You are on page 1of 14

Cet article est disponible en ligne à l’adresse : http://www.cairn.info/article.php?

ID_REVUE=DIO&ID_NUMPUBLIE=DIO_201&ID_ARTICLE=DIO_201_0127

Regarding the pain of others. Un commentaire par Susan SONTAG
| Presses Universitaires de France | Diogène 2003/1 - N° 201
ISSN 0419-1633 | ISBN 2-13-053613-0 | pages 127 à 139

Pour citer cet article : — Sontag S., Regarding the pain of others. Un commentaire, Diogène 2003/1, N° 201, p. 127-139.

Distribution électronique Cairn pour les Presses Universitaires de France. © Presses Universitaires de France. Tous droits réservés pour tous pays. La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les limites des conditions générales d'utilisation du site ou, le cas échéant, des conditions générales de la licence souscrite par votre établissement. Toute autre reproduction ou représentation, en tout ou partie, sous quelque forme et de quelque manière que ce soit, est interdite sauf accord préalable et écrit de l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en France. Il est précisé que son stockage dans une base de données est également interdit.

nous les voyons à proximité. ne nous voit pas. La Seconde Guerre mondiale venait de se terminer. lorsque nous regardons de près ces choses qui sont distantes. Bien sûr. Le livre *. ce lion que nous voyons dans la jungle. janvier-mars 2003. . seulement une affaire de zoologie ou de vie naturelle. consciente bien sûr que tout ce que je pourrais dire à ce sujet serait incomplet. ouvrage dont la sortie est prévue en mars 2003. L’information que la photographie communique n’est pas. je cherchais à comprendre les implications esthétique et éthique de l’omniprésence des images photographiques dans nos vies*. New York. mais sans responsabilité. quiconque écrit sur ce sujet est redevable au grand essai de Walter Benjamin (L’Œuvre d’art à l’ère de la reproduction mécanique). Ce texte est un commentaire de Regarding the Pain of Others. Strauss and Giroux. une information sur la guerre et les souffrances humaines. dans les années 70. C’est une information sur l’art . Mais comme l’a remarqué Roberto Schwartz dans un merveilleux essai sur « proximité et distance ». Farrar. on pourrait relativiser en disant que le niveau d’information engendré par l’image est assez équivalent à celui de l’expérience. Dans les années 70. aucun livre n’avait encore été consacré à une réflexion d’ensemble sur la signification des images photographiques du point de vue esthétique et du point de vue éthique. Quand nous sommes confortablement installés dans notre salon et nous regardons une image de lion. la série d’essais Sur la photographie. Je me trouvais dans une librairie où j’ai ouvert ce qui doit avoir été l’un des tout premiers livres – probablement pas un très bon livre – sur la guerre nazie.REGARDING THE PAIN OF OTHERS UN COMMENTAIRE par SUSAN SONTAG En rédigeant. bien sûr. lui. cependant. Une des principales idées sur lesquelles j’ai travaillé dans ces essais est tirée d’une expérience que j’ai moi-même vécue dans mon enfance en 1945. Ce recueil d’essais écrits il y a un quart de siècle fut de fait le tout premier livre de réflexions d’ordre général sur la photographie. Diogène n° 201. C’est parce que je me suis rendu compte qu’un sujet aussi important et intéressant n’avait pas été traité de façon approfondie que j’ai essayé de m’y atteler. Je vivais en Amérique. Si une part non négligeable de notre connaissance des choses vient non pas de l’expérience directe mais d’images photographiques. une information qui nous donne une idée de ce qu’est le monde autour de nous .

est précisément que de telles images seraient aujourd’hui incapables de susciter chez nous un bouleversement aussi intense. Étant donné la puissance énorme des images. la photographie de guerre. Nous avons tout vu. Elles transforment un événement en quelque chose que l’on peut posséder. plus affreux qu’il n’est. Buchenwald et Bergen-Belsen à la Libération. plus complexe. alors qu’on . Nous avons sans doute été désensibilisés par la photographie. Ce que je voyais montrait ce que les gens sont capables de faire à d’autres gens. Ce que je vis était au-delà de tout ce que j’aurais pu imaginer depuis mon enfance paisible. et cela nous a rendus de moins en moins sensibles. j’ai éprouvé le besoin de réfléchir et d’essayer de transmettre ce que j’avais ressenti comme étant plus vrai. Les photographies réifient. qu’elles ne signifiaient rien pour nous… À partir des expériences que je venais de faire. que nous ne réagissions plus à la vue de ces images. qu’il n’y a que des images. « Rendre laid » est une fonction plus moderne que le fait d’« embellir ». Le sociologue français Jean Baudrillard. Nos vies sont désormais inondées par de telles images. non-violente. Nous sommes entièrement déconnectés de la réalité . Témoin de trois guerres. nous avons vu tant d’images que nous ne pouvons plus réagir. J’ai passé pratiquement deux ans et demi avec des journalistes et photo-journalistes à Sarajevo pendant le siège qui a été levé en septembre 1995. Afin de provoquer et de changer nos conduites. j’ai connu les tranchées et vécu sous le feu. Une théorie que j’ai développée sur la photographie de l’atrocité. les images de gens qui souffrent très loin de nous. a fait sienne la tâche de signaler que la réalité n’existe pas. J’ai commencé à penser que les choses étaient beaucoup plus compliquées que ce que j’avais décrit dans mes essais antérieurs. Ce fut probablement un des moments les plus importants de ma vie. c’est l’une des fonctions de la photographie que d’améliorer l’apparence normale des choses. les photographies doivent choquer. Elles opèrent une sorte d’alchimie. Souvent. Cette idée de la prédominance des images sur la réalité est allée très loin. De fait.128 SUSAN SONTAG montrait un certain nombre de photographies prises à Dachau. il me semblait beaucoup trop simple de dire que nous étions juste devenus insensibles ou que nous avions juste été désensibilisés. En rendant son sujet plus laid. quelque chose semble ou est ressenti comme étant « mieux » sur une photographie. Les années passant. j’ai eu cependant d’autres expériences – des expériences de première main. l’appareil photographique modifie notre réaction morale à ce qui est montré. Il y a quelques années. On est toujours déçu par une photographie qui n’est pas flatteuse. en offrant de la réalité un compte rendu transparent. de plus en plus endurcis. par exemple. Je me souviens du choc comme s’il venait de me secouer aujourd’hui. en Arizona et en Californie. Le sujet « enlaidi » invite à une réaction active.

Qu’importe le nombre de fois où ils y ont assisté au Kabuki. Les gens veulent pleurer. Les représentations de la crucifixion ne deviennent pas banales aux yeux des croyants. on peut toujours détourner les yeux et ne pas regarder… Les gens trouvent moyen de se protéger de ce qui les perturbe. un cerveau détruit. les spectateurs pleurent chaque fois que le Seigneur Asano admire la beauté des cerisiers en fleurs sur le chemin où il va commettre son « seppuku ». On peut toujours compter sur les représentations théâtrales de Chushin Gura. les images n’obéissent pas aux mêmes règles que la vie réelle. il y a des images dont le pouvoir . Et puis. seront-ils encore perturbés ? Le choc peut devenir familier. Et même s’il ne le devient pas. s’habituer à l’horreur et en particulier à l’horreur de certaines images. en l’occurrence une information désagréable à l’adresse de ceux qui veulent fumer. ne manque jamais de provoquer les larmes des spectateurs iraniens. De même. probablement les récits les plus connus de toute la culture japonaise. Mais les gens veulent-ils vraiment être horrifiés ? Probablement pas. Je pense que l’accoutumance n’est pas automatique en matière d’images. c’est un mode d’adaptation. à ce qui attriste. à un stade de délabrement dentaire aigu… Une étude avait montré que – Dieu sait comment – de telles photographies auraient soixante fois plus de chances de pousser les fumeurs à abandonner la cigarette que de simples avertissements verbaux. On peut donc. L’aptitude à se détourner d’une information désagréable semble normale. un cœur endommagé. je tendrais aujourd’hui à dire qu’il y a des cas où l’exposition répétée à ce qui choque. peu importe le nombre de fois où ils ont assisté à la représentation de cette scène. le théâtre iranien connu sous le nom de « Ta’ziyeh ». Néanmoins. Le pathos sous forme de récit n’épuise pas.REGARDING THE PAIN OF OTHERS 129 avait estimé que le tabagisme tuait environ 45 000 personnes par an. parce qu’elles peuvent être insérées dans des contextes différents. Au moment même où ils regardent ces images. les responsables de la santé publique du Canada décidèrent d’inscrire sur chaque paquet de cigarettes un avertissement avec une photographie choc : un poumon atteint de cancer. pour faire éclater en larmes les spectateurs japonais. on peut toujours se demander quelle est la limite et la durée de l’impact d’un tel choc. sans doute. les spectateurs pleurent en partie précisément parce qu’ils ont déjà et bien souvent vu cette scène. quand ce sont de vrais croyants. à ce qui repousse n’empêche pas les cordes sensibles de vibrer. les fumeurs canadiens peuvent reculer de dégoût. qui représente la trahison et le meurtre de l’Imam Hussein. En fait. En supposant que cela soit vrai. De même qu’on peut s’habituer à l’horreur dans la vie réelle. Parce qu’elles sont portables. Mais ceux qui fumeront encore d’ici cinq ans. une bouche en sang.

dans son grand livre Les Origines du totalitarisme publié en 1950. Est-il juste de dire que les gens se sont accoutumés aux visages de ces « gueules cassées » de la Première Guerre mondiale qui avaient survécu à l’holocauste des tranchées. C’est parce que les fours crématoires s’étaient effondrés qu’on a vu ce que l’on a vu dans ces photographies prises en avril 1945. les préjugés. survivent à ce prix. a eu beaucoup moins d’impact que les photographies du centre complètement rasé du quartier des réfugiés. s’agissant de crimes de guerre. Les photographies des atrocités illustrent et corroborent les récits. les camps ne ressemblaient pas à cela. par exemple. C’est souvent cette réalité posthume qui en est le rappel le plus « poignant » : des montagnes de crânes dans le Cambodge de Pol Pot. Mais ce que nous voyons de l’horreur est généralement d’ordre posthume. qui porteront toujours le témoignage d’une grande iniquité. au Salvador. Les prisonniers étaient exterminés systématiquement par le gaz. en particulier l’attaque de Nanking en 1937. Les images de visages détruits. ce que les Israéliens n’ont cessé de dire. La fonction illustrative des photographies n’est pas sans affecter les opinions. L’information selon laquelle il y a eu moins de Palestiniens morts à Jénine que ce que les Palestiniens ont affirmé. Les photographies apportent l’exemple. la notion même d’atrocité est inséparable de la preuve photographique.130 SUSAN SONTAG demeure vif en partie parce qu’on ne peut pas les regarder trop souvent. soulignait que les photographies et les nouvelles des camps de concentration étaient trompeuses en ce qu’elles montraient les camps au moment où les alliés les avaient investis. d’anciens combattants dont les visages avaient été arrachés. Il y a. les chiffres étant souvent gonflés. Ces images ont été publiées dans les années 20 dans un livre très connu contre la guerre. le témoignage ineffaçable. Et les atrocités qui ne sont pas conservées dans nos esprits par des images photographiques connues – comme le massacre japonais perpétré en Chine. elles permettent d’éviter des disputes sur le nombre exact de ceux qui ont été tués. la forme squelettique des survivants – n’était pas du tout typique des camps. en Bosnie. au Kosovo. et par la suite immédiatement incinérés. Quand ils fonctionnaient. tailladés à coup de machette par les Hutus lors du génocide rwandais en 1994 ? En vérité. après la Première Guerre mondiale. ou le viol de plus de 100 000 femmes et jeunes . les fantasmes et la désinformation. Hannah Harendt. très peu de temps après la Seconde Guerre mondiale. Ce qui conférait aux images leur caractère particulièrement horrible – les cadavres empilés. aux visages fondus et greffés de ceux qui ont survécu aux bombes atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki ou aux visages des survivants Tutsis. des fosses communes au Guatemala. les images incroyablement horribles prises dans les hôpitaux. non par la maladie ou la faim.

ce n’est pas du souvenir mais une affirmation : l’affirmation que telle chose ou telle autre est importante . à la façon contondante des timbres-poste. que certaines idéologies créent et alimentent un stock d’archives d’images . les atrocités et l’agonie humaine. l’image d’une Pietà. Le sentiment est plus susceptible de se cristalliser autour d’une photographie qu’autour d’un slogan. ce type de mémoire est une fiction. que certaines images représentatives renferment des idées communes dont la signification déclenche des pensées et des sentiments prévisibles… Certaines images très connues. me semble-t-il. qu’une histoire concerne quelque chose qui a bel et bien eu lieu . Et aux idées sur ce sur quoi la société choisit de réfléchir. je suis d’avis que la mémoire collective. des moments historiques importants. qui ont circulé partout – tel le champignon atomique des essais nucléaires ou les photographies des astronautes marchant sur la lune – sont des équivalents visuels des échos sonores. Et les photographies nous aident à construire et à réviser notre appréhension d’un passé plus lointain encore. cela n’existe pas. Des photographies que tout le monde reconnaît – et il en existe d’innombrables. par la circulation de photographies jusqu’alors jamais vues et les chocs posthumes qu’elles génèrent. Sans parler des photographies triomphales. Carlo Ginzburg nous donne une merveilleuse démonstration de la façon dont cela marche. la société donne le nom de « mémoire ». Ce que l’on appelle mémoire collective. . Encore heureux que les images de Dachau. dans une photographie particulière représentant la guerre. À la longue. que certaines images figent l’histoire dans nos esprits . peu de gens se soucient de commémorer ces événements. nous savons ce qu’elles sont. À strictement parler. Elles commémorent. Pour « témoigner ». Les photographies installent des racines référentielles et servent de totems aux causes. Parce qu’il n’y a pas de témoignages photographiques. D’importantes prises de position sur l’image confrontent idéologies. Toute mémoire est individuelle. les photographes ont recours à des codes et vocabulaires traditionnels auxquels nous sommes habitués. comme celles de la bombe atomique. anxiétés et fantasmes contemporains. Bergen-Belsen ou Buchenwald n’aient pas connu ce style de diffusion. non reproductible et meurt avec chaque personne. expériences. qui figurent déjà sur des timbres-poste.REGARDING THE PAIN OF OTHERS 131 filles par les soldats soviétiques lâchés par leurs officiers à Berlin en 1945 – demeurent. beaucoup plus lointains. bien sûr. chacun d’entre nous en a des centaines en tête. par exemple. pour les avoir si souvent vues – font aujourd’hui partie intégrante de ce sur quoi la société accepte de réfléchir ou déclare qu’elle a choisi de réfléchir. Quand il étudie les représentations qui décorent une coupe du XVIe siècle. On reconnaît souvent. La familiarité de certaines photographies façonne notre sens du présent et du passé immédiat.

. l’art a été redéfini comme une activité vouée à finir dans un musée ou dans un autre. C’est aujourd’hui le sort de beaucoup de collections photographiques que d’être exposées et conservées dans des conditions similaires. une réalisation architecturale magnifique. Ces photographies de souffrance et de martyre sont plus que des rappels de la mort. j’ai découvert que. mais à mon sens c’est beaucoup plus que cela. dans le Musée (étonnamment bien conçu) de l’Holocauste de Washington D. Parmi ces archives de l’horreur. C. que les crimes qu’ils dépeignent demeureront inscrits dans la conscience des gens. les photographies des génocides sont celles qui ont connu le développement institutionnel le plus important. Elles évoquent le miracle de la survie. chronologique. Le Musée de l’Holocauste comme le futur musée du génocide arménien concernent des événements qui ne se sont pas passés sur le sol américain. Dans sa prolifération actuelle. sur tout le territoire des États-Unis. organisé et illustré – cela est très important. en commençant par le commerce d’esclaves en Afrique même ! Il semblerait que cette mémoire soit trop dangereuse pour la stabilité sociale pour être activée. le musée-mémoire est le produit d’une façon de penser et de faire le deuil de la destruction du judaïsme européen dans les années 30 et 40. à l’ensemble de cette infamie. Depuis longtemps. Avoir un musée qui fasse la chronique du . également. L’entretien de la mémoire perpétuelle passe inévitablement par la création et le constant renouveau des souvenirs que véhiculent notamment les photographies icônes. Mais pourquoi n’y a-t-il pas déjà dans la capitale des États-Unis – une ville dont la population se trouve être en majorité écrasante une population d’Africains-Américains – un musée de l’histoire de l’esclavage ? J’en déduis que c’est parce que le travail de mémoire est encouragé pour certains et ne l’est pas pour d’autres. Cela s’appelle se souvenir. Des photographies et d’autres objets et registres de la mémoire de la Shoah circulent inlassablement comme des rappels permanents de tout ce qu’ils représentent. Les gens veulent pouvoir visiter leurs mémoires et les raviver. De fait. le Musée de la Shoah à Jérusalem. de l’échec. et dans le Musée d’histoire juive. de la victimisation. C. qui a trouvé son aboutissement institutionnel dans le Yadevashem. les Arméniens réclament la création d’un musée qui institutionnalise. il n’y a pas un seul musée totalement consacré à l’évocation de l’histoire de l’esclavage. Il s’agit de s’assurer. un récit complet. Beaucoup veulent consacrer dans des musées de la mémoire le récit de leurs souffrances. qui s’est ouvert récemment à Berlin. à Washington D. en créant des lieux de mémoire publics pour ces documents et autres témoignages.132 SUSAN SONTAG Pendant plus d’un siècle de modernisme. la mémoire du génocide de 1915. Le travail de mémoire ne doit pas risquer d’inciter contre les autorités une partie de la population du pays rendue amère.

Les Américains préfèrent penser que le mal s’est produit au loin. beaucoup plus que « là-bas ». des photographies dans ses récits douloureux de vies. mais plutôt qu’ils tendent. les esclaves n’avaient aucun droit en tant que personnes. Mais elle n’aide pas beaucoup à comprendre. de nature. Aussi parsema-t-il ses récits de photographies. Le souvenir par les photographies en est venu à éclipser les autres formes de souvenir et de compréhension. de plus en plus. comme vous le savez sans doute. mais « être capable de se représenter une image ». Les propriétaires avaient le droit de faire ce qu’ils voulaient avec leurs esclaves. la formule classique stipulait que les esclaves étaient équivalents à « trois-cinquièmes d’une personne ». disparus. Tant que perdurera cet état des choses. Aux États-Unis. La photographie poignante n’a pas à perdre son pouvoir de choquer. Sebald n’était pas un simple poète élégiaque : c’était un militant du poème élégiaque. Les esclaves avaient certains droits. à mon sens. C’est le récit qui nous aide à comprendre. à ne se rappeler que les photographies. Un esclave avait exactement le même statut qu’une vache ou un cheval. Mais les propriétaires d’esclaves ne pouvaient pas faire ce qu’ils voulaient avec leurs esclaves. Sebald a été amené à insérer. famine et épidémie sont ce que les gens retiennent le plus de toute la panoplie d’iniquités et d’échecs qui s’est déployée dans l’Afrique post-coloniale. Et je crois que l’esclavage des Africains en Amérique a été bien pire que l’esclavage des Africains dans n’importe quel autre pays. Les photographies font autre chose : elles nous hantent. fussent-ils restreints.REGARDING THE PAIN OF OTHERS 133 grand crime que fut l’esclavage des Africains aux États-Unis d’Amérique est admettre que le diable a été « ici même ». Des morts hideuses par génocide. En se souvenant lui-même. de paysages urbains perdus. non pas « se rappeler une histoire ». J’ai le sentiment que « se souvenir » est de plus en plus. Ce n’est qu’aux États-Unis que les esclaves n’avaient aucune protection. et se représenter que cela leur a été épargné. une photographie à propos de laquelle le correspondant étranger du New York Times écrivit : . Le problème n’est pas. ça et là. que les gens se souviennent au moyen de photographies. les photographies seront toujours à propos de « là-bas ». Même un écrivain aussi enraciné dans la solennité de la littérature du XIXe siècle et du début du XXe siècle que feu W. les photographies prises lors de la libération des camps en 1945 sont aujourd’hui ce que les gens associent le plus avec l’infamie nazie et les horreurs de la Seconde Guerre mondiale. Une fois de plus. Regardons l’une des photographies les plus inoubliables de la guerre de Bosnie. il voulait que le lecteur lui aussi se souvienne. G. Dans les pays catholiques. « là-bas ». Je pense que s’applique toujours la vieille idée selon laquelle l’esprit est un espace intérieur tel un théâtre dans lequel nous emmagasinons des images qui nous permettent de nous souvenir.

Des photographies de corps . était leur provenance. car elles ont nourri et renforcé une indignation justifiée face à une guerre qui était loin d’être inévitable. Je pense. Elle vous dit tout ce que vous avez besoin de savoir ». Elle n’est pas seule. comme les images de la guerre du Vietnam. De l’arrière. porte des lunettes de soleil juchées sur le haut de la tête. bien qu’il soit vraisemblable qu’elle le fût. une des plus éprouvantes de la guerre des Balkans : un milicien serbe qui donne. Pour quelle autre raison serait-elle étendue là. lorsque nous sommes invités à réagir à un dossier d’images. dans la ville de Bijeljina. on voit un soldat serbe portant un uniforme régulier. de fait. nonchalamment. Tout ce qu’elle nous dit. prises entre 1890 et le début du XXe siècle. Les images des atrocités bosniaques ont été montrées à l’époque même où elles étaient commises. avec les deux autres. en somme. qu’elle ne vous dit rien de ce que vous avez besoin de savoir. une cigarette pend entre le deuxième et le troisième doigt de la main gauche qu’il tient levée. jusqu’ici inconnues. cela a constitué une expérience accablante pour les gens qui les ont vues. Je vais vous donner un exemple : une centaine de photographies ont été découvertes il y a deux ans. Il s’agissait d’images prises par les gens qui étaient dans la ville. un coup de pied à la tête d’une femme musulmane mourante. le premier mois de l’invasion serbe de la Bosnie. au contraire. Ce qui était le plus horrible dans ces images. Il a soulevé sa jambe gauche et il s’apprête. un aiguillon : chacun se sentait obligé de regarder ces images si épouvantables car il fallait immédiatement faire quelque chose contre ce qu’elles décrivaient. comme morte. Il a une silhouette jeune. sous le regard de soldats serbes ? En fait. Lorsqu’elles ont finalement été montrées dans une galerie de New York. que l’on aurait pu et dû arrêter beaucoup plus tôt.134 SUSAN SONTAG « L’image est forte. D’autres problèmes surgissent. la photographie nous dit peu de chose. La photographie ne nous dit pas que cette femme est musulmane. dans la foule qui perpétrait ces lynchages. Il s’agit de photographies. Nous savons que cette photographie est l’une des plus célèbres photos de la guerre de Bosnie et qu’elle a été prise par le photographe Ron Haviv. et il a un fusil qu’il tient vers le bas dans sa main droite. je pense. mais sa tête est un peu plus en avant que les autres corps. d’horreurs commises dans un passé lointain. Elle est étendue là entre deux autres corps. c’est que la guerre. Elles ont été une incitation. Elles ont été importantes. moi. et que d’avenants jeunes hommes arborant des armes sont capables de donner des coups de pied à la tête de femmes étendues le visage contre terre. à donner un coup de pied à une femme qui est étendue le visage contre terre sur un trottoir. Des images « souvenir » en quelque sorte. des images que l’on ne connaissait généralement pas et qui n’avaient jamais fait l’objet d’une exposition. de noirs victimes de lynchages dans des petites villes des États-Unis. en avril 1992. c’est l’enfer.

et castrées. des témoins. Mais aujourd’hui. de montrer ces images ? Est-ce seulement pour que nous nous sentions mal ? Est-ce pour nous consterner. je m’interroge : qui est barbare ? Peutêtre est-ce là ce à quoi ressemblent les barbares ? Cela dit. disant qu’elle était macabre. avaient été horriblement mutilés. etc. À quoi sert. pour prêter à cette démarche un aspect plus impartial. plus objectif. Ce n’étaient pas juste des personnes qui avaient été pendues. qui sommes-nous ? Que regardonsnous ? Nous ne sommes pas des spectateurs. étant donné que ces horreurs. prends-moi en photo » ! Ils étaient de bons chrétiens américains ceux qui posaient devant un appareil photographique. mais des personnes qui avaient été battues. Certains contestèrent la nécessité de cette exposition. et ce que nous voulons déjà savoir ? Je pense que ces questions sont justifiées. les responsables de l’exposition et de l’édition du livre étaient d’avis qu’il fallait examiner ces images – ils utilisaient généralement le mot « examiner » et non le mot « regarder ». Au moins la moitié des images montraient des gens posant sous les corps ainsi pendus. George. Qu’en est-il des ces images lorsqu’on les regarde maintenant ? La plupart ont plus d’une centaine d’années. ce n’est que quelqu’un d’autre en train de faire ce que font tous les autres. lorsque fut publié le livre de photographies portant le titre : Without Sanctuary : Lynching Photography in America (« Sans sanctuaire : photographies de lynchage en Amérique »). ne peuvent plus être punies ? Sommes-nous meilleurs pour avoir vu ces images ? Nous apprennent-elles quelque chose ? Ne confirment-elles pas simplement ce que nous savons déjà. passées il y a si longtemps. comme pour dire : « Moi au lynchage ». peut-on se demander. le barbare de quelqu’un. mutilés. lequel déshumanisait les gens au point qu’ils puissent commettre de telles horreurs.REGARDING THE PAIN OF OTHERS 135 qui pendaient et qui. la plupart du temps. pour nous attrister ? Est-ce pour nous aider à faire un deuil ? Est-il vraiment nécessaire de regarder de telles images. lorsque nous les regardons. hommes et peu de femmes. pendus. Malgré tout. qui ont été massacrés et pendus aux arbres dans des . Et toutes ont été soulevées au moment de l’exposition et après. Cependant. « S’il te plaît. Combien sont ceux dont on peut attendre qu’ils fassent mieux ? La question est : qui cherchonsnous à blâmer ? Qui pensons-nous avoir le droit de blâmer ? Les enfants d’Hiroshima et de Nagasaki n’étaient sûrement pas moins innocents que les jeunes Africains-Américains. souvent dénudées. Elles désignent des spectateurs. mais d’actes qui traduisaient le triomphe d’un système raciste. On avait l’obligation d’examiner ces images de façon à comprendre qu’il ne s’agissait pas d’actes perpétrés par des barbares. taillées en pièces. qu’elle perpétuait la victimisation des noirs. des co-meurtriers. sous des corps goudronnés. qu’il n’était pas nécessaire de réveiller ces souvenirs de cette façon.

bien sûr. Cela serait en effet morbide. Et la liste pourrait se prolonger. me semble-t-il malgré tout. À cet égard. Toutes les réactions à ces images ne relèvent pas d’un examen de conscience raisonné. 72 000 civils ont été grillés par la bombe lâchée par les Américains sur Hiroshima. Les images horribles peintes par Goya dans sa grande œuvre Les Désastres de la guerre sont à cet égard. Qui souhaitons-nous blâmer ? Quelles atrocités d’un passé inguérissable pensons-nous être obligés de voir ? Les Américains pensent sans doute qu’il serait « morbide » de se détourner de leur chemin pour regarder des images des victimes brûlées à la suite des bombardements sur le Japon ou celles des chairs consumées par le napalm des victimes civiles de la guerre américaine au Vietnam. Mais si quelqu’un insiste sur ces réalités désagréables.136 SUSAN SONTAG petites villes. Plus de 100 000 civils allemands (des femmes pour la plupart) ont été incinérés sous les bombardements britanniques de Dresde la nuit du 13 février 1945. Et ils se livrent à une reconnaissance intense et approfondie de la monstruosité et du mal intrinsèque du système esclavagiste qui a existé dans le passé. Mais de nombreux Américains blancs disent. nous sommes restés au stade de la guerre coloniale américaine aux Philippines. Pendant environ un siècle. malsain. il ou elle sera. Toujours d’actualité. comme à un devoir patriotique. déclenchent un intérêt concupiscent. Après tout. de réfléchir sur notre capacité à assimiler des images si exceptionnellement horribles. comme dans bien d’autres. les mines anti-personnel ou même encore les armes nucléaires. mutilés. considéré(e) comme très anti-patriotique. les États-Unis sont la seule puissance ayant utilisé des armes pareilles jusqu’à présent. dans mon pays. C’est là un projet auquel de nombreux Américains d’origine européenne se sont sentis obligés d’adhérer au cours des dernières décennies. Cette reconnaissance-là n’est assurément pas un projet national. avoir une sorte d’obligation de regarder les images de lynchage. Il ne s’appesantit . On devrait être obligé de penser à ce que cela signifie que de les regarder. pervers. Il n’est cependant pas question de reconnaître le recours de l’Amérique − disproportionné. La plupart des descriptions de corps violentés. l’Amérique s’est réservée le droit de brandir un maximum d’armements aussi bien contre des civils que contre des soldats. ce que la plupart des États-Unis ne remet pas en question. On peut se sentir obligé de regarder des photographies qui rendent compte de certains grands crimes. une exception notable en ce que la part laissée à l’imagination dans ces images empêche de les regarder avec un esprit concupiscent malsain. impudique. Aucun traité n’empêche l’usage d’armes telles que le napalm. un accomplissement national. ce projet de reconnaissance du crime de la Nation est. une violation de l’une des lois cardinales de la guerre. qui remonte à 1900. répété et invétéré − à la puissance du feu contre les civils.

et voulut aller les regarder de près. d’omettre que l’impulsion ici dénigrée est aussi en jeu lorsque nous regardons la douleur des autres par le biais d’images. ralentit brutalement le flot de voitures au niveau d’un accident qui s’est produit. Ce n’est pas la simple curiosité qui. il remarqua des corps de criminels allongés sur le sol. nourrissez-vous de ce si beau spectacle ! ». il les rend discrets. Les peignant vêtus. Qualifier de morbide ce type de désir pourrait signifier qu’il s’agit bien sûr de quelque rare aberration. couvrit ses yeux. mais en fin de compte le désir fut plus fort que lui. Mais simultanément. Je pense que l’attirance pour ces spectacles est récurrente et que c’est une éternelle source de conflit intérieur. à mon sens. Il est également vrai que nous sommes dans une position de voyeurs. naïf. je suis très consciente de ce que nous regardons ces images en pensant qu’elles nous offrent le privilège d’une proximité avec les choses que nous ne saurions avoir autrement − une proximité sans responsabilité qui nous est procurée par celui qui a pris les images. par le biais de la photographie. contraire à la vérité. il éprouva un dégoût. Ouvrant tout grand ses yeux. un peu comme le ça. dans la mesure où elles impliquent la violation d’un corps sain deviennent. Platon se met à nous raconter une histoire des plus étonnantes : Sophocle est en train de parler. la conscience représentée par l’indignation au milieu (où je dirais que se situe l’ego). pornographiques. Il résista pendant un certain temps. Il serait erroné. généralement. C’est un passage des plus révélateurs. Mais Platon donne l’exemple de quelqu’un qui aime regarder des corps morts. sur les autoroutes. dans la partie de La République de Platon où il distingue trois parties dans l’esprit. En fait. Pour illustrer ces trois parties de l’esprit. Cela fait partie du fardeau de les regarder. la première fois que cela a fait l’objet d’une discussion. le désir. quelqu’un qui se trouve attiré par cette « morbidité ». . Pour illustrer un conflit entre le désir et la conscience. Et il pleura en s’adressant à ses yeux : « Voilà. il courut vers les corps. C’est le désir de voir quelque chose d’épouvantable. à un certain degré. Mais il ne s’agit pas d’aberration. à l’extérieur du mur situé au Nord.REGARDING THE PAIN OF OTHERS 137 pas sur la beauté des corps. le fardeau n’est pas seulement de savoir que nous sommes en train de les regarder. Cela fait partie de la complexité de la situation. et tenta de se détourner. et en bas. la plupart des gens auraient recours à l’exemple d’une passion sexuelle impropre quelconque. simplificateur. leurs meurtriers se tenant à côté. Revenant du Port du Pirée. yeux maudits. Comme Roberto Schwartz. Il sous-entend − ce qui suggère que ce n’est pas rare − qu’une soif existe en nous de regarder des choses terribles. il s’agissait précisément d’une discussion sur un conflit intérieur. Nous ne sommes pas seulement sujets à une réaction passionnelle. mental. Mais les images de l’atrocité. le moi et le surmoi de Freud : la raison en haut.

un . Il existe maintenant un vaste corpus d’images qui fait qu’il est plus difficile pour nous de conserver ce genre de déficience morale. Dans le temps beaucoup plus long de l’histoire d’une collectivité. qu’il y a quelque chose d’indécent à le faire lorsque nous n’avons pas de responsabilité par rapport à ce qu’elles décrivent. à cette amnésie. des symboles. L’insensibilité et l’amnésie semblent de fait aller de pair dans la vie de chaque individu. quelqu’un qui est sans cesse désillusionné ou même incrédule lorsqu’il se trouve confronté aux preuves de ce que les êtres humains sont capables de se faire les uns aux autres. se rappeler est tout ce que nous pouvons faire pour les morts. Peut-être les gens attribuent-ils trop de valeur à la mémoire et pas assez à la réflexion. regarder les choses par l’intermédiaire d’images est une opération complexe. Au point qu’il y a des gens pour dire que le fait de regarder des images est mal en soi. Et je suis d’avis qu’il faut laisser ces images nous hanter. Quelle que soit la part de corruption qu’incombe à ce genre de scène. n’a le droit à ce genre d’innocence. Nous croyons que la remémoration est un acte éthique profondément enraciné au cœur de notre nature : après tout. c’est autre chose que de dire « N’oubliez jamais ! ». et que nous ne devrions jamais regarder quoi que ce soit par le truchement d’une image. Je terminerai cette analyse par une sorte de réflexion morale. parents. Dire « N’oubliez pas ! ». à garder le contact avec les disparus signale. Les images disent : « Voilà ce que les gens sont capables de se faire les uns aux autres ! » « N’oubliez pas ! ». L’impératif qui gouverne nos relations avec ceux qui sont morts avant nous − dans le laps de temps d’une vie humaine. de mon point de vue. sont morts avant nous : grands-parents. En fait. Mais je pense que l’histoire nous donne des signes contradictoires quant à la valeur de la remémoration pour les différentes communautés. passé un certain âge. je suis persuadée que c’est une bonne chose en soi de reconnaître – ou d’avoir la force de reconnaître – toute la souffrance qu’il y a dans le monde. à cette superficialité. à cette ignorance. néanmoins. Ce n’est pas tout à fait la même chose que de demander aux gens de se souvenir de toute une somme monstrueuse d’horreurs en particulier. est quelqu’un qui n’est pas moralement et psychologiquement parvenu à l’âge adulte. Et je crois que quelqu’un qui est éternellement surpris par l’existence de la dépravation et de l’horreur. une fonction vitale. amis plus âgés que nous. d’une vie individuelle − s’appelle la piété.138 SUSAN SONTAG à une réaction de compassion. cette promptitude à vouloir se souvenir. Il existe une part de voyeurisme. Nous savons que nous allons mourir et nous portons le deuil de ceux qui. même si ce ne sont que des images. Je pense que personne. dans le cours normal des choses. professeurs. des parcelles importantes d’une réalité qu’elles ne sauraient toute embrasser : elles remplissent.

et si on laisse les injustices particulières se dissoudre dans une compréhension plus générale de ce que les êtres humains sont capables de se faire les uns aux autres.) Traduit de l’anglais (américain) par Francine Marthouret et Frances Albernaz. (New York. Il y a tout simplement trop d’injustice dans le monde et trop de souvenirs de malheurs passés.REGARDING THE PAIN OF OTHERS 139 certain dysfonctionnement. . Susan SONTAG. c’est oublier. Il est plus facile de se réconcilier si la place que prendrait une telle mémoire est faite à la réflexion sur la vie que l’on mène. Pensons aux peuples qui justifient tout ce qu’ils font par ce qui leur est arrivé des siècles auparavant. Faire la paix.