marcus. Le temps de demander rapidement des
disparaître au fil des méandres de la route. Et nouvelles à Marcus après le cri que j’ai entendu
puis d’un coup, j’entends des aboiements et cri le matin-même, il me rassure en me disant qu’il
assez violent ! La première pensée qui me vient a simplement voulu repousser les chiens mais
à l’esprit est que Marcus s’est fait mordre. Cela qu’à aucun moment il ne s’est fait mordre. Bonne
ne me rassure pas, d’autant plus que ce serait la nouvelle ! Nous traversons la ville ensemble et
seconde morsure dont je suis au courant en moins dans une ambiance très conviviale avant que
de deux jours. J’appréhende donc énormément la Marcus et moi nous arrêtions pour prendre de
suite de la course à ce niveau-là, mais je suis loin l’eau. Nous allons entamer d’ici peu le premier
de me douter que les chiens seront en réalité le segment gravel et mieux vaut faire des réserves
cadet de mes soucis. Je continue néanmoins sur car les ravitaillements vont se faire de plus en
le rythme qui était le mien. L’une des clés de ce plus rares. Et c’est là que je vois que Marcus a
genre d’épreuves, et je le sais déjà, est d’avancer beaucoup d’expérience sur ce type d’épreuves. Là
à son propre rythme et non de vouloir lâcher ou où j’ai tendance à prendre mon temps, discuter
chasser à tout prix un concurrent. La course est rapidement avec les gens en expliquant ce que je
longue et tout peut arriver, alors se fatiguer après fais dans la région, Marcus, lui, paie ses bouteilles
moins de deux jours serait la plus grosse erreur à d’eau avant même de les recevoir et, en un rien de
faire. temps, a déjà repris la route. Mince alors, je n’ai
En fin de matinée, j’arrive dans la ville de même pas encore bu une goutte d’eau qu’il s’est
Cajabamba qui est en pleines festivités et je déjà remis à pédaler ! Ni une ni deux, je remplis
rejoins Frederico, un brésilien pour qui l’Inca mes bidons et prends la route vers le sud de la
Divide fait également office de baptême. Je ne le ville.
sais pas encore à ce moment-là, mais Frederico

64
Jour 2

Huit kilomètres après Huamachuco apparaît un petit 34 à l’avant, m’offrant ainsi un rapport de 1:1 sur le plus que lors de mon repas, lorsque je consulte la carte du
chemin de terre que mon GPS m’indique de prendre. Je petit rapport. Ceci devait me permettre mouliner dans tracker, que je me rends compte que je pointe en sixième
n’aurais jamais pensé prendre à gauche ici, mais puisque les parties les plus pentues tout en assurant un confort position. Non seulement je ne suis pas sorti du top 10,
c’est ce qu’Axel (l’organisateur de la course et de l’ensemble dans le choix de mes vitesse sur un asphalte de bonne mais en plus j’ai gagné une place lors de cette seconde
de la série BikingMan) nous a réservé, allons-y. La vitesse qualité. Mais assez rapidement, je me rends compte que journée qui m’avait semblé très éreintante. Il n’en fallait
chute alors drastiquement, ce à quoi je m’attendais, donc je coince alors que je suis « tout à gauche » en 34-34 et pas moins pour me remonter le moral. En plus de ça, les
pas de raison de s’affoler. J’en profite pour m’arrêter et que la pente n’est même pas encore très forte. Je descends gens de mon entourage commencent à se prendre au jeu
diminuer la pression de mes pneus, sans crainte, puisque une première fois de mon vélo pour le pousser, puis une du dotwatching (suivre l’avancée des concurrents sur la
je suis en tubeless. Cette technique de montage des seconde, et ainsi de suite. Cette ascension de 20 km pour carte grâce aux trackers GPS que nous embarquons sur
pneus permet de se passer de chambres à air, avec comme seulement 400 m de dénivelé positif m’aura finalement pris nos vélos) et m’envoient des messages d’encouragements.
principal avantage que l’on peut diminuer fortement les 2h30, m’assénant un premier coup au moral. La descente Malheureusement, je n’ai pas le temps de répondre à tout
pressions sans risquer la crevaison par pincette. Le choix se passe ensuite sans encombres et j’arrive au village de le monde et c’est principalement avec Elo que j’échange
du tubeless paraît probablement évident à la majorité Cachicadan sur les coups de 18h45, la nuit venant à peine et la charge ensuite de donner de mes nouvelles à tout
des pratiquants de cette discipline ainsi qu’aux VVTistes, de tomber. Que faire ? Il me reste 20 km pour atteindre le le monde. Elo va d’ailleurs jouer un rôle de soutien très
mais pour moi ce ne le fut pas tant que ça. N’ayant village suivant, ce qui me prendrait environ deux heures, important durant la course, me remontant le moral
aucune expérience avec le tubeless, j’avais peur de le mais je suis déjà très entamé physiquement et cela me lors des moments de doutes et tempérant mes ardeurs
tester en course mais j’ai finalement décidé d’y passer la ferait courir des risque inutiles car la descente suivante lorsqu’il le faudra. Quelques mots échangés par message
veille du départ, sous les bons conseils de plusieurs autres est très cassante paraît-il. Je décide donc de m’arrêter là, avec Elo (il est 3h du matin en Belgique à ce moment-là),
participants, choix que je ne regretterai pas. laissant filer Marcus et Frederico qui dorment au village un riz-poulet-frites avalé et une douche rapidement prise
Cette partie gravel ne monte pas très fort, puisqu’on est suivant. A ce moment de la course, j’ai l’impression et je suis prêt à filer au lit pour reprendre de plus belle
sur une pente moyenne de 2-3% avec des passages à 5-6%, d’avoir quitté le top 10 tant j’ai été lent dans la dernière le lendemain. Il me reste juste à préparer la journée du
mais je commence assez rapidement à peiner. En effet, ascension du jour, ce qui me plombe totalement le moral. lendemain et je peux enfin espérer un sommeil réparateur.
autre choix technique que j’ai fait, monter une cassette Tant pis, après tout, l’objectif est de terminer la course
de 11-34 à l’arrière et garder mon plateau compact 50- et de prendre du plaisir dans une telle aventure. Ce n’est

65
Gros doutes quant à ma capacité
à terminer cette épreuve
Jour 3

Malgré un arrêt de 11h au total (ce qui est beaucoup de partir très chargé mais de ne pas avoir à chercher effet lors de cette épreuve. Et j’ai l’impression que les
trop long lors de ce genre d’épreuve), je n’ai dormi que de friandises sur la route et uniquement me concentrer deux premiers shots que j’ai pris jusqu’à présent m’ont
deux ou trois heures, peinant à m’endormir à cause d’un sur l’eau et les vrais repas. Aussi, j’avais embarqué avec totalement empêché de m’endormir. Je ne suis pas sûr
rythme cardiaque élevé et un pouls très fort. J’avais pris moi des shots de caféine car je savais que plusieurs que ce soit lié à ces produits caféinés, mais je décide de
soin, avant la course, d’acheter toutes les barres d’énergie athlètes en prenaient et que cela donnait un coup de ne prendre aucun risque et de me débarrasser de ceux-ci
et gels dont j’aurais besoin pendant la grosse semaine de boost en cas de fatigue. Mais je n’ai jamais eu l’occasion afin que le problème ne persiste pas et également gagner
course qui m’attendait. C’était un choix que j’avais fait de les tester avant la course et je découvre donc leur un peu de poids dans ma sacoche avant.

66
Jour 3
C’est donc très peu reposé que je prends la matinée, je commence à chercher un lieu
route pour ce troisième jour avec, en guise pour manger dans les alentours de Santa
de petit déjeuner, une ascension sur une Clara de Tulpo, mais il est encore trop tôt et
piste tantôt sèche, tantôt imbibée d’eau. rien n’est ouvert. On m’indique que je devrais
Si celle-ci ne représente en théorie pas une trouver de quoi me ravitailler à Mollebamba.
réelle difficulté, les problèmes commencent Je continue donc ma route et arrive dans
néanmoins dans les parties mouillées puisque ce village, mais à nouveau, aucun lieu n’est
la boue s’accumule sur les pneus, est raclée ouvert. C’est finalement à Mollepata, peu
par le cadre au niveau des haubans et tombe avant midi, que je trouverai le déjeuner tant
finalement sur la transmission qui ne tourne espéré. Il avait été en fait commandé par
plus du tout. Il me faut donc pousser le vélo Marcus deux heures plus tôt, mais celui-ci
sur plusieurs kilomètres jusqu’à ce que la boue n’est jamais venu le chercher. Peu importe, je
fasse à nouveau place à de la terre sèche. Je m’installe et, en trente minutes, j’avais mangé
secoue le vélo, le décrotte un peu et, comme par et embarqué de l’eau et deux sandwich pour
miracle, la transmission fonctionne comme si la route. Et si j’avais tant cherché à manger
elle était neuve. J’attaque donc sereinement la copieusement, c’est que la difficulté qui nous
descente vers Angasmarca, bien que le leader, attendait était de taille : une ascension de plus
Sofiane, nous avait prévenu qu’il ne fallait pas de 2h30 jusque Pallasca.
s’attendre à prendre un quelconque plaisir Avant d’atteindre Pallasca, il faut continuer
lors de ce segment. Et effectivement, le sol est cette descente en gravel, certes pas trop
très caillouteux et la descente extrêmement cassante, mais la prudence reste de mise. Au
cassante et pénible. cours de celle-ci, je peux déjà apercevoir ce
S’en suivent deux ascensions et descentes qui m’attend : un mur composé de plus de
très difficiles et peu roulantes qui prennent soixante lacets en guise de première partie
énormément de temps. De temps à autre, d’ascension, ça promet ! Ces lacets sont
je dois traverser des zones de travaux, suivre majoritairement asphaltés, avec ci et là du
des tracteurs qui refont la piste, dépasser sable ou des graviers, mais ceux-ci défilent
l’un ou l’autre camion, le tout en évoluant assez vite. C’est finalement la seconde partie
constamment dans la poussière. En fin de de l’ascension vers Pallasca qui devient plus

67
Jour 3
compliquée puisqu’elle consiste en de longues de mon passage, achète deux bouteilles d’eau
lignes droites sur graviers et peu roulantes. A et je suis déjà reparti. Arrivé au sommet de la
nouveau, je traverse des zones de travaux qui dernière difficulté du jour, c’est dans un début de
soulèvent énormément de poussière, ce qui pénombre que j’entame la descente vers Cabana.
n’aide pas non plus à la progression vers le Une descente qui n’est pas très technique mais
village. Et c’est sur les coups de 15h que j’arrive qui demande beaucoup de patience et qui est
finalement sur la place principale de Pallasca, rendue nettement plus compliquée une fois la
avec comme objectif premier de trouver de nuit tombée. Arrivé à Cabana, la première chose
l’eau. Nous sommes vendredi après-midi et il à faire est, comme tous les jours, de trouver le
semblerait que les gens fêtent la fin de semaine plus rapidement un logement. Après quelques
comme il se doit, tout le monde ayant l’air bien minutes, c’est chose faite, même si je dois revoir
éméché dans ce village ! J’ai peu de réseau mais mes critères de confort légèrement à la baisse.
je reçois plusieurs messages m’informant que Il faut ensuite trouver un repas suffisamment
Marcus est arrêté à Pallasca depuis plus de deux consistant pour reprendre des forces avant
heures ? J’apprendrai plus tard qu’il a été victime d’attaquer un sommeil réparateur. Une dernière
d’une intoxication alimentaire et qu’il ne pourra vérification sur le livetracker de la course pour
pas repartir. On m’annonce également que constater que Frederico et moi dormons dans
Frederico est 20 km devant moi, ce qui équivaut le même village. Drôle de choix de sa part alors
environ à deux heures d’avance. Ceci devrait lui qu’il avait largement le temps de se rendre à
permettre d’atteindre le village de Tauca, situé Tauca et conserver une légère avance. Peut-être
à 60 km de Pallasca, alors que je ne devrais ai-je trop la tête dans la course car il s’agit, avant
pouvoir me rendre qu’à Cabana, situé à 40 km. tout, d’une aventure et que l’objectif premier est
Je suis actuellement en cinquième position. d’être finisher ! Ce n’est pas forcément évident
à ce stade de la course car je n’ai parcouru que
Je continue donc ma lente progression vers l’un 130 km aujourd’hui et je commence à avoir de
des points les plus hauts du jour à près de 3500m sérieux doutes sur ma capacité à terminer cette
avant de redescendre vers le village de Huandoval épreuve dans les délais si la route ne redevient
où mon passage intrigue plusieurs personnes. Je pas un peu plus roulante.
prends rapidement le temps d’expliquer la raison

69
Entre anxiétés et espoir
Jour 4

Comme tous les jours, j’entame ma journée avant Une quinzaine de kilomètres plus loin, après une
le lever du soleil, vers 5h du matin. C’est une descente et alors que je suis en pleine montée en
très bonne heure pour attaquer une ascension car direction de Llapo, je suis rejoint par Frederico,
cela permet au corps de rester chaud malgré les qui a clairement mieux récupéré et dont le coup de
températures proches de zéro. Sauf qu’aujourd’hui, pédale est plus fluide que le mien. Mais il n’y a pas
c’est une descente qui m’attend immédiatement que la récupération qui joue. En effet, Frederico est
après mon départ et c’est nettement plus très affuté ! Il m’expliquera plus tard qu’il s’entraîne
rafraîchissant ! Environ 25 minutes plus tard, je énormément depuis environ cinq ans et que ses
peux enfin souffler, j’attaque une nouvelle montée, entraînements n’ont rien d’une partie de plaisir,
celle qui me mène à Tauca. Une fois arrivé aux Frederico s’y appliquant avec une rigueur quasi
abords de cette ville, je cherche un endroit où je militaire. Et cela se ressent sur le vélo puisque je ne
pourrais prendre un petit déjeuner, mais il est très peux strictement rien faire si ce n’est le voir partir
tôt et rien n’est encore ouvert. Tant pis, je mangerai petit à petit pour ne finir que par apercevoir les
plus tard ! Après tout, j’ai énormément de barres traces de ses pneus sur la piste que nous empruntons.
énergétiques, gels et biscuits en tous genres. Ce Mais je le sais, je dois simplement continuer à mon
n’est vraiment pas ce dont j’ai envie à ce moment- rythme et ne surtout pas essayer de le chasser. Après
là, mais ça a le mérite de me procurer l’énergie tout, si nous sommes au même endroit après trois
dont j’ai besoin. Maintenant que j’ai du réseau, jours et demi de course alors qu’il semble plus fort,
j’en profite également pour vérifier mon téléphone. c’est qu’il y a bien une raison.
Quelques messages d’encouragements toujours les Vient ensuite une descente de près de 20 km sur
bienvenus, et surtout un livetracker qui m’annonce une piste de relativement bonne qualité, procurant
que Frederico a pris son temps ce matin et qu’il est une incroyable sensation de vitesse. Nous venons
derrière moi. Pour la première fois de la course, de basculer dans une nouvelle vallée et le paysage
je pointe en quatrième position. Et je commence est tout simplement somptueux. A cet instant, je
à réaliser pourquoi je reçois de plus en plus de me sens privilégié de pouvoir évoluer, sur un vélo,
messages de félicitations et d’encouragements. Pas dans un tel décor. Alors j’en profite un maximum,
le temps de traîner néanmoins, je reprends la route je retarde les freinages, je tends les lignes, je relance
au plus vite. dans les sorties. Oui, je me fatigue un peu, mais

70
Jour 4
que c’est bon ! Et j’en profite pendant une bonne énormément et ce problème de GPS ne fait pas
heure avant d’arriver à Conamires, village au exception, mais je continue néanmoins ma route
pied de l’ascension vers Bambas et le col qui me en direction de Bambas.
mènera dans la vallée suivante. C’est la dernière La montée est longue, se fait en plein soleil et
difficulté de la journée et je dois me ravitailler toujours pas d’asphalte en vue, ce qui continue
au plus vite. Le problème est que les péruviens et de jouer avec mon moral car la carte fournie par
moi n’avons pas la même notion de vitesse lors l’organisation ne mentionne, à aucun moment,
des ravitaillements et je dois prendre mon mal en autant de kilomètres sur piste non asphaltée.
patience malgré que celle-ci ne soit pas ma qualité Lorsque j’arrive à Bambas, je suis accueilli par
première. Je me remets en route après quelques une dizaine d’ouvriers qui travaillent à l’entretien
minutes et en profite pour brancher mon GPS à des routes. Il n’est que 13h, mais ils ont l’air de
ma batterie externe puisque celui-ci ne tient jamais fêter quelque chose. Après quelques minutes, on
une journée entière. A priori cela ne pose aucun me tend une assiette de poulet avec du riz et des
problème, sauf qu’à cet instant, le GPS ne charge patates. Il se tient une petite fête juste à côté et les
pas. Comment vais-je faire sans GPS si celui-ci gens insistent pour que je me ravitaille. J’accepte
ne charge plus ? J’avais eu la mauvaise surprise ce donc puisque j’ai faim et qu’un repas complet ne
matin de constater que ma lampe avant n’avait se refuse absolument pas lors d’une telle course. Ils
pas chargé non plus cette nuit. Il semblerait que me disent qu’un autre coureur vient également de
la charge de mes différents appareils électroniques manger son plat et qu’il est déjà reparti. Frederico !
lors des sections gravel ait endommagé les câbles J’essaye donc de manger au plus vite, tout en
et les ports USB de ma batterie externe. Cela peut réglant mes problèmes électroniques. Je chipote un
paraître anodin, mais à ce moment de la course, je peu au câble avec mon couteau suisse, je resserre la
suis déjà très entamé physiquement et cela devient fiche en espérant que celle-ci tienne dans le GPS
difficile moralement. J’ai des doutes quant à ma et, après quelques tentatives, celui-ci est à nouveau
capacité à terminer la course dans les délais, je me sous tension. Me voilà soulagé ! Un peu de poulet et
mets une certaine pression pour faire un bon résultat de riz englouti et je suis reparti. Les ouvriers m’ont
lors de ma première épreuve dans cette discipline indiqué que la route était asphaltée à la sortie de
et je suis pris d’anxiétés tant je me sens petit dans Bambas et que cela durerait jusque Carhuaz, lieu du
l’immensité de ces montagnes quasi désertes de vie second checkpoint. Voilà qui me remonte un peu
humaine. Le moindre petit pépin me tracasse donc le moral, je commençais à avoir beaucoup de mal

71
Jour 4
avec le gravel, tant mentalement que physiquement sur la route. Là aussi, j’en profite pour me lâcher
puisque des cloches apparaissaient sur mes mains. et tendre les lignes au maximum, me disant que
En plus d’une route de meilleure qualité, je savais je reviendrai peut-être sur Frederico. Je le cherche
qu’il ne me restait que 400 m de dénivelé positif dans les lacets en contrebas, mais je ne le trouve
à parcourir et que cela me prendrait moins d’une pas. Peu importe, je continue ma route en donnant
heure pour atteindre le dernier sommet de la le maximum. Sofiane nous avait prévenu par
journée, culminant à nouveau à près de 3500 m message qu’un morceau de la route s’était effondré
avant de plonger dans une descente qui promet et que deux options s’offrent à nous : prendre une
d’être assez longue. route en gravel légèrement en amont de la fin de la
Une minute après être reparti, je croise Frederico, route détruite et qui rejoindrait la route plus tard,
adossé à l’église du village, s’accordant un répit ou longer la route théorique sur un petit sentier
supplémentaire. Si je suis plus lent que lui lorsque durant une dizaine de minutes. Lorsque j’arrive à
la route s’élève, lui s’arrête beaucoup plus souvent ce point précis, la question ne me traverse même
et longtemps que moi. Nous avons chacun nos pas l’esprit et je m’enfonce dans le sentier à flanc
points forts et nos faiblesses et nous allons devoir de falaise. Cela me semble si naturel, surtout après
composer avec pour aller au bout de l’épreuve. ma traversée des Alpes, réalisée le mois précédent,
Car il se dégage une claire tendance à partir du lors de laquelle le portage était monnaie courante.
quatrième jour, c’est que les trois premiers ne Alors après une dizaine de minutes à marcher avec
semblent plus à notre portée, et que, derrière nous, le vélo à côté de moi, je rejoins la route asphaltée et
ça ne suit pas non plus. Evidemment, rien n’est la descente reprend de plus belle. Les lacets ici n’ont
dit après seulement quatre jours, mais si nous rien à voir avec ce que l’on peut trouver en Europe,
continuons comme ça, nous devrions nous battre ils ne font pas de simples épingles les unes après les
pour la quatrième place. autres. Ici, on croirait que la route a été dessinée
Je pédale donc vers le dernier col et, à nouveau, je dans l’unique but de procurer des sensations à celui
suis dépassé par un Frederico bien plus puissant. qui l’emprunte. Des angles droits, des enfilades,
Et c’est à peu près une heure après Bambas que des épingles tantôt larges, tantôt serrées, suivis par
j’atteins le col. Pas vraiment le temps de profiter des lignes droites permettant d’atteindre des vitesse
de la vue puisqu’un fort vent froid me balaye et très élevées. J’ai l’impression de me revoir sur les
m’oblige à me couvrir avant de redescendre sur circuits et je nage en plein bonheur !
Yupan et sa vallée. Et quel bonheur de descendre J’avais prévu de m’arrêter à La Pampa, à la moitié

72
Jour 4
de la descente, car le village suivant est situé 50 km section et je dois, à plusieurs reprises, me battre
plus loin. Certes c’est de nouveau sur route asphaltée, avec mon guidon pour garder mon vélo sur la
mais je dois encore avoir mes réflexes de calculer la bonne ligne. Et les camions arrivant en sens inverse
vitesse sur les pistes gravel. Après un rapide calcul ne me facilitent pas la tâche. Pour couronner le
tenant compte du dénivelé à venir, cela devrait me tout, je commence à être pris d’anxiété face à ces
prendre environ trois heures. Mais il est déjà 17h30 gigantesques montagnes totalement dépourvues de
quand je suis à La Pampa. C’est trop tôt pour végétation. Je ne sais pas ce qui m’arrive et je ne me
s’arrêter, mais je ne sais pas si j’ai encore la force sens pas bien, je n’ai plus envie de rouler et la seule
et e courage de continuer jusque Huallanca et de chose qui me maintienne encore motivé est l’idée
faire ces 50 km supplémentaires. Je me renseigne de voir cette quatrième place m’échapper. Ces crises
donc et il n’y a qu’un seul hôtel dans le village, d’anxiété m’ont pris plusieurs fois aujourd’hui et
ce qui me simplifie grandement la tâche. J’entre l’idée d’abandonner m’a traversé l’esprit à plusieurs
donc dans l’établissement mais il n’y a personne. reprises. La moindre occasion aurait été un bon
Je frappe aux portes, je sonne, mais personne ne prétexte et j’en suis venu à m’imaginer entailler mes
vient. J’en profite pour voir où en est mon plus pneus à l’aide de mon couteau suisse, j’aurais alors
proche concurrent et m’aperçois qu’il est derrière prétexté une crevaison due à une pierre coupante.
moi et qu’il ne devrait pas tarder avant d’arriver Mais tout allait bien physiquement et je n’avais en
dans le village. Je continue donc de me renseigner réalité aucune raison d’abandonner.
pour l’hôtel, je demande à plusieurs personnes J’aperçois ensuite le fond de la vallée, mais il me
qui me suggèrent d’insister, mais personne ne se faut parcourir une multitude de lacets avant d’y
présente à moi. Et lorsque je vérifie une seconde parvenir. Et ceux-ci me font descendre à pic jusqu’au
fois où en est Frederico, je m’aperçois qu’il vient de pont traversant le Rio Santa, cours d’eau que je vais
traverser le village et qu’il continue son chemin. Je longer pendant un bon moment. Et surprise, à la
ne peux donc pas en rester là et décide de remonter descente du pont, je suis attendu par Frederico qui
sur mon vélo. Je n’avais plus envie de rouler, je suis immortalise l’instant. Nous reprenons notre route
un peu à bout, mais je ne vais tout de même pas et échangeons sur l’idée que nous venons de prendre
le laisser filer. Puisque je n’étais pas encore arrivé de continuer notre route au lieu de sagement nous
dans le bas de la vallée, il me reste un bon bout arrêter à La Pampa. Alors que la nuit tombe, nous
de descente avant de remonter vers Huallanca. roulons ainsi à deux jusqu’à Huallanca. Nous ne
Il y a énormément de vent sur le début de cette sommes plus qu’à 1 000 m d’altitude et le climat

73
Jour 4

est tout autre puisque nous sommes toujours en lendemain, il me dit que c’est clair, il va monter
tenue courte (maillot et cuissard) alors que la nuit jusqu’à Punta Olimpica s’il arrive à Carhuaz avant
est maintenant bien tombée. Que c’est agréable midi. Cela fait plus de 120 km d’ascension et,
de pouvoir évoluer par une température d’une personnellement, je me vois mal faire ça alors que
vingtaine de degrés, et surtout, quel contraste j’ai l’impression de déjà avoir atteint mes limites,
avec les jours précédents. Autre facteur important, tant sur plan physique que mental. Je lui confie
la présence d’oxygène dans l’air qui nous permet donc que je pense aller jusque Carhuaz, me reposer
d’évoluer à des vitesses beaucoup plus rapides que là et faire l’ascension le jour d’après. Nous nous
lors des passages à plus de 3 000 m d’altitude. quittons après le repas et allons tous les deux nous
Nous arrivons finalement un peu plus tôt que prévu coucher directement. Ma chambre donne sur la
à Huallanca, gentiment poussés par un petit vent de rue, nous sommes samedi soir et le village est en
dos dans la légère montée nous y menant. Les hôtels effervescence, j’espère vraiment ne pas avoir trop
ne manquent pas et nous trouvons rapidement de mal à m’endormir. Mais après quatre jours de
deux chambres. Nous partageons ensuite le repas, course, je tombe comme une pierre. Après tout, on
après une longue attente assez inhabituelle pour a fait à nouveau des kilomètres aujourd’hui, près
une petite assiette de poisson frit prise dans la rue. de 180. Cela fait environ 860 km depuis le début
Mais cela nous permet de discuter de tout et de départ donné quatre jours plus tôt, nous venons de
rien, de vélo, de boulot, des raisons qui nous ont franchir le cap de la mi-course. Et au vu de mon
poussées à nous inscrire à une telle course alors plan, je décide de ne pas mettre de réveil, je veux
que nous pourrions être tranquillement chez nous. me reposer un maximum.
Et lorsque je lui demande ce qu’il compte faire le

75
Le hasard fait bien les choses
Jour 5

Endormi vers 22h, je pensais me réveiller vers ça fait du bien autant que ça met une pression
6h ou 7h et y aller tranquillement. Mais c’était supplémentaire. Et puisqu’il n’est que 9h du matin,
sans compter la fête battant son plein dehors. Il je décide de prendre un rapide petit déjeuner tout
est 3h lorsque je suis réveillé par deux femmes près du CP2 afin de reprendre des forces avant
en plein karaoké et dont le chant approximatif d’attaquer le monstre tant redouté par tous les
n’a laissé aucune chance à mon sommeil. Me coureurs. Et lorsque j’en ai fini avec mon petit
voilà bien réveillé et étonnamment bien reposé, déjeuner, c’est Frederico que je vois débarquer.
probablement grâce à la faible altitude des Nous avons juste le temps d’échanger quelques
lieux. J’arrive rapidement à la conclusion que, mots et je me remets assez rapidement en route,
non seulement je ne me rendormirai pas, mais je préfère avoir de la marge pour pouvoir prendre
qu’en plus, si je pars maintenant, je devrais mon temps. De toute façon, je sais bien qu’il me
sans problèmes arriver au sommet de Punta rattrapera car il a moins d’une heure de retard sur
Olimpica dans l’après-midi. Je me prépare donc moi et je prévois au moins six heures d’effort pour
tranquillement et c’est parti pour une très longue atteindre le tunnel de Punta Olimpica.
ascension. Malheureusement, il est trop tôt et On m’avait averti qu’il pourrait faire très froid
je traverse le Cañon del Pato de nuit, ce qui ne là en-haut et je garde donc toutes mes couches.
me permet pas de l’admirer. Pas grave, j’aurai Mais je dois assez rapidement tout enlever tant
une autre occasion de le voir puisqu’on passe à il fait chaud en quittant Carhuaz, le mercure
nouveau par là lors du retour vers Trujillo. Je l’ai dépassant rapidement les 30°C au soleil. Je ne
vu en photo avant la course et le spectacle semble sais pas si c’est le petit déjeuner assez copieux
grandiose lorsque l’on traverse les 37 tunnels le ou le retour en altitude, mais aux alentours de 3
parcourant. 600 m d’altitude, je suis pris d’une fatigue assez
Parti à nouveau en tenue courte, je dois petit à fulgurante. Je m’endors presque sur le vélo et n’ai
petit me couvrir car les températures diminuent absolument plus aucune énergie ! J’applique alors
rapidement avec l’altitude. Si bien que c’est ce que j’ai fait depuis le début de la course lorsque
complètement couvert que j’arrive au CP2, en je n’ai plus d’énergie, je pousse mon vélo. Je n’ai
quatrième position. C’est la première fois de la pas l’habitude de faire ça, et je serai probablement
course que je suis officiellement quatrième et dénigré par les puristes, mais cela me permet

76
Jour 5

de reprendre des forces, tout en avançant. Et quelques diminué. Mais ce n’est pas grave, je m’accroche et je n’hésite d’offrir. Et puisque j’adore ça, je n’hésite pas à prendre
centaines de mètres plus tard, je me remets en selle et pas à pousser le vélo de temps à autres. Après tout, c’est une des risques en retardant au maximum les freinages, étant
suis reparti avec l’impression d’avoir rapidement rechargé course et le but est d’aller le plus vite sur l’ensemble des parfois un peu juste pour prendre la corde. Mais que c’est
les batteries. En arrivant à l’entrée du parc national de 1 700 km, pas uniquement d’aller chercher le KOM dans bon ! Trente kilomètres de pure descente pour perdre plus
Huascaran, je m’acquitte du droit d’entrée et pénètre Punta Olimpica. A seulement 6 km du sommet, je suis de 1 300 m d’altitude en arrivant à Chacas. Il n’est que
dans un cadre tout simplement somptueux. Je sais que ça rejoint par Frederico qui a également eu beaucoup de mal 17h lorsque nous arrivons là, mais deux facteurs nous
va être très difficile, d’autant plus que je ne suis jamais jusque là. Très entamé mentalement, je lui demande s’il poussent à nous arrêter là pour la journée. La première
allé à de telles altitudes à vélo, mais la vue promet d’être veut bien m’attendre en haut afin de faire des photos dans est que la journée fut très éprouvante et lui comme moi
sublime, ce qui booste mon moral. J’avance lentement cet endroit, ce qu’il accepte évidemment puisqu’il veut n’avons plus les jambes pour continuer. La seconde est
mais sûrement jusqu’au pont traversant la Quebrada Ulta, de toute façon reprendre ses forces en haut. A nouveau, que nous sommes obligés de dormir à San Marcos avant
point de départ de la dernière partie de l’ascension, celle je fonds en larmes à plusieurs reprises tant je suis épuisé d’effectuer la boucle sud et que San Marcos n’est qu’à 110
qui est composée d’une multitude de lacets. Et déjà avant physiquement et submergé par les émotions. Je ne contrôle km de Chacas, ce sera donc fait assez rapidement demain,
ce point, je pense à mes parents et au fait qu’à près de tout simplement plus rien, le manque d’oxygène n’aidant pas besoin de se presser aujourd’hui.
5 000 m d’altitude, je vais passer tout près d’eux. Je fonds certainement pas, et les larmes me montent une dernière Lorsque nous arrivons dans la ville de Chacas, la place
en larmes à plusieurs reprises et ça me donne une force fois aux yeux arrivé au sommet, à l’entrée de ce tunnel principale est bondée de monde car il s’y déroule une
supplémentaire d’avancer. Je sais également que, arrivé en mythique, plus haut tunnel carrossable du monde. Ca y est, feria. L’ambiance est incroyable mais on se demande si on
haut, je veux faire une photo afin d’immortaliser l’instant j’y suis, après dix heures de montée continue, passant de va pouvoir trouver une chambre et aussi si on va pouvoir
et pour leur écrire un petit message. J’ai perdu mon papa 1 300 m ce matin à 4 73 6m d’altitude. Frederico est assis et dormir. Après une petite glace, nous trouvons une chambre
il y a maintenant plus de onze ans et ma maman l’année prend le soleil. Nous avons juste le temps de profiter de la et nous retrouvons pour manger à nouveau dans une petite
passée et c’est ce dernier événement qui m’a poussé à vue, faire quelques photos et nous couvrir très chaudement roulotte dans la rue. Rien de bien diététique, mais un bon
faire une pause dans ma carrière professionnelle pour me qu’il nous faut déjà repartir. Le soleil n’est déjà plus présent petit repas qui permet de refaire des réserves pour la journée
lancer un tel défi. L’idée d’abandonner m’a traversé l’esprit dans la vallée dans laquelle nous allons descendre et à cette du lendemain. Je ne sais pas comment le voit Frederico,
à plusieurs reprises, tant cette course est difficile, mais le altitude, les températures peuvent chuter très rapidement. mais de mon côté je suis très motivé à l’idée d’accrocher
simple fait de penser à eux m’a immédiatement remis sur Nous commençons par traverser ce fameux tunnel, long une quatrième place lors de ma première course d’ultra
les rails, comme un enfant se faisant gronder après avoir de 1 384 m, dans lequel nous tombent de petits torrents endurance. Mais ce soir, c’est un peu la trêve, il n’y a plus
fait une bêtise ou avoir dit un gros mot. d’eau, le tout dans le noir le plus total. Mais de l’autre côté de course qui tienne, avant d’entamer la boucle sud qui
J’entame les premiers lacets et déjà à 4 000m d’altitude, je se dresse une autre vallée tout aussi somptueuse. Je profite promet d’être extrêmement difficile.
sens que la puissance que je peux délivrer a considérablement alors d’une nouvelle descente que seul le Pérou est capable

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Repos forcé
Jour 6
Comme tous les jours, j’entame la journée aux pas trop de temps au col, juste le temps de faire
alentours de 5h du matin, ce qui me permet de quelques photos, manger et boire un peu. Et à
commencer la journée relativement tôt sans que le peine ai-je commencé à descendre que déjà je sens
soleil ne tarde à se montrer après les premier coups que cela va être long. Mais j’attaque et je ne perds
de pédale. Et l’étape du jour est assez simple, elle pas de temps malgré les coups que je prends dans
consiste en une longue ascension et une longue les mains et les bras. Et tout d’un coup, c’est une
descente, le tout en grande majorité sur piste non petite catastrophe puisque j’entends une crevaison
asphaltée. La principale difficulté de la boucle au niveau de mon pneu avant ! Je suis en tubeless
sud réside dans le fait que nous allons rouler à et je ne cesse de me répéter depuis le début de
plus haute altitude que dans la boucle nord. En la course que ces pneus sont incroyablement
effet, si la boucle nord ne dépassait jamais les résistants et que j’ai l’impression que rien ne peut
3 500 m d’altitude, c’est désormais au-dessus de m’arriver. Visiblement, ils ne sont pas si magiques
cette altitude que nous allons passer la majorité que cela. Je m’arrête et constate que le pneu a été
de notre temps lors de la boucle sud. légèrement entaillé sur le côté mais que le produit
Une boîte de thon en guise de petit déjeuner dans qui sert de sealant à l’intérieur du pneu n’a rien
le village de San Luis, deux heures après mon pu faire contre cette crevaison. Je n’a pas de quoi
départ de Chacas, et me voilà parti en direction réparer la crevaison elle-même, mais j’ai trois
de la Laguna Huachacocha, point culminant chambres à air et des patch à coller sur le pneu, ça
de la journée à près de 4 400m d’altitude. Cela devrait faire l’affaire. Je place donc la chambre à
me prend plus de quatre heures pour atteindre air sans enlever le produit qui, du coup, fuite de
ce point depuis San Luis après une montée partout. Mais ça a l’air de tenir. Maintenant que
relativement régulière et pas trop difficile, bien je ne suis plus en tubeless, je mets de la pression
que peu roulante. Une fois arrivé en haut, le et j’avance doucement dans les descentes, ayant
spectacle est grandiose puisque l’on surplombe bien trop peur des crevaisons par pincette. Après
le lac avec une vue sur toute la vallée. C’est ce quelques kilomètres, ça a l’air de tenir et je m’en
genre de moments que l’on attend après un tel préoccupe moins.
effort, c’est pour cela que nous sommes venus Car j’ai un autre souci actuellement, je vais arriver
tant souffrir dans les Andes. A nouveau, je savais beaucoup trop tôt à San Marcos. Mais je ne
que la descente serait très cassante et je ne perds peux pas continuer plus loin car si je continue

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Jour 6

à avancer, je me retrouverais à plus de 4 000 m et il n’y a


pas vraiment de lieu où dormir avant Catac, qui est situé à
150 km après San Marcos. Cela me tracasse pas mal et j’ai
beau me renseigner auprès de plusieurs personnes du coin,
impossible de dormir au niveau de la mine d’Antamina, ni
aux alentours et je me résous à terminer ma journée à San
Marcos, après seulement 112 km. Il n’est même pas 16h
lorsque j’entre dans la ville et j’ai déjà une idée. Ma priorité,
à ce moment-là, est de trouver un câble usb neuf car les
deux câbles que j’ai embaqués avec moi sont HS et j’ai
de gros soucis pour recharger mes appareils électroniques.
Et comme je risque de rouler durant plusieurs heures de
nuit demain, il me faut quelque chose qui fonctionne pour
alimenter mes lampes et mon GPS. Après trois magasins,
je trouve le câble qu’il me faut et décide d’en acheter trois
pour ne prendre aucun risque ! Je fais ensuite mes provisions
pour le lendemain, car une journée de plus de 15 heures en
selle m’attend, et cherche la chambre la plus calme possible.
En effet, après un petit repas, mon idée est d’aller dormir
immédiatement afin d’attaquer la journée la plus dure de
la course bien avant l’aube. Un dernier coup d’œil sur la
progression de Frederico qui devrait bientôt arriver dans le
village alors qu’un autre concurrent se rapproche également
dangereusement. Je suis donc au lit à 18h et j’ai la chance de
m’endormir assez rapidement. Tant mieux car j’ai mis mon
réveil à 0h30 !

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Journée folle et point d'orgue de l'épreuve
Jour 7
Le plan est simple, je me suis couché tôt pour partir de la descente me menant à Antamina. Le décor n’est
très tôt, à 1h du matin. C’est la partie que je redoute le pas spécialement réjouissant puisqu’il s’agit d’une
plus puisque nous allons passer la majeure partie de la gigantesque mine à ciel ouvert. A ce moment, je me
journée à plus de 4 000m. Cette section me fait même demande même pourquoi on nous fait passer par ici
peur et je ne veux pas y rester coincé alors que la nuit tant le spectacle est désolant. En plus d’une piste en
tombe. Je prends donc mes précautions en partant si très mauvais état, le balai incessant des camions n’est
tôt. San Marcos est à environ 3 000 m d’altitude et je pas des plus agréables. Mais je continue ma route et un
dois atteindre les 4 500 m pour franchir le sommet de ouvrier m’informe que je vais bientôt arriver sur une
la première difficulté du jour. Après calcul, je devrais partie asphaltée de la route. Et c’est effectivement le cas,
donc arriver aux alentours de 6h30, ce qui est parfait j’accueille le retour de l’asphalte avec un grand sourire.
puisque je vais effectuer l’ascension de nuit mais Et je quitte les camions avec autant d’engouement.
qu’il fera clair lors de ma première descente. Et c’est La suite consiste à évoluer entre 4 200 m et 4 600 m
exactement ce qui se passe. A 1h précise, je quitte la ville d’altitude. Les montées ne sont pas longues ni pentues,
pour me diriger vers les premiers lacets de cette longue mais à cette altitude, tout prend énormément de
montée vers la mine d’Antamina. A cette heure-là, je temps. A nouveau, il me faut descendre de temps à
croise encore pas mal de gens dans la rue, occupés à autres du vélo afin de le pousser et de me reposer sans
faire la fête depuis la veille. Ils doivent me prendre perdre trop de temps. Les descentes, au contraire,
pour un fou à faire du vélo à cette heure-ci, mais peu vont très vite puisqu’il s’agit souvent de longues lignes
importe. Je réveille également beaucoup de chiens, ce droites agrémentées de grands virages dans lesquels il
qui fait pas mal de bruit dans toute la vallée. Et ils ne faut pas freiner. Et c’est d’ailleurs lors d’une de ces
ont l’air de se passer le mot puisque je suis à chaque descentes que je suis rejoint par la voiture média de
fois accueilli de la même façon lorsque je rencontre Didier et David. Alors que je peinais énormément dans
un nouveau groupe. Cela ralentit légèrement ma les montées, leur présence me donner un coup boost
progression déjà très lente, mais je reste néanmoins au moral et j’ai l’impression de retrouver de nouvelles
concentré et sur un bon timing. Je rencontre alors jambes dans les montées qui suivent. Et puis je suis
les températures les plus froides depuis le début de la content de les revoir car cela me fera au moins quelques
course puisque je passe pour la première fois sous les photos dans cet endroit magnifique. Parce que depuis
zéro degrés, à -2°C précisément. C’est difficile, mais le passage de la mine, tout a bien changé. Le décor est
après 5h30 d’effort, j’arrive, comme prévu, au début somptueux et je suis entouré par de hauts sommets

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Jour 7
enneigés. J’arrive ensuite au pied de la dernière grosse ce qui me déséquilibre et je tombe violemment
ascension du jour que j’attaque tranquillement. Il sur le côté, heurtant le sol avec ma hanche, mon
me faut presque 1h30 pour parcourir les 15 km et avant bras et ma tête. Je me relève et imagine alors
atteindre le col de Yanashalla. Et c’est là que reprend immédiatement le pire. Autant ce genre d’accident
la partie gravel pour une cinquantaine de kilomètres. m’aurait probablement poussé à abandonner lors du
Je suis maintenant à plus de 4900m d’altitude et je quatrième jour, autant je n’ai absolument aucune
dois évoluer pendant près de 20 km sur une section envie de renoncer à cet instant. D’autant plus
très peu roulante qui descend légèrement dans un que Frederico, mon plus proche poursuivant, est
premier temps et qui remonte ensuite. Au point le à seulement trois heures de moi. Je constate donc
plus haut, Didier prend ma saturation en oxygène rapidement les dégâts, la direction a simplement
dans le sang à l’aide d’un saturomètre et m’informe bougé mais rien ne semble cassé sur le vélo. Si ce
que celle-ci est assez faible et que je ferais mieux n’est que j’ai deux pneus crevés et qu’il me reste juste
de redescendre au plus vite. Cela me semble être deux chambres à air. Je change donc la chambre à
une bonne idée, sauf qu’à cette altitude, mes freins air à l’avant, gonfle à bloc pour éviter une future
ne répondent plus correctement, probablement à pincette qui serait rédhibitoire et installe également
cause de quelques petites bulles d’air dans le circuit une chambre à l’arrière, là où j’étais encore en tubeless
hydraulique, celles-ci se dilatent alors avec le manque et où le sealant n’a également rien pu faire contre la
de pression atmosphérique. Il suffit de pomper deux crevaison. Décidément, ce tubeless, que j’encensais
ou trois fois et les freins fonctionnent à nouveau. tant les premiers jours, n’est finalement pas si extra
Je prends donc soin de freiner constamment pour que cela. Enfin, pas le temps de penser à ce genre de
ne pas avoir de problèmes. Mais, alors que je suis choses puisqu’à l’arrière également je prends soin de
sur une pente assez légère et que j’ai pris pas mal de gonfler le pneu comme il se doit. Je n’ai désormais
vitesse, j’aperçois une crevasse dans la piste. Je veux plus droit à l’erreur, il me faudra rallier Trujillo sans
freiner mais les freins ne répondent pas et je n’ai aucune avarie au niveau des pneus. En tout, j’aurai
pas le temps de pomper. Je tente alors de sauter au- perdu environ une demie heure, sous les yeux de
dessus de la crevasse mais la réception est compliquée Didier et David, qui ne peuvent bien évidemment
et je tape assez violemment des deux roues sur pas m’aider. Un péruvien qui passait par là m’a tout
le sol, provoquant immédiatement une double de même donné un petit coup de main en tenant
crevaison (avant et arrière). Retombant sèchement mon vélo pendant que je réinstallais les roues, ce qui
au sol, le guidon tourne également sur la potence, est totalement permis par le règlement.

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Jour 7

J’atteins finalement le col du Pastorouri peu avant 16h et Puisque j’arriverai à Carhuaz vers 21h, il me faut trouver
le paysage est tout simplement époustouflant ! Tous ces à manger car il sera trop tard une fois arrivé là-bas.
efforts pour arriver là en valent mille fois la peine tant Je m’arrête donc à Catac dans un petit restaurant et
le décor est somptueux. J’entame alors une descente de demande le plat qui peut se faire le plus rapidement.
30 km de gravel, probablement la plus cassante depuis A peine l’ai-je commandé que je reçois déjà une soupe
le début de l’aventure. Avec une moyenne très faible suivie d’un plat classique composé de poulet, de riz
et une altitude qui ne diminue que très lentement, je et de pommes de terre. Ca fera l’affaire, l’objectif est
tente de me faufiler comme je peux entre les plus gros surtout de refaire des réserves pour demain. Je reprends
cailloux pour ne prendre aucun risque. Cette descente la route vers le CP3 et tout se fait en descente avec, ci et
est interminable ! Heureusement que la vue en vaut là, quelques petites montées, mais rien de comparable
la peine, mais je n’attends quand même qu’une seule à ce que j’ai fait plus tôt dans la journée. Je descends
chose, le retour de l’asphalte. Et c’est finalement peu assez vite, à près de 30 km/h de moyenne, vitesse que je
avant la tombée de la nuit, vers 18h que je reviens sur n’avais plus faite depuis un bon moment. Et c’est donc
une route de bonne qualité. Pas le temps de faire une à 21h que j’arrive à Carhuaz, comme je l’avais espéré.
pause, je prends directement la direction de Carhuaz et Je regarde rapidement le livetracker pour constater que
du CP3. Mon idée est alors de m’arrêter là pour dormir Frederico est dans la descente vers Catac. J’ai donc entre
mais cela dépend de l’avance que j’ai sur Frederico. Pour deux et trois heures d’avance sur lui. J’hésite un moment
l’heure, je n’ai toujours pas de réseau et je n’ai donc pas à repartir, mais après plus de 17 heures passées sur le
accès à cette information. Autre petit soucis aujourd’hui vélo, je me dis qu’un petit repos ne peut pas me faire de
mais qui ne m’impacte pas directement, les piles de mon mal. J’ai donc trois heures avant de repartir si je ne veux
tracker son tombées en panne. Je ne le remarque pas prendre aucun risque et je décide donc de prendre une
immédiatement, ce qui suscite la panique auprès de mes chambre dans l’hôtel qui accueille le CP3. Après avoir
proches qui ne voient plus mon point bouger depuis préparé mes affaires, je me couche vers 22h et mets mon
10h du matin. N’ayant pas de réseau, il m’est ensuite réveil à minuit.
impossible de les joindre pour leur indiquer que tout va
bien.

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Derniers kilomètres jusqu'à Trujillo
Jour 7

Lorsque je me réveille, il est minuit et j’entends la roue Je me dis alors qu’il vaut peut-être mieux être prudent et il m’est préférable de rouleur sur la bande de droite de la
libre du vélo de Frederico. J’avais appris à connaître ce profiter de la descente, il reste tout de même plus de 250 route, ce qui représente un danger de tous les instants.
bruit si particulier au fil des kilomètres que j’avais passé km à parcourir avant Trujillo et tout peut encore arriver. Constamment en train de guetter ce qui se passe derrière
à ses côtés. Je crois l’entendre demander une chambre Passé Hallanca, la pente se fait plus douce, le cañon plus moi, je vérifie que les camions se déportent bien sur la
et ensuite prendre une douche. Toujours dans mon lit, dégagé, et un petit vent de face se met à souffler. Et cela va bande de gauche. Si c’est le cas, je les remercie. Sinon, je
je reçois alors un message d’Elo qui me dit qu’elle a vu durer pendant près d’une centaine de kilomètres. Arrivant me déporte sur la bande d’arrêt d’urgence en leur faisant
sur le livetracker que Frederico venait de quitter le CP3. dans un petit village, je vérifie mon téléphone mais je n’ai part de mon mécontentement. Mais puisqu’il ne me reste
Je regarde à mon tour le livetracker et le vois au même toujours pas de réseau. Je continue ainsi ma route jusqu’à plus de chambres à air, je ne veux pas prendre le risque
endroit que moi. Mais elle insiste, il avance en direction trouver du réseau et je vérifie alors le livetracker. Je constate de rouler sur cette bande qui est jonchée débris de verre
de Trujillo. Je saute alors du lit et me prépare au plus vite. que Frederico vient seulement de partir de Carhuaz et j’ai et de morceaux métalliques en tous genres. J’y effectue
S’il est réellement en train de continuer sa route, va-t-il donc près de huit heures d’avance sur lui. Lorsqu’Elo a donc quelques escapades lorsque c’est nécessaire et reviens
dormir plus loin ? Ou va-t-il tenter de rejoindre Trujillo regardé le livetracker, celui-ci devait avoir un petit bug et aussitôt sur la bande de droite de la route. Mais je deviens
sans dormir alors qu’il vient de faire plus de 15h sur un Frederico n’avait en réalité jamais quitté le CP3. A moins de plus en plus nerveux et, alors que je manifeste mon
parcours extrêmement éprouvant depuis San Marcos ? d’un gros ennui mécanique, cette quatrième place devrait mécontentement à l’un de ces camionneurs d’un geste
Toujours est-il que s’il le tente, j’ai un petit avantage sur donc me revenir et les 180 kilomètres qu’il me reste à assez puéril, je vois que celui-ci n’hésite pas à s’arrêter
lui puisque j’ai dormi 1h30. Ce n’est pas grande chose, parcourir son comme un tour d’honneur, mais un très au beau milieu de la route. Je dois alors effectuer un
mais je me dis que ça pourrait bien jouer à un moment. très grand tour d’honneur ! Je poursuis ma progression en écart sur la bande de gauche pour l’éviter et cela devient
Je me lance alors dans une course poursuite, sans trop direction de Chimbote, traversant des villages ne faisant extrêmement dangereux ! Il descend de son camion et
savoir quelle est l’avance de Frederico mais je me dis absolument pas rêver. Ils ne sont pas forcément moins devient très menaçant, avant de reprendre la route pour
qu’avec mes qualités de descendeur, je pourrais revenir beaux que tous ceux que j’ai traversés dans les montagnes, se rabattre sur moi lorsqu’il arrive à ma hauteur. Il me
sur lui et nous pourrions peut-être assister à un final très mais le décor qu’ils offrent n’est absolument pas comparable faut m’arrêter et serrer contre la glissière pour éviter de
serré entre nous deux. Puisque j’ai choisi cet horaire, je avec les villages de la Sierra. Je traverse plusieurs villages me faire heurter. C’est décidé, j’essaye de me calmer et de
suis à nouveau contraint de traverser le Cañon de Pato de avant d’arriver à proximité de Chimbote, marquant ainsi prendre un peu sur moi.
nuit. Moi qui m’étais dit que j’aurais une seconde chance, l’arrivée sur la route panaméricaine. A partir de cet instant, Je pensais aussi que cette route serait totalement plate
c’est à nouveau raté. En entrant dans cette section, je me il me reste 120 km à effectuer en ligne droite sur une route jusqu’à l’arrivée, mais ce n’est pas le cas puisque je dois,
rends bien compte du danger car je pourrais, au moindre fréquentée par une horde de camions. à plusieurs reprises, monter de 200 à 400m de dénivelé.
coup de vent, louper un virage et tomber en contrebas Les premiers kilomètres de la route panaméricaine Si les montées se font avec un léger vent dans le dos, les
de la route puisqu’il n’y a pas de muret ou de rambarde. présentent une bande d’arrêt d’urgence en piteux état et descentes ainsi que le plat se font systématiquement avec

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Jour 8

un fort vent de face. La progression vers Trujillo Lorsque je quitte la route panaméricaine, il me
ne se fait donc pas aussi rapidement que je l’avais reste un kilomètre et j’ai le cœur qui bat de plus en
espéré puisque ma vitesse moyenne est légèrement plus vite. Ca y est, je l’ai fait ! Même si je crève un
inférieure à 25 km/h, bien en deçà de mes prévisions. pneu maintenant, je peux finir en marchant et plus
La bonne nouvelle, à ce moment-là, est que la personne ne me privera de cette quatrième place. Je
bande d’arrêt d’urgence est désormais praticable et tourne à gauche puis à droit, il me reste une centaine
que je ne dois plus me friter avec les camions. Les de mètres. Jacques, un concurrent français, est
70 derniers kilomètres se font donc lentement mais présent dans le dernier virage à droite et me félicite,
bien plus en sécurité. nous nous serrons la main. J’aperçois enfin l’hôtel
Les deux dernières heures me paraissent et une dizaine de gens m’attendent et commencent
interminables, mais j’essaye d’en profiter un à crier. Plus que quelques mètres et je pose enfin le
maximum et je me dis que je dois être attendu sur la pied à terre. Ca y est, non seulement j’ai terminé
ligne d’arrivée. J’ai l’impression de pénétrer dans la cette course de fous qui est probablement l’une des
ville de Trujillo tel un gladiateur alors que personne plus difficile au monde, mais en plus je la termine
ne semble me prêter la moindre attention. Mais à la quatrième place, derrière des monstres de la
peu importe, car j’ai l’impression d’arriver au bout discipline comme Sofiane et Rodney, et c’est pour
d’un exploit qui me semble unique et que j’avais, à moi comme une victoire !
plusieurs reprises durant la course, pensé impossible.

@styvdavid @bikingman_ultra bikingman.com/fr/

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fondateur de la série Bikingman

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RÉDACTION : Richard Delaume


DESIGN : Bérengère Blaize
RELECTURE : Camille Sanchez

CONTRIBUTEURS : EQUIPAGE

Xavier Massart, Scott Cornish, Sarah Cooper, Guillaume Chaumont, Richard Delaume
Taliah Lempert, Guillaume Schaeffer Fréderic Barrière

PHOTOS :
Bikingman, Japanese Odyssey, Taliah Lempert, Scott Cornish, Italy Divide
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