Adolescents difficiles… adolescents en difficulté
Je vais devant ou tu vas derrière ?
Pratiques et réflexions de travailleurs de l’aide à la jeunesse

Avec le soutien du Ministère de la Communauté française – Direction générale de l’Aide à la Jeunesse.

Adolescents difficiles… adolescents en difficulté Je vais devant ou tu vas derrière ? Un livre rédigé par : Georges CAPART, Miguel CASTELA, Marc COUPEZ, Brigitte DECELLIER, René DUYSENS, Fabienne JEANSON, Alain LEJACQUES, Diane MONGIN, Luc MORMONT, Daniel RECLOUX, Claire RENSONNET, Thérèse RICHE, Denis RIHOUX, Isabel SANCHEZ Y ROMAN, Jean-Christophe SCHOREELS, Myriame SOREL, Jacqueline SPITZ. Au cours d’un atelier d’écriture mené par Réjane PEIGNY. © Copyright 2003 : Tournesol Conseils SA – Éditions Luc Pire Quai aux Pierres de taille, 37-39 – 1000 Bruxelles editions@lucpire.be http://www.lucpire.be Mise en page : ELP Couverture : Delights sprl. Imprimerie : Fortemps – Wandre. ISBN : 2-87415-351-6 Dépôt légal : D/2003/6840/94

Adolescents difficiles… adolescents en difficulté Je vais devant ou tu vas derrière ? Pratiques et réflexions de travailleurs de l’aide à la jeunesse .

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Table des matières Quelques mots sur ce livre et sur ses auteurs Avant-propos Préfaces Pour qu’ils rebondissent. Difficiles ou difficiles à éduquer. les différents types de mandat Ce que « ces jeunes » nous donnent à voir Ineptie (Fiction) Profil d’adolescents de l’extrême. Les bases de notre intervention 7 9 11 11 13 15 15 16 19 19 27 28 36 37 44 55 56 58 60 61 63 . Michel BORN Christian MORMONT 1. Le Foyer retrouvé. Introduction Destin (Fiction) Il y a… 2. qui sont ces jeunes ? C’est l’histoire d’un gars… (Fiction) Aide acceptée ou aide contrainte. CAS pour garçons Jeu de l’oie. jeu de lois (Fiction) Poupée Et les filles ? Viol collectif Petite déesse De l’adolescence difficile 3.

mes problèmes. La permanence du lien (Récit) Ailleurs… la quête de soi Voir Micheline ailleurs. Partie de ping-pong entre le secteur éducatif et le secteur thérapeutique (Fiction & analyse) L’île déserte aux patates chaudes (Billet d’humeur) 5. Évaluation de notre travail Plus dure sera la chute (Fiction) À la recherche d’une évaluation À toutes fins utiles… (Souvenir) Conclusions Pour conclure En guise d’aurevoir Lexique Bibliographie 63 78 81 81 84 94 103 116 124 127 127 128 131 140 143 143 144 149 149 148 150 151 155 . préserve-moi de tous ces intervenants. je m’en charge… (Billet d’humeur) 4. Modèles d’intervention. Les intervenants sociaux Fin de journée d’un éducateur ordinaire (Fiction) Itinéraire d’un éducateur devenu spécialisé (Témoignage) J’ai maintenant l’âge d’être leur mère. ce qui ne fut pas toujours le cas (Témoignage) Lorsqu’il est question de (auto)dérision dans le travail (Billet d’humour) 6.6 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ Les fondements théoriques de nos interventions psychoéducatives Dieu. Quelques exemples de nos pratiques Voyage au pays du paradoxe Genèse d’une pédagogie de la reliance Elle.

accessible à tous. C’est ce que je vous propose si. d’une quinzaine de travailleurs de l’aide à la jeunesse. en atelier d’écriture. précis et interpellant… mais surtout. authentiques.Quelques mots sur ce livre et sur ses auteurs Ce livre est le résultat du travail. peu importe que vous ne compreniez pas encore les abréviations : vous serez dans la même situation que nombre de jeunes et de parents. Ainsi préférerez-vous peut-être commencer par une exploration sensible de ce livre : vous imprégner d’abord des témoignages des travailleurs sociaux. Les perles. citées en exergue de chaque chapitre. invités par les éditions Luc Pire. le cas échéant. chacun peut le découvrir « à la carte ». il est le reflet du secteur dont il parle : cohérent et paradoxal. il se veut à la fois ouvrage de référence et récit sensible. comme ce fut mon cas. . C’est pourquoi. vous permettront également de vous acclimater. réaliste et optimiste. vous ne connaissez de ce secteur que les clichés habituellement véhiculés par les médias en recherche de sensations fortes. et le lexique vous aidera. Dans ces textes-là. avec le soutien de Mme la ministre Nicole Maréchal. Bâti en mosaïque. Ambitieux. parfois drôle et souvent noir. d’explications simples et de coupables. à présenter leurs pratiques. s’il est possible de le parcourir d’une traite en suivant la logique thématique proposée par la table des matières. des quelques textes écrits spontanément par des adolescents et des récits de fiction – composés à partir de faits réels – destinés à montrer quelques situations très concrètes. et si vous n’avez jamais entendu parler de ces fameux CAS et PPP.

Ils n’ont perdu ni humour ni enthousiasme. leur propre famille. que comprennent. probablement. Car ces hommes et ces femmes. courageux. direction d’une équipe – et je l’espère pour eux. Et c’est cela. Bonne lecture. ∆ . qui les rassemble. que vous aviez sautés dans un premier temps. tout humains et sensibles qu’ils soient. ces jeunes qu’ils osent aimer. sont de véritables professionnels. respectueux. de se remettre en question. administration. Je suis désormais persuadée de la nécessité que nous nous en préoccupions tous. plus ardus il est vrai. généreux. sans doute. soucis financiers. Le regard qu’ils portent sur le secteur agité de l’aide à la jeunesse est singulier : lucide. Ils partagent leur temps entre gestion de situations de crise.8 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ Les regards plus particuliers des spécialistes qui ont accepté de rédiger les préfaces. et qui vous permettront de situer la démarche pédagogique particulière de ces professionnels. C’est ce regard. Avant de les avoir rencontrés. de se concerter. ce serait un comble… – mais n’oublient pas de prendre quelque recul. ces jeunes en lesquels ils osent croire. animatrice de l’atelier d’écriture. au-delà des réalités de terrain fort différentes de chacun. à force de temps. sans doute serez-vous curieux de découvrir les courts chapitres théoriques. Réjane PEIGNY. intendance. je me doutais bien que la problématique de l’aide à la jeunesse nous concernait tous. et les propos plus personnels des billets d’humeur ayant terminé de vous mettre à l’aise.

Ils vont d’ailleurs les tester. c’est-à-dire des difficultés qu’ils ont eues à subir depuis l’enfance. car ils ne croient plus dans les adultes. la confirmation qu’ils n’intéressent ni leurs pairs. Mais cette capacité est le résultat d’un parcours carencé. eux qui disent leur vouloir du bien. Je soutiens cet atelier. Et cela prend en effet du temps. l’atelier d’écriture a été consacré à celles et ceux qui encadrent des adolescents dits difficiles ou en difficulté. et repousser les limites de l’acceptable afin d’obtenir ce qu’ils croient devoir systématiquement générer : le rejet.Avant-propos Cet ouvrage est le deuxième issu d’un atelier d’écriture destiné aux travailleurs sociaux de l’aide à la jeunesse. Ce sont des jeunes avec qui il faut à tout prix créer un lien et pouvoir le maintenir un certain temps. le renvoi. On pourrait dire qu’ils sont difficiles par leur capacité à mettre leur entourage en difficulté. Il n’est pas aisé de définir ces ados sans leur coller une étiquette caricaturale. Cette année. parce qu’il permet de faire connaître un secteur social trop discret et parce qu’il donne l’occasion à ces travailleurs de jeter sur la feuille tout ce qu’ils retiennent souvent en eux sans pouvoir le faire connaître. . ni les adultes.

10 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ Les travailleurs psychosociaux qui ont choisi d’aider ces filles et ces garçons doivent donc posséder une dose de patience infinie. pour que le jeune devienne autonome et le plus épanoui possible. enrichissent et sont enrichies par un effort permanent de formations. Nicole MARÉCHAL. les difficultés et les bonheurs des adultes professionnels. encore et toujours. on ne découvre pas que le regard. À travers les situations exposées dans cet ouvrage. ministre de l’Aide à la Jeunesse et de la Santé. pour mieux éduquer. à travers les textes théoriques relatifs aux approches de ce travail social. On découvre aussi les parcours de ces jeunes. à une mise à distance progressive de ce lien. Ils doivent aller chercher au fond d’eux-mêmes. L’ouvrage confirme aussi que ces qualités personnelles. nécessaires à l’accompagnement de ces jeunes. de réflexions. ∆ . la confiance dans les potentialités positives de ces ados en déroute. un profond respect de l’autre et une éthique du refus. personnalités si tôt fragilisées par les adultes. du rejet. après la construction d’un lien de confiance très fort. d’échanges et de conceptualisation du travail mené. par la vie. Tout cela prend du temps et doit paradoxalement aboutir. On peut ensuite les regarder d’un autre œil ! C’est aussi l’intérêt de ce livre : casser les idées reçues et nous aider à la compréhension.

des services et des servis. de l’intuition. ils sont déçus quand le discours plane dans la théorie. Ils courent les journées de formation. Pourtant. Les praticiens les ont reconnus comme de leur côté et ont dévoré leurs ouvrages. si on décrit les éducateurs et leurs pratiques. voire les traiter.Préfaces > Pour qu’ils rebondissent ! Michel BORN L’évocation. colloques et journées d’études. Redl et Wineman. traitants et traités sont enchevêtrés. Ils sont heureux quand ils se reconnaissent dans les propos tenus . avec le groupe. Ce livre surmonte et sublime la principale difficulté à savoir qu’aidants et aidés. de cadre de référence pour leur action. du savoir-faire que les éducateurs se trans- . de soutien théorique. Seuls quelques grands noms de l’orthopédagogie ont pu parler vrai et utile : Bettelheim. de réassurance. Si on décrit les jeunes pris en charge. Ce ne sont pas des théoriciens. des gens d’action qui nous disent : « Vous avez beau parler mais venez seulement vous mettre à notre place. de l’expérience. on tombe dans le théorique et l’anecdotique . tous ceux qui travaillent dans l’aide à la jeunesse sont avides de savoir. avec ce jeune en crise… » L’intervention auprès des jeunes difficiles se nourrit de la pratique. l’utopie pédagogique ou les analyses froides où plus personne ne se reconnaît. puisque enfin arrive ce livre qui traite à la fois des jeunes et des éducateurs. on tombe dans le subjectif. ce sont des praticiens. les explications de ces adolescents difficiles nous ouvrent les portes des services et des institutions qui les accueillent et se targuent de les aider. Pourquoi si peu d’ouvrages sur l’intervention auprès de jeunes en difficulté et difficiles à la fois ? Serait-ce un sujet intraitable ? Non. les paroles.

nous mettons le doigt sur une des principales erreurs faites dans l’aide à la jeunesse. Chacun à notre place. une mesure magique mais un réel investissement en respect. après la dernière chance. professeur. du petit placement au petit accueil. . de la rencontre avec une personne qui a donné sens à ce que le jeune vivait et ce qu’il pouvait espérer. des actes désespérés. non comme une dernière chance car c’est bien cela le lot de ces jeunes difficiles. il est très clair que l’intervention auprès des jeunes difficiles est efficace si elle arrive à rendre un sens à la vie du jeune. c’est de croire qu’on est au bout de ce qu’on peut faire et donc. dans cet ouvrage. On a enfin misé sur lui. Souvent. des échecs. nous devons être porteurs de ce message. des ruptures. affection. ils sont allés jusqu’à la prison voire à la tentative de suicide et pourtant. c’est qu’ils ont gaspillé de multiples fois leur dernière chance. ils ont survécu. des violences. pour rebondir. leur vie a continué. les chemins d’une vie positive. Université de Liège. par des petites touches successives qui donnent une grande idée du travail accompli et à accomplir. Même tardivement. De même ce message est porté. même si nous ne voyons le jeune que quelques minutes. Ils sont allés au plus bas. pour devenir un résilient. Comment pouvons-nous avoir la naïveté de croire qu’une mesure. toute provisoire et éphémère va faire virer le Titanic de leur vie déchirée ? Pour changer de cap. professionnalisme et en temps. à la petite semaine. Il faut que ces petites mesures. il faut non une rencontre. Ainsi. à la petite mesure de huit ou quinze jours. Ainsi. ce projet est le fruit. Et pourtant. ces interventions modestes de chacun d’entre nous prennent sens en s’inscrivant dans un espoir à long terme pour ce jeune en difficulté. travailler dans la discontinuité. chaque fois. socialement acceptable peuvent s’ouvrir. Michel BORN. peu explicable. comme on dit aujourd’hui. après bien des déboires. s’il arrive à se construire un projet de vie.12 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ mettent de génération en génération mais elle a aussi besoin de références aux méthodes éprouvées et aux études qui mettent en lumière ce que ces jeunes sont et ce qu’il est possible d’entreprendre avec eux et pour eux. un peu inespéré. des désillusions. engagement.

Quand on reconnaît à sa juste mesure la pénibilité du métier d’éducateur. va devoir penser. que la générosité et le désir de bien faire ne suffisent pas. d’une quasi-impunité tout à fait contraire aux lois élémentaires de l’apprentissage. sa compétence professionnelle. plaisir et contrainte. éducation et compréhension. au quotidien. les horaires difficiles. Et c’est toujours lui qui. grâce aux effets déresponsabilisants de son statut de mineur.> Christian MORMONT La prise en charge d’adolescents difficiles confronte. réalité et idéologie. Et l’éducateur se trouve à l’intersection de tous ces vecteurs avec sa personnalité. son histoire. violence et force. et parfois les agressions physiques. on est amené à estimer aussi la dose d’enthousiasme. Paradoxalement. appliquer et maintenir une stratégie d’intervention malgré la fatigue. contrôle et impulsivité. Et c’est encore lui. que le pouvoir politique et les exigences administratives ne sont pas toujours en phase avec le terrain. d’al- . le manque de gratifications. ses valeurs. de manière exemplaire. adultes et jeunes. du jeune mais aussi assister quelquefois à sa prévisible déstructuration. l’éducateur. le salaire insuffisant. l’usure. société et individu. en dernier ressort. que l’école ne remplace pas l’expérience. ses faiblesses. qui non seulement doit alors supporter les comportements. s’il ne le sait déjà. droits et devoirs. seul face à un jeune à qui il doit apprendre ce que la société estime bon qu’il apprenne. que la professionnalisation du métier n’en fait pas pour autant un métier routinier. Il doit apprendre. ce jeune qui n’a pas intégré les bases du savoir-vivre social se voit bénéficier. Et c’est lui qui se retrouve. ni même avec la science. obéissance et autonomie.

Ce livre parle simplement de cela. de rencontrer des jeunes difficiles et en difficulté. de réfléchir. des analyses. d’élaborer des stratégies. transparaît au détour des anecdotes. l’enfant brisé et qu’il faut réparer. qui est à la fois un enfant.14 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ truisme. des autres. docteur en psychologie et professeur ordinaire à l’Université de Liège. la question essentielle n’est pas celle de l’efficacité globale des interventions en termes de « réadaptation ». l’enfant reflet intolérable de la vilénie du monde. formuler et mettre en lumière le sens du langage – souvent aussi du non-langage – du jeune. l’enfant qu’il pourrait avoir. quels que soient les effets objectifs de l’acte. leur donner ainsi une syntaxe. et fondamentalement celui de l’existence. Poser un acte de solidarité humaine – tel l’acte éducatif l’égard du jeune – a une légitimité en soi parce qu’il réalise ce qu’il y a d’humain en celui qui le pose et augmente l’humanité brimée de celui qui en bénéficie. des fictions qui précisément affirment que cela a du sens. Dans cette perspective de réaffiliation humaine et sociale. le sens de l’action. les mettre en mots. Sur ce point. cet enfant qui nous donne aussi à chacun l’occasion d’être un bon parent réparateur. de moyens et que l’on n’a pas d’espoir d’aboutir à un mieux mesurable. de normalisation . d’initiatives novatrices. d’expériences audacieuses où l’on prend des coups mais où l’on y gagne en âme. Le plaisir de faire son travail. prendre de la distance. Et c’est bien du sens dont il est question dans cet ouvrage collectif : s’arrêter un moment. de soi. l’enfant que l’adulte a été. l’enfant porteur d’avenir et d’espérance. l’éducation dont la visée est pourtant fondamentalement conservatrice est au cœur d’un bouillonnement d’idées. Christian MORMONT. d’abnégation sans laquelle le travail serait impossible et la vie vide de sens. c’est aussi chercher. c’est-à-dire de tout ce qu’un adulte aimant est prêt à supporter. à comprendre et à tenter pour le bien du plus jeune. confronter les expériences. penser les actions. elle réside plutôt dans la capacité d’accompagner inlassablement le cheminement d’un être unique même si l’on sait que l’on arrive trop tard. . qu’on dispose de trop peu de temps.

Destin (Fiction) Luc MORMONT – Vent Debout Durant toutes ces années. ils m’ont dit qu’ils ne savaient plus quoi faire avec moi. je fuyais sans m’intéresser aux endroits ni aux personnes. Ils ne se lèvent plus lorsqu’un adulte pénètre dans la pièce où ils se trouvent. c’est ce qu’ils disaient mais moi je voulais être auprès des miens. Ils ont dit que ça me calmerait. dissipé.-C.) . arrogant.–1– Introduction Les jeunes d’aujourd’hui aiment le luxe. Ils contredisent leurs parents. bon à rien. se hâtent à table d’engloutir les desserts. que mon cas n’était plus de leur compétence. j’avais envie d’être chez ma mère parce que mon beau-père faisait du mal à mes frères et à mes sœurs et qu’elle. n’ont aucun respect pour leurs aînés et bavardent au lieu de travailler. Un jour. SOCRATE (470-399 av. Je ne parle plus beaucoup j’attends j’attends que maman vienne me voir. méprisent l’autorité. et tyrannisent leurs maîtres. Depuis. *** . croisent les jambes. elle laissait faire et que moi. Et toujours. ennuyeux. Moi. Ils sont mal élevés. voleur. je vis dans un centre hospitalier où on me donne des médicaments. plastronnent en société. On m’a fait rencontrer beaucoup de gens qui voulaient beaucoup de choses pour moi. j’avais envie d’être auprès d’elle pour la protéger. ils ont cherché en vain une case où me ranger. J’étais violent. enfin. J.

socialement que financièrement. un arrêté du gouvernement de la Communauté française ouvrait la porte à des conventions permettant à certaines institutions privées de travailler autrement. Déjà en 1987. dont les conditions d’éducation sont compromises par leur comportement. avec des moyens accrus. L’aide spécialisée ainsi conçue doit permettre à l’enfant de se développer dans des conditions d’égalité de chances. à ses capacités de faire le pire et le meilleur. des groupes sont rejetés. des individus. Quelques services se sont dès lors engagés dans l’accueil exclusif d’adolescents « à problèmes graves et récurrents ». à ses capacités d’adaptation. L’intérêt du jeune constitue le mobile essentiel de l’aide spécialisée. un peu plus d’une douzaine de . Mais il y a aussi les enfants qu’on refuse d’écouter. nous croyons en l’homme. maltraités. ceux auxquels on ne laisse aucune chance. qu’on nie. ceux qu’on évince pour leur différence. dans ce monde de plus en plus sécuritaire ? Non. Dans notre société libérale et marchande. qu’on brime. marginalisés et isolés tant physiquement. le rôle éducatif de la famille. Suite à la réforme de l’aide à la jeunesse (AJ) de 1999.16 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ Il y a… Les auteurs Il y a les crimes qui défraient la presse. psychiquement. Nous collaborons à une action sociale et politique. en vue de son accession à une vie conforme à la dignité humaine. les jeunes qu’on rejette. Victimes de cette dynamique. les situations intolérables d’enfants battus. prostitués. L’aide spécialisée est un droit pour tous les jeunes en difficulté et pour tous les enfants dont la santé ou la sécurité est en danger. celui de leur famille ou de leurs familiers. Sommes-nous des doux rêveurs pour croire encore à ces valeurs qui ont tendance à s’effriter au fil des générations. de l’école est fragilisé.

Riches d’avoir cheminé avec des centaines d’ados. C’est la raison de ce livre. dont la prise en charge est particulièrement difficile. le temps travaille pour nous. Mais nous avons un témoignage à apporter. sachant que. garçons ou filles. d’expression. Nous sommes riches. Ces centres d’accueil spécialisés (CAS) et ces services présentant un projet pédagogique particulier (PPP) ont pour mission d’aider les jeunes à problématique lourde et leur famille à se mobiliser en vue de la résolution de leurs difficultés. nous avons la naïveté de vouloir la partager. le plus souvent. de liberté et d’initiative. pour qu’ils puissent accéder à une vie conforme à la dignité humaine et être les auteurs de leur devenir. Ce sont là les caractéristiques primordiales de la pédagogie adaptée et individualisée des CAS et des PPP. Il nous faut pour cela un seuil de tolérance très élevé. Nous n’avons pas la prétention de donner des leçons aux autres. Il nous faut aussi beaucoup de patience. ∆ . Nous travaillons dans ces services qui se doivent d’être près d’eux pour les aider à retrouver un espace de parole. Riches d’une expérience. Et cette richesse. tant à l’admission qu’en cours de cheminement avec eux.INTRODUCTION 17 services agréés continuent à travailler dans cette voie.

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le trouve difficile. il ne dit rien. je ne savais même pas que ça existait. Et ses parents ? Ils ne comprennent rien à son comportement. où que vous habitiez. Il va aussi à Infor-jeunes. Comment il a pu acheter ça ? Bien sûr. je l’appellerai Jacques. Alors. Moi. vous pouvez le rencontrer demain. Il demande : – Ce Juvénile. » Jacques y va. comme d’autres de son âge. la première fois. Peut-être d’ailleurs l’avez-vous déjà croisé. Ou plutôt l’histoire de milliers de jeunes… Car ce gars-là n’a pas vraiment existé. depuis longtemps. on a tout jeté… C’est ses copains qui lui ont parlé. On ne sait jamais ce qu’il fait. qui que vous soyez. Il m’a dit « Là. il en a marre de ses parents. ils ne le laissent pas sortir. Jacques a quinze ans et. la tête pleine de rêves. On lui a parlé d’autonomie possible à partir de seize ans et. Peutêtre en avez-vous entendu parler. qui sont ces jeunes ? François aperçoit sur le bureau du chef-éducateur un mémoire intitulé : La réinsertion sociale du délinquant juvénile. Peut-être s’appelait-il Freddy ou Jérôme. On a même trouvé du hachisch. c’est un nouveau qui va entrer ? C’est l’histoire d’un gars… (Fiction) Daniel RECLOUX – La Bastide blanche J’ai envie de vous conter l’histoire d’un gars. . d’une AMO.–2– Difficiles ou difficiles à éduquer. il en parle à ses parents. au moins on va m’écouter ! J’ai rien à perdre. AMO… Moi. Sa mère. Pourtant. l’avez-vous vu à la télé et l’avezvous jugé. Et le voilà maintenant avec plein d’informations sur ses droits.

Puis. déjà que moi. il s’énerve. on n’y comprend rien. S’il perd son emploi. Il l’avait bien mérité. Même son père. pour être à la hauteur. je pleure. Ils ont de la chance : le poste de conseiller-adjoint vient d’être pourvu après un an de vacance. parfois. Mais qu’est-ce qu’on doit faire ? Mon mari a été menacé au travail : trop d’absences pour raisons familiales. je suis au chômage depuis trois ans… Il paraît qu’on doit aller au SAJ. c’est déjà ça. la situation. que c’est presque pareil. oui. il y a eu le coup de téléphone. vous vous imaginez bien qu’il ne retrouvera rien. alors ? Il n’est pas bien ici ? Mais il ne pense qu’à lui. Devant la conseillère. il a encore découché deux fois cette semaine. Et avec son petit frère. pour faire bonne mesure. Sauf pour la honte. Alors Jacques s’est enfui. déballe son quotidien. On ne peut quand même pas le laisser faire. On s’en tire à bon compte. Mais il n’y a pas eu de poursuites. gênée. Et il ajoute une punition. et tout ça. ses difficultés. Il ne nous laisse pas le choix. il y avait quatre à six semaines d’attente. ses angoisses. à la maison. Toutes ces lettres. à quarante ans. Hier. Et ça continue : l’école avertit d’absences injustifiées . la mère. Quand il est rentré. C’est le retour à la maison et le mutisme. intenable… . Qu’est-ce qui s’est passé ? Moi. Il sait crier.20 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ Vous vous rendez compte. il en a peur. Avant. pour faire simple. Le Parquet n’a pas le temps et ne le poursuit pas. que le conseiller trouvera la solution et un rendez-vous est pris. C’est que Jacques devient agressif. Deux jours sans nouvelles. le père de Jacques. au matin. Jacques a volé l’argent de son frère et est rentré comme hébété. Mais mon mari. c’est le juge qu’il veut voir… On dit aux parents. Oh ! Même violent. À quinze ans : « J’ai trop envie de vivre seul ! Il y a plein de gens qui pourront m’aider : le CPAS. ce gamin. mais il est reparti. l’aide à la jeunesse… » Et nous. les voisins. son incompréhension. son père l’a giflé. La police : Jacques titubait dans la rue. Son père. Il l’a privé de sortie.

dépouillé de son argent. il a demandé à être enfermé dans sa chambre. C’est dur. Le père est d’accord. La conseillère rédige les notifications. Et puis il faut qu’il réussisse un test. Et. de son pull de marque. On m’a dit qu’il s’est déjà fait deux copains… Les deux copains ont dix-sept ans. le premier rendez-vous à l’espèce de maison est déjà pris. Mais à Tournai. mais pas avant un mois et demi. La nuit. On règle les comptes et on creuse un peu plus le fossé d’incompréhension et de rancœur. il devra arracher un sac et remettre le butin à ses nouveaux . et menacé : s’il parle. On nous a dit que « Jacques avait besoin de prendre un peu de distance avec sa famille.DIFFICILES OU DIFFICILES À ÉDUQUER … 21 Il va y avoir un drame si ça continue ! Et on n’a pas les moyens pour l’internat. Les quatre jours d’attente sont un enfer. s’il voulait que quelque chose se passe. il ne veut rien entendre. c’est le départ… À Tournai. Dans la région. il paraît qu’il ne doit pas aller à l’école. » Et dire qu’il y a des enfants qui n’ont pas de famille ! On n’a qu’à nous dire ce qu’on doit faire. avant… Les six semaines seront ponctuées de trois entretiens d’admission… Face à l’angoisse de la mère. On a tout essayé. une décision va être prise. il lui arrivera les pires choses. sous la menace. Le lendemain. tout le monde signe « pour accord » et s’en retourne chez soi. il ne nous parle plus… Dites-nous ce qu’il faut faire. mais il est d’accord… On lui a dit qu’il avait intérêt à être d’accord. plutôt que de nous l’enlever… On a dit d’accord parce qu’on n’en peut plus. il a l’air tranquille. Ils ont d’emblée proposé à Jacques d’aller faire un tour en ville. il pourrait être accueilli dans un Centre d’Accueil d’Urgence (CAU) dans quatre jours. Sur le chemin de la gare. Il ira dans une espèce de maison. enfin. en effet. en attendant. ils sont déjà venus souvent et ils connaissent tout le monde. Jacques sera menacé avec un cutter. Il n’a pas pu venir : le travail vous comprenez. Un enfer. de ses cigarettes. alors… Bah ! Au moins. il n’y a pas de place. Puis. Elle est trop loin ! Et puis. la conseillère propose de chercher un accueil d’urgence.

injures. il ne rentrera pas. L’après-midi. Mais que s’est-il passé ? . cette fois parce qu’il est malade). Ce soir. il était comme les autres quand il était petit. avec Jacques. On lui a dit qu’il avait signé. Au CAU. tu vas apprendre à vivre… » J’essaie de le calmer. Et lui. Le contrôleur le réveille. tout ça. de toute façon. s’endort à la gare. on n’en peut plus. Qu’est-ce que vous voulez faire ? Il ne veut rien… Je lui ai dit. ce qu’il nous fait. « Fini de rigoler. Il a répété qu’il n’irait pas. on va aller chez le juge. il ne veut plus rentrer chez lui. marche. Il pourra dormir chez un copain. le gérant l’a vu. je ne suis pas folle. il faut trouver un accord… Mais on n’écoute plus : énervement. Il aura une amende mais peut achever son voyage. maintenant ! ». sans argent. je prends des calmants. quand même. on ne le savait pas. invectives. il a volé des cigarettes. en est chassé. il monte dans le train sans ticket. Et vous savez ce qu’elle nous dit ? « Voyez un thérapeute familial. Il a peur. il criait. qu’il était d’accord.La conseillère explique que le Tribunal de la jeunesse va les convoquer rapidement. Mais où aller ? Il traîne. Le voilà de retour dans sa ville. Le matin. le ton monte. face à la conseillère qui ne peut que constater la rupture de l’accord : Jacques ne veut plus être placé. » On leur explique : un conseiller n’est pas un juge. moi : « Madame le juge. à Jacques. « Non. on l’avait déclaré en fugue. Mais il s’en fout… Ils sont tous là (le père aussi. » Vous vous rendez compte ? Moi. incompréhension. Jacques n’a pas voulu lui donner notre numéro de téléphone alors il a appelé la police et c’est comme ça qu’on a été avertis. son père ne lui parle plus… Il ne parle plus à personne d’ailleurs. On lui a tous dit. notre fils. Nous. pour montrer que c’est grave. Pourtant.22 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ amis. il n’y a rien qui sert à rien. Voilà. Moi. De toute façon. Tu vas voir. il croit que les gendarmes sont à sa recherche. il se cachera. qu’il crie. je n’irai pas! ». et je le dis à la conseillère. qu’il devait rentrer au CAU. placez-le de force. « C’est de ta faute. Mon mari l’avait bien dit. il n’aime pas les psy.

En vertu de son pouvoir discrétionnaire. Même que mon mari était étonné. pouvezvous reprendre votre fils ? » Ça. Deuxième visite. on a compris. à la maison « Machin ». placement pour quatorze jours. Madame. Retour au CAU. dans trois semaines. a dit le juge. on nous a donné un avocat. Mais il faut voir comment il nous regardait. Jacques va voir. Et puis. L’école ? On verra plus tard. le parquet décidera s’il poursuit ou non. Parfois il y a cinq demandes pour une place disponible. Jacques pourra entrer le 27 de ce mois. les copains du premier séjour ne sont plus là. le juge. Ça irait. « Le retour au CAU s’impose ». Et entre-temps. Programme pour les trois semaines à venir : deux visites d’admission à l’institution « Machin ». Jacques est maintenant bien installé. Trois semaines… Retour chez ses parents ? Toujours. non ! Le juge décide : prolongation du placement (maximum 60 jours). il y aurait ouverture d’un dossier 36/4. monsieur. on fait affaire. « Article 39. Les quatorze jours au CAU se passent sans trop de problèmes. mais le procureur me signale qu’il y a déjà 2 PV. Jacques. il y aura un jugement. dossier délinquant. Et Jacques a déjà acquis un statut : deuxième séjour = récidiviste… Retour chez le juge : où en est-on ? Une place possible. article 39. le rendez-vous à l’espèce de maison a été manqué et la place envisagée est « pré-attribuée » à quelqu’un d’autre. mineur en danger. Il a dit qu’il était à notre entière disposition pour tout expliquer… Bref. Dans l’intervalle. Dans l’affirmative. C’était fini. Il croyait qu’on allait l’enfermer. mais le conseiller recherche toujours la bonne solution et l’accord des parties. » Voilà. il me faut imposer une solution puisqu’il n’y a pas d’accord entre vous. Une audience est fixée dans un mois. Pour l’heure. On lui a raconté toute l’histoire.DIFFICILES OU DIFFICILES À ÉDUQUER … 23 Le juge explique : « Je vous reçois dans le cadre d’un article 39. très vite. une application de l’article 38 a été entamée. article 38. .

article 36. ne trouve pas d’accord. Les parents collaborent. on est d’accord. Mais la maison « Machin ». Échec. ce n’est plus possible. on voulait déjà le renvoyer. accepte. La situation s’aggrave. ça n’allait pas du tout. On n’avait pas compris. il est sorti. C’est de nouveau la crise. La conseillère rouvre le dossier. et puis. après un mois. Nouvelle convocation chez la conseillère. Depuis le temps que tout le monde nous disait qu’on aurait dû le reprendre. De toute façon. La conseillère décide d’arrêter. j’apprends qu’il s’est de nouveau fait renvoyer de l’école : trois jours pour absences injustifiées… Vendredi. on nous demande ce qu’on veut ! Qu’est-ce qu’on sait. le père met Jacques dehors. Le COE dénonce l’absence du jeune et de sa famille aux rendez-vous. Un Centre d’orientation éducative (COE) sera désigné pour l’accompagnement. Il n’y avait rien à faire. Retour au tribunal pour homologation du nouvel accord. J’ai fouillé ses poches. on dit qu’on a déjà essayé. il est rentré dimanche matin. On n’avait pas envie de le voir passer comme ça d’un endroit à l’autre. Monsieur le directeur ? A transmis à la conseillère. J’ai trouvé plusieurs milliers de francs.24 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ On croyait qu’on avait enfin trouvé. qu’on nous le disait. l’école était moche : un vrai trou. Silence. « Reprendre le suivi avec sérieux. On s’est dit alors qu’on pourrait peut-être réessayer. On dirait qu’ils le font exprès. Jacques est de nouveau rentré très tard. Il faut que ça marche. Oh ! Pas toujours en face. Mais on est déjà allés ! On recommence. Il paraît qu’il vaut mieux y aller ! . Le jeudi. nous ? On nous propose un placement. Pour voir venir. Je lui demande. on tente ? » OK. mais pas l’adolescent. leur charabia. Violence intra-familiale. Il avait grandi. Faut qu’on nous aide… Appels au secours : Monsieur le juge ? Dossier fermé. Donc on a proposé de le reprendre… Jacques. Puis. faute de mieux.

qui me répond : « Je . Le petit en a peur. Après. Quatre mois. Jacques est le maître du jeu. sans résultats. Personne ne réagit. il les emmerde tous. la maison d’arrêt n’est utilisée que si aucune autre solution n’est possible. la rue. La conseillère-adjointe est mieux. les CAU sont pleins. Heureusement. il y a le cadet qui a commencé à poser des problèmes. Le parquet avertit. lui. lui. la conseillère était malade. alors ? ». le juge l’a dit… Dimanche. Il est peut-être allé trop loin. au moins. C’est ce qu’il dit à ses amis. partage son temps entre les copains. Jacques a agressé un jeune avec un cutter. quelques nuits à la maison. Il y a peu de place et Jacques se présente mal ou il ne se présente pas du tout… Alors. Il n’a sûrement pas un fils comme Jacques. on ne veut plus y retourner… » Mais l’avocat ne voulait pas que je parle. il me dit. On ne va pas le mettre en prison… » Je l’interromps : « Ça lui servirait peutêtre de leçon. il va être placé. quelques apparitions à l’école. amené au Palais de Justice par deux gendarmes. Bref. On n’en meurt pas. Impasse. » « Et qu’est-ce qu’il y a comme autre solution. Alors. Le lundi matin. il attend. le juge le reçoit et lui annonce qu’une sanction sera prise. le juge n’a pas de solution : pas de place à Wauthier-Braine ni à Fraipont. Midi trente. Application de l’article 38. le Juge : « Madame. etc. cet article sera supprimé à la fin de cette année. le directeur s’en chargera. quand même. La conseillère-adjointe est plus sévère. Le jeune est blessé et Jacques a été arrêté avec son blouson et son portefeuille. transmet au tribunal. sa mère arrive.DIFFICILES OU DIFFICILES À ÉDUQUER … 25 Personne ne parle plus à personne. Il en a entendu parler. On a accepté un accompagnement familial. etc. un placement s’impose. j’ai demandé au Juge. d’ailleurs. Il va de nouveau dormir au poste… Jacques sera présenté au magistrat. Jacques. il a essayé de me baratiner : « Ce n’est pas l’esprit de l’article 53 de la loi de 1965. mais pas de place disponible pour le moment. C’est l’institut public de protection de la jeunesse (IPPJ). à la gare. des copains y sont allés : pas trop grave ! Quatre heures.

qui sera appliqué par la conseillère… À bord d’une voiture volée. comme par hasard. C’est quand même mon gamin… Alors je lui demande « Et s’il recommence ? » « On verra. Il pourra commencer dans deux semaines. c’était de savoir ce qui arriverait s’il recommençait. » « D’accord ». Le procureur voulait parler « des délits commis ». Ce n’est pas bon pour l’audience. il y a le COE qui s’occupe du plus petit qui veut bien réessayer… Le tribunal homologue l’accord. personne n’a le moral… Ça commençait de nouveau fort en charabia. ni formation. Je ne me doutais pas que cela se terminerait devant une Cour d’appel. Jacques a maintenant 17 ans. il est d’ailleurs allé voir au CEFA. Fatigué. Jacques restera ce soir à la maison. Il n’avait pas prévu que son « meilleur ami du moment » aurait un vrai revolver. la pluie. à Braine-le-Château. Il fait ce qu’il veut. Il bénéficie d’une mesure de placement en milieu fermé depuis un peu plus d’un an. Il n’a repris ni école. ce sera pour une autre fois… » Puis le représentant du directeur nous a demandé si on n’était pas opposés à une réinsertion familiale. Et puis. on n’est pas dans une procédure de 36/4. Depuis quatre jours déjà. le 8. mais l’avocat l’a interrompu : « Hors sujet. mineur délinquant. c’est lui qui décide. . On est en septembre. j’ouvre un dossier 36/4. Il pleut. Il est convaincu qu’on ne peut pas grand-chose contre lui. quand a lieu une audience au tribunal. je le menace. Le père de Jacques a ravalé un petit rire nerveux. Les délits. qu’il tirerait sur ce libraire. » Ce qui m’intéressait.26 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ l’engueule. les recherches en vue d’un placement continuent dans le cadre de l’article 38 et vous le reprenez. Jacques a dit : « D’accord. ça. » Il promet de reprendre une formation. j’ai dit. que la voiture finirait sur ce poteau… Il n’avait pas prévu. Jacques fête son anniversaire.

Cette aide doit faire l’objet d’un accord signé par le représentant du service . les différents types de mandat Diane MONGIN – Le Toboggan Depuis 1991. • les rapports de l’institution concluent à une inaccessibilité totale aux méthodes pédagogiques qui y sont déployées. dans l’attente d’un jugement. Par ces motifs.) . maintenant. dans une vraie prison… *** Aide acceptée ou aide contrainte. à un refus de coopérer et d’accepter les mesures prises . • l’expertise psychosociale conclut à une totale absence de prise de conscience. à un sentiment d’omnipotence impressionnant chez un jeune de cet âge. Jacques va être transféré en maison d’arrêt. le mien. • à aucun moment.DIFFICILES OU DIFFICILES À ÉDUQUER … 27 Attendu que : • les faits sont très graves (le « meilleur ami du moment » est désormais quadriplégique. L’aide demandée et acceptée Tout mineur d’âge (de 0 à 18 ans) est susceptible de bénéficier de l’aide à la jeunesse à sa demande et/ou à celle de ses parents. la Cour lève les mesures et renvoie l’affaire au ministère public. le libraire souffre de séquelles importantes. Ce n’est plus le tribunal des jeunes. le mineur n’a voulu profiter des mesures d’aide et de protection qui lui ont été proposées . celle-ci s’organise autour de deux logiques de prise en charge totalement différentes. date de création du Décret de l’aide à la jeunesse. Mon fils.

« des gens » ? . *** Ce que « ces jeunes » nous donnent à voir Denis RIHOUX – La Pommeraie Impossible tâche que de présenter de manière sommaire et juste. bref. Si celui-ci n’est pas trouvé et qu’il y a maintien de la demande d’aide par le mineur et/ou sa famille. Dans ce cadre le juge de la jeunesse a la possibilité d’utiliser tous les services du secteur de l’aide à la jeunesse dont le suivi à domicile et le placement en institution. tant l’exécution des mesures que le suivi de l’aide contrainte sont organisés par le SPJ (service de protection judiciaire) et son directeur. 36. La seconde se caractérise par l’intervention du juge de la jeunesse sur base d’un délit (dans le jargon du secteur. Elle peut consister en une aide sociale à domicile ou un placement en institution. uniquement accessible au jeune dit « délinquant » (Art. La première est fondée sur l’intervention du tribunal de la jeunesse ou du Parquet se prononçant sur la nécessité de l’aide sans parvenir à un accord avec le bénéficiaire et/ou sa famille (dans le jargon du secteur. ce que « ces jeunes » nous donnent à voir.4). Il peut également user d’un placement en IPPJ (institution publique de protection de la jeunesse). il s’agit de dossier Art. 37 ou Art. L’aide contrainte judiciaire Il existe deux formes d’aide contrainte. « des femmes ». il s’agit de dossier Art. et par le mineur et/ou sa famille. il peut y avoir recours à une aide contrainte. il y aura des exemples contredisant la présentation générale. Mais n’estce pas le cas chaque fois que l’on veut parler « des jeunes ».4). 38). 36. Toujours. Il y a dans ce cas recherche d’un nouvel accord. sans dérive.28 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ de l’aide à la jeunesse – en l’occurrence le conseiller de l’aide à la jeunesse –. « des immigrés ». Dans les deux cas. L’accord ainsi pris peut être remis en question par chacune des parties.

tournés vers la démonstration active de la souffrance intérieure. des discours. mais des comportements qui se retrouvent avec plus ou moins d’acuité chez chacun de ces jeunes. Certains. du contact. autant rien que le fait de les définir risque. toutes ces précautions prises. D’autres. une gêne persiste encore à l’écriture de ces lignes. des expressions. Plus particulièrement. c’est dit. si stigmatisation il y a quand même. masse qui fâche. des capacités de mise en relation.DIFFICILES OU DIFFICILES À ÉDUQUER … 29 Autant il nous semble nécessaire de préciser de qui on parle. des attitudes. « ces jeunes ». par ce livre. c’est qu’ils sont souvent la caricature de l’ado. ne risque-t-on pas. quand même. le repli sur soi. Ce que l’on repère. il n’y a donc pas un seul mode d’entrée en relation. Et pourtant. dans un premier temps. on se sent tout de suite dans le bain : c’est-à-dire dans la difficulté de la relation. « Être » semble. mais « plus » : en caricature. comme partout. qui ont préservé. très rares. de faire pire que bien ? Bref. Les modes d’entrée en relation Selon ce qui vient d’être dit. s’il est impossible de présenter « ces jeunes » sans un ton et un contenu quelque peu caricaturaux. en démesure. déjà. d’autant plus explosifs. Mais quelque chose les transcende tous. il n’existe aucun moule. . Comment se fondre dans la masse ? Masse qui cache et masse qui tache. Avec des sursauts. de tout stigmatiser… Pour « ces jeunes ». lançons-nous ! Et abordons « ces jeunes » de manière progressive. difficile à assumer. s’expriment plus par le retrait. a contrario. voire parfois surdéveloppé. La démesure et l’imprévisibilité Ce qui frappe l’observateur. Voilà. des comportements. Car. dès le premier abord. parfois. c’est l’aspect perturbant de la présentation. À part quelques-uns. Ils sont comme tous les ados. ce sont certaines constantes. sont expressifs.

que dire alors du premier contact ? Ils entrent dans le jeu en choisissant leur rôle. un poids que tu vas devoir porter ». trop voyou. « Je suis là et tu vas le sentir passer ». Bien souvent. De grands acteurs ! Ils ont « de la présence ». le regard est démesuré. Dans tous les cas. déjà. Ça inquiète plus le quidam et ça rassure l’intéressé mal avec les autres et (surtout ?) mal avec luimême. Mais ce qui complique la donne. tous ces « trop » étant autant de provocations au professionnel… Leurs attitudes prennent ensuite le relais. « Rien ne me touche. en l’imposant d’emblée. en tout cas pas seul. trop malheureux. je constate que cela fait partie du jeu). une dégaine. trop sale. au contraire. quoi. « Je te regarde mais je ne te vois pas ». pour être certains de ne pas avoir à en endosser un autre ! Et ils choisissent souvent entre deux grands classiques : le défi actif (confrontation du regard) du coq et le défi passif (repli. je suis un dur » ou « Ne tente pas de m’aider. Sans qu’ils aient encore rien fait et rien dit : une pose. Ils sont « trop » : trop pute. et on comprend déjà. Comme tant d’ados. Pas fort « prop’sur lui ». c’est que le coq devient hérisson (et même lièvre tellement il détale vite) et que le hérisson devient coq (de combat) en moins de temps qu’il ne faut pour le penser. je te provoque mais je te nie ». la première vue interpelle. ils seraient probablement meilleurs dans le théâtre et le cinéma que dans les filières professionnelles toujours les mêmes… . Souvent en groupe. exagèrent certains traits. je souffre trop et de toute façon tu te planteras ». « Je suis lourd. Et donc pour l’anticiper. trop provocant… Si. Certains d’entre eux. évitement) du hérisson. n’ont-ils qu’un ou deux jeux de ces armes de présentation massive. trop triste.30 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ Fringues de marques. c’est une fonction – je ne critique pas. Cigarette au bec. Il faut que l’autre voie à qui il a à faire. Le plus souvent très normatif en apparence. trop méchant. Mais leur normativité est de surface. L’approche est manipulatoire (ce n’est pas un défaut. « Je te cherche.

les programmes éducatifs. Même inerte (car il y en a aussi). très vite et très fort. etc. la difficulté de la prise en charge n’est pas proportionnelle à l’épaisseur du dossier judiciaire. « ne pas construire » l’est tout autant. L’humeur est changeante. le personnage est en mouvement. Il y a des comportements qui ne feront jamais l’objet d’un PV. Par exemple. encore latentes. dès le départ ou au dernier moment alors que l’on croyait.DIFFICILES OU DIFFICILES À ÉDUQUER … 31 Look + contact + attitude : on sent de mieux en mieux l’impulsivité. Et que dire de ces jeunes qui sont constam- . la structure. imprévisible. confinement dans le non-sens (absence de sens et non pas contre-sens) et dans la nonconstruction. naïf (et lui peut-être aussi). qui exacerbe ce trait. les programmes de détente. contre-courant. de manière prévisible ou au contraire. Et dès qu’ils bougent : ça remue ! Ça fait comme du courant. vide. à supporter. Comme. du jeune) : les relations. les biens. Loin de là. la vie communautaire. Jusqu’à l’adulte lui-même. ou même siphon. la provocation. La composante « dépression » est très présente. C’est pour le jeune une douleur et/ou un outil qu’il utilise quand cela lui sert. sélectivement ou systématiquement. Car l’imprévisibilité est une autre caractéristique. les règles de vie. Comportements violents. Et l’inertie n’est pas nécessairement plus facile à appréhender. un symptôme partagé. ou plutôt. que la partie était gagnée. ou alors : inertie. à gérer. Et on sent mieux encore le malaise. On sent la méfiance et l’inadéquation. les prises en charge psy. d’ailleurs. le défi. « Détruire » est difficile à supporter. l’agressivité. Ce qui comporte des risques pour les intervenants. tacite. C’est démolir ce que l’adulte construit (avec ou sans l’assentiment. la complexité. pour les équipes pédagogiques. statistiquement. Sans parler de la prise de produits divers. un appel à l’aide lors d’un moment de violence tournée vers soi-même peut subitement et sans aucun préavis se transformer en violence sur l’autre. On va crescendo.

que nous représentons.32 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ ment en révolte et en confrontation mais qui restent. où chacun sera respecté et libre. Certaines situations nécessiteraient d’autres formes (temporaires. contre vents et marées. milieu psychiatrique fermé ou semi-ouvert. Il n’y a pas de meilleur recherché. LA RAGE. Ils ont LA HAINE. Face à tout cela. en tout cas) de prise en charge : milieu éducatif fermé ou semi-ouvert. LA RAGE. généralement. L’ado en général a pour fonction de créer le conflit de génération et de valeur pour se construire mais. La loi y est celle du plus fort. voire d’autres outils à construire. avoir la rage. soit structurellement soit en réponse aux comportements dérangeants du jeune lui-même. alors que les portes sont ouvertes ? Tous ces comportements peuvent prendre des proportions inquiétantes. ce que nombre de phénomènes sociétaux leur prouvent. et parfois nos services sont au-delà de leurs possibilités ou flirtent avec leur seuil d’incompétence. si ce n’est pour soi-même. Les discours Ils sont convaincus – ou se convainquent – de vivre dans une JUNGLE. Et ils ont généralement de quoi haïr. sans tenir compte des besoins de l’autre. des formules non institutionnelles adaptées aux situations particulières. Ils sont convaincus – ou se convainquent – d’être les étendards d’une nouvelle génération qui serait en opposition totale et agressive avec les préceptes éducatifs et moraux du passé. il y a la soumission ou LA HAINE. Les adultes censés offrir et garantir la réponse aux besoins fondamentaux de l’être en construction – dès la naissance puis en fonction de son âge – ont rarement été bienveillants . LA LUTTE. le plus fort est libre de faire ce qu’il veut. il cherche à transformer le passé nul en un futur meilleur pour tous. . Dans cette jungle. Mais aussi L’ADAPTATION. Pas ici.

ou plus explicite : j’ai LA HAINE parce que… Un travail est alors possible. quelques jeunes se confient plus. Le discours devient alors plus nuancé. elle est virée de plusieurs écoles. Pire. la psychiatrie n’en veut pas/plus. en virages. et on le répète donc. . ce serait plutôt : « never there where he/she should be » (jamais là où il/elle devrait être). répétées et répétitives. il n’est pas en ordre de mutuelle/allocation familiale/carte d’identité /domicile/vaccination/soins divers. Pour conclure. sinon ils ne seraient pas arrivés chez nous. comme pour se rassurer. Et ratées. Les ruptures et échecs à répétition Beaucoup de choses ont été tentées dans le passé de ces ados. Les parcours sont chaotiques et riches en rebondissements. Le background est donc chargé et très complexe. elle a tout bousillé. C’est une des premières choses que l’on constate ou que l’on nous dit lorsque le jeune nous est présenté. sous nos discours et nos attitudes. Mais rares aussi sont aussi les ciels vraiment bleus. les IMP n’acceptent pas la prise en charge. comme si elles faisaient schéma : on se sent protégé puisque c’est ce que l’on connaît. Il est en rupture avec chacun de ses parents. Mais il faut généralement que la relation de confiance soit déjà bien solide. les sphères d’enracinement social. Pour eux. etc. les ruptures. ou presque. en pannes. Ceci sans jugement de valeur : comme un constat. il a été renvoyé de l’institution X.DIFFICILES OU DIFFICILES À ÉDUQUER … 33 Au-delà de ce discours presque omniprésent. en chutes. voire une lapalissade. Très rares sont les situations qui éclatent sans prévenir. il y avait un sens. C’est la rupture dans toute sa splendeur et dans toutes. Tout le monde connaît la célèbre phrase de Taylor : « the right man in the right place » (la bonne personne au bon endroit). les contrats de stage ne marchent jamais. tel un éclair dans un ciel bleu. Mais il faudra souvent qu’il joue au Tarzan des temps modernes jusqu’à se casser la gueule pour comprendre que.

On clarifie. que des jeunes se retrouvent RÉELLEMENT seuls. comme l’intérêt et l’envie d’ailleurs. nous devons développer notre créativité. le retard important. parfois. on permet l’ouverture à un avenir. l’axe familial est travaillé en priorité dans la plupart de nos services. débauche de moyens (humains. La majorité de ces jeunes nous sont confiés parce qu’ils ne font plus rien. Le temps. confrontation. on trace des lignes. on ouvre à la paix possible. à peine dedans ou mal embarqués. Parce qu’il est fondamental pour la construction d’identité. si possible. Évaluer. qu’ils sont hors circuit. on parvient à ré-enclencher ce qui paraissait totalement et définitivement débranché. de rejets avec tout ou partie de la famille. qui tentera de relancer le jeune dans un projet professionnel et qui. Leur histoire à tous est jalonnée de plus ou moins d’échecs. directe ou élargie. La rupture. On en trouve presque toujours. Mais comme on arrive souvent une guerre en retard. les possibilités. par ailleurs. Il n’y a aucune recette.34 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ La première sphère avec laquelle il y a rupture est la sphère familiale. tiendra le coup ! Face à ce symptôme caractéristique du décrochage scolaire. La situation a tellement pourri. . que la rupture est totale. on met des mots. inventivité. nous adapter. Le décrochage scolaire (temporaire ou massif) bouscule le cadre. voire impressionnant : des années de galère scolaire. cet axe familial ne peut pas être travaillé autant qu’on le voudrait. Et puis chercher l’établissement le plus adapté ou le patron. rien d’achevé ou même de réellement commencé… Il faut d’abord reconstituer le chemin parcouru. atteint les sphères scolaire et professionnelle. assouplir nos modes de prise en charge. il demande rigueur et souplesse. un peu fou. avec l’aide de tiers (Centre PMS). Le niveau scolaire est en moyenne très faible. de nombreux établissements scolaires visités. toujours le temps. on fait émerger des nouvelles pistes (souvent préexistantes mais qui n’avaient pu émerger auparavant).

il n’a plus de contact avec la personne qui ouvre le droit aux allocations familiales…). inquiétant. j’ajouterais : le sans-place. Ou bien ses dossiers sont en ordre. psychiatrie). Il arrive. plus souvent qu’on ne le pense. J’avais écrit dans l’intro : perturbant. Ceci sans compter sur les inscolarisables. Le milieu institutionnel lui-même représente une troisième sphère avec laquelle la rupture est souvent consommée. en plus. dérangeant. que le jeune soit en « rupture administrative ».DIFFICILES OU DIFFICILES À ÉDUQUER … 35 financiers. parfois nombreuses. d’allocations familiales. le combattant. In fine. et qu’il est impossible de les intégrer dans une autre structure de l’aide à la jeunesse. *** . Pas ou plus de carte d’identité. Le jeune a déjà fait l’objet de mesures antérieures. soit après avoir fait le tour de tout ce qui existe (réellement ou lors des demandes d’accueil) et s’être vu refuser partout. mais sans lien avec la réalité (le domicile est celui d’une personne avec laquelle le jeune est en rupture. de protection sociale. recherche d’adaptation réciproque du jeune (qui a bien compris les limites du système) et de l’institution (qui est le dernier pion du système). de réseau). Cela existe ! Mais on ne peut pas « faire école ». provoquant. on bricole. avec le plus d’ingéniosité possible. le révolté. de domicile. le dys-affectif. Certains connaissent même mieux que les travailleurs le secteur de l’aide à la jeunesse et les secteurs proches (IMP. Ils arrivent chez nous soit parce que les actes posés nécessitent une équipe renforcée et un projet adapté.

Il m’a menacé d’une mesure plus grave.36 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ Ineptie (Fiction) Luc MORMONT – Vent Debout Deux adolescents se rencontrent dans un parc : — P. Et je me suis retrouvé dehors. : Salut. (désarçonné) : Où vas-tu ? — A. Ils m’ont dit que c’était un cas d’exclusion. — P. — P. elle a bien morflé… Mais en fait. (mi-figue mi-raisin) : Génial ! Comme ça. (souverain) : Ce bouffon ? Il m’a engueulé. Je suis trop violent… Je passe à l’acte. (interloqué) : Viré d’un centre fermé ? — A. tu seras à la source ! *** . (curieux) : Et tu es déjà en sortie autorisée ? — A. : Salut. — P. (souriant) : Oui. (perplexe) : Et ton juge ? — A. c’était une récidive. (de plus en plus souriant) : Non ! Je me suis fait virer ! — P. cet arrachage. et mon juge m’a placé dans un centre fermé. T’avais pas blessé la vieille ? — A. Il n’y avait plus de place dans aucun centre. man. — P. (ricanant) : Dans un home pour personnes âgées. : T’es revenu en ville ? — A. comme ils disent. alors il m’a donné des heures de travaux à faire. (triomphant) : J’ai frappé un éduc. Je suis entré là il y a deux mois… — P. Je commence lundi prochain. — A. je suis sorti la semaine dernière. (soucieux) : On m’avait dit que tu en avais pour plusieurs mois. (toujours souriant) : Si. — P.

Mais ils existent. ces « affreux jojos ». technique. Elle est pourtant indispensable dans la mesure où il est des plus malaisé. La maison accueille actuellement 15 garçons.DIFFICILES OU DIFFICILES À ÉDUQUER … 37 Profil d’adolescents de l’extrême. le Foyer retrouvé était. La description qui suit peut paraître méthodique. CAS pour garçons Jean-Christophe SCHOREELS – Le Foyer retrouvé Le Foyer retrouvé a été créé en 1946 pour accueillir les orphelins de guerre. Suite à la réforme du secteur de l’aide à la jeunesse. de se rendre réellement compte de ce qu’est le travail de terrain avec ce type d’adolescents. nous avons appris à les connaître et ils méritent que nous leur tendions la main… . nous les rencontrons. pionner dans le cadre du travail avec des adolescents difficiles (tout comme la Bastide blanche. ceux dont plus personne ne veut entendre parler ne représentent qu’un infime pourcentage de la population de l’aide à la jeunesse. La mission débute par une période d’hébergement pouvant déboucher sur un suivi extérieur soit en logement supervisé soit en famille. contribuent à rendre « lourde » la prise en charge de ce type d’adolescents. voire dure et implacable. âgés de 15 à 18 ans. Ces « durs des durs ». le Toboggan et la Maison heureuse). L’intervention du Foyer retrouvé est généralement consécutive à l’interaction d’un ensemble de caractéristiques qui. Cette nouvelle appellation n’est en fait que la reconnaissance officielle d’une expérience vieille de 15 ans. à moins d’une immersion prolongée dans notre quotidien. depuis le 1er février 1988. En effet. de par leur ampleur. conventionné pour ce type de prises en charge. leur cumul et leur intensité. La capacité initiale de 45 lits s’est réduite au fil du temps. froide. le service est devenu un CAS depuis le 1er janvier 2002. même pour les professionnels du secteur. Le Foyer retrouvé.

faux et usages de faux…) Il nous arrive de compter parmi notre population des auteurs de meurtres ou d’assassinats. Une délinquance « classique » : le mineur enfreint la loi.38 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ 1. qui tend à s’enraciner de plus en plus profondément au fil du temps. Plus encore que pour les majeurs. suite à la survenance de faits qualifiés infractions (36. vols de voitures. coups et blessures volontaires et involontaires. Une délinquance récurrente d’une certaine ampleur Les jeunes n’ayant jamais commis de faits délictueux sont l’exception. la délinquance « cachée » est considérable chez les mineurs d’âge. Les actes sont de nature variée et diversifiée. détentions illégales d’armes. incendies volontaires. réalise des coups en vue d’en retirer des bénéfices. de se procurer de l’argent. la nature des faits délictueux accomplis par les jeunes se rattache à deux types de délinquance. Une majorité de nos pensionnaires (60 à 70 %) sont placés par les juges de la jeunesse sur base d’un dossier ouvert par le parquet. attentats à la pudeur. les prises en charge en provenance des services d’aide à la jeunesse (SAJ : 10 à 15 % de la population) et des services de protection judiciaire (SPJ : 20 à 25 % de la population) sont exemptes de la composante « délinquance ». vols dans les magasins. De façon schématique (la délinquance juvénile ne se réduit pas à cette simple dualité. dégradations et destructions de biens.4). Ce qui contribue à renforcer un sentiment d’impunité bien ancré. viols. consommation et vente de drogues. soit les victimes n’ont pas porté plainte. Le jeune a commis un ou plusieurs faits répréhensibles mais soit il ne s’est pas fait prendre. La visibilité de leurs actes est moindre. En théorie. force est de constater que le phénomène est bien présent. soit il n’a pas fait l’objet de poursuite devant le tribunal de la jeunesse. trafics de stupéfiants. Ils embrassent la quasi-globalité du champ des infractions pénales (vols simples. Sur le terrain. vols dans des propriétés privées. . Cette notion nécessiterait une analyse plus complète et fouillée).

Autant de traductions d’un équilibre psychologique passablement perturbé. de ne pas être reconnu… qu’ils expriment par des comportements agressifs et violents. il sait qu’il ne s’expose pas à grand-chose. À un moment donné. L’axe de travail majeur consiste à tenter d’enrayer le phénomène délinquant.DIFFICILES OU DIFFICILES À ÉDUQUER … 39 Il prend des risques mais le jeu en vaut la chandelle. à un refus ou à l’autorité. Un comportement destructuré Les jeunes placés dans notre établissement sont mal dans leur peau et dans leur tête. de faux et usages de faux… Le « délinquant pulsionnel » sera à l’origine de coups et blessures. Assez mature. il convient de l’aborder de cette façon. Une délinquance « pulsionnelle » : le jeune enfreint la loi involontairement. des passages à l’acte (certains jeunes représentent de réels dangers) ou encore des attitudes de repli. Le « délinquant classique » va être l’auteur de cambriolages. Pinatel) se rencontrent plus que d’autres : Une agressivité verbale et physique : l’adulte étant généralement considéré comme un agresseur. ce jeune ne pose généralement guère de problèmes comportementaux. de ne pas exister. Le « non ». Jusqu’à dix-huit ans (à l’exception du dessaisissement). En institution. sans recherche de profits. Échecs et ruptures ont trop souvent fait partie de leur quotidien. La délinquance est ici la conséquence de troubles d’ordre comportemental. de vols de voitures. Cette prise en charge est nettement plus lourde que la première. de dégradations et destructions de biens… 2. De là sont induits des sentiments de rejet. l’autorité. il s’agit d’une gestion permanente qui nécessite une dépense d’énergie considérable. il réagit impulsivement à une frustration. il adopte un mode relationnel proche de l’adulte. Depuis la naissance. Certains traits psychologiques (voir J. ils n’ont jamais connu la stabilité. de braquages. sans s’en rendre compte. l’attente… engendrent des frustrations qui se tra- .

on peut rencontrer un usage de drogues dures (LSD.40 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ duisent par une agressivité verbale. qu’en réponse à cet « étiquetage ». il est banal de comparaître devant le Juge de la jeunesse. le pouvoir est détenu par le plus fort physiquement. par exemple. De manière générale (faute de pouvoir entrer dans de plus amples détails). Le sentiment de culpabilité est minime. ils se comportent conformément à l’image que l’on donne d’eux. Les garçons ont déjà vécu tellement de choses dans leur vie que presque plus rien ne semble les toucher. Nos jeunes ont une vision négative d’euxmêmes. d’être arrêté ou encore de passer une nuit au poste de police. L’indifférence affective. de colles et de détachants. Comportements déviants ou conduites à risques Par une série de conduites à risques ou autres comportements déviants régulièrement présents. cocaïne. Dans leur esprit. Pour eux. d’où le phénomène de sous-cultures délinquantes où ils ont un statut et où ils sont reconnus. L’égocentrisme. Rares sont les jeunes qui ne fument pas de joints. 3. le jeune représente non seulement un danger pour lui-même mais également pour son entourage immédiat. Nombre de jeunes n’entrevoient la relation avec autrui qu’en termes de rapports de force. Ils ne se soucient pas de l’avenir et ne saisissent pas les conséquences que peut avoir un acte présent. etc. La labilité. La consommation de produits psychotropes. on remarque chez nos résidents un important déficit social et éducatif. À des degrés variables et en fonction des situations. fortement renforcée par le processus de stigmatisation dont ils sont victimes. Le Sassi.). de médicaments. Beaucoup vivent au jour le jour sans penser au lendemain. . héroïne. À cela s’ajoute le phénomène de déviance secondaire. c’est-à-dire la tendance à vouloir toujours tout rapporter à leur personne. provoque des ravages épouvantables. amphétamines. voire physique. le sentiment qu’ils n’ont pas leur place dans notre société. à savoir.

par un papa absent. appels à l’aide de jeunes en sérieuse détresse. seule et dépassée par la problématique de son fils et de l’autre. produisent un cocktail explosif. Les suicides sont plus rares mais les risques sont réels dans certaines situations. 4. Le schéma de base de la cellule familiale se caractérise. tant les difficultés sont multiples. Il s’agit majoritairement de tentatives de suicide. pour la plupart. Ces différentes « substances ». Les automutilations. Celle-ci peut présenter de multiples dimensions et significations. La fréquence et la régularité sont moindres que pour les joints mais l’intensité est généralement considérable. Il convient de distinguer la véritable fugue (souvent de longue durée) de l’escapade temporaire. en rupture avec leur milieu familial. . Le retour est un moment crucial auquel il faut apporter la plus grande attention. Enfin. Tout ce qui est proposé pour rompre une vie vide de sens est systématiquement rejeté. lorsqu’elles sont combinées. Il est momentanément ou définitivement impossible pour eux de vivre avec les leurs. Nous côtoyons des jeunes au potentiel d’inertie hallucinant. Ils errent et « glandent » à longueur de journées. tatouages ou piercing sauvages… Les fugues. Rupture avec le milieu familial Nos pensionnaires sont. d’un côté. S’il a en mains une bouteille d’alcool (souvent liée à un vol). des luxations. Le jeune en fait rarement un usage raisonnable. Certains jeunes sont de véritables spécialistes de la fugue. des plaies à l’aide d’objets divers. il vide le contenu en un minimum de temps. des morsures. Les risques de passage à l’acte sont réels. des fractures. il fume joint sur joint tant qu’il a de la matière à sa disposition. S’il dispose d’une barrette de shit. Les tentatives de suicide et les suicides. On peut remarquer chez certains mineurs des traces de mutilations volontaires telles que des brûlures. l’« absence de conduites » est également remarquable dans certaines situations. par une maman paumée.DIFFICILES OU DIFFICILES À ÉDUQUER … 41 La consommation de boissons alcoolisées.

Un passé institutionnel chargé Une orientation vers le Foyer retrouvé est rarement une première mesure d’hébergement hors du milieu familial prise par l’instance de décision. toutes sections confondues (premier accueil. Il est incontestable que nombre de situations ne se seraient pas détériorées à ce point si le papa avait pleinement assumé la fonction paternelle. SOORF à Fraipont). 5. le cap de la dixième institution est allègrement franchi. Les adolescents ont transité par les différentes formes institutionnelles existantes : services résidentiels traditionnels. il s’agit de l’ultime action éducative envisagée avant le renoncement. Jusqu’à l’abrogation de l’article 53 de la loi de 1965 sur la protection de la jeunesse (possibilité pour le juge de la jeunesse de placer un jeune de plus de 14 ans en prison pour une durée de 15 jours) en 2002. éducation). A présent. Pour certains.42 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ Certains garçons n’ont plus aucune attache familiale. . instituts médico-pédagogique (IMP). Le rôle du père dans le processus de développement et de maturation d’un enfant est essentiel. un passage par le centre fédéral fermé d’Everberg peut faire partie du parcours antérieur du mineur d’âge. Leurs parents sont décédés. voire plusieurs séjours en milieu carcéral. centres d’accueil d’urgence (CAU)… On remarque en outre un ou plusieurs passages (ce qui est plus souvent le cas) en IPPJ. disparus. il contribue à apporter à tout jeune les structures indispensables à sa bonne évolution. Bien souvent. orientation. Une carence paternelle durant l’enfance peut être la cause de dysfonctionnements au moment de l’adolescence. Les jeunes qui nous arrivent ont connu plusieurs placements antérieurs. hospitalisation. parfois inconnus ou ils se désintéressent totalement de l’existence de leur progéniture. déchus de leurs droits. y compris des séjours prolongés en section fermée (Braine-le-Château. Symbole d’autorité et d’instance d’interdiction. centres de premier accueil. nous prenions en charge des jeunes ayant connu un.

nous pouvons être avertis que plusieurs de nos résidents ont commis une infraction. 7. Cela peut bien se passer pendant des mois et puis du jour au lendemain tout s’écroule. Les difficultés pour se situer dans l’espace et dans le temps sont réelles. ils ne sont en ordre ni de carte d’identité. ne sont pas à négliger en terme de construction et de quête d’identité. a priori sans importance. Même chose du point de vue administratif. nous nous . loisirs. une tentative de suicide ou encore une surconsommation de drogue. Rares sont ceux qui suivent l’enseignement traditionnel et qui se trouvent à niveau. Ces aspects purement matériels. Pour une minorité. les renvois et les années ratées sont légion. Certains sont même sans domicile. à tout instant.DIFFICILES OU DIFFICILES À ÉDUQUER … 43 6. Une lecture brute de ce profil « d’adolescents de l’extrême » peut induire chez le lecteur le sentiment que toute action éducative est illusoire et immanquablement vouée à l’échec. Retard pédagogique important Le parcours scolaire de nos résidents est particulièrement chahuté. Ils ne sont intégrés à rien : clubs sportifs. patro. on peut même estimer qu’ils sont inscolarisables. scouts… dont ils ont été exclus. Quand ils entrent au Foyer. nous pouvons être amenés à gérer une crise de violence. Caractère imprévisible de l’évolution L’évolution de nos pensionnaires est souvent imprévisible. Ils sont pratiquement tous déscolarisés lorsqu’ils nous arrivent. Les capacités d’apprentissage sont faibles. Les changements d’établissement. ni de mutuelle. Le quotient intellectuel se situe souvent en dessous de la moyenne. Ils se trouvent en dehors de pratiquement toutes les sphères sociales. ni d’allocations familiales. À tout moment. De même. Décrochage social et administratif Nos jeunes sont marginalisés. Vous nous direz alors: « À quoi bon s’évertuer à récupérer l’irrécupérable! » Pour notre part. 8.

une grande majorité d’adultes qui gardent de leur passage chez nous le souvenir d’une étape importante de leur vie. . Ma maman souffre d’un coup de déprime et. à six mois. Une de nos missions consiste à les déceler et à aider les jeunes à les exploiter de façon positive. nous sommes heureux de compter parmi les anciens. Si notre action éducative veut être efficiente. Nous disons souvent que si nous avons des graines de pissenlits. je suis amené par une assistante sociale à la pouponnière. il y eut des échecs. nous croyons pouvoir dire que nous n’avons pas perdu notre temps. *** Jeu de l’oie. Car. derrière ces jeunes qui dérangent et qui font peur. Bien sûr. Jules est un peu de ceux-là. Certains nous ont déçus. Après plus de 25 années dans l’institution. alternative et individualisée à CHAQUE situation prise en charge. il nous est demandé d’évaluer notre travail. nous ne pouvons faire pousser des roses. Mais il y a de si beaux pissenlits. Si nous regardons dans notre rétroviseur. se cachent des potentialités non explorées qui leur permettront de se faire une place au sein de la société. Maman m’oublie. il est indispensable de mettre en œuvre une pédagogie adaptée.44 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ refusons à jeter l’éponge. Certains venus d’horizons différents ont créé des liens solides à partir de leur vécu commun. jeu de lois (Fiction) Myriame SOREL et Thérèse RICHE – Altitude 500 – L’Orée Souvent. D’autres nous ont épatés. Nous aimons notre travail et sommes loin d’être démotivés. un peu de chacun d’eux… Jules… Je suis né le vendredi 28 novembre 1980.

Je me montre agressif avec les autres enfants. Je ne fais guère d’efforts. Vu votre souhait de reprendre contact avec vos enfants. L’école est dans notre rue. Je vais y passer trois ans. Et toutes les grandes vacances. Ils ont fait une enquête. Je ne reste pas en place deux minutes. en route pour la petite maison familiale. L’assistante sociale a fait des démarches et coucou revoilà ma maman. Ma maman m’inscrit en première primaire. Et des congés scolaires. Je veux tout pour moi.DIFFICILES OU DIFFICILES À ÉDUQUER … 45 Je reçois une première visite pour mon premier anniversaire. Mes sœurs restent en institution. Les contacts avec maman ne sont pas autorisés. D’abord certains week-ends. Demain. Mon éducatrice s’occupe de moi à merveille. Je marche. J’ai douze autres copains et copines. Elle a un nouveau copain. Je vais devoir déménager. Il paraît… Mai 1985 – Extrait d’une lettre de l’assistante sociale à la maman de Jules : … Je me permets de prendre contact avec vous afin de vous signaler que votre fils Jules se trouve chez nous depuis le 29 novembre 1982. Je balbutie. Je découvre petit à petit mon environnement. Elle a repris contact avec mes trois sœurs placées en institution. Le calendrier a dit que j’allais avoir deux ans. nous souhaitons vous rencontrer pour éclaircir votre demande de revoir Jules. Voilà. Il paraît que je ne suis pas facile à gérer. . Je me plais bien. Elle va beaucoup mieux. Elle ne comprend pas pourquoi autant de temps s’est écoulé sans avoir de mes nouvelles. C’est un peu comme l’école gardienne. Je suis autorisé à rentrer chez ma mère. je suis replacé en famille.

Il prend la décision unanime de prononcer le renvoi définitif de Jules pour préserver la réputation de l’école. Il faudra trouver une autre solution. Elle est enceinte de trois mois et elle préfère que je retourne dans la maison familiale. Maman lui dit que je suis très difficile.Jules est impoli .punitions non rendues .Jules mange pendant les cours .racket Le conseil de classe et la direction. Il propose de me laisser à la garderie. C’est une sorte d’institut : une école avec un internat.Jules n’a pas envie de travailler .utilisation de projectiles .Jules n’accepte pas les remarques . Le médecin constate des coups et informe l’AS du PMS. Le PMS et l’institutrice de l’école ont dit que j’étais un type 8 ! Il paraît qu’il y a des écoles spéciales pour ça. . Il me frappe.Jules vole à la cantine .Jules fume en cachette . Pas de place avant la fin de l’année scolaire. C’est la dame qui visite les familles. une maison pour ceux à qui il manque une case. analysent le comportement de Jules et constatent avec regret que son contrat n’est pas du tout respecté.46 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ Le copain de maman me trouve trop difficile. les casse…) . Comme j’ai 7 ans. Quand elle vient.Jules embête les autres (vole les objets. Les institutrices trouvent que je ne suis pas en bonne santé. je suis admis dans un IMP. Je ne peux pas continuer à l’école… Extrait d’un rapport de l’école : .Jules n’a jamais son équipement .devoirs et travaux non faits . en date du 15 décembre 1987.

Ça prend beaucoup de temps. Discussion avec Jules : « Oui je te jure mon père s’est cassé en Espagne. Léona ma nouvelle compagne qui se réjouit de devenir ta nouvelle maman. » J’ai fait des démarches au consulat de Belgique à Tenerife car Jules me dit que son père est parti vivre là… Mon père est retrouvé. Malgré tout il est temps de penser à des sorties de w-e car il ne peut être envisagé de rester tout le temps dans l’institut. Il paraît qu’ils ont dû beaucoup enquêter. Extrait du « cahier de soirée » : Samedi 13 décembre 1987 Au cours de l’après-midi. beaucoup d’activités. Pas de retours en famille. Je pense qu’au moins une fois par mois. Lettre du père de Jules à son fils : Mon gamin. éducateurs sympas. il a aidé à la vaisselle sans qu’on lui demande. il n’habite pas tout près. a proposé d’aller au terrain de foot avec les autres. Jules se montre preneur de beaucoup d’activités. Le soir il va en chambre sans problème et écoute sa musique calmement. Je suis impatient de te voir et de te connaître mais je dois t’avouer que depuis notre premier contact le 19 mars 1988. a rangé sa chambre sans rouspéter. beaucoup de choses ont changé. Comme pour toi le temps m’a paru long sans avoir de tes nouvelles. .DIFFICILES OU DIFFICILES À ÉDUQUER … 47 Les débuts se passent bien : nouveaux copains. ton papa qui t’aime beaucoup. Mais les démarches ne sont pas simples : je ne porte pas son nom. il nous sera possible de t’accueillir et tu pourras même loger une nuit… À très bientôt. ils sont revenus en Belgique. Il vient de refaire sa vie. j’ai fait des recherches qui n’ont pas abouti et je me suis découragé. Ils ne sont pas opposés à me rencontrer. est tombée enceinte et a du mal à s’acclimater en Belgique. Avec sa compagne.

Comme on manque de pistes pour le week-end. Ce serait le positionner encore plus comme un objet sur lequel l’adulte a du pouvoir. Toutes ces aventures me rendent de plus en plus difficile. Un week-end par mois. le psy de l’IMP. Mon père. Jules : Moi. On ne souhaite plus me recevoir. j’ai signé mon ticket de sortie. son référent. Alors. Il paraît que je suis aussi voleur que ma mère et on a peur que je ne contamine le futur bébé. n’est pas disponible. je trouve que ça va bien. une stagiaire et Jules : La conseillère: Jules. le titulaire de sa classe. sa grand-mère. le directeur de l’IMP. lui.48 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ On fait de nouveau appel à ma maman. il lui faut longtemps quand le cadre de référence se modifie pour qu’il y trouve sa place et tout nouvel effort d’adaptation requiert une « dépense d’énergie psychique » qui hypothèque son insertion. Extrait de la réunion de synthèse : Présents : la conseillère. Ça ne dure pas très longtemps. . la déléguée. Tenté par 125 euros dans le sac de ma grand-mère. comme ma famille ne collabore pas. Elle a eu deux autres enfants et elle a changé de compagnon. Lui imposer des retours plus fréquents en famille ne ferait qu’accentuer les troubles déjà relevés consécutifs à un vécu trop lourd et sur lequel l’adolescent n’a eu que trop peu de prises. l’IMP ne peut plus me garder. Elle est d’accord de me reprendre un week-end par mois. on fait aussi appel à ma grand-mère qui avait repris contact une fois que j’étais chez lui. il est grand temps de faire le point sur ta situation qui pose de plus en plus de problèmes aux personnes qui vivent avec toi. je retourne chez elle à la place de chez mon père. Extrait du rapport du psychologue : Jules a du mal à s’adapter . Il paraît que je deviens ingérable.

J’ai besoin d’être entouré dans un milieu plus stable et chaleureux. Momentanément. je n’ose plus le laisser tout seul. Je dois quitter l’institution au plus vite. moi. J’ai pas fait ça : je ne connais même pas ce mot-là. La grand-mère : En tout cas. je suis redevenu le vilain canard. Coup de téléphone de la déléguée au centre d’accueil d’urgence (CAU) Ordonnance de placement 9 février 1994 — Déléguée : Avez-vous une place pour un gamin de 13 ans ? — CAU : Oui. son père n’en veut plus car il y a Roberto qui ne passe pas encore ses nuits . Mais voilà. . Je retrouve la cuisinière qui me gâtait. je ne sais plus de chemins avec Jules. Ne pourrait-on pas envisager de les contacter pour savoir si un nouvel accueil de Jules serait possible? La déléguée : Si Madame la conseillère est d’accord je veux bien les contacter pour savoir s’il y a de la place. Jules : De toute façon.DIFFICILES OU DIFFICILES À ÉDUQUER … 49 Le directeur : Tu dois savoir que dans notre institution tous les pensionnaires doivent retourner au moins deux week-ends par mois en famille. Le référent: Jules me dit souvent que l’endroit où il se sentait le mieux c’était à la maison familiale. il y a une place à la maison familiale. J’y suis réadmis. Le mardi 8 février 1994. Pour leur permettre un temps de réflexion. la chambre dans laquelle je dormais quand j’étais petit. pour moi ce n’est plus possible de le reprendre . Pour qu’ils décident si on me garde ou pas. il fume et depuis qu’il a volé. On a dit qu’une solution plus familiale me conviendrait mieux. Tout baigne. Coup de bol. ce qui pour toi nous pose problème. vous n’en avez rien à cirer de moi. je suis accusé d’attouchements sur les plus jeunes.

je suis là pour 20 jours. Je suis inscrit en accueil. Il y a des gens qui viennent voir si tout va bien. je suis amené au cabinet du juge de la jeunesse. On ne doit pas aller à l’école. on décide de se faire la malle. Si ça tombe. Avec ma bande de potes. Il paraît que c’est bien. un CAS-PPP. service éducation. On emprunte une voiture chez les voisins et on se fait caler par la gendarmerie. En fait. je ne veux pas y retourner : je suis accusé à tort. C’est cool. un soir. Il faut que j’aille me présenter. Et de m’accueillir à nouveau si un service d’aide en famille me suit. Ma famille est à nouveau contactée mais je refuse de les voir. Moi. Je vais me tailler. Je ne veux plus en entendre parler. c’est la prison. Ma grand-mère accepte de reprendre contact avec eux. D’abord. Je vais dans une école professionnelle tout près de chez ma grandmère. Le CAU contacte ma famille. Le juge décide de m’expédier en IPPJ. On m’a menotté. c’est chez ma grand-mère. Je suis prolongé pour 20 jours. Mais il paraît qu’il faut que j’aie un projet ! . Ça pue l’entourloupe. Je suis placé en COE. Ils me cassent la tête. Je ne vois pas dans quelle langue ils veulent que je parle. Des contacts sont alors pris avec Beauplateau. Mais on ne peut pas le dire. C’est comme les vacances. Moi. on a des activités. ils ont rien dit.50 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ Je suis placé en CAU. Ça veut dire qu’on peut rester dans sa maison. pour deux ans. Mais je suis pas assez con pour me faire piéger. J’ai la rage… Après l’audition. au terme desquels mon admission sera renégociée à la maison familiale. Ils me disent que mes copains ont tout avoué. Ils vont pas me faire chier longtemps.

Je suis inscrit en aide aux collectivités de personnes. je suis inscrit en boulangerie. il faut déjà trouver un stage. » Il n’est même plus utile de fréquenter l’école trop souvent… . Il faudrait que je m’abstienne de suggérer mes idées. Il n’y a pas assez de pratique et quand il y en a. Les cours ne correspondent pas à ce que je croyais. tout content de ne plus devoir réfléchir. » Début septembre. À l’analyse. plus que Jules. est monté dans mon train. Fin septembre. Je voudrais m’occuper des autres. qui avait besoin d’un nouveau projet. J’ai atteint les 30 demi-jours d’absence. Même si le projet met plus de temps à se concrétiser. En octobre.DIFFICILES OU DIFFICILES À ÉDUQUER … 51 Mon projet est le suivant : « Pouvoir reprendre l’école en mécanique à temps plein et me préparer à vivre en kot. Réflexions de l’éducateur référent. il faut à tout prix que ce soit Jules qui bouge… J’abandonne l’école. c’est peut-être moi qui ai induit l’idée de la boulangerie. C’est ça qui me démotive. lors d’une discussion : À la réflexion. Je sèche les cours. je fais encore un nouveau projet. je suis inscrit en mécanique. je me suis demandé si ce n’est pas moi. Je me rappelais un ancien qui avait mordu à ce projet. les cours ne sont pas bien donnés. Un mois de farniente. Avec mon référent. Et Jules. J’aimerais mieux boulangerie. C’est pas raisonnable vu mon manque de formation. Au mois de janvier. Je deviens enfin « élève libre. je me rends compte que ce n’est pas ce que je veux faire.

Il me faut penser aux vaccins. de quitter les institutions. Découragement. Ça me paraît trop beau. Il faut dire que les adultes autour de moi m’ouvrent des portes. avec mon délégué. Tout le monde me parle d’Afrique ! Ça me casse la tête ! En même temps. Je tiens le coup ! Pendant plusieurs mois. . de participer aux activités de l’institution. Je corresponds avec l’institution qui va m’accueillir. Les démarches s’enclenchent pour mon billet d’avion. Deux jours de cours par semaine. je suis obligé. avec les adultes. j’essaie de construire le projet. Partir… Et pourquoi pas l’Afrique ? Tout se bouscule : pour y faire quoi ? avec qui ? combien de temps ? combien ça va coûter ? qui pourrait m’accueillir ? Je prends contact avec une institution au Burkina Faso. cette fois-ci. Ça coûte cher. je ne me sens plus capable de reculer. C’est génial… L’argent n’arrive pas assez vite. Je suis entouré. Je n’y arriverai jamais.52 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ J’ai seize ans. au visa. on ne m’en demande pas trop. Et si c’était moi. Comme l’école ne me trouve pas de stage. je l’abandonne. qui décidais ? D’autres jeunes du home l’ont fait. Mon projet se construit. Ça n’a pas duré. Mon éducateur m’en trouve un autre. J’ai un petit boulot. Il paraît qu’une évaluation sérieuse de mon projet s’impose. Enfin je vais pouvoir faire la vente. Je commence vachement à paniquer. Une réunion de mise au point est prévue chez mon juge. Ça me convient. Je ne peux pas me payer la gêne. J’ai envie de rêver. la journée. Et puis. Jamais je n’aurais pensé cela possible. au passeport. Le 3 novembre. Je suis dans les conditions pour m’inscrire au CEFA.

J’en garderai les détails pour moi… Trois mois. Les temps sont durs. . pas trop cher. Je garde des contacts avec l’institution et les éducateurs prennent contacts entre eux également. Je suis à Ouagadougou. Il vient me chercher. Avec mon éducatrice. Mes sacs. Ma grande aventure commence. Début février. Je veux voler de mes propres ailes. J’ai fait ce qu’il fallait pour m’inscrire au CPAS et avoir mon revenu d’intégration. Mais je ne peux pas craquer. déjà. Ils parlent français. J’ai trouvé un kot par le biais d’un ancien du home. responsable de moi-même. Je ne veux pas de prolongation. J’ai envie de faire demi-tour. Je suis dans le hall de Zaventem. Je suis. on me recherche un kot. mon éducatrice et ma responsable de groupe sont là. 8 heures plus tard. seul. J’ai besoin de me sentir exalté et je ne veux en aucun cas perdre la face. C’est Ousmane. dans son immeuble. La solitude me pèse. mais je voudrais les voir partir plus vite. Retour dans le froid. Ça y est. Je ne sais pas quoi dire. Je vole. mais pas le même que nous. J’ai été m’inscrire à l’agence d’intérim. ma trouille. J’ai dix-huit ans. Je vais me retrouver seul avec mon défi. J’habite à Bruxelles.DIFFICILES OU DIFFICILES À ÉDUQUER … 53 Voilà. J’angoisse. Il est éducateur à Orodara. Je suis content. Un homme m’interpelle. 38°. C’est pour m’acheter ma consommation d’herbe. Tout des Noirs.

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ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ

Je rencontre des Africains et on se lance dans un groupe de musique et d’animation. Ça me motive. Je m’investis dans le groupe. L’an prochain, je participe à un projet au Burkina. Enfin, j’espère… J’ai rendez-vous avec deux éducatrices qui voudraient que je leur transmette mon récit de vie… Elles la connaissent mieux que moi, ma vie. Mais bon, j’accepte. C’est pour un bouquin ! Ma vie dans un bouquin ! Il paraît que des gens ont dit que mes sentiments n’apparaissaient pas dans mon histoire. Moi, je dis que c’est normal : c’est toujours les adultes qui ont tout décidé pour moi. Comme pour un objet. Un objet ne parle pas de ses sentiments. Je regrette souvent de ne pas avoir de photos de moi, enfant. Mais je n’étais pas considéré comme une personne, avec de l’affection à prendre et à donner. Plutôt comme un cas à placer. Et à déplacer… J’ai grandi trop vite. Je ne me souviens pas d’avoir joué. Mais je me rappelle bien des réunions interminables, où on parlait de moi. J’assistais en spectateur en essayant de comprendre ce que tous ces gens me voulaient. Il ne faut pas croire que cela ne me touchait pas. D’ailleurs, le soir, je pleurais, dans mon lit. J’essayais pour m’endormir de me souvenir du nom des gens de ma famille : Joëlle, Marc, Agnès… D’imaginer où ils étaient… À Bruxelles, nous nous retrouvons à plusieurs anciens de Beauplateau. Même si nous n’étions pas placés en même temps, on a beaucoup de souvenirs en commun. Nous formons un réseau et notre lien est d’avoir tous étés placés en Ardenne, même si toutes nos histoires sont différentes…

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DIFFICILES OU DIFFICILES À ÉDUQUER …

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Poupée Texte anonyme
J’avais mal aux dents Je l’ai dit à ma maman mais elle ne m’a pas écoutée elle était en train de téléphoner alors je l’ai dit à mon papa mais il ne m’a pas écoutée y avait du foot à la télé. Je l’ai dit à ma poupée Mais elle a gardé ses yeux fermés… J’ai vu un gros loup blanc Alors je l’ai dit à ma maman Mais elle s’est mise à crier Elle ne m’a pas écoutée Je l’aurais bien dit à mon papa Mais j’ai eu peur qu’il ne me croie pas Je l’ai dit à ma poupée Mais elle a gardé ses yeux fermés… Je suis tombée du toboggan J’ai couru vers ma maman elle m’a flanqué une bonne fessée Faut dire que j’ai taché sa robe d’été J’espère qu’elle dira rien à mon papa J’ai pas envie qu’il cogne sur moi Je le dirai peut-être à ma poupée Mais ça m’énerve, ses yeux fermés… J’ai mal dans mon cœur en dedans Mais je le dis pas à ma maman Elle passe sa vie à sangloter Et je veux plus la fatiguer

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ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ

Et puis, je peux pas le dire à mon papa On l’a pas vu depuis des mois Je peux pas le raconter à ma poupée Je l’ai enterrée sous le cerisier C’est tout de sa faute ce qui est arrivé Elle avait qu’à pas tenir ses yeux fermés. Maintenant, j’ai plus personne pour m’écouter C’est peut-être pour ça que je peux plus parler…

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Et les filles ? Jacqueline SPITZ – La Maison heureuse
La réflexion et la discussion sur les particularités des conduites et des rôles sociaux des filles et des garçons gardent toute leur actualité. Il est dès lors judicieux de se demander comment se présentent les filles qui nous occupent, d’observer les caractéristiques qu’elles mettent en avant. De manière un peu caricaturale, lors de la première rencontre, certaines adolescentes donnent l’image de la « super nana » sûre d’elle et pour le moins provocante, d’autres adoptent l’attitude du caïd qui doit « en donner à voir », d’autres encore sont plutôt repliées sur ellesmêmes et fermées au contact « comme une huître ». Mais toutes présentent, dans cette première image qu’elles donnent à voir, les signes de leur profonde souffrance. Dans la vie quotidienne, ces adolescentes transgressent régulièrement les règles de vie, fuguent, consomment des substances toxiques, se mutilent. Elles ne trouvent plus guère leur place à l’école car elles ont accumulé du retard ou leur comportement y est peu adapté.

Un certain nombre d’entre elles commettent des délits de manière récurrente. émotionnelle. l’absence de motivation à s’impliquer dans une activité sont fréquentes chez la plupart d’entre elles. elles ont connu des expériences de victimisation (physique. Elles cherchent alors à fuir des situations familiales difficiles. Les adolescentes que nous côtoyons suscitent souvent un désarroi important autour d’elles. où les besoins de maturation affective ne sont pas satisfaits. n’arrivent pas à s’adresser à ceux et celles qui les ont fait souffrir et cherchent le premier bouc émissaire sur qui déverser leur rancœur. Elles ont une piètre image d’elles-mêmes et ne perçoivent pas leurs compétences et leurs ressources.DIFFICILES OU DIFFICILES À ÉDUQUER … 57 L’oisiveté. les échecs ou les abandons. désarroi à l’image de leur propre détresse. où les besoins d’autonomie à l’adolescence ne sont pas pris en compte. Le contexte familial de ces adolescentes apparaît souvent très conflictuel et très détérioré. Elles rêvent certes d’une totale liberté mais en même temps elles cherchent implicitement un engagement solide des équipes éducatives. Elles ne trouvent pas ou peu de soutien auprès des leurs. La relation avec elles devient difficile à établir tant leurs défenses occupent l’avant-scène et s’intensifient au cours du temps. Mais il suscite par contre des réactions plus marquées des familles et des instances judiciaires : ces adolescentes sont davantage contrôlées et sanctionnées. elles agissent. Elles ne trouvent pas les mots pour dire leur souffrance. Leur engagement dans la délinquance reste toutefois moins fréquent et moins grave que celui des garçons. Penser un projet ne semble pas ou plus ou pas encore faire partie de leurs préoccupations. où elles ne rencontrent guère d’empathie. C’est ce bagage que les adolescentes apportent… il est souvent plus volumineux que leurs valises ! *** . sexuelle). Plutôt que de parler. Leur vie est marquée par les ruptures.

pire. ce sera à mon tour de les enculer et là ils vont hurler pour toutes les cicatrices qui m’ont défigurée pour l’éternité. reste fière. Étaient-ils sans compassion ou moi sans imagination à toute cette science-fiction ? Avec haine. j’ai vécu des galères que même un putain de ver de terre n’a pas connues dans cet univers. j’ai été trop de fois trompée par l’ignorance de l’enfance. ce serait plus sympa ! Et donc ! S’il te plaît. Même si je n’en ai pas l’air. Personne n’a cru en moi. idiote et naïve. en regardant autour de moi. mais j’ai gardé la foi. Plus d’une fois on m’a montrée du doigt. je voulais juste m’intégrer dans ce monde artificiel. innocente. Mais pourtant. . Et non. ça m’a fait mal . J’ai perdu ma virginité sans dignité. je m’isole quand tout me désole. je dégaine ce riot-gun à tous ceux qui pensent pouvoir me dresser comme un animal sans foyer. je ne pleure pas sur mon sort car mon sort est en accord avec mon esprit et mon corps. car j’ai été trop de fois déçue par des personnes de confiance. j’aimerais quand même bien quelqu’un qui m’ouvre les bras rien que pour moi. mon identité. c’est vrai que de temps en temps. ne baisse jamais les bras à terre. sévère. Comment pourrais-je rester impassible devant le sabotage de mon image ? La couleur de ma peau n’altère pas l’intensité du message.58 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ Viol collectif Texte de Sophie. pépère. avec le temps. c’est clair que je serre les dents pour ne point avoir d’attachement avec tous ces gens. Et oui. tu vois que malgré ça. Je vais leur montrer à tous ces pédés qui sans gêne vont s’empresser de tout raconter qu’un jour. la ferme. Ils m’ont laissée glacée gisant sur le seuil de leurs actes. Et pour tous ceux qui ont ri de ma misère. J’ai dû encaisser ces êtres du mal qui m’ont pénétrée. adolescente Pour toutes les filles qui en ont souffert… Même si tu as goûté le goût amer. Seule. qui m’ont baisée et sans pitié m’ont délaissée. sister. je leur ferai bouffer les couilles de leur père. c’est bien avec ça qu’ils sont venus sur cette putain de terre.

Et non. Sans évidence.DIFFICILES OU DIFFICILES À ÉDUQUER … 59 j’aime quand je vole pour imiter mes idoles. sans vous demander ce que je pouvais bien penser. mais bref. je me suis dégradée. Comment pourrait-il continuer sa vie ? Son cœur en a trop pâti et je ne veux point finir comme lui : il pourrait devenir milliardaire. à quoi ça sert si ton esprit est grillé. m’ont déchirée. retrouverai-je le chemin de la liberté ? Ok. Mais malgré tout ce passé gâché. Toutes ces idées mal pensées. Regarde ce taulard. Vous m’avez engueulée. la vie va beaucoup trop vite pour que tu restes à rien faire et à bouffer les restes que les gens trop fiers laissent. De combat en combat depuis mon enfance. cette pression d’être rejetée qui ne veut point me lâcher. Pourquoi dès mon arrivée ont-ils dû me cracher dessus comme sur une vulgaire poupée en papier mâché ? Alors. Mais quand aurez-vous capté que vous m’avez encombrée d’une tonne de saletés ? Quand et comment retrouverai-je mon intimité. calciné. mais ne pouvait résister à exploser. son esprit s’est endormi depuis des décennies. écrasée alors que je ne voulais faire qu’exister. Mon cœur ne cherchait que réconfort. douce passion et affection. Vous avez commis un viol. vous m’avez écrasée. tu seras tenue en . arrachée. à vous de réparer ce que vous m’avez infligé. Par manque d’idées. tant pis. comment aurais-je pu me débrouiller ? À chaque pas où je voulais avancer. Et malgré ta détresse. bien sûr ! Rêver est ma seule liberté pour résister à cette dure réalité. vous m’avez regardée hurler. Car vous avez des yeux pour voir et un esprit pour percevoir. Car regarde bien ce clochard. je ne veux pas finir sur un banc à rêver de dollars. il n’y aura point de caresse. ma vie est en suspens. consumé. pleurer. pire qu’humiliée sans aucune pitié. ils s’en délectent de ta tristesse . Malgré ça. son esprit restera toujours enterré sous terre. Mais ça m’écœure n’avez-vous donc pas de cœur ? Car j’ai le même âge que vos petites sœurs. rien ne s’arrête. ma vie n’a encore aucun sens mais je sais que je ne veux point finir en transe avec des salopards qui pensent qu’à soulager leur panse. Mais vous n’êtes point excusés. Persévérer. je veux aller de l’avant. Mais seule avec tous ces éclats à ramasser. il est beaucoup trop tard. je n’ai point pu oublier d’avoir été considérée comme une ratée. déchiqueté en moi tout espoir du verbe « aimer ».

c’est pas une faiblesse ! Quelques caresses auraient fait de toi une déesse. au contraire. Et sans façon. ta justesse. jamais ne se gomment des gros boulets de canon. La rage. adolescente La vie. c’est pire qu’un mirage de rage. la tristesse. la haine. mais t’en fais pas. La naissance est une merveille mais il faut savoir la préserver jusqu’au bout. Progresse et laisse tomber ce stress. ça fait mal dès que ça commence. Mais quelle rançon veulent-ils pour que je retrouve la raison ? *** Petite déesse Texte de Sophie. corrompues par une vérité mal vue : elle vit dans la détresse à cause des maladresses des gens qui la délaissent. la violence et les cris. Mais c’est dans mon sang que coulent la haine et toutes ces choses obscènes qui m’ont explosé à la face comme une balle de riotgun. Mais quel décalage à mon âge. Mais si nous sommes les acteurs. c’est pour cela qu’on pleure tous à la naissance. je dois voir du paysage . *** .60 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ laisse dans ce monde d’invasions où nous jouons tous les rôles des pions. nous pensons tous avoir plus d’ampleur dans ce monde de rancœur. petite déesse. mais t’en fais pas. t’es plus solide qu’une forteresse. qui sont les spectateurs ? Avec vigueur. Ça blesse de ne plus avoir d’adresse. Je veux m’en sortir de cet empire dans lequel ils m’ont soumise à la peur.

chaotiques… (cette liste n’est pas exhaustive) pour s’en rendre compte. s’interroge : « Sans doute. les règles et les limites habituelles et requises dans le système où il évolue (la famille. a-t-on considéré les parents comme responsables de tous les défauts de leurs enfants. respectueux des valeurs de la société (le travail. familles rigides. . Coincés par l’obligation scolaire et la majorité (toutes deux fixées à dix-huit ans).DIFFICILES OU DIFFICILES À ÉDUQUER … 61 De l’adolescence difficile Brigitte DECELLIER – Service Airs Libres On dit d’un fleuve emportant tout qu’il est violent. pourtant nécessaires. la famille…) et des lois. BERTOLT BRECHT L’adolescence est une période pendant laquelle l’enfant confronte les valeurs. l’adolescence est qualifiée par tous de « difficile » ou de « complexe ». rejetantes. castratrices . les adolescents ne trouvent plus dans les structures proposées par la société de lieux. l’institution) avec celles d’un système plus large (l’école. pères absents. le courant psychologisant du XXe siècle a accentué cette tendance. Étonnamment. autoritaires . il suffit de se pencher sur le vocabulaire utilisé : mères hyper protectrices. Guy Ausloos. où se confronter. mais on ne dit jamais rien de la violence des rives qui l’enserrent. le quartier…) De cette période de confrontation – variable dans la durée. Aujourd’hui. dans l’intensité et dans la manière dont l’adolescent expérimente – est censé naître un adulte. depuis que le monde est monde. » D’après lui. dans La compétence des familles.

Et si nous. La cause de cette fâcheuse vision de la bouteille à moitié vide serait la faute. il a trouvé une première réponse chez Jean Delumeau. dès l’instant où nous regardons les compétences des adolescents. de délinquance. de dépression… mais sur leur faculté à interpeller les systèmes institutionnels. Ce travail le resocialise. scolaires. Et d’interpellations. nous pouvons apprendre à voir différemment le système familial auquel ils appartiennent et donc concentrer notre énergie à développer les facultés individuelles. dans Les Vilains Petits Canards insiste. le péché. gais ou beaux pour les rendre acceptables. comprenions enfin qu’il s’agit de travailler non pas sur des symptômes de violence. en les rendant intéressants. ce qui ne va pas. à condition qu’autour de lui une relation lui permette de réaliser une métamorphose. ou à la famille. intervenants. » Les adolescents sont riches de paradoxes. sur le fait que « le processus de résilience permet à l’enfant blessé de transformer sa meurtrissure en organisateur du moi. l’enfant travaille à sa modification en adaptant ses souvenirs. Les intervenants tant en psychologie qu’en éducation reprennent ce rôle de confesseurs quand ils essaient de faire dire à l’individu. judiciaires ? Et si grâce à eux – ces adolescents difficiles – nous nous remettions en question pour trouver de nouveaux projets et relever des défis ? Ces adolescents difficiles nous poussent vers la cohérence… ∆ . dans son ouvrage Le Péché et la Peur.62 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ S’interrogeant sur la tendance actuelle qui consiste à ne chercher que ce qui va mal. lui. Boris Cyrulnik. qui est à la base du système éducatif : on apprend aux élèves en soulignant leurs erreurs plutôt qu’en amplifiant leurs compétences. Avec une certaine créativité. Quand cherche-t-on à voir ce qui va encore bien ? Pourtant.

–3– Les bases de notre intervention Quatre jeunes sont interrogés par les forces de l’ordre. Une importance majeure fut d’abord accordée à la collectivité. Cette . Le modèle le plus connu est celui élaboré en 1920 par Anton Makarenko. malgré des contradictions évidentes. Ils sont soupçonnés d’avoir participé à une agression dans un bus. les gars. Au début du XXe siècle. Jules argumente : — Je n’ai pas pris le bus cet après-midi ! — Et tu en es vraiment certain ? Jules se retourne vers ses pairs : — Hein. Nous verrons ensuite comment ils peuvent sous-tendre nos pratiques. La pédagogie s’est alors centrée progressivement sur l’enfant. la relation univoque allant de l’éducateur à l’enfant et le système disciplinaire dans lequel l’éducateur transmettait des valeurs et des connaissances furent remis en question. Le souci était alors de donner une éducation sociale aux enfants et le modèle éducatif était calqué sur celui des institutions publiques. Examinons les apports spécifiques des principaux courants théoriques dans la pédagogie et l’intervention auprès des jeunes en difficulté. qu’il ne s’est rien passé dans le bus ! Les fondements théoriques de nos interventions psychoéducatives Jacqueline SPITZ – La Maison heureuse Claire RENSONNET – Vent Debout L’analyse des situations des jeunes et l’élaboration de nos méthodologies d’intervention ne s’inscrivent pas dans un courant théorique unique. Elles sont le fruit d’une réflexion basée sur un savoir et une approche intégrative de différents courants théoriques. En réponse aux questions des policiers.

L’inconscient. et une conception psychologique de l’être humain. les éléments de notre activité cérébrale. C’est à partir de l’étude sur le mécanisme des rêves qu’il élabore les articulations de « l’appareil psychique » au sein duquel il distingue deux processus. et capable d’évoluer et d’entretenir des relations avec le conscient. . Les concepts de l’analyse freudienne ont eu des retentissements déterminants. Le second comprend d’une part. et elle fut critiquée sur cet aspect. Le premier concerne les éléments qui ne peuvent être ramenés à la conscience ni spontanément. ni volontairement : l’inconscient. ceux qui sont toujours présents. Freud qui en fait un concept central établissant la spécificité de la psychanalyse. Nietszche et H. bien qu’elle restât une référence pendant des années. Le courant psychodynamique La psychanalyse prit naissance à la fin du XIXe siècle.64 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ approche masquait les difficultés psychiques profondes des enfants et des adolescents. de reprendre certaines notions déterminantes. qui doit négocier avec la réalité et la « possible liberté » et d’autre part. Hartmann. L’approche éducative s’est ensuite enrichie des concepts théoriques et des modes de conceptualisation amenés par les grands courants théoriques qui traversèrent le siècle. est mis à l’honneur par S. et en toute modestie. le conscient. Nous allons donc tenter dans cette section. les éléments absents de la conscience par manque de place mais qui peuvent rester à sa disposition. une méthode de traitement : la cure. le pré-conscient. bien que déjà évoqué par F. L’inconscient serait donc un système vivant qui se construit au fil des expériences individuelles et personnelles. Elle est à la fois une méthode d’investigation du psychisme. puis d’envisager leur retentissement ou leur utilisation dans nos pratiques éducatives. à tel point qu’il est aujourd’hui quasiment impossible d’évoquer des pratiques thérapeutiques et éducatives sans y faire référence en termes de fidélité ou d’opposition plus ou moins conflictuelle.

c’est-à-dire à le rendre plus fort face aux exigences du pulsionnel. à renforcer le moi. La pulsion est comprise comme une poussée. . appelé le transfert. issue d’une excitation corporelle localisée. et la frontière entre le normal et le pathologique n’est en réalité pas étanche. Dans la cure. l’important est moins ce qui est dit que ce qui se joue de très particulier entre l’analyste et l’analysant. Cette conception implique la notion de refoulement. constitue l’outil thérapeutique par excellence pour autant qu’il soit bien pris pour ce qu’il est. Pour ce faire. Ce processus. c’est-àdire non pas une remémoration mais une répétition d’éléments dont l’origine infantile échappe au patient. et à limiter les contraintes du surmoi. l’appareil psychique s’efforce de maintenir au niveau le plus bas possible les excitations qu’il contient. toujours en référence avec le principe de constance de l’appareil psychique. L’analyste. À l’occasion de cette relation. Le désordre des conduites peut être alors considéré comme le résultat d’un déséquilibre entre des pulsions contradictoires. Celui-ci agit comme un frein. Son but est l’apaisement de cette tension par un comportement susceptible de produire sa décharge. par l’analyse du transfert et des résistances. La différence tient en fait dans la quantité de souffrance et d’angoisse produite. Ce dernier cherche. ne doit en aucun cas entrer dans le jeu mais au contraire maintenir sa neutralité et sa réserve. en tant que défense contre les souffrances et les chocs et exclut de la conscience les représentations associées aux souvenirs d’événements désagréables ainsi que les désirs primitifs et infantiles n’ayant plus de raison d’être. les désirs inconscients du patient reviennent à la surface. La personnalité totalement mature (totalement « génitalisée ») n’est qu’une hypothèse. influencé par son propre contre-transfert. il tente de détourner tout ce qu’une pulsion risque de provoquer comme déplaisir.LES BASES DE NOTRE INTERVENTION 65 Or.

66 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ Dans la conception freudienne. le dépassement de l’Œdipe et de l’angoisse de castration est la condition d’une existence adulte. le stade génital). tout d’abord par la loi qui interdit l’inceste. Son immaturité sexuelle le protégeait jusque-là de ses propres désirs. et. Elle est transposable à d’autres activités mentales ou corporelles et constitue un mode de référence fantasmatique. étape qu’il faut franchir pour prendre place dans un monde social. un objet vers lequel elle est dirigée et un mode de satisfaction privilégié. . cette conception apporte un éclairage fondamental sur ce qui se joue à l’adolescence. enfin. mode qui n’est pas complètement abandonné lors de l’accession au stade suivant. phallique et. À chacun de ceux-ci correspond une source particulière de la pulsion. où le désir est limité par la loi. l’objet est le sein maternel et la satisfaction s’étaye sur le besoin d’être nourri. La relation avec les objets du monde extérieur s’organise sur un mode particulier à chaque stade. Pour Freud. Pour ce qui nous intéresse. et conduit à une accommodation progressive à l’impossible conjonction de notre désir et de notre bien-être. la source est la bouche et la cavité buccale. et ce dans toute culture. anal. de fusion amoureuse à l’égard du parent de sexe opposé et des fantasmes d’agression destinés au parent de même sexe perçu comme rival dans cette quête – formule ici très schématisée du complexe d’Œdipe. sa maturation physique les réactive par « ce nouveau possible ». À l’adolescence. la sexualité est tout à fait centrale. Elle évolue à travers différents stades (oral. et également comme une tentative de conquête de la future identité d’adulte. Par exemple pendant le stade oral. Celle-ci consiste à amener l’enfant à tenir compte de la réalité extérieure et de sa réalité psychique. Les comportements provocateurs peuvent alors être compris comme une fuite face aux conflits internes et à l’angoisse ainsi provoquée (pour éviter une rupture affective trop difficile). L’enfant avait nourri des fantasmes de rapprochement. Elle conduit à supporter une certaine dose de déplaisir par renoncement aux satisfactions pulsionnelles immédiates en vue d’obtenir un autre plaisir. La jouissance immédiate et la décharge instantanée sont interdites par l’éducation.

En revanche. Spitz. opère une scission entre « le vrai moi ». est l’un des pionniers de l’utilisation de la théorie analytique comme outil de rééducation des adolescents dans un internat. adaptatif à la réalité.LES BASES DE NOTRE INTERVENTION 67 La qualité des premières relations affectives a une influence déterminante sur la structuration de la personnalité et sur les relations ultérieures à l’environnement. dont des comportements antisociaux. Winnicott explique que lorsque la mère n’est pas en empathie avec les besoins du petit enfant. l’enfant. R. qui se retire dans un monde de fantasmes. qu’elle ne réagit pas ou alors de façon défectueuse. chez l’enfant subissant une séparation de plus de cinq mois. aussi de nombreux psychanalystes se sontils intéressés au lien entre les désordres du comportement et les conditions de vie connues dans la prime enfance. A. La défaillance maternelle chronique comme des circonstances traumatiques peuvent conduire à des troubles psychopathologiques graves. étudie les « maladies des carences affectives » chez le nourrisson. « l’hospitalisme » s’installe avec des détériorations motrices et intellectuelles irréversibles. D. Ces effets sont réversibles. W. un dénouement du retrait du « vrai moi » et le début d’une consolidation de relations à l’autre gratifiantes. pour se défendre. Il peut permettre une régression. Au point de vue du traitement. un retard moteur. pédagogue et psychanalyste autrichien. Il décrit « la dépression anaclitique » qui survient lors d’une absence maternelle ininterrompue de trois mois et qui se traduit par un retrait de plus en plus marqué de la relation. Il évoque les conditions d’un environnement normal qui incite l’enfant à évoluer favorablement. Sur le terrain de la rééducation. ancienne maison de redressement à Oberhollabrunn et à Saint-André. et « le faux moi ». . sa stabilité et son caractère apaisant peuvent constituer un environnement réconfortant. une perte de poids et une rigidité faciale conduisant à la léthargie. sa fiabilité. associant méthode expérimentale et approche clinique. le cadre lui-même. Il insiste sur l’importance structurante du groupe. Aichorn.

Il propose une « stratégie pédagogique totale ». Plus près de nous.P. considère que les possibilités de survie dépendent de la capacité à garder des repères liés à l’identité antérieure. dans le sillage de A. Il influença F. À l’encontre de Freud qui recommandait fermement d’éviter les attitudes induisant le transfert. Il insiste également sur l’effet dommageable de certaines entreprises éducatives. Redl. F. dans son Internat thérapeutique de Detroit. dans l’École orthogénique de Chicago. Si un environnement vécu comme une situation extrême et impossible peut engendrer un état psychotique. éradiquer trop vite un symptôme invalidant peut reproduire des violences connues dans les premières années de la vie. évitant ainsi l’emprise absolue dépersonnalisante. prône l’utilisation de l’interprétation. Aichorn. conscientes et inconscientes. psychanalyste français. Au travers de la guérison d’un patient quelque chose se transforme en chacun. La « transdisciplinarité » devient pour lui le garde-fou contre le dérapage qui transforme la relation éducative en relation passionnelle mortifère. entre l’enfant et l’éducateur. Bettelheim. il estime que l’éducateur doit jouer un rôle actif dans celui-ci. B. alors un environnement extrêmement favorable peut inverser un processus psychotique. s’attaquant aux valeurs des jeunes délinquants et à leur capacité de s’y référer en se sentant responsables de leurs actes. et B. Le fonctionnement de son École repose sur l’engagement des éducateurs dans leur travail. s’appuyant sur son expérience concentrationnaire. Malgré les meilleures intentions du monde. Redl s’est intéressé à la pathologie du Moi chez les enfants agressifs et les jeunes délinquants. .68 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ Il élargit la notion de transfert à toutes les réactions affectives. Bettelheim. Chartier. Il a repéré les déficiences du système de contrôle de cette instance et élaboré des techniques de soutien du Moi défaillant dans lequel l’éducateur occupe un rôle déterminant en exploitant les événements de la vie quotidienne. J. du transfert et de l’identification comme « outils latents du changement ».

il doit également se connaître lui-même pour éviter les dérapages de sa propre affectivité. a un rôle primordial auprès de l’enfant de médiation entre ses désirs. les règles et la réalité. Freud insistait sur la nécessité de ne pas soumettre l’enfant à un « interdit de penser ». la structuration de sa personnalité. si l’éducateur ne peut ignorer dans sa pratique le passé du jeune. Cela ne signifie pas pour autant que tout est permis. Le courant systémique Le terme « systémique » est apparu dans la langue française au début des années septante. un lien qui tienne le coup et permette de restaurer la confiance. Cette intervention ne pourra être porteuse qu’à la condition de s’inscrire dans une relation. Par contre. . porte-parole de la loi. D’autre part. Cette perspective était induite par la prise en compte de l’importance de relier l’étude psychologique à la connaissance des milieux de vie et des conditions d’existence. La cure est difficilement utilisable dans toute sa rigueur avec les adolescents qui nous sont généralement confiés.LES BASES DE NOTRE INTERVENTION 69 Le courant psychodynamique a révolutionné la vision de l’enfant et de l’être humain avec la primauté donnée à l’inconscient. ses irruptions dans nos conduites et nos orientations affectives ainsi que la mise en question de « la normalité ». l’éducateur. Elle tentait d’organiser en un ensemble cohérent des données jusque-là éparses. Tout peut se penser. Dans cette optique. Elle est née de la rencontre de la théorie générale des systèmes et des théories de la communication. les connaissances du fonctionnement psychique sont incontournables et questionnent nos pratiques. beaucoup de choses peuvent se dire avec certaines modalités mais tout ne peut pas se faire.

Lorsqu’apparaît en son sein une personne à problèmes. Il fonctionne selon un ensemble de règles et de valeurs. celle-ci est désignée comme déviante ou malade. Le système comprend des sous-systèmes selon la génération. le repli. etc. L’adolescent n’est plus vu comme un individu isolé mais comme un élément d’un système. Le symptôme déviant. coalitions impliquant nécessairement des exclusions. Suite à cette analyse. Le système cherche à maintenir inchangé son milieu interne. . implicites ou non conscientes. l’intervenant social mais aussi son action éducative sont immergés dans des systèmes (système familial. voire du fonctionnement de l’ensemble des interactions de ce milieu immédiat. la stratégie d’intervention. il est en apparence stable mais est en fait en continuel changement.70 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ Ce courant de pensée perçoit le comportement-problème (la fugue. le quartier. les rôles. etc. dans un contexte immédiat. La famille peut encore être vue comme un écosystème dans la mesure où elle est insérée. L’évolution du système familial et l’évolution de chacun de ses membres se trouvent dans un rapport réciproque. Pour cela. La démarche systémique va d’abord analyser la situation en fonction du système qu’on aura choisi d’isoler (famille ou autre). la violence. c’est-à-dire tout comportement posant difficulté. alliances. la famille est considérée comme un système vivant constitué d’éléments interdépendants. le sexe. explicites. L’intervention systémique tient compte du fait que le jeune. avec toutes ses composantes. qui doit être planifiée. les interactions entre les membres se structurent en dyades. est un mécanisme d’autorégulation en vue du maintien de la stabilité ou de changement en vue de sa réorganisation.).) de l’adolescent comme une manifestation du fonctionnement de l’interaction entre lui et son milieu immédiat (la famille. triangles. visera à débloquer un mauvais fonctionnement dans cet ensemble donné. etc. les actions entreprises auront pour cible le système luimême et seront mises en place selon leur impact sur celui-ci. D’un point de vue systémique.) Le qualificatif « systémique » renvoie donc au cadre de référence. système institutionnel. l’école. luimême partie intégrante d’un environnement plus large.

Ross V. Minuchin. Cette approche a été développée par la Mental Research Institute de Palo Alto (« thérapie brève »).LES BASES DE NOTRE INTERVENTION 71 On distingue deux types d’interventions. Haley (« thérapie stratégique ») et par le groupe de Milan. Cette approche a été développée par S. Ceci n’implique pas que l’éducateur renie le travail éducatif qu’il faisait. Il peut tout à fait intervenir sur une base strictement individuelle tout en inscrivant son intervention dans un cadre systémique. Il peut y avoir avantage à recourir au réseau élargi plutôt qu’à l’individu seulement ou à sa famille. chaque fois qu’on croit par-là augmenter l’efficacité de l’intervention. en fonction de l’angle sous lequel le système est considéré et des caractéristiques de celui-ci sur lesquelles l’action porte : les interventions portant sur les processus vitaux du système (et leur évolution dans le temps) et les interventions portant sur la structure du système (son organisation. l’objectif est de s’arrêter avant tout aux blocages et de sortir le jeune et son environnement du piège dans lequel ils se sont enfermés (cercle vicieux). Spech est considéré comme le père de l’intervention de réseau. les rapports entre les différentes parties du système). auquel il recourt pour reconstituer les effets de régulation sociale que les sociétés contemporaines ont perdus. L’intervention de réseau s’inscrit dans cette perspective systémique. Dans le second cas. par J. Dans le premier cas. il est indispensable pour l’intervenant de créer un système thérapeutique fonctionnel et de s’y assurer une position d’influence. Pour ce faire. Cela implique seulement qu’il considère les implications et les effets de ce travail éducatif dans le champ élargi que constitue la famille ou l’environnement du jeune. Le système pourra alors retrouver sa mobilité et sa capacité de se réorganiser. . l’approche est principalement centrée sur les faiblesses dans l’organisation du système et vise à le modifier. le réseau social étant constitué par un ensemble de personnes qui sont en relation entre elles. selon les besoins nouveaux qui se présentent à l’intérieur ou à l’extérieur de ses frontières. Elle vise à redonner aux réseaux primaires (les ensembles spontanés d’individus en interaction les uns avec les autres) la maîtrise des solutions qu’ils désirent pour leurs besoins. à le restructurer.

l’histoire vécue. L’expression « thérapie comportementale » fut introduite par Skiner en 1954.72 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ Les interventions systémiques s’intéressent à la recherche du comment plutôt qu’à la recherche du pourquoi. il est fait usage des principes de l’apprentissage établis expérimentalement. cette centration sur les échanges interactionnels occulte la dimension de l’inconscient. relationnel. Les approches comportementales se sont développées sur des bases théoriques issues de la psychophysiologie de Pavlov en URSS et du béhaviorisme de Watson aux États-Unis. qui résulte des bénéfices . aux comportements dont l’organisation résulte d’un ou plusieurs apprentissages. Pour modifier un « comportement inadapté ». Dans l’apprentissage des comportements. Ceci risque de faire négliger les processus transférentiels et contre-transférentiels. Il y a donc lieu d’étudier les conditions d’apparition. Le but est de rompre le lien inadéquat entre un stimulus et sa réponse. pour modifier un comportement. de limiter l’action à un seul stimulus et effectuer ainsi un apprentissage discriminant. tous deux ayant comme domaine d’intérêt l’apprentissage et les névroses expérimentales. Dès lors. Ces orientations sont apparues en opposition à la psychanalyse. d’évolution et de maintien des comportements. l’hérédité. etc. se désintéressant de tout ce qui est signification et se référant à ce que l’on peut observer directement. Des facteurs plus internes doivent aussi être pris en compte : l’état interne général. Le courant comportementaliste Ce courant s’intéresse exclusivement à l’observable. l’activité fantasmatique du groupe familial et leur retentissement chez les intervenants. en visant la réduction du symptôme. Ces courants ont pris de l’ampleur dans les années soixante aux États-Unis et septante en Europe. on distingue trois types de renforcement : le renforcement extérieur. En conséquence. l’état émotionnel. il faut essayer de trouver les moyens de combattre les origines du comportement dysfonctionnel.

par contre. même tardif. services ou récompenses. qui se réfère à la capacité d’auto-évaluation des conséquences des comportements. Les conduites asociales. de comportements socialement adaptés. Elles sont aussi apprises par l’expérience directe : la réponse des autres à un acte de déviance va agir sur la probabilité d’apparition de cette conduite. La théorie de l’apprentissage social (développée par Bandura) et le courant d’intervention comportementale mettent l’accent sur la nécessité de désapprouver les conduites inadéquates et sur la possibilité d’un apprentissage. les groupes sociaux ou sous-cultures avec lesquels le sujet est en contact. Par exemple. Donnons à présent quelques exemples d’interventions. les comportements cibles . et l’auto-renforcement. Il existe des agents renforçants (les récompenses concrètes ou sociales). Une conduite inappropriée. est sanctionnée par une perte de points. Le contrat comportemental spécifiera les contingences du renforcement. Les récompenses symboliques peuvent être échangées ultérieurement contre des gratifications plus substantielles. les modèles véhiculés par les mass medias. Une approche strictement comportementale applique des procédures de renforcement et d’extinction. le renforcement vicariant. Pour cela. ou des expériences dissuasives (le fait de voir la victime souffrir).LES BASES DE NOTRE INTERVENTION 73 reçus à la suite de l’adoption du comportement . qu’il soit renforcé ou puni . elle peut recourir à des « renforçateurs symboliques intermédiaires ». il s’agit bien d’établir avec le jeune un contrat destiné à l’aider à modifier sa conduite et à acquérir un meilleur contrôle de soi. y compris le comportement asocial. en particulier. Dans la technique du contrat comportemental. qui résulte de l’observation du comportement d’autres personnes. Tout comportement. peut être appris à travers les renforcements émanant de l’environnement extérieur (autrement dit son approbation) et à travers l’observation des partenaires sociaux. une conduite positive est récompensée par des jetons ou des points qui peuvent être échangés contre des privilèges. sont apprises par l’observation de modèles agressifs issus de trois sources : le milieu familial.

et celui de se sentir utile pour lui-même et pour les autres.74 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ qui seront évalués et les récompenses accordées au jeune en cas de réussite. s’est situé dans une optique globalisante. des déficients mentaux et des toxicomanes. Dès 1962. La plupart des méthodes behaviorales se sont effectivement centrées sur un seul comportement-cible à modifier (désensibilisation. Le contrat responsabilise autant le jeune que les adultes puisque toutes les parties sont concernées et participent à son élaboration. La responsabilisation progressive des adolescentes de Ventura et leur apprentissage de comportements sociaux satisfaisants s’effectuent au travers d’un lien fort entre elles et le personnel éducatif. W. L’objectif de la prise en charge est de saisir toutes les occasions d’enseigner de meilleurs moyens pour satisfaire ces besoins. pendant une période de temps étendue. afin de fonctionner de manière efficace et satisfaisante. précisant les clauses et les conditions. Par contre. qui utilise des techniques dérivées des théories de l’apprentissage social. autrement dit d’apprendre à vivre plus efficacement. il met en œuvre sa méthode dans l’école de Ventura en Californie. à la maison et dans toute la communauté). Ce type d’approche vise à enseigner aux jeunes des comportements spécifiques et non des valeurs comme telles. conditionnement opérant) et ce choix fut souvent critiqué. lorsqu’il a élaboré la notion de « reality therapy ». aversion. Deux besoins essentiels sont identifiés chez l’individu : celui d’aimer et d’être aimé. Un programme d’apprentissage planifié et systématique enseigne des comportements spécifiques nécessaires et consciemment désirés par l’individu. Ces idées ont rencontré du succès en France au cours des deux dernières décennies. vise à remédier aux déficits en construisant un répertoire d’interactions interpersonnelles adaptées dans des situations et des contextes diversifiés. et dans une variété de contextes interpersonnels. établissement fermé pour adolescentes « gravement délinquantes ». ces . principalement dans l’intervention auprès des autistes. Toutefois. L’entraînement aux habiletés sociales (les comportements nécessaires pour entretenir des interactions fructueuses à l’école. Glasser.

et tout particulièrement au niveau des processus cognitifs et de la médiation par la verbalisation. On a relevé. Les concepts touchent à la manière dont l’information entre. Elles examinent plutôt comment les conditions actuelles influencent et maintiennent le comportement. Le courant cognitiviste Le cognitivisme s’intéresse au traitement de l’information. habiletés sociales). aux processus. Il traite donc des processus mentaux et du langage. Les intervenants. à l’attention. . capacité de résolution de problèmes) et des compétences sociales (répertoire comportemental. voire suscité des controverses. à la mémoire. les solutions aux problèmes du jeune peuvent être construites dans son environnement actuel et il faudra agir sur les aspects de l’environnement immédiat pour modifier le comportement. dont les techniques de modification du comportement par programme de « renforcement positif ».LES BASES DE NOTRE INTERVENTION 75 méthodes. des lacunes significatives dans la résolution des problèmes de la vie quotidienne. Les études sur la socialisation et celles sur le développement cognitif ont constaté. il s’agit donc de considérer l’inadaptation sociale et la délinquance sous l’angle de la cognition (niveau de raisonnement moral. de défaillances dans le raisonnement moral et une immaturité relative dans leurs modes de relations interpersonnelles. Ces interventions ne traitent donc pas les causes passées du comportement (tout en reconnaissant leur importance). chez les jeunes en grande difficulté. chez les adolescents déviants et à conduite agressive. l’existence de distorsions cognitives. comme produits de l’activité mentale. ont entraîné des réserves. ont été amenés à faire porter les efforts éducatifs spécialisés sur les caractéristiques de cette période particulière. depuis que des connaissances nouvelles éclairent le développement durant l’adolescence. schémas et événements cognitifs. aux structures mentales et aux comportements. Dans cette perspective. Ainsi.

les jeunes délinquants ont des difficultés à envisager un élargissement des perspectives temporelles et à éprouver de l’empathie pour autrui (faible décentration de soi). Cela est en lien avec l’impossibilité d’apprendre à s’arrêter et à penser. leur niveau de développement moral est très précaire : moralité fort égocentrique. Les . Par ailleurs. par exemple. L’entraînement au raisonnement moral tel que conçu par Kohlberg consiste en la présentation d’un dilemme moral à partir duquel le sujet est amené à choisir la position qui lui paraît la plus adaptée et à argumenter son choix. Le programme d’entraînement à la résolution de problèmes se propose d’agir spécifiquement sur le processus de traitement de l’information et de résolution de problèmes. de façon à fournir aux jeunes une alternative plus sûre à la conduite déviante. Kohlberg a décrit six stades de développement en fonction des principes selon lesquels le sujet justifie sa conduite. dominée par l’évitement de la punition et surtout par la satisfaction des besoins personnels. ils sont très dépendants des contingences externes. Pour Kaplan et Arbuthnot. Ross et Fabiano ont mis en évidence le fait que l’impulsivité des jeunes adolescents délinquants peut être due à un échec à insérer une place pour la réflexion entre la pulsion et l’action. Le fait de devoir argumenter son choix dans une session de groupe l’aide à mieux en comprendre les implications. respecter l’ordre de parole dans une conversation en groupe) mais bien de leur inculquer un processus de résolution de problèmes (une méthode toute prête) permettant de court-circuiter les solutions de type passage à l’acte. Il est assez clair que le niveau de raisonnement moral est surtout lié à la capacité générale de raisonnement de l’individu (la complexité de sa manière de penser). Il ne s’agit plus ici de modifier la capacité de raisonnement moral ni d’enseigner des compétences techniques (comme.76 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ Les travaux sur le développement du jugement moral de Piaget et de Kohlberg sont à l’origine de programmes portant sur ce développement du raisonnement moral. l’incapacité à générer des solutions alternatives et à penser à leurs conséquences. Ils raisonnent à court terme et de manière essentiellement égocentrique .

à la décoder. En effet. Quelle intégration dans nos interventions psychoéducatives? En matière d’éducation spécialisée. la recherche du sens de la conduite et la prise en compte de la vie psychique du sujet sont certainement aussi importantes qu’une vision intégrant le sujet dans son système familial et se préoccupant des interactions au sein de ce dernier.LES BASES DE NOTRE INTERVENTION 77 jeunes apprennent à recevoir une information. Le but est donc de construire des stratégies cognitives destinées à augmenter l’autocontrôle et la responsabilité sociale de l’adolescent. . Les différents angles de perception de cette réalité complexe qu’est l’être humain en assurent alors une compréhension plus fine. à identifier un problème. Les fondements théoriques à l’origine des méthodes d’intervention ont toute leur importance pour assurer rigueur et cohérence dans l’action. de lui fournir une stratégie générale d’adaptation (coping) pour traiter efficacement une multitude de problèmes situationnels. Les conditions d’apparition et de maintien d’un comportement ne présentent pas moins d’intérêt que les processus cognitifs en vigueur dans la conduite. sur la mise en évidence d’éléments de compréhension de la conduite et sur la définition de cibles et de priorités dans l’intervention. individuellement elles ont des limites indéniables et elles ciblent des facettes qui leur sont propres. de jeux de rôle et de renforcement sont utilisées pour agir à la fois dans le registre cognitif et dans le registre comportemental. Les techniques de modeling. Si les différentes approches évoquées présentent un intérêt manifeste pour l’intervention auprès des jeunes en grande difficulté. la prise en compte de la conduite du bénéficiaire et l’approche psychoéducative reposent sur des postulats concernant le fonctionnement de l’être humain. Aucune de ces perspectives ne peut avoir la prétention de couvrir l’entièreté du champ des besoins en matière d’intervention psychoéducative. D’zurilla et Goldfried ont minutieusement décrit ce processus de résolution de problème. à imaginer les réponses possibles et à évaluer leur efficacité avant de poser un choix.

Et quand cela ne fonctionne pas. à savoir un profond respect de l’être humain et de ses besoins. la plupart des institutions se revendiquent de la pensée systémique avec. je m’en charge… (Billet d’humeur) Miguel CASTELA – Oasis Aujourd’hui. ce sont la « résistance ». Cette conception de l’intervention psychoéducative nécessite une attitude de base de l’intervenant. la croyance en ses potentialités et en la tendance à les réaliser. *** Dieu. Une approche humaniste nous semble donc particulièrement indiquée dans l’intervention auprès des adolescents en grande difficulté et elle est le garant d’une prise en charge adaptée. préserve-moi de tous ces intervenants. Leur jargon est parsemé de concepts tels que « stratégies d’intervention » ou « travail relationnel thérapeutique ». une vision positive de celui-ci. de nier des contradictions bien réelles. l’intérêt est de rechercher dans chacune d’entre elles la manière la plus adéquate de répondre à un besoin spécifique à un moment particulier de la prise en charge en fonction d’un objectif précis. Il ne s’agit pas toutefois de vouloir inclure dans un ensemble indifférencié des approches ayant des spécificités incontestables. Au contraire.78 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ Dans cette perspective. une approche intégrative offre une réelle richesse. Chacune offre l’opportunité d’aborder des facettes et des niveaux que les autres ne prennent pas en compte. le « dys- . un travail familial de proximité de plus en plus sophistiqué. mes problèmes. La richesse est alors de les utiliser en fonction du choix le plus opportun pour répondre à un objectif défini. Ce sont des valeurs éthiques à côté des choix théoriques qui caractérisent le développement de nos interventions auprès de ces adolescents. l’« homéostasie ». comme corollaire.

des règles de leur dysfonctionnement. semble ne plus avoir la cote dans ces nouvelles grandes chapelles systémiques. les (ré) éducateurs. Individu qui reste avant tout une personne qui souffre. Cela ne fit. d’y remédier en faisant prendre conscience. à tout ce « laid » monde. Mais pourquoi faire simple ? Il y a plus de vingt ans. à tel ou tel individu.LES BASES DE NOTRE INTERVENTION 79 fonctionnement parental » qui expliquent leur incapacité à venir en aide à telle ou telle famille. Ces personnes fragilisées – les jeunes et leurs familles – se trouvent embarquées dans un labyrinthe de questions de plus en plus intimes. Malheureusement. Les salles d’entretien deviennent des confessionnaux à dimension inhumaine où tout doit se dire devant tout le monde pour la rémission des péchés. l’idéologie dominante dans le secteur social consistait à pointer du doigt les parents coupables d’avoir failli dans leurs tâches éducatives et à attribuer leurs prérogatives à des substituts parentaux. Rien ne leur est épargné : de leur secret le plus enfoui jusqu’à la remise en question de leur parentalité. pour utiliser un terme à la mode. les seules possibilités « d’agir cette pensée » se limitant à mener – à l’intérieur ou à l’extérieur de l’institution – des entretiens thérapeutiques avec les familles. à mon sens. en tant qu’experts. L’approche systémique aurait pu bousculer cette façon de voir les choses. que confirmer la pensée dominante. Parlez. de plus en plus investigatrices. concept trop judéo-chrétien. pour les amener à un changement qui ne pourra que leur être bénéfique. voire même inductrices. Mais la souffrance. Et c’est ainsi que bon nombre d’institutions se réclamant de cette pensée systémique restent persuadées que les problèmes se situent uniquement au sein de la famille et qu’il nous appartient. chez les grands prêtres de cette épistémologie aux hypothèses de plus en plus complexes. l’approche systémique s’est vue réduite à un simulacre de thérapie familiale. et on vous absoudra… . pour nous permettre de confirmer nos hypothèses.

culturelles. individu qui est encore un peu plus mis à nu. Le travail en réseau. aboutit en pratique au regroupement de spécialistes qui dissertent autour des problèmes de l’individu. voire périlleux. qui aurait dû nous permettre de tenir compte d’un ensemble plus important de paramètres et nous donner ainsi une image plus complète – plus complexe aussi – de la réalité.). les rapports sociaux. Telles quelles. si les pratiques de réseaux telles qu’elles sont pensées aujourd’hui confirment elles aussi que le problème est à chercher à l’intérieur du cercle familial ? La boucle est ainsi bouclée. en tentant d’intégrer le contexte et les nombreuses interférences sociales. sortir des ornières dans lesquelles nous baignons depuis notre tendre enfance est un exercice difficile.80 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ On se croirait revenu au temps de l’Inquisition. À la même époque est apparue la notion de réseau – et les pratiques qu’elle sous-tend –. l’exploitation économique. ces théories eurent peu d’impact sur les travailleurs sociaux car elles remettaient en question cette recherche – plus commode – des « coupables idéaux » au sein du système familial. la répression sociale. Élargir son champ de vision. les conditions de logement. Des auteurs intervenant dans le champ de la santé mentale (voir Danièle Desmarais and co) mettaient eux aussi en avant le fait que concevoir les problèmes de santé mentale comme relevant uniquement de la vie privée contribue au maintien de l’aliénation (restent alors masqués les facteurs comme les conditions de travail. démarche idéologique qui préconise de sortir de la logique linéaire qui attribue une cause unique – et la plupart du temps intra psychique – aux comportements déviants. etc. les coupables identifiés. économiques et politiques aux problèmes qui se posent (voir Jacques Pluymackers). Quelle est encore la marge de manœuvre des parents pour maintenir leur dignité. et le système préservé… ∆ .

–4– Modèles d’intervention Quelques exemples de nos pratiques
Michaël comparaît en audience publique. Le juge de la jeunesse donne solennellement lecture de la citation à comparaître, qui contient une impressionnante liste de faits délictueux à charge du mineur. Ensuite, il demande à Michaël s’il a quelque chose à ajouter. Michaël se lève et, à haute et intelligible voix : — Mais, Monsieur le juge, tout ce que vous venez de dire, c’est des couilles…

Voyage au pays du paradoxe Jacqueline SPITZ – La Maison heureuse
Les carences ou les ruptures au niveau du lien social sont un dénominateur commun chez les jeunes en grande difficulté. Cette affirmation devrait, nous semble-t-il, rencontrer aisément l’approbation de tous ceux qui ont côtoyé ces jeunes. La fonction structurante et protectrice du lien social dans le développement de l’être humain est tout aussi bien connue. En poursuivant le raisonnement, il apparaît logique que l’objectif prioritaire de l’intervention sociale est de favoriser la restauration de ce lien social déficitaire. Mais, par définition, le lien social, pour se créer, implique présence, constance, apprivoisement et investissement réciproques. C’est là que les choses commencent à se compliquer. Tentons de comprendre. Du côté des jeunes, d’abord. Au niveau individuel, ils se débattent depuis leur enfance avec un vécu de rejet ou d’abandon, ils ne croient pas en la fiabilité du parent qui n’a pas su être présent quand il fallait et comme il fallait. En grandissant, ils se demandent si tous les adultes ressemblent à leurs parents, si ceux qui s’intéressent à eux vont tout

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aussi vite les oublier, les abandonner, les repousser, les éjecter. La création du lien elle-même plonge ces jeunes au cœur de leur problématique, les amène à la source de leurs angoisses, à l’objet de leurs désillusions. Alors ils consacrent toute leur énergie à la mise au point d’un véritable test à l’égard des adultes, nous l’appellerons le « test de la crédibilité et de la solidité ». Ils mettent leurs questions en actes. Tantôt ils sont plutôt charmants et charmeurs, tantôt ils sont plutôt opposants, vindicatifs, agressifs. Ils sont souvent plus doués pour se faire remarquer que pour parvenir à être pris au sérieux. Ils utilisent leurs poings plus que les mots quand ils veulent se faire entendre, ils se cachent derrière l’alcool ou la drogue quand ils ne savent plus « faire face ». C’est d’être rassurés qu’ils ont besoin, ces jeunes… Ils veulent savoir si l’adulte va « tenir le coup ». Or la société tout entière (que ce soit au niveau de l’école, du quartier, des mouvements de jeunesse ou des clubs sportifs, des intervenants sociaux) leur apporte une réponse mitigée, faite de « oui mais », qui aboutit souvent, au nom de leur intérêt, à une exclusion. Davantage encore insécurisés, ils sont pris dans ce qu’ils voudraient tant éviter : l’abandon et le rejet. Du côté des intervenants à présent. De façon unanime, ils affirment leur intention de travailler à l’insertion sociale des jeunes. L’aide, telle qu’elle est organisée, répond au souci de rencontrer l’intérêt des jeunes et d’élaborer des interventions adaptées à leurs besoins. Aussi le contexte dans lequel les intervenants évoluent se caractérise-t-il par la multiplication des types de services, avec des missions précises et limitées dans le temps. La demande, le projet, la collaboration sont des notions clés dans cette perspective. Ce sont des instances différentes qui organisent l’aide aux jeunes selon que ces derniers négocient cette aide, collaborent, définissent un projet (service de l’aide à la jeunesse) ou qu’ils se dérobent, s’opposent, transgressent (service de protection judiciaire) ou qu’ils commettent des délits (tribunal de la jeunesse). Dans les deux derniers cas, l’aide qui leur est apportée est une aide contrainte. Des passages entre les instances sont prévus parce que les jeunes doivent avoir la possibilité de passer à des systèmes plus ou

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moins contraignants en fonction de leur évolution. Chacune de ces instances a ses propres intervenants, dont la mission est inévitablement limitée dans le temps et tributaire des réactions des jeunes. Et comment réagissent les jeunes ? Avec le même besoin effréné de tester la crédibilité et la solidité des intentions de ceux qui vont les approcher, parce qu’ils ne croient pas plus a priori en ces adultes qu’en ceux qu’ils ont rencontrés antérieurement. De plus, ces adultes les interrogent sur leurs objectifs, leur projet, leur demande d’aide. Ces adultes s’adressent, en ces termes, à eux qui n’ont de cesse que d’effacer le passé, qui évitent de penser le futur, qui recherchent une sécurité indicible. Alors ces jeunes, qui ne savent pas, ils font semblant de savoir, et ils disent des choses peu satisfaisantes pour l’adulte. Leur comportement devient de plus en plus dérangeant, intriguant, inquiétant, délinquant, ce qui ne les rend pas particulièrement attachants aux yeux de ceux qui voudraient s’en occuper… Il est illusoire d’imaginer que ces adultes pourraient échapper au « test de la crédibilité et de la solidité » cher à ces jeunes en grande difficulté. Mais il est tout aussi plausible que ce test ne soit pas compris comme tel par les intervenants sociaux et suscite une interrogation sur l’adéquation de l’orientation, avec le risque d’en préconiser une autre. Et voilà comment ces jeunes sont prisonniers d’une spirale les menant invariablement à l’exclusion. Comment peuvent-ils alors être rassurés par rapport à leurs angoisses fondamentales ? Comment peuvent-ils être en sécurité dans une organisation sociale qui les met malgré elle en échec, qui organise structurellement mais implicitement des situations qui réveillent le spectre de l’exclusion et de la rupture ? N’ont-ils pas intérêt à accélérer le processus pour avoir l’illusion de le contrôler ? Les services spécialisés dans la prise en charge des adolescents en grande difficulté sont nés de ces difficultés d’ajustement entre les jeunes et les adultes susceptibles de s’occuper d’eux. Les intervenants de ces services font le choix de prendre le temps d’aller au-delà du

Il permet une mise à distance et une temporisation des conflits mais non leur résolution sans une approche spécialisée et globale. ses avancées et ses reculs. *** Genèse d’une pédagogie de la reliance Isabel SANCHEZ Y ROMAN – Foyer Lilla Monod Malgré le fait que certaines notions. soient partagées par plusieurs services. variées mais rapides. Ils accordent une importance particulière à l’établissement d’un lien de qualité. Ils rejoignent les jeunes là où ils sont dans leur désarroi avant d’envisager de construire quoi que ce soit d’autre. et des modalités d’intervention promues dans la société contemporaine. comme la « non-exclusion ». au risque de perdre de vue le bénéfice d’un cadre structurant ? Des intervenants trop peu conscients de l’importance de l’autonomie de chacun et du bien-fondé d’un projet ? Certainement pas ! Ce sont des professionnels qui ont l’audace de soulever le paradoxe des besoins fondamentaux et spécifiques de ces jeunes en grande difficulté. les réalités de terrain de chaque institution sont trop particulières pour qu’on puisse en parler de manière générale. Sont-ils pour autant les « irréductibles Gaulois » d’une conception surannée de l’intervention sociale ? Des adeptes de la relation avant tout. Le placement d’un jeune en institution n’est pas réparateur en soi. C’est donc à titre d’exemple que je vous livre le cheminement de l’approche éducative que nous développons depuis trois ans au Foyer Lilla Monod.84 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ « test de la crédibilité et de la solidité ». ciblées. Ils parient sur les bénéfices d’une prise en charge individualisée et intensive. ses turbulences. . Ils prennent du temps pour cela. sur l’utilité de « tenir le coup » avec ces jeunes. en dépit des pressions sociales qui encouragent les interventions brèves. Elle repose sur trois principes fondamentaux. avec ses aléas.

De plus. Le terme de « non-exclusion ». à la marginalisation ou en difficulté grave de développement et d’adaptation. Face à ce constat et plutôt que de nous définir « par défaut ». et d’offrir aux intervenants les moyens de comprendre des situations complexes et de finaliser des actions efficaces et constructives. Cette expression est. La notion centrale qui rassemble les équipes éducatives est le mot « lien ». . Ce lien se fonde sur la confiance et s’inscrit dans une pédagogie du projet éducatif personnalisé et négocié. Si ces principes humanistes paraissent évidents pour les intervenants de l’aide à la jeunesse et les rallient. l’antonyme du mot renvoi est adoption. au soutien du jeune dans son processus d’individuation et d’identité. l’usage d’une mesure de renvoi.MODÈLES D ’ INTERVENTION … 85 La construction d’un lien fiable entre le jeune et l’institution. en effet. Ce travail a pour but de permettre aux jeunes de construire leur identité grâce à une meilleure compréhension de leur histoire. bien qu’incluant une dimension philosophique plus large. Un travail de médiation avec les familles comme levier nécessaire au processus de réadaptation et d’insertion sociale du jeune confronté à des ruptures multiples. s’inscrit dans le même moule d’insatisfaction puisqu’il s’agit d’un terme toujours négatif dont l’antonyme d’inclusion est loin d’être une de nos finalités institutionnelles. En effet. malheureuse puisqu’elle définit son objet par la négative. nous nous sommes concentrés sur la spécificité de notre finalité éducative et sur le fil conducteur de nos actions. à l’insertion socioprofessionnelle. de permettre aux parents de réinvestir leur fonction parentale et de bénéficier d’une écoute et d’un soutien dans leurs difficultés. au maintien de la relation entre le jeune et sa famille. répète un mécanisme d’abandon qui déforce la relation d’aide. terme impropre à nos pratiques et réalités de terrain. nous qui travaillons au quotidien au ré-accrochage scolaire. Nous sommes les « experts artisans » du lien. comme réponse à la transgression du règlement intérieur de l’institution. la notion de « non-renvoi » attise des polémiques et éveille de nombreux débats. Nous privilégions une prise en charge qui tente de faire échec à la chronicité et à la répétition des placements.

de l’éphémère. C’est une aberration pédagogique. d’autre part. L’échec du contrat qui implique d’une part la soumission à la règle dans l’ici et maintenant. incapable de le contenir et impuissant à l’aider ? Le renvoi confirme et entretient une pédagogie de l’échec. Cela maintient auprès du jeune l’apprentissage de l’abandon comme modèle relationnel préférentiel. le renvoi d’un jeune d’une institution est toujours la plus mauvaise. de l’abandon et de la banalisation de la perte du lien? Enfin. Notre pédagogie serait donc celle de la reliance. se colore et se développe. la maturité et l’épanouissement personnel.86 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ En somme. il est indispensable. Cheminement Si nous sommes d’accord pour dire que le placement n’est généralement pas la meilleure solution – il serait la moins mauvaise – pour les jeunes et les familles que nous accompagnons. dans le sens de lier. Si aujourd’hui. que ce lien soit maintenu et puisse évoluer. Cette similitude de fonctionnement est une violence qui discrédite notre fonction d’aide. c’est parce qu’elle est l’aboutissement d’une maturation d’équipe et d’un cheminement ardu et complexe. puisqu’ils sont à l’origine de la prise en charge spécialisée. le renvoi ne le conforte-t-il pas dans sa conviction que l’adulte – et les institutions qu’il représente – est peu fiable. Pour cela. notre principale action est de relier le jeune à son environnement pour l’amener à l’autonomie. allier et relier. que l’alliance trouve place dans une relation de confiance et. en revanche. en effet. et d’autre part l’obligation de la disparition rapide des . paradoxal de renvoyer des jeunes en raison de leurs symptômes et de leurs difficultés. Il est aussi paradoxal que nos institutions perpétuent le scénario familial de l’abandon. elle se précise. au moyen notamment du non-renvoi. Quel type d’adulte ce jeune deviendra-t-il si la représentation fondamentale qu’il se fait de toute relation émotionnelle est celle de l’instabilité. Il est. d’une part.

Une première difficulté vient souvent des jeunes. Pourtant. évidemment. l’amalgame est total. progressif et à long terme. » Alors.MODÈLES D ’ INTERVENTION … 87 symptômes. pour faire comprendre que la porte n’est pas ouverte au tout permis. leur critère étant leur capacité à accepter l’agression de l’autre. Ensuite. Il nous faut bien du courage pour canaliser les débordements de tous genres. qu’il y a des conséquences… Dans une seconde phase. les jeunes vont tester cette pédagogie. « Ils disent qu’ils ne vont pas me renvoyer. prendre le contrepied du renvoi est un cheminement lent et compliqué. « Comment. durant laquelle les jeunes vont exercer des pressions à propos de qui renvoyer ou non. vous ne me renvoyez pas ? ». pourquoi se gêner ? Dans cette phase de sentiment d’impunité. s’étonnent-ils d’abord. C’est la phase « des grands tribunaux ». ceux-ci ne peuvent disparaître que dans un processus évolutif. Il semble difficile pour certains de concevoir qu’un cadre structurant puisse opter pour d’autres stratégies que le renvoi. Or. » Il rentrera donc dans l’escalade pour vérifier la fiabilité de notre parole. l’institution n’a pas de limites. Car si l’idée est séduisante sur le plan théorique. tout en maintenant ses limites ! Cette confusion est une étape éprouvante pour les équipes éducatives qui devront gérer une période d’explosion des transgressions puisque. elle est épineuse à mettre en pratique. cela devient moins clair et évident de ne pas renvoyer l’autre. il se dira que s’il est généreux de ne pas être renvoyé soimême. Sous-entendu : « Puisqu’il n’y a pas de renvoi. le jeune va généralement tester la solidité du lien. mais ils le feront comme tous les autres et finiront par se fatiguer quand ils verront combien je suis insupportable et incapable de me faire aimer. capacité flexible selon leurs sentiments de sympathie à son égard. .

Cette histoire d’un temps s’inscrit dans trois finalités : structurer le présent. Généralement fatiguées de répéter leur histoire aux intervenants successifs. . Malgré ces difficultés. inquiètes de tout recommencer et d’être à nouveau abandonnées. comprendre le passé. plus de crises. Cadre et outils de travail Le projet pédagogique individualisé Le placement en institution est une parenthèse dans la vie d’un jeune. ce n’est pas choisir la facilité. elles n’ignorent pas ces phénomènes d’escalade à la transgression. elles sont généralement surprises. Expertes en bons sens. l’expansion des phénomènes d’influences. positionnement qui nous mobilise dans la recherche créative d’alternatives au renvoi et nous force à l’élaboration de stratégies de maintien. pourquoi les jeunes se soumettraient-ils à nos règles ? » Choisir cette pédagogie. ces moments où autorité et contrôle vont clairement être mis à l’épreuve. Certaines sont très vite favorables à une telle pédagogie : c’est un soulagement d’avoir la garantie que nous garderons leur enfant malgré les problèmes qu’il posera ou de savoir que nous continuerons à les soutenir dans leurs difficultés. un travail de collaboration entre la famille et l’institution doit être établi dès le départ pour contrer un processus d’abandon sous prétexte de notre professionnalisme.88 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ La seconde difficulté vient des équipes éducatives. Aussi. Elle offre en apparence davantage de désagréments : plus de travail. les passages à l’acte pour tester le cadre. plus de stress… sans offrir plus de reconnaissance ou de gratifications. Et la tendance à la démission est forte. notre institution a donc officialisé un projet pédagogique qui a pour principe éthique l’évitement du renvoi disciplinaire. « Si la menace au renvoi n’est plus d’application. Quels bénéfices les équipes éducatives en tireront-elles ? La troisième difficulté concerne les familles. Elles anticipent et appréhendent ces périodes de turbulence. construire l’avenir. Elles s’attendent parfois à ce que nous soyons magiciens.

Nous veillons à ne pas produire nos propres disqualifications en plaçant les jeunes dans des projets irréalisables. qu’ils vont transgresser car trop exigeants et éloignés de leurs ressources actuelles. à parvenir à un accord. au dialogue sur le passage à l’acte. discuté et défini avec le jeune. en effet. à accepter un compromis qui tienne compte à la fois des besoins individuels de l’adolescent dans l’ici et maintenant. fluctuer à la hausse ou à la baisse en fonction de trois critères : l’âge. de leur apprendre à discuter avec l’adulte pour trouver un terrain d’entente. et qui colle davantage au principe de réalité. Nous nous efforçons d’élaborer un projet pédagogique particulier. peuvent évoluer. c’est-àdire de donner priorité à la parole. parfois. ajustés au cas par cas.MODÈLES D ’ INTERVENTION … 89 Mais ne nous leurrons pas. la capacité à ne pas se mettre en danger et la prise en charge efficiente de son projet. avec des objectifs réalistes. mais nous nous attachons surtout à son évolution future (quel adulte sera-t-il ?) L’apprentissage de la négociation Les jeunes que nous accueillons sont convaincus du fait que seul l’acting est porteur de message et moteur d’interpellation de l’adulte qu’il force au changement. . Nous visons le long terme c’est-à-dire que nous apprécions non seulement l’évolution globale de la personne dans l’ici et maintenant. institutionnelles et sociales. C’est ainsi que les jeunes peuvent à tout moment négocier avec l’éducateur leur régime de sorties. imaginer des changements profonds dans la trajectoire des destins individuels et familiaux est une utopie : notre secteur dispose de trop peu de moyens. Apprendre ainsi que les lois ou certaines règles ne sont pas modifiables mais que d’autres. changer ou être adaptées. familiales. Celui-ci peut. et du principe de réalité de l’institution ou de la société. Nos prétentions de changement sont ramenées à un seuil d’exigence qui tient compte des limites individuelles. Notre option pédagogique est de privilégier la négociation.

Par ailleurs. et qui maintient l’équilibre. mais aussi d’eux-mêmes. La négociation entraîne automatiquement une autre conception de la punition. de les rendre acteurs au quotidien. Notre spécificité est de mettre en place un modèle éducatif qui responsabilise l’adolescent face à ses transgressions. ni d’un marchandage : « Tu fais cela et je te donne ceci ». prévu et négocié ? La sanction réparatrice Il n’existe aucun modèle éducatif sans référence aux limites. Pour être réparatrice. par le fait que le changement ne dépend pas seulement du bon vouloir de l’adulte. La négociation. permet donc de mieux finaliser les objectifs. adapté aux besoins et souhaits des deux parties. comme outil.90 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ Ce principe a également pour intérêt de les responsabiliser. de les rendre progressifs et non figés une fois pour toutes. dont la finalité première doit être la réparation et non la soumission passive à la règle. . la sanction négociée doit répondre à certains critères. qui l’aide à dissocier l’acte du message dont il est porteur et qui le rend conscient de la nécessité d’une réparation. un jeune refuse de faire la vaisselle juste après le souper parce qu’il veut voir sa série préférée. Si. nous évitons de fixer des règles que nous ne pourrons pas tenir et qui nous disqualifieraient et nous n’imposons pas de règle qui mettrait directement le jeune en échec car l’objectif serait loin de ce qu’il peut assumer. Il ne s’agit en aucun cas d’une peur de la confrontation : « Dire oui pour avoir la paix ». donc j’abaisse mon seuil d’exigence. compris et partie prenante de son projet. ni d’un nivellement par le bas : « Il n’est pas capable. Elle permet d’obtenir une plus grande collaboration du jeune qui se sent écouté. La question est-elle de se battre avec lui sur l’heure appropriée pour la vaisselle ? Ou de se battre avec lui pour que sa charge soit faite comme cela lui avait été demandé. par exemple. punitions et récompenses. » Il s’agit plutôt de la mise en place d’un processus individualisé.

lors de nos réunions de synthèse. Ce n’est pas facile. nous procédons. l’adulte reste le garant du cadre et assume la responsabilité d’une autorité structurante et bienveillante. de discuter avec elle de son acte et de la réparation. L’analyse des besoins et la définition des objectifs Afin de déterminer nos orientations pédagogiques et de fixer des objectifs concrets de travail (à court. Si l’éloignement se fait dans la famille. Souvent. Elle doit être respectueuse de ses valeurs. Et ce n’est en aucun cas l’aboutissement d’une pédagogie permissive et laxiste. d’accepter de rencontrer sa victime. sera envisagé en famille ou en institution. pour celui qui a volé. Nous allons le voir et gardons avec lui des contacts téléphoniques fréquents. Elle doit être aussi un outil d’apprentissage. selon les cas. Hypothèse sur le fonctionnement familial L’analyse de l’anamnèse et du génogramme familial nous permet d’établir une ou des hypothèses quant au fonctionnement du système familial. qui permettent l’élaboration des interven- .MODÈLES D ’ INTERVENTION … 91 Elle ne peut être ni avilissante ni humiliante pour la personne. Ces hypothèses. Il s’agit d’un sas qui protège la relation. nous sommes tentés d’envisager le renvoi. de son intégrité physique et morale et proportionnelle à l’acte. En cas d’impossibilité d’accord ou de dialogue. dans ces moments d’essoufflement et de lassitude. Comme. est de recourir à l’éloignement temporaire qui. de prendre distance. de relativiser et de construire un projet mieux adapté. moyen et long terme). Enfin. à une analyse globale de la situation de l’adolescent par rapport au fonctionnement tant familial qu’individuel. c’est l’occasion pour nous d’accentuer le travail familial. qui permet à tous de souffler. elle est décidée en accord entre le jeune et l’adulte. face à l’escalade à la transgression. Notre pratique. En aucun cas. nous n’abandonnons le jeune.

et qui envisage quatre aspects différents. Ensuite. l’auto-évaluation c’est-àdire « Quel constat le jeune fait-il de sa situation ? » : définition du problème ou des difficultés. L’assistante sociale veille au maintien et à la consolidation du lien parents-institution par des contacts téléphoniques hebdomadaires. Hypothèse sur le fonctionnement personnel du jeune Notre démarche a pour but d’aider le jeune à mieux cerner ses besoins et les mécanismes de fonctionnement qu’il met en place et qui freinent son évolution (mécanisme d’auto-sabotage). la liste des moyens : « Quels sont les moyens structurels nécessaires pour atteindre les objectifs ? » Et enfin. finalisée avec lui lors d’entretiens. l’autre (l’éducateur référent) est le porte-parole du jeune et soutient le projet pédagogique de l’institution. des entretiens réguliers à domicile ou au foyer. de Guy Ausloos.92 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ tions et des actions éducatives. Pour ce faire. la définition des besoins et des actions éducatives : « Quels sont les besoins personnels à satisfaire pour aller mieux ? Que peut prendre en charge le jeune pour changer ? Et quelles sont les actions éducatives à mener par l’équipe pour soutenir le jeune et l’aider à atteindre ses objectifs ? » Le travail familial Le modèle d’intervention sur lequel nous nous appuyons s’inspire du concept de « cothérapie scindée ». seront vérifiées. L’éducateur référent quant . Celui-ci propose que les entretiens familiaux soient menés par deux intervenants : l’un d’entre eux (l’assistante sociale chez nous) gère l’ensemble de la dynamique familiale et les rapports famille-institution. jaugées et réadaptées grâce au travail d’entretiens mené avec les familles. la définition des objectifs : « Que faudrait-il entreprendre ou modifier pour résoudre ce problème ? » Puis. vers ce qu’il veut atteindre. nous utilisons principalement une grille d’évaluation des besoins et des objectifs. Nous partons de là où il se trouve. D’abord. Les objectifs concrets ainsi définis lui permettront d’élargir sa vision du monde et de concrétiser des possibilités de changement.

à comprendre les problématiques et à s’accepter les uns et les autres avec et malgré les carences. le travail systémique mené avec les familles vise à canaliser les perturbations. De manière succincte. Il est. le jeune est éloigné de l’institution pour une durée déterminée en accord avec le mandant. pour l’essentiel. Les sas d’éloignement Le refus du renvoi n’est jamais synonyme d’impunité. la famille et l’école. en collaboration avec les mandants. en vue d’un réaccrochage scolaire ou professionnel. dans sa famille nucléaire . des stages envisagés. Les jeunes déscolarisés participent à des activités scolaires organisées au sein du foyer et poursuivent des démarches auprès de services extérieurs avec lesquels la situation scolaire est évaluée. La prise en charge thérapeutique Un partenariat étroit peut être mis en place avec les services de psychiatrie pour adolescents. un travail de médiation et de gestion des conflits entre le jeune et ses parents. pour une action cohérente. Ce véritable « partenariat » permet aux parents de rester éducateurs responsables de leur enfant. les centres de guidance et les thérapeutes. en alliance avec l’institution. des orientations recherchées. Le travail en réseau Des collaborations avec des services extérieurs sont nécessaires pour une prise en charge efficace.MODÈLES D ’ INTERVENTION … 93 à lui développe dans les entretiens individuels avec le jeune certains aspects discutés lors des entretiens familiaux et approfondit avec lui la compréhension de l’histoire familiale et les enjeux sur la dynamique actuelle. Lors de transgressions graves. La scolarisation ou rescolarisation Un programme spécifique est mis en place.

Donc nous nous adressons à vous. me répond-on. Les réunions de jeunes. notre intervention se termine et nous avons besoin de trouver une institution d’aide à la jeunesse qui peut la prendre en charge. Elle est guérie… » Guérie… Je trouvais le mot assez surprenant. « Nous avons l’impression. de passions qui leur donneraient le goût et le sens de vivre. blessés et abîmés par leur histoire. » . des expériences de réussites… autant de possibles pour l’éclosion de leurs compétences. qu’elle présente des difficultés de comportement. Beaucoup manquent des ressources qui leur permettraient de sortir de leur marasme. Le travail entrepris se poursuit durant l’éloignement. Le jeune réintègre le foyer après une réévaluation du projet avec l’équipe éducative. des expériences qui élargissent leur vision du monde. les activités culturelles. Le travail communautaire Nous constatons souvent que les jeunes que nous accueillons. le responsable d’un établissement psychiatrique me téléphone : « Nous avons une jeune fille de seize ans. les ateliers créatifs que nous organisons leur offrent de nouvelles découvertes. mais que cela ne relève pas de l’intervention psychiatrique. *** Elle – La permanence du lien (Récit) Marc COUPEZ – Le Toboggan Ce jour-là. Mais je commençai par m’enquérir plus prosaïquement des raisons qui avaient mené au choix de notre institution. se maintiennent généralement dans des dynamiques d’échec et des comportements de destruction.94 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ ou élargie ou dans d’autres institutions. Ce sont également des moyens pour cultiver la solidarité et l’action créatrice.

à nos yeux en tout cas. pour une première entrevue. chez nous. Enfin. donc. Nous convenons d’un rendez-vous. prend en charge. Or. le parti pris est d’accueillir les jeunes que nous acceptons de rencontrer. qui présente par ailleurs des troubles du comportement assimilés à des troubles psychiatriques. Le Toboggan étant mentionné sous la rubrique Adolescents difficiles du bottin social. il nous a fallu la moitié. 15 adolescentes de 14 à 18 ans. quand c’est nécessaire. les filles qui passent à l’acte. à des troubles psychiatriques. je me souviens de m’être demandé d’emblée pourquoi cette jeune fille était allée dans un hôpital psychiatrique. cet appel téléphonique avait abouti chez nous après un nombre considérable de refus. en hébergement simultané. la population dite « délinquante ». Ce qui nous était décrit ne s’apparentait pas. C’est ce qu’on appelle un Centre d’accueil spécialisé. Spécialisé… En quoi ? Cette appellation cache en fait la volonté de créer des services qui s’occupent de jeunes dont personne ne veut.MODÈLES D ’ INTERVENTION … 95 Le Toboggan. chez nous. ni même à quelque comportement face auquel un hôpital psychiatrique aurait pu s’avérer indispensable. pour comprendre que cette jeune fille était hospitalisée depuis l’âge de douze ans. de la population dite « psychiatrique ». voire jusqu’à 20 ans. frappé. Pourquoi l’accepter avant. Sans doute faut-il préciser d’emblée que l’on peut distinguer. quelque temps auparavant. encadrée de deux soignants. si ce n’est les trois quarts de l’entretien. Or. imaginez-vous expliquer à la gamine : « Venez vous montrer. créé à Mons en 1988. on vous dira après si on vous accepte ou pas… » Nous l’accueillons. soit depuis quatre années dans deux hôpitaux différents… Un deuxième élément a fini par nous intriguer : l’équipe du dernier hôpital paraissait épuisée. au point qu’il y avait lieu de . de jeunes qui sont à la frontière de toutes les problématiques. Et c’est ainsi que nous avons finalement appris que l’autorité de placement avait été interpellée car la « malade » avait. et non après ? Et bien.

tu crées des problèmes. il n’y a plus de raison que nous continuions d’intervenir ! ». peu de motivation pour suivre une médication pourtant déjà en place ou pour un travail d’aide thérapeutique : l’hôpital est soulagé. d’ailleurs : « Moi ? Je suis folle. Pas comme une malade. » Nous appuyant sur tout cela. Et si tu viens chez nous. Elle nous disait. La jeune fille. tu seras prise en charge comme toutes les autres filles. au mépris peut-être de certains constats qui ne nous étaient pas transmis. tu n’es pas folle ! Tu es comme les autres.96 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ prendre des mesures. C’est sous cet éclairage que nous avons accepté cette jeune fille qui. Nous constatons alors qu’il reste des problèmes dont il n’avait jamais été question. tentait de faire correspondre le profil de cette jeune fille à la réalité de notre institution ou en tout cas de montrer qu’il ne correspondait pas à la réalité de la leur. L’intervention du magistrat ayant été demandée. dès lors. probablement à juste titre. quant à elle. par ailleurs. à cause de cette volonté de faire glisser aux forceps la jeune dans une maison d’hébergement telle que la nôtre : elle souffrait d’énurésie. se trouve dans une incompréhension totale des raisons pour lesquelles elle quitte l’hôpital. . nous décidons de la contrarier : « Non. se posait : cette jeune fille était-elle malade. Une question. Si dans ton évolution. ne souhaitait pas du tout quitter l’hôpital où elle vivait depuis des années. » Trop peu de place. cette jeune fille avait été sanctionnée par un séjour en IPPJ. et sur les dires de l’hôpital : « Tout le travail d’intervention que nous avons pu mener est arrivé à ses fins. et donc irresponsable ? Ou responsable ? Auquel cas que faisait-elle dans un hôpital psychiatrique ? Il me sembla dès lors évident que le personnel de l’hôpital. nous te considérerons comme responsable.

Et effectivement. Situation évidemment insupportable pour la famille d’accueil. Et c’est ainsi que débutent. Quand arrive un nouveau-né… Ses comportements. non. qui n’a d’autre ressort que de l’écarter. nous sommes face à des comportements invraisemblables. les hospitalisations psychiatriques. À un an.MODÈLES D ’ INTERVENTION … 97 Imaginez une jeune fille de seize ans. Ces comportements tendent clairement à nous persuader que c’est bien à l’hôpital qu’elle doit retourner. Si ses dix premières années n’ont pas été faciles. s’auto-mutile. non tu ne peux pas revenir ! Non. . elles ont néanmoins été rassurantes: elle avait un papa et une maman pour elle toute seule. jusqu’alors difficiles mais raisonnablement acceptables. elle est adoptée par une famille d’accueil. en voiture. elle va nous le prouver. dans son lit… Elle s’entête à dire qu’elle est folle et. Pendant plusieurs mois. d’autant que chacune de ses conversations téléphoniques avec l’hôpital se conclut par : « Non. avec cette angoisse de perdre sa place. tu sais bien qu’on a dit que tu ne reviendrais pas ! » Avant qu’elle ne sache vraiment où était sa place. entourée d’autres du même âge pas particulièrement tolérantes. puisque nous ne voulons pas la croire. qui ne peut se retenir d’uriner dans sa culotte. cette jeune fille a été ballottée de situation difficile en situation difficile. avec une certaine constance. elle s’y efforce. En tout cas insupportables dans une institution d’aide à la jeunesse : elle s’accroche à un pont pour sauter dans le canal. répète qu’elle va se jeter de la fenêtre et exerce sa violence sur les autres. crée des embouteillages au centre de la ville parce qu’elle va sauter sous un bus. Depuis qu’elle est née. l’année de ses douze ans. se sont alors transformés en actes agressifs et dangereux envers le bébé. son départ de l’hôpital et son arrivée chez nous ne constituaient-ils pas une forme de maltraitance susceptible d’amener à ce type de comportement ou du moins de le renforcer ? Prenons en effet le temps de découvrir son passé.

Et elle fit même en sorte que ce soit sa chambre et son lit qui commencent par brûler. provoquer des situations de peur généralisée. Le seul lien qu’il lui restait. la jeune fille tentait de vérifier si nous avions la même capacité que l’hôpital de maintenir un lien. Quand le psychologue rédigea un rapport positif : « Cela va beaucoup mieux. Si elle pouvait (re)devenir un point d’accrochage ? Cela semblait sensé. Et plutôt que de nous tourner vers l’hôpital. jusqu’à ce qu’un jour. Comment aurait-elle mieux exprimé son angoisse : « Vous voyez bien que je ne suis pas prête… » Ces notions d’abandon nous ont permis de reconsidérer la situation et nous avons décidé de travailler cela. avait pu supporter ses différents symptômes. Quel moyen plus clair de nous dire que nous ne pouvions plus la garder ? Il n’y avait plus de place pour son lit. par voie de médicaments. Car elle avait une maman. notamment). si l’institution est soumise aux limites de son mandat judiciaire (pour mineures d’âge. ne connaît ni limite d’âge. elle mit le feu à ses cheveux. était celui qui la reliait à cet hôpital. Une personne tant abandonnée qu’elle recherche à tout prix la relation. et qu’elle le fasse. elle le rompt. malgré toutes les épreuves qu’elle lui avait fait subir. Oui. En effet. On peut envisager ton départ ». nous nous sommes tournés vers la famille naturelle.98 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ La jeune fille que nous accueillons est ce que nous appelons une « abandonnique ». Je ne détaillerai pas les symptômes censés prouver qu’elle était folle. Cette structure très lourde. et qui nous mettaient dans la quasi-impossibilité de la supporter : frapper sur les éducateurs. elle claironne : « Je mets le feu à l’institution ». elle. la place d’une mère. grâce au nombre de personnes et à leur travail. Cela aurait permis de dépasser le cadre formel de l’intervention. par peur de souffrir plus encore d’une rupture qu’elle n’aurait pas décidée. Que nous étions en train de rompre. . un lien s’était créé. mais qui ne veut pas admettre qu’il existe ! Dès l’instant où ce lien s’installe. ni mandat… Entre-temps. le lien affectif.

logique et habituelle dans ce genre de situation. j’avais la volonté de travailler. Nous lui avons dit : « Oui. à l’IPPJ. Mais que pouvait-on mettre en place ? Il fallait absolument qu’elle n’ait pas réussi dans la rupture du lien. Il y avait eu transgression massive de la loi et. Il fallait réagir de manière pertinente. L’institution ne doit pas se mettre dans une position de juge et d’acteur de la loi. Quand. Il ne fallait pas s’arrêter à ce qu’elle venait de commettre en le voyant de manière primaire et isolée. aurait été le rejet total. de découragement. beaucoup plus globale. C’est là que le juge de la jeunesse a pris une décision déterminante. après. la plus grande de ses surprises. Et notre décision. humaine. alors que nous avions toujours affirmé : « Tu es une jeune fille comme les autres. C’est ce qui nous a guidés. il était difficile de ne pas lui faire assumer sa conduite ! Elle a donc été orientée vers l’IPPJ de Saint-Servais : quarante-deux jours en section fermée. responsable de tes actes ». effectivement. Nous ne devions pas nous arrêter à cet événement. Et il est vrai que nous n’avions pas vraiment le désir de continuer à travailler avec elle. avec un sentiment d’isolement. dans l’immédiat ! Sans parler de l’émeute parmi les jeunes qui n’avaient qu’une envie. d’atteinte des limites. fut probablement l’acte le plus thérapeutique posé dans toute cette histoire. à ce moment-là. avec l’équipe éducative. Il me fallait convaincre les éducateurs de la reprendre ! Les discussions n’ont pas été faciles. on te reprend… » Cela a probablement été.MODÈLES D ’ INTERVENTION … 99 La réaction première. je lui ai répété : « Tu . J’aurais aimé être un spécialiste de l’hypnose… À force d’en discuter. c’était de lui « faire la peau » ! Nous étions confrontés à une impossibilité. la logique de la situation apparaissait. Pendant ce temps-là. là. sur ce fameux lien entre elle et nous. Il fallait l’inscrire dans une vue d’ensemble. et en même temps ne pas détruire le travail qui pouvait encore se faire. également. de démonter son parcours depuis son arrivée. si grave fût-il.

Mais. comme troisième acteur. d’ailleurs. Elle s’imaginait encore retourner à l’hôpital. des perspectives d’avenir. Quoi qu’elle ait fait. l’hôpital – non pas en tant que centre d’hébergement mais pour tout le travail qui peut nous permettre de prendre du recul face à la brutalité des faits –. ne fût-ce que financières. une réelle collaboration triangulaire : entre l’institution dans laquelle elle vivait – même si. en collaboration avec notre équipe. le discours de l’équipe hospitalière est devenu beaucoup plus vrai. l’inquiétude de celui-ci qui ne le souhaitait pas vraiment. répétons-le encore. Et la réalité de la trajectoire de cette jeune et de sa prise en charge nous apparurent enfin plus clairement. et ainsi. il est vrai. ensemble. à ce qui s’était passé… Mais en pratique ? Quel contexte mettre en place ? Nous avons remis l’hôpital autour de la table. Dans l’année et demie qui suivit. Il devint dès lors possible de mettre en place un vrai trépied. une institution ne devrait jamais être l’endroit de vie d’un jeune –. dire : « Tu reviens ». c’était trop court. c’était repartir. elle revenait. Nous avons pu commencer à construire. Et il y aurait d’autres conséquences. des trois. Ce qu’il fallait. de construction du lien. lui avons permis d’envisager des lendemains moins angoissants. « Vous avez vécu ça aussi ! » nous direntils. Qui. Il fallait au préalable reconstruire l’institution et ne plus prendre le risque de la faire brûler. mais cela ne signifiait pas qu’elle ne payait pas les conséquences de ses actes. avec elle.100 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ reviens ». et. mais dans un contexte qui donnait sens à la raison de repartir. le travail ambulatoire du médecin de l’hôpital psychiatrique reprit de manière très régulière. Je ne vous dis pas. le juge de la jeunesse. C’est ce qui permit le retour aux liens du . devait intervenir ? Constituant le « pied » le plus permanent. Alors. je pense qu’elle s’est demandé si je n’étais pas fou. nous avons repris notre travail d’apprivoisement. en lui forçant un peu la main.

avec ces mêmes personnes. Et c’est comme ça que nous avons trouvé un « quatrième pied ». livrée à elle-même. d’ailleurs… Une hospitalisation. Il fallait qu’elle soit à nouveau hospitalisée. de chez nous. Car atteindre sa majorité signifiait un arrêt dans ce chemin parcouru ensemble. mais tout simplement parce qu’elle n’était plus en mesure de se gérer.MODÈLES D ’ INTERVENTION … 101 passé. Mais là encore cette décision fut prise dans des limites très précises. à éviter les nouvelles ruptures… C’était bien sûr prévisible et nous avions. En effet. notamment du côté de la maman. Mes propos s’étaient voulus rassurants : « En tout cas. avec une aide médicamenteuse. nous avons recouru. le tribunal de la jeunesse a décidé d’une prolongation: elle pouvait revenir chez nous. justement. limitée dans le temps et dans ses objectifs. Nous l’avons décodée. un nouveau collaborateur : un service dépendant de l’Agence wallonne pour l’intégration de la personne handicapée (AWIPH). des mois à l’avance. évoquant même des possibilités d’intervention au-delà de la majorité. a été mise en place dans une logique très précise avec le psychiatre qui avait assuré l’aide ambulatoire. mais dix-huit ans était pour elle un cap tellement insurmontable. Nous avions envisagé tout ce qui lui aurait permis de ne pas se sentir isolée. Il s’agissait de nous donner plus de temps. Par la suite. Ensuite. s’inscrivant dans la logique de ce qu’elle avait vécu. pour ne pas la laisser. à une nouvelle hospitalisation de quinze jours. une fois. déjà. Nous voulions lui trouver un nouvel endroit de vie qui ne soit pas en rupture. cherché des ressources. à l’approche de ses dix-huit ans. non pas parce qu’on pensait que c’était le meilleur endroit pour elle. Mais que signifie « collaboration » au quotidien ? . elle fit une très jolie crise. soudain. une nouvelle peur apparut. Et nous non plus. qu’à deux mois de son anniversaire. Et c’est tout de même extrêmement paradoxal quand on sait que ce chemin consistait. tu ne seras pas renvoyée ! ».

parfois sans objet. Ce sont des rendez-vous à ne manquer sous aucun prétexte. Discuter autour d’une table. L’apprivoiser. notre attitude. et de le prouver par nos attitudes non rejetantes. Des instants uniques où notre réaction. À condition que l’autre accepte de vous voir entrer et vous asseoir. notre réponse. notre conviction qu’elle « y arriverait ». que je qualifie de moments magiques. d’affirmer notre confiance en elle. *** . vers les hôpitaux psychiatriques. Pourquoi le parcours de cette jeune fille reste-t-il gravé dans ma mémoire ? Si le mandat qui nous est confié et notre devoir professionnel nous incitent et nous obligent à trouver les solutions les plus adaptées. il ne faut pas oublier combien le rapport humain – la confiance en ce jeune – doit être une valeur incontournable. il était impératif d’être là. rares. À ces moments. qui aujourd’hui ne recourt plus à tous ses symptômes. notre positionnement conditionnent l’avenir de ce futur adulte. L’accompagnement de cette jeune fille nous a offert quelques instants clefs où nous ne pouvions en aucun cas ne pas nous montrer à la hauteur. L’accompagnement de ces « jeunes-très-en-souffrance-et-enrebellion » est parsemé de quelques instants.102 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ Boire des tasses de café. Accoutumer quelqu’un à votre présence. Cette adolescente se construit une place dans la société. qui a cessé de fuir notre monde vers la « folie ». Dans le cas de cette jeune fille. marginale et limitée. l’avenir nous a donné raison.

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Ailleurs… la quête de soi Claire RENSONNET – Vent Debout
« Ce ne sont pas des vacances ! Ce n’est pas une croisière ! Ce n’est pas non plus le Club Méd’!…» C’est souvent avec ces mots que Vent Debout est présenté à l’adolescent, par celui qui voudrait l’y envoyer. Tout est-il vraiment dit ? Imaginez. Vous avez seize, dix-sept ans. Vous êtes face à trois autres jeunes, inconnus jusque-là. Dans un groupe où chacun essaie de donner le change, de se montrer sûr de soi, malgré sa peur de l’inconnu, de ne pas être à la hauteur. Confié à des éducateurs qui, vous dit-on, vont vous accompagner dans une aventure exigeante et pleine d’imprévus. Pendant un mois, équipier sur un voilier… Tenir la barre. Participer aux manœuvres d’entrée et de sorties de ports. Naviguer le plus souvent entre les côtes françaises et britanniques, dans un climat aussi souriant que notre bonne météo. Et la vie à bord ! Ça tangue continuellement. Préparer les repas. Faire la vaisselle. Entretenir les lieux. Puis il y a les autres. Sur une dizaine de mètres carrés. S’entendre avec ceux que l’on n’a pas choisis. Négocier, entendre les remarques, commentaires et interpellations pas toujours faciles à accepter. Être secoué dans ses affirmations, dans sa façon de regarder le monde, de se regarder soi… Ou alors randonneur… Traverser les vallées écossaises, le maquis corse ou les massifs du sud marocain. Mettre un pied devant l’autre avec, sur le dos, un sac de 16 kg, contenant ce qui garantira un minimum de confort au quotidien. Tous les matins, petit déjeuner rustique, toilette rudimentaire si on a la chance d’être proche d’un point d’eau. Démonter sa tente. Remettre tout dans son sac. Reprendre la route. Le soir au bivouac, cuire un repas dans sa gamelle (il aura les qualités gastronomiques de ce que l’on aura porté, dans le sac à dos). Ici, on est moins collés les uns aux autres, mais ces autres sont aussi présents. Chacun son caractère, son histoire, ses moments de blues ou de fureur. Les éducateurs sont là pour conseiller, stopper les déra-

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pages, écouter aussi, et susciter une réflexion sur ce qui est vécu maintenant et qui rappelle furieusement des habitudes parfois sources de bien des ennuis. Alors ? Prêt à relever le défi ? Les adolescents qui viennent à Vent Debout ont pris connaissance de ce qui les attendait. Sans doute n’en ont-ils pas véritablement pris conscience. Ces jeunes en décrochage, qui souvent ne vont plus à l’école depuis des mois, qui n’ont pas de projets, d’objectifs personnels, dont on dit qu’ils ne sont intéressés par rien, qu’ils refusent et se rebellent… Ceux-là, justement, se jettent à l’eau, attirés par le risque, la nouveauté mais aussi par l’envie de se mesurer à eux-mêmes, de mieux savoir qui ils sont, ce qu’ils veulent au bout du compte. À ce moment de leur vie, souvent, leur situation est devenue insupportable. Ils ont envie d’un changement ? C’est là que nous pouvons commencer à travailler. Notre mode de prise en charge est né d’un constat : la nécessité de sortir l’adolescent de son quotidien mais surtout de la répétition d’échecs. Pour cela il fallait quelque chose de fort, d’attirant aussi. Mais attention : coups d’éclats et exotisme ne sont pas indispensables pour créer l’inattendu et ouvrir une brèche. Organisant d’abord « des expéditions », Vent Debout a peu à peu développé une approche pédagogique spécifique. Les écrits relatifs à ce type de travail avec des adolescents en difficulté sont rares. Il fallut construire son outil, définir les modalités pédagogiques. Au-delà des modifications purement structurelles que l’institution a connues depuis 1985, le travail poursuivi fait l’objet d’une réflexion et d’une remise en question régulières. Ces expéditions sont un outil pour le travail pédagogique et thérapeutique mené avec les jeunes qui nous sont confiés. Elles s’intègrent

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dans un programme de prise en charge global comprenant les entretiens préliminaires, la période de préparation, l’expédition, les évaluations et le suivi, personnalisé selon la nécessité (hébergement dans la structure, guidance en famille, accompagnement vers l’autonomie). Elles sont pour nous un moyen privilégié pour mettre en place le travail avec les adolescents ; une occasion de les interpeller sur la perception qu’ils ont d’eux-mêmes, la place qu’ils occupent, les relations qu’ils établissent avec le monde qui les entoure. Les expériences vécues en expédition deviennent un point de départ pour (re)trouver une nouvelle énergie. Mais reprenons, étape par étape, pour mieux cerner cette démarche et les objectifs qui la soutiennent.

1. Cadrage initial
Depuis de nombreuses années, les différentes autorités qui nous adressent les jeunes ont bien compris que nous ne pourrions travailler que si l’adolescent adhérait au type de travail proposé. Il s’agit d’une aventure requérant de la part du jeune beaucoup d’énergie. Tirer ou pousser quelqu’un n’aurait guère de sens ; la participation à un projet n’est donc jamais imposée. Lors des premiers contacts téléphoniques, nous nous assurons qu’il n’y a pas de contre-indication telles qu’une consommation lourde de produits toxiques, une violence incontrôlable ou une problématique psychiatrique. Il est important à ce stade de s’assurer que le jeune a de grandes chances de pouvoir assumer son contrat et d’aller jusqu’au bout de l’expérience. Un échec supplémentaire pourrait être très dommageable pour l’adolescent. D’autre part, sa présence ne doit pas mettre ses coéquipiers en danger. La procédure d’admission vise, d’entrée de jeu, à faire une grande place au jeune et à son initiative. Pour le premier rendez-vous, qui consiste en un échange réciproque d’informations, il est demandé que

Il est d’abord reçu seul. sont importantes. pendant cinq à six jours. Au-delà des données chronologiques. Au terme de cet entretien. nous lui expliquons le plus concrètement possible les attentes liées à ce type d’activité. son parcours. Marcher toute la journée. capable de parler en son propre nom. Il doit alors normalement nous recontacter pour nous donner sa réponse. Nous mettons en lumière l’ensemble du projet. Se considère-t-il comme actif dans ce qui lui arrive ? Se voit-il comme une victime. On y voit les prémices de ce qui sera vécu par la suite.106 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ le jeune nous contacte lui-même – ce qui pour certains exige déjà un effort d’audace et de débrouillardise. Cela permet aussi d’éviter la répétition des plaintes suscitées par son comportement et de ce qui est défini par son entourage comme « son problème ». Nous-mêmes lui faisons alors part de notre accord ou non de travailler avec lui. 2. ses colères et ses tristesses… que nous allons pouvoir élaborer une réflexion. irresponsable ? Quelle est sa perception des adultes qui lui sont proches ? Peuvent-ils être des recours ou s’en méfie-t-il ? Ces données. La façon dont va s’établir ce premier contact est déterminante. et notamment l’évaluation auprès de l’autorité de placement ainsi que le scénario envisageable pour les mois suivant l’expédition. bivouaquer dans les bois. en présence de ses parents ou éducateurs. C’est une manière de manifester que nous le considérons comme un interlocuteur valable. C’est ce que le jeune dit de lui qui constitue notre principal outil. Dans un deuxième temps. C’est à partir de ses « oublis ». . dans toute leur subjectivité. l’avant et l’après. ses contradictions. c’est surtout l’occasion de situer les rapports qu’il entretient avec sa propre histoire. nous proposons au jeune quelques jours de réflexion. Première confrontation Avant le départ véritable. Le jeune évoque ainsi sa situation. les jeunes d’un même groupe participent à une randonnée en autonomie totale.

Adieu les baskets de marques. Nous allons cerner leur adaptation au groupe. Va-t-il être à la hauteur de ce qu’il s’est luimême imposé ? Il quitte un entourage. les tops coquets ! Il faut convaincre de l’utilité des godasses de randonnée. Les éducateurs sont là pour les conseiller. Le premier jour de « la préparation ». mais pas pour faire les choses à leur place. si ces adolescents que nous avons artificiellement rassemblés vont pourvoir cohabiter. parfois à la limite de l’insolence. dès lors. Pour eux. des pantalons épais. et leurs capacités d’autonomie. Chacun vient avec ses doutes sur ses propres capacités et sa résistance. il leur faut quitter leurs vêtements. pour se tourner vers des inconnus. Sont-ils sévères ? Peut-on leur faire confiance ? Ne vontils pas se gausser des maladresses de chacun ? Pour couronner le tout. Être à leurs côtés dans le quotidien permet aussi d’établir une qualité de communication ancrée dans une expérience partagée. transformables en short. les pantalons Sergio Tachini. les soutenir dans ce qu’ils ont entrepris. certes source de relations conflictuelles. de son bout de lorgnette. affiché par certains adolescents. Et les éducateurs ? Ils sont aussi une énigme. adaptés aux conditions de vie dans la nature. avec une lourde expérience. mais aussi familier. qu’il faudra ensuite confirmer par ses attitudes au quotidien. Il ne faut pas se fier à l’air frondeur. Il n’est pas rare que chacun prête à l’autre un itinéraire « hard » et que chacun. des vestes en Gore Tex ! L’important n’est plus désormais le look et le jugement sur les apparences. Il « entre dans le film » et doit maintenant faire face à ce qui jusque-là n’était qu’un projet. leur tolérance à l’autorité et aux frustrations. Chacun ainsi peut être tenté de se construire un personnage. la prunelle de leurs yeux. c’est aussi l’occasion de découvrir la démarche éducative qui sera pratiquée au cours de l’expédition. mais le but que l’on .MODÈLES D ’ INTERVENTION … 107 Cela nous permet de vérifier d’une part s’ils sont suffisamment motivés pour l’aventure qui suivra et d’autre part. chaque jeune connaît des moments particulièrement difficiles. le dernier rempart pour affirmer à la fois son appartenance et sa singularité ! Ils doivent endosser des vêtements « techniques ». pense devoir s’affirmer lui-même comme inaccessible.

les habitudes ne fonctionnent plus. parfois de la maltraitance. N’étant plus enfants mais pas encore adultes. On sait ce que l’on n’est plus. de ce qui constitue son ancrage. Ces nouvelles attitudes à découvrir puis à s’approprier sollicitent une écoute. un éloignement. des négligences graves. Les jeunes qui participent aux expéditions ont pour la plupart entre 15 et 18 ans. des abandons. Aller voir ailleurs Au terme de la préparation. s’écarter de son quotidien. pour élaborer son propre style. Leur proposer un décalage. qui ils sont. c’est le départ pour une grande aventure souvent très dure et très exigeante mais aussi riche de nouvelles expériences. Ils ont souvent connu de nombreux échecs. par le voyage peut aller voir ailleurs. ils sont dans cet entre-deux dont ils ne peuvent rien dire. encore moins aux adultes qui leur demandent de formuler des projets. Se déplacer sur le voilier impose de trouver. Ils sont dans une impasse. une aventure crée un effet de surprise salutaire. son équilibre. 3. La bienveillance et la fermeté sont indispensables pour accompagner les adolescents dans cette première étape. L’adolescent. Marcher en montagne avec un sac de 16 kg requiert une posture et des mouvements différents. ce qu’ils veulent devenir. Le goût de soi – questions d’existence L’adolescence est un temps de deuil de l’enfance. de prendre appui sur les cordages ou les parois. L’expédition les place face à un univers inconnu où les réflexes. une disponibilité .108 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ s’est fixé et les moyens pour y arriver. à chaque pas. Leur curiosité mise en éveil peut alors être disponible pour de nouvelles expériences. pas encore ce qu’on sera. ne savent plus ce qu’ils veulent. Cette transformation ne se fait pas toujours sans mal.

quand elle est amorcée. le milieu hostile et les conditions difficiles le poussant à réagir. s’arrêter peut être fatal. ils expérimentent un danger réel mais défini. Sur le bateau. inconnue et qui impose ses lois. Ils doivent impérativement gérer et doser la part de contrôle et de liberté qu’ils peuvent accorder à leurs gestes. tentatives de suicide…) Pendant les expéditions. Ils peuvent aussi découvrir le plaisir qu’il peut y avoir à dépasser ses doutes et à tenir bon. d’une marginalité destructrice mais d’une réussite qui lui appartient. Au retour. ne pas garder le cap. des comportements que le jeune pensait incontestables et immuables. Sevré de Play-Station et loin de MTV. celui qui se persuade qu’il n’a plus rien à perdre prend conscience de la valeur de sa propre vie. exclusion ou directement physique : toxicomanie. La fierté qu’il peut y gagner ne vient pas d’un délit. Cette dynamique. suscite un questionnement et permet d’intervenir sur la chronicité d’une situation où tout semblait bloqué et sans issue. Son horizon peut s’ouvrir à de nouveaux projets. Dans une marche en montagne. Ce regard neuf qu’il pose sur lui-même lui autorise de nouvelles perspectives. Il n’est plus objectivé par les adultes au travers de problèmes. Il peut devenir quelqu’un capable de réussir. . Ils sont immergés dans une nature âpre. Ils doivent mobiliser toutes les énergies pour avancer. Ces adolescents cultivent souvent l’ennui et le risque (risque social : rejet. Ne pas faire face et se laisser aller peut faire courir un risque mortel.MODÈLES D ’ INTERVENTION … 109 aux apprentissages. découvre qu’il y tient plus qu’il ne l’imaginait. l’adolescent a des choses à raconter. Elles jettent aussi une autre lumière sur des habitudes. mais elles ne s’inscrivent plus dans la déviance. même des choses reconnues comme difficiles. être distrait peut entraîner des conséquences dramatiques… Les métaphores sont nombreuses. Une brèche peut alors s’ouvrir pour un remaniement de la perception de soi et de sa place. Sa « carte de visite » peut changer.

Il va pourtant falloir les supporter. Les frustrations ainsi engendrées sont nombreuses. Certains aspects de la vie quotidienne peuvent être négociés. Le goût des autres L’expédition permet un travail de socialisation à la fois verticale et horizontale. Alliant fermeté et qualité d’écoute. L’éducateur sert de repère pour dire les règles de survie et ce qui doit régir la vie en groupe. L’absent peut manquer. ne pas pouvoir agir de telle ou telle façon. On rumine certains souvenirs. ne tient pas au bon vouloir de l’adulte. on relativise certains conflits… Pour d’autres. à l’inverse. une expérience nouvelle qui permet une clarification des relations entretenues jusque-là. le plus souvent. Par extrapolation. autorisent de nombreuses méditations. Le retour est pour chacun l’occasion d’enfin exprimer ce qui. par pudeur ou par routine. pour beaucoup. n’est pas dit : l’attachement réciproque. Ces règles sont irréfutables. de celui qui exerce l’autorité. mettre un pied devant l’autre. regarder l’horizon le nez au vent. l’absence de l’adolescent permet aussi une mise en perspective. elles sont l’occasion de faire l’expérience du sens et du fondement de la loi. Ces règles ont .110 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ L’éloignement des proches est. C’est dans – et grâce à – la relation avec l’adulte que l’adolescent peut progressivement les admettre. ou dans les bois. la sortie de la dépendance et de la colère qui entretenaient la confusion des rôles. Devoir poser tel acte d’une certaine manière ou. En mer. pris ici au sens large. on se rappelle de questions anesthésiées par le quotidien. Elles se construisent dans une relation concrète à la nature et sont guidées par des impératifs de sécurité. découvrir que l’on peut survivre malgré l’abandon. Pendant ce temps. au sein de la famille. mais beaucoup d’autres ne le sont pas. c’est l’apprentissage de l’autonomie. on regarde avec plus de tendresse certains moments vécus auparavant comme des entraves aux plaisirs immédiats. il est le garant du respect de tous et de l’environnement.

Eux aussi connaissent la fatigue. tout-puissant. Nul n’est tenu de démontrer sans cesse sa force et sa maîtrise. elle l’est également pour les éducateurs. les accepter tels qu’ils sont. rien contre les éléments. la façon la plus adéquate de vivre dans ce contexte. D’autre part. Chacun doit apprendre à connaître ses compagnons. selon ses possibilités. Sa connaissance comporte ses propres limites. ressentir des émotions. Il n’en est pas. ses révoltes. La permanence – la présence des deux mêmes éducateurs pendant un mois – détone avec le vécu de petites et grandes ruptures de la plupart des jeunes qui nous sont confiés. Pour chaque acte posé. Son pouvoir de décision ne peut. les éducateurs vivent les mêmes événements du quotidien. pour autant. En cas de conflit. il faut tenir compte des autres. Chaque jeune véhiculant ses inquiétudes. Ils ne rentrent pas chez eux après leurs prestations quotidiennes pour se ressourcer.MODÈLES D ’ INTERVENTION … 111 une raison d’être en fonction des circonstances. Ils n’ont pas le répit accordé par la fin de la journée. d’un scénario peut-être différent de celui que les jeunes ont donné à voir d’eux-mêmes jusque-là. Si cette expérience est difficile pour les adolescents. Les personnes mises en présence sont inconnues. dans les mêmes conditions. Cela laisse la place à l’instauration d’autre communication. les adversaires . Entre elles. On peut avoir des doutes. qui ne sont pas infaillibles. dont le fait de vivre avec d’autres. et disposent de ressources identiques. de leurs regards. ses renoncements va se « frotter aux autres » et s’adapter. Il connaît l’itinéraire. la chaleur ou le froid et parfois le découragement. bien entendu. mettre des mots sur ce que l’on ressent sans pour autant perdre la face ou son honneur. et à former une équipe. pairs et adultes. L’éducateur est détenteur d’un savoir. Le groupe en expédition est une microsociété. il n’y a pas d’histoires communes. Elle permet une cohérence dans la relation et intervient sur les sentiments de morcellement et d’abandon souvent éprouvés. C’est l’occasion pour les adolescents d’entrevoir la condition humaine sous un jour différent.

Ce sont les mêmes jeunes. Par ailleurs. S’il ne l’accomplit pas correctement. la constance des personnes concernées limitent fortement les échappatoires. une réelle victoire sur soi. un conflit non résolu déclenchent des effets plus rapides et plus concrets qu’ailleurs. dialoguer. les conséquences peuvent toucher ses coéquipiers. de jouer sans cesse un rôle. Il est difficile de tricher. Le voyage a l’avantage d’être d’emblée déterminé dans le temps. Ceci contraste souvent avec les expériences antérieures où le déroulement des choses s’arrête suite à un échec. La solidarité est indispensable à la sécurité de tous. Il peut donc se fixer un délai à respecter. . D’autre part. Un travail non fait ou mal exécuté. Savoir quand l’aventure dans laquelle on s’engage se termine peut être rassurant et faciliter le respect du contrat de départ. La durée du projet. La proximité incite à une certaine transparence. Aller jusqu’au bout est déjà. que rien ne sera arrangé par une fuite ou un changement dans la composition du groupe. les mêmes éducateurs qui doivent arriver au terme du voyage. Chacun est responsable du travail qui lui est confié. En cela. l’expédition fonctionne comme un accélérateur de la séquence « action-réaction ». il est plus ardu pour celui qui en est la cause de projeter les responsabilités sur les autres ou sur l’extérieur et de se dérober. Les tâches sont partagées. Le jeune sait quand il part et quand il revient.112 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ savent qu’ils devront continuer à se côtoyer. pour de nombreux jeunes. Le goût de la découverte Les jeunes qui nous sont confiés sont souvent démotivés à l’égard du savoir et envisagent tout apprentissage sur le mode d’un ennui insondable. Vivre vingt-quatre heures sur vingt-quatre avec les mêmes personnes est très contraignant. Les membres d’une équipe découvrent une convivialité et une confiance réciproque. le terme ne vient pas d’une fugue ou d’un rejet mais tout simplement de ce que l’expédition touche à sa fin. Ils ont perdu toute confiance en leurs capacités de progrès. il est aussi plus urgent d’y apporter une ébauche de solution. Chacun doit donc trouver une autre issue et négocier. Il devient plus facile de faire le lien avec l’origine de la difficulté.

savoir se situer dans le temps et dans l’espace est furieusement indispensable ! Ces acquis mettent en jeu des connaissances dépassant le cadre strict de l’expédition. Cette déroute. Les adultes. Cette intervention. Un temps pour conclure L’évaluation est un moment important du programme. suivre un itinéraire sur une carte. ils se trouvent face à un environnement inconnu. Elles ne sont plus perçues comme arides et abstraites mais utiles et vivantes. de ce qui souvent constitue pour ces jeunes en rupture un véritable exploit. . Ils sont souvent déstabilisés par des situations qu’ils n’ont jamais rencontrées et dans lesquelles leurs comportements habituels sont devenus inopérants. Ils facilitent l’émergence des lignes de force de cette expérience afin de l’ancrer dans la réalité quotidienne. des doutes. facilite la remémoration des événements. un temps de réflexion qui a lieu au sein de Vent Debout. à l’intérêt qu’il pourrait y trouver. voire à la (re)découverte d’un certain plaisir à apprendre. davantage qu’une évaluation. les éducateurs et un interlocuteur « naïf » n’ayant que peu d’éléments sur le vécu de l’expédition. se mettent à la disposition de l’adolescent pour repasser avec lui le film à l’envers. Connaître la région traversée. C’est un temps privilégié pour la réflexion. s’informer de la météo. des obstacles et des efforts. cet effet de surprise les rend disponibles à la curiosité et à de nouveaux apprentissages réalisés au départ des besoins concrets du projet. des impatiences et des espoirs qui naissent au cours du projet. décalée et après coup. Les situations permettent ainsi la réactivation et l’acquisition de notions oubliées ou négligées. La nature les émerveille autant qu’elle peut les inquiéter. Au-delà de l’anecdotique. la verbalisation des émotions.MODÈLES D ’ INTERVENTION … 113 Lors des expéditions. La première étape est. nous tentons de relier ce que vit le jeune à une formation. 4. Les éducateurs ayant accompagné le jeune ont été témoins du quotidien. À cette personne « naïve ».

le passage de l’adolescent dans ce bureau n’est pas associé à des problèmes appelant une réaction. Il précise son point de vue. Pour une fois. conviés à cette réunion. Les différents intervenants ne peuvent pas laisser l’adolescent dans l’ignorance de ce qui l’attend au-delà de l’expédition. Ainsi. L’évaluation est un temps où beaucoup de choses peuvent encore se jouer et prendre après coup une nouvelle perspective. voire une sanction. que cette personne peut aussi féliciter. par exemple. La présence de « celui-qui-symbolise-l’autorité » peut accorder un poids supplémentaire aux propos de leur enfant. souvent avec stupéfaction. normalement. Bon nombre de jeunes nous quittent après les évaluations.114 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ qui l’avait précédemment reçu pour l’entretien d’admission. Il découvre. il peut récolter d’autres fruits ! Les parents sont. il n’est pas opportun de les maintenir dans la région liégeoise et d’y entamer. quand il met autre chose dans la balance. Il s’agit cette fois pour lui d’y raconter ce qu’il a vécu et ce qu’il en retient. Lors de ces nombreuses conversations. ce nouveau passage doit être prévu et organisé bien avant le retour. bien entendu. l’adolescent peut raconter ce qu’il a vécu et surtout comment il l’a perçu. perspectives nouvelles ou paraissant comme telles. . Cette évidence est pourtant souvent battue en brèche par des rebondissements au sein de la famille de l’adolescent ou par le manque de place dans les différentes structures qui devraient. prendre le relais. le souci premier est d’aider l’adolescent à reprendre pied dans sa réalité tout en faisant émerger ses capacités. encourager. Déjà envisagé lors de l’admission. que la réprimande ou l’interpellation ne constituent pas son seul registre de communication. Il peut ainsi approfondir son propos et le clarifier. C’est l’occasion d’exprimer les attentes et les engagements réciproques. répond aux interrogations toutes naturelles de quelqu’un qui n’était pas là. Vient ensuite la réunion d’évaluation proprement dite avec l’autorité de placement. témoigner sa sympathie. une insertion scolaire. Venus parfois des quatre coins de la Communauté française.

pouvant réserver de douloureuses surprises. patienter. Ce type de travail représente aussi une part très importante de notre activité.MODÈLES D ’ INTERVENTION … 115 5. Ainsi. à ceux-là. puis retournent progressivement en famille ou soient accompagnés dans la vie autonome au départ d’un appartement. retrouver ses marques. il faut atterrir. ainsi qu’un souci constant de maintenir le lien au-delà des conflits du quotidien et des comportements provocants. Pour chacun. la piste est balisée. Celui-ci peut être entendu dans ses émotions. il n’y aura pas encore assez de « preuves » d’un changement réel et ses bonnes résolutions seront considérées avec méfiance. Au-delà Le retour est un moment difficile et éprouvant. beaucoup de souplesse et d’adaptation de la part de l’équipe pluridisciplinaire. Pour d’autres encore. Pour d’autres. et selon les données géographiques. ses envies de redémarrer autrement. Ils requièrent. l’équipe pédagogique intervient ainsi sur le front des expéditions mais aussi sur l’hébergement. rebondir. il n’est pas rare que certains jeunes vivent à Vent Debout plusieurs mois. accuser le coup et formuler. Les jeunes vivant à Vent Debout gardent les spécificités liées à cet âge et à leurs parcours douloureux. construire un projet personnel plus distant de leurs proches qu’ils ne l’auraient voulu. le centre d’hébergement de Vent Debout offre un sas de décompression. Mais ceci pourrait être l’amorce d’un autre texte… *** . selon l’évolution du jeune et de sa situation. Dans le meilleur des cas. Des parents chaleureux attendent avec impatience le retour de l’enfant prodigue. Un accompagnement individualisé peut alors se mettre en place selon les nécessités. que personne n’attend. comme dans les autres institutions accueillant de grands adolescents. sa volonté de sortir de l’affrontement mutuel et d’y mettre du sien. Il leur faudra. Nous pouvons envisager des solutions allant de la guidance en famille à l’hébergement. Notre intervention consiste à les accompagner dans la recherche d’un autre lieu de vie et doit être la plus brève possible. À tout moment de l’année.

essaie de faire face à certaines tâches familiales mais il est manifestement dépassé dans l’éducation des enfants. Il n’intervient pas quand les situations l’imposeraient. Des problèmes de comportement se manifestent : Micheline éprouve des difficultés à vivre en groupe. Mais Micheline n’accepte pas du tout le changement. Les problèmes de comportement. n’exerce aucune autorité. Le père ne réagit pas… L’école. les agressions d’abord verbales puis physiques tant envers les autres enfants qu’envers les enseignants se multiplient. au chômage. Le service d’aide à la jeunesse (SAJ) intervient dans la famille alors que Micheline est âgée de sixsept ans. elle est infernale. est orientée vers l’enseignement spécialisé où une rééducation logopédique intensive apporte une amélioration. suite à des plaintes du voisinage pour maltraitance… Dans les familles à problèmes multiples. Les premières interventions s’inscrivent souvent dans le registre du contrôle social : un tiers signale la situation au travers d’éléments observables et en référence aux normes en vigueur dans la société. après avoir doublé une première année primaire. les retards dans les apprentissages sont les éléments les plus aisément repérables au sein du système scolaire.116 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ Voir Micheline ailleurs Partie de ping-pong entre le secteur éducatif et le secteur thérapeutique (Fiction & analyse) Jacqueline SPITZ – La Maison heureuse Micheline est née dans « un milieu socio-économique défavorisé ». agent de socialisation pour l’enfant. il est rare qu’émergent explicitement des demandes d’aide. la situation n’est pas brillante. Mais Micheline s’en lasse et son père ne l’y contraint pas. Lors de la visite de la nouvelle école. Son père. Micheline. est aussi le premier lieu où vont s’actualiser ses difficultés. grossière envers tout le monde et ne veut rien entendre. Le service . Parmi les plus jeunes d’une fratrie nombreuse. elle n’a pas la chance d’avoir auprès d’elle une mère disponible et en bonne santé. Au point que le centre PMS envisage un autre type d’enseignement. À l’école. ne fixe pas de limites.

on aura encore moins de temps ou de moyens de se la poser… Comment éviter un tel emballement dans les décisions? . Le père est victime d’un accident de la route et meurt. Ce décès accidentel a tendance à susciter des émotions particulièrement intenses voire violentes. elle est confiée en urgence à un centre d’accueil et de dépannage de l’ONE. et son insertion sociale et scolaire en est tributaire. des premières ruptures mais aussi de l’apparition d’un sentiment d’impuissance des adultes face aux problèmes qu’elle pose. et l’entrée en jeu des instances sociales. En attendant de trouver « une institution spécialisée ». La fratrie rend Micheline responsable de ce décès. qui peut initier une prise en charge logopédique ou psychologique ou rendre un avis d’orientation. Micheline vit quelques semaines chez un frère avant que celui-ci ne déclare la situation insupportable et refuse de la garder un jour de plus. L’escalade dans la violence entraîne des ruptures et des décisions purement réactionnelles. C’est la première fois que la question de l’orientation se pose pour Micheline mais on n’y répond pas. censé héberger de manière temporaire des enfants de moins de six ans et leur fratrie. C’est le débordement des difficultés en dehors de la famille qui vivait assez repliée sur elle-même. C’est le début d’un processus qui va s’accélérer. Pour Micheline. des désirs d’explication certes légitimes mais comme souvent stériles. c’est le moment des premières stigmatisations. lui manifestant colère et rancœur. Un événement dramatique bouleverse l’équilibre déjà précaire de la cellule familiale et est à l’origine de son éclatement.MODÈLES D ’ INTERVENTION … 117 habilité à intervenir dans ce contexte est le centre PMS. Après trois semaines. Micheline a alors onze ans et demi. On ne se doute pas qu’après. suite à des comportements violents. Micheline est admise dans un hôpital psychiatrique. L’urgence est de trouver une solution d’hébergement et cela semble prévaloir sur une réelle évaluation de l’adéquation de l’orientation choisie. Micheline est une enfant qui souffre de graves difficultés de gestion de ses réactions.

loin de sa famille et de sa région d’origine. ce qui soulage l’équipe éducative… Les comportements de Micheline. Après un peu plus d’un an. suite à des débordements comportementaux. Micheline est hospitalisée sept fois. Elle insulte. toujours hébergée dans le premier IMP. L’hôpital psychiatrique remplit alors une double fonction : apporter des soins à Micheline (médication) mais aussi soulager une équipe éducative qui s’épuise. L’état de souffrance constaté par le psychiatre au moment de l’admission est important. son absence de limites et sa violence sont rapidement difficiles à assumer pour une équipe éducative. mais à proximité de l’hôpital psychiatrique. Le sens de la prise en charge a tendance à se perdre. fait des gestes obscènes. sans réellement évaluer la pertinence de ce choix. dans sa région. Pendant six mois. le rejeter. La spécificité de cet institut est la prise en charge résidentielle des jeunes caractériels. On est ici dans la gestion ponctuelle des difficultés mais pas dans l’anticipation nécessaire à la définition d’objectifs d’intervention. . très vite. L’usure de l’équipe éducative l’amène à répondre à un désir exprimé par la jeune adolescente. Elle se montre parfois très proche de l’adulte mais peut. Micheline finit par entrer dans un institut médico-pédagogique (IMP). C’est sans doute l’occasion de voir « une prise en charge difficile » quitter l’établissement de manière honorable. Micheline s’y intègre assez facilement et reprend sa scolarité. La fonction d’hébergement est remplie par différents lieux. C’est presque du bricolage au quotidien.118 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ Cette hospitalisation se prolonge pendant huit mois. plusieurs types de services résidentiels sont contactés mais ils refusent la prise en charge. selon le désir de Micheline de se rapprocher de son milieu familial. qui se retrouve aux prises avec un sentiment d’impuissance et d’usure. d’abord parce que ses comportements justifient une prise en charge médicale lourde. Les séjours en hôpital psychiatrique se multiplient sans qu’en apparaissent les objectifs. Ensuite. refuse de faire ce qui lui est demandé… Micheline passe certains week-ends à l’hôpital psychiatrique pour y recevoir un traitement médicamenteux. une nouvelle recherche d’établissement est entamée.

Elle est régulièrement mise à l’écart dans sa chambre ou en chambre d’isolement. et pour la contraindre à se montrer plus conforme. dans l’attente . Le match de ping-pong va commencer… Ne renonçant pas à l’idée de soins psychiatriques. Micheline continue à provoquer. Au terme de ces deux semaines. ni dans la famille ni chez les professionnels. l’équipe éducative se sent isolée. L’expert conclut à l’absence de maladie mentale et au fait qu’il s’agit d’un cas purement psychosocial. à l’intensification des stratégies d’évitement. eux. Mais le protocole d’accord. Le service de pédopsychiatrie accepte quelques rendez-vous en ambulatoire mais ne joue pas le rôle de relais prévu pour de courts séjours. à menacer. Micheline n’a plus de lieu de vie… Un IMP ? Un hôpital psychiatrique ? Les avis divergent. de fuite par rapport à la lourdeur du problème à gérer. espérant une saisie du juge de la jeunesse… L’ampleur des débordements comportementaux de la jeune et le sentiment de solitude de l’institution sont deux facteurs hélas souvent associés. plus qu’à prendre en charge Micheline de manière adéquate. n’est nullement respecté. Là. Le juge de la jeunesse la place à la section de premier accueil de l’IPPJ pour deux semaines avec pour objectif de souligner qu’un tel comportement est inacceptable. Le grand-père qui devait accueillir Micheline certains week-ends refuse toute visite.MODÈLES D ’ INTERVENTION … 119 À treize ans et demi. Micheline est accueillie dans un nouvel IMP assez proche de sa famille. La violence de Micheline est à présent considérée comme un fait de délinquance. excluant ainsi la mise en observation psychiatrique. pour protéger les autres. de la part des intervenants. Micheline n’entend aucune limite et se montre à nouveau violente à plusieurs reprises. Un juge de la jeunesse requiert un expert pour évaluer l’adéquation d’une éventuelle mise en observation conformément à la loi sur la protection des malades mentaux. établi lors de l’admission. Elle dépose une plainte pour les faits de violence. Sans interlocuteur. On assiste alors. à insulter. À l’IMP. Micheline va avoir quatorze ans. le juge de la jeunesse la confie à un Centre de premier accueil (CPA). mesure privative de liberté. La recherche de solutions vise à les soulager. Le malaise va croissant.

le service de pédopsychiatrie accepte de reprendre Micheline. Les missions dévolues aux différents types de services ne guident pas le choix. elle est transférée en pédopsychiatrie. Elle y reste une semaine. De manière générale. sans que Micheline ait le temps de s’installer où que ce soit. préconi- . tandis que les structures de soins sont confrontées à une problématique qu’elles ne prennent habituellement pas en charge. Elle est ensuite orientée vers un autre CAU. les services qui accueillent Micheline estiment l’un après l’autre qu’elle aurait davantage sa place dans un autre type de structure. les centres d’accueil (CAU et CPA) capitulent au bout de quelques jours. les intervenants de ce centre affirment qu’une prise en charge dans un milieu résidentiel du secteur de l’aide à la jeunesse est irréaliste : Micheline doit recevoir des soins psychiatriques. les centres thérapeutiques. refusent de la prendre en charge. Les transferts s’accélèrent et se multiplient. Les intervenants préconisent un « encadrement spécialisé en dehors du secteur de l’aide à la jeunesse ». Au contraire. susceptibles d’assurer l’hébergement et l’éducation de l’adolescente.120 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ d’un transfert au service de pédopsychiatrie ! Au bout de quelques jours. Sous l’insistance du juge de la jeunesse. façon élégante de traduire un sentiment d’impuissance croissant face à la violence de Micheline. bien que le pédopsychiatre se dise convaincu du bien-fondé d’une orientation vers un IMP. Aucune logique de prise en charge n’émerge. Après un épisode de crise où elle casse du matériel. Elle est transférée dans un Centre d’accueil d’urgence (CAU). qui semble assumer des « intérims ». les services résidentiels. c’est la recherche effrénée d’une solution d’hébergement qui a la priorité et mobilise les intervenants. qui pourraient lui apporter des soins. exigent la présence d’un tiers pour envisager une éventuelle admission. Les services éducatifs sont débordés par les comportements et la violence de Micheline. où des faits graves de violence sont constatés après quelques jours. faute de place disponible ailleurs. les IMP tiennent le coup peu de temps et renvoient vers la psychiatrie.

elle apparaît vite irréaliste. dans un CAS.MODÈLES D ’ INTERVENTION … 121 sant la relation plutôt que la médication. après une longue période de décrochage. qui soutient un projet de retour vers l’enseignement traditionnel et dit rester disponible pour un suivi thérapeutique en ambulatoire. Mais une réorientation vers l’enseignement ordinaire. Il n’y a de toute façon pas de place. Elle s’occupe peu seule et sort rarement seule de la maison. Le matériel souffre de ses colères. Le suivi ambulatoire avec le psychologue de l’hôpital n’est pour elle que l’occasion d’une promenade en voiture avec un éducateur. avec comme objectifs de rassurer Micheline. Elle passe de la complicité à la menace. L’équipe éducative doit intervenir sans cesse pour gérer les moments de crise qui se répètent et s’aggravent et n’arrive pas à élaborer un projet avec elle. elle devient moins violente même si son côté envahissant reste difficile à gérer. Elle est manipulée par les aînées. Une rencontre avec le pédopsychiatre est exigée. s’inquiète de la rencontre avec ses condisciples . déprimée. Au terme de l’hospitalisation qui aura duré cinq mois. avec les recommandations de « bienveillance et de limites fermes » de l’équipe précédente. Le comportement de Micheline se stabilise. Micheline n’est pas d’accord avec le maintien dans l’enseignement spécialisé. Micheline a alors un peu plus de quatorze ans. Les épisodes de crise se gèrent par le recours à la chambre d’isolement. demande énormément d’attention. Elle refuse l’inscription dans la nouvelle école. Re- . l’équipe soignante souligne les progrès de Micheline et elle n’est plus convaincue de l’utilité d’une orientation vers un IMP. Et si la vision de l’équipe soignante est optimiste et généreuse. sa présence aux cours est très irrégulière. et de recadrer ses comportements. et de toute manière impossible en cours d’année… Le discours semble davantage se calquer sur les opportunités de place disponible plutôt que sur une évaluation rigoureuse des besoins. de la pacifier. L’injection mensuelle de neuroleptique est maintenue. Anxieuse. est déclarée inadéquate par le PMS. elle se montre en opposition régulière. et elle arrive chez nous. La médication est alors fortement diminuée.

s’oppose. Micheline épuise l’équipe éducative par la nécessité permanente d’intervenir en urgence. Suite à un épisode où sa violence a l’effet d’un raz-de-marée.122 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ neuroleptique. La police l’emmène au poste où elle restera quelques heures. mais surtout sa violence. Mais son agitation est croissante. agressive. Micheline insulte. Micheline porte des coups à l’éducatrice avec qui elle est. Un soir. Elle ne sait plus réellement ce que c’est. Micheline. sont utilisées par les autres. dans le contexte d’un règlement de comptes entre adolescentes. provoque. Les neuroleptiques n’ont guère l’effet attendu. Reprendre un mode de vie d’adolescente est difficile pour elle. Notre direction insiste auprès . et trépigne pour… revenir chez nous ! Les difficultés réapparaissent dès le trajet du retour. dort très peu. Elle y apparaît très nerveuse. cela fait plus de trois ans que Micheline parcourt la Communauté française pour trouver un milieu de vie. Re-appel à la police. Elle met tout en œuvre pour que les adultes s’occupent d’elle : de la crise avec débordements comportementaux à des attitudes déprimées. seule. Micheline est privée de liberté la nuit. opposante. Les intervenants qui s’étaient engagés à apporter leur contribution se montrent assez réservés. équipe contrainte de recourir essentiellement à ses ressources internes. est en état d’agitation permanent. les médecins sont perplexes. Re-comparution devant le juge de la jeunesse. menace. ReIPPJ mais cette fois à la section fermée. Les effets sont peu probants. qui se révèlent rapidement insuffisantes. casse du mobilier et du matériel. Suivent des comparutions devant le juge de la jeunesse : il s’agit d’interpeller Micheline sur ses comportements et de tenter de la contraindre à y apporter du changement. elle est transférée à la section de premier accueil de l’IPPJ. Micheline n’a pas la volonté (sans doute aussi n’est-elle pas encore capable) d’entreprendre une démarche thérapeutique qui demande un minimum d’introspection et de mentalisation. Et quelques jours plus tard. Au moment où elle arrive chez nous. occupée à dessiner.

celle du diagnostic. c’est-à-dire celui qui répondrait le mieux à ses besoins. il est urgent d’examiner la question de ce qui est nécessaire à l’évolution de cette jeune fille. permet à chacun de se « renvoyer la balle ». pédagogiques. nous pouvons adopter une position ferme. C’est aussi l’occasion de poser la question des compétences (médicales. un diagnostic et des recommandations… Chacun. il est devenu possible de ne plus concevoir la prise en charge de Micheline comme une partie de ping- . c’està-dire là où il ne travaille pas. À partir de ce moment-là. Le juge de la jeunesse suit ces recommandations. du type de prise en charge adéquat. Seul un expert n’ayant aucun intérêt direct à voir Micheline séjourner dans un endroit plutôt qu’un autre pourra envisager la situation avec sérénité. Il faudra encore beaucoup de patience et d’énergie pour résister aux pressions. implicite. avant de reprendre le travail éducatif dans un milieu résidentiel. Il insiste aussi pour que l’IPPJ joue son rôle de recadrage en cas de passage à l’acte violent. cela ne facilite pas son admission dans les hôpitaux… Mais nous maintenons notre position catégorique. L’expert mandaté par le juge de la jeunesse conclut à la nécessité de soins psychiatriques. ce qui l’amène vers un nouveau CAU. C’est finalement le premier hôpital psychiatrique dans lequel elle avait séjourné qui la reprendra en charge. voit Micheline « ailleurs ». Pour commencer. dans le contexte précis d’une collaboration avec nous.) qui. Nous refusons son retour à la sortie de l’IPPJ. avant de voir son intérêt à elle.MODÈLES D ’ INTERVENTION … 123 du juge pour obtenir une nouvelle expertise psychiatrique. Les intervenants nous sollicitent encore sans tenir compte des recommandations… Le CAU demande à ce que nous la reprenions… Micheline n’étant pas porteuse d’une demande d’aide explicite. etc. avec mise au point et stabilisation d’un traitement neuroleptique adapté. de manière récurrente. Comment sortir de ce cercle vicieux ? Il est plus qu’impératif de poser trois questions. Enfin. À partir de ce moment-là.

des plus élémentaires aux plus élaborés. L’hôpital reste un lieu de soins. dont certaines sont appelées « patates chaudes ». C’est le juge de la jeunesse qui est chargé de la gestion de la situation et de la prise des décisions en collaboration avec les intervenants. parfois. le fil du temps et l’environnement contribuant à accentuer leur croissance anarchique. particulièrement à l’égard de variétés de pommes de terre atypiques. mais aussi. souvent. l’hôpital psychiatrique et l’IPPJ se sont engagés en sachant d’une part qu’ils resteraient les trois partenaires privilégiés. la « maison »… où elle fait l’expérience d’une relation solide et où elle se remet aux divers apprentissages nécessaires à sa croissance et à son autonomie. impropres à la consommation. il s’agissait de patates comme les autres. bienveillant. l’IPPJ un lieu de recadrage en cas de passage à l’acte violent. Et nous.124 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ pong – « l’un ou l’autre » – mais comme un travail en réseau – « l’un avec l’autre ». nous sommes le lieu de vie de Micheline. arrivaient à maturité… se révélant tout simplement indigestes. *** L’île déserte aux patates chaudes (Billet d’humeur) Jean-Christophe SCHOREELS – Le Foyer retrouvé Il était une fois une petite île. Dans un souci de normalisation et de calibrage. cadrant et accueillant. se sont soldés par des échecs : ces pommes de terre rebelles se développaient. nombre de jardiniers se sont penchés au chevet de ces plantes. située non loin du continent. mais en sachant aussi le rôle que chacun jouerait. . Mais pour de multiples raisons elles n’ont pas poussé de façon traditionnelle. À l’origine. de qualité. Le CAS. Un petit coin de terre. Mais les différents traitements.

déploré des victimes… ∆ . la pomme de terre explosera. et seulement si : – le propriétaire qui l’a placée sur l’île n’a donné aucune indication sur la fermeté. comestibles. dans certains cas. intéressés par nos longues observations. sur le continent. permet de gagner un peu de temps. tôt au tard. par contre s’y transforment progressivement en « patates chaudes ». ces ingrédients. sachez qu’une pomme de terre n’est dite « patate chaude » que si. Le message étant. Pour les amateurs de botanique. même de la purée. la couleur ou la saveur de sa chair n’a mentionné aucune recette. d’autres. au plus : « Faites-en n’importe quoi. On a même.MODÈLES D ’ INTERVENTION … 125 C’est à ce stade qu’elles sont envoyées sur la petite île où une méthode spécialisée et individualisée permet parfois d’éviter l’envoi direct au compostage. la seule ressource disponible sur cette île. » – les seuls ingrédients (qui n’existent pas bien sûr sur l’île mais bien sur les côtes environnantes) indispensables à la cuisson qui sied le mieux à notre pomme de terre atypique et sans lesquels elle chauffe et chauffe encore. donc. refusent d’être associés à une quelconque recette de pommes de terre chaudes… L’eau. pourvu qu’elle ne me revienne pas. retournant. Mais si certaines pommes de terre ne s’éternisent pas sur l’îlot. Mais. Et ses éclats feront d’importants dégâts jusque parfois loin sur les terres voisines.

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À son retour. ça va. Je vais te laisser. Je pense qu’une fois rentré à la maison. il faudra donner l’argent. Sandra est rentrée il y a une heure.–5– Les intervenants sociaux Fin de journée d’un éducateur ordinaire (Fiction) Luc MORMONT – Vent Debout 21 h 50 — Salut. Le docteur est venu et l’a mis en congé pour la semaine. Ils étaient exténués. André traîne encore entre la salle de bains et sa chambre… Ah oui. Bon… Là. Il se lève. N’oublie pas les reçus. Je vais rechercher mon aînée chez sa copine. elle a passé la journée en ville avec son copain : l’école a téléphoné pour signaler son absence. Ils ont mangé. elle a eu son cours de danse aujourd’hui. — Oui. tu vas bien ? L’autre se retourne. n’oublie pas de réveiller tout le monde à 6 h 30. serre la main de son collègue et sort. John. Elle n’avait pas l’autorisation de sortir. je crois que je t’ai tout dit. fait leurs devoirs. pour les bus. Il est malade. prend sa veste. Et puis. j’irai me coucher sans tarder. puis ils sont montés se coucher. Karine et Pierre sont rentrés à l’heure. ça a un peu gueulé. *** . La routine… Aujourd’hui Alain n’est pas allé aux cours. Je dois me lever tôt demain : mes deux cadets partent en excursion et je dois être à 7 h 30 à l’école. pour l’excursion de Karine et pour les photos d’identité de Sandra. la vaisselle. son sac. souriant. Elle râlait parce que « Je n’ai pas à me mêler de son emploi du temps ! » À propos.

Nous nous conduisions en bon . le jeune. Après tout. son épouse faisant le plus souvent office de cuisinière. ils ne quittaient ces institutions qu’à leur majorité. La plupart du temps. Elles dépendaient aussi de sa scolarité. était encore fixée à 21 ans. autour d’une tasse de café. Notre secteur (les homes ou les maisons d’enfants) était alors uniquement régi par la loi du 8 avril 1965. quand j’ai commencé à professer dans le secteur de la protection de la jeunesse. leur éducation. le directeur de l’institution et le chef éducateur. leur instruction ou leur formation professionnelle.128 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ Itinéraire d’un éducateur devenu spécialisé (Témoignage) Alain LEJACQUES – Oasis En 1975. L’admission consistait en une discussion dans la salle à manger de l’institution. ils étaient les mauvais parents qui ne savaient pas éduquer leur progéniture ! Rares étaient les enfants qui réintégraient leur famille avant d’être adultes. nous ne prenions pas l’initiative de les rapprocher. n’étaient plus impliqués dans le processus d’éducation. Les jeunes étaient généralement accueillis pour de longues périodes et les parents dès lors. L’éducateur se donnait pour mission de se substituer à la famille. leur traitement. Ces jeunes nous étaient confiés pour leur hébergement. de suppléer aux carences familiales. Si le jeune nous disait n’avoir plus de contact avec eux. Étaient présents le délégué du tribunal de la jeunesse. le directeur et sa famille . relative à la protection de la jeunesse. tout le monde vivait dans la même maison : les jeunes. les prêtres et les sœurs qui officiaient comme éducateurs étaient encore très nombreux. Les conditions d’admission étaient principalement basées sur la capacité du jeune à s’intégrer et sur sa volonté de participer à la vie du groupe. Le métier découvrait donc la première génération d’éducateurs laïques et professionnels. La majorité pénale. rappelons-le. À cette époque. Elle concernait tant les mineurs ayant commis des faits qualifiés « infraction » que les mineurs en danger. Les institutions étaient alors gérées en majorité par des congrégations religieuses.

ils retournaient dans leur famille. en animateur sportif et culturel. Mais. soit des jeunes en danger. en professeur. nous en sommes persuadés. Jean. sont sortis grandis de cette expérience de placement. La famille reprenait une place centrale dans la prise en charge. applicable aux services résidentiels agréés par la direction générale de l’aide à la jeunesse. les études. La problématique individuelle et les raisons pour lesquelles le jeune faisait l’objet d’une saisine par le tribunal de la jeunesse n’étaient pas prises en compte. Luc. le décret relatif à l’aide à la jeunesse faisait son apparition. À quoi cela avait-il servi d’élever ces jeunes dans ce monde artificiel. en cuisinier. il déjudiciarisait la protection de la jeunesse : le tribunal de la jeunesse conservait les jeunes délinquants et la Communauté française se chargeait de l’aide à la jeunesse. Que de bons moments passés avec Philippe. sans rapport avec leur milieu d’origine ? En 1983. Que de grands déclics pédagogiques ! Un bon nombre de jeunes. Les intentions du décret (nous l’appliquions depuis longtemps !) étaient louables ! Mais notre réglementation. quand à leur majorité. les couchers et les levers… occupaient la majeure partie de notre temps. en homme de peine. l’intérêt naissant pour l’approche systémique et de récentes circulaires ministérielles – nous permettant de suivre quelques jeunes en appartement – changèrent fondamentalement notre travail. il légiférait notre pratique. En 1990 la loi sur la majorité à 18 ans était votée. d’autre part.LES INTERVENANTS SOCIAUX 129 père. ne nous permettait de l’appliquer que partiellement ! . En 1991. Si. François et les autres. d’une part. La préparation des repas. en bonne mère. ce qu’ils y retrouvaient ne correspondait plus en rien avec le type d’éducation qu’ils avaient reçue chez nous. l’arrivée de nouveaux éducateurs dans l’équipe.

nous ne sommes plus des éducateurs. nos objectifs sont beaucoup plus humbles. développer leur potentialité. Paul ou Huguette ont réussi ? Comment mesurer s’ils sont devenus autonomes ? La plupart de mes collègues qui se sont essayés à ce genre d’exercice d’évaluation globale ont été atteints par le phénomène de « burn out » : sorte d’usure professionnelle qui se matérialise par des phases de découragement. hier. Car se pose la question de l’évaluation ! Comment appréhender. favoriser la communication en leur sein sont les concepts auxquels nous nous attachons encore. aujourd’hui. Notre volonté fut dès lors d’individualiser au maximum nos prises en charge (terme très en vogue à cette époque) en favorisant la réinsertion des jeunes dans leur milieu de vie ou en les accompagnant en logement autonome. Si. les résultats de notre action ? Comment apprécier si Pierre. qui mettait en application l’arrêté de 1987 relatif à l’agrément et à l’octroi de subventions aux personnes et services assurant l’encadrement de mesures pour la protection de la jeunesse) nous permettait d’avoir. nous demandions des dérogations et. Rendre les compétences aux familles. quelquefois.130 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ Un des principes fondateurs du décret est que le service doit. le temps moyen d’un accompagnement est descendu à six mois. le directeur). dans son travail. Et nos missions sont plus courtes : de plusieurs années. mais des intervenants qui accompagnons. au maximum. en réponse aux objectifs fixés par le représentant d’une instance de décision (le juge. dans l’immédiat. le conseiller. nous voulions faire le bonheur des bénéficiaires envers et contre tout. de démotivation… Par contre lorsque. plus précis et plus faciles à évaluer. les jeunes et les familles pour qui nous recevons une mission. mobiliser leurs ressources. Or une circulaire (la 87/3. nous nous mettions en porte-à-faux avec notre réglementation. nous faisons des propositions concrètes d’accompagnement – c’est-à- . pour un bout de chemin. 25 % de notre population en extra-muros… Nous forcions donc les portes administratives. Pourtant. être proche du milieu de vie des jeunes.

Il n’empêche que le métier d’intervenant social (éducateur spécialisé. » Nous allons réfléchir avec Pierre à la manière la plus adéquate d’y arriver. à ce qu’il va mettre concrètement en place. J’ai vite compris pourquoi.45 euros par mois de prime de pénibilité !). assistant social. Pour l’aider à être régulier à l’école. à la lecture de mon CV. par exemple : inscription dans un club sportif ou à une activité sociale. etc. psychologue. Prenons un exemple. à nos valeurs personnelles. nous pourrons prévoir l’organisation pratique de son réveil. (Pour la note humoristique un éducateur classe 1 reçoit 53. de ses trajets… Notre action sera donc divisée en éléments faciles à mesurer. Pour l’aider à structurer son temps. Nous élaborerons notre programme de prise en charge en accord avec lui. Émotionnellement. si j’avais déjà réellement travaillé avec des caractériels. . que les stratégies de nos futures interventions.LES INTERVENANTS SOCIAUX 131 dire que nous proposons des moyens pour atteindre ces objectifs –. Et ce n’est pas un luxe que de nous inscrire dans un processus de formation permanente ni d’utiliser nos collègues pour partager tant nos émotions. criminologue. nous noterons. Le juge écrit sur son ordonnance provisoire : « Je veux que Pierre structure son temps. *** J’ai maintenant l’âge d’être leur mère Ce qui ne fut pas toujours le cas (Témoignage) Fabienne JEANSON – Le Toboggan Premier semestre de 1989 Lors des différents entretiens d’embauche. travailler sans cesse avec et dans la détresse des bénéficiaires est difficile à vivre.) est un métier difficile. Cela nous renvoie très souvent à nos propres expériences douloureuses. nos impressions. soit régulier à l’école et ne commette plus d’acte de délinquance. notre action est évaluable. le directeur du Toboggan m’avait demandé.

l’ancienne éducatrice leur proposait des cours d’anglais. Jeans. Je suis la nouvelle éducatrice qui remplace une folle. Ma première prestation de vingt-quatre heures. Lara quitte l’institution… . Je ne suis pas très à l’aise. La loi sur la majorité vient d’être modifiée : elle passe de 21 à 18 ans. L’ambiance est détendue et bon enfant. c’est gagné. les mois s’écoulent. les portes restent ouvertes. pull et baskets. Enfin. me fixant comme une bête curieuse. je suis l’éducatrice référente de Lara. Je tente de détendre l’atmosphère. je vais pouvoir être enceinte : « Pas de bébé pendant la période d’essai ». Les jeunes sont contentes. Quelques jours plus tard Je pars en camp dans les Ardennes. Mon apparence est très différente. Une sortie au cinéma un soir de tempête nous vaut quelques frayeurs mais se termine par de grands éclats de rire. Je fais un bon café. Jupes plissées et deux longues tresses. Je les vois encore arriver: heureuses de retrouver le foyer. une des jeunes vient de lancer son poing dans le carreau pour un motif futile.132 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ Le 11 août 1989 Le jour où je commence à travailler. Les semaines. faisait la purée avec de l’eau et venait travailler en Vespa. rigolent. Nous nous asseyons autour de la table et commençons à papoter. seule. Bref. m’avait dit mon directeur. On fait confiance aux jeunes. les filles sont en camp. une jeune fille de dix-neuf ans qui vient d’accoucher d’un petit garçon. j’ai le look éducateur. je la fais le jour de leur retour. quoi! Les filles se présentent. Souvenir inoubliable… Août 1990 Depuis quelques mois. Février 1990 Mon contrat passe à durée indéterminée. friment un peu.

Sandrine. Février 1991 Après mon congé de maternité. se précipite vers un carreau et se cogne violemment la tête sur le verre cassé. de l’accueil jusqu’au départ de ces jeunes – complètement dissemblables. après avoir souffert d’une grave maladie. pleure. J’ai tellement peur de recevoir un coup dans mon gros ventre que je fais appel au chef-éducateur. sniffe du Sassi pour oublier. tandis que le décret de l’aide à la jeunesse parle . Sandrine se calme. envisageons le temps comme un élément fondamental de la thérapie . Ce n’est pas dans mes habitudes. Elle est issue d’un milieu modeste. Elle est en rébellion contre sa mère : elle refuse son autorité. institution.LES INTERVENANTS SOCIAUX 133 Septembre 1990 Les jeunes sniffent du Sassi. j’essaie toujours de régler les difficultés seule. la famille avait préféré taire ce choix… Mes deux jeunes mettent des mois à se stabiliser. Pendant plus de six ans. avait choisi de mourir. je reprends le travail en force : deux nouveaux suivis individuels – chaque éducateur de l’institution s’occupe plus particulièrement du dossier de deux jeunes. fugue… Sophie. des conflits verbaux de plus en plus violents apparaissent. L’institution met en place un travail familial et Sophie apprend que son père. elles perdent le contrôle d’elles-mêmes. même âge. Ses parents étaient séparés et son père. Elle décroche au niveau scolaire. est issue d’une famille bourgeoise du Brabant wallon. Moi. Claire a quinze ans. elle est rejetée par sa famille suite à une plainte d’abus à l’encontre de son père. sort le week-end et les prolonge jusqu’au mardi soir en usant d’amphétamines. Aujourd’hui. Après avoir été maîtrisée physiquement. crie son désespoir. suite à une dispute avec sa maman. qui aurait bien voulu qu’elle vive avec lui. Claire souffre. est mort il y a six ans… Quand je la rencontre. Quand elles en reniflent trop. Nous. Sa mère l’a abandonnée quand elle était encore en bas âge. l’adolescente sent le poids d’un secret de famille. La crise passe. je suis enceinte et la dernière nuit que je preste est pénible.

certaines de nos jeunes étaient placées encore bébés et ne connaissaient rien d’autre que les foyers… Cette année-là est difficile pour tous les membres de l’équipe. J’ai vingt-six ans. de 22 h à 6 h.134 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ de diminuer la durée du placement. je presterai près de 70 heures par semaine. elles ne sont comptabilisées que pour trois heures. Elles sont enceintes toutes les deux. C’est complètement paradoxal ! D’autant qu’il est vrai que l’idéologie du décret est formidable : avant. La plupart d’entre nous sont devenus parents. Durant les trois mois suivants. Mais. Nous les supprimons. Je sais qu’on m’attend au tournant. Ce poste de responsable de l’équipe éducative est donc ouvert et deux éducatrices postulent. je ne preste « plus qu’une nuit » ! Ce qui éveille une jalousie qui atteindra son paroxysme quand je n’en ferai plus du tout. je poursuis mon travail d’éducatrice référente. Quant aux nuits dormantes. en plus des tâches inhérentes à ma nouvelle fonction. Par chance. Ce n’est pas facile.) Pour ma part. Mon directeur et moi sommes d’accord : les nuits éveillées sont inefficaces et inconfortables. Deuxième semestre 1991 Notre directeur nous quitte pour occuper une fonction liée à l’application du décret. S’occuper de nos propres enfants après avoir passé une nuit de garde effective – les nuits éveillées – relève du défi. je suis la plus jeune de l’équipe. Restent donc uniquement des nuits dormantes (qui ne comptent toujours que pour trois heures. Janvier 1992 C’est moi qui suis choisie. Il est remplacé par le chef-éducateur. 1993 Mon attention est accaparée par Claire et Sophie. les papas sont présents et prêts à assumer leur rôle. Et il y a aussi le déménagement de l’institution à préparer pour la fin de l’année… .

Son ami ne se sent pas de taille à l’aider. Le 14 septembre 1993 Elle met au monde une petite fille qu’elle appelle Flore. Après une heure. Ils attendent mon arrivée et celle du papa . Ils se séparent. J’accepte. . C’est un honneur pour moi. Claire va bien. On se retrouve tous les trois avec Flore. Il descend à la morgue. puis. Ils refont tous deux leur vie de leur côté. Le jeune couple ne résistera pas au deuil. Un peu plus tard Claire et son ami ne parviennent pas à partager leur chagrin. c’est l’hôpital qui m’appelle. Il se déchire. À peine ai-je raccroché. Le 23 novembre 1993 Je reçois un coup de fil désespéré de Claire : elle est à l’hôpital et Flore ne s’est pas réveillée après son biberon du matin. J’essaie de ne pas pleurer. dans une des chambres du service pédiatrique. Sassi… Cette errance va durer quelques mois. mais je ne sais que lui répondre quand elle me demande de lui dire que son bébé n’est pas mort… C’est insupportable. dans son corps et dans sa tête. Je rassure Claire comme je peux. C’est l’aboutissement d’un long travail. Claire me demande d’y assister. Quand nous attendons l’ascenseur. On pleure. un aide-soignant nous rejoint : nous devinons que cette grosse boule de drap qu’il tient sous le bras est le corps de Flore. Claire reproduit les travers tant usés auparavant : alcool. Nous fuyons tous les trois par l’escalier de secours. ils annoncent à la jeune mère la mort de son bébé. nous quittons la chambre. morte.LES INTERVENANTS SOCIAUX 135 Septembre 1993 Quelques semaines avant son accouchement.

elle se demande si Audrey est au foyer. . en vain. pour calmer les crises. je maîtrise Nahima en l’entourant de mes bras. Audrey essaie de joindre sa mère. Le lendemain. est ultra-violent. Maintenant. les mères « partagent ce privilège ». Je suis inquiète pour elle: elle veut garder le bébé et son petit ami. Pratiquement. Lors d’une soirée particulièrement mémorable.136 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ Fin 1993 L’institution a déménagé. les jeunes ont déjà tout saccagé dans la cuisine. avant de retourner l’arme contre lui. C’est dur de redresser la tête. perd ses repères. a assassiné la mère d’Audrey ainsi que sa propre fille. Le psychiatre du Toboggan. Ainsi. tard dans la soirée ou en pleine nuit. 1994 Les situations des jeunes s’aggravent. Je dis bien : tout. est inquiet. Auparavant. le futur père. c’était principalement les pères qui étaient absents. Nahima. Mais tout le monde s’y met et l’orage finit par passer. en pleine crise de folie. jeunes et adultes. qui travaille principalement au soutien de l’équipe éducative. Il ne reste qu’Audrey. Parallèlement. l’éducatrice référente et l’assistante sociale iront rechercher Audrey à l’école pour lui annoncer une terrible nouvelle. lorsque j’arrive suite à l’appel des deux éducatrices. Son beau-père. la demi-sœur d’Audrey. lundi. se retrouve enceinte à quatorze ans. comme le dit si bien la chanson. 27 novembre 1994 La police judiciaire de Bruxelles nous contacte : inquiète. Dans cet enfer. nous sommes maintenant dans une maison de type familial. nous occupions une partie d’un ancien couvent. Mon directeur et moi sommes souvent appelés au téléphone. Mon directeur confirme la présence de l’adolescente. Auparavant. nous passons d’un living-salle à manger 150 m2 à un de 40 m2. dont j’assure le suivi individuel depuis quelques mois. Elle est en train de massacrer les carreaux du bureau où se sont enfermées mes deux collègues. Tout le monde. Les conséquences sont alarmantes et déroutantes: nos jeunes filles se font des bébés (souvent) toutes seules.

promet toujours d’arrêter de la battre. je dois rester pro. Lors du deuxième avortement.LES INTERVENANTS SOCIAUX 137 Audrey est effondrée et quasiment inconsolable. quelle que soit leur décision. je ressentirai cette même douleur dans le ventre. Elles n’ont pas encore réglé leur propre histoire. elle revient mais n’aborde jamais la question du drame. Jusqu’à sa majorité. Elle a du mal à joindre les deux bouts : la petite famille doit vivre avec 32 000 francs belges dont est ôté un loyer de 16 000 francs. Il lui faudra plusieurs années pour franchir à nouveau sereinement le seuil du Toboggan. Juillet 1995 Nahima met au monde un petit garçon. Nahima subira deux interruptions de grossesse. La vie n’est pas facile pour Nahima. Or. Je me sens trop investie. Quand les crises sont trop éprouvantes. Soit audelà du délai légal de 12 semaines. J’assiste à l’accouchement. Ce n’est pas dans mes convictions mais ces jeunes filles. Sa maman a promis de venir. Il ne tient pas ses promesses. elle ne l’avait jamais fait. je leur conseille d’avorter. je les soutiendrais. Nous. Même quand je vais lui porter sa pilule contraceptive le jour où elle doit la reprendre. L’intervention est douloureuse. Comme elle. sommes touchés dans nos tripes. Et elle vient ! C’est son petit-fils qui lui fera faire le chemin de Bruxelles à Mons : depuis deux ans que sa fille est au Toboggan. Nahima appelle. Comment . elle voit les personnes qui lui ont annoncé le départ définitif de sa maman et de sa sœur. mais aussi inconsciemment. Maintenant. je leur ai dit que. Audrey demandera donc à changer d’institution. Et cette sensation restera identique quand elles me diront qu’elles ont bien réfléchi et qu’elles veulent garder leur bébé… Pendant des années. Maintenant. ne sont pas finies. j’ai mal au ventre. elles-mêmes. Volontairement. sa mère au secours. elle finit quand même par l’oublier. en vain. Nahima est enceinte de 14 semaines. adultes de l’institution. Son ami. qui est passé aux drogues dites dures. mais quand elle nous regarde. Je le suis. Chaque fois que j’accompagnerai des jeunes pour des interruptions de grossesse.

nous apprenons la mort par surdose de trois de nos anciennes. La fonction de l’éducateur est enfin un peu plus reconnue. Les conditions de travail des éducateurs s’améliorent : l’horaire passe de 40 heures à 39. Ils boivent beaucoup. à quatorze ans et demi. les parents de Marie ne s’entendent plus. elle se voit faisant les piqûres d’insuline à son papa. Marie a perdu son papa quand elle avait six ans. Quand le père . Juin 1999 La réforme aboutit à la création de deux nouveaux emplois temps plein pour l’équipe éducative (ils ne seront subsidiés qu’à partir de janvier 2002). On pense à doubler l’éducateur référent. entre les couchesculottes. vit depuis de longs mois dans la rue. Janvier 1999 On commence à évoquer la réforme de l’aide à la jeunesse. aussi loin que ses souvenirs remontent. L’institution a des sueurs froides. Les heures de nuit comptent entièrement. Puis de 39 à 38. Marie est la cadette et. les bibis et les areuh-areuh ? 1996 En quelques mois. À cette époque. Cela améliore notre travail. en un an. Septembre 1999 C’est à cette époque que je rencontre Marie qui. 1999-2000 Le temps file.138 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ croire qu’elles vont enfin parvenir à la régler. en tout cas dans les situations de grossesse. On parle de supprimer des lits et du personnel.

et personne n’avait rien remarqué. Voir ce bout de fille d’1m40 au parloir. mignonne. Elle est placée. elle ne l’intègre réellement que quelques mois plus tard. pour moi. Malgré tout cela. préfère la confier à sa belle-mère qu’elle déteste. Elle semble heureuse. pour que des messieurs donnent de l’argent à cette petite poupée ! Et puis. Janvier 2001 C’est très difficile. L’article 53 de la loi sur la protection de la jeunesse ne sera supprimé qu’en 2002 : s’il n’y a pas de solution de remplacement. Monsieur est violent. Nous sommes patients. Elle est petite. Elle fugue de l’institution qui refuse de poursuivre avec elle. Marie a douze ans. la trouvant trop difficile. Mais elle déchante très vite. Elle côtoie des voyous qui l’entraînent dans leurs délits. d’aller visiter Marie en prison. notre petite Marie s’interpose entre sa mère et son beau-père. au foyer. et pas que du tabac. Marie évolue bien. Marie est surprise : d’habitude les institutions renoncent à garder une fugueuse qui leur fait perdre de l’argent (subsides atrophiés après dix jours de fugue). Elle commence à fumer. sa place est prête. La maman le quitte à plusieurs reprises. dans la même aile que Michèle Martin. lui. sa maman vient la rechercher. et qu’elle le choisit. alors qu’elle a dix ans. Elle me confiera plus tard que sa grand-mère la faisait danser. me fend le cœur. Mais elle a été dénoncée. Ici. Elle a passé des pilules d’ecstasy dans une discothèque. Quand il a bu. sur les tables du café. et Marie finit quand même par s’y abandonner. Elle arrive chez nous. le juge . Elle traîne les rues. Marie est donc élevée par sa grand-mère paternelle. sa mère. Marie est ravie. En fait. Jusqu’au jour où il lui demande de choisir entre lui et ses filles.LES INTERVENANTS SOCIAUX 139 meurt. l’épouse de Dutroux. emmenant ses filles. officiellement fin septembre. Ce n’est pas facile de quitter la rue. Mais elle revient toujours vers lui. un jour. tous les week-ends. Elle a refait sa vie et son compagnon est d’accord pour s’occuper de ses deux derniers enfants.

sont inoubliables à bien des égards. Janvier 2003 Marie revient nous voir. régulièrement. à créer. Mais pas seulement : d’un point de vue personnel aussi. dans le domaine de la pédagogie.) Elle en fuguera. Elle s’est enfin décidée à reprendre une formation. la finesse avec laquelle elles analysent les situations.140 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ de la jeunesse est en droit d’incarcérer un mineur pour une durée de quinze jours maximum. Marie est confiée à l’IPPJ de Saint-Servais pendant plusieurs mois. J’aime mon travail. à nous remettre en question. Elle a dix-huit ans. Elles en connaissent beaucoup sur la vie. il est passionnant. (Il n’existe. et il y en eut déjà près de 250. comme je le dis si souvent. Ce qui les rassemble toutes. en Communauté française. je pars très souvent avec mes gamines. Même si ce que j’ai relaté est souvent triste. il me reste 28 ans de carrière. à innover. qu’une institution publique de protection de la jeunesse pour les filles. Si je compte bien. Elles sont merveilleuses ! Elles me (elles nous) poussent constamment. La plupart des jeunes filles que j’ai rencontrées. c’est leur perspicacité. leur intelligence. Aucune ne méritait le placement. dans de grands éclats de rire. Soit environ 600 adolescentes à rencontrer. N’est-ce pas finalement la meilleure façon d’être et de rester à la page ? Mais le serai-je encore lorsque j’aurai l’âge d’être leur grandmère ? *** . elles nous aident à nous investir (tout en restant pro). Fin janvier 2001 Après quinze jours passés en prison.

et politiques. surtout. Le seul truc. embarqués malgré eux sur un même esquif. partiellement. sociales. c’est que nous jouons des rôles différents et que nous les avons plus ou moins (pas) choisis. à mon sens. c’est avant tout la rencontre entre êtres humains. Oui. Quelles que soient les complexités des situations que nous rencontrons. C’est une chance dans cette complexité incroyable. animés par la quête du bienêtre. peut-être. qu’il vaut la peine de poursuivre Ne laissons pas aux autres le soin et le droit de nous définir. Nos tâches ont des implications humaines. gais lurons du non-savoir. Quelle est l’alchimie entre scientificité et mise en relation ? L’un sans l’autre c’est l’ouverture à la dérive et la fermeture au développement.LES INTERVENANTS SOCIAUX 141 Lorsqu’il est question de (auto)dérision dans le travail (Billet d’humour) Denis RIHOUX – La Pommeraie Nous sommes une infime partie de l’humanité qui avons la chance d’avoir une mission intéressante dans cet espace-temps dont on ne connaît ni la naissance ni la suite. la seule valeur. nous faisons des choses sérieuses mais pas plus sérieuses que la plupart des collègues et des concitoyens. Disons-nous nous-mêmes. (cela restera trop compliqué quand même) et à nous regarder nous-mêmes (et les autres mais d’abord nous-mêmes) comme de pauvres petits empiristes. c’est la mise en relation qui m’intéresse le plus. Mais ne nous prenons pas au sérieux comme certains de nos collègues et certains de nos concitoyens. aujourd’hui. . Moi. Alors attachons-nous donc à simplifier les choses au maximum. potentiellement énormes.

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Être au clair par rapport à cette errance commune et à cette attribution hasardeuse des rôles de la pièce permet une prise de distance salutaire pour soi, pour les autres et permet d’accéder à un stade avancé de la mise au monde : l’autodérision. Et mon projet est de l’ériger, l’autodérision, en art de vivre et en technique de travail.

–6– Évaluation de notre travail
Antoine se vante de réaliser régulièrement des « coups » et d’être certain de ne jamais se faire prendre. Lorsque l’éducateur utilise l’exemple d’Icare, qui à force de vouloir voler de plus en plus haut s’est brûlé les ailes, Antoine demande : — Icare, c’est un ancien du foyer ?

Plus dure sera la chute (Fiction) Luc MORMONT – Vent debout
Georges est fort. Très fort. Lorsque ses poings parlent, les autres se taisent. Même les profs, à l’école. Enfin… avant. Avant les juges, la police, les homes, et tous ceux qui voulaient le voir baisser sa garde. « Life is a fight », c’était ainsi qu’il voyait le monde. Il fallait être fort, plus fort que les autres, alors, il a voulu montrer à tous, et il s’est engagé. Il a pris le train pour la France. La Légion étrangère. Là, on ne lui a rien expliqué. Ils lui ont hurlé dessus, il a frappé. Maintenant, il est en route pour le bataillon disciplinaire, en route pour la Corse. La Corse… là où il avait fait un voyage, une expédition avec d’autres jeunes placés comme lui. En ces temps-là, il aurait pu choisir de changer, ils le lui avaient dit. Maintenant, c’est eux qui vont tenter de le changer, de le briser. À genoux devant les waters, Georges vomit. Il dégueule ce piège dans lequel il s’est fourré. Il crache toutes ses frimes. Il pleure. Il appelle sa mère. Le voilà homme dans un monde aussi violent que les coups de poings qu’il distribuait. Et soudain, il regrette le temps des discussions où il pouvait asséner son avis avec hargne, où les éduca-

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teurs indulgents l’écoutaient et tentaient de le raisonner. Ils avaient entendu sa révolte, son cri. Lui ne les avait pas écoutés. Il lui fallait tenir le rôle qu’il s’était assigné. Georges sombre, parce qu’il s’est réveillé trop tard.

***

À la recherche d’une évaluation Marc COUPEZ et Diane MONGIN – Le Toboggan
Nous accueillons des adolescents en grande difficulté pour les accompagner (ainsi que leurs familles), pour les aider à concevoir leur projet de vie et à devenir des adultes pacifiés et autonomes. Ils sont tous différents. Si notre intervention est à chaque fois sur mesure, enthousiaste, professionnelle et humaine, elle respecte néanmoins les règles de la société où nous vivons. Nous ne travaillons jamais seuls mais en étroite collaboration avec les autorités mandantes et souvent avec d’autres services. Qu’est-ce qui peut nous permettre d’évaluer si nous avons réussi ou de juger de la qualité de notre travail ? Faut-il chercher à déterminer les qualités intrinsèques d’un travail supposé bien mené, en tirer des règles reproductibles et analyser en quoi elles sont effectivement mises en œuvre ? Supposé en vertu de quoi ? Faut-il se fonder sur les résultats obtenus pour dire si une intervention est pertinente ? S’il est une matière, un secteur, une forme d’intervention laborieuse à évaluer, c’est incontestablement l’action éducative menée auprès des jeunes difficiles. Quelle est l’évaluation de notre travail la plus appropriée à ce qu’il est véritablement ? Pour répondre à cette question, nous évoquerons les méthodes d’évaluation existantes avec leurs points forts et leurs failles. Nous nous appuierons sur leurs manques pour tenter de définir une méthode d’évaluation encore à construire.

qui ne rend pas compte de la qualité ou de la permanence du travail effectué avec les adolescents et. dits spécifiques ou alternatifs. Il est donc insuffisant et doit être adapté. s’encombre d’une multitude de règles. toujours en décalage avec la spécificité très pointue des services qui pourraient les accueillir. de circulaires et d’informations de tous ordres. Dès lors. qui plus est. la tentation est grande. Cette situation a d’ailleurs pour conséquence que ces jeunes. pour évaluer des services prenant en charge des jeunes. de s’appuyer sur une analyse minutieuse. et qui répond à un besoin des travailleurs. entre autres. organisé et structuré de manière très formelle. voire légaliste. à leur capacité à dépasser cette spécificité pour porter sur l’adolescent et ses difficultés un regard global et unifiant. L’évaluation des résultats Une autre possibilité est d’opérer une évaluation en termes de résultats. . ce qui entre en contradiction avec l’hyperspécialisation des services. de manière à ce que le jeune puisse être orienté de manière précise vers la structure spécialisée susceptible de lui convenir en fonction de ses difficultés. Mais il ne s’agit là que d’une vision très mécanique. Or les symptômes des adolescents en crise ne doivent pas être entendus isolément. porte sur l’hyperspécialisation des services. il est impératif de poser sur eux un regard global et non dissocié. L’histoire a amené le secteur de l’aide à la jeunesse à s’organiser en créant des services de plus en plus spécialisés. formelle du respect des règles et des circulaires administratives. alors que la qualité de leur travail tient justement. C’est à ce niveau que se situe le paradoxe. Tentation légitime parce que rassurante. dite objective. En effet ce type d’évaluation met parfaitement en lumière un paradoxe important.ÉVALUATION DE NOTRE TRAVAIL 145 L’évaluation du respect des règles Le secteur de l’aide à la jeunesse. ne trouvent pas de place adaptée… L’inconvénient majeur de ce type d’évaluation est qu’il est avant tout contrôle et surtout contrôle de la spécificité des services.

à travers la recherche à tout prix de ces résultats de verser dans le seul contrôle social ? Notre action éducative vise à permettre à chaque adolescent de construire son autonomie comme acteur dans la société mais tout en réalisant ce qui fait de lui un être tout à fait singulier. trente ans après ? Et dès lors. s’apparentant plutôt à un accompagnement et à une compréhension réciproque des interventions. si la qualité de notre intervention n’est mesurée que par les résultats que nous obtenons. Elle n’est guère praticable car elle ne tient pas compte de la subjectivité de notre action et de notre interdépendance avec les autres acteurs sociaux. . comment discriminer les effets des interventions ponctuelles des travailleurs sociaux en présence dans l’histoire tumultueuse de la vie d’un jeune en crise ? Quand faut-il opérer cette évaluation ? Sur le moment. cette évaluation n’a que peu de sens eu égard au contexte particulier de notre travail. dix ans.146 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ Or les résultats quantifiables sont-ils vraiment représentatifs d’un chemin parcouru par l’adolescent ? Il y a risque de dérive… En effet. En effet. ce type d’analyse est. sinon impossible. Même en dehors de ce risque de dérive. en tout cas particulièrement ardu à réaliser car il met en jeu des critères infinis et souvent difficilement objectivables. vingt ans. La course aux résultats risque d’oublier en cours de route ce deuxième volet. D’où la nécessité d’envisager l’évaluation en étroite relation avec nos objectifs sous peine de voir ceux-ci être déterminés par la nature de l’évaluation choisie. comment évaluer la part de l’intervention d’un service sur autant d’années et avec les innombrables facteurs à prendre en considération sur une aussi longue période ? Pour légitime qu’elle soit. ne risque-t-on pas. L’intervision et l’évaluation de la pertinence de notre action éducative Il nous faut donc rechercher du côté d’une évaluation subjective.

La valeur d’un service doit pouvoir s’apprécier en fonction de la pertinence de son intervention éducative. la composition et la forme à donner à cette brique en fonction des autres pièces de l’édifice… *** . Ce qui n’empêche pas de s’efforcer de connaître la qualité. d’user de modes d’évaluation inadéquats. Il peut même parfois être dangereux de viser à tout prix des résultats tangibles. de compétences dans ce domaine… La particularité même des situations et des jeunes pris en charge isole les services et les travailleurs qui ont choisi d’assumer ces missions. la complexité et l’interdépendance des facteurs en jeu. de formation. ses choix. Il est dès lors fondamental de chercher à développer un nouveau regard sur ces interventions. nous préférons une évaluation subjective qui tienne compte des interactions des différents services en présence et qui privilégie l’accompagnement et la compréhension des interventions. Évaluer notre action peut nous aider à affiner nos interventions et à mieux conjuguer nos efforts entre intervenants sociaux. elle s’éloigne des règles édictées. Contrôler le respect des règles spécifiques n’a valeur que de contrôle et peut même dans certains cas entraver une action éducative globale pertinente. Évaluer la qualité d’une intervention à la mesure des résultats obtenus est difficile à mettre en œuvre vu le nombre. regard qui s’appuie plus sur une transparence des pratiques et sur un partage de celles-ci (intervision) que sur des règles objectives totalement inadaptées à la réalité subjective de ces prises en charge. pour ce faire. voire dangereux. Nous devons en effet prendre conscience que notre travail n’est qu’une brique d’un large édifice qui se construit grâce à une multitude d’expériences et d’actions et que cet édifice fait partie intégrante d’un être humain avec ses ressources. ses surprises.ÉVALUATION DE NOTRE TRAVAIL 147 Il manque d’études. mais il nous paraît inutile. même si. À ces types d’évaluation finalement peu opérants.

responsable d’un manège équestre où il donne des cours d’équitation à des enfants. il me dit : « Si j’en suis là. Dans les semaines qui suivent. je me retrouve avec ce souvenir. nous le perdons un peu de vue. Entre deux occupations. À toutes fins utiles… X nous arrive à dix-sept ans. les paperasses. dans un manège. Il est majeur.148 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ À toutes fins utiles… (Souvenir) Georges CAPART – La Bastide blanche Les comptes. les rapports aux mandants. Il est visiblement en grande forme et on ne peut ignorer le bonheur qui se lit sur son visage. les conneries de nos jeunes. je le retrouve avec son amie et leur bébé. Il tombe amoureux d’une fille qui travaille avec lui. il arrive vaille que vaille à travailler avec des chevaux. dans vingt ans ? En attendant. ∆ . tous nos vœux l’accompagnent. c’est bien grâce à la Bastide blanche ! » C’est une manière de faire une évaluation . Parti pour écrire un billet d’humeur. Plus tard. avant-bras et poignets lacérés à coups de cutter. il nous fera une sérieuse tentative de suicide : coma. bien sûr : que deviendra-t-il dans dix ans. révélateur du métier. les réunions… ne laissent guère de place à l’inspiration ou de temps pour la transpiration. Un an après. hôpital. évaluation à court terme. soins intensifs… Il s’en sort.

mais d’aider des adolescents en souffrance à mettre en œuvre leurs ressources personnelles. professionnels de l’éducation. Des histoires. les copains. etc. parents. les loisirs.Conclusions Pour conclure Les auteurs Nous voici au terme de notre écriture. L’aide à la jeunesse n’est pas une entité isolée du reste du monde. les propriétaires. des témoignages. comme l’école. la révolte et l’incompréhension du monde côtoient une action raisonnée et profondément respectueuse de la personne humaine. le travail. la sexualité. la famille. Il n’est pas question d’appliquer des solutions toutes faites à des consommateurs plus ou moins volontaires. éducateurs. l’amour. Un parcours fait de mots chargés de sens et d’émotions. Les interventions décrites au long de ces pages se veulent attentives à la richesse de l’échange avec autrui. Parce que c’est exclusivement de celle-ci qu’il est question. et porteurs nous l’espérons de cette subtile alchimie d’échanges entre des adolescents et leurs aînés. des réflexions où l’inexpérience. Ces mots du quotidien résonnent dans la vie de chacun d’entre nous : jeunes. les parents. Elle fait partie de la vie. Pour cela nous préconisons de mettre à leur disposition un accompagnement professionnel et humain. qui a la volonté et les moyens . l’administration.

éducateurs et éducatrices. le temps travaille avec vous . Ça n’arrête jamais. ici et maintenant . sachez pardonner jusqu’à septante-sept fois. jusqu’à pouvoir pleurer avec eux. mais qu’il souffre. des difficultés de vie. Que votre professionnalisme ne dessèche pas votre cœur pour qu’il puisse encore se réjouir lorsque des jeunes que vous avez pris en charge réussissent et s’en sortent. pour construire demain et non pour que demain arrive. À chacun sa carte. à vous. votre cœur. pour comprendre le passé et agir. au sens… bref à tout ce qui fait l’homme. Soyez des professionnels: que cela ne vous empêche pas de les aimer.) ∆ . de leurs échecs et de leurs déviances. Heureusement. Les événements se succèdent. d’ouvrir les portes d’autres « possibles ». votre cœur. Ayez de la patience. aux croyances.150 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ d’adapter le scénario à l’environnement. que votre attention laisse au cœur de vos jeunes une richesse qui ne passera pas. la relation à autrui… c’est cela notre territoire. aux comportements. *** En guise d’au revoir Georges CAPART – La Bastide blanche Ce que je voudrais vous dire avant de m’en aller. (Georges Capart aura pris sa retraite lorsque paraîtront ces lignes. puis cent fois sur le métier… Que votre autorité les guide. Qu’il puisse partager. à l’identité. dans ce monde complexe et en constant devenir. Que la qualité de votre présence. les aléas de chaque journée. De leur donner les moyens. Un placement en institution. de joie ou de peine. nous croyons aux compétences de chacun de ceux et celles avec qui nous cheminons.

L’éducateur : Nous leur accordons de l’importance parce qu’ils sont des jalons qui nous permettent de construire le territoire des autres. Aide à la jeunesse. des problèmes psychologiques graves. Agence wallonne pour l’intégration de la personne handicapée. vous accordez autant d’importance « aux mots et au contexte ».Lexique Un soir. des faits qualifiés infraction répétitifs ou lorsque la demande d’accueil concerne un jeune qui est confié au groupe des institutions publiques de protection de la jeunesse. La jeune fille … L’éducateur : Attends… Et si un mec dit à ses copains toxicomanes : « Vous avez pris quelque chose ? » La jeune fille : Vu sous cet angle. Les abréviations AS AMO Assistant(e) social(e). (AJ). au souper. La jeune fille : Si tu le dis ! L’éducateur : Un exemple ? Si un passant dit à un pêcheur : « Vous avez pris quelque chose ? » les gens sourient. La jeune fille : Je ne comprends pas pourquoi vous. les éducateurs. Aide en milieu ouvert. Centre d’accueil spécialisé. AWIPH AJ CEFA CAS . A pour mission d’organiser un accueil collectif de quinze jeunes qui nécessitent une aide particulière et spécialisée eu égard à des comportements agressifs ou violents. Centre d’Éducation et de Formation en Alternance. (Communauté française). (Enseignement). (AJ). c’est clair ! L’éducateur : CQFD. A pour activité l’aide préventive au bénéfice des jeunes dans leur milieu de vie et dans leurs rapports avec l’environnement social. (RW).

Parquet et juges de la jeunesse. à ses parents ou à ses familiers un accompagnement social. Tribunal de la jeunesse. Dirigé par le directeur. Contribue à l’élaboration de programmes d’aide pouvant être mis en œuvre à l’issue de l’accueil du jeune par le centre selon les directives données en ce sens par l’instance de décision. Communauté française. (AJ). une mise en autonomie. Peuvent y être placés (art. Le centre établit pour chaque jeune un bilan d’observation et un projet d’orientation favorisant. Pour les garçons : Wauthier-Braine (ouvert). (AJ). 36/4 de la Loi). Cette aide est apportée selon des modalités particulières non prévues par les arrêtés spécifiques. (Communal). (Administration de la Communauté française). Service d’aide à la jeunesse. Même mission que le COO. 37 de la Loi) des mineurs de plus de douze ans ayant commis un fait qualifié infraction (art. Institut médico-pédagogique (AWIPH). en suite de l’accompagnement. à régime ouvert ou fermé. l’analyse approfondie et une action spécifique visant au dépassement de la crise par le biais d’un encadrement adapté à cette fin. Dirigé par le conseiller. Centre psycho médico social (enseignement). si possible et si l’intérêt du jeune ne s’y oppose pas. Centre public d’aide sociale. (AJ). Braine-le-Château (fermé). Service de protection judiciaire. (AJ). A pour mission d’organiser l’accueil collectif et l’éducation de dix à quinze jeunes qui présentent des troubles et des comportements nécessitant une aide spécialisée en dehors de leur milieu familial et justifiant par leur gravité l’observation. Direction générale de l’aide à la jeunesse. Institution publique de protection de la jeunesse. Saint-Servais (ouvert et fermé). éducatif et psychologique dans le milieu socio-familial ou. CF COE COO CPA CPAS DGAJ IMP IPPJ PMS PPP RW SAJ SPJ TJ . Région wallonne. (AJ). la réinsertion du jeune dans son milieu familial de vie. Centre d’orientation éducative.152 CAU ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ Centre d’accueil d’urgence (AJ). Centre d’observation et d’orientation. Pour les filles. A pour mission d’organiser un projet particulier et exceptionnel d’aide aux enfants et aux jeunes en difficulté. Jumet (ouvert) et Fraipont (ouvert et fermé). (Ministère fédéral de la Justice). (AJ). A pour mission d’organiser en permanence un accueil collectif de sept jeunes au moins qui nécessitent une aide urgente consistant en un hébergement en dehors de leur milieu familial de vie. Centre de premier accueil. Projet pédagogique particulier. A pour mission d’apporter au jeune. (AJ).

DIRECTEUR. Le tribunal de la jeunesse connaît des réquisitions du ministère public à l’égard des personnes poursuivies du chef d’un fait qualifié infraction commis avant l’âge de dix-huit ans accomplis. conformément au décret de 1991.1999). MILIEU FERMÉ : hébergement privatif de liberté (uniquement en IPPJ ou à Everberg). A pour mission de prendre en charge au minimum six et au maximum dix bénéficiaires en vue de leur offrir un cadre familial (Arrêté Communauté française du 07.1987 abrogé le 15. EVERBERG : Centre de placement provisoire (fermé. Les articles de la loi du 8 avril 1965 (État fédéral) et du décret du 4 mars 1991 (Gouvernement de la Communauté française) Art. Si la personne déférée au tribunal de la jeunesse en raison d’un fait qualifié infraction était âgée de plus de seize ans au moment de ce fait et que le tribunal estime inadéquate une mesure de garde.2002 à Everberg par l’État fédéral avec la coopération des Communautés française et flamande. du service de protection judiciaire (SPJ) ou du service d’aide à la jeunesse (SAJ). Art. il propose et conclut des accords d’aide aux bénéficiaires et à leur famille. il met en œuvre les mesures prises par le juge de la jeunesse en application de l’article 38 du même décret. MANDANTS : Les conseillers. 36/4 de la Loi de 1965. MAISON FAMILIALE : petit service résidentiel (AJ). par décision motivée. 38 de la Loi de 1965. créé le 01. DÉLÉGUÉ (E) : travailleur social de terrain et membre du service social du tribunal de la jeunesse (TJ). se dessaisir et renvoyer l’affaire au ministère public aux fins de poursuites devant la juridiction compétente en vertu du droit commun s’il y a lieu. les directeurs et les juges de la jeunesse. TYPE 8 : enseignement spécialisé adapté aux besoins éducatifs des enfants atteints de troubles instrumentaux. il peut.12.03. .LEXIQUE 153 Divers CONSEILLER. conformément au décret de 1991 . de préservation ou d’éducation.03. RÉFÉRENT : travailleur social – éducateur – chargé spécialement de la prise en charge et de l’accompagnement individuel d’un jeune au sein d’un service ou à partir de celui-ci. DIRECTRICE: il ou elle dirige le service de protection judiciaire (SPJ) dans chaque arrondissement. de type carcéral) pour mineurs (garçons de plus de quatorze ans) ayant commis un fait qualifié infraction (grave). CONSEILLÈRE : il ou elle dirige le service de l’aide à la jeunesse (SAJ) dans chaque arrondissement.

Le tribunal de la jeunesse peut. assisté du service de protection judiciaire… Art. 39 du Décret C.F. • décider… que l’enfant sera hébergé temporairement hors de son milieu familial de vie . En cas de nécessité urgente de pourvoir au placement d’un enfant… le tribunal de la jeunesse peut. de 1991. s’il a plus de seize ans. soit prendre une mesure de garde provisoire pour un délai qui ne peut excéder quatorze jours. Ces mesures sont mises en œuvre par le directeur. soit autoriser le conseiller à placer l’enfant de moins de quatorze ans pour un terme qui ne peut excéder quatorze jours. 53 de la Loi de 1965. le mineur peut être gardé provisoirement dans une maison d’arrêt pour un terme qui ne peut dépasser quinze jours. de 1991. Art. Article abrogé depuis le 01. de se • fixer dans une résidence autonome. • permettre à l’enfant. 38 du Décret C.F. – soumette l’enfant ou sa famille à des directives ou à un accompagnement d’ordre éducatif .154 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ Art. S’il est matériellement impossible de trouver un particulier ou une institution en mesure de recueillir le mineur sur-le-champ et qu’ainsi les mesures prévues à l’article 52 ne puissent être exécutées. ∆ . Le tribunal de la jeunesse connaît des mesures à prendre à l’égard d’un enfant. après avoir constaté la nécessité du recours à la contrainte. de sa famille ou de ses familiers lorsque l’intégrité physique ou psychique d’un enfant… est actuellement et gravement compromise et lorsque des personnes investies de l’autorité parentale… refusent l’aide du conseiller ou négligent de la mettre en œuvre.2002.01.

be Hébergement de 15 garçons de 15 ans à 18 ans LA MAISON HEUREUSE – CAS depuis le 1er décembre 2001 Rue Émile Vandervelde 536 – 4610 Bellaire Tel : 04/362 67 99 – Fax : 04/370 00 06 e-mail : mh. 1 – 6680 Sainte-Ode Tel : 061/68 80 43 – Fax : 061/68 87 80 Accueil résidentiel et non résidentiel de jeunes (filles ou garçons) à partir de 15 ans.blanche@swing. 43 – 7603 Froyennes Tel : 069/88 81 94 – Fax : 069/88 81 81 e-mail : airslibres@skynet.vdw@swing. 12 jeunes dans le projet CAS et 14 jeunes dans le PPP VENT DEBOUT – PPP depuis le 1er mai 2002 Rue des trois Rivages 39 – 4020 Liège Tél : 04/362 40 43 – Fax : 04/362 11 78 e-mail : lucmormi@hotmail.com Accueil résidentiel de 12 jeunes (filles ou garçons) de 14 à 18 ans SERVICE AIRS LIBRES – PPP depuis le 1er janvier 2002 Rue des Combattants.be Hébergement de 15 garçons de 14 à 18 ans (prolongation possible jusqu’à 20 ans) LE FOYER RETROUVÉ – CAS depuis le 1er janvier 2002 Rue Jean Volders 2 – 6043 Ransart (Charleroi) Tel : 071/35 06 75 – Fax : 071/35 73 85 e-mail : michel.Les services qui ont participé à la rédaction de ce livre LA BASTIDE BLANCHE – CAS depuis le 1er janvier 2002 Rue de l’Abattoir 62 – 6200 Châtelet Tel : 071/39 53 28 – Fax : 071/40 23 79 e-mail : bastide.be Accueil résidentiel et non résidentiel de 15 jeunes (filles ou garçons) de 14 à 18 ans .bellaire@belgacom.net Hébergement de 15 filles de 12 ans à 18 ans LE TOBOGGAN – CAS depuis le 1er janvier 2002 Route d’Obourg 16 – 7000 Mons Tel : 065/36 11 49 – Fax : 065/33 70 83 e-mail : toboggan@ibelgique.com Hébergement de 15 filles de 14 ans à 18 ans ALTITUDE 500 – L’ORÉE – CAS et PPP depuis le 1er janvier 2002 Domaine de Beauplateau – Allée des Hêtres.

comptabilité.A. FOYER LILLA MONOD – PPP en demande d’agrément Rue du Prévôt 26 – 1050 Ixelles Tel : 02/537 94 06 – Fax : 02/537 65 93 e-mail : lillamonod@skynet.chanmurly@wanadoo.) Autres services appartenant au Groupement des CAS et PPP L’ODYSSÉE – CAS depuis le 1er janvier 2002 Rue du Redeau 68 – 5530 Yvoir Tel : 082/61 03 96 – Fax : 082/61 03 92 Chaussée de Dinant 980 – 5100 Wépion Hébergement de 11 jeunes (filles ou garçons) de 14 ans à 18 ans LE CHENAL (DE L’AMARRAGE) – PPP depuis le 1er janvier 2002 Rue de Virginal 15 – 7090 Hennuyères Tel : 067/64 60 77 – Fax : 067/64 60 77 e-mail : amarrage@proximedia.be octogones.liege@tiscali.S.dolhain@tiscali.be Hébergement de 10 jeunes (filles ou garçons) de 15 ans à 18 ans OCTOGONES-LE CHANMURLY – PPP depuis le 1er février 2003 Rue de Sélys 31 – 4000 Liège Tel : 04/252 50 66 Fax : 04/252 77 87 e-mail : chanmurly@skynet. secrétariat et Antenne Dolhain : Rue Moulin en Rhuyff 20 – 4830 Dolhain Limbourg Tel : 087/76 51 89 – Fax : 087/76 40 77 e-mail : oasis.be Hébergement de 18 filles de 14 ans à 18 ans (dont 3 jeunes telles que décrites dans l’Arrêté des C.rihoux@pommeraie. direction.be Hébergement et prise en charge de 15 garçons de 12 ans à 18 ans OASIS ASBL – PPP depuis le 1er février 2003 Siège social.be – site : www.be Suivi dans le milieu de vie de 8 adolescents (filles ou garçons) ∆ .pommeraie.be – site : www.be Prise en charge individuelle de 15 jeunes (filles ou garçons) De 0 à 18 ans pour les interventions familiales De 16 à 18 ans pour les accompagnements en logement autonome Deux lits pour l’hébergement d’urgence des jeunes pour lesquels nous sommes mandatés.amarrage.156 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ LA POMMERAIE – PPP depuis le 1er janvier 2002 Rue de Gesves 10 – 5340 Faulx-les-Tombes Tel : 081/57 07 46 – Fax : 081/57 01 40 e-mail : denis.be Antenne liégeoise : bd Émile de Laveleye 114/052 – 4020 Liège Tel : 04/344 44 49 – Fax : 04/341 03 59 e-mail : oasis.

Privat. Privat – Méridien. Nouveau traité de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent.. 1999. CHARTIER Jean-Pierre. « Les approches comportementales et cognitives dans l’éducation des jeunes à conduite agressive » in LEPOTFROMENT. PUF.Bibliographie L’assistante sociale demande à Grégory s’il sait à quelle mutuelle il est affilié. Les Pratiques de réseau. BELPAIRE François. française de : Verwarhloste Jungen). De Boeck. Les Vilains Petits Canards. PLUYMACKERS Jacques in MONY Elkaïm. DIATKINE R.. . Dunod. 1987.. Dunod. DELUMEAU Jean.. 1956 réédité en 1992. 1987. Les Adolescents difficiles. Le Péché et la peur. Jeunesse à l’abandon (trad. L’amour ne suffit pas. 2000. avec la plus grande assurance : – La Lufthansa AICHORN A. AUSLOOS Guy.. 1975 – Réédité : Éditions du champ social. Il répond. Paris. 1996. 1994. Luc Pire – Coll. PUF. SOULE S. Du Mur à l’ouvert. ESF. Fleurus – Coll. 2001. Histoire. Santé mentale et contexte social. BORN Michel. Les Pratiques de réseau. Détournement de fond. Odile Jacob. BALIER S. La technique psychanalytique. 1997. 1970. ERES – Relations. 2001. 1995. DESMARAIS Danièle and co. Intervenir auprès des jeunes inadaptés sociaux : approche systémique. Fayard – Coll. CHEVALIER Vinciane. Pédagogie psychosociale. CYRULNIK Boris. La Compétence des familles. « Psychopathologie de l’enfant et de l’adolescent » in LEBOVICI S. 1997. FREUD S. DIATKINE G.. DE BACKER Bernard. Éducation Spécialisée. 1975. BETTELHEIM Bruno. ESF..

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l’aventure au service d’un projet social . : 02/640 85 96 editions@lucpire. chronique de vingt-cinq ans d’application de l’aide sociale . • Itinéraire d’une rencontre.Réalisé par le mouvement Luttes Solidarités Travail (LST). Vo i x p o l i t i q u e s Vo i x p e r s o n n e l l e s Vo i x d u r a b l e s Vo i x d u r i r e Vo i x d e l e t t r e s Pour recevoir notre catalogue : Editions Luc Pire. objets ou sujets ? . Yves Kayaert. 1000 Bruxelles (Belgique) Tél. Vo i x d ’ a c c è s • La dignité… parlons-en.lucpire.be .Viviane Buekenhout.À lire aussi dans la collection Vo i x d ’ a c c è s • Paroles de délégués. • Jeunes filles. • L’exclusion et l’insécurité d’existence en milieu urbain .Sous la direction de Pascal Iacono et José Recht.Bernadette Bawin-Legros.be Fax : 02/646 72 22 http: //www. récits et témoignages de travailleurs sociaux de l’aide à la jeunesse (SAJ-SPJ) Collectif. 37 Quai aux Pierres de taille.

ACHEVÉ D’IMPRIMER EN SEPTEMBRE .2003 SUR LES PRESSES DE L’IMPRIMERIE FORTEMPS À WANDRE.