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Textes philosophiques

Bachelard la philosophie de la science

"On a dit souvent qu'une hypothèse scientifique qui ne peut se heurter à aucune contradiction
n'est pas loin d'être une hypothèse inutile. De même, une expérience qui ne rectifie aucune erreur,
qui est platement vraie, sans débat, à quoi sert-elle ? Une expérience scientifique est alors une
expérience qui contredit l'expérience commune. D'ailleurs, l'expérience immédiate et usuelle garde
toujours une sorte de caractère tautologique, elle se développe dans le règne des mots et des
définitions ; elle manque précisément de cette perspective d'erreurs rectifiées qui caractérise, à notre
avis, la pensée scientifique. (...) Quand on cherche les conditions psychologiques des progrès de la
science, on arrive bientôt à cette conviction que c'est en termes d'obstacles qu'il faut poser le
problème de la connaissance scientifique. Et il ne s'agit pas de considérer des obstacles externes,
comme la complexité et la fugacité des phénomènes, ni d'incriminer la faiblesse des sens et de
l'esprit humain : c'est dans l'acte même de connaître, intimement, qu'apparaissent, par une sorte de
nécessité fonctionnelle, des lenteurs et des troubles. C'est là que nous montrerons des causes de
stagnation et même de régression, c'est là que nous décèlerons des causes d'inertie que nous
appellerons des obstacles épistémologiques. La connaissance du réel est une lumière qui projette
toujours quelque part des ombres. Elle n'est jamais immédiate et pleine. Les révélations du réel sont
toujours récurrentes. Le réel n'est jamais " ce qu'on pourrait croire " mais il est toujours ce qu'on
aurait dû penser. La pensée empirique est claire, après coup, quand l'appareil des raisons a été mis
au point. En revenant sur un passé d'erreurs, on trouve la vérité en un véritable repentir intellectuel.
En fait, on connaît contre une connaissance antérieure, en détruisant des connaissances mal faites,
en surmontant ce qui, dans l'esprit même, fait obstacle à la spiritualisation".

La Formation de l'esprit scientifique, Vrin 1970, pp. 10-14.

Bachelard le temps et l'instant

"Le temps n'a qu'une réalité, celle de l'Instant. Autrement dit, le temps est une réalité resserrée
sur l'instant et suspendue entre deux néants. Le temps pourra sans doute renaître, mais il lui faudra
d'abord mourir. Il ne pourra pas transporter son être d'un instant sur un autre pour en faire une
durée. L'instant c'est déjà la solitude... C'est la solitude dans sa valeur métaphysique la plus
dépouillée. Mais une solitude d'un ordre plus sentimental confirme le tragique isolement de
l'instant: par une sorte de violence créatrice, le temps limité à l'instant nous isole non seulement des
autres mais de nous-mêmes, puisqu'il rompt avec notre passé le plus cher.

Ce caractère dramatique de l'instant est peut-être susceptible d'en faire pressentir la réalité. Ce
que nous voudrions souligner c'est que dans une telle rupture de l'être, l'idée du discontinu s'impose
sans conteste. On objectera peut-être que ces instants dramatiques séparent deux durées plus
monotones. Mais nous appelons monotone et régulière toute évolution que nous n'examinons pas
avec une attention passionnée. Si notre cœur était assez large pour aimer la vie dans son détail, nous
verrions que tous les instants sont à la fois des donateurs et des spoliateurs et qu'une nouveauté
jeune ou tragique, toujours soudaine, ne cesse d'illustrer la discontinuité essentielle du Temps".

L'intuition de l'instant, Editions Gonthier, méditation, 1932, p. 13-15.

Bachelard le temps psychologique et l'action


"J'ai souvent fait cette petite expérience dans mes cours à Dijon, le temps vide, uniforme inactif
-- s'il existe—n'a plus qu'une qualité: sa durée : essayons donc de mesurer cette durée, de nombrer
cette uniformité. Et je proposais à mes bleues d'apprécier en secondes un laps de temps déterminé.
Je commençais en leur rappelant la solide objectivité de l'année, du jour de l'heure de la minute, de
la seconde. Je leur rappelais aussi avec quelle sécurité ils se servaient, dans la vie commune de ces
notions. Je leur demandais alors de compter le nombre de secondes d'un silence général que
j'appréciais moi-même en suivant l'expérience sur mon chronomètre. Je fus très frappé des résultats
de cette enquête. Dans une classe de quarante élèves, les appréciations varièrent du simple au
quintuple; il y eut des étudiants qui trouvèrent 30 secondes dans une minute, tandis que d'autres en
trouvèrent 150. Je recommençai cette expérience plusieurs lois, avec des étudiants différents et
toujours d'une manière impromptue. Les résultats furent toujours aussi divergents. On peut
immédiatement en conclure que le temps pur est bien mal connu ; il est, je crois, d'autant plus mal
connu qu'il est plus vidé, moins actif, privé des relations qui permettent de le mesurer. Dès qu'on est
débarrasse des repères objectifs, on mesure le temps à la besogne que l'on fait plutôt que de mesurer
la besogne au temps qu'elle réclame".

La continuité et la multiplicité temporelles Bulletin de la Société française de Philosophie, .A.


Colin, mars-avril 1937.

Bachelard la science et l'opinion

La science, dans son besoin d'achèvement comme dans son principe, s'oppose absolument à
l'opinion. S'il lui arrive, sur un point particulier, de légitimer l'opinion, c'est pour d'autres raisons
que celles qui fondent l'opinion ; de sorte que l'opinion a, en droit, toujours tort. L'opinion pense
mal ; elle ne pense pas : elle traduit des besoins en connaissances. En désignant les objets par leur
utilité, elle s'interdit de les connaître. On ne peut rien fonder sur l'opinion : il faut d'abord la
détruire. Elle est le premier obstacle à surmonter. Il ne suffirait pas, par exemple, de la rectifier sur
des points particuliers, en maintenant, comme une sorte de morale provisoire, une connaissance
vulgaire provisoire. L'esprit scientifique nous interdit d'avoir une opinion sur des questions que
nous ne comprenons pas, sur des questions que nous ne savons pas formuler clairement. Avant tout,
il faut savoir poser des problèmes. Et quoi qu'on dise, dans la vie scientifique, les problèmes ne se
posent pas d'eux-mêmes. C'est précisément ce sens du problème qui donne la marque du véritable
esprit scientifique. Pour un esprit scientifique, toute connaissance est une réponse à une question.
S'il n'y a pas eu de question, il ne peut y avoir connaissance scientifique. Rien ne va de soi. Rien
n'est donné. Tout est construit.

Bachelard la réalité première est dans l'instant

Nous verrons (...) que la vie ne peut être comprise dans une contemplation passive; la
comprendre, c'est plus que la vivre, c'est vraiment la propulser. Elle ne coule pas le long d'une
pente, dans l'axe d'un temps objectif qui la recevrait comme un canal. Elle est une forme imposée à
la file des instants du temps, mais c'est toujours dans un instant qu'elle trouve sa réalité première
(...). Il n'y a que la paresse qui soit durable, l'acte est instantané. Comment ne pas dire alors que
réciproquement l'instantané est acte? Qu'on se rende donc compte que l'expérience immédiate du
temps, ce n'est pas l'expérience si fugace, si difficile, si savante, de la durée, mais bien l'expérience
nonchalante de l'instant, saisi toujours comme immobile. Tout ce qui est simple, tout ce qui est fort
en nous, tout ce qui est durable même, est le don d'un instant. On se souvient d'avoir été, on ne se
souvient pas d'avoir duré (...). La mémoire, gardienne du temps, ne garde que l'instant; elle ne
conserve rien, absolument rien, de notre sensation compliquée et factice qu'est La psychologie de la
volonté et de l'attention — cette volonté de l'intelligence—nous prépare également à admettre
comme hypothèse de travail la conception (...) de l'instant sans durée. Dans cette psychologie, il est
bien sûr déjà que la durée ne saurait intervenir qu indirectement; on voit assez facilement qu'elle
n'est pas une condition primordiale: avec la durée on peut peut-être mesurer l'attente, non pas
l'attention elle-même qui reçoit toute sa valeur d'intensité dans un seul instant. la durée. . D'ailleurs
puisque l'attention a le besoin et le pouvoir de se reprendre, elle est par essence tout entière dans ses
reprises. L'attention aussi est une série de commencements, elle est faite des renaissances de l'esprit
qui revient à la conscience quand le temps marque des instants. En outre, si nous portions notre
examen dans cet étroit domaine où l'attention devient décision, nous verrions ce qu'il y a de
fulgurant dans une volonté où viennent converger l'évidence des motifs et la joie de l'acte. Entre M.
Bergson et nous-même, c'est donc toujours la même différence de méthode; il prend le temps plein
d'événements au niveau même de la conscience des événements, puis il efface peu à peu les
événements, ou la conscience des événements; il atteindrait alors, croit-il, le temps sans
événements, ou la conscience de la durée pure. Au contraire, nous ne savons sentir le temps qu'en
multipliant les instants conscients (...). La conscience du temps est toujours pour nous une
conscience de l'utilisation des instants, elle est toujours active, jamais passive, bref la conscience de
notre durée est la conscience d'un progrès de notre être intime, que ce progrès soit d'ailleurs effectif
ou mimé ou encore simplement rêvé.

L'intuition de l'instant, 1932, Éd. Gonthier, coll. Médiations, pp 22-23, 34

Bachelard l'école tout au long de la vie

"Alors oui, l'École continue tout le long d'une vie. Une culture bloquée sur un temps scolaire est
la négation même de la culture scientifique. Il n'y a de science que par une École permanente. C'est
cette école que la science doit fonder. Alors les intérêts sociaux seront définitivement inversés : la
Société sera faite pour l'École et non pas l'École pour la Société".

La formation de l'esprit scientifique, 1938.

Francis Bacon théorie et pratique

« C'est avec raison qu'Aristote a dit que la physique et les mathématiques engendrent la pratique
ou la mécanique. Ainsi, comme nous avons déjà traité les parties de la science de la nature tant
théorique que pratique, c'est ici le lieu de parler des mathématiques, qui sont pour l'une et l'autre
une science auxiliaire ; car dans la philosophie reçue on la joint ordinairement à la physique et à la
métaphysique, à titre de troisième partie. Quant à nous, qui remanions et révisons tout cela, si notre
dessein était de la désigner comme une science substantielle et fondamentale, il serait plus
conforme à la nature de la chose même et aux règles d'une distribution bien nette de la constituer
comme une partie de la métaphysique ; car la quantité, qui est le sujet propre des mathématiques,
appliquée à la matière, étant comme la dose de la nature et servant à rendre raison d'une infinité
d'effets dans les choses naturelles, ce serait parmi les formes essentielles qu'il faudrait la ranger. En
effet, la puissance de la figure et des nombres a paru si grande aux Anciens que Démocrite a donné
le premier rang aux figures des atomes parmi les principes de la variété des choses, et que
Pythagore n'a pas craint d'avancer que les nombres étaient les principes constitutifs de la nature. Au
reste, il est hors de doute que la quantité est, de toutes les formes naturelles, telles que nous les
entendons, la plus abstraite et la plus séparable de la matière, et c'est par cette raison-là même qu'on
s'en est tout autrement occupé que des autres formes qui sont plus profondément plongées dans la
matière ; car comme, en vertu d'un penchant vraiment inné, l'esprit humain se plaît beaucoup plus
dans les choses générales, qu'il regarde comme des champs vastes et libres, que dans les faits
particuliers où il se croit enseveli comme dans une forêt et renfermé comme dans un clos, on n'a
rien trouvé de plus agréable et de plus commode que les mathématiques pour satisfaire ce désir de
se donner carrière et de méditer sans contrainte. Or, quoique dans ce que nous disons ici il n'y ait
rien que de vrai, néanmoins à nous, qui n'avons pas simplement en vue l'ordre et la vérité, mais
encore l'utilité et l'avantage des hommes, il nous a paru plus convenable, vu la grande influence des
mathématiques, soit dans les matières de physique et de métaphysique, soit dans celles de
mécanique et de magie, de les désigner comme un appendice de toutes et comme leur troupe
auxiliaire. Et c'est à quoi nous sommes en quelque manière forcé par l'engouement et l'esprit
dominant des mathématiciens, qui voudraient que cette science commandât presque à la physique ;
car je ne sais comment il se fait que la logique et les mathématiques, qui ne devraient être que les
servantes de la physique, se targuant toutefois de leur certitude, veulent absolument lui faire la loi. »

De Dignitate et augmentis,L iv. III, chap. VI, trad. Buchon, p. 103.

Nicolas Berdiaef Le temps et l'éternité

- "De nos jours, dans ce siècle de technique, le problème du temps acquiert une acuité particulière.
La caractéristique d’une époque de technique est la vitesse. Le temps subit une accélération
effrénée. Et la vie de l’homme obéit à ce temps accéléré. Nul instant n’a de prix ni de plénitude en
soi-même, on ne saurait s’y tenir, il faut qu’il cède la place le plus vite possible à l’instant qui le
suit. Chaque instant n’est qu’un moyen pour l’instant qui suit. Chaque instant est indéfiniment
divisible et dans cette indéfinie divisibilité il n’y a moyen de rien retenir qui vaille par soi. L’ère de
la technique est entièrement tendue vers l’avenir, mais vers un avenir totalement déterminé par un
développement dans le temps. Emporté par le torrent du temps, le moi n’a pas le loisir de se
reconnaître pour le libre créateur de l’avenir. Tout cela marque l’avènement d’un nouvel âge. La
vitesse engendrée par la mécanisation et le machinisme est meurtrière pour le moi, destructrice de
son unité, de sa concentration intérieure. La mécanisation et le machinisme constituent la forme
extrême de l’objectivation de l’existence humaine, sa projection au-dehors, dans un monde étranger
et glacé. Ce monde est l’oeuvre de l’homme, mais l’homme ne se retrouve pas en lui. Le moi se
décompose et s’émiette dans ce temps accéléré, comme le temps lui-même et chaque instant du
temps. L’intégrité et l’unité du moi sont liées à l’intégrité et à l’unité de l’indécomposable présent,
de l’instant en sa valeur plénière, qui n’est plus un moyen pour l’instant suivant. Mais c’est dire que
l’intégrité, l’unité et l’approfondissement du moi supposent la contemplation, car l’instant dans sa
valeur plénière, l’instant indécomposable, est l’instant de la contemplation qui se refuse à être un
moyen pour l’instant suivant, qui est communion avec l’éternité.

Chacun sait comme le temps s’accélère ou se ralentit selon l’intensité de vie, selon les
événements qui remplissent l’existence humaine. Le caractère mathématique du temps perd alors
toute signification et l’existence humaine se libère de la montre et du calendrier. Si habituellement
nous tenons tant à l’observation des heures, c’est que nous ne sommes guère heureux, c’est que
nous sommes trop souvent misérables. L’inspiration créatrice elle aussi ignore le temps numérique.
C’est toujours la marque de l’irruption de l’éternité dans le temps, dont elle règle le cours. Tout ce
qui n’est pas éternel, tout ce qui n’a pas l’éternité pour origine et pour fin est dépourvu de toute
valeur et destiné à disparaître; l’avenir lui réserve la mort, la fin dans le temps, par opposition à la
fin du temps. D’une part le temps qui ne participe pas à l’éternité est une défection à l’égard de
l’éternité. D’autre part le temps est un moment de l’éternité, et c’est en elle seulement qu’il trouve
sa justification. Tel est le paradoxe à double tranchant du temps, paradoxe qui, dans la catégorie du
temps, est impensable sans contradiction…. Deux problèmes tourmentent l’homme, qui sont
également importants pour la compréhension de tous les autres: le problème de l’origine, de la
source, du fondement, et le problème du futur, de l’issue, de la fin. Ils sont tous deux
indissolublement liés au temps et attestent que le temps n’est pas autre chose que le destin intérieur
de l’homme, dont l’aspect objectivé extérieurement n’est qu’une apparence. Mais le
commencement et la fin, l’origine et l’issue, franchissent le temps. L’existence humaine n’est dans
le temps qu’à la suite d’une chute, et elle doit sortir du temps; elle appartient au temps seulement
par le milieu de son cours. En cette région moyenne elle est sujette au mal du temps, mal mortel.
C’est pour cela que le temps engendre la nostalgie et la tristesse du passé, la nostalgie et la tristesse
de l’avenir. La crainte de l’avenir se prolonge dans la crainte de la mort, laquelle se prolonge en
crainte de l’enfer. Mais c’est toujours une crainte provoquée par l’élément temporel de notre
destinée, par l’absence de fin dans le temps, c’est-à-dire par la crainte d’une objectivation sans
issue, sans fin.

Cinq méditations sur l’existence .

Henri Bergson Art et durée

" Je veux bien que le tableau n'ait pas la valeur artistique d'un Rembrandt ou d'un Vélasquez : il
est tout aussi inattendu et, en ce sens, aussi original.. On alléguera que j'ignorais le détail des
circonstances, que je ne disposais pas des personnages, de leurs gestes, de leurs attitudes, et que, si
l'ensemble m'apporte du nouveau, c'est qu'il me fournit un surcroît d'éléments. Mais j'ai la même
impression de nouveauté devant le déroulement de ma vie intérieure. Je l'éprouve, plus vive que
jamais, devant l'action voulue par moi et dont j'étais seul maître. Si je délibère avant d'agir, les
moments de la délibération s'offrent à ma conscience comme les esquisses successives, chacune
seule de son espèce, qu'un peintre ferait de son tableau ; et l'acte lui-même, en s'accomplissant, a
beau réaliser du voulu et par conséquent du prévu, il n'en a pas moins sa forme originale. Soit, dira-
t-on; il y a peut-être quelque chose d'original et d'unique dans un état d'âme; mais la matière est
répétition ; le monde extérieur obéit à des lois mathématiques une intelligence surhumaine, qui
connaîtrait la position, la direction et la vitesse de tous les atomes et électrons de l'univers matériel à
un moment donné, calculerait n'importe quel état futur de cet univers, comme nous le faisons pour
une éclipse de soleil ou de lune. - Je l'accorde, à la rigueur, s'il ne s'agit que du monde inerte, et bien
que la question commence à être controversée, au moins pour les phénomènes élémentaires'. Mais
ce monde n'est qu'une abstraction. La réalité concrète comprend les êtres vivants, conscients, qui
sont encadrés dans la matière inorganique. Je dis vivants et conscients, car j'estime que le vivant est
conscient en droit il devient inconscient en fait là où la conscience s'endort, mais, jusque dans les
régions où la conscience somnole, chez le végétal par exemple, il y a évolution réglée, progrès
défini, vieillissement, enfin tous les signes extérieurs de la durée qui caractérise la conscience.
Pourquoi d'ailleurs parler d'une matière inerte où la vie et la conscience s'inséreraient comme dans
un cadre ? De quel droit met-on l'inerte d'abord ? Les anciens avaient imagine une Ame du Monde
qui assurerait la continuité d'existence de l'univers matériel. Dépouillant cette conception de ce
qu'elle a de mythique, je dirais que le monde inorganique est une série de répétitions ou de quasi-
répétitions infiniment rapides qui se somment en changements visibles et prévisibles. Je les
comparerais aux oscillations du balancier de l'horloge celles-ci sont accolées à la détente continue
d'un ressort qui les relie entre elles et dont elles scandent le progrès celles-là rythment la vie des
êtres conscients et mesurent leur durée. Ainsi, l'être vivant dure essentiellement; il dure, justement
parce qu'il élabore sans cesse du nouveau et parce qu'il n'y a pas d'élaboration sans recherche, pas
de recherche sans tâtonnement. Le temps est cette hésitation même, ou il n'est rien du tout.
Supprimez le conscient et le vivant (et vous ne le pouvez que par un effort artificiel d'abstraction,
car le monde matériel, encore une fois, implique peut-être la présence nécessaire de la conscience et
de la vie), vous obtenez en effet un univers dont les états successifs sont théoriquement calculables
d'avance, comme les images, antérieures au déroulement, qui sont juxtaposées sur le film
cinématographique. Mais alors, à quoi bon le déroulement ? Pourquoi la réalité se déploie-t-elle ?
Comment n'est-elle pas déployée ? A quoi sert le temps ? (Je parle du temps réel, concret, et non pas
de ce temps abstrait qui n’est qu’une quatrième dimension de l’espace ".

La pensée et le mouvant, P.U.F.

Henri Bergson la conscience et la durée

" Qui dit esprit dit avant tout conscience. Mais, qu'est-ce que la conscience ? Vous pensez bien
que je ne vais pas définir une chose aussi concrète, aussi constamment présente à l'expérience de
chacun de nous. Mais sans donner de la conscience une définition qui serait moins claire queue, je
puis la caractériser par son trait le plus apparent : conscience signifie d'abord mémoire. La mémoire
peut manquer d'ampleur; elle peut n'embrasser qu'une faible partie du passé; elle peut ne retenir que
ce qui vient d'arriver; mais la mémoire est là, ou bien alors la conscience n'y est pas. Une
conscience qui ne conserverait rien de son passé, qui s'oublierait sans cesse elle-même, périrait et
renaîtrait à chaque instant : comment définir autrement l'inconscience ? Quand Leibniz disait de la
matière que c'est " un esprit instantané ", ne la déclarait-il pas, bon gré, mal gré, insensible ? Toute
conscience est donc mémoire - conservation et accumulation du passé dans le présent. Mais toute
conscience est anticipation de l'avenir. Considérez la direction de votre esprit à n'importe quel
moment : vous trouverez qu'il s’occupe de ce qui est, mais en vue surtout de ce qui va être.
L’attention est une attente, et il n'y a pas de conscience sans une certaine attention à la vie. L'avenir
est là ; il nous appelle, ou plutôt il nous tire à lui : cette traction ininterrompue, qui nous fait avancer
sur la route du temps, est cause aussi que nous agissons continuellement. Toute action est un
empiétement sur l'avenir. Retenir ce qui n'est déjà plus, anticiper sur ce qui n'est pas encore, voilà
donc la première fonction de la conscience. Il n'y aurait pas pour elle de présent, si le présent se
réduisait à l'instant mathématique. Cet instant n'est que la limite, purement théorique, qui sépare le
passé de l'avenir ; il peut à la rigueur être conçu, il n'est jamais perçu ; quand nous croyons le
surprendre, il est déjà loin de nous. Ce que nous percevons en fait, c'est une certaine épaisseur de
durée qui se compose de deux parties : notre passé immédiat et notre avenir imminent. Sur ce passé
nous sommes appuyés, sur cet avenir nous sommes penchés ; s'appuyer et se pencher ainsi est le
propre d'un être conscient. Disons donc, si vous voulez, que la conscience est un trait d'union entre
ce qui a été et ce qui sera, un pont jeté entre le passé et l'avenir. Mais à quoi sert ce pont, et qu'est-ce
que la conscience est appelée à faire ? Pour répondre à la question, demandons-nous quels sont les
êtres conscients et jusqu'où le domaine de la conscience s'étend dans la nature. Mais n'exigeons pas
ici l'évidence complète, rigoureuse, mathématique ; nous n'obtiendrions rien. Pour savoir de science
certaine qu'un être est conscient, il faudrait pénétrer en lui, coïncider avec lui, être lui. je vous défie
de prouver, par expérience ou par raisonnement, que moi, qui vous parle en ce moment, je sois un
être conscient. Je pourrais être un automate ingénieusement construit par la nature, allant, venant,
discourant ; les paroles mêmes par lesquelles je me déclare conscient pourraient être prononcées
inconsciemment. Toutefois, si la chose n'est pas impossible, vous m'avouerez qu’elle n'est guère
probable. Entre vous et moi il y a une ressemblance extérieure évidente ; et de cette ressemblance
extérieure vous concluez, par analogie, à une similitude interne. Le raisonnement par analogie ne
donne jamais, je le veux bien, qu'une probabilité; mais ü y a une foule de cas où cette probabilité est
assez haute pour équivaloir pratiquement à la certitude. Suivons donc le fil de l'analogie et
cherchons jusqu'où point elle s'arrête ".

L'Energie spirituelle, P.U.F. p.4-5.

Henri Bergson La répétition du connu et la pensée

" Notre Intelligence, telle que l'évolution de la vie l'a modelée, a pour fonction essentielle
d'éclairer notre conduite, de préparer notre action sur les choses, de prévoir, pour une situation
donnée, les événements favorables ou défavorables qui pourront s'ensuivre. Elle isole donc
instinctivement, dans une situation, ce qui ressemble au déjà connu; elle cherche le même, afin de
pouvoir appliquer son principe que " le même produit le même ". En cela consiste la prévision de
l'avenir par le sens commun. La science porte cette opération au plus haut degré possible
d’exactitude et de précision, mais elle n'en altère pas le caractère essentiel. Comme la connaissance
usuelle, la science ne retient des choses que l’aspect répétition. Si le tout est original, elle s'arrange
pour l’analyser en éléments ou en aspects qui soient à peu près la reproduction du passé. Elle ne
peut opérer que sur ce qui est censé se répéter, c'est-à-dire sur ce qui est soustrait, par hypothèse, à
l'action de la durée. Ce qu'il y a d'irréductible et d’irréversible dans les moments successifs d'une
histoire lui échappe. Il faut, pour se représenter cette irréductibilité et cette irréversibilité, rompre
avec des habitudes scientifiques qui répondent aux exigences fondamentales de la pensée, faire
violence à l'esprit, remonter la pente naturelle de l'intelligence Mais là est précisément le rôle de la
philosophie".

Henri Bergson Conscience et choix

" Ainsi se complète la conclusion où nous arrivions d'abord ; car si, comme nous le disions, la
conscience retient le passé et anticipe l'avenir, c'est précisément, sans doute, parce qu'elle est
appelée à effectuer un choix : pour choisir, il faut penser à ce qu'on pourra faire et se remémorer les
conséquences, avantageuses ou nuisibles, de ce qu'on a déjà fait ; il faut prévoir et il faut se
souvenir. Mais d'autre part notre conclusion, en se complétant, nous fournit une réponse plausible à
la question que nous venons de poser : tous les êtres vivants sont-ils des êtres conscients, ou la
conscience ne recouvre-t-elle qu'une partie du domaine de la vie ? Si, en effet, conscience signifie
choix, et si le rôle de la conscience est de se décider, il est douteux qu'on rencontre la conscience
dans des organismes qui ne se meuvent pas spontanément et qui n'ont pas de décision à prendre. A
vrai dire, il n'y a pas d'être vivant qui paraisse tout à fait incapable de mouvement spontané. Même
dans le monde végétal, où l'organisme est généralement fixé au sol, la faculté de se mouvoir est
plutôt endormie qu'absente : elle se réveille quand elle peut se rendre utile. Je crois que tous les
êtres vivants, plantes et animaux, la possèdent en droit ; mais beaucoup d'entre eux y renoncent en
fait, - bien des animaux d'abord, surtout parmi ceux qui vivent en parasites sur d'autres organismes
et qui n'ont pas besoin de se déplacer pour trouver leur nourriture, puis la plupart des végétaux :
ceux-ci ne sont-ils pas, comme on l'a dit, parasites de la terre ? E me paraît donc vraisemblable; que
la conscience, originellement immanente à tout ce qui vit, s'endort là où il n'y a plus de mouvement
spontané, et s'exalte quand la vie appuie vers l'activité libre. Chacun de nous a d'ailleurs pu vérifier
cette loi sur lui-même. Qu'arrive-t-il quand une de nos actions cesse d'être spontanée pour devenir
automatique ? La conscience s'en retire. Dans l'apprentissage d'un exercice, par exemple, nous
commençons par être conscients de chacun des mouvements que nous exécutons, parce qu'il vient
de nous, parce qu'il résulte d'une décision et implique un choix ; puis, à mesure que ces
mouvements s'enchaînent davantage entre eux et se déterminent plus mécaniquement les uns les
autres, nous dispensant ainsi de nous décider et de choisir, la conscience que nous en avons diminue
et disparaît. Quels sont, d'autre part, les moments où notre conscience atteint le plus de vivacité ?
Ne sont-ce pas les moments de crise intérieure, où nous hésitons entre deux ou plusieurs partis à
prendre, où nous sentons que notre avenir sera ce que nous l'aurons fait ? Les variations d'intensité
de notre conscience semblent donc bien correspondre à la somme plus ou moins considérable de
choix ou, si vous voulez, de création, que nous distribuons sur notre conduite. Tout porte à croire
qu'il en est ainsi de la conscience en général. Si conscience signifie mémoire et anticipation, c'est
que conscience est synonyme de choix ".

L'Energie spirituelle, p. 10-11.

Henri Bergson Le présent et le temps chronologique

" Le présent seul existe par lui-même : si quelque chose survit du passé, ce ne peut-être que par
un secours que le présent lui prête, par une charité que le présent lui fait, enfin, pour sortir des
métaphores, par l'intervention d'une certaine fonction particulière qui s'appelle la mémoire et dont le
rôle serait de conserver exceptionnellement telles ou telles parties du passé en les emmagasinant
dans une espèce de boîte. - Erreur profonde ! erreur utile, je le veux bien, nécessaire peut-être à
l'action, mais mortelle à la spéculation. On y trouverait, enfermées " in a nutshell ", comme vous
dites, la plupart des illusions qui peuvent vicier la pensée philosophique. Réfléchissons en effet à ce
" présent " qui serait seul existant. Qu'est-ce au juste que le présent ? S'il s'agit de l'instant actuel, -
je veux dire d'un instant mathématique qui serait au temps ce que le point mathématique est à la
ligne, - il est clair qu'un pareil instant est une pure abstraction, une vue de l'esprit ; il ne saurait avoir
d'existence réelle. Jamais avec de pareils instants vous ne feriez du temps, pas plus qu'avec des
points mathématiques vous ne composeriez une ligne. Supposez même qu'il existe : comment y
aurait-il un instant antérieur à celui-là ? Les deux instants ne pourraient être séparés par un
intervalle de temps, puisque, par hypothèse, vous réduisez le temps à une juxtaposition d'instants.
Donc ils ne seraient séparés par rien, et par conséquent ils n'en feraient qu'un : deux points
mathématiques, qui se touchent, se confondent. Mais laissons de côté ces subtilités. Notre
conscience nous dit que, lorsque nous parlons de notre présent, c'est à un certain intervalle de durée
que nous pensons. Quelle durée ? Impossible de la fixer exactement ; c'est quelque chose d'assez
flottant. Mon présent, en ce moment, est la phrase que je suis occupé à prononcer. Mais il en est
ainsi parce qu'il me plaît de limiter à ma phrase le champ de mon attention. Cette attention est chose
qui peut s'allonger et se raccourcir, comme l'intervalle entre les deux pointes d'un compas. Pour le
moment, les pointes s'écartent juste assez pour aller du commencement à la fin de ma phrase ; mais,
s'il me prenait envie de les éloigner davantage, mon présent embrasserait, outre ma dernière phrase,
celle qui la précédait : il m'aurait suffi d'adopter une autre ponctuation. Allons plus loin : une
attention qui serait indéfiniment extensible tiendrait sous son regard, avec la phrase précédente,
toutes les phrases antérieures de la leçon, et les événements qui ont précédé la leçon, et une portion
aussi grande qu'on voudra de ce que nous appelons notre passé. La distinction que nous faisons
entre notre présent et notre passé est donc, Sinon arbitraire, du moins relative à l'étendue du champ
que peut embrasser notre attention à la, Le " présent " occupe juste autant de place que cet effort.
Dès que cette attention particulière lâche quelque chose de ce queue tenait sous son regard, aussitôt
ce qu'elle abandonne du présent devient ipso facto du passé. En un mot, notre présent tombe dans le
passé quand nous cessons de lui attribuer un intérêt actuel. Il en est du présent des individus comme
de celui des nations : un événement appartient au passé, et il entre dans l'histoire, quand il
n'intéresse plus directement la politique du jour et peut-être négligé sans que les affaires s'en
ressentent. Tant que son action se fait sentir, il adhère à la vie de la nation et lui demeure présent.
Dès lors, rien ne nous empêche de reporter aussi loin que possible, en arrière, la ligne de sépara on
entre notre présent et notre passe. Une attention à la vie qui serait suffisamment puissante, et
suffisamment dégagée de tout intérêt pratique, embrasserait ainsi dans un présent indivisé l’histoire
passée toute entière d e la personne consciente " ".

La Pensée et le Mouvant, P.U.F.

Henri Bergson Durée vraie et temps des horloges

" Quand je suis des yeux, sur le cadran d’une horloge, le mouvement de l’aiguille qui correspond
aux oscillations du pendule, ne mesure pas de la durée, comme on paraît le croire ; je me borne à
compter des simultanéités, ce qui est bien différent. En dehors moi, dans l’espace, il n’y a jamais
qu’une position unique de l’aiguille et du pendule, car des positions passées, il ne reste rien. Au
dedans de moi, un processus d’organisation ou de pénétration mutuelle des faits de conscience se
poursuit, qui constitue la durée vraie. C’est parce que je dure de cette manière que je me représente
ce que je me rappelle les oscillations passées du pendule, en même temps que perçois l’oscillation
actuelle. Or, supprimons pour un instant le moi qui pense ces oscillations du pendule, une seule
position même ce pendule, point de durée par conséquent. Supprimons, d’autre part, le pendule et
ses oscillations; il n’y aura plus que la durée hétérogène du moi, sans moments extérieurs les uns
aux autres, sans rapport avec le nombre. Ainsi, dans notre moi, il y a succession sans extériorité
réciproque ; en dehors du moi, extériorité réciproque sans succession ".

La Pensée et le mouvant, P.U.F.

Henri Bergson La société comme autorité morale

" Le souvenir du fruit défendu est ce qu’il y a de plus ancien dans la mémoire de chacun de nous,
comme dans celle de l’humanité. Nous nous en apercevrions si ce souvenir n’était recouvert par
d’autres, auxquels nous préférons nous reporter. Que n’eût pas été notre enfance si l’on nous avait
laissé faire ! Nous aurions volé de plaisir en plaisir. Mais voici qu’un obstacle surgissait, ni visible
ni tangible : une interdiction. Pourquoi obéissions-nous ? La question ne se posait guère ; nous
avions pris l’habitude d’écouter nos parents et nos maîtres. Toutefois, nous sentions bien que c’était
parce qu’ils étaient nos parents, parce qu’ils étaient nos maîtres. Donc, à nos yeux, leur autorité
venait moins d’eux-mêmes que de leur situation par rapport à nous. Ils occupaient une certaine
place : c’est de là que partait, avec la force de pénétration qu’il n’aurait pas eue s’il avait été lancé
d’ailleurs, le commandement. En d’autres termes, parents et maîtres semblaient agir par délégation.
Nous ne nous rendions pas nettement compte, mais derrière nos parents et nos maîtres nous
devinions quelque chose d’énorme ou plutôt d’indéfini, qui pesait sur nous de toute sa masse par
leur intermédiaire. Nous dirions plus tard que c’est la société ".

Bergson le moi profond reconnu dans l'intimité de la Durée, le moi superficiel


« Il y a une réalité au moins que nous saisissons tous du dedans, par intuition et non par simple
analyse. C'est notre propre personne dans son écoulement à travers le temps. C'est notre moi qui
dure. Nous pouvons ne sympathiser intellectuellement, ou plutôt spirituellement, avec aucune autre
chose. Mais nous sympathisons sûrement avec nous-mêmes.

Quand je promène sur ma personne, supposée inactive, le regard intérieur de ma conscience,


j'aperçois d'abord, ainsi qu'une croûte solidifiée à la surface, toutes les perceptions qui lui arrivent
du monde matériel. Ces perceptions sont nettes, distinctes, juxtaposées ou juxtaposables les unes
aux autres; elles cherchent à se grouper en objets. J'aperçois ensuite des souvenirs plus ou moins
adhérents à ces perceptions et qui servent à les interpréter; ces souvenirs se sont comme détachés du
fond de ma personne, attirés à la périphérie par les perceptions qui leur ressemblent; ils sont posés
sur moi sans être absolument moi-même. Et enfin je sens se manifester des tendances, des
habitudes motrices, une foule d'actions virtuelles plus ou moins solidement liées à ces perceptions et
à ces souvenirs. Tous ces éléments aux formes bien arrêtées me paraissent d'autant plus distincts de
moi qu'ils sont plus distincts les uns des autres. Orientés du dedans vers le dehors, ils constituent,
réunis, la surface d'une sphère qui tend à s'élargir et à se perdre dans le monde extérieur. Mais si je
me ramasse de la périphérie vers le centre, si je cherche au fond de moi ce qui est le plus
uniformément, le plus constamment, le plus durablement moi-même, je trouve tout autre chose.

C'est, au-dessous de ces cristaux bien découpés et de cette congélation superficielle, une continuité
d'écoulement qui n'est comparable à rien de ce que j'ai vu s'écouler. C'est une succession d'états
dont chacun annonce ce qui suit et contient ce qui précède. A vrai dire, ils ne constituent des états
multiples que lorsque je les ai déjà dépassés et que je me retourne en arrière pour en observer la
trace. Tandis que je les éprouvais, ils étaient si solidement organisés, si profondément animés d'une
vie commune, que je n'aurais su dire où l'un quelconque d'entre eux finit, où l'autre commence. En
réalité, aucun d'eux ne commence ni ne finit, mais tous se prolongent les uns dans les autres.

C'est, si l'on veut, le déroulement d'un rouleau, car il n'y a pas d'être vivant qui ne se sente arriver
peu à peu au bout de son rôle; et vivre consiste à vieillir. Mais c'est tout aussi bien un enroulement
continuel, comme celui d'un fil sur une pelote, car notre passé nous suit, il se grossit sans cesse du
présent qu'il ramasse sur sa route ; et conscience signifie mémoire.

A vrai dire, ce n 'est ni un enroulement ni un déroulement, car ces deux images évoquent le
représentation de lignes ou de surfaces dont les parties sont homogènes entre elles et superposables
les unes aux autres. Or, il n'y a pas deux moments identiques chez un être conscient. Prenez le
sentiment le plus simple, supposez-le constant, absorbez en lui la personnalité tout entière : la
conscience qui accompagnera ce sentiment ne pourra rester identique à elle-même pendant deux
moments consécutifs, puisque le moment suivant contient toujours, en sus du précédent, le
souvenir... »

La Pensée et le mouvant , P.U.F.

Henri Bergson la pensée et le langage

" Pour que la pensée devienne distincte, il faut bien qu’elle s ‘éparpille en mots : nous ne nous
rendons bien compte de ce que nous avons dans l’esprit que lorsque nous avons pris une feuille de
papier, et aligné les uns à côté des autres des termes qui s’entrepénétraient. ... La pensée qui n’est
que pensée, l’œuvre d’art qui n’est que conçue, le poème qui n’est que rêvé ne coûtent pas encore
de la peine ; c’est la réalisation matérielle du poème en mots, de la conception artistique en statue
ou tableau, qui demande un effort. L’effort est pénible mais il est aussi précieux, plus précieux
encore que l’oeuvre où il aboutit, parce que, grâce à lui, on a tiré de soi plus qu’il n’y avait, on s’est
haussé au-dessus de soi-même. Or cet effort n’eût pas été possible sans la matière : par la résistance
qu’elle oppose et par la docilité où nous pouvons l’amener, elle est à la fois l’obstacle, l’instrument
et le stimulant ; elle éprouve notre force, en garde l’empreinte et en appelle l’intensification »".

Henri Bergson l'univers cherche à créer des dieux

" Joie serait en effet la simplicité de vie que propagerait dans le monde une intuition mystique
diffusée, joie encore celle qui suivrait automatiquement une vision d'au-delà dans une expérience
scientifique élargie...

Mais qu'on opte pour les grands moyens ou pour els petits, une décision s'impose. L'humanité
gémit, à demi écrasée sous le poids des progrès qu'elle a faits. elle ne sait pas assez que son avenir
dépend d'elle. a elle de voir d'abord si elle veut continuer à vivre. A elle de se demander ensuite si
elle veut vivre seulement, ou fournir en outre l'effort nécessaire pour que s'accomplisse, jusque sur
notre planète réfractaire, al fonction essentielle de l'univers, qui est une machine à faire des dieux
»".

Les Deux Sources de la Morale et de la religion, p.338.

Henri Bergson la représentation religieuse protège contre l'idée de la mort

" L'événement a beau devoir se produire: comme on constate à chaque instant qu'il ne se produit
pas, l'expérience négative continuellement répétée se condense en un doute à peine conscient qui
atténue les effet de la certitude réfléchie. il n'en n'est pas moins vrai que la certitude de mourir,
surgissant avec la réflexion dans le monde d'être vivants qui était fait pour ne penser qu'à vivre,
contrarie l'intention de la nature. Celle-ci va trébucher sur 'l'obstacle qu'elle trouve placé sur son
propre chemin. Mais elle se redresse aussitôt. a l'idée que la mort est inévitable, elle oppose l'image
d'une continuation de la vie après la mort; cette image, lancée par elle dans le champ de
l'intelligence où vient s'installer l'idée, remet les choses en ordre; la neutralisation de l'idée par
l'image manifeste alors l'équilibre même de la nature, se retenant de glisser. Nous nous retrouvons
donc devant le jeu tout particulier d'image et d'idées qui nous a paru caractériser la religion à ses
origines. Envisagée de ce second point de vue, la religion est une réaction défensive de la nature,
contre la représentation , par l'intelligence, de l'inévitabilité de la mort »".

Les Deux Sources de la Morale et de la religion, p.136-137.


Henri Bergson le mysticisme et l'expérience du divin

" Le mysticisme... doit fournir le moyen d'aborder en quelque sorte expérimentalement el


problème de l'existence et de la nature de Dieu. Nous ne voyons pas, d'ailleurs, comment la
philosophie l'aborderait autrement. D'une manière générale, nous estimons qu'un objet qui existe est
un objet qui est perçu ou qui pourrait l'être. il est donc donné dans une expérience, réelle ou
possible. Libre à vous de construire l'idée d'un objet ou d'un être, comme le font les géomètres pour
une figure géométrique; mais l'expérience seule établira qu'il existe effectivement en dehors de
l'idée ainsi construite. Direz-vous que toute la question est là, et qu'il s'agit précisément de savoir si
un certain Etre ne se distinguerait pas de tous les autres en ce qu'il serait inaccessible à notre
expérience et pourtant aussi réel qu'eux? Je l'admet un instant, encore qu'une affirmation de ce
genre, et les raisonnement qu'on y joint, me paraissent impliquer une illusion fondamentale. Mais il
restera à établir que l'Etre ainsi défini, ainsi démontré, est bien Dieu".

Les Deux Sources de la Morale et de la religion, P.U.F. p.255.

Henri Bergson la liberté

" On appelle liberté le rapport du moi concret à l'acte qu'il accomplit. ce rapport est
indéfinissable, précisément parce que nous sommes libre. On analyse, en effet, une chose, mais non
un progrès; on décompose de l'étendue, mais non pas de la durée. Ou bien, si l'on s'obstine ç
analyser quand même, n transforme inconsciemment le progrès en chose, et la durée en étendue. Par
cela seul qu'on prétend décomposer le temps concret, on en déroule les moments dans l'espace
homogène; à la place du fait s'accomplissant on met le ait accompli, et comme on a commencé par
figer en quelque sorte l'activité du moi, on voit la spontanéité se résoudre en inertie et la liberté en
nécessité. C'est pourquoi toute définition de la liberté donnera raison au déterminisme".

Essai sur les données immédiates de la conscience, P.U.F. p.165.

Bergson, le procès du machinisme

. « Quand on fait le procès du machinisme, on néglige le grief essentiel. On l'accuse d’abord de


réduire l'ouvrier à l’état de machine, ensuite d'aboutir à une uniformité de production qui choque le
sens artistique. Mais si la machine procure à l'ouvrier un plus grand nombre d'heures de repos, et si
l'ouvrier emploie ce supplément de loisir à autre chose qu'aux prétendus amusements qu'un
industrialisme mal dirigé a mis à la portée de tous, il donnera à son intelligence le développement
qu'il aura choisi, au lieu de s’en tenir à celui que lui imposerait, dans des limites restreintes, le
retour (d’ailleurs impossible) à l’outil, après la suppression de la machine. Pour ce qui est de
l'uniformité du produit, l'inconvénient en serait négligeable si l'économie de temps et de travail,
réalisée ainsi par l'ensemble de la nation permettrait de pousser plus loin la culture intellectuelle et
le développement des vraies originalités. On a reproché aux américains d'avoir tous le même
chapeau. Mais la tête doit passer avant le chapeau. Faites que je puisse meubler ma tête selon mon
goût propre, et j'accepterai pour elle le chapeau de tout le monde. Là n'est pas notre grief contre le
machinisme. Sans contester les services qu'il a rendu aux hommes en développant largement les
moyens de satisfaire des besoins réels, nous lui reprochons d'en avoir trop encouragé d'artificiels,
d'avoir poussé au luxe, d'avoir favorisés les villes au détriment des campagnes, enfin d'avoir élargi
la distance et transformé les rapports entre le patron et l'ouvrier, entre le capital et le travail. Tous
ces effets pourraient d'ailleurs se corriger...»

Les deux Sources de la Morale et de la Religion, p.327.

Bergson le langage et le vécu

«Chacun de nous a sa manière d'aimer et de haïr et cet amour, cette haine, reflètent sa
personnalité tout entière Cependant le langage désigne ces états par les mêmes mots chez tous les
hommes; aussi n'a-t-il pu fixer que l'aspect objectif et impersonnel de l'amour, de la haine, et des
mille sentiments qui agitent l'âme. Nous jugeons du talent d'un romancier à la puissance avec
laquelle il tire du domaine public, où le langage les avait ainsi fait descendre, des sentiments et des
idées auxquels il essaie de rendre, par une multiplicité de détails qui se juxtaposent, leur primitive et
vivante individualité. Mais de même qu'on pourra intercaler indéfiniment des points entre deux
positions d'un mobile sans jamais combler l'espace parcouru, ainsi, par cela seul que nous parlons,
par cela seul que nous associons des idées les unes aux autres et que ces idées se juxtaposent au lieu
de se pénétrer, nous échouons à traduire entièrement ce que notre âme ressent : la pensée demeure
incommensurable avec le langage. »

Bergson la conscience et l'automatisme

" Qu'arrive-t-il quand une de nos actions cesse d'être spontanée pour devenir automatique? la
conscience s'en retire. Dans l'apprentissage d'un exercice, par exemple, nous commençons par être
conscients de chacun des mouvements que nous exécutons, parce qu'il vient de nous, parce qu'il
résulte d'une décision et implique un choix; puis a mesure que ces mouvements s'enchaîne
davantage entre eux et se déterminent plus mécaniquement les uns les autres, nous dispensant ainsi
de nous décider et de choisir, la conscience que nous en avons diminue et disparaît. Quels sont,
d'autre part, les moments ou notre conscience atteint le plus de vivacité? Ne sont-ce pas les
moments de crise intérieure ou nous hésitons entre deux ou plusieurs partis à prendre, ou nous
sentons que notre avenir sera ce que nous l'auront fait? les variations d'intensité de notre conscience
semblent donc bien correspondre à la somme plus ou moins considérable de choix, ou si vous
voulez, de création, que nous distribuons sur notre conduite. Tout porte à croire qu'il en est ainsi de
la conscience en général. Si conscience signifie mémoire et anticipation, c'est que conscience est
synonyme de choix. "

L'Énergie spirituelle
Bergson l'expression de la pensée dans la matière

"Pour que la pensée devienne distincte, il faut bien qu’elle s ‘éparpille en mots : nous ne nous
rendons bien compte de ce que nous avons dans l’esprit que lorsque nous avons pris une feuille de
papier, et aligné les uns à côté des autres des termes qui s’entrepénétraient. ... La pensée qui n’est
que pensée, l’œuvre d’art qui n’est que conçue, le poème qui n’est que rêvé ne coûtent pas encore
de la peine ; c’est la réalisation matérielle du poème en mots, de la conception artistique en statue
ou tableau, qui demande un effort. L’effort est pénible mais il est aussi précieux, plus précieux
encore que l’oeuvre où il aboutit, parce que, grâce à lui, on a tiré de soi plus qu’il n’y avait, on s’est
haussé au-dessus de soi-même. Or cet effort n’eût pas été possible sans la matière : par la résistance
qu’elle oppose et par la docilité où nous pouvons l’amener, elle est à la fois l’obstacle, l’instrument
et le stimulant ; elle éprouve notre force, en garde l’empreinte et en appelle l’intensification ».

Bergson L'historien et la nouveauté

« C’est dire qu’il faut un hasard heureux, une chance exceptionnelle, pour que nous notions
justement, dans la réalité présente, ce qui aura le plus d’intérêt pour l’historien à venir. Quand cet
historien considérera notre présent à nous, il y cherchera surtout l’explication de son présent à lui, et
plus particulièrement ce que son présent contiendra de nouveauté. Cette nouveauté, nous ne
pouvons en avoir aucune idée aujourd’hui, si ce doit être une création. Comment donc nous
réglerions-nous aujourd’hui sur elle pour choisir parmi les faits ceux qu’il faut enregistrer, ou plutôt
pour fabriquer les faits en découpant selon cette indication la réalité présente ? Le fait capital des
temps modernes est l’avènement de la démocratie. Que dans le passé, tel qu’il fut décrit par les
contemporains, nous en trouvions des signes avant-coureurs, c’est incontestable ; mais les
indications peut-être les plus intéressantes n’auraient été notées par eux que s’ils avaient su que
l’humanité marchait dans cette direction ; or cette direction de trajet n’était pas plus marquée alors
qu’une autre, ou plutôt elle n’existait pas encore, ayant été créée par le trajet lui-même, je veux dire
par le mouvement en avant des hommes qui ont progressivement conçu et réalisé la démocratie. Les
signes avant-coureurs ne sont donc à nos yeux des signes que parce que nous connaissons
maintenant la course, parce que la course a été effectuée. Ni la course, ne sa direction, ni par
conséquent son terme n’étaient donnés quand ces faits se produisaient : donc ces faits n’étaient pas
encore des signes ».

Bergson Intelligence et adaptation

« Il y a quelque cinquante ans, j'étais fort attaché à la philosophie de Spencer. Je m'aperçus, un beau
jour, que le temps n'y servait à rien, qu'il ne faisait rien. Or ce qui ne fait rien n'est rien. Pourtant,
me disais-je, le temps est quelque chose. Donc il agit. Que peut-il bien faire ? Le simple bon sens
répondait : le temps est ce qui empêche que tout soit donné tout _d'un coup. Il retarde, ou plutôt il
est retardement. Il doit donc être élaboration. Ne serait-il pas alors véhicule de création et de choix ?
L'existence du temps ne prouverait-elle pas qu'il y a de l'indétermination dans les choses ? Le temps
ne serait-il pas cette indétermination même ?

Si telle n'est pas l'opinion de la plupart des philosophes, c'est que l'intelligence humaine est
justement faite pour prendre les choses par l'autre bout. Je dis l’intelligence, je ne dis pas la pensée,
je ne dis pas l'esprit. A côté de l'intelligence il y a en effet la perception immédiate, par chacun de
nous, de sa propre activité et des conditions où elle s'exerce. Appelez-la comme vous voudrez ; c'est
le sentiment que nous avons d'être créateurs de nos intentions, de nos décisions, de nos actes, et par
là de nos habitudes, de notre caractère, de nous-mêmes. Artisans de notre vie, artistes même quand
nous le voulons, nous travaillons continuellement à pétrir, avec la matière qui nous est fournie par le
passé et le présent, par l'hérédité et les circonstances, une figure unique, neuve, originale,
imprévisible comme la forme donnée par le sculpteur à la terre glaise. De ce travail et de ce qu'il a
d'unique nous sommes avertis, sans doute, pendant qu'il se fait, mais l'essentiel est que nous le
fassions;. Nous n’avons pas à l'approfondir; il n'est même pas néce-9saire que nous en ayons pleine
conscience, pas plus que l’artiste n'a besoin d'analyser son pouvoir créateur; il laisse ce soin au
philosophe, et se contente de créer. En revanche, il faut que le sculpteur connaisse la technique de
son art et sache tout ce qui s'en peut apprendre : cette technique concerne surtout ce que son oeuvre
aura de commun avec d’autres ; elle est commandée par les exigences de la matière sur laquelle il
opère et qui s'impose à lui comme à tous les artistes; elle intéresse, dans l'art, ce qui est répétition ou
fabrication, et non plus la création même. Sur elle se concentre l'attention de l'artiste, ce que
j'appellerais son intellectualité. De même, dans la création de notre caractère, nous savons fort peu
de chose de notre pouvoir créateur : pour l'apprendre, nous aurions à revenir sur nous-mêmes, à
philosopher. et à remonter la pente de la nature, car la nature a voulu l'action, elle n'a guère pensé à
la spéculation. Dès qu'il n'est plus simplement question de sentir en soi un élan et de s'assurer qu'on
peut agir, mais de retourner la pensée sur elle-même pour queue saisisse ce pouvoir et capte cet
élan, la difficulté devient grande, comme s'il fallait invertir la direction normale de la connaissance.
Au contraire, nous avons un intérêt capital à nous familiariser avec la technique de notre action,
c'est-à-dire à extraire, des conditions où elle s'exerce, tout ce qui peut nous fournir des recettes et
des règles générales sur lesquelles s'appuiera notre conduite. Il n'y aura de nouveauté dans nos actes
que grâce à ce que nous aurons trouvé de répétition dans les choses. Notre faculté normale de
connaître est donc essentiellement une puissance d'extraire ce qu'il y a de stabilité et de régularité
dans le flux du réel. »

La pensée et le mouvant

Bergson La vie intérieure

« ...lorsque j'articule la dernière syllabe du mot, les deux premières ont été articulées déjà; elles sont
du passé par rapport à celle-là, qui devrait alors s'appeler du présent. Mais cette dernière syllabe «
rie », je ne l'ai pas prononcée instantanément ; le temps, si court soit-il, pendant lequel je l'ai émise,
est décomposable en parties, et ces parties sont du passé par rapport à la dernière d'entre elles, qui
serait, elle, du présent définitif si elle n'était décomposable à son tour : de sorte que vous aurez beau
faire, vous ne pourrez tracer une ligne de démarcation entre le passé et le présent, ni par conséquent,
entre la mémoire et la conscience. A vrai dire, quand j'articule le mot « causerie », j'ai présents à
l'esprit non seulement le commencement, le milieu et la fin du mot, mais encore les mots qui ont
précédé, mais encore tout ce que j'ai déjà prononcé de la phrase ; sinon, j'aurais perdu le fil de mon
discours. Maintenant, si la ponctuation du discours eût été différente, ma phrase eût pu commencer
plus tôt; elle eût englobé, par exemple, la phrase précédente, et mon « présent » se fût dilaté encore
davantage dans le passé. Poussons ce raisonnement jusqu'au bout : supposons que mon discours
dure depuis des années, depuis le premier éveil de ma conscience, qu'il se poursuive en une phrase
unique, et que ma conscience soit assez détachée de l'avenir, assez désintéressée de l'action, pour
s'employer exclusivement à embrasser le Sens de la phrase : je ne chercherais pas plus d'explication,
alors, à la conservation intégrale de cette phrase que je n'en cherche à la survivance des deux
premières syllabes du mot « causerie » quand je prononce la dernière Or, je crois bien que notre vie
intérieure tout entière est quelque chose comme une phrase unique entamée dès le premier éveil de
la conscience, phrase semée de virgules, mais nulle part coupée par des points. Et je crois par
conséquent aussi que notre passé tout entier est là, subconscient - je veux dire présent à nous de
telle manière que notre conscience, pour en avoir la révélation, n'ait pas besoin de sortir d'elle-
même ni de rien s'adjoindre d'étranger : elle n'a, pour apercevoir distinctement tout ce queue
renferme ou plutôt tout ce queue est, qu'à écarter un obstacle, à soulever un voile. Heureux obstacle,
d'ailleurs ! voile infiniment précieux ! C'est le cerveau qui nous rend le service de maintenir notre
attention fixée sur la vie; et la vie, elle, regarde en avant; elle ne se retourne en arrière que dans la
mesure où le passé peut l'aider à éclairer et à préparer l'avenir. Vivre, pour l'esprit, c'est
essentiellement se concentrer sur l'acte à accomplir. C'est donc s'insérer dans les choses par
l'intermédiaire d'un mécanisme qui extraira de la conscience tout ce qui est utilisable pour l'action,
quitte à obscurcir la plus grande partie du reste. Tel est le rôle du cerveau dans l'opération de la
mémoire : il ne sert pas à conserver le passé, mais à le masquer d'abord, puis à en laisser
transparaître ce qui est pratiquement utile. Et tel est aussi le rôle du cerveau vis-à-vis de l'esprit en
général. Dégageant de l'esprit ce qui est extériorisable en, mouvement, insérant l'esprit dans ce
cadre moteur, il l'amène à limiter le plus souvent sa vision, mais aussi à rendre son action efficace.
C'est dire que l'esprit déborde le cerveau de toutes parts, et que activité cérébrale ne répond qu'à une
infime partie de L'activité mentale.

Mais c'est dire aussi que la vie de l'esprit ne peut pas être un effet de la vie du corps, que tout se
passe au contraire comme si le corps était utilisé par l’esprit, ... »

L'énergie spirituelle

Bergson Sur le langage et la sensation

"Ce qu'il faut dire, c'est que toute sensation se modifie en se répétant et que si elle ne me paraît
pas changer du jour au lendemain, c'est parce que je l'aperçois maintenant à travers l'objet qui en
(est la) cause, à travers le mot qui la traduit. Cette influence du langage sur la sensation est plus
profonde qu'on ne le pense généralement. Non seulement le langage nous fait croire à l'invariabilité
de nos sensations, mais il nous trompera parfois sur le caractère de la sensation éprouvée. Ainsi,
quand je mange d'un mets réputé exquis, le nom qu'il parle, gros de 1'approbation qu'on lui donne,
s'interpose entre ma sensation et ma conscience; je pourrai croire que la saveur me plaît, alors qu'un
léger effort d'attention me prouverait le contraire. Bref, le mot aux contours bien arrêtés, le mot
brutal, qui emmagasine ce qu'il y a de stable, de commun et par conséquent d'impersonnel dans les
impressions de l'humanité, écrase ou tout au moins recouvre les impressions délicates et fugitives de
notre conscience individuelle. Pour lutter à armes égales, celles-ci devraient s'exprimer par des mots
précis; mais ces mots, à peine formés, se retourneraient contre la sensation qui leur donna naissance,
et inventés pour témoigner que la sensation est instable, ils lui imposeraient leur propre stabilité".
Henri Bergson L'obligation morale et l'impératif catégorique

« L'essence de l'obligation est autre chose qu'une exigence de la raison…

Représentez-vous l'obligation comme pesant sur la volonté à la manière d'une habitude, chaque
obligation traînant derrière elle la masse accumulée des autres et utilisant ainsi, pour al pression
qu'elle exerce, le poids de l'ensemble... On voit à quel moment et dans quel sens, fort peu kantien,
l'obligation élémentaire prend la forme d'un impératif catégorique. On serait embarrassé pour
découvrir des exemples d'un tel impératif dans la vie courante. La consigne militaire, qui est un
ordre non motivé et sans réplique, dit bien "qu'il faut parce qu'il faut"». Mais on a beau ne pas
donner au soldat de raison, il en imaginera une. Si nous voulons un cas d'impératif catégorique pur,
nous aurons à le construire a priori ou tout au moins à styliser l'expérience. Pensons donc à une
fourmi que traverserait une lueur de réflexion et qui jugerait alors qu'elle a bien tort de travailler
sans relâche pour les autres... l'instinct, reprenant le dessus, la ramènerait de vive force à sa tâche,
l'intelligence que va résorber l'instinct, dirait en guise d'adieu: "il faut parce qu'il faut"...

Bref, un impératif absolument catégorique est de nature instinctive ou somnambulique".

Les Deux sources de la Morale et de la Religion, PUF, p. 19-20.

Henri Bergson Les mots, de simples étiquettes

« Enfin, pour tout dire, nous ne voyons pas les choses mêmes; nous nous bornons, le plus
souvent, à lire des étiquettes collées sur elles. Cette tendance, issue du besoin, s’est encore
accentuée sous l’influence du langage. Car les mots (à l’exception des noms propres) désignent des
genres. Le mot, qui ne note de la chose que sa fonction la plus commune et son aspect banal,
s’insinue entre elle et nous, et en masquerait la forme à nos yeux si cette forme ne se dissimulait
déjà derrière les besoins qui ont créé le mot lui-même. Et ce ne sont pas seulement les objets
extérieurs, ce sont aussi nos propres états d’âme qui se dérobent à nous dans ce qu’ils ont d’ de
personnel, d’originellement vécu. Quand nous éprouvons de l’amour ou de la haine, quand nous
nous sentons joyeux ou tristes, est-ce bien notre sentiment lui-même qui arrive à notre conscience
avec les mille nuances fugitives et les mille résonances profondes qui en font quelque chose
d’absolument nôtre ? Nous serions alors tous romanciers, tous poètes, tous musiciens. Mais le plus
souvent, nous n’apercevons de notre état d’âme que son déploiement extérieur. Nous ne saisissons
de nos sentiments que leur aspect impersonnel, celui que le langage a pu noter une fois pour toutes
parce qu’il est à peu près le même, dans les mêmes conditions, pour tous les hommes. Ainsi, jusque
dans notre propre individu, l’individualité nous échappe. Nous nous mouvons parmi des généralités
et des symboles, comme en un champ clos où notre force se mesure utilement avec d’autres forces;
et fascinés par l’action, attirés par elle, pour notre plus grand bien, sur le terrain qu’elle s’est choisi,
nous vivons dans une zone mitoyenne entre les choses et nous, extérieurement aux choses,
extérieurement aussi à nous-mêmes. Mais de loin en loin, par distraction, la nature suscite des âmes
plus détachées de la vie. Je ne parle pas de ce détachement voulu, raisonné, systématique, qui est
oeuvre de réflexion et de philosophie. Je parle d’un détachement naturel, inné à la structure du sens
ou de la conscience, et qui se manifeste tout de suite par une manière virginale, en quelque sorte, de
voir, d’entendre ou de penser. Si ce détachement était complet, si l’âme n’adhérait plus à l’action
par aucune de ses perceptions, elle serait l’âme d’un artiste comme le monde n’en a point vu encore.
Elle excellerait dans tous les arts… »

Le rire, PUF, pp 117-118.


Bergson sur la simplicité et une alimentation végétarienne

"Un retour à la simplicité n'a rien d'invraisemblable. La science elle-même pourrait bien nous en
montrer le chemin. Tandis que physique et chimie nous aident à satisfaire et nous invitent à
multiplier nos besoins, on peut prévoir que physiologie et médecine nous révéleront de mieux en
mieux ce qu'il y a de dangereux dans cette multiplication et de décevant dans la plupart de nos
satisfactions. J'apprécie un bon plat de viande: tel végétarien qui l'aimait jadis autant que moi, ne
peut aujourd'hui regarder de la viande sans être pris de dégoût. On dira que nous avons raison l'un et
l'autre et qu'il ne fait plus disputer des goût que des couleurs. Peut-être; mais je ne puis m'empêcher
de constater la certitude inébranlable où il est, lui végétarien, ne ne jamais revenir à son ancienne
disposition, alors que je me sens beaucoup moins sûr de conserver toujours la mienne. Il a fait deux
expériences; je n'en ai fait qu'une. Sa répugnance s'intensifie quand son attention se fixe sur elle,
tandis que ma satisfaction tient de la distraction et pâlit plutôt à la lumière; je crois qu'elle
s'évanouirait si des expériences décisives venait prouver, comme ce n'est pas impossible, qu'on
s'empoisonne spécifiquement, lentement, à manger de la viande...

La seule réforme de notre alimentation aurait des répercussion sans nombre sur notre industrie,
notre commerce, notre agriculture, qui en seraient considérablement simplifiés. Que dire de nos
autres besoins? Les exigences du sens génésique sont impérieuse, mais on en finirait vite avec elles
i l'on s'en tenait à la nature. Seulement, autour d'une sensation forte mais pauvre, prise comme note
fondamentale... c'est un appel constant au sens par l'intermédiaire de l'imagination.

Les Deux Sources de la Morale et de la Religion, p.320-322.

Bergson Ce qu'un changement de mode de vie entraînerait

"Que la transformation s'opère: notre vie sera plus sérieuse en même temps que plus simple. Ce
que la femme exige de luxe pour plaire à l'homme et, par ricochet, pour se plaire à elle-même,
deviendra en grande partie inutile. Il y aura moins de gaspillage, et aussi moins d'envie. -Luxe,
plaisir et bien-être se tiennent d'ailleurs de près, sans cependant avoir entre eux le rapport qu'on se
figure généralement. On passerait par voie de gradation ascendante; quand nous nous serions
assurés le bien-être, nous voudrions y superposer le plaisir, puis viendrait l'amour du luxe. Mais
c'est là une psychologie purement intellectualiste, qui croit pouvoir calquer nos états d'âme sur leurs
objets. Parce que le luxe coûte plus cher que le simple agrément, et le plaisir que le bien-être, on se
représente la croissance progressive de je ne sais quel désir correspondant. La vérité est que c'est le
plus souvent par amour du luxe qu'on désir el bien-être, parce que le bien-être qu'on n'a pas apparaît
comme un luxe, et qu'on veut imiter, égaler, ceux qui sont en état de l'avoir. Au commencement était
la vanité. Combien de mets ne sont recherchés que parce qu'ils sont coûteux!

... Le besoin toujours croissant de bien-être, la soif d'amusement, le goût effréné du luxe, tout ce qui
nous inspire une si grande inquiétude pour l'avenir de l'humanité parce qu'elle a l'air d'y trouver des
satisfactions solides, tout cela apparaîtra comme un ballon qu'on remplit furieusement d'air et qui se
dégonflera aussi d'un coup. "

Les Deux Sources de la Morale et de la Religion, p.322-323.


Bergson l'inventivité technique au service du superflu

"Il n'y a donc pas eu, comme on serait porté à le croire, une exigence de la science imposant aux
hommes, par le seul fait de son développement, des besoins de plus en plus artificiels. S'il en était
ainsi, l'humanité serait vouée à une matérialité croissante, car le progrès de la science ne s'arrêtera
pas. Mais la vérité est que la science a donné ce qu'on lui demandait et qu'elle n'a pas pris ici
l'initiative; c'est l'esprit d'invention qui ne s'est pas toujours exercé au mieux des intérêt de
l'humanité. Il a créé une foule de besoins nouveaux; il ne s'est pas assez préoccupé d'assurer au plus
grand nombre, à tous si c'était possible, la satisfaction des besoins anciens. Plus simplement: sans
négliger le nécessaire, il a trop pensé au superflu... Des millions d'hommes ne mangent pas à leur
faim et il en est qui meurent de faim."

Les Deux Sources de la Morale et de la Religion, p.325-326.

Bergson Ce qu'un changement de mode de vie entraînerait

"Que la transformation s'opère: notre vie sera plus sérieuse en même temps que plus simple. Ce
que la femme exige de luxe pour plaire à l'homme et, par ricochet, pour se plaire à elle-même,
deviendra en grande partie inutile. Il y aura moins de gaspillage, et aussi moins d'envie. -Luxe,
plaisir et bien-être se tiennent d'ailleurs de près, sans cependant avoir entre eux le rapport qu'on se
figure généralement. On passerait par voie de gradation ascendante; quand nous nous serions
assurés le bien-être, nous voudrions y superposer le plaisir, puis viendrait l'amour du luxe. Mais
c'est là une psychologie purement intellectualiste, qui croit pouvoir calquer nos états d'âme sur leurs
objets. Parce que le luxe coûte plus cher que le simple agrément, et le plaisir que le bien-être, on se
représente la croissance progressive de je ne sais quel désir correspondant. La vérité est que c'est le
plus souvent par amour du luxe qu'on désir el bien-être, parce que le bien-être qu'on n'a pas apparaît
comme un luxe, et qu'on veut imiter, égaler, ceux qui sont en état de l'avoir. Au commencement était
la vanité. Combien de mets ne sont recherchés que parce qu'ils sont coûteux!

... Le besoin toujours croissant de bien-être, la soif d'amusement, le goût effréné du luxe, tout ce qui
nous inspire une si grande inquiétude pour l'avenir de l'humanité parce qu'elle a l'air d'y trouver des
satisfactions solides, tout cela apparaîtra comme un ballon qu'on remplit furieusement d'air et qui se
dégonflera aussi d'un coup. "

Les Deux Sources de la Morale et de la Religion, p.322-323.

Bergson le personnage tragique et l'universalité de l'art

Rien de plus singulier que le personnage de Hamlet. S'il ressemble par certains côtés à d'autres
hommes, ce n'est pas par là qu'il nous intéresse le plus. Mais il est universellement accepté,
universellement tenu pour vivant. C'est en ce sens seulement qu'il est d'une vérité universelle. De
même pour les autres produits de l'art. Chacun d'eux est singulier, mais il finira, s'il porte la marque
du génie, par être accepté de tous le monde. Pourquoi l'accepte-t-on ? Et s'il est unique en son genre,
à quel signe reconnaît-on qu'il est vrai ? Nous le reconnaissons, je crois, à l'effort même qu'il nous
amène à faire sur nous pour voir sincèrement à notre tour. La sincérité est communicative. Ce que
l'artiste a vu, nous ne le reverrons pas, sans doute, du moins pas tout à fait de même, mais s'il a vu
pour tout de bon, l'effort qu'il a fait pour écarter le voile s'impose à notre imitation. Son œuvre est
un exemple qui nous sert de leçon. Et à l'efficacité de la leçon se mesure précisément la vérité de
l'œuvre. La vérité porte donc en elle une puissance de conviction, de conversion même, qui est la
marque à laquelle elle se reconnaît. Plus grande est l'œuvre et plus profonde la vérité entrevue, plus
l'effet pourra s'en faire attendre, mais plus aussi cet effet tendra à devenir universel.

Le rire, PU.F.

Bergson l'art pour éveiller notre sensibilité devant la Nature

Quel est l'objet de l'art ? Si la réalité venait frapper directement nos sens et notre conscience, si
nous pouvions entrer en communication immédiate avec les choses et avec nous-mêmes, je crois
bien que l'art serait inutile, ou plutôt que nous serions tous artistes, car notre âme vibrerait alors
continuellement à l'unisson de la nature. Nos yeux, aidés de notre mémoire, découperaient dans
l'espace et fixeraient dans le temps des tableaux inimitables. Notre regard saisirait au passage,
sculptés dans le marbre vivant du corps humain, des fragments de statue aussi beaux que ceux de la
statuaire antique. Nous entendrions chanter au fond de nos âmes, comme une musique quelquefois
gaie, plus souvent plaintive, toujours originale, la mélodie ininterrompue de notre vie intérieure.
Tout cela est autour de nous, tout cela est en nous, et pourtant rien de tout cela n'est perçu par nous
distinctement. Entre la nature et nous, que dis-je ? entre nous et notre propre conscience, un voile
s'interpose, voile épais pour le commun des hommes, voile léger, presque transparent, pour l'artiste
et le poète. Quelle fée a tissé ce voile ? Fût-ce par malice ou par amitié ? Il fallait vivre, et la vie
exige que nous appréhendions les choses dans le rapport qu'elles ont à nos besoins. Vivre consiste à
agir. Vivre, c'est n'accepter des objets que l'impression utile pour y répondre par des réactions
appropriées : les autres impressions doivent s'obscurcir ou ne nous arriver que confusément. Je
regarde et je crois voir, j'écoute et je crois entendre, je m'étudie et je crois lire dans le fond de mon
coeur. Mais ce que je vois et ce que j'entends du monde extérieur, c'est simplement ce que mes sens
en extraient pour éclairer ma conduite ; ce que je connais de moi-même, c'est ce qui affleure à la
surface, ce qui prend part à l'action. Mes sens et ma conscience ne me livrent donc de la réalité
qu'une simplification pratique. Dans la vision qu'ils me donnent des choses et de moi-même, les
différences inutiles à l'homme sont effacées, les ressemblances utiles à l'homme sont accentuées,
des routes me sont tracées à l'avance où mon action s'engagera. Ces routes sont celles où l'humanité
entière a passé avant moi. Les choses ont été classées en vue du parti que j'en pourrai tirer. Et c'est
cette classification que j'aperçois, beaucoup plus que la couleur et la forme des choses...

L'individualité des choses et des êtres nous échappe toutes les fois qu'il ne nous est pas
matériellement utile de l'apercevoir. Et là même où nous la remarquons (comme lorsque nous
distinguons un homme d'un autre homme), ce n'est pas l'individualité même que notre oeil saisit,
c'est-à-dire une certaine harmonie tout à fait originale de formes et de couleurs, mais seulement un
ou deux traits qui faciliterons la reconnaissance".

Le rire, P.U.F. p. 115-117.


Bergson la mémoire immense

La durée est le progrès continu du passé qui ronge l'avenir et qui gonfle en avançant...
L'amoncellement du passé sur le passé se poursuit sans trêve. Tout entier, sans doute, il nous suit à
tout instant: ce que nous avons senti, pensé, voulu depuis notre première enfance est là, penché sur
le présent qui va s'y joindre, pressant contre la porte de la conscience qui voudrait le laisser dehors...
Que sommes-nous, en effet, qu'est-ce que notre caractère, sinon la condensation de l'histoire que
nous avons vécue depuis notre naissance, avant notre naissance même, puisque nous apportons avec
nous des dispositions prénatales? Sans doute nous ne pensons qu'avec une petite partie de notre
passé; mais c'est avec notre passé tout entier, y compris notre courbure d'âme originelle, que nous
désirons, voulons, agissons. Notre passé se manifeste donc intégralement à nous par sa poussée et
sous forme de tendances, quoiqu'une faible part seulement en devienne représentation.

De cette survivance du passé résulte l'impossibilité, pour une conscience, de traverser deux fois
le même état. Les circonstances ont beau être les mêmes, ce n'est plus sur la même personne qu'elles
agissent, puisqu'elles la prennent à un nouveau moment de son histoire. Notre personnalité, qui se
bâtit à chaque instant avec de l'expérience accumulée, change sans cesse. en changeant, elle
empêche un état, fût-il identique à lui-même en surface, de se répéter jamais en profondeur. C'est
pourquoi la durée est irréversible."

L'Evolution Créatrice, P.U.F. p. 4-6.

Bergson les souvenirs ne sont pas dans le cerveau

Si le souvenir n'a pas été emmagasiné dans le cerveau, où donc se conserve-t-il? A vrai dire, je ne
suis pas sûr que la questions "où" ait un sens quand on ne parle plus d'un corps. Des clichés
photographiques se conservent dans une boîte, des disques phonographiques dans un casier; mais
pourquoi des souvenirs, qui ne sont pas des choses visibles et tangibles, auraient-ils besoin d'un
contenant, et comment pourraient-ils en avoir? J'accepterai cependant, si vous y tenez, mais en la
prenant dans un sens purement métaphorique, l'idée d'un contenant où les souvenirs seraient logés,
et je dirai alors tout bonnement qu'ils sont dans l'esprit. Je ne fais pas d'hypothèse, je n'évoque pas
une entité mystérieuse, je m'en tiens à l'observation, car il n'y a rien de plus immédiatement donné,
rien de plus évidemment réel que la conscience même. Or la conscience signifie avant tout
mémoire. "

L'Energie spirituelle Créatrice, P.U.F. p. 55.

Bergson le rêve et les souvenirs

À l'état de veille, nous avons bien des souvenirs qui paraissent et disparaissent, réclamant notre
attention tour à tour. Mais ce sont des souvenirs qui se rattachent étroitement à notre situation et à
notre action. Je me rappelle en ce moment le livre du marquis d'Hervey sur les rêves. C'est que je
traite de la question du rêve et que je suis à l'Institut psychologique ; mon entourage et mon
occupation, ce que je perçois et ce que je suis appelé à faire orientent dans une direction particulière
l'activité de ma mémoire. Les souvenirs que nous évoquons pendant la veille, si étrangers qu'ils
paraissent souvent à nos préoccupations du moment, s'y rattachent toujours par quelque côté. Quel
est le rôle de la mémoire chez l'animal ? C'est de lui rappeler, en chaque circonstance, les
conséquences avantageuses ou nuisibles qui ont pu suivre des antécédents analogues, et de le
renseigner ainsi sur ce qu'il doit faire. Chez l'homme, la mémoire est moins prisonnière de l'action,
je le reconnais, mais elle y adhère encore : nos souvenirs, à un moment donné, forment un tout
solidaire, une pyramide, si vous voulez, dont le sommet sans cesse mouvant coïncide avec notre
présent et s'enfonce avec lui dans l'avenir. Mais derrière les souvenirs qui viennent se poser ainsi sur
notre occupation présente et se révéler au moyen d'elle, il y en a d'autres, des milliers et des milliers
d'autres, en bas, au-dessous de la scène illuminée par la conscience. Oui, je crois que notre vie
passée est là, conservée jusque dans ses moindres détails, et que nous n'oublions rien, et que tout ce
que nous avons perçu, pensé, voulu depuis le premier éveil de notre conscience, persiste
indéfiniment. Mais les souvenirs que ma mémoire conserve ainsi dans ses plus obscures
profondeurs y sont à l'état de fantômes invisibles. Ils aspirent peut-être à la lumière ; ils n'essaient
pourtant pas d'y remonter ; ils savent que c'est impossible, et que moi, être vivant et agissant, j'ai
autre chose à faire que de m'occuper d'eux. Mais supposez qu'à un moment donné je me
désintéresse de la situation présente, de l'action pressante, enfin de ce qui concentrait sur un seul
point toutes les activités de la mémoire. Supposez, en d'autres termes, que je m'endorme. Alors ces
souvenirs immobiles, sentant que je viens d'écarter l'obstacle, de soulever la trappe qui les
maintenait dans le sous-sol de la conscience, se mettent en mouvement. Ils se lèvent, ils s'agitent, ils
exécutent, dans la nuit de l'inconscient, une immense danse macabre. Et, tous ensemble, ils courent
à la porte qui vient de s'entr'ouvrir. Ils voudraient bien passer tous. Ils ne le peuvent pas, ils sont
trop. De cette multitude d'appelés, quels seront les élus ? Vous le devinez sans peine. Tout à l'heure,
quand je veillais, les souvenirs admis étaient ceux qui pouvaient invoquer des rapports de parenté
avec la situation présente, avec mes perceptions actuelles. Maintenant, ce sont des formes plus
vagues qui se dessinent à mes yeux, ce sont des sons plus indécis qui impressionnent mon oreille,
c'est un toucher plus indistinct qui est éparpillé à la surface de mon corps ; mais ce sont aussi des
sensations plus nombreuses qui me viennent de l'intérieur de mes organes. Eh bien, parmi les
souvenirs-fantômes qui aspirent à se lester de couleur, de sonorité, de matérialité enfin, ceux-là
seuls y réussiront qui pourront s'assimiler la poussière colorée que j'aperçois, les bruits du dehors et
du dedans que j'entends, etc., et qui, de plus, s'harmoniseront avec l'état affectif général que mes
impressions organiques composent. Quand cette jonction s'opérera entre le souvenir et la sensation,
j'aurai un rêve.

L'Energie spirituelle , P.U.F. .

Bergson la perception et l'état de veille

A l'état de veille, la connaissance que nous prenons d'un objet implique une opération analogue à
celle qui s'accomplit en rêve. Nous n'apercevons de la chose que son ébauche ; celle-ci lance un
appel au souvenir de la chose complète ; et le souvenir complet, dont notre esprit n'avait pas
conscience, qui nous restait en tout cas intérieur comme une simple pensée, profite de l'occasion
pour s'élancer dehors. C'est cette espèce d'hallucination, insérée dans un cadre réel, que nous nous
donnons quand nous voyons la chose. Il y aurait d'ailleurs beaucoup à dire sur l'attitude et la
conduite du souvenir au cours de l'opération. Il ne faut pas croire que les souvenirs logés au fond de
la mémoire y restent inertes et indifférents. Ils sont dans l'attente, ils sont presque attentifs. Quand,
l'esprit plus ou moins préoccupé, nous déplions notre journal, ne nous arrive-t-il pas de tomber tout
de suite sur un mot qui répond justement à notre préoccupation ? Mais la phrase n'a pas de sens, et
nous nous apercevons bien vite que le mot lu par nous n'était pas le mot imprimé : il y avait
simplement entre eux certains traits communs, une vague ressemblance de configuration. L'idée qui
nous absorbait avait donc dû donner l'éveil, dans l'inconscient, à toutes les images de la même
famille, à tous les souvenirs de mots correspondants, et leur faire espérer, en quelque sorte, un
retour à la conscience. Celui-là est effectivement redevenu conscient que la perception actuelle
d'une certaine forme de mot commençait à actualiser.

L'Energie spirituelle , P.U.F.

Bergson la conscience et le cerveau

"La relation du cerveau à la pensée est complexe et subtile. Si vous me demandiez de l'exprimer
dans une formule simple, nécessairement grossière, je dirais que le cerveau est un organe de
pantomime et de pantomime seulement. Son rôle est de mimer la vie de l'esprit, de mimer aussi les
situations extérieures auxquelles l'esprit doit s'adapter. L'activité cérébrale est à l'activité mentale ce
que les mouvements du bâton du chef d'orchestre sont à la symphonie. La symphonie dépasse de
tous côtés les mouvements qui la scandent, la vie de l'esprit déborde de même la vie cérébrale. Mais
le cerveau, justement parce qu'il extrait de la vie de l'esprit tout ce qu'elle a de jouable en
mouvement et de matérialisable, justement parce qu'il constitue ainsi le point d'insertion de l'esprit
dans la matière, assure à tout instant l'adaptation de l'esprit aux circonstances, maintient sans cesse
l'esprit en contact avec des réalités. Il n'est donc pas, à proprement parler, organe de pensée, ni de
sentiment, ni de conscience; mais il fait que conscience, sentiment et pensée restent tendus sur la vie
réelle et par conséquent capables d'action efficace. Disons, si vous voulez, que le cerveau est
l'organe de l'attention à la vie".

L'Energie spirituelle , chapitre 3, P.U.F.

Bergson l'expérience esthétique

"L'objet de l'art est de nous amener à un état de docilité parfaite où nous sympathisons avec le
sentiment exprimé. Ainsi, en musique, le rythme et la mesure suspendent la circulation normale de
nos sensations et de nos idées en faisant osciller notre attention entre des points fixes, et s'emparent
de nous avec une telle force de l'imitation, même infiniment discrète, qu'une voix qui gémit suffira à
nous remplir d'une tristesse extrême. Si les sons musicaux agissent plus puissamment en nous que
ceux de la nature, c'est que la nature se borne à exprimer des sentiments, au lieu que la musique
nous les suggère. Ainsi l'art vise à imprimer en nous des sentiments plutôt qu'à les exprimer: il nous
les suggère, et se passe volontiers de l'imitation de la nature quand il trouve des moyens plus
efficaces. La nature procède par suggestion comme l'art, mais ne dispose pas du rythme. Elle y
supplée par cette longue camaraderie que la communauté des influences subies à créée entre elle et
nous, et qui fait qu'à la moindre indication d'un sentiment, nous sympathisons avec elle comme un
sujet habitué obéit au geste du magnétiseur. Il résulte de cette analyse que le sentiment du beau n'est
pas un sentiment spécial, mais que tout sentiment éprouvé par nous revêtira un caractère esthétique,
pourvu qu'il ait été suggéré et non pas causé".

Essai sur les Données immédiates de la Conscience, P.U.F. chapitre I.

Bergson Conscience animale, conscience humaine

" Comment n'être pas frappé du fait que l'homme est capable d'apprendre n'importe quel exercice,
de fabriquer n'importe quel objet, enfin d'acquérir n'importe quelle habitude motrice, alors que la
faculté de combiner des mouvements nouveaux est strictement limitée chez l'animal le mieux doué,
même chez le singe ? La caractéristique cérébrale de l'homme est là. Le cerveau humain est fait,
comme tout cerveau, pour monter des mécanismes moteurs et pour nous laisser choisir parmi eux, à
un instant quelconque, celui que nous mettrons en mouvement par un jeu de déclic. Mais il diffère
des autres cerveaux en ce que le nombre des mécanismes qu'il peut monter, et par conséquent le
nombre des déclics entre lesquels il donne le choix, est indéfini. Or, du limité à l'illimité il y a toute
la distance du fermé à l'ouvert. Ce n'est pas une différence de degré, mais de nature.

Radicale est la différence entre la conscience animale, même le plus intelligent, et la conscience
humaine. Car la conscience correspond exactement à la puissance de choix dont l'être vivant
dispose , Elle est coextensive à la frange d'action possible qui entoure l'action réelle : Conscience
est synonyme d'invention et de liberté. Or chez l'animal, l'invention n'est jamais qu'une variation sur
le thème de la routine. Enfermé dans les habitudes de l'espèce , il arrivera sans doute à les élargir
par son initiative individuelle, mais il n'échappe à l' automatisme que pour un instant ,juste le temps
de créer un automatisme nouveau :les portes de sa prison se renferment aussitôt ouvertes : en tirant
sur sa chaîne il ne réussit qu' à l'allonger. Avec l'homme, la conscience brise la chaîne . Chez
l'homme et chez l'homme seulement , elle se libère. "

La Conscience et la Vie

Bergson le Devenir universel et l'existence

C'est justement cette continuité indivisible de changement qui constitue la durée vraie. Je ne puis
entrer ici dans l'examen approfondi d'une question que j'ai traitée ailleurs. Je me bornerai donc à
dire, pour répondre à ceux qui voient dans cette durée « réelle » je ne sais quoi d'ineffable et de
mystérieux, qu'elle est la chose la plus claire du monde : la durée réelle est ce que l'on a toujours
appelé le temps, mais le temps perçu comme indivisible. Que le temps implique la succession, je
n'en disconviens pas. Mais que la succession se présente d'abord à notre conscience comme la
distinction d'un « avant » et d'un « après » juxtaposés, c'est ce que je ne saurais accorder. Quand
nous écoutons une mélodie, nous avons la plus pure impression de succession que nous puissions
avoir — une impression aussi éloignée que possible de celle de la simultanéité — et pourtant c'est la
continuité même de la mélodie et l'impossibilité de la décomposer qui font sur nous cette
impression.

Si nous la découpons en notes distinctes, en autant d'« avant », et d'« après » qu'il nous plaît,
c'est que nous y mêlons des images spatiales et que nous imprégnons la succession de simultanéité :
dans l'espace, et dans l'espace seulement, il y a distinction nette de parties extérieures les unes aux
autres. Je reconnais d'ailleurs que c'est dans le temps spatialisé que nous nous plaçons d'ordinaire.
Nous n'avons aucun intérêt à écouter le bourdonnement ininterrompu de la vie profonde. Et pourtant
la durée réelle est là. C'est grâce à elle que prennent place dans un seul et même temps les
changements plus ou moins longs auxquels nous assistons en nous et dans le monde extérieur.
Ainsi, qu'il s'agisse du dedans ou du dehors de nous ou des choses, la réalité est la mobilité même.
C'est ce que j'exprimais en disant qu'il y a du changement, mais qu'il n'y a pas de choses qui
changent.

Devant le spectacle de cette mobilité universelle, quelques-uns d'entre nous seront pris de
vertige, Ils sont habitués a la terre ferme : ils ne peuvent se faire au roulis et au tangage. Il leur faut
des points « fixes » auxquels attacher la pensée et l'existence. Ils estiment que si tout passe, rien
n'existe : et que si la réalité est mobilité elle n'est déjà plus au moment où on la pense, elle échappe
à la pensée. Le monde matériel, disent-ils, va se dissoudre, et l'esprit se noyer dans le flux
torrentueux des choses — Qu'ils se rassurent ! Le changement, s'ils consentent à le regarder
directement, sans voile interposé, leur apparaîtra bien vite comme ce qu'il peut y avoir au monde de
plus substantiel et de plus durable. Sa solidité est infiniment supérieure à celle d'une fixité qui n'est
qu'un arrangement éphémère entre des mobilités.

La perception du changement, Paris, PUF, 1959, p 166.

Bergson le temps réel échappe aux mathématiques

Le temps réel échappe aux mathématiques. Son essence étant de passer, aucune de ses parties n'est
encore là quand une autre se présente. La superposition de partie à partie en vue de la mesure est
donc impossible, inimaginable, inconcevable. Dans le cas du temps, l'idée de superposition
impliquerait absurdité, car tout effet de la durée, qui sera superposable à lui-même, et par
conséquent mesurable, aura pour essence de ne pas durer. Nous savions bien, depuis nos années de
collège, que la durée se mesure par la trajectoire d'un mobile et que le temps mathématique est une
ligne ; mais nous n'avions pas encore remarqué que cette opération tranche radicalement sur toutes
les autres opérations de mesure, car elle ne s'accomplit pas sur un aspect représentatif de ce qu'on
veut mesurer, mais sur quelque chose qui l'exclut. La ligne qu'on mesure est immobile, le temps est
mobilité. La ligne est du tout fait, le temps est ce qui se fait et même ce qui fait que tout se fait.
Jamais la mesure du temps ne porte sur la durée en tant que durée : on compte seulement un certain
nombre d'extrémités d'intervalles ou de moments, i.e., en somme, des arrêts virtuels du temps. Poser
qu'un événement se produira au bout d'un temps t, c'est simplement exprimer qu'on aura compté,
d'ici là, un nombre t de simultanéités d'un certain genre. Entre les simultanéités, se produira tout ce
qu'on voudra. Le temps pourrait s'accélérer énormément, et même infiniment : rien ne serait changé
pour le mathématicien, pour le physicien, pour l'astronome. Profonde serait pourtant la différence au
regard de la conscience. Ce ne serait plus pour elle, du jour au lendemain, d'une heure à l'heure
suivante, la même fatigue d'attendre. De cette attente déterminée, et de sa cause extérieure, la
science ne peut tenir compte : même quand elle porte sur le temps qui se déroule ou se déroulera,
elle le traite comme s'il s'était déroulé. C'est d'ailleurs fort naturel. Son rôle est de prévoir. Elle
extrait et retient du monde matériel ce qui est susceptible de se répéter et de se calculer, par
conséquent ce qui ne dure pas. Elle ne fait ainsi qu'appuyer dans la direction du sens commun,
lequel est un commencement de science : couramment, quand nous parlons du temps nous pensons
à la mesure de la durée, et non pas à la durée même. Mais cette durée que la science élimine, qu'il
est difficile de concevoir et d'exprimer, on la sent et on la vit."

La pensée et le mouvant. P.U.F.


Bergson l'adaptation et l'homo faber

En ce qui concerne l'intelligence humaine, on n'a pas assez remarqué que l'invention mécanique a
d'abord été sa démarche essentielle, qu'aujourd'hui encore notre vie sociale gravite autour de la
fabrication et de l'utilisation d'instruments artificiels, que les inventions qui jalonnent la route du
progrès en ont aussi tracé la direction. Nous avons de la peine à nous en apercevoir, parce que les
modifications de l'humanité retardent d'ordinaire sur les transformations de son outillage. Nos
habitudes individuelles et même sociales survivent assez longtemps aux circonstances pour
lesquelles elles étaient faites, de sorte que les effets profonds d'une invention se font remarquer
lorsque nous en avons déjà perdu de vue la nouveauté. […] Dans des milliers d'années, quand le
recul du passé n'en laissera plus apercevoir que les grandes lignes, nos guerres et nos révolutions
compteront pour peu de chose, à supposer qu'on s'en souvienne encore; mais de la machine à
vapeur, avec les inventions de tout genre qui lui font cortège, on parlera peut-être comme nous
parlons du bronze ou de la pierre taillée; elle servira à définir un âge. Si nous pouvions nous
dépouiller de tout orgueil, si, pour définir notre espèce, nous nous en tenions strictement à ce que
l'histoire et la préhistoire nous présentent comme la caractéristique constante de l'homme et de
l'intelligence, nous ne dirions peut-être pas Homo sapiens, mais Homo faber. En définitive,
l'intelligence, envisagée dans ce qui en paraît être la démarche originelle, est la faculté de fabriquer
des objets artificiels, en particulier des outils à faire des outils et d'en varier indéfiniment la
fabrication.

L’Évolution créatrice (1907), PUF, 1996, chap. II, pp.138-140.

Bergson l'action de l'inconscient fait les tendances

Notre répugnance à concevoir des états psychologiques inconscients vient surtout de ce que nous
tenons la conscience pour la propriété essentielle des états psychologiques, de sorte qu'un état
psychologique ne pourrait cesser d'être conscient, semble-t-il, sans cesser d'exister. Mais si la
conscience n'est que la marque caractéristique du présent, c'est à dire de l'actuellement vécu, c'est à
dire enfin de l'agissant, alors ce qui n'agit pas pourra cesser d'appartenir à la conscience sans cesser
nécessairement d'exister en quelque manière. En d'autres termes, dans le domaine psychologique,
conscience ne serait pas synonyme d'existence, mais seulement d'action réelle ou d'efficacité
immédiate, et l'extension de ce terme se trouvant ainsi limitée, on aurait moins de peine à se
représenter un état psychologique inconscient, c'est à dire, en somme, impuissant. Quelque idée
qu'on se fasse de la conscience en soi, telle qu'elle apparaîtrait si elle s'exerçait sans entraves, on ne
saurait contester que, chez un être qui accomplit des fonctions corporelles, la conscience ait surtout
pour rôle de présider à l'action et d'éclairer un choix. Elle projette donc sa lumière sur les
antécédents immédiats de la décision et sur tous ceux des souvenirs passés qui peuvent s'organiser
utilement avec eux, le reste demeure dans l'ombre."

Matière et mémoire P.U.F pp. 156-157


Bergson notre personnalité synthétise un passé inconscient

Mais, en y regardant de près, on verrait que nos souvenirs forment une chaîne du même genre, et
que notre caractère, toujours présent à toutes nos décisions, est bien la synthèse actuelle de tous nos
états passés. Sous cette forme condensée, notre vie psychologique antérieure existe même plus pour
nous que le monde externe, dont nous ne percevons jamais qu'une très petite partie, alors qu'au
contraire nous utilisons la totalité de notre expérience vécue. Il est vrai que nous la possédons ainsi
en abrégé seulement, et que nos anciennes perceptions, considérées comme des individualités
distinctes, nous font l'effet ou d'avoir totalement disparu ou de ne reparaître qu'au gré de leur
fantaisie. Mais cette apparence de destruction complète ou de résurrection capricieuse tient
simplement à ce que la conscience actuelle accepte à chaque instant l'utile et rejette
momentanément le superflu. Toujours tendue vers l'action, elle ne peut matérialiser de nos
anciennes perceptions que celles qui s'organisent avec la perception présente pour concourir à la
décision finale. S'il faut, pour que ma volonté se manifeste sur un point donné de l'espace, que ma
conscience franchisse un à un ces intermédiaires ou ces obstacles dont l'ensemble constitue ce qu'on
appelle la distance dans l'espace, en revanche il lui est utile, pour éclairer cette action, de sauter par-
dessus l'intervalle de temps qui sépare la situation actuelle d'une situation antérieure analogue ; et
comme elle s'y transporte ainsi d'un seul bond, toute la partie intermédiaire du passé échappe à ses
prises. Les mêmes raisons qui font que nos perceptions se disposent en continuité rigoureuse dans
l'espace font donc que nos souvenirs s'éclairent d'une manière discontinue dans le temps. Nous
n'avons pas affaire, en ce qui concerne les objets inaperçus dans l'espace et les souvenirs
inconscients dans le temps, à deux formes radicalement différentes de l'existence ; mais les
exigences de l'action sont inverses, dans un cas, de ce qu'elles sont dans l'autre.

Bergson faut-il vraiment définir l'homme par la technique?

A quelle date faisons-nous remonter l'apparition de l'homme sur la terre ? Au temps où se


fabriquèrent les premières armes, les premiers outils. On n'a pas oublié la querelle mémorable qui
s'éleva autour de la découverte de Boucher de Perthes dans la carrière de Moulin-Quignon. La
question était de savoir si l'on avait affaire à des haches véritables ou à des fragments de silex brisés
accidentellement. Mais que, si c'étaient des hachettes, on fût bien en présence d'une intelligence, et
plus particulièrement de l'intelligence humaine, personne un seul instant n'en douta. Ouvrons,
d'autre part, un recueil d'anecdotes sur l'intelligence des animaux. Nous verrons qu'à côté de
beaucoup d'actes explicables par l'imitation, ou par l'association automatique des images, il en est
que nous n'hésitons pas à déclarer intelligents ; en première ligne figurent ceux qui témoignent
d'une pensée de fabrication, soit que l'animal arrive à façonner lui-même un instrument grossier, soit
qu'il utilise à son profit un objet fabriqué par l'homme. Les animaux qu'on classe tout de suite après
l'homme au point de vue de l'intelligence, les Singes et les Éléphants, sont ceux qui savent
employer, à l'occasion, un instrument artificiel. Au-dessous d'eux, mais non pas très loin d'eux, on
mettra ceux qui reconnaissent un objet fabriqué : par exemple le Renard, qui sait fort bien qu'un
piège est un piège. Sans doute, il y a intelligence partout où il y a inférence ; mais l'inférence, qui
consiste en un fléchissement de l'expérience passée dans le sens de l'expérience présente, est déjà un
commencement d'invention. L'invention devient complète quand elle se matérialise en un
instrument fabriqué. [...] En ce qui concerne l'intelligence humaine, on n'a pas assez remarqué que
l'invention mécanique a d'abord été sa démarche essentielle, qu'aujourd'hui encore notre vie sociale
gravite autour de la fabrication et de l'utilisation d'instruments artificiels, que les inventions qui en
jalonnent la route du progrès en ont aussi tracé la direction.
Bergson sur le personnage comique

« Un personnage comique est généralement comique dans l’exacte mesure où il s’ignore lui-
même. Le comique est inconscient. Comme s’il usait à rebours de l’anneau de Gygès, il se rend
invisible à lui-même en devenant visible à tout le monde. Un personnage de tragédie ne changerai
rien à sa conduite parce q’il saura comment nous la jugeons ; il y pourra persévérer, même avec la
pleine conscience de qu’il est, même avec le sentiment très net de l’horreur qu’il inspire. Mais un
défaut de ridicule, dès qu’il se sent ridicule, cherche à se modifier, au moins extérieurement.

Le Rire, P.U.F. p. 13.

Bergson sur la raideur mentale du personnage comique

Le personnage comique pèche par obstination d’esprit ou de caractère, par distraction, par
automatisme. Il y a au fond du comique une raideur d’un certain genre qui fait qu’on va droit son
chemin, et qu’on n’écoute pas, et qu’on ne veut rien entendre. Combien de scènes comique dans le
théâtre de Molière, se ramènent à ce type simple : un personnage suit son idée, qui u revient
toujours, tandis qu’on l’interrompt sans cesse ! Le passage se ferait d’ailleurs insensiblement de
celui qui ne veut rien entendre à celui qui ne veut rien voir, et enfin à celui qui ne voit plus que ce
qu’il veut. L’esprit qui s’obstine finira par plier les choses à son idée, au lieu de régler sa pensée sur
les choses. Tout personnage comique est donc sur la voie de l’illusion que nous venons de décrire »

Le Rire, p. 141-142.

Bergson sur la raideur mentale du personnage comique

Théophile Gauthier a dit du comique extravaguant que c’est la logique de l’absurde. Plusieurs
philosophie du rire gravitent autour d’une idée analogue. Tout effet comique impliquerait
contradiction par quelque côté. Ce qui nous fait rire, ce serait l’absurde réalisé sous une forme
concrète, une absurdité visible », - ou encore une apparence d’absurdité, admise d’abord, corrigée
aussitôt, - ou mieux encore ce qui est absurde par un côté, naturellement explicable par une autre,
etc. …

Le Rire, p. 139

Bergson la morale ouverte

« Certes, Socrate met au-dessus de tout l’activité raisonnable, et plus spécialement la fonction
logique de l’esprit. L’ironie qu’il promène avec lui est destinée à écarter les opinions qui n’ont pas
subi l’épreuve de la réflexion et à leur faire honte, pour ainsi dire, en les mettant en contradiction
avec elles-mêmes. Le dialogue, tel qu’il l’entend, a donné naissance à la dialectique platonicienne et
par la suite à la méthode philosophique, essentiellement rationnelle, que nous pratiquons encore.
L’objet de ce dialogue est d’aboutir à des concepts qu’on enfermera dans des définitions ; ces
concepts deviendront les Idées platoniciennes; et la théorie des idées, à son tour, servira de type aux
constructions, elles aussi rationnelles par essence, de la métaphysique traditionnelle. Socrate va plus
loin encore; de la vertu même il fait une science; il identifie la connaissance du bien avec la
connaissance qu’on en possède; il prépare ainsi la doctrine qui absorbera la vie morale dans
l’exercice de la pensée. Jamais la raison n’aura été placée plus haut.

Voilà du moins ce qui frappe d’abord. Mais regardons de plus près. Socrate enseigne parce que
l’oracle de Delphes a parlé. Il a reçu une mission. Il est pauvre, et il doit rester pauvre. Il faut qu’il
se mêle au peuple, qu’il se fasse peuple, que son langage rejoigne le parler populaire. Il n’écrira
rien, pour que sa pensée se communique, vivante à des esprits qui la porteront à d’autres esprits. Il
est insensible au froid et à la faim, nullement ascète, mais libéré du besoin et affranchi de son corps.
Un "démon" l’accompagne, qui fait entendre sa voix quand un avertissement est nécessaire. Il croit
si bien à ce "signe démonique" qu’il meurt plutôt que de ne pas le suivre : s’il refuse de se défendre
devant le tribunal populaire, s’il va au-devant de sa condamnation, c’est que le démon n’a rien dit
pour l’en détourner. Bref sa mission est d’ordre religieux et mystique, au sens où nous prenons
aujourd’hui ces mots ; son enseignement si parfaitement rationnel, est suspendu à quelque chose qui
semble dépasser la pure raison. Mais ne s’en aperçoit-on pas à son enseignement même ? Si les
propos inspirés, en tout cas lyriques, qu’il tient en maint endroit des dialogues de Platon n’étaient
pas de Socrate [...] comprendrait-on l’enthousiasme dont il enflamma ses disciples et qui traversa
les âges ?

Stoïciens, épicuriens, cyniques, tous les moralistes de la Grèce dérivent de Socrate, - non pas
seulement comme on l’a toujours dit, parce qu’ils développent dans diverses directions la doctrine
du maître, mais encore et surtout parce qu’ils lui empruntent l’attitude qu’il a créée et qui était
d’ailleurs si peu conforme au génie grec, l’attitude du Sage. Quand le philosophe, s’enfermant dans
sa sagesse, se détache du commun des hommes, soit pour les enseigner, soit pour leur servir de
modèle, soit simplement pour vaquer çà son travail de perfection intérieur, c’est Socrate vivant qui
est là, Socrate agissants par l’incomparable prestige de sa personne.

Allons plus loin. On a dit qu’il avait ramené la philosophie du ciel sur la terre. Mais comprendrait-
on sa vie, et surtout sa mort, si la conception de l’âme que Platon lui prête dans le Phédon n’avait
pas été la sienne ? Plus généralement les mythes que nous trouvons dans les dialogues de Platon et
qui concernent l’âme, son origine, son insertion dans le corps, font-il autre chose que noter en terme
de pensée platonicienne une émotion créatrice, l’émotion immanente à l’enseignement moral de
Socrate ? Les mythes, en l’état d’âme socratique par rapport auquel ils sont ce que le programme
explicatifs est à la symphonie, se sont conservés à côté de la dialectique platonicienne; ils traversent
en souterrain la métaphysique grecque [...] A l’âme socratique ils ont fourni un corps de doctrine
comparable à celui qu’anima l’esprit évangélique.

[...] Pour en rester à Socrate, la question est de savoir ce que ce génie très pratique eût fait dans une
autre société et dans d’autres circonstances, s’il n’avait pas été frappé par dessus tout de ce qu’il y
avait de dangereux dans l’empirisme moral de son temps et dans les incohérences de la démocratie
athénienne, s’il n’avait pas du aller au plus pressé en établissant les droits de la raison, s’il n’avait
pas ainsi re-poussé l’intuition et l’inspiration à l’arrière plan, et si le grec qu’il était n’avait maté en
lui l’oriental qui voulait être. Nous avons distingué l’âme close et l’âme ouverte : qui voudrait
classer Socrate parmi les âmes closes ? L’ironie courait à travers l’enseignement socratique, et le
lyrisme n’y faisait sans doute que des explosions rares; mais, dans la mesure où ces explosions ont
livré passage à un esprit nouveau, elles ont été décisives pour l’avenir de l’humanité ».

Les Deux Sources de la Morale et de la Religion


, p 1026-28 éd du Centenaire.
Bergson la difficulté de la démocratie

On comprend que l’humanité ne soit venue à la démocratie que sur le tard. [...] De toutes les
conceptions politiques c’est en effet la plus éloignée de la nature, la seule qui transcende, en
intention du moins, les conditions de la « société close » Elle attribue à l’homme des droits
inviolables. Ces droits, pour rester inviolés, exigent de la part de tous une fidélité inaltérable au
devoir. Elle prend donc pour matière un homme idéal, respectueux des autres comme de lui-même,
s’insérant dans les obligations qu’il tient pour absolues, coïncidant si bien avec cet absolu qu’on ne
peut plus dire si c’est le devoir qui confère le droit ou le droit qui impose le devoir. Le citoyen ainsi
défini est à la fois « législateur et sujet », pour parler comme Kant. L’ensemble des citoyens,
c’est-à-dire le peuple, est donc souverain. Telle est la démo cratie théorique. Elle proclame la
liberté, réclame l’égalité, et réconcilie ces deux sœurs ennemies en leur rappelant qu’elles sont
sœurs , en mettant au-dessus de tout la fraternité. Qu’on prenne de ce biais la devise républicaine,
on trouvera que le troisième terme lève la contra diction si souvent signalée entre les deux autres et
que la fraternité est l’essentiel : ce qui permettrait de dire que la démocratie est d’essence
évangélique et qu’elle a pour moteur l’amour. [...] Les objections tirées du vague de la formule
démocratique viennent de ce qu’on en a méconnu le caractère originellement religieux. Comment
demander une définition précise de la liberté et de l’égalité, alors que l’avenir doit rester ouvert à
tous les progrès, notamment à la création de conditions nouvelles où deviendront possibles les
formes de liberté et d’égalité aujourd’hui irréalisables, peut-être inconcevables ? On ne peut que
tracer des cadres, ils se rempliront de mieux en mieux si la fraternité y pourvoit. « Ama et fac quod
vis[i]. » La formule d’une société non démocratique, qui voudrait que sa devise correspondît, terme
à terme, à celle de la démo cratie, serait : « autorité, hiérarchie, fixité ». Voilà donc la démocratie,
dans son essence. Il va sans dire qu’il faut voir simplement un idéal, ou plutôt une direction où
acheminer l’humanité. D’abord, c’est surtout comme protestation qu’elle est introduite dans le
monde. Chacune des phrases de la Déclaration des droits de l’homme est un défi jeté à un abus. [...]
Les formules démocratiques, énoncées d’abord dans une pensée de protestation, se sont ressenties
de leur origine. On les trouve commodes pour empêcher, pour rejeter, pour renverser ; il est moins
facile d’en tirer l’indication positive de ce qu’il faut faire. Surtout, elles ne sont applicables que si
on les transpose, absolues et quasi générales ; et la transposition risque toujours d’amener une
incurvation dans le sens des intérêts particuliers. Mais il est inutile d’énumérer les objections
élevées contre la démocratie et les réponses qu’on y fait. Nous avons simplement voulu montrer
dans l’état d’âme démocratique un grand effort en sens inverse de la nature. »

Les Deux Sources de la Morale et de la Religion, 1932, PUF.

Bergson notre vie est une création

Le portrait achevé s'explique par la physionomie du modèle, par la nature de l'artiste, par les
couleurs délayées sur la palette; mais, même avec la connaissance de ce qui l'explique, personne,
pas même l'artiste, n'eût pu prévoir exactement ce que serait le portrait, car le prédire eût été le
produire avant qu'il fût produit, hypothèse absurde qui se détruit elle-même. Ainsi pour les moments
de notre vie, dont nous sommes les artisans. Chacun d'eux est une espèce de création. Et de même
que le talent du peintre se forme ou se déforme, en tout cas se modifie, sous l'influence même des
oeuvres qu'il produit, ainsi chacun de nos états, en même temps qu'il sort de nous, modifie notre
personne, étant la forme nouvelle que nous venons de nous donner. On a donc raison de dire que ce
que nous faisons dépend de ce que nous sommes; mais il faut ajouter que nous sommes, dans une
certaine mesure, ce que nous faisons, el que nous nous créons continuellement nous-mêmes. Cette
création de soi par soi est d'autant plus complète, d'ailleurs, qu'on raisonne mieux sur ce qu'on fait.
Bergson la joie est bien plus que le plaisir

Les philosophes qui ont spéculé sur la signification de la vie et sur la destinée de l'homme n'ont
pas assez remarqué que la nature a pris la peine de nous renseigner là-dessus elle-même. Elle nous
avertit par un signe précis que notre destination est atteinte. Ce signe est la joie. Je dis la joie, je ne
dis pas le plaisir. Le plaisir n'est qu'un artifice imaginé par la nature pour obtenir de l'être vivant la
conservation de la vie ; il n'indique pas la direction où la vie est lancée. Mais la joie annonce
toujours que la vie a réussi, qu'elle a gagné du terrain, qu'elle a remporté une victoire : toute grande
joie a un accent triomphal. Or, si nous tenons compte de cette indication et si nous suivons cette
nouvelle ligne de faits, nous trouvons que partout où il y a joie, il y a création : plus riche est la
création, plus profonde est la joie. La mère qui regarde son enfant est joyeuse, parce qu'elle a
conscience de l'avoir créé, physiquement et moralement. [...] celui qui est sûr, absolument sûr,
d'avoir produit une oeuvre viable et durable, celui-là n'a plus que faire de l'éloge et se sent au-dessus
de la gloire, parce qu'il est créateur, parce qu'il le sait, et parce que la joie qu'il éprouve est une joie
divine.

L'Énergie spirituelle, 1e Partie